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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des Gaulois (1/3), by Amédée Thierry
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire des Gaulois (1/3)
+ depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière
+ soumission de la Gaule à la domination romaine.
+
+Author: Amédée Thierry
+
+Release Date: May 8, 2011 [EBook #36058]
+[Last updated: February 27, 2013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES GAULOIS (1/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES GAULOIS
+
+
+TOME I.
+
+BRUXELLES,
+A LA LIBRAIRIE PARISIENNE
+FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE.
+RUE DE LA MADELEINE, Nº 438.
+
+
+IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
+RUE DE SEINE, Nº 14
+
+
+
+HISTOIRE
+DES GAULOIS,
+DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS
+JUSQU'À L'ENTIÈRE SOUMISSION DE LA GAULE À LA DOMINATION
+ROMAINE.
+
+Par Amédée THIERRY.
+
+
+
+TOME I.
+
+
+PARIS,
+A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
+RUE de RICHELIEU, Nº 14;
+ALEXANDRE MESNIER,
+PLACE DE LA BOURSE.
+
+M DCCC XXVIII.
+
+
+A MON FRÈRE,
+AUGUSTIN THIERRY,
+AUTEUR
+DE L'HISTOIRE
+DE LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
+PAR LES NORMANDS.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+Il ne faut s'attendre à trouver ici ni l'intérêt philosophique qu'inspire
+le développement progressif d'un seul fait grand et fécond, ni l'intérêt
+pittoresque qui s'attache aux destinées successives d'un seul et même
+territoire, immobile théâtre de mille scènes mobiles et variées: les faits
+de cette histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est l'ancien monde
+tout entier; mais pourtant une forte unité y domine; c'est une biographie
+qui a pour héros un de ces personnages collectifs appelés _peuples_, dont
+se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois
+comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et
+les Romains désignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son
+histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense
+dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un
+sentiment de justice et presque de piété l'a déterminé et soutenu dans
+cette longue tâche. Français, il a voulu connaître et faire connaître une
+race de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous, Français;
+c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques
+dispersées, qu'il a été puiser, dans les annales de vingt peuples, les
+titres d'une famille qui est la nôtre.
+
+L'ouvrage que je présente au public a donc été composé dans un but spécial;
+dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les
+progrès récens de la critique historique, et de restituer, autant que
+possible, dans la peinture des événemens, à la race prise en masse sa
+couleur générale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur
+caractère distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de
+dix-sept cents ans. Mais à mesure que ma tâche s'avançait, j'éprouvais une
+préoccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir
+quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de
+tant d'aventures si diversifiées, passées en tant de lieux, se rattachant
+à tant de situations sociales si différentes, ainsi que dans l'histoire
+d'un seul homme, à travers tous les incidens de la vie la plus romanesque,
+on voit se dessiner en traits invariables, le caractère du héros.
+
+Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type moral, que l'éducation
+peut bien modifier, existe-t-il dans l'espèce humaine des familles et des
+races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problème, dont la
+position ne répugne en rien aux théories philosophiques de notre temps,
+comme j'achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le fait. Jamais
+encore les événemens humains n'avaient été examinés sur une aussi vaste
+échelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans
+l'histoire d'un seul peuple, antérieurement à tout mélange de sang
+étranger, du moins à tout mélange connu, et que ce peuple est conduit par
+sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour
+contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibères, aux Germains, aux
+Italiens; en orient, ses relations sont multipliées avec les Grecs, les
+Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
+dix-sept siècles n'appartiennent pas à une série unique de faits, mais à
+deux âges de la vie sociale bien différens, à l'âge nomade, à l'âge
+sédentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique à
+elle-même.
+
+Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les
+peuples, c'est à l'état nomade principalement qu'il faut les étudier; dans
+cette période de leur existence, où l'ordre social se réduit presque à la
+subordination militaire, où la civilisation est, si je puis ainsi parler, à
+son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour,
+à chaque combat, elle joue sa propriété, son existence même; cette
+préoccupation du présent, cette instabilité de fortune, ce besoin de
+confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque
+totalement entre autres influences celle des idées religieuses, la plus
+puissante de toutes sur le caractère humain. Alors les penchans innés se
+déploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire
+ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois,
+l'autre de Germains: la situation est la même, des deux côtés ignorance,
+brutalité, barbarie égales; mais comme on sent néanmoins que la nature n'a
+pas jeté ces hommes-là dans le même moule! À l'étude d'un peuple pendant sa
+vie nomade il en succède une autre non moins importante pour le but dont
+nous nous occupons, l'étude de ce même peuple durant le premier travail de
+la vie sédentaire, dans cette époque de transition où la liberté humaine
+se débat encore violemment contre les lois nécessaires des sociétés et le
+développement progressif des idées et des besoins sociaux.
+
+Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la différencient le
+plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi:
+une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens; un
+esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment
+intelligent; mais à côté de cela une mobilité extrême, point de constance,
+une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre si puissantes
+chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une désunion
+perpétuelle, fruit de l'excessive vanité. Si l'on voulait comparer
+sommairement la famille gauloise à cette famille germanique, que nous
+venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_
+individuel est trop développé chez la première, et que, chez l'autre, il ne
+l'est pas assez; aussi trouvons-nous à chaque page de l'histoire des
+Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
+eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans
+l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout
+l'effet.
+
+Tel est le caractère général des peuples de sang gaulois; mais, dans ce
+caractère même, l'observation des faits conduit à reconnaître deux nuances
+distinctes, correspondant à deux branches distinctes de la famille, à deux
+races, pour me servir de l'expression consacrée en histoire. L'une de ces
+races, celle que je désigne sous le nom de _Galls_, présente, de la manière
+la plus prononcée, toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et
+toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus
+purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins
+spirituelle peut-être, possède en retour plus d'aplomb et de stabilité:
+c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de
+classement et d'ordre; c'est là que persévérèrent le plus long-temps les
+idées de théocratie et de monarchie.
+
+L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conçue, se divise naturellement
+en quatre grandes périodes; bien que les nécessités de la chronologie ne
+m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le récit, à une
+classification aussi rigoureuse.
+
+La première période renferme les aventures des nations gauloises à l'état
+nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrière plus
+agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe,
+l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de
+presque tous les peuples. Elle brûle Rome; elle enlève la Macédoine aux
+vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes;
+puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans
+les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil;
+elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les
+plus puissans monarques de l'Orient; à deux reprises elle fonde dans la
+haute Italie un grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie cet autre
+empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.
+
+Dans la seconde période, celle de l'état sédentaire, on voit se développer,
+partout où cette race s'est fixée à demeure, les institutions sociales,
+religieuses et politiques conformes à son caractère particulier;
+institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont
+la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On
+dirait, à suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de
+l'Inde, la féodalité de notre moyen-âge et la démocratie athénienne se sont
+donné rendez-vous sur le même sol pour s'y combattre et y régner tour à
+tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s'altère; des élémens
+étrangers s'y introduisent, importés par le commerce, par les relations de
+voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des
+combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence
+romaine qui se fait sentir dans les mœurs des Cisalpins; dans le midi de la
+Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne
+Marseille), et il se forme en Galatie le composé le plus singulier de
+civilisation gauloise, grecque et phrygienne.
+
+Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un
+hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'épée des Romains que tombe
+la puissance des nations gauloises; à mesure que la domination romaine
+s'étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline; on
+dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les
+points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie,
+les Cisalpins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d'une
+résistance acharnée; quand le reste de l'Asie a accepté le joug, les
+Galates défendent encore contre Rome l'indépendance de l'Orient; la Gaule
+succombe, mais d'épuisement, après un siècle de guerres partielles, et neuf
+ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractacus et de
+Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la liberté
+bretonne. C'est partout le combat inégal de l'esprit militaire, ardent,
+héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et
+persévérant.
+
+Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que
+cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce
+que l'amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d'héroïsme et de
+prodiges, s'y déploie malgré mille passions contraires et funestes:
+discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles
+contre le peuple, excès de la démocratie, inimitiés héréditaires des races.
+Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de
+leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par
+l'épée, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle
+variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac,
+enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage
+Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n'imite que la
+rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui
+veut se faire du conquérant des Gaules un instrument, non pas un maître,
+jusqu'à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans
+le malheur, et à qui il n'a manqué pour prendre place parmi les plus grands
+hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que
+César!
+
+La quatrième période comprend l'organisation de la Gaule en province
+romaine et l'assimilation lente et successive des mœurs transalpines aux
+mœurs et aux institutions de l'Italie; travail commencé par Auguste,
+continué et achevé par Claude. Ce passage d'une civilisation à l'autre ne
+se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses révoltes sont
+comprimées par Auguste, une grande insurrection échoue sous Tibère. Les
+déchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de
+Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu à une subite
+explosion de l'esprit d'indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois
+reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits
+reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou
+gagnées, un _Empire gaulois_ est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule
+s'aperçoit qu'elle est déjà au fond toute romaine, et qu'un retour à
+l'ancien ordre de choses n'est plus ni désirable pour son bonheur, ni même
+possible; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre sans
+murmure dans la communauté de l'empire romain.
+
+Avec cette dernière période finit l'histoire de la race gauloise en tant
+que _nation_, c'est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à
+des institutions propres, à la loi de leur développement spontané: là
+commence un autre série de faits, l'histoire de cette même race devenue
+membre d'un corps politique étranger, et modifiée par des institutions
+civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque
+intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui
+de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si
+grand et si original, je n'ai point dû m'en occuper dans cet ouvrage: les
+destinées du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu'à la
+conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l'histoire
+de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de
+l'ensemble sous peine de n'être plus compris.
+
+J'ai raisonné jusqu'à présent dans l'hypothèse de l'existence d'une famille
+gauloise qui différerait des autres familles humaines de l'occident, et se
+diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout à
+mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels
+repose tout mon récit. Persuadé que l'histoire n'est point un champ clos où
+les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps, j'ai
+éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique,
+toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme
+la nouveauté de plusieurs opinions émises en ce livre me font un devoir
+d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en
+quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai résumé dans
+les pages qui suivent mes principales autorités et mes principaux
+argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon
+propre compte, pour me guider moi-même dans la recherche de la vérité,
+et, d'après lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici
+avec confiance à l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en
+condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien
+parcourir le détail du récit, car je n'attache pas moins d'importance
+aux inductions générales qui ressortent des grandes masses de faits,
+qu'aux témoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes
+qu'ils soient.
+
+La question à examiner est celle-ci: a-t-il existé une famille gauloise
+distincte des autres familles humaines de l'occident, et était-elle
+partagée en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de
+trois sortes: 1º philologiques, tirées de l'examen des langues primitives
+de l'occident de l'Europe; 2º historiques, puisées dans les écrivains grecs
+et romains; 3º historiques, puisées dans les traditions nationales des
+Gaulois.
+
+
+
+
+SECTION I.
+
+
+PREUVES TIRÉES DE L'EXAMEN DES LANGUES.
+
+Dans les contrées de l'Europe appelées par les anciens _Gaule transalpine_
+et _île de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les
+Pays-Bas, et les îles Britanniques, il se parle de nos jours une multitude
+de langues qui se rattachent généralement à deux grands systèmes: l'un,
+celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend
+tous les dialectes romans et français; l'autre, celui des langues du nord,
+dérive de l'ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse
+et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-Écosse. Or, nous savons
+historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les
+conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques
+parlées dans la Gaule et l'île de Bretagne sont dues pareillement à des
+conquêtes de peuples teutons ou germains: ces deux systèmes de langues,
+importés du dehors, sont donc étrangers à la population primitive,
+c'est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieurement à ces
+conquêtes.
+
+Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo-teutoniques, on
+trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de
+langues originales, isolées complètement des deux grands systèmes que nous
+venons de signaler comme étrangers. La France en renferme deux, le
+_basque_, parlé dans les Pyrénées occidentales, et le _bas-breton_, plus
+étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de l'ancienne Armorike;
+l'Angleterre deux également, le _gallois_, parlé dans la principauté de
+Galles, appelé _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mêmes,
+_kymraig_; et le _gaëlic_, usité dans la haute Écosse et l'Irlande. Ces
+langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend
+point qu'elles aient été importées dans le pays où on les parle,
+postérieurement aux conquêtes romaine et germaine; elle ne montre point non
+plus par qui et comment elles auraient pu y être introduites: nous sommes
+donc fondés à les regarder comme antérieures à ces conquêtes, et par
+conséquent comme appartenant à la population primitive.
+
+La question d'antiquité ainsi établie, deux autres questions se présentent:
+1º Ces langues ont-elles appartenu au même peuple ou à des peuples
+différens? 2º Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient été
+parlées antérieurement à l'établissement des Romains, par conséquent des
+Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de
+résoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des
+langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant
+d'une manière très-étroite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux,
+dont nous parlons, se réduisent réellement à trois, 1º le _basque_, 2º le
+_kymraig_ ou _kyrmric_, 3º le _gaëlic_ ou _gallic_.
+
+
+I. _De la langue basque_.
+
+Cette langue, appelée _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en
+usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de
+l'Espagne, des deux côtés des Pyrénées: la singularité de ses radicaux et
+celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et
+gallique que des dérivées du latin et du teuton. Son antiquité ne saurait
+faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dénominations
+des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne.
+Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont
+constaté son empreinte dans la nomenclature géographique de presque toute
+l'Espagne, surtout des provinces orientale et méridionale. En Gaule, la
+province appelée par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les
+Pyrénées et le cours de la Garonne, présente aussi dans sa plus vieille
+géographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore
+aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altérées et plus
+rares, il est vrai, le long de la Méditerranée, entre les Pyrénées
+orientales et l'Arno, dans cette lisière étroite qui portait chez les
+anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibéro-Ligurie_[3]. Un
+grand nombre de noms d'hommes, de dignités, d'institutions relatés dans
+l'histoire comme appartenant soit aux Ibères, soit aux Aquitains,
+s'expliquent et sans effort à l'aide de la langue basque. De plus, le mot
+_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque.
+
+ Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ paraît avoir été le véritable nom
+ générique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_,
+ d'où dérivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont évidemment que des
+ formes aspirées de ce radical.
+
+ Note 2: Particulièrement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt
+ intitulé: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
+ Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821.
+
+ Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent à la langue
+ basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve;
+ _Iria_ chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez
+ les Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du
+ Tanaro (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et
+ l'Aquitaine ci-dessous t. II, c. I.
+
+Il résulte la présomption légitime: 1º que le basque est un reste de
+l'ancienne langue espagnole ou ibérienne, et la population parlant basque
+aujourd'hui, un débris de la race des _Ibères_; 2º que cette race, par
+le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les
+langues gallique et kymrique; 3º qu'elle occupait dans la Gaule deux grands
+cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.
+
+
+II. _De la langue gallique_.
+
+Le _gaëlic_ ou _gallic_, conformément à la prononciation, est parlé dans la
+haute Écosse, l'Irlande, les Hébrides et l'île de Man. Il n'existe pas de
+trace qu'un autre idiome ait été en usage plus anciennement dans ces
+contrées, puisque les dénominations les plus antiques de lieux, de peuples,
+d'individus, appartiennent exclusivement à cette langue. Si l'on veut
+suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures géographique et
+historique, on trouve qu'elle a régné dans toute la basse Écosse, et dans
+l'Angleterre, d'où elle paraît avoir été expulsée par la langue kymrique;
+on la reconnaît encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la
+Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de
+l'Espagne.
+
+Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et
+méridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de
+cette langue; ce n'est qu'à l'aide du glossaire gallique qu'on peut
+découvrir la signification des noms géographiques, ou de dignités,
+d'institutions, d'individus, appartenant à la population primitive de ce
+pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots
+étrangers au latin et qu'on reconnaît être des mots de la langue gallique.
+
+On peut induire de ces faits:
+
+1º Que la race parlant le gallic a occupé, dans des temps reculés, les îles
+Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est répandue dans plusieurs
+cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie.
+
+2º Qu'elle a précédé dans l'île de Bretagne la race parlant le kymric.
+
+Mais ce nom de _Gall_ n'était rien moins qu'inconnu à l'antiquité; sous la
+forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galatès_[4] il est
+inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y désigne
+génériquement les habitans de la Gaule d'où partirent à différentes fois
+des émigrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'après ces
+rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnaître l'identité des
+deux noms, et par conséquent des deux peuples; et de ne pas regarder la
+race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de
+l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise.
+
+ Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays
+ _Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procédé autrement que les Latins. Du
+ nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_), terre des
+ Galls, ils ont fait _Galatia_, Γαλατία, et de ce mot ils ont formé le
+ nom générique _Galatès_, Γαλάτης.
+
+
+III. _De la langue kymrique_.
+
+La province de l'île de Bretagne, appelée _pays_ ou _principauté de
+Galles_, est habitée, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa
+langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les
+plus reculés, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littéraires
+authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, était
+cultivée avec un grand éclat dès le sixième siècle de notre ère,
+non-seulement dans les limites actuelles de la principauté de Galles, mais
+tout le long de la côte occidentale de l'Angleterre, tandis que les
+Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conquête le centre et
+l'est. L'examen des nomenclatures géographique et historique de la Bretagne
+antérieures à l'arrivée des Germains prouve aussi qu'avant cette époque le
+kymric régnait dans tout le midi de l'île, où il avait succédé au gallic
+relégué dans le nord.
+
+ Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manière
+ sourde à peu près comme l'_u_ anglais dans _but_.
+
+J'ai dit tout-à-l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parlé dans une
+partie de la Bretagne française, était un dialecte kymrique. Le mélange
+d'un grand nombre de mots latins et français a altéré, il est vrai, ce
+dialecte; mais les témoignages historiques font foi qu'au cinquième siècle,
+il était presque identiquement le même que celui de l'île de Bretagne,
+puisque les insulaires, réfugiés dans l'Armorike, pour échapper à
+l'invasion des Angles, y trouvèrent, disent les contemporains, _des peuples
+de leur langage_[6]. Les noms tirés de la géographie et de l'histoire
+démontrent en outre que le même idiome avait été bien parlé antérieurement
+au cinquième siècle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi
+que le midi de l'île de Bretagne auraient donc été peuplés anciennement par
+la race parlant le kymric. Mais quel est le nom générique de cette race?
+est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_,
+est une dénomination locale et non générique; _Breton_, paraît n'être qu'un
+nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le
+vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, dès le sixième siècle, la
+désignait déjà dans l'île de Bretagne.
+
+ Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II,
+ p. 157.
+
+ Note 7: Les Triades galloises font dériver ce nom de _Prydain_ fils
+ d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Cf. ci-après t. I, p. 47.
+
+Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes
+kymrique et gallique, considérés toujours sous le point de vue de
+l'histoire. Ne pouvant présenter ici que des résultats généraux et
+très-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de détail, que
+le fond de tous deux est le même, qu'ils dérivent sans nul doute d'une
+langue-mère commune; mais qu'à côté de cette similitude frappante dans les
+racines et dans le système général de la composition des mots on remarque
+de grandes différences dans le système grammatical, différences
+essentielles qui constituent deux langues bien séparées, bien distinctes
+quoique sœurs, et non pas seulement deux dialectes de la même langue.
+
+Il me reste à ajouter que le gallic et le kymric appartiennent à cette
+grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le
+sanscrit, idiome sacré de l'Inde.
+
+Les inductions historiques qui découlent de cet examen des langues peuvent
+se résumer ainsi:
+
+1º Une population ibérienne distincte de la population gauloise habitait
+plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de
+_Ligures_.
+
+2º La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en
+_Kymri_.
+
+3º Les Galls avaient précédé les Kymri sur le sol de l'île de Bretagne et
+probablement aussi sur celui de la Gaule.
+
+4º Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant à une seule et
+même famille humaine.
+
+
+
+
+SECTION II.
+
+
+PREUVES TIRÉES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.
+
+I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.
+
+César reconnaît dans toute l'étendue de la Gaule, non compris la province
+narbonnaise, trois peuples «divers de langue, d'institutions et de
+lois[8],» savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les
+Pyrénées et la Garonne; les _Belges_ (_Belgæ_) qui occupent le nord depuis
+le Rhin jusqu'à la Marne et à la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appelés
+aussi _Celtes_ (_Celtæ_) établis dans le pays intermédiaire. Il donne à ces
+trois peuples pris en masse la dénomination collective de _Galli_, qui,
+dans ce cas, n'est plus qu'un nom géographique et de territoire,
+correspondant au mot français _Gaulois_.
+
+ Note 8: Hi omnes linguâ, institutis, legibus inter se differunt.
+ Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.
+
+Strabon adopte la division de César, mais avec un changement important. Au
+lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute
+sous le nom de _Belges parocéanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus
+établies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et désignées
+dans la géographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie
+pareillement _maritimes_ et dont _parocéanites_ paraît n'être que la
+traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matières mérite une
+attention sérieuse; car ce grand géographe ne connaissait pas seulement les
+auteurs romains qui avaient écrit sur la Gaule, mais il puisait encore dans
+les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie
+(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appelés
+_Belges_, peuvent très-bien se concilier, comme nous nous réservons de le
+démontrer plus tard.
+
+ Note 9: Τά λοιπά Βελγων έστιν έθνη των παρωχεανιτων . . . Strab. l.
+ IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.
+
+Les géographes des temps postérieurs, Méla, Pline, Ptolémée, etc., se
+conforment aux divisions soit ethnographique donnée par César, soit
+administrative tracée par Auguste après la réduction de la Gaule en
+province romaine.
+
+Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans
+les écrivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des
+_Ligures_, _étrangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocéens_ composant
+la population de Massalie, et de ses établissemens.
+
+ Note 10: Έτέροέθνείζ μέν είσί. Strab. l. II, p. 137.
+
+Il existait donc dans la population indigène de la Gaule (car les
+Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches
+différentes, 1º les _Aquitains_, 2º les _Ligures_, 3º les _Galls_ ou
+_Celtes_, 4º les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux
+successivement.
+
+1º _Aquitains_.
+
+«Les Aquitains, dit Strabon, diffèrent essentiellement de la race gauloise,
+non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils
+ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois[11].» Il ajoute que le contraste
+de deux peuplades gauloises enclavées dans l'Aquitaine faisait ressortir
+d'autant plus vivement la différence tranchée des races. Suivant César, les
+Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions
+particulières, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions
+avaient, pour la plupart, le caractère ibérien; que le vêtement national
+était ibérien; qu'il y avait des liens plus étroits d'amitié et d'alliance
+entre les tribus aquitaniques et les Ibères qu'entre ces tribus et les
+Gaulois, dont la Garonne seule les séparait; enfin que leurs vertus et
+leurs vices rentrent tout-à-fait dans cette mesure de bonnes et de
+mauvaises dispositions naturelles qui paraît constituer le type moral
+ibérien[12].
+
+ Note 11: Όί Άχουϊτάναί διαφέρσυαι του Γαλατίχοϋ φύλου χατά τε τών
+ σωμάτων χατασχευάς καί χατά τέν γλώτταν έοίχασι δέ μάλλον Ιβηρσιν...
+ Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.
+
+ Note 12: Voir pour les détails le tome II de cet ouvrage, chapitre La
+ famille Ibérienne, Les Aquitains et _passim_.
+
+Nous trouvons donc une première concordance entre les preuves historiques
+et les preuves tirées de l'examen des langues: les Aquitains étaient, sans
+aucun doute, une population ibérienne.
+
+2º _Ligures_.
+
+Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signalés par Strabon
+comme _étrangers_ à la Gaule. Sextus Aviénus, qui travaillait sur les
+documens scientifiques laissés par les Carthaginois et devait avoir par
+conséquent de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de l'Ibérie,
+place le séjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'où
+les avait chassés, après de longs combats, l'invasion de Celtes
+conquérans[13]. Étienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de
+l'Espagne, près de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle
+_Ligystiné_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulsés du
+sud-ouest de la Péninsule, arrivant au bord de la Sègre, sur la côte
+orientale, et chassant à leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci
+comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; Éphore et
+Philiste de Syracuse tenaient le même langage dans leurs écrits, et Strabon
+croit à l'origine ibérienne des Sicanes. Les Sicanes, chassés de leur pays,
+franchissent les passages orientaux des Pyrénées, traversent le littoral
+gaulois de la Méditerranée, et entrent en Italie. Il faut bien que les
+Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitôt répandus
+à demeure sur toute la côte gauloise et italienne depuis les Pyrénées
+jusqu'à l'Arno, et probablement plus bas encore.
+
+ Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous,
+ t. I, période 1600 à 1500 avant J. C..
+
+ Note 14: Λιγυστνή πόλις Λιγύων τγς δυστιχής ΐδηρίας έγγύς καί τής
+ Ταρτησσού πλησίον. Steph. Byz.
+
+ Note 15: Σιχανοί άπό τού Σιχανού ποταμοΰ τοΰ εν Ίδηρία ύπό Λιγύων
+ άναστάντες... Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. Æn. l. VII.--Eph. ap.
+ Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V.
+
+Nous savions par le témoignage unanime des écrivains anciens, que l'ouest
+et le centre de l'Espagne avaient été conquis par les Celtes ou Galls; mais
+nous ignorions l'époque et la marche de cette conquête. Les mouvemens des
+Sicanes et des Ligures nous révèlent que l'invasion se fit par les passages
+occidentaux des Pyrénées, et que les peuples ibériens refoulés sur la côte
+orientale débordèrent de leur côté en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous
+fournissent aussi la date approximative de l'événement: les Sicanes,
+expulsés de l'Italie comme ils l'avaient été de l'Espagne, s'emparèrent de
+la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibérie
+vers le seizième siècle avant notre ère.
+
+ Note 16: J'ai suivi le calcul de Fréret. Œuvr. compl., t. IV, p. 200.
+
+Bien que l'origine ibérienne des Ligures, d'après ce qui précède, soit, ce
+me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans
+leurs mœurs le caractère ibérien aussi fortement empreint que les
+Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point restés aussi purs. L'histoire
+nous parle de puissantes tribus celtiques mêlées parmi eux dans la
+_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhône; plus tard même
+l'_Ibéro-Ligurie_, entre le Rhône et l'Espagne, fut subjuguée presque tout
+entière par un peuple étranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_.
+
+ Note 17: V. pour les détails le tome II de cet ouvrage, période 1600
+ à 1500 avant J. C..
+
+La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibéro-Ligurie (aujourd'hui le
+Languedoc), ne saurait être fixée avec précision. Les plus anciens récits
+soit mythologiques, soit historiques, et les périples jusqu'à celui de
+Scyllax, qui paraît avoir été écrit vers l'an 350 avant notre ère, ne font
+mention que de Ligures Élésykes, Bébrykes et Sordes dans tout ce canton;
+les Élésykes sont même représentés comme une nation puissante, dont la
+capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18].
+Vers l'année 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont
+signalés tout à coup et pour la première fois, à propos d'une expédition
+qu'ils envoient en Grèce[19]; vers l'année 218, lors du passage d'Annibal,
+les Volkes _Arécomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cités[20] aussi
+comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc
+entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrivée des Volkes et la
+conquête de l'Ibéro-Ligurie.
+
+ Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. période 1600 à 1500 avant J.-C.
+
+ Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V.
+ ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.
+
+ Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.
+
+Les manuscrits de César portent indifféremment _Volcæ_ ou _Volgæ_, en
+parlant de ces Volkes; Ausone énonce que le nom primitif des Tectosages
+était _Bolgæ_[21], et Cicéron les appelle _Belgæ_[22]. Dans leur
+expédition en Grèce, ils avaient un chef nommé par les historiens tantôt
+_Belgius_, tantôt _Bolgius_. Saint Jérôme rapporte que l'idiome de leurs
+colons établis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], était encore de son
+temps le même que celui de Trèves, capitale des Belges, et saint Jérôme
+avait voyagé dans les Gaules et dans l'Orient. D'après cela, il n'est guère
+permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutôt que les deux
+noms n'en fissent qu'un; et le détail de leur histoire, car ils jouèrent un
+grand rôle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves à
+l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la
+population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.
+
+ Note 21: Tectosagos primævo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb.
+
+ Note 22: Pro Man. Fonteïo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.
+
+ Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.
+
+En résumé, les Ligures sont des Ibères; seconde concordance de l'histoire
+avec les inductions philologiques.
+
+Ainsi il ne reste donc, comme contenant les élémens de la population
+gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_.
+
+3º _Celtes._
+
+Je n'ai pas besoin de démontrer l'identité des Celtes et des Galls, elle
+est donnée comme telle par tous les écrivains anciens; mais j'ai à
+rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa véritable
+acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prétendue avec le nom
+générique des peuples galliques.
+
+D'abord, César nous apprend qu'il est tiré de la langue des Galls[24]: et
+en effet, il appartient à l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et
+_ceiltach_ veulent dire un habitant des forêts[25]. Cette signification
+fait présumer que le nom était local, et s'appliquait soit à une tribu,
+soit à une confédération de tribus occupant certains cantons; qu'il avait
+par conséquent un sens spécial et restreint: en effet les noms des grandes
+confédérations galliques étaient pour la plupart locaux, et appartenaient à
+un système général de nomenclature que nous développerons tout à l'heure.
+
+ Note 24: Ipsorum linguâ _Celtæ_ appellantur. Cæs. bell. Gall. l. I,
+ c. 1.
+
+ Note 25: _Ceil_, cacher; _Coille_, forêt; _Ceiltach_, qui vit dans
+ les bois. Armstrong's gaëlic. diction.
+
+Le témoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothèse. Il dit que
+les Gaulois de la province narbonnaise étaient appelés autrefois _Celtes_;
+et que les Grecs, principalement les Massaliotes, étant entrés en relation
+avec eux avant de connaître les autres peuples de la Gaule, prirent par
+erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns
+même, Éphore entre autres, l'étendant hors des limites de la Gaule, en
+firent une dénomination géographique qui comprenait toutes les races de
+l'occident[27]. Malgré ces fausses idées qui jettent beaucoup d'obscurité
+dans les récits des Grecs, plusieurs écrivains de cette nation parlent des
+_Celtes_ dans le sens restreint et spécial qui concorde avec l'opinion de
+Strabon. Polybe les place «autour de Narbonne[28];» Diodore de Sicile
+«au-dessus de Massalie, dans l'intérieur du pays, entre les Alpes et les
+Pyrénées[29];» Aristote «au-dessus de «l'Ibérie[30];» Denys le Périégète
+«par-delà les sources du Pô[31].» Enfin, un savant commentateur grec de
+Denys, Eustathe relève l'erreur vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le
+nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces désignations
+paraissent bien spécifier le pays situé entre la frontière ligurienne à
+l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes à l'ouest et au
+nord l'Océan; tout ce pays et la côte même de la Méditerranée, si aride
+aujourd'hui, furent long-temps encombrés d'épaisses forêts[32]. Plutarque
+place en outre entre les Alpes et les Pyrénées, dans les siècles les plus
+reculés, un peuple appelé _Celtorii_[33], dont il n'est plus parlé par la
+suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_
+signifie _élevé_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes
+boisées_. Il paraîtrait de là que la confédération celtique, au temps de sa
+puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la
+montagne_. Cette faculté de modifier en composition la valeur du mot
+_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'était une dénomination locale et
+nullement générique.
+
+ Note 26: Άπό τούτωγ δ΄ οϊμαί καί τούς σύμπαντας Γαλάτας Κελτούς ύπό
+ τώό Έλλήνων προσαγορευθήναί διά τήν, έπιφάνειαν, ή και προσλαβόντων
+ πρός τοϋτο καί τών Μασσαλιωτών διά τό πλησιόχωρον. Strab. l. IV,
+ p. 189.
+
+ Note: 27: Strab. l. I, p. 34.
+
+ Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol, 1609.
+
+ Note 29: Τούς γάρ ύπέρ Μασαλίας χατοιχοϋντας έν τψ μεσογείψ καί τούς
+ περί τάς Άλπεις έτι δέ τούς έπί τάδε τών Πυρηναίων όρών Κελτούς
+ όνομάζουσι. Diod. l. V, p. 308.
+
+ Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.
+
+ Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.
+
+ Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 33: Μεταξύ Πυρ΄ρ΄ήνχς όρους καί τών Άλπεων έγγύς τών Κελτορίων..
+ Plut. in Camill. p. 135.
+
+Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui
+conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se
+trouve attaché à de grandes masses de population gallo-ibérienne, telles
+que les _Celt-Ibères_[34], mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le
+centre de la Péninsule, et les _Celtici_[35] qui s'étaient emparés de
+l'extrémité sud-ouest. Il était tout simple que l'invasion commençât par
+les peuples gaulois les plus voisins des Pyrénées; mais la confédération
+celtique n'accomplit pas seule cette conquête, et d'autres tribus galliques
+l'accompagnèrent ou la suivirent, témoin le peuple appelé Gallæc ou Gallic
+établi dans l'angle nord-ouest de la presqu'île, et qui, comme on sait,
+appartenait aux races gauloises[36]. Voilà ce qu'on remarque en Espagne.
+Pour la haute Italie, quoique inondée deux fois par les peuples
+transalpins, elle ne présente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu,
+aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout
+le nom de _Galls_. Le mot _Celtæ_ ne fut connu des Romains que très-tard,
+et encore rejetèrent-ils l'acception exagérée que lui donnaient
+généralement les écrivains grecs.
+
+ Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256.
+ --Lucan. Phars. l. IV, v. 9.
+
+ Note 35: Hérodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763.
+ --Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3.
+
+ Note 36: Le pays était nommé _Gallæcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui
+ _Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V.
+ ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.
+
+Quant à l'assertion de César que les Galls «s'appelaient _Celtes_ dans leur
+propre langue,» il est possible que le conquérant qui s'occupait beaucoup
+plus de battre les Gaulois que de les étudier, trouvant qu'en effet le mot
+_Celte_ était gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs
+dénominations nationales, sans plus chercher, ait conclu à la synonymie
+complète des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du
+centre eussent adopté dans leurs rapports de commerce et de politique avec
+les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les désigner;
+ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indigènes de l'Amérique et de
+l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou
+qui leur sont même tout-à-fait étrangers.
+
+Il me semble résulter de ce qui précède: 1º que le mot _Celte_ avait chez
+les Galls une acception bornée et locale; 2º que la confédération des
+tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie
+entre les Cévennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Océan; 3º que
+c'est à tort, mais par une erreur facile à comprendre, que ce mot est
+devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les
+Romains synonyme de Gall; 4º que la confédération celtique paraît s'être
+épuisée dans la conquête de l'Espagne, ne jouant plus aucun rôle dans deux
+invasions successives de l'Italie.
+
+J'ai avancé plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus
+des forêts_, et appliqué à une confédération de tribus galliques, n'avait
+rien d'étrange, si on le compare aux dénominations des autres ligues de la
+même race; et j'ai parlé d'un système général de nomenclature suivi à cet
+égard par les Galls; je dois à mes lecteurs quelques explications.
+
+Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs
+divisions de territoire les grandes divisions célestes: partout où ils se
+fixaient à demeure, ils établissaient soit des ligues soit des royaumes de
+l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire
+se réglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les
+plaines, les forêts déterminaient leurs provinces, et entraient dans les
+dénominations de leurs ligues. Partout où cette race voyageuse a porté ses
+pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, région des
+montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, élevé, etc.,
+et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui
+indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y révèlent son
+passage. En voici des exemples.
+
+L'Écosse était divisée dès la plus haute antiquité en _Albanie_, région des
+montagnes, _Maïatie_ (_Mag-aìte_), région des plaines, et _Calédonie_ ou
+plutôt _Celtique_[37], région des forêts, et trois ligues de tribus
+portaient des noms correspondans. La même division subsiste encore
+aujourd'hui, mais les immenses forêts Grampiennes ayant disparu en grande
+partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_.
+
+ Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains désignaient la
+ région des forêts Grampiennes, est emprunté au kymric _Calyddon_,
+ forêt, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons
+ insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, étant de race
+ kymrique, traduisaient de cette manière le nom géographique _Ceilte_
+ et les Romains le prirent d'eux ainsi altéré.
+
+La haute Italie fut conquise une première fois par les Galls sous le nom
+militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne géographie de la
+presqu'île ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie,
+_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale.
+
+La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms
+donnés à des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de
+mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.
+
+Les nations du littoral de l'Océan forment une ligue sous le nom
+d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer.
+
+Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar,
+all_, haut; _fearann, verann_, pays habité), renferme la ligue célèbre des
+tribus _Arvernes_.
+
+La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dénomination
+collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1º tribus
+_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les vallées
+environnantes; 2º tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que
+le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom
+d'_Alpes Craïæ_, ou _Cræcæ_; 3º _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages
+(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc.
+
+Il ne serait donc point étonnant que les Cévennes et les fertiles campagnes
+du haut Languedoc et de la Guienne eussent été le séjour d'une
+confédération de _tribus des forêts_, se subdivisant suivant la
+localité en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la
+montagne.
+
+4º _Belges_.
+
+César affirme que les Belges différaient des Galls par leur langue, leurs
+mœurs et leurs institutions[38]; Strabon le répète après lui[39]. César
+ajoute que plusieurs des tribus belges étaient issues des Germains, et en
+effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient déjà
+commencé: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes
+à quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dénomination
+collective de Germains cis-rhénans[40]; mais cette exception même prouve
+que la masse des peuples belges était étrangère à la race teutonique.
+
+ Note 38: Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.
+
+ Note 39: Strab. l. IV, p. 176.
+
+ Note 40: Condrusi, Pæmani, Cæræsi qui uno nomine Germani appellantur.
+ Cæs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero
+ Germanorum qui sunt... citrà Rhenum. Id. l. VI, c. 38.
+
+Les Belges sont reconnus unanimement par les écrivains anciens, comme
+Gaulois, formant avec les Galls, improprement appelés Celtes, la population
+de sang gaulois.
+
+Le mot de _Belges_ appartient à l'idiome Kymrique, où sous la forme
+_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il
+paraît donc n'être point un nom générique, mais un titre d'expédition
+militaire, de confédération armée. Il est étranger[41] à l'idiome des
+Galls, mais non à leurs traditions nationales encore subsistantes où les
+_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rôle important, comme conquérans venus des
+embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en
+passant que la forme _Bolg_ et son aspirée _Bholg_, rappellent cette
+colonie belge fixée parmi les Galls du Rhône et des Cévennes, sous les noms
+de _Bolgæ_ et _Volcæ_.
+
+ Note 41: Étranger est peut-être inexact: _bolg_ en gallic signifie
+ _sac_; mais quel singulier nom c'eût été pour un peuple!
+
+Le nom de _Belges_ était inconnu aux anciens auteurs grecs; il paraît
+récent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes,
+de Ligures, etc.
+
+Des Belges s'établirent, comme on sait, sur la côte méridionale de l'île de
+Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'étaient point Galls, car la
+race gallique était alors refoulée à l'extrémité septentrionale, par-delà
+le golfe du Forth. Ni César ni Tacite n'ont remarqué aucune différence
+d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms
+personnels et locaux dans les cantons habités par les uns et par les autres
+appartiennent d'ailleurs à la même langue, qui est le kymric.
+
+En Gaule, César a donné pour limite méridionale aux Belges la Seine et la
+Marne. Strabon ajoute à cette première Belgique une seconde qu'il nomme
+_Parocéanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situés à l'ouest,
+entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à-dire les
+peuples que César et les autres écrivains romains appellent _Armorikes_,
+d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le
+témoignage de César n'est pas aisément contestable dans ce qui regarde la
+Gaule. D'un autre côté Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il
+avait médité les récits de Posidonius, ce Grec célèbre qui avait parcouru
+la Gaule, du temps de Marius, en érudit et en philosophe[43]. Il fallait
+qu'il y eût entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de
+ressemblances pour que Posidonius et Strabon déclarassent y voir une même
+race; il fallait aussi qu'il y eût des différences bien marquées pour que
+César en fît deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les
+Armorikes établis en confédération politique indépendante, mais, dans le
+cas de guerres et d'alliances générales, se rattachant bien plus volontiers
+à la confédération des Belges qu'à celle des Galls. L'examen des faits
+philologiques nous montre que la même langue était parlée dans la Belgique
+de César et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les
+Armorikes et les Belges étaient deux peuples ou confédérations de la même
+race, arrivés en Gaule à deux époques différentes; et en thèse plus
+générale:
+
+1º Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'île de Bretagne,
+jusqu'au Forth étaient peuplés par une seule et même race formant la
+seconde branche de la population gauloise proprement dite.
+
+2º Que la langue de cette race était celle dont les débris se conservent
+dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'île de Bretagne.
+
+3º Que le nom générique de la race nous est encore inconnu historiquement,
+à ce point de nos recherches; mais que la philologie nous révèle que ce nom
+doit être celui de _Kymri_.
+
+ Note 42: _Armoricæ, Aremoricæ_ gentes, civitates. Ce mot appartient à
+ la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gaël.),
+ _ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gaël.), _môr_
+ (cymr. armor.), mer.
+
+ Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des
+ idées et des travaux de Posidonius, malgré l'affectation avec
+ laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de
+ Posidonius, recueillis par Athénée et dont nous retrouvons des
+ passages entiers soit dans Strabon lui-même, soit dans Diodore de
+ Sicile, sont certainement ce que nous possédons de plus curieux sur
+ la Gaule, exception faite des Commentaires de César.
+
+
+II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.
+
+Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines
+italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie
+par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne
+aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers
+conquérans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin
+de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus
+récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle
+commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse,
+et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans
+un espace de soixante-six ans[44].
+
+ Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C..
+
+
+PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous
+parlons, étaient les ancêtres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on
+sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin,
+entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif.
+Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme
+l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux
+M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule
+Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui
+concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les
+Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en
+empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien
+qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot _Ombre_ du grec _ombros_,
+pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge.
+
+ Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.
+ Solin. Poly. Hist. c. 8.
+
+ Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius
+ refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin.
+
+ Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.
+ Orig, l. I, c. 2.
+
+ Note 48: Όμβροι γενος Γαλατών. Tzetz. Schol. Lycophr. Alex. p. 199.
+
+Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de
+l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les
+Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile
+vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du
+quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit
+d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento.
+L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination.
+
+ Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l.
+ I, c. 17.
+
+ Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage.
+
+Les mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs
+désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot
+gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait été
+tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante.
+On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons (Ambro, onis_; Άμβρων
+Άμβρωος,) appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne.
+
+La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas
+seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à
+leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou
+haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la
+mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines
+circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard
+l'Étrurie[51].
+
+ Note 51: Όλομβρία, Όλομβροι; Ούιλομβρία, Ptolem. _Oll, All_, haut;
+ _Bil, Bhil_, bord, rivage. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες; en latin
+ _Insubria_ et _Insubres; is, ios_, bas.--V. pour les détails,
+ t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et seq.
+
+Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion,
+l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards
+de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls;
+par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut
+toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].
+
+ Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.
+
+Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme
+des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus
+helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres
+trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y
+portèrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul
+expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens,
+et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des
+Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les
+drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et
+le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55].
+
+ Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.
+
+ Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous,
+ t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.
+
+ Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600
+ avant J.-C. et t. II, Année 102 avant J.-C.
+
+De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut
+conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de
+tribus galliques portant le nom d'_Ambra_.
+
+
+DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la première invasion s'était opérée en
+masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive
+et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population
+sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes
+Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une
+émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la
+conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens
+tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat
+dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette
+période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion
+bouleverse.
+
+Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour
+envahir la haute Italie?
+
+Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls,
+les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des
+tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier
+flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons
+pour la Transpadane.
+
+ Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année 587
+ avant J.-C. et seq.
+
+Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par
+T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou
+faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de
+s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles
+grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum;
+l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum
+cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de
+Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des
+Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne
+de l'_Écu-cimbrique_, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes
+d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le
+préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57].
+
+ Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.
+ (Reinesius, p. 342.)
+
+ III. K. APRILEIS.
+ FASCES. PENES. ÆMILIUM.
+ LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI
+ POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS.
+ QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE.
+ INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA.
+ Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM.
+ CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS.
+ EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT.
+ ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE.
+ DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM.
+
+
+Ici le mot _Cimbricum_ est employé comme synonyme de _Gallicum_; il est
+appliqué aux _Boïes_, aux _Sénons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre
+aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces
+nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en
+Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant à la
+prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la
+dénomination géographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils
+sortaient de la Gaule.
+
+Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut,
+et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion,
+l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce
+nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur
+s'empara de l'_écu cimbrique_ comme d'un emblème de circonstance, et se fit
+peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de
+Marius représentait, au rapport de Cicéron, un _Gaulois_[58] les joues
+pendantes, et la langue tirée. Le mot _Cimbri_ désignait donc une des
+branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies
+dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence
+de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie
+était donc partagée en deux branches distinctes, les _Galls_ et les
+_Cimbri_ ou _Kimbri_.
+
+ Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, ejectâ linguâ,
+ etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.
+
+
+III. GAULOIS TRANSRHÉNANS.
+
+_Première branche._
+
+Nous avons parlé plus haut d'une double série d'émigrations commencées l'an
+587 avant notre ère, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse.
+Tite-Live nous apprend que l'expédition de Sigovèse partit de la Celtique,
+et que son chef était neveu du Biturige Ambigat, qui régnait sur tout ce
+pays, ce qui signifie que Sigovèse et ses compagnons étaient des Galls. Le
+même historien ajoute qu'ils se dirigèrent vers la forêt Hercynienne[59]:
+cette désignation est très-vague, mais nous savons par Trogue-Pompée qui,
+né en Gaule, puisait à des traditions plus exactes et plus précises, que
+ces Galls s'établirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et
+les géographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou
+galliques ou gallo-illyriennes répandues entre le Danube, la mer Adriatique
+et les frontières de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace[61]. De ce
+nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_, à l'orient de
+la grande chaîne alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_,
+élevé, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation
+gallo-illyrienne qui occupait les vallées de la Carinthie et de la Styrie;
+les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la
+puissance fut redoutable même aux Romains[65]. Des terminaisons fréquentes
+en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommées _Alpius_ et _Albius_, la
+contrée appelée _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans
+l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du séjour des Galls dans
+ce pays.
+
+ Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis
+ Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq.
+
+ Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital.
+ antiq. t. I, p. 169.
+
+ Note 63: Τανριστάς καί Ταυρισχούς, καί τούτους Γαλάτας. Strab. l.
+ VII p. 293.--Έθνη Κελτιχα. p. 313.--Polyb. l. II, p. 103.
+
+ Note 64: Καί οί Ίάποδες δέ τοϋτο ήδη έπίμιχτον Ίλυριοϊς καί Κελτοϊς
+ έθνος. Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. vº Ϊάποδες.
+
+ Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114
+ avant J.-C.
+
+On trouvait en outre en-deçà du Danube les _Boïes_ du Norique, ancêtres des
+Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait
+qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des
+_Boïes-Kimbri_ accablés et chassés par les armes des Romains[66].
+
+ Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C.
+
+_Seconde branche._
+
+Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand
+attestent l'existence d'un peuple appelé _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les
+bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la
+dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité
+des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au génie
+différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après
+Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme
+_Kimbri_[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui
+surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce
+point l'opinion générale des érudits grecs.
+
+ Note 67: Κιμερίους τούς Κίμβρους όνομασάντων τών Έλήνων. Strab. l.
+ VIII, p. 203.
+
+ Note 68: Ούχ άπό τρόπου. Plut. in Mar. p. 412.
+
+ Note 69: Βραχύ τοϋ Χαλουμένωνρόνου τήν λέςιν φθείραντος έν τή τών
+ Κιμβών προσηγορία. . Diod. Sicul. l. V, p. 309.
+
+Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philémon,
+contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan
+_Mori-Marusa_, c'est-à-dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubéas;
+au-delà ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans
+difficulté par la langue kymrique: _môr_ y signifie _mer, marw_, mourir,
+_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagulé, gelé; en gallic, _cronn_ a la même
+valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71].
+
+ Note 70: Philemon _morimarusam_ à Cimbris vocari, hoc est, _mortuum
+ mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè _Cronium_. Plin. l.
+ IV, c. 13.
+
+ Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's
+ Several pieces, p. I, p. 150.
+
+Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne
+le nom de _Celtes_; mais dans son système géographique, cette dénomination
+très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe
+occidentaled[72].
+
+ Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.
+
+Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de _Kimbri_
+ou _Cimbres_ vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance
+générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages
+glacées de l'océan du Nord, de la _Chersonèse kimbrique_, des bords de la
+_Thétis kimbrique_[73].»
+
+ Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.--Quintil.
+ Declam. în pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica
+ Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous,
+ t. II, c. 3.
+
+Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion
+du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un
+siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes
+des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance
+contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur
+pardon[74].
+
+ Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Année 9
+ avant J.-C.
+
+Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les _Kimbri_
+au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui,
+dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais
+des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur
+ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].»
+
+ Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3.
+
+ Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc
+ quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem.
+ Tacit. Germ. c. 37.
+
+Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de _Kimbri_; il semble
+en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des _Kimbri_ dans la
+presqu'île jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri méditerranées_[77]
+dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des
+tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers
+très-divers.
+
+ Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac
+ Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars _Cimbri
+ mediterranei_, l. IV, c. 3.
+
+Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés
+généralement comme _Gaulois_, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des
+deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande
+invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises,
+que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste énonce que le consul
+Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la
+plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le
+bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut
+ajouter que _Céso-rix, Boïo-rix, Clôd_[81], etc., noms des chefs de l'armée
+cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_.
+
+ Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font.
+ p. 223.
+
+ Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.
+
+ Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf.
+ hist. c. 6, etc.
+
+ Note 81: _Clôd_ (kymr.), louange, renommée.
+
+Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la
+promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges
+s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent
+sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges
+soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur
+leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils
+cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y déposer
+leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui
+composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et
+continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des
+Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en
+reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et
+devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province
+Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages,
+colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées
+avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup
+d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre
+les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les
+Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la
+question une nouvelle lumière. Il affirme que les _Æstii_, peuplade
+limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute
+probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome
+très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des
+Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.
+
+ Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.
+
+ Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf.
+ Strab. l. I.
+
+Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les
+peuples transrhénans portant la dénomination générique de _Kimbri_. Les
+fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation _gauloise_[84]
+des _Boïes_, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend
+les formes de _Boiï, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue
+kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De
+plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des _Boïes_,
+prenant le nom générique de _Kimbri_ et paraissant être une colonie de ces
+_Boïes_ transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boïes_ de la
+Bohême une des confédérations de la race kimbrique.
+
+ Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen,
+ significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus.
+ Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.
+
+Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce,
+dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous
+savons que leur armée se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en
+grande partie deGaulois du nord du Danube.
+
+ Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.
+
+Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains,
+étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le
+voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée
+probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts
+Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome,
+s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs
+aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne
+faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de
+toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins
+des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire
+acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations
+kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube
+jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le
+Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race
+des _Kimbri_, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.
+
+ Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12.
+ --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.
+ --Polyb. excerpt. leg. LXII.
+
+ Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos
+ ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.
+ Justin. l. XXXVIII, c. 3.
+
+Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs,
+avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de
+_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmériens_. Outre les rivages
+occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île
+appelée à cause de lui _Kimmérienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou
+_Crimée_: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces
+contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de
+l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de
+ces _Kimmerii_ présentent une singulière conformité avec celles des
+_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient à lire
+les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs
+horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de
+célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les
+têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les
+montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient à
+la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait,
+_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient
+des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot
+de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou
+_profond_[89].
+
+ Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν
+ άργίλλας. Strab. l. V.
+
+ Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau.
+ Ib. p. 152.
+
+Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des _Kimmerii_ du
+Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions
+ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631.
+Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et
+l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chassés par les _Massagètes_ des
+steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du
+Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga),
+lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes
+leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il
+paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis
+furent partagés: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on fît face aux
+Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la
+querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans
+furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du
+pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous
+ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner
+l'une après l'autre.
+
+ Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.
+
+La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631),
+quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la
+conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que
+les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse,
+puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la
+rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route
+était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et
+l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et
+courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre
+bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au
+nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.
+
+ Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret,
+ dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité
+ des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.
+
+Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des
+invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui
+après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être
+l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au
+Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui
+probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le
+corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le
+Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par
+ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut
+mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant
+l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des
+colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait
+particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de
+l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de
+l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces
+peuples homonymes présentaient entre eux.
+
+ Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον... τό δέ πλεϊστον αύτοϋ
+ καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.
+
+ Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.
+
+Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement
+célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé
+avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque
+nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait
+en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le
+rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à
+même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de
+la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule
+font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste
+assez connue.
+
+L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que
+Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon
+juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales
+sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées
+attentivement. «Les peuples _gaulois_ les plus reculés vers le nord et
+voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes;
+ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande).
+Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car,
+sous le nom de _Kimmerii_, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute
+antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils
+méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont
+pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de
+l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont
+formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de
+grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis
+dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois
+d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.
+
+ Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-après, période 1100 à 631
+ avant JC.. et seq.
+
+ Note 95: Δικαίως... ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.
+
+ Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.
+
+La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré
+d'évidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmériennes_ sont chassées par
+les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et
+le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus
+violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un
+refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521,
+des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le même que _Kimmerii_,
+franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom
+fédératif de _Boïe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhénans.
+
+De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples
+appelés _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en
+deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre
+celui de _Galls_.
+
+
+
+
+SECTION III.
+
+
+PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.
+
+I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces
+curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature
+des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du
+seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de
+remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations
+qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec
+acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même
+sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus
+maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes
+lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en
+Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions
+gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui
+m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données
+grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure
+à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces
+traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question
+que j'examine, se réduisent à trois.
+
+ Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des
+ Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de
+ _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en français
+ par celui d'_Archéologie intellectuelle des Gallois_: le premier
+ volume est consacré aux _bardes_ ou poètes, en tête desquels figurent
+ _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appelé vulgairement
+ _Merlin_, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième
+ siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux,
+ classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de
+ leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou
+ de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de
+ cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un
+ excellent ouvrage, intitulé _Défense de l'authenticité des anciens
+ poëmes bretons_ (London, 1803), a résolu la question relative à
+ _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manière la plus
+ décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits
+ Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec
+ succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois
+ recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le
+ troisième volume des _Archives philosophiques, politiques et
+ littéraires_ (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante,
+ et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des _Chants
+ populaires de la Grèce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de
+ témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il
+ m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si
+ profonde.
+
+1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_
+(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traités de peuple étranger et
+ennemi[98].
+
+ Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.
+
+2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est
+pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme
+tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec
+elle à l'aide de la même langue[99].
+
+ Note 99: Trioed. 5.
+
+3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de
+_Haf_ (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et où est
+à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à _la mer
+brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le
+pays de _Lydau_ (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin
+dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].
+
+ Note 100: _Où est à présent Constantinople_ paraît être une addition
+ de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter
+ le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est
+ pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du
+ pays.
+
+ Note 101: Trioedd. n. 4.
+
+ Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.
+
+Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de
+l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe.
+C'était _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur
+et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de
+théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise
+long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même
+de _Hu_ n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent
+_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs
+trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu _Esus_, le
+corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un
+chêne. Or, les traditions galloises attribuent à _Hu-le-Puissant_ de grands
+travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des
+Kymri[103].
+
+ Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.
+
+II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses
+et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y
+trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de
+l'existence d'un peuple appelé _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du
+Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces
+étrangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est
+raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne
+sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie
+en langue gallique un _sac_.
+
+III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait
+recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des
+nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule
+était en partie _indigène_ (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en
+partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle
+avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les
+débordemens de l'océan[104].
+
+ Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed
+ alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus
+ trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris
+ sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.
+
+Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans
+les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues,
+le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches
+ou races.
+
+
+CONCLUSION.
+
+De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent
+incontestablement les faits suivans:
+
+1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont
+point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.
+
+2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_
+et les _Kymri_, que j'appellerai désormais _Kimris_, pour me conformer et
+à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La
+parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par
+le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît
+surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près
+desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il
+existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les
+nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de
+démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire
+fait foi.
+
+3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs
+traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara
+jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans
+l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha
+au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une
+à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut
+être fixée historiquement.
+
+Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait
+important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races
+se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon
+livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens,
+dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout
+cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière
+dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela
+et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des
+mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues
+politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs
+inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.
+
+Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples
+a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des
+nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la
+Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels
+portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de
+l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux
+Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au
+besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre
+nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du
+sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles
+Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.
+
+Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément
+appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes
+recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le
+docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes
+ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà
+long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et
+commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années
+la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs
+voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de
+méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui
+distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste
+est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a
+constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques
+différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères
+empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement
+aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de
+l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles,
+(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il
+a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus
+nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet
+agglomérées et séparées l'une de l'autre.
+
+Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des
+investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre
+nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici
+pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer
+avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la
+nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui
+regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en
+général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié
+sous peu de jours[105].
+
+ Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.
+
+Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de
+mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent
+plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent
+déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant
+aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais
+jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le
+développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une
+individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on
+conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle
+base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de
+l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de
+l'histoire.
+
+FIN DE L'INTRODUCTION.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES GAULOIS.
+
+ * * * * *
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+ * * * * *
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+CHAPITRE PREMIER.
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+DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses
+conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes vers la Gaule
+où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie; empire ombrien, sa
+grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule;
+colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie
+phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès rapides.--DE LA RACE
+KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septième
+siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du Pont-Euxin par les
+nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conquêtes.--Grandes
+émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation
+respective des deux races.
+
+
+Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve
+la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin,
+les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, ainsi que les deux
+grandes îles situées au nord-ouest, à l'opposite des bouches du Rhin et de
+la Seine. De ces deux îles, la plus voisine du continent s'appelait
+_Albin_, c'est-à-dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom
+d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental
+recevait spécialement la dénomination de _Galltachd_[108], qui signifiait
+_Terre des Galls_.
+
+ Note 106: _Alb_ signifie à la fois _élevé_ et _blanc_; _inn_,
+ contracté de _innis_, île. _Albion_, insula, sic dicta ab albis
+ rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.
+
+ Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident.
+
+ Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est
+ encore aujourd'hui le nom du haut pays d'Écosse. De ce mot les Grecs
+ firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom générique _Galatæ_. Les
+ Romains procédèrent à l'inverse; c'est du nom générique _Galli_
+ qu'ils tirèrent la dénomination géographique _Gallia_.
+
+Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'était pas possédée en
+totalité par la race qui lui avait donné son nom. Un petit peuple,
+d'origine, de langue, de mœurs toutes différentes[109], le peuple
+_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, formé par les Pyrénées
+occidentales et l'Océan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la
+Garonne. Ce peuple était un composé de bandes ibériennes ou espagnoles qui
+avaient passé les Pyrénées à des époques inconnues. Maîtresses d'un sol
+facile à défendre, elles s'y maintenaient entièrement indépendantes de la
+domination gallique.
+
+ Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les
+ écrivains latins; Άχουϊτανοί, chez les Grecs.
+
+Les Galls, dans ces temps reculés, menaient la vie des peuples chasseurs et
+pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une
+substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se
+tatouaient. Leurs armes offensives étaient des haches et des couteaux en
+pierre; des flèches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111];
+des massues, des épieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112];
+et d'autres appelés _catéies_ qu'ils lançaient tout enflammés sur
+l'ennemi[113]. Leur armure défensive se bornait à un bouclier de planches,
+grossièrement jointes, de forme étroite et allongée. Ce fut le commerce
+étranger qui leur apporta les armes en métal, et l'art de les fabriquer
+eux-mêmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques
+d'osier, recouvertes d'un cuir de bœuf, composaient leur marine; et, sur
+ces frêles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de
+l'Océan[114].
+
+ Note 110: Cæsar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6.
+ --Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get.
+
+ Note 111: On trouve fréquemment de ces armes en pierre, soit dans les
+ tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi
+ d'habitation à la race gallique. Les armes en métal ne les
+ remplacèrent que petit à petit; et, après leur introduction, les
+ Gaulois continuèrent encore long-temps à se servir des premières:
+ aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espèces réunies sous les
+ mêmes tombelles.
+
+ Note 112: En latin _gæsum_; en grec Γαισόν et Γαισός. Le mot _Gais_
+ n'est plus usité aujourd'hui dans la langue gallique, mais un grand
+ nombre de dérivés lui ont survécu: tels sont _gaisde_, armé; _gaisg_
+ bravoure; _gas_, force, etc.
+
+ Note 113: _Cateïa_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. Æn.
+ --Cæsar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI.
+ --Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_
+ (prononcez ga-tè) signifie dard brûlant. Armstr. Gael. dict.
+
+ Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima.
+
+La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant
+entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient
+généralement des noms tirés de la nature du pays qu'elles occupaient, ou
+empruntés à quelque particularité de leur état social; souvent elles se
+réunissaient à leur tour pour composer de grandes _confédérations_ ou
+_ligues_.
+
+Telles étaient la confédération des Celtes[115] ou tribus des bois, qui
+habitait les vastes forêts situées alors entre les Cévennes et l'Océan, la
+Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou
+tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Océan;
+la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possédait le
+plateau élevé que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des
+_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, répandue sur le versant
+occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isère au midi, et le Rhône au
+couchant; des _Helvètes_[119], qui tiraient leur nom des pâturages des
+Alpes où ils s'étaient établis; des _Séquanes_, qui devaient le leur à la
+rivière de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au
+couchant, tandis qu'au levant ils s'étendaient jusqu'au Jura; des
+_Édues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chèvres parcouraient les
+vallées de la Saône et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins
+occidentaux de la nation éduenne, ayant pour demeure l'espèce de presqu'île
+que forment, en se réunissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.
+
+ Note 115: _Coille, coillte_; bois, forêt. V. l'introduction. Les
+ tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom
+ collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie élevé: _Celtorii_,
+ Κελτόριοι, Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que
+ très-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils
+ habitaient, disent-ils, entre les Pyrénées et les Alpes. Plutarch. in
+ Camil., p. 135.
+
+ Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd,
+ archæol. britann.) _Armorici, Aremorici_.
+
+ Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contrée.
+ _Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne.
+
+ Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habité, village.
+
+ Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, bétail: _ait_, _èt_, lieu,
+ contrée. Elvétie ou Helvétie, contrée des troupeaux.
+
+ Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dévie, sinueux: _an_, eau,
+ rivière, contracté de _avainn_.--Σηκόανος, ποταμός, άφ΄ οϋ τό
+ ίθνικόν Σηκόανοι. Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. Σηκόανος. Les
+ Séquanes furent repoussés plus tard au-delà des Vosges et de la
+ Saône.
+
+ Note 121: En latin _Hedui_, et plus communément _Aedui_. _Ædh_,
+ mouton; _Ed_, troupeau de petit bétail.
+
+
+ANNEES 1600 à 1500 avant J.-C.
+
+Les Celtes et les Aquitains, qui n'étaient séparés que par la Garonne, se
+livrèrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres
+donna occasion à quelque bande celtique de franchir les passages
+occidentaux des Pyrénées et de pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne, où
+d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette première invasion se dirigea
+vers le nord et le centre de la péninsule, entre l'Èbre et la chaîne des
+monts Idubèdes; mais la population ibérienne ne se laissa pas aisément
+subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi,
+entre la race indigène et la race conquérante. Toutes deux, à la fin,
+affaiblies et fatiguées, se rapprochèrent, et de leur mélange, disent les
+historiens, sortit la nation Celt-ibérienne, mixte de nom, comme
+d'origine[122].
+
+ Note 122: Οϋτοι γάρ τό παλαιόν περί τής χώρας άλλήλοις
+ διαπολεμήσαντες, οϊ τε Ϊβηρες καί οί Κελτοί, καί μετά ταύτα
+ διαλυθέντες καί τήν χώραν κοινή κατοικήσαντες, έτι δ' έπιγαμίας πρός
+ άλλήλους συνθέμενοι, διά τήν έπιμιξίαν λέγονται ταύτης τυχεϊν τής
+ προσηγορίας. Diodor. Sicul., l. V, p. 309.--App. Bell. hisp., p. 256.
+
+ Profugique à gente vetustâ
+ Gallorum, Celtæ miscentes nomen Iberis.
+ Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.
+
+La route une fois tracée, de nombreuses émigrations galliques s'y portèrent
+successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute
+la côte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au détroit qui
+sépare la presqu'île du continent africain. Tantôt la population indigène
+se retirait devant ce torrent; tantôt, après une résistance plus ou moins
+prolongée, elle suivait l'exemple des Celtibères, faisait la paix, et se
+mélangeait. Des Celtes allèrent s'établir dans l'angle sud-ouest de cette
+côte qu'ils trouvèrent abandonné, et sous leur nom national (Celtici) ils
+formèrent un petit peuple qui eut pour frontières, au sud et à l'ouest
+l'océan, à l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres
+Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparèrent de l'angle nord-ouest;
+et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conquête[124]. La
+contrée intermédiaire conserva une partie de sa population qui, mélangée
+avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins
+célèbres que les Celtibères dans l'ancienne histoire de l'Ibérie.
+
+ Note 123: Herodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, édit. Amst. 1763.
+ --Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3.
+
+ Note 124: _Gallœcia, Callaicia_. Ils étaient divisés en quatre
+ tribus: Artabri, Nerii, Præsamarcæ, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.
+ --Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c.
+
+ Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III,
+ c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de
+ Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
+ Hispaniens_... Berlin, 1821.
+
+Par suite de ces conquêtes, la race gallique se trouva répandue sur plus de
+la moitié de la péninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle
+occupait, mixte ou pure, pourrait être représentée par une ligne qui
+partirait des frontières de la Gallice, longerait l'Èbre jusqu'au milieu de
+son cours, suivrait ensuite la chaîne des monts Idubèdes pour se terminer à
+la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la
+contrée centrale.
+
+Mais les victoires des Galls au midi des Pyrénées eurent, pour leur patrie,
+un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le
+centre de l'Espagne, les nations ibériennes, déplacées et refoulées sur la
+côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation
+des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule, qu'elle ne fit que
+traverser, et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée[126]. Sur
+ses traces arrivèrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple
+originaire de la chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la
+Guadiana[128]; et chassé de son pays par les Celtes conquérans[129].
+Trouvant la côte déblayée par les Sicanes, les Ligures s'en emparèrent, et
+étendirent leurs établissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrénées
+jusqu'à l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone
+demi-circulaire, le golfe qui dès lors porta leur nom. Dans les temps
+postérieurs, lorsqu'ils se furent multipliés, leurs possessions en Gaule
+comprirent toute la côte à l'occident du Rhône, jusqu'à la ligne des
+Cévennes[130]; et à l'orient de ce fleuve, tout le pays situé entre
+l'Isère, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, à l'est
+du Rhône, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus
+d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.
+
+ Note 126: Σικκνοί άπό τοΰ Σικανοΰ ποταμοΰ τοΰ έν Ίβηρία ύπό Ατγύων
+ κναστάντες.... Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad Æneid., l. VI.
+ --Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.
+
+ Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cité. (Humboldt, p. 5-6.) De ce mot
+ les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_.
+
+ Note 128: Αιγυστινή, πόλις Αιγύων τής δυστικής Ϊβηρίας έγγύς καί
+ τής Ταρτησσού πλησίον. Steph. Bysant.
+
+ Note 129:
+
+ ..................Celtarum manu
+ Crebrisque dudùm præliis.........
+ Ligures.... pulsi, ut sæpè fors aliquos agit,
+ Venêre in ista quæ per horrenteis tenent
+ Plerùmque dumos........................
+
+ Fest. Avien. V. 132 et seq.
+
+ Note 130: C'est ce que les géographes anciens appelaient
+ l'_Ibéro-Ligurie_, à cause du voisinage de l'Espagne.
+
+ Note 131: C'était la _Celto-Ligurie_.
+
+
+ANNEES 1400 à 1000. avant J.-C.
+
+L'irruption des peuples ibériens avait révélé aux Galls l'existence de
+l'Italie; ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent, lorsque la surabondance
+de population, ou toute autre cause les détermina à entreprendre de
+nouvelles migrations. Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes, et
+d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132]
+(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se précipita sur
+l'Italie.
+
+ Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait
+ Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, Άμβρών,
+ Όμβρος, Όμβριος, Όμβρικός.
+
+L'Italie subalpine[133] présente à l'œil un vaste bassin que les Alpes
+bornent au nord, la mer supérieure[134] au levant, et du nord-ouest au
+sud-est, la chaîne des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense
+est traversée par le Pô, appelé aussi Éridan, qui, prenant sa source au
+mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer supérieure, dont il couvre la
+plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours
+de cent vingt-cinq lieues, reçoit presque toutes les rivières que versent
+d'un côté les Alpes occidentales, pennines et rhétiennes, de l'autre, les
+Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le
+Tésin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur
+sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trébia et
+le Réno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du Pô, l'Adige
+(Athesis), fleuve moins considérable que celui-ci, mais pourtant rapide et
+profond, descend des Alpes rhétiennes pour aller se perdre aussi dans les
+lagunes de la côte[137].
+
+ Note 133: Italia subalpina, circumpadana, ΫὙπαλπία.
+
+ Note 134: _Mare Superum_. Elle reçut le nom d'Adriatique après la
+ fondation d'Adria, ou Hatria, par les Étrusques. Celle qui baigne la
+ côte occidentale de l'Italie s'appelait mer Inférieure, _mare
+ Inferum_.
+
+ Note 135: Fluviorum rex Eridanus....... Virgil. Georg. I.
+
+ Note 136: Du temps de Pline, les affluens du Pô étaient au nombre de
+ trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on
+ en compte aujourd'hui plus de quarante.
+
+ Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V.
+
+La contrée circumpadane était célèbre chez les anciens, non moins par sa
+fertilité que par sa beauté; et plusieurs écrivains n'hésitent pas à la
+placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Dès les temps les plus reculés,
+on vantait ses pâturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de
+millet[140], ses bois de peupliers et d'érables[141] ses forêts de chênes
+où s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale
+des peuplades italiques[142]. Elle était alors en presque totalité au
+pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait _Autochthone_, c'est-à-dire
+née de la terre même qu'elle habitait[143]. Les Vénètes, petit peuple
+illyrien ou slave[144], s'y étaient conquis une place, à l'orient, entre
+l'Adige, le Pô et la mer. Au couchant, l'Apennin séparait les Sicules des
+Ligures, établis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils
+avaient donné leur nom, jusqu'à l'embouchure de l'Arno.
+
+ Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit.
+ hist. II, c. 171.
+
+ Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.
+
+ Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.
+
+ Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget.
+ V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II.
+
+ Note 142: Polyb. l. II; l. C.
+
+ Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4.
+
+ Note 144: Herodot. l. I-V.
+
+Ce ne fut pas sans avoir long-temps résisté que les Sicules abandonnèrent à
+la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre
+elle sont mentionnés par les anciens historiens, comme les plus sanglans
+dont l'Italie eût été jusqu'alors le théâtre[145]. Vaincus enfin, ils se
+retirèrent au midi de la péninsule[146], d'où ils passèrent dans la grande
+île qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet événement, qui livrait à la race
+gallique toute la vallée du Pô, eut lieu vers l'an 1364 avant notre
+ère[147]. Les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas là; ils poussèrent leurs
+conquêtes jusqu'à l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Néra (Nar), et le
+Trento (Truentus), devinrent la frontière méridionale de leur empire qui,
+s'étendant de là aux Alpes, embrassa plus de la moitié de l'Italie[148].
+
+ Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.
+
+ Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4.
+
+ Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Fréret, t. IV, p. 300,
+ Œuvres complètes. Paris, 1796.
+
+ Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver.
+ Ital. antiq. l. II, c. 4.
+
+Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous
+lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisèrent suivant les
+usages des nations galliques. Ils le partagèrent en trois régions ou
+provinces, déterminées par la nature du pays. La première, sous le nom
+d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes;
+la seconde, appelée _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux
+versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer supérieure; la côte
+de la mer inférieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisième, et
+reçut la dénomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces
+circonstances, les Ombres prirent un accroissement considérable de
+population[152]; ils comptèrent, dans les haute et basse provinces
+seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens
+décorent du titre de villes[153]; leur influence s'étendit en outre sur
+toutes les nations italiques jusqu'à l'extrémité de la presqu'île.
+
+ Note 149: _Is, ios_, bas, inférieur. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες;
+ en latin, _Insubria, Insubres_.
+
+ Note 150: _Olombria, Olombri_, Όλομβρία, Όλομβροι. Ptolem.--_Oll,
+ all_, haut, élevé: Armstrong's gaelic diction.
+
+ Note 151: _Vilombria_, Ούιλομβρία Ptolem.--_Bil, vil_, bord,
+ rivage. Armstrong's gaelic diction.
+
+ Note 152: Ήν τοϋτο τό έθνος έν τοϊς πάνυ μέγα. Dionys. Halic. l. I,
+ c. 16.
+
+ Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.
+ l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de
+ Pline quarante-six villes; douze avaient péri.
+
+
+ANNEES 1000 à 600. avant J.-C.
+
+Mais, dans le cours du onzième siècle, un peuple nouvellement émigré du
+nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa
+l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie
+maritime[154]; c'était le peuple des _Rasènes_[155] si célèbres dans
+l'histoire sous le nom d'Étrusques. Bien supérieurs en civilisation aux
+races de la Gaule et de l'Italie, les Étrusques connaissaient l'art de
+construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de
+murailles élevées et solides, art nouveau pour l'Italie où toute
+l'industrie se bornait alors à rassembler au hasard de grossières cabanes
+sans plan et sans moyens de défense[156]. Une chose distinguait encore ce
+peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne détruisait ou ne
+chassait point la population subjuguée; organisé, dans son sein, en caste
+de propriétaires armés, il la laissait vivre attachée à la glèbe du champ
+dont il l'avait dépouillée. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de
+leur territoire située entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer inférieure.
+Là disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux
+villages ouverts et aux cabanes de chaume, succédèrent douze grandes villes
+fortifiées, habitation des conquérans et chefs-lieux d'autant de divisions
+politiques qu'unissait un lien fédéral[157]. Le pays prit le nom des
+vainqueurs et fut appelé dès lors Étrurie.
+
+ Note 154: Priùs, cis Apenninum ad inferum mare...
+ Tit. Liv. l. V, c. 99.
+
+ Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui
+ de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'où les Grecs,
+ probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'où
+ dérivait celui d'Étrusques que les Latins lui donnaient.
+
+ Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I.
+
+ Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. Æneid. II, VIII et X.
+ --Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.
+
+Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance
+l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane
+qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les
+douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde
+conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les
+Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de
+commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la
+nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la
+servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent
+place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur
+les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des
+Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le
+versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se
+confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de
+leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore
+des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163].
+Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne
+périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et
+l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164],
+résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps
+dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci,
+pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville
+de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165].
+
+ Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III,
+ c. 14.--Strab. l. V.
+
+ Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant
+ coloniis missis..... usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. 23.
+ --Δώδεκα πόλεων..... Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+ Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202.
+
+ Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_,
+ _Ambronis_; d'où nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez
+ ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres.
+
+ Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin,
+ _Insubres_. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les
+ _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du
+ Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de
+ l'Ombrie.
+
+ Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient
+ vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules,
+ undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils
+ ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_
+ (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le récit de l'invasion des Cimbres,
+ 2ème partie de cet ouvrage.
+
+ Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.
+
+ Note 165: Plin. l. III, c. 17.
+
+La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre
+la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie
+avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y
+forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse,
+envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle
+demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier
+intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion,
+la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et
+sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus
+qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant
+cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel.
+L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres
+peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement
+à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui
+reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur,
+amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître
+chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques
+des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile.
+«Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir
+étudié particulièrement leurs mœurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre
+subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme
+de cœur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il
+se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de
+l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, porté
+double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme
+favorite du paysan de l'Ombrie[169].
+
+ Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.
+
+ Note 167: Όμβρικοί, όταν πρός άλλήλους έχωσιν άμφησβήτησιν,
+ καθοπλισθέντες ώς έν πολέμω, μάχονται, καί δοκοϋσι δικαιότερα λέγειν
+ οί τούς έναντίους άποσφάξαντες. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. XIII.
+
+ Note 168: Αΐσχιστον ήγοϋνται ήττημένοι ζήν· άλλ' άναγκαίον ή νικάν ή
+ άποθνήσκειν. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.
+
+ Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. I.
+
+
+ANNEES 1200 à 900. avant J.-C.
+
+Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives
+de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par
+le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut,
+selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus
+de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la
+Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y
+revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les
+Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les
+montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la
+Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été
+l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour
+des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient
+leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient.
+En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de
+leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des
+instrumens de travail, surtout des armes[173].
+
+ Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146;
+ l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.
+
+ Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.
+
+ Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas... Galli
+ gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.
+
+ Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel,
+ c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den
+ Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.
+
+Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine
+aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense
+de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée,
+depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession
+exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de
+littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer,
+la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent
+assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait
+principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes.
+Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route
+qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils
+possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par
+les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise,
+et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par
+sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit
+de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides
+navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des
+relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec
+Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et
+une espèce de murex, propre à la teinture noire[176].
+
+ Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant
+ la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des
+ bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en
+ Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette
+ époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui
+ d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi
+ colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette
+ route à neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.
+
+ Note 175: Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de
+ _Cassiterides_ (cassiteros, étain).
+
+ Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité.
+
+Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus
+comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout
+l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de
+civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La
+Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui
+n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état
+meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une
+race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples
+galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les
+Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous
+les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177].
+
+ Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus
+ in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell.
+ l. XV, c. 9.
+
+Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles,
+cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou
+une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa
+fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée
+dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant
+tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant
+de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en
+réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien
+personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la
+fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la
+Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en
+Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte
+pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la
+colonie dont il est le symbole évident.
+
+C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver
+d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et
+terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans
+de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque
+Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec
+leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette
+victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de
+ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de
+ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat
+livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs
+de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure;
+combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si
+prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.
+
+ Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--Άλεβίων, Apollod. de Diis,
+ l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous l'avons
+ déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde
+ de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou
+ d'βίοικοι (Strab. l. IV).
+
+ Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l.
+ II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.
+
+ Note 180: Stephan. Bysant. Vº Νεμαυσός.
+
+ Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense,
+ couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et
+ la mer.--_Crau_ dérive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.
+
+Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les
+peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute
+nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses
+bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et
+l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur
+apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les
+immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins
+inhospitalières et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est-à-dire
+l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont
+détruites et font place à des gouvernemens _aristocratiques_[184],
+constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant
+des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.
+
+ Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.
+
+ Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod.
+ Sicul. ubi suprà.--Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l.
+ I, c. 41.
+
+ Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor.
+ Sicul. l. IV, p. 226.--Άριστοκρατίας.... Dionys. Halic. l. I, c. 41.
+
+Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé
+le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et
+de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185],
+montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et
+détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court
+l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les
+fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part
+qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi
+les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et
+l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent.
+
+ Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cité par
+ Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération
+ de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.
+
+«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et
+magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].»
+Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota
+d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la
+Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des
+contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans
+la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule
+voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le
+contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des
+Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à
+laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout
+à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte
+gauloise en Italie, par le Col de Tende.
+
+ Note 186: Έκτισε πόλιν εύμεγέθη Άλησίαν. άπάσης τής Κελτικής έστίαν
+ καί μητρόπολιν. Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
+
+ Note 187: Jldtzou; Πάντας τούς κατοικοϋντας έκβαρβαρωθήναι συνέβη
+ Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
+
+ Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt
+ Superi. . . . . . . . Sil. Ital. l. III. Virgil. Æneid. l. VI.
+ --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian.
+ Marcell. l. XV, c. 9.
+
+
+ANNEES 900 à 600. avant J.-C.
+
+Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent
+entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses
+colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques
+villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques
+du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens
+étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque
+tombé, quand les Phocéens arrivèrent.
+
+ Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.
+ II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part.
+ II, c. I.
+
+
+ANNEES 600 à 587. avant J.-C.
+
+Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta
+l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un
+marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où
+il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques
+de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les
+historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les
+emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il
+mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les
+Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison
+et d'herbes cuites[192].
+
+ Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5.
+
+ Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.
+
+ Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.
+
+La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les
+autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194],
+conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle
+ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque
+boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé
+l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc,
+et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle
+s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa
+de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration
+supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et
+lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut
+substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa
+langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune
+histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire _la meilleure des hôtesses_.
+
+ Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--Πέττα. Arist. ap. Athenæ. Ubi suprà.
+
+ Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons du
+ pays basque, en France et en Espagne.
+
+ Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm
+ juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que
+ c'était du vin mêlé d'eau: Φιάλην κεκραμένην (ap. Athen. l. c). Ce
+ vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, car la vigne
+ n'était pas encore introduite en Gaule.
+
+ Note 196: Είτε άπό τύχης, είτε καί δι΄ άλλην τινα αίτίαν. Aristot.
+ ubi suprà.
+
+ Note 197: Τοϋ πατρός άξιοϋντος ώς κατά θεόν γενομένης τής
+ δώσεως...... Idem, ibidem.
+
+Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et
+quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la
+mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il
+appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en
+forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de
+terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann,
+par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert
+d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par
+les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.
+
+ Note 198: Μασσαλια, en latin, _Massilia_, et par corruption dans la
+ basse latinité, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17);
+ d'où sont venus le mot provençal _Marsillo_ et le mot français
+ _Marseille_.
+
+ Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX.
+ --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez
+ ci-après, partie II, c. I.
+
+ Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et
+le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses
+aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle
+ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un
+territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les
+jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se
+chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des
+armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À
+leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à
+brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique
+image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues
+galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure
+sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent
+premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une
+femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que
+Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre
+une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de
+joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité,
+et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des
+Ségobriges[204].
+
+ Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures
+ sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.
+
+ Note 202: Idem, ibidem.
+
+ Note 203: Herodot. l. I.
+
+ Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.
+
+Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent;
+une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la
+côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des
+garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les
+Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme
+avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et
+elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce
+fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de
+Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre
+eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération
+ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi
+Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes:
+«Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa
+cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne
+demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits
+grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse
+du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent
+aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront
+notre pays[205].»
+
+ Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur,
+ quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.
+
+Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses
+desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un
+coup aussi sûr qu'imprévu.
+
+On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse
+générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout
+entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts,
+de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places
+publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux
+étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du
+désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire,
+pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y
+envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une
+troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec
+leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes,
+conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même,
+dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon
+voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent
+les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du
+plaisir.
+
+ Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête
+ s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les
+ _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).
+
+ Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci
+ vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).
+
+Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche
+parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le
+pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux
+magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur
+les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue,
+les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre
+Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une
+boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils
+pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune
+résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne
+fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se
+poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes
+journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent
+toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à
+l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous
+interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les
+choses d'un peu plus haut.
+
+ Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu
+ juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque declinare
+ jubet (Justin, ibid.).
+
+ Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem millia hostium. Justin.
+ l. XLIII, c. 4.
+
+ Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+
+ANNEES 1100 à 631 avant J.-C.
+
+Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement
+à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu
+étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des
+Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci
+occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et
+la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes
+principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les
+tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du
+Palus-Méotide. Les mœurs sédentaires avaient pourtant commencé à
+s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique
+bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande
+majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures
+et de brigandages.
+
+ Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.
+
+ Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.
+
+ Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.
+
+ Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs villes;
+ Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed. Huds.).--Éphore,
+ cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs d'entre eux
+ habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: Έφορός φησιν αύτούς έν
+ καταγείοις οίκίαις οίκεϊν άς καλοϋσιν άργίλλας. _Argel_, en langue
+ cambrienne, signifie un _couvert_, un _abri_. Taliesin. W. Archæol.
+ p. 80.--Merddhin Afallenau. W. arch. p. 152.
+
+Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide,
+le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute
+l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_,
+ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus
+anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique,
+moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le
+royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le
+territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant
+ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale,
+anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort,
+dont elle habitait les domaines[217].
+
+ Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.
+ --Paul. Oros. l. I, c. 21.
+
+ Note 216: Κατά τι κοινόν τών Ίώνων έθος πρός τό φϋλον τοϋτο...
+ Strab. l. III.
+
+ Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd.
+ l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.
+
+
+ANNEES 631 à 587 avant J.-C.
+
+Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du
+Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus
+belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de
+beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du
+Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de
+chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non
+moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées
+commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la
+Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour
+conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces
+irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à
+cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et
+se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou
+teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent
+les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent
+plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques
+dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant
+devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à
+chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de
+Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef
+de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la
+Gaule.
+
+ Note 218: Τό δέ πλείστον (μέρος) καί μαχιμώτατον έπ΄ έσχάτοις ώκουν
+ παρά τήν έξω θάλασσαν..... Plutarch. in Mario, p. 412.
+
+ Note 219: Plut. in Mario, l. c.
+
+ Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.
+
+ Note 221: Voyez la 3ème partie de cet ouvrage.
+
+L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais
+l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses
+résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire
+deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le
+long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris
+comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la
+direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population
+envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule
+du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur
+quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion;
+les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la
+Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut
+franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes,
+qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté.
+Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux
+populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui
+suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la
+moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se
+terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près
+égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la
+contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large
+au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis
+l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir
+de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race
+envahie[222].
+
+ Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux
+ races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la
+ différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de
+ localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la
+ conformité des mœurs et des institutions; 3º et surtout de la
+ composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent
+ l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se
+ disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité
+ d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, _passìm_; et, en
+ particulier, le chapitre 1er, qui contient une description
+ géographique détaillée de la Transalpine.
+
+Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la
+Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs
+multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes,
+envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que
+chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en
+paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire
+envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus
+même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au
+milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier
+de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls
+cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les
+Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire,
+vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde
+et l'Océan.
+
+
+ANNEE 587 avant J.-C.
+
+Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la
+Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus
+accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au
+dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un
+chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et
+se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où
+elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en
+même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les
+Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour
+chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait,
+dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent
+naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui,
+trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin
+deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable
+commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait
+l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était,
+disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et
+enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice,
+avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen
+de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les
+écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions
+futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent
+généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice
+en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui
+poussèrent les Galls hors de leur pays[230].»
+
+ Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.
+ Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant.
+ Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.
+
+ Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos.....
+ Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.
+
+ Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi,
+ intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont
+ Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait
+ étudié particulièrement l'histoire.
+
+L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des
+Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné
+l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la
+Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils
+virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance;
+c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les
+Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la
+prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de
+leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image
+de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les
+attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses
+ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée
+ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres
+qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233].
+
+ Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta cœlo juga.....
+ transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati..... Idem, ibidem.
+
+ Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant
+ locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.
+
+Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes,
+déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui
+habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la
+Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du
+Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir
+de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la
+rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire
+renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus
+galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient,
+depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait
+encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne
+l'énonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reçurent, comme
+des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des
+Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du
+Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de
+favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant
+la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le
+nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et
+leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme
+un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur
+nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe
+romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de
+chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six
+lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma
+depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la
+trace de son ancien nom[238].
+
+ Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.
+
+ Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600 av. JC.
+
+ Note 237: Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari
+ audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem...
+ Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.--C'est la ville de Milan.
+
+
+ANNEES 587 à 521. avant J.-C.
+
+C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées
+par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population
+de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des
+Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous
+un chef nommé l'_Ouragan_, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et,
+après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en
+Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques
+de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les
+principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités
+étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige.
+
+ Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_, vent;
+ _dobh_, impétueux, orageux.
+
+ Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in
+ Volcis. Plin. l. III, c. 19.
+
+ Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.
+
+ Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville fortifiée.
+
+ Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot paraît composé de
+ _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partagée par
+ têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot
+ _Fearann_.
+
+A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule
+pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les
+premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes)
+que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes
+maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée
+que par le Tésin[244].
+
+ Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105.
+ --Plin. l. III, c. 17.
+
+Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les
+conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des
+envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre
+la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde,
+composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du
+territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et
+franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée
+par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des
+radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]),
+et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils
+firent entre eux le partage du pays.
+
+ Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi..... Pado
+ ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans,
+ voyez Polybe, l. II, p. 105.
+
+ Note 246: Παρά γε μέν τοϊς έγχωρίοις ό ποταμός προσαγορεύεται
+ Βόδεγκος. Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod significat _fundo
+ carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'après un étymologiste grec, l'autre
+ nom du Pô, _Padus_, serait dérivé du mot gaulois _Pades_ signifiant
+ _Sapin_: «Metrodorus Scepsius dicit: quoniam circà fontem arbor multa
+ sit picea, quæ Pades gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.»
+ Plin. l. c.
+
+Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens,
+aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin
+ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours
+le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la
+plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à
+l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa,
+aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines
+de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la
+domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247].
+
+ Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset.
+ Plin. l. III, c. 15.
+
+Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée
+circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés
+Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges
+et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les
+bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure,
+depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier
+fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom
+national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la
+série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année
+521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième
+après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe.
+Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble
+annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête
+sont à peu près calmés.
+
+ Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum.....
+ Tit. Liv. l. c.
+
+ Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre.
+ Tit. Liv. l. V, c. 35.
+
+ Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.
+
+ Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de
+ Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème
+ olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la ville
+ grecque de Cumes dans le pays des Opiques. Όμβρικοί ύπό Κελτών
+ έξελαθέντες... Κύμην τήν έν Όπικοϊς έλληνίδα πόλιν έπεχείρησαν
+ άνελεϊν. Dionys. Halic. l. VII.
+
+Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les
+contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous
+représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié
+du sixième siècle.
+
+En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô;
+les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.
+
+En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux
+Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race
+kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure
+dans le nord.
+
+Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le
+continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom
+de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed
+servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite
+toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la
+partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations:
+les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou
+_Maïates_[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des
+monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de
+_Celyddon_[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris.
+
+ Note 252: _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,
+ Britannia, Πρετάνις, Βρετανία, Βρεταννική. Camden. Britan. p. 1.
+
+ Note 253: _Albani_. Les montagnards écossais se donnent encore
+ aujourd'hui le nom d'_Albannach_.
+
+ Note 254: _Maïatæ_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_, contrée.
+ --Armstrong's gael. diction.
+
+ Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.
+
+Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les
+vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes,
+elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que
+de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les
+Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve
+et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou
+confédérations.
+
+1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant
+la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine.
+
+ Note 256: Aujourd'hui le Jutland.
+
+2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes
+_terribles_[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les
+monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient
+pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus
+haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire
+aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie.
+
+ Note 257: Boïi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_, terrible.
+ V. Owen's Welsh diction.
+
+ Note 258: Aujourd'hui la Bohême, _Boïo-haemum_. Ce nom, qui signifie
+ en langue germanique demeure des Boïes (_Boïo-heim_) lui fut donné
+ par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir expulsé les
+ habitans. Tacit. German. c. 28.
+
+3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier
+_guerriers_[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du
+Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le
+rôle de conquérante.
+
+ Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.
+
+Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se
+trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de
+l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque,
+abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact
+avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination
+vulgairement reçue de _Gaulois_ nous servira pour désigner, soit les deux
+races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot
+sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera
+collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils
+descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi,
+pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu
+aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et
+la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant à
+ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que
+l'histoire a consacrée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous
+les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la
+presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains.
+--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.--Ligue
+défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près
+d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont
+repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se
+renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs
+bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la
+Cisalpine.
+
+391--390.
+
+
+ANNEES 587 à 391 avant J.-C.
+
+Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie
+présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie
+étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des
+ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité
+de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance
+commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les
+murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt
+disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages;
+et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement
+de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à
+des bourgades gauloises.
+
+ Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci.
+ Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.
+
+ Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare appellabatur.
+ Plin. l. III, c. 15.
+
+ Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.
+
+Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances
+aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et
+trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les
+premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui
+formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de
+commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le
+boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes,
+Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265],
+Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que
+ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien,
+était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple
+terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à
+l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268].
+
+ Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III,
+ c. 19.--Virgil. Æneid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X Æneid.
+
+ Note 264: Plin. l. III, c. 17.
+
+ Note 265: Έν δέ τοΪς έλεσι μεγίστη μέν έστι Ρ΄αουέννα, ξυλοπαγής όλη
+ καί διάρρυτος... Όμβρικών κατοικία. Strab. l. V.
+
+ Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.
+
+ Note 267: Aujourd'hui Rimini.--Τό δ' Άρίμινον Όμβρικών έστι κατοικία,
+ καθάπερ καί ή Ραουέννα, δέδεκται δ' έποίκους Ρωμαίους έκατέρα. Strab.
+ l. c.
+
+ Note 268: Plin. l. III, c. 17.
+
+Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter
+un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation.
+Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni
+habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans
+concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les
+Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient
+les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses.
+C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence,
+des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours
+garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse;
+les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés
+dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se
+livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule.
+
+A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte
+retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le
+tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque:
+«Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant
+sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne
+s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur
+science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux
+toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec
+soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers
+partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de
+l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans
+leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant
+l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.
+
+ Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής
+ άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ
+ μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον
+ τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν
+ γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός...
+ Polyb. l. II, p. 106.
+
+La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité
+des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile
+dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris,
+Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut
+horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de
+ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces
+expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement
+la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus
+grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les
+approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et
+pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.
+
+Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi
+long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique,
+sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui réunissaient le triple
+caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis
+sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier
+de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour
+elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de
+pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium
+avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait
+dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre
+la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du
+Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et
+Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient
+de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les
+Gaulois cisalpins.
+
+
+ANNEE 391 avant J.-C.
+
+Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et
+la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient
+rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur
+territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils
+choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par
+l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces
+montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs
+terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute
+réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les
+Gaulois y mirent le siège.
+
+ Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans
+la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération,
+harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en
+état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée
+solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres
+ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât
+dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec
+laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»
+
+ Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida,
+ nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.
+
+En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont
+ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où
+les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités
+par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent
+valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat
+romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le
+voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque
+honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre
+un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant
+de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des
+ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il
+se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes
+patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.
+
+ Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, non
+ defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.
+
+Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de
+paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef
+suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de
+_Brenn_[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et
+lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins
+possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en
+avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à
+main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de
+la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains
+nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les
+Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de
+notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez
+redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste
+des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur
+colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui?
+s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces?
+qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le
+Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres
+Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en
+esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs
+villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de
+nos épées; tout appartient aux hommes de cœur[280].»
+
+ Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos..... habuisset.
+ Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+ Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains
+ prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois.
+
+ Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam
+ colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari non
+ posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.
+
+ Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent quantùm
+ Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+ Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?..... Quodnam id jus?
+ Idem. l. c.
+
+ Note 278: Γελάσας ό βασιλεύς τών Γαλατών Βρέννος..... Plut. Camill.
+ p. 136.
+
+ Note 279: Έφ' οϋς ύμεϊς στρατεύοντες, τών μή μεταδώσιν ύμίν τών
+ άγαθών, άνδραποδίζεσθε, λεηλατεϊτε, καί κατασκάπτετε τάς πόλεις
+ αότών. Plutarch. Camil. l. c.
+
+ Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse.
+ Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en
+qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer
+dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les
+assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient
+résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres
+si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais
+les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les
+Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le
+caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une
+sortie sur le camp ennemi.
+
+ Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.
+
+Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient
+que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se
+verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée,
+et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par
+les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la
+plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée
+commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute
+stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs,
+le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt
+pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de
+ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais
+sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «_l'ambassadeur romain_!» circula de
+bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant
+qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons
+devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans
+délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux.
+
+ Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36.
+ --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.
+
+ Note 283: Άγνοηθείς έν άρχή, διά τό τήν σύνοδον όξεϊαν γενέσθαι, καί
+ τά όπλα περιλάμποντα τήν όψινά άποκρύπτειν. Plutarch. in Camil.
+ p. 136.
+
+ Note 284: Per totam aciem _romanum legatum esse_...
+ Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les
+plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes
+journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité
+firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de
+forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus
+belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent
+pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs
+gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes
+les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait
+d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que
+les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs
+chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286].
+D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287],
+et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter
+davantage Clusium.
+
+ Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere
+ seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+ Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.
+
+ Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+
+ANNEE 390 avant J.-C.
+
+La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la
+surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il
+offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les
+pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La
+condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille
+Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les
+magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de
+prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens;
+elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les
+accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289].
+Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de
+l'assemblée plébéienne.
+
+ Note 288: Ή δέ γερουσία... έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά
+ χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.
+
+ Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime
+politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les
+Romains, ne commençait sans l'intervention des _féciales_ ou féciaux, sorte
+de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un
+cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée;
+tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des
+féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre
+devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces
+prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice
+divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs
+complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre
+inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que
+l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les
+largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de
+ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et
+l'accusation[291].
+
+ Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.
+
+ Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in
+ Camil. ubi suprà.
+
+Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du
+renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à
+la plus haute charge de la république, celle de _tribuns militaires avec
+puissance consulaire_[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils
+avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois
+sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.
+
+ Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils étaient six, et
+ partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls.
+ Tit. Liv. passim.
+
+A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires
+prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse:
+«Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la
+formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de
+_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent
+arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu,
+autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de
+signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent
+la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes
+furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre
+mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du
+départ.
+
+ Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.
+ Tit. Liv. passim.
+
+ Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel à tumendo. Cicer.
+ Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.
+
+ Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4.
+
+Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des
+ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils
+n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient
+des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre
+cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait
+devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur
+approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois
+s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles
+d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à
+Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les
+autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et,
+cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite
+rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec
+impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils
+virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de
+fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies
+religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes
+batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les
+Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore
+plus effroyables[298].
+
+ Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--Μόνοις πολεμεϊν
+ Ρωμαίοις, τούς δ' άλλους φίλους έπίστασθαι. Plut. Camil. p. 137.
+
+ Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.
+
+ Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta
+ compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.
+
+De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident
+par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y
+rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche
+sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour
+que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur
+et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces
+hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur
+réserve, composée de vétérans d'élite appelés _subsidiarii_, parce qu'ils
+attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur
+bouclier[299].
+
+ Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.
+
+Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par
+la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi
+des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue
+de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de
+succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise
+s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette
+nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les
+Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur
+mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable
+boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour
+la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant
+traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou
+percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux
+qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et
+famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait
+fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur
+résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus
+vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles
+traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se
+réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était
+anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable
+fut livrée le 16 du mois de juillet[303].
+
+ Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.
+
+ Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.
+
+ Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in arcem
+ confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--Άνοπλοι φυγόντες είς Ρώμην,
+ άπήγγειλαν πάντας άπολωλέναι. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+ Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch.
+ Camil. p. 137 et 144.
+
+Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si
+les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de
+la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un
+grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se
+livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une
+partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper
+les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de
+leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs
+chevaux.
+
+ Note 304: Εί μέν εύθύς έπηκολούθησαν οί Γαλάται τοϊς φεύγουσι, ούδέν
+ άν έκώλυσε τήν Ρώμην άρδην άναιρεθῆναι. Plut. in Camil. p. 137.
+
+ Note 305: Άνακόπτοντες τάς κεφαλάς τών τετελευτηκότων.
+ Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils
+entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le
+coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là,
+ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient
+paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville
+restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur
+les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une
+tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant
+l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré.
+
+ Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, non
+ armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.
+
+L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante
+consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat
+ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait;
+on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan,
+on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie
+extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille
+des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population
+irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec
+activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y
+transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce
+qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se
+couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs.
+Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens
+que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources,
+ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de
+leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au
+sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux
+qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur
+rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs
+sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la
+situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent
+jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A
+la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et
+se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à
+baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la
+lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la
+frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu
+les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les
+horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au
+lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par
+la porte Colline.
+
+ Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.
+ Florus, l. I, c. 13.
+
+ Note 308: Έξ όλης τής πόλεως, είς ένα τόπον, τών άγαθών
+ συνηθροισμένων. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+ Note 309: In noctem dilatum consilium esse quò plus pavoris
+ inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.
+
+Le même soupçon qui avait fait hésiter les Gaulois aux portes de Rome, les
+accompagna à travers les rues et les carrefours déserts. Ils s'avancèrent
+avec précaution jusqu'à la grande place appelée _forum magnum_, et située
+au pied du mont Capitolin. Là, ils purent apercevoir la citadelle qui
+couronnait ce petit mont, et les hommes armés dont ses créneaux étaient
+garnis; c'étaient les premiers qui se fussent montrés à eux depuis la
+journée d'Allia. Tandis que le gros de l'armée faisait halte sur ce vaste
+forum, quelques détachemens se répandirent par les rues adjacentes pour
+piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermées, ils n'osèrent
+les forcer; et, bientôt effrayés du silence et de la solitude qui les
+environnaient, craignant d'être surpris et enveloppés à l'improviste, ils
+se concentrèrent de nouveau dans la place, sans oser s'en écarter
+davantage[310].
+
+ Note 310: Indè rursùs ipsà solitudine ahsterriti, ne qua fraus
+ hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca conglobati
+ redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.
+
+Cependant quelques soldats remarquèrent des maisons plus apparentes que les
+autres, dont les portes n'étaient point fermées[311], ils se hasardèrent à
+y pénétrer. Ils trouvèrent dans le vestibule intérieur des vieillards
+assis, qui ne se levaient point à leur approche, qui ne changeaient point
+de visage, mais qui demeuraient appuyés sur leurs bâtons, l'œil calme et
+immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient
+des hommes ou des statues, ou des êtres surnaturels, ils s'arrêtèrent
+quelque temps à les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus
+curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages
+romains, une barbe longue et épaisse, et la lui caressa doucement avec la
+main; mais le vieillard levant son bâton d'ivoire en frappa si rudement le
+soldat à la tête qu'il lui fît une blessure dangereuse[313]; celui-ci
+irrité le tua; ce fut le signal d'un massacre général. Tout ce qui tomba
+vivant au pouvoir des Gaulois périt par le fer; les maisons furent pillées
+et incendiées.
+
+ Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.
+
+ Note 312: Ad eos velut simulacra versi cùm starent. Tit. Liv. l. V,
+ c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140.
+
+ Note 313: Ό μέν Παπείριος τή βακτηρίά τήν κεφαλήν αύτοϋ πατάξας
+ συνέτριψε. Plut. l. c.
+
+La citadelle de Rome, appelée aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on
+avait, dit-on, trouvé une tête d'homme en creusant ses fondations, était un
+édifice de forme carrée, de deux cents pieds environ sur chaque face,
+dominant la ville. Déjà suffisamment forte par sa position au-dessus d'un
+rocher inaccessible de trois côtés, de hautes et épaisses murailles la
+défendaient en outre du côté où le rocher était abordable. Le Capitole
+communiquait alors au grand forum par une montée faite de main d'homme, et
+encore très-escarpée, que remplaça plus tard un escalier de cent
+marches[314].
+
+ Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71.
+
+Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait
+ne céder qu'à la famine; aussi les assiégés reçurent-ils avec mépris la
+sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive
+force. Un matin, à la pointe du jour, il range ses troupes sur le
+forum[315], et commence à gravir avec elles la montée qui conduisait au
+Capitole. Jusqu'à la moitié du chemin, les Gaulois s'avancèrent sans
+trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers
+au-dessus de leurs têtes, par cette manœuvre, que les anciens désignaient
+sous le nom de _tortue_[316]. Les assiégés, se fiant à la rapidité de la
+pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientôt ils les
+chargèrent avec furie; les culbutèrent, et en firent un tel carnage que le
+Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'établir autour de
+la montagne une ligne de blocus[317].
+
+ Note 315: Primâ luce, signo dato, multitudo omnis in foro instruitur.
+ Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+ Note 316: Indè, clamore sublato, ac testudine factà, subeunt.
+ Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+ Note 317: Amissâ itaque spe per vim atque arma subeundi, obsidionem
+ parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement,
+les Gaulois virent un jour descendre à pas lents du Capitole un jeune
+Romain vêtu à la manière des prêtres de sa nation, et portant dans ses
+mains des objets consacrés[318]. Il pénètre dans leur camp; et, sans
+paraître ému ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout
+entier ainsi que les ruines amoncelées de la ville jusqu'au mont Quirinal.
+Là il s'arrête, accomplit certaines cérémonies religieuses particulières à
+la famille Fabia, dont il était membre[319], et retourne par le même chemin
+au Capitole avec la même gravité, la même impassibilité, le même silence.
+Chaque fois les Gaulois le laissèrent passer sans lui faire le moindre mal,
+soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularité du costume,
+de la démarche et de l'action les eût frappés d'une de ces frayeurs
+superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois
+s'abandonner[320].
+
+ Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem
+ cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.
+
+ Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabiæ. Tit. Liv. ibid.
+
+ Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46.
+
+Le siège commençait à peine, et déjà la disette tourmentait les assiégeans.
+Dans leur avidité imprévoyante, ils avaient dissipé en peu de jours les
+subsistances que les flammes avaient épargnées, et se voyaient réduits à
+vivre du pillage des campagnes, ressource faible et précaire pour une
+multitude indisciplinée, et dont le nombre s'augmentait de momens en
+momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et
+bientôt l'armée du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille
+hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc
+battre la plaine de tous côtés et à de grandes distances de Rome[322]; ils
+s'avancèrent jusqu'aux portes d'Ardée, antique ville des Rutules, peu
+éloignée de la mer inférieure.
+
+ Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+ Note 322: Exercitu diviso, partîm per finitimos prædari placuit.
+ Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+Dans Ardée vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, après avoir
+rendu à la république d'éminens services à la tête des armées, s'était
+attiré la haine des citoyens par la dureté de son commandement, son
+arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularité obstinée de sa
+conduite. Appelé en jugement devant le peuple comme prévenu de concussion,
+Marcus Furius pour échapper à une condamnation déshonorante s'était exilé
+volontairement, et depuis une année il demeurait parmi les Ardéates[323].
+Tout aigri qu'il était contre ceux à l'injustice desquels il attribuait sa
+disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligèrent vivement; et
+quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunément
+jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le cœur
+du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardéates, les
+pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la répugnance de
+leurs magistrats à s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir
+presque tout le fruit[324]. «Mes vieux amis, et mes nouveaux
+compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant,
+l'hospitalité que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux
+quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnaître vos
+bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardéates, que les calamités présentes soient
+passagères, et se bornent à la république de Rome; vous vous abuseriez.
+C'est un incendie qui ne s'éteindra pas qu'il n'ait tout dévoré...... Les
+Gaulois, vos ennemis, ont reçu de la nature moins de force que de fougue.
+Déjà rebutés d'un siège qui commence, vous les voyez se disperser dans les
+campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchés comme des
+bêtes fauves là où la nuit les surprend, le long des rivières, sans
+retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi
+quelques-uns de vos jeunes gens à conduire; ce n'est pas un combat que je
+leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois à
+égorger comme des moutons, que je sois traité à Ardée de même que je l'ai
+été à Rome!»
+
+ Note 323: Tit. Liv. l. V.
+
+ Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.
+
+ Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei.
+ Tit. Liv. l. V, c. 44.
+
+ Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hâc arte
+ in patriâ steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.
+
+ Note 327: Ubi nox appetit, propè rivos aquarum, sine munimento, sine
+ stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu, sternuntur..... Me
+ sequimini ad cædem non ad pugnam. Tit. Liv. l. V, c. 44.
+ --Plut. Camil. p. 140.
+
+Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes;
+d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunité,
+devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats
+d'élite à l'exilé romain, qui, sans faire aucune démonstration hostile,
+renfermé dans les murailles d'Ardée, épia patiemment l'heure favorable.
+
+Elle ne se fit pas long-temps désirer. Les Gaulois, dans une de leurs
+courses, vinrent faire halte à quelques milles de là. Ils emportaient avec
+eux du butin qu'ils se partagèrent, et du vin dont ils burent avec excès;
+chefs et soldats ne songèrent à autre chose qu'à s'enivrer, et la nuit les
+ayant surpris incapables de continuer leur route, et même de dresser leurs
+tentes, ils s'étendirent sur la terre pêle-mêle au milieu de leurs armes.
+Le sommeil et un silence profond régnèrent bientôt sur toute la bande[328].
+Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Ardée,
+et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait
+ordonné à ses trompettes de sonner, et à ses soldats de pousser de grands
+cris[329], dès qu'ils seraient arrivés; mais ce tumulte fit à peine revenir
+les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent
+tués encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurité, parvinrent à
+s'échapper, la cavalerie ardéate les atteignit au point du jour[330]; enfin
+un détachement nombreux qui avait gagné le territoire d'Antium, à dix
+milles d'Ardée, fut exterminé par les paysans[331].
+
+ Note 328: Νύξ έπήλθε μεθύουσιν αύτοϊς, καί σιωπή κατέσχε τό
+ στρατόπεδον. Plut. in Camil. p. 141.
+
+ Note 329: Κραυγή τε χρώμενος πολλή καί ταϊς σάλπιγξι πανταχόθεν
+ έκταράττων άνθρώπους... Plut. in Camil. ibid.
+
+ Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.
+
+ Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab oppdanis
+ in palatos factâ, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.
+
+Ce succès encouragea les peuples du Latium; ils s'armèrent à l'instar des
+Ardéates. De l'enceinte des villes où jusqu'alors ils s'étaient tenus
+renfermés sans coup férir, ils se mirent à fondre de tous côtés sur les
+bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus
+sûre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la défense, mieux
+organisée encore, agit avec plus d'efficacité. L'Étrurie avait songé
+d'abord à profiter des désastres des Romains, et leur avait déclaré la
+guerre[332]; mais voyant son territoire foulé et épuisé, sans plus de
+ménagement que les terres des Latins, elle inclina à des sentimens plus
+généreux. Ses villes méridionales combinèrent leurs armes avec celles des
+fugitifs romains réunis à Véïes, quelques-unes guidées, comme Cære, par une
+antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation
+gauloise. Véïes, cité forte et bien défendue, devint le centre des
+opérations de ce côté du Tibre.
+
+ Note 332: Οί Τυρ΄ρ΄ηνοί, μετά δυνάμεως άδράς, έπεπορεύοντο τήν τών
+ Ρ΄ωμαίων χώραν, λεηλαλοϋντες. Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+Le nom de M. Furius, mêlé aux premiers succès des peuples latins contre les
+Gaulois, réveilla dans le cœur des enfans de Rome le souvenir de ce grand
+général. Leurs torts mutuels furent oubliés. D'une résolution unanime ils
+lui proposèrent de venir à Véïes se mettre à la tête de ses vieux
+compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses
+drapeaux à Ardée[333]. Mais Camillus s'y refusa. «Banni par vos lois, leur
+répondit-il, je ne puis reparaître au milieu de vous. D'ailleurs le
+suffrage du sénat doit seul m'élever au commandement; que le sénat ordonne,
+et j'obéis[334].» En vain les réfugiés de Véïes mirent tout en œuvre pour
+fléchir sa résolution. «Tu n'es plus exilé, lui disaient-ils, et nous ne
+sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous,
+quand l'ennemi occupe en maître ses cendres et ses ruines[335]? Et comment
+espérer de pénétrer au Capitole pour y consulter le sénat? Comment espérer
+d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?»
+Marcus Furius fut inébranlable[336].
+
+ Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141.
+
+ Note 334: Plut. ub. supr.
+
+ Note 335: Ούκ έτι γάρ έστι φυγάς, οὔθ' ήμείς πολϊται, πατρίδος ούκ
+ οϋσης, άλλά κρατουμένης ύπό τών πολεμίων. Plutarch. in Camil. p. 141.
+
+ Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr.
+
+Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un
+respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique
+étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais
+peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure
+récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait
+causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens
+romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome
+plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la
+véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le
+sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne?
+Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est
+évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être
+consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement
+pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher
+jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme
+parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs
+nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient
+à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le
+moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut.
+
+Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la
+citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein
+d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il
+arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les
+sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des
+écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du
+côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins
+fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus
+raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader,
+et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles
+romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles
+apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la
+confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides,
+et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par
+Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives
+du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui
+condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat
+ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la
+seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama
+dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était
+revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et
+le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la
+participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement
+despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius
+descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que
+l'autre, arriva à Véïes sans encombre.
+
+ Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.
+ --Plut. in Camil. p. 141.
+
+ Note 338: Οί δ' άκούσαντες, καί βουλευσάμενοι τόν Κάάμιλλον
+ άποδεικνύουσι δικτάτωρα. Plut. in Camil. p. 142.
+
+Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le
+long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux
+arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre
+éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le
+Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda
+le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses
+guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce
+qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce
+rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous
+révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à
+hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs
+y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront
+peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].»
+Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur
+d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant
+aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se
+soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les
+épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu
+jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce
+qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même
+raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la
+vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les
+sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].
+
+ Note 339: Τήν μέν όδόν, εΐπεν, ήμϊν έπ΄ αύτούς άγνοουμένην οί
+ πολέμιοι δεικνύουσι, ώς οϋτ΄ άπόρευτος οϋτ΄ άβατος άνθρώποις έστίν,
+ κ. τ. λ. Plut. in Camil. p. 142.
+
+ Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ.
+ Virg. Æneid. V. 658.
+
+ Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios.
+ Tit. liv. l. I, c. 47.
+
+ Note 342: Οί μέν φύλακες παρερραθυμηκότες ήσαν τής φυλακής διά τήν
+ όχυρότητα τοϋ τόπου. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
+ --Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33.
+
+ Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142.
+ --Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
+
+Le mur qu'ils commençaient à escalader faisait partie de l'enceinte d'une
+chapelle de Junon, autour de laquelle rôdaient quelques-uns de ces chiens
+préposés à la défense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies
+consacrées à la déesse, et que, pour cette raison, les assiégés avaient
+épargnées au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus
+par une longue diète, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois
+leur ayant lancé par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se
+jetèrent dessus avec avidité et les dévorèrent, sans aboyer ni donner le
+moindre signe d'alarme[344]; mais à l'odeur de la nourriture, les oies, qui
+en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent à battre des ailes et à
+pousser de tels cris, que toute la garnison se réveilla en sursaut[345]. On
+s'arme à la hâte; on court vers le lieu d'où partent ces cris. Il était
+temps; car déjà deux des assiégeans avaient atteint le haut du rempart.
+M. Manlius, homme robuste et intrépide, fait face lui seul aux Gaulois;
+d'un revers d'épée, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la
+tête d'un coup de hache; en même temps il frappe si rudement l'autre au
+visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du
+rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-là et se porte le
+long du rempart. Les assiégeans, repoussés à coups d'épées et accablés de
+traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent
+fuir, et la plupart, en voulant éviter le fer ennemi, se perdent dans les
+précipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.
+
+ Note 344: Οί μέν γάρ κύνες πρός τήν ριφθεϊσαν τροφήν κατεσιώπησαν.
+ Ælian de animal. nat. l. XII, c. 33.
+
+ Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c. 49.--Diodor.
+ Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p. 142.--Ælian. ubi suprà.
+ etc.
+
+ Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47.
+
+Cet échec acheva de décourager les Gaulois. Un fléau non moins cruel que la
+famine décimait ces corps affaiblis tout à la fois par les excès et par les
+privations. Un automne chaud et pluvieux avait développé parmi eux des
+germes de fièvres contagieuses dont l'état des localités aggravait encore
+le caractère. Ils avaient brûlé ou démoli les maisons et les édifices
+publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer à
+se conserver des abris aux environs du Capitole, où se tenaient les troupes
+du blocus. Depuis sept mois ils étaient donc forcés de camper sur des
+décombres et des cendres accumulées, d'où s'élevait, au moindre vent, une
+poussière âcre et pénétrante qui leur desséchait les entrailles, et d'où
+s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient détrempé le
+terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre
+à ces maladies, et des bûchers étaient allumés jour et nuit sur les
+hauteurs pour brûler les morts[348].
+
+ Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno, cineremque
+ non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c. 48.--Plut, in
+ Camil. p. 143.
+
+ Note 348: Bustorum indè Gallicorum nomine insigne locum fecêre. Tit.
+ Liv. c. 48.
+
+Les souffrances n'étaient pas moindres dans l'intérieur de la citadelle, et
+chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui
+soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assiégés étaient
+réduits, pour subsister, à faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349].
+Camillus ne paraissait point. Ses scrupules étaient levés, les difficultés
+aplanies. Ce général avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et
+latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses
+enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour débloquer
+ou secourir le Capitole; soit qu'il eût assez de protéger la campagne
+contre les bandes affamées qui l'infestaient, soit que les milices latines
+et étrusques, qui avaient des combats journaliers à livrer à leurs portes
+mêmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers à la merci d'un coup de
+main, pour aller tenter, sur les décombres de Rome, une bataille
+incertaine.
+
+ Note 349: Servius. Æneid. VIII, v. 655.
+
+ Note 350: Ήδη μέν έν όπλοις δισμυρίους κατέλαβε, πλείονας δέ συνήγεν
+ άπς τών συμμάχων... Plut. in Camil. p. 142.
+
+Dans cette communauté de misères, les deux partis étaient impatiens de
+négocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'armée ennemie
+commencèrent les pourparlers, et bientôt il s'établit entre les chefs des
+communications régulières[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux
+assiégés trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement
+l'état de disette qui forçait les Romains de capituler[352], on raconte
+que, dans la vue de démentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter
+du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur
+restaient[353]. Il est possible que ce stratagème, ainsi que le prétendent
+les historiens, ait porté le Brenn à rabattre de ses prétentions; mais
+d'autres causes influèrent plus puissamment sans doute sur sa
+détermination. Il fut informé que les Vénètes s'étaient jetés sur les
+terres des Boïes et des Lingons, et que, du côté opposé, les montagnards
+des Alpes inquiétaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il
+s'empressa de renouer les négociations, se montra moins exigeant, et la
+paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1º Que les
+Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2º qu'ils
+leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes alliées, des
+vivres et des moyens de transport[356]; 3º qu'ils leur cédaient une
+certaine portion du territoire romain, et s'engageaient à laisser dans la
+nouvelle ville qu'ils bâtiraient une porte perpétuellement ouverte, en
+souvenir éternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut
+jurée de part et d'autre avec solennité le 13 février, sept mois accomplis
+après la bataille d'Allia[358].
+
+ Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.
+
+ Note 352: Cùm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.
+
+ Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus esse.
+ Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4.
+
+ Note 354: Γενομένου δ΄άντισπάσματος, καί τών Ούενέτών έμβαλόντων είς
+ τήν χώραν αύτών, πότε μέν ποιησάμενοι συνθήκας πρός Ρωμαίους...
+ Polyb. l. II, p. 106.
+
+ Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c. 48.--Plut.
+ in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques écrivains portent
+ cette rançon au double. Varro. ap. Non. in Torq.
+ --Plin. l. XXXII, c. 1.
+
+ Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton. Strat.
+ l. II, c. 6.
+
+ Note 357: Πύλην ήνεῳγμένην παρέχειν διά παντός, καί γήν έργάσιμον.
+ Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 25.
+
+ Note 358: Plut. in Camil. p. 144.
+
+Alors les assiégés réunirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le
+fisc, les ornemens des temples, tout fut mis à contribution, jusqu'aux
+joyaux que les femmes, à leur départ, avaient déposés dans le trésor
+public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains,
+avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux
+s'aperçut que les poids étaient faux, et que le Gaulois qui tenait la
+balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se récrièrent
+contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'émouvoir, détachant son
+épée, la plaça ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or.
+«Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire
+Sulpicius.--Que peut-elle signifier, répondit le Brenn, sinon malheur aux
+vaincus![360]» Cette raillerie parut intolérable aux Romains; les uns
+voulaient que l'or fût enlevé et la capitulation révoquée; mais les plus
+sages conseillèrent de tout souffrir sans murmure; «La honte, disaient-ils,
+ne consiste pas à donner plus que nous n'avons promis, elle consiste à
+donner; résignons-nous donc à des affronts que nous ne pouvons ni éviter ni
+punir[361].» Le siège étant levé, l'armée gauloise se mit en marche par
+différens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pût,
+moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, à la tête du
+principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], à l'orient
+du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de
+l'Étrurie.
+
+ Note 359: Ex ædibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap. Non.
+ Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50.
+
+ Note 360: Τί γάρ άλλο, είπεν, ή τοϊς νενικημένοις όδύνη; Plut. in
+ Camil. p. 143.--Væ victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.
+
+ Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.
+
+ Note 362: Παρά τήν Γαβινίαν όδόν. Plut. in Camil. p. 144.
+ --Tit. Liv. l. V, c. 49.
+
+Mais à peine étaient-ils à quelque distance de Rome, qu'une proclamation du
+dictateur M. Furius vint annuler, comme illégal, le traité sur la foi
+duquel ils avaient mis fin aux hostilités. Le dictateur déclarait «qu'à lui
+seul, d'après la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre
+et celui de faire des traités; le traité du Capitole, négocié et conclu par
+des magistrats inférieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, était
+illégitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cessé entre Rome et
+les Gaulois[363].» Les colonies romaines et les villes alliées, se fondant
+sur un pareil subterfuge, refusèrent partout aux Gaulois les subsides
+stipulés, et ceux-ci se virent contraints de mettre le siège devant chaque
+place pour obtenir à force ouverte ce que les conventions leur assuraient.
+Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva à
+l'improviste, fondit sur eux, les défit et leur enleva une partie de leur
+butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne
+furent guère mieux traitées. Les villes leur barraient le passage, les
+paysans massacraient leurs traîneurs, un corps nombreux donna de nuit dans
+une embuscade que lui dressèrent les Cærites dans la plaine de Trausium, et
+y périt presque tout entier[365].
+
+ Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, quæ, postquàm ipse dictator
+ creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu facta
+ esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143.
+
+ Note 364: Τών άπεληλυθότων Γαλατών άπό Ρώμην Ούεάσκιον τήν πόλιν
+ σύμμαχον ούσαν Ρωμαίων πορθούντων, έπιθέμενος αύτοϊς ό αύτοκράτωρ..
+ Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.
+
+ Note 365: Ύπό Κερίων έπιβουλευθέντες, νυκτός άπαντες κατεκόπησαν έν
+ τώ Τραυσίώ πεδίω. Diodor. Sicul. l. XIV, l. c....
+
+Débarrassée de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidité. Par un
+scrupule bizarre et qu'on a peine à concevoir, le sénat, qui avait violé
+si complètement dans ses dispositions fondamentales le traité du Capitole,
+crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville
+perpétuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle fût placée
+dans un lieu inaccessible[366].Peut-être se crut-il lié par la religion du
+serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-être
+aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, étaient
+sacrées et mises sous la protection spéciale des dieux nationaux, les
+Romains craignirent-ils de rebâtir leur patrie sous les auspices d'un
+sacrilège.
+
+ Note 366: Έπί πέτρας έπροσβάτου πύλην ήνεψγμένην κατεσκεόύααν.
+ Polyæn. Stratag. l. VIII, 25.
+
+Ainsi se termina cette expédition devenue depuis lors si fameuse et dont la
+vanité nationale des historiens romains a tant altéré la vérité. Il est
+probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre célébrité que
+celle d'une expédition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de
+la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations
+que le pillage de telle opulente cité de l'Étrurie, de la Campanie, ou de
+la grande Grèce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler
+en despote au reste de l'Italie, les fils des Boïes et des Sénons se
+ressouvinrent de l'avoir humiliée. Alors on montra dans les bourgs de
+Brixia, de Bononia, de Sena, les dépouilles de la ville de Romulus, les
+armes enlevées à ses vieux héros, les parures de ses femmes et l'or de ses
+temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier,
+lui présenta, ciselée sur son bouclier, l'épée gauloise dans la
+balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du Pô entendit
+un maître farouche lui répéter avec outrage: «Malheur aux vaincus!»
+
+ Note 367:
+
+ In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat;
+ Tarpeioque jugo demens et vertice sacro
+ Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.
+
+ Silius. Ital. l. IV, V. 147.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.--Les Cisalpins
+ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et
+de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption
+d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les
+Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font
+partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs
+romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais
+est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.
+
+
+ANNEES 389 à 366. avant J.-C.
+
+Les deux invasions étrangères qui avaient précipité le retour de l'armée
+boïo-sénonaise, se terminèrent à l'avantage des Gaulois; les Vénètes furent
+repoussés au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les vallées des
+Alpes. Mais à ces guerres extérieures succédèrent des querelles
+intestines[368] qui absorbèrent pendant vingt-trois ans toute l'activité de
+ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois années de répit pour
+l'Italie.
+
+ Note 368: Μετά δέ ταϋτα τοϊς έμφυλίοις συνείχοντο πολέμοις.
+ Polyb. l. II, p. 106.
+
+Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si
+désastreuse, avait laissé après elle un sentiment de terreur, que l'on
+retrouve profondément empreint dans toutes les institutions romaines de
+cette époque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des
+jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut
+déclarée, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant
+la durée de ces guerres, même pour les vieillards et les prêtres[370];
+enfin un trésor, consacré exclusivement à subvenir à leurs dépenses, fut
+fondé à perpétuité et placé au Capitole: la religion appela les
+malédictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en détourner les
+fonds à quelque intention, et pour quelque nécessité que ce fût[372]. On
+vit aussi les Romains profiter de l'expérience de leurs revers pour
+introduire dans l'armement et la tactique de leurs légions d'importantes
+réformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient démontré
+l'insuffisance du casque de cuivre pour résister au tranchant des longs
+sabres gaulois; les généraux romains y substituèrent un casque en fer
+battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du même
+métal. Ils remplacèrent pareillement les javelines frêles et allongées
+dont certains corps de la légion étaient armés, par un épieu solide appelé
+_pilum_, propre à parer les coups du sabre ennemi, comme à frapper, soit de
+près soit de loin[373]. Cette arme n'était vraisemblablement que le _gais_
+gallique perfectionné.
+
+ Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest.
+ col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor
+ c. 23, etc.
+
+ . . . Damnata diù romanis Allia fastis.
+
+ Lucan. l. VII. v. 409.
+
+ Note 370: Οὕτω δ' ούν ό φόβος ήν ίσχυρός, ώστε θέσθαι νόμον, άφείσθαι
+ τούς ίερεϊς στρατείας, χωρίς άν μή Γαλατικός ή πόλεμος. Plut. in
+ Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv. passim.--Appian.
+ Bell. civil. l. II. p. 453.
+
+ Note 371: Σύν άρά δημοσίά Appian. Bell. civil. l. II, p. 453.
+
+ Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Cæsar.--Flor. IV, 2.
+ --Dion Cass. LXI, 71.
+
+ Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p. 754.
+ --Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.
+
+ANNEES 366 à 361. avant J.-C.
+
+Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs
+bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant
+au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renfermés
+dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se
+succédèrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la
+république s'abstint à leur égard de toute démonstration hostile. Au bout
+de ce temps, une de ces bandes, campée sur la rive droite de l'Anio, ayant
+menacé directement la ville, les légions sortirent enfin, et se
+présentèrent en face de l'ennemi de l'autre côté de la rivière. «Cette
+nouveauté, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376];» ils
+hésitèrent à leur tour, et, après une délibération tumultueuse où des avis
+contraires furent débattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant été
+adopté, ils décampèrent à petit bruit, à la nuit close, remontèrent l'Anio,
+et allèrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des
+montagnes de Tibur[377].
+
+ Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
+
+ Note 375: Ούκ έτόλμησαν άντεξαγαγεϊν Ρωμαϊοι τά στρατόπεδα.
+ Polyb. l. II, p. 106.
+
+ Note 376: Οί δέ Γαλάται καταπλαγέντες τήν έφοδον αύτών..
+ Idem, p. 107.
+
+ Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici.
+ Tit. Liv. l. VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.
+
+
+ANNEE 361 avant J.-C.
+
+Telle fut l'issue de cette campagne tout-à-fait insignifiante, si l'on s'en
+tient au témoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez
+la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits
+merveilleux qui plaisent tant à l'imagination populaire et qu'on voit se
+reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les
+nations.
+
+Ils racontent que dans le temps que les armées romaine et gauloise, campées
+des deux côtés de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la
+taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avança
+sur un pont qui séparait les deux camps. Il était nu; mais le collier d'or
+et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les
+siens; son bras gauche était passé dans la courroie de son bouclier, et, de
+ses deux mains, élevant au-dessus de sa tête deux énormes sabres, il les
+brandissait d'un air menaçant[378]. Du milieu du pont, le géant provoqua au
+combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se présenter
+contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et
+leur tirait, dit-on, la langue en signe de mépris[379]. Piqué d'honneur
+pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauvé
+le Capitole de l'escalade nocturne des Sénons, va trouver le dictateur qui
+commandait alors l'armée. «Permets-moi, lui dit-il, de montrer à cette bête
+féroce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380].» Le dictateur
+l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'épée
+espagnole, épée courte, pointue, à deux tranchans, s'avance vers le
+pont[381]; il était de taille médiocre, et ce contraste faisait ressortir
+d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de
+Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].
+
+ Note 378: Nudus, præter scutum et gladios duos, torque atque armillis
+ decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.
+
+ Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem faciei.
+ Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud. loco citat.
+ --Tit. Livius, l. VII, c. 10.
+
+ Note 380: «Si tu permittis volo ego illi belluæ ostendere me ex eâ
+ familiâ ortum quæ Gallorum agmen ex rupe Tarpeià dejecit.»
+ Tit. Liv. loc. citat.
+
+ Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont
+ relevé ici un anachronisme choquant; l'épée espagnole ne fut connue
+ des Romains que 150 ans plus tard.
+
+ Note 382: Gallus velut moles supernè imminens.
+ Tit. Liv. l. VI, c. 10.
+
+Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des
+contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive
+d'abord un premier coup déchargé sur sa tête, revient, écarte par un choc
+violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le
+corps, dont il transperce à coups redoublés la poitrine et les flancs; et
+le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors
+détache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglanté autour de son
+cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom
+de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est à la terreur
+produite par ce beau fait d'armes que les mêmes historiens ne manquent pas
+d'attribuer la retraite précipitée des Gaulois. Ce récit forgé, suivant
+toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de
+ses ancêtres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la
+poésie populaire; la peinture s'en empara également, et la tête du Gaulois
+tirant la langue jouit long-temps du privilège de divertir la populace
+romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre ère, elle
+figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire,
+appelée le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard,
+ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, après
+que, dans deux batailles célèbres, il eut anéanti deux nations entières de
+ces redoutables Kimris[387].
+
+ Note 383: Gallus, suà disciplinâ, cantabundus. Claud. ibid.--Cantus,
+ exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv. ibid.
+
+ Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno alteroque
+ subindè ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium ingens
+ ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10.
+ --Q. Claud. l. IX, c. 3.
+
+ Note 385: Niebuhr Rœmisch. Gesch. t. II.
+
+ Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol.
+ fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.
+
+ Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part. 2.
+
+
+ANNEES 360 à 358. avant J.-C.
+
+Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'armée gauloise avait trouvé à
+Tibur un accueil amical et des vivres; de là elle avait gagné la Campanie
+en cotoyant l'Apennin. Irrités de la conduite des Tiburtins, les Romains
+vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par représaille, passant
+dans le Latium, saccagèrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays
+jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientôt, assaillis coup sur coup par
+deux armées, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes
+tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils
+reprirent la campagne.
+
+ Note 388: Fœdæ populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro.
+ Tit. Liv. l. VII, c. 11.
+
+ Note 389: Fugâ Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem, ibid.
+
+Pour mettre un terme à ces dévastations, les peuples latins envoyèrent à
+Rome des forces considérables, qui se réunirent aux légions sous la
+conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce général, pendant la guerre
+précédente, avait étudié attentivement l'ennemi qu'il avait à combattre. Ce
+qu'il craignait le plus, c'était une affaire décisive dès l'ouverture des
+hostilités; il traîna donc en longueur, travaillant surtout à affamer les
+bandes gauloises, et à les fatiguer par des marches continuelles. Cette
+tactique eut un plein succès. Elles furent totalement détruites, partie en
+bataille rangée, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva
+richement garni d'or et d'objets précieux, provenant du pillage de la
+Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dépouilles, et les
+déposa dans le trésor particulier, consacré aux frais des guerres
+gauloises[390].
+
+ Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
+
+
+ANNEE 350 avant J.-C.
+
+Ce désastre rendit les Cisalpins plus circonspects; et de huit ans, ils
+n'osèrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent,
+et se fortifièrent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un
+écrivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes
+d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblèrent
+aussitôt sous les enseignes du consul Popilius Lænas; dix-huit mille furent
+laissés autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont
+Albano. Admirateur de Sulpicius, Lænas était décidé à suivre la même
+tactique que lui. Après avoir attiré les Gaulois en rase campagne, il prit
+position sur une colline assez escarpée, et fit commencer les travaux d'un
+camp, enjoignant bien à ses soldats de ne s'inquiéter en rien des mouvemens
+qui pourraient se passer dans la plaine[392].
+
+ Note 391: Quod editissimum inter æquales tumulos... arcem Albanam
+ petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
+
+ Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.
+
+Sitôt que l'armée gauloise aperçut les enseignes romaines plantées en
+terre[393], et les légions à l'ouvrage, impatiente de combattre, elle
+entonna son chant de guerre, et déploya sa ligne de bataille; le consul fit
+poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'ébranla alors toute entière,
+et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaça entre les
+travailleurs et les assaillans deux rangs de légionaires, le premier, armé
+de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles.
+Lancés de haut en bas, ces traits tombaient à plomb, et il n'y en avait
+guère qui ne portassent juste. Malgré cette grêle qui les criblait de
+blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids énormes, les Gaulois
+atteignirent le sommet du coteau; mais là, trouvant devant eux la ligne
+hérissée de piques qui en défendait l'approche, ils éprouvèrent un moment
+d'hésitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avançant avec
+impétuosité, leurs premiers rangs furent culbutés, et entraînèrent dans
+leur mouvement rétrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse
+meurtrière, un grand nombre périrent écrasés, un grand nombre tombèrent
+sous le fer ennemi; le gros de l'armée fit retraite précipitamment vers
+l'extrémité de la plaine, où il reprit ses anciennes positions[394].
+
+ Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis
+ Romanorum signis... Idem. Ibid.
+
+ Note 394: Impulsi retrò ruere alii super alios, stragemque inter se
+ cæde ipsâ fœdiorem dare: adeò præcipiti turbâ obtriti plures, quàm
+ ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.
+
+Ce premier succès avait animé l'armée romaine; les travailleurs avaient
+jeté leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cédant à l'élan de ses
+troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais là
+le sort se déclara contre lui. La légion qu'il commandait fut enfoncée;
+lui-même, ayant eu l'épaule gauche presque traversée d'un _matar_ ou
+matras, espèce de javelot gaulois, fut enlevé tout sanglant du champ de
+bataille[395]. La blessure du consul augmenta le désordre; sa légion se
+débanda, et, le découragement gagnant les autres, la fuite devenait
+générale, lorsque Popilius, à peine pansé, se fit rapporter dans la mêlée.
+«Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas à des Sabins, à des
+Latins que vous avez affaire: vous avez tiré l'épée contre des bêtes
+féroces qui boiront tout votre sang, si vous n'épuisez tout le leur. Vous
+les avez chassés de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il
+faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! à l'ennemi[396]!»
+Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes ralliées, se
+formant en triangle, attaquèrent le centre gaulois, et le rompirent. Les
+ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutées. Tout fut
+perdu dès lors pour les Cisalpins; car ils n'étaient pas gens à se rallier
+comme les Romains, ils connaissaient à peine une discipline et des
+chefs[397]. S'étant dirigés dans leur fuite du côté du mont Albano, ils s'y
+fortifièrent; et l'armée de Popilius retourna à Rome[398].
+
+ Note 395: Lævo humero matari propè trajecto. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
+ --On appelait encore _matras_, au moyen âge, un trait qui se
+ décochait avec l'arbalète, et dont le fer était moins pointu que
+ celui de la flèche.
+
+ Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas
+ strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda
+ sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.
+
+ Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent.
+ Tit. Liv. l. VII, c. 24.
+
+ Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.
+
+
+ANNEE 349 avant J.-C.
+
+Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres
+chassèrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays,
+qu'ils parcoururent jusqu'à la mer. La côte était alors désolée par des
+pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les
+brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises
+avec les brigands de terre[399]; mais ils se séparèrent sans que les uns ni
+les autres obtinssent décidément l'avantage. Les Gaulois, après quelques
+courses, se cantonnèrent près de Pomptinum. Au printemps, l'armée du
+Latium, forte de quatre légions, vint camper non loin de là; et, suivant la
+tactique adoptée dans ces guerres par les généraux romains, elle se
+contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux
+camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et
+plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le
+récit d'un événement de ce genre, mais en le dénaturant par des détails
+merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres
+bien plus extraordinaires encore.
+
+ Note 399: Prædones maritimi cum terrestribus congressi.
+ Tit. Liv. l. VII, c. 25.
+
+ Note 400: Quia neque in campis congredi nullâ cogente re volebat
+ (consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat
+ hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.
+
+Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un géant faisant d'énormes
+enjambées, et brandissant un long épieu dans sa main droite[401]; le
+vengeur de Rome est un jeune tribun nommé Valérius; mais l'honneur de la
+victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoyé par les
+dieux[402], vient se percher sur son casque; et de là s'élançant sur le
+Gaulois, à coups d'ongles et de bec, il lui déchire le visage et les mains,
+il lui crève les yeux, il l'étourdit du battement de ses ailes; si bien que
+le malheureux n'a plus qu'à tendre le cou au romain qui l'égorge[403].
+
+ Note 401: Dux Gallorum vastâ et arduâ proceritate, grandia ingrediens
+ et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11.
+
+ Note 402: Ibi vis quædam divina fit. Idem. Ibid.
+
+ Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et
+ prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11.
+ --Tit. Liv. l. VII, c. 26.
+
+
+ANNEES 349 à 299 avant J.-C.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser
+à bout l'armée gauloise, fit avec elle une trève de trois ans, en vertu de
+laquelle celle-ci put se retirer sans être inquiétée ni par la république,
+ni par ses alliés; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reçut
+alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trève se
+changea bientôt en une paix définitive que les Gaulois observèrent
+religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement
+châtiés des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prêtés deux
+fois[406]. Une seule année, le bruit de mouvemens guerriers dont la
+Cisalpine était le théâtre vint alarmer Rome. «Quand il s'agissait de cet
+ennemi, dit un historien latin, les rumeurs même les plus vagues n'étaient
+jamais négligées[407]; le consul à qui était échu la conduite de cette
+guerre présumée enrôla jusqu'aux ouvriers les plus sédentaires, bien que ce
+genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande armée
+fut aussi rassemblée à Véïes, et il lui fut défendu de s'éloigner davantage
+dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre
+chemin[408].»
+
+ Note 404: Via data est quæ _Gallica_ appellatur. Sext. Jul. Fronton.
+ Stratag. l. II, c. 6.
+
+ Note 405: Είρήνην έποιήσαντο καί συνθήκας, έν αίς έτη τριάκοντα
+ μείναντες έμπεδώς... Polyb. l. II, p. 107.
+
+ Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.
+
+ Note 407: Tumultûs Gallici fama atrox invasit, haud fermè unquam
+ neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
+
+ Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
+
+L'alarme était sans fondement; les précautions furent donc superflues, mais
+elles témoignent assez quelle épouvante le nom gaulois inspirait aux
+Romains, et peuvent servir de confirmation à ces paroles mémorables d'un de
+leurs écrivains célèbres: «Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit
+pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].»
+
+ Note 409: Cum Gallis pro salute non pro gloriâ certari. Sallust. de
+ bell. Jugurth.
+
+
+ANNEE 299 avant J.-C.
+
+Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renoncé aux
+courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins
+déboucha des monts, et pénétra jusqu'au centre de la Circumpadane,
+demandant à grands cris des terres. Pris au dépourvu, les Cisalpins
+cherchèrent à détourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prévenir.
+Ils reçurent les nouveau-venus en frères, et partagèrent avec eux leurs
+trésors[410]. «Voilà, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie,
+voilà le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des
+champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.»
+Et, s'armant avec eux, ils les emmenèrent sur le territoire étrusque[411].
+
+ Note 410: Άπό μέν αύτών έτρεψαν τάς όρμάς τών έξανισταμένων,
+ δωροφοροϋντες καί προτιθέμενοι τήν συγγένειαν. Polyb. l. II, p. 107.
+
+ Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10.
+
+L'Étrurie était à l'abri d'un coup de main. Il y avait déjà long-temps que
+la confédération préparait en secret un grand armement destiné contre Rome,
+dont l'ambition menaçait de plus en plus son existence. Ses places étaient
+approvisionnées, ses troupes sur pied; il lui était facile de faire face
+aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre dérangeait
+tous les plans qu'elle avait formés pour une autre plus importante. Dans
+son embarras, elle eut recours à un singulier expédient. Elle fit proposer
+aux Gaulois de s'enrôler à son service tout armés, tout équipés, dans
+l'état où ils se trouvaient, et d'échanger immédiatement le nom d'ennemis
+contre celui d'alliés, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la
+solde fut stipulée et livrée d'avance, mais alors les Gaulois refusèrent de
+marcher. «L'argent que nous avons reçu, dirent-ils aux Étrusques, n'est
+autre qu'un dédommagement pour le butin que nous devions faire dans vos
+villes; c'est la rançon de vos champs, le prix de la tranquillité que nous
+laissons à vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras
+contre vos ennemis les Romains, les voilà, mais à une condition:
+donnez-nous des terres!»
+
+ Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur.
+ Tit. Liv. l. X, c. 10.
+
+ Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum vastarent,
+ armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se... sed nullâ aliâ
+ mercede quàm ut in partem agri accipiantur. Tit. Liv. l. c.
+
+Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve,
+leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie,
+tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle
+fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion
+du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi
+ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes
+repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il
+fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins
+se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous.
+«De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez
+ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout
+lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].»
+
+ Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi quisque
+ adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat.
+ Tit. Liv. l. X, c. 10.
+
+ Note 415: Τοϋτο δέ σύνηθές έστι Γαλάταις πράττειν, έπειδάν
+ σφετερίσωνταί τι τών πέλας, καί μάλιστα διά τάς άλόγους οίνοφλυγίας
+ καί πλησμονάς. Polyb. l. II, p. 107.
+
+
+ANNEE 296 avant J.-C.
+
+Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les
+Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les
+Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte;
+pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique,
+qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses
+esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable
+que toutes les horreurs de la guerre[416].»--«Vous seuls pouvez sauver
+l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes
+vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née
+au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son
+intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain,
+dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit
+l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi
+immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la
+main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie
+et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des
+ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à
+conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition
+italique.
+
+ Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior quàm
+ liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.
+
+ Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, feroces
+ cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem captum à se
+ auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent.
+ Tit. liv. l. X, c. 16.
+
+La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les
+Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de
+prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette
+frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire,
+descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville,
+s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les
+Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir
+préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches.
+
+Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les
+vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes
+particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux
+furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que
+la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur.
+
+ Note 418: Seniorum cohortes factæ-. Tit. Liv. l. X.
+
+
+ANNEE 295 avant J.-C.
+
+C'était entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, près de
+la ville d'Aharna, que les coalisés se réunissaient, mais lentement à cause
+de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient
+dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les
+Samnites, l'autre les Étrusques et les Ombres. Non loin de cette même ville
+d'Aharna, se trouvaient alors cantonnées deux légions romaines que le sénat
+y avait envoyées précédemment pour contenir le pays. Surprises par la
+réunion inopinée des confédérés, elles ne pouvaient faire retraite sans
+être accablées; elles attendaient des secours de Rome, occupant une
+position fortement retranchée, et résolues à s'y défendre jusqu'à ce qu'on
+les vînt délivrer. Le sénat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en
+pure perte de nouvelles légions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls,
+prit sur lui la responsabilité de l'événement[419].
+
+ Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.
+
+Fabius était un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et à qui
+l'âge n'avait rien enlevé de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence
+de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit
+et ramena les deux légions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gâta
+tout le fruit de cette manœuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction
+des confédérés, il s'imagina pouvoir contenir l'Étrurie, et faire face à la
+coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les
+disséminant de côté et d'autre, il plaça une seule légion en observation
+près de Clusium, presque sur la frontière ombrienne. Au milieu de
+l'épouvante générale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance
+immodérée; on l'entendait répéter à ses soldats: «Soyez tranquilles; moins
+vous serez, plus riches je vous rendrai[420].» Ces bravades finirent par
+alarmer le sénat, qui le rappela à Rome pour y rendre compte de sa
+conduite; après de sévères réprimandes, on le contraignit de partager la
+conduite de la guerre avec son collègue P. Décius. Ils partirent donc tous
+les deux de Rome à la tête de cinquante-cinq mille hommes formant le reste
+de l'armée active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des
+chants sauvages, et aperçurent à travers la campagne des cavaliers gaulois
+qui portaient des têtes plantées au bout de leurs lances, et attachées au
+poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la première nouvelle qu'ils euren
+du massacre de toute une légion.
+
+ Note 420: Majori mihi curæ est ut omnes locupletes reducam, quàm ut
+ multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.
+
+ Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis
+ infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.
+
+En effet, à peine Fabius avait-il quitté l'Étrurie, qu'une troupe de
+cavaliers sénons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le
+plus grand silence la légion cantonnée près de Clusium[422]. Tout, jusqu'au
+dernier homme, y fut exterminé[423]. Un sort pareil attendait
+inévitablement les autres divisions romaines disséminées en Étrurie, si
+P. Décius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tardé davantage. A la
+vue des enseignes consulaires, les Sénons repassèrent précipitamment le
+fleuve.
+
+ Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107.
+
+ Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset.
+ Tit. Liv. l. X, c. 26.
+
+Le plan de campagne prescrit par le sénat aux consuls était tracé avec
+sagesse et habileté. Ceux-ci devaient, à la tête de leurs soixante-six
+mille hommes, faire face aux troupes réunies des coalisés, mais en évitant
+une affaire générale; tandis que les deux armées qui couvraient Rome
+pénétreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie
+méridionale et dans l'Étrurie, et mettraient à feu et à sang le pays, pour
+obliger les Ombres et les Étrusques à revenir défendre leurs foyers. Ce ne
+serait qu'après cette séparation que l'armée consulaire devait attaquer les
+Samnites et les Gaulois, dont on espérait alors avoir bon marché.
+Conformément à ce plan, les deux consuls après avoir promené long-temps la
+masse des confédérés, d'un canton à l'autre de l'Ombrie, sans vouloir
+jamais accepter le combat, passèrent l'Apennin, et allèrent se poster au
+pied oriental de cette chaîne, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres
+et les Étrusques à la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie
+des nouvelles chaque jour plus désolantes; leurs villes étaient incendiées,
+leurs champs dévastés, leurs femmes traînées en esclavage; quoiqu'en pût
+souffrir la cause commune, ils se séparèrent de leurs confédérés[424].
+
+ Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I,
+ c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21.
+
+Aussitôt les rôles changèrent. Ce furent les Romains qui cherchèrent avec
+empressement l'occasion d'une bataille décisive, et les Gallo-Samnites qui
+l'évitèrent avec opiniâtreté; cependant, au bout de deux jours
+d'hésitation, ceux-ci prirent leur parti, et déployèrent leurs lignes dans
+une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occupèrent la droite de
+l'ordre de bataille; leur infanterie était soutenue par mille chariots de
+guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie
+faisaient usage de ces chariots, qu'ils manœuvraient avec une dextérité
+remarquable. Chaque chariot, attelé à des chevaux très-fougueux, contenait
+plusieurs hommes armés de traits, qui tantôt combattaient d'en haut, tantôt
+sautaient au milieu de la mêlée pour y combattre à pied, réunissant à la
+fermeté du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il
+pressant, ils se réfugiaient dans leurs chariots, et se portaient à toute
+bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier
+gaulois à lancer son chariot, à l'arrêter sur les pentes les plus rapides,
+à faire exécuter à cette lourde machine toutes les évolutions exigées par
+les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir
+ferme sur le joug, se rejeter en arrière, descendre, remonter; tout cela
+avec la rapidité de l'éclair[427].
+
+ Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21.
+
+ Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Cæsar, de
+ Bello Gall. l. IV, c. 33.
+
+ Note 427: In declivi ac præcipiti loco incitatos equos sustinere, et
+ brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in jugo
+ insistere, et indè se in currus citissimè recipere consuerunt. Ibid.
+
+Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formèrent leur ordre de
+bataille; Fabius se plaça à la droite vis-à-vis des Samnites; Décius à la
+gauche fit face aux Gaulois. Comme les préparatifs étaient terminés, et que
+les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche
+chassée des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui
+séparait les deux armées, et se réfugia du côté des Gaulois, qui la
+tuèrent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs
+rangs pour le laisser passer[428]. Alors un légionaire, de la tête de la
+ligne, s'écria d'une voix forte: «Camarades, la fuite et la mort passent de
+ce côté où vous voyez étendu par terre l'animal consacré à Diane. Le loup
+au contraire, échappé au péril sans blessure, présage notre victoire par la
+sienne; le loup consacré à Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce
+dieu, et que notre père a les yeux sur nous[429].» Ce fut dans cette
+confiance que l'armée romaine engagea le combat.
+
+ Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit...
+ Tit. Liv. l. X, c. 27.
+
+ Note 429: Illac fuga et cædes vertit, ubi sacram Dianæ feram jacentem
+ videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus, gentis nos
+ martiæ et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X, c. 27.
+
+Le choc commença par la droite que commandait Fabius; il fut reçu avec
+fermeté par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se
+balancèrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Décius chargea les
+Gaulois, mais ne produisit rien de décisif. Décius, dans la vigueur de
+l'âge, brûlait d'enlever la victoire à son vieux collègue. Il rassemble
+toute sa cavalerie, composée de l'élite de la jeunesse romaine, l'anime par
+ses discours, se met à sa tête, et va fondre sur la cavalerie gauloise
+qu'il disperse aisément; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une
+seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un
+bruit épouvantable, s'élancent les chars, qui rompent et culbutent les
+escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est
+anéantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les légions, et pénètrent
+dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant
+complètent la déroute. Décius s'épuise en efforts pour retenir les siens
+qui fuient; il les arrête; il les conjure: «Malheureux! leur crie-t-il;
+pensez-vous qu'on se sauve en fuyant?» Convaincu enfin de l'inutilité de
+tout effort humain, se maudissant lui-même, il prend la résolution de
+mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et répare le mal qu'il
+a causé[431].
+
+ Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti sonitu
+ equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+ Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+C'était, chez les peuples latins, une croyance fermement établie, qu'un
+général qui, dans une bataille désespérée, se dévouait aux dieux infernaux,
+prévenait par là la destruction de son armée; et qu'alors, suivant
+l'expression consacrée, «la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la
+colère des dieux du ciel, la colère des dieux des enfers[432],» passaient
+des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un événement très-récent,
+où le père même de Décius avait joué le principal rôle, donnait à cette
+croyance religieuse une autorité qui semblait la mettre au-dessus de tout
+doute. Dans une des dernières guerres, entre les Romains et les Latins, on
+avait vu les premiers, déjà vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu
+d'un semblable dévouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille.
+Ce souvenir se retraça vivement à l'imagination de Décius: «O mon père!
+s'écria-t-il, je te suis, puisque le destin des Décius est de mourir pour
+conjurer les désastres publics[433].» Il fit signe au grand pontife, qui se
+tenait près de lui, de l'accompagner, se retira à quelque distance hors de
+la mêlée, et mit pied à terre.
+
+ Note 432: Formidinem ac fugam; cædemque ac cruorem; cælestium
+ inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+ Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis publicis
+ piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+Suivant le cérémonial établi, Décius plaça sous ses pieds un javelot, et la
+tête couverte d'un pan de sa robe, le menton appuyé sur sa main
+droite[434], il répéta phrase par phrase la formule que le grand-prêtre
+récita à son côté. «Janus, Jupiter, père Mars, Quirinus, Bellone, Lares,
+dieux nouveaux, dieux indigètes, dieux qui avez puissance sur nous et sur
+nos ennemis, dieux Mânes, je vous offre mes vœux, je vous prie, je vous
+conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de
+faire peser la terreur, l'épouvante, la mort, sur les ennemis du peuple
+romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dévouer aux dieux Mânes
+et à la terre les légions ennemies pour le salut de la république romaine,
+et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435].» Ensuite il
+prononça les plus terribles imprécations contre sa tête, contre les têtes,
+les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant à ses
+licteurs de publier par toute l'armée ce qu'ils avaient vu, il monte à
+cheval, s'élance et disparaît au milieu d'un épais bataillon de Gaulois.
+
+ Note 434: Tit. Liv. l. VIII.
+
+ Note 435: Tit. Liv. l. VIII.
+
+Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; à peine la rumeur en est
+répandue que les fuyards s'arrêtent, et que, pleins d'un courage
+superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'armée gauloise
+en proie à la peur et aux furies. «Voyez, disent les uns, ils restent
+immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.»--«Ils s'agitent comme
+des aliénés, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].»
+Le grand-prêtre cependant courait à cheval de rang en rang. «La victoire
+est à nous, criait-il; les Gaulois plient: Décius les appelle à lui; Décius
+les entraîne chez les morts[437]!»
+
+ Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . .
+ Galli velut alienatâ mente vana incassum jactare tela. . . Quidam
+ torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.
+
+ Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem...
+ vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.
+
+Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, informé
+de la détresse de l'aile gauche, détache pour la secourir une division de
+son armée. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, réduits à
+la défensive, se forment en carré, et, joignant leurs boucliers l'un contre
+l'autre comme un enceinte de palissades, reçoivent l'ennemi de pied ferme.
+Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les épieux dont la
+terre était jonchée, brisent les boucliers gaulois, et cherchent à se faire
+jour dans l'intérieur du carré[438]; mais les brèches étaient aussitôt
+refermées. Cependant l'armée samnite, après avoir long-temps résisté à
+l'aile droite des Romains, lâche pied, et traverse le champ de bataille
+près du carré gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle
+passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et
+l'armée romaine tout entière se réunit contre les Cisalpins: ils furent
+rompus de toutes parts et écrasés. La coalition, dans cette journée fatale,
+perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blessés
+fut plus grand[439].
+
+ Note 438: Colleuta humi pila, quæ strata inter duas acies jacebant,
+ atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c. 29.
+
+ Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait
+ monter le nombre des morts à 40,000.--Diodore de Sicile n'en compte
+ pas moins de 100,000.
+
+
+ANNEE 284 avant J.-C.
+
+Le désastre de Sentinum dégoûta les Cisalpins d'une alliance dans laquelle
+ils avaient été si honteusement sacrifiés; au bout de quelques années
+cependant, ils reprirent les armes à la sollicitation des Étrusques. Mais
+déjà le Samnium se résignait au joug des Romains; plusieurs même des cités
+de l'Étrurie, gagnées par les intrigues du sénat, avaient fait leur paix
+particulière; et la cause de l'Italie était presque désespérée. Ce furent
+les Sénons qui consentirent à seconder les dernières tentatives du parti
+national étrusque; guidés par lui, ils vinrent mettre le siège devant
+Arétium[440], la plus importante des cités vendues aux Romains. Ceux-ci
+n'abandonnèrent pas leurs partisans; ils envoyèrent dans le camp sénonais
+des commissaires chargés de déclarer aux chefs cisalpins que la république
+prenait Arétium sous sa protection; et qu'ils eussent à en lever le siège
+immédiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore
+ce qui se passa dans la conférence, si les Romains prétendirent employer, à
+l'égard de cette nation fière et irritable, le langage hautain et arrogant
+qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait
+entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible
+catastrophe; mais les commissaires furent massacrés et leurs membres
+dispersés avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs
+dignités, autour des murailles d'Arétium.
+
+ Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_.
+
+A cette nouvelle, le sénat irrité fit marcher deux armées contre les
+Sénons. La première, conduite par Corn. Dolabella, entrant à l'improviste
+sur leur territoire, y commit toutes les dévastations d'une guerre sans
+quartier; les hommes étaient passés au fil de l'épée[441]; les maisons et
+les récoltes brûlées; les femmes et les enfans traînés en servitude[442].
+La seconde, sous le commandement du préteur Cécilius Métellus, attaqua le
+camp gaulois d'Arétium; mais dès le premier combat elle fut mise en
+déroute; Métellus resta sur la place avec treize mille légionaires, sept
+tribuns et l'élitedes jeunes chevaliers[443].
+
+ Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI.
+ --Paul. Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.
+
+ Note 442: Άπαντας ήβηδόν κατέσφαξεν. Dionys. Halic. excerpt. p. 711.
+ --Flor. l. I, c. 13.
+
+ Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles
+ trucidati; XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22.
+ --Tit. Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108.
+
+
+ANNEE: 283 avant J.-C.
+
+Jamais plus violente colère n'avait transporté les Sénons; la guerre leur
+paraissait trop lente à quarante lieues du Capitole. «C'est à Rome qu'il
+faut marcher, s'écriaient-ils; les Gaulois savent comment on la
+prend[444]!» Ils entraînèrent avec eux les Étrusques, et atteignirent sans
+obstacle le lac Vadimon, situé sur la frontière du territoire romain. Mais
+l'armée de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie
+par les débris de l'armée de Métellus et par des renforts arrivés de Rome,
+elle livra aux troupes gallo-étrusques une bataille dans laquelle celles-ci
+furent accablées. Les Sénons firent des prodiges de valeur, et un petit
+nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boïes essayèrent de venger
+leurs compatriotes; vaincus eux-mêmes, ils se virent contraints de
+demander la paix[446]; ce fut la première que les Romains imposèrent aux
+nations cisalpines.
+
+ Note 444:
+
+ Intratam Senorum capietis millibus urbem
+ Assuetamque capi!.... Sil. Ital.
+
+ Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII.
+ --Florus l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22.
+
+ Note 446: Διαπρεσβευσάμενοι περί σπονδών καί διαλύσεων, συνθήκας
+ έθεντο πρός Ρωμαίους. Polyb. l. II, p. 108.
+
+Le sénat put alors achever sans trouble et avec régularité, sur le
+territoire sénonais, l'œuvre d'extermination commencée par Dolabella. Tous
+les hommes qui ne se réfugièrent pas chez les nations voisines périrent par
+l'épée; les enfans et les femmes furent épargnés, mais, comme la terre, ils
+devinrent une propriété de la république. Puis on s'occupa, à Rome,
+d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, à Séna, sur la
+côte de l'Adriatique[447].
+
+ Note 447: Sena ou Sena Gallica.
+
+ ..............Quà Sena relictum
+ Gallorum à populis servat per sæcula nomen.
+
+ Sil. Ital. l. XV, 556.
+
+Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une
+colonie. D'ordinaire le peuple assemblé nommait les familles auxquelles il
+était assigné des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y
+rendaient militairement, enseignes déployées, sous la conduite de trois
+commissaires appelés triumvirs[448]. Arrivés sur les lieux, avant de
+commencer aucun travail d'établissement, les triumvirs faisaient creuser
+une fosse ronde, au fond de laquelle ils déposaient des fruits et une
+poignée de terre apportés du sol romain: puis, attelant à une charrue dont
+le soc était de cuivre un taureau blanc et une génisse blanche, ils
+marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les
+colons suivaient, rejetant dans l'intérieur de la ligne les mottes
+soulevées par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale
+du territoire colonisé; un autre servait de limite aux propriétés
+particulières. Le taureau et la génisse étaient ensuite sacrifiés en grande
+pompe aux divinités que la ville choisissait pour protectrices. Deux
+magistrats, nommés duumvirs, et un sénat élu parmi les principaux habitans,
+composaient le gouvernement de la colonie; ses lois étaient les lois de
+Rome. C'est ainsi que s'éleva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une
+ville romaine, sentinelle avancée de sa république, foyer d'intrigues et
+d'espionnage, jusqu'à ce qu'elle pût servir de point d'appui à des
+opérations de conquête.
+
+ Note 448: _Triumviri coloniæ deducendæ_. Tit. Liv. passim.
+
+L'ambition des Romains était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ils
+voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'étaient rachetés, il
+y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient
+tant de fois et si amèrement reproché. Le propréteur Drusus rapporta en
+grande pompe à Rome, et déposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et
+des bijoux trouvés dans le trésor commun des Sénons[449]; et l'on proclama
+avec orgueil que la honte des anciens revers était effacée, puisque la
+rançon du Capitole était rentrée dans ses murs, et que les fils des
+_incendiaires de Rome_ avaient péri jusqu'au dernier[450].
+
+ Note 449: Traditur (Drusus) ex provinciâ Galliâ extulisse aurum
+ Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama, extortum
+ à Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cæs. c. 3.
+
+ Note 450: Ne quis extaret in eâ gente quæ incensam à se Romam urbem
+ gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages
+émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la
+Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se
+réunissent pour envahir la Grèce.--Première expédition en Thrace et en
+Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les Gaulois s'emparent de la
+Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils
+dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège et prise de
+Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois; leur roi
+s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.
+
+281-279.
+
+
+ANNEES 400 à 281 avant J.-C.
+
+L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons
+raconté dans le chapitre précédent l'alliance avec les Cisalpins et bientôt
+la destruction complète, se rattachait à de nouveaux mouvemens de peuples
+dont la Gaule transalpine était encore le théâtre. Celle des trois grandes
+confédérations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus près ce pays,
+la confédération des Belgs ou Belges, dans la première moitié du quatrième
+siècle[451], avait franchi le Rhin tout à coup et envahi la Gaule
+septentrionale, jusqu'à la chaîne des Vosges à l'est, et, au midi, jusqu'au
+cours de la Marne et de la Seine. La résistance des Galls et des Kimris,
+enfans de la première conquête, ne permit pas aux nouveau-venus de dépasser
+ces barrières. Deux de leurs tribus seulement, les Arécomikes et les
+Tectosages, parvinrent à se faire jour, et après avoir traversé le
+territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparèrent d'une partie du
+pays situé entre le Rhône et les Pyrénées orientales. Les Arécomikes
+subjuguèrent l'Ibéro-Ligurie entre les Cévennes et la mer; les Tectosages
+s'établirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptèrent pour leur
+chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibérienne, qui
+avait passé autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour
+tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Séparées l'une de l'autre
+par la seule chaîne des Cévennes, les tribus arécomike et tectosage
+formèrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses
+voisins, les Galls et Ibères, prononçaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452].
+
+ Note 451: Pour fixer, même d'une manière approximative et vague,
+ l'époque de l'arrivée des Belges en-deçà du Rhin, nous n'avons
+ absolument aucune autre donnée que l'époque de leur établissement
+ dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le
+ _Languedoc_; établissement qui paraît avoir été postérieur de
+ très-peu de temps à l'arrivée de la horde. Or, tous les récits
+ mythologiques ou historiques, et tous les périples, y compris celui
+ de Scyllax écrit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de
+ Ligures et d'Ibéro-Ligures sur la côte du bas Languedoc où
+ s'établirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers
+ l'année 281 que ce peuple est nommé pour la première fois; en 218,
+ lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc
+ entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le
+ Languedoc; ce qui placerait leur arrivée en-deçà du Rhin dans la
+ première moitié du quatrième siècle. Il est remarquable que cette
+ époque coïncide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et
+ Rome, et de tentatives d'émigration de la Gaule transalpine en
+ Italie. Voyez le chapitre précédent à l'année 299.
+
+ Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont
+ désignés par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim).
+ Ausone (de clar. urb.--Narbo.) témoigne que le nom primitif des
+ Tectosages était Bolg.
+
+ ..._Tectosagos_ primævo nomine _Bolgas_.
+
+ Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum Allobrogumque
+ testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteïo. Dom Bouquet,
+ Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de César portent
+ indifféremment _Volgæ_ et _Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend
+ que l'idiome des Tectosages était le même que celui de Trêves, ville
+ capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.
+
+Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs
+paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations
+antérieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'année
+281, faisant partir de Tolosa une émigration considérable, sur les motifs
+de laquelle les écrivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent à
+l'excès de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi
+les Volkes serrés étroitement de tout côté par les anciennes peuplades
+galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause
+des révoltes et des guerres intestines. «Il s'éleva chez les Tectosages,
+disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre
+d'hommes furent chassés et contraints d'aller chercher fortune au
+dehors[454].» Les émigrans, quel que fût le motif de leur départ, sortirent
+de la Gaule par la forêt Hercynie et entrèrent dans la vallée du Danube;
+c'était la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls
+compagnons de Sigovèse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens émigrés de
+la Gaule s'étaient prodigieusement accrus; maîtres des meilleures vallées
+des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'étendaient
+jusqu'aux montagnes de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace. Bien que
+placés sur la frontière des peuples grecs, ils n'étaient entrés en relation
+avec eux que fort tard, et voici à quelle occasion.
+
+ Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 454: Στάσεως έμπεσούσης, έξελάσαι πολύ πλήθος έξ έαυτών έκ τής
+ οίκείας... Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95.
+
+ Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Année 587 avant J.-C.
+
+
+ANNEES 340 à 281 avant J.-C.
+
+L'an 340 avant notre ère, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine,
+ayant fait une expédition, vers les bouches du Danube, contre les tribus
+scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontière de Thrace, quelques
+Galls se rendirent dans son camp, attirés soit par la curiosité du
+spectacle, soit par le désir de voir ce roi déjà fameux. Alexandre les
+reçut avec affabilité, les fit asseoir à sa table, au milieu de sa cour, et
+prit plaisir à les éblouir de cette magnificence dont il aimait à
+s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait
+avec eux par interprète: «Quelle est la chose que vous craignez le plus au
+monde?» leur demanda-t-il, faisant allusion à la célébrité de son nom et au
+motif qu'il supposait à leur visite. «Nous ne craignons, répliquèrent
+ceux-ci, rien que la chute du ciel.»--«Cependant, ajoutèrent-ils, nous
+estimons l'amitié d'un homme tel que toi[456].» Alexandre dissimula
+prudemment la mortification que cette réponse dut lui faire éprouver, et se
+tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de
+dire: «Voilà un peuple bien fier[457]!» Toutefois, avant de quitter ses
+hôtes, il conclut avec eux un traité d'amitié et d'alliance.
+
+ Note 456: Έρέσθαι παρά τόν πότον (τόν βασιλέα) τί μάλιστα εϊη ό
+ φοβοΐντο αύτούς δ' άποκρίνασθαι, ούδένα, εί μή άρα ό ούρανός αύτοϊς
+ έπιπέσοι φιλίαν γε μήν άνδρός τοιούτου περί παντός τίθεσθαι.
+ Strab. l. VII, p. 301.
+
+ Note 457: Άλαζόνες Κελτοί είσιν.... Arrian. Alex. l. I, c. 6.
+
+Mais Alexandre mourut à la fleur de l'âge, au fort de ses conquêtes, à
+mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait créé fut dissous.
+Tandis que ses généraux prenaient les armes pour se disputer son héritage,
+les républiques asservies par lui ou par son père s'armaient aussi pour
+reconquérir leur indépendance. Tout présageait à la Grèce une longue suite
+de bouleversemens; tout semblait convier à cette riche proie de sauvages
+voisins avides de pillage et de combats. Dès les premiers symptômes de
+guerre civile, les Galls s'adressèrent aux républiques du Péloponèse et de
+la Hellade, offrant d'être leurs auxiliaires contre le roi de Macédoine;
+mais une telle proposition fut repoussée avec hauteur[458]. Rebutés par les
+républiques, ils s'adressèrent au roi de Macédoine, qui se montra moins
+dédaigneux; il en prit à son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses
+amis, des bandes nombreuses[459].
+
+ Note 458: Γαλάται μεθ' Έλλήνων οόκ έμαχέσαντο, Κλεωνύμου καί
+ Λακεδαιμονίων σπείσασθαι σπονδάς σφισιν ού θελησάντων. Pausan. Mess.
+ Hanov. 1613. p. 269.
+
+ Note 459: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.--Plut. paral. p. 309.
+ --Stob. Serm. 10.
+
+Plus les affaires de la Grèce s'embrouillèrent, plus s'accrut l'importance
+des Gaulois soldés; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs
+interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les
+services du champ de bataille. On raconte à ce sujet qu'Antigone, un des
+successeurs d'Alexandre, ayant engagé dans ses troupes une bande de Galls
+du Danube, à raison d'une pièce d'or par tête, ceux-ci amenèrent avec eux
+leurs femmes et leurs enfans, et, qu'à la fin de la campagne, ils
+réclamèrent la solde pour leur famille comme pour eux. «Une pièce d'or a
+été promise par tête de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas là des
+Gaulois[460]?» Cette interprétation commode, qui faisait monter la somme
+stipulée à cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait être du goût
+d'Antigone; la dispute s'échauffa, et les Galls menacèrent de tuer les
+otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute
+l'habileté qui caractérisait sa nation pour sauver ses otages et son
+argent, et se délivrer lui-même de ces auxiliaires dangereux.
+
+ Note 460: Οί Γαλάται καί τοίς άόπλοις καί ταϊς γυναιξί καί τοϊς παισίν
+ άπήτουν τοΰτο γάρ εΐναι τών Γαλατών έν έκάστψ.
+ Polyæn. Strat. l, IV, c. 6.
+
+ Note 461: Un talent pouvait équivaloir à 5,500 fr.
+
+Introduits au sein de cette Grèce déchirée par tant de factions, les Galls
+sentirent bientôt sa faiblesse et leur force; ils se lassèrent de combattre
+à la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dépouiller. Un chef de bande, nommé
+Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il
+ravagea la frontière; et quoiqu'il n'y restât que très-peu de temps, il en
+rapporta assez de butin pour exciter la cupidité de toute sa nation[463].
+Les émigrés tectosages, arrivés sur ces entrefaites, décidèrent l'impulsion
+générale; de concert avec les peuples galliques, ils organisèrent une
+expédition dont la conduite fut confiée à un chef qui paraît avoir été de
+race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous
+apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des _Praus_ ou
+_hommes terribles_[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit
+et brûla Rome, elle ne le désigne habituellement que par son titre de
+_Brenn_ ou roi de guerre. Ses talens comme général, son intrépidité, ses
+saillies spirituelles et railleuses, son éloquence même, lui valurent une
+grande renommée dans l'antiquité, et les éloges d'écrivains qui certes
+n'avaient aucun motif de partialité, ni pour l'homme, ni pour la nation.
+
+ Note 462: Cambaules, _Camh_, force; _baol_, destruction.
+
+ Note 463: Pausanias, l. X, p. 643.
+
+ Note 464: Τόν Βρέννον, τόν έπελθόντα έπί Δελφούς, Πραΰσόν τινές
+ φασιν άλλ' οὐδέ τούς Πραύσους έχομεν είπεΰν, όπου γής ψκησαν
+ πρότερον. Strab. l. IV, p. 187.--_Braw_, en langue galloise, signifie
+ _terreur_; _bras_, en gaëlic, _terrible_.
+
+
+ANNEE 281 avant J.-C.
+
+Des régions de la haute Macédoine, comme d'un point central, partent quatre
+grandes chaînes de montagnes. La plus considérable, celle du mont Hémus, se
+dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une
+branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chaîne
+se détache du plateau de la haute Macédoine en même temps que l'Hémus, mais
+se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisième court de l'est
+vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nommés _Alban_[465].
+Enfin la quatrième, s'étendant au sud et au midi, donne naissance à toutes
+les montagnes de la Thessalie, de l'Épire, de la Grèce propre et de
+l'Archipel[466]. Conformément à cette disposition géographique, le Brenn
+dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche,
+commandée par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans
+la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la
+Macédoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer Égée. Son aile
+droite marcha vers la frontière de l'Épire pour envahir de ce côté la
+Macédoine méridionale et la Thessalie, tandis que lui-même, à la tête de
+l'armée du centre, pénétrait dans les hautes montagnes qui bornent la
+Macédoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite à des peuplades
+sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec
+les Galls. Il importait au succès de l'expédition et à la sauve-garde des
+tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces
+peuplades ennemies fussent ou soumises ou détruites dès l'ouverture de la
+campagne: mais retranchées dans d'épaisses forêts, au milieu de rochers
+inaccessibles, elles surent résister plusieurs mois à tous les efforts du
+Brenn. Celui-ci n'épargna aucun moyen pour en triompher. On prétend qu'il
+empoisonna des bandes entières avec des vivres qu'il se laissait enlever
+dans des fuites simulées[468]; enfin ces peuplades furent exterminées par
+le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le
+nom de soldats auxiliaires, l'élite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea
+alors à descendre le revers méridional de l'Hémus, pour aller rejoindre en
+Macédoine la division de Cerethrius et l'armée de droite; mais, comme on le
+verra tout à l'heure, des événemens contraires l'arrêtèrent dans sa marche
+et le firent changer de résolution.
+
+ Note 465: Ils étaient appelés par les Grecs _Albani_ et aussi _Albii_
+ (Strab.).
+
+ Note 466: Maltebrun. Géograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223.
+
+ Note 467: _Certh_, célèbre, remarquable; _Certhrwyz_, gloire. Owen's
+ Welsh diction.
+
+ Note 468: Οί Κελτοί τάς τροφάς καί τόν οΐνον πόαις δηλητηρίοις
+ καταφαρμακεύουσι, καί καταλιπόντες έν ταϊς σκηναϊς αύτοί νύκτωρ
+ έφευγον. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 42.--Athen. l. X, c. 12.
+
+ Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758.
+
+Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hémus, l'aile
+droite arriva sans difficulté sur la frontière occidentale de la Macédoine;
+elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appelé Bolg ou
+Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grèce, Belg
+s'avisa d'une formalité qu'il crut sans doute équivaloir à une déclaration
+de guerre; il fit sommer le roi de Macédoine, alors Ptolémée, fils de
+Ptolémée, roi d'Égypte, de lui payer immédiatement une somme pour la
+rançon de ses états, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle
+sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit
+à juste titre les Macédoniens, mais elle jeta dans une colère terrible le
+roi Ptolémée, à qui la violence de son caractère avait mérité le surnom de
+_foudre_[472]. «Si vous avez quelque chose à espérer de moi, dit-il avec
+emportement aux députés gaulois, annoncez à ceux qui vous envoient qu'ils
+déposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je
+verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473].» Les messagers, en
+entendant ces paroles, se mirent à rire. «Tu verras bientôt, lui
+dirent-ils, si c'était dans notre intérêt ou dans le tien que nous te
+proposions la paix[474].» Belg passa la frontière, et s'avança à marches
+forcées dans l'intérieur du royaume; il ne tarda pas à rencontrer l'armée
+macédonienne, que le Foudre lui-même commandait, monté sur un éléphant, à
+la manière des rois de l'Asie[475].
+
+ Note 470: Βόλγιος. Pausan.--_Belgius_, Justin.
+
+ Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5.
+
+ Note 472: Κεραυνός; _Ceraunus_ chez les historiens latins.
+
+ Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos
+ obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5.
+
+ Note 474: Risêre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi
+ consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5.
+
+ Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.
+
+De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolémée,
+suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie légère et
+sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, armée de longues piques,
+se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carré de
+cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrés
+les uns contre les autres que les piques du cinquième rang dépassaient de
+trois pieds la première ligne; les rangs les plus intérieurs, ne pouvant se
+servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la
+force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La
+phalange était la gloire de l'armée macédonienne; Philippe, Alexandre, et
+les successeurs de ce conquérant, lui avaient été redevables de leurs plus
+grands succès. Cependant ce corps si redoutable ne résista pas à l'audace
+impétueuse des Gaulois; après un combat terrible, il fut enfoncé;
+l'éléphant qui portait le roi tomba criblé de javelots; lui-même, saisi
+vivant, fut mis en pièces, et sa tête promenée au bout d'une pique, à la
+vue des ailes macédoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la déroute
+devint générale; la plupart des chefs et des soldats périrent ou furent
+contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que
+celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit égorger
+dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres,
+garottés à des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars
+des Kimris[477].
+
+ Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.--Caput ejus amputatum et
+ lanceâ fixum... Justin. l. XXIV, c. 5.--Pausan. l. X, p. 644.
+ --Polyb.l. IX, p. 567.--Diodor. Sic. l. XXII, p. 868.
+
+ Note 477: Τούς τε γάρ τοΐς εϊδεσι καλλίστους, καί ταϊς ήλικίαις
+ άκμαιοτάτους καταστρέψας, έθυσε τοϊς θεοϊς... τούς δ' άλλους πάντας
+ κατηκόντισε. Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316.
+
+Cette défaite et les atrocités dont elle était suivie jetèrent la Macédoine
+dans la consternation. De toutes parts on se réfugia dans les villes. «De
+l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macédoniens, levant
+les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre,
+dieux protecteurs de la patrie[478];» mais cette patrie, nul ne s'armait
+pour la sauver. Ce qui mettait le comble à la misère publique, c'était
+l'anarchie qui régnait dans l'armée: les soldats, après avoir élu roi
+Méléagre, frère de Ptolémée, le chassèrent pour mettre à sa place un
+certain Antipater qui fut surnommé l'Étésien, parce que son règne ne
+dépassa pas en durée la saison où soufflent les vents étésiens[479]; les
+désordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'épouvante des
+citoyens, pendant plus de trois mois, livrèrent sans défense la Macédoine
+aux dévastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce
+royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un
+immense butin que personne ne venait lui disputer.
+
+ Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5.
+
+ Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours.
+
+ Note 480: Pausan. l. X, p. 645.
+
+Un jeune Grec, nommé Sosthènes, de la classe du peuple[481], mais plein de
+patriotisme et d'énergie, entreprit enfin d'arrêter ou du moins de troubler
+le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui
+plébéiens, et se mit à inquiéter par des sorties les divisions gauloises
+séparées du gros de l'armée, à enlever les traîneurs et les bagages, à
+intercepter les vivres. Peu à peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et
+il se hasarda à tenir la campagne.
+
+ Note 481: Ignobilis ipse... Justin. l. XXIV, c. 5.
+
+L'armée macédonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, déposant son roi
+Antipater, vint offrir à Sosthènes la couronne et le commandement; le jeune
+patriote dédaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement
+temporaire[482]. Belg fut bientôt réduit à se tenir sur la défensive. Comme
+ses bagages étaient chargés de dépouilles et de richesses de tout genre,
+craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en
+venir à une bataille rangée; harcelé par Sosthènes, mais éludant toujours
+une action décisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu
+beaucoup de monde[483]. Tels étaient les événemens qui arrêtèrent le Brenn
+et l'armée du centre au moment où, ayant réduit les peuplades de l'Hémus,
+ils allaient fondre sur la Macédoine. Quant à l'aile gauche, que commandait
+Cerethrius, elle était toujours en Thrace; trop occupée à combattre ou à
+piller, elle n'avait opéré aucun mouvement pour rejoindre le corps d'armée
+de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspiré pour faire avorter le plan
+de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grèce septentrionale.
+D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn évacua les montagnes, et retourna
+dans les villages des Galls presser les préparatifs d'une seconde
+expédition pour le printemps suivant.
+
+ Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites compulit.
+ Justin. l. XXIV, c. 5.
+
+ Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.--Pausan. l. X, p. 644.
+
+
+ANNEE 280 avant J.-C.
+
+Le Brenn sentit qu'il était nécessaire de remonter la confiance de ses
+compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit à voyager de
+tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux
+armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire
+gallique; il alla solliciter les Boïes, habitans du fertile bassin situé
+entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui
+occupaient déjà une partie des vastes régions, au nord des Kimris. Durant
+ce voyage, le Brenn traînait après lui des prisonniers macédoniens qu'il
+avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la
+tête. Il les promenait dans les assemblées publiques, et faisant paraître à
+côté d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, parés de la
+chaîne d'or et de la longue chevelure, «Voilà ce que nous sommes,
+disait-il; grands, forts et nombreux; et voilà ce que sont nos
+ennemis[485]!» Alors avec ces images vives et poétiques qui formaient le
+caractère de l'éloquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la
+Grèce et sa richesse immense; les trésors de ses rois ravageurs du monde
+entier; les trésors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si
+renommé jusque chez les nations les plus étrangères à la Grèce, où les plus
+lointaines contrées envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du
+Brenn furent couronnés d'un complet succès; il eut bientôt mis sur pied
+deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il détacha quinze mille
+fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays à la défense
+des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute
+hâte[487].
+
+ Note 484: Voyez ci-dessus, Période 587 à 521 avant J.-C.
+
+ Note 485: Ήμεϊς... οί τηλικοΰτοι καί τοιοΰτοι πρός τούς οϋτως
+ άσθενεϊς καί μικρούς πολεμήσομεν. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.
+
+ Note 486: Άσθένειάν τε Έλλήνων τήν έν τῷ παρόντι διηγούμενος, καί ώς
+ χρήματα πολλά μέν έν τώ κοινώ, πλείονα δέ έν ίεροϊς.
+ Pausan. l. X p. 644.
+
+ Note 487: Ad terminos gentis tuendos... peditum XV millia,
+ equitum III. Justin. l. XXV, c. I.
+
+Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou _collègue_, dont le
+titre, en langue kimrique, était Kikhouïaour ou Akikhouïaour, mot que les
+Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un
+nom propre de personne[488]. L'armée réunie sous ses ordres se trouva
+composée: 1º de Galls; 2º de Tectosages; 3º de Boïes qui prenaient le nom
+de Tolisto-Boïes, c'est-à-dire, Boïes _séparés_[489]; 4º d'un corps peu
+nombreux, levé chez les nations teutoniques, portant la dénomination de
+Teuto-Bold ou Teutobodes, les _vaillans_ Teutons, et commandés par
+Lut-Her[490]; 5º d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout
+cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents
+hommes de cavalerie, organisés de manière que leur nombre montait
+réellement à soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier était
+suivi de deux domestiques ou écuyers montés et équipés, qui se tenaient
+derrière le corps d'armée, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le
+maître était-il démonté, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; était-il
+tué, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et
+le cavalier étaient tués ensemble ou que le maître blessé fût emporté du
+champ de bataille par un des écuyers, l'autre occupait, dans l'escadron,
+la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait
+_trimarkisia_ de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle
+des Kimris, signifiaient _trois chevaux_[492]. Outre les guerriers sous les
+armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation
+grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destinés à
+transporter les vivres, les blessés et le butin[493].
+
+ Note 488: _Cycwïawr_ et, avec l'addition de l'_a_ augmentatif,
+ _Acycïwawr_, collègue, co-partageant. Owen's welsh. diction.--Diodore
+ de Sicile écrit Κιχώριος, Pausanias, Άκιχώριος.
+
+ Note 489: _Toli_, séparer; _Deol_, exiler. Owen's welsh. diction.
+
+ Note 490: _Lut_, glorieux; _her_, guerrier. Lutarius.
+ Tit. Liv. l. XXVIII, c. 41.--Memn. ap. Phot. c. 20.
+
+ Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758.
+
+ Note 492: _Tri_, trois; _marc_, pluriel _marcan_, cheval. Owen's
+ welsh. diction. Armstrong's gael. dict.--Τριμαρκισία. Pausanias, l.
+ X, p. 645.--Cet écrivain ajoute que les Gaulois appelaient les
+ chevaux, _marcan_: ϊππων τό όνομα ίστω τις Μάρκαν όντα ύπό τών
+ Κελτών.
+
+ Note 493: Άγοραίου όχλου καί έμπόρων πλείστων, καί άμαξών. B,...
+ Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+Cette formidable armée se mit en marche; mais au moment où elle touchait la
+frontière de Macédoine, la division éclata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses
+Teutons se séparèrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Léonor, chef
+d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille
+hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait
+renoncé à ses plans de l'année précédente, et méditait une irruption en
+masse; il fondit sur la Macédoine, écrasa l'armée de Sosthènes dans une
+bataille où ce jeune patriote périt avec gloire[495], et força les débris
+des phalanges ennemies à se renfermer dans les places fortifiées; tout le
+reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vécurent à
+discrétion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macédoine et de
+la haute Thessalie; mais les places de guerre échappèrent aux calamités de
+l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les sièges réguliers, ni
+goût, ni habileté. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et
+établit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin
+fut accumulé en commun et l'on attendit, pour pénétrer vers les contrées
+plus méridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces événemens
+se passaient en Thessalie et en Macédoine, la Thrace était non moins
+cruellement ravagée par les bandes de Lut-Herr et de Léonor, auxquelles
+s'étaient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait été
+conduite par Cerethrius, l'année précédente; les exploits et les conquêtes
+de cette autre armée, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont
+plus tard et fort en détail; pour le moment nous nous bornerons à suivre la
+marche du Brenn à travers la Grèce centrale.
+
+ Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio et
+ Lutario regulis, secessione factâ à Brenno, in Thraciam iter
+ averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+
+ANNEE 279 avant J.-C.
+
+La Thessalie est un riant et fertile bassin environné de montagnes, sur les
+terrasses desquelles soixante-quinze villes s'élevaient alors comme sur les
+gradins d'un amphithéâtre[496]; à l'occident, la longue chaîne du Pinde la
+sépare de l'Épire et de l'Étolie; au midi, le mont Œta qui se confond d'un
+côté avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque,
+forme une barrière presque inaccessible entre elle et les provinces de la
+Hellade. Quelques sentiers cachés et difficiles à franchir pouvaient
+conduire d'un revers à l'autre de l'Œta des individus isolés ou même des
+corps de fantassins; mais pour une armée traînant après elle des chevaux,
+des chariots et des bagages, le seul passage praticable était un long et
+étroit défilé, bordé à droite par les derniers escarpemens de la montagne,
+et à gauche par des marais où séjournaient les eaux pluviales avant de se
+perdre dans le golfe Maliaque. Ce défilé, nommé Thermopyles (portes des
+bains) à cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, était
+célèbre dans l'histoire des Hellènes; c'était là que, deux siècles
+auparavant, trois cents Spartiates, chargés d'arrêter la marche d'une armée
+de Perses qui venait envahir la Grèce, avaient donné au monde l'exemple
+d'un dévouement sublime.
+
+ Note 496: Strab.--Maltebrun, géographie de l'Europe,
+ vol. VI, p. 224, et suiv.
+
+Une seconde invasion bien plus terrible que la première menaçait alors
+cette même Grèce, et déjà touchait à ces mêmes Thermopyles. Les Hellènes ne
+s'aveuglèrent point sur le péril de leur situation. «Ce n'était plus, dit
+un ancien historien, une guerre de liberté, comme celle qu'ils avaient
+soutenue contre Darius et Xerxès; c'était une guerre d'extermination.
+Livrer l'eau et la terre n'eût point désarmé leurs farouches ennemis[497].
+La Grèce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre
+ou être effacée du monde[498].» A de telles réflexions inspirées par le
+caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation,
+se joignait encore dans l'esprit des Hellènes certaines impressions
+relatives à la race d'hommes contre laquelle il leur fallait défendre leur
+vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Péloponèse, avaient à
+peine vu les Galls auxiliaires enrôlés, durant les troubles civils, dans
+les armées épirotes et macédoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils
+les appelaient, armés et enrégimentés pour la plupart à la façon des Grecs,
+avaient perdu de leur extérieur effrayant, et différaient beaucoup de la
+foule indisciplinée et sauvage qui se précipitait maintenant vers les
+Thermopyles.
+
+ Note 497: Έώρων τόν έν τώ παρόντι άγώνα ούχ ύπέρ έλευθερίας
+ γενησόμενον, καθά έπί τοϋ Μήδου ποιέ, ούδέ δοϋσιν ΰδωρ καί γήν, τά
+ άπό τούτου σφίσιν άδειαν φέροντα. Pausan. l. X, p. 645.
+
+ Note 498: Ως οΰν άπολωλέναι, ήδ΄ οϋν έπικρατεστέρους εΐναι, κατ΄
+ άνδρα τε ίδία καί αί πόλεις διέκειντο έν κοινφ. Ibid.
+
+Ce que savaient, à cette époque, les plus savans hommes de la Grèce sur la
+nation gauloise se réduisait à quelques informations vagues, défigurées par
+d'absurdes contes. L'opinion la plus accréditée, parmi les érudits, plaçait
+le berceau de cette nation à l'extrémité de la terre, au-delà du vent du
+nord[499], sur un sol glacé, impuissant à produire des fleurs[500], des
+fruits ou des animaux utiles à l'homme[501], mais fécond en monstres et en
+plantes vénéneuses. Un de ces poisons passait pour être si violent, que
+l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flèche qui en aurait été
+infectée, tombait mort sur-le-champ, comme frappé de la foudre[502]. On se
+plaisait à raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force
+qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels
+après Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brûler dans
+l'Italie une ville grecque appelée Rome[503]. Cette race indomptable,
+ajoutait-on, avait déclaré la guerre non-seulement au genre humain, mais
+aux dieux et à la nature; elle prenait les armes contre les tempêtes, la
+foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la
+mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'élancer l'épée à la
+main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces
+récits, propagés par la classe éclairée, couraient de bouche en bouche
+parmi le peuple, et répandaient un effroi général, du mont Olympe au
+promontoire du Ténare.
+
+ Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.
+
+ Note 500: Γαίης έκ Γαλατών μηδ΄ άνθεα... Antholog. l. II. s. 43,
+ epigr. 14.
+
+ Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.
+
+ Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. Fº 1619.
+
+ Note 503: Πόλιν έλληνίδα Ρώμην. Heraclid. Pontic. ap.
+ Plut. in Camil. p. 140.
+
+ Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.
+
+ Note 505: Οί Κελτοί πρός τα κυματα όπλα άπαντώσι λαβόντες. Aristot.
+ Eudomior. l. III, c. 1.
+
+Les républiques helléniques, autrefois si florissantes, avaient été ruinées
+par la domination des rois de Macédoine depuis Philippe; de récentes et
+malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient porté un dernier
+coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la
+gravité des circonstances auraient dû les engager à se rapprocher, et ce
+fut précisément ce qui les désunit[506]. Plusieurs d'entre elles, alléguant
+ces motifs mêmes, crurent pouvoir sans honte se refuser à la commune
+défense. Les nations du Péloponèse se contentèrent de fortifier l'isthme de
+Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer à l'autre, et d'attendre
+derrière ce rempart l'issue des événemens dont la Phocide, la Béotie et
+l'Attique, allaient être le théâtre[507]. Dans la Hellade, les Athéniens
+parvinrent à former une ligue offensive et défensive; mais les confédérés
+agirent avec tant de lenteur que leurs contingens étaient à peine réunis
+aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn,
+s'approchant du Sperchius, menaçait déjà les défilés[508]. Voici en quoi
+consistaient leurs forces: Béotiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq
+cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux;
+Locriens, sept cents hommes; Mégariens, quatre cents fantassins quelques
+escadrons de cavalerie; Étoliens, sept mille hommes de grosse infanterie,
+une centaine d'infanterie légère éprouvée, une nombreuse cavalerie;
+Athéniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq
+galères qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille
+Macédoniens et Syriens qui étaient arrivés de l'Orient. Callipus, général
+des Athéniens, fut chargé du commandement suprême de l'armée[510].
+
+ Note 506: Pausan. l. I, p. 7.
+
+ Note 507: Idem, l. VII, p. 408.
+
+ Note 508: Pausan. l. I, p. 7.
+
+ Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopté le mot de
+ _Phocidiens_, pour désigner les habitans de la Phocide, à la place de
+ celui de _Phocéens_ plus usité, et plus conforme en effet au génie de
+ la langue grecque. Nous avons cru ce changement nécessaire afin
+ d'éviter toute confusion entre les habitans de la Phocide et ceux de
+ Phocée, ville grecque de l'Asie mineure, et métropole de Marseille.
+
+ Note 510: Idem. l. X, p. 646.
+
+Sitôt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus détacha mille hommes
+d'infanterie légère et autant de cavaliers pour rompre les ponts du
+Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivèrent à temps, et les
+communications étaient complètement coupées lorsque le Brenn parvint au
+bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'étendue de son
+cours, le Sperchius était rapide, profond, encaissé entre deux rives à pic.
+Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face
+l'ennemi posté sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre;
+mais tandis qu'il amusait les Grecs par des préparatifs simulés, il
+descendit précipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes
+et des meilleurs nageurs de son armée, cherchant un lieu guéable. Il
+choisit celui où, près de se perdre dans la mer, le Sperchius déverse à
+droite et à gauche sur ses rives et y forme de larges étangs peu profonds;
+ses soldats, profitant de l'obscurité de la nuit, traversèrent, les uns à
+la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs
+et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellènes
+apprirent cette nouvelle, et, craignant d'être enveloppés, se retirèrent
+vers les Thermopyles[511].
+
+ Note 511: Pausan. l. X, p. 647.
+
+Le Brenn, maître des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des
+villages environnans d'établir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens
+de se délivrer du séjour des Gaulois, exécutèrent les travaux avec la plus
+grande promptitude; bientôt les Kimro-Galls arrivèrent aux portes
+d'Héraclée. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et
+tuèrent ceux des habitans qui étaient restés aux champs; mais la ville,
+ils ne l'assiégèrent pas. Le Brenn s'inquiétait peu de s'en rendre maître;
+ce qui lui tenait le plus à cœur, c'était de chasser promptement l'armée
+ennemie des défilés, afin de pénétrer par-delà les Thermopyles, dans cette
+Grèce méridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les
+rapports des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de
+mépris pour elles, il se porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés,
+dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté, sur le succès
+futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa
+nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].»
+
+ Note 512: Ούτε έλληνα έχων μάντιν, ούτε ίεροῖς έπιχωρίοις χρωμενος.
+ Pausan. l. X, p. 648.
+
+Au moment où les Gaulois commencèrent à pénétrer dans les Thermopyles, les
+Hellènes marchèrent à leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand
+silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avança
+au pas de course, de manière pourtant à ne pas rompre sa phalange, tandis
+que l'infanterie légère, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une
+grêle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, à coups de
+frondes et de flèches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile,
+non-seulement à cause du peu de largeur du défilé, mais encore parce que
+les roches naturellement polies étaient devenues très-glissantes par
+l'effet des pluies du printemps. L'armure défensive des Gaulois était
+presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et
+à ce désavantage se joignait une infériorité marquée dans le maniement des
+armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se précipitaient en
+masse, avec une impétuosité qui rappelait aux Hellènes la rage aveugle des
+bêtes féroces[513]. Mais pourfendus à coups de hache, ou tout percés de
+coups d'épée, ils ne lâchaient point prise et ne quittaient point cet air
+terrible qui épouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point
+tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur
+blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en
+frapper quelque Grec qui se trouvait à leur portée.
+
+ Note 513: Καθάπερ τά θηρία. Pausan. l. X, p. 648.
+
+ Note 514: Οΰτε πελέκεσι διαιρουμένους ή ύπό μαχαιρών άπόνοια τούς έτι
+ έμπνέοντας τι άπέλιπεν... Idem, ibid.
+
+Cependant les galères d'Athènes, mouillées au large, en vue du défilé,
+s'approchèrent de la côte, non sans peine et sans danger, à cause de la
+vase dont cette partie du golfe était encombrée, et les Gaulois furent
+battus en flanc par une grêle de traits et de pierres qui partaient sans
+interruption des vaisseaux. La position n'était plus tenable, car le peu de
+largeur du passage les empêchait de déployer leurs forces contre l'ennemi
+qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien
+souffrir d'eux, les accablait à coup sûr; ils prirent le parti de la
+retraite. Mais cette retraite s'opéra sans ordre et avec trop de
+précipitation; un grand nombre furent écrasés sous les pieds de leurs
+compagnons; un plus grand nombre périrent abîmés dans la vase profonde des
+marais; en tout, leur perte fut considérable. Les Hellènes n'eurent à
+leurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journée resta aux
+Athéniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premières
+armes et resta sur le champ de bataille. En mémoire de son courage et de la
+victoire de l'armée hellène, le bouclier du jeune héros fut suspendu aux
+murailles du temple de Jupiter-Libérateur, à Athènes, avec une inscription
+dont voici le sens:
+«Ce bouclier consacré à Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias;
+il pleure encore son jeune maître. Pour la première fois, il chargeait son
+bras gauche, quand le redoutable Mars écrasa les Gaulois[515].»
+
+ Note 515:
+
+ Ή μάλα δή ποθέουσα νέαν έτι Κυδίου ήβην
+ Άσπίς άριζήλου φωτός, άγαλμα Δϋ,
+ Άς διά δή πρώτας λαιόν ποτε πήχυν έτεινεν,
+ Εύτ' έπί τόν Γαλάταν ήκμασε θοΰρος Άρης.
+
+ Pausan. l. X, p. 649.
+
+Après le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les
+Kimro-Galls n'envoyèrent aucun hérault redemander les leurs, s'inquiétant
+peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes fauves
+et aux vautours. Cette indifférence pour un devoir sacré aux yeux des
+Hellènes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois,
+ils n'en furent que plus vigilans et plus déterminés à repousser de leurs
+foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs
+sentimens de la nature humaine[516].
+
+ Note 516: Pausan. l. X, p. 649.
+
+Sept jours s'étaient écoulés depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un
+corps de Gaulois entreprit de gravir l'Œta au-dessus d'Héraclée, par un
+sentier étroit et escarpé, qui passait derrière les ruines de l'antique
+ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne,
+était un temple de Minerve, où les peuples du pays avaient déposé d'assez
+riches offrandes; les Gaulois en avaient été informés; ils crurent que ce
+sentier dérobé les conduirait au sommet de l'Œta, et, chemin faisant, ils
+se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargés de garder les
+passages, tombèrent sur eux si à propos qu'ils les taillèrent en pièces et
+les culbutèrent de rochers en rochers. Cet échec et la défaite des
+Thermopyles ébranlèrent la confiance des chefs de l'armée, et préjugeant de
+l'avenir par le présent, ils commencèrent à désespérer du succès; le Brenn
+seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagèmes, lui
+suggéra le moyen de tenter, avec moins de désavantage, une seconde attaque
+sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord à enlever aux confédérés
+les guerriers étoliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure
+infanterie pesante; pour y parvenir, il médita une diversion terrible sur
+l'Étolie[517].
+
+ Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.
+
+D'après ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagné d'un
+certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire
+regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine
+grecque établi parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple à la dignité de
+commandant militaire. Tous les deux repassèrent le Sperchius à la tête de
+quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant à
+l'ouest vers les défilés du Pinde qui n'étaient point gardés, ils les
+franchirent; puis ils tournèrent vers le midi, entre le pied occidental des
+montagnes et l'Achéloüs, et fondirent à l'improviste sur l'Étolie, qu'ils
+traitèrent avec la cruauté brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs
+villes, celle de Callion en particulier, furent le théâtre d'horreurs dont
+le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contrées. Nous
+reproduirons ici le tableau de ces scènes affligeantes, telles que
+Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint
+dans quelques détails de cette exagération qui s'attache ordinairement aux
+traditions populaires[518]. «Ce furent eux, dit-il (Combutis et
+Orestorios), qui saccagèrent la ville de Callion, et qui ensuite y
+autorisèrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache,
+aucun exemple dans le monde..... L'humanité est forcée de les désavouer,
+car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des
+Lestrigons..... Ils massacrèrent tout ce qui était du sexe masculin, sans
+épargner les vieillards, ni même les enfans, qu'ils arrachaient du sein de
+leurs mères pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que
+les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et
+se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui
+avaient quelque pudeur se donnèrent elles-mêmes la mort; les autres se
+virent livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent
+imaginer des barbares aussi étrangers aux sentimens de l'amour qu'à ceux de
+la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient
+dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et
+de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles
+leur brutalité, lors même qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes,
+lorsqu'elles étaient déjà mortes[520].»
+
+ Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.
+
+ Note 519: Τούτων δέ καί τά ύπό τοϋ γάλακτος πιότερα άποκτείνοντες,
+ έπινόν τε οί Γαλάται τοϋ αΐματος, καί ήπτοντο τών σαρκών.
+ Pausan. l. X, p. 650.
+
+ Note 520: Pausan. l. X, p. 650.
+
+On a vu plus haut que les milices étoliennes, dès le commencement de la
+campagne, s'étaient rendues au camp des Thermopyles. Le pays était donc
+presque entièrement désarmé. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la
+ville de Patras, située en face de la côte étolienne sur l'autre bord du
+détroit où commence le golfe Corinthiaque, envoya l'élite de ses jeunes
+gens secourir l'Étolie; ce fut le seul peuple du Péloponèse qui accomplit
+ce devoir d'humanité[521]; malheureusement il en fut mal récompensé par la
+fortune. Les Patréens étaient peu nombreux; comptant sur la supériorité de
+leurs armes et sur leur adresse à les manier, ils osèrent pourtant attaquer
+de front les Gaulois. Dans ce combat si inégal, ils déployèrent une audace
+et une bravoure admirables; mais ces qualités n'étaient pas moindres chez
+leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les
+Patréens furent écrasés, et Patras ne se releva jamais de cette perte de
+toute sa jeunesse. Cependant les évènemens de l'Étolie avaient produit au
+camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix
+mille Étoliens, altérés de vengeance, quittèrent sur-le-champ les
+confédérés pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en
+retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la
+population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux
+vieillards et aux femmes, celles-ci même montrèrent plus de résolution et
+de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes régulières
+poursuivaient l'armée ennemie, la population soulevée lui tombait sur les
+flancs, et l'accablait sans interruption d'une grêle de pierres et de
+projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrêtaient-ils pour riposter, ces
+paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans
+les maisons des villages pour reparaître aussitôt que l'ennemi reprenait sa
+marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena à peine la
+moitié de ses troupes au camp d'Héraclée, mais le but était rempli[524].
+
+ Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.
+
+ Note 522: Pausan. ubi supr.
+
+ Note 523: Συνεστρατεύοντο δέ σφιοι αίέ γυναίκες έκουσίως πλέονές τούς
+ Γαλάτας καί τών άνδρών τώ θυμώ χρώμεναι. Pausan. l. X, p. 650.
+
+ Note 524: Pausan. l. X, p. 651.
+
+Le Brenn, pendant ce temps, n'était pas resté oisif en Thessalie; il
+accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens,
+principalement vers la lisière de l'Œta; son but, en agissant ainsi, était
+de les contraindre à lui découvrir, pour se délivrer de sa présence,
+quelque chemin secret qui le conduisît de l'autre côté de leurs montagnes;
+c'est à quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de
+guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait
+le pays des Énianes. C'était précisément l'époque où les Étoliens venaient
+de quitter le camp des Hellènes; une circonstance plus favorable ne pouvait
+se présenter au Brenn; il résolut donc de tenter tout à la fois, dès le
+lendemain, les attaques simultanées des Thermopyles et du sentier des
+Énianes. Conduit par ses guides Héracléotes, lui-même, avant que la nuit
+fût dissipée, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'élite.
+Le hasard voulut que ce jour-là le ciel fût couvert d'un brouillard si
+épais qu'on pouvait à peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier
+était gardé par un corps de Phocidiens, mais l'obscurité les empêcha de
+découvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent déjà à portée du trait.
+L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec
+bravoure; débusqués enfin de leur poste, ils arrivèrent à toutes jambes au
+camp des confédérés, criant «qu'ils étaient tournés, que les barbares
+approchaient.» Dans le même instant, le lieutenant du Brenn, informé de ce
+succès par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en était fait de
+l'armée grecque tout entière, si les Athéniens, approchant leurs navires en
+grande hâte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manœuvres
+beaucoup de fatigue et de péril, parce que les galères surchargées
+d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient
+s'éloigner que très-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux
+bourbeuses du golfe[526].
+
+ Note 525: Idem, ibid.
+
+ Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.
+
+Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il
+s'avança à la tête de soixante-cinq mille hommes jusqu'à la ville d'Élatia,
+sur les bords du fleuve Céphisse, tandis que son lieutenant, rentré dans le
+camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de
+ses forces. Une petite journée de marche séparait Élatia de la ville et du
+temple de Delphes; la route en était facile quoiqu'elle traversât une des
+branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense
+de Grecs et d'étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de
+l'Asie, venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le
+chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement, afin de mettre à profit
+l'éloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire
+inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers, des
+_barbares_ allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute
+la Grèce épouvantait et affligeait les Hellènes; un tel événement, à leurs
+yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste.
+Plusieurs fois, ils tentèrent de détourner le Brenn de ce qu'ils appelaient
+un acte sacrilège, en s'efforçant de lui inspirer quelques craintes
+superstitieuses; mais le Brenn répondait en raillant «que les dieux riches
+devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il
+encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur
+occupation journalière est de les répartir parmi les humains[528].» Dès la
+seconde moitié de la journée, les Gaulois aperçurent la ville et le temple,
+dont les avenues ornées d'une multitude de statues, de vases, de chars tout
+brillans d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil.
+
+ Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere.
+ Just. l. XXIV, c. 6.
+
+ Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas
+ largiri hominibus soleant. Idem, ibid.
+
+La ville de Delphes, bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au
+milieu d'une vaste excavation naturelle, et environnée de précipices dans
+presque toute sa circonférence, n'était protégée ni par des murailles, ni
+par des ouvrages fortifiés; sa situation paraissait suffire à sa
+sauve-garde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle posait possédait,
+dit-on, la propriété de répercuter le moindre son; grossis par cet écho et
+multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse
+étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou
+le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps
+avec une intensité prodigieuse[529]. Ce phénomène, que le vulgaire ne
+pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu, le pénétrait d'une
+mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à
+faire sentir plus puissamment la présence de la Divinité[530].
+
+ Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum
+ sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex
+ audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.
+
+ Note 530: Quæ res majorem majestatis terrorem ignaris rei et
+ admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.
+
+Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon,
+magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros.
+L'intérieur de l'édifice communiquait par des soupiraux à un gouffre
+souterrain, d'où s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les
+respirait dans un état d'extase et de délire[531]; c'était près d'une de
+ces bouches, d'autres disent même au-dessus, que la grande-prêtresse
+d'Apollon, assise sur le siége à trois pieds, dictait les réponses de son
+dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré
+et réputé plus infaillible que les paroles prophétiques descendues du
+trépied; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes
+les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages.
+Aussi voyait-on en Grèce, comme hors de la Grèce, les peuples, les rois,
+les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien,
+dont le trésor devint tellement considérable qu'il passa en proverbe pour
+signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans
+avant l'arrivée des Gaulois, le temple avait été dépouillé par les
+Phocidiens de ses objets les plus précieux[533]; mais, depuis lors, de
+nouveaux dons avaient afflué à Delphes; et le dieu avait déjà recouvré une
+partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs
+tentes au pied du Parnasse.
+
+ Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6.
+ --Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5.
+ --Plutarch. de Orac. def.
+
+ Note 532: Χρήματα Άφήτορος. Άφήτωρ, l'archer, un des surnoms
+ d'Apollon.
+
+ Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime à dix mille talens,
+ cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matières d'or et
+ d'argent que les Phocidiens firent fondre après le pillage du temple;
+ il s'y trouvait en outre des sommes considérables en argent monnayé.
+
+Du plus loin que le Brenn aperçut les milliers de monumens votifs qui
+garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que
+ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets
+étaient d'or massif et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. «Ce
+n'est, lui répondirent-ils, que de l'airain légèrement couvert d'or à la
+superficie[534].» Mais le Gaulois les menaça des plus grands supplices
+s'ils dévoilaient un tel secret à qui que ce fût dans son armée; il voulut
+même qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa
+tente ses principaux chefs, il interrogea à haute voix les prisonniers, qui
+déclarèrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline
+était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535].
+Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats, et tous en
+conçurent un redoublement de courage.
+
+ Note 534: Τά μέν ένδον έστί χαλκός, τά δέ έξωθεν χρυσός έξπελήλαται
+ λεπτός. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.
+
+ Note 535: Ώς πάντα εϊη χρυσός. Polyæn. Strat. loc. cit.
+
+Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y délibéra avec les
+chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se
+reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immédiatement l'escalade
+de Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par
+un rocher étroit, et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée
+d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux,
+pour disposer ses mesures, pour rafraîchir ses troupes[536]. Mais les
+autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et
+Thessalorus, qui était vraisemblablement comme Orestorius un aventurier
+d'origine grecque, insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant
+même. «Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi:
+demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi
+de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la
+confusion nous laissent actuellement ouverts[538].» Les soldats mirent fin
+à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller.
+
+ Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.
+
+ Note 537: _Aimhean_, agréable, beau.
+
+ Note 538: Amputari moras jubent, dùm imparati hostes..... interjectâ
+ nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia accessura.
+ Justin. l. XXIV, c. 7.
+
+Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car
+eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'Œta, et le long séjour de
+l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au
+midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de
+vivres de toute espèce, parce que l'immense concours de monde qui visitait
+annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des
+bourgs environnans dans la nécessité de faire de grandes provisions, les
+Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec
+autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu[539]. On
+prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de
+sagesse; dès la première rumeur de l'approche de l'ennemi, il défendit aux
+gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les
+Delphiens, à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible,
+sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire[540]. On dit
+aussi que les habitans ayant consulté le Dieu sur le sort que l'avenir leur
+réservait, il leur répondit par ce vers:
+
+«J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].»
+
+Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activité leurs
+préparatifs. Durant cette nuit, Delphes reçut de tous côtés, par les
+sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y
+réunit successivement douze cents Étoliens bien armés, quatre cents
+hoplites d'Amphysse, un détachement de Phocidiens, ce qui, avec les
+citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en
+même temps que la vaillante armée étolienne, après avoir chassé Combutis,
+s'était reportée sur le chemin d'Élatia, et, grossie de bandes phocidiennes
+et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise
+d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes[542].
+
+ Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus
+ vagabantur. Idem, ibid.
+
+ Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre.
+ Justin. loc. citat.
+
+ Note 541: Ferunt ex oraculo hæc fatam esse Pythiam:
+
+ «Ego providebo rem istam et albæ virgines.»
+
+ Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652.
+
+ Note 542: Pausan. l. X, p. 652.
+
+Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus
+grossière débauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux
+étaient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus
+de délai, car le Brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de
+quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de
+nouveau tous les trésors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les
+attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade.
+L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la
+pente étroite et raide que les assaillans avaient à gravir pour approcher
+la ville, les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de
+pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois
+la montée de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec
+audace, et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre
+en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville, laissant
+libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y précipita;
+bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui
+avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même[545].
+
+ Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 544: Idem, c. 7.
+
+ Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I,
+ c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l. XI,
+ c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c. 3.--Athenæ.
+ bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in Del. v. 173.
+
+On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces
+orages soudains si fréquens dans les hautes chaînes de la Hellade; il
+éclata tout à coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de
+grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent
+d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'œil
+hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné[546], ils se
+répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le Dieu
+était arrivé. «Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'élancer à
+travers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges
+armées, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement
+de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, ô Grecs, sur les
+pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]!» Ce
+spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des
+éclairs, remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel, ils se
+reforment en bataille et se précipitent, l'épée haute, vers l'ennemi. Les
+mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens
+contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le
+pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée[548]. La foudre, à
+plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations,
+répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement
+qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pénétrèrent
+dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs
+pas[550]; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui
+les consumait et les faisait tomber dans un délire violent[551]. Les
+historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois
+guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de
+vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les
+Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hypérochus et
+Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils
+d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en
+désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés
+par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur
+eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assiégés, la perte ne
+laissa pas non plus que d'être considérable.
+
+ Note 546: Repentè universorum templorum antistites, simul et ipsi
+ vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque....
+ Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per
+ culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcûs ac strepitum
+ armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 548: Præsentiam Dei et ipsi statim sensêre. Idem, ibid.
+
+ Note 549: Βρονταί τε καί κεραυνοί συνεχεϊς έγίνοντο, καί οί μέν
+ έξέπληττόν τε τούς Κελτούς, καί δέχεσθαι τοίς ώσί τά παραγγελλόμενα
+ έκώλυον,. Pausan. l. X, p. 652.
+
+ Note 550: Ή τε γή πάσα βιαωως έσείετο. Pausan. loc. citat.
+ --Terræ motu. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 551: Pausan. loc. citat.
+
+ Note 552: Τά τε τών ήςώων τηνικαύτά σφισιν έφάνη φάσματα...
+ Pausan. l. X, p. 650.--Δείματά τε άνδρες έφίσταντο όπλΐται τοϊς
+ βαρβάροις. Idem, l. I, p. 7.
+
+ Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis
+ abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non
+moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance;
+outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp
+situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à
+la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient
+ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas
+plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une
+vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par
+descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que
+d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans
+courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et
+d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup
+de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent
+soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui
+combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute
+taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les
+Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces
+vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps
+et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et,
+pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent
+égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où
+la nuit la surprit[556].
+
+ Note 554: Pausan. l. X, p. 653.
+
+ Note 555: Pausan. l. X, p. 653.
+
+ Note 556: Idem, loc. cit.
+
+La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque
+des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement
+d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà
+profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent
+l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La
+faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé
+depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce
+cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs
+armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les
+autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui
+frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme
+s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur
+permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs
+boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la
+nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde
+des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait
+remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi
+inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la
+croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins
+d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les
+Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des
+hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur
+leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de
+sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des
+peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix
+mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le
+combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri
+à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que
+trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les
+plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des
+Thermopyles.
+
+ Note 557: Άναλαβόντες οΰν τά όπλα, καί διαστάντες έκτεινόν τε
+ άλλήλους, καί άνά μέρος έκτείνοντο, οϋτε γλώσσης τής έπιχωρίου
+ συνιέντες, οϋτε τάς άλλήλων μορφάς, οϋτε τών θυρεών καθορώντες τά
+ σχήματα. Pausan. l. X, p. 654.
+
+ Note 558: Ή έκ τώ θεοϋ μανία. Idem, ibid.
+
+ Note 559: Pausan. l. X, p. 654.
+
+On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux,
+le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné
+une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son
+absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais
+un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était
+arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées
+sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en
+Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager
+dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui
+fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il
+se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560].
+
+ Note 560: Pausan. l. X, p. 654.
+
+Les blessures du Brenn n'étaient pas désespérées[561]; cependant, soit
+crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur causée par le
+mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit sa division hors de
+danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les
+principaux chefs de l'armée, il remit son titre et son autorité entre les
+mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons:
+«Débarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blessés sans exception, et
+brûlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562].» Il
+demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse, et s'enfonça un poignard
+dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui
+regardait les blessés, car le nouveau Brenn fit égorger dix mille hommes
+qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande
+partie des bagages.
+
+ Note 561: Τώ δέ Βρέννψ κατά μέν τά τραύματα έλείπετο έτι σωτηρίας
+ έλπίς. Idem, l. X, p. 655.
+
+ Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+ Note 563: Άκρατον πολύν έμφορησάμενος έαυτόν άπέσφαξε.
+ Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit.
+ Justin. l. XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655.
+
+ Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se
+jetèrent sur son arrière-garde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce
+pitoyable état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s'y
+reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous
+les ponts du Sperchius avaient été rompus, et la rive gauche du fleuve
+occupée par les Thessaliens accourus en masse; néanmoins l'armée gauloise
+effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entière
+armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la
+Thessalie et la Macédoine, exposée à des périls, à des souffrances, à des
+privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la
+nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit
+enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la
+distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent immédiatement en
+plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant
+ailleurs de nouveaux alimens à leur turbulente activité.
+
+ Note 565: Pausan. l. X, p. 655.
+
+ Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu.....
+ fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.
+
+Ceux qui se résignèrent au repos choisirent un canton à leur convenance au
+pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontière même de la
+Grèce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y établirent
+sous le commandement d'un chef de race kimrique, nommé Bathanat,
+c'est-à-dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des
+Gallo-Scordiskes. Les Tectosages échappés au désastre de la retraite se
+divisèrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg
+de Tolosa le butin qui lui révenait du pillage de la Grèce; mais chemin
+faisant, plusieurs d'entre eux s'arrêtèrent dans la forêt Hercynie et s'y
+fixèrent[568]; la seconde bande, réunie aux Tolistoboïes et à une horde de
+Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est
+à cette dernière que nous nous attacherons de préférence; ses courses et
+ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moitié de l'Asie feront la
+matière du chapitre suivant.
+
+ Note 567: Βαθανάτος. Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_, cochon mâle;
+ _nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un guerrier fameux du
+ temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.
+
+ Note 568: Σκεδασθέντες άλλοι άπα άλλα μέρη κατά διχοστασίαν. Strab.
+ l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam Tolosam... pars in Thraciam.
+ Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circùm Hercyniam silvam...
+ Cæsar. l. VI, c. 24.
+
+ Note 569: Κομοντόριος, Polyb. l. IV, p. 313.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède sur le trône
+de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la mer Égée;
+situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur paient
+tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les
+Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au service des
+puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la
+domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les Tolistoboïes;
+ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les Trocmes, dans la
+haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.
+
+278--241.
+
+
+ANNEE 278 avant J.-C.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que lors du départ de la grande
+expédition gauloise pour la Grèce, deux chefs, se détachant du gros de
+l'armée, avaient passé en Thrace, Léonor avec dix mille Galls, Luther avec
+le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Maître de la
+Chersonèse thracique et de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par
+surprise, ils étendaient leurs ravages sur toute la côte depuis
+l'Hellespont jusqu'à Byzance, forçant la plupart des villes et Byzance même
+à se racheter de pillages continuels par d'énormes contributions[570]. La
+proximité de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilité de ce beau
+pays, leur inspirèrent bientôt le désir d'y passer[571]. Mais quelque
+étroit que fût le bras de mer qui les en séparait, Léonor et Luther
+n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer
+restèrent long-temps infructueuses. A l'arrivée des compagnons de Comontor,
+ils songèrent plus que jamais à quitter l'Europe. La Thrace presque épuisée
+par deux ans de dévastation, était, entre tant de prétendans, une trop
+pauvre proie à partager. Léonor et Luther s'adressèrent donc conjointement
+au roi de Macédoine, de qui la Thrace dépendait, depuis qu'elle ne formait
+plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la
+Chersonèse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour
+les transporter au-delà de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la
+Macédoine, par des réponses évasives, chercha à traîner les choses en
+longueur[572].
+
+ Note 570: Lysimachiâ fraude captâ, Chersonesoque omni armis
+ possessâ... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus urbes
+ obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 571: Cupido indè eos in Asiam transeundi, audientes ex propinquo
+ quanta ubertas terræ hujus esset, cepit. Idem, l. XXXVIII, l. C.
+
+ Note 572: Res quùm lentiùs traheretur... Idem, c. 16.
+
+Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi
+rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce
+soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la
+route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux
+d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par
+là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations
+de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité
+leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des
+Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs
+comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs
+subordonnés[573].
+
+ Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. Ών
+ περιφανεϊς μέν έπί τό έρχειν έπτακαίδεκα τόν άριθμόν ήσαν. Memnon.
+ ap. Phot. c. 20.
+
+Mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre les deux chefs
+suprêmes[574]; Léonor et les siens quittèrent la Chersonèse thracique, et
+se dirigèrent vers le Bosphore, qu'ils espéraient franchir plus aisément et
+plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencèrent par
+lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle
+probablement ils cherchèrent à se procurer des vaisseaux. Mais à peine
+avaient-ils quitté le camp de Luther et la Chersonèse, qu'une ambassade y
+arriva de la part du roi de Macédoine, en apparence pour traiter, en
+réalité pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux pontés,
+et deux bâtimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit
+sans autre formalité; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientôt
+débarqué tout son monde sur la côte d'Asie[576], et le passage était
+complètement effectué, lorsque les ambassadeurs en portèrent la nouvelle à
+leur roi. Du côté du Bosphore, un incident non moins heureux vint au
+secours de Léonor.
+
+ Note 574: Rursùs nova inter regulos orta seditio est.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro
+ ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra
+ paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.
+
+La Bithynie était à cette époque le théâtre d'une guerre acharnée entre les
+deux fils du dernier roi, Nicomède et Zibæas, qui se disputaient la
+succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intérieur du royaume, se
+balançaient à peu près également; mais, au dehors, Zibæas avait entraîné
+dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomède
+ne comptait dans la sienne que les petites républiques grecques du Bosphore
+et du Pont-Euxin, Chalcédoine, Héraclée-de-Pont, Tios, et quelques autres.
+Ce n'était pas sans peine que ces petites cités démocratiques avaient sauvé
+leur indépendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu
+prendre part à toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse à
+se faire des alliés pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles
+n'ignoraient pas qu'Antiochus avait formé le dessein de les asservir tôt ou
+tard, la crainte et la haine les avaient jetées dans le parti de Nicomède,
+qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait
+beaucoup moins pour son protégé Zibæas, de sorte que la guerre traînait en
+longueur. Sur ces entrefaites, Nicomède, voyant de l'autre côté du Bosphore
+ces bandes gauloises qui cherchaient à le traverser, imagina de leur en
+fournir les moyens pour les rendre utiles à ses intérêts. Il fit même
+accéder les républiques grecques à ce projet, que dans toute autre
+circonstance elles eussent repoussé avec effroi. Nicomède proposa donc à
+Léonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux
+conditions suivantes:
+
+1º Que lui et ses hommes resteraient attachés à Nicomède et à sa postérité
+par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa
+volonté, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];
+
+2º Qu'ils regardaient comme leurs amies et alliées les villes d'Héraclée,
+de Chalcédoine, de Tios, de Ciéros et quelques autres métropoles d'états
+indépendans;
+
+3º Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient désormais de toute
+hostilité envers Byzance, et que même, dans l'occasion, ils défendraient
+cette ville comme leur alliée[579].
+
+ Note 577: Idem, ibid.
+
+ Note 578: Εΐναι φίλους μέν τοϊς φίλοις, πολεμίους δέ τοϊς ού φιλοϋσι.
+ Memn. ap. Phot. c. 20.
+
+ Note 579: Ευμμαχεϊν δέ καί Βυζαντίοις, εϊ που δεήσοι, καί Τιανοϊς δέ,
+ καί Ήρακλεώταις, καί Καλχηδονίοις καί Κιερανοϊς, καί τισιν έτέροις
+ έθνών άρχουσι. Idem, loc. cit.
+
+Cette dernière clause avait été insérée dans le traité, sur la demande des
+républiques grecques à la ligue desquelles Byzance s'était réunie. Léonor
+accepta tout, et ses troupes furent transportées par-delà le détroit[580].
+
+ Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.--Strab. l. XII, p. 567.
+
+Son départ laissa Comontor maître de presque toute la Thrace; ce chef
+s'établit au pied du mont Hémus, dans la ville de Thyle dont il fit le
+siège de son royaume. Pour se soustraire à ses brigandages, les villes
+indépendantes continuèrent à lui payer tribut comme à Léonor et à Luther;
+Byzance même, malgré la convention qui devait la garantir contre les
+attaques des Gaulois, fut imposée à une rançon plus forte
+qu'auparavant[581]. Cette rançon annuelle s'éleva successivement de trois
+ou quatre mille pièces d'or[582] à cinq mille, à dix mille, et enfin, sous
+les successeurs de Comontor, à l'énorme somme de quatre-vingt talens[583].
+Les Gaulois tyrannisèrent ainsi la Thrace pendant plus d'un siècle; ils
+furent enfin exterminés par un soulèvement général de la population.
+
+ Note 581: Polyb. l. IV, p. 313.
+
+ Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20.
+
+ Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.--440,000 francs.
+
+Aussitôt que Léonor fut débarqué en Asie, il se réconcilia avec Luther, et
+le fit entrer, comme lui, à la solde de Nicomède[584]: leurs bandes réunies
+eurent bientôt mis la fortune du côté de ce prétendant. Zibæas vaincu
+s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre
+compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les républiques du
+Bosphore; de part et d'autre, il échoua, et c'est aux services des Gaulois
+que les historiens attribuent le salut de Chalcédoine et des autres petits
+états démocratiques. «L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils,
+fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois
+successeurs d'Alexandre s'épuisaient en efforts pour anéantir le peu qu'il
+restait d'états libres, les Gaulois s'en montrèrent les protecteurs; ils
+repoussèrent les rois, et raffermirent les intérêts démocratiques[585].»
+Cet événement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point
+se trop hâter d'en faire honneur aux affections ou au discernement
+politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considérations morales
+n'y tenaient aucune place. Car Nicomède, à quelque temps de là, s'étant
+brouillé avec les citoyens d'Héraclée, les Gaulois s'emparèrent de cette
+ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi, à condition qu'il
+leur abandonnerait toutes les propriétés transportables[586]. Ce traité de
+brigands eut lieu, et vraisemblablement la population héracléote comptait
+au nombre des biens meubles que les Gaulois s'étaient réservés.
+
+ Note 584: Coëunt deindè in unum rursùs Galli, et auxilia Nicomedi
+ dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 585: Αϋτη τοίνυν τών Γαλατών ή έπί τήν Άσίαν διάβασις, κατ΄
+ άρχάς μέν έπί κακώ τών οίκητόρων προελθεων ένομίσθη· τό δέ τέλος
+ έδειξεν άποκριθέν πρός τό σύμφερον. Τών γάρ Βασιλέων τήν τών πόλεων
+ δημοκρατίαν άφελεϊν σπουδαζόντων, αύτοί μάλλον αύτήν έβεβαίουν,
+ άντικαθιστάμενοι τοίς έπιτιθεμένοις. Memnon. ap. Photium. c. 20.
+
+ Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20.
+
+Tant de grands services méritaient une grande récompense; le roi bithynien
+concéda aux Gaulois des terres considérables sur la frontière méridionale
+de ses états[587]. Sa générosité pourtant n'était pas tout-à-fait exempte
+de calcul; il espérait, par là, donner à son royaume une population forte
+et belliqueuse, du côté où il était le plus vulnérable, et élever en
+quelque sorte une barrière qui le garantirait des attaques de ses voisins
+de Pergame, de Syrie et d'Égypte. Mais Nicomède n'avait pas bien réfléchi
+au caractère de ses nouveaux colons, en les plaçant si près des riches
+campagnes arrosées par le Méandre et l'Hermus, si près de ces villes de
+l'Éolide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, où le génie
+des Hellènes se mariait à toute la délicatesse de l'Asie. Aussi, à peine
+furent-ils arrivés dans leurs concessions qu'ils commencèrent à piller, et
+bientôt à envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes
+gauloises n'était plus la même alors qu'à l'époque de leur passage en
+Bithynie; Léonor et Luther étaient morts, ou avaient été dépouillés du
+commandement; et leurs armées, fondues ensemble et augmentées de renforts
+tirés de la Thrace, s'étaient formées en trois hordes sous les noms de
+Tectosages, Tolistoboïes et Trocmes[588]. Pour éviter tout conflit et tout
+sujet de querelle dans la conquête qu'elles méditaient, ces trois hordes,
+avant de quitter la frontière bithynienne, distribuèrent l'Asie mineure en
+trois lots qu'elles se partagèrent à l'amiable[589]; les Trocmes eurent
+l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboïes l'Éolide et l'Ionie, et la
+contrée méditerranée, qui s'étendait à l'occident du mont Taurus, entre la
+Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590].
+Tous alors se mirent en mouvement, et la conquête fut bientôt achevée. Une
+horde gauloise établit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne
+Troie[591]; et les chariots amenés de Tolosa «stationnèrent dans les
+plaines qu'arrose le Caystre[592].»
+
+ Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2.
+
+ Note 588: _Trocmi_ (Tit. Liv. passim.--Strab. l. XII); _Trogmi_
+ (Memn. ap. Phot. c. 20); _Trogmeni_ (Steph. Byzant.). Au rapport de
+ Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du chef
+ qui la commandait.
+
+ Note 589: Cùm très essent gentes, in tres partes diviserunt.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii Æolida atque
+ Ioniam, Tectosagi mediterranea Asæ sortiti sunt, et stipendium totâ
+ cis Taurum Asiâ exigebant. Idem, ibid.
+
+ Note 591: Είς τήν πόλιν Ίλιον... Strabon. l. XIII, p. 591.
+
+ Note 592: ...έν λειμώνι Καϋστρίώ έσταν άμαξαι. Callimach. Hymn. ad
+ Dian. v. 257.
+
+L'histoire ne nous a pas laissé la narration détaillée de cette conquête;
+mais que l'imagination se représente, d'un côté la force et le courage
+physiques à l'un des plus bas degrés de la civilisation, de l'autre ce que
+la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffiné, alors elle
+pourra se créer le tableau des calamités qui débordèrent sur l'Asie
+mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme
+un troupeau de moutons, et courait se réfugier dans les cavernes du mont
+Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient à la seule nouvelle de l'approche
+des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prévinrent ainsi par une mort
+volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un poète, sans
+doute Milésien comme elles, a consacré quelques vers à la mémoire de ces
+touchantes victimes; ces vers sont placés dans leur bouche; elles-mêmes
+s'adressent à leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse
+de n'avoir point su les protéger:
+
+«O Milet! ô chère patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux
+outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes.
+C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a précipitées
+dans cet abîme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie
+qu'il nous préparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'époux,
+ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouvé un protecteur[593].»
+
+ Note 593:
+
+ Ώχόμεθ΄, ώ Μίλητε, φίλη πατρί, τών άθεμίστων
+ Τήν άνομον Γαλατών, ϋβριν άναινομέναι,
+ Παρθενικαί τρισσαί πολιήτιδες, άς ό βιαστός
+ Κελτών είς ταύτην μοϊραν έτρεψεν Άρης΄
+ Ού γάρ έμείναμεν αίμα τό δυσσεβές, ούδ΄ ύμεναίου
+ Νύμφιον, άλλ΄ άϊδην κηδεμόν΄ εύράμεθα.
+
+ Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.
+
+Il ne faut entendre ici par le mot de conquête ni l'expropriation des
+habitans, ni même une occupation du sol tant soit peu régulière. Chaque
+horde restait retranchée une partie de l'année, soit dans son camp de
+chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa
+tournée par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prête à se porter
+sur le point où quelque résistance se serait montrée. Les villes lui
+payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais à cela se bornait
+l'action des conquérans; ils ne s'immisçaient en rien dans le gouvernement
+intérieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus;
+les conseils démocratiques des villes d'Ionie purent se réunir en toute
+liberté comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas
+attendre et que la horde fût entretenue grassement. Cette vie abondante et
+commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs
+gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et
+beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de
+ses successeurs avaient infesté l'Asie. Cette hypothèse peut seule rendre
+compte des forces considérables dont les hordes se trouvèrent tout à coup
+disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire
+jusqu'au roi de Syrie lui-même[594].
+
+ Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam magnâ
+ sobole auctâ, ut Syriæ quoque reges stipendium dare non abnuerint.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+
+ANNEE 277 avant J.-C.
+
+Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord à leur payer
+tribut, du moins ne s'y résigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que
+partirent les premiers coups. Il vint attaquer à l'improviste, au nord de
+la chaîne du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt
+mille cavaliers, une infanterie proportionnée, et deux cent quarante chars
+armés de faux à deux et à quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux
+mains, les troupes syriennes furent tellement effrayées du nombre et de la
+bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait déjà de faire retraite,
+lorsqu'un de ses généraux, Théodotas le Rhodien, se porta garant de la
+victoire. Il se trouvait dans l'armée syrienne seize éléphans dressés à
+combattre, et Théodotas espérait s'en servir de manière à troubler les
+Gaulois, encore peu familiarisés avec l'aspect de ces animaux. Antiochus,
+persuadé, lui laissa la direction de la bataille[595].
+
+ Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. Fº 1615.
+
+L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de
+profondeur, dont le premier rang était revêtu de cuirasses d'airain[596],
+et composé ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois armés et
+disciplinés à la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangèrent
+au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur côté,
+placèrent quatre éléphans à chacune de leurs ailes, et les huit autres au
+centre. L'engagement commença par les ailes; les huit éléphans, suivis de
+la cavalerie syrienne, marchèrent au-devant de la cavalerie tectosage;
+mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se débanda. Pour l'appuyer,
+l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui
+s'avancèrent avec impétuosité entre les deux lignes de bataille; mais, à ce
+moment, les huit éléphans du centre, animés par l'aiguillon et par le son
+des instrumens guerriers, s'élancent en poussant des cris sauvages, et en
+agitant leurs trompes et leurs défenses[597]. Les chevaux qui traînaient
+les chars, effrayés, s'arrêtent court; les uns se cabrent, et culbutent
+pêle-mêle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se précipitent
+au galop dans les rangs même de leur infanterie. L'armée d'Antiochus n'eut
+pas de peine à achever la victoire[598]. Rompue de tous côtés, la horde des
+Tectosages se retira, laissant la terre jonchée de ses morts; mais, sans
+lui donner un instant de relâche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, à
+travers la basse Phrygie, jusque au-delà des monts Adoréens; là, il lui
+permit de s'arrêter, et de prendre un établissement à son choix. Elle
+adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra,
+dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible dès lors pour tenter
+de reconquérir ce que la bataille du Taurus lui avait enlevé, elle se
+renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans
+celles de la Phrygie supérieure. Quant à Antiochus, sa victoire fut
+accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la
+reconnaissance publique lui décerna le titre de _Sauveur_, que l'histoire a
+ajouté à son nom[599].
+
+ Note 596: Έπί μετώπου μέν προασπίζοντας τούς χαλκοθώρακας αύτών, ές
+ βάθος δέ έπί τεττάρων καί εϊκοσι τεταγμένους όπλίτας... Lucian. Zeux.
+ sive Antioch. p. 334.
+
+ Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.
+
+ Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.
+
+ Note 599: Antiochus Soter.--Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.
+
+
+ANNEES 277 à 243 avant J.-C.
+
+Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les
+peuples de l'Orient, arrêtèrent ce mouvement de réaction; et les hordes
+trocme et tolistoboïenne continuèrent à opprimer, sans résistance, toute la
+contrée maritime. Il arriva même que ces guerres accrurent considérablement
+leur importance et leur force. Recherchés par les parties belligérantes,
+tantôt comme alliés, tantôt comme mercenaires, les Gaulois firent venir
+d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des
+bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un
+historien, ils se répandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils
+devinrent la milice nécessaire de tous les états de l'Orient, belliqueux ou
+pacifiques, monarchiques ou républicains. L'Égypte, la Syrie, la Cappadoce,
+le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps à leur solde; ils trouvèrent
+surtout un emploi lucratif de leur épée chez les petites démocraties
+commerçantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules à leur
+défense, étaient assez riches pour la bien payer. Durant une longue période
+de temps, il ne se passa guère dans toute l'Asie d'événement tant soit peu
+remarquable où les Gaulois n'eussent quelque part. «Tels étaient, dit
+l'historien cité plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant
+de leurs armes, que nul roi sur le trône ne s'y croyait en sûreté, et que
+nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des
+Gaulois[601].»
+
+ Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implêrunt.
+ Justin. l. XXV, c. 2.
+
+ Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla
+ bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta
+ felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam
+ recuperare se posse, sine gallicâ virtute, arbitrarentur.
+ Justin. l. XXV, c. 2.
+
+L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de
+bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques; et, plus
+d'une fois, on les vit fomenter des soulèvemens, rançonner des provinces,
+assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre
+mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de
+l'absence du roi Ptolémée-Philadelphe, occupé à combattre une insurrection
+à l'autre bout de son royaume, complotèrent de piller le trésor royal, et
+de s'emparer de la basse Égypte[602]. Le temps leur manqua pour exécuter ce
+projet, mais Ptolémée en eut vent: n'osant pas les punir à main armée, il
+les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une des îles du Nil, où il
+les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zéïlas, fils de Nicomède,
+soupçonnant, de la part des Gaulois à sa solde, quelque machination
+pareille, résolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas
+où il les invita. Mais ceux-ci, avertis à temps, le prévinrent en
+l'égorgeant à sa table même[603].
+
+ Note 602: Ήβουλήθησαν καί τοΰ Πτολεμαίου διαρπάσαι τά χρήματα...
+ Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.--Κατασχεϊν Αϊγυπτον.
+ Pausan. in Attic. p. 12.
+
+ Note 603: Athenæ. l. II, c. 17.
+
+Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers
+d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en réalité aussi
+prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des
+successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y étaient en quelque
+sorte habitués. Les gardes macédoniennes entretenues long-temps par les
+Ptolémées, les Séleucus, les Antigones, les Eumènes, n'avaient guère été
+plus fidèles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les
+Gaulois profitèrent des traditions déjà établies, avec d'autant moins de
+scrupule que, s'ils n'étaient pas les compatriotes des sujets, ils
+n'étaient pas non plus ceux des rois.
+
+
+ANNEE 243 avant J.-C.
+
+De toutes ces révoltes, la plus fameuse fut celle qui éclata dans le camp
+du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnommé l'_Épervier_[604], à
+cause de sa rapacité et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait à
+Séleucus, son frère aîné, le royaume de Syrie, et il avait enrôlé dans ses
+troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboïes. Les deux frères en
+vinrent aux mains, près du Taurus, dans une bataille terrible où Séleucus
+fut défait, où l'on crut même qu'il avait péri. Ce bruit fut démenti plus
+tard; mais il inspira aux Tolistoboïes l'idée de tuer Antiochus et
+d'envahir la Syrie; ils espéraient sinon la subjuguer, du moins la ravager
+plus librement, à la faveur du trouble que ferait naître l'extinction
+subite et entière de la dynastie des Séleucides[605]. Ils s'emparèrent donc
+d'Antiochus, qui ne parvint à conserver sa vie qu'en leur abandonnant son
+trésor. «Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachète des
+mains des brigands, à prix d'or[606].» Il fit plus; n'osant pas les
+renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel était,
+devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui
+faisaient trembler tant de millions d'ames!
+
+ Note 604: Antiochus Hierax.
+
+ Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prælio occidisse, in ipsum
+ Antiochum arma vertêre, liberiùs depopulaturi Asiam, si omnem stirpem
+ regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2.
+
+ Note 606: Velut à prædonibus, auro se redemit.
+ Justin. l. XXVII, c. 2.
+
+ Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid.
+
+Mais, tandis que cette rébellion occupait tous les esprits dans le camp
+d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur
+eux à l'improviste: c'était Eumène, chef du petit état de Pergame. Comme
+souverain d'un territoire situé dans l'Éolide, Eumène payait tribut aux
+Tolistoboïes; et son plus ardent désir était de secouer cette sujétion
+humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des
+Séleucides, qui faisaient revivre de vieilles prétentions sur l'état de
+Pergame. La querelle d'Antiochus et de Séleucus, ainsi que l'éloignement
+d'une partie de la horde tolistoboïe, favorisaient ses plans secrets; il
+avait rassemblé une armée en toute hâte; et, s'approchant du théâtre de la
+guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinément sur le
+vainqueur quel qu'il fût. Il arriva dans le moment où le camp syrien,
+encore troublé des scènes de révolte, n'était rien moins que préparé à
+soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus
+prirent la fuite chacun de leur côté[608]. Cette victoire exalta la
+confiance d'Eumène, qui travailla dès lors à réunir dans une ligue commune
+contre les Gaulois, toutes les cités de la Troade, de l'Éolide et de
+l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il
+légua l'accomplissement à Attale, son cousin et son successeur.
+
+ Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.--Front. Stratag. l. I, c. 11.
+
+
+ANNEE 241 avant J.-C.
+
+Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut
+qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être
+préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise
+marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les
+soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un
+prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la
+rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un
+sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les
+dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit
+le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie
+une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie
+_victoire_[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles,
+et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse
+tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les
+troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha
+au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie
+pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent
+chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être
+défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons
+à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par
+toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de
+proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux
+Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la
+rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les
+Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et
+choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant
+aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux
+frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de
+leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion.
+La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les
+Grecs _Galatie_[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois.
+
+ Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien,
+ l'inscription tracée par Attale était _victoire du roi_, βασιλέως,
+ νίκη; mais Attale ne portait pas encore le titre de roi; il ne le
+ prit qu'après la bataille.
+
+ Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII,
+ c. 16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624.
+ --Pausan. Attic. p. 13.
+
+ Note 612: _Taobh_, place, quartier, séjour, en langue gallique;
+ (Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, étendu, en langue
+ cambrienne. (Owen's dict.)
+
+ Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; Gallo-Græcia;
+ Helleno-Galatia.
+
+Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de
+conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour
+lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène,
+mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois
+races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte,
+celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et
+religieuses porteront la triple empreinte des mœurs gauloises, grecques et
+phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer
+dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle
+dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les
+derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa
+domination au-delà des mers.
+
+Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et
+inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme
+universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même
+courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le
+titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit
+le titre de _roi_, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé
+porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la
+Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un
+vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en
+même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en
+envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional
+de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un
+témoin oculaire[617].
+
+ Note 614: Pausan. l. X, p. 636.
+
+ Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21.
+ --Strab. l. XIII, p. 624.
+
+ Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.
+
+ Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les
+sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils périssent à
+Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la solde de
+Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux Romains
+et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et font
+révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
+Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
+tué par un Gaulois.
+
+
+274--220.
+
+
+ANNEE 274 avant J.-C.
+
+Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des états grecs en
+Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'Épire, avait suscitée
+dans la Grèce européenne, fournissait à leurs frères des bords du Danube et
+de l'Illyrie de fréquentes occasions d'employer leur activité.
+
+Pyrrhus, souverain de l'Épire, petit état grec situé sur la frontière
+illyrienne, à l'occident de la Thessalie et de la Macédoine, aimait la
+guerre pour elle-même. Aventurier infatigable, entouré d'aventuriers qu'il
+attirait à lui de toutes parts, mais que la pauvreté de ses finances ne lui
+permettait pas de payer généreusement, il se trouvait dans la nécessité de
+guerroyer sans relâche pour entretenir une armée. Après avoir mis une
+première fois la Grèce en combustion, il était passé en Italie, d'où il
+était retourné en Grèce, toujours aussi incertain, aussi immodéré dans ses
+projets, toujours aussi peu avancé de ses batailles. Nul chef ne convenait
+mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports;
+aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du
+Danube vinrent s'enrôler dans ses armées[618]; lui, de son côté, les
+traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus périlleux
+dans le combat, et, après la victoire, la garde des plus importantes
+conquêtes.
+
+ Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400.
+
+Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macédoine, Antigone,
+surnommé Gonatas[619]; il entreprit de le détrôner, et vint le combattre au
+cœur de ses états. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois à opposer aux
+Gaulois de son rival; eux seuls retardèrent sa défaite, et tandis que les
+troupes macédoniennes fuyaient ou passaient aux Épirotes, ils se firent
+tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le
+nord de la Grèce, la circonstance qu'elle avait été remportée sur des
+Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. «Pour se faire gloire
+et honneur, dit son biographe, il voulut que les dépouilles choisies de ces
+braves fussent ramassées et suspendues aux murs du temple de Minerve
+Itonide, avec une inscription en vers» dont voici le sens:
+«A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacré ces boucliers des fiers
+Gaulois, après avoir détruit l'armée entière d'Antigone. Qui s'étonnerait
+de ces exploits? Les Éacides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent
+jadis, les plus vaillans des hommes.[621]»
+
+ Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV.
+
+ Note 620: Τούτων οί μέν πλεϊστοι κατεκόπησαν. Plut. in Pyrrho. p. 400.
+
+ Note 621:
+
+ Τούς θυρεούς ό Μολοσσός Ίτωνίδι δώρον Άθάνα
+ Πύρρος άπό θρασέων έκρέμασεν Γαλατάν,
+ Πάντα τόν Άντιγόνου καθελών στρατόν ού μέγα θαΰμα
+ Αίχμηταί καί νΰν καί πάρος Αίακίδαι.
+
+ Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de
+ Minerve-Itonide était situé dans la Thessalie, entre Phéras et
+ Larisse.
+
+Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la
+Macédoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: Égées,
+ancienne capitale du royaume, et lieu de sépulture de ses rois, reçut une
+division gauloise. C'était un antique usage, que les monarques macédoniens
+fussent ensevelis dans de riches étoffes, et des objets d'un grand prix
+étaient déposés près d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage,
+les Gaulois violèrent ces sépultures, et, après les avoir dépouillées, ils
+jetèrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans
+les annales de la Grèce, excita une indignation générale; amis et ennemis
+de Pyrrhus, tous réclamèrent avec chaleur un sévère châtiment pour les
+coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires
+qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il
+craignît de mécontenter ses auxiliaires par des recherches qui le
+mettraient dans la nécessité d'en punir un grand nombre. Cette indifférence
+passa pour complicité, aux yeux des Hellènes, et jeta sur le roi épirote
+une défaveur marquée[623].
+
+ Note 622: Οί Γαλάται, γένος άπληστότατον χρημάτων όντες, έπέθεντο τών
+ βασιλέων αύτόθι κεκηδευμένων τούς τάφους όρύττειν, καί τά μέν χρήματα
+ διήρπασαν, τά δέ όστά πρός ϋβριν διέρριψαν. Plutarch. in Pyrrho.
+ p. 400.--Diodor Sicul. excerpt. à Valesio ed. p. 266.
+
+ Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt. l. c.
+
+
+ANNEE 273 avant J.-C.
+
+Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de
+nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens,
+Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le
+restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux
+mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il
+passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant
+Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une
+seule nuit pour préparer leur défense[624].
+
+ Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24.
+
+La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement
+au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des
+chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans.
+Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre;
+leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches
+et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les
+hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La
+vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit,
+comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer;
+mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625],
+s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la
+rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il
+paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et
+commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le
+fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens
+accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même,
+repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626].
+Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu
+plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de
+toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit
+en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où
+deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi
+Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens.
+
+ Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.
+
+ Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.
+
+Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans
+une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des
+Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de
+la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur
+tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que
+Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de
+nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses
+partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller
+l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait
+lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son
+cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui
+répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et,
+faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à
+travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On
+sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du
+lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce
+roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles
+Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et
+saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.
+
+ Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3.
+
+ Note 628: Μετ΄ άλαλαγμοΰ καί βοής. Plutarch. in Pyrrho. p. 404.
+
+ Note 629: Ώς οί Γαλάται τοϊς περί αύτόν άντηλάλαξαν, ούκ ίταμόν, ούδέ
+ θαρραλέον εϊκασε, ταραττομένων δέ εΐναι τήν φωνήν, καί πονούντων.
+ Idem, ibid.
+
+
+ANNEE 271 avant J.-C.
+
+Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables
+querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les
+guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé,
+de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là
+méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de
+leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait
+dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à
+l'heure; se voyant cernés par une manœuvre des troupes macédoniennes, ils
+consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils
+allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils
+égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main
+sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier
+après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630].
+
+ Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ
+ hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium
+ prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et
+ liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.
+
+
+ANNEES: 264 à 241 avant J.-C.
+
+Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux
+aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et
+abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la
+Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens
+commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne,
+les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la
+république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de
+s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et
+prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si
+fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur
+des intérêts débattus.
+
+Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre
+avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son
+service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes
+actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en
+Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier
+théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus
+importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois
+commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers
+africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait
+mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les
+places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent
+leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en
+donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais
+sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les
+communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou
+les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de
+leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les
+murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633],
+trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et,
+sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les
+combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il
+fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les
+ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit
+secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il
+les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non
+loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée,
+et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils
+sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur
+dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il
+les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué
+des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville
+d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop
+séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé
+par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin
+d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges
+simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à
+peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils
+furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636].
+
+ Note 631: En phénicien _Karthe hadath_, ville neuve.
+
+ Note 632: Polyb. l. I, p. 44.
+
+ Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.
+
+ Note 634: Όντες τότε πλείους τών τρισχιλίων.Polyb. l. II, p. 95.
+ --Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
+
+ Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr.
+
+ Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit, qui
+ tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte proximâ
+ Gallorum quatuor millia, quæ prædatum forent missa, posse excipi....
+ ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
+ --Diodor. Sic. p. 875.
+
+Cependant, le mécontentement croissant avec la misère et les traitemens
+rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent à déserter de
+toutes parts, et il ne s'écoulait pas de jour que quelque détachement ne
+passât au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et
+les incorporaient à leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers
+étrangers admis dans les armées romaines en qualité de stipendiés[638]. Il
+n'est pas de moyens que les généraux carthaginois ne missent en œuvre pour
+réprimer ces désertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la
+croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de
+complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaçait Hannon au gouvernement
+de la Sicile, s'avisa d'un stratagème qui, pour quelque temps du moins, en
+suspendit le cours. Il s'était attaché depuis plusieurs années, par ses
+largesses et sa bienveillance particulière, un corps de Gaulois qui lui
+avaient donné des preuves multipliées de dévouement; il leur commanda de se
+présenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu déserter, de
+demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour
+traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs
+dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut exécuté de point en point, et
+cette perfidie rendit les désertions dès-lors plus difficiles, en inspirant
+aux Romains beaucoup de méfiance.
+
+ Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.
+
+ Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.
+
+ Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.
+
+ Note 640: Romanos excipiendorum causâ eorum progressos ceciderunt.
+ Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
+
+Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'île, était située la
+ville d'Éryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de défense.
+Les Romains en avaient entrepris le siège, presque sans probabilité de
+succès. Éryx était alors célèbre par un temple de Vénus, le plus riche de
+tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient
+partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient
+l'œil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas
+aisément à leur but, ils désertèrent une nuit, et passèrent dans le camp
+des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre maîtres de la
+place. Ils y rentrèrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de
+trouble, ils pillèrent de fond en comble le trésor de Vénus Érycine[641].
+Sur un autre point de la Sicile, l'intempérance d'une autre bande gauloise
+fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante éléphans[642].
+
+ Note 641: Ηύτομόλησαν πρός τούς πολεμίους, παρ΄ οΐς πιστευθέντες,
+ πάλιν έσύλησαν τό τής Άφροδίτης τής Έρυκινής ίερόν...
+ Polyb. l. II, p. 95.
+
+ Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.
+
+
+ANNEES 241 à 237 avant J.-C.
+
+On sait que l'évacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix
+accordée par Rome victorieuse à la république de Carthage. Il s'y trouvait
+encore vingt mille étrangers stipendiés, et, sur ce nombre, deux mille
+Gaulois, commandés par un chef nommé Autarite[643]. Le sénat carthaginois
+avait ordonné au gouverneur de Lilybée de licencier les troupes
+mercenaires; mais la caisse était vide, et ces troupes réclamaient à grands
+cris, outre leur solde arriérée depuis long-temps, des gratifications
+extraordinaires, dont la promesse leur avait été prodiguée, dans les jours
+de découragement et de défection. Craignant pour sa vie, le gouverneur
+conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mêmes régler leurs comptes, en
+Afrique, avec le sénat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par
+détachemens, ils allèrent se réunir à Carthage, où ils commirent de si
+grands désordres, qu'on fut bientôt contraint de les en éloigner[644]. Mais
+les finances de la république étaient dans un état de détresse extrême;
+toutes ses ressources avaient été épuisées par les dépenses d'une guerre de
+vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu
+acheter la paix. Bien loin de réaliser les promesses magnifiques de ses
+généraux, le sénat fit proposer aux stipendiés d'abandonner une partie de
+la solde qui leur était due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition
+excita, succédèrent les menaces, et bientôt la révolte; les Gaulois
+saisirent leurs armes, et entraînèrent, par leur exemple, le reste des
+stipendiés[646]. Trois chefs dirigèrent ce mouvement: Spendius, natif de la
+Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nommé Mathos, mais
+surtout le Gaulois Autarite, homme d'une énergie sauvage, puissant par son
+éloquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez
+les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familière[647].
+
+ Note 643: Αύτάριτος τών Γαλατών ήγεμών.. Polyb. l. I, p. 77-79.
+
+ Note 644: Idem, p. 66.
+
+ Note 645: Idem, ibid.
+
+ Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.
+
+ Note 647: Πάλαι γάρ στρατευόμενος ήδει διαλέγεσθαι φοινικιστί.
+ Polyb. l. I, p. 81.
+
+Le premier acte des rebelles fut d'appeler à l'indépendance les villes
+africaines, qui ne portaient qu'à regret le joug de la tyrannique
+aristocratie de Carthage. La déclaration ne fut point vaine; les peuples de
+l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux étrangers de l'argent et
+des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures
+pour subvenir aux frais de la guerre; et bientôt, l'armée étrangère,
+grossie d'un nombre considérable d'Africains, mit le siège devant Carthage.
+La république, réduite à ses seules ressources, mit sur pied tous ses
+citoyens en état de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et
+jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivés, les
+insurgés remportèrent une victoire complète sur l'armée punique. Pendant
+trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la même habileté
+de part et d'autre, un succès égal, mais aussi une égale férocité. Les
+étrangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois
+étaient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pâture aux lions. A
+plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].
+
+ Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.
+
+ Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.
+
+Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à
+profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des
+manœuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses
+subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et
+Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à
+s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à
+leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs
+généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état
+cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se
+rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république,
+leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera
+de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le
+vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les
+négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se
+jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu
+du traité,» ajouta froidement le général[652].
+
+ Note 650: Έπεί δέ κατεχρήσαντο μέν άσεβώς τούς αίχμαλώτους, τροφή
+ ούτοις χρώμενοι, κατεχρήσαντο, καί τά δουλικά σωμάτων.......
+ Polyb. l. I, p. 85.
+
+ Note 651: Έξεϊναι Καρχηδονίοις έκλέξασθαι τών πολεμίων οϋς άν αύτοί
+ βούλωνται δέκα, τούς δέ λοιπούς άφιέναι μετά χιτώνος. Idem, p. 86.
+
+ Note 652: Εύθέως Κμίλκας έφη· τούς παρόντας έκλέγεσθαι, κατά τάς
+ όμολογίας. Idem, ibid.
+
+Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires,
+et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans
+un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrein
+rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses
+éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul,
+quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent
+ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653].
+
+ Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.
+
+Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à
+Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et
+fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des
+croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent
+ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les
+sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques
+jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent
+jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la
+croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés
+allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec
+Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu
+des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les
+solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654].
+
+ Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.
+
+
+ANNEE 230 avant J.-C.
+
+Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique,
+avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux
+déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre
+fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la
+côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en
+mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents
+d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic,
+une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les
+Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du
+continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y
+procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois
+de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La
+trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en
+force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la
+main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656].
+
+ Note 655: Διό καί σαφώς έπεγνωκότες Ρ΄ωμαίοι τήν άσέβειαν αστών, άμα
+ τψ διαλύσασθαι τόν πρός Καρχηδονίους πόλεμον, ούδέν ποιήσαντο
+ προυργιαίτερον, τοϋ παροπλίσαντας αύτούς έμβαλεϊν εἰς πλοϊα, καί τής
+ Ίταλίας πάσης έξορίστους καταστήσαι. Polyb. l. II, p. 95.
+
+ Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.
+
+
+ANNEE 220 avant J.-C.
+
+Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois révoltés,
+était passé d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois.
+La peuplade gallique des Celtici, établie, comme nous l'avons dit plus
+haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'île ibérique, entre la
+Guadiana et le grand Océan, pendant tout le cours de la guerre punique,
+n'avait cessé de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut
+envoyé pour la châtier, et conquérir à sa république la partie occidentale
+de l'Espagne, qui était encore indépendante ou mal soumise. A la tête des
+Celtici, combattaient deux frères d'une grande intrépidité, et dont l'un,
+nommé Istolat ou Istolatius, avait étonné plus d'une fois les Carthaginois
+par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne
+suffisait pas. Istolat et son frère furent tués dans la première bataille
+qu'ils livrèrent; de toute leur armée, il ne se sauva que trois mille
+hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent à se laisser incorporer
+parmi les mercenaires d'Amilcar[658].
+
+ Note 657: Chap. I, p. 7.
+
+ Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.
+
+Indortès, parent des deux frères, et leur successeur au commandement des
+Celtici, entreprit de venger leur défaite. Il mit sur pied une armée de
+plus de cinquante mille hommes; mais il fut complètement battu. Pour
+s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intérêts de sa
+république, Amilcar accorda la liberté à dix mille prisonniers que la
+victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins généreux à l'égard
+d'Indortès; car, après lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait
+déchirer de verges, à la vue de son armée, il le condamna au supplice de la
+croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades
+galliques ou gallo-ibériennes, qui occupaient la côte occidentale de
+l'Espagne; il trouva la mort dans ces conquêtes[659]. Son gendre Asdrubal,
+qui le remplaça, périt assassiné par un Gaulois, esclave d'un chef
+lusitanien qu'Asdrubal avait mis à mort par trahison. L'esclave gaulois
+s'attacha pendant plusieurs années aux pas du Carthaginois, épiant
+l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le
+temps qu'il offrait un sacrifice pour le succès de ses entreprises. Le
+meurtrier fut saisi et appliqué à la torture; mais, au milieu des plus
+grands tourmens, insensible à la douleur, et heureux d'avoir vengé un homme
+qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].
+
+ Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p. 882-883.--Cornel.
+ Nepos in Hamilcare.
+
+ Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premières
+guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des
+colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les Cénomans trahissent la
+cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum fait prendre les armes
+aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des Alpes.--Un Gaulois et une
+Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés de Rome.--Bataille de
+Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de Télamone où les Gaulois
+sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie,
+et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de
+l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.
+
+
+238--222.
+
+
+ANNEES 238 à 236 avant J.-C.
+
+Quarante-cinq ans[661] s'étaient écoulés depuis l'extermination du peuple
+sénonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait
+frappé les nations cisalpines n'était pas encore effacée. La jeunesse, il
+est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconquérir
+aisément le territoire enlevé à ses pères, et de laver la honte de leurs
+défaites; et les chefs suprêmes, ou rois du peuple boïen, At et Gall[662],
+tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler,
+favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens,
+dont les conseils nationaux étaient composés, et la masse du peuple,
+désapprouvaient les menées des rois boïens et l'ardeur des jeunes gens,
+qu'ils traitaient d'inexpérience et de folie[663]. Après un demi-siècle de
+tranquillité, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui
+paraissait devoir être d'autant plus terrible, que la république romaine,
+depuis les dernières guerres, avait fait d'immenses progrès en puissance.
+At et Gall cherchèrent des secours au dehors; à prix d'argent, ils firent
+descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans
+l'espoir que leur présence donnerait de l'élan aux peuples cisalpins; et, à
+la tête de ces étrangers, ils marchèrent sur Ariminum, celle des colonies
+romaines qui touchait de plus près à leur frontière. Déjà la jeunesse
+boïenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix,
+indignés que ces rois précipitassent la nation, contre sa volonté, dans une
+guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrèrent[665]. Ils
+tombèrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent à regagner
+leurs Alpes en toute hâte; de sorte que la tranquillité était déjà
+rétablie, lorsque l'armée romaine, accourue à la défense d'Ariminum, arriva
+sur la frontière boïenne[666].
+
+ Note 661: Polyb. l. II, p. 109.
+
+ Note 662: Atès et Galatus, Άτης καί Γάλατος, dans Polybe, l. II,
+ p. 109. _At_ ou _Atta_, père: Galatos ou Galatus est l'altération
+ grecque de _Gall_.
+
+ Note 663: Νέοι, θυμοΰ άλογίστου πλήρεις, άπειροι... Polyb. l. c.
+
+ Note 664: Ήρξαντο... έπισπάσθαι τούς έκ τών Άλπεων Γαλάτας.
+ Polyb. l. II, p. 109.
+
+ Note 665: Άνεϊλον μέν, τούς ίδίους βασιλεϊς Άτην καί Γάλατον.
+ Idem, ibid.
+
+ Note 666: Polyb. l. c.
+
+Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à
+tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre
+des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un
+historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au
+mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives
+du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le
+comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire
+sénonais.
+
+ Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.
+
+
+ANNEE 232 avant J.-C.
+
+Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait
+encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient
+Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la
+première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis
+cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient
+l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure
+partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention
+des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui
+restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition,
+par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt
+pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions
+nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre.
+L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en
+dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction.
+
+ Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de
+ l'an 268.
+
+ Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411.
+
+Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était
+incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient
+jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les
+Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal
+marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la
+Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption
+et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent
+distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale,
+avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la
+secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent
+trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils
+les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils,
+et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces
+traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule,
+l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane.
+
+ Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.
+
+ Note 671: Οί Κενομάνοι, διαπεσβευσαμένων Ρ΄ωμαίων, τούτοις εϊλοντο
+ συμμαχεϊν. Polyb. l. II, p. 111.
+
+Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes
+poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de
+l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération
+boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus
+pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la
+Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière
+d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à
+former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et
+défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire
+partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures,
+épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et
+les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces
+mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années
+auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des
+ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et
+septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie
+appliquaient la dénomination collective de _Gaisda_[674], d'où les Romains
+avaient fait _Gæsatæ_. Voici quelles étaient la signification et l'origine
+de ce surnom.
+
+ Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3.
+ --Paul. Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII.
+
+ Note 673: Πρός τούς κατά τάς Άλπεις καί τόν Ρ΄οδανόν ποταμόν
+ κατοικοΰντας... Γαισάτας. Polyb. l. II, p. 109.
+
+ Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore aujourd'hui,
+ armé. Armstrong's dict.
+
+Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois siècles, avaient adopté
+successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionné leurs
+armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs
+voisins des vallées des Alpes n'avaient rien changé aux usages antiques de
+leurs pères. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe,
+et à un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvétien ne connaissait
+pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait
+d'ailleurs avec une grande habileté; cette circonstance avait fait donner,
+par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de
+_gaisda_, c'est-à-dire, armées du gais. Plus tard, par extension et par
+abus, ce mot s'employa pour désigner une troupe soldée, d'au-delà des
+Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'était l'acception
+qu'il portait du temps de Polybe, et _Gésate_ ne signifiait plus dès lors
+qu'un soldat stipendiaire[675].
+
+ Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed
+ mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La ressemblance
+ du mot _Gæsatæ_ avec le mot grec ou plutôt persan, _Gaza_, qui veut
+ dire _trésor_, _richesses_, donna lieu chez les Grecs à une
+ étymologie absurde; ils transformèrent _Gæsatæ_ en _Gazitæ_ et
+ _Gazetæ_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui porte ou
+ emporte l'or, stipendiés, mercenaires. V. Étienne de Byzance et
+ Polybe lui-même répété par Plutarque.
+
+
+ANNEES 231 à 228 avant J.-C.
+
+Nous ignorons auxquelles des tribus, armées du gais, les députés cisalpins
+s'adressèrent; mais rien ne fut épargné pour aiguillonner des hommes
+sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anéroëste,
+reçurent des présens considérables en argent, et de grandes promesses pour
+l'avenir. Les ambassadeurs étaient chargés de rappeler aux Gésates, que
+jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assisté les Sénons au
+sac et à l'incendie de Rome, et occupé sept mois entiers cette ville
+fameuse, jusqu'à ce que les Romains offrissent de la racheter à prix d'or;
+qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bénévolement, de leur plein
+gré, et étaient rentrés dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et
+chargés de butin[677]. «L'expédition qu'ils venaient proposer serait,
+ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile,
+puisque la presque totalité des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre
+part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens désastres, avait
+amassé des richesses prodigieuses.» L'éloquence des ambassadeurs eut tout
+succès; Anéroëste et Concolitan se mirent en marche; et «jamais, dit
+Polybe, armée plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les
+Alpes[678].»
+
+ Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forêts. Κογκολιτάνος
+ καί Άνηροέστης. Polyb. l. c.
+
+ Note 677: Τέλος έθελοντί καί μετά χάριτος παραδόντες τήν πόλιν,
+ άθραυστοι καί άσινεϊς έχοντες τήν ώφέλειαν, είς τήν οίκείαν
+ έπανήλθον. Polyb. l. II, p. 110.
+
+ Note 678: Idem. loc. cit.
+
+Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans,
+Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent
+à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait
+déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se
+réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption,
+durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les
+confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante
+mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant
+pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps,
+le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et
+celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681].
+
+ Note 679: Polyb. l. II, p. 111.
+
+ Note 680: Διό καί μέρος τι τής δυνάμεως καταλιπεϊν ήναγκάσθησαν οί
+ βασιλεϊς τών Κελτών, φυλακής χάριν τής χώρας. Idem, ibid.
+
+ Note 681: Ce nom paraît signifier _le grand Breton_. _Mor_, en langue
+ gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_.
+
+A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi
+des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat
+fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans
+l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au
+roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient
+réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent
+feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une
+prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient
+possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres
+sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le
+malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques
+Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce
+moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit
+politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une
+fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville,
+au milieu du marché aux bœufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe,
+avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un
+homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre
+fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes
+assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils
+instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année,
+dans le mois de novembre[683].
+
+ Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum.
+ Tit. Liv. l. XXII, c. 57.
+
+ Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.--Idem. Quæstion, roman.
+ p. 283.--Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
+ --Zonar. l. VIII.
+
+
+ANNEE 226 avant J.-C.
+
+Cependant des levées en masse s'organisaient dans tout le centre et le midi
+de la presqu'île, car les peuples italiens croyaient tous leur existence en
+péril. De toutes parts, on amenait à Rome, comme dans le boulevard commun
+de l'Italie, des vivres et des armes, et «l'on ne se souvenait pas, dit un
+historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].» La république fut bientôt en mesure
+de mettre sur pied sept cent soixante-dix mille soldats. Une partie fut
+cantonnée dans les provinces du centre; cinquante mille hommes, sous la
+conduite d'un préteur, furent envoyés en Étrurie pour garder les passages
+de l'Apennin; le consul Æmilius Pappus partit, avec une armée consulaire,
+pour défendre la frontière du Rubicon; le second consul, Atilius Régulus,
+qui se rendait d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles,
+devait ensuite débarquer en Étrurie, et rejoindre l'armée de l'Apennin;
+enfin, vingt mille Cénomans et Vénètes avaient l'ordre de se porter dans
+l'ancien pays sénonais, pour renforcer les légions d'Æmilius et inquiéter
+la frontière boïenne[685]. Sans être effrayée de ces dispositions, l'armée
+gauloise traversa l'Apennin, par des défilés qu'on avait négligé de garder,
+et descendit inopinément dans l'Étrurie.
+
+ Note 684: Σίτου δέ καί βελών καί τής άλλης έπιτηδειότητος πρός
+ πόλεμον τηλικαύτην έποιήσαντο παρασκευήν, ήλίκην ούδείς πω μνημονεύει
+ πρότερον. Polyb. l. II, p. 111.
+
+ Note 685: Τούτους δ' έταξαν έπί τών όρων τής Γαλατίας, ώς άν
+ έμβαλόντες είς τήν τών Βοιών χώραν, άντιπερισπῶσι τούς έξεληλυθότας.
+ Polyb. l. II, p. 112.--Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.--Tit. Liv. epit.
+ XX.--Plutarch. in Marcello, p. 299.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
+
+
+ANNEE 225 avant J.-C.
+
+En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'armée gauloise,
+Concolitan, Anéroëste et Britomar, jurèrent solennellement, à la tête de
+leurs troupes, et firent jurer à leurs soldats, «qu'ils ne détacheraient
+pas leurs baudriers, avant d'être montés au Capitole»; et ils prirent à
+grandes journées la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercèrent sur
+leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des
+maisons; ils traînaient après eux les troupeaux, et la population garottée,
+qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrêtait, parce que
+l'armée romaine d'Étrurie les attendait encore aux passages septentrionaux
+de l'Apennin, quand déjà ils avaient pénétré au cœur de la province. Ils
+n'étaient plus qu'à trois journées de Rome, lorsqu'ils apprirent que le
+préteur, averti enfin, les suivait à marche forcée. Craignant de se laisser
+enfermer entre cette armée et la ville, ils firent volte-face, et
+s'avancèrent à leur tour au-devant du préteur. L'ayant rencontré entre
+Arrétium et Fésules, vers le coucher du soleil, ils campèrent, séparés de
+lui seulement par un intervalle étroit. Dès que la nuit fut venue, ils
+allumèrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout-à-coup ils se
+retirèrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et
+transportèrent leur camp près de Fésules, ordonnant à la cavalerie de
+rester en présence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger
+alors aussi vers Fésules en se faisant poursuivre par les Romains. Le
+stratagème eut un plein succès. Au lever du soleil, les Romains,
+n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attribuèrent sa retraite à la
+peur, et attaquèrent la cavalerie qui se mit à fuir, en les attirant du
+côté de Fésules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux à
+l'improviste. La confiance et le nombre étaient pour les Gaulois; ils
+accablèrent l'armée romaine, et lui tuèrent six mille hommes. Le reste
+s'étant rallié et retranché sur une hauteur voisine, les Gaulois songèrent
+d'abord à l'y forcer; mais comme eux-mêmes étaient accablés de fatigue, à
+cause de la marche de la nuit, ils se contentèrent de placer en observation
+une partie de leur cavalerie, et allèrent prendre du repos[687].
+
+ Note 686: Non priùs soluturos se baltea, quàm Capitolium
+ ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4.
+
+ Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.--Diodor. Sicul. eclog. 3, l. XXV
+
+Cependant le consul Æmilius, averti des mouvemens des Gaulois, avait passé
+précipitamment l'Apennin; fort à propos, il arriva près de Fésules, dans la
+nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline où les
+légions du préteur s'étaient retranchées. A la vue des feux allumés dans le
+camp du consul, elles devinèrent ce que c'était, et reprirent courage;
+elles parvinrent même à communiquer avec lui, par le moyen d'une forêt qui
+longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait
+mal les avenues. Le consul promit au préteur de le débloquer dès le point
+du jour; il passa la nuit en préparatifs de combat; et le soleil était à
+peine levé qu'il partit à la tête de sa cavalerie, tandis que l'infanterie
+le suivait en bon ordre.
+
+Mais les Gaulois aussi avaient remarqué les feux du consul, et conjecturé
+ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anéroëste leur
+avait remontré «que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient
+pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout
+entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du Pô, y mettre
+ce butin en sûreté, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la
+guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688].» La plupart des chefs
+se rangèrent à cet avis; et, tandis que l'armée d'Æmilius se portait vers
+la colline pour faire sa jonction avec le préteur, par un mouvement
+contraire, l'armée gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de là la
+Ligurie.
+
+ Note 688: Οΐς Άνηροέστης ό βασιλεύς γνώμην είσέφερε λέγων, ότι δεΐ
+ τοσαύτης λείας έγκρατείς γεγονότας (ήν γάρ,ώς έοικε, καί τό τών
+ σωμάτων πλήθος καί θρεμμάτων, έτι δέ τής άποσκευής ής είχον,
+ άμύθητον). Διόπερ έφη μή δεϊν κινδυνεύειν έτι, μηδέ παραβάλλεσθαι
+ τοϊς όλοις.... Polyb. l. II, p. 114.
+
+Après avoir rallié les troupes du préteur, Æmilius poursuivit les Gaulois,
+qu'il atteignit bientôt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux
+et les bagages de tout genre qu'ils traînaient avec eux, embarrassaient
+leur marche. Ils éludèrent avec soin une action décisive, que d'ailleurs le
+consul ne désirait pas très-vivement; il se contenta de les harceler,
+épiant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de
+leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du
+consul les obligeait, les firent dévier de la direction qu'ils s'étaient
+proposée, et les jetèrent fort avant vers le midi de l'Étrurie. Ils
+n'atteignirent guère le littoral, qu'à la hauteur du cap Télamone[689].
+
+ Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115.
+
+Le hasard voulut que, dans ce temps-là même, le second consul, Atilius
+Régulus, après avoir étouffé les troubles de la Sardaigne, vînt débarquer à
+Pise. Informé que les Gaulois avaient passé l'Apennin, il se porta en toute
+hâte du côté de Rome, en longeant la mer d'Étrurie, de manière qu'il
+marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage
+de Télamone que quelques cavaliers, de la tête de l'armée gauloise,
+donnèrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul,
+ils racontèrent le combat de Fésules, leur position actuelle et celle
+d'Æmilius. Régulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda à
+ses tribuns de donner au front de son armée autant d'étendue que le terrein
+pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-même,
+à la tête de sa cavalerie, courut s'emparer d'une éminence qui dominait la
+route. Les Gaulois étaient loin de soupçonner ce qui se passait; à la vue
+des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que
+L. Æmilius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses
+troupes; et ils envoyèrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour
+le débusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits à
+leur tour par un prisonnier romain du véritable état des choses, ils se
+préparèrent à faire face aux deux armées ennemies à la fois. Æmilius avait
+bien ouï parler du débarquement des légions d'Atilius, mais il ignorait
+qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours
+qui lui arrivait que par le combat engagé pour l'occupation du monticule.
+Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses légions
+sur l'arrière-garde gauloise[690].
+
+ Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116.
+
+Enfermés ainsi, sans possibilité de battre en retraite, les Gaulois
+donnèrent à leur ligne un double front. Les Gésates et les Insubres, qui
+composaient l'arrière-garde, firent face au consul Æmilius; les troupes de
+la confédération boïenne et les Tauriskes, à l'autre consul: les chariots
+de guerre furent placés aux deux ailes, et le butin fut porté sur une
+montagne voisine gardée par un fort détachement. Les Insubres et les Boïes
+étaient vêtus seulement de braies ou de saies légères[691]; mais, soit par
+bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gésates mirent bas tout
+vêtement, et se placèrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et
+leur bouclier[692]. Durant ces préparatifs, le combat, commencé sur la
+colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie,
+envoyée de côté et d'autre, était nombreuse, les trois armées pouvaient en
+suivre les mouvemens. Le consul Atilius y périt; et sa tête, séparée du
+tronc, fut portée par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la
+cavalerie romaine ne se découragea point et demeura maîtresse du poste.
+Æmilius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous
+les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en
+échappait frappèrent les Romains de terreur: «Car, dit un historien, outre
+les trompettes, qui y étaient en grand nombre, et faisaient un bruit
+continu, il s'éleva tout à coup un tel concert de hurlemens, que
+non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre même
+et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris. Il y avait
+encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les
+gestes de ces corps énormes et vigoureux qui se montraient aux premiers
+rangs sans autre vêtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne fût
+paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle
+excita d'abord l'étonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidité
+et les aiguillonna à payer de courage pour se rendre maîtres d'un pareil
+butin[694].»
+
+ Note 691: Οί μέν ούν Ίσομβροι καί Βοιοί τάς άναξυρίδας έχοντες καί
+ τούς εύπετεϊς τών σαγών περί αύτούς έξήταζον. Polyb. l. II, p. 116.
+
+ Note 692: Οί δί Γαισάται διά τε τήν φιλοδοξίαν καί τό θάρσος ταΰτ'
+ άπορρίψαντες, γυμνοί μετ' αύτών τώνόὅπλων πρώτοι τής δυνάμεως
+ κατέστησαν. Idem, ibid.
+
+ Note 693: Idem, loc. citat.--Paul Oros. l. IV, c. 13.
+
+ Note 694: Πρός ά βλέποντες οί Ρ΄ωμαῖοι τά μέν έξεπλήττοντο, τά δ' ύπό
+ τής τοΰ λυσιτελοΰς έλπίδος άγόμενοι, διπλασίως παρωξύνοντο πρός τόν
+ κίνδυνον. Polyb. l. II, p. 117.
+
+Les archers des deux armées romaines s'avancèrent d'abord, et firent
+pleuvoir une grêle de traits. Garantis un peu par leurs vêtemens, les
+Cisalpins soutinrent assez bien la décharge; il n'en fut pas de même des
+Gésates, qui étaient nus, et que leur étroit bouclier ne protégeait
+qu'imparfaitement. Les uns, transportés de rage, se précipitaient hors des
+rangs, pour aller saisir corps à corps les archers romains; les autres
+rompaient la seconde ligne, formée par les Insubres, et se mettaient à
+l'abri derrière. Quand les archers se furent retirés, les légions
+arrivèrent au pas de charge; reçues à grands coups de sabre, elles ne
+purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharné,
+quoique les Gésates, criblés de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs
+forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer
+à l'improviste une des ailes ennemies, et décida la victoire; quarante
+mille Gaulois restèrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire
+leur rend cette justice, qu'à égalité d'armes, ils n'eussent point été
+vaincus[695]. En effet leur bouclier leur était presque inutile, et leur
+épée, qui ne frappait que de taille, était de si mauvaise trempe que le
+premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient
+le temps à la redresser avec le pied, les Romains les égorgeaient[696]. Le
+roi Concolitan fut fait prisonnier; Anéroëste, voyant la bataille perdue,
+se retira dans un lieu écarté avec les amis dévoués à sa personne, les tua
+d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint
+Britomar.
+
+ Note 695: Polyb. l. II, p. 118.
+
+ Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120.
+
+ Note 697: Ό δ' έτερος αύτών (βασιλεύς) Άνηροέστης εϊς τινα τόπον
+ συμφυγών μετ' όλίγων, προσήνεγκε τάς χεϊρας αύτψ καί τοϊς άναγκαίοις.
+ Polyb. l. II, p. 118.--. . . Τόν μέγιστον αύτών βασιλέα έαυτοϋ
+ θερίσαι τόν τράχηλον... Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.
+
+Le consul Æmilius fit ramasser les dépouilles des Gaulois et les envoya à
+Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlevé dans l'Étrurie, il le
+rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boïen dont
+il livra une partie au pillage; après quoi il retourna à Rome. Il y fut
+reçu avec d'autant plus de joie que la frayeur avait été plus vive. Le sénat
+lui décerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres
+captifs gaulois furent traînés devant son char, revêtus de leurs baudriers.
+«Pour accomplir, dit un historien, le vœu solennel qu'ils avaient fait de
+ne point déposer le baudrier, qu'ils ne fussent montés au Capitole[698].»
+Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus
+furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter.
+
+ Note 698: Victos Æmilius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c. 4.
+
+
+ANNEE 224 avant J.-C.
+
+Pour mettre à profit sa victoire, la république envoya immédiatement dans
+la Cispadane les deux consuls nouvellement nommés, Q. Fulvius et
+T. Manlius. La confédération boïenne était découragée et hors d'état de
+résister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple
+entraîna les Lingons et les Boïes. Ils livrèrent des otages et plusieurs de
+leurs villes, entre autres Mutine, Tanétum et Clastidium, qui reçurent des
+garnisons ennemies.
+
+
+ANNEE 223 avant J.-C.
+
+L'année 223 fut marquée avec distinction dans les annales romaines; elle
+vit les enseignes de la république franchir le Pô pour la première fois, et
+flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C.
+Flaminius, qui effectuèrent ce passage, près de l'embouchure de l'Adda. Les
+Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminué les
+difficultés du passage[699]. Néanmoins l'impétuosité téméraire de Flaminius
+occasiona de grandes pertes aux légions. Au-delà du Pô, les consuls,
+assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp,
+éprouvèrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes périrent ou dans ce
+combat, ou dans la traversée du fleuve[700]. Affaiblis et humiliés, ils
+furent contraints de demander la paix; et après quelques négociations, ils
+signèrent un traité en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et
+saufs du territoire insubrien[701].
+
+ Note 699: Polyb. l. II, p. 119.
+
+ Note 700: Λαβόντες πληγάς περί τε τήν διάβασιν καί περί τήν
+ στρατοπεδείαν.... Idem, ibid.
+
+ Note 701: Σπεισάμενοι καθ' όμολογίαν έλυσαν έκ τών τόπων. Idem, ibid.
+
+Flaminius et son collègue se retirèrent chez les Cénomans où ils passèrent
+quelque temps à faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en état
+de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cénomans;
+et, de concert avec ces traîtres, Flaminius se mit à saccager les villes de
+l'Insubrie, et à égorger la population qui, sur la foi du traité, avait mis
+bas les armes, et s'était dispersée dans les champs[702].
+
+ Note 702: Polyb. l. II, p. 119.
+
+Une si criante perfidie révolta le peuple insubrien; il se prépara aux
+derniers efforts. Pour déclarer que la patrie était en péril, et que la
+lutte qui s'engageait était une lutte à mort, les chefs se rendirent en
+pompe au temple de la déesse de la guerre[703], et déployèrent certaines
+enseignes consacrées, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes
+calamités nationales; on les surnommait, pour cette raison, les
+_immobiles_; elles étaient fabriquées de l'or le plus fin[704]. Dès que les
+_immobiles_ flottèrent au vent, la population accourut en armes; au bout de
+peu de jours, cinquante mille hommes furent réunis; mais ils n'étaient pas
+organisés, qu'il fallut déjà livrer bataille.
+
+ Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, Άθηνά; on croit
+ qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de _Buddig_ ou
+ _Buadhach_, que les Romains orthographiaient _Boadicea_.
+
+ Note 704: Συναθμοίσαντες ούν άπάσας έπί ταυτόν, καί τάς χρυσάς
+ σημαίας τάς άκινήτους λεγομένας κατέχοντες έκ τοΰ τής Άθηνᾶς ίεροΰ,
+ καί τάλλα παρασκευασάμενοι δεόντως. Polyb. l. II, p. 119.
+
+Le sénat approuvait complètement la honteuse guerre qui se faisait dans la
+Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui était
+personnellement odieux, comme ayant provoqué le partage des terres
+sénonaises, et il eût voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province à
+la république. Dans ce but, il fit parler les dieux, et épouvanta le peuple
+par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus
+d'Ariminum, et qu'un des fleuves sénonais avait roulé ses eaux teintes de
+sang[705]. On consulta là-dessus les augures, et la nomination des consuls
+fut reconnue illégale. Le sénat leur envoya immédiatement l'ordre de se
+démettre, et de revenir à Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi.
+Mais Flaminius, informé par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque
+chose, soupçonna le contenu de la dépêche, et résolut de ne l'ouvrir
+qu'après avoir tenté la fortune. Ayant fait partager ce dessein à son
+collègue, ils pressèrent leurs préparatifs de bataille. Les deux armées se
+trouvaient alors en présence sur les bords du Pô[706].
+
+ Note 705: Ώφθη μέν αίματι ρ΄έων ό διά τής Πηκινίδος χώρας ποταμός,
+ έλέχθη δέ τρεϊς σελήνας φανήναι περί πόλιν Άρίμινον. Plutarch. in
+ Marcel. p. 299.
+
+ Note 706: Plutarch. ibid.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
+
+Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cénomans, par leur
+trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'étaient
+assez compromis aux yeux de leurs frères, pour que les consuls pussent se
+fier à eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne
+sait sur quel soupçon, en jugèrent autrement. Ils envoyèrent la division
+cénomane de l'autre côté du fleuve, sous prétexte de garder la tête du
+pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de réserve aux
+légions; mais à peine eut-elle touché l'autre rive, que Flaminius fit
+couper le pont. L'armée romaine, adossée au fleuve, se trouva par là dans
+l'alternative de vaincre ou d'être anéantie, puisque son unique moyen de
+retraite était détruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce
+fut le génie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqué dans les précédens
+combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou
+deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distribuèrent au
+premier rang des légions ces longues piques ou _hastes_ qui étaient l'arme
+ordinaire du troisième, et firent charger d'abord à la pointe des hastes.
+Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour détourner les coups,
+l'eurent bientôt ébréché et faussé[708]. A ce moment les Romains, jetant
+bas les piques, tirèrent leur épée affilée et à deux tranchans, et
+frappèrent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis désarmés.
+Huit mille Insubres furent tués, seize mille furent faits prisonniers.
+Flaminius ouvrit alors les dépêches du Sénat, et prit la route de Rome,
+avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn.
+Cornélius furent choisis pour continuer la guerre, dès le printemps
+suivant, en qualité de consuls[709].
+
+ Note 707: Polyb. l. II, p. 120.
+
+ Note 708: Idem. p. 120, 121.
+
+ Note 709: Polyb. l. II, p. 121.--Plutarch. in Marcell. p. 300.
+ --Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Fast. Capitol.
+
+
+ANNEE 222 avant J.-C.
+
+Les Insubres mirent à profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs
+villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi
+Virdumar[710] leur amena trente mille Gésates. Aussitôt que la saison le
+permit, les consuls passèrent le Pô, et vinrent assiéger Acerres, bourg
+situé au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'étaient
+point attendus que les hostilités commenceraient de ce côté; de sorte que
+les assiégeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position
+imprenable, où l'armée Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer
+sur un terrein plus égal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses
+Gésates, presque tous cavaliers, traversa le Pô, et tomba sur le territoire
+des Anamans, qui, cette fois, comme dans la précédente campagne, avaient
+livré passage aux consuls; leurs terres furent saccagées pendant plusieurs
+lieues d'étendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans
+avaient cédée à la république, et dont celle-ci avait fait une place
+d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces.
+Scipion fut laissé devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la
+presque totalité de l'infanterie. Marcellus, à la tête de la cavalerie
+restante et de six cents hommes d'infanterie légère, se porta sur
+Clastidium à marches forcées. Les Gaulois ne lui laissèrent pas le temps de
+se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas
+grand compte de sa cavalerie, «parce que, dit un historien, habiles
+cavaliers eux-mêmes, ils se croyaient la supériorité de l'adresse, comme
+ils avaient celle du nombre[711]»; ils voulurent en venir aux mains
+sur-le-champ.
+
+ Note 710: _Feardha-mar_, brave et grand. On trouve en latin ce nom
+ sous les deux formes: _Virdumarus_ et _Viridomarus_.
+
+ Note 711: Κράτιστοι γάρ όντες ίππομαχεϊν, καί μάλιστα τούτψ διαφέρειν
+ δοκοϋντες, τότε καί πλήθει πολύ τόν Μάρκελλον ύπερέβαλλον. Plutarch.
+ in Marcell. p. 300.
+
+Marcellus craignait d'être débordé, à cause de son peu de troupes; il
+étendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu'à ce qu'elles
+présentassent un front à peu près égal à celui de l'ennemi. Pendant ces
+évolutions, son cheval, effrayé par les cris et les gestes menaçans des
+Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgré lui. Dans
+une armée aussi superstitieuse que l'armée romaine, un tel accident pouvait
+être pris à mauvais présage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus
+s'en tira avec une présence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement eût
+été volontaire, il fit achever à son cheval le cercle commencé, et revenant
+sur lui-même, il adora le soleil[712]; car c'était là, chez les Romains,
+une des cérémonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement à
+Jupiter _Feretrius_[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur
+l'ennemi. Au moment où il faisait ce vœu, Virdumar, placé au front de la
+ligne gauloise, l'aperçut; jugeant, par le manteau écarlate et par les
+autres signes distinctifs du commandement suprême, que c'était le consul,
+il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armées, et brandissant un
+gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. «Ce roi, dit le
+biographe de Marcellus, était de haute stature, dépassant même tous les
+autres Gaulois. Il était revêtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et
+rehaussées de pourpre et de couleurs si vives, qu'il éblouissait comme
+l'éclair[714].»
+
+ Note 712: Τόν ήλιον προσεκύνησε. Plutarch. in Marcell. p. 301.
+ --Front. Stratag. l. IV, c. 5.
+
+ Note 713: _Feretrius à feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait
+ frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine quòd certo dux_ ferit _ense
+ ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel à _ferendo; quòd ei spolia opima_
+ afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10.
+
+ Note 714: Άνήρ μεγέθει τε σώματος έξοχος Γαλάτων, καί πανοπλία έν
+ άργύρψ καί χρυσώ καί βαφαϊς πάσι καί ποικίλμασιν, ώσπερ άστραπή
+ διαφέρων στίλβουσα. Plut. in Marcell. p. 301.
+
+Frappé de cet éclat, le consul parcourut des yeux le front de bataille
+ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: «Ce sont bien là, dit-il,
+les dépouilles que j'ai vouées à Jupiter.» En disant ces mots, il part à
+toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'était point encore sur
+ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisième coup, et met
+pied à terre pour le dépouiller. «Jupiter! s'écria-t-il alors, en élevant
+dans ses bras les armes ensanglantées; toi qui contemples et diriges les
+grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends
+à témoin que je suis le troisième général qui, ayant tué de sa propre main
+le général ennemi, t'a consacré ses _dépouilles opimes_. Accorde-moi donc,
+Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette
+guerre[715].» Il avait à peine achevé que la cavalerie romaine chargea la
+ligne gauloise, où la cavalerie et l'infanterie étaient entremêlées
+ensemble. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta au consul.
+Beaucoup de Gésates périrent dans l'action; les autres se
+dispersèrent[716].
+
+ Note 715: Plutarch. loc. citat.
+
+ Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300.
+ --Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV,
+ c. 13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2.
+ --Virgil. Æneid. l. VI, v. 855 et seq.
+
+De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la
+garnison d'Acerres, après avoir abandonné cette ville, s'était repliée sur
+Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul
+Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'étaient conduits avec tant de
+bravoure, que, d'assiégés, ils s'étaient rendus assiégeans, et bloquaient
+les légions dans leur camp. A l'arrivée de Marcellus les choses changèrent.
+Les Gésates, découragés par la défaite de leurs frères et la mort de leur
+roi, voulurent à toute force retourner dans leur pays. Réduit à ses seules
+ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientôt contraints
+d'ouvrir toutes leurs autres places. La république leur imposa une
+indemnité considérable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur
+territoire afin d'y établir des colonies[717]. Marcellus fut reçu avec
+enthousiasme par le peuple et par le sénat; et la cérémonie de son triomphe
+fut la plus brillante qu'on eût encore vue dans Rome.
+
+ Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301.
+
+Le triomphe, comme on sait, était chez les Romains le plus grand de tous
+les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du général
+vainqueur et de son armée au temple de Jupiter capitolin. Romulus,
+fondateur et premier roi de Rome, en avait institué l'usage en promenant
+sur ses épaules, à travers les rues de sa ville naissante, les armes et les
+vêtemens d'un ennemi qu'il avait terrassé[718]. Lorsque le général en chef
+de l'armée romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le
+général en chef de l'armée ennemie, cette circonstance rehaussait l'éclat
+de la solennité, et les dépouilles conquises prenaient le nom de
+_dépouilles opimes_[719]. Dans la série presque innombrable des triomphes
+décernés par la république, elle ne s'était encore présentée que deux fois;
+tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut donc
+déployé pour célébrer la victoire de Claudius Marcellus, troisième
+_triomphateur opime_[720].
+
+ Note 718: Dionysius l. II.
+
+ Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.
+ --Tit. Liv. IV, 20.
+
+ Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20.
+ --Virgil. Æneid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2.
+
+Le cortège partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes
+et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il
+devait traverser étaient jonchées de fleurs; l'encens fumait de tous
+côtés[721]; la marche était ouverte par une troupe de musiciens qui
+chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens.
+Après eux, s'avançaient les bœufs destinés au sacrifice; leurs cornes
+étaient dorées; leurs têtes ornées de tresses et de guirlandes: suivaient,
+entassés dans des chariots rangés en longues files, les armes et les
+vêtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes
+boïennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vêtus de la
+braie et de la saie, et chargés de chaînes: leur haute stature, leur figure
+martiale et fière attirèrent long-temps les regards de la multitude
+romaine. Derrière les captifs, marchaient un pantomime habillé en femme et
+une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale
+gaieté insultaient sans relâche à leur douleur. Plus loin, au milieu de la
+fumée des parfums, paraissait le triomphateur traîné sur un char à quatre
+chevaux. Il avait pour vêtement une robe de pourpre brodée d'or; son visage
+était peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tête couronnée
+de laurier[723]. «Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus
+superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de
+voir le consul portant lui-même l'armure de Virdumar; car il avait fait
+tailler exprès un grand tronc de chêne, autour duquel il avait ajusté le
+casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724]» L'épaule chargée de
+ce trophée qui présentait la figure d'un géant armé, Marcellus traversa la
+ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et à la
+suite de son char, chantant des hymnes composés pour la fête, et poussant,
+par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que répétait à l'envi la
+foule des spectateurs.
+
+ Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4.
+
+ Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL, 43;
+ XLV, 40.--Virg. Æneid. VIII, 720.
+
+ Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV,
+ 30. V, 39.--Plutarch. in Æmil.
+
+ Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr.
+
+Dès que le char triomphal commença à tourner du Forum vers le Capitole,
+Marcellus fit un signe, et l'élite des captifs gaulois fut conduite dans
+une prison, où des bourreaux étaient appostés et des haches préparées[725];
+puis le cortège, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le
+temple de Jupiter, qu'un licteur apportât la nouvelle «que les barbares
+avaient vécu[726].» Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grâce, et
+le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur
+planta, de ses mains, son trophée dans l'enceinte du temple, dont il avait
+fait creuser le pavé[727]. Le reste du jour se passa en réjouissances, en
+festins; et le lendemain, peut-être, quelque orateur du sénat ou du peuple
+recommença les déclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il
+fallait exterminer, parce qu'elle égorgeait ses prisonniers, et qu'elle
+offrait à ses dieux le sang des hommes.
+
+ Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41;
+ XLIII, 19.
+
+ Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24.
+
+ Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient
+des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des Boïes et des
+Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs et défont une
+année romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et
+les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les Cisalpins se
+déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de Cannes,
+gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana.
+--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
+l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon
+débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
+Annibal en Afrique.
+
+218-202.
+
+
+ANNEE 218 avant J.-C.
+
+Les Cisalpins avaient à peine posé les armes qu'ils virent arriver dans
+leur pays des étrangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'étaient
+des émissaires envoyés par le Carthaginois Annibal, commandant des forces
+puniques en Espagne. La bonne intelligence avait déjà cessé entre les
+républiques de Rome et de Carthage, et tout faisait prévoir la rupture
+prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal résolut de frapper
+les premiers coups. Il conçut le projet de descendre en Italie, et de
+transporter la guerre sous les murailles mêmes de Rome; mais ce plan hardi
+était inexécutable sans la coopération active des Cisalpins: Annibal
+travailla donc à le leur faire adopter. Ses envoyés distribuèrent de
+l'argent aux chefs, et réveillèrent par leurs discours l'énergie gauloise,
+que les dernières défaites avaient abattue. «Les Carthaginois, disaient-ils
+aux Boïes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez, à chasser les
+Romains de votre pays, à vous rendre le territoire conquis sur vos pères, à
+partager avec vous fraternellement les dépouilles de Rome et des nations
+sujettes ou alliées de Rome[728].» Les Insubres accueillirent ces
+ouvertures avec faveur, mais en même temps avec une réserve prudente; pour
+les Boïes, dont plusieurs villes étaient occupées par des garnisons
+romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagèrent à tout ce que les
+Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya
+d'autres émissaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage
+jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite
+l'amitié des principaux chefs du midi [729].
+
+ Note 728: Πάν ύπισχνεϊτο διαπεμπόμενος έπιμελώς πρός τούς δυνάστας
+ τών Κελτών, καί τούς έκί τάδε, καί τούς έν αύταϊς ταϊς Άλπεσιν
+ ένοικοΰΰΰντας. Polyb. l. III, p. 189.
+ --Tit. Liv. l. XXI, c. 25, 29, 52.
+
+ Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23.
+
+Averti des menées d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens alliés et ses
+espions dans la Gaule, le sénat romain fit partir de son côté des
+ambassadeurs chargés d'une mission toute semblable; il proposait aux
+nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour
+fermer aux Carthaginois les passages des Pyrénées et des Alpes. Ces
+ambassadeurs s'adressèrent premièrement au peuple de Ruscinon, qui,
+habitant le pied septentrional des Pyrénées, du côté de la mer intérieure,
+était maître des défilés vers lesquels s'avançait Annibal. Ils furent admis
+dans l'assemblée où, suivant la coutume, les guerriers s'étaient rendus
+tout armés. D'abord ce spectacle parut étrange aux envoyés romains[730]; ce
+fut bien pis lorsque après avoir vanté la gloire et la grandeur de Rome,
+ils exposèrent l'objet de leur mission. Il s'éleva dans l'assemblée de si
+bruyans éclats de rire, accompagnés d'un tel murmure d'indignation, que
+les magistrats et les vieillards qui la présidaient eurent la plus grande
+peine à ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et
+d'impudeur à ce qu'on lui proposât d'attirer la guerre sur son propre
+territoire, pour qu'elle ne passât point en Italie. Quand le tumulte fut
+apaisé les chefs répondirent: «Que n'ayant point à se plaindre des
+Carthaginois pas plus qu'à se louer des Romains, nulle raison ne les
+portait à prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds;
+qu'au contraire il leur était connu que le peuple romain dépossédait de
+leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y étaient établis; qu'il leur
+imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations
+pareilles.» Les ambassadeurs reçurent le même accueil des autres nations de
+la Gaule; et ils ne rapportèrent à Massalie que des duretés et des
+menaces[732]. Là, du moins, leurs fidèles amis ne leur épargnèrent pas les
+consolations. «Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur
+la fidélité des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont
+féroces, inconstantes et insatiables d'argent.»
+
+ Note 730: Nova terribilisque species visa est: quòd armati
+ (ita mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20.
+
+ Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix à
+ magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 20.
+
+ Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis priùs auditum quàm
+ Massiliam venerunt. Idem, ibid.
+
+ Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem
+ fore..... Idem, ibid.
+
+Le sénat apprit tout à la fois le mauvais succès de son ambassade, la
+marche rapide d'Annibal, qui déjà avait passé l'Ebre, et les armemens
+secrets, symptôme de la défection prochaine des Boïes. Il s'occupa d'abord
+de l'Italie. Le préteur L. Manlius fut envoyé avec une armée d'observation
+sur la frontière de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes
+chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hâte pour aller
+occuper, en-deçà et au-delà du Pô, deux des points les plus importans de la
+Circumpadane; c'étaient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville
+de Crémone, au midi, chez les Anamans, une ville située près du fleuve dont
+le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommèrent Placentia,
+Plaisance[735]. L'arrivée de ces deux colonies excita au dernier degré la
+colère des Boïes; ils se jetèrent sur les travailleurs occupés aux
+fortifications de Placentia, et les dispersèrent dans la campagne. Non
+moins irrités, les Insubres attaquèrent les colons de Crémone qui n'eurent
+que le temps de passer le Pô et de se réfugier avec les triumvirs coloniaux
+dans les murs de Mutine[736], place enlevée aux Boïes par les Romains
+durant la dernière guerre, et que ceux-ci avaient fortifiée avec soin. Les
+Boïes, réunis aux Insubres, y vinrent mettre le siège; mais tout-à-fait
+inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour
+des murailles: le temps s'écoulait cependant, et l'on savait que le préteur
+L. Manlius s'avançait à grandes journées au secours des triumvirs. La
+guerre était commencée de nouveau, et les Gaulois avaient tout à craindre
+pour les otages qu'ils avaient livrés à la république, lors de la
+conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque
+haut personnage romain qui répondît sur sa tête des traitemens faits à
+leurs otages, et dont le péril arrêtât le ressentiment de ses concitoyens;
+mais les Insubres avaient laissé échapper les triumvirs, et il n'y avait
+pas d'apparence qu'on pût s'en emparer de vive force avant l'arrivée du
+préteur. Pour en venir à leurs fins, les Gaulois usèrent de ruse; ils
+attirèrent les triumvirs hors des portes, sous prétexte d'une conférence,
+et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, déclarant seulement
+qu'il les retiendraient prisonniers jusqu'à ce que la république rendît les
+otages qu'elle avait reçus à la fin de la guerre précédente[737]. Après
+cette expédition, ils se portèrent du côté où L. Manlius s'avançait, et
+s'embusquèrent dans un bois qu'il devait traverser.
+
+ Note 734: Τόν άριθμόν όντας είς έκατέραν τήν πόλιν είς
+ έξακισχιλίους... Polyb. l. III, p. 193.
+
+ Note 735: Προσαγορεύσαντεσ Πλακεντίαν. Polyb. l. III, p. 193.
+
+ Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr.
+
+ Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus
+ Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.
+ --Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat.
+
+La forêt où Manlius vint s'engager était épaisse, embarrassée de
+broussailles, et coupée seulement par un chemin étroit. Assailli
+brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement
+regagner la plaine; mais là, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua
+sa marche en sûreté tant qu'il trouva des lieux découverts; contraint de
+nouveau à s'engager dans les bois, il manqua d'y périr; son arrière-garde,
+rompue et dispersée, laissa derrière elle huit cents morts, un grand
+nombre de prisonniers et six étendards[738]; le reste de l'armée courut se
+renfermer à Tanetum ou Tanète, village boïen situé sur le Pô, occupé et
+fortifié par les Romains, comme Mutine, durant la dernière guerre. Manlius
+y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivèrent de
+la part des Cénomans de Brixia qui tenaient pour la république[739]. Dès
+que ces événemens furent connus, le préteur Atilius partit de Rome avec un
+corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu'à Tanète.
+
+ Note 738: Ubi rursùs sylvæ intratæ, tùm postremos adorti, cum magnâ
+ trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex
+ signa ademêre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194.
+
+ Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c. 25.
+
+Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrénées, non sans obstacle,
+car les peuplades ibériennes n'avaient cessé de le harceler pendant sa
+marche; chaque jour il avait eu quelque combat à livrer, même quelque
+village à prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant
+jeté l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencèrent à
+se défier de ses déclarations pacifiques, et à croire que son véritable
+dessein était de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se préparèrent,
+et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des
+Pyrénées, allèrent camper près d'Illiberri[742], ils trouvèrent les tribus
+indigènes rassemblées en armes à Ruscinon et toutes prêtes à leur disputer
+le passage. Annibal ne négligea rien pour les rassurer; il fit demander une
+entrevue à leurs chefs, protestant qu'il était venu comme hôte et non comme
+ennemi, et qu'il ne tirerait l'épée qu'autant que les Gaulois eux-mêmes l'y
+forceraient[743]; il leur offrit même de se rendre près d'eux à Ruscinon,
+s'ils répugnaient à le venir trouver dans son camp. Une conférence eut lieu
+non loin d'Illiberri; et les protestations du général Carthaginois, son
+argent surtout, dissipèrent toutes les craintes. Il en résulta un traité
+d'alliance, célèbre par la singularité d'une de ses clauses: on y stipulait
+que si les soldats carthaginois donnaient sujet à quelques plaintes de la
+part des indigènes, ces plaintes seraient portées devant Annibal ou devant
+ses lieutenans en Espagne; mais que les réclamations des Carthaginois
+contre les indigènes seraient jugées sans appel par les femmes de ces
+derniers[744]. Cette coutume de soumettre à l'arbitrage des femmes les plus
+importantes décisions politiques, particulière aux Aquitains et aux
+Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le
+respect et la condescendance dont la civilisation ibérienne entourait les
+femmes: les hommes, si l'on en croit le témoignage des historiens,
+n'avaient pas à se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois,
+quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient
+mis les armes à la main, leurs femmes s'étaient érigées en tribunal pour
+examiner le prétexte de la guerre, et, le déclarant injuste et illégitime,
+s'étaient précipitées entre les combattans pour les séparer[745]. Chez les
+Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la même autorité fût laissée
+à ce sexe; on verra plus tard qu'il y était réduit à la plus complète
+servitude[746].
+
+ Note 740: Τίνας πόλεις κατά κράτος έλών... μετά πολλών δέ καί μεγάλων
+ άγώνων... Polyb. l. III, p. 189.
+
+ Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad
+ arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 24.
+
+ Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibérienne Ville-Neuve.
+
+ Note 743: Hospitem se Galliæ non hostem advenisse: nec stricturum
+ antè gladium, si per Gallos liceat, quàm in Italiam venisset.
+ Tit. Liv. 1. XXI, c. 24.
+
+ Note 744: Κελών μέν έγκαλούντων Καρχηδονίοις, τούς έν Ίβηρία
+ Καρχηδονίων έπάρχους καί στρατηγούς είναι δικαστάς άν δέ Καρχηδόνιοι
+ Κελτοϊς έγκαλώσι τάς Κελτών γυναϊκας.
+ Plutarq. de virtut. mulier, p. 246.
+
+ Note 745: Αί γυναϊκες έν μέσψ τών όπλων γενόμεναι, καί παραλαβοΰσαι
+ τά νείκη διήτησαν οϋτως άμέμπτως καί δίέκριναν, ώστε... Plutarch. de
+ virtut. mulier. loco. citat.--Polyæn. l. VII, c. 50.
+
+ Note 746: T. II, part. 2.
+
+De Ruscinon, les troupes puniques se dirigèrent vers le Rhône, à travers le
+pays des Volkes, qu'elles trouvèrent presque désert, parce qu'à leur
+approche ces deux nations s'étaient retirées au-delà du fleuve où elles
+avaient formé un camp défendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il
+aperçut une multitude d'hommes armés, cavaliers et fantassins, qui
+garnissaient la rive opposée. Sa conduite fut la même qu'à Ruscinon. Il
+commença par rassurer ceux des Volkes qui étaient restés à l'occident du
+Rhône, en maintenant dans son armée une discipline sévère; il fit ensuite
+publier parmi les indigènes qu'il achèterait tous les navires de transport
+que ceux-ci voudraient lui céder; et comme les nations riveraines du Rhône
+faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies
+massaliotes, soit avec la côte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs
+Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amenés; il y
+joignit les batelets qui servaient à la communication des deux rives. De
+plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois,
+construisirent sous leurs yeux, à la manière du pays, des canots d'un seul
+tronc d'arbre creusé dans sa longueur; et toute l'armée s'étant mise à
+l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prête[748].
+
+ Note 747: Διά τό ταϊς έκ τής θαλάττης έμπορείαις πολλούς χρήσθαι τών
+ παροικούντων τόν Ρ΄οδανόν. Polyb. l. III, p. 195.
+
+ Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.
+
+Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, maîtresses du bord opposé,
+pouvaient empêcher le débarquement, ou du moins le gêner beaucoup. Annibal,
+durant ces deux jours n'était pas resté oisif, il avait fait amener devant
+lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant
+les gués du fleuve, il avait conclu qu'à vingt-cinq milles au-dessus du
+lieu où il se trouvait[749] (il était à quatre journées de la mer[750]), le
+Rhône, se divisant pour former une petite île et perdant de sa profondeur
+et de sa rapidité, pouvait être traversé avec moins de danger. Il envoya
+donc, à la première veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une
+partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus
+secrètement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir à l'improviste les
+campemens des Volkes, dès que l'armée commencerait son débarquement. Hannon
+partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu
+indiqué, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des
+radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprêts, jetant leurs habits sur
+des outres et se mettant eux-mêmes sur leurs boucliers, traversèrent d'un
+bord à l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passèrent au moyen
+de trains grossièrement fabriqués. Après vingt-quatre heures de halte,
+Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il
+avait effectué le passage et qu'il n'était plus qu'à une petite distance
+des Volkes. C'est ce qu'attendait le général carthaginois pour commencer
+l'embarquement. L'infanterie avait déjà ses barques toutes prêtes et
+convenablement rangées; les gros bateaux étaient pour les cavaliers, qui
+presque tous conduisaient près d'eux leurs chevaux à la nage; et cette file
+de navires, placés au-dessus du courant, en rompait la première
+impétuosité, et rendait la traversée plus facile aux petits esquifs[752].
+Outre les chevaux qui passaient à la nage (c'était le plus grand nombre),
+et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient été
+placés à bord tout enharnachés, afin de pouvoir être montés aussitôt le
+débarquement[753]. Jusqu'à ce que l'affaire eût été décidée, Annibal laissa
+ses éléphans sur la rive droite.
+
+ Note 749: Indè millia quinque et viginti fermè. Idem, c. 27.
+
+ Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon.
+
+ Note 751: Hispani, sine ullâ mole, in utres vestimentis conjectis,
+ ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt.
+ T. L. l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de
+ Roquemaure.
+
+ Note 752: Tranquillitatem infrà trajicientibus lentribus præbebat.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196.
+
+ Note 753: Equorum pars magna nantes locis à puppibus trahebantur;
+ præter eos, quos instratos frenatosque, ut extemplò egresso in ripam
+ equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid.
+
+A la vue des premières barques, les Volkes entonnèrent le chant de guerre,
+et se rangèrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes
+et agitant leurs boucliers sur leur têtes[754]; puis des décharges de
+flèches et de traits partirent et continuèrent sans interruption, de leurs
+rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'événement, une égale
+frayeur saisit les deux armées; d'un côté, les hurlemens des Gaulois et
+leurs traits dont le ciel était obscurci; de l'autre, ces barques
+innombrables chargées d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des
+coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou
+s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de
+navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la même force
+et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout-à-coup de
+grands cris se font entendre, et des flammes s'élèvent derrière l'armée des
+Volkes; c'était Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp.
+Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp où se trouvent leurs
+femmes; les autres font face à Hannon; tandis que les Carthaginois
+d'Annibal débarquent sans trop de péril, et à mesure qu'ils débarquent se
+forment en bataille sur le rivage. Le combat n'était plus égal, et les
+Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines.
+Annibal acheva à son aise le débarquement du reste de l'armée et celui de
+ses éléphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756].
+
+ Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque
+ moris sui, quatientes scuta suprà capita, vibrantesque dextris tela.
+ Idem, c. 28.
+
+ Note 755: Tit. Liv. loc. citât.--Polyb. l. III, p. 197.
+
+ Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28.
+
+Le lendemain, ayant été informé que la flotte romaine, forte de soixante
+vaisseaux longs, avait abordé à Massalie, et que le consul P. Cornélius
+Scipion était déjà campé près de l'embouchure du Rhône, il fit partir dans
+cette direction cinq cents éclaireurs numides. Le hasard voulut que ce
+jour-là même, tandis que l'armée romaine se remettait des fatigues de la
+traversée, le consul envoyât dans la direction contraire une reconnaissance
+de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se
+rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent
+soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux
+Numides, qui laissèrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de
+ce combat jeta de l'hésitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque
+temps indécis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait
+chercher d'abord cette armée romaine pour qui la fortune paraissait se
+déclarer. Une députation de la Gaule Cisalpine, arrivée à propos dans son
+camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boïes, le raffermit dans son
+premier projet. Ces députés venaient lui servir de guides; et ils prirent
+au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les
+chances de son entreprise[758]. Il se décida donc à marcher sans plus de
+retard droit aux Alpes; afin d'éviter la rencontre de l'armée romaine, il
+prit un détour et se dirigea immédiatement vers le cours supérieur du
+Rhône.
+
+ Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars
+ Gallorum; victi ampliùs ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c. 30.
+ Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois à la solde de Massalie.
+
+ Note 758: Avertit à præsenti certamine Boiorum legatorum regulique
+ Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore
+ affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198.
+
+L'armée carthaginoise était loin de partager la confiance de son général.
+Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiéter; mais
+ce qu'elle redoutait surtout, c'était la longueur du chemin, la hauteur et
+la difficulté de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous
+des formes effrayantes. Annibal travaillait à dissiper ces terreurs. Durant
+les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les
+encourageait. «Ces Alpes qui vous épouvantent, leur disait-il, sont
+habitées et cultivées; elles nourrissent des êtres vivans. Vous voyez ces
+ambassadeurs boïens: pensez-vous qu'ils se soient élevés en l'air sur des
+ailes? Leurs ancêtres n'ont pas pris naissance en Italie; c'étaient des
+étrangers arrivés de bien loin pour former leur établissement, et qui,
+traînant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont
+cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous
+vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et
+d'insurmontable pour un soldat armé qui ne porte avec lui que son équipage
+militaire? Vous montrerez-vous inférieurs aux Gaulois que vous venez de
+vaincre[759]?»
+
+ Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublimè elatos
+ Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum præter
+ instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile esse?....
+ Proindè cederent genti per eos dies totiès ab se victæ.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 30.
+
+Après quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhône, Annibal
+arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isère, dans un canton fertile et
+bien peuplé que les habitans nommaient l'_Île_[760], parce qu'il était
+entouré presque de tous côtés par le Rhône, l'Isère, le Drac qui se jette
+dans l'Isère, et la Drôme qui se jette dans le Rhône. Deux frères, enfans
+du dernier chef, se disputaient la souveraineté de ce canton. L'aîné,
+auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[761], avait été
+chassé du trône par son frère, que soutenaient tous les jeunes guerriers du
+pays. Les deux partis ayant remis la décision de leur querelle au jugement
+d'Annibal, le Carthaginois se déclara en faveur de Brancus, ce qui lui
+valut une grande réputation de sagesse, parce que tel avait été l'avis des
+vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui
+fournit des vivres, des provisions de toute espèce, et surtout des
+vêtemens, dont la rigueur de la saison faisait déjà sentir le besoin; il
+l'accompagna en outre jusqu'aux premières vallées des Alpes, pour le
+garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la
+frontière. En quittant l'Île, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux
+Alpes; il dévia un peu au midi, pour gagner le col du mont
+Genèvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive gauche du
+Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et
+remonta ce torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre[762].
+
+ Note 760: Ήκε πρός τήν καλουμένην Νήσον χώραν πολύσχλον καί
+ σιροφόρον. Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insulæ nomen
+ inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31.
+
+ Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31.
+
+ Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M. Letronne,
+ Journ. des Savans. Janv. 1819.
+
+Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commença à gravir les
+Alpes. L'aspect de ces montagnes était vraiment effrayant; leurs masses
+couvertes de neige et déglace, confondues avec le ciel; à peine quelques
+misérables cabanes éparses sur des pointes de rochers; des hommes à demi
+sauvages dans un hideux délabrement; le bétail, les chevaux, les arbres,
+grêles et rapetissés; en un mot, la nature vivante et la nature inanimée
+frappées d'un égal engourdissement[763]: ce spectacle de désolation
+universelle frappa de tristesse et de découragement l'armée carthaginoise.
+Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et découvert, sa marche fut
+tranquille et nul ennemi ne l'inquiéta; mais parvenue dans un endroit où le
+vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un étroit
+passage, elle aperçut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient
+les hauteurs. Bordé d'un côté par d'énormes roches à pic, de l'autre par
+des précipices sans fond, ce passage ne pouvait être forcé sans les plus
+grands périls; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade,
+fussent tombés à l'improviste sur l'armée déjà engagée dans le défilé, nul
+doute qu'elle y serait restée presque tout entière. Annibal fit faire
+halte, et détacha, pour aller à la découverte, les Gaulois qui lui
+servaient de guides[764]; mais il apprit bientôt qu'aucune autre issue
+n'existait, et qu'il fallait de toute nécessité emporter celle-ci ou
+retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'était pas douteux: il
+ordonna de déployer les tentes, et de camper à l'ouverture du défilé
+jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable.
+
+ Note 763: Nives cælo propè immistæ, tecta informia imposita rupibus,
+ pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et inculti,
+ animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l. XXI, c. 32.
+
+ Note 764: Gallis ad visenda loca præmissis. Tit. Liv. l. XXI, c. 32.
+ --Polyb. l. III, p. 204.
+
+Cependant les guides gaulois, s'étant abouchés avec les montagnards,
+découvrirent que les hauteurs étaient occupées pendant le jour seulement,
+et qu'à la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les
+villages. Annibal, sur cet avis, commença dès le soleil levé une fausse
+attaque, comme si son projet eût été de passer en plein jour et à main
+armée; il continua cette manœuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit
+allumer les feux comme à l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu
+de la nuit, s'étant mis à la tête de son infanterie, il traversa le défilé
+dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions
+que les Gaulois venaient de quitter. Aux premières lueurs du matin, le
+reste de l'armée se mit en marche le long du précipice. Les montagnards
+sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumées
+lorsqu'ils virent l'infanterie légère d'Annibal au-dessus de leurs têtes,
+et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avançaient en
+toute hâte; ils ne perdirent point courage: habitués à se jouer des pentes
+les plus rapides, ils se mirent à courir sur le flanc de la montagne
+faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les
+Carthaginois eurent dès lors à lutter tout ensemble et contre l'ennemi et
+contre les difficultés du terrein, et contre eux-mêmes, car dans ce
+tumulte, ils se choquaient et s'entraînaient les uns les autres. Mais
+c'était des chevaux que provenait le plus grand désordre: outre la frayeur
+que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par
+l'écho, s'ils venaient à être blessés ou frappés seulement, ils se
+cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il
+y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se débattant ils firent
+tomber au fond des abîmes, et l'on eût cru entendre le fracas d'un vaste
+écroulement, lorsque, précipités eux-mêmes, ils allaient avec toute leur
+charge rouler et se perdre à des profondeurs immenses[765].
+
+ Note 765: Indè ruinæ maximæ modo, jumenta cum oneribus devolvebantur.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205.
+
+Annibal, témoin de ce désordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la
+hauteur avec son détachement, dans la crainte d'augmenter encore la
+confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupées, et le risque qu'il
+courait de perdre ses bagages, ce qui eût infailliblement entraîné la ruine
+de l'armée entière, il se décida à descendre, et du premier choc il eut
+bientôt balayé le sentier. Toutefois il ne put exécuter ce mouvement sans
+jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du
+moment que les chemins eurent été dégagés par la retraite des montagnards,
+l'ordre se rétablit, et ensuite l'armée carthaginoise défila si
+tranquillement, qu'à peine entendait-on quelques voix de loin en loin.
+Annibal prit d'assaut le village fortifié qui servait de retraite aux
+montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le bétail qu'il y trouva
+nourrit son armée durant trois jours, et comme la route devenait meilleure
+et que les indigènes étaient frappés de crainte, ces trois jours se
+passèrent sans accident[766].
+
+ Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33.
+
+Le quatrième, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays
+de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua
+par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber.
+Des chefs et des vieillards députés par ce peuple vinrent le trouver,
+portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et
+lui dirent: «que le malheur d'autrui étant pour eux une utile leçon, ils
+aimaient mieux éprouver l'amitié que la valeur des Carthaginois, et que,
+prêts à exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé, ils lui
+offraient des vivres et des guides pour sa route[769].» En garantie de leur
+foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance
+aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis
+déclarés, et leur répondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui
+livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mêmes apportées sur la route;
+mais bien loin de se croire avec des amis sûrs, il ne se mit à la suite de
+leurs guides, qu'après avoir pris toutes les précautions que sa prudence
+ingénieuse put imaginer. Il plaça à son avant-garde la cavalerie et les
+éléphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait
+les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne
+l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie; on le voyait s'avancer
+lentement, pourvoyant à tout, et portant autour de lui des regards inquiets
+et attentifs. Arrivé à un chemin étroit que dominaient les escarpemens
+d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui
+l'attaquèrent tout à la fois en tête, en queue et sur les flancs; ils
+réussirent à couper son armée et à s'établir eux-mêmes sur le chemin, de
+sorte qu'Annibal passa une nuit entière séparé de ses bagages et de sa
+cavalerie[770].
+
+ Note 767: Perventum indè ad frequentem cultoribus alium, ut inter
+ montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
+
+ Note 768: Συμφρονήσαντες έπί δόλω, συνήντων αύτψ
+ θαλλούς έχοντες καί στεφάνους. Polyb. l. III, p. 205.
+
+ Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle
+ quàm vim experiri Pœnorum: itaque obedienter imperata facturos;
+ commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
+ --Polyb. l. III, l. c.
+
+ Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine
+ viam insedêre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis
+ acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c.
+
+Le lendemain les deux corps d'armée se réunirent, et franchirent ce second
+défilé non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes.
+Depuis ce moment les montagnards ne se montrèrent plus que par petits
+pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrière-garde et enlevant les
+traîneurs. Les éléphans, dans les chemins étroits et dans les pentes
+rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois étaient sûrs
+de n'être point inquiétés dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait
+l'approche de ces énormes animaux si étranges pour lui[771]. Plusieurs fois
+Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frayés;
+plusieurs fois il s'égara soit par la perfidie des guides, soit par les
+fausses conjectures qui, voulant suppléer à l'infidélité des informations,
+engageaient l'armée dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf
+jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers
+méridional, dans un endroit d'où la vue embrassait, dans toute son étendue,
+le magnifique bassin qu'arrose le Pô. Là il fit halte, et pour ranimer ses
+compagnons rebutés par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore
+à souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de
+Rome, puis les villages gaulois qui se déployaient sous leurs pieds[772]:
+«Là bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir
+les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].»
+
+ Note 771: Μεγάστην δ' αύτώ παρείχετο χρείαν τά θηρία· καθ' όν άν γάρ
+ τόπον ύπάρχοι τής πορείας ταΰτα, πρός τοΰτο τό μέρος ούκ έτόλμων οί
+ πολέμιοι προσιέναι τό παράδοξον έκπληττόμενοι τής τῶν ζώων φαντασίας.
+ Polyb. l. III, p. 206, 207.
+
+ Note 772: Ένδεικνύμενος αύτοϊς τά περί τόν Πάδον πεδία... άμα δέ καί
+ τόν τής Ρ΄ώμης αύτής τόπον ϋποδεικνύων... Idem, p. 207.
+
+ Note 773: Mænia eos transcendere non Italiæ modò, sed etiam urbis
+ Romæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
+
+ Note 774: Polyb. l. II, p. 207.
+
+Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes,
+et, le quinzième jour depuis son départ de l'Ile, vainqueur de tous les
+obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins.
+Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir: douze mille
+fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la
+plupart numides, tous dans un état de maigreur et de délabrement
+épouvantable[775]. Il s'attendait à voir les Cisalpins se lever en armes à
+son approche; loin de là, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres,
+repoussèrent son alliance, et lui refusèrent des vivres qu'il demandait;
+Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un
+exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea
+Taurinum, chef lieu du pays, après quoi, il descendit la rive gauche du Pô,
+se portant sur la frontière insubrienne[776].
+
+ Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209.
+
+ Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39.
+
+Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, composée des
+Vénètes, des Cénomans, des Ligures des Alpes, gagnés à la cause romaine,
+s'opposait avec vigueur à tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui
+comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la
+confédération boïenne, avait embrassé le parti de Carthage, mais le
+soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boïes surtout, qui avaient tant
+contribué à jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient
+froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien
+changé. A l'époque où les propositions d'Annibal furent accueillies avec
+enthousiasme, la Gaule était humiliée et vaincue, des troupes romaines
+occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses
+villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crémone et de Placentia,
+depuis la défaite de L. Manlius dans la forêt de Mutine, les Boïes et les
+Insubres, satisfaits d'avoir recouvré leur indépendance par leurs propres
+forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'étrangers, dont
+l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une médiocre confiance.
+
+D'ailleurs, l'armée romaine destinée à agir contre Annibal n'avait pas
+tardé à entrer dans la Cispadane, où elle campait sur les terres des
+Anamans, comprimant les Boïes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant
+les Insubres, dont elle n'était séparée que par le Pô[777]. Sa présence
+donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'étaient mis à ravager
+le territoire insubrien. Les Insubres et les Boïes, contraints par menace,
+avaient même conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et
+alarmé de cet état de choses, Annibal, après avoir donné, au siège de
+Taurinum, un exemple sévère, marchait vers les Insubres, afin de fixer de
+force ou de gré leur irrésolution. De son côté, Scipion, qui avait quitté
+la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des légions de la
+Cisalpine, avant qu'Annibal eût atteint les bords du Tésin, vint camper
+près du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armées
+carthaginoise et romaine, ne tardèrent pas à se trouver en présence[779].
+
+ Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subitò adventus
+ consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39.
+
+ Note 778: Τινές δέ καί συστρατεύειν ήναγκάζοντο τοϊς Ρ΄ωμαίοις.
+ Polyb. l. III, p. 212.
+
+ Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39.
+
+Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce
+combat dépendait la décision des Gaulois, et par conséquent sa ruine ou son
+triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une armée faible
+en nombre, exténuée par des fatigues et des privations inouïes. Voulant
+remonter ses soldats découragés, il eut recours à un spectacle capable de
+remuer fortement ces imaginations grossières. Il rangea l'armée en cercle
+dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards,
+pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison,
+avaient été durement traités; leurs corps décharnés et livides portaient
+l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient été
+fustigés. Mornes et le visage baissé, ils attendaient en silence ce que les
+Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaça, non loin de là, des armes
+pareilles à celles dont leurs rois se servaient dans les combats
+singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires à la
+façon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre
+ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches présens et la liberté. Tous
+n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mêlés dans une
+urne, furent tirés deux à deux; à mesure qu'ils sortaient, on voyait les
+jeunes captifs, que le sort avait désignés, lever les bras au ciel avec
+transport, saisir une épée en bondissant, et se précipiter l'un contre
+l'autre. «Tel était, dit un historien, le mouvement des esprits,
+non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des
+spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que
+ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780].» Annibal saisit le moment; il
+harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les
+réduire à la condition de ces misérables esclaves, et le pillage de
+l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre,
+il en écrasa la tête d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces
+dieux de l'écraser ainsi lui-même, s'il était infidèle à ses
+promesses[781].
+
+ Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem modò conditionis
+ homines erat, sed etiam inter spectantes vulgò, ut non vincentium
+ magis quàm benè morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c. 42.
+
+ Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42, 43.
+
+Voyant ses soldats échauffés à son gré, il se mit à la tête de sa cavalerie
+numide pour aller reconnaître les positions de l'ennemi; le même dessein
+avait éloigné Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrèrent, et se
+chargèrent aussitôt. Scipion avait placé au centre de son corps de bataille
+des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cénomane; ils furent
+enfoncés par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'éclair, ne
+portaient ni selle ni mords. Le consul, blessé et renversé à terre, ne dut
+la vie qu'au courage de son jeune fils. Les légions battirent en retraite
+la nuit suivante, repassèrent le Pô et reprirent leur première position
+sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaça son camp à six
+milles du leur. Le combat du Tésin n'avait été qu'un engagement de
+cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre armée,
+mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens
+accoururent le féliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le
+Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna même
+à ses fourrageurs de respecter le territoire des Cénomans et des autres
+peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indécision, tenaient
+encore pour la cause de ses ennemis[782].
+
+ Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c. 44,
+ 45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316.
+
+A peine les Carthaginois étaient-ils arrivés en vue de Placentia, que le
+camp romain fut le théâtre d'une défection sanglante. Deux mille fantassins
+et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps
+auxiliaires que le consul Scipion s'était fait livrer de force par les
+Boïes et les Insubres, prirent tout à coup les armes vers la quatrième
+heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil régnaient dans tout le
+camp, et se jetèrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des
+leurs. Un grand nombre de Romains furent blessés; un grand nombre furent
+tués; les Gaulois, après leur avoir coupé la tête, sortirent, et, précédés
+de ces trophées sauvages, se présentèrent aux portes du camp
+d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'éloges et d'argent, mais il
+les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler à ses
+intérêts: il espérait que la crainte des vengeances du consul forcerait
+leurs compatriotes à se ranger, bon gré mal gré, immédiatement, sous ces
+drapeaux. Il reçut en même temps une ambassade solennelle des Boïes, qui
+offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevés par ruse au
+siège de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de
+s'en servir à retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de
+la république[784]. Quant à Scipion, dès qu'il vit Annibal s'approcher, il
+quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre à l'abri de la cavalerie
+numide, que la journée du Tésin lui avait appris à redouter, il alla se
+retrancher au-delà de la Trébie, sur les hauteurs qui bordent cette
+rivière. L'armée carthaginoise plaça son camp près de l'autre rive.
+
+ Note 783: Πολλούς μέν άπέκτειναν, ούκ όλίγους δέ κατετραυμάτισαν·
+ τέλος δέ άὰς κεφαλάς άποτεμόντες τών τεθνεώτων, άπεχώρουν πρός τούς
+ Καρχηδονίους. Polyb. l. III, p. 219.
+
+ Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.
+
+Le territoire des Anamans était donc le théâtre de la guerre et devait
+l'être long-temps, car Scipion, renfermé dans ses palissades et sourd aux
+provocations d'Annibal, refusait obstinément de combattre. Pressés tout à
+la fois par les deux armées, les Anamans, voulant éviter de plus grands
+ravages, prétendaient garder la neutralité: c'était tout ce que demandaient
+les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. «Je ne suis venu
+que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colère; c'est pour délivrer
+la Gaule que j'ai traversé les Alpes[785].» Irrité de leur inaction, et
+ayant d'ailleurs épuisé ses provisions de bouche, il fit durement saccager
+le pays entre la Trébie et le Pô. Irrités à leur tour, ces peuples
+offrirent au consul de se déclarer hautement pour lui, s'il arrêtait par sa
+cavalerie les déprédations des fourrageurs numides; ils se plaignirent même
+que leurs maux actuels, ils les devaient à leur prédilection marquée pour
+la cause romaine: «Punis de notre attachement à la république,
+disaient-ils, nous avons droit de réclamer que la république nous
+protège[786].»
+
+ Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos, dictitans.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
+
+ Note 786: Auxilium Romanorum terræ, ob nimiam cultorum fidem in
+ Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
+
+Scipion, instruit à se défier de l'attachement des Gaulois, laissa les
+Numides dévaster tranquillement leurs terres; mais le second consul
+Sempronius, jaloux et présomptueux, tandis que son collègue était retenu
+sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte
+division au-delà de la Trébie charger quelques escadrons de fourrageurs qui
+battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce léger
+avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rêva plus qu'une grande
+bataille et la défaite complète d'Annibal, qui, de son côté, s'empressa de
+faire naître une occasion qu'il désirait encore plus vivement: rien ne fut
+si aisé au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le piège. Sempronius
+passa la Trébie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de
+Cénomans; Annibal comptait dans son armée quatre mille Gaulois auxiliaires,
+ce qui portait ses forces à trente mille hommes, cavalerie et infanterie.
+De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis
+que la cavalerie romaine fuyait à toute bride devant les Numides, Annibal,
+ayant dirigé tous ses éléphans réunis contre la division cénomane, l'écrasa
+et la mit en déroute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'éminens
+services dans cette journée importante, prélude de ses deux grands
+triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque
+totalité appartenait aux rangs de ces braves alliés[787].
+
+ Note 787: Συνέβαινε γάρ όλίγους μέν τών Ίβήρων καί Λιβύων, τούς δέ
+ πλείους άπολωλέναι τών Κελτών. Polyb. l. III, p. 227.
+ --Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
+
+
+ANNEE 217 avant J.-C.
+
+La fortune d'Annibal était dès lors consolidée; plus de soixante mille
+Boïes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses
+drapeaux, et portèrent ses forces à quatre-vingt-dix mille hommes[788].
+Avec une telle disproportion entre le noyau de l'armée punique et ses
+auxiliaires, Annibal n'était plus en réalité qu'un chef de Gaulois; et si,
+dans les instans critiques, il n'eut pas à se repentir de sa nouvelle
+situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les
+inconvéniens. Rien n'égalait, dans les hasards du champ de bataille,
+l'audace et le dévouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il
+n'avait ni l'habitude ni le goût de la subordination militaire. La hauteur
+des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la
+guerre que telle qu'il la faisait lui-même, comme un brigandage hardi,
+rapide, dont le moment présent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu
+marcher sur Rome immédiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans
+quelqu'une des provinces alliées ou sujettes de la république, en Étrurie,
+ou en Ombrie, pour y vivre à discrétion dans le pillage et la licence.
+Annibal essayait-il de représenter qu'il fallait ménager ces provinces,
+afin de les gagner à la cause commune, les Cisalpins éclataient en
+murmures; les combinaisons de la prudence et du génie ne paraissaient à
+leurs yeux qu'un vil prétexte pour les frustrer d'avantages qui leur
+étaient légitimement dévolus. Contraint de céder, Annibal se mit en route
+pour l'Étrurie, avant que l'hiver fût tout-à-fait achevé. Mais des froids
+rigoureux et un ouragan terrible l'arrêtèrent dans les défilés de
+l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien décidé à braver le
+mécontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, où s'étaient
+renfermés en partie les débris de l'armée de Scipion.
+
+ Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
+
+ Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14.
+
+Son retour porta au degré le plus extrême l'exaspération des Cisalpins; ils
+l'accusèrent d'aspirer à la conquête de leur pays; et au milieu même de son
+camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y échappa que par
+les précautions sans nombre que lui suggérait un esprit inépuisable en
+ruses. Une de ces précautions, s'il faut en croire les historiens, était de
+changer chaque jour de coiffure et de vêtemens[791], paraissant tantôt sous
+le costume d'un jeune homme, tantôt sous celui d'un homme mûr ou d'un
+vieillard; et par ces travestissemens subits et multipliés, ou il se
+rendait méconnaissable, ou du moins il imprimait à ses grossiers ennemis
+une sorte de terreur superstitieuse[792]. Étant parvenu ainsi à gagner du
+temps, dès qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour
+Arétium, où le consul Flaminius avait rassemblé une forte armée.
+
+ Note 790: Petitus sæpè principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c. 1.
+ --Polyb. l. III, p. 229.
+
+ Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis.
+ Tit. Liv. l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229.
+
+ Note 792: Αύτόν οί Κελτοί... πρεσβύτην όρώντες, είτα νέον, είτα
+ μεσαιπόλιον, καί συνεχώς έτερον έξ έτέρον, θαυμάζοντες, έδόκουν
+ θειοτέρας φύσεως λαχεϊν. Appian. Bell. Annibal. p. 315.
+
+Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Arétium; le plus
+fréquenté, qui était aussi le plus long, traversait des défilés dont les
+Romains étaient maîtres; l'autre, à peine frayé, passait par des marais que
+le débordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'était ce
+dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il était le plus court, et que
+l'ennemi ne songeait pas à le lui disputer. A son départ, les troupes
+gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; à
+peine virent-elles la route où il s'engageait, qu'elles se mutinèrent et
+voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque
+par force, qu'il les entraîna avec lui dans ces marais. Une fois engagés,
+Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pénible et le plus
+dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la
+cavalerie numide l'arrière-garde; et les Cisalpins le corps de
+bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle
+enfonçât quelquefois jusqu'à mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait
+pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois
+arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et
+glissant, d'où ils ne pouvaient se relever s'ils venaient à tomber;
+essayaient-ils de marcher sur les côtés de la route, ils s'abîmaient dans
+les gouffres et les fondrières. Plusieurs tentèrent de rétrograder, mais la
+cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de
+l'armée. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au désespoir, se
+coucher sur les cadavres amoncelés des hommes et des chevaux, ou sur les
+bagages jetés çà et là, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre
+jours et trois nuits, l'armée chemina dans ces marais, sans prendre ni
+repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols
+ne fussent point comparables à celles des Gaulois, elles ne laissèrent pas
+d'être très-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines
+causèrent à Annibal la perte d'un œil. Malgré tout, dès qu'on eut touché la
+terre ferme, dès que les tours d'Arétium parurent dans le lointain,
+oubliant leur colère et leurs maux, les Gaulois furent les premiers à crier
+aux armes[794].
+
+ Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id
+ agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem indè cum
+ expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
+
+ Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
+ --Paul. Oros. l. IV, c. 15.
+
+Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserrée d'un côté
+par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymène, au fond par
+des collines. On entrait dans ce triangle par une étroite chaussée, non
+loin de laquelle Annibal avait caché un corps de Numides; le reste de son
+armée était rangé en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A
+peine l'arrière-garde romaine eut-elle dépassé la chaussée, que les
+Numides, accourant à toute bride, s'en emparèrent et attaquèrent Flaminius
+en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut
+une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait
+depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nommé Ducar[795],
+remarqua le général romain, qu'il connaissait de vue. «Voilà, cria-t-il à
+ses compatriotes, voilà l'homme qui a égorgé nos armées, ravagé nos champs
+et nos villes; c'est une victime que j'immole à nos frères
+assassinés[796].» En disant ces mots, Ducar s'élance à bride abattue,
+culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'écuyer du consul, qui
+s'était jeté en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul
+lui-même, qu'il perce de part en part, le renverse à terre, et saute de
+cheval pour lui couper la tète ou pour le dépouiller. Les Romains
+accourent; mais les Gaulois sont là pour leur faire face, ils les
+repoussent et complètent la déroute. Les Romains laissèrent sur la place
+quinze mille morts; du côté d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents
+hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services
+signalés, les Carthaginois abandonnèrent aux Cisalpins la plus grande
+partie du butin trouvé dans le camp de Flaminius[798].
+
+ Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6.
+ --Silius Italic. l. V, v.
+
+ Note 796: «Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui legiones
+ nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam ego hanc
+ victimam Manibus peremptorum fædè civium dabo.»
+ Tit. Liv. l. XXII, c. 6.
+
+ Note 797: Οί μέν γάρ πάντες είς χιλίους καί πεντακοσίους Ϊπεσον, ών
+ ήσαν οί πλείους Κελτοί. Polyb. l. III, p. 236.
+
+ Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319.
+
+Du champ de bataille de Thrasymène, Annibal passa dans l'Italie
+méridionale, et livra une troisième bataille aux Romains, près du village
+de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait
+alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de
+cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille
+Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaça leur cavalerie à l'aile droite
+et au centre leur infanterie, qu'il réunit à l'infanterie espagnole, et
+qu'il commanda lui-même en personne; les fantassins gaulois, comme ils le
+pratiquaient dans les occasions où ils étaient décidés à vaincre ou à
+mourir, jetèrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la
+ceinture en haut, armés de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce
+furent eux qui engagèrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la
+terminèrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille
+célèbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus désastreuse des
+défaites de Rome. Lorsque le général carthaginois, ému de pitié, criait à
+ses soldats «d'arrêter, d'épargner les vaincus,» sans doute que les
+Gaulois, acharnés à la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans
+cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction
+d'une vengeance ardemment souhaitée et long-temps différée. Soixante-dix
+mille Romains y périrent; la perte, du côté des vainqueurs, fut de cinq
+mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800].
+
+ Note 799: Gallis prælongi ac sine mucronibus gladii... Galli super
+ umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46.
+
+ Note 800: Τών δέ Άννίϐου, Κελτοί μέν έπεσον, είς τετρακισχιλίους,
+ Ίβηρες δέ καί Λίβυες είς χιλίους καί πεντακοσίους. Polyb. l. III,
+ p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50.
+
+
+ANNEE 216 avant J.-C.
+
+Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait comptés autour de lui après
+le combat de la Trébie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les
+batailles, les maladies, surtout la fatale traversée des marais de
+l'Étrurie, avaient absorbé tout le reste: car jusqu'alors ils avaient
+moissonné presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes
+amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la
+Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais
+ce n'était pas là cette race belliqueuse qu'il recrutait naguère sur les
+rives du Pô. Cannes fut le terme de ses succès; et certes la faute n'en
+doit point être imputée à son génie, plus admirable peut-être dans les
+revers que dans la bonne fortune: son armée seule avait changé. Depuis deux
+mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction après la
+bataille de l'Aufide et de son séjour à Capoue; peut-être lui
+reprocherait-elle plus justement de s'être éloigné du nord de l'Italie, et
+d'avoir laissé couper ses communications avec les soldats qui vainquirent
+sous lui à Thrasymène et à Cannes.
+
+Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hâta d'en profiter. Deux armées
+échelonnées, l'une au nord, l'autre au midi, interceptèrent la route entre
+la Cisalpine et la grande Grèce; celle du nord, par ses incursions ou par
+son attitude menaçante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la
+seconde faisait face aux Carthaginois. L'année qui suivit la bataille de
+Cannes, vingt-cinq mille hommes détachés des légions du nord sous le
+commandement du préteur L. Posthumius, s'étant aventurés imprudemment sur
+le territoire boïen, y périrent tous avec leur chef. Quoique le récit de
+cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait
+raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que
+les historiens romains nous l'ont laissé. Posthumius, pour pénétrer au cœur
+du pays boïen, devait traverser une forêt dont nous ne connaissons pas bien
+la position; cette forêt était appelée par les Gaulois _Lithann_[801],
+c'est-à-dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boïes s'y
+placèrent en embuscade, et imaginèrent de scier les arbres sur pied,
+jusqu'à une certaine distance de chaque côté de la route, de manière qu'ils
+restassent encore de bout, mais qu'une légère impulsion suffît pour les
+renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engagés dans la route,
+qui d'ailleurs était étroite et embarrassée, ils donnèrent l'impulsion aux
+arbres les plus éloignés du chemin, et, l'ébranlement se communiquant de
+proche en proche, la forêt s'abattit à droite et à gauche: hommes et
+chevaux tombèrent écrasés[802]; ce qui échappa périt sous les sabres
+gaulois. Posthumius vendit chèrement sa vie; mais enfin il fut tué et
+dépouillé. Sa tête et son armure furent portées en grande pompe par les
+Boïes dans le temple le plus révéré de leur nation; et son crâne, nettoyé
+et entouré d'or, servit de coupe au grand-prêtre et aux desservans de
+l'autel dans les solennités religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient
+bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura;
+car à l'exception des chevaux et du bétail, écrasés en presque totalité par
+la chute des arbres, tout le reste était intact et facile à retrouver: il
+suffisait de suivre les files de l'armée ensevelie sous cet immense
+abattis.
+
+ Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.).
+
+ Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; quæ alia in
+ aliam instabilem per se ac malè hærentem, ancipiti strage, arma,
+ viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.
+ --J. Fronton. Stratag. l. I, c. 6.
+
+ Note 803: Purgato indè capite, ut mos iis est, calvam auro cælavêre;
+ idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent, poculumque idem
+ sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.
+
+
+ANNEE 215 avant J.-C.
+
+Cette année, la superstition romaine et la superstition gauloise se
+trouvèrent comme en présence; et certes, dans cette comparaison, la
+superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les
+Boïes vouaient à leurs dieux le crâne d'un général ennemi tué les armes à
+la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux
+Gaulois désarmés, et les enterraient vivans sur la place du marché aux
+bœufs[804].
+
+ Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter quæ Gallus et
+ Galla, Græcus et Græca, in foro boario sub terrâ vivi demissi sunt in
+ locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.
+
+ANNEE 207 avant J.-C.
+
+Cependant Annibal, confiné dans le midi de l'Italie, essaya par un coup
+hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rétablir ses communications
+avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre à son frère Asdrubal, qui commandait
+en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrénées, et de marcher droit
+en Italie par la route qu'il avait frayée, il y avait alors près de douze
+ans. Asdrubal reçut dans la Gaule un accueil tout-à-fait bienveillant;
+plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des
+secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mêmes, ne mirent aucun
+obstacle à son passage, rassurés qu'ils étaient sur les intentions des
+Carthaginois, et habitués, depuis le commencement de la guerre, à voir des
+bandes d'hommes armés traverser continuellement leurs vallées. En deux
+mois, Asdrubal avait franchi les Pyrénées et les Alpes; il entra dans la
+Cisalpine, à la tête de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et
+Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois
+cisalpins se réunirent aussitôt à lui. La prodigieuse rapidité de sa marche
+avait mis la république en défaut: les légions du nord étaient hors d'état
+de lui résister; et s'il eût marché immédiatement sur l'Italie centrale
+pour opérer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagné en peu de
+jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journée de Cannes. Mais
+Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, précipita la ruine
+de son frère et la sienne. D'abord il perdit un temps irréparable au siège
+de Placentia. La résistance prolongée de cette colonie ayant permis aux
+Romains de réunir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster
+dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Métaure, aujourd'hui le Metro;
+tandis que Claudius Néron, l'autre consul, alla tenir Annibal en échec dans
+le Brutium, avec une armée de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit
+sa faute, et voulut la réparer; malheureusement il était trop tard. Comme
+le plan de son frère était de transporter le théâtre de la guerre en
+Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui écrivit de se mettre en
+marche, que lui-même s'avançait à sa rencontre; mais ayant négligé de
+prendre toutes les précautions nécessaires pour lui faire tenir cette
+dépêche, elle fut interceptée, et le consul Néron connut le secret d'où
+dépendait le salut des Carthaginois[806].
+
+ Note 805: Non enim receperunt modò Arverni eum, deincepsque aliæ
+ Gallicæ atque Alpinæ gentes; sed etiam secutæ sunt ad bellum.
+ Tit. Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius
+ Ital. l. XV, v. 496 et seq.
+
+ Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43.
+
+Il conçut alors un projet hardi qui eût fait honneur à Annibal. Prenant
+avec lui sept mille hommes d'élite, il part de son camp, dans le plus grand
+mystère, et après six jours de marche forcée il arrive sur les bords du
+Métaure, au camp de son collègue Livius; ses soldats sont reçus de nuit
+sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est changé à l'enceinte des
+retranchemens, de peur qu'Asdrubal, soupçonnant l'arrivée de Néron, ne
+refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le
+lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la
+bataille; mais, accoutumé à faire la guerre aux Romains, il observe que la
+trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux
+consuls sont réunis, qu'Annibal a éprouvé une grande défaite ou que sa
+lettre a été interceptée et leur plan déconcerté. N'osant livrer bataille
+en de telles circonstances, il fait retraite à la hâte, en remontant la
+rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent,
+et ses soldats, marchant au hasard, s'égarent et se dispersent. Au point du
+jour, comme il faisait sonder la rivière pour trouver un gué, il aperçoit
+les enseignes romaines qui s'avançaient en bon ordre sur sa trace. Réduit à
+la nécessité d'accepter le combat, il fait ranger son armée, et afin
+d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise à
+Néron et à sa troupe d'élite[807].
+
+ Note 807: Adversùs Claudium Gallos opponit, haud tantùm eis fidens,
+ quantùm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l. XXVII, c. 48.
+
+Pendant les préparatifs des deux armées, la matinée s'écoula, et une
+chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que
+leur avaient laissé les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait
+d'ailleurs plusieurs corps qui s'étaient égarés durant la nuit, et une
+multitude de traîneurs restés sur les routes. Aussi le combat ne fut pas
+long à se décider; les Espagnols et les Ligures plièrent les premiers;
+Néron, sans beaucoup de résistance, culbuta aussi l'armée gauloise[809]. Ce
+furent les représailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs
+d'Asdrubal, tués ou blessés, restèrent sur le champ de bataille avec leur
+général; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des
+leurs[810]. Asdrubal, dans cette journée désastreuse, déploya un courage
+digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes débandées, et quatre
+fois il fut abandonné: ayant enfin perdu toute espérance, il se jeta sur
+une cohorte romaine, et tomba percé de coups. Vers la fin de la bataille,
+arriva, du côté du camp romain, un corps de Cisalpins égarés pendant la
+nuit;, Livius ordonna de les épargner, tant il était rassasié de carnage:
+«Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il à ses soldats, afin qu'ils annoncent
+eux-mêmes leur défaite, et qu'ils rendent témoignage de notre valeur[811].»
+Pourtant à la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs égorgèrent un grand
+nombre de Gaulois que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui,
+appesantis par l'ivresse, s'étaient endormis sur la paille et sur la
+litière de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trésor
+public plus de trois cents talents[813].
+
+ Note 808: Jàm diei medium erat, sitisque et calor hiantes, cædendos
+ capiendosque affatim præbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.
+
+ Note 809: Ad Gallos jàm cædes pervenerat: ibi minimùm certaminis
+ fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.
+
+ Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18.
+ Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu'à dix mille
+ hommes et celle des Romains qu'à deux mille.
+
+ Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostræ
+ virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.
+
+ Note 812: Πολλούς τών Κελτών, έν ταϊς στιβάσι κοιμωμένους, διά τήν
+ μέθην, κατέκοπτον ίερείων τρόπον. Polyb. l. XI, p. 625.
+
+ Note 813: Πλείω τών τριακοσίων ταλάντων. Idem. 1,650,000 fr.
+
+La nuit même qui suivit la bataille du Métaure, Néron reprit sa marche, et
+retourna dans son camp du Brutium avec autant de célérité qu'il en était
+venu. Se réservant la jouissance de porter lui-même à son ennemi la
+confirmation d'un désastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de
+vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tête de
+l'infortuné Asdrubal. C'était là la missive que sa cruauté ingénieuse et
+raffinée imaginait d'envoyer à un frère. Arrivé en vue des retranchemens
+puniques, il l'y fit jeter. Cette tête n'était pas tellement défigurée
+qu'Annibal ne la reconnût aussitôt. Les premières larmes de ce grand homme
+furent pour son pays. «O Carthage! s'écria-t-il, malheureuse Carthage! je
+succombe sous le poids de tes maux.» L'avenir de cette guerre et le sien se
+montraient à ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule
+cisalpine découragée mettre bas les armes, et lui-même, privé de tout
+secours, n'ayant plus qu'à périr ou à quitter honteusement l'Italie. Telles
+sont aussi les pensées que lui prête un célèbre poète romain, dans une ode
+consacrée à la gloire de Claudius Néron. «C'en est fait, s'écrie
+douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-delà des mers des
+messages superbes: la mort d'Asdrubal a tué toute notre espérance, elle a
+tué la fortune de Carthage.[814]»
+
+ Note 814:
+
+ Carthagini jam non ego nuncios
+ Mittam superbos. Occidit, occidit
+ Spes omnis et fortuna nostri
+ Nominis, Asdrubale interempto.
+
+ HORAT. carm. l. IV 4.
+
+Cependant Carthage ne renonça pas à ses projets sur le nord de l'Italie,
+avant d'avoir essayé une troisième expédition; Magon, frère d'Asdrubal et
+d'Annibal, à la tête de quatorze mille hommes, vint débarquer au port de
+Genua, dans la Ligurie italienne. Dès que le bruit de son débarquement se
+fut répandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de
+Gaulois[815], qui fuyaient les dévastations des Romains, car depuis la
+bataille du Métaure une armée romaine campait au sein de la Cispadane,
+brûlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de
+volontaires isolés ne pouvaient suffire au général carthaginois, il lui
+fallait la coopération franche et entière des nations elles-mêmes; il
+voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et
+dernier effort.
+
+ Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus Gallis
+ undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.
+
+
+ANNEE 205 avant J.-C.
+
+Ayant donc convoqué, près de lui à Genua, les principaux chefs gaulois, il
+leur parla en ces termes: «Je viens pour vous rendre la liberté, vous le
+voyez, car je vous amène des secours; toutefois le succès dépend de vous.
+Vous savez assez qu'une armée romaine dévaste maintenant votre territoire,
+et qu'une autre armée vous observe, campée en Étrurie; c'est à vous de
+décider combien d'armées et de généraux vous voulez opposer à deux généraux
+et à deux armées romaines[816].» Ceux-ci répondirent: «que leur bonne
+volonté n'était pas équivoque; mais que ces deux armées romaines dont
+parlait Magon étaient précisément ce qui les forçait à ne rien précipiter;
+qu'ils devaient à leurs compatriotes, à leurs propres familles de ne point
+aggraver imprudemment leur situation déjà si misérable. Demande-nous, ô
+Magon, ajoutèrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sûreté,
+tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent
+point arrêter les Ligures, dont le territoire n'est pas occupé. Il leur
+est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est
+même juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].»
+
+ Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus,
+ duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.
+
+ Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occultè adjuvari posset:
+ Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et capessere
+ pro parte bellum æquum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.
+
+
+ANNEE 203 avant J.-C.
+
+Les Ligures ne refusèrent pas; seulement ils demandèrent deux mois pour
+faire leurs levées. Quant aux chefs gaulois, malgré leur refus apparent,
+ils laissèrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui
+firent passer secrètement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu
+de temps le Carthaginois se vit à la tête d'une armée considérable; et
+entra pour lors dans la Gaule. Là, pendant deux ans, il tint tête à deux
+armées romaines, mais sans pouvoir jamais opérer sa jonction avec Annibal;
+vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et,
+blessé à la cuisse, il se fit transporter à Génua, où les débris de son
+armée commencèrent à se rallier. Sur ces entrefaites, des députés
+arrivèrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frère
+aussi, rappelé par le sénat carthaginois, fut contraint de s'embarquer à
+l'autre extrémité de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient
+servi fidèlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnèrent point
+dans ses jours de revers. Réunis à ceux de leurs compatriotes qui avaient
+suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'armée punique[820] à Zama,
+dans la journée célèbre qui termina cette longue guerre à l'avantage des
+Romains, et fit voir le génie d'Annibal humilié devant la fortune de
+Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a été signalé
+par les historiens: «Ils se montrèrent, dit Tite-Live, enflammés de cette
+haine native contre le peuple romain, particulière à leur race[821].»
+
+ Note 818: Mago milites... clàm per agros eorum mercede conducere:
+ commeatus quoque omnis generis occultè ad eum à Gallicis populis
+ mittebantur. Idem. ibid.
+
+ Note 819: Tit. Liv. ub. supr.
+
+ Note 820: Τό τρίτον τής στρατιάς, Κελτοί καί Λίγυες. App. Bell. pun.
+ p. 22.
+
+ Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur.
+ Tit. Liv. l. XXX, c. 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les
+tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brûlent
+Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec des succès
+divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.--Nouveaux
+efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du consul Quintius
+Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent sur les bords du
+Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi
+Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans la Vénétie; ils
+sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie est fermée aux
+Gaulois.
+
+201-170.
+
+
+ANNEE 201 avant J.-C.
+
+Magon, en partant pour l'Afrique, avait laissé dans la Cispadane un de ses
+officiers, nommé Amilcar, guerrier expérimenté, qui s'était attiré la
+confiance et l'amitié des Gaulois durant les dernières expéditions
+carthaginoises[822]. Reçu par eux comme un frère, et admis dans leurs
+conseils, Amilcar les aidait des lumières de son expérience. Il les
+encourageait chaudement à ne point déposer les armes, soit qu'il s'attendît
+à voir bientôt les hostilités se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il
+eût mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutôt qu'il n'envisageât
+que l'intérêt du pays où il trouvait l'hospitalité, et que, ennemi
+implacable de Rome, il préférât une vie dure et agitée parmi des ennemis de
+Rome à la paix déshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le sénat
+avait-il été débarrassé de la guerre punique, qu'il s'était hâté de renouer
+ses intrigues auprès des nations cisalpines, surtout auprès des Cénomans;
+déjà il était parvenu à détacher de la confédération quelques tribus
+liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activité d'Amilcar déjouèrent ces
+menées; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces
+défections les eussent affaiblis, et entraîna même la jeunesse cénomane à
+prendre les armes malgré ses chefs. La république alarmée sollicita son
+extradition, les Gaulois la refusèrent. Elle s'adressa avec menace au sénat
+de Carthage; mais le sénat de Carthage protesta qu'Amilcar n'était point
+son agent, qu'il n'était même plus son sujet; et il fallut que Rome se
+contentât de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit
+contre eux de grands préparatifs d'armes[824].
+
+ Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat.
+ Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.
+
+ Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus fœdus ictum.
+ Tit. Liv. l. XXXI c. 2.
+
+ Note 824: Tit. Liv. l. XXXI.
+
+L'ouverture des hostilités ne lui fut point heureuse; deux légions et
+quatre cohortes supplémentaires, entrées par l'Ombrie sur le territoire
+boïen, pénétrèrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de
+Mutilum, où elles se cantonnèrent; mais au bout de quelques jours, s'étant
+écartées dans la campagne pour couper les blés, elles furent surprises et
+enveloppées. Sept mille légionaires, occupés aux travaux, périrent sur la
+place avec leur général, Caïus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord à
+Mutilum, et, dès la nuit suivante, regagna la frontière dans une déroute
+complète, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le
+voisinage, les réunit à son armée, fit quelque dégât sur les terres
+boïennes, puis revint à Rome sans avoir rien exécuté de plus
+remarquable[826]. Il fut remplacé dans son commandement par le préteur
+L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille alliés latins aux
+quartiers d'hiver d'Ariminum.
+
+ Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt cæsa;
+ inter quos ipse C. Oppius præfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.
+
+ Note 826: Qui nisi quòd populatus est Boïorum fines... nihil quod
+ esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.
+
+
+ANNEE 200 avant J.-C.
+
+Aux premiers jours du printemps, quarante mille confédérés, Boïes,
+Insubres, Cénomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar,
+assaillirent Placentia à l'improviste, la pillèrent, l'incendièrent, et,
+d'une population de six mille ames, en laissèrent à peine deux mille sur
+des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le Pô, ils se dirigèrent
+vers Crémone, à qui ils destinaient le même sort; mais les habitans,
+instruits du désastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs
+portes et de se préparer à la défense, décidés à vendre cher leur vie. Ils
+envoyèrent promptement un courrier au préteur Furius pour lui demander du
+secours. Contraint de refuser, Furius transmit au sénat la lettre des
+Crémonais, avec un tableau inquiétant de sa situation et du péril où se
+trouvait la colonie. «De deux villes échappées à l'horrible tempête de la
+guerre punique, écrivait-il, l'une est pillée et saccagée, l'autre cernée
+par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crémonais avec le peu
+de troupes campées à Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de
+nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a déjà que trop
+enflé l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accroître encore par la
+perte de mon armée[829].» A la réception de cette dépêche, le sénat donna
+ordre à C. Aurélius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ à
+Ariminum; quelques affaires retardèrent le départ du consul; mais ses
+légions se dirigèrent vers la Gaule à grandes journées.
+
+ Note 827: Direptâ urbe, ac per iram, magnâ ex parte incensâ, vix
+ duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis...
+ Tit. Liv.l. XXXI, c. 10.
+
+ Note 828: Duarum coloniarum, quæ ingentem illam tempestatem punici
+ belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus,
+ alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10.
+
+ Note 829: Tit. Liv. loc. cit.
+
+Dès qu'elles furent arrivées, le préteur L. Furius se mit en route pour
+Crémone, et vint camper à cinq cents pas de l'armée des confédérés. Il
+avait une belle occasion de les battre par surprise, si, dès le même jour,
+il eût mené droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, épars
+dans la campagne, n'avaient laissé à sa garde que des forces tout-à-fait
+insuffisantes. Furius voulut ménager ses soldats, fatigués par une marche
+longue et précipitée, et il laissa aux Gaulois, restés dans le camp, le
+temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent
+bientôt regagné les retranchemens. Dès le lendemain, ils en sortirent en
+bon ordre pour présenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830].
+La charge des confédérés fut si impétueuse, et si brusque, que les Romains
+eurent à peine le temps de ranger leurs troupes. Réunissant tous leurs
+efforts sur un seul point, ils attaquèrent d'abord l'aile droite ennemie,
+qu'ils se flattaient d'écraser facilement; voyant qu'elle résistait, ils
+cherchèrent à la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile
+droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitôt que Furius aperçut
+cette manœuvre, il fit avancer sa réserve, dont il se servit pour étendre
+son front de bataille; au même instant, il fit charger à droite et à gauche
+par sa cavalerie l'extrémité des ailes gauloises; et lui-même, à la tête
+d'un corps serré de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le
+rompre. Le centre, que le développement des ailes avait affaibli, fut
+enfoncé par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les
+confédérés, culbutés de toutes parts, regagnèrent leur camp dans le plus
+grand désordre; les légions vinrent bientôt les y forcer. Le nombre des
+morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts
+drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargés de butin tombèrent
+entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des
+principaux chefs cisalpins, périrent en combattant[832]. Deux mille
+habitans de Placentia, réduits en servitude par les Gaulois, furent rendus
+à la liberté et renvoyés dans leur ville en ruines. Pour récompense de
+cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trésor public de
+Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix
+mille d'argent[833].
+
+ Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omissâ prædâ, quæ
+ in manibus erat, castra repetivêre; et postero die in aciem
+ progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit.
+ Tit. Liv. lib. XXXI, c. 21.
+
+ Note 831: Cæsa et capta suprà quinque et triginta millia, cum signis
+ militaribus octoginta, carpentis gallicis, multâ prædâ oneratis, plus
+ ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.
+
+ Note 832: Amilcar, dux Pœnus, eo prælio cecidit et tres imperatores
+ nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.
+ --Paul. Oros. l. IV, c. 20.
+
+ Note 833: La livre romaine équivalait à 10 onces 5 gros 40 grains
+ métr.
+
+
+ANNEES 199 à 197 avant J.-C.
+
+Mais la joie des Romains fut de courte durée. L'année suivante, le préteur
+Cn. Bæbius Tamphilus, étant entré témérairement sur le territoire
+insubrien, tomba dans une embuscade où il perdit six mille six cents
+hommes; ce qui le força d'évacuer aussitôt le pays[834]. Pendant le cours
+de l'année 198, le consul qui le remplaça se borna à faire rentrer dans
+leurs foyers les habitans de Placentia et de Crémone que les malheurs de la
+guerre avaient dispersés[835].
+
+ Note 834: Propè cum toto exercitu circumventus, suprà sex millia et
+ sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7.
+
+ Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25.
+
+Cependant le sénat romain se préparait à frapper dans la Gaule des coups
+décisifs. Au printemps de l'année 197, il ordonna aux consuls, C. Cornélius
+Céthégus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en même temps vers le
+Pô. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, où des troupes boïennes,
+insubriennes et cénomanes, se réunissaient de nouveau; Minucius, longeant
+la Méditerranée, commença ses opérations par la Ligurie cispadane, qu'en
+peu de temps il parvint à subjuguer, ou du moins à détacher de l'alliance
+des Gaulois, tout entière, à l'exception de la tribu des Ilvates; il
+soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse à
+vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses légions sur
+les terres boïennes. Céthégus, retranché dans une position avantageuse, sur
+la rive gauche du Pô, attendait, pour risquer le combat, que son collègue,
+par une diversion sur la rive droite, obligeât les confédérés à partager
+leurs forces. En effet, dès que la nouvelle se répandit dans la Transpadane
+que le pays des Boïes était à feu et à sang, l'armée boïenne demanda à
+grands cris que les troupes coalisées l'aidassent d'abord à délivrer son
+territoire; les Insubres, de leur côté, soutinrent la même prétention:
+«Nous serions fous, répondirent-ils aux Boïes, d'abandonner nos propres
+terres au pillage, pour aller défendre les vôtres[837].» Mécontentes l'une
+de l'autre, les deux armées se séparèrent; les Boïes repassèrent le Pô; les
+Insubres, réunis aux Cénomans, allèrent prendre position dans le pays de
+ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin,
+vint adosser son camp au même fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du
+leur.
+
+ Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur quæ se dediderant.
+ Tit. Liv. l. XXXII, c. 29.
+
+ Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent,
+ Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+C'était pour l'ennemi une bonne fortune, que le théâtre de la guerre eût
+été transporté sur la terre des Cénomans, ces vieux instrumens de
+l'ambition étrangère, si long-temps traîtres à leur propre race. Aussi se
+hâta-t-il d'envoyer des émissaires dans toutes les villes du pays, surtout
+à Brixia[838], où le conseil national des chefs et des vieillards s'était
+rassemblé. Gagnés par crainte ou par argent, les principaux chefs et les
+anciens protestèrent aux agens romains qu'ils étaient étrangers à tout ce
+qui s'était passé, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'était
+tout-à-fait sans leur aveu; plusieurs même se rendirent au camp ennemi pour
+conférer avec le consul, qui les trouva dévoués à ses intérêts, mais
+incertains sur les moyens de le servir[839]. Céthégus voulut que, par leur
+autorité, ou à force d'argent, ils décidassent l'armée cénomane à passer
+immédiatement aux Romains, ou du moins à quitter le camp des Insubres; les
+entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable.
+Seulement, ils engagèrent leur parole que les troupes resteraient neutres
+pendant le prochain combat, et même tourneraient du côté des Romains, si
+l'occasion s'en présentait[840]. Ils entrèrent alors en pourparler avec les
+chefs de l'armée; en peu de jours, l'odieux complot fut consommé et un
+traité secret assura à l'ennemi, dans la bataille qui se préparait, la
+coopération active ou tout au moins passive des Cénomans. Bien que ces
+intrigues eussent été conduites avec un profond mystère, les Insubres en
+conçurent quelque soupçon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva,
+n'osant confier à de tels alliés une des ailes de peur que leur trahison
+n'entraînât la déroute de toute l'armée, ils les placèrent à la réserve,
+derrière les enseignes. Mais cette précaution fut inutile. Au fort de la
+mêlée, les perfides, voyant l'armée insubrienne plier, la chargèrent tout à
+coup à dos, et occasionèrent sa destruction totale.
+
+ Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput
+ gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+ Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse, nec
+ publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se adjunxisse....
+ (Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac moliri cœpit.
+ Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+ Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut si
+ qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos.
+ Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+ Note 841: Suberat tamen quædam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l. c.
+
+Tandis que ces événemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait
+d'abord dévasté les terres des Boïes par des incursions rapides; mais
+lorsque l'armée boïenne eut quitté le camp des coalisés pour venir défendre
+ses foyers, le consul s'était renfermé dans ses retranchemens, attendant
+l'occasion de risquer une bataille décisive. Les Boïes la provoquaient avec
+ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la défection des
+Cénomans vint ébranler leur confiance; bientôt même, le découragement
+gagnant, ils désertèrent leurs drapeaux, pour aller défendre chacun sa
+propriété et sa famille. L'armée consulaire se vit obligée de changer son
+plan de campagne[842]. Elle se remit à ravager les terres, à brûler les
+maisons, à forcer les villes. Clastidium fut livré aux flammes: les
+dévastations durèrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls
+retournèrent à Rome, où ils triomphèrent, C. Céthégus des Insubres et des
+Cénomans, Q. Minucius des Boïes. Le premier versa au trésor deux cent
+trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et
+soixante-dix-neuf mille pièces d'argent, portant pour empreinte un char
+attelé de deux chevaux[844]; le second une quantité d'argent équivalente à
+cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre
+mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de
+la foule, au triomphe de Céthégus, c'était une troupe de Crémonais et de
+Placentins, suivant le char du triomphateur, la tête couverte du bonnet,
+symbole de la liberté[846].
+
+ Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut
+ quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt.
+ T. L. l. XXXII, c. 31.
+
+ Note 843: La livre romaine est évaluée, comme nous l'avons dit plus
+ haut, à 10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le savant
+ mémoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et romaines, p. 7.
+
+ Note 844: C'était une monnaie romaine qui portait le nom de _bigati_
+ (scil. nummi), et équivalait à un denier.
+
+ Note 845: L'as valait à cette époque une once (as uncialis); le
+ denier peut être évalué à 82 centimes.
+
+ Note 846: Cæterùm magis in se convertit oculos Cremonensium
+ Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium.
+ Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23.
+
+
+ANNEE 196 avant J.-C.
+
+Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance à
+défendre leur liberté, autant Rome mit d'acharnement à vouloir l'étouffer.
+Pendant l'année 196, comme pendant la précédente, les consuls furent
+employés tous deux dans la Cisalpine; leur choix même paraissait dicté par
+la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'était distingué comme
+préteur dans une des dernières campagnes; l'autre, Claudius Marcellus,
+portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se
+préparait à le suivre à petites journées, Marcellus, se portant directement
+sur la Transpadane, attaqua et défit l'armée insubrienne, dans une
+bataille, où, si les récits des historiens ne sont pas exagérés, elle
+perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, située
+à l'extrémité méridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_
+ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit châteaux
+qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tête
+aux Boïes, qui s'étaient rassemblés en nombre considérable. Mais le jour
+même de son arrivée, avant qu'il eût achevé les retranchemens de son camp,
+assailli brusquement, il éprouva de grandes pertes, et après un combat long
+et opiniâtre, laissa sur la place trois mille légionnaires ainsi que
+plusieurs chefs de distinction[850]. Néanmoins il réussit à terminer les
+travaux, et une fois retranché, il soutint avec assez de bonheur les
+assauts que les Gaulois lui livraient sans relâche. Telle était sa
+situation, lorsque son collègue Furius Purpureo entra dans la partie du
+territoire boïen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu
+Sappinia_.
+
+ Note 847: In eo prælio suprà XL millia hominum cæsa,
+ Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.
+
+ Note 848: _Còm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et dans
+ le sens figuré, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville de
+ Côme.
+
+ Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella indè
+ duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.
+
+ Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo
+ tumultuario prælio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr.
+
+A cette nouvelle, les Boïes levèrent le siège du camp de Marcellus, et
+coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boisée et
+propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait déjà du fort de
+Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rétrograda; et comme il
+connaissait parfaitement le pays, par de longs détours en plaines, il
+réussit à rejoindre sans danger son collègue. Les deux consuls réunis
+dévastèrent un grand nombre de villes fortifiées et non fortifiées, et
+Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout où ils promenaient
+leurs ravages, les vieillards les femmes, la population désarmée des
+campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission à la république
+romaine; mais toute la jeunesse, réfugiée en armes au fond des forêts,
+suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et épiant l'occasion
+favorable celui-ci surprendre et les envelopper[852]. Boïes et Romains
+traversèrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la
+Cispadane, et passèrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'armée boïenne,
+désespérant de faire tomber dans le piège un général tel que L. Furius,
+accoutumé de longue main à ce genre de guerre, franchit le Pô, et se jeta
+sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix
+avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrême frontière ligurienne,
+chargée de butin, lorsqu'elle rencontra l'armée des consuls. Le combat
+s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux
+partis bien préparés eussent choisi le temps et le lieu à leur convenance.
+«On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines
+nationales ajoutent d'énergie au courage; plus altérés de sang qu'avides de
+victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu'à peine
+laissèrent-ils échapper un Gaulois[854].» Pour remercier les dieux de
+l'heureuse issue de la campagne, le sénat décréta trois jours de prières
+publiques. Le pillage de cette année valut au trésor public de Rome trois
+cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pièces
+d'argent à l'empreinte d'un char attelé de deux chevaux.
+
+ Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt.
+ Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina était, comme on l'a vu plus
+ haut, l'ancien nom de Bononia chez les Étrusques.
+
+ Note 852: Boii ferè omnes, præter juventutem, quæ prædandi causâ in
+ armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem venerunt..
+ Boii negligentiùs coactum agmen Romanorum quia ipsi procul abesse
+ viderentur, improvisò agressuros se rati, per occultos saltus secuti
+ sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.
+
+ Note 853: Lævos, Libuosque quùm pervastasset.
+ Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.
+
+ Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet apparuit:
+ nam ita cædis magis quàm victoriæ avidi pugnarunt Romani, ut vix
+ nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.
+ --Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol.
+
+
+ANNEE 195 ava nt J.-C.
+
+La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les
+plus favorables; le consul L. Valérius Flaccus battit l'armée boïenne, près
+de la forêt Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut là tout,
+Valérius perdit le reste de la saison à faire reconstruire les maisons de
+Placentia et de Crémone[855]. Chargé, l'année suivante en qualité de
+proconsul, des opérations militaires dans la Transpadane, il y montra plus
+d'activité. Une armée boïenne, sous la conduite d'un chef nommé Dorulac,
+était venue soulever les Insubres: Valérius attaqua, près de Médiolanum,
+leurs forces réunies, les défit, et leur tua dix mille hommes[856].
+
+ Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42.
+
+ Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.
+
+
+ANNEE 194 avant J.-C.
+
+Rome déployait contre la Cisalpine trois armées à la fois. Tandis qu'un
+proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoyés sur la
+rive droite du Pô, avec leurs légions respectives; ce qui faisait monter à
+soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non
+compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son
+côté la courageuse nation boïenne épuisait toutes les ressources du
+patriotisme. Son chef suprême Boïo-Rix[857], assisté de ses deux frères,
+organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut à la
+défense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa
+malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arrivé le premier
+à la frontière gauloise, la trouva donc gardée par Boïo-Rix, et par une
+forte division boïenne. Le nombre et la confiance des Gaulois
+l'intimidèrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste
+avantageux, et écrivit à son collègue, P. Scipion-l'Africain, de venir le
+rejoindre immédiatement, espérant, ajoutait-il, traîner les choses en
+longueur jusqu'à ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul à
+refuser le combat était celui-là même qui poussait les Gaulois à le
+provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls.
+Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangèrent en
+bataille, appelant à grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et
+d'outrages; le troisième, ils se décidèrent à attaquer, s'avancèrent au
+pied des retranchemens, et livrèrent un assaut général. Le consul fit
+prendre les armes en toute hâte, et ordonna à deux légions de sortir par
+les deux portes principales; mais les passages étaient déjà fermés par les
+assiégeans. Long-temps on lutta dans ces étroites issues, non-seulement à
+grands coups d'épée, mais boucliers contre boucliers et corps à corps, les
+Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pénétrer dans le camp, ou pour
+empêcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage,
+lorsque le premier centurion de la seconde légion et un tribun de la
+quatrième tentèrent un stratagème, qui souvent avait réussi dans des momens
+critiques, ils lancèrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis;
+jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde légion
+chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'ils parvinrent les premiers à
+s'ouvrir une route.
+
+ Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins
+ prononçaient rix, signifie roi, en Gaëlic; _rhuy_ (cymr.); _rûcik_
+ (armor.), un petit roi, un chef.
+
+ Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei, maturaret
+ venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum. Ibid.
+
+ Note 859: Diù in angustiis pugnatum est; nec dextris magis gladiisque
+ gerebatur res, quàm scutis corporibusque ipsis obnixi urgebant:
+ Romani ut signa foràs efferrent; Galli ut aut ipsi in castra
+ penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l. XXXIV c. 46.
+
+Déjà ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrième légion
+restait encore arrêtée à la porte, lorsque les Romains entendirent un grand
+bruit à l'autre extrémité de leur camp; c'étaient les Gaulois qui avaient
+forcé la porte questorienne, et tué le questeur, deux préfets des alliés et
+environ deux cents soldats[860]. Le camp était pris de ce côté, sans une
+cohorte extraordinaire, laquelle, envoyée par le consul pour défendre la
+porte questorienne, tailla en pièces ou chassa ceux des assiégeans qui
+avaient déjà pénétré dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres.
+Vers le même temps, la quatrième légion, avec deux cohortes
+extraordinaires, vint à bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc
+trois combats simultanés en trois différens endroits autour du camp, et
+l'attention des combattans était partagée entre l'ennemi qu'ils avaient en
+tête, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans
+l'incertitude sur leur sort, et sur le résultat de l'affaire. La lutte dura
+jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des espérances égales. Enfin
+les Gaulois, cédant à une charge impétueuse, reculèrent jusqu'à leur camp;
+mais ils s'y rallièrent, et à leur tour, se précipitant sur l'ennemi, ils
+le culbutèrent et le poursuivirent jusqu'à ses retranchemens, où il se
+renferma de nouveau. Ainsi dans cette journée, les deux partis se virent
+successivement victorieux, et successivement en fuite[861].
+
+ Note 860: In portam quæstoriam irruperant Galli; resistentesque
+ pertinaciùs occiderant L. Posthumium quæstorem; et M. Atinium et
+ P. Sempronium, præfectos sociûm, et ducentos fermè milites.
+ Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.
+
+ Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga fuit.
+ Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.
+
+Les Romains publièrent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis
+qu'ils en avaient tué onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous
+ont pas laissé leur bulletin. Sempronius se réfugia dans Placentia. Si l'on
+en croit quelques historiens, Scipion, après avoir opéré sa jonction avec
+lui, dévasta le territoire des Boïes et des Ligures, tant que leurs bois et
+leurs marais ne lui opposèrent point de barrières; d'autres prétendent
+que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna à Rome[863].
+
+ Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque millia
+ sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.
+
+ Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.
+
+
+ANNEE 193 avant J.-C.
+
+Cette campagne n'avait pas été sans gloire pour la nation boïenne; mais une
+guerre chaque année renaissante consumait rapidement sa population. Elle
+renouvela cependant le mouvement de l'année précédente, prit les armes en
+masse, et parvint à soulever la Ligurie. Le sénat alarmé proclama qu'il y
+avait _tumulte_[864]; des levées extraordinaires furent mises sur pied, et
+les deux consuls, Cornélius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci
+pour la Ligurie, celui-là pour le pays boïen. Tant de batailles perdues,
+malgré tant d'efforts de courage, avaient enfin enseigné aux Gaulois que le
+manque de discipline et l'ignorance de la tactique étaient les véritables
+causes de leur faiblesse; ils renoncèrent donc, mais trop tard, aux
+batailles rangées et aux affaires décisives par masses d'hommes et en rase
+campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient
+dans les forêts pour tomber à l'improviste sur l'ennemi dès qu'il
+approchait des bois. Ils fatiguèrent quelque temps, par ces manœuvres,
+l'armée du consul Merula; mais celui-ci, ayant déjoué une de leurs
+embuscades, les força d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non
+loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au
+milieu du jour. Le corps des vétérans romains, rompu par une charge des
+Gaulois, fut anéanti. Pendant long-temps, les Boïes, qui n'avaient que
+très-peu de cavalerie, soutinrent les charges répétées de la cavalerie
+romaine, sans que leur ordonnance en souffrît: leurs files restaient
+serrées, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main,
+frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865].
+Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pénétrant
+profondément au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les
+historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et
+coûta bien du sang; quatorze mille Gaulois restèrent sur la place, dix-huit
+cents seulement mirent bas les armes[866].
+
+ Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56.
+
+ Note 865: Obstabant duces, hostilibus cædentes terga trepidantium, et
+ redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5.
+
+ Note 866: Quatuordecim millia Boïorum cæsa sunt: vivi capti mille
+ nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c. 5.
+
+
+ANNEE 192 avant J.-C.
+
+Les consuls Domitius Ænobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de
+continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercèrent dans tout le pays,
+durant l'année 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches
+familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se réfugièrent
+dans le camp même des Romains. Le conseil national des Boïes ne tarda pas
+non plus à faire sa paix, et les principaux chefs se transportèrent avec
+leurs femmes et leurs enfans auprès des consuls. Le nombre de ces
+malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de
+l'hospitalité romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'élevait à
+quinze cents, appartenant tous à la classe opulente et la plus élevée en
+dignité[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de
+bataille où du moins la mort était utile et glorieuse, où les souffrances
+et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conservé par
+l'histoire, fera assez connaître quelle était pour les Gaulois supplians et
+désarmés la paix du peuple romain et l'hospitalité de ses consuls.
+
+ Note 867: Primò equites pauci cum præfectis, deinde universus
+ senatus, postremò in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat, ad
+ mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV, c. 22.
+
+Quintius Flamininus avait emmené de Rome une prostituée qu'il aimait, et
+comme ils s'étaient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs,
+cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir privée d'un
+spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il était à
+table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de débauche, un
+licteur l'avertit qu'un noble boïen arrivait, accompagné de ses enfans, et
+se remettait sous sa sauve-garde. «Qu'on les amène!» dit Flamininus.
+Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprète,
+l'objet de sa visite; et il s'étudiait, dans ses discours, à intéresser le
+Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une
+horrible idée se présenta à l'esprit de Flamininus: «Tu m'as sacrifié un
+combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant à sa maîtresse; pour t'en
+dédommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]?» Bien éloignée de croire
+sérieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitôt
+Flamininus se lève, saisit son épée suspendue aux parois de la tente, et
+frappe à tour de bras le Gaulois sur la tête. Étourdi, chancelant, le
+malheureux cherche à s'échapper, implorant la foi divine et humaine, mais
+un second coup l'atteint dans le côté et, sous les yeux de ses enfans qui
+poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostituée
+de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa
+brutalité, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls?
+
+ Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam
+ hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.
+
+ Note 869: Et quùm is vixdùm seriò annuisset; ad nutum scorti consulem
+ stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo caput primùm
+ percussit, deindè fugicnti.... latus transfodisse. Tit. Liv. l. XXXIV,
+ c. 42.--Flamininus ne fut recherché pour ce crime que huit ans après,
+ et encore sous la rigoureuse censure de Caton.
+
+
+ANNEE 191 avant J.-C.
+
+La nation boïenne avait épuisé toutes ses ressources; cependant elle ne mit
+point bas les armes; mais un profond découragement paraissait s'être emparé
+d'elle. À compter le nombre de ses morts dans cette dernière et funeste
+année, on eût dit qu'elle s'empressait de périr, tandis que la patrie était
+encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que
+pour y rester. Dans une seule journée, le consul Scipion Nasica lui tua
+vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-même que quatorze
+cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare;
+il se fit livrer, à titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation
+de chefs et de défenseurs énergiques, et confisqua au profit de sa
+république la moitié du territoire des vaincus[870]. Tels furent les
+massacres et les dévastations exercées par ses soldats, que lui-même,
+réclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein sénat, de
+n'avoir laissé vivans, de toute la race boïenne, que les enfans et les
+vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme à qui les Romains
+avaient décerné le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son
+triomphe, l'élite des captifs gaulois pêle-mêle avec les chevaux
+prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trésor public
+quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres
+pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres
+qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pièces
+d'argent[873].
+
+ Note 870: Agri parte ferè dimidiâ eos mulctavit.
+ Tit. Liv. l. XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40.
+
+ Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.
+
+ Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem
+ traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.
+
+ Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hæc auri pondo
+ CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non infabre suo
+ more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta XXXIII.
+ Tit. Liv. l. c.
+
+
+ANNEES 190 à 183 avant J.-C.
+
+Scipion fut chargé par le sénat de compléter l'ouvrage de l'année
+précédente en prenant possession à main armée du pays confisqué; mais la
+vue des enseignes romaines que devaient suivre bientôt des milliers de
+colons, porta dans l'ame des Boïes une douleur et un désespoir profonds; ne
+pouvant se résigner à livrer eux-mêmes leurs villes, à accepter la
+condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus
+la défendre, ils voulurent l'abandonner; les débris des cent douze tribus
+boïennes se levèrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu à
+nous énumérer si minutieusement leurs défaites, garde un silence presque
+absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien
+se contente d'énoncer vaguement que la nation entière fut chassée[874]; un
+géographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se réfugier
+sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. Là,
+elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parlé plus tard[876].
+Le nom des Boïes, des Lingons, des Anamans, fut effacé de l'Italie, ainsi
+que l'avait été, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Sénonais. Les
+anciennes colonies de Crémone, Placentia[877] et Mutine[878] furent
+repeuplées; Parme[879] reçut une colonie de citoyens romains; l'ancienne
+capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880].
+
+ Note 874: Περί τούτων ήμεϊς συνθεωρήσαντες αύτούς (τούς Κελτούς) έκ
+ τών περί τόν Πάδον πεδίων έξωσθέντας... Polyb. l. II.
+
+ Note 875: Μεταστάντες είς τούς περί τόν Ίστρον τόπους, μετά
+ Ταυρίσκων ψκουν. Strabon. l. V, p. 213.
+
+ Note 876: Cæs. Bell. Gallic. 1. I.--Strabon. l. V, p. 213.
+
+ Note 877: En 190. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 46, c. 47.
+
+ Note 878: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.
+
+ Note 879: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.
+
+ Note 880: En 189. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 57.
+
+
+ANNEE 187 avnat J.-C.
+
+Instruits par l'exemple de leurs frères, les Insubres s'étaient hâtés de
+faire la paix, c'est-à-dire de se reconnaître sujets de Rome; il y avait
+déjà cinq ans que leur inaction dans la guerre boïenne leur méritait
+l'indulgence de cette république. Quant aux Cénomans, la fortune récompensa
+leur conduite perfide et lâche. Au milieu des calamités qui accablaient
+depuis onze ans la race gallo-kimrique, ce furent eux qui souffrirent le
+moins: peu d'entre eux périrent sur le champ de bataille; et le pillage à
+peine toucha leurs terres. Cette richesse même, il est vrai, excita la
+cupidité d'un préteur romain, M. Furius, cantonné dans la Transpadane; il
+ne leur épargna aucune vexation pour faire naître, s'il était possible,
+quelque soulèvement, dont son ambition et son avarice pussent tirer parti;
+il alla jusqu'à les désarmer en masse[881]. Mais les Cénomans ne se
+soulevèrent point; ils se contentèrent de porter leurs plaintes au sénat,
+qui, peu soucieux de favoriser les vues personnelles de son préteur, le
+censura et rendit aux Gaulois leurs armes[882]. Les Vénètes aussi se
+livrèrent sans coup férir à la république romaine dès qu'elle souhaita leur
+territoire: il n'en fut pas de même des Ligures; cette valeureuse nation
+résista long-temps, retranchée dans ses montagnes et dans ses bois; mais
+enfin elle céda, comme avaient fait les Boïes, après avoir été presque
+exterminée.
+
+ Note 881: M. Furius, prætor, insontibus Cenomanis, in pace speciem
+ belli quærens, ademerat arma. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 3. Παρελθών είς
+ τούς Κενομανούς ώς φίλος, παρείλετο τά όπλα, μηδέν έγκλημα. Diod.
+ Sicul. l. XXVI, p. 298.
+
+ Note 882: Diodor. Sicul.--Tit. Liv. loc. cit.
+
+
+ANNEES 186 à 170 avant J.-C.
+
+Maîtres de toute l'Italie circumpadane, où de nombreuses colonies
+répandaient rapidement les mœurs, les lois, la langue de Rome, les Romains
+commencèrent à provoquer les peuplades gauloises des Alpes. Ceux de leurs
+généraux qui commandaient l'armée d'occupation dans la Transpadane
+s'amusaient, par passe-temps, et en pleine paix, à se jeter sur les
+villages des pauvres montagnards, qu'ils enlevaient avec leurs troupeaux
+pour les vendre ensuite à leur profit dans les marchés aux bestiaux et aux
+esclaves, à Crémone, à Mantua, à Placentia. Le consul C. Cassius en emmena
+ainsi plusieurs milliers[883]. De si odieux brigandages révoltèrent les
+peuples des Alpes: ils prirent les armes, et demandèrent du secours au roi
+Cincibil[884], un des plus puissans chefs de la Transalpine orientale. Mais
+l'expulsion des Boïes et la conquête de toute la Circumpadane avaient
+répandu au-delà des monts la terreur du nom romain. Avant d'en venir à la
+force, Cincibil voulut essayer les voies de pacification. Il envoya à Rome,
+porter les plaintes des peuplades des Alpes, une ambassade présidée par son
+propre frère. Le sénat répondit: «Qu'il n'avait pu prévoir ces violences,
+et qu'il était loin de les approuver; mais que C. Cassius étant absent pour
+le service de la république, la justice ne permettait pas de le condamner
+sans l'entendre[885].» L'affaire en resta là; toutefois le sénat n'épargna
+rien pour faire oublier au chef gaulois ses sujets de mécontentement. Son
+frère et lui reçurent en présent deux colliers d'or pesant ensemble cinq
+livres, cinq vases d'argent du poids de vingt livres, deux chevaux
+caparaçonnés, avec les palefreniers et toute l'armure du cavalier; on y
+ajouta des habits romains pour tous les gens de la suite, libres ou
+esclaves. Ils obtinrent en outre la permission d'acheter dix chevaux chacun
+et de les faire sortir d'Italie[886].
+
+ Note 883: Indè (C. Cassium) multa millia in servitutem abripuisse....
+ Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.
+
+ Note 884: Ce nom paraît signifier _chef des montagnes: ceann, cinn_;
+ chef, _ceap_, _cip_, sommet, montagne.
+
+ Note 885: «Senatum ea quæ facta quærantur, neque scisse futura, neque
+ si sint facta probare: sed indictâ causâ damnari absentem consularem
+ virum injurium esse... » Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.
+
+ Note 886: Illa petentibus data, ut denorum equorum illis commercium
+ esset, educendique ex Italiâ potestas fieret.
+ Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.
+
+Un autre événement prouva encore mieux à quel point la catastrophe des
+Gaulois cisalpins avait effrayé leurs frères d'au-delà des monts, et
+combien ceux-ci redoutaient d'entrer en querelle avec la république.
+
+Une bande de douze mille Transalpins, franchissant tout-à-coup les Alpes
+par des défilés jusqu'alors inconnus, descendit dans la Vénétie, et, sans
+exercer aucun ravage, vint poser les fondemens d'une ville sur le
+territoire où depuis fut construite Aquilée[887]. Le sénat prescrivit au
+commandant des forces romaines dans la Cisalpine, de s'opposer à
+l'établissement de cette colonie, d'abord, s'il était possible sans
+employer la force des armes; sinon d'appeler à son secours quelqu'une des
+légions consulaires. Ce dernier parti fut celui qu'il adopta. À l'arrivée
+du consul, les émigrans se soumirent. Plusieurs d'entre eux avaient enlevé
+dans la campagne des instrumens de labour dont ils avaient besoin; le
+consul les força de livrer, outre ce effets qui ne leur appartenaient pas,
+tous ceux qu'ils avaient apportés de leur pays, et même leurs propres
+armes. Irrités de ce traitement, ils adressèrent leurs plaintes à Rome.
+Leurs députés, introduits dans le sénat, représentèrent: «Que l'excès de la
+population, le manque de terre et la disette, leur avaient fait une
+nécessité de passer les Alpes pour aller chercher ailleurs une autre
+patrie[888]. Trouvant un lieu inculte et inhabité, ils s'y étaient fixés
+sans faire tort à personne; ils y avaient même bâti une ville, preuve
+évidente qu'ils n'étaient venus dans aucun dessein hostile, ni contre les
+villes, ni contre le territoire des autres. Sommés de fléchir devant le
+peuple romain, ils avaient préféré une paix sure plutôt qu'honorable, aux
+chances incertaines de la guerre, et s'étaient remis à la bonne foi de la
+république avant de se soumettre à sa puissance. Peu de jours après, ils
+avaient reçu l'ordre d'évacuer leur ville et son territoire. Alors ils
+n'avaient plus songé qu'à s'éloigner sans bruit pour chercher quelque autre
+asile. Mais voici qu'on leur enlevait leurs armes, leur mobilier, leurs
+troupeaux. Ils suppliaient donc le sénat et le peuple romain de ne pas
+traiter plus cruellement que des ennemis des hommes à qui l'on n'avait à
+reprocher aucune hostilité[889].» Le sénat répondit: «Qu'ils avaient tort
+de venir en Italie et de bâtir sur le terrein d'autrui, et sans la
+permission du magistrat qui commandait dans la province[890]; que pourtant
+la spoliation dont ils se plaignaient ne pouvait être approuvée; qu'on
+allait envoyer avec eux des commissaires vers le consul, pour leur faire
+rendre tous leurs effets, mais sous la condition qu'ils retourneraient sans
+délai au lieu d'où ils étaient partis. Ces mêmes commissaires, ajoutait-on,
+vous suivront de près; ils passeront les Alpes pour signifier aux peuples
+gaulois de prévenir désormais toute émigration, de s'abstenir de toute
+tentative d'irruption. La nature elle-même a placé les Alpes entre la Gaule
+et l'Italie, comme une barrière insurmontable; malheur à quiconque
+tenterait de la franchir[891].»
+
+ Note 887: Galli transalpini transgressi in Venetiam, sine populatione
+ aut bello, haud procul indè, ubi nunc Aquileia est, locum oppido
+ condendo ceperunt. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 22.--Duodecim millia
+ armatorum erant. Id. c. 54.
+
+ Note 888: Se superante in Galliâ multitudine, inopiâ coactos agri et
+ egestate, ad quærendam sedem Alpes transgressos...
+ Tit. Liv. l. XXXIX, c. 54.
+
+ Note 889: Orare se senatum populumque romanum, ne in se innoxios
+ deditos acerbius quam in hostes sævirent. Tit. Liv. l. C.
+
+ Note 890: Neque illos rectè gessisse quùm in Italiam venirent,
+ oppidumque in alieno agro, nullius romani magistratûs, quia ei
+ provinciæ præesset, permissu ædificare conati sint. Idem, ibid.
+
+ Note 891: Alpes propè inexsuperabilem finem in medio esse: non utique
+ iis meliùs fore, quàm qui eas primi pervias fecissent.
+ Tit. Liv. l. C.
+
+Les émigrans, après avoir ramassé ceux de leurs effets qui leur
+appartenaient réellement, sortirent de l'Italie; et les commissaires
+romains se rendirent chez les principales nations transalpines afin d'y
+publier la déclaration du sénat. Les réponses de ces peuples révélèrent
+assez la crainte dont ils étaient frappés. Les anciens allèrent jusqu'à se
+plaindre de la douceur excessive du peuple romain «à l'égard d'une troupe
+de vagabonds qui, sortis de leur patrie, sans autorisation légitime,
+n'avaient pas craint d'envahir des terres dépendantes de Rome, et de bâtir
+une ville sur un sol usurpé. Au lieu de les laisser partir impunis, Rome,
+disaient-ils, aurait dû leur faire expier sévèrement leur insolente
+témérité; la restitution de leurs effets était même un excès d'indulgence
+capable d'encourager d'autres tentatives non moins criminelles[892].» A ces
+discours dictés par la peur, les Transalpins joignirent des présens, et
+reconduisirent honorablement les ambassadeurs jusqu'aux frontières.
+Néanmoins, quatre ans après, une seconde bande d'aventuriers descendit
+encore le revers méridional des monts, et, s'abstenant de toute hostilité,
+demanda des terres pour y vivre en paix sous les lois de la république.
+Mais le sénat lui ordonna impérieusement de quitter l'Italie, et chargea
+l'un des consuls de poursuivre et de faire punir par leur nations mêmes les
+auteurs de cette démarche[893].
+
+ Note 892: Debuisse gravem temeritatis mercedem statui; quòd verò
+ etiam sua reddiderint, vereri ne tantâ indulgentiâ plures ad talia
+ audenda impellantur. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.
+
+ Note 893: Eos senatus Italià excedere jussit; et consulem Q. Fulvium
+ quærere et animadvertere in eos, qui principes et auctores
+ transcendendi Alpes fuissent. Tit. Liv. l. XL, c. 53.
+
+Ainsi donc la Haute-Italie fut irrévocablement perdue pour la race
+gallo-kimrique. Une seule fois, la défaite de quelques légions romaines en
+Istrie donna lieu à des mouvemens insurrectionnels parmi les restes des
+nations cisalpines, mais le _tumulte_, comme disent les historiens latins,
+fut étouffé sans beaucoup de peine. Une seule fois aussi, et soixante-dix
+ans plus tard, des Kimris, venus du nord, firent irruption dans l'ancienne
+patrie de leurs pères, mais pour y tomber sous l'épée victorieuse de
+Marius. Les Gaulois avaient habité la Haute-Italie pendant quatre cent un
+ans, à dater de l'invasion de Bellovèse. La période de leur accroissement
+comprit soixante-seize ans, depuis l'arrivée de leur première bande
+d'émigrans jusqu'à ce qu'ils eussent conquis toute la Circumpadane; la
+période de leur puissance fut de deux cent trente-deux ans, depuis
+l'entière conquête de la Circumpadane jusqu'à l'extinction de la nation
+sénonaise; et de quatre-vingt-treize celle de leur décadence, depuis la
+ruine des Sénons jusqu'à celle des Boïes.
+
+Le territoire gaulois, réuni à la république romaine, porta dès-lors le nom
+de _Province gauloise cisalpine_ ou _citérieure_; elle reçut aussi, mais
+plus tard, le nom de _Gaule togée_[894], qui signifiait que la toge ou le
+vêtement romain remplaçait, sur les rives du Pô, la braie et la saie
+gauloises, c'est-à-dire que ce qu'il y a de plus tenace dans les habitudes
+nationales avait enfin cédé à la force ou à l'ascendant du peuple
+conquérant.
+
+ Note 894: Gallia togata. Quelques savans pensent que la Gaule
+ cisalpine ne fut réduite en province romaine qu'après la défaite des
+ Cimbres par Marius, l'an 101 avant notre ère. Elle aurait été jusqu'à
+ cette époque considérée et traitée comme pays subjugué ou préfecture.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui l'habitaient;
+sa constitution politique.--Culte phrygien de la Grande-Déesse.--Relations
+des Gaulois avec les autres puissances de l'Orient.--Les Romains commencent
+la conquête de l'Asie mineure.--Cn. Manlius attaque la Galatie; les
+Tolistoboïes sont vaincus sur le mont Olympe; les Tectosages sur le mont
+Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.--La république romaine ménage les
+Galates.--Le triomphe est refusé, puis accordé à Manlius.--Les mœurs des
+Galates s'altèrent; luxe et magnificence de leurs tétrarques.--Caractère
+des femmes galates; histoire touchante de Camma.--Décadence de la
+constitution politique; les tétrarques s'emparent de l'autorité absolue.
+--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un festin.--Ce roi meurt
+de la main d'un Gaulois.
+
+191--63.
+
+
+ANNEES 241 à 191 avant J.-C.
+
+La Galatie ou Gaule asiatique avait pour frontière: au nord, la chaîne de
+montagnes qui s'étend du fleuve Sangarius au fleuve Halys; au midi, cette
+autre chaîne parallèle à la première, que les Grecs nommaient _Dindyme_, et
+les Romains _Adoreus_; au levant, elle se terminait à quelques milles
+par-delà Tavion; et non loin de Pessinunte, du côté du couchant. Elle avait
+pour voisins immédiats les rois de Pont, de Paphlagonie, de Bithynie, de
+Pergame, de Syrie et de Cappadoce[895]. Deux grands fleuves et des affluens
+nombreux arrosaient son territoire en tout sens: l'Halys, sorti des
+montagnes de la Cappadoce, dans la direction de l'ouest à l'est, se
+recourbant ensuite vers le nord, puis vers le nord-est, en parcourait les
+parties centrale et orientale[896]; le Sangarius, renommé pour ses eaux
+poissonneuses[897], coulait du mont Dindyme, à travers la partie
+occidentale, et se jetait ensuite dans le Pont-Euxin, non loin du Bosphore.
+
+ Note 895: Strabon. l. XII, p. 166.--Pline. l. V, c. 32.
+ --Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16 et seq.--Ptolem. l. V, c. 4.
+ --Zon. l. IX, t. I, p. 457, edit. reg.
+
+ Note 896: Strab. l. XII, p. 546.--Tournefort, Voyage dans le Levant,
+ t. II, p. 441 et suiv.
+
+ Note 897: Piscium accolis ingentem vim præbet.
+ T. L. l. XXXVIII, c. 16.
+
+C'étaient, comme on l'a vu plus haut[898], les Tolistoboïes qui occupaient
+la Galatie occidentale et les bords du Sangarius. La ville phrygienne de
+Pessinunte, située au pied du mont Agdistis, et célèbre dans l'histoire
+religieuse de l'Asie, se trouvait dans leurs domaines; ils en avaient fait
+leur capitale. Ils possédaient encore deux autres places, Péïon[899] et
+Bloukion[900], construites postérieurement à la conquête: comme leurs noms
+l'indiquaient en effet, la première servait de lieu de plaisance aux chefs
+tolistoboïes, l'autre renfermait le trésor
+public[901].
+
+ Note 898: Voyez ci-dessus, chap. V.
+
+ Note 899: _Pau, Peues_, en langue kimrique, loisir et lieu de repos.
+
+ Note 900: _Blouck_, caisse, coffre; par extension, lieu de dépôt.
+
+ Note 901: Φρούρια δ΄αύτών έστί τό τε Βλούκιον καί τό Πήϊον· ών τό μέν ήν
+βασίλειον Δηϊοτάρου, τό δέ γαζοφυλάκιον. Strab. l. XII, p. 567.
+
+Les Tectosages habitaient le centre, et avaient pour capitale l'antique
+ville d'Ancyre, bâtie sur une élévation à cinq milles à l'ouest du cours de
+l'Halys[902], et regardée comme la métropole de toutes les possessions
+gallo-grecques[903].
+
+ Note 902: Strab. l. XII, p. 567.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+ --Tournef. Voyage dans le Levant. Ibid.
+
+ Note 903: Ptolem. l. V, c. 4.--Libani. Orat. 26.--Inscript. d'Ancyre.
+
+Les Trocmes, établis à l'orient, avaient fondé pour leur chef-lieu Tavion,
+ou plus correctement Taw[904]. Cette place devint florissante par la
+suite[905], et entretint des relations de commerce étendues avec la
+Cappadoce, l'Arménie et le Pont[906].
+
+ Note 904: Taw (cymr.) taobh (gael): lieu habité. Owen's welsh. dict.
+ --Armstr. gaël dict.
+
+ Note 905: Stephan. Byzant. Vº _Ancyra_.
+
+ Note 906: Strabon. l. XII, p. 567.
+
+Les trois nations galates se partageaient en plusieurs subdivisions ou
+tribus, telles que: les Votures et les Ambitues, chez les
+Tolistoboïes[907]; chez les Tectosages, les Teutobodes[908] anciens
+compagnons de Luther, Teutons d'origine, mêlés maintenant aux Kimris, dont
+ils ont adopté la langue[909]; enfin les Tosiopes[910], dont on ignore
+la position.
+
+ Note 907: Voturi et Ambitui. Plin. l. V, c. 32.
+
+ Note 908: Teutobodi, Teutobodiaci. Voir ci-dessus chap. IV et V.
+
+ Note 909: Τριών δέ όντων έθνών όμογλώττων, καί κατ΄ άλλο ούδέν
+ έξηλλαγμένων... Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 910: Τοσίωποι. Plutarch. de virtut. mulier. p. 259.
+
+Quant à la population subjuguée, elle se composait de Phrygiens et de
+colonies grecques qui s'étaient introduites à différentes époques dans le
+pays, et que la domination d'Alexandre et de ses successeurs en avaient
+rendues maîtresses. Les Phrygiens étaient nombreux, surtout dans la partie
+occidentale, où ils habitaient, sur les deux rives du Sangarius, des
+villages bâtis avec les ruines de leurs anciennes cités[911]. Gordium,
+autrefois capitale d'une grande monarchie, ne comptait plus que parmi les
+bourgs des Tectosages, cependant sa situation lui conservait encore quelque
+importance commerciale; placée à distance à peu près égale de l'Hellespont,
+du Pont-Euxin et du golfe de Cilicie, il servait de lieu de halte pour les
+marchands et d'entrepôt pour les marchandises provenant de ces mers[912].
+On ignore quelle était la disposition des colonies grecques au milieu des
+tribus phrygiennes. L'industrie principale des races subjuguées consistait
+à élever des troupeaux de chèvres, dont le poil fin et soyeux était aussi
+recherché dans l'antiquité qu'il l'est encore de nos jours[913]. La
+population totale, en y comprenant les Gaulois, les Grecs et les
+Asiatiques, se subdivisait en cent quatre-vingt-quinze cantons[914].
+
+ Note 911: Έπί δέ τούτψ (τψ Σαγγαρίψ) τά παλαιά τών Φρυγών οίκμητήρια,
+ Μίδου, καί έτι πρότερον Γορδίου καί άλλων τινών, ούδ΄ ίχνη σώζοντα
+ πόλεων, άλλά κώμαι μικρψ μείζους τών άλλων. Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 912: Gordium... haud magnum quidem oppidum est, sed plusquàm
+ mediterraneum celebre et frequens emporium. Tria maria pari fermè
+ distantia intervallo habet... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
+
+ Note 913: Strab. l. XII.--Tournefort. Voyage dans le Levant, t. II.
+
+ Note 914: Populi ac tetrarchiæ omnes, numero CXCV. Plin. l. V, c. 32.
+
+Le gouvernement que les Kimro-Galls organisèrent entre eux fut une espèce
+de gouvernement aristocratique et militaire. Chacune des nations
+Tolistoboïe, Tectosage et Trocme fut partagée en quatre districts ou
+tétrarchies, comme les Grecs les appelaient, et chaque district régi par un
+chef suprême ou tétrarque[915]. Ce nom, tiré de l'idiome des vaincus et
+donné par eux au premier magistrat des conquérans, passa bientôt dans la
+langue politique de ceux-ci, et remplaça le titre gaulois que le chef de
+district avait dû porter d'abord. Après le tétrarque, et au second rang,
+étaient un magistrat civil ou juge, un commandant des troupes, et deux
+lieutenans du commandant[916]. En cas de guerre générale, comme cela se
+pratiquait chez les autres nations gauloises, un seul chef était investi de
+l'autorité souveraine et absolue. Les tétrarchies étaient électives et
+temporaires. Les douze tétrarques réunis composaient le grand conseil du
+gouvernement; mais il existait un second conseil de trois cents membres,
+pris, selon toute apparence, parmi les chefs de tribus et les officiers des
+armées[917], et dont le pouvoir était, dans certains cas, supérieur à celui
+du premier. Gardien des privilèges de la race conquérante, il formait une
+haute cour de justice à laquelle ressortissaient toutes les causes
+criminelles relatives aux hommes de cette race; et nul Gaulois ne pouvait
+être puni de mort que sur ses jugemens. Les trois cents se rassemblaient
+chaque année à cet effet dans un bois de chênes consacré, appelé
+Drynémet[918].
+
+ Note 915: Έκαστα έθνη διελόντες είς τέτταρας μερίδας τετραρχίαν
+ έκάστην έκάλεσαν, τετράρχην έχουσαν ϊδιον... Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 916: Δικαστήν ένα, καί στρατοφύλακα ένα, ύπό τψ τετράρχη
+ τεταγμένους ύποστρατοφύλακας δέ δύο. Strab. l. III, loc. citat.
+
+ Note 917: Ή δε τών δώδεκα τετραρχών βουλή, άνδρες ήσαν τριακόσιοι.
+ Idem, l. XII, p. 567.
+
+ Note 918: Συνήγοντο δέ είς καλούμενον Δρυναίμετον... Idem, l. XII,
+ p. 567.--_Der_, _derw_, chêne; _nemet_, temple.
+
+Les juges des tétrarchies et les tétrarques avaient la décision des
+affaires civiles entre Gaulois, et probablement de toute cause concernant
+les vaincus[919].
+
+ Note 919: Τά μέν ούν φονικά ή βουλή έκρινε, τά δ΄άλλα οί τετράρχαι,
+ καί οί δικασταί. Strab. l. XII, p. 567.
+
+La condition des deux branches de la population subjuguée paraît n'avoir
+pas été la même. Les Phrygiens étaient réduits à la servitude la plus
+complète; mais les Grecs, riches, industrieux, adroits, durent conserver un
+peu de liberté, et peut-être une partie de leur ancienne suprématie à
+l'égard de la race asiatique. Par la suite même, ils acquirent des droits
+politiques; un d'entre eux, sous le titre de _premier des Grecs, prôtos tôn
+Hellênôn_, fut investi d'une sorte de magistrature nationale, sans doute de
+la défense officielle des hommes de race hellénique, auprès des conseils et
+des tétrarques gaulois. Ce personnage, avec le temps, prit beaucoup
+d'importance; une inscription d'Ancyre qui en fait mention, nous le montre
+marié à une femme gauloise du plus haut rang et de la plus haute
+origine[920].
+
+ Note 920: Καρακυλαίαν Άρχιερείαν, άπόγονον βασιλέων, θυγατέρα τής
+ Μητροπόλεως, γυναϊκα Ίουλίου Σεουήρου, τοΰ πρώτου τών Έλλήνων...
+ Inscription trouvée à Ancyre par Tournefort, t. II, p. 450.
+
+Les Gaulois apportèrent en Asie leurs croyances et leurs usages religieux,
+entre autres celui de sacrifier les captifs faits à la guerre[921]; mais
+ils ne se montrèrent point intolérans pour les superstitions des indigènes:
+ils laissèrent les Grecs adorer paisiblement Jupiter et Diane, et les
+Phrygiens vendre, comme auparavant, à toute l'Asie, les oracles de la _mère
+des dieux_.
+
+ Note 921: Athenæ. l. IV, c. 16.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.
+ --Eustath. in Homer. p. 1294.
+
+C'était à Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se célébraient les
+grands mystères de la mère des dieux; là résidaient son pontife suprême et
+le haut collège de ses prêtres[922]. Elle était représentée par une pierre
+noire informe, qu'on disait tombée du ciel[923]; et les temples fameux
+élevés en son honneur, à Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en
+beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de
+Dindymène, d'Idæa, de Berecynthia, de Cybèle: c'était sous ce dernier que
+les Grecs la désignaient de préférence. Ses prêtres, appelés _galles_, de
+la petite rivière _Gallus_ qui passait pour sacrée[924], se soumettaient,
+comme on sait, à des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur
+divinité par une infâme dissolution; mais leurs oracles n'étaient pas moins
+en grand crédit, et ils produisaient à Phrygie un revenu immense. Si la
+domination gauloise ne fit pas entièrement tomber cette industrie, au moins
+dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine
+violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'était pas
+d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antérieurement
+à la conquête, il s'était arrogé sur la race indigène une autorité presque
+absolue, il formait parmi les Phrygiens une théocratie que la conquête
+abolit[926]. Ces motifs d'intérêt, fortifiés par un juste ressentiment de
+l'oppression étrangère, établirent entre les prêtres d'Agdistis et leurs
+maîtres, une inimitié mortelle qui contribua puissamment à la ruine de
+ceux-ci.
+
+ Note 922: Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de coron.
+ --Tit. Liv. l. IX.
+
+ Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316.
+
+ Note 925: Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 926: Οί δ΄ϊερεϊς όὸ παλαιόν μέν δυνάσται τινές ήσαν, ίερωσύνην
+ καρπούμενοι μεγάλην. Strab. l. XII, loc. cit.
+
+Ce fut la déesse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la première fois,
+les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au
+plus fort des désastres de Rome, les prêtres préposés à la garde des livres
+Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de
+certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi étranger envahissait
+l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte à Rome la statue de la mère
+des dieux, et qu'alors la République serait sauvée[927]. Le sénat
+s'empressa de prendre des informations, et sur la déesse, et sur les moyens
+de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de
+Pergame, qui, depuis plusieurs années, était en relation d'amitié avec lui.
+Le roi de Pergame était ce même Attale qui avait chassé les hordes
+gauloises du littoral de la mer Égée. Une ambassade de cinq personnages
+distingués se rendit en grande pompe auprès de lui, sur cinq galères à cinq
+rangs de rames. Attale les reçut dans sa ville, avec tout l'empressement
+d'un ami dévoué; de Pergame, il les conduisit à Pessinunte, où il obtint
+pour eux la propriété de la pierre noire qui représentait Agdistis[928].
+Quoique l'histoire n'énonce pas à quelles conditions les Tolistoboïes se
+dessaisirent de leur grande déesse, on peut croire qu'ils la firent payer
+chèrement; mais cette aventure établit entre les prêtres phrygiens et les
+Romains des rapports dont les Gaulois ne tardèrent pas à sentir la
+conséquence.
+
+ Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terræ Italiæ bellum
+ intulisset, eum pelli Italiâ vincique posse, si mater Idæa Pessinunte
+ Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c.
+
+ Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam
+ deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem deûm incolæ esse dicebant,
+ tradidit. Tit. Liv. l. IX.
+
+Après le partage de la Phrygie et leur organisation comme conquérans
+sédentaires, les Gaulois s'étaient relevés promptement des pertes qu'Attale
+leur avait fait éprouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur
+ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de
+Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens périrent de leur
+main[929]. Réconciliés même avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des
+bandes stipendiées au moyen desquelles ce prince ambitieux étendit sa
+domination sur toute la côte de la mer Égée et de la Propontide, et
+subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que
+plus d'une fois ces auxiliaires lui causèrent de terribles embarras. Dans
+une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait loué des Tectosages qui,
+d'après la coutume de leur nation, s'étaient fait suivre par leurs femmes
+et leurs enfans[930]. Déjà l'armée pergaméenne, après une route longue et
+pénible, était sur le point de livrer bataille, lorsque, effrayés par une
+éclipse de lune, les Galates refusèrent obstinément de marcher plus
+avant[931]; il fallut qu'Attale leur obéît et retournât sur ses pas.
+Craignant même de les mécontenter en les licenciant, il leur abandonna
+quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placés
+dans une contrée enlevée naguère à leurs frères, crurent pouvoir s'y
+conduire en maîtres: ils assaillirent des villes, ravagèrent les campagnes
+et imposèrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de
+vagabonds et de bandits accoururent se joindre à eux, et grossirent
+tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de
+Bithynie pour mettre fin à cette nouvelle occupation[932].
+
+ Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--Ælian. de
+ animal. l. VI, c. 44.
+
+ Note 930: Ποιούμενοι τήν στρατείαν μετά γυναικαν καί τέκνων, γπομένων
+ αύτοως τούτων έν ταϊς άμάξαις. Polyb. l. V, p. 420.
+
+ Note 931: Γενομένης έκλείψεως σελήνης... ούκ άν έφασαν έτι προελθεϊν
+ είς τό πρόσθεν. Polyb. l. V, p. 420.
+
+ Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447.
+
+
+ANNEE 216 avant J.-C.
+
+Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal,
+contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; là
+il travailla, de toutes les ressources de son génie, à susciter aux Romains
+des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grèce
+européenne, menaçait l'Asie d'une conquête imminente; elle était même en
+quelque sorte déjà commencée. Attale venait de mourir, et le royaume de
+Pergame avait passé entre les mains d'Eumène, plus dévoué encore que ne
+l'était son prédécesseur aux volontés du sénat romain; de sorte que la
+république trouvait en lui moins un allié qu'un lieutenant. Annibal suivait
+d'un œil inquiet les intrigues et les progrès de ses mortels ennemis; il
+s'efforçait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner
+leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses appréhensions de frayeurs
+personnelles et de chimères. «Nous serions étonnés, lui disaient-ils un
+jour, que les Romains osassent pénétrer en Asie.--Moi, répliqua ce grand
+homme, ce qui m'étonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas
+déjà.[933]» Ses sollicitations réussirent enfin auprès d'Antiochus, roi de
+Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce.
+
+ Note 933: Magis mirari quòd non jam in Asiâ essent Romani quàm
+ venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.
+
+
+ANNEE 191 avant J.-C.
+
+Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compté
+beaucoup sur la coopération des Gaulois, dont il connaissait et appréciait
+si bien la bravoure. Antiochus, d'après ses conseils, alla donc hiverner en
+Phrygie[934], où il conclut une alliance avec les tétrarques galates; mais
+il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prétextant que la
+Galatie n'était point menacée, et que son éloignement de toute mer la
+mettait à l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de
+Syrie ramena avec lui montaient seulement à dix ou douze mille hommes, tant
+auxiliaires que volontaires stipendiés. Il en envoya aussitôt quatre mille
+sur le territoire de Pergame, où ils commirent de tels ravages, que le roi
+Eumène, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de
+revenir en hâte; il eut peine à sauver sa capitale et la vie de son propre
+frère[936].
+
+ Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit. Liv.
+ l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in verbo
+ Γαλατία.
+
+ Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.
+
+
+ANNEE 190 avant J.-C.
+
+Mais Antiochus, si mal à propos surnommé _le Grand_, avait trop de
+présomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de
+notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu
+en Grèce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, près de la ville
+de Magnésie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'armée
+romaine était campée au bord d'une petite rivière, en face des troupes
+d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivière, allèrent insulter le
+consul au milieu de son camp; après y avoir mis le désordre, cette troupe
+audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937].
+Pendant la bataille, ils ne montrèrent pas moins d'intrépidité; ils avaient
+aux ailes de l'armée syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps
+d'infanterie; là, le combat fut vif, et là seulement[938].
+
+ Note 937: Tumultuosè amne trajecto, in stationes impetum fecerunt;
+ primò turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28.
+
+ Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48.
+ --Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108.
+
+Les Romains avaient anéanti à Magnésie les forces asiatiques et grecques;
+toutefois la conquête du pays ne leur parut rien moins qu'assurée[939]. Ils
+avaient rencontré sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race
+moins facile à vaincre que des Syriens ou des Phrygiens: à l'armure, à la
+haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au
+cliquetis bruyant des armes, à l'audace surtout, les légions avaient
+aisément reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles étaient élevées à
+redouter[940]. Avant de rien arrêter sur le sort des vaincus, les généraux
+romains se décidèrent donc à porter la guerre en Galatie; et dans cette
+circonstance, les prétextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnéius
+Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'armée
+d'Orient, se disposa à entrer en campagne dès le printemps suivant.
+
+ Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48.
+
+ Note 940: Procera corpora, promissæ et rutilatæ comæ, vasta scuta,
+ prælongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prælium... armorum
+ crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+
+ANNEE 189 avant J.-C.
+
+Sans doute, les Gaulois avaient été long-temps pour l'Asie un épouvantable
+fléau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le péril qui les
+menaçait fut pour tous les amis de l'indépendance asiatique un péril
+vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, était venu se
+réunir aux Galates, les choses peut-être eussent changé de face; mais ce
+roi pusillanime ne songeait plus qu'à la paix, quelle qu'elle fût. Honteux
+de sa lâcheté, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes
+échappées au désastre de Magnésie, et les conduisit lui-même à Ancyre. Le
+roi de Paphlagonie, Murzès, suivit son exemple; ces auxiliaires
+malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'élite, qui se
+joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon était alors chef militaire de
+cette nation, ou même, comme le font présumer quelques circonstances, il
+était investi de la direction suprême de la guerre. Combolomar et Gaulotus
+commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboïes[942]. «Ortiagon,
+dit un historien qui l'a connu personnellement, n'était pas exempt
+d'ambition; mais il possédait toutes les qualités qui la font pardonner. A
+des sentimens élevés il joignait beaucoup de générosité, d'affabilité, de
+prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste,
+nul ne l'égalait en bravoure[943].» Il avait pour femme la belle Chiomara,
+non moins célèbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'éclat de sa
+beauté.
+
+ Note 941: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.
+
+ Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce Όρτιάγων.
+
+ Note 943: Εύεργετικός ήν καί μεγαλόψυχος, καί κατά τάς έντεύξεις
+ εϋχαρις καί συνετός · τό γάρ συνέχον παρά Γαλάταις, άνδρώδης ήν καί
+ δυναμικός πρός τάς πολεμικάς χρείας. Polyb. Collect. Constant. Aug.
+ Porphyrogen.
+
+Cependant le jeune Attale, frère d'Eumêne (celui-ci était alors à Rome),
+ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait à préparer les
+voies aux Romains. Il attira dans leurs intérêts le tétrarque Épossognat,
+ami particulier d'Eumène, et qui, seul de tous les tétrarques gaulois,
+s'était opposé dans le conseil à ce que la nation secourût Antiochus[944].
+Mais la connivence d'Épossognat les servit peu; car aucun chef ne partagea
+sa défection, et le peuple repoussa avec mépris la proposition de parler de
+paix[945], tandis qu'il avait les armes à la main. Dès les premiers jours
+du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son armée, forte de
+vingt-deux mille légionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et
+l'armée pergaméenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grèce
+asiatique, et des corps d'élite levés soit en Thrace soit en
+Macédoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le
+consul fit faire halte à ses légions, et crut nécessaire de les haranguer.
+D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il
+craignait que les discours des Asiatiques, en exagérant encore le péril,
+n'eussent agi défavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'étudia
+donc à combattre ces terreurs, cherchant à démontrer, par des raisons qu'il
+supposait spécieuses, que ces mêmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhône
+ou du Pô, ne pouvaient plus l'être aux bords du Sangarius et de l'Halys, du
+moins pour des légions romaines.
+
+ Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18.
+
+ Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII.
+
+ Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39.
+
+ Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39.
+
+«Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent
+l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en renommée guerrière. C'est au milieu
+des plus pacifiques des humains que ces hordes féroces, après avoir
+parcouru tout l'univers, sont venues fonder un établissement. Cette taille
+gigantesque, cette épaisse et ardente crinière, ces longues épées, ces
+hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir été calculé
+pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose à des Grecs, à
+des Phrygiens, à des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain
+épouvantail? Une seule fois jadis, et dans une première rencontre, ils
+défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà
+près de deux cents ans que nous les égorgeons ou que nous les chassons
+devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu à Rome plus
+de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'expérience nous l'a
+montré, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers
+fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras
+faiblissent, et le soleil, la poussière, la soif, au défaut du fer,
+suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats
+réglés de légions contre légions, que nous avons éprouvé leurs forces, mais
+aussi dans les combats d'homme à homme. Encore était-ce à de véritables
+Gaulois, à des Gaulois indigènes, élevés dans leur pays, que nos ancêtres
+avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abâtardie, qu'un mélange
+de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des
+hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgré leurs qualités
+primitives, dégénèrent dans un sol étranger, sous l'influence d'un autre
+climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accablés sous le poids des
+armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de
+l'armée d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas
+contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de
+la résistance ne diminue la gloire du triomphe.
+
+ Note 948: Omnia de industriâ composita ad terrorem.
+ Tit. Livius. l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem fervido
+ ingenio et cæcâ irâ effundunt, sustinueris; fluunt sudore et
+ lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut ferrum non
+ admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in
+ terrâ suâ genitis, res erat; hi jàm degeneres sunt misti, et
+ Gallo-Græci, verè quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie
+ Antiochi cecidistis, victos victores cædetis.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+«Les bêtes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur férocité
+naturelle, puis s'apprivoisent peu à peu; il en est de même des hommes.
+Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont été leurs
+pères et leurs aïeux? Forcés de chercher hors de leur patrie la subsistance
+qu'elle leur refusait, ils ont longé les côtes de l'Illyrie, parcouru la
+Péonie et la Thrace, en s'ouvrant un passage à travers des nations presque
+indomptables; enfin ils ne se sont établis dans ces contrées que les armes
+à la main, endurcis, irrités même par tant de privations et
+d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodités de la vie, la beauté
+du ciel, la douceur des habitans, ont peu à peu amolli l'âpreté qu'ils
+avaient apportée dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en
+garde contre les délices de l'Asie; fuyez au plus tôt cette terre dont les
+voluptés peuvent corrompre les plus mâles courages, dont les mœurs
+contagieuses deviendraient fatales à la sévérité de votre discipline.
+Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous résister,
+n'en ont pas moins conservé parmi les Grecs la renommée qui fraya la route
+à leurs pères. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dégénérés
+vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un
+ennemi digne des ancêtres et de vous[953].»
+
+ Note 952: Extorres inopiâ agrorum, profecti domo, per asperrimam
+ Illyrici oram, Pæoniam indè et Thraciam, pugnando cum ferocissimis
+ gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis,
+ quàm si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+Manlius se dirigea du côté de Pessinunte. Pendant sa marche, la population
+phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des députés pour faire
+acte de soumission[954]. Il reçut aussi des émissaires du tétrarque
+Épossognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboïes avant que
+lui, Épossognat, n'eût fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car
+il se rendait lui-même auprès des chefs tolistoboïes dans cette intention.
+Le consul consentit à différer les hostilités quelques jours encore;
+cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on
+nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, même de
+broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de bœuf pour
+combustible. Tandis que les Romains étaient campés près du fort de Cuballe;
+un corps de cavalerie gauloise parut tout à coup en poussant de grands
+cris, chargea les postes avancés des légions, les mit en désordre, et tua
+quelques soldats; mais l'alarme étant parvenue au camp, la cavalerie du
+consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956].
+Manlius dès lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avança
+plus sans avoir bien fait reconnaître le pays. Arrivé au bord du Sangarius,
+qui n'était point guéable, il y fit jeter un pont et le traversa.
+
+ Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
+
+ Note 955: Άξυλον, _sans bois_.
+
+ Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
+
+Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses
+yeux et ceux de l'armée. Il vit s'avancer vers lui les prêtres de la
+grande déesse, en habits sacerdotaux, déclamant avec emphase des vers où
+Cybèle promettait aux Romains une route facile, une victoire assurée et
+l'empire du pays[957]. Le consul répondit qu'il en acceptait l'augure; il
+accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint près de lui dans
+son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva
+complètement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute
+espèce[958]. Là, il apprit que toutes les sollicitations d'Épossognat
+avaient échoué, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la
+plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils
+pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'était au milieu
+de tout ce désordre que les prêtres de la Grande Déesse s'étaient déclarés
+pour les Romains, et, désertant Pessinunte, étaient venus mettre au service
+du consul l'autorité d'Agdistis et de ses ministres.
+
+ Note 957: Galli Matris Magnæ à Pessinunte occurrere cum insignibus
+ suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et
+ victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII,
+ c. 18.--Suidas voce Γάλλοι.
+
+ Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11.
+
+L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar,
+avait fait adopter aux Galates ce plan de défense. Voyant la population
+indigène fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien,
+tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'évacuer leurs
+villes, même leurs châteaux forts, et de se transporter en masse dans des
+lieux d'accès difficile, pour s'y défendre autant qu'ils le pourraient. Les
+Tolistoboïes se retranchèrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le
+mont Magaba, à dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et
+leurs enfans en dépôt dans le camp des Tectosages, et se rendirent à celui
+des Tolistoboïes, menacé directement par le consul[959]. Maîtres des plus
+hautes montagnes du pays, et approvisionnés de vivres pour plusieurs mois,
+ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien,
+pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque
+inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poignée d'hommes
+suffirait pour l'arrêter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de
+montagnes couvertes de neiges et de glaces perpétuelles, dès que l'hiver
+approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas à l'en chasser. Bien
+que l'élévation et l'escarpement des lieux les défendissent suffisamment,
+ils environnèrent leurs positions d'un fossé et d'une palissade. Comme leur
+arme habituelle était le sabre et la lance, ils ne firent pas grande
+provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux
+que ces montagnes âpres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960].
+
+ Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse; diversos
+ Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse: Trocmos,
+ conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis, armatorum agmine
+ Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.
+ --Flor. l. II, c. 11.
+
+ Note 960: Saxa affatim præbituram asperitatem ipsam locorum
+ credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.
+
+Le consul s'était bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps à
+corps il aurait à combattre contre la difficulté du terrein; et il s'était
+approvisionné amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de
+cailloux propres à être lancés avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il
+marcha vers le mont Olympe et s'arrêta à cinq milles du camp gaulois. Le
+lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers pour
+reconnaître ce camp et la montagne; mais tout à coup un détachement de
+cavalerie tolistoboïenne fondit sur lui, le força à tourner bride, lui tua
+plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius
+revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les
+Gaulois n'étant point sortis de leurs retranchemens, il fit à loisir le
+tour de la montagne. Il vit que, du côté du midi, des collines revêtues de
+terre s'élevaient en pente douce jusqu'à une assez grande hauteur; mais
+que, vers le nord, des rochers à pic rendaient tous les abords
+impraticables, à l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne,
+recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc
+vif, au levant d'hiver et au couchant d'été. Ces observations terminées, il
+vint le même jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961].
+
+ Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20.
+
+Dès le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son armée en
+trois corps, il se dirigea par la pente du midi et à la tête du plus
+considérable. L. Manlius, son frère, eut l'ordre de monter avec le second
+par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il
+ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommandé de s'arrêter, s'il
+rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division
+principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisième
+corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tâcher de la
+gravir par le couchant d'été. Les troupes auxiliaires furent également
+divisées en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant à
+la cavalerie, elle resta, ainsi que les éléphans, sur le plateau le plus
+voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir
+l'œil à tout, afin de porter rapidement du secours là où il en serait
+besoin[962].
+
+ Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20.
+
+Rassurés sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les
+Gaulois envoyèrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du côté du
+midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille;
+cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme
+d'un fort pour arrêter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius
+se prépara au combat. Ses vélites se portèrent en avant des enseignes, avec
+les archers crétois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de
+Thraces. L'infanterie légionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la
+roideur de la pente, ramassée sous le bouclier, de manière à éviter les
+pierres et les flèches. A une assez forte distance, le combat s'engagea à
+coups de traits, d'abord avec un succès égal. Les Gaulois avaient
+l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la variété des
+armes. Mais l'action se prolongeant, l'égalité ne se soutint plus. Les
+boucliers étroits et plats des Gaulois ne les protégeaient pas
+suffisamment; bientôt même, ayant épuisé leurs javelots et leurs dards, ils
+se trouvèrent tout-à-fait désarmés, car, à cette distance, les sabres leur
+devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de
+pierres, à l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur
+offrait, la plupart trop gros pour être maniables, et pour que des bras
+inexpérimentés sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains
+cependant faisaient pleuvoir sur eux une grêle meurtrière de traits, de
+javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur fût
+possible d'en éviter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live,
+nous a laissé un tableau effrayant du désespoir et de la fureur où cette
+lutte inégale jeta les Tolistoboïes.
+
+ Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+ Note 964: Saxis, nec modicis, ut quæ non preparassent, sed quod
+ cuique temerè trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte, nec
+ viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+«Aveuglés, dit-il, par la rage et par la peur, leur tête s'égarait; ils
+n'imaginaient plus aucun moyen de défense contre un genre d'attaque tout
+nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de près, des coups
+qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque,
+atteints par des flèches lancées de loin, ils ne trouvent pas sur qui se
+venger, ils rugissent, ils se précipitent les uns contre les autres comme
+des bêtes féroces que l'épieu du chasseur a frappées[965]. Une chose
+rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils étaient
+complètement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour
+combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la
+largeur des plaies et le sang qui en sortait à gros bouillons. Cette
+largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire, à
+agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire
+de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un
+dard affilé leur pénètre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser
+d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait,
+honteux et forcenés, comme s'ils mouraient dans le déshonneur, ils se
+roulent à terre avec toutes les convulsions de la rage[967].» Tel était le
+spectacle que présentait la division gauloise opposée à Manlius; un grand
+nombre avaient mordu la poussière; d'autres prirent le parti d'aller droit
+à l'ennemi, et du moins ceux-ci ne périrent pas sans vengeance. Ce fut le
+corps des vélites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vélites
+portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite
+des javelots qu'ils lançaient de loin, et à la ceinture une épée espagnole;
+lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de près, ils passaient leurs javelots
+dans la main gauche, et tiraient l'épée[968]. Peu de Gaulois restaient
+encore sur pied; voyant donc les légions s'avancer au pas de charge, ils
+regagnèrent précipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de
+femmes, d'enfans, de vieillards qui y étaient renfermés, remplissait déjà
+de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils
+venaient d'abandonner.
+
+ Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec quò
+ ruant cæco impetu habent; velut feræ transfixæ in suos temerè
+ incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+ Note 966: Interdùm insectâ cute, ubi latior quàm altior plaga est,
+ etiàm gloriosiùs se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat.
+
+ Note 967: Iidem cùm aculeus sagittæ introrsùs tenui vulnere in
+ speciem urit.... tùm in rabiem et pudorem tàm parvæ perimentis pestis
+ versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+ Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexterâ hastas,
+ quibus eminùs utitur; gladio hispaniensi est cinctus; quòd si pede
+ collato pugnandum est, translatis in lævam hastis stringit gladium.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient monté
+au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouvé des sentiers
+praticables; arrivés à des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils
+rétrogradèrent vers la partie méridionale, et commencèrent à suivre d'assez
+près la division du consul. Celui-ci avec ses légions gagnait déjà la
+hauteur que ses troupes légères avaient d'abord occupée. Là il fit faire
+halte et reprit haleine; et montrant aux légionnaires le plateau jonché de
+cadavres gaulois, il s'écria: «Si la troupe légère vient de combattre avec
+tant de succès, que ne dois-je pas attendre de mes légions armées de toutes
+pièces et composées de l'élite des braves? Les vélites ont repoussé
+l'ennemi jusqu'à son camp, où l'a suivi la terreur; c'est à vous de le
+forcer dans son dernier retranchement[969].» Toutefois il fit prendre
+encore les devans à la troupe légère, qui, loin de rester oisives, pendant
+que les légions faisaient halte, avait ramassé tout à l'entour les traits
+épars, afin d'en avoir une provision suffisante. À l'approche des
+assiégeans, les Gaulois se rangèrent en ligne serrée devant les palissades
+de leur camp; mais exposés là aux projectiles comme ils l'avaient été sur
+la colline, ils rentrèrent derrière le retranchement, laissant aux portes
+une forte garde pour les défendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir
+sur la multitude, dont l'enceinte du camp était encombrée, une grêle bien
+nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes,
+les gémissemens des femmes et des enfans, annonçaient aux Romains qu'aucun
+de leurs coups n'était perdu[970]. À l'assaut des portes, les légionaires
+eurent beaucoup à souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant,
+tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privés d'armes de jet,
+ne pouvaient être d'aucun secours à leurs frères; une de ces portes fut
+forcée, et les légions se précipitèrent dans l'intérieur[971].
+
+ Note 969: Castra illa capienda esse, in quæ compulsus ab levi
+ armaturâ hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.
+
+ Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque puerorum
+ ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.
+
+ Note 971: Tit. Liv. l. C.
+
+Alors la foule des assiégés déboucha tumultueusement par toutes les issues
+qui restaient encore libres. Dans son épouvante, nul danger, nul obstacle,
+nul précipice, ne l'arrêtait; un grand nombre, roulant au fond des abîmes,
+se tuèrent de la chute, ou restèrent à demi brisés sur la place. Le consul,
+maître du camp, en interdit le pillage à ses troupes et leur ordonna de
+s'acharner à la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant,
+avec la seconde division; le consul lui fit la même défense, et l'envoya
+aussi poursuivre: lui-même, laissant les prisonniers sous la garde de
+quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'était-il éloigné, que
+C. Helvius survint avec le troisième corps; mais cet officier ne put
+empêcher ses soldats de piller le camp. Quant à la cavalerie romaine, elle
+était restée quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la
+victoire; bientôt apercevant les Gaulois que la fuite avait amenés au bas
+de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit
+prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas aisé au consul de compter les
+morts, parce que, l'effroi ayant dispersé les fuyards dans les sinuosités
+des montagnes, beaucoup s'étaient perdus dans les précipices, ou avaient
+été tués dans l'épaisseur des forêts. Des récits invraisemblables portèrent
+leur nombre à quarante mille; les autres ne le firent monter qu'à dix
+mille. Celui des captifs, composés en grande partie de femmes, d'enfans et
+de vieillards, paraît avoir été de quarante mille[972].
+
+ Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad
+ quadraginta millia hominum cæsa, auctor est. Valerius Antias non plus
+ decem millia. Numerus captivorum haud dubiè millia quadraginta
+ explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.
+
+Après la victoire, le consul ordonna de réunir en monceau les armes des
+vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche
+du côté des Tectosages, et arriva le surlendemain à Ancyre; là il n'était
+plus qu'à dix milles du second camp gaulois, formé sur le mont Magaba.
+Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala
+par une action mémorable: c'était Chiomara, épouse du tétrarque Ortiagon,
+chef suprême des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe,
+où il dirigeait la défense, et les désastres de cette journée l'avaient
+fait tomber prisonnière au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, échappé à
+rand' peine à la mort, il avait regagné Ancyre et de là le camp
+tectosage[973].
+
+ Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+
+Les captives gauloises avaient été placées sous la garde d'un centurion
+avide et débauché, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beauté
+de Chiomara était justement célèbre; cet homme s'en éprit. D'abord il
+essaya la séduction; désespérant bientôt d'y réussir, il employa la
+violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la
+liberté[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle à titre
+de rançon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses
+compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer à ses parens, pour
+les prévenir d'apporter l'or demandé. Il fixa le lieu de l'échange près
+d'une petite rivière qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des
+prisonniers détenus avec l'épouse d'Ortiagon, était un de ses anciens
+esclaves; elle le désigna, et le centurion, à la faveur de la nuit, le
+conduisit hors des postes avancés. La nuit suivante, deux parens de
+Chiomara arrivèrent près du fleuve, avec la somme convenue, en lingots
+d'or; le Romain les attendait déjà, mais seul, avec la captive, car la
+vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence
+aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pèse l'or qu'on venait de lui
+présenter (c'était, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent
+attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue
+maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'égorger le
+centurion[977]. L'ordre est aussitôt exécuté. Alors elle prend la tête,
+l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son époux. Heureux de
+la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrête, déploie
+sa robe, et laisse tomber la tête du Romain. Surpris d'un tel spectacle,
+Ortiagon l'interroge; il apprend tout à la fois l'outrage et la
+vengeance[978]. «O femme, s'écria-t-il, que la fidélité est une belle
+chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire:
+deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possédée[979]».
+L'historien Polybe raconte qu'il eut à Sardes un entretien avec cette femme
+étonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que
+l'élévation et l'énergie de son ame[980].
+
+ Note 974: Cui custodiæ centurio præerat, et libidinis et avaritiæ
+ militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+
+ Note 975: Is primò ejus animum tentavit quam quum abhorrentem à
+ voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortunâ erat, vim
+ fecit. Deindè ad leniendam indignitatem injuriæ, spem reditûs ad suos
+ mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de Virtut.
+ mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce Όρτιάγων
+ --Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55.
+
+ Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit. Liv.
+ l. XXXVIII, c. 24.
+
+ Note 977: Mulier, linguâ suâ, stringerent ferrum, et centurionem
+ pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+ --Valer Maxim. l. VI, c. 1.
+
+ Note 978: Priùsquam complecteretur, caput centurionis antè pedes ejus
+ abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuriæ et ultionis suæ
+ ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1.
+
+ Note 979: Ώ γύναι, καλόν ή πίστις. Ναί, εἶπεν, άλλά κάλλιον ένα μόνον
+ ζήν έμοί συγγεγενημένον. Plutarch. de virtut. mulier. p. 258.
+
+ Note 980: Ταύτην μέν ό Πολύϐίός φησι διά λόγων έν Σάρδεσι γενόμενος
+ θαυμάσαι τό τε φρόνημα καί τήν σύνεσιν. Plutarch. de virt. mul. l. c.
+
+Tandis que cet événement tenait en émoi tout le camp romain, des envoyés
+gaulois y arrivèrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans
+avoir accordé à leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'était point de
+conditions qu'ils n'acceptassent plutôt que de continuer la guerre. Manlius
+leur donna rendez-vous pour le lendemain à égale distance d'Ancyre et de
+leur camp; il s'y rendit à l'heure convenue avec une escorte de cinq cents
+cavaliers, mais il ne vit paraître aucun Gaulois. Dès qu'il fut rentré, les
+mêmes envoyés revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de
+religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncèrent
+que les premiers de la nation se présenteraient à une seconde conférence,
+munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La
+conférence eut lieu en effet entre les députés gaulois et le jeune prince
+de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrêta
+les bases d'un traité. Mais comme la présence du général romain était
+nécessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois
+s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux
+motifs: le premier de donner à leurs femmes et à leurs enfans le temps de
+se mettre en sûreté avec leurs effets au-delà du fleuve Halys, et le
+second de surprendre le consul lui-même et de l'enlever[982]. C'est ce que
+devait exécuter un corps de mille cavaliers d'élite et d'une audace à toute
+épreuve.
+
+ Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione objectâ, venire
+ reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.
+
+ Note 982: Frustratio Gallorum eò spectabat, primùm ut tererent
+ tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn
+ flumen trajicerent: deindè quòd ipsi consuli... insidiabantur.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legationib. XXXIV.
+
+La fortune voulut que ce jour-là même les tribuns envoyassent au fourrage
+et au bois, vers l'endroit fixé pour l'entrevue, un corps nombreux de
+cavalerie, et qu'ils plaçassent plus près du camp, dans la même direction,
+un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs.
+Manlius se mit en route, comme la première fois, avec une escorte de cinq
+cents hommes; mais à peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperçut les
+Gaulois qui accouraient sur lui à toute bride. Il s'arrête, anime sa troupe
+et soutient la charge. Bientôt, forcé de battre en retraite, il le fait
+d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le
+danger devenant plus pressant, les Romains se débandent et se dispersent.
+Les Gaulois les poursuivent l'épée dans les reins, en tuent un grand
+nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers
+destinés à soutenir les fourrageurs surviennent attirés par les cris de
+leurs camarades. Alors le combat se rétablit; mais en même temps accourent
+de tous côtés les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les
+bras. Harassés, et serrés de près par des troupes fraîches, la fuite ne
+leur fut ni facile, ni sûre[983]. Les Romains ne firent point de
+prisonniers, et le lendemain l'armée entière, ne respirant que vengeance,
+arriva en présence du camp gaulois[984].
+
+ Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat,
+ XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.
+
+ Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus irâ animis, postero
+ die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25.
+
+Le consul en personne passa deux jours à reconnaître la montagne, afin que
+rien n'échappât à ses observations; le troisième, il partagea son armée en
+quatre corps, dont deux devaient marcher de front à l'ennemi, tandis que
+les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et
+trocme, élite de l'armée et formant cinquante mille combattans, occupait le
+centre; la cavalerie, dont les chevaux étaient inutiles au milieu de ces
+rochers escarpés, avait mis pied à terre au nombre de dix mille hommes, et
+pris son poste à l'aile droite. A la gauche étaient les quatre mille
+auxiliaires commandés par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzès, roi de
+Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mêmes qu'au mont Olympe;
+il plaça en première ligne les troupes armées à la légère, sous la main
+desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de
+toute espèce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le
+même état qu'à la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande
+chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages
+ressentaient comme un échec personnel la défaite de leurs frères[985].
+Aussi l'action, engagée de la même manière, eut le même dénouement.
+Couverts d'une nuée de traits, les Gaulois n'osaient s'élancer hors des
+rangs, de peur d'exposer leurs corps à découvert; et plus ils se tenaient
+serrés, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux
+tireurs. Manlius, persuadé que le seul aspect des drapeaux légionnaires
+déciderait la déroute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des
+vélites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les
+Gaulois, effrayés par le souvenir de la défaite des Tolistoboïes, criblés
+de traits, épuisés de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent
+en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la
+plupart se dispersèrent à droite et à gauche. Aux deux ailes, le combat
+dura plus long-temps; mais enfin la déroute devint générale. Le camp fut
+pris et pillé; huit mille Gaulois jonchèrent la place[986]; le reste se
+retira au-delà du fleuve Halys, où les femmes et les enfans avaient été mis
+en sûreté. Tel fut le désespoir ou plutôt la rage des vaincus, qu'on vit
+des prisonniers mordre leurs chaînes et chercher à s'étrangler les uns les
+autres[987]. Le butin trouvé dans le camp fut immense. Les Galates ralliés
+sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se
+voyant la plupart blessés, sans armes, et dans un entier dénûment, ils
+fléchirent et demandèrent à traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des
+députés à Éphèse; pour lui, comme on était au milieu de l'automne, il se
+hâta de quitter le voisinage du Taurus où le froid se faisait déjà sentir,
+et ramena son armée hiverner le long des côtes[988].
+
+ Note 985: Omnia eadem utrimque, quæ fuerant in priore prælio, erant
+ præter animos, et victoribus ab re secundâ auctos, et hostibus
+ fractos: quia etsi non ipsi victi erant, suæ gentis hominum cladem
+ pro suâ ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.
+
+ Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.
+ --Appian. Bell. Syriac. p. 115.
+
+ Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, quùm catenas morsibus
+ et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces præbuissent.
+ Flor. l. II, c. 11.
+
+ Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis
+ propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum in
+ hiberna maritimæ oræ reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.
+
+
+ANNEE 188 avant J.-C.
+
+Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrassé le parti romain
+l'accueillirent à son passage. «Si la victoire remportée sur Antiochus
+était plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agréable aux
+alliés de la république[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs
+et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de
+ces hordes toujours prêtes à fondre sur l'Asie, comme un orage
+impétueux[990].» Voilà ce que pensaient les villes de la Troade, de
+l'Éolide et de l'Ionie; et elles envoyèrent en grande pompe à Éphèse des
+ambassadeurs chargés d'offrir des couronnes d'or à Manlius, comme au
+libérateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces réjouissances que les
+plénipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivèrent auprès du consul;
+les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon
+de leur maître, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-père et les
+Galates ses alliés. Ce roi, vivement réprimandé, fut taxé à deux cents
+talens d'argent, en réparation de son crime. Bien au contraire, le consul
+fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; néanmoins ne
+voulant rien terminer sans les conseils d'Eumène, alors absent, il fixa,
+pour l'été suivant, une seconde conférence, dans la ville d'Apamée, sur
+l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie,
+les Romains, loin de pousser à bout cette race belliqueuse, qui conservait
+encore une partie de sa force, employèrent tous leurs efforts à se
+l'attacher. Aux conférences d'Apamée, il ne fut question ni de tribut, ni
+de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce
+qu'exigeait Manlius, c'était qu'ils rendissent les terres enlevées aux
+alliés de Rome[993], qu'ils renonçassent à leur vagabondage inquiétant pour
+leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumène une alliance intime et
+durable[994]. Ces conditions furent acceptées.
+
+ Note 989: Ούχ οϋτως έχάρησαν Άντιόχου ληφθέντος έπί τψ δοκεϊν
+ άπολελΰσθαι, τινές μέν φόρων, οί δέ φρουράς, καθόλου δέ πάντες
+ βασιλικών προσταγμάτων... Polyb. ex excerpt. legat. XXXV.
+
+ Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, quàm feritas immanium
+ barbarorum, incertusque in dies terror, quò velut tempestas eos
+ populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.
+
+ Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.
+ --Polyb. excerpt. legat, XXXV.
+
+ Note 992: Φιλανθρώπως άποδεξάμενος. Polyb. loc. cit.
+ --T. L. l. XXXVIII, c. 37.
+
+ Note 993: Suidas, voce Γαλατία.
+
+ Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum
+ terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 40.
+
+
+ANNEE 187 avant J.-C.
+
+L'humiliation des Gaulois, publiée chez toutes les nations orientales, par
+des récits lointains et exagérés, environna le nom romain d'un nouvel
+éclat. «Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de
+Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les
+grandes choses qu'elle a opérées en Galatie, comment elle a subjugué les
+Galates et leur a imposé tribut[995].» A Rome, les succès du consul eurent
+moins de faveur; plusieurs patriciens trouvèrent mauvais qu'il eût
+entrepris la guerre sans ordres formels du sénat; et deux de ses
+lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe.
+On lui objectait l'illégalité d'une guerre qui n'avait été précédée ni de
+l'envoi d'ambassadeurs, ni des cérémonies exigées par la religion.
+«Manlius, ajoutait-on, avait consulté dans cette affaire beaucoup plus son
+ambition que l'intérêt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils
+pas eues à l'empêcher de franchir le Taurus malgré les malheurs dont la
+Sibylle menaçait Rome, si jamais ses enseignes osaient dépasser cette borne
+fatale? Le consul pourtant s'en était approché autant qu'il avait pu;
+n'avait-il pas été camper sur la cime même, au point de départ des
+eaux[996]?» Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du
+succès, des argumens pareils à ceux dont il s'était lui-même servi, près de
+la frontière gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats.
+
+ Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes
+ viribus... Et audierunt prælia eorum, et virtutes bonas quas fecerunt
+ in Galatiâ: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub tributum.
+ Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2.
+
+ Note 996: Cupientem transire Taurum, ægrè omnium legatorum precibus,
+ ne carminibus Sibyllæ prædictam superantibus terminos fatales cladem
+ experiri vellet, retentum: admovisse tamen exercitum, et propè ipsis
+ jugis ad divortia aquarum castra posuisse.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46.
+
+Manlius répondit avec éloquence[997]; il prouva que sa conduite avait été
+conforme aux intérêts et à la politique du sénat; il adjura son
+prédécesseur, L. Scipion, de témoigner que cette guerre ne pouvait être
+différée sans danger. Il ajouta: «Je n'exige pas, sénateurs, que vous
+jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation
+gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de côté ces
+justes préventions, et n'appréciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mêmes,
+indépendamment de toute autre considération. Plût aux dieux qu'Eumène fût
+ici présent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes,
+leurs plaintes auraient bientôt fait justice de ces accusations. A leur
+défaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient;
+faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux
+en réduisant les Gaulois à l'impuissance de nuire, qu'en reléguant
+Antiochus au-delà du mont Taurus. Que l'Asie tout entière vous dise combien
+de fois ses campagnes ont été ravagées, ses belles cités pillées, ses
+troupeaux enlevés; qu'elle vous exprime son affreux désespoir, quand elle
+ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses
+enfans étaient immolés par les Gaulois à des dieux farouches et
+sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos alliés ont été les tributaires
+des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils
+n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'étais endormi dans
+une honteuse inaction. L'éloignement d'Antiochus n'aurait servi qu'à rendre
+le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conquêtes en-deçà du mont Taurus
+auraient agrandi leur empire et non le vôtre[999].»
+
+ Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui
+ fait tenir: Manlium in hunc maximè modum respondisse accepimus.
+ l. XXXVIII, c. 47.
+
+ Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas
+ humanas hostias immolatosque liberos suos audirent.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.
+
+ Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis.
+ Tit. liv. l. XXXVIII, c. 48.
+
+Après ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il étala dans
+cette solennité les couronnes d'or que lui avaient décernées les villes
+d'Asie, des sommes considérables en lingots et en monnaie d'or et d'argent,
+ainsi qu'un immense amas d'armes et de dépouilles entassées dans des
+chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains liées derrière le dos,
+précédaient son char[1000].
+
+ Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6.
+
+
+ANNEES 187 à 63 avant J.-C.
+
+A la faveur de cette paix forcée où l'asservissement de l'Asie réduisait
+les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrèrent dans la
+civilisation asiatique. On les voit renoncer à leur culte national, dont il
+ne se montre plus dès lors une seule trace, et figurer comme grands-prêtres
+dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un
+Brogitar, pontife de la mère des dieux, à Pessinunte[1001]; un Dytœt, fils
+d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre
+autres la courageuse et infortunée Camma, dont nous parlerons tout à
+l'heure, desservant les temples des déesses indigènes[1003]. Une statue
+colossale de Jupiter fut élevée à Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse
+par ses fêtes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens,
+olympiens, qui attirèrent le concours de toute la Grèce[1005]. Les
+tétrarques gaulois se piquèrent bientôt d'imiter les manières des despotes
+et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de
+somptuosité, et étalèrent dans leurs festins cette prodigalité absurde,
+magnificence des peuples à demi barbares. On rapporte qu'un certain
+Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les tétrarques ses rivaux,
+publia qu'il tiendrait table ouverte à tout venant pendant une année
+entière[1006]. Il fit construire à cet effet autour de sa maison de vastes
+enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui
+pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance
+furent établis des feux où des chaudières de toute dimension, remplies de
+toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins,
+construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et
+en farine, amassés de longue-main; et des parcs à bœufs, à porcs, à
+moutons, à chèvres, placés à proximité, alimentaient le service des
+tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette
+occasion, ces jambons de Galatie dont la réputation était si grande[1008].
+Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita à discrétion la foule
+qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il
+faisait arrêter sur les chemins les voyageurs et les étrangers, ne leur
+laissant point la liberté de continuer leur route, qu'ils ne se fussent
+assis à ses tables[1009].
+
+ Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. nº 28.
+
+ Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558.
+
+ Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyæni Stratag. l.
+ VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p. 450.--Montf.
+ palæograph. p. 154, 155 et suiv.
+
+ Note 1004: Διός κολοσσός χαλκοΰς. Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv.
+
+ Note 1006: Athenæ. l, IV, c. 10.
+
+ Note 1007: Athenæ. l. IV, c. 13.
+
+ Note 1008: Κάλλισται μέν γάρ αί γαλατικαί (πέρναι).
+ Athen. l. XIV, c. 21.
+
+ Note 1009: Άλλά καί οί παριόντες ξένοι ϋπό τών ύφεστηκότων παίδων ούκ
+ ήφίεντο, έως άν μεταλάβωσι τών παρασκενασθέντων. Athen. l. IV, c. 15.
+
+Ce goût pour la magnificence se développa chez les femmes gallo-grecques
+avec non moins de vivacité que chez leurs maris. Les anciens vêtemens de
+laine grossière firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de
+riches parures; et l'on ne vit plus l'épouse du tétrarque d'Ancyre ou de
+Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une
+marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer
+la journée au bain[1010]. Cependant ce progrès du luxe chez les dames
+galates ne corrompit point l'énergique sévérité de leurs mœurs. Au milieu
+de la dissolution asiatique, elles méritèrent toujours d'être citées comme
+des modèles de chasteté; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas
+les pages les moins édifiantes des livres anciens consacrés aux _vertus des
+femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquité, et
+que deux écrivains grecs nous ont transmis.
+
+ Note 1010: Αί δέ Γαλατών γυναϊκες είς τα βαλανεϊα πόλτου χύτρας
+ είσφέρουσαι, μετά τών παίδων ήσθιον, όμοῦ λουόμεναι.
+ Plut. Sympos. l. VIII, quæst. 9.
+
+Le tétrarque Sinat avait épousé une jeune et belle femme nommée Camma,
+prêtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dévotion toute
+particulière. C'était dans les pompes religieuses, quand la prêtresse,
+vêtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'était
+alors que sa beauté paraissait briller d'un éclat tout céleste[1011];
+Sino-rix, jeune tétrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus
+d'autre désir au monde que le désir d'en être aimé. Il essaya tout, mais
+vainement. Désespéré, il s'en prit à celui qu'il regardait comme le plus
+grand obstacle à son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit
+périr. Comme le meurtrier était puissant et riche, les juges fermèrent les
+yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame
+forte et résignée; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonçant
+à toute société, même à celle de ses proches, et dévouée entièrement au
+service de la déesse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour,
+ni la nuit. Quelques mois se passèrent, et Sino-rix l'y vint poursuivre
+encore de son amour. «Si je suis coupable, lui répétait-il, c'est pour
+t'avoir aimée; nul autre sentiment n'a égaré ma main[1012].» Camma, d'un
+autre côté, se vit persécutée par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la
+poursuite du jeune tétrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa
+richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup,
+disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait à regretter. Dès lors, elle n'eut
+plus de repos qu'elle ne consentît à ces liens odieux. Elle feignit donc de
+céder, et le jour du mariage fut convenu.
+
+ Note 1011: Έπιφανεστέραν δέ αύτήν έποίει καί τό τής Άρτέμιδος ίέρειαν
+ είναι, περί τε τάς πομπάς άεί καί θυσίας κεκοσμημένην όράσθαι
+ μεγαλοπρεπώς. Plut. de Virtutib. mulier. p. 257.
+
+ Note 1012: Άνελών έκεϊνον έρωτι τής Κάμμας, μή δι΄ έτέραν τινά
+ πονηρίαν... Plut. de Virt. mul. p. 258.
+
+Dès que parut ce jour tant souhaité, Sino-rix, environné d'un cortège
+nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait;
+elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit à l'autel, et prenant,
+suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, après en avoir répandu
+quelques gouttes en l'honneur de la déesse, elle but, et la présenta au
+tétrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte à ses lèvres et
+la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin était empoisonné. On dit qu'en
+cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutumée se peignit sur le
+visage de la prêtresse. Étendant ses bras vers l'image de Diane: «Chaste
+déesse! s'écria-t-elle d'une voix forte: sois bénie de ce qu'ici même j'ai
+pu venger la mort de mon époux assassiné à cause de moi[1015]; maintenant
+que tout est consommé, je suis prête à descendre vers lui aux enfers. Pour
+toi, ô le plus scélérat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te
+préparent un linceul et une tombe, car voilà la couche nuptiale que je t'ai
+destinée[1016].» Alors elle se précipita vers l'autel qu'elle enlaça de ses
+bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'eût abandonnée. Sino-rix,
+qui ressentait déjà les atteintes du poison, monta dans son chariot et
+partit à toute bride, espérant que l'agitation et des secousses violentes
+le soulageraient; mais bientôt ne pouvant plus supporter aucun mouvement,
+il s'étendit ans une litière, où il expira le même soir. Lorsqu'on vint lui
+apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait
+contente, et rendit l'ame.
+
+ Note 1013: Άπό χρυσής φιάλης... Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.
+ --Plut. de Virtut. mulier, p. 258.
+
+ Note 1014: Ό δέ οία δή νυμφίος παρά νύμφας λαβών, ήδέως πίνει.
+ Polyæn. ub. supr.
+
+ Note 1015: Χάριν οίδά σοι, ώ πολύτψμητε Άρτεμις, ότι μοι παρέσχες έν
+ τψ σψ ίερψ δίκας ύπέρ τοΰ άνδρος λαβεϊν, άδίκως δι΄ έμέ άναιρεθέντος.
+ Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.
+
+ Note 1016: Σοί δέ, ώ πάντων άνοσιώτατε άνθρώπων, τάφον άντί θαλάμου
+ καί γάμου παρασκευαζέτωσαν οί προσήκοντες. Plutarch. loc. cit.
+
+La constitution politique s'altéra bientôt, comme les habitudes nationales.
+D'électives et temporaires qu'avaient été les tétrarchies, elles devinrent
+héréditaires, et les familles qui en usurpèrent le privilège formèrent, par
+le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de
+la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre à resserrer le
+nombre de ces magistratures, qui furent successivement réduites de douze à
+quatre[1018], puis à trois, à deux, enfin concentrées dans une seule
+main[1019]. Le pays était gouverné par un de ces rois, lorsqu'il fut réuni
+comme province à l'empire romain. Malgré cette usurpation du pouvoir
+souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de
+coopérer à l'administration du pays[1020]. Il est à présumer que la
+condition des indigènes phrygiens et surtout grecs s'améliora; car les
+mariages devinrent assez fréquens entre eux et les Kimro-Galls de rang
+élevé. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus
+parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mélange étranger,
+parmi les fils des conquérans. Un écrivain ecclésiastique célèbre, qui
+voyagea dans l'Orient au quatrième siècle de notre ère, six cents ans après
+le passage des hordes en Asie, témoigne que, de son temps, les Galates
+étaient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent
+point de la langue grecque; et que leur idiome national était à peu près le
+même que celui des Trévires, les différences de l'un à l'autre n'étant ni
+nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identité de langage entre les
+Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de
+l'Halys s'explique d'elle-même si l'on se rappelle que les Tectosages et
+les Tolistoboïes, les deux principaux peuples galates, appartenaient
+originairement, comme les Belges, à la race des Kimris.
+
+ Note 1017: Hist. græc. et latin. Inscript. galatic. passim.
+
+ Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151.
+
+ Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67.
+
+ Note 1020: Inscript. Ancyran. passim.
+
+ Note 1021: Galatas excepto sermone græco, quo omnis Oriens loquitur,
+ propriam linguam eamdem penè habere quàm Treviros, nec referre si
+ aliqua exindè corruperint. Hieronym. Prolog. in lib. II. Comment. in
+ epist. ad Galat. c. 3.
+
+
+ANNEES 167 à 158 avant J.-C.
+
+La bonne intelligence et la paix subsistèrent pendant vingt ans entre les
+Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre éclata,
+on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagèrent le territoire
+d'Eumène et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dévoué au roi de
+Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut à Rome en porter plainte au
+sénat. Il dit: «qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine)
+mettait le royaume de Pergame dans le plus grand péril[1023].» La
+république envoya des commissaires aux tétrarques, sans réussir à les
+désarmer. Les dévastations ayant recommencé avec plus de force, Eumène
+partit lui-même pour Rome; mais ses plaintes furent mal reçues. Dans ces
+négociations et dans quelques autres, le sénat montra envers les Gaulois
+des ménagemens qui lui étaient peu ordinaires, et qui ne causèrent pas
+moins de surprise que l'opiniâtreté hardie de ce peuple. «Il fut permis de
+s'étonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent été
+sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs
+ambassadeurs suffisait pour armer ou désarmer les puissans roi d'Égypte et
+de Syrie[1024].»
+
+ Note 1022: Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII.
+ --Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34.
+
+ Note 1023: Querimoniâ gallici tumultûs... regnum in dubium adductum
+ esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19.
+
+ Note 1024: Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum
+ Ptolemæumque, tantùm legatorum romanorum verba valuisse... apud
+ Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34.
+
+
+ANNEE 89 avant J.-C.
+
+A l'époque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se réveiller et
+vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de
+Pont empressé à rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en
+orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du
+Danube[1025]. Durant ses premières campagnes, Mithridate exaltait, dans
+tous ses discours, les services de ses alliés galates; il se vantait «de
+pouvoir opposer à Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'était tirée
+qu'à prix d'or[1026].»
+
+ Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin. l.
+ XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171.
+
+ Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid.
+ Justin. l. XXXVIII, c. 4.
+
+
+ANNEE 86 avant J.-C.
+
+Mais bientôt leur fidélité lui devint suspecte, et dans un des accès de son
+humeur sombre et soupçonneuse, il retint prisonniers auprès de lui tous les
+tétrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027].
+Indigné de cette perfidie, Toredo-rix, tétrarque des Tosiopes, complota sa
+mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice, à
+certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort élevée,
+Torédo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le
+saisir corps à corps, et de le précipiter du haut de l'estrade, avec son
+tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentât ce jour-là et
+qu'il fît mander, au bout de quelques heures, les tétrarques galates;
+Torédo-rix, craignant que le complot n'eût été découvert, exhorta ses
+compagnons à se jeter tous ensemble sur le roi et à le mettre en
+pièces[1029]. Ce second complot manqua également; et Mithridate, après
+avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva
+les autres, une nuit, dans un festin où il les avait invités, sous couleur
+de réconciliation. Trois d'entre eux échappèrent seuls au massacre en se
+faisant jour, le sabre à la main, au travers des assassins; tout le reste
+périt, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un
+jeune garçon appelé Bépolitan, que son esprit et sa beauté avaient fait
+remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale,
+et ordonna à ses officiers de courir et de le sauver. Il était temps
+encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe précieuse que portait
+le jeune Gaulois, avait voulu le dépouiller avant de frapper; celui-ci
+résistait et se débattait avec violence; cette lutte permit aux officiers
+royaux de prévenir le coup[1031]. Le cadavre de Torédo-rix avait été jeté à
+la voirie, avec défense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais
+une femme pergaméenne qui l'avait aimé l'ensevelit en cachette, au péril de
+ses jours[1032].
+
+ Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello
+ Mithridat. p. 200.
+
+ Note 1028: Άνεδέξατο τόν Μιθριδάτην, όταν έν τψ βήματι γυμνασίψ
+ χρηματίζη συναρπάσας, ώσειν άμα σύν αύτψ κατά τής φάραγγος. Plut. de
+ Virtut. mulier, p. 259.
+
+ Note 1029: Διαρπάσαι τό σώμα. Idem, loc. cit.
+
+ Note 1030: Πάντας έκτεινε μετά παίδων καί γυναικών, χωρίς τριών τών
+ διαφυγόντων... έπί διαίτη μιάς νυκτός. Appian. Bell. Mithrid. p. 200.
+
+ Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259.
+
+ Note 1032: Γύναιον περγαμηνόν έγνωσμένον άφ΄ ώρας ζώντι τψ Γαλάτη
+ παρεκινδύνευσε θάψαι καί περιστεϊλαι τόν νεκρόν. Plut. loc. cit.
+
+
+ANNEE 63 avant J.-C.
+
+Mithridate, à la tête de son armée, alla fondre sur la Galatie avant que la
+nouvelle de ses barbaries s'y fût répandue, confisqua les biens des
+tétrarques assassinés, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour
+roi absolu un de ses satrapes nommé Eumache[1033]. Cette tyrannie dura
+douze ans, et chaque année avec un redoublement de cruauté. Enfin les trois
+tétrarques sauvés du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout,
+Déjotar, depuis si célèbre dans les guerres civiles de Rome, réussirent à
+soulever le pays, battirent Eumache et le chassèrent[1034]. Les victoires
+des armées romaines sur Mithridate assurèrent aux Kimro-Galls, pour quelque
+temps, l'indépendance qu'ils venaient de reconquérir; mais, dans les
+circonstances où se trouvait l'Orient, cette indépendance précaire ne
+pouvait pas être de longue durée. Enveloppée et pressée de tous côtés par
+la domination romaine, la Galatie succomba après tout le reste de l'Asie;
+elle fut enfin réduite en province, sous l'empereur Auguste.
+
+ Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200.
+
+ Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV.
+ --Paul. Oros. l. VI, c. 2.
+
+Pour terminer cette dernière période de l'histoire des Gaulois orientaux,
+nous avons encore un mot à dire sur leurs rapports avec Mithridate. Le roi
+de Pont avait toujours entretenu auprès de sa personne une garde
+d'aventuriers galates, soldés à grands frais. Ce fut à eux qu'il remit le
+soin de sa mort, lorsque, décidé à ne point tomber vivant au pouvoir de ses
+ennemis, il vit que le poison n'agissait pas sur ses entrailles. Ayant fait
+venir le chef de cette garde, nommé Bituit[1035], il lui présenta sa
+poitrine nue: «Frappe, lui dit-il, tu m'as déjà rendu de grands et fidèles
+services; celui-ci ne sera pas moindre[1036].» Bituit obéit, et les
+historiens ajoutent que ses compagnons, se précipitant aussitôt sur le roi,
+le percèrent à l'envi de leurs lances et de leurs épées. Peut-être y eut-il
+dans l'empressement de ces Gaulois un secret plaisir de vengeance à verser
+le sang d'un homme qui avait fait tant de mal à leur pays.
+
+ Note 1035: Βίτοιτος. Appian. p. 248.--Bitætus, Tit. Liv. Epit. c. 11.
+ --On verra plus tard un _Bituit_, chef des Arvernes, jouer un grand
+ rôle dans la Gaule.
+
+ Note 1036: Πολλά μέν έκ τής σής δεξιάς ές πολεμίους ώνάμην, ώνήσομαι
+ δέ μέγιστον... Appian. Bell. Mithrid. p. 248.
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+TABLE
+DES MATIÈRES
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER. DE LA RACE GALLIQUE. Son territoire; ses principales
+branches.--Ses conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes
+vers la Gaule, où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie;
+empire ombrien, sa grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de
+l'Orient avec la Gaule; colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies
+rhodiennes.--Colonie phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès
+rapides. DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en
+Occident au septième siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du
+Pont-Euxin par les nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule; ses
+conquêtes.--Grandes émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en
+Italie.--Situation respective des deux races.
+
+
+CHAPITRE II. GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les
+Étrusques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre
+et le midi de la presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec
+les Romains.--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le
+Capitole.--Ligue défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois
+sont battus près d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le
+Capitole, et sont repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont
+rompues; elles se renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le
+violent.--Plusieurs bandes gauloises sont détruites par trahison; les
+autres regagnent la Cisalpine.
+
+
+CHAPITRE III. GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.
+--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de
+T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.
+--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction
+par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en
+font partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs
+romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais
+est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.
+
+
+CHAPITRE IV. Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande
+de Tectosages émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de
+l'Illyrie et de la Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les
+Galls et les Kimris se réunissent pour envahir la Grèce.--Première
+expédition en Thrace et en Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les
+Gaulois s'emparent de la Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux
+Thermopyles; ils dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège
+et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois;
+leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.
+
+
+CHAPITRE V. Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède
+sur le trône de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la
+mer Égée; situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur
+paient tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur
+chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au
+service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de
+la domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les
+Tolistoboïes; ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les
+Trocmes, dans la haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.
+
+
+CHAPITRE VI. Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi;
+ils violent les sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils
+périssent à Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la
+solde de Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux
+Romains et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et
+font révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
+Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
+tué par un Gaulois.
+
+
+CHAPITRE VII. GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des
+deux premières guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.
+--Intrigues des colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les
+Cénomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum
+fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des
+Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés
+de Rome.--Bataille de Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de
+Télamone où les Gaulois sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.
+--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi
+Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.
+
+
+CHAPITRE VIII. GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les
+Romains envoient des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des
+Boïes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs
+et défont une armée romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la
+Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les
+Cisalpins se déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de
+Cannes, gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana.
+--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
+l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon
+débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
+Annibal en Afrique.
+
+
+CHAPITRE IX. DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de
+toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar,
+elles brûlent Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec
+des succès divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.
+--Nouveaux efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du
+consul Quintius Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent
+sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et
+ambassade du roi Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans
+la Vénétie; ils sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie
+est fermée aux Gaulois.
+
+
+CHAPITRE X. GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui
+l'habitaient; sa constitution politique.--Culte phrygien de la
+Grande-Déesse.--Relations des Gaulois avec les autres puissances de
+l'Orient.--Les Romains commencent la conquête de l'Asie mineure.--Cn.
+Manlius attaque la Galatie; les Tolistoboïes sont vaincus sur le mont
+Olympe; les Tectosages sur le mont Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.
+--La république romaine ménage les Galates.--Le triomphe est refusé, puis
+accordé à Manlius.--Les mœurs des Galates s'altèrent; luxe et magnificence
+de leurs tétrarques.--Caractère des femmes galates; histoire touchante de
+Camma.--Décadence de la constitution politique; les tétrarques s'emparent
+de l'autorité absolue.--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un
+festin.--Ce roi meurt de la main d'un Gaulois.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire des Gaulois (1/3), by Amédée Thierry
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES GAULOIS (1/3) ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,12366 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire des Gaulois (1/3), by Amde Thierry
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire des Gaulois (1/3)
+ depuis les temps les plus reculs jusqu' l'entire
+ soumission de la Gaule la domination romaine.
+
+Author: Amde Thierry
+
+Release Date: May 8, 2011 [EBook #36058]
+[Last updated: February 27, 2013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES GAULOIS (1/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES GAULOIS
+
+
+TOME I.
+
+BRUXELLES,
+A LA LIBRAIRIE PARISIENNE
+FRANAISE ET TRANGRE.
+RUE DE LA MADELEINE, N 438.
+
+
+IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
+RUE DE SEINE, N 14
+
+
+
+HISTOIRE
+DES GAULOIS,
+DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULS
+JUSQU' L'ENTIRE SOUMISSION DE LA GAULE LA DOMINATION
+ROMAINE.
+
+Par Amde THIERRY.
+
+
+
+TOME I.
+
+
+PARIS,
+A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
+RUE de RICHELIEU, N 14;
+ALEXANDRE MESNIER,
+PLACE DE LA BOURSE.
+
+M DCCC XXVIII.
+
+
+A MON FRRE,
+AUGUSTIN THIERRY,
+AUTEUR
+DE L'HISTOIRE
+DE LA CONQUTE DE L'ANGLETERRE
+PAR LES NORMANDS.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+Il ne faut s'attendre trouver ici ni l'intrt philosophique qu'inspire
+le dveloppement progressif d'un seul fait grand et fcond, ni l'intrt
+pittoresque qui s'attache aux destines successives d'un seul et mme
+territoire, immobile thtre de mille scnes mobiles et varies: les faits
+de cette histoire sont nombreux et divers, leur thtre est l'ancien monde
+tout entier; mais pourtant une forte unit y domine; c'est une biographie
+qui a pour hros un de ces personnages collectifs appels _peuples_, dont
+se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois
+comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et
+les Romains dsignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son
+histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense
+dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un
+sentiment de justice et presque de pit l'a dtermin et soutenu dans
+cette longue tche. Franais, il a voulu connatre et faire connatre une
+race de laquelle descendent les dix-neuf vingtimes d'entre nous, Franais;
+c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques
+disperses, qu'il a t puiser, dans les annales de vingt peuples, les
+titres d'une famille qui est la ntre.
+
+L'ouvrage que je prsente au public a donc t compos dans un but spcial;
+dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les
+progrs rcens de la critique historique, et de restituer, autant que
+possible, dans la peinture des vnemens, la race prise en masse sa
+couleur gnrale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur
+caractre distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de
+dix-sept cents ans. Mais mesure que ma tche s'avanait, j'prouvais une
+proccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir
+quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de
+tant d'aventures si diversifies, passes en tant de lieux, se rattachant
+ tant de situations sociales si diffrentes, ainsi que dans l'histoire
+d'un seul homme, travers tous les incidens de la vie la plus romanesque,
+on voit se dessiner en traits invariables, le caractre du hros.
+
+Les masses ont-elles donc aussi un caractre, type moral, que l'ducation
+peut bien modifier, existe-t-il dans l'espce humaine des familles et des
+races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problme, dont la
+position ne rpugne en rien aux thories philosophiques de notre temps,
+comme j'achevais ce long ouvrage, me parut rsolu par le fait. Jamais
+encore les vnemens humains n'avaient t examins sur une aussi vaste
+chelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans
+l'histoire d'un seul peuple, antrieurement tout mlange de sang
+tranger, du moins tout mlange connu, et que ce peuple est conduit par
+sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour
+contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibres, aux Germains, aux
+Italiens; en orient, ses relations sont multiplies avec les Grecs, les
+Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
+dix-sept sicles n'appartiennent pas une srie unique de faits, mais
+deux ges de la vie sociale bien diffrens, l'ge nomade, l'ge
+sdentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique
+elle-mme.
+
+Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les
+peuples, c'est l'tat nomade principalement qu'il faut les tudier; dans
+cette priode de leur existence, o l'ordre social se rduit presque la
+subordination militaire, o la civilisation est, si je puis ainsi parler,
+son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour,
+ chaque combat, elle joue sa proprit, son existence mme; cette
+proccupation du prsent, cette instabilit de fortune, ce besoin de
+confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque
+totalement entre autres influences celle des ides religieuses, la plus
+puissante de toutes sur le caractre humain. Alors les penchans inns se
+dploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire
+ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois,
+l'autre de Germains: la situation est la mme, des deux cts ignorance,
+brutalit, barbarie gales; mais comme on sent nanmoins que la nature n'a
+pas jet ces hommes-l dans le mme moule! l'tude d'un peuple pendant sa
+vie nomade il en succde une autre non moins importante pour le but dont
+nous nous occupons, l'tude de ce mme peuple durant le premier travail de
+la vie sdentaire, dans cette poque de transition o la libert humaine
+se dbat encore violemment contre les lois ncessaires des socits et le
+dveloppement progressif des ides et des besoins sociaux.
+
+Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la diffrencient le
+plus, mon avis, des autres familles humaines, peuvent se rsumer ainsi:
+une bravoure personnelle que rien n'gale chez les peuples anciens; un
+esprit franc, imptueux, ouvert toutes les impressions, minemment
+intelligent; mais ct de cela une mobilit extrme, point de constance,
+une rpugnance marque aux ides de discipline et d'ordre si puissantes
+chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une dsunion
+perptuelle, fruit de l'excessive vanit. Si l'on voulait comparer
+sommairement la famille gauloise cette famille germanique, que nous
+venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_
+individuel est trop dvelopp chez la premire, et que, chez l'autre, il ne
+l'est pas assez; aussi trouvons-nous chaque page de l'histoire des
+Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
+eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans
+l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout
+l'effet.
+
+Tel est le caractre gnral des peuples de sang gaulois; mais, dans ce
+caractre mme, l'observation des faits conduit reconnatre deux nuances
+distinctes, correspondant deux branches distinctes de la famille, deux
+races, pour me servir de l'expression consacre en histoire. L'une de ces
+races, celle que je dsigne sous le nom de _Galls_, prsente, de la manire
+la plus prononce, toutes les dispositions naturelles, tous les dfauts et
+toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus
+purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins
+spirituelle peut-tre, possde en retour plus d'aplomb et de stabilit:
+c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de
+classement et d'ordre; c'est l que persvrrent le plus long-temps les
+ides de thocratie et de monarchie.
+
+L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conue, se divise naturellement
+en quatre grandes priodes; bien que les ncessits de la chronologie ne
+m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le rcit, une
+classification aussi rigoureuse.
+
+La premire priode renferme les aventures des nations gauloises l'tat
+nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrire plus
+agite et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe,
+l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de
+presque tous les peuples. Elle brle Rome; elle enlve la Macdoine aux
+vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes;
+puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans
+les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et ceux du Nil;
+elle assige Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les
+plus puissans monarques de l'Orient; deux reprises elle fonde dans la
+haute Italie un grand empire, et elle lve au fond de la Phrygie cet autre
+empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.
+
+Dans la seconde priode, celle de l'tat sdentaire, on voit se dvelopper,
+partout o cette race s'est fixe demeure, les institutions sociales,
+religieuses et politiques conformes son caractre particulier;
+institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont
+la Gaule transalpine offre le modle le plus pur et le plus complet. On
+dirait, suivre les scnes animes de ce tableau, que la thocratie de
+l'Inde, la fodalit de notre moyen-ge et la dmocratie athnienne se sont
+donn rendez-vous sur le mme sol pour s'y combattre et y rgner tour
+tour. Bientt cette civilisation se mlange et s'altre; des lmens
+trangers s'y introduisent, imports par le commerce, par les relations de
+voisinage, par la raction des populations subjugues. De l des
+combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence
+romaine qui se fait sentir dans les moeurs des Cisalpins; dans le midi de la
+Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne
+Marseille), et il se forme en Galatie le compos le plus singulier de
+civilisation gauloise, grecque et phrygienne.
+
+Vient ensuite la priode des luttes nationales et de la conqute. Par un
+hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'pe des Romains que tombe
+la puissance des nations gauloises; mesure que la domination romaine
+s'tend, la domination gauloise, jusque-l assure, recule et dcline; on
+dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les
+points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie,
+les Cisalpins sont subjugus, mais seulement au bout de deux sicles d'une
+rsistance acharne; quand le reste de l'Asie a accept le joug, les
+Galates dfendent encore contre Rome l'indpendance de l'Orient; la Gaule
+succombe, mais d'puisement, aprs un sicle de guerres partielles, et neuf
+ans de guerre gnrale sous Csar; enfin les noms de Caractacus et de
+Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la libert
+bretonne. C'est partout le combat ingal de l'esprit militaire, ardent,
+hroque, mais simple et grossier, contre le mme esprit disciplin et
+persvrant.
+
+Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que
+cette dernire guerre des Gaules, crite pourtant par un ennemi. Tout ce
+que l'amour de la patrie et de la libert enfanta jamais d'hrosme et de
+prodiges, s'y dploie malgr mille passions contraires et funestes:
+discordes entre les cits, discordes dans les cits, entreprises des nobles
+contre le peuple, excs de la dmocratie, inimitis hrditaires des races.
+Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de
+leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par
+l'pe, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle
+varit de caractres dans les chefs, depuis le druide Divitiac,
+enthousiaste bon et honnte de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage
+Ambiorix, rus, vindicatif, implacable, qui ne conoit et n'imite que la
+rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui
+veut se faire du conqurant des Gaules un instrument, non pas un matre,
+jusqu' ce Vercingtorix, si pur, si loquent, si brave, si magnanime dans
+le malheur, et qui il n'a manqu pour prendre place parmi les plus grands
+hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que
+Csar!
+
+La quatrime priode comprend l'organisation de la Gaule en province
+romaine et l'assimilation lente et successive des moeurs transalpines aux
+moeurs et aux institutions de l'Italie; travail commenc par Auguste,
+continu et achev par Claude. Ce passage d'une civilisation l'autre ne
+se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses rvoltes sont
+comprimes par Auguste, une grande insurrection choue sous Tibre. Les
+dchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de
+Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu une subite
+explosion de l'esprit d'indpendance au nord des Alpes; les peuples gaulois
+reprennent les armes, les snats se reforment, les Druides proscrits
+reparaissent, les lgions romaines cantonnes sur le Rhin sont vaincues ou
+gagnes, un _Empire gaulois_ est construit la hte; mais bientt la Gaule
+s'aperoit qu'elle est dj au fond toute romaine, et qu'un retour
+l'ancien ordre de choses n'est plus ni dsirable pour son bonheur, ni mme
+possible; elle se rsigne donc sa destine irrvocable, et rentre sans
+murmure dans la communaut de l'empire romain.
+
+Avec cette dernire priode finit l'histoire de la race gauloise en tant
+que _nation_, c'est--dire en tant que corps de peuples libres, soumis
+des institutions propres, la loi de leur dveloppement spontan: l
+commence un autre srie de faits, l'histoire de cette mme race devenue
+membre d'un corps politique tranger, et modifie par des institutions
+civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque
+intrt que mrite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui
+de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rle si
+grand et si original, je n'ai point d m'en occuper dans cet ouvrage: les
+destines du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu' la
+conqute des Francs, forment un pisode complet, il est vrai, de l'histoire
+de Rome, mais un pisode qui ne saurait tre isol tout fait de
+l'ensemble sous peine de n'tre plus compris.
+
+J'ai raisonn jusqu' prsent dans l'hypothse de l'existence d'une famille
+gauloise qui diffrerait des autres familles humaines de l'occident, et se
+diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout
+mes lecteurs la dmonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels
+repose tout mon rcit. Persuad que l'histoire n'est point un champ clos o
+les systmes puissent venir se dfier et se prendre corps corps, j'ai
+limin avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique,
+toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme
+la nouveaut de plusieurs opinions mises en ce livre me font un devoir
+d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en
+quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai rsum dans
+les pages qui suivent mes principales autorits et mes principaux
+argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon
+propre compte, pour me guider moi-mme dans la recherche de la vrit,
+et, d'aprs lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici
+avec confiance l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en
+condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien
+parcourir le dtail du rcit, car je n'attache pas moins d'importance
+aux inductions gnrales qui ressortent des grandes masses de faits,
+qu'aux tmoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes
+qu'ils soient.
+
+La question examiner est celle-ci: a-t-il exist une famille gauloise
+distincte des autres familles humaines de l'occident, et tait-elle
+partage en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de
+trois sortes: 1 philologiques, tires de l'examen des langues primitives
+de l'occident de l'Europe; 2 historiques, puises dans les crivains grecs
+et romains; 3 historiques, puises dans les traditions nationales des
+Gaulois.
+
+
+
+
+SECTION I.
+
+
+PREUVES TIRES DE L'EXAMEN DES LANGUES.
+
+Dans les contres de l'Europe appeles par les anciens _Gaule transalpine_
+et _le de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les
+Pays-Bas, et les les Britanniques, il se parle de nos jours une multitude
+de langues qui se rattachent gnralement deux grands systmes: l'un,
+celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend
+tous les dialectes romans et franais; l'autre, celui des langues du nord,
+drive de l'ancien teuton ou germain, et rgne dans une partie de la Suisse
+et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-cosse. Or, nous savons
+historiquement que la langue latine a t introduite en Gaule par les
+conqutes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques
+parles dans la Gaule et l'le de Bretagne sont dues pareillement des
+conqutes de peuples teutons ou germains: ces deux systmes de langues,
+imports du dehors, sont donc trangers la population primitive,
+c'est--dire, la population qui occupait le pays antrieurement ces
+conqutes.
+
+Mais, au milieu de tant de dialectes no-latins et no-teutoniques, on
+trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de
+langues originales, isoles compltement des deux grands systmes que nous
+venons de signaler comme trangers. La France en renferme deux, le
+_basque_, parl dans les Pyrnes occidentales, et le _bas-breton_, plus
+tendu nagure, resserr maintenant l'extrmit de l'ancienne Armorike;
+l'Angleterre deux galement, le _gallois_, parl dans la principaut de
+Galles, appel _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mmes,
+_kymraig_; et le _galic_, usit dans la haute cosse et l'Irlande. Ces
+langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend
+point qu'elles aient t importes dans le pays o on les parle,
+postrieurement aux conqutes romaine et germaine; elle ne montre point non
+plus par qui et comment elles auraient pu y tre introduites: nous sommes
+donc fonds les regarder comme antrieures ces conqutes, et par
+consquent comme appartenant la population primitive.
+
+La question d'antiquit ainsi tablie, deux autres questions se prsentent:
+1 Ces langues ont-elles appartenu au mme peuple ou des peuples
+diffrens? 2 Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient t
+parles antrieurement l'tablissement des Romains, par consquent des
+Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de
+rsoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des
+langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant
+d'une manire trs-troite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux,
+dont nous parlons, se rduisent rellement trois, 1 le _basque_, 2 le
+_kymraig_ ou _kyrmric_, 3 le _galic_ ou _gallic_.
+
+
+I. _De la langue basque_.
+
+Cette langue, appele _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en
+usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de
+l'Espagne, des deux cts des Pyrnes: la singularit de ses radicaux et
+celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et
+gallique que des drives du latin et du teuton. Son antiquit ne saurait
+faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dnominations
+des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne.
+Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont
+constat son empreinte dans la nomenclature gographique de presque toute
+l'Espagne, surtout des provinces orientale et mridionale. En Gaule, la
+province appele par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les
+Pyrnes et le cours de la Garonne, prsente aussi dans sa plus vieille
+gographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore
+aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altres et plus
+rares, il est vrai, le long de la Mditerrane, entre les Pyrnes
+orientales et l'Arno, dans cette lisire troite qui portait chez les
+anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibro-Ligurie_[3]. Un
+grand nombre de noms d'hommes, de dignits, d'institutions relats dans
+l'histoire comme appartenant soit aux Ibres, soit aux Aquitains,
+s'expliquent et sans effort l'aide de la langue basque. De plus, le mot
+_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque.
+
+ Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ parat avoir t le vritable nom
+ gnrique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_,
+ d'o drivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont videmment que des
+ formes aspires de ce radical.
+
+ Note 2: Particulirement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt
+ intitul: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
+ Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821.
+
+ Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent la langue
+ basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve; _Iria_
+ chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez les
+ Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du Tanaro
+ (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et l'Aquitaine
+ ci-dessous t. II, c. I.
+
+Il rsulte la prsomption lgitime: 1 que le basque est un reste de
+l'ancienne langue espagnole ou ibrienne, et la population parlant basque
+aujourd'hui, un dbris de la race des _Ibres_; 2 que cette race, par
+le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les
+langues gallique et kymrique; 3 qu'elle occupait dans la Gaule deux grands
+cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.
+
+
+II. _De la langue gallique_.
+
+Le _galic_ ou _gallic_, conformment la prononciation, est parl dans la
+haute cosse, l'Irlande, les Hbrides et l'le de Man. Il n'existe pas de
+trace qu'un autre idiome ait t en usage plus anciennement dans ces
+contres, puisque les dnominations les plus antiques de lieux, de peuples,
+d'individus, appartiennent exclusivement cette langue. Si l'on veut
+suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures gographique et
+historique, on trouve qu'elle a rgn dans toute la basse cosse, et dans
+l'Angleterre, d'o elle parat avoir t expulse par la langue kymrique;
+on la reconnat encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la
+Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de
+l'Espagne.
+
+Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et
+mridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de
+cette langue; ce n'est qu' l'aide du glossaire gallique qu'on peut
+dcouvrir la signification des noms gographiques, ou de dignits,
+d'institutions, d'individus, appartenant la population primitive de ce
+pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots
+trangers au latin et qu'on reconnat tre des mots de la langue gallique.
+
+On peut induire de ces faits:
+
+1 Que la race parlant le gallic a occup, dans des temps reculs, les les
+Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est rpandue dans plusieurs
+cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie.
+
+2 Qu'elle a prcd dans l'le de Bretagne la race parlant le kymric.
+
+Mais ce nom de _Gall_ n'tait rien moins qu'inconnu l'antiquit; sous la
+forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galats_[4] il est
+inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y dsigne
+gnriquement les habitans de la Gaule d'o partirent diffrentes fois
+des migrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'aprs ces
+rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnatre l'identit des
+deux noms, et par consquent des deux peuples; et de ne pas regarder la
+race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de
+l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise.
+
+ Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays
+ _Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procd autrement que les Latins.
+ Du nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_),
+ terre des Galls, ils ont fait _Galatia_, [Grec: Galatia], et de ce
+ mot ils ont form le nom gnrique _Galats_, [Grec: Galats.]
+
+
+III. _De la langue kymrique_.
+
+La province de l'le de Bretagne, appele _pays_ ou _principaut de
+Galles_, est habite, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa
+langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les
+plus reculs, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littraires
+authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, tait
+cultive avec un grand clat ds le sixime sicle de notre re,
+non-seulement dans les limites actuelles de la principaut de Galles, mais
+tout le long de la cte occidentale de l'Angleterre, tandis que les
+Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conqute le centre et
+l'est. L'examen des nomenclatures gographique et historique de la Bretagne
+antrieures l'arrive des Germains prouve aussi qu'avant cette poque le
+kymric rgnait dans tout le midi de l'le, o il avait succd au gallic
+relgu dans le nord.
+
+ Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manire
+ sourde peu prs comme l'_u_ anglais dans _but_.
+
+J'ai dit tout--l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parl dans une
+partie de la Bretagne franaise, tait un dialecte kymrique. Le mlange
+d'un grand nombre de mots latins et franais a altr, il est vrai, ce
+dialecte; mais les tmoignages historiques font foi qu'au cinquime sicle,
+il tait presque identiquement le mme que celui de l'le de Bretagne,
+puisque les insulaires, rfugis dans l'Armorike, pour chapper
+l'invasion des Angles, y trouvrent, disent les contemporains, _des peuples
+de leur langage_[6]. Les noms tirs de la gographie et de l'histoire
+dmontrent en outre que le mme idiome avait t bien parl antrieurement
+au cinquime sicle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi
+que le midi de l'le de Bretagne auraient donc t peupls anciennement par
+la race parlant le kymric. Mais quel est le nom gnrique de cette race?
+est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_,
+est une dnomination locale et non gnrique; _Breton_, parat n'tre qu'un
+nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le
+vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, ds le sixime sicle, la
+dsignait dj dans l'le de Bretagne.
+
+ Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II,
+ p. 157.
+
+ Note 7: Les Triades galloises font driver ce nom de _Prydain_ fils
+ d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'le de Prydain. Cf. ci-aprs t. I, p. 47.
+
+Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes
+kymrique et gallique, considrs toujours sous le point de vue de
+l'histoire. Ne pouvant prsenter ici que des rsultats gnraux et
+trs-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de dtail, que
+le fond de tous deux est le mme, qu'ils drivent sans nul doute d'une
+langue-mre commune; mais qu' ct de cette similitude frappante dans les
+racines et dans le systme gnral de la composition des mots on remarque
+de grandes diffrences dans le systme grammatical, diffrences
+essentielles qui constituent deux langues bien spares, bien distinctes
+quoique soeurs, et non pas seulement deux dialectes de la mme langue.
+
+Il me reste ajouter que le gallic et le kymric appartiennent cette
+grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le
+sanscrit, idiome sacr de l'Inde.
+
+Les inductions historiques qui dcoulent de cet examen des langues peuvent
+se rsumer ainsi:
+
+1 Une population ibrienne distincte de la population gauloise habitait
+plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de
+_Ligures_.
+
+2 La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en
+_Kymri_.
+
+3 Les Galls avaient prcd les Kymri sur le sol de l'le de Bretagne et
+probablement aussi sur celui de la Gaule.
+
+4 Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant une seule et
+mme famille humaine.
+
+
+
+
+SECTION II.
+
+
+PREUVES TIRES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.
+
+I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.
+
+Csar reconnat dans toute l'tendue de la Gaule, non compris la province
+narbonnaise, trois peuples divers de langue, d'institutions et de
+lois[8], savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les
+Pyrnes et la Garonne; les _Belges_ (_Belg_) qui occupent le nord depuis
+le Rhin jusqu' la Marne et la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appels
+aussi _Celtes_ (_Celt_) tablis dans le pays intermdiaire. Il donne ces
+trois peuples pris en masse la dnomination collective de _Galli_, qui,
+dans ce cas, n'est plus qu'un nom gographique et de territoire,
+correspondant au mot franais _Gaulois_.
+
+ Note 8: Hi omnes lingu, institutis, legibus inter se differunt. Cs.
+ bell. Gall. l. I, c. 1.
+
+Strabon adopte la division de Csar, mais avec un changement important. Au
+lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute
+sous le nom de _Belges parocanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus
+tablies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et dsignes
+dans la gographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie
+pareillement _maritimes_ et dont _parocanites_ parat n'tre que la
+traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matires mrite une
+attention srieuse; car ce grand gographe ne connaissait pas seulement les
+auteurs romains qui avaient crit sur la Gaule, mais il puisait encore dans
+les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie
+(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appels
+_Belges_, peuvent trs-bien se concilier, comme nous nous rservons de le
+dmontrer plus tard.
+
+ Note 9: [Grec: Ta loipa Belgn estin ethn tn parcheanit...]
+ Strab. l. IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.
+
+Les gographes des temps postrieurs, Mla, Pline, Ptolme, etc., se
+conforment aux divisions soit ethnographique donne par Csar, soit
+administrative trace par Auguste aprs la rduction de la Gaule en
+province romaine.
+
+Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans
+les crivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des
+_Ligures_, _trangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocens_ composant
+la population de Massalie, et de ses tablissemens.
+
+ Note 10: [Grec: Eteroethneis men eisi.] Strab. l. II, p. 137.
+
+Il existait donc dans la population indigne de la Gaule (car les
+Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches
+diffrentes, 1 les _Aquitains_, 2 les _Ligures_, 3 les _Galls_ ou
+_Celtes_, 4 les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux
+successivement.
+
+1 _Aquitains_.
+
+Les Aquitains, dit Strabon, diffrent essentiellement de la race gauloise,
+non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils
+ressemblent plus aux Ibres qu'aux Gaulois[11]. Il ajoute que le contraste
+de deux peuplades gauloises enclaves dans l'Aquitaine faisait ressortir
+d'autant plus vivement la diffrence tranche des races. Suivant Csar, les
+Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions
+particulires, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions
+avaient, pour la plupart, le caractre ibrien; que le vtement national
+tait ibrien; qu'il y avait des liens plus troits d'amiti et d'alliance
+entre les tribus aquitaniques et les Ibres qu'entre ces tribus et les
+Gaulois, dont la Garonne seule les sparait; enfin que leurs vertus et
+leurs vices rentrent tout--fait dans cette mesure de bonnes et de
+mauvaises dispositions naturelles qui parat constituer le type moral
+ibrien[12].
+
+ Note 11: [Grec: Oi Achouitanai diarpsuai tou Galatichou phulou
+ chata te tn smatn chatascheuas kai chata ten glattan eoichasi
+ de mallon Ibersin...] Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.
+
+ Note 12: Voir pour les dtails le tome II de cet ouvrage, chapitre La
+ famille Ibrienne, Les Aquitains et _passim_.
+
+Nous trouvons donc une premire concordance entre les preuves historiques
+et les preuves tires de l'examen des langues: les Aquitains taient, sans
+aucun doute, une population ibrienne.
+
+2 _Ligures_.
+
+Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signals par Strabon
+comme _trangers_ la Gaule. Sextus Avinus, qui travaillait sur les
+documens scientifiques laisss par les Carthaginois et devait avoir par
+consquent de grandes lumires touchant l'ancienne histoire de l'Ibrie,
+place le sjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'o
+les avait chasss, aprs de longs combats, l'invasion de Celtes
+conqurans[13]. tienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de
+l'Espagne, prs de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle
+_Ligystin_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulss du
+sud-ouest de la Pninsule, arrivant au bord de la Sgre, sur la cte
+orientale, et chassant leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci
+comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; phore et
+Philiste de Syracuse tenaient le mme langage dans leurs crits, et Strabon
+croit l'origine ibrienne des Sicanes. Les Sicanes, chasss de leur pays,
+franchissent les passages orientaux des Pyrnes, traversent le littoral
+gaulois de la Mditerrane, et entrent en Italie. Il faut bien que les
+Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitt rpandus
+ demeure sur toute la cte gauloise et italienne depuis les Pyrnes
+jusqu' l'Arno, et probablement plus bas encore.
+
+ Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous,
+ t. I, priode 1600 1500 avant J. C..
+
+ Note 14: [Grec: Gigustn polis Gigun ts duostchs idrias eggus
+ kay ts Tartyssou plsion.] Steph. Byz.
+
+ Note 15: [Grec: Sichanoi apo tou Sichanou potamou tou en Idria
+ upo Gigun anastantes...] Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. n. l.
+ VII.--Eph. ap. Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V.
+
+Nous savions par le tmoignage unanime des crivains anciens, que l'ouest
+et le centre de l'Espagne avaient t conquis par les Celtes ou Galls; mais
+nous ignorions l'poque et la marche de cette conqute. Les mouvemens des
+Sicanes et des Ligures nous rvlent que l'invasion se fit par les passages
+occidentaux des Pyrnes, et que les peuples ibriens refouls sur la cte
+orientale dbordrent de leur ct en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous
+fournissent aussi la date approximative de l'vnement: les Sicanes,
+expulss de l'Italie comme ils l'avaient t de l'Espagne, s'emparrent de
+la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibrie
+vers le seizime sicle avant notre re.
+
+ Note 16: J'ai suivi le calcul de Frret. Oeuvr. compl., t. IV, p. 200.
+
+Bien que l'origine ibrienne des Ligures, d'aprs ce qui prcde, soit, ce
+me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans
+leurs moeurs le caractre ibrien aussi fortement empreint que les
+Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point rests aussi purs. L'histoire
+nous parle de puissantes tribus celtiques mles parmi eux dans la
+_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhne; plus tard mme
+l'_Ibro-Ligurie_, entre le Rhne et l'Espagne, fut subjugue presque tout
+entire par un peuple tranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_.
+
+ Note 17: V. pour les dtails le tome II de cet ouvrage, priode 1600
+ 1500 avant J. C..
+
+La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibro-Ligurie (aujourd'hui le
+Languedoc), ne saurait tre fixe avec prcision. Les plus anciens rcits
+soit mythologiques, soit historiques, et les priples jusqu' celui de
+Scyllax, qui parat avoir t crit vers l'an 350 avant notre re, ne font
+mention que de Ligures lsykes, Bbrykes et Sordes dans tout ce canton;
+les lsykes sont mme reprsents comme une nation puissante, dont la
+capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18].
+Vers l'anne 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont
+signals tout coup et pour la premire fois, propos d'une expdition
+qu'ils envoient en Grce[19]; vers l'anne 218, lors du passage d'Annibal,
+les Volkes _Arcomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cits[20] aussi
+comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc
+entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrive des Volkes et la
+conqute de l'Ibro-Ligurie.
+
+ Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. priode 1600 1500 avant J.-C.
+
+ Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V.
+ ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.
+
+ Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.
+
+Les manuscrits de Csar portent indiffremment _Volc_ ou _Volg_, en
+parlant de ces Volkes; Ausone nonce que le nom primitif des Tectosages
+tait _Bolg_[21], et Cicron les appelle _Belg_[22]. Dans leur
+expdition en Grce, ils avaient un chef nomm par les historiens tantt
+_Belgius_, tantt _Bolgius_. Saint Jrme rapporte que l'idiome de leurs
+colons tablis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], tait encore de son
+temps le mme que celui de Trves, capitale des Belges, et saint Jrme
+avait voyag dans les Gaules et dans l'Orient. D'aprs cela, il n'est gure
+permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutt que les deux
+noms n'en fissent qu'un; et le dtail de leur histoire, car ils jourent un
+grand rle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves
+l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la
+population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.
+
+ Note 21: Tectosagos primvo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb.
+
+ Note 22: Pro Man. Fonteo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.
+
+ Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.
+
+En rsum, les Ligures sont des Ibres; seconde concordance de l'histoire
+avec les inductions philologiques.
+
+Ainsi il ne reste donc, comme contenant les lmens de la population
+gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_.
+
+3 _Celtes._
+
+Je n'ai pas besoin de dmontrer l'identit des Celtes et des Galls, elle
+est donne comme telle par tous les crivains anciens; mais j'ai
+rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa vritable
+acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prtendue avec le nom
+gnrique des peuples galliques.
+
+D'abord, Csar nous apprend qu'il est tir de la langue des Galls[24]: et
+en effet, il appartient l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et
+_ceiltach_ veulent dire un habitant des forts[25]. Cette signification
+fait prsumer que le nom tait local, et s'appliquait soit une tribu,
+soit une confdration de tribus occupant certains cantons; qu'il avait
+par consquent un sens spcial et restreint: en effet les noms des grandes
+confdrations galliques taient pour la plupart locaux, et appartenaient
+un systme gnral de nomenclature que nous dvelopperons tout l'heure.
+
+ Note 24: Ipsorum lingu _Celt_ appellantur. Cs. bell. Gall. l. I,
+ c. 1.
+
+ Note 25: _Ceil_, cacher; _Coille_, fort; _Ceiltach_, qui vit dans
+ les bois. Armstrong's galic. diction.
+
+Le tmoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothse. Il dit que
+les Gaulois de la province narbonnaise taient appels autrefois _Celtes_;
+et que les Grecs, principalement les Massaliotes, tant entrs en relation
+avec eux avant de connatre les autres peuples de la Gaule, prirent par
+erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns
+mme, phore entre autres, l'tendant hors des limites de la Gaule, en
+firent une dnomination gographique qui comprenait toutes les races de
+l'occident[27]. Malgr ces fausses ides qui jettent beaucoup d'obscurit
+dans les rcits des Grecs, plusieurs crivains de cette nation parlent des
+_Celtes_ dans le sens restreint et spcial qui concorde avec l'opinion de
+Strabon. Polybe les place autour de Narbonne[28]; Diodore de Sicile
+au-dessus de Massalie, dans l'intrieur du pays, entre les Alpes et les
+Pyrnes[29]; Aristote au-dessus de l'Ibrie[30]; Denys le Prigte
+par-del les sources du P[31]. Enfin, un savant commentateur grec de
+Denys, Eustathe relve l'erreur vulgaire qui attribuait toute la Gaule le
+nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces dsignations
+paraissent bien spcifier le pays situ entre la frontire ligurienne
+l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes l'ouest et au
+nord l'Ocan; tout ce pays et la cte mme de la Mditerrane, si aride
+aujourd'hui, furent long-temps encombrs d'paisses forts[32]. Plutarque
+place en outre entre les Alpes et les Pyrnes, dans les sicles les plus
+reculs, un peuple appel _Celtorii_[33], dont il n'est plus parl par la
+suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_
+signifie _lev_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes
+boises_. Il paratrait de l que la confdration celtique, au temps de sa
+puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la
+montagne_. Cette facult de modifier en composition la valeur du mot
+_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'tait une dnomination locale et
+nullement gnrique.
+
+ Note 26: [Grec: Apo toutn d'oimai kai tous sumpantas Galatas
+ Keltous upo tn Ellnn prosagoreuthnai dia tn, epiphaneian,
+ kai proslabontn pros touto kai tn Massalitn dia to
+ plsiochron.] Strab. l. IV, p. 189.
+
+ Note 27: Strab. l. I, p. 34.
+
+ Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol., 1609.
+
+ Note 29: [Grec Tous gar uper Masalias chatoichountas en t
+ mesogei kai tous peri tas Alpeis eti de tous epi tade tn
+ Purnain orn Keltous ovomaxousi.] Diod. l. V, p. 308.
+
+ Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.
+
+ Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.
+
+ Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 33: [Grec: Metaxy Purrnchs orous kai tn Alpen eggus tn
+ Keltorin.] Plut. in Camill. p. 135.
+
+Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui
+conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se
+trouve attach de grandes masses de population gallo-ibrienne, telles
+que les _Celt-Ibres_[34], mlange de Celtes et d'Ibres qui occupaient le
+centre de la Pninsule, et les _Celtici_[35] qui s'taient empars de
+l'extrmit sud-ouest. Il tait tout simple que l'invasion comment par
+les peuples gaulois les plus voisins des Pyrnes; mais la confdration
+celtique n'accomplit pas seule cette conqute, et d'autres tribus galliques
+l'accompagnrent ou la suivirent, tmoin le peuple appel Gallc ou Gallic
+tabli dans l'angle nord-ouest de la presqu'le, et qui, comme on sait,
+appartenait aux races gauloises[36]. Voil ce qu'on remarque en Espagne.
+Pour la haute Italie, quoique inonde deux fois par les peuples
+transalpins, elle ne prsente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu,
+aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout
+le nom de _Galls_. Le mot _Celt_ ne fut connu des Romains que trs-tard,
+et encore rejetrent-ils l'acception exagre que lui donnaient
+gnralement les crivains grecs.
+
+ Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256.
+ --Lucan. Phars. l. IV, v. 9.
+
+ Note 35: Hrodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763.
+ --Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3.
+
+ Note 36: Le pays tait nomm _Gallcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui
+ _Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V.
+ ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.
+
+Quant l'assertion de Csar que les Galls s'appelaient _Celtes_ dans leur
+propre langue, il est possible que le conqurant qui s'occupait beaucoup
+plus de battre les Gaulois que de les tudier, trouvant qu'en effet le mot
+_Celte_ tait gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs
+dnominations nationales, sans plus chercher, ait conclu la synonymie
+complte des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du
+centre eussent adopt dans leurs rapports de commerce et de politique avec
+les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les dsigner;
+ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indignes de l'Amrique et de
+l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou
+qui leur sont mme tout--fait trangers.
+
+Il me semble rsulter de ce qui prcde: 1 que le mot _Celte_ avait chez
+les Galls une acception borne et locale; 2 que la confdration des
+tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie
+entre les Cvennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Ocan; 3 que
+c'est tort, mais par une erreur facile comprendre, que ce mot est
+devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les
+Romains synonyme de Gall; 4 que la confdration celtique parat s'tre
+puise dans la conqute de l'Espagne, ne jouant plus aucun rle dans deux
+invasions successives de l'Italie.
+
+J'ai avanc plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus
+des forts_, et appliqu une confdration de tribus galliques, n'avait
+rien d'trange, si on le compare aux dnominations des autres ligues de la
+mme race; et j'ai parl d'un systme gnral de nomenclature suivi cet
+gard par les Galls; je dois mes lecteurs quelques explications.
+
+Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs
+divisions de territoire les grandes divisions clestes: partout o ils se
+fixaient demeure, ils tablissaient soit des ligues soit des royaumes de
+l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire
+se rglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les
+plaines, les forts dterminaient leurs provinces, et entraient dans les
+dnominations de leurs ligues. Partout o cette race voyageuse a port ses
+pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, rgion des
+montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, lev, etc.,
+et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui
+indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y rvlent son
+passage. En voici des exemples.
+
+L'cosse tait divise ds la plus haute antiquit en _Albanie_, rgion des
+montagnes, _Maatie_ (_Mag-ate_), rgion des plaines, et _Caldonie_ ou
+plutt _Celtique_[37], rgion des forts, et trois ligues de tribus
+portaient des noms correspondans. La mme division subsiste encore
+aujourd'hui, mais les immenses forts Grampiennes ayant disparu en grande
+partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_.
+
+ Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains dsignaient la
+ rgion des forts Grampiennes, est emprunt au kymric _Calyddon_,
+ fort, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons
+ insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, tant de race
+ kymrique, traduisaient de cette manire le nom gographique _Ceilte_
+ et les Romains le prirent d'eux ainsi altr.
+
+La haute Italie fut conquise une premire fois par les Galls sous le nom
+militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne gographie de la
+presqu'le ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie,
+_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale.
+
+La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms
+donns des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de
+mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.
+
+Les nations du littoral de l'Ocan forment une ligue sous le nom
+d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer.
+
+Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar,
+all_, haut; _fearann, verann_, pays habit), renferme la ligue clbre des
+tribus _Arvernes_.
+
+La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dnomination
+collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1 tribus
+_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les valles
+environnantes; 2 tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que
+le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom
+d'_Alpes Cra_, ou _Crc_; 3 _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages
+(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc.
+
+Il ne serait donc point tonnant que les Cvennes et les fertiles campagnes
+du haut Languedoc et de la Guienne eussent t le sjour d'une
+confdration de _tribus des forts_, se subdivisant suivant la
+localit en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la
+montagne.
+
+4 _Belges_.
+
+Csar affirme que les Belges diffraient des Galls par leur langue, leurs
+moeurs et leurs institutions[38]; Strabon le rpte aprs lui[39]. Csar
+ajoute que plusieurs des tribus belges taient issues des Germains, et en
+effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient dj
+commenc: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes
+ quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dnomination
+collective de Germains cis-rhnans[40]; mais cette exception mme prouve
+que la masse des peuples belges tait trangre la race teutonique.
+
+ Note 38: Cs. bell. Gall. l. I, c. 1.
+
+ Note 39: Strab. l. IV, p. 176.
+
+ Note 40: Condrusi, Pmani, Crsi qui uno nomine Germani appellantur.
+ Cs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero
+ Germanorum qui sunt... citr Rhenum. Id. l. VI, c. 38.
+
+Les Belges sont reconnus unanimement par les crivains anciens, comme
+Gaulois, formant avec les Galls, improprement appels Celtes, la population
+de sang gaulois.
+
+Le mot de _Belges_ appartient l'idiome Kymrique, o sous la forme
+_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il
+parat donc n'tre point un nom gnrique, mais un titre d'expdition
+militaire, de confdration arme. Il est tranger[41] l'idiome des
+Galls, mais non leurs traditions nationales encore subsistantes o les
+_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rle important, comme conqurans venus des
+embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en
+passant que la forme _Bolg_ et son aspire _Bholg_, rappellent cette
+colonie belge fixe parmi les Galls du Rhne et des Cvennes, sous les noms
+de _Bolg_ et _Volc_.
+
+ Note 41: tranger est peut-tre inexact: _bolg_ en gallic signifie
+ _sac_; mais quel singulier nom c'et t pour un peuple!
+
+Le nom de _Belges_ tait inconnu aux anciens auteurs grecs; il parat
+rcent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes,
+de Ligures, etc.
+
+Des Belges s'tablirent, comme on sait, sur la cte mridionale de l'le de
+Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'taient point Galls, car la
+race gallique tait alors refoule l'extrmit septentrionale, par-del
+le golfe du Forth. Ni Csar ni Tacite n'ont remarqu aucune diffrence
+d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms
+personnels et locaux dans les cantons habits par les uns et par les autres
+appartiennent d'ailleurs la mme langue, qui est le kymric.
+
+En Gaule, Csar a donn pour limite mridionale aux Belges la Seine et la
+Marne. Strabon ajoute cette premire Belgique une seconde qu'il nomme
+_Parocanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situs l'ouest,
+entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est--dire les
+peuples que Csar et les autres crivains romains appellent _Armorikes_,
+d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le
+tmoignage de Csar n'est pas aisment contestable dans ce qui regarde la
+Gaule. D'un autre ct Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il
+avait mdit les rcits de Posidonius, ce Grec clbre qui avait parcouru
+la Gaule, du temps de Marius, en rudit et en philosophe[43]. Il fallait
+qu'il y et entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de
+ressemblances pour que Posidonius et Strabon dclarassent y voir une mme
+race; il fallait aussi qu'il y et des diffrences bien marques pour que
+Csar en ft deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les
+Armorikes tablis en confdration politique indpendante, mais, dans le
+cas de guerres et d'alliances gnrales, se rattachant bien plus volontiers
+ la confdration des Belges qu' celle des Galls. L'examen des faits
+philologiques nous montre que la mme langue tait parle dans la Belgique
+de Csar et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les
+Armorikes et les Belges taient deux peuples ou confdrations de la mme
+race, arrivs en Gaule deux poques diffrentes; et en thse plus
+gnrale:
+
+1 Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'le de Bretagne,
+jusqu'au Forth taient peupls par une seule et mme race formant la
+seconde branche de la population gauloise proprement dite.
+
+2 Que la langue de cette race tait celle dont les dbris se conservent
+dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'le de Bretagne.
+
+3 Que le nom gnrique de la race nous est encore inconnu historiquement,
+ ce point de nos recherches; mais que la philologie nous rvle que ce nom
+doit tre celui de _Kymri_.
+
+ Note 42: _Armoric, Aremoric_ gentes, civitates. Ce mot appartient
+ la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gal.),
+ _ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gal.), _mr_
+ (cymr. armor.), mer.
+
+ Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des
+ ides et des travaux de Posidonius, malgr l'affectation avec
+ laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de
+ Posidonius, recueillis par Athne et dont nous retrouvons des
+ passages entiers soit dans Strabon lui-mme, soit dans Diodore de
+ Sicile, sont certainement ce que nous possdons de plus curieux sur
+ la Gaule, exception faite des Commentaires de Csar.
+
+
+II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.
+
+Les plus accrdits des rudits romains qui travaillrent sur les origines
+italiques, reconnurent deux conqutes bien distinctes de la haute Italie
+par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne
+aux poques les plus recules de l'Occident, et dsignrent ces premiers
+conqurans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin
+de les distinguer des transalpins de la seconde conqute. Celle-ci, plus
+rcente, est mieux connue; on en a les dates bien prcises: on sait qu'elle
+commena l'an 587 avant notre re, sous la conduite du Biturige Bellovse,
+et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans
+un espace de soixante-six ans[44].
+
+ Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Priode 587 521 aprs J.-C..
+
+
+PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous
+parlons, taient les anctres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on
+sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin,
+entre le Picenum et l'trurie; et le fait tait donn comme positif.
+Cornlius Bocchus, affranchi lettr de Sylla, est cit par Solin comme
+l'ayant soutenu et prouv[45]. C'tait aussi l'opinion du fameux
+M. Antonius Gnipho[46], prcepteur de Jules-Csar, et qui, n dans la Gaule
+Cisalpine, avait probablement apport un soin particulier ce qui
+concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les
+Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'rudition hellnique s'en
+empara aussi[48], malgr une tymologie fort populaire en Grce bien
+qu'absurde, laquelle faisait driver le mot _Ombre_ du grec _ombros_,
+pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait chapp un dluge.
+
+ Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.
+ Solin. Poly. Hist. c. 8.
+
+ Note 46: San Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius
+ refert. Serv. in l. XII, n. ad fin.
+
+ Note 47: Umbri, Itali genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.
+ Orig, l. I, c. 2.
+
+ Note 48: [Grec: Ombroy genos Galatn.] Tzetz. Schol. Lycophr.
+ Alex. p. 199.
+
+Les Ombres taient regards comme un des plus anciens peuples de
+l'Italie[49]: ils chassrent, aprs de longs et sanglans combats, les
+Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules tant passs en Sicile
+vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a d avoir lieu dans le cours du
+quinzime sicle. Ils devinrent trs-puissans, car leur empire s'tendit
+d'une mer l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento.
+L'arrive des trusques mit fin leur vaste domination.
+
+ Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l.
+ I, c. 17.
+
+ Note 50: V. pour les dtails le tome I de cet ouvrage.
+
+Les mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs
+dsignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir t autres que le mot
+gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait t
+tout--fait appropri comme titre militaire une expdition envahissante.
+On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons Ambro, onis_; [Grec: Ambrn,
+Ambros,] appliqu des tribus qui se rattachent la souche ombrienne.
+
+La division gographique tablie par les Ombres dans leur empire n'est pas
+seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient
+leur langue. L'Ombrie tait partage en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou
+haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situ entre l'Apennin et la
+mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines
+circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard
+l'trurie[51].
+
+ Note 51: [Grec: Olombria, Olombroi; Oulombria,] Ptolem. _Oll,
+ All_, haut; _Bil, Bhil_, bord, rivage. [Grec: Isombria, Isombroi]
+ et; [Grec: Isombres;] en latin _Insubria_ et _Insubres; is, ios_,
+ bas.--V. pour les dtails, t. I, priode 1400 100 avant J.-C. et
+ seq.
+
+Quoique l'influence trusque changet rapidement la langue, la religion,
+l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards
+de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractre et des coutumes des Galls;
+par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut
+toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].
+
+ Note 52: V. ci-dessous, t. I, priode 1000 600 avant J.-C.
+
+Les Ombres, disperss par les conqurans trusques furent accueillis comme
+des frres devaient l'tre sur les bords de la Sane, et parmi les tribus
+helvtiennes, o ils perpturent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres
+trouvrent l'hospitalit parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y
+portrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul
+expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourment les historiens,
+et donn lieu vingt systmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des
+Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvtie, se faisant la guerre sous les
+drapeaux opposs de Rome et des Cimbres, se trouvrent avoir le mme nom et
+le mme cri de guerre, et en furent trs-tonnes[55].
+
+ Note 53: Insubres, pagus duorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.
+
+ Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous,
+ t. I, priode 1000 600 avant J.-C.
+
+ Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, priode 1000 600
+ avant J.-C. et t. II, Anne 102 avant J.-C.
+
+De ce qui prcde me parat rsulter le fait que l'Italie suprieure fut
+conquise dans le quinzime sicle avant notre re par une confdration de
+tribus galliques portant le nom d'_Ambra_.
+
+
+DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la premire invasion s'tait opre en
+masse, avec ordre, par une seule confdration, la seconde fut successive
+et tumultueuse: durant soixante-six annes, la Gaule versa sa population
+sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graes, par les Alpes
+Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu' la mme poque (587) une
+migration non moins considrable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la
+conduite de Sigovse, on n'hsitera pas croire que de si grands mouvemens
+tenaient des causes plus srieuses que cette fantaisie du roi Ambigat
+dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet prsente dans toute cette
+priode de temps les symptmes d'un pays qu'une violente invasion
+bouleverse.
+
+Mais de quels lmens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour
+envahir la haute Italie?
+
+Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est--dire des domaines des Galls,
+les troupes conduites par Bellovse et par Elitovius; et l'munration des
+tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier
+flot dut appartenir la population gallique[56]. Voil ce que nous savons
+pour la Transpadane.
+
+ Note 56: Voir les dtails circonstancis, ci-dessous, t. I, Anne
+ 587 avant J.-C. et seq.
+
+Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livr par
+T. Manlius Torquatus un gant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou
+faux, le fait tait trs-populaire Rome; la peinture ne manqua pas de
+s'en emparer, et la tte du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles
+grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque situe au forum;
+l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum
+cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'anne 586 de
+Rome, 167me avant notre re, ainsi qu'en fait foi une inscription des
+Fastes Capitolins, o il est dit: que le banquier de la maison l'enseigne
+de l'_cu-cimbrique_, Q. Aufidius, fait banqueroute le 3 des calendes
+d'avril, et s'est enfui; que, rattrap dans sa fuite, il a plaid devant le
+prteur P. Fontius Balbus, qui l'a acquitt[57].
+
+ Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.
+ (Reinesius, p. 342.)
+
+ III. K. APRILEIS.
+ FASCES. PENES. MILIUM.
+ LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI
+ POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS.
+ QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE.
+ INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA.
+ Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERN. ARGENTARI. AD SCUTUM.
+ CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. RIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS.
+ EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRT.
+ ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE.
+ DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. S. TOTUM.
+
+
+Ici le mot _Cimbricum_ est employ comme synonyme de _Gallicum_; il est
+appliqu aux _Boes_, aux _Snons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre
+aux Romains l'poque o dut se passer le duel vrai ou prtendu; ces
+nations, tablies en-de du P, taient donc connues populairement en
+Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant la
+prononciation latine), quoique les historiens ne les dsignent que par la
+dnomination gographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils
+sortaient de la Gaule.
+
+Lorsque, soixante-six ans aprs la date de l'inscription cite plus haut,
+et deux cent soixante aprs le combat de l'Anio auquel elle fait allusion,
+l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce
+nom et fournit Marius deux triomphes clbres; le gnral vainqueur
+s'empara de l'_cu cimbrique_ comme d'un emblme de circonstance, et se fit
+peindre un bouclier sur ce modle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de
+Marius reprsentait, au rapport de Cicron, un _Gaulois_[58] les joues
+pendantes, et la langue tire. Le mot _Cimbri_ dsignait donc une des
+branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies
+dans la Cispadane; mais nous avons dj reconnu antrieurement l'existence
+de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie
+tait donc partage en deux branches distinctes, les _Galls_ et les
+_Cimbri_ ou _Kimbri_.
+
+ Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, eject lingu,
+ etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.
+
+
+III. GAULOIS TRANSRHNANS.
+
+_Premire branche._
+
+Nous avons parl plus haut d'une double srie d'migrations commences l'an
+587 avant notre re, sous la conduite de Bellovse et de Sigovse.
+Tite-Live nous apprend que l'expdition de Sigovse partit de la Celtique,
+et que son chef tait neveu du Biturige Ambigat, qui rgnait sur tout ce
+pays, ce qui signifie que Sigovse et ses compagnons taient des Galls. Le
+mme historien ajoute qu'ils se dirigrent vers la fort Hercynienne[59]:
+cette dsignation est trs-vague, mais nous savons par Trogue-Pompe qui,
+n en Gaule, puisait des traditions plus exactes et plus prcises, que
+ces Galls s'tablirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et
+les gographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou
+galliques ou gallo-illyriennes rpandues entre le Danube, la mer Adriatique
+et les frontires de l'pire, de la Macdoine et de la Thrace[61]. De ce
+nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_, l'orient de
+la grande chane alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_,
+lev, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation
+gallo-illyrienne qui occupait les valles de la Carinthie et de la Styrie;
+les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la
+puissance fut redoutable mme aux Romains[65]. Des terminaisons frquentes
+en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommes _Alpius_ et _Albius_, la
+contre appele _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans
+l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du sjour des Galls dans
+ce pays.
+
+ Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis
+ Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Anne 281 avant J.-C. et seq.
+
+ Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript. Fast. ap. Cluvier. Ital.
+ antiq. t. I, p. 169.
+
+ Note 63: [Grec: Tauristas kai Taurischous, kai toutous Galatas.]
+ Strab. l. VII p. 293.--[Grec: Ethn Kelticha]. p. 313.--Polyb. l.
+ II, p. 103.
+
+ Note 64: [Grec: Kai oi Iapodes de touto d epimichton Iluriois
+ kai Keltois ethnos.] Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. v
+ [Grec: Iapodes].
+
+ Note 65: V. ci-dessous, t. I, Anne 279 avant J.-C. t. II, Anne 114
+ avant J.-C.
+
+On trouvait en outre en-de du Danube les _Boes_ du Norique, anctres des
+Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait
+qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et taient un malheureux reste des
+_Boes-Kimbri_ accabls et chasss par les armes des Romains[66].
+
+ Note 66: V. ci-dessous, t. I, Anne 190 avant J.-C.
+
+_Seconde branche._
+
+Des tmoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand
+attestent l'existence d'un peuple appel _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les
+bords de l'ocan septentrional dans la presqu'le qui porta plus tard la
+dnomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identit
+des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au gnie
+diffrent des langues grecque et latine. Les Grecs, dit Strabon d'aprs
+Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme
+_Kimbri_[67]. Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui
+surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce
+point l'opinion gnrale des rudits grecs.
+
+ Note 67: [Grec: Kimerious tous Kibrous onomasantn tn Elnn.]
+ Strab. l. VIII, p. 203.
+
+ Note 68: [Grec: Ouch apo tropou.] Plut. in Mar. p. 412.
+
+ Note 69: [Grec: Brachu tou Chaloumennronou tn phtheirantos en t
+ tn Kimbn prosgoria.] Diod. Sicul. l. V, p. 309.
+
+Le plus ancien crivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philmon,
+contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur ocan
+_Mori-Marusa_, c'est--dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubas;
+au-del ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans
+difficult par la langue kymrique: _mr_ y signifie _mer, marw_, mourir,
+_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagul, gel; en gallic, _cronn_ a la mme
+valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71].
+
+ Note 70: Philemon _morimarusam_ Cimbris vocari, hoc est, _mortuum
+ mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultr deind _Cronium_. Plin. l.
+ IV, c. 13.
+
+ Note 71: Adelung's lteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's
+ Several pieces, p. I, p. 150.
+
+phore, qui vivait la mme poque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne
+le nom de _Celtes_; mais dans son systme gographique, cette dnomination
+trs-vague dsigne tout la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe
+occidentaled[72].
+
+ Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.
+
+Lorsque, entre les annes 113 et 101 avant notre re, un dluge de _Kimbri_
+ou _Cimbres_ vint dsoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance
+gnrale fut qu'ils sortaient des extrmits de l'occident, des plages
+glaces de l'ocan du Nord, de la _Chersonse kimbrique_, des bords de la
+_Thtis kimbrique_[73].
+
+ Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyn. l. VIII, c. 10.--Quintil.
+ Declam. n pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica
+ Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous,
+ t. II, c. 3.
+
+Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion
+du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un
+sicle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrays des conqutes
+des Romains au-del du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance
+contre eux, ils adressrent l'empereur une ambassade pour obtenir leur
+pardon[74].
+
+ Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Anne 9
+ avant J.-C.
+
+Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Mla aprs lui, placent les _Kimbri_
+au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: Aujourd'hui,
+dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renomme; mais
+des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur
+ancienne puissance et de la masse norme de leurs armes[76].
+
+ Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3.
+
+ Note 76: Manent utrque rip castra, ac spatia, quorum ambitu nunc
+ quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercits fidem.
+ Tacit. Germ. c. 37.
+
+Pline donne une bien plus grande extension ce mot de _Kimbri_; il semble
+en faire un nom gnrique: non-seulement il reconnat des _Kimbri_ dans la
+presqu'le jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri mditerranes_[77]
+dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des
+tribus qui portent dans les autres gographes des noms particuliers
+trs-divers.
+
+ Note 77: Alterum genus Ingvones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac
+ Cauchorum gentes. Proxim autem Rheno Istvones quorum pars _Cimbri
+ mediterranei_, l. IV, c. 3.
+
+Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins taient regards
+gnralement comme _Gaulois_, c'est--dire comme appartenant l'une des
+deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicron, parlant de la grande
+invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit plusieurs reprises,
+que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste nonce que le consul
+Q. Cpion, dfait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la
+plupart des crivains postrieurs tiennent le mme langage[80]; enfin le
+bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut
+ajouter que _Cso-rix, Boo-rix, Cld_[81], etc., noms des chefs de l'arme
+cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_.
+
+ Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font.
+ p. 223.
+
+ Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.
+
+ Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf.
+ hist. c. 6, etc.
+
+ Note 81: _Cld_ (kymr.), louange, renomme.
+
+Quand on lit les dtails de cette terrible invasion, on est frapp de la
+promptitude et de la facilit avec laquelle les Cimbres et les Belges
+s'entendent et se mnagent, tandis que toutes les calamits se concentrent
+sur la Gaule centrale et mridionale. Csar rapporte que les Belges
+soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrtrent ce torrent sur
+leur frontire; cela se peut, mais on les voit tout aussitt pactiser; ils
+cdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y dposer
+leurs bagages; les Cimbres ne laissent la garde de ces bagages, qui
+composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et
+continuent leurs courses; ils taient donc bien srs de la fidlit des
+Belges. Aprs leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en
+reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et
+devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province
+Narbonnaise, ils font alliance tout aussitt avec les Volkes-Tectosages,
+colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repousses
+avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup
+d'autres prouvent que s'il y avait communaut d'origine et de langage entre
+les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'tait plutt la race dont les
+Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la
+question une nouvelle lumire. Il affirme que les _stii_, peuplade
+limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute
+probabilit appartenant elle-mme la race kimbrique, parlaient un idiome
+trs-rapproch du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des
+Bretons tait aussi celle des Belges et des Armorikes.
+
+ Note 82: V. ci-aprs, t. II, c. 3.
+
+ Note 83: Lingu britannic propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf.
+ Strab. l. I.
+
+Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les
+peuples transrhnans portant la dnomination gnrique de _Kimbri_. Les
+fertiles terres de la Bohme taient habites par la nation _gauloise_[84]
+des _Boes_, dont le nom, d'aprs l'orthographe grecque et latine, prend
+les formes de _Boi, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue
+kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De
+plus, nous avons signal tout--l'heure en Italie un peuple des _Boes_,
+prenant le nom gnrique de _Kimbri_ et paraissant tre une colonie de ces
+_Boes_ transrhnans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boes_ de la
+Bohme une des confdrations de la race kimbrique.
+
+ Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen,
+ significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus.
+ Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.
+
+Tous les historiens attribuent une arme gauloise l'invasion de la Grce,
+dans les annes 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous
+savons que leur arme se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en
+grande partie deGaulois du nord du Danube.
+
+ Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.
+
+Les nations gauloises, pures ou mlanges de Sarmates et de Germains,
+taient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le
+voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mle
+probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts
+Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome,
+s'adressa ces peuples redouts, il envoya, dit Justin, des ambassadeurs
+aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates. Il est vident qu'il ne
+faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, loigns du roi de Pont de
+toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins
+des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire
+acquise par leurs frres en Gaule et en Norique. L'existence de nations
+kimbriques chelonnes de distance en distance, depuis le bas Danube
+jusqu' l'Elbe, tablit, ce me semble, que tout le pays entre l'Ocan et le
+Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut tre possd par la race
+des _Kimbri_, antrieurement au grand accroissement de la race germanique.
+
+ Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12.
+ --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.
+ --Polyb. excerpt. leg. LXII.
+
+ Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos
+ ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.
+ Justin. l. XXXVIII, c. 3.
+
+Mais sur ces mmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanas,
+avait habit autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de
+_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmriens_. Outre les rivages
+occidentaux de la mer Noire et du Palus-Motide, il occupait la presqu'le
+appele cause de lui _Kimmrienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou
+_Crime_: son nom est empreint dans toute l'ancienne gographie de ces
+contres, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de
+l'Asie-Mineure, o il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de
+ces _Kimmerii_ prsentent une singulire conformit avec celles des
+_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient lire
+les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs
+horribles sacrifices dans la Tauride ont reu des potes grecs assez de
+clbrit; ils plantaient sur des poteaux, la porte de leurs maisons, les
+ttes de leurs ennemis tus en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les
+montagnes de la Chersonse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient
+la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait,
+_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'phore, se creusaient
+des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot
+de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou
+_profond_[89].
+
+ Note 88: [Grec: Ephoros phs autos en chatageiois oikiais oikein
+ as kalousin argillas.] Strab. l. V.
+
+ Note 89: Taliesin. W. Archol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau.
+ Ib. p. 152.
+
+Jusqu'au septime sicle avant notre re, l'histoire des _Kimmerii_ du
+Pont-Euxin reste enveloppe dans la fabuleuse obscurit des traditions
+ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'anne 631.
+Cette poque fut fconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et
+l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chasss par les _Massagtes_ des
+steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempte sur les bords du
+Palus-Motide et de l'Euxin: ils avaient dj pass l'Araxe (le Volga),
+lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du pril; ils convoqurent toutes
+leurs tribus prs du fleure Tyras (le Dniester), o se trouvait, ce qu'il
+parat, le sige principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis
+furent partags: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on ft face aux
+Scythes, et qu'on leur disputt le sol; le peuple voulait la retraite; la
+querelle s'chauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans
+furent battus; libre alors d'excuter son projet, tout le peuple sortit du
+pays[90]. Mais o alla-t-il? Ici commence la difficult. Les anciens nous
+ont laiss deux conjectures pour la rsoudre, nous allons les examiner
+l'une aprs l'autre.
+
+ Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.
+
+La premire appartient Hrodote. Trouvant, vers la mme poque (631),
+quelques bandes kimmriennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la
+conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que
+les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient travers la Chersonse,
+puis le Bosphore, et s'taient jets sur l'Asie. Mais c'tait aller la
+rencontre mme de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route
+tait longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthne et
+l'Hypanis qui ne sont point guables, ensuite le Bosphore kimmrien, et
+courir aprs tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre
+bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au
+nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sre.
+
+ Note 91: Consulter l-dessus une excellente dissertation de Frret,
+ dans laquelle ce savant judicieux n'hsite pas adopter l'identit
+ des Cimmriens et des Cimbres. Oeuvres compltes, t. V.
+
+Les rudits grecs qui examinrent plus tard la question, furent frapps des
+invraisemblances de la supposition d'Hrodote. Cette bande de Lygdamis qui
+aprs quelques pillages disparut entirement de l'Asie, ne pouvait tre
+l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanas jusqu'au
+Danube, c'taient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonse qui
+probablement n'avaient point assist la dite tumultueuse du Tyras. Le
+corps de la nation avait d se retirer en remontant le Dniester ou le
+Danube dans l'intrieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par
+ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut
+mettre plusieurs annes traverser le continent de l'Europe, campant
+l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l't, dposant et l des
+colonies qui se multiplirent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait
+particulier, cette hypothse en joignait un autre: elle rendait raison de
+l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de
+l'Europe, et expliquait les rapports de moeurs et de langage que tous ces
+peuples homonymes prsentaient entre eux.
+
+ Note 92: [Grec: Ou mega genesthai tou pantos morion... to de
+ pleiston autou kai machimotaton ep' eschatois ochoun para tn
+ Thalassan.] Plut. in Mar. p. 412.
+
+ Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.
+
+Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorit de son nom justement
+clbre. Le philosophe stocien avait voyag dans la Gaule, et convers
+avec les Gaulois; il avait vu Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque
+nous apprend qu'il avait eu quelques confrences avec Marius, et il pouvait
+en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le
+rapport des Cimbres et des Cimmriens. Nul autre ne s'tait trouv plus
+mme que lui d'tudier fond cette question, nul n'tait plus capable de
+la rsoudre; les prcieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule
+font foi de sa sagacit comme observateur; sa science profonde est du reste
+assez connue.
+
+L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des crivains que
+Plutarque cite sans les nommer la dvelopprent[94]; elle parut Strabon
+juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha ses ides gnrales
+sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et mritent d'tre mdites
+attentivement. Les peuples _gaulois_ les plus reculs vers le nord et
+voisins de la Scythie sont si froces, dit-il, qu'ils dvorent les hommes;
+ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'le d'Irin (l'Irlande).
+Leur renomme de bravoure et de barbarie s'tablit de bonne heure; car,
+sous le nom de _Kimmerii_, ils dvastrent autrefois l'Asie. De toute
+antiquit, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils
+mprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont
+pill le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de
+l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont
+form la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont ananti de
+grandes et nombreuses armes romaines[96]. Ce passage nous montre runis
+dans une seule et mme famille les Cimmriens, les Cimbres, et les Gaulois
+d'en-de et d'au-del des Alpes.
+
+ Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-aprs, priode 1100 631
+ avant JC.. et seq.
+
+ Note 95: [Grec: Dikais... ou kaks eikazei.] Strab. l. VII, p.
+ 203.
+
+ Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.
+
+La concordance des dates donnera, j'espre, ce systme un dernier degr
+d'vidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmriennes_ sont chasses par
+les Scythes et refoules dans l'intrieur de la Germanie, vers le Danube et
+le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus
+violent, et une partie de la population gallique oblige de chercher un
+refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521,
+des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le mme que _Kimmerii_,
+franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom
+fdratif de _Boe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhnans.
+
+De tout ce qui prcde rsulte, ce me semble, l'identit des peuples
+appels _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en
+deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre
+celui de _Galls_.
+
+
+
+
+SECTION III.
+
+
+PREUVES TIRES DES TRADITIONS NATIONALES.
+
+I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces
+curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littrature
+des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du
+seizime au sixime sicle de notre re: littrature non moins digne de
+remarque cause de l'originalit de ses formes, que par les rvlations
+qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Conteste d'abord avec
+acharnement par une critique ddaigneuse et superficielle, ou mme
+sottement passionne, l'authenticit de ces vieux monumens n'est plus
+maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes
+lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matire, en
+Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions
+gauloises avec confiance, mais avec une extrme rserve, rserve qui
+m'tait commande par le plan de mon ouvrage construit d'aprs les donnes
+grecques et romaines; d'ailleurs l'poque que j'ai traite est antrieure
+ celle o se rapportent les plus dveloppes et les plus nombreuses de ces
+traditions. Les faits qui peuvent en tre tirs, relativement la question
+que j'examine, se rduisent trois.
+
+ Note 97: La collection la plus complte des documens littraires des
+ Gallois a t publie Londres sous le litre anglo-gallois de
+ _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en franais
+ par celui d'_Archologie intellectuelle des Gallois_: le premier
+ volume est consacr aux _bardes_ ou potes, en tte desquels figurent
+ _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appel vulgairement
+ _Merlin_, personnages clbres de l'le de Bretagne au sixime
+ sicle; le second contient des souvenirs historiques nationaux,
+ classs trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de
+ leur dpendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou
+ de quelque ressemblance frappante entre eux, et appels cause de
+ cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un
+ excellent ouvrage, intitul _Dfense de l'authenticit des anciens
+ pomes bretons_ (London, 1803), a rsolu la question relative
+ _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manire la plus
+ dcisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'rudits
+ Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occups aussi avec
+ succs de la question plus pineuse des Triades. Mais je dois
+ recommander surtout mes lecteurs franais un morceau publi dans le
+ troisime volume des _Archives philosophiques, politiques et
+ littraires_ (Paris, 1818), modle d'une critique fine et lgante,
+ et o l'on reconnat aisment la main du savant diteur des _Chants
+ populaires de la Grce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de
+ tmoigner M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il
+ m'a permis de puiser dans son rudition si varie et pourtant si
+ profonde.
+
+1 La dualit des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_
+(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traits de peuple tranger et
+ennemi[98].
+
+ Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.
+
+2 L'identit des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est
+pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont dsignes comme
+tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec
+elle l'aide de la mme langue[99].
+
+ Note 99: Trioed. 5.
+
+3 Les Triades font sortir la race des Kymri de cette partie du pays de
+_Haf_ (le pays de l't ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et o est
+ prsent Constantinople[100]; ils arrivrent, y est-il dit, _la mer
+brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de l dans l'le de Bretagne et dans le
+pays de _Lydau_ (l'Armorike) o ils se fixrent[101]. Le barde Taliesin
+dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].
+
+ Note 100: _O est prsent Constantinople_ parat tre une addition
+ de quelque copiste postrieur, une espce de glose pour interprter
+ le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est
+ pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du
+ pays.
+
+ Note 101: Trioedd. n. 4.
+
+ Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.
+
+Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs dtails de
+l'tablissement des Kymri lors de leur arrive dans l'occident de l'Europe.
+C'tait _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prtre, guerrier, lgislateur
+et dieu aprs sa mort, il runit tous les caractres d'un chef de
+thocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise
+long-temps un gouvernement thocratique, celui des Druides. Ce nom mme
+de _Hu_ n'tait point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent
+_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs
+trouvs sous le choeur de Notre-Dame de Paris reprsente le dieu _Esus_, le
+corps ceint d'un tablier de bcheron, une serpe la main, coupant un
+chne. Or, les traditions galloises attribuent _Hu-le-Puissant_ de grands
+travaux de dfrichement et l'enseignement de l'agriculture la race des
+Kymri[103].
+
+ Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.
+
+II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses
+et si videmment fabuleuses, que je n'ai point os m'en servir. Il s'y
+trouve un seul fait applicable l'objet de ces recherches, le fait de
+l'existence d'un peuple appel _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du
+Rhin pour conqurir le midi de l'Irlande; on reconnat aisment dans ces
+trangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est
+racont ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur tablissement: ce ne
+sont que contes purils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie
+en langue gallique un _sac_.
+
+III. Ammien Marcellin, ou plutt Timagne qu'il parat citer, avait
+recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des
+nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule
+tait en partie _indigne_ (ce qu'il faut expliquer par antrieure), en
+partie venue d'les lointaines et des rgions trans-rhnanes, d'o elle
+avait t chasse, soit par des guerres frquentes, soit par les
+dbordemens de l'ocan[104].
+
+ Note 104: Drysid memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed
+ alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus
+ trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris
+ sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.
+
+Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans
+les tmoignages historiques trangers, comme dans le caractre des langues,
+le fait bien tabli d'une division de la famille gauloise en deux branches
+ou races.
+
+
+CONCLUSION.
+
+De la concordance de ces diffrens ordres de preuves rsultent
+incontestablement les faits suivans:
+
+1 Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont
+point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibrien.
+
+2 Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_
+et les _Kymri_, que j'appellerai dsormais _Kimris_, pour me conformer et
+ la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La
+parent des Galls et des Kimris, donne par l'histoire, est confirme par
+le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractres moraux; elle parat
+surtout vidente quand on les compare aux autres familles humaines prs
+desquelles ils vivent: aux Ibres, aux Italiens, aux Germains. Mais il
+existe assez de diversit dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les
+nuances de leur caractre moral, pour tracer entre eux une ligne de
+dmarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire
+fait foi.
+
+3 Leur origine n'appartient point l'Occident: leurs langues, leurs
+traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui spara
+jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans
+l'obscurit des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha
+au fond de l'Occident, lorsque dj elles taient devenues trangres l'une
+ l'autre, nous est du moins connue dans ses dtails, et la date en peut
+tre fixe historiquement.
+
+Aux argumens sur lesquels j'ai appuy dans cette Introduction le fait
+important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races
+se joint un troisime ordre de preuves non moins concluantes, dont mon
+livre est l'exposition. C'est dans le rcit circonstanci des vnemens,
+dans les inductions qui ressortent des faits gnraux qu'clate surtout
+cette dualit des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumire
+dans l'histoire intrieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela
+et jusqu' prsent si peu comprise; lui seul rend raison de la varit des
+moeurs, des grands mouvemens d'migration, de l'quilibre des ligues
+politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs
+inimitis, de leur dsunion vis--vis de l'tranger.
+
+Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples
+a t expose plus haut; je crois non moins fermement la dure des
+nuances qui diffrencient les grandes divisions de ces familles. Pour la
+Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels
+portent un caractre diffrent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de
+l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est--dire aux
+Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes tmoigneraient au
+besoin qu'elle a exist nagure, qu'elle existe encore de nos jours entre
+nos provinces occidentales, non mlanges de Germains, et nos provinces du
+sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa puret aux les
+Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.
+
+Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinment
+appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle vidence au rsultat de mes
+recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le
+docteur Edwards, qui la science physiologique doit tant de dcouvertes
+ingnieuses, tant d'ides neuves et fcondes, avait conu, il y a dj
+long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et
+commenant par l'occident de l'Europe, il tudiait depuis plusieurs annes
+la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Aprs de longs
+voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de
+mthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacit qui
+distingue particulirement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste
+est arriv des consquences identiques celles de cette histoire. Il a
+constat dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques
+diffrens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractres
+empreints aux familles trangres; types qui se rapportent historiquement
+aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouv sur le territoire de
+l'ancienne Gaule les deux races gnralement mlanges entre elles,
+(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combines et l,) il
+a nanmoins observ que chacune d'elles existait plus pure et plus
+nombreuse dans certaines provinces o l'histoire nous les montre en effet
+agglomres et spares l'une de l'autre.
+
+Tel est d'une manire ncessairement sommaire et vague le rsultat des
+investigations de M. Edwards; je dois son ancienne amiti et notre
+nouvelle et singulire confraternit scientifique d'en pouvoir faire ici
+pressentir la haute importance. Lui-mme s'occupe en ce moment d'exposer
+avec dtail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la
+nature, l'enchanement, les consquences de ses observations en ce qui
+regarde la famille gauloise particulirement, et les races humaines en
+gnral: ce travail, qui nous intresse tant de titres, doit tre publi
+sous peu de jours[105].
+
+ Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.
+
+Si vritablement, malgr toutes les diversits de temps, de lieux, de
+mlanges, les caractres physiques des races persvrent et se conservent
+plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent
+dterminer; si pareillement les caractres moraux de ces races, rsistant
+aux plus violentes rvolutions sociales, se laissent bien modifier, mais
+jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le
+dveloppement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une
+individualit permanente dans les grandes masses de l'espce humaine, on
+conoit quel rle elle doit jouer dans les vnemens de ce monde, quelle
+base nouvelle et solide son tude vient fournir aux travaux de
+l'archologie, quelle immense carrire elle ouvre la philosophie de
+l'histoire.
+
+FIN DE L'INTRODUCTION.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES GAULOIS.
+
+ * * * * *
+
+PREMIRE PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses
+conqutes en Espagne; elles refoulent les nations ibriennes vers la Gaule
+o les Ligures s'tablissent.--Ses conqutes en Italie; empire ombrien, sa
+grandeur, sa dcadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule;
+colonies phniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie
+phocenne de Massalie, sa fondation, ses progrs rapides.--DE LA RACE
+KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septime
+sicle avant notre re; elle est chasse des bords du Pont-Euxin par les
+nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conqutes.--Grandes
+migrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation
+respective des deux races.
+
+
+Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve
+la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin,
+les Alpes, la Mditerrane, les Pyrnes et l'Ocan, ainsi que les deux
+grandes les situes au nord-ouest, l'opposite des bouches du Rhin et de
+la Seine. De ces deux les, la plus voisine du continent s'appelait
+_Albin_, c'est--dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom
+d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental
+recevait spcialement la dnomination de _Galltachd_[108], qui signifiait
+_Terre des Galls_.
+
+ Note 106: _Alb_ signifie la fois _lev_ et _blanc_; _inn_,
+ contract de _innis_, le. _Albion_, insula, sic dicta ab albis
+ rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.
+
+ Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident.
+
+ Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est
+ encore aujourd'hui le nom du haut pays d'cosse. De ce mot les Grecs
+ firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom gnrique _Galat_. Les
+ Romains procdrent l'inverse; c'est du nom gnrique _Galli_
+ qu'ils tirrent la dnomination gographique _Gallia_.
+
+Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'tait pas possde en
+totalit par la race qui lui avait donn son nom. Un petit peuple,
+d'origine, de langue, de moeurs toutes diffrentes[109], le peuple
+_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, form par les Pyrnes
+occidentales et l'Ocan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la
+Garonne. Ce peuple tait un compos de bandes ibriennes ou espagnoles qui
+avaient pass les Pyrnes des poques inconnues. Matresses d'un sol
+facile dfendre, elles s'y maintenaient entirement indpendantes de la
+domination gallique.
+
+ Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les
+ crivains latins; [Grec: Achouitanoi], chez les Grecs.
+
+Les Galls, dans ces temps reculs, menaient la vie des peuples chasseurs et
+pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une
+substance bleutre, tire des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se
+tatouaient. Leurs armes offensives taient des haches et des couteaux en
+pierre; des flches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111];
+des massues, des pieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112];
+et d'autres appels _caties_ qu'ils lanaient tout enflamms sur
+l'ennemi[113]. Leur armure dfensive se bornait un bouclier de planches,
+grossirement jointes, de forme troite et allonge. Ce fut le commerce
+tranger qui leur apporta les armes en mtal, et l'art de les fabriquer
+eux-mmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques
+d'osier, recouvertes d'un cuir de boeuf, composaient leur marine; et, sur
+ces frles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de
+l'Ocan[114].
+
+ Note 110: Csar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6.
+ --Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get.
+
+ Note 111: On trouve frquemment de ces armes en pierre, soit dans les
+ tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi
+ d'habitation la race gallique. Les armes en mtal ne les
+ remplacrent que petit petit; et, aprs leur introduction, les
+ Gaulois continurent encore long-temps se servir des premires:
+ aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espces runies sous les
+ mmes tombelles.
+
+ Note 112: En latin _gsum_; en grec [Grec Gaison] et [Grec:
+ Gaisos.] Le mot _Gais_ n'est plus usit aujourd'hui dans la langue
+ gallique, mais un grand nombre de drivs lui ont survcu: tels
+ sont _gaisde_, arm; _gaisg_ bravoure; _gas_, force, etc.
+
+ Note 113: _Catea_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. n.
+ --Csar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI.
+ --Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_
+ (prononcez ga-t) signifie dard brlant. Armstr. Gael. dict.
+
+ Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima.
+
+La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant
+entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient
+gnralement des noms tirs de la nature du pays qu'elles occupaient, ou
+emprunts quelque particularit de leur tat social; souvent elles se
+runissaient leur tour pour composer de grandes _confdrations_ ou
+_ligues_.
+
+Telles taient la confdration des Celtes[115] ou tribus des bois, qui
+habitait les vastes forts situes alors entre les Cvennes et l'Ocan, la
+Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou
+tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Ocan;
+la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possdait le
+plateau lev que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des
+_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, rpandue sur le versant
+occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isre au midi, et le Rhne au
+couchant; des _Helvtes_[119], qui tiraient leur nom des pturages des
+Alpes o ils s'taient tablis; des _Squanes_, qui devaient le leur la
+rivire de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au
+couchant, tandis qu'au levant ils s'tendaient jusqu'au Jura; des
+_dues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chvres parcouraient les
+valles de la Sane et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins
+occidentaux de la nation duenne, ayant pour demeure l'espce de presqu'le
+que forment, en se runissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.
+
+ Note 115: _Coille, coillte_; bois, fort. V. l'introduction. Les
+ tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom
+ collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie lev: _Celtorii_,
+ [Keltorioi], Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que
+ trs-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils
+ habitaient, disent-ils, entre les Pyrnes et les Alpes. Plutarch.
+ in Camil., p. 135.
+
+ Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd,
+ archol. britann.) _Armorici, Aremorici_.
+
+ Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contre.
+ _Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne.
+
+ Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habit, village.
+
+ Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, btail: _ait_, _t_, lieu,
+ contre. Elvtie ou Helvtie, contre des troupeaux.
+
+ Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dvie, sinueux: _an_, eau,
+ rivire, contract de _avainn_.--[Skoanos, potamos, aph' ou to
+ ethnikon Skoanoi.] Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. [Grec:
+ Skoanos]. Les Squanes furent repousss plus tard au-del des
+ Vosges et de la Sane.
+
+ Note 121: En latin _Hedui_, et plus communment _Aedui_. _dh_,
+ mouton; _Ed_, troupeau de petit btail.
+
+
+ANNEES 1600 1500 avant J.-C.
+
+Les Celtes et les Aquitains, qui n'taient spars que par la Garonne, se
+livrrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres
+donna occasion quelque bande celtique de franchir les passages
+occidentaux des Pyrnes et de pntrer dans l'intrieur de l'Espagne, o
+d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette premire invasion se dirigea
+vers le nord et le centre de la pninsule, entre l'bre et la chane des
+monts Idubdes; mais la population ibrienne ne se laissa pas aisment
+subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi,
+entre la race indigne et la race conqurante. Toutes deux, la fin,
+affaiblies et fatigues, se rapprochrent, et de leur mlange, disent les
+historiens, sortit la nation Celt-ibrienne, mixte de nom, comme
+d'origine[122].
+
+ Note 122: [Grec: Outoi gar to palaion peri ts chras alllois
+ diapolemsantes, oi te Ibres kai oi Keltoi, kai meta tauta
+ dialythentes kai tn choran koin katoiksantes, eti d' epigamias
+ pros alllous synthmenoi, dia tn pimixian legontai tauts
+ tychein ts prosgorias.], Diodor Sicul., l. V, p. 309.--App.
+ Bell. hisp., p. 256.
+
+ Profugique gente vetust
+ Gallorum, Celt miscentes nomen Iberis.
+ Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.
+
+La route une fois trace, de nombreuses migrations galliques s'y portrent
+successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute
+la cte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au dtroit qui
+spare la presqu'le du continent africain. Tantt la population indigne
+se retirait devant ce torrent; tantt, aprs une rsistance plus ou moins
+prolonge, elle suivait l'exemple des Celtibres, faisait la paix, et se
+mlangeait. Des Celtes allrent s'tablir dans l'angle sud-ouest de cette
+cte qu'ils trouvrent abandonn, et sous leur nom national (Celtici) ils
+formrent un petit peuple qui eut pour frontires, au sud et l'ouest
+l'ocan, l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres
+Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparrent de l'angle nord-ouest;
+et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conqute[124]. La
+contre intermdiaire conserva une partie de sa population qui, mlange
+avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins
+clbres que les Celtibres dans l'ancienne histoire de l'Ibrie.
+
+ Note 123: Herodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, dit. Amst. 1763.
+ --Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3.
+
+ Note 124: _Galloecia, Callaicia_. Ils taient diviss en quatre
+ tribus: Artabri, Nerii, Prsamarc, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.
+ --Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c.
+
+ Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III,
+ c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de
+ Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
+ Hispaniens_... Berlin, 1821.
+
+Par suite de ces conqutes, la race gallique se trouva rpandue sur plus de
+la moiti de la pninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle
+occupait, mixte ou pure, pourrait tre reprsente par une ligne qui
+partirait des frontires de la Gallice, longerait l'bre jusqu'au milieu de
+son cours, suivrait ensuite la chane des monts Idubdes pour se terminer
+la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la
+contre centrale.
+
+Mais les victoires des Galls au midi des Pyrnes eurent, pour leur patrie,
+un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le
+centre de l'Espagne, les nations ibriennes, dplaces et refoules sur la
+cte de l'est, forcrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation
+des Sicanes, la premire, pntra dans la Gaule, qu'elle ne fit que
+traverser, et entra en Italie par le littoral de la Mditerrane[126]. Sur
+ses traces arrivrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple
+originaire de la chane de montagnes au pied de laquelle coule la
+Guadiana[128]; et chass de son pays par les Celtes conqurans[129].
+Trouvant la cte dblaye par les Sicanes, les Ligures s'en emparrent, et
+tendirent leurs tablissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrnes
+jusqu' l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone
+demi-circulaire, le golfe qui ds lors porta leur nom. Dans les temps
+postrieurs, lorsqu'ils se furent multiplis, leurs possessions en Gaule
+comprirent toute la cte l'occident du Rhne, jusqu' la ligne des
+Cvennes[130]; et l'orient de ce fleuve, tout le pays situ entre
+l'Isre, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, l'est
+du Rhne, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus
+d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.
+
+ Note 126: [Grec: Sikanoi apo tou Sikanou potamou tou en Ibria upo
+ Atgyn anastantes...] Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad neid., l.
+ VI.--Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.
+
+ Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cit. (Humboldt, p. 5-6.) De ce
+ mot les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_.
+
+ Note 128: [Grec: Aigustin, polis Aigyn ts dustiks Iberias
+ eggus kai ts Tartssous plsion.] Steph. Bysant.
+
+ Note 129:
+
+ ..................Celtarum manu
+ Crebrisque dudm prliis.........
+ Ligures.... pulsi, ut sp fors aliquos agit,
+ Venre in ista qu per horrenteis tenent
+ Plermque dumos........................
+ Fest. Avien. V. 132 et seq.
+
+ Note 130: C'est ce que les gographes anciens appelaient
+ l'_Ibro-Ligurie_, cause du voisinage de l'Espagne.
+
+ Note 131: C'tait la _Celto-Ligurie_.
+
+
+ANNEES 1400 1000. avant J.-C.
+
+L'irruption des peuples ibriens avait rvl aux Galls l'existence de
+l'Italie; ce fut de ce ct qu'ils se dirigrent, lorsque la surabondance
+de population, ou toute autre cause les dtermina entreprendre de
+nouvelles migrations. Une horde nombreuse, compose d'hommes, de femmes, et
+d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132]
+(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se prcipita sur
+l'Italie.
+
+ Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait
+ Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, [Grec:
+ Ambrn, Ombros, Ombrios, Ombrikos.]
+
+L'Italie subalpine[133] prsente l'oeil un vaste bassin que les Alpes
+bornent au nord, la mer suprieure[134] au levant, et du nord-ouest au
+sud-est, la chane des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense
+est traverse par le P, appel aussi ridan, qui, prenant sa source au
+mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer suprieure, dont il couvre la
+plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours
+de cent vingt-cinq lieues, reoit presque toutes les rivires que versent
+d'un ct les Alpes occidentales, pennines et rhtiennes, de l'autre, les
+Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le
+Tsin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur
+sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trbia et
+le Rno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du P, l'Adige
+(Athesis), fleuve moins considrable que celui-ci, mais pourtant rapide et
+profond, descend des Alpes rhtiennes pour aller se perdre aussi dans les
+lagunes de la cte[137].
+
+ Note 133: Italia subalpina, circumpadana, [Grec: Upalpia].
+
+ Note 134: _Mare Superum_. Elle reut le nom d'Adriatique aprs la
+ fondation d'Adria, ou Hatria, par les trusques. Celle qui baigne la
+ cte occidentale de l'Italie s'appelait mer Infrieure, _mare
+ Inferum_.
+
+ Note 135: Fluviorum rex Eridanus....... Virgil. Georg. I.
+
+ Note 136: Du temps de Pline, les affluens du P taient au nombre de
+ trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on
+ en compte aujourd'hui plus de quarante.
+
+ Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V.
+
+La contre circumpadane tait clbre chez les anciens, non moins par sa
+fertilit que par sa beaut; et plusieurs crivains n'hsitent pas la
+placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Ds les temps les plus reculs,
+on vantait ses pturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de
+millet[140], ses bois de peupliers et d'rables[141] ses forts de chnes
+o s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale
+des peuplades italiques[142]. Elle tait alors en presque totalit au
+pouvoir des Sicules, nation qui se prtendait _Autochthone_, c'est--dire
+ne de la terre mme qu'elle habitait[143]. Les Vntes, petit peuple
+illyrien ou slave[144], s'y taient conquis une place, l'orient, entre
+l'Adige, le P et la mer. Au couchant, l'Apennin sparait les Sicules des
+Ligures, tablis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils
+avaient donn leur nom, jusqu' l'embouchure de l'Arno.
+
+ Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit.
+ hist. II, c. 171.
+
+ Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.
+
+ Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.
+
+ Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget.
+ V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II.
+
+ Note 142: Polyb. l. II; l. C.
+
+ Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4.
+
+ Note 144: Herodot. l. I-V.
+
+Ce ne fut pas sans avoir long-temps rsist que les Sicules abandonnrent
+la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre
+elle sont mentionns par les anciens historiens, comme les plus sanglans
+dont l'Italie et t jusqu'alors le thtre[145]. Vaincus enfin, ils se
+retirrent au midi de la pninsule[146], d'o ils passrent dans la grande
+le qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet vnement, qui livrait la race
+gallique toute la valle du P, eut lieu vers l'an 1364 avant notre
+re[147]. Les vainqueurs ne s'arrtrent pas l; ils poussrent leurs
+conqutes jusqu' l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Nra (Nar), et le
+Trento (Truentus), devinrent la frontire mridionale de leur empire qui,
+s'tendant de l aux Alpes, embrassa plus de la moiti de l'Italie[148].
+
+ Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.
+
+ Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4.
+
+ Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Frret, t. IV, p. 300,
+ Oeuvres compltes. Paris, 1796.
+
+ Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver.
+ Ital. antiq. l. II, c. 4.
+
+Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous
+lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisrent suivant les
+usages des nations galliques. Ils le partagrent en trois rgions ou
+provinces, dtermines par la nature du pays. La premire, sous le nom
+d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes;
+la seconde, appele _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux
+versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer suprieure; la cte
+de la mer infrieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisime, et
+reut la dnomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces
+circonstances, les Ombres prirent un accroissement considrable de
+population[152]; ils comptrent, dans les haute et basse provinces
+seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens
+dcorent du titre de villes[153]; leur influence s'tendit en outre sur
+toutes les nations italiques jusqu' l'extrmit de la presqu'le.
+
+ Note 149: _Is, ios_, bas, infrieur. [Grec: Isoubria, Isoubroi et
+ Isoubres]; en latin, _Insubria, Insubres_.
+
+ Note 150: _Olombria, Olombri_, [Grec: Olombria, Olombroi.]
+ Ptolem.--_Oll, all_, haut, lev: Armstrong's gaelic diction.
+
+ Note 151: _Vilombria_, [Grec: Ouilombria] Ptolem.--_Bil, vil_,
+ bord, rivage. Armstrong's gaelic diction.
+
+ Note 152: [Grec: n touto to ethnos en tois panu mega.] Dionys.
+ Halic. l. I, c. 16.
+
+ Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.
+ l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de
+ Pline quarante-six villes; douze avaient pri.
+
+
+ANNEES 1000 600. avant J.-C.
+
+Mais, dans le cours du onzime sicle, un peuple nouvellement migr du
+nord de la Grce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa
+l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie
+maritime[154]; c'tait le peuple des _Rasnes_[155] si clbres dans
+l'histoire sous le nom d'trusques. Bien suprieurs en civilisation aux
+races de la Gaule et de l'Italie, les trusques connaissaient l'art de
+construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de
+murailles leves et solides, art nouveau pour l'Italie o toute
+l'industrie se bornait alors rassembler au hasard de grossires cabanes
+sans plan et sans moyens de dfense[156]. Une chose distinguait encore ce
+peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne dtruisait ou ne
+chassait point la population subjugue; organis, dans son sein, en caste
+de propritaires arms, il la laissait vivre attache la glbe du champ
+dont il l'avait dpouille. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de
+leur territoire situe entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer infrieure.
+L disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux
+villages ouverts et aux cabanes de chaume, succdrent douze grandes villes
+fortifies, habitation des conqurans et chefs-lieux d'autant de divisions
+politiques qu'unissait un lien fdral[157]. Le pays prit le nom des
+vainqueurs et fut appel ds lors trurie.
+
+ Note 154: Pris, cis Apenninum ad inferum mare...
+ Tit. Liv. l. V, c. 99.
+
+ Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui
+ de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'o les Grecs,
+ probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'o
+ drivait celui d'trusques que les Latins lui donnaient.
+
+ Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I.
+
+ Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. neid. II, VIII et X.
+ --Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.
+
+Une fois constitus, les trusques poursuivirent avec ordre et persvrance
+l'expropriation de la race ombrienne; ils attaqurent l'Ombrie circumpadane
+qui, successivement, et pice pice, passa sous leur domination. Les
+douze cits trusques se partagrent par portions gales cette seconde
+conqute; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les
+Galls y avaient habits[158]; chacune d'elles y construisit une place de
+commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut l la
+nouvelle trurie[160]. Mais les Isombres ne se rsignrent pas tous la
+servitude. Un grand nombre repassrent dans la Gaule o ils trouvrent
+place, soit parmi les Helvtes[161], soit parmi les tribus duenns, sur
+les bords de la Sane[162]. Plusieurs se rfugirent dans les valles des
+Alpes parmi les nations liguriennes qui commenaient s'tendre sur le
+versant occidental de ces montagnes, et vcurent au milieu d'elles sans se
+confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de
+leurs pres. Bien des sicles aprs, le voyageur pouvait distinguer encore
+des autres populations alpines la race de ces exils de l'Isombrie[163].
+Mme dans la contre circumpadane, l'indpendance et le nom isombrien ne
+prirent pas totalement. Quelques tribus concentres entre le Tsin et
+l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164],
+rsistrent tous les efforts des trusques, qu'ils troublrent long-temps
+dans la jouissance de leur conqute. Dsesprant de les dompter, ceux-ci,
+pour les contenir du moins, construisirent prs de leur frontire la ville
+de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle trurie[165].
+
+ Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III,
+ c. 14.--Strab. l. V.
+
+ Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant
+ coloniis missis..... usque ad Alpes tenure. Tit. Liv. l. V, c.
+ 23. [--Dodeka polen.....] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+ Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. n. XV, V. 202.
+
+ Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_,
+ _Ambronis_; d'o nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez
+ ci-aprs, IIme partie, le rcit de l'invasion des Cimbres.
+
+ Note 162: Ils continurent porter le nom d'Isombres, en latin,
+ _Insubres_. Insubres, pagus duorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les
+ _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du
+ Rhne, taient probablement une de ces peuplades migres de
+ l'Ombrie.
+
+ Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient
+ vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules,
+ und orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils
+ ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_
+ (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le rcit de l'invasion des Cimbres,
+ 2me partie de cet ouvrage.
+
+ Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.
+
+ Note 165: Plin. l. III, c. 17.
+
+La nation ombrienne tait rduite au canton montagneux qui s'tendait entre
+la rive gauche du Tibre et la mer suprieure, et comprenait l'Ollombrie
+avec une faible partie de la Vilombrie; les trusques vinrent encore l'y
+forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa dtresse,
+envahissaient sa frontire mridionale jusqu'au fleuve sis. puise, elle
+demanda la paix et l'obtint. Avec le temps mme, elle finit par s'allier
+intimement ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion,
+la langue, la fortune politique de l'trurie, volontairement toutefois et
+sans renoncer son indpendance[166]: mais ds lors elle ne fut plus
+qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit l. Cependant
+cette culture trangre n'effaa pas compltement son caractre originel.
+L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres
+peuples de l'Italie par des qualits et des dfauts attribus gnralement
+ la race gallique: sa bravoure tait brillante, imptueuse, mais on lui
+reprochait de manquer de persvrance; il tait irascible, querelleur,
+amoureux des combats singuliers; et cette passion avait mme fait natre
+chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques
+des Ombres, parvenus jusqu' nous, rvlent une morale forte et virile.
+Ils pensent, dit un ancien crivain, Nicolas de Damas, qui parat avoir
+tudi particulirement leurs moeurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre
+subjugus; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme
+de coeur, vaincre ou prir[168]. Malgr l'adoption des usages trusques, il
+se conserva dans les dernires classes de ce peuple quelque chose de
+l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, port
+double, un dans chaque main, la manire des Galls, fut toujours l'arme
+favorite du paysan de l'Ombrie[169].
+
+ Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.
+
+ Note 167: [Grec: Ombrikoi, otan pors alllous echsin
+ amphsbtsin, kathoplisthentes s en polem machontai, kai
+ doukousi dikaiotera legein oi tous enantious aposphaxantes.] Nic.
+ Damasc. ap. Stob. serm. XIII.
+
+ Note 168: [Grec: Aischiston gountai ttmenoi zn all' anagkaion
+ nikan apothnskein.] Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.
+
+ Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec.
+ I.
+
+
+ANNEES 1200 900. avant J.-C.
+
+Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, prouvait ces alternatives
+de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apports par
+le commerce tranger commenaient se dvelopper dans son sein. Ce fut,
+selon toute apparence, durant le treizime sicle que des navigateurs venus
+de l'Orient abordrent pour la premire fois la cte mridionale de la
+Gaule; attirs par les avantages que le pays leur prsentait, ils y
+revinrent, et y btirent des comptoirs. Les Pyrnes, les Cvennes, les
+Alpes, recelaient alors fleur de terre des mines d'or et d'argent; les
+montagnes de l'intrieur, d'abondantes mines de fer[170]; la cte de la
+Mditerrane fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir t
+l'escarboucle[171]; et les indignes ligures ou gaulois pchaient autour
+des les appeles aujourd'hui les d'Hires du corail dont ils ornaient
+leurs armes[172] et que sa beaut fit rechercher des marchands de l'Orient.
+En change de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de
+leur traite: du verre, des tissus de laine, des mtaux ouvrs, des
+instrumens de travail, surtout des armes[173].
+
+ Note 170: Posidon. ap. Athen. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146;
+ l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.
+
+ Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.
+
+ Note 172: Curalium laudatissimum circ Stchades insulas... Galli
+ gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.
+
+ Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel,
+ c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den
+ Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.
+
+Tout fait prsumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine
+aux Phniciens, qui, ds le onzime sicle, entourant d'une ligne immense
+de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Mditerrane,
+depuis Malte jusqu'au dtroit de Calp, s'en taient arrog la possession
+exclusive. A l'gard de la Gaule, ils ne se bornrent pas la traite de
+littoral; l'existence de leurs mdailles dans des lieux loigns de la mer,
+la nature de leur tablissement surtout tmoignent qu'ils colonisrent
+assez avant l'intrieur. L'exploitation des mines les attirait
+principalement dans le voisinage des Pyrnes, des Cvennes et des Alpes.
+Ils construisirent mme, pour le service de cette exploitation, une route
+qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, o ils
+possdaient galement des mines et des comptoirs. Cette route passait par
+les Pyrnes orientales, longeait le littoral de la Mditerrane gauloise,
+et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par
+sa grandeur et par la solidit de sa construction, et qui plus tard servit
+de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrpides
+navigateurs eurent dcouvert l'Ocan atlantique, ils nourent aussi des
+relations de commerce avec la cte occidentale de la Gaule; surtout avec
+Albion et les les voisines o ils trouvaient bas prix de l'tain[175] et
+une espce de murex, propre la teinture noire[176].
+
+ Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant
+ la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posrent des
+ bornes militaires l'usage des armes romaines qui se rendaient en
+ Espagne. Elle n'tait point l'ouvrage des Massaliotes, qui, cette
+ poque, n'taient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui
+ d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi
+ colossale. (V. ci-aprs, part. II, c. I). Les Romains remirent cette
+ route neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.
+
+ Note 175: Le commerce de l'tain fit donner ces les le nom de
+ _Cassiterides_ (cassiteros, tain).
+
+ Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cit.
+
+Une antique tradition passe d'Asie en Grce et en Italie, o n'tant plus
+comprise elle se dfigura, parlait de voyages accomplis dans tout
+l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier ge de
+civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La
+Gaule, de son ct, conservait une tradition non moins ancienne et qui
+n'tait pas sans rapport avec celle-l. Le souvenir vague d'un tat
+meilleur amen par les bienfaits d'trangers puissans, de conqurans d'une
+race divine, se perptuait de gnration en gnration parmi les peuples
+galliques; et lorsqu'ils entrrent en relation avec les Grecs et les
+Romains, frapps de la concidence des deux traditions, ils adoptrent tous
+les rcits que ceux-ci leur dbitrent sur Hercule[177].
+
+ Note 177: Incol id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus
+ in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell.
+ l. XV, c. 9.
+
+Quiconque rflchit l'amour de l'antiquit orientale pour les symboles,
+cesse de voir dans l'Hercule phnicien un personnage purement fabuleux, ou
+une pure abstraction potique. Le dieu n Tyr le jour mme de sa
+fondation, protecteur insparable de cette ville o sa statue est enchane
+dans les temps de prils publics; voyageur intrpide, posant et reculant
+tour tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conqurant
+de pays subjugus par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en
+ralit que le peuple qui excuta ces grandes choses; c'est le gnie tyrien
+personnifi et difi. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la
+fiction dpeint le hros; et l'on pourrait lire dans la lgende de la
+Divinit l'histoire de ses adorateurs. Le dtail des courses d'Hercule en
+Gaule confirme pleinement ce fait gnral; et l'on y suit, en quelque sorte
+pas pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la dcadence de la
+colonie dont il est le symbole vident.
+
+C'est l'embouchure du Rhne que la tradition orientale fait arriver
+d'abord Hercule; c'est prs de l qu'elle lui fait soutenir un premier et
+terrible combat. Assailli l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans
+de Neptune, il a bientt puis ses flches, et va succomber, lorsque
+Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec
+leur aide, parvient repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette
+victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nmes), laquelle un de
+ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de
+ne pas reconnatre sous ces dtails mythologiques le rcit d'un combat
+livr par des montagnards de la cte aux colons phniciens, dans les champs
+de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhne non loin de son embouchure;
+combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumuls en si
+prodigieuse quantit, auraient servi de munitions aux frondeurs phniciens.
+
+ Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--[Grec: Alebin], Apollod.
+ de Diis, l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous
+ l'avons dj dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu
+ montagnarde de cette cte portait le nom d'Albici (Csar, Bell.
+ civil. I) ou d'[Grec: Albioikoi] (Strab. l. IV).
+
+ Note 179: schyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l.
+ II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.
+
+ Note 180: Stephan. Bysant. Ve. [Grec: Nemausos].
+
+ Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense,
+ couverte de cailloux, situe prs du Rhne, entre la ville d'Arles et
+ la mer.--_Crau_ drive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.
+
+Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les
+peuplades indignes parses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute
+nation, de toute race, accourent l'envi pour participer ses
+bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et
+l'adoucissement des moeurs. Lui-mme il leur construit des villes, il leur
+apprend labourer la terre; par son influence toute-puissante, les
+immolations d'trangers sont abolies; les lois deviennent moins
+inhospitalires et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est--dire
+l'autorit absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont
+dtruites et font place des gouvernemens _aristocratiques_[184],
+constitution favorite du peuple phnicien. Tel est le caractre constant
+des conqutes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.
+
+ Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.
+
+ Note 183: [Grec: Kateluse tas syntheis paranomias kai
+ xenoktonias.] Diod. Sicul. ubi supr.--[Grec: Kathistas sphronika
+ politeurata.] Dionys. Halic. l. I, c. 41.
+
+ Note 184: [Grec: Paredke tn basileaian tois aristois tn
+ egchrin.] Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--[Grec:
+ Aristokratias....] Dionys. Halic. l. I, c. 41.
+
+Si nous continuons suivre sa marche, nous le voyons, aprs avoir civilis
+le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intrieur par les valles du Rhne et
+de la Sane. Mais un nouvel ennemi l'arrte, c'est Tauriske[185],
+montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, dsole les routes et
+dtruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court
+l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les
+fondemens de la ville d'Alsia sur le territoire duen. Ainsi, quelque part
+qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi
+les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes o la barbarie et
+l'indpendance sauvage se retranchent et lui rsistent.
+
+ Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cit par
+ Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confdration
+ de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.
+
+Alsia, disent les rcits traditionnels, fut construite grande et
+magnifique; elle devint le foyer et la ville-mre de toute la Gaule[186].
+Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota
+d'une gnration forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitt la
+Gaule pour passer en Italie, Alsia dchut rapidement; les sauvages des
+contres voisines s'tant mls ses habitans, tout rentra peu peu dans
+la barbarie[187]. Avant son dpart, continuent les mythologues, Hercule
+voulut laisser de sa gloire un monument imprissable. Les dieux le
+contemplrent fendant les nuages et brisant les cmes glaces des
+Alpes[188]. La route dont on lui attribue ici la construction, et
+laquelle son nom fut attach, est celle-l mme que nous mentionnions tout
+ l'heure comme un ouvrage des Phniciens, et qui conduisait de la cte
+gauloise en Italie, par le Col de Tende.
+
+ Note 186: [Grec: Ektise polin eumegeth Alsian. apass ts
+ Keltiks estian kai mtropolin.] Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
+
+ Note 187: [Grec: Pantas tous katoikountas ekbarbarthnai syneb]
+ Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
+
+ Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectrunt
+ Superi. . . . . . . . Sil. Ital. l. III. Virgil. neid. l. VI.
+ --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian.
+ Marcell. l. XV, c. 9.
+
+
+ANNEES 900 600. avant J.-C.
+
+Au dclin de l'empire phnicien, ses colonies maritimes en Gaule tombrent
+entre les mains des Rhodiens, puissans leur tour sur la Mditerrane; ses
+colonies intrieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques
+villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], prs des bouches libyques
+du Rhne; mais leur domination fut de courte dure. Leurs tablissemens
+taient presque dserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque
+tomb, quand les Phocens arrivrent.
+
+ Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.
+ II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-aprs, part.
+ II, c. I.
+
+
+ANNEES 600 587. avant J.-C.
+
+Ce fut l'an 600 avant Jsus-Christ que le premier vaisseau phocen jeta
+l'ancre sur la cte gauloise, l'est du Rhne; il tait conduit par un
+marchand nomm Euxne[190], occup d'un voyage de dcouvertes. Le golfe o
+il aborda dpendait du territoire des Sgobriges, une des tribus galliques
+de la population ligurienne. Le chef ou roi des Sgobriges, que les
+historiens appellent Nann, accueillit avec amiti ces trangers, et les
+emmena dans sa maison, o un grand repas tait prpar; car ce jour-l il
+mariait sa fille[191]. Mls parmi les prtendans Galls et Ligures, les
+Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison
+et d'herbes cuites[192].
+
+ Note 190: Aristot. apud Athenum, l. XIII, c. 5.
+
+ Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.
+
+ Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.
+
+La jeune fille, nomme Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les
+autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibrienne[194],
+conserve chez les Ligures et adopte par les Sgobriges, voulait qu'elle
+ne se montrt qu' la fin portant la main un vase rempli de quelque
+boisson[195], et celui qui elle prsenterait boire devait tre rput
+l'poux de son choix. Au moment o le festin s'achevait, elle entra donc,
+et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle
+s'arrta en face d'Euxne, et lui tendit la coupe. Ce choix imprvu frappa
+de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnatre une inspiration
+suprieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocen son gendre, et
+lui concda pour dot le golfe o il avait pris terre. Euxne voulut
+substituer au nom que sa femme avait port jusqu'alors un nom tir de sa
+langue maternelle; par une double allusion au sien et leur commune
+histoire, il la nomma Aristoxne, c'est--dire _la meilleure des htesses_.
+
+ Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--[Grec: Petta]. Arist. ap. Athen.
+ Ubi supr.
+
+ Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons
+ du pays basque, en France et en Espagne.
+
+ Note 195: Justin dit que cette boisson tait de l'eau: Virgo cm
+ juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que
+ c'tait du vin ml d'eau: [Grec: phial kekramenn] (ap. Athen.
+ l. c). Ce vin, si c'tait du vin, provenait du commerce tranger,
+ car la vigne n'tait pas encore introduite en Gaule.
+
+ Note 196: [Grec: Eite apo tychs, eite kai di' alln aitian.]
+ Aristot. ubi supr.
+
+ Note 197: [Grec: Tou patros exiountos s kata theon genomens ts
+ dses......] Idem, ibidem.
+
+Sans perdre de temps, Euxne avait fait partir pour Phoce son vaisseau et
+quelques-uns de ses compagnons, chargs de recruter des colons dans la
+mre-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il
+appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'le creuse en
+forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de
+terre troite[199]. Le sol de la presqu'le tait sec et pierreux; Nann,
+par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert
+d'paisses forts[200], mais o la terre, fertile et chaude, fut juge par
+les Phocens convenir parfaitement la culture des arbres de l'Ionie.
+
+ Note 198: [Grec: Massalia], en latin, _Massilia_, et par
+ corruption dans la basse latinit, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven.
+ anonym. l. I, 17); d'o sont venus le mot provenal _Marsillo_ et
+ le mot franais _Marseille_.
+
+ Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX.
+ --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cs. Bell. civ. II, I.- Voyez
+ ci-aprs, partie II, c. I.
+
+ Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+Cependant les messagers d'Euxne atteignirent la cte de l'Asie mineure et
+le port de Phoce; ils exposrent aux magistrats les merveilleuses
+aventures de leur voyage[201], et comment, dans des rgions dont elle
+ignorait presque l'existence, Phoce se trouvait tout coup matresse d'un
+territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exalts par ces rcits, les
+jeunes gens s'enrlrent en foule, et le trsor public, suivant l'usage, se
+chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des
+armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202].
+leur dpart, les migrans prirent au foyer sacr de Phoce du feu destin
+brler perptuellement au foyer sacr de Massalie, vivante et potique
+image de l'affection qu'ils promettaient la mre-patrie; puis les longues
+galres phocennes cinquante rames[203], et portant la proue la figure
+sculpte d'un phoque, s'loignrent du port. Elles se rendirent
+premirement phse, o un oracle leur avait ordonn de relcher. L, une
+femme d'un haut rang, nomme Aristarch, rvla au chef de l'expdition que
+Diane, la grande desse phsienne, lui avait ordonn en songe de prendre
+une de ses statues, et d'aller tablir son culte en Gaule; transports de
+joie, les Phocens accueillirent leur bord la prtresse et sa divinit,
+et une heureuse traverse les conduisit dans les parages des
+Sgobriges[204].
+
+ Note 201: Reversi domum, referentes qu viderant, plures
+ sollicitavre. Justin. XLIII, 3.
+
+ Note 202: Idem, ibidem.
+
+ Note 203: Herodot. l. I.
+
+ Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-aprs, part. II, c. 1.
+
+Massalie, alors, prit de grands dveloppemens; des cultures s'tablirent;
+une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, btis sur la
+cte par les Phniciens et les Rhodiens, furent relevs et reurent des
+garnisons. Ces empitemens et une si rapide prosprit alarmrent les
+Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservt bientt, comme
+avaient fait jadis les Phniciens, ils se ligurent pour l'exterminer, et
+elle ne dut son salut qu' l'assistance du pre d'Aristoxne. Mais ce
+fidle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de
+Nann l'gard des Phocens, son fils et hritier Coman nourrissait contre
+eux une haine secrte. Sans en avoir la certitude, la confdration
+ligurienne le souponnait; pour sonder les intentions caches du roi
+Sgobrige, elle lui dputa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes:
+Un jour, une chienne pria un berger de lui prter quelque coin de sa
+cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne
+demanda qu'il lui ft permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits
+grandirent, et, forte de leur secours, la mre se dclara seule matresse
+du logis. O roi, voil ton histoire! Ces trangers qui te paraissent
+aujourd'hui faibles et mprisables, demain te feront la loi, et opprimeront
+notre pays[205].
+
+ Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur,
+ quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.
+
+Coman applaudit la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses
+desseins; il se chargea mme de frapper sans dlai sur les Massaliotes un
+coup aussi sr qu'imprvu.
+
+On tait l'poque de la floraison de la vigne, poque d'allgresse
+gnrale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout
+entire tait occupe de joyeux prparatifs; on dcorait de rameaux verts,
+de roseaux, de guirlandes de fleurs, la faade des maisons et les places
+publiques. Pendant les trois jours que durait la fte, les tribunaux
+taient ferms et les travaux suspendus. Coman rsolut de profiter du
+dsordre et de l'insouciance qu'une telle solennit entranait d'ordinaire,
+pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y
+envoya ouvertement, et sous prtexte d'assister aux rjouissances, une
+troupe d'hommes dtermins; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec
+leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes,
+conduisaient Massalie une grande quantit de feuillages[207]. Lui-mme,
+ds que la fte commena, alla se poster en embuscade dans un petit vallon
+voisin avec sept mille soldats, attendant que ses missaires lui ouvrissent
+les portes de la ville plonge dans le double sommeil de la fatigue et du
+plaisir.
+
+ Note 206: Meursii in Grc. fer. (t. III, p. 798). Cette fte
+ s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les
+ _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).
+
+ Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci
+ vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).
+
+Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le djoua. Une proche
+parente du roi, prise d'un jeune Massaliote, courut lui tout rvler, le
+pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dnona la chose aux
+magistrats. Les portes furent aussitt fermes, et l'on fit main-basse sur
+les Sgobriges qui se trouvrent dans l'intrieur des murs. La nuit venue,
+les habitans, tous arms, sortirent petit bruit pour aller surprendre
+Coman au lieu mme de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une
+boucherie. Cerns et assaillis subitement dans une position o ils
+pouvaient peine agir, les Sgobriges n'opposrent aux Massaliotes aucune
+rsistance; tous furent tus, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne
+fit qu'irriter davantage la confdration ligurienne; la guerre se
+poursuivit avec acharnement; et Massalie, puise par des pertes
+journalires, allait succomber, lorsque des vnemens qui bouleversrent
+toute la Gaule survinrent propos pour la sauver[210]. Il est ncessaire
+l'intelligence de ces vnemens et de ceux qui les suivirent, que nous
+interrompions quelques instans le fil de ce rcit, afin de reprendre les
+choses d'un peu plus haut.
+
+ Note 208: Adulterare cum Grco adolescente solita, in amplexu
+ juvenis, miserata form ejus, insidias aperit, periculumque
+ declinare jubet (Justin, ibid.).
+
+ Note 209: Csa sunt cum ipso rege septem millia hostium. Justin.
+ l. XLIII, c. 4.
+
+ Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+
+ANNEES 1100 631 avant J.-C.
+
+Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement
+ la mme famille humaine que les Galls, mais qui leur tait devenu
+tranger par l'effet d'une longue sparation[211]: c'tait le peuple des
+Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci
+occupait une immense tendue de pays; tandis que la Chersonse Taurique, et
+la cte occidentale du Pont-Euxin, taient le sige de ses hordes
+principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les
+tribus de son arrire-garde parcouraient les bords du Tanas et du
+Palus-Motide. Les moeurs sdentaires avaient pourtant commenc
+s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonse Taurique
+btissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande
+majorit de la race tenait encore avec passion ses habitudes d'aventures
+et de brigandages.
+
+ Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.
+
+ Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.
+
+ Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.
+
+ Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs
+ villes; Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed.
+ Huds.).--phore, cit par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs
+ d'entre eux habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: [Grec:
+ Ephoros phsin autous en katageiois oikiais oikein as kalousin
+ argillas.] _Argel_, en langue cambrienne, signifie un _couvert_,
+ un _abri_. Taliesin. W. Archol. p. 80.--Merddhin Afallenau. W.
+ arch. p. 152.
+
+Ds le onzime sicle, les incursions de ces hordes travers la Colchide,
+le Pont, et jusque sur le littoral de la mer ge, rpandirent par toute
+l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_,
+ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus
+anciennes traditions de l'Ionie un rle important, moiti historique,
+moiti fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaait le
+royaume des ombres et l'entre des enfers autour du Palus-Motide, sur le
+territoire mme occup par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant
+ces deux ides de terreur, fit de la race kimmrienne une race infernale,
+anthropophage, non moins irrsistible et non moins impitoyable que la mort,
+dont elle habitait les domaines[217].
+
+ Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.
+ --Paul. Oros. l. I, c. 21.
+
+ Note 216: [Grec: Kata ti koinon tn Inn to phylon touto...]
+ Strab. l. III.
+
+ Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd.
+ l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.
+
+
+ANNEES 631 587 avant J.-C.
+
+Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du
+Palus-Motide, si redoutes dans l'Asie, n'taient ni les plus
+belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cdaient de
+beaucoup, sous ces deux rapports, celles qui parcouraient les bords du
+Danube[218], marchant l't, se retranchant l'hiver dans leurs camps de
+chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non
+moins sauvages qu'elles. Il est trs-probable que ces tribus avances
+commencrent de bonne heure inquiter la frontire septentrionale de la
+Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour
+conqurir; toutefois, jusqu'au septime sicle avant notre re, ces
+irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais,
+cette poque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et
+se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou
+teutoniques, chasses en masse par d'autres nations fugitives, envahirent
+les bords du Palus-Motide et du Pont-Euxin; et, leur tour, chassrent
+plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques
+dpossdes[220]. Celles-ci remontrent la valle du Danube, et, poussant
+devant elles leur avant-garde dj matresse du pays, la forcrent
+chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considrable de
+Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef
+de guerre, prtre et lgislateur[221], et se prcipita sur le nord de la
+Gaule.
+
+ Note 218: [Grec: To de pleiston (meros) kai machimtaton ep'
+ eschatois koun para tn exo thalassan....] Plutarch. in Mario, p.
+ 412.
+
+ Note 219: Plut. in Mario, l. c.
+
+ Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.
+
+ Note 221: Voyez la 3me partie de cet ouvrage.
+
+L'histoire ne nous a pas laiss le dtail positif de cette conqute; mais
+l'tat relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses
+rsultats furent consolids, peut, jusqu' un certain point, nous en faire
+deviner la marche. Le grand effort de l'invasion parat s'tre port le
+long de l'Ocan, sur la contre appele Armorique dans la langue des Kimris
+comme dans celle des Galls. Les conqurans s'y rpandirent dans la
+direction du nord au sud et de l'ouest l'est, refoulant la population
+envahie au pied des chanes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule
+du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur
+quelques points, les grands fleuves servirent de barrires l'invasion;
+les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrire la moyenne Loire et la
+Vienne; les Aquitains, derrire la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut
+franchi son embouchure par un dtachement de la tribu kimrique des Boes,
+qui s'tablit dans les landes dont l'Ocan est bord de ce ct.
+Gnralement et en masse, on peut reprsenter la limite commune des deux
+populations, aprs la conqute, par une ligne oblique et sinueuse, qui
+suivrait la chane des Vosges et son appendice, celle des monts duens, la
+moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se
+terminer la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions peu prs
+gales, l'une montagneuse, troite au nord, large au midi, et comprenant la
+contre orientale dans toute sa longueur; l'autre, forme de plaines, large
+au nord, troite au midi, et renfermant toute la cte de l'Ocan depuis
+l'embouchure du Rhin jusqu' celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir
+de la race conqurante; celle-l servit de boulevard la race
+envahie[222].
+
+ Note 222: J'ai t conduit dterminer ainsi la limite des deux
+ races par un grand nombre de considrations tires: 1 de la
+ diffrence des idiomes, telle qu'on peut la dduire des noms de
+ localits, de peuples et d'individus; 2 de la dissemblance ou de la
+ conformit des moeurs et des institutions; 3 et surtout de la
+ composition des grandes confdrations politiques qui se disputrent
+ l'influence et la domination, quand les races eurent cess de se
+ disputer le sol, et qui se sont bases, sur l'antique diversit
+ d'origine. Voyez la 2me partie de cet ouvrage, _passm_; et, en
+ particulier, le chapitre 1er, qui contient une description
+ gographique dtaille de la Transalpine.
+
+Mais ce partage ne s'opra point instantanment et avec rgularit; la
+Gaule fut le thtre d'un long dsordre, de croisemens et de chocs
+multiplis entre toutes ces peuplades errantes, sdentaires, envahissantes,
+envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un sicle pour que
+chacune d'elles pt se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en
+paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire
+envahi, s'y maintint mle la population conqurante; quelques tribus
+mme, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvrent amenes au
+milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement rgulier
+de l'invasion poussait de l'ouest l'est la plus grande partie des Galls
+cnomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les dues, les
+Arvernes, une tribu de Bituriges, entrane par une impulsion contraire,
+vint d'orient en occident s'tablir au-dessus des Boes, entre la Gironde
+et l'Ocan.
+
+
+ANNEE 587 avant J.-C.
+
+Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la
+Gaule ncessita bientt des migrations considrables. Les tribus
+accumules, au nord-est, dans la Squanie et l'Helvtie, envoyrent au
+dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un
+chef nomm Sigovse; elle sortit de la Gaule par la fort Hercynie[223], et
+se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], o
+elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en
+mme temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les dues, les
+Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour
+chef le Biturige Bellovse[225]. La force des deux hordes runies montait,
+dit-on, trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanes donnrent
+naissance la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui,
+trouvant son royaume trop peupl, envoya ses deux neveux fonder au loin
+deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable
+commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait
+l'arrive des Galls en Italie la vengeance d'un mari outrag. C'tait,
+disait-on, le Lucumon trusque, Arns, qui, voyant sa femme sduite et
+enleve par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice,
+avait pass les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen
+de cet appt irrsistible, avait attir les Gaulois sur sa patrie[228]. Les
+crivains de l'histoire romaine rapportent srieusement ces traditions
+futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions mritent
+gnralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice
+en les mprisant. Ce furent, dit-il, des bouleversemens intrieurs qui
+poussrent les Galls hors de leur pays[230].
+
+ Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.
+ Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 225: Belloveso haud paul ltiorem in Italiam viam Dii dabant.
+ Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.
+
+ Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos.....
+ Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.
+
+ Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas qurendi,
+ intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont
+ Justin a abrg l'ouvrage, tait originaire de la Gaule, et en avait
+ tudi particulirement l'histoire.
+
+L'hiver durait encore lorsque Bellovse et sa horde arrivrent au pied des
+Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examin
+l'tat des chemins[231], et dressrent leurs tentes sur les bords de la
+Durance et du Rhne. Ils y taient camps depuis plusieurs jours, quand ils
+virent arriver eux des trangers qui imploraient leur assistance;
+c'taient des dputs de la ville de Massalie, alors assige par les
+Ligures et rduite toute extrmit. Les Galls coutrent avec intrt la
+prire des Phocens, et le rcit de leur migration, de leurs combats, de
+leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image
+de leur propre histoire, dans sa destine un prsage du sort qui les
+attendait eux-mmes[232]; et ils rsolurent de le faire triompher de ses
+ennemis. Conduits par les dputs, ils attaqurent l'improviste l'arme
+ligurienne, la battirent, aidrent les Massaliotes reconqurir les terres
+qui leur avaient t enleves et leur en livrrent de nouvelles[233].
+
+ Note 231: Qum circumspectarent, qunam per juncta coelo juga.....
+ transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.
+
+ Note 232: Id Galli fortun su omen rati..... Idem, ibidem.
+
+ Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occuprant
+ locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.
+
+Sitt que cette expdition fut termine, Bellovse entra dans les Alpes,
+dboucha par le mont Genvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui
+habitaient entre le P et la Doria, et marcha vers la frontire de la
+Nouvelle-trurie. Les trusques accoururent lui disputer le passage du
+Tsin, mais ils furent dfaits et mis en droute[235], laissant au pouvoir
+de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tsin, le P et la
+rivire Humatia, aujourd'hui le Srio. Un canton de ce territoire
+renfermait, ainsi que nous l'avons racont plus haut, quelques tribus
+galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient,
+depuis trois cents ans, libres du joug des trusques; et ce canton portait
+encore le nom d'Isombrie[236]. On peut prsumer, quoique l'histoire ne
+l'nonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reurent, comme
+des frres et des librateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-del des
+Alpes, et qu'ils ne restrent point trangers au succs de la journe du
+Tsin. Quant la horde de Bellovse, ce fut pour elle un vnement de
+favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant
+la mme langue et issus des mmes aeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le
+nom rappelait aux dues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Sane et
+leur terre natale[237]. Frapps de cette concidence, et la regardant comme
+un prsage heureux, tous, dues, Arvernes, Bituriges, adoptrent pour leur
+nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe
+romaine. Bellovse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de
+chef-lieu sa horde devenue sdentaire; il la plaa dans une plaine six
+lieues du Tsin, et six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma
+depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui mme a conserv la
+trace de son ancien nom[238].
+
+ Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c.
+ 34.
+
+ Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.
+
+ Note 236: Voyez ci-dessus, priode 1000 600 av. JC.
+
+ Note 237: Qum in quo consederant, agrum Insubrium appellari
+ audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem... Tit. Liv.
+ l. V, c. 34.
+
+ Note 238: Mediolanum appellrunt. Id. ibid.--C'est la ville de
+ Milan.
+
+
+ANNEES 587 521. avant J.-C.
+
+C'taient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoules
+par les nations galliques de l'occident, avaient dcharg leur population
+de l'autre ct des Alpes; ce fut bientt le tour de celles-ci. Des
+Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cnomans, se formrent en horde, sous
+un chef nomm l'_Ouragan_, en langue gallique le-Dov[239] (Elitovius); et,
+aprs avoir err quelque temps sur les bords du Rhne[240], passrent en
+Italie, o, avec le secours des Insubres[241], ils chassrent les trusques
+de tout le reste de la Transpadane, jusqu' la frontire des Vntes. Les
+principales bourgades qu'ils fondrent, avec les dbris des cits
+trusques, furent Brixia[242] prs du Mela, et Vrone[243] sur l'Adige.
+
+ Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_,
+ vent; _dobh_, imptueux, orageux.
+
+ Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxt Massiliam habitasse in
+ Volcis. Plin. l. III, c. 19.
+
+ Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.
+
+ Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville
+ fortifie.
+
+ Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot parat compos de
+ _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partage par
+ ttes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot
+ _Fearann_.
+
+A quelque temps de l, une troisime migration partit encore de la Gaule
+pour se diriger vers l'Italie. Elle tait moins nombreuse que les
+premires, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Lves, Lebekes)
+que les Galls avaient dplaces dans leurs courses; elle passa les Alpes
+maritimes, et s'tablit l'occident des Insubres, dont elle ne fut spare
+que par le Tsin[244].
+
+ Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105.
+ --Plin. l. III, c. 17.
+
+Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conqute emportait les
+conqurans eux-mmes. L'avant-garde des Kimris, pousse par la masse des
+envahisseurs qui se pressaient derrire elle, se vit contrainte de suivre
+la route trace par les vaincus, et d'migrer son tour. Une grande horde,
+compose de Boes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'taient empars du
+territoire situ autour des sources de la Seine), traversa l'Helvtie, et
+franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entirement occupe
+par les migrations prcdentes, les nouveaux venus passrent[245] sur des
+radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommrent le P[246]),
+et chassrent les trusques de toute la rive droite. Voici comment ils
+firent entre eux le partage du pays.
+
+ Note 245: Pennino deind Boi Lingonesque transgressi..... Pado
+ ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans,
+ voyez Polybe, l. II, p. 105.
+
+ Note 246: [Grec: Para ge men tois egchriois oo potamos
+ prosagoreuetai Bodegkos.] Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod
+ significat _fundo carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'aprs un
+ tymologiste grec, l'autre nom du P, _Padus_, serait driv du
+ mot gaulois _Pades_ signifiant _Sapin_: Metrodorus Scepsius
+ dicit: quoniam circ fontem arbor multa sit picea, qu Pades
+ gallic vocetur, Padum hoc nomen accepisse. Plin. l. c.
+
+Les Boes eurent pour frontire l'est la petite rivire d'Utens,
+aujourd'hui le Montone, l'ouest le Taro, au nord le P, au midi l'Apennin
+ligurien. Cette tribu tait la plus puissante des trois, et joua toujours
+le principal rle dans leur confdration, entre le lit du P, sa branche la
+plus mridionale, nomme Padusa, et la mer. Les Anamans se placrent
+l'occident des Boes, entre le Taro et la petite rivire Varusa,
+aujourd'hui la Versa. Les Boes tablirent leur chef-lieu sur les ruines
+de la cit de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la
+domination trusque; ils changrent son nom en celui de Bononia[247].
+
+ Note 247: Felsina vocitata qum princeps Etruri esset.
+ Plin. l. III, c. 15.
+
+Les trusques taient ainsi repousss au-del de l'Apennin, et la contre
+circumpadane envahie tout entire, lorsqu'une nouvelle bande d'migrs
+Kimris arriva; c'taient des Snons[248], partis des frontires bituriges
+et duennes, o leur nation s'tait fixe. N'ayant pas de place sur les
+bords du P, ils chassrent les Ombres du littoral de la mer suprieure,
+depuis l'Utens jusqu'au fleuve sis[249], et, non loin de ce dernier
+fleuve, ils fondrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom
+national, et fut appel Sna[250]. La date de cet vnement, qui termina la
+srie des migrations gallo-kimriques en Italie, peut tre fixe l'anne
+521[251], soixante-sixime aprs l'expdition de Bellovse, cent dixime
+aprs le dpart des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe.
+Le repos des populations transalpines, partir de cette poque, semble
+annoncer que la Gaule se constitue, et que les dsordres de la conqute
+sont peu prs calms.
+
+ Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum..... Tit. Liv.
+ l. c.
+
+ Note 249: Ab Utente flumine ad sim fines habure. Tit. Liv. l. V,
+ c. 35.
+
+ Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.
+
+ Note 251: Dans cette anne (232me de Rome et 13me du rgne de
+ Tarquin-le-Superbe; correspondante la 4me anne de la LXIVme
+ olympiade), les Ombres dpossds par les Senons assigrent la
+ ville grecque de Cumes dans le pays des Opiques. [Grec: Ombrikoi
+ upo Keltn exelathenies... Kumn tn en Opikois ellnida polin
+ epecheirsan.] Dionys. Halic. l. VII.
+
+Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les
+contres o les deux races se trouvent en prsence, nous pourrons nous
+reprsenter comme il suit leur situation relative dans la premire moiti
+du sixime sicle.
+
+En Italie, la ligne de dmarcation est nettement trace par le cours du P;
+les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.
+
+En Gaule, la rgion montagneuse, orientale et mridionale appartient aux
+Galls; le reste du pays jusqu' la Garonne est au pouvoir de la race
+kimrique, plus ou moins mlange de Galls vers le midi et le centre, pure
+dans le nord.
+
+Dans l'le d'Albion que les Kimris ont envahie en mme temps que le
+continent gaulois, et laquelle un de leurs chefs a impos le nouveau nom
+de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed
+servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite
+toute la partie situe au midi; les Galls se maintiennent libres dans la
+partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont diviss en trois nations:
+les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou
+_Maates_[254]; et celles qui, habitant l'paisse fort situe au pied des
+monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de
+_Celyddon_[255] (Caldoniens), dans le dialecte des Kimris.
+
+ Note 252: _Ynys Prydain_, l'le de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,
+ Britannia, [Grec: Pretanis, Bretania, Bretannik.] Camden. Britan.
+ p. 1.
+
+ Note 253: _Albani_. Les montagnards cossais se donnent encore
+ aujourd'hui le nom d'_Albannach_.
+
+ Note 254: _Maat_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_,
+ contre.--Armstrong's gael. diction.
+
+ Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.
+
+Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les
+valles des Alpes illyriennes, o, par sa multiplication et ses conqutes,
+elle forme dj des peuplades considrables, tant de pur sang gallique que
+de sang gallique et illyrien mlangs; telles que les Carnes, les
+Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possde la rive gauche du fleuve
+et le littoral de l'Ocan; elle se divise en trois grandes hordes ou
+confdrations.
+
+1 Le noyau de la race, portant spcialement le nom national, et habitant
+la presqu'le Kimrique ou Cimbrique[256] et la cte circonvoisine.
+
+ Note 256: Aujourd'hui le Jutland.
+
+2 La confdration des Boes ou Bogs, c'est--dire des hommes
+_terribles_[257]; ayant pour sjour le fertile bassin qu'entourent les
+monts Sudtes et la fort Hercynie[258]. Plusieurs tribus boennes avaient
+pris part la conqute de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus
+haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire
+aquitain, l'embouchure de la Garonne; les autres passrent en Italie.
+
+ Note 257: Boi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_,
+ terrible. V. Owen's Welsh diction.
+
+ Note 258: Aujourd'hui la Bohme, _Boo-haemum_. Ce nom, qui
+ signifie en langue germanique demeure des Boes (_Boo-heim_) lui
+ fut donn par les Marcomans, qui s'en emparrent aprs en avoir
+ expuls les habitans. Tacit. German. c. 28.
+
+3 La confdration des Belgs ou Belges, dont le nom parat signifier
+_guerriers_[259]: errante dans les forts qui bordent la rive droite du
+Rhin, elle menace la Gaule, o nous la verrons bientt jouer son tour le
+rle de conqurante.
+
+ Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.
+
+Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se
+trouveront en opposition, nous continuerons les distinguer l'une de
+l'autre par leurs noms gnriques de Galls et de Kimris. Mais lorsque,
+abstraction faite de la diversit d'origine, nous les montrerons en contact
+avec des peuples appartenant d'autres familles humaines, la dnomination
+vulgairement reue de _Gaulois_ nous servira pour dsigner, soit les deux
+races en commun, soit l'une d'elles sparment; quelquefois mme ce mot
+sera pris dans une acception toute gographique, et signifiera
+collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aeux qu'ils
+descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi,
+pour nous conformer l'usage, la division du territoire gaulois contigu
+aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et
+la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant
+ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que
+l'histoire a consacre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les truques; ensuite sous
+les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la
+presqu'le.--Le sige de Clusium les met en contact avec les Romains.
+--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assigent le Capitole.--Ligue
+dfensive des nations latines et trusques; les Gaulois sont battus prs
+d'Arde par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont
+repousss.--Confrences avec les Romains; elles sont rompues; elles se
+renouent; un trait de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs
+bandes gauloises sont dtruites par trahison; les autres regagnent la
+Cisalpine.
+
+391--390.
+
+
+ANNEES 587 391 avant J.-C.
+
+Au moment o les migrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie
+prsentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie
+trusque avait construit des villes, dfrich les campagnes, creus des
+ports et de nombreux canaux, rendu le P navigable dans la presque totalit
+de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance
+commerciale, avait mrit de donner son nom au golfe qui en baignait les
+murs[261]. Toute cette prosprit, toute cette civilisation eurent bientt
+disparu. Les champs abandonns se recouvrirent de forts ou de pturages;
+et des chaumires gauloises[262] s'levrent de nouveau sur l'emplacement
+de ces grandes cits qui avaient succd elles-mmes des chaumires et
+des bourgades gauloises.
+
+ Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi Pado fecre Thusci.
+ Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.
+
+ Note 261: Nobilis portus Hatri quo Hatriaticum mare
+ appellabatur. Plin. l. III, c. 15.
+
+ Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.
+
+Cependant elles ne prirent pas toutes: par un concours de circonstances
+aujourd'hui inconnues, cinq restrent debout: deux dans la Transpadane et
+trois dans la partie de l'Ombrie dont les Snons s'taient empars. Les
+premires furent, Mantua[263] (Mantoue), dfendue par le Mincio, qui
+formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de
+commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-trurie[264], et jadis le
+boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes,
+Ravenne, btie en bois, au milieu des marcages de l'Adriatique[265],
+Butrium, dpendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. quelque motif que
+ces villes dussent d'avoir t pargnes, leur existence, on le sent bien,
+tait trs-incertaine et trs-prcaire; Melpum en prsenta un exemple
+terrible; pour avoir mcontent ses nouveaux matres, il se vit assailli
+l'improviste, pill et dtruit de fond en comble[268].
+
+ Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III,
+ c. 19.--Virgil. neid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X neid.
+
+ Note 264: Plin. l. III, c. 17.
+
+ Note 265: [Grec: En de tois elesi megist men esti Raouenna,
+ xylopags ol kai diarrutos... Ombrikn katoikia.] Strab. l. V.
+
+ Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.
+
+ Note 267: Aujourd'hui Rimini.--[Grec: To d' Ariminon Ombrikn esti
+ katoikia kathaper kai Raouenna, dedektai d' epoikous Rmaious
+ ekatera.] Strab. l. c.
+
+ Note 268: Plin. l. III, c. 17.
+
+Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour viter
+un sort pareil n'eurent dans la suite qu' se fliciter de leur situation.
+Places au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni got ni
+habilet, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitrent sans
+concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepts d'o les
+Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, o ils portaient
+les produits de leurs champs et le butin amass dans leurs courses.
+C'taient de petits tats indpendans, tributaires, selon toute apparence,
+des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours
+garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralit rigoureuse;
+les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas mme mentionns
+dans la longue srie des guerres que les peuples gaulois et italiens se
+livrrent pendant trois sicles dans toutes les parties de la pninsule.
+
+A part ces points isols o la civilisation s'tait en quelque sorte
+retranche, le pays ne prsenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le
+tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines cette poque:
+Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant
+sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne
+s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: l se bornaient leur
+science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient leurs yeux
+toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec
+soi, tout vnement[269]. Chaque printemps, des bandes d'aventuriers
+partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de
+l'trurie, de la Campanie, de la Grande-Grce; l'hiver les ramenait dans
+leurs foyers, o elles dposaient en commun le butin conquis durant
+l'expdition: c'tait l le trsor public de la cit.
+
+ Note 269: [Grec: Oikoun de kata kmas ateichistous, ts loips
+ kataskeus amoiroi kathesttes dia gar te stibadokoitein kai
+ krephagein ete de mdev allo pln ta polemika kai ta kata
+ gergian askein, aplous eichon tous bious, out' epistms alls
+ oute techns par' autois to parapan ginskomens. Iparxis ge mn
+ ekastois n thremmata kai chruaos...] Polyb. l. II, p. 106.
+
+La Grande-Grce fut d'abord le but privilgi de ces courses. La cupidit
+des Gaulois trouvait un appt inpuisable, et leur audace une proie facile
+dans ces rpubliques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris,
+Tarente, Crotone, Locres, Mtaponte. Aussi toute cette cte fut
+horriblement saccage. A Caulon on vit la population, fatigue de tant de
+ravages, s'embarquer tout entire, et se rfugier en Sicile. Dans ces
+expditions loignes de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement
+la mer suprieure jusqu' l'extrmit de la pninsule, vitant avec le plus
+grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les
+approches du Latium, petit canton peupl de nations belliqueuses et
+pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.
+
+Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Aprs avoir obi
+long-temps des rois, elle s'tait organise en rpublique aristocratique,
+sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui runissaient le triple
+caractre de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis
+sa fondation, Rome suivait, l'gard de ses voisins, un systme rgulier
+de conqutes; la guerre, dans le but d'accrotre son territoire, tait pour
+elle ce qu'tait pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de
+pillage. Dj, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium
+avaient reconnu sa suprmatie; et, sous le nom d'allis, elle les tenait
+dans une sujtion tellement troite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre
+la guerre ou la paix sans son assentiment. Matresse de la rive gauche du
+Tibre, elle aspirait s'tendre galement sur la rive droite; Ves et
+Falries, deux des plus puissantes cits de l'trurie mridionale, venaient
+de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les
+Gaulois cisalpins.
+
+
+ANNEE 391 avant J.-C.
+
+Malgr leurs continuelles expditions dans les trois quarts de l'Italie et
+la mortalit qui devait en tre la suite, les Cisalpins croissaient
+rapidement en population; et bientt, se trouvant trop l'troit sur leur
+territoire, ils songrent en reculer les limites. Pour cela, ils
+choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'taient spars que par
+l'Apennin. Trente mille guerriers snons[270] passrent subitement ces
+montagnes et vinrent proposer aux trusques un partage fraternel de leurs
+terres. Ils s'adressrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute
+rponse, prirent les armes et fermrent les portes de leur ville; les
+Gaulois y mirent le sige.
+
+ Note 270: [Greek: Peri trismurious.] Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+Clusium, situ l'extrmit des marais qui portent son nom, occupait dans
+la confdration trusque un rang distingu; mais cette confdration,
+harcele au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'tait plus en
+tat de protger ses membres; elle avait mme dclar dans une assemble
+solennelle que chaque cit serait laisse dsormais ses propres
+ressources; tant il serait imprudent, disait-on, que l'trurie s'engaget
+dans des querelles gnrales, ayant sa porte cette race gauloise avec
+laquelle il n'existait ni guerre dclare, ni paix assure[271]!
+
+ Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida,
+ nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.
+
+En ce pressant danger, les Clusins implorrent l'assistance de Rome, dont
+ils n'taient loigns que de trois journes de marche. Durant la guerre o
+les Vens succombrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicits
+par leurs frres de Ves, avaient refus de se joindre eux; ils firent
+valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyrent au snat
+romain[272]: Si nous ne sommes pas vos allis, lui crivirent-ils; vous le
+voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis. Quelque faible, quelque
+honteux mme que ft le service allgu, Rome, toujours empresse de mettre
+un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant
+de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des
+ambassadeurs chargs d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il
+se pouvait, un accommodement. Cette mission fut confie trois jeunes
+patriciens de l'antique et clbre famille des Fabius.
+
+ Note 272: Qud Veentes consanguineos adverss populum romanum,
+ non defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.
+
+Le caractre hautain et violent des Fabius convenait mal une mission de
+paix[273]; nanmoins l'ouverture de la confrence fut assez calme. Le chef
+suprme des Snons, qui portait en langue kimrique le titre de
+_Brenn_[274], exposa que, mcontens de leurs terres, ses compatriotes et
+lui venaient en chercher d'autres dans l'trurie; voyant les Clusins
+possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en
+avaient rclam une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient
+main arme; l'abandon de ces terres tait, disait-il, l'unique condition de
+la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: Les Romains
+nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les
+trusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de
+notre querelle; nous la viderons en votre prsence, afin que vous puissiez
+redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste
+des hommes[276]. A ces paroles les envoys eurent peine rprimer leur
+colre. Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui?
+s'cria l'an des trois frres, Q. Ambustus; que signifient ces menaces?
+qu'avez-vous faire avec l'trurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le
+Brenn snonais[278], est celui-l mme que vous faites valoir, vous autres
+Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les rduisez en
+esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous dtruisez leurs
+villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons la pointe de
+nos pes; tout appartient aux hommes de coeur[280].
+
+ Note 273: Mitis legatio, ni prferoces legatos..... habuisset.
+ Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+ Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains
+ prirent ce nom de dignit pour le nom propre du chef gaulois.
+
+ Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latis possideant quam
+ colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari
+ non posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.
+
+ Note 276: Corm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent
+ quantm Galli virtute cteros mortales prstarent. Tit. Liv. l. V,
+ c. 36.
+
+ Note 277: Quid in Etruri rei Gallis esset?..... Quodnam id jus?
+ Idem. l. c.
+
+ Note 278: [Grec: Gelassas o basileus t Galatn Brennos.....]
+ Plut. Camill. p. 136.
+
+ Note 279: [Greek: Eph'ous umeis strateuontes, ean m metadsin
+ umin tn agathn, andrapodizesthe, lenlateite, kai kataskaptete
+ tas poleis autn.] Plutarch. Camil. l. c.
+
+ Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse. Tit.
+ Liv. l. V, c. 36.
+
+Les Fabius dissimulrent leur ressentiment, et sous prtexte de vouloir, en
+qualit de mdiateurs, confrer avec les Clusins, ils demandrent entrer
+dans la place. Ils y trouvrent les esprits inclins la paix. Les
+assigs avaient tenu conseil; presss d'en finir tout prix, ils avaient
+rsolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres
+si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais
+les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortrent les
+Clusins persvrer, et, dans la colre qui les transportait, oubliant le
+caractre pacifique de leur mission, eux-mmes s'offrirent diriger une
+sortie sur le camp ennemi.
+
+ Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.
+
+Les assigs n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient
+que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se
+verrait force, quoiqu'elle en et, d'agir plus efficacement comme allie,
+et peut-tre d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par
+les trois Fabius[282], ils attaqurent un parti gaulois qui traversait la
+plaine en dsordre sur la foi des prliminaires de paix. Comme la mle
+commenait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef snon d'une haute
+stature, que l'ardeur de combattre avait port en avant des premiers rangs,
+le pera de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitt
+pied terre pour le dpouiller. La course rapide du Romain et l'clat de
+ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais
+sitt qu'il fut reconnu, ce cri, _l'ambassadeur romain_! circula de
+bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant
+qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Snons
+devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans
+dlai il rassembla les chefs de son arme pour en confrer avec eux.
+
+ Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36.
+ --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.
+
+ Note 283: [Greek: Agnotheis en arch, dia to tn synodon ixeian
+ genesthai, kai ta opla perilamnonta tn opsina apokruptein.]
+ Plutarch. in Camil. p. 136.
+
+ Note 284:: Per totam aciem _romanum legatum esse_... Tit. Liv. l. V,
+ c. 36.
+
+Les voix furent partages dans le conseil snonais. Les plus jeunes et les
+plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, grandes
+journes[285]; ceux qui l'ge et l'exprience donnaient plus d'autorit
+firent sentir quelle imprudence il y aurait s'engager avec si peu de
+forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus
+belliqueux de l'Italie, et derrire l'trurie en armes. Ils insistrent
+pour qu'on ft venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs
+gaulois se rangrent cet avis; voulant mme donner leur cause toutes
+les apparences de la justice, ils arrtrent qu'une dputation serait
+d'abord envoye Rome pour dnoncer le crime des Fabius, et demander que
+les coupables leur fussent livrs. On choisit pour cette mission plusieurs
+chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286].
+D'autres missaires se rendirent chez les Snons et chez les Boes[287],
+et l'arme gauloise se tint renferme dans son camp, sans inquiter
+davantage Clusium.
+
+ Note 285: Erant qui extempl Romam eundum censerent; vicere
+ seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.
+
+ Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.
+
+ Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+
+ANNEE 390 avant J.-C.
+
+La vue de ces trangers et la menace d'une guerre inattendue jetrent la
+surprise dans Rome. Le snat convint des torts de ses ambassadeurs; il
+offrit aux Gaulois, en rparation, de fortes sommes d'argent[288], les
+pressant de renoncer leur poursuite. Ceux-ci persistrent. La
+condamnation des coupables fut alors mise en dlibration; mais la famille
+Fabia tait puissante par ses clients, par ses richesses, et par les
+magistratures qu'elle occupait. L'assemble aristocratique craignit de
+prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens;
+elle ne redoutait pas moins que, dans le cas o elle absoudrait les
+accuss, le peuple ne la rendt responsable des suites de la guerre[289].
+Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement la dcision de
+l'assemble plbienne.
+
+ Note 288: [ de gerousia... epeithe tous presbeutas tn Keltn ta
+ chrmata labein peri tn dikmenn.] Diod. Sic. l. XIV, p. 321.
+
+ Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c.
+ 36.
+
+Le crime des Fabius, d'aprs la loi romaine, n'tait pas seulement un crime
+politique; c'tait aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les
+Romains, ne commenait sans l'intervention des _fciales_ ou fciaux, sorte
+de prtres-hrauts, qui, la tte couronne de verveine, d'aprs un
+crmonial consacr, lanaient sur le sol ennemi une javeline ensanglante;
+tel tait le prliminaire oblig des hostilits. La corporation des
+fciaux, intresse au maintien de ses privilges, se chargea de poursuivre
+devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frres. Ces
+prtres parlrent avec chaleur de la religion viole et de la justice
+divine et humaine qui rclamait les coupables. Ne vous faites pas leurs
+complices, disaient-ils au peuple; ils ont attir sur nous une guerre
+inique; que leur tte soit livre en expiation, si vous n'aimez mieux que
+l'expiation retombe sur la vtre[290]! L'assemble, gagne par les
+largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs compose en grande partie de
+ses clients, traita avec le dernier mpris les accusateurs et
+l'accusation[291].
+
+ Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.
+
+ Note 291: [Grec: Periubrisan oi polloi ta theia kai kategelasan.]
+ Plutarch. in Camil. ubi supr.
+
+Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'poque du
+renouvellement des grandes magistratures tait arriv, ils furent nomms
+la plus haute charge de la rpublique, celle de _tribuns militaires avec
+puissance consulaire_[292], et reurent le commandement de la guerre qu'ils
+avaient si follement et si injustement provoque. Les ambassadeurs gaulois
+sortirent de Rome plus irrits qu'ils n'y taient entrs.
+
+ Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils taient six, et
+ partageaient entre eux l'autorit et les attributions des consuls.
+ Tit. Liv. passim.
+
+A leur dpart, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires
+pronona les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse:
+Quiconque veut le salut de la rpublique me suive[293]! C'tait la
+formule usite dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de
+_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitt deux pavillons furent
+arbors la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu,
+autour duquel les cavaliers se runirent: l'autre rouge, qui servit de
+signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent
+la banlieue de Rome, enrlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes
+furent pris sur ces milices leves la hte; on y joignit vingt-quatre
+mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les prparatifs du
+dpart.
+
+ Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.
+ Tit. Liv. passim.
+
+ Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel tumendo. Cicer.
+ Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.
+
+ Note 295: Servius. Virgil. neid. VIII, 4.
+
+Le rcit des vnemens qui s'taient passs Rome sous les yeux mme des
+ambassadeurs porta au plus haut degr l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils
+n'eussent encore reu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient
+des bords du P, ils se mirent en marche l'instant mme, sans dsordre
+cependant, et sans commettre de dvastations sur leur route. Tout fuyait
+devant eux. Les habitans des bourgades et des villages dsertaient leur
+approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois
+s'efforaient de rassurer les esprits. Passaient-ils prs des murailles
+d'une ville, on les entendait proclamer grands cris qu'ils allaient
+Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les
+autres peuples comme des amis[296]. Ils traversrent le Tibre, et,
+cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu o la petite
+rivire d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec
+imptuosit dans le fleuve. C'est l, une demi-journe de Rome, qu'ils
+virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de
+fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines crmonies
+religieuses qui, chez lui, devaient prcder indispensablement les grandes
+batailles[297], ils entonnrent le chant de guerre, et appelrent les
+Romains au combat par des hurlemens que l'cho des montagnes rendait encore
+plus effroyables[298].
+
+ Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--[Grec: Monois
+ polemein Rmaiois, tous d' allous philous epistasthai.] Plut.
+ Camil. p. 137.
+
+ Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.
+
+ Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta
+ compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.
+
+De l'autre ct de l'Allia s'tendait une vaste plaine borne l'occident
+par le Tibre, l'orient par des collines assez loignes; les Romains s'y
+rangrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche
+sur le fleuve; mais la distance d'une aile l'autre tant trop grande pour
+que la ligne ft partout galement garnie, le centre manqua de profondeur
+et de force. Outre cela, comme ils tenaient la possession de ces
+hauteurs, qui les empchaient d'tre dbords, ils y placrent toute leur
+rserve, compose de vtrans d'lite appels _subsidiarii_, parce qu'ils
+attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur
+bouclier[299].
+
+ Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.
+
+Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prvu, le combat s'engagea par
+la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de dbusquer l'ennemi
+des monticules; il fut reu vigoureusement par la rserve romaine soutenue
+de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec galit de
+succs de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'arme gauloise
+s'branla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire cette
+nation, les cris et le bruit des armes frappes sur les boucliers, les
+Romains, sans attendre le choc, se dbandrent, entranant dans leur
+mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut ds lors une vritable
+boucherie. Les fuyards presss entre les Gaulois et le fleuve furent, pour
+la plupart, massacrs sur la rive mme. Un grand nombre, en voulant
+traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'tait pas guable, se noyrent, ou
+percs par les traits de l'ennemi, ou emports par le courant[300]. Ceux
+qui parvinrent gagner le bord oppos, oubliant dans leur frayeur et
+famille et patrie, coururent se renfermer Ves, que la rpublique avait
+fait rcemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur
+rsistance tait dsormais inutile; elles battirent en retraite le plus
+vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi dos, elles
+traversrent, sans s'arrter, la ville d'une extrmit l'autre, et se
+rfugirent dans la citadelle, publiant pour tout dtail que l'arme tait
+anantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mmorable
+fut livre le 16 du mois de juillet[303].
+
+ Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.
+
+ Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.
+
+ Note 302: Romam petire, et, ne clausis quidem portis urbis, in
+ arcem confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--[Grec: Anoploi
+ phygontes eis Rmn, apggeilan panias apollenai.] Diodor. Sicul.
+ l. XIV, p. 323.
+
+ Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch.
+ Camil. p. 137 et 144.
+
+Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia Rome, et si
+les Gaulois avaient march au mme instant sur la ville, c'en tait fait de
+la rpublique et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un
+grand butin et d'une grande victoire gagne sans peine, les vainqueurs se
+livrrent la dbauche. Ils passrent le reste du jour, la nuit et une
+partie du lendemain piller les bagages des Romains, boire, et couper
+les ttes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophes au bout de
+leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs
+chevaux.
+
+ Note 304: [Grec: Ei men euthus epkolouthsan oi Galatai tois
+ pheugousi ouden an ekluse tn Rmn ardn anairethnai.] Plut. in
+ Camil. p. 137.
+
+ Note 305: [Grec: Anakoptontes tas kephalas tn teteleutkotn.]
+ Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+Aprs s'tre partag ce qu'il y avait de plus prcieux dans le butin, ils
+entassrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le
+coucher du soleil, ils arrivrent au confluent du Tibre et de l'Anio. L,
+ils furent informs par leurs claireurs que les Romains ne faisaient
+paratre aucun signe extrieur de dfense; que les portes de la ville
+restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat arm ne se montraient sur
+les murailles[306]. Ce rapport les inquita. Ils craignirent qu'une
+tranquillit aussi inexplicable ne cacht quelque stratagme; et, remettant
+l'attaque au lendemain, ils dressrent leurs tentes au pied du mont sacr.
+
+ Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare,
+ non armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.
+
+L'vnement d'Allia avait frapp les Romains de la plus accablante
+consternation: un abattement stupide rgna d'abord dans la ville; le snat
+ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait;
+on ne songeait mme pas fermer les portes. Bientt, et d'un soudain lan,
+on passa de cet extrme accablement des rsolutions d'une nergie
+extrme; on dcrta que le snat se retirerait dans la citadelle avec mille
+des hommes en tat de combattre[307], et que le reste de la population
+irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec
+activit approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y
+transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dpt ce
+qu'elle possdait de plus prcieux[308]; et les chemins commencrent se
+couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs.
+Cependant la ville ne demeura pas entirement dserte. Plusieurs citoyens
+que retenaient l'ge et les infirmits, ou le manque absolu de ressources,
+ou le dsespoir et la honte d'aller traner l'tranger le spectacle de
+leur misre, rsolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au
+sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux
+qui avaient rempli des charges publiques se parrent des insignes de leur
+rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placrent sur leurs
+siges orns d'ivoire, un bton d'ivoire la main. Telle tait la
+situation intrieure de Rome, lorsque les claireurs gaulois s'avancrent
+jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A
+la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrive, et
+se renfermrent prcipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant
+baisser, ils pensrent que l'ennemi ne diffrait que pour profiter de la
+lumire douteuse du crpuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la
+frayeur fut son comble quand on vit la nuit s'avancer. Ils ont attendu
+les tnbres, se disait-on, afin d'ajouter la destruction toutes les
+horreurs d'un sac nocturne[309]. La nuit s'coula dans ces angoisses. Au
+lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par
+la porte Colline.
+
+ Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.
+ Florus, l. I, c. 13.
+
+ Note 308: [Ex ols ts poles, eis ena topon, tn agathn
+ sunthroismenn.] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+ Note 309: In noctem dilatum consilium esse qu plus pavoris
+ inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.
+
+Le mme soupon qui avait fait hsiter les Gaulois aux portes de Rome, les
+accompagna travers les rues et les carrefours dserts. Ils s'avancrent
+avec prcaution jusqu' la grande place appele _forum magnum_, et situe
+au pied du mont Capitolin. L, ils purent apercevoir la citadelle qui
+couronnait ce petit mont, et les hommes arms dont ses crneaux taient
+garnis; c'taient les premiers qui se fussent montrs eux depuis la
+journe d'Allia. Tandis que le gros de l'arme faisait halte sur ce vaste
+forum, quelques dtachemens se rpandirent par les rues adjacentes pour
+piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermes, ils n'osrent
+les forcer; et, bientt effrays du silence et de la solitude qui les
+environnaient, craignant d'tre surpris et envelopps l'improviste, ils
+se concentrrent de nouveau dans la place, sans oser s'en carter
+davantage[310].
+
+ Note 310: Ind rurss ips solitudine ahsterriti, ne qua fraus
+ hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca
+ conglobati redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.
+
+Cependant quelques soldats remarqurent des maisons plus apparentes que les
+autres, dont les portes n'taient point fermes[311], ils se hasardrent
+y pntrer. Ils trouvrent dans le vestibule intrieur des vieillards
+assis, qui ne se levaient point leur approche, qui ne changeaient point
+de visage, mais qui demeuraient appuys sur leurs btons, l'oeil calme et
+immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient
+des hommes ou des statues, ou des tres surnaturels, ils s'arrtrent
+quelque temps les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus
+curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages
+romains, une barbe longue et paisse, et la lui caressa doucement avec la
+main; mais le vieillard levant son bton d'ivoire en frappa si rudement le
+soldat la tte qu'il lui ft une blessure dangereuse[313]; celui-ci
+irrit le tua; ce fut le signal d'un massacre gnral. Tout ce qui tomba
+vivant au pouvoir des Gaulois prit par le fer; les maisons furent pilles
+et incendies.
+
+ Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.
+
+ Note 312: Ad eos velut simulacra versi cm starent. Tit. Liv. l.
+ V, c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140.
+
+ Note 313: [Grec: O men Papeirios t Baktria tn kephalyn autou
+ pataxas suvetripse.] Plut. l. c.
+
+La citadelle de Rome, appele aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on
+avait, dit-on, trouv une tte d'homme en creusant ses fondations, tait un
+difice de forme carre, de deux cents pieds environ sur chaque face,
+dominant la ville. Dj suffisamment forte par sa position au-dessus d'un
+rocher inaccessible de trois cts, de hautes et paisses murailles la
+dfendaient en outre du ct o le rocher tait abordable. Le Capitole
+communiquait alors au grand forum par une monte faite de main d'homme, et
+encore trs-escarpe, que remplaa plus tard un escalier de cent
+marches[314].
+
+ Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71.
+
+Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait
+ne cder qu' la famine; aussi les assigs reurent-ils avec mpris la
+sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive
+force. Un matin, la pointe du jour, il range ses troupes sur le
+forum[315], et commence gravir avec elles la monte qui conduisait au
+Capitole. Jusqu' la moiti du chemin, les Gaulois s'avancrent sans
+trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers
+au-dessus de leurs ttes, par cette manoeuvre, que les anciens dsignaient
+sous le nom de _tortue_[316]. Les assigs, se fiant la rapidit de la
+pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientt ils les
+chargrent avec furie; les culbutrent, et en firent un tel carnage que le
+Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'tablir autour de
+la montagne une ligne de blocus[317].
+
+ Note 315: Prim luce, signo dato, multitudo omnis in foro
+ instruitur. Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+ Note 316: Ind, clamore sublato, ac testudine fact, subeunt. Tit.
+ Liv. l. V, c. 43.
+
+ Note 317: Amiss itaque spe per vim atque arma subeundi,
+ obsidionem parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement,
+les Gaulois virent un jour descendre pas lents du Capitole un jeune
+Romain vtu la manire des prtres de sa nation, et portant dans ses
+mains des objets consacrs[318]. Il pntre dans leur camp; et, sans
+paratre mu ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout
+entier ainsi que les ruines amonceles de la ville jusqu'au mont Quirinal.
+L il s'arrte, accomplit certaines crmonies religieuses particulires
+la famille Fabia, dont il tait membre[319], et retourne par le mme chemin
+au Capitole avec la mme gravit, la mme impassibilit, le mme silence.
+Chaque fois les Gaulois le laissrent passer sans lui faire le moindre mal,
+soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularit du costume,
+de la dmarche et de l'action les et frapps d'une de ces frayeurs
+superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois
+s'abandonner[320].
+
+ Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem
+ cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.
+
+ Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabi. Tit. Liv. ibid.
+
+ Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46.
+
+Le sige commenait peine, et dj la disette tourmentait les assigeans.
+Dans leur avidit imprvoyante, ils avaient dissip en peu de jours les
+subsistances que les flammes avaient pargnes, et se voyaient rduits
+vivre du pillage des campagnes, ressource faible et prcaire pour une
+multitude indiscipline, et dont le nombre s'augmentait de momens en
+momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et
+bientt l'arme du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille
+hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc
+battre la plaine de tous cts et de grandes distances de Rome[322]; ils
+s'avancrent jusqu'aux portes d'Arde, antique ville des Rutules, peu
+loigne de la mer infrieure.
+
+ Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
+
+ Note 322: Exercitu diviso, partm per finitimos prdari placuit.
+ Tit. Liv. l. V, c. 43.
+
+Dans Arde vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, aprs avoir
+rendu la rpublique d'minens services la tte des armes, s'tait
+attir la haine des citoyens par la duret de son commandement, son
+arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularit obstine de sa
+conduite. Appel en jugement devant le peuple comme prvenu de concussion,
+Marcus Furius pour chapper une condamnation dshonorante s'tait exil
+volontairement, et depuis une anne il demeurait parmi les Ardates[323].
+Tout aigri qu'il tait contre ceux l'injustice desquels il attribuait sa
+disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligrent vivement; et
+quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunment
+jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le coeur
+du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardates, les
+pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la rpugnance de
+leurs magistrats s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir
+presque tout le fruit[324]. Mes vieux amis, et mes nouveaux
+compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant,
+l'hospitalit que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux
+quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnatre vos
+bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardates, que les calamits prsentes soient
+passagres, et se bornent la rpublique de Rome; vous vous abuseriez.
+C'est un incendie qui ne s'teindra pas qu'il n'ait tout dvor...... Les
+Gaulois, vos ennemis, ont reu de la nature moins de force que de fougue.
+Dj rebuts d'un sige qui commence, vous les voyez se disperser dans les
+campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchs comme des
+btes fauves l o la nuit les surprend, le long des rivires, sans
+retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi
+quelques-uns de vos jeunes gens conduire; ce n'est pas un combat que je
+leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois
+gorger comme des moutons, que je sois trait Arde de mme que je l'ai
+t Rome!
+
+ Note 323: Tit. Liv. l. V.
+
+ Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.
+
+ Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei. Tit. Liv.
+ l. V, c. 44.
+
+ Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hc
+ arte in patri steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.
+
+ Note 327: Ubi nox appetit, prop rivos aquarum, sine munimento,
+ sine stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu,
+ sternuntur..... Me sequimini ad cdem non ad pugnam. Tit. Liv. l.
+ V, c. 44.--Plut. Camil. p. 140.
+
+Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes;
+d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunit,
+devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats
+d'lite l'exil romain, qui, sans faire aucune dmonstration hostile,
+renferm dans les murailles d'Arde, pia patiemment l'heure favorable.
+
+Elle ne se fit pas long-temps dsirer. Les Gaulois, dans une de leurs
+courses, vinrent faire halte quelques milles de l. Ils emportaient avec
+eux du butin qu'ils se partagrent, et du vin dont ils burent avec excs;
+chefs et soldats ne songrent autre chose qu' s'enivrer, et la nuit les
+ayant surpris incapables de continuer leur route, et mme de dresser leurs
+tentes, ils s'tendirent sur la terre ple-mle au milieu de leurs armes.
+Le sommeil et un silence profond rgnrent bientt sur toute la bande[328].
+Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Arde,
+et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait
+ordonn ses trompettes de sonner, et ses soldats de pousser de grands
+cris[329], ds qu'ils seraient arrivs; mais ce tumulte fit peine revenir
+les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent
+tus encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurit, parvinrent
+s'chapper, la cavalerie ardate les atteignit au point du jour[330]; enfin
+un dtachement nombreux qui avait gagn le territoire d'Antium, dix
+milles d'Arde, fut extermin par les paysans[331].
+
+ Note 328: [Grec: Nux eplthe methuousin autois, kai sip katesche
+ to stratopedon.] Plut. in Camil. p. 141.
+
+ Note 329: [Grec: Kraug te chrmenos poll kai tais salpigxi
+ pantachothen extapattn anthrpous...] Plut. in Camil. ibid.
+
+ Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.
+
+ Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab
+ oppdanis in palatos fact, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.
+
+Ce succs encouragea les peuples du Latium; ils s'armrent l'instar des
+Ardates. De l'enceinte des villes o jusqu'alors ils s'taient tenus
+renferms sans coup frir, ils se mirent fondre de tous cts sur les
+bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus
+sre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la dfense, mieux
+organise encore, agit avec plus d'efficacit. L'trurie avait song
+d'abord profiter des dsastres des Romains, et leur avait dclar la
+guerre[332]; mais voyant son territoire foul et puis, sans plus de
+mnagement que les terres des Latins, elle inclina des sentimens plus
+gnreux. Ses villes mridionales combinrent leurs armes avec celles des
+fugitifs romains runis Ves, quelques-unes guides, comme Cre, par une
+antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation
+gauloise. Ves, cit forte et bien dfendue, devint le centre des
+oprations de ce ct du Tibre.
+
+ Note 332: [Grec: Oi Turrnoi, meta dunames adras, epeporeuonto
+ tn tn Rmain chran lelalountes.] Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.
+
+Le nom de M. Furius, ml aux premiers succs des peuples latins contre les
+Gaulois, rveilla dans le coeur des enfans de Rome le souvenir de ce grand
+gnral. Leurs torts mutuels furent oublis. D'une rsolution unanime ils
+lui proposrent de venir Ves se mettre la tte de ses vieux
+compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses
+drapeaux Arde[333]. Mais Camillus s'y refusa. Banni par vos lois, leur
+rpondit-il, je ne puis reparatre au milieu de vous. D'ailleurs le
+suffrage du snat doit seul m'lever au commandement; que le snat ordonne,
+et j'obis[334]. En vain les rfugis de Ves mirent tout en oeuvre pour
+flchir sa rsolution. Tu n'es plus exil, lui disaient-ils, et nous ne
+sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous,
+quand l'ennemi occupe en matre ses cendres et ses ruines[335]? Et comment
+esprer de pntrer au Capitole pour y consulter le snat? Comment esprer
+d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?
+Marcus Furius fut inbranlable[336].
+
+ Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141.
+
+ Note 334: Plut. ub. supr.
+
+ Note 335: [Grec: Ouk eti gar esti phugas, outh' meis politai,
+ patridos ouk ouss, alla kratoumens upo tn polemin.] Plutarch.
+ in Camil. p. 141.
+
+ Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr.
+
+Les scrupules de l'exil d'Arde prenaient sans doute leur source dans un
+respect exalt pour les devoirs du citoyen, dans l'ide honorable, quoique
+troite, d'une obissance absolue et passive la lettre de la loi. Mais
+peut-tre s'y mlait-il son insu quelque ressouvenir d'une injure
+rcente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait
+caus sa disgrace. Ves renfermait, il est vrai, la majorit des citoyens
+romains arms et en tat de dlibrer; Ves reprsentait Rome, mais Rome
+plbienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la
+vritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le
+snat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne?
+Au reste, quelque motif qu'on veuille attribuer sa rponse, il est
+vident qu'elle quivalait un refus. Pour que les assigs pussent tre
+consults, et que leur dtermination ft connue, il fallait non-seulement
+pntrer dans la ville occupe par les Gaulois, mais escalader le rocher
+jusqu' la citadelle sans tre aperu de l'ennemi, sans exciter l'alarme
+parmi la garnison; il fallait tre non moins heureux au retour. D'ailleurs
+nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient
+ leur terme; car on allait entrer dans le septime mois du blocus. Le
+moindre retard pouvait donc anantir toute esprance de salut.
+
+Les difficults presque insurmontables qui interdisaient l'accs de la
+citadelle n'effrayrent point Pontius Cominius, jeune plbien plein
+d'intrpidit, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Ves, il
+arrive la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gard par les
+sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre la nage, aid par des
+corces de lige dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du
+ct o les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins
+frquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la cte la plus
+raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met l'escalader,
+et, aprs des peines inoues, pntre jusqu'aux premires sentinelles
+romaines, se fait connatre et conduire aux magistrats. Les nouvelles
+apportes par cet intrpide jeune homme ranimrent les assigs, dont la
+confiance commenait s'abattre; car leurs magasins taient presque vides,
+et rien n'avait perc jusqu' eux, ni touchant l'avantage remport par
+Camillus prs d'Arde, ni touchant les ligues organises sur les deux rives
+du Tibre; tant le blocus tait svrement maintenu. La sentence qui
+condamnait M. Furius fut leve sans opposition, et le premier magistrat
+ayant consult les auspices en silence la lueur des flambeaux, dans la
+seconde moiti de la nuit, suivant le crmonial consacr, proclama
+dictateur l'exil d'Arde[338]. La dictature confrait celui qui en tait
+revtu une autorit absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et
+le droit de disposer de la vie et de la proprit des citoyens sans la
+participation du snat ni du peuple. C'tait un pouvoir vritablement
+despotique, mais limit par la courte dure de son exercice. Pontius
+descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que
+l'autre, arriva Ves sans encombre.
+
+ Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.--Plut. in
+ Camil. p. 141.
+
+ Note 338: [Grec: Oi d' akousantes, kai bouleusamenoi ton Kamillon
+ apodeiknuousi diktatra.] Plut. in Camil. p. 142.
+
+Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le
+long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux
+arrachs, d'autres qui paraissaient avoir t fouls rcemment, la terre
+boule en plusieurs endroits, et et l l'empreinte de pas humains. Le
+Brenn se rendit sur les lieux, et, aprs avoir tout considr, recommanda
+le secret ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses
+guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant expos ce
+qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: Nous croyions ce
+rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assigs eux-mmes nous
+rvlent les moyens de l'escalader. La route est trace: il y aurait
+hsiter de la lchet et de la honte. L o peut monter un homme, plusieurs
+y monteront la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront
+peuvent compter sur des rcompenses dignes d'une telle entreprise[339].
+Tous promettent gaiement d'obir. Ils partent en effet, et, la faveur
+d'une nuit paisse[340], ils se mettent gravir la file, s'accrochant
+aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se
+soutenant les uns les autres, et se prtant mutuellement les mains ou les
+paules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu peu
+jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce ct-l, tait peu leve, parce
+qu'un endroit si escarp semblait tout--fait hors d'insulte. La mme
+raison portait les soldats qui en avaient la garde se relcher de la
+vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvrent les
+sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].
+
+ Note 339: [Grec: Tn men odon, eipen, min, min ep' autous
+ agnooumenn oi polemioi deiknuousi, s, out' aporeutos out' abatos
+ anthropois estin, k. t. l.] Plut. in Camil. p. 142.
+
+ Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opac. Virg. neid. V.
+ 658.
+
+ Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios. Tit.
+ liv. l. I, c. 47.
+
+ Note 342: [Grec: Oi men phulakes, parerrathumkotes san ts
+ phulaks dia tn ochurotta tou topou.] Diodor. Sicul. l. XIV, p.
+ 324.--lian. de animal. natur. l. XII, c. 33.
+
+ Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142.
+ --Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
+
+Le mur qu'ils commenaient escalader faisait partie de l'enceinte d'une
+chapelle de Junon, autour de laquelle rdaient quelques-uns de ces chiens
+prposs la dfense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies
+consacres la desse, et que, pour cette raison, les assigs avaient
+pargnes au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus
+par une longue dite, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois
+leur ayant lanc par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se
+jetrent dessus avec avidit et les dvorrent, sans aboyer ni donner le
+moindre signe d'alarme[344]; mais l'odeur de la nourriture, les oies, qui
+en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent battre des ailes et
+pousser de tels cris, que toute la garnison se rveilla en sursaut[345]. On
+s'arme la hte; on court vers le lieu d'o partent ces cris. Il tait
+temps; car dj deux des assigeans avaient atteint le haut du rempart.
+M. Manlius, homme robuste et intrpide, fait face lui seul aux Gaulois;
+d'un revers d'pe, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la
+tte d'un coup de hache; en mme temps il frappe si rudement l'autre au
+visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du
+rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-l et se porte le
+long du rempart. Les assigeans, repousss coups d'pes et accabls de
+traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent
+fuir, et la plupart, en voulant viter le fer ennemi, se perdent dans les
+prcipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.
+
+ Note 344: [Grec: Oi men gar kunes pros tn riphtheisan trophn
+ katesimsan.] lian de animal. nat. l. XII, c. 33.
+
+ Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c.
+ 49.--Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p.
+ 142.--lian. ubi supr. etc.
+
+ Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47.
+
+Cet chec acheva de dcourager les Gaulois. Un flau non moins cruel que la
+famine dcimait ces corps affaiblis tout la fois par les excs et par les
+privations. Un automne chaud et pluvieux avait dvelopp parmi eux des
+germes de fivres contagieuses dont l'tat des localits aggravait encore
+le caractre. Ils avaient brl ou dmoli les maisons et les difices
+publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer
+se conserver des abris aux environs du Capitole, o se tenaient les troupes
+du blocus. Depuis sept mois ils taient donc forcs de camper sur des
+dcombres et des cendres accumules, d'o s'levait, au moindre vent, une
+poussire cre et pntrante qui leur desschait les entrailles, et d'o
+s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient dtremp le
+terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre
+ ces maladies, et des bchers taient allums jour et nuit sur les
+hauteurs pour brler les morts[348].
+
+ Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno,
+ cineremque non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c.
+ 48.--Plut, in Camil. p. 143.
+
+ Note 348: Bustorum ind Gallicorum nomine insigne locum fecre.
+ Tit. Liv. c. 48.
+
+Les souffrances n'taient pas moindres dans l'intrieur de la citadelle, et
+chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui
+soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assigs taient
+rduits, pour subsister, faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349].
+Camillus ne paraissait point. Ses scrupules taient levs, les difficults
+aplanies. Ce gnral avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et
+latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses
+enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour dbloquer
+ou secourir le Capitole; soit qu'il et assez de protger la campagne
+contre les bandes affames qui l'infestaient, soit que les milices latines
+et trusques, qui avaient des combats journaliers livrer leurs portes
+mmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers la merci d'un coup de
+main, pour aller tenter, sur les dcombres de Rome, une bataille
+incertaine.
+
+ Note 349: Servius. neid. VIII, v. 655.
+
+ Note 350: [Grec: d men en oplois dismurious katelabe, pleionas
+ de sungen apo tn summachn...] Plut. in Camil. p. 142.
+
+Dans cette communaut de misres, les deux partis taient impatiens de
+ngocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'arme ennemie
+commencrent les pourparlers, et bientt il s'tablit entre les chefs des
+communications rgulires[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux
+assigs trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement
+l'tat de disette qui forait les Romains de capituler[352], on raconte
+que, dans la vue de dmentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter
+du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur
+restaient[353]. Il est possible que ce stratagme, ainsi que le prtendent
+les historiens, ait port le Brenn rabattre de ses prtentions; mais
+d'autres causes influrent plus puissamment sans doute sur sa
+dtermination. Il fut inform que les Vntes s'taient jets sur les
+terres des Boes et des Lingons, et que, du ct oppos, les montagnards
+des Alpes inquitaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il
+s'empressa de renouer les ngociations, se montra moins exigeant, et la
+paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1 Que les
+Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2 qu'ils
+leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes allies, des
+vivres et des moyens de transport[356]; 3 qu'ils leur cdaient une
+certaine portion du territoire romain, et s'engageaient laisser dans la
+nouvelle ville qu'ils btiraient une porte perptuellement ouverte, en
+souvenir ternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut
+jure de part et d'autre avec solennit le 13 fvrier, sept mois accomplis
+aprs la bataille d'Allia[358].
+
+ Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.
+
+ Note 352: Cm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.
+
+ Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus
+ esse. Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4.
+
+ Note 354: [Grec: Genomenou d'antispasmatos, kai tn Ouenetn eis
+ tn charan autn, pote men poisamenoi synthkas pros Rmaious...]
+ Polyb. l. II, p. 106.
+
+ Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c.
+ 48.--Plut. in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques
+ crivains portent cette ranon au double. Varro. ap. Non. in Torq.
+ --Plin. l. XXXII, c. 1.
+
+ Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton.
+ Strat. l. II, c. 6.
+
+ Note 357: [Grec: Puln negmenn parechein dia pantos, kai gn
+ ergasimon.] Polyn. Stratag. l. VIII, c. 25.
+
+ Note 358: Plut. in Camil. p. 144.
+
+Alors les assigs runirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le
+fisc, les ornemens des temples, tout fut mis contribution, jusqu'aux
+joyaux que les femmes, leur dpart, avaient dposs dans le trsor
+public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains,
+avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux
+s'aperut que les poids taient faux, et que le Gaulois qui tenait la
+balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se rcrirent
+contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'mouvoir, dtachant son
+pe, la plaa ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or.
+Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire
+Sulpicius.--Que peut-elle signifier, rpondit le Brenn, sinon malheur aux
+vaincus![360] Cette raillerie parut intolrable aux Romains; les uns
+voulaient que l'or ft enlev et la capitulation rvoque; mais les plus
+sages conseillrent de tout souffrir sans murmure; La honte, disaient-ils,
+ne consiste pas donner plus que nous n'avons promis, elle consiste
+donner; rsignons-nous donc des affronts que nous ne pouvons ni viter ni
+punir[361]. Le sige tant lev, l'arme gauloise se mit en marche par
+diffrens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pt,
+moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, la tte du
+principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], l'orient
+du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de
+l'trurie.
+
+ Note 359: Ex dibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap.
+ Non. Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50.
+
+ Note 360: [Grec: Ti gar allo, eipen, tois nenikmenois odun];
+ Plut. in Camil. p. 143.--V victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.
+
+ Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.
+
+ Note 362: [Grec: Para tn Gabinian odon.] Plut. in Camil. p. 144.
+ --Tit. Liv. l. V, c. 49.
+
+Mais peine taient-ils quelque distance de Rome, qu'une proclamation du
+dictateur M. Furius vint annuler, comme illgal, le trait sur la foi
+duquel ils avaient mis fin aux hostilits. Le dictateur dclarait qu' lui
+seul, d'aprs la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre
+et celui de faire des traits; le trait du Capitole, ngoci et conclu par
+des magistrats infrieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, tait
+illgitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cess entre Rome et
+les Gaulois[363]. Les colonies romaines et les villes allies, se fondant
+sur un pareil subterfuge, refusrent partout aux Gaulois les subsides
+stipuls, et ceux-ci se virent contraints de mettre le sige devant chaque
+place pour obtenir force ouverte ce que les conventions leur assuraient.
+Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva
+l'improviste, fondit sur eux, les dfit et leur enleva une partie de leur
+butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne
+furent gure mieux traites. Les villes leur barraient le passage, les
+paysans massacraient leurs traneurs, un corps nombreux donna de nuit dans
+une embuscade que lui dressrent les Crites dans la plaine de Trausium, et
+y prit presque tout entier[365].
+
+ Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, qu, postqum ipse
+ dictator creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu
+ facta esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143.
+
+ Note 364: [Grec Tn apellythotn Galatn apo Romn Oueaskion tn
+ polin summchon ousan Rmain porThouvin, epithemenos autois o
+ autokratr...] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.
+
+ Note 365: [Grec: Upo Kerin epibouleuthentes, nuktos apantes
+ katekopsan en t Trausi pedi] Diodor. Sicul. l. XIV, l. c....
+
+Dbarrasse de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidit. Par un
+scrupule bizarre et qu'on a peine concevoir, le snat, qui avait viol
+si compltement dans ses dispositions fondamentales le trait du Capitole,
+crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville
+perptuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle ft place
+dans un lieu inaccessible[366].Peut-tre se crut-il li par la religion du
+serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-tre
+aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, taient
+sacres et mises sous la protection spciale des dieux nationaux, les
+Romains craignirent-ils de rebtir leur patrie sous les auspices d'un
+sacrilge.
+
+ Note 366: [Grec: Epi petras eprosbatou puln negmenn
+ kateskeuasan.] Polyn. Stratag. l. VIII, 25.
+
+Ainsi se termina cette expdition devenue depuis lors si fameuse et dont la
+vanit nationale des historiens romains a tant altr la vrit. Il est
+probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre clbrit que
+celle d'une expdition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de
+la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations
+que le pillage de telle opulente cit de l'trurie, de la Campanie, ou de
+la grande Grce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler
+en despote au reste de l'Italie, les fils des Boes et des Snons se
+ressouvinrent de l'avoir humilie. Alors on montra dans les bourgs de
+Brixia, de Bononia, de Sena, les dpouilles de la ville de Romulus, les
+armes enleves ses vieux hros, les parures de ses femmes et l'or de ses
+temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier,
+lui prsenta, cisele sur son bouclier, l'pe gauloise dans la
+balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du P entendit
+un matre farouche lui rpter avec outrage: Malheur aux vaincus!
+
+ Note 367:
+
+ In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat;
+ Tarpeioque jugo demens et vertice sacro
+ Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.
+ Silius. Ital. l. IV, V. 147.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour rsister aux Gaulois.--Les Cisalpins
+ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et
+de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption
+d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les
+Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font
+partie; bataille de Sentinum.--Les Snons gorgent des ambassadeurs
+romains; ils sont dfaits la journe de Vadimon; le territoire snonais
+est conquis et colonis.--Drusus rapporte Rome la ranon du Capitole.
+
+
+ANNEES 389 366. avant J.-C.
+
+Les deux invasions trangres qui avaient prcipit le retour de l'arme
+boo-snonaise, se terminrent l'avantage des Gaulois; les Vntes furent
+repousss au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les valles des
+Alpes. Mais ces guerres extrieures succdrent des querelles
+intestines[368] qui absorbrent pendant vingt-trois ans toute l'activit de
+ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois annes de rpit pour
+l'Italie.
+
+ Note 368: [Grec: Meta de tauta tois emphyliois suneichonto
+ polemois.] Polyb. l. II, p. 106.
+
+Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si
+dsastreuse, avait laiss aprs elle un sentiment de terreur, que l'on
+retrouve profondment empreint dans toutes les institutions romaines de
+cette poque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des
+jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut
+dclare, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant
+la dure de ces guerres, mme pour les vieillards et les prtres[370];
+enfin un trsor, consacr exclusivement subvenir leurs dpenses, fut
+fond perptuit et plac au Capitole: la religion appela les
+maldictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en dtourner les
+fonds quelque intention, et pour quelque ncessit que ce ft[372]. On
+vit aussi les Romains profiter de l'exprience de leurs revers pour
+introduire dans l'armement et la tactique de leurs lgions d'importantes
+rformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient dmontr
+l'insuffisance du casque de cuivre pour rsister au tranchant des longs
+sabres gaulois; les gnraux romains y substiturent un casque en fer
+battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du mme
+mtal. Ils remplacrent pareillement les javelines frles et allonges
+dont certains corps de la lgion taient arms, par un pieu solide appel
+_pilum_, propre parer les coups du sabre ennemi, comme frapper, soit de
+prs soit de loin[373]. Cette arme n'tait vraisemblablement que le _gais_
+gallique perfectionn.
+
+ Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest.
+ col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor
+ c. 23, etc. . . . Damnata di romanis Allia fastis. Lucan. l. VII.
+ v. 409.
+
+ Note 370: [Grec: Out d' oun o phobos n ischyos, ste thesthai
+ nomon, apeisthai tous iereis strateias, chris an m Galatikos
+ polemos.] Plut. in Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv.
+ passim.--Appian. Bell. civil. l. II. p. 453.
+
+ Note 371: [Grec: Syn ara dmosia.] Appian. Bell. civil. l. II, p.
+ 453.
+
+ Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Csar.--Flor. IV, 2.--Dion
+ Cass. LXI, 71.
+
+ Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p.
+ 754.--Polyn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.
+
+ANNEES 366 361. avant J.-C.
+
+Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs
+bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant
+au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renferms
+dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se
+succdrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la
+rpublique s'abstint leur gard de toute dmonstration hostile. Au bout
+de ce temps, une de ces bandes, campe sur la rive droite de l'Anio, ayant
+menac directement la ville, les lgions sortirent enfin, et se
+prsentrent en face de l'ennemi de l'autre ct de la rivire. Cette
+nouveaut, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376]; ils
+hsitrent leur tour, et, aprs une dlibration tumultueuse o des avis
+contraires furent dbattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant t
+adopt, ils dcamprent petit bruit, la nuit close, remontrent l'Anio,
+et allrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des
+montagnes de Tibur[377].
+
+ Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
+
+ Note 375: [Grec: Ouk etolmsan antexgagein Romaioi ta stratopeda.]
+ Polyb. l. II, p. 106.
+
+ Note 376: [Grec: Oi de Galatai kataplagentes tn ephodon autn...]
+ Idem, p. 107.
+
+ Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici. Tit. Liv. l.
+ VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.
+
+
+ANNEE 361 avant J.-C.
+
+Telle fut l'issue de cette campagne tout--fait insignifiante, si l'on s'en
+tient au tmoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez
+la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits
+merveilleux qui plaisent tant l'imagination populaire et qu'on voit se
+reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les
+nations.
+
+Ils racontent que dans le temps que les armes romaine et gauloise, campes
+des deux cts de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la
+taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avana
+sur un pont qui sparait les deux camps. Il tait nu; mais le collier d'or
+et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les
+siens; son bras gauche tait pass dans la courroie de son bouclier, et, de
+ses deux mains, levant au-dessus de sa tte deux normes sabres, il les
+brandissait d'un air menaant[378]. Du milieu du pont, le gant provoqua au
+combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se prsenter
+contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et
+leur tirait, dit-on, la langue en signe de mpris[379]. Piqu d'honneur
+pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauv
+le Capitole de l'escalade nocturne des Snons, va trouver le dictateur qui
+commandait alors l'arme. Permets-moi, lui dit-il, de montrer cette bte
+froce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380]. Le dictateur
+l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'pe
+espagnole, pe courte, pointue, deux tranchans, s'avance vers le
+pont[381]; il tait de taille mdiocre, et ce contraste faisait ressortir
+d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de
+Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].
+
+ Note 378: Nudus, prter scutum et gladios duos, torque atque
+ armillis decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.
+
+ Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem
+ faciei. Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud.
+ loco citat.--Tit. Livius, l. VII, c. 10.
+
+ Note 380: Si tu permittis volo ego illi bellu ostendere me ex e
+ famili ortum qu Gallorum agmen ex rupe Tarpei dejecit. Tit.
+ Liv. loc. citat.
+
+ Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont
+ relev ici un anachronisme choquant; l'pe espagnole ne fut
+ connue des Romains que 150 ans plus tard.
+
+ Note 382: Gallus velut moles supern imminens. Tit. Liv. l. VI, c.
+ 10.
+
+Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des
+contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive
+d'abord un premier coup dcharg sur sa tte, revient, carte par un choc
+violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le
+corps, dont il transperce coups redoubls la poitrine et les flancs; et
+le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors
+dtache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglant autour de son
+cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom
+de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est la terreur
+produite par ce beau fait d'armes que les mmes historiens ne manquent pas
+d'attribuer la retraite prcipite des Gaulois. Ce rcit forg, suivant
+toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de
+ses anctres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la
+posie populaire; la peinture s'en empara galement, et la tte du Gaulois
+tirant la langue jouit long-temps du privilge de divertir la populace
+romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre re, elle
+figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire,
+appele le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard,
+ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, aprs
+que, dans deux batailles clbres, il eut ananti deux nations entires de
+ces redoutables Kimris[387].
+
+ Note 383: Gallus, su disciplin, cantabundus. Claud.
+ ibid.--Cantus, exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv.
+ ibid.
+
+ Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno
+ alteroque subind ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium
+ ingens ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10.--Q.
+ Claud. l. IX, c. 3.
+
+ Note 385: Niebuhr Roemisch. Gesch. t. II.
+
+ Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol.
+ fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.
+
+ Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part.
+ 2.
+
+
+ANNEES 360 358. avant J.-C.
+
+Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'arme gauloise avait trouv
+Tibur un accueil amical et des vivres; de l elle avait gagn la Campanie
+en cotoyant l'Apennin. Irrits de la conduite des Tiburtins, les Romains
+vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par reprsaille, passant
+dans le Latium, saccagrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays
+jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientt, assaillis coup sur coup par
+deux armes, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes
+tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils
+reprirent la campagne.
+
+ Note 388: Foed populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro.
+ Tit. Liv. l. VII, c. 11.
+
+ Note 389: Fug Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem,
+ ibid.
+
+Pour mettre un terme ces dvastations, les peuples latins envoyrent
+Rome des forces considrables, qui se runirent aux lgions sous la
+conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce gnral, pendant la guerre
+prcdente, avait tudi attentivement l'ennemi qu'il avait combattre. Ce
+qu'il craignait le plus, c'tait une affaire dcisive ds l'ouverture des
+hostilits; il trana donc en longueur, travaillant surtout affamer les
+bandes gauloises, et les fatiguer par des marches continuelles. Cette
+tactique eut un plein succs. Elles furent totalement dtruites, partie en
+bataille range, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva
+richement garni d'or et d'objets prcieux, provenant du pillage de la
+Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dpouilles, et les
+dposa dans le trsor particulier, consacr aux frais des guerres
+gauloises[390].
+
+ Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
+
+
+ANNEE 350 avant J.-C.
+
+Ce dsastre rendit les Cisalpins plus circonspects; et de huit ans, ils
+n'osrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent,
+et se fortifirent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un
+crivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes
+d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblrent
+aussitt sous les enseignes du consul Popilius Lnas; dix-huit mille furent
+laisss autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont
+Albano. Admirateur de Sulpicius, Lnas tait dcid suivre la mme
+tactique que lui. Aprs avoir attir les Gaulois en rase campagne, il prit
+position sur une colline assez escarpe, et fit commencer les travaux d'un
+camp, enjoignant bien ses soldats de ne s'inquiter en rien des mouvemens
+qui pourraient se passer dans la plaine[392].
+
+ Note 391: Quod editissimum inter quales tumulos... arcem Albanam
+ petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
+
+ Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.
+
+Sitt que l'arme gauloise aperut les enseignes romaines plantes en
+terre[393], et les lgions l'ouvrage, impatiente de combattre, elle
+entonna son chant de guerre, et dploya sa ligne de bataille; le consul fit
+poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'branla alors toute entire,
+et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaa entre les
+travailleurs et les assaillans deux rangs de lgionaires, le premier, arm
+de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles.
+Lancs de haut en bas, ces traits tombaient plomb, et il n'y en avait
+gure qui ne portassent juste. Malgr cette grle qui les criblait de
+blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids normes, les Gaulois
+atteignirent le sommet du coteau; mais l, trouvant devant eux la ligne
+hrisse de piques qui en dfendait l'approche, ils prouvrent un moment
+d'hsitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avanant avec
+imptuosit, leurs premiers rangs furent culbuts, et entranrent dans
+leur mouvement rtrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse
+meurtrire, un grand nombre prirent crass, un grand nombre tombrent
+sous le fer ennemi; le gros de l'arme fit retraite prcipitamment vers
+l'extrmit de la plaine, o il reprit ses anciennes positions[394].
+
+ Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis
+ Romanorum signis... Idem. Ibid.
+
+ Note 394: Impulsi retr ruere alii super alios, stragemque inter
+ se cde ips foediorem dare: ade prcipiti turb obtriti plures,
+ qum ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.
+
+Ce premier succs avait anim l'arme romaine; les travailleurs avaient
+jet leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cdant l'lan de ses
+troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais l
+le sort se dclara contre lui. La lgion qu'il commandait fut enfonce;
+lui-mme, ayant eu l'paule gauche presque traverse d'un _matar_ ou
+matras, espce de javelot gaulois, fut enlev tout sanglant du champ de
+bataille[395]. La blessure du consul augmenta le dsordre; sa lgion se
+dbanda, et, le dcouragement gagnant les autres, la fuite devenait
+gnrale, lorsque Popilius, peine pans, se fit rapporter dans la mle.
+Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas des Sabins, des
+Latins que vous avez affaire: vous avez tir l'pe contre des btes
+froces qui boiront tout votre sang, si vous n'puisez tout le leur. Vous
+les avez chasss de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il
+faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! l'ennemi[396]!
+Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes rallies, se
+formant en triangle, attaqurent le centre gaulois, et le rompirent. Les
+ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutes. Tout fut
+perdu ds lors pour les Cisalpins; car ils n'taient pas gens se rallier
+comme les Romains, ils connaissaient peine une discipline et des
+chefs[397]. S'tant dirigs dans leur fuite du ct du mont Albano, ils s'y
+fortifirent; et l'arme de Popilius retourna Rome[398].
+
+ Note 395: Lvo humero matari prop trajecto. Tit. Liv. l. VII, c.
+ 24.--On appelait encore _matras_, au moyen ge, un trait qui se
+ dcochait avec l'arbalte, et dont le fer tait moins pointu que
+ celui de la flche.
+
+ Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas
+ strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda
+ sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.
+
+ Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent. Tit. Liv. l.
+ VII, c. 24.
+
+ Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.
+
+
+ANNEE 349 avant J.-C.
+
+Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres
+chassrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays,
+qu'ils parcoururent jusqu' la mer. La cte tait alors dsole par des
+pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les
+brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises
+avec les brigands de terre[399]; mais ils se sparrent sans que les uns ni
+les autres obtinssent dcidment l'avantage. Les Gaulois, aprs quelques
+courses, se cantonnrent prs de Pomptinum. Au printemps, l'arme du
+Latium, forte de quatre lgions, vint camper non loin de l; et, suivant la
+tactique adopte dans ces guerres par les gnraux romains, elle se
+contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux
+camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et
+plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le
+rcit d'un vnement de ce genre, mais en le dnaturant par des dtails
+merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres
+bien plus extraordinaires encore.
+
+ Note 399: Prdones maritimi cum terrestribus congressi. Tit. Liv.
+ l. VII, c. 25.
+
+ Note 400: Quia neque in campis congredi null cogente re volebat
+ (consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat
+ hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.
+
+Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un gant faisant d'normes
+enjambes, et brandissant un long pieu dans sa main droite[401]; le
+vengeur de Rome est un jeune tribun nomm Valrius; mais l'honneur de la
+victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoy par les
+dieux[402], vient se percher sur son casque; et de l s'lanant sur le
+Gaulois, coups d'ongles et de bec, il lui dchire le visage et les mains,
+il lui crve les yeux, il l'tourdit du battement de ses ailes; si bien que
+le malheureux n'a plus qu' tendre le cou au romain qui l'gorge[403].
+
+ Note 401: Dux Gallorum vast et ardu proceritate, grandia
+ ingrediens et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11.
+
+ Note 402: Ibi vis qudam divina fit. Idem. Ibid.
+
+ Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et
+ prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11.--Tit. Liv. l.
+ VII, c. 26.
+
+
+ANNEES 349 299 avant J.-C.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser
+ bout l'arme gauloise, fit avec elle une trve de trois ans, en vertu de
+laquelle celle-ci put se retirer sans tre inquite ni par la rpublique,
+ni par ses allis; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reut
+alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trve se
+changea bientt en une paix dfinitive que les Gaulois observrent
+religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement
+chtis des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prts deux
+fois[406]. Une seule anne, le bruit de mouvemens guerriers dont la
+Cisalpine tait le thtre vint alarmer Rome. Quand il s'agissait de cet
+ennemi, dit un historien latin, les rumeurs mme les plus vagues n'taient
+jamais ngliges[407]; le consul qui tait chu la conduite de cette
+guerre prsume enrla jusqu'aux ouvriers les plus sdentaires, bien que ce
+genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande arme
+fut aussi rassemble Ves, et il lui fut dfendu de s'loigner davantage
+dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre
+chemin[408].
+
+ Note 404: Via data est qu _Gallica_ appellatur. Sext. Jul.
+ Fronton. Stratag. l. II, c. 6.
+
+ Note 405: [Grec: Eirnn epoisanto kai synthkas, en ais et
+ triakonta meinantes empeds...] Polyb. l. II, p. 107.
+
+ Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.
+
+ Note 407: Tumults Gallici fama atrox invasit, haud ferm unquam
+ neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
+
+ Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
+
+L'alarme tait sans fondement; les prcautions furent donc superflues, mais
+elles tmoignent assez quelle pouvante le nom gaulois inspirait aux
+Romains, et peuvent servir de confirmation ces paroles mmorables d'un de
+leurs crivains clbres: Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit
+pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].
+
+ Note 409: Cum Gallis pro salute non pro glori certari. Sallust.
+ de bell. Jugurth.
+
+
+ANNEE 299 avant J.-C.
+
+Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renonc aux
+courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins
+dboucha des monts, et pntra jusqu'au centre de la Circumpadane,
+demandant grands cris des terres. Pris au dpourvu, les Cisalpins
+cherchrent dtourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prvenir.
+Ils reurent les nouveau-venus en frres, et partagrent avec eux leurs
+trsors[410]. Voil, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie,
+voil le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des
+champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.
+Et, s'armant avec eux, ils les emmenrent sur le territoire trusque[411].
+
+ Note 410: [Grec: Apo men autn etrepsan tas ormas tn
+ exanistamenn, drophorountes kai protithemenoi tn syggeneian.]
+ Polyb. l. II, p. 107.
+
+ Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10.
+
+L'trurie tait l'abri d'un coup de main. Il y avait dj long-temps que
+la confdration prparait en secret un grand armement destin contre Rome,
+dont l'ambition menaait de plus en plus son existence. Ses places taient
+approvisionnes, ses troupes sur pied; il lui tait facile de faire face
+aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre drangeait
+tous les plans qu'elle avait forms pour une autre plus importante. Dans
+son embarras, elle eut recours un singulier expdient. Elle fit proposer
+aux Gaulois de s'enrler son service tout arms, tout quips, dans
+l'tat o ils se trouvaient, et d'changer immdiatement le nom d'ennemis
+contre celui d'allis, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la
+solde fut stipule et livre d'avance, mais alors les Gaulois refusrent de
+marcher. L'argent que nous avons reu, dirent-ils aux trusques, n'est
+autre qu'un ddommagement pour le butin que nous devions faire dans vos
+villes; c'est la ranon de vos champs, le prix de la tranquillit que nous
+laissons vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras
+contre vos ennemis les Romains, les voil, mais une condition:
+donnez-nous des terres!
+
+ Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur. Tit. Liv. l.
+ X, c. 10.
+
+ Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum
+ vastarent, armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se...
+ sed null ali mercede qum ut in partem agri accipiantur. Tit.
+ Liv. l. c.
+
+Malgr l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve,
+leur nouvelle prtention fut examine par le conseil suprme de l'trurie,
+tant tait grand le dsir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle
+fut rejete, ce fut moins parce qu'il et fallu sacrifier quelque portion
+du territoire, que parce qu'aucune des cits ne consentait admettre parmi
+ses habitans des hommes d'une espce si froce[414]. Les deux bandes
+repassrent l'Apennin avec l'or qui leur avait cot si peu; mais, quand il
+fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins
+se livrrent une bataille acharne o les premiers prirent presque tous.
+De tels accs de fureur, dit Polybe, n'taient rien moins que rares chez
+ces peuples, la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout
+lorsqu'ils taient excits par le vin[415].
+
+ Note 414: Non tm quia imminui agrum, qum quia accolas sibi
+ quisque adjungere tm efferat gentis homines horrebat. Tit. Liv.
+ l. X, c. 10.
+
+ Note 415: [Grec: Touto de sunthes esti Galatais prattein, epeidan
+ spheterisntai ti tn pelas, kai malista dia tas alogous
+ oinophlygias kai plsmonas.] Polyb. l. II, p. 107.
+
+
+ANNEE 296 avant J.-C.
+
+Sur ces entrefaites, une coalition gnrale se forma contre Rome. Les
+Samnites, pousss bout, sollicitaient vivement les Ombres et les
+trusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte;
+pour dlivrer l'Italie d'une rpublique insatiable, perfide, tyrannique,
+qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses
+esclaves, et dont la domination tait pourtant mille fois plus intolrable
+que toutes les horreurs de la guerre[416].--Vous seuls pouvez sauver
+l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous tes
+vaillans, nombreux, riches, et vous avez vos portes une race d'hommes ne
+au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui son
+intrpidit naturelle joint une haine invtre contre le peuple romain,
+dont elle se vante, juste titre, d'avoir brl la ville et rduit
+l'orgueil se racheter prix d'or[417]? Il insistait sur l'envoi
+immdiat d'missaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent la
+main, et solliciteraient les chefs gaulois prendre les armes. L'trurie
+et l'Ombrie entrrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des
+ambassadeurs, envoys Sna, Bononia, Mdiolanum, parvinrent
+conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition
+italique.
+
+ Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior qum
+ liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.
+
+ Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos,
+ feroces cm suopte ingenio, tm adverss populum romanum quem
+ captum se auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent. Tit.
+ liv. l. X, c. 16.
+
+La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les trusques, les
+Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de
+prtendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir cette
+frayeur mme un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire,
+descendue de son pidestal, comme si elle et voulu quitter la ville,
+s'tait tourne vers la porte Colline, porte de fatale mmoire, par o les
+Gaulois l'avaient jadis envahie aprs la journe d'Allia. Ce souvenir
+proccupait tous les esprits; ce nom tait dans toutes les bouches.
+
+Citoyens, sujets, allis de la rpublique, se levrent en masse; les
+vieillards mmes furent enrls et organiss en cohortes
+particulires[418]. Trois armes se trouvrent bientt sur pied; deux
+furent places autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que
+la troisime, forte de soixante mille hommes, devait agir l'extrieur.
+
+ Note 418: Seniorum cohortes fact.-- Tit. Liv. l. X.
+
+
+ANNEE 295 avant J.-C.
+
+C'tait entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, prs de
+la ville d'Aharna, que les coaliss se runissaient, mais lentement cause
+de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient
+dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les
+Samnites, l'autre les trusques et les Ombres. Non loin de cette mme ville
+d'Aharna, se trouvaient alors cantonnes deux lgions romaines que le snat
+y avait envoyes prcdemment pour contenir le pays. Surprises par la
+runion inopine des confdrs, elles ne pouvaient faire retraite sans
+tre accables; elles attendaient des secours de Rome, occupant une
+position fortement retranche, et rsolues s'y dfendre jusqu' ce qu'on
+les vnt dlivrer. Le snat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en
+pure perte de nouvelles lgions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls,
+prit sur lui la responsabilit de l'vnement[419].
+
+ Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.
+
+Fabius tait un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et qui
+l'ge n'avait rien enlev de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence
+de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit
+et ramena les deux lgions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gta
+tout le fruit de cette manoeuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction
+des confdrs, il s'imagina pouvoir contenir l'trurie, et faire face la
+coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les
+dissminant de ct et d'autre, il plaa une seule lgion en observation
+prs de Clusium, presque sur la frontire ombrienne. Au milieu de
+l'pouvante gnrale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance
+immodre; on l'entendait rpter ses soldats: Soyez tranquilles; moins
+vous serez, plus riches je vous rendrai[420]. Ces bravades finirent par
+alarmer le snat, qui le rappela Rome pour y rendre compte de sa
+conduite; aprs de svres rprimandes, on le contraignit de partager la
+conduite de la guerre avec son collgue P. Dcius. Ils partirent donc tous
+les deux de Rome la tte de cinquante-cinq mille hommes formant le reste
+de l'arme active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des
+chants sauvages, et aperurent travers la campagne des cavaliers gaulois
+qui portaient des ttes plantes au bout de leurs lances, et attaches au
+poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la premire nouvelle qu'ils euren
+du massacre de toute une lgion.
+
+ Note 420: Majori mihi cur est ut omnes locupletes reducam, qum
+ ut multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.
+
+ Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis
+ infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.
+
+En effet, peine Fabius avait-il quitt l'trurie, qu'une troupe de
+cavaliers snons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le
+plus grand silence la lgion cantonne prs de Clusium[422]. Tout, jusqu'au
+dernier homme, y fut extermin[423]. Un sort pareil attendait
+invitablement les autres divisions romaines dissmines en trurie, si
+P. Dcius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tard davantage. A la
+vue des enseignes consulaires, les Snons repassrent prcipitamment le
+fleuve.
+
+ Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107.
+
+ Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset.
+ Tit. Liv. l. X, c. 26.
+
+Le plan de campagne prescrit par le snat aux consuls tait trac avec
+sagesse et habilet. Ceux-ci devaient, la tte de leurs soixante-six
+mille hommes, faire face aux troupes runies des coaliss, mais en vitant
+une affaire gnrale; tandis que les deux armes qui couvraient Rome
+pntreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie
+mridionale et dans l'trurie, et mettraient feu et sang le pays, pour
+obliger les Ombres et les trusques revenir dfendre leurs foyers. Ce ne
+serait qu'aprs cette sparation que l'arme consulaire devait attaquer les
+Samnites et les Gaulois, dont on esprait alors avoir bon march.
+Conformment ce plan, les deux consuls aprs avoir promen long-temps la
+masse des confdrs, d'un canton l'autre de l'Ombrie, sans vouloir
+jamais accepter le combat, passrent l'Apennin, et allrent se poster au
+pied oriental de cette chane, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres
+et les trusques la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie
+des nouvelles chaque jour plus dsolantes; leurs villes taient incendies,
+leurs champs dvasts, leurs femmes tranes en esclavage; quoiqu'en pt
+souffrir la cause commune, ils se sparrent de leurs confdrs[424].
+
+ Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I,
+ c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21.
+
+Aussitt les rles changrent. Ce furent les Romains qui cherchrent avec
+empressement l'occasion d'une bataille dcisive, et les Gallo-Samnites qui
+l'vitrent avec opinitret; cependant, au bout de deux jours
+d'hsitation, ceux-ci prirent leur parti, et dployrent leurs lignes dans
+une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occuprent la droite de
+l'ordre de bataille; leur infanterie tait soutenue par mille chariots de
+guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie
+faisaient usage de ces chariots, qu'ils manoeuvraient avec une dextrit
+remarquable. Chaque chariot, attel des chevaux trs-fougueux, contenait
+plusieurs hommes arms de traits, qui tantt combattaient d'en haut, tantt
+sautaient au milieu de la mle pour y combattre pied, runissant la
+fermet du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il
+pressant, ils se rfugiaient dans leurs chariots, et se portaient toute
+bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier
+gaulois lancer son chariot, l'arrter sur les pentes les plus rapides,
+ faire excuter cette lourde machine toutes les volutions exiges par
+les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir
+ferme sur le joug, se rejeter en arrire, descendre, remonter; tout cela
+avec la rapidit de l'clair[427].
+
+ Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21.
+
+ Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Csar, de
+ Bello Gall. l. IV, c. 33.
+
+ Note 427: In declivi ac prcipiti loco incitatos equos sustinere,
+ et brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in
+ jugo insistere, et ind se in currus citissim recipere
+ consuerunt. Ibid.
+
+Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formrent leur ordre de
+bataille; Fabius se plaa la droite vis--vis des Samnites; Dcius la
+gauche fit face aux Gaulois. Comme les prparatifs taient termins, et que
+les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche
+chasse des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui
+sparait les deux armes, et se rfugia du ct des Gaulois, qui la
+turent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs
+rangs pour le laisser passer[428]. Alors un lgionaire, de la tte de la
+ligne, s'cria d'une voix forte: Camarades, la fuite et la mort passent de
+ce ct o vous voyez tendu par terre l'animal consacr Diane. Le loup
+au contraire, chapp au pril sans blessure, prsage notre victoire par la
+sienne; le loup consacr Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce
+dieu, et que notre pre a les yeux sur nous[429]. Ce fut dans cette
+confiance que l'arme romaine engagea le combat.
+
+ Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit...
+ Tit. Liv. l. X, c. 27.
+
+ Note 429: Illac fuga et cdes vertit, ubi sacram Dian feram
+ jacentem videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus,
+ gentis nos marti et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X,
+ c. 27.
+
+Le choc commena par la droite que commandait Fabius; il fut reu avec
+fermet par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se
+balancrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Dcius chargea les
+Gaulois, mais ne produisit rien de dcisif. Dcius, dans la vigueur de
+l'ge, brlait d'enlever la victoire son vieux collgue. Il rassemble
+toute sa cavalerie, compose de l'lite de la jeunesse romaine, l'anime par
+ses discours, se met sa tte, et va fondre sur la cavalerie gauloise
+qu'il disperse aisment; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une
+seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un
+bruit pouvantable, s'lancent les chars, qui rompent et culbutent les
+escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est
+anantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les lgions, et pntrent
+dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant
+compltent la droute. Dcius s'puise en efforts pour retenir les siens
+qui fuient; il les arrte; il les conjure: Malheureux! leur crie-t-il;
+pensez-vous qu'on se sauve en fuyant? Convaincu enfin de l'inutilit de
+tout effort humain, se maudissant lui-mme, il prend la rsolution de
+mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et rpare le mal qu'il
+a caus[431].
+
+ Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti
+ sonitu equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+ Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+C'tait, chez les peuples latins, une croyance fermement tablie, qu'un
+gnral qui, dans une bataille dsespre, se dvouait aux dieux infernaux,
+prvenait par l la destruction de son arme; et qu'alors, suivant
+l'expression consacre, la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la
+colre des dieux du ciel, la colre des dieux des enfers[432], passaient
+des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un vnement trs-rcent,
+o le pre mme de Dcius avait jou le principal rle, donnait cette
+croyance religieuse une autorit qui semblait la mettre au-dessus de tout
+doute. Dans une des dernires guerres, entre les Romains et les Latins, on
+avait vu les premiers, dj vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu
+d'un semblable dvouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille.
+Ce souvenir se retraa vivement l'imagination de Dcius: O mon pre!
+s'cria-t-il, je te suis, puisque le destin des Dcius est de mourir pour
+conjurer les dsastres publics[433]. Il fit signe au grand pontife, qui se
+tenait prs de lui, de l'accompagner, se retira quelque distance hors de
+la mle, et mit pied terre.
+
+ Note 432: Formidinem ac fugam; cdemque ac cruorem; clestium
+ inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+ Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis
+ publicis piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.
+
+Suivant le crmonial tabli, Dcius plaa sous ses pieds un javelot, et la
+tte couverte d'un pan de sa robe, le menton appuy sur sa main
+droite[434], il rpta phrase par phrase la formule que le grand-prtre
+rcita son ct. Janus, Jupiter, pre Mars, Quirinus, Bellone, Lares,
+dieux nouveaux, dieux indigtes, dieux qui avez puissance sur nous et sur
+nos ennemis, dieux Mnes, je vous offre mes voeux, je vous prie, je vous
+conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de
+faire peser la terreur, l'pouvante, la mort, sur les ennemis du peuple
+romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dvouer aux dieux Mnes
+et la terre les lgions ennemies pour le salut de la rpublique romaine,
+et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435]. Ensuite il
+pronona les plus terribles imprcations contre sa tte, contre les ttes,
+les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant ses
+licteurs de publier par toute l'arme ce qu'ils avaient vu, il monte
+cheval, s'lance et disparat au milieu d'un pais bataillon de Gaulois.
+
+ Note 434: Tit. Liv. l. VIII.
+
+ Note 435: Tit. Liv. l. VIII.
+
+Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; peine la rumeur en est
+rpandue que les fuyards s'arrtent, et que, pleins d'un courage
+superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'arme gauloise
+en proie la peur et aux furies. Voyez, disent les uns, ils restent
+immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.--Ils s'agitent comme
+des alins, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].
+Le grand-prtre cependant courait cheval de rang en rang. La victoire
+est nous, criait-il; les Gaulois plient: Dcius les appelle lui; Dcius
+les entrane chez les morts[437]!
+
+ Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . .
+ Galli velut alienat mente vana incassum jactare tela. . . Quidam
+ torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.
+
+ Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem...
+ vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.
+
+Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, inform
+de la dtresse de l'aile gauche, dtache pour la secourir une division de
+son arme. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, rduits
+la dfensive, se forment en carr, et, joignant leurs boucliers l'un contre
+l'autre comme un enceinte de palissades, reoivent l'ennemi de pied ferme.
+Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les pieux dont la
+terre tait jonche, brisent les boucliers gaulois, et cherchent se faire
+jour dans l'intrieur du carr[438]; mais les brches taient aussitt
+refermes. Cependant l'arme samnite, aprs avoir long-temps rsist
+l'aile droite des Romains, lche pied, et traverse le champ de bataille
+prs du carr gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle
+passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et
+l'arme romaine tout entire se runit contre les Cisalpins: ils furent
+rompus de toutes parts et crass. La coalition, dans cette journe fatale,
+perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blesss
+fut plus grand[439].
+
+ Note 438: Colleuta humi pila, qu strata inter duas acies
+ jacebant, atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c.
+ 29.
+
+ Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait
+ monter le nombre des morts 40,000.--Diodore de Sicile n'en
+ compte pas moins de 100,000.
+
+
+ANNEE 284 avant J.-C.
+
+Le dsastre de Sentinum dgota les Cisalpins d'une alliance dans laquelle
+ils avaient t si honteusement sacrifis; au bout de quelques annes
+cependant, ils reprirent les armes la sollicitation des trusques. Mais
+dj le Samnium se rsignait au joug des Romains; plusieurs mme des cits
+de l'trurie, gagnes par les intrigues du snat, avaient fait leur paix
+particulire; et la cause de l'Italie tait presque dsespre. Ce furent
+les Snons qui consentirent seconder les dernires tentatives du parti
+national trusque; guids par lui, ils vinrent mettre le sige devant
+Artium[440], la plus importante des cits vendues aux Romains. Ceux-ci
+n'abandonnrent pas leurs partisans; ils envoyrent dans le camp snonais
+des commissaires chargs de dclarer aux chefs cisalpins que la rpublique
+prenait Artium sous sa protection; et qu'ils eussent en lever le sige
+immdiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore
+ce qui se passa dans la confrence, si les Romains prtendirent employer,
+l'gard de cette nation fire et irritable, le langage hautain et arrogant
+qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait
+entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible
+catastrophe; mais les commissaires furent massacrs et leurs membres
+disperss avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs
+dignits, autour des murailles d'Artium.
+
+ Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_.
+
+A cette nouvelle, le snat irrit fit marcher deux armes contre les
+Snons. La premire, conduite par Corn. Dolabella, entrant l'improviste
+sur leur territoire, y commit toutes les dvastations d'une guerre sans
+quartier; les hommes taient passs au fil de l'pe[441]; les maisons et
+les rcoltes brles; les femmes et les enfans trans en servitude[442].
+La seconde, sous le commandement du prteur Ccilius Mtellus, attaqua le
+camp gaulois d'Artium; mais ds le premier combat elle fut mise en
+droute; Mtellus resta sur la place avec treize mille lgionaires, sept
+tribuns et l'litedes jeunes chevaliers[443].
+
+ Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI.--Paul.
+ Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.
+
+ Note 442: [Grec: Apantas bdon katesphaxen.] Dionys. Halic.
+ excerpt. p. 711.--Flor. l. I, c. 13.
+
+ Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles trucidati;
+ XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22.--Tit.
+ Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108.
+
+
+ANNEE: 283 avant J.-C.
+
+Jamais plus violente colre n'avait transport les Snons; la guerre leur
+paraissait trop lente quarante lieues du Capitole. C'est Rome qu'il
+faut marcher, s'criaient-ils; les Gaulois savent comment on la
+prend[444]! Ils entranrent avec eux les trusques, et atteignirent sans
+obstacle le lac Vadimon, situ sur la frontire du territoire romain. Mais
+l'arme de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie
+par les dbris de l'arme de Mtellus et par des renforts arrivs de Rome,
+elle livra aux troupes gallo-trusques une bataille dans laquelle celles-ci
+furent accables. Les Snons firent des prodiges de valeur, et un petit
+nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boes essayrent de venger
+leurs compatriotes; vaincus eux-mmes, ils se virent contraints de
+demander la paix[446]; ce fut la premire que les Romains imposrent aux
+nations cisalpines.
+
+ Note 444:
+
+ Intratam Senorum capietis millibus urbem
+ Assuetamque capi!.... Sil. Ital.
+
+ Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII.--Florus
+ l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22.
+
+ Note 446: [Grec: Diapresbeusamenoi peri spondn kai dialusen,
+ synthkas ethento pros Romaious.] Polyb. l. II, p. 108.
+
+Le snat put alors achever sans trouble et avec rgularit, sur le
+territoire snonais, l'oeuvre d'extermination commence par Dolabella. Tous
+les hommes qui ne se rfugirent pas chez les nations voisines prirent par
+l'pe; les enfans et les femmes furent pargns, mais, comme la terre, ils
+devinrent une proprit de la rpublique. Puis on s'occupa, Rome,
+d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, Sna, sur la
+cte de l'Adriatique[447].
+
+ Note 447: Sena ou Sena Gallica.
+
+ ..............Qu Sena relictum
+ Gallorum populis servat per scula nomen.
+
+ Sil. Ital. l. XV, 556.
+
+Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une
+colonie. D'ordinaire le peuple assembl nommait les familles auxquelles il
+tait assign des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y
+rendaient militairement, enseignes dployes, sous la conduite de trois
+commissaires appels triumvirs[448]. Arrivs sur les lieux, avant de
+commencer aucun travail d'tablissement, les triumvirs faisaient creuser
+une fosse ronde, au fond de laquelle ils dposaient des fruits et une
+poigne de terre apports du sol romain: puis, attelant une charrue dont
+le soc tait de cuivre un taureau blanc et une gnisse blanche, ils
+marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les
+colons suivaient, rejetant dans l'intrieur de la ligne les mottes
+souleves par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale
+du territoire colonis; un autre servait de limite aux proprits
+particulires. Le taureau et la gnisse taient ensuite sacrifis en grande
+pompe aux divinits que la ville choisissait pour protectrices. Deux
+magistrats, nomms duumvirs, et un snat lu parmi les principaux habitans,
+composaient le gouvernement de la colonie; ses lois taient les lois de
+Rome. C'est ainsi que s'leva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une
+ville romaine, sentinelle avance de sa rpublique, foyer d'intrigues et
+d'espionnage, jusqu' ce qu'elle pt servir de point d'appui des
+oprations de conqute.
+
+ Note 448: _Triumviri coloni deducend_. Tit. Liv. passim.
+
+L'ambition des Romains tait satisfaite, leur vanit ne l'tait pas. Ils
+voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'taient rachets, il
+y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient
+tant de fois et si amrement reproch. Le proprteur Drusus rapporta en
+grande pompe Rome, et dposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et
+des bijoux trouvs dans le trsor commun des Snons[449]; et l'on proclama
+avec orgueil que la honte des anciens revers tait efface, puisque la
+ranon du Capitole tait rentre dans ses murs, et que les fils des
+_incendiaires de Rome_ avaient pri jusqu'au dernier[450].
+
+ Note 449: Traditur (Drusus) ex provinci Galli extulisse aurum
+ Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama,
+ extortum Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cs. c. 3.
+
+ Note 450: Ne quis extaret in e gente qu incensam se Romam
+ urbem gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Arrive et tablissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages
+migre dans la valle du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la
+Ponie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se
+runissent pour envahir la Grce.--Premire expdition en Thrace et en
+Macdoine; elle choue.--Seconde expdition; les Gaulois s'emparent de la
+Macdoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils
+dvastent l'tolie; ils forcent le passage de l'Oeta; sige et prise de
+Delphes; pillage du temple.--Retraite dsastreuse des Gaulois; leur roi
+s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se sparent.
+
+281-279.
+
+
+ANNEES 400 281 avant J.-C.
+
+L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons
+racont dans le chapitre prcdent l'alliance avec les Cisalpins et bientt
+la destruction complte, se rattachait de nouveaux mouvemens de peuples
+dont la Gaule transalpine tait encore le thtre. Celle des trois grandes
+confdrations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus prs ce pays,
+la confdration des Belgs ou Belges, dans la premire moiti du quatrime
+sicle[451], avait franchi le Rhin tout coup et envahi la Gaule
+septentrionale, jusqu' la chane des Vosges l'est, et, au midi, jusqu'au
+cours de la Marne et de la Seine. La rsistance des Galls et des Kimris,
+enfans de la premire conqute, ne permit pas aux nouveau-venus de dpasser
+ces barrires. Deux de leurs tribus seulement, les Arcomikes et les
+Tectosages, parvinrent se faire jour, et aprs avoir travers le
+territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparrent d'une partie du
+pays situ entre le Rhne et les Pyrnes orientales. Les Arcomikes
+subjugurent l'Ibro-Ligurie entre les Cvennes et la mer; les Tectosages
+s'tablirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptrent pour leur
+chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibrienne, qui
+avait pass autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour
+tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Spares l'une de l'autre
+par la seule chane des Cvennes, les tribus arcomike et tectosage
+formrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses
+voisins, les Galls et Ibres, prononaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452].
+
+ Note 451: Pour fixer, mme d'une manire approximative et vague,
+ l'poque de l'arrive des Belges en-de du Rhin, nous n'avons
+ absolument aucune autre donne que l'poque de leur tablissement
+ dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le
+ _Languedoc_; tablissement qui parat avoir t postrieur de
+ trs-peu de temps l'arrive de la horde. Or, tous les rcits
+ mythologiques ou historiques, et tous les priples, y compris celui
+ de Scyllax crit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de
+ Ligures et d'Ibro-Ligures sur la cte du bas Languedoc o
+ s'tablirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers
+ l'anne 281 que ce peuple est nomm pour la premire fois; en 218,
+ lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc
+ entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'tablissement des Belges dans le
+ Languedoc; ce qui placerait leur arrive en-de du Rhin dans la
+ premire moiti du quatrime sicle. Il est remarquable que cette
+ poque concide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et
+ Rome, et de tentatives d'migration de la Gaule transalpine en
+ Italie. Voyez le chapitre prcdent l'anne 299.
+
+ Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont
+ dsigns par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim).
+ Ausone (de clar. urb.--Narbo.) tmoigne que le nom primitif des
+ Tectosages tait Bolg.
+
+ ..._Tectosagos_ primvo nomine _Bolgas_.
+
+ Cicron leur donne celui de _Belg_: Belgarum Allobrogumque
+ testimoniis credere non timetis? (Pro Man. Fonteo. Dom Bouquet,
+ Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de Csar portent
+ indiffremment _Volg_ et _Volc_.--Enfin saint Jrme nous apprend
+ que l'idiome des Tectosages tait le mme que celui de Trves, ville
+ capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.
+
+Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs
+paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations
+antrieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'anne
+281, faisant partir de Tolosa une migration considrable, sur les motifs
+de laquelle les crivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent
+l'excs de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi
+les Volkes serrs troitement de tout ct par les anciennes peuplades
+galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause
+des rvoltes et des guerres intestines. Il s'leva chez les Tectosages,
+disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre
+d'hommes furent chasss et contraints d'aller chercher fortune au
+dehors[454]. Les migrans, quel que ft le motif de leur dpart, sortirent
+de la Gaule par la fort Hercynie et entrrent dans la valle du Danube;
+c'tait la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls
+compagnons de Sigovse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens migrs de
+la Gaule s'taient prodigieusement accrus; matres des meilleures valles
+des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'tendaient
+jusqu'aux montagnes de l'pire, de la Macdoine et de la Thrace. Bien que
+placs sur la frontire des peuples grecs, ils n'taient entrs en relation
+avec eux que fort tard, et voici quelle occasion.
+
+ Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.
+
+ Note 454: [Stades empesouss, exelasai polu plthos ex eautn ek
+ ts oikeias...] Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95.
+
+ Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Anne 587 avant J.-C.
+
+
+ANNEES 340 281 avant J.-C.
+
+L'an 340 avant notre re, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macdoine,
+ayant fait une expdition, vers les bouches du Danube, contre les tribus
+scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontire de Thrace, quelques
+Galls se rendirent dans son camp, attirs soit par la curiosit du
+spectacle, soit par le dsir de voir ce roi dj fameux. Alexandre les
+reut avec affabilit, les fit asseoir sa table, au milieu de sa cour, et
+prit plaisir les blouir de cette magnificence dont il aimait
+s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait
+avec eux par interprte: Quelle est la chose que vous craignez le plus au
+monde? leur demanda-t-il, faisant allusion la clbrit de son nom et au
+motif qu'il supposait leur visite. Nous ne craignons, rpliqurent
+ceux-ci, rien que la chute du ciel.--Cependant, ajoutrent-ils, nous
+estimons l'amiti d'un homme tel que toi[456]. Alexandre dissimula
+prudemment la mortification que cette rponse dut lui faire prouver, et se
+tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de
+dire: Voil un peuple bien fier[457]! Toutefois, avant de quitter ses
+htes, il conclut avec eux un trait d'amiti et d'alliance.
+
+ Note 456: [Grec: Eresthai para ton moton (ton basilea) ti malista
+ ein o phobointo autous d' apokrinasthai, oudena, ei m ara o
+ ouranos autois epipesoi philian ge mn andros toioutou peri pantos
+ tithesthai.] Strab. l. VII, p. 301.
+
+ Note 457: [Grec: Alazones Keltoi eisin...] Arrian. Alex. l. I, c.
+ 6.
+
+Mais Alexandre mourut la fleur de l'ge, au fort de ses conqutes,
+mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait cr fut dissous.
+Tandis que ses gnraux prenaient les armes pour se disputer son hritage,
+les rpubliques asservies par lui ou par son pre s'armaient aussi pour
+reconqurir leur indpendance. Tout prsageait la Grce une longue suite
+de bouleversemens; tout semblait convier cette riche proie de sauvages
+voisins avides de pillage et de combats. Ds les premiers symptmes de
+guerre civile, les Galls s'adressrent aux rpubliques du Ploponse et de
+la Hellade, offrant d'tre leurs auxiliaires contre le roi de Macdoine;
+mais une telle proposition fut repousse avec hauteur[458]. Rebuts par les
+rpubliques, ils s'adressrent au roi de Macdoine, qui se montra moins
+ddaigneux; il en prit son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses
+amis, des bandes nombreuses[459].
+
+ Note 458: [Grec: Galatai meth' Ellynn ou emachesanto, Klenumou
+ kai Dakedaimonin speisasthai spondas sphisis ou Thelstantn.]
+ Pausan. Mess. Hanov. 1613. p. 269.
+
+ Note 459: Polyn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.--Plut. paral. p.
+ 309.--Stob. Serm. 10.
+
+Plus les affaires de la Grce s'embrouillrent, plus s'accrut l'importance
+des Gaulois solds; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs
+interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les
+services du champ de bataille. On raconte ce sujet qu'Antigone, un des
+successeurs d'Alexandre, ayant engag dans ses troupes une bande de Galls
+du Danube, raison d'une pice d'or par tte, ceux-ci amenrent avec eux
+leurs femmes et leurs enfans, et, qu' la fin de la campagne, ils
+rclamrent la solde pour leur famille comme pour eux. Une pice d'or a
+t promise par tte de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas l des
+Gaulois[460]? Cette interprtation commode, qui faisait monter la somme
+stipule cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait tre du got
+d'Antigone; la dispute s'chauffa, et les Galls menacrent de tuer les
+otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute
+l'habilet qui caractrisait sa nation pour sauver ses otages et son
+argent, et se dlivrer lui-mme de ces auxiliaires dangereux.
+
+ Note 460: [Grec: Oi Galatai kai tois aoplois kai tais ygnaixi kai
+ tois paisin aptoun touto gar einai tn Galatn en ekast.]
+ Polyn. Strat. l, IV, c. 6.
+
+ Note 461: Un talent pouvait quivaloir 5,500 fr.
+
+Introduits au sein de cette Grce dchire par tant de factions, les Galls
+sentirent bientt sa faiblesse et leur force; ils se lassrent de combattre
+ la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dpouiller. Un chef de bande, nomm
+Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il
+ravagea la frontire; et quoiqu'il n'y restt que trs-peu de temps, il en
+rapporta assez de butin pour exciter la cupidit de toute sa nation[463].
+Les migrs tectosages, arrivs sur ces entrefaites, dcidrent l'impulsion
+gnrale; de concert avec les peuples galliques, ils organisrent une
+expdition dont la conduite fut confie un chef qui parat avoir t de
+race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous
+apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des _Praus_ ou
+_hommes terribles_[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit
+et brla Rome, elle ne le dsigne habituellement que par son titre de
+_Brenn_ ou roi de guerre. Ses talens comme gnral, son intrpidit, ses
+saillies spirituelles et railleuses, son loquence mme, lui valurent une
+grande renomme dans l'antiquit, et les loges d'crivains qui certes
+n'avaient aucun motif de partialit, ni pour l'homme, ni pour la nation.
+
+ Note 462: Cambaules, _Camh_, force; _baol_, destruction.
+
+ Note 463: Pausanias, l. X, p. 643.
+
+ Note 464: [Grec: Ton Brennon, ton epelthonta epi Delphous, Prauson
+ tines phasin all' olude tous Prausous echomen eipein, opou gs
+ ksan proteron.] Strab. l. IV, p. 187.--_Braw_, en langue
+ galloise, signifie _terreur_; _bras_, en galic, _terrible_.
+
+
+ ANNEE 281 avant J.-C.
+
+Des rgions de la haute Macdoine, comme d'un point central, partent quatre
+grandes chanes de montagnes. La plus considrable, celle du mont Hmus, se
+dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une
+branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chane
+se dtache du plateau de la haute Macdoine en mme temps que l'Hmus, mais
+se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisime court de l'est
+vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nomms _Alban_[465].
+Enfin la quatrime, s'tendant au sud et au midi, donne naissance toutes
+les montagnes de la Thessalie, de l'pire, de la Grce propre et de
+l'Archipel[466]. Conformment cette disposition gographique, le Brenn
+dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche,
+commande par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans
+la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la
+Macdoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer ge. Son aile
+droite marcha vers la frontire de l'pire pour envahir de ce ct la
+Macdoine mridionale et la Thessalie, tandis que lui-mme, la tte de
+l'arme du centre, pntrait dans les hautes montagnes qui bornent la
+Macdoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite des peuplades
+sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec
+les Galls. Il importait au succs de l'expdition et la sauve-garde des
+tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces
+peuplades ennemies fussent ou soumises ou dtruites ds l'ouverture de la
+campagne: mais retranches dans d'paisses forts, au milieu de rochers
+inaccessibles, elles surent rsister plusieurs mois tous les efforts du
+Brenn. Celui-ci n'pargna aucun moyen pour en triompher. On prtend qu'il
+empoisonna des bandes entires avec des vivres qu'il se laissait enlever
+dans des fuites simules[468]; enfin ces peuplades furent extermines par
+le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le
+nom de soldats auxiliaires, l'lite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea
+alors descendre le revers mridional de l'Hmus, pour aller rejoindre en
+Macdoine la division de Cerethrius et l'arme de droite; mais, comme on le
+verra tout l'heure, des vnemens contraires l'arrtrent dans sa marche
+et le firent changer de rsolution.
+
+ Note 465: Ils taient appels par les Grecs _Albani_ et aussi
+ _Albii_ (Strab.).
+
+ Note 466: Maltebrun. Gograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223.
+
+ Note 467: _Certh_, clbre, remarquable; _Certhrwyz_, gloire.
+ Owen's Welsh diction.
+
+ Note 468: [Grec: Oi Keltoi tas trophas kai ton oinon poais
+ dltriois ketapharmakeuousi, kai katalipontes en tais sknais
+ autoi nuktr epheugon.] Polyn. Stratag. l. VII, c. 42.--Athen. l.
+ X, c. 12.
+
+ Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758.
+
+Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hmus, l'aile
+droite arriva sans difficult sur la frontire occidentale de la Macdoine;
+elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appel Bolg ou
+Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grce, Belg
+s'avisa d'une formalit qu'il crut sans doute quivaloir une dclaration
+de guerre; il fit sommer le roi de Macdoine, alors Ptolme, fils de
+Ptolme, roi d'gypte, de lui payer immdiatement une somme pour la
+ranon de ses tats, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle
+sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit
+ juste titre les Macdoniens, mais elle jeta dans une colre terrible le
+roi Ptolme, qui la violence de son caractre avait mrit le surnom de
+_foudre_[472]. Si vous avez quelque chose esprer de moi, dit-il avec
+emportement aux dputs gaulois, annoncez ceux qui vous envoient qu'ils
+dposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je
+verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473]. Les messagers, en
+entendant ces paroles, se mirent rire. Tu verras bientt, lui
+dirent-ils, si c'tait dans notre intrt ou dans le tien que nous te
+proposions la paix[474]. Belg passa la frontire, et s'avana marches
+forces dans l'intrieur du royaume; il ne tarda pas rencontrer l'arme
+macdonienne, que le Foudre lui-mme commandait, mont sur un lphant,
+la manire des rois de l'Asie[475].
+
+ Note 470: [Grec: Bolgios]. Pausan.--_Belgius_, Justin.
+
+ Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5.
+
+ Note 472: [Grec: Keraunos]; _Ceraunus_ chez les historiens latins.
+
+ Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos
+ obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5.
+
+ Note 474: Risre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi
+ consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5.
+
+ Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.
+
+De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolme,
+suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie lgre et
+sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, arme de longues piques,
+se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carr de
+cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrs
+les uns contre les autres que les piques du cinquime rang dpassaient de
+trois pieds la premire ligne; les rangs les plus intrieurs, ne pouvant se
+servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la
+force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La
+phalange tait la gloire de l'arme macdonienne; Philippe, Alexandre, et
+les successeurs de ce conqurant, lui avaient t redevables de leurs plus
+grands succs. Cependant ce corps si redoutable ne rsista pas l'audace
+imptueuse des Gaulois; aprs un combat terrible, il fut enfonc;
+l'lphant qui portait le roi tomba cribl de javelots; lui-mme, saisi
+vivant, fut mis en pices, et sa tte promene au bout d'une pique, la
+vue des ailes macdoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la droute
+devint gnrale; la plupart des chefs et des soldats prirent ou furent
+contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que
+celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit gorger
+dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres,
+garotts des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars
+des Kimris[477].
+
+ Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.--Caput ejus amputatum et
+ lance fixum... Justin. l. XXIV, c. 5.--Pausan. l. X, p. 644.
+ --Polyb.l. IX, p. 567.--Diodor. Sic. l. XXII, p. 868.
+
+ Note 477: [Grec: Tous te gar tois eidesi kallistous, kai tais
+ likiais akmaiotatous katastrepsas, ethuse tois Theois... tous
+ dallous panias katkontise.] Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316.
+
+Cette dfaite et les atrocits dont elle tait suivie jetrent la Macdoine
+dans la consternation. De toutes parts on se rfugia dans les villes. De
+l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macdoniens, levant
+les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre,
+dieux protecteurs de la patrie[478]; mais cette patrie, nul ne s'armait
+pour la sauver. Ce qui mettait le comble la misre publique, c'tait
+l'anarchie qui rgnait dans l'arme: les soldats, aprs avoir lu roi
+Mlagre, frre de Ptolme, le chassrent pour mettre sa place un
+certain Antipater qui fut surnomm l'tsien, parce que son rgne ne
+dpassa pas en dure la saison o soufflent les vents tsiens[479]; les
+dsordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'pouvante des
+citoyens, pendant plus de trois mois, livrrent sans dfense la Macdoine
+aux dvastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce
+royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un
+immense butin que personne ne venait lui disputer.
+
+ Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5.
+
+ Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours.
+
+ Note 480: Pausan. l. X, p. 645.
+
+Un jeune Grec, nomm Sosthnes, de la classe du peuple[481], mais plein de
+patriotisme et d'nergie, entreprit enfin d'arrter ou du moins de troubler
+le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui
+plbiens, et se mit inquiter par des sorties les divisions gauloises
+spares du gros de l'arme, enlever les traneurs et les bagages,
+intercepter les vivres. Peu peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et
+il se hasarda tenir la campagne.
+
+ Note 481: Ignobilis ipse... Justin. l. XXIV, c. 5.
+
+L'arme macdonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, dposant son roi
+Antipater, vint offrir Sosthnes la couronne et le commandement; le jeune
+patriote ddaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement
+temporaire[482]. Belg fut bientt rduit se tenir sur la dfensive. Comme
+ses bagages taient chargs de dpouilles et de richesses de tout genre,
+craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en
+venir une bataille range; harcel par Sosthnes, mais ludant toujours
+une action dcisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu
+beaucoup de monde[483]. Tels taient les vnemens qui arrtrent le Brenn
+et l'arme du centre au moment o, ayant rduit les peuplades de l'Hmus,
+ils allaient fondre sur la Macdoine. Quant l'aile gauche, que commandait
+Cerethrius, elle tait toujours en Thrace; trop occupe combattre ou
+piller, elle n'avait opr aucun mouvement pour rejoindre le corps d'arme
+de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspir pour faire avorter le plan
+de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grce septentrionale.
+D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn vacua les montagnes, et retourna
+dans les villages des Galls presser les prparatifs d'une seconde
+expdition pour le printemps suivant.
+
+ Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites
+ compulit. Justin. l. XXIV, c. 5.
+
+ Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.--Pausan. l. X, p. 644.
+
+
+ANNEE 280 avant J.-C.
+
+Le Brenn sentit qu'il tait ncessaire de remonter la confiance de ses
+compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit voyager de
+tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux
+armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire
+gallique; il alla solliciter les Boes, habitans du fertile bassin situ
+entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui
+occupaient dj une partie des vastes rgions, au nord des Kimris. Durant
+ce voyage, le Brenn tranait aprs lui des prisonniers macdoniens qu'il
+avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la
+tte. Il les promenait dans les assembles publiques, et faisant paratre
+ct d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, pars de la
+chane d'or et de la longue chevelure, Voil ce que nous sommes,
+disait-il; grands, forts et nombreux; et voil ce que sont nos
+ennemis[485]! Alors avec ces images vives et potiques qui formaient le
+caractre de l'loquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la
+Grce et sa richesse immense; les trsors de ses rois ravageurs du monde
+entier; les trsors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si
+renomm jusque chez les nations les plus trangres la Grce, o les plus
+lointaines contres envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du
+Brenn furent couronns d'un complet succs; il eut bientt mis sur pied
+deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il dtacha quinze mille
+fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays la dfense
+des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute
+hte[487].
+
+ Note 484: Voyez ci-dessus, Priode 587 521 avant J.-C.
+
+ Note 485: [Grec: meis... oi tlikoutoi kai toioutoi pros tous
+ outs astheneis kai mikrous polemsomen] Polyn. Stratag. l. VII,
+ c. 35.
+
+ Note 486: [Grec: Astheneian te Elln tn en t paronti
+ digoumenos, kai s chrmata polla men en t koin, pleiona de en
+ ierois.] Pausan. l. X p. 644.
+
+ Note 487: Ad terminos gentis tuendos... peditum XV millia, equitum
+ III. Justin. l. XXV, c. I.
+
+Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou _collgue_, dont le
+titre, en langue kimrique, tait Kikhouaour ou Akikhouaour, mot que les
+Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un
+nom propre de personne[488]. L'arme runie sous ses ordres se trouva
+compose: 1 de Galls; 2 de Tectosages; 3 de Boes qui prenaient le nom
+de Tolisto-Boes, c'est--dire, Boes _spars_[489]; 4 d'un corps peu
+nombreux, lev chez les nations teutoniques, portant la dnomination de
+Teuto-Bold ou Teutobodes, les _vaillans_ Teutons, et commands par
+Lut-Her[490]; 5 d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout
+cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents
+hommes de cavalerie, organiss de manire que leur nombre montait
+rellement soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier tait
+suivi de deux domestiques ou cuyers monts et quips, qui se tenaient
+derrire le corps d'arme, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le
+matre tait-il dmont, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; tait-il
+tu, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et
+le cavalier taient tus ensemble ou que le matre bless ft emport du
+champ de bataille par un des cuyers, l'autre occupait, dans l'escadron,
+la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait
+_trimarkisia_ de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle
+des Kimris, signifiaient _trois chevaux_[492]. Outre les guerriers sous les
+armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation
+grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destins
+transporter les vivres, les blesss et le butin[493].
+
+ Note 488: _Cycwawr_ et, avec l'addition de l'_a_ augmentatif,
+ _Acycwawr_, collgue, co-partageant. Owen's welsh.
+ diction.--Diodore de Sicile crit [Grec: Kichrios],
+ Pausanias, [Grec: Akichrios].
+
+ Note 489: _Toli_, sparer; _Deol_, exiler. Owen's welsh. diction.
+
+ Note 490: _Lut_, glorieux; _her_, guerrier. Lutarius. Tit. Liv. l.
+ XXVIII, c. 41.--Memn. ap. Phot. c. 20.
+
+ Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758.
+
+ Note 492: _Tri_, trois; _marc_, pluriel _marcan_, cheval. Owen's
+ welsh. diction. Armstrong's gael. dict.--[Grec: Trimarkisia].
+ Pausanias, l. X, p. 645.--Cet crivain ajoute que les Gaulois
+ appelaient les chevaux, _marcan_: [Grec: ippn to onoma ist tis
+ Markan onta upo tn Keltn.]
+
+ Note 493: [Grec: Agoraiou ochlou kai emporn pleistn, kai
+ amaxn.] B,... Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+Cette formidable arme se mit en marche; mais au moment o elle touchait la
+frontire de Macdoine, la division clata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses
+Teutons se sparrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Lonor, chef
+d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille
+hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait
+renonc ses plans de l'anne prcdente, et mditait une irruption en
+masse; il fondit sur la Macdoine, crasa l'arme de Sosthnes dans une
+bataille o ce jeune patriote prit avec gloire[495], et fora les dbris
+des phalanges ennemies se renfermer dans les places fortifies; tout le
+reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vcurent
+discrtion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macdoine et de
+la haute Thessalie; mais les places de guerre chapprent aux calamits de
+l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les siges rguliers, ni
+got, ni habilet. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et
+tablit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin
+fut accumul en commun et l'on attendit, pour pntrer vers les contres
+plus mridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces vnemens
+se passaient en Thessalie et en Macdoine, la Thrace tait non moins
+cruellement ravage par les bandes de Lut-Herr et de Lonor, auxquelles
+s'taient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait t
+conduite par Cerethrius, l'anne prcdente; les exploits et les conqutes
+de cette autre arme, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont
+plus tard et fort en dtail; pour le moment nous nous bornerons suivre la
+marche du Brenn travers la Grce centrale.
+
+ Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio
+ et Lutario regulis, secessione fact Brenno, in Thraciam iter
+ averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+
+ANNEE 279 avant J.-C.
+
+La Thessalie est un riant et fertile bassin environn de montagnes, sur les
+terrasses desquelles soixante-quinze villes s'levaient alors comme sur les
+gradins d'un amphithtre[496]; l'occident, la longue chane du Pinde la
+spare de l'pire et de l'tolie; au midi, le mont Oeta qui se confond d'un
+ct avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque,
+forme une barrire presque inaccessible entre elle et les provinces de la
+Hellade. Quelques sentiers cachs et difficiles franchir pouvaient
+conduire d'un revers l'autre de l'Oeta des individus isols ou mme des
+corps de fantassins; mais pour une arme tranant aprs elle des chevaux,
+des chariots et des bagages, le seul passage praticable tait un long et
+troit dfil, bord droite par les derniers escarpemens de la montagne,
+et gauche par des marais o sjournaient les eaux pluviales avant de se
+perdre dans le golfe Maliaque. Ce dfil, nomm Thermopyles (portes des
+bains) cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, tait
+clbre dans l'histoire des Hellnes; c'tait l que, deux sicles
+auparavant, trois cents Spartiates, chargs d'arrter la marche d'une arme
+de Perses qui venait envahir la Grce, avaient donn au monde l'exemple
+d'un dvouement sublime.
+
+ Note 496: Strab.--Maltebrun, gographie de l'Europe,
+ vol. VI, p. 224, et suiv.
+
+Une seconde invasion bien plus terrible que la premire menaait alors
+cette mme Grce, et dj touchait ces mmes Thermopyles. Les Hellnes ne
+s'aveuglrent point sur le pril de leur situation. Ce n'tait plus, dit
+un ancien historien, une guerre de libert, comme celle qu'ils avaient
+soutenue contre Darius et Xerxs; c'tait une guerre d'extermination.
+Livrer l'eau et la terre n'et point dsarm leurs farouches ennemis[497].
+La Grce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre
+ou tre efface du monde[498]. A de telles rflexions inspires par le
+caractre d'une lutte o la barbarie tait aux prises avec la civilisation,
+se joignait encore dans l'esprit des Hellnes certaines impressions
+relatives la race d'hommes contre laquelle il leur fallait dfendre leur
+vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Ploponse, avaient
+peine vu les Galls auxiliaires enrls, durant les troubles civils, dans
+les armes pirotes et macdoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils
+les appelaient, arms et enrgiments pour la plupart la faon des Grecs,
+avaient perdu de leur extrieur effrayant, et diffraient beaucoup de la
+foule indiscipline et sauvage qui se prcipitait maintenant vers les
+Thermopyles.
+
+ Note 497: [Grec: Ern ton en t paronti agna ouch uper
+ eleutherias gensomenon, katha epi tou mnou poie, oude dousin
+ udr kai hn, ta apo toutou sphisin adeian pheronta.] Pausan. l.
+ X, p. 645.
+
+ Note 498: [Grec: s oun apollenai, d' oun epikratesterous einai,
+ kat' andra te idia kai ai poleis diekeinto en koin.] Ibid.
+
+Ce que savaient, cette poque, les plus savans hommes de la Grce sur la
+nation gauloise se rduisait quelques informations vagues, dfigures par
+d'absurdes contes. L'opinion la plus accrdite, parmi les rudits, plaait
+le berceau de cette nation l'extrmit de la terre, au-del du vent du
+nord[499], sur un sol glac, impuissant produire des fleurs[500], des
+fruits ou des animaux utiles l'homme[501], mais fcond en monstres et en
+plantes vnneuses. Un de ces poisons passait pour tre si violent, que
+l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flche qui en aurait t
+infecte, tombait mort sur-le-champ, comme frapp de la foudre[502]. On se
+plaisait raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force
+qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels
+aprs Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brler dans
+l'Italie une ville grecque appele Rome[503]. Cette race indomptable,
+ajoutait-on, avait dclar la guerre non-seulement au genre humain, mais
+aux dieux et la nature; elle prenait les armes contre les temptes, la
+foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la
+mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'lancer l'pe la
+main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces
+rcits, propags par la classe claire, couraient de bouche en bouche
+parmi le peuple, et rpandaient un effroi gnral, du mont Olympe au
+promontoire du Tnare.
+
+ Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.
+
+ Note 500: [Grec: Gais ek Galatn md' anthea...] Antholog. l. II.
+ s. 43, epigr. 14.
+
+ Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.
+
+ Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. F 1619.
+
+ Note 503: [Grec: Polin ellnida Rmn]. Heraclid. Pontic. ap.
+ Plut. in Camil. p. 140.
+
+ Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.
+
+ Note 505: [Grec: Oi Keltoi pros ta kymata opla apantsi labontes.]
+ Aristot. Eudomior. l. III, c. 1.
+
+Les rpubliques hellniques, autrefois si florissantes, avaient t ruines
+par la domination des rois de Macdoine depuis Philippe; de rcentes et
+malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient port un dernier
+coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la
+gravit des circonstances auraient d les engager se rapprocher, et ce
+fut prcisment ce qui les dsunit[506]. Plusieurs d'entre elles, allguant
+ces motifs mmes, crurent pouvoir sans honte se refuser la commune
+dfense. Les nations du Ploponse se contentrent de fortifier l'isthme de
+Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer l'autre, et d'attendre
+derrire ce rempart l'issue des vnemens dont la Phocide, la Botie et
+l'Attique, allaient tre le thtre[507]. Dans la Hellade, les Athniens
+parvinrent former une ligue offensive et dfensive; mais les confdrs
+agirent avec tant de lenteur que leurs contingens taient peine runis
+aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn,
+s'approchant du Sperchius, menaait dj les dfils[508]. Voici en quoi
+consistaient leurs forces: Botiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq
+cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux;
+Locriens, sept cents hommes; Mgariens, quatre cents fantassins quelques
+escadrons de cavalerie; toliens, sept mille hommes de grosse infanterie,
+une centaine d'infanterie lgre prouve, une nombreuse cavalerie;
+Athniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq
+galres qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille
+Macdoniens et Syriens qui taient arrivs de l'Orient. Callipus, gnral
+des Athniens, fut charg du commandement suprme de l'arme[510].
+
+ Note 506: Pausan. l. I, p. 7.
+
+ Note 507: Idem, l. VII, p. 408.
+
+ Note 508: Pausan. l. I, p. 7.
+
+ Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopt le mot de
+ _Phocidiens_, pour dsigner les habitans de la Phocide, la place
+ de celui de _Phocens_ plus usit, et plus conforme en effet au
+ gnie de la langue grecque. Nous avons cru ce changement
+ ncessaire afin d'viter toute confusion entre les habitans de la
+ Phocide et ceux de Phoce, ville grecque de l'Asie mineure, et
+ mtropole de Marseille.
+
+ Note 510: Idem. l. X, p. 646.
+
+Sitt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus dtacha mille hommes
+d'infanterie lgre et autant de cavaliers pour rompre les ponts du
+Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivrent temps, et les
+communications taient compltement coupes lorsque le Brenn parvint au
+bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'tendue de son
+cours, le Sperchius tait rapide, profond, encaiss entre deux rives pic.
+Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face
+l'ennemi post sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre;
+mais tandis qu'il amusait les Grecs par des prparatifs simuls, il
+descendit prcipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes
+et des meilleurs nageurs de son arme, cherchant un lieu guable. Il
+choisit celui o, prs de se perdre dans la mer, le Sperchius dverse
+droite et gauche sur ses rives et y forme de larges tangs peu profonds;
+ses soldats, profitant de l'obscurit de la nuit, traversrent, les uns
+la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs
+et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellnes
+apprirent cette nouvelle, et, craignant d'tre envelopps, se retirrent
+vers les Thermopyles[511].
+
+ Note 511: Pausan. l. X, p. 647.
+
+Le Brenn, matre des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des
+villages environnans d'tablir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens
+de se dlivrer du sjour des Gaulois, excutrent les travaux avec la plus
+grande promptitude; bientt les Kimro-Galls arrivrent aux portes
+d'Hracle. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et
+turent ceux des habitans qui taient rests aux champs; mais la ville,
+ils ne l'assigrent pas. Le Brenn s'inquitait peu de s'en rendre matre;
+ce qui lui tenait le plus coeur, c'tait de chasser promptement l'arme
+ennemie des dfils, afin de pntrer par-del les Thermopyles, dans cette
+Grce mridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les
+rapports des transfuges, le dnombrement des troupes grecques, plein de
+mpris pour elles, il se porta en avant d'Hracle, et attaqua les dfils,
+ds le lendemain, au lever du soleil, sans avoir consult, sur le succs
+futur de la bataille, remarque un crivain ancien, aucun prtre de sa
+nation, ni, dfaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].
+
+ Note 512: [Grec: Oute ellna echn mantin, oute ierois epichriois
+ chrmenos.] Pausan. l. X, p. 648.
+
+Au moment o les Gaulois commencrent pntrer dans les Thermopyles, les
+Hellnes marchrent leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand
+silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avana
+au pas de course, de manire pourtant ne pas rompre sa phalange, tandis
+que l'infanterie lgre, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une
+grle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, coups de
+frondes et de flches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile,
+non-seulement cause du peu de largeur du dfil, mais encore parce que
+les roches naturellement polies taient devenues trs-glissantes par
+l'effet des pluies du printemps. L'armure dfensive des Gaulois tait
+presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et
+ ce dsavantage se joignait une infriorit marque dans le maniement des
+armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se prcipitaient en
+masse, avec une imptuosit qui rappelait aux Hellnes la rage aveugle des
+btes froces[513]. Mais pourfendus coups de hache, ou tout percs de
+coups d'pe, ils ne lchaient point prise et ne quittaient point cet air
+terrible qui pouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point
+tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur
+blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en
+frapper quelque Grec qui se trouvait leur porte.
+
+ Note 513: [Grec: Kathaper ta thria.] Pausan. l. X, p. 648.
+
+ Note 514: [Grec: Oute pelekesi diairoumenous upo machairn
+ aponoia tous eti empneontas ti apelipen...] Idem, ibid.
+
+Cependant les galres d'Athnes, mouilles au large, en vue du dfil,
+s'approchrent de la cte, non sans peine et sans danger, cause de la
+vase dont cette partie du golfe tait encombre, et les Gaulois furent
+battus en flanc par une grle de traits et de pierres qui partaient sans
+interruption des vaisseaux. La position n'tait plus tenable, car le peu de
+largeur du passage les empchait de dployer leurs forces contre l'ennemi
+qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien
+souffrir d'eux, les accablait coup sr; ils prirent le parti de la
+retraite. Mais cette retraite s'opra sans ordre et avec trop de
+prcipitation; un grand nombre furent crass sous les pieds de leurs
+compagnons; un plus grand nombre prirent abms dans la vase profonde des
+marais; en tout, leur perte fut considrable. Les Hellnes n'eurent
+pleurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journe resta aux
+Athniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premires
+armes et resta sur le champ de bataille. En mmoire de son courage et de la
+victoire de l'arme hellne, le bouclier du jeune hros fut suspendu aux
+murailles du temple de Jupiter-Librateur, Athnes, avec une inscription
+dont voici le sens:
+Ce bouclier consacr Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias;
+il pleure encore son jeune matre. Pour la premire fois, il chargeait son
+bras gauche, quand le redoutable Mars crasa les Gaulois[515].
+
+ Note 515:
+
+ [Grec: mala d potheousa nean eti Kudiou bn
+ Aspis arizlou photos, agalma Du,
+ As dia d protas laion pote pchun eteinen,
+ Eut' epi ton Galatan kmase thouros Ars.]
+ Pausan. l. X, p. 649.
+
+Aprs le combat, les Grecs donnrent la spulture leurs morts; mais les
+Kimro-Galls n'envoyrent aucun hrault redemander les leurs, s'inquitant
+peu qu'ils fussent enterrs ou qu'ils servissent de pture aux btes fauves
+et aux vautours. Cette indiffrence pour un devoir sacr aux yeux des
+Hellnes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois,
+ils n'en furent que plus vigilans et plus dtermins repousser de leurs
+foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs
+sentimens de la nature humaine[516].
+
+ Note 516: Pausan. l. X, p. 649.
+
+Sept jours s'taient couls depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un
+corps de Gaulois entreprit de gravir l'Oeta au-dessus d'Hracle, par un
+sentier troit et escarp, qui passait derrire les ruines de l'antique
+ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne,
+tait un temple de Minerve, o les peuples du pays avaient dpos d'assez
+riches offrandes; les Gaulois en avaient t informs; ils crurent que ce
+sentier drob les conduirait au sommet de l'Oeta, et, chemin faisant, ils
+se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargs de garder les
+passages, tombrent sur eux si propos qu'ils les taillrent en pices et
+les culbutrent de rochers en rochers. Cet chec et la dfaite des
+Thermopyles branlrent la confiance des chefs de l'arme, et prjugeant de
+l'avenir par le prsent, ils commencrent dsesprer du succs; le Brenn
+seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagmes, lui
+suggra le moyen de tenter, avec moins de dsavantage, une seconde attaque
+sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord enlever aux confdrs
+les guerriers toliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure
+infanterie pesante; pour y parvenir, il mdita une diversion terrible sur
+l'tolie[517].
+
+ Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.
+
+D'aprs ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagn d'un
+certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire
+regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine
+grecque tabli parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple la dignit de
+commandant militaire. Tous les deux repassrent le Sperchius la tte de
+quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant
+l'ouest vers les dfils du Pinde qui n'taient point gards, ils les
+franchirent; puis ils tournrent vers le midi, entre le pied occidental des
+montagnes et l'Achlos, et fondirent l'improviste sur l'tolie, qu'ils
+traitrent avec la cruaut brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs
+villes, celle de Callion en particulier, furent le thtre d'horreurs dont
+le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contres. Nous
+reproduirons ici le tableau de ces scnes affligeantes, telles que
+Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint
+dans quelques dtails de cette exagration qui s'attache ordinairement aux
+traditions populaires[518]. Ce furent eux, dit-il (Combutis et
+Orestorios), qui saccagrent la ville de Callion, et qui ensuite y
+autorisrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache,
+aucun exemple dans le monde..... L'humanit est force de les dsavouer,
+car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des
+Lestrigons..... Ils massacrrent tout ce qui tait du sexe masculin, sans
+pargner les vieillards, ni mme les enfans, qu'ils arrachaient du sein de
+leurs mres pour les gorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que
+les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et
+se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui
+avaient quelque pudeur se donnrent elles-mmes la mort; les autres se
+virent livres tous les outrages, toutes les indignits que peuvent
+imaginer des barbares aussi trangers aux sentimens de l'amour qu' ceux de
+la piti. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une pe se la plongeaient
+dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le dfaut de nourriture et
+de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles
+leur brutalit, lors mme qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes,
+lorsqu'elles taient dj mortes[520].
+
+ Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.
+
+ Note 519: [Grec: Toutn de kai ta upo tou galaktos piotera
+ apokteinontes, epinon te oi Galatai tou amatos, kai ptonto tn
+ sarkn.] Pausan. l. X, p. 650.
+
+ Note 520: Pausan. l. X, p. 650.
+
+On a vu plus haut que les milices toliennes, ds le commencement de la
+campagne, s'taient rendues au camp des Thermopyles. Le pays tait donc
+presque entirement dsarm. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la
+ville de Patras, situe en face de la cte tolienne sur l'autre bord du
+dtroit o commence le golfe Corinthiaque, envoya l'lite de ses jeunes
+gens secourir l'tolie; ce fut le seul peuple du Ploponse qui accomplit
+ce devoir d'humanit[521]; malheureusement il en fut mal rcompens par la
+fortune. Les Patrens taient peu nombreux; comptant sur la supriorit de
+leurs armes et sur leur adresse les manier, ils osrent pourtant attaquer
+de front les Gaulois. Dans ce combat si ingal, ils dployrent une audace
+et une bravoure admirables; mais ces qualits n'taient pas moindres chez
+leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les
+Patrens furent crass, et Patras ne se releva jamais de cette perte de
+toute sa jeunesse. Cependant les vnemens de l'tolie avaient produit au
+camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix
+mille toliens, altrs de vengeance, quittrent sur-le-champ les
+confdrs pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en
+retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la
+population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux
+vieillards et aux femmes, celles-ci mme montrrent plus de rsolution et
+de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes rgulires
+poursuivaient l'arme ennemie, la population souleve lui tombait sur les
+flancs, et l'accablait sans interruption d'une grle de pierres et de
+projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrtaient-ils pour riposter, ces
+paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans
+les maisons des villages pour reparatre aussitt que l'ennemi reprenait sa
+marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena peine la
+moiti de ses troupes au camp d'Hracle, mais le but tait rempli[524].
+
+ Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.
+
+ Note 522: Pausan. ubi supr.
+
+ Note 523: [Sunestrateuonto de sphisi ai gunaikes ekousis pleon es
+ tous Galatas kai tn andrn t thym chrmenai.] Pausan. l. X, p.
+ 650.
+
+ Note 524: Pausan. l. X, p. 651.
+
+Le Brenn, pendant ce temps, n'tait pas rest oisif en Thessalie; il
+accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens,
+principalement vers la lisire de l'Oeta; son but, en agissant ainsi, tait
+de les contraindre lui dcouvrir, pour se dlivrer de sa prsence,
+quelque chemin secret qui le conduist de l'autre ct de leurs montagnes;
+c'est quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de
+guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait
+le pays des nianes. C'tait prcisment l'poque o les toliens venaient
+de quitter le camp des Hellnes; une circonstance plus favorable ne pouvait
+se prsenter au Brenn; il rsolut donc de tenter tout la fois, ds le
+lendemain, les attaques simultanes des Thermopyles et du sentier des
+nianes. Conduit par ses guides Hraclotes, lui-mme, avant que la nuit
+ft dissipe, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'lite.
+Le hasard voulut que ce jour-l le ciel ft couvert d'un brouillard si
+pais qu'on pouvait peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier
+tait gard par un corps de Phocidiens, mais l'obscurit les empcha de
+dcouvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent dj porte du trait.
+L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec
+bravoure; dbusqus enfin de leur poste, ils arrivrent toutes jambes au
+camp des confdrs, criant qu'ils taient tourns, que les barbares
+approchaient. Dans le mme instant, le lieutenant du Brenn, inform de ce
+succs par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en tait fait de
+l'arme grecque tout entire, si les Athniens, approchant leurs navires en
+grande hte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manoeuvres
+beaucoup de fatigue et de pril, parce que les galres surcharges
+d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient
+s'loigner que trs-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux
+bourbeuses du golfe[526].
+
+ Note 525: Idem, ibid.
+
+ Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.
+
+Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il
+s'avana la tte de soixante-cinq mille hommes jusqu' la ville d'latia,
+sur les bords du fleuve Cphisse, tandis que son lieutenant, rentr dans le
+camp d'Hracle, faisait des prparatifs pour le suivre avec une partie de
+ses forces. Une petite journe de marche sparait latia de la ville et du
+temple de Delphes; la route en tait facile quoiqu'elle traverst une des
+branches du Parnasse, et entretenue avec soin, cause du concours immense
+de Grecs et d'trangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de
+l'Asie, venaient chaque anne consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le
+chef gaulois se dirigea de ce ct immdiatement, afin de mettre profit
+l'loignement des troupes confdres et la stupeur que sa victoire
+inattendue avait jete dans le pays. L'ide que des trangers, des
+_barbares_ allaient profaner et dpouiller le lieu le plus rvr de toute
+la Grce pouvantait et affligeait les Hellnes; un tel vnement, leurs
+yeux, n'tait pas une des moindres calamits de cette guerre funeste.
+Plusieurs fois, ils tentrent de dtourner le Brenn de ce qu'ils appelaient
+un acte sacrilge, en s'efforant de lui inspirer quelques craintes
+superstitieuses; mais le Brenn rpondait en raillant que les dieux riches
+devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il
+encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur
+occupation journalire est de les rpartir parmi les humains[528]. Ds la
+seconde moiti de la journe, les Gaulois aperurent la ville et le temple,
+dont les avenues ornes d'une multitude de statues, de vases, de chars tout
+brillans d'or, rverbraient au loin l'clat du soleil.
+
+ Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere. Just. l.
+ XXIV, c. 6.
+
+ Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas
+ largiri hominibus soleant. Idem, ibid.
+
+La ville de Delphes, btie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au
+milieu d'une vaste excavation naturelle, et environne de prcipices dans
+presque toute sa circonfrence, n'tait protge ni par des murailles, ni
+par des ouvrages fortifis; sa situation paraissait suffire sa
+sauve-garde. L'espce d'amphithtre sur lequel elle posait possdait,
+dit-on, la proprit de rpercuter le moindre son; grossis par cet cho et
+multiplis par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse
+taient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou
+le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps
+avec une intensit prodigieuse[529]. Ce phnomne, que le vulgaire ne
+pouvait s'expliquer, joint l'aspect sauvage du lieu, le pntrait d'une
+mystrieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait
+faire sentir plus puissamment la prsence de la Divinit[530].
+
+ Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum
+ sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex
+ audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.
+
+ Note 530: Qu res majorem majestatis terrorem ignaris rei et
+ admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.
+
+Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon,
+magnifiquement construit et orn d'un frontispice en marbre blanc de Paros.
+L'intrieur de l'difice communiquait par des soupiraux un gouffre
+souterrain, d'o s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les
+respirait dans un tat d'extase et de dlire[531]; c'tait prs d'une de
+ces bouches, d'autres disent mme au-dessus, que la grande-prtresse
+d'Apollon, assise sur le sige trois pieds, dictait les rponses de son
+dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'tait plus rvr
+et rput plus infaillible que les paroles prophtiques descendues du
+trpied; les colonies grecques en avaient port la clbrit dans toutes
+les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages.
+Aussi voyait-on en Grce, comme hors de la Grce, les peuples, les rois,
+les simples citoyens faire assaut de gnrosit envers Apollon Delphien,
+dont le trsor devint tellement considrable qu'il passa en proverbe pour
+signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans
+avant l'arrive des Gaulois, le temple avait t dpouill par les
+Phocidiens de ses objets les plus prcieux[533]; mais, depuis lors, de
+nouveaux dons avaient afflu Delphes; et le dieu avait dj recouvr une
+partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs
+tentes au pied du Parnasse.
+
+ Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6.
+ --Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5.--Plutarch. de Orac.
+ def.
+
+ Note 532: [Grec: Chrmata Aphtoros. Aphtr], l'archer, un des
+ surnoms d'Apollon.
+
+ Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime dix mille talens,
+ cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matires d'or et
+ d'argent que les Phocidiens firent fondre aprs le pillage du
+ temple; il s'y trouvait en outre des sommes considrables en
+ argent monnay.
+
+Du plus loin que le Brenn aperut les milliers de monumens votifs qui
+garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques ptres que
+ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets
+taient d'or massif et sans alliage. Les captifs le dtromprent. Ce
+n'est, lui rpondirent-ils, que de l'airain lgrement couvert d'or la
+superficie[534]. Mais le Gaulois les menaa des plus grands supplices
+s'ils dvoilaient un tel secret qui que ce ft dans son arme; il voulut
+mme qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa
+tente ses principaux chefs, il interrogea haute voix les prisonniers, qui
+dclarrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline
+tait couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535].
+Cette bonne nouvelle se rpandit aussitt parmi les soldats, et tous en
+conurent un redoublement de courage.
+
+ Note 534: [Grec: Ta men endon esti chalkos, ta de exthen chrusos
+ epellatai lentos.] Polyn. Stratag. l. VII, c. 35.
+
+ Note 535: [Grec: s panta ei chrusos]. Polyn. Strat. loc. cit.
+
+Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y dlibra avec les
+chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se
+reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immdiatement l'escalade
+de Delphes. La forte situation de la place, qui n'tait accessible que par
+un rocher troit, et qu'il tait si ais de dfendre avec une poigne
+d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnatre les lieux,
+pour disposer ses mesures, pour rafrachir ses troupes[536]. Mais les
+autres chefs mirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et
+Thessalorus, qui tait vraisemblablement comme Orestorius un aventurier
+d'origine grecque, insistrent pour que l'assaut ft tent l'instant
+mme. Point de dlai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi:
+demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi
+de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la
+confusion nous laissent actuellement ouverts[538]. Les soldats mirent fin
+ ces hsitations en se dbandant pour courir la campagne et piller.
+
+ Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.
+
+ Note 537: _Aimhean_, agrable, beau.
+
+ Note 538: Amputari moras jubent, dm imparati hostes.....
+ interject nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia
+ accessura. Justin. l. XXIV, c. 7.
+
+Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car
+eux-mmes avaient puis le pays au nord de l'Oeta, et le long sjour de
+l'arme grecque avait eu le mme rsultat dans les campagnes situes au
+midi. Se trouvant tout coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de
+vivres de toute espce, parce que l'immense concours de monde qui visitait
+annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des
+bourgs environnans dans la ncessit de faire de grandes provisions, les
+Gaulois ne songrent plus qu' se ddommager des privations passes, avec
+autant de joie et de confiance que s'ils avaient dj vaincu[539]. On
+prtend qu' ce sujet l'oracle d'Apollon avait donn un avis plein de
+sagesse; ds la premire rumeur de l'approche de l'ennemi, il dfendit aux
+gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les
+Delphiens, qui cette dfense parut d'abord bizarre et incomprhensible,
+sentirent plus tard combien elle leur avait t salutaire[540]. On dit
+aussi que les habitans ayant consult le Dieu sur le sort que l'avenir leur
+rservait, il leur rpondit par ce vers:
+
+J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].
+
+Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activit leurs
+prparatifs. Durant cette nuit, Delphes reut de tous cts, par les
+sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y
+runit successivement douze cents toliens bien arms, quatre cents
+hoplites d'Amphysse, un dtachement de Phocidiens, ce qui, avec les
+citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en
+mme temps que la vaillante arme tolienne, aprs avoir chass Combutis,
+s'tait reporte sur le chemin d'latia, et, grossie de bandes phocidiennes
+et botiennes, travaillait empcher la jonction de l'arme gauloise
+d'Hracle avec la division qui assigeait Delphes[542].
+
+ Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus
+ vagabantur. Idem, ibid.
+
+ Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre.
+ Justin. loc. citat.
+
+ Note 541: Ferunt ex oraculo hc fatam esse Pythiam:
+
+ Ego providebo rem istam et alb virgines.
+
+ Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652.
+
+ Note 542: Pausan. l. X, p. 652.
+
+Pendant cette mme nuit, le camp des Gaulois fut le thtre de la plus
+grossire dbauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux
+taient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus
+de dlai, car le Brenn sentait dj tout ce que lui cotait le retard de
+quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur numrant de
+nouveau tous les trsors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les
+attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade.
+L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermet. Du haut de la
+pente troite et raide que les assaillans avaient gravir pour approcher
+la ville, les assigs faisaient pleuvoir une multitude de traits et de
+pierres dont aucun ne tombait faux. Les Gaulois jonchrent plusieurs fois
+la monte de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent la charge avec
+audace, et forcrent enfin le passage. Les assigs, contraints de battre
+en retraite, se retirrent dans les premires rues de la ville, laissant
+libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y prcipita;
+bientt toute cette multitude fut occupe dpouiller les oratoires qui
+avoisinaient l'difice, et enfin le temple lui-mme[545].
+
+ Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 544: Idem, c. 7.
+
+ Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I,
+ c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l.
+ XI, c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c.
+ 3.--Athen. bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in
+ Del. v. 173.
+
+On tait alors en automne, et durant le combat il s'tait form un de ces
+orages soudains si frquens dans les hautes chanes de la Hellade; il
+clata tout coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de
+grle. Les prtres et les devins attachs au temple d'Apollon se saisirent
+d'un incident propre frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'oeil
+hagard, la chevelure hrisse, l'esprit comme alin[546], ils se
+rpandirent dans la ville et dans les rangs de l'arme, criant que le Dieu
+tait arriv. Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'lancer
+travers la vote du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges
+armes, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement
+de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, Grecs, sur les
+pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]! Ce
+spectacle, ces discours prononcs au bruit de la foudre, la lueur des
+clairs, remplissent les Hellnes d'un enthousiasme surnaturel, ils se
+reforment en bataille et se prcipitent, l'pe haute, vers l'ennemi. Les
+mmes circonstances agissaient non moins nergiquement, mais en sens
+contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnatre le
+pouvoir d'une divinit, mais d'une divinit irrite[548]. La foudre,
+plusieurs reprises, avait frapp leurs bataillons, et ses dtonations,
+rptes par les chos, produisaient autour d'eux un tel retentissement
+qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pntrrent
+dans l'intrieur du temple avaient senti le pav trembler sous leurs
+pas[550]; ils avaient t saisis par une vapeur paisse et mphitique qui
+les consumait et les faisait tomber dans un dlire violent[551]. Les
+historiens rapportent qu'au milieu de ce dsordre on vit apparatre trois
+guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de
+vieilles armures, et qui frapprent les Gaulois de leurs lances. Les
+Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois hros, Hyprochus et
+Laodocus, dont les tombeaux taient voisins du temple, et Pyrrhus, fils
+d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entrana en
+dsordre jusqu' leur camp, o ils ne parvinrent qu' grand'peine, accabls
+par les traits des Grecs et par la chute d'normes rocs qui roulaient sur
+eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assigs, la perte ne
+laissa pas non plus que d'tre considrable.
+
+ Note 546: Repent universorum templorum antistites, simul et ipsi
+ vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque.... Justin. l.
+ XXIV, c. 8.
+
+ Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per
+ culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcs ac strepitum
+ armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 548: Prsentiam Dei et ipsi statim sensre. Idem, ibid.
+
+ Note 549: [Grec: Brontai te kai keraunoi sunecheis eginonto, kai
+ oi men exepltton te tous Keltous, kai dechesthai tois si ta
+ paraggellomena.] Pausan. l. X, p. 652.
+
+ Note 550: [Grec: te g pasa biais eseieto]. Pausan. loc. citat.
+ --Terr motu. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+ Note 551: Pausan. loc. citat.
+
+ Note 552: [Grec: Ta te tn rn tnikauta sphisin ephan
+ phasmata...] Pausan. l. X, p. 650.--[Grec: Deimata te andres
+ ephistanto oplitai tois barbarois.] Idem, l. I, p. 7.
+
+ Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis
+ abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.
+
+A cette dsastreuse journe succda, pour les Kimro-Galls, une nuit non
+moins terrible; le froid tait trs-vif, et la neige tombait en abondance;
+outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp
+situ trop prs de la montagne, crasaient les soldats non par un ou deux
+la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient
+ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas
+plus tt lev que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une
+vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par
+descendus travers les neiges par des sentiers qui n'taient connus que
+d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flches et de pierres sans
+courir eux-mmes le moindre danger. Cerns de toutes parts, dcourags, et
+d'ailleurs fortement incommods par le froid qui leur avait enlev beaucoup
+de monde durant la nuit, les Gaulois commenaient plier; ils furent
+soutenus quelque temps par l'intrpidit des guerriers d'lite qui
+combattaient auprs du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute
+taille, le courage de cette garde frapprent d'tonnement les
+Hellnes[555]; la fin, le Brenn ayant t bless dangereusement, ces
+vaillans hommes ne songrent plus qu' lui faire un rempart de leur corps
+et l'emporter. Les chefs alors donnrent le signal de la retraite, et,
+pour ne pas laisser leurs blesss entre les mains de l'ennemi, ils firent
+gorger tous ceux qui n'taient pas en tat de suivre; l'arme s'arrta o
+la nuit la surprit[556].
+
+ Note 554: Pausan. l. X, p. 653.
+
+ Note 555: Pausan. l. X, p. 653.
+
+ Note 556: Idem, loc. cit.
+
+La premire veille de cette seconde nuit tait peine commence, lorsque
+des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginrent entendre le mouvement
+d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurit dj
+profonde ne leur permettant pas de reconnatre leur mprise, ils jetrent
+l'alarme, et crirent qu'ils taient surpris, que l'ennemi arrivait. La
+faim, les dangers et les vnemens extraordinaires qui s'taient succd
+depuis deux jours avaient branl fortement toutes les imaginations. A ce
+cri, l'ennemi arrive! les Gaulois, rveills en sursaut, saisirent leurs
+armes, et croyant le camp dj envahi, ils se jetaient les uns contre les
+autres, et s'entretuaient. Leur trouble tait si grand qu' chaque mot qui
+frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme
+s'ils eussent oubli leur propre langue. D'ailleurs l'obscurit ne leur
+permettait ni de se reconnatre, ni de distinguer la forme de leurs
+boucliers[557]. Le jour mit fin cette mle affreuse; mais, pendant la
+nuit, les ptres phocidiens qui taient rests dans la campagne la garde
+des troupeaux coururent informer les Hellnes du dsordre qui se faisait
+remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attriburent un vnement aussi
+inattendu l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la
+croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement rel; pleins
+d'ardeur et de confiance, ils se portrent sur l'arrire-garde ennemie. Les
+Gaulois avaient dj repris leur marche, mais avec langueur, comme des
+hommes dcourags, puiss par les maladies, la faim et les fatigues. Sur
+leur passage, la population faisait disparatre le btail et les vivres, de
+sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'aprs des
+peines infinies et la pointe de l'pe. Les historiens valuent dix
+mille le nombre de ceux qui succombrent ces souffrances; le froid et le
+combat de la nuit en avaient enlev tout autant, et six mille avaient pri
+ l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que
+trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son arme dans les
+plaines que traverse le Cphisse, le quatrime jour depuis son dpart des
+Thermopyles.
+
+ Note 557: [Grec: Analabontes oun ta opla, kai diastantes ekteinon
+ te alllous, kai ana meros ekteinonto, oute glsss ts epichriou
+ sunientes, oute tas allyln morphas, oute tn thyren kathorntes
+ ta ochmata.] Pausan. l. X, p. 654.
+
+ Note 558: [Grec: ek tou Theou mania]. Idem, ibid.
+
+ Note 559: Pausan. l. X, p. 654.
+
+On a vu plus haut qu'aprs la droute des Hellnes dans ce dfil fameux,
+le lieutenant du Brenn tait rentr au camp d'Hracle; il y avait cantonn
+une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son
+absence, et il s'tait remis en route sur les traces de son gnral; mais
+un seul jour avait bien chang la face des choses. L'arme tolienne tait
+arrive dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'taient rfugies
+sur les galres athniennes dans le golfe Maliaque venaient de dbarquer en
+Botie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager
+dans les dfils du Parnasse avec tant d'ennemis derrire lui; et force lui
+fut d'attendre, sur la dfensive, le retour de la division de Delphes; il
+se trouva temps pour en couvrir la retraite[560].
+
+ Note 560: Pausan. l. X, p. 654.
+
+Les blessures du Brenn n'taient pas dsespres[561]; cependant, soit
+crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur cause par le
+mauvais succs de l'entreprise, aussitt qu'il vit sa division hors de
+danger, il rsolut de quitter la vie. Ayant convoqu autour de lui les
+principaux chefs de l'arme, il remit son titre et son autorit entre les
+mains de son lieutenant, et s'adressant ses compagnons:
+Dbarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blesss sans exception, et
+brlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562]. Il
+demanda alors du vin, en but jusqu' l'ivresse, et s'enfona un poignard
+dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui
+regardait les blesss, car le nouveau Brenn fit gorger dix mille hommes
+qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande
+partie des bagages.
+
+ Note 561: [Grec: T de Brenn kata men ta traumata eleinpeto eti
+ strias elpis.] Idem, l. X, p. 655.
+
+ Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+ Note 563: [Grec: Akraton polun emphorsamenos eauton apesphaxe.]
+ Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit. Justin. l.
+ XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655.
+
+ Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.
+
+Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se
+jetrent sur son arrire-garde, qu'ils taillrent en pices. Ce fut dans ce
+pitoyable tat que les Gaulois gagnrent le camp d'Hracle. Ils s'y
+reposrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous
+les ponts du Sperchius avaient t rompus, et la rive gauche du fleuve
+occupe par les Thessaliens accourus en masse; nanmoins l'arme gauloise
+effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entire
+arme et altre de vengeance qu'elle traversa d'une extrmit l'autre la
+Thessalie et la Macdoine, expose des prils, des souffrances, des
+privations toujours croissantes, combattant sans relche le jour, et la
+nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit
+enfin la frontire septentrionale de la Macdoine. L se fit la
+distribution du butin; puis les Kimro-Galls se sparrent immdiatement en
+plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant
+ailleurs de nouveaux alimens leur turbulente activit.
+
+ Note 565: Pausan. l. X, p. 655.
+
+ Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu.....
+ fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.
+
+Ceux qui se rsignrent au repos choisirent un canton leur convenance au
+pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontire mme de la
+Grce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y tablirent
+sous le commandement d'un chef de race kimrique, nomm Bathanat,
+c'est--dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des
+Gallo-Scordiskes. Les Tectosages chapps au dsastre de la retraite se
+divisrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg
+de Tolosa le butin qui lui rvenait du pillage de la Grce; mais chemin
+faisant, plusieurs d'entre eux s'arrtrent dans la fort Hercynie et s'y
+fixrent[568]; la seconde bande, runie aux Tolistoboes et une horde de
+Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est
+ cette dernire que nous nous attacherons de prfrence; ses courses et
+ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moiti de l'Asie feront la
+matire du chapitre suivant.
+
+ Note 567: [Grec: Bathanatos].Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_,
+ cochon mle; _nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un
+ guerrier fameux du temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.
+
+ Note 568: [Grec: Skedasthentes alloi ep' alla mer kata
+ dichostasian.] Strab. l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam
+ Tolosam... pars in Thraciam. Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circm
+ Hercyniam silvam... Csar. l. VI, c. 24.
+
+ Note 569: [Grec: Komontorios], Polyb. l. IV, p. 313.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomde sur le trne
+de Bithynie.--Ils se rendent matres de tout le littoral de la mer ge;
+situation malheureuse de ce pays.--Tous les tats de l'Asie leur paient
+tribut.--Commencement de raction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les
+Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois solds au service des
+puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la
+domination des hordes; avantage remport par Eumnes sur les Tolistoboes;
+ils sont vaincus par Attale, et repousss, ainsi que les Trocmes, dans la
+haute Phrygie; rjouissances publiques dans tout l'Orient.
+
+278--241.
+
+
+ANNEE 278 avant J.-C.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que lors du dpart de la grande
+expdition gauloise pour la Grce, deux chefs, se dtachant du gros de
+l'arme, avaient pass en Thrace, Lonor avec dix mille Galls, Luther avec
+le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Matre de la
+Chersonse thracique et de Lysimachie, dont ils s'taient empars par
+surprise, ils tendaient leurs ravages sur toute la cte depuis
+l'Hellespont jusqu' Byzance, forant la plupart des villes et Byzance mme
+ se racheter de pillages continuels par d'normes contributions[570]. La
+proximit de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilit de ce beau
+pays, leur inspirrent bientt le dsir d'y passer[571]. Mais quelque
+troit que ft le bras de mer qui les en sparait, Lonor et Luther
+n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer
+restrent long-temps infructueuses. A l'arrive des compagnons de Comontor,
+ils songrent plus que jamais quitter l'Europe. La Thrace presque puise
+par deux ans de dvastation, tait, entre tant de prtendans, une trop
+pauvre proie partager. Lonor et Luther s'adressrent donc conjointement
+au roi de Macdoine, de qui la Thrace dpendait, depuis qu'elle ne formait
+plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la
+Chersonse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour
+les transporter au-del de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la
+Macdoine, par des rponses vasives, chercha traner les choses en
+longueur[572].
+
+ Note 570: Lysimachi fraude capt, Chersonesoque omni armis
+ possess... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus
+ urbes obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 571: Cupido ind eos in Asiam transeundi, audientes ex
+ propinquo quanta ubertas terr hujus esset, cepit. Idem, l.
+ XXXVIII, l. C.
+
+ Note 572: Res qum lentis traheretur... Idem, c. 16.
+
+Si, d'un ct, il lui tardait d'affranchir le nord de ses tats d'une aussi
+rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce
+soulagement ne ft que momentan; que l'Hellespont une fois franchi, la
+route de l'Asie une fois trace, de nouveaux essaims plus nombreux
+d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par
+l, la situation de la Grce ne se trouvt empire. Pendant ces hsitations
+de la politique macdonienne, Lonor et Luther poussaient avec activit
+leurs prparatifs; les Tectosages, les Tolistoboes, et une partie des
+Galls, abandonnrent Comontor pour se runir eux, et les deux chefs
+comptrent sous leurs enseignes jusqu' quinze petits chefs
+subordonns[573].
+
+ Note 573: Ils taient dix-sept chefs, y compris Lonor et Luther.
+ [Grec: n periphaneis men epi to erchein eptakaideka ton arithmon
+ san.] Memnon. ap. Phot. c. 20.
+
+Mais la msintelligence ne tarda pas se mettre entre les deux chefs
+suprmes[574]; Lonor et les siens quittrent la Chersonse thracique, et
+se dirigrent vers le Bosphore, qu'ils espraient franchir plus aisment et
+plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencrent par
+lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle
+probablement ils cherchrent se procurer des vaisseaux. Mais peine
+avaient-ils quitt le camp de Luther et la Chersonse, qu'une ambassade y
+arriva de la part du roi de Macdoine, en apparence pour traiter, en
+ralit pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux ponts,
+et deux btimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit
+sans autre formalit; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientt
+dbarqu tout son monde sur la cte d'Asie[576], et le passage tait
+compltement effectu, lorsque les ambassadeurs en portrent la nouvelle
+leur roi. Du ct du Bosphore, un incident non moins heureux vint au
+secours de Lonor.
+
+ Note 574: Rurss nova inter regulos orta seditio est. Tit. Liv. l.
+ XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro
+ ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra
+ paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.
+
+La Bithynie tait cette poque le thtre d'une guerre acharne entre les
+deux fils du dernier roi, Nicomde et Zibas, qui se disputaient la
+succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intrieur du royaume, se
+balanaient peu prs galement; mais, au dehors, Zibas avait entran
+dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomde
+ne comptait dans la sienne que les petites rpubliques grecques du Bosphore
+et du Pont-Euxin, Chalcdoine, Hracle-de-Pont, Tios, et quelques autres.
+Ce n'tait pas sans peine que ces petites cits dmocratiques avaient sauv
+leur indpendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu
+prendre part toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse
+se faire des allis pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles
+n'ignoraient pas qu'Antiochus avait form le dessein de les asservir tt ou
+tard, la crainte et la haine les avaient jetes dans le parti de Nicomde,
+qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait
+beaucoup moins pour son protg Zibas, de sorte que la guerre tranait en
+longueur. Sur ces entrefaites, Nicomde, voyant de l'autre ct du Bosphore
+ces bandes gauloises qui cherchaient le traverser, imagina de leur en
+fournir les moyens pour les rendre utiles ses intrts. Il fit mme
+accder les rpubliques grecques ce projet, que dans toute autre
+circonstance elles eussent repouss avec effroi. Nicomde proposa donc
+Lonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux
+conditions suivantes:
+
+1 Que lui et ses hommes resteraient attachs Nicomde et sa postrit
+par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa
+volont, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];
+
+2 Qu'ils regardaient comme leurs amies et allies les villes d'Hracle,
+de Chalcdoine, de Tios, de Ciros et quelques autres mtropoles d'tats
+indpendans;
+
+3 Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient dsormais de toute
+hostilit envers Byzance, et que mme, dans l'occasion, ils dfendraient
+cette ville comme leur allie[579].
+
+ Note 577: Idem, ibid.
+
+ Note 578: [Grec: Einai philous men tois philois, polemious de tois
+ ou philousi.] Memn. ap. Phot. c. 20.
+
+ Note 579: [Grec: Summachein de kai Byzantiois, ei mou desoi, kai
+ Tianois de, kai rakletais, kai Kalchdoniois kai Kieranois, kai
+ tisin eterois ethnn archousi.] Idem, loc. cit.
+
+Cette dernire clause avait t insre dans le trait, sur la demande des
+rpubliques grecques la ligue desquelles Byzance s'tait runie. Lonor
+accepta tout, et ses troupes furent transportes par-del le dtroit[580].
+
+ Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.--Strab. l. XII, p. 567.
+
+Son dpart laissa Comontor matre de presque toute la Thrace; ce chef
+s'tablit au pied du mont Hmus, dans la ville de Thyle dont il fit le
+sige de son royaume. Pour se soustraire ses brigandages, les villes
+indpendantes continurent lui payer tribut comme Lonor et Luther;
+Byzance mme, malgr la convention qui devait la garantir contre les
+attaques des Gaulois, fut impose une ranon plus forte
+qu'auparavant[581]. Cette ranon annuelle s'leva successivement de trois
+ou quatre mille pices d'or[582] cinq mille, dix mille, et enfin, sous
+les successeurs de Comontor, l'norme somme de quatre-vingt talens[583].
+Les Gaulois tyrannisrent ainsi la Thrace pendant plus d'un sicle; ils
+furent enfin extermins par un soulvement gnral de la population.
+
+ Note 581: Polyb. l. IV, p. 313.
+
+ Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20.
+
+ Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.--440,000 francs.
+
+Aussitt que Lonor fut dbarqu en Asie, il se rconcilia avec Luther, et
+le fit entrer, comme lui, la solde de Nicomde[584]: leurs bandes runies
+eurent bientt mis la fortune du ct de ce prtendant. Zibas vaincu
+s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre
+compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les rpubliques du
+Bosphore; de part et d'autre, il choua, et c'est aux services des Gaulois
+que les historiens attribuent le salut de Chalcdoine et des autres petits
+tats dmocratiques. L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils,
+fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois
+successeurs d'Alexandre s'puisaient en efforts pour anantir le peu qu'il
+restait d'tats libres, les Gaulois s'en montrrent les protecteurs; ils
+repoussrent les rois, et raffermirent les intrts dmocratiques[585].
+Cet vnement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point
+se trop hter d'en faire honneur aux affections ou au discernement
+politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considrations morales
+n'y tenaient aucune place. Car Nicomde, quelque temps de l, s'tant
+brouill avec les citoyens d'Hracle, les Gaulois s'emparrent de cette
+ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi, condition qu'il
+leur abandonnerait toutes les proprits transportables[586]. Ce trait de
+brigands eut lieu, et vraisemblablement la population hraclote comptait
+au nombre des biens meubles que les Gaulois s'taient rservs.
+
+ Note 584: Count deind in unum rurss Galli, et auxilia Nicomedi
+ dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 585: [Grec: Aut toinun tn Galatn epi tn Asian diabasis,
+ kat' archas men epi kak tn oiktorn proelthein enomisth to de
+ telos edeixen apokrithen pros to sympheron. Tn far Basilen tn
+ tn polen dmokratian aphelein spoudazontn, autoi mallon autn
+ ebebaioun, antikathistamenoi tois epitithemenois.] Memnon. ap.
+ Photium. c. 20.
+
+ Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20.
+
+Tant de grands services mritaient une grande rcompense; le roi bithynien
+concda aux Gaulois des terres considrables sur la frontire mridionale
+de ses tats[587]. Sa gnrosit pourtant n'tait pas tout--fait exempte
+de calcul; il esprait, par l, donner son royaume une population forte
+et belliqueuse, du ct o il tait le plus vulnrable, et lever en
+quelque sorte une barrire qui le garantirait des attaques de ses voisins
+de Pergame, de Syrie et d'gypte. Mais Nicomde n'avait pas bien rflchi
+au caractre de ses nouveaux colons, en les plaant si prs des riches
+campagnes arroses par le Mandre et l'Hermus, si prs de ces villes de
+l'olide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, o le gnie
+des Hellnes se mariait toute la dlicatesse de l'Asie. Aussi, peine
+furent-ils arrivs dans leurs concessions qu'ils commencrent piller, et
+bientt envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes
+gauloises n'tait plus la mme alors qu' l'poque de leur passage en
+Bithynie; Lonor et Luther taient morts, ou avaient t dpouills du
+commandement; et leurs armes, fondues ensemble et augmentes de renforts
+tirs de la Thrace, s'taient formes en trois hordes sous les noms de
+Tectosages, Tolistoboes et Trocmes[588]. Pour viter tout conflit et tout
+sujet de querelle dans la conqute qu'elles mditaient, ces trois hordes,
+avant de quitter la frontire bithynienne, distriburent l'Asie mineure en
+trois lots qu'elles se partagrent l'amiable[589]; les Trocmes eurent
+l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboes l'olide et l'Ionie, et la
+contre mditerrane, qui s'tendait l'occident du mont Taurus, entre la
+Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590].
+Tous alors se mirent en mouvement, et la conqute fut bientt acheve. Une
+horde gauloise tablit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne
+Troie[591]; et les chariots amens de Tolosa stationnrent dans les
+plaines qu'arrose le Caystre[592].
+
+ Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2.
+
+ Note 588: _Trocmi_ (Tit. Liv. passim.--Strab. l. XII); _Trogmi_
+ (Memn. ap. Phot. c. 20); _Trogmeni_ (Steph. Byzant.). Au rapport
+ de Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du
+ chef qui la commandait.
+
+ Note 589: Cm trs essent gentes, in tres partes diviserunt. Tit.
+ Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii olida atque
+ Ioniam, Tectosagi mediterranea As sortiti sunt, et stipendium
+ tot cis Taurum Asi exigebant. Idem, ibid.
+
+ Note 591: [Grec: Eis tn polin Ilion...] Strabon. l. XIII, p. 591.
+
+ Note 592: [Grec: ...en leimni Kaustri estan amaxai]. Callimach.
+ Hymn. ad Dian. v. 257.
+
+L'histoire ne nous a pas laiss la narration dtaille de cette conqute;
+mais que l'imagination se reprsente, d'un ct la force et le courage
+physiques l'un des plus bas degrs de la civilisation, de l'autre ce que
+la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffin, alors elle
+pourra se crer le tableau des calamits qui dbordrent sur l'Asie
+mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme
+un troupeau de moutons, et courait se rfugier dans les cavernes du mont
+Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient la seule nouvelle de l'approche
+des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prvinrent ainsi par une mort
+volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un pote, sans
+doute Milsien comme elles, a consacr quelques vers la mmoire de ces
+touchantes victimes; ces vers sont placs dans leur bouche; elles-mmes
+s'adressent leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse
+de n'avoir point su les protger:
+
+O Milet! chre patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux
+outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes.
+C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a prcipites
+dans cet abme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie
+qu'il nous prparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'poux,
+ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouv un protecteur[593].
+
+ Note 593:
+ [Grec: chometh', Milte, phil, tn athemistn
+ Tn anomon Galatn, ubrin anainomenai,
+ Parthenikai trissai politides, as o biastos
+ Keltn eis tautn moiran etrepsen Ars
+ Ou gar emeinamen aima to dussebes, oud' umenaiou
+ Numphion, all' aidn kdemon eurametha.]
+ Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.
+
+Il ne faut entendre ici par le mot de conqute ni l'expropriation des
+habitans, ni mme une occupation du sol tant soit peu rgulire. Chaque
+horde restait retranche une partie de l'anne, soit dans son camp de
+chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa
+tourne par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prte se porter
+sur le point o quelque rsistance se serait montre. Les villes lui
+payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais cela se bornait
+l'action des conqurans; ils ne s'immisaient en rien dans le gouvernement
+intrieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus;
+les conseils dmocratiques des villes d'Ionie purent se runir en toute
+libert comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas
+attendre et que la horde ft entretenue grassement. Cette vie abondante et
+commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs
+gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et
+beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de
+ses successeurs avaient infest l'Asie. Cette hypothse peut seule rendre
+compte des forces considrables dont les hordes se trouvrent tout coup
+disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire
+jusqu'au roi de Syrie lui-mme[594].
+
+ Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam
+ magn sobole auct, ut Syri quoque reges stipendium dare non
+ abnuerint. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+
+ANNEE 277 avant J.-C.
+
+Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord leur payer
+tribut, du moins ne s'y rsigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que
+partirent les premiers coups. Il vint attaquer l'improviste, au nord de
+la chane du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt
+mille cavaliers, une infanterie proportionne, et deux cent quarante chars
+arms de faux deux et quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux
+mains, les troupes syriennes furent tellement effrayes du nombre et de la
+bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait dj de faire retraite,
+lorsqu'un de ses gnraux, Thodotas le Rhodien, se porta garant de la
+victoire. Il se trouvait dans l'arme syrienne seize lphans dresss
+combattre, et Thodotas esprait s'en servir de manire troubler les
+Gaulois, encore peu familiariss avec l'aspect de ces animaux. Antiochus,
+persuad, lui laissa la direction de la bataille[595].
+
+ Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. F 1615.
+
+L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de
+profondeur, dont le premier rang tait revtu de cuirasses d'airain[596],
+et compos ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois arms et
+disciplins la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangrent
+au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur ct,
+placrent quatre lphans chacune de leurs ailes, et les huit autres au
+centre. L'engagement commena par les ailes; les huit lphans, suivis de
+la cavalerie syrienne, marchrent au-devant de la cavalerie tectosage;
+mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se dbanda. Pour l'appuyer,
+l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui
+s'avancrent avec imptuosit entre les deux lignes de bataille; mais, ce
+moment, les huit lphans du centre, anims par l'aiguillon et par le son
+des instrumens guerriers, s'lancent en poussant des cris sauvages, et en
+agitant leurs trompes et leurs dfenses[597]. Les chevaux qui tranaient
+les chars, effrays, s'arrtent court; les uns se cabrent, et culbutent
+ple-mle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se prcipitent
+au galop dans les rangs mme de leur infanterie. L'arme d'Antiochus n'eut
+pas de peine achever la victoire[598]. Rompue de tous cts, la horde des
+Tectosages se retira, laissant la terre jonche de ses morts; mais, sans
+lui donner un instant de relche, Antiochus la poursuivit nuit et jour,
+travers la basse Phrygie, jusque au-del des monts Adorens; l, il lui
+permit de s'arrter, et de prendre un tablissement son choix. Elle
+adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra,
+dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible ds lors pour tenter
+de reconqurir ce que la bataille du Taurus lui avait enlev, elle se
+renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans
+celles de la Phrygie suprieure. Quant Antiochus, sa victoire fut
+accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la
+reconnaissance publique lui dcerna le titre de _Sauveur_, que l'histoire a
+ajout son nom[599].
+
+ Note 596: [Grec: Epi metpou men proaspizontas tous chalkothrakas
+ autn, es bathos de epi tettarn kai eikosi tetagmenous
+ oplitas...] Lucian. Zeux. sive Antioch. p. 334.
+
+ Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.
+
+ Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.
+
+ Note 599: Antiochus Soter.--Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.
+
+
+ANNEES 277 243 avant J.-C.
+
+Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les
+peuples de l'Orient, arrtrent ce mouvement de raction; et les hordes
+trocme et tolistoboenne continurent opprimer, sans rsistance, toute la
+contre maritime. Il arriva mme que ces guerres accrurent considrablement
+leur importance et leur force. Recherchs par les parties belligrantes,
+tantt comme allis, tantt comme mercenaires, les Gaulois firent venir
+d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des
+bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un
+historien, ils se rpandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils
+devinrent la milice ncessaire de tous les tats de l'Orient, belliqueux ou
+pacifiques, monarchiques ou rpublicains. L'gypte, la Syrie, la Cappadoce,
+le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps leur solde; ils trouvrent
+surtout un emploi lucratif de leur pe chez les petites dmocraties
+commerantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules leur
+dfense, taient assez riches pour la bien payer. Durant une longue priode
+de temps, il ne se passa gure dans toute l'Asie d'vnement tant soit peu
+remarquable o les Gaulois n'eussent quelque part. Tels taient, dit
+l'historien cit plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant
+de leurs armes, que nul roi sur le trne ne s'y croyait en sret, et que
+nul roi dchu n'esprait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des
+Gaulois[601].
+
+ Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implrunt. Justin. l.
+ XXV, c. 2.
+
+ Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla
+ bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta
+ felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam
+ recuperare se posse, sine gallic virtute, arbitrarentur. Justin.
+ l. XXV, c. 2.
+
+L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de
+bataille; elles jourent un rle dans les rvoltes politiques; et, plus
+d'une fois, on les vit fomenter des soulvemens, ranonner des provinces,
+assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre
+mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de
+l'absence du roi Ptolme-Philadelphe, occup combattre une insurrection
+ l'autre bout de son royaume, complotrent de piller le trsor royal, et
+de s'emparer de la basse gypte[602]. Le temps leur manqua pour excuter ce
+projet, mais Ptolme en eut vent: n'osant pas les punir main arme, il
+les fit passer, sous un prtexte spcieux, dans une des les du Nil, o il
+les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zlas, fils de Nicomde,
+souponnant, de la part des Gaulois sa solde, quelque machination
+pareille, rsolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas
+o il les invita. Mais ceux-ci, avertis temps, le prvinrent en
+l'gorgeant sa table mme[603].
+
+ Note 602: [Grec: boulthsan kai tou Ptolemaiou diarpasai ta
+ chrmata...] Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.--[Grec:
+ Kataschein Aigypton]. Pausan. in Attic. p. 12.
+
+ Note 603: Athen. l. II, c. 17.
+
+Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers
+d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en ralit aussi
+prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des
+successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y taient en quelque
+sorte habitus. Les gardes macdoniennes entretenues long-temps par les
+Ptolmes, les Sleucus, les Antigones, les Eumnes, n'avaient gure t
+plus fidles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les
+Gaulois profitrent des traditions dj tablies, avec d'autant moins de
+scrupule que, s'ils n'taient pas les compatriotes des sujets, ils
+n'taient pas non plus ceux des rois.
+
+
+ANNEE 243 avant J.-C.
+
+De toutes ces rvoltes, la plus fameuse fut celle qui clata dans le camp
+du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnomm l'_pervier_[604],
+cause de sa rapacit et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait
+Sleucus, son frre an, le royaume de Syrie, et il avait enrl dans ses
+troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboes. Les deux frres en
+vinrent aux mains, prs du Taurus, dans une bataille terrible o Sleucus
+fut dfait, o l'on crut mme qu'il avait pri. Ce bruit fut dmenti plus
+tard; mais il inspira aux Tolistoboes l'ide de tuer Antiochus et
+d'envahir la Syrie; ils espraient sinon la subjuguer, du moins la ravager
+plus librement, la faveur du trouble que ferait natre l'extinction
+subite et entire de la dynastie des Sleucides[605]. Ils s'emparrent donc
+d'Antiochus, qui ne parvint conserver sa vie qu'en leur abandonnant son
+trsor. Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachte des
+mains des brigands, prix d'or[606]. Il fit plus; n'osant pas les
+renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel tait,
+devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui
+faisaient trembler tant de millions d'ames!
+
+ Note 604: Antiochus Hierax.
+
+ Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prlio occidisse, in ipsum
+ Antiochum arma vertre, liberis depopulaturi Asiam, si omnem
+ stirpem regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2.
+
+ Note 606: Velut prdonibus, auro se redemit. Justin. l. XXVII,
+ c. 2.
+
+ Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid.
+
+Mais, tandis que cette rbellion occupait tous les esprits dans le camp
+d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur
+eux l'improviste: c'tait Eumne, chef du petit tat de Pergame. Comme
+souverain d'un territoire situ dans l'olide, Eumne payait tribut aux
+Tolistoboes; et son plus ardent dsir tait de secouer cette sujtion
+humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des
+Sleucides, qui faisaient revivre de vieilles prtentions sur l'tat de
+Pergame. La querelle d'Antiochus et de Sleucus, ainsi que l'loignement
+d'une partie de la horde tolistoboe, favorisaient ses plans secrets; il
+avait rassembl une arme en toute hte; et, s'approchant du thtre de la
+guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinment sur le
+vainqueur quel qu'il ft. Il arriva dans le moment o le camp syrien,
+encore troubl des scnes de rvolte, n'tait rien moins que prpar
+soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus
+prirent la fuite chacun de leur ct[608]. Cette victoire exalta la
+confiance d'Eumne, qui travailla ds lors runir dans une ligue commune
+contre les Gaulois, toutes les cits de la Troade, de l'olide et de
+l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il
+lgua l'accomplissement Attale, son cousin et son successeur.
+
+ Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.--Front. Stratag. l. I, c. 11.
+
+
+ANNEE 241 avant J.-C.
+
+Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboes le tribut
+qui leur avait t pay jusque-l[609]; quoique les esprits dussent tre
+prpars cette mesure dcisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise
+marchait vers Pergame, les villes ligues furent saisies de frayeur, et les
+soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprs de lui un
+prtre chalden, son ami et le devin de l'arme; ils imaginrent, pour la
+rassurer, un stratagme bizarre, mais ingnieux. Le devin ordonna qu'un
+sacrifice solennel ft offert au milieu du camp, l'effet de consulter les
+dieux sur le succs de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit
+le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie
+une empreinte prpare, o se lisait le mot grec qui signifie
+_victoire_[610]. Le prtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles,
+et, poussant un cri de joie, il fit voir l'arme pergamenne la promesse
+trace, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les
+troupes un enthousiasme dont Attale se hta de profiter; il marcha
+au-devant des Gaulois, et les dfit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie
+pour se dclarer. Les Tolistoboes, battus en plusieurs rencontres, furent
+chasss au-del de la chane du Taurus, et les Trocmes, aprs s'tre
+dfendus quelque temps dans la Troade, allrent rejoindre leurs compagnons
+ l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traques par
+toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent pousses, de
+proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, o elles se runirent aux
+Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la
+rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre tait leur capitale. Les
+Tolistoboes se fixrent, l'occident, autour du fleuve Sangarius, et
+choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant
+aux Trocmes, ils occuprent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux
+frontires du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-gnral de
+leur horde, un grand bourg qu'ils nommrent Tav[612], et les Grecs Tavion.
+La totalit du pays que possdrent les trois hordes fut appele par les
+Grecs _Galatie_[613], c'est--dire, terre des Gaulois.
+
+ Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
+
+ Note 610: Polyn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien,
+ l'inscription trace par Attale tait _victoire du roi_, [Grec:
+ basiles, nik]; mais Attale ne portait pas encore le titre de
+ roi; il ne le prit qu'aprs la bataille.
+
+ Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
+ 16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624.--Pausan. Attic. p.
+ 13.
+
+ Note 612: _Taobh_, place, quartier, sjour, en langue gallique;
+ (Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, tendu, en langue
+ cambrienne. (Owen's dict.)
+
+ Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica;
+ Gallo-Grcia; Helleno-Galatia.
+
+Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualit de
+conqurant nomade; une autre priode d'existence commence maintenant pour
+lui. Renonant la vie vagabonde, il va se mler la population indigne,
+mlange elle-mme de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois
+races ingales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte,
+celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et
+religieuses porteront la triple empreinte des moeurs gauloises, grecques et
+phrygiennes. L'influence rgulire que les Gaulois sont destins exercer
+dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cdera point celle
+dont ils ont t dpouills; et nous les verrons dfendre presque les
+derniers la libert de l'Orient, quand la rpublique romaine porta sa
+domination au-del des mers.
+
+Il nous reste quelques mots ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et
+inespres causrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme
+universel: son nom fut rvr l'gal de celui d'un dieu; on fit mme
+courir une prtendue prophtie qui le dsignait depuis long-temps sous le
+titre d'envoy de Jupiter[614]. Lui-mme, dans l'ivresse de sa joie, prit
+le titre de _roi_, qu'aucun de ses prdcesseurs n'avait encore os
+porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la
+Grce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libralit fut un
+vif encouragement pour les arts[616]. Il eut mme la vanit de triompher en
+mme temps sur les deux rives de la mer ge, dans les deux Grces, en
+envoyant Athnes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur mridional
+de la citadelle, et s'y voyait encore trois sicles aprs, au rapport d'un
+tmoin oculaire[617].
+
+ Note 614: Pausan. l. X, p. 636.
+
+ Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21.
+ --Strab. l. XIII, p. 624.
+
+ Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.
+
+ Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Gaulois la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les
+spultures des rois macdoniens; ils assigent Sparte; ils prissent
+Argos avec Pyrrhus.--Premire guerre punique; Gaulois la solde de
+Carthage, leurs rvoltes et leurs trahisons; ils livrent rix aux Romains
+et pillent le temple de Vnus.--Ils se rvoltent contre Carthage et font
+rvolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
+Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
+tu par un Gaulois.
+
+
+274--220.
+
+
+ANNEE 274 avant J.-C.
+
+Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des tats grecs en
+Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'pire, avait suscite
+dans la Grce europenne, fournissait leurs frres des bords du Danube et
+de l'Illyrie de frquentes occasions d'employer leur activit.
+
+Pyrrhus, souverain de l'pire, petit tat grec situ sur la frontire
+illyrienne, l'occident de la Thessalie et de la Macdoine, aimait la
+guerre pour elle-mme. Aventurier infatigable, entour d'aventuriers qu'il
+attirait lui de toutes parts, mais que la pauvret de ses finances ne lui
+permettait pas de payer gnreusement, il se trouvait dans la ncessit de
+guerroyer sans relche pour entretenir une arme. Aprs avoir mis une
+premire fois la Grce en combustion, il tait pass en Italie, d'o il
+tait retourn en Grce, toujours aussi incertain, aussi immodr dans ses
+projets, toujours aussi peu avanc de ses batailles. Nul chef ne convenait
+mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports;
+aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du
+Danube vinrent s'enrler dans ses armes[618]; lui, de son ct, les
+traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus prilleux
+dans le combat, et, aprs la victoire, la garde des plus importantes
+conqutes.
+
+ Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400.
+
+Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macdoine, Antigone,
+surnomm Gonatas[619]; il entreprit de le dtrner, et vint le combattre au
+coeur de ses tats. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois opposer aux
+Gaulois de son rival; eux seuls retardrent sa dfaite, et tandis que les
+troupes macdoniennes fuyaient ou passaient aux pirotes, ils se firent
+tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le
+nord de la Grce, la circonstance qu'elle avait t remporte sur des
+Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. Pour se faire gloire
+et honneur, dit son biographe, il voulut que les dpouilles choisies de ces
+braves fussent ramasses et suspendues aux murs du temple de Minerve
+Itonide, avec une inscription en vers dont voici le sens:
+A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacr ces boucliers des fiers
+Gaulois, aprs avoir dtruit l'arme entire d'Antigone. Qui s'tonnerait
+de ces exploits? Les acides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent
+jadis, les plus vaillans des hommes.[621]
+
+ Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV.
+
+ Note 620: [Grec: Toutn oi men pleistos katekopsan.] Plut. in
+ Pyrrho. p. 400.
+
+ Note 621:
+ [Grec: Tous thyreous o Molossos Itnidi dron Athana
+ Purron apo thrasen ekremasen Galatan,
+ Panta ton Antigonou katheln straton ou mega thauma
+ Aichmtai kai nun kai paros Aiakidai.]
+
+ Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de
+ Minerve-Itonide tait situ dans la Thessalie, entre Phras et
+ Larisse.
+
+Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la
+Macdoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: ges,
+ancienne capitale du royaume, et lieu de spulture de ses rois, reut une
+division gauloise. C'tait un antique usage, que les monarques macdoniens
+fussent ensevelis dans de riches toffes, et des objets d'un grand prix
+taient dposs prs d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage,
+les Gaulois violrent ces spultures, et, aprs les avoir dpouilles, ils
+jetrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans
+les annales de la Grce, excita une indignation gnrale; amis et ennemis
+de Pyrrhus, tous rclamrent avec chaleur un svre chtiment pour les
+coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires
+qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il
+craignt de mcontenter ses auxiliaires par des recherches qui le
+mettraient dans la ncessit d'en punir un grand nombre. Cette indiffrence
+passa pour complicit, aux yeux des Hellnes, et jeta sur le roi pirote
+une dfaveur marque[623].
+
+ Note 622: [Grec: Oi Galatai, genos aplstotaton chrmatn ontes,
+ epethento tn basilen autothi kekdeumenn tous taphous oruttein,
+ kai ta men chrmata dirpasan, ta de osta pros ubrin dierripsan.]
+ Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Diodor Sicul. excerpt. Valesio ed.
+ p. 266.
+
+ Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt.
+ l. c.
+
+
+ANNEE 273 avant J.-C.
+
+Mais dj, cdant son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bti de
+nouveaux projets. Un roi de Lacdmone, chass par ses concitoyens,
+Clonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le
+restaurer. Rassemblant la hte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux
+mille chevaux et vingt-quatre lphans, sans dclaration de guerre, il
+passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinment le sige devant
+Sparte, ne laissant aux assigs surpris d'une si brusque attaque, qu'une
+seule nuit pour prparer leur dfense[624].
+
+ Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24.
+
+La sret de la ville exigeait qu'avant tout il ft creus, paralllement
+au camp ennemi, une large tranche, palissade, aux deux bouts, avec des
+chariots enfoncs jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux lphans.
+Dans cette situation extrme, les assigs ne se laissrent point abattre;
+leurs femmes mmes montrrent une nergie toute virile; s'armant de pioches
+et de pelles, elles voulurent travailler la tranche, pendant que les
+hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout tait termin. La
+vue de ces fortifications, que le patriotisme avait leves dans une nuit,
+comme par enchantement, dcouragea les pirotes; ils hsitaient attaquer;
+mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625],
+s'offrirent pratiquer un passage du ct o la tranche touchait la
+rivire d'Eurotas, ct faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il
+paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portrent donc, et
+commencrent dterrer les chariots, les faisant rouler mesure dans le
+fleuve. La brche tait dj trs-avance lorsque les Lacdmoniens
+accoururent en force, et, aprs un combat sanglant, sur la tranche mme,
+repoussrent les Gaulois, qui la laissrent comble de leurs morts[626].
+Les autres assauts livrs le mme jour et les jours suivans n'ayant pas eu
+plus de succs, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de
+toutes parts, Pyrrhus, dgot de son entreprise, leva le sige et se mit
+en route pour Argos. Une rvolution venait d'clater dans cette ville, o
+deux partis puissans taient aux prises, l'un appelant grands cris le roi
+Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacdmoniens.
+
+ Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.
+
+ Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.
+
+Durant le trajet qui sparait Sparte d'Argos, l'arme pirote tomba dans
+une embuscade, o elle aurait pri tout entire, sans le dvouement des
+Gaulois qui en formaient l'arrire-garde: le roi eut dplorer la perte de
+la plupart de ces braves, et celle de son fils, tu en combattant leur
+tte[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survcurent ce dsastre que
+Pyrrhus, en arrivant Argos, confia la prilleuse mission de pntrer, de
+nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses
+partisans lui livra. Lui-mme s'arrta prs de cette porte, pour surveiller
+l'introduction de ses lphans et du reste de son arme. Tout paraissait
+lui russir, et, plein d'une confiance immodre, il faisait bondir son
+cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui
+rpondirent, de loin, par un cri de dtresse[629]. Il les comprit, et,
+faisant signe sa cavalerie, il se prcipita avec elle toute bride
+travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'o partait le cri. On
+sait quel fut le rsultat de ce combat nocturne et de l'engagement du
+lendemain; on sait aussi comment prit, de la main d'une pauvre femme, ce
+roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant ses fidles
+Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et
+saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.
+
+ Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3.
+
+ Note 628: [Grec: Met' alalagmou kai bos]. Plutarch. in Pyrrho. p.
+ 404.
+
+ Note 629: [Grec: s oi Galatai tois peri auton antlalaxan, ous
+ itamon oude tharraleon eikase, tarattomenn de einai ts phnn,
+ kai ponountn.] Idem, ibid.
+
+
+ANNEE 271 avant J.-C.
+
+Divers corps de ce peuple continurent servir dans les interminables
+querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les
+guider, et leur rle cessa d'tre bien saillant. L'histoire n'a conserv,
+de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-l
+mritait en effet de l'tre par son caractre d'nergie froce. Une de
+leurs bandes, la solde de Ptolme-Philadelphe, roi d'gypte, combattait
+dans le Ploponse, contre ce mme Antigone, dont il a t question tout
+l'heure; se voyant cerns par une manoeuvre des troupes macdoniennes, ils
+consultrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils
+allaient livrer. Les prsages leur tant tout--fait dfavorables, ils
+gorgrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'pe la main
+sur la phalange macdonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier
+aprs avoir jonch la place de cadavres ennemis[630].
+
+ Note 630: Galli qum et ipsi se prlio pararent, in auspicia pugn
+ hostias cdunt: quarum extis qum magna cdes interitusque omnium
+ prdiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et
+ liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.
+
+
+ANNEES: 264 241 avant J.-C.
+
+Sur ces entrefaites, clata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux
+aventuriers militaires de la Gaule transalpine un dbouch commode et
+abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, tait alors, dans la
+Mditerrane, la puissance maritime prpondrante. Ses tablissemens
+commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne,
+les les Balares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la
+rpublique romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tent de
+s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grce, o Rome dominait et
+prtendait bien dominer sans partage: ce fut l l'origine de cette lutte si
+fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur
+des intrts dbattus.
+
+Carthage[631], rpublique de ngocians et de matelots, faisait la guerre
+avec des trangers stipendis; elle appela les Gaulois transalpins son
+service, et en incorpora des bandes considrables, soit dans ses troupes
+actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait dfendre en
+Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier
+thtre des hostilits; et Agrigente, ryx, Lilybe, les villes les plus
+importantes des possessions carthaginoises, reurent des renforts gaulois
+commands tantt par des chefs nationaux, tantt par des officiers
+africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait
+mis les armes la main, tant que les vivres ne manqurent point dans les
+places, et que la solde fut rgulirement paye, les Gaulois remplirent
+leurs engagemens avec non moins de fidlit que de courage; ils en
+donnrent plus d'une preuve, entre autres au sige de Lilybe[632]. Mais
+sitt que les affaires de cette rpublique parurent dcliner, et que, les
+communications avec la mtropole tant interceptes, la paye s'arrira, ou
+les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout souffrir de
+leurs mcontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les
+murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633],
+trois ou quatre mille Gaulois[634] se dclarer en tat de rbellion, et,
+sans que le reste de la garnison ost tenter ou de les dsarmer, ou de les
+combattre, menacer la ville du pillage; pour prvenir ces malheurs, il
+fallut que les gnraux carthaginois appelassent leur aide toutes les
+ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit
+secrtement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, ds le lendemain, il
+les ferait passer au quartier du gnral en chef, Hannon, qui tait non
+loin de la place; que l, ils recevraient des vivres, leur solde arrire,
+et, en outre, une forte gratification en rcompense de leurs peines. Ils
+sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur
+dit que, comptant sur leur courage et voulant les ddommager amplement, il
+les choisissait pour surprendre une ville voisine, o il s'tait pratiqu
+des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'tait la ville
+d'Entelle, qui tenait pour la rpublique romaine[635]. Le pige tait trop
+sduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglment. Le jour fix
+par Hannon, ils partirent, la nuit tombante, et prirent le chemin
+d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prvenir, par des transfuges
+simuls, l'arme romaine, qu'il prparait un coup de main sur la ville;
+peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils
+furent assaillis l'improviste par le consul Otacilius et extermins[636].
+
+ Note 631: En phnicien _Karthe hadath_, ville neuve.
+
+ Note 632: Polyb. l. I, p. 44.
+
+ Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.
+
+ Note 634: [Grec: Ontes tote pleious tn treschilin.] Polyb. l.
+ II, p. 95.--Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III,
+ c. 16.
+
+ Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr.
+
+ Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit,
+ qui tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte
+ proxim Gallorum quatuor millia, qu prdatum forent missa, posse
+ excipi.... ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III,
+ c. 16.--Diodor. Sic. p. 875.
+
+Cependant, le mcontentement croissant avec la misre et les traitemens
+rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent dserter de
+toutes parts, et il ne s'coulait pas de jour que quelque dtachement ne
+passt au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et
+les incorporaient leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers
+trangers admis dans les armes romaines en qualit de stipendis[638]. Il
+n'est pas de moyens que les gnraux carthaginois ne missent en oeuvre pour
+rprimer ces dsertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la
+croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de
+complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaait Hannon au gouvernement
+de la Sicile, s'avisa d'un stratagme qui, pour quelque temps du moins, en
+suspendit le cours. Il s'tait attach depuis plusieurs annes, par ses
+largesses et sa bienveillance particulire, un corps de Gaulois qui lui
+avaient donn des preuves multiplies de dvouement; il leur commanda de se
+prsenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu dserter, de
+demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour
+traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs
+dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut excut de point en point, et
+cette perfidie rendit les dsertions ds-lors plus difficiles, en inspirant
+aux Romains beaucoup de mfiance.
+
+ Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.
+
+ Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.
+
+ Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.
+
+ Note 640: Romanos excipiendorum caus eorum progressos ceciderunt.
+ Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
+
+Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'le, tait situe la
+ville d'ryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de dfense.
+Les Romains en avaient entrepris le sige, presque sans probabilit de
+succs. ryx tait alors clbre par un temple de Vnus, le plus riche de
+tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient
+partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient
+l'oeil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas
+aisment leur but, ils dsertrent une nuit, et passrent dans le camp
+des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre matres de la
+place. Ils y rentrrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de
+trouble, ils pillrent de fond en comble le trsor de Vnus rycine[641].
+Sur un autre point de la Sicile, l'intemprance d'une autre bande gauloise
+fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante lphans[642].
+
+ Note 641: [Grec: utomolsan pros tous polemious par' ois
+ pisteuthentes, palin esulsan to ts Aphrodits ts Erykins
+ ieron...] Polyb. l. II, p. 95.
+
+ Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.
+
+
+ANNEES 241 237 avant J.-C.
+
+On sait que l'vacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix
+accorde par Rome victorieuse la rpublique de Carthage. Il s'y trouvait
+encore vingt mille trangers stipendis, et, sur ce nombre, deux mille
+Gaulois, commands par un chef nomm Autarite[643]. Le snat carthaginois
+avait ordonn au gouverneur de Lilybe de licencier les troupes
+mercenaires; mais la caisse tait vide, et ces troupes rclamaient grands
+cris, outre leur solde arrire depuis long-temps, des gratifications
+extraordinaires, dont la promesse leur avait t prodigue, dans les jours
+de dcouragement et de dfection. Craignant pour sa vie, le gouverneur
+conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mmes rgler leurs comptes, en
+Afrique, avec le snat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par
+dtachemens, ils allrent se runir Carthage, o ils commirent de si
+grands dsordres, qu'on fut bientt contraint de les en loigner[644]. Mais
+les finances de la rpublique taient dans un tat de dtresse extrme;
+toutes ses ressources avaient t puises par les dpenses d'une guerre de
+vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu
+acheter la paix. Bien loin de raliser les promesses magnifiques de ses
+gnraux, le snat fit proposer aux stipendis d'abandonner une partie de
+la solde qui leur tait due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition
+excita, succdrent les menaces, et bientt la rvolte; les Gaulois
+saisirent leurs armes, et entranrent, par leur exemple, le reste des
+stipendis[646]. Trois chefs dirigrent ce mouvement: Spendius, natif de la
+Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nomm Mathos, mais
+surtout le Gaulois Autarite, homme d'une nergie sauvage, puissant par son
+loquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez
+les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familire[647].
+
+ Note 643: [Grec: Autarito tn Galatn gemn...] Polyb. l. I, p.
+ 77-79.
+
+ Note 644: Idem, p. 66.
+
+ Note 645: Idem, ibid.
+
+ Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.
+
+ Note 647: [Grec: Palai gar otrateuomenos dei dialegesthai
+ phoinikisti.] Polyb. l. I, p. 81.
+
+Le premier acte des rebelles fut d'appeler l'indpendance les villes
+africaines, qui ne portaient qu' regret le joug de la tyrannique
+aristocratie de Carthage. La dclaration ne fut point vaine; les peuples de
+l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux trangers de l'argent et
+des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures
+pour subvenir aux frais de la guerre; et bientt, l'arme trangre,
+grossie d'un nombre considrable d'Africains, mit le sige devant Carthage.
+La rpublique, rduite ses seules ressources, mit sur pied tous ses
+citoyens en tat de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et
+jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivs, les
+insurgs remportrent une victoire complte sur l'arme punique. Pendant
+trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la mme habilet
+de part et d'autre, un succs gal, mais aussi une gale frocit. Les
+trangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois
+taient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pture aux lions. A
+plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].
+
+ Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.
+
+ Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.
+
+Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces rpublicaines, mettant
+profit l'loignement de Mathos, qui s'tait port sur Tunis, isola, par des
+manoeuvres habiles, l'arme trangre, des villes d'o elle tirait ses
+subsistances et des renforts, et tint bloqus leur tour Autarite et
+Spendius. Leur camp tait mal approvisionn, et la famine ne tarda pas
+s'y faire sentir. Les insurgs mangrent jusqu' leurs prisonniers, jusqu'
+leurs esclaves[650]; quand tout fut dvor, ils se mutinrent contre leurs
+gnraux, menaant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet tat
+cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se
+rendirent donc auprs d'Amilcar, pour y traiter de la paix. La rpublique,
+leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni svre; elle se contentera
+de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le
+vtement[651]; et il leur prsenta le trait signer. Sans hsiter, les
+ngociateurs signrent; mais aussitt, un geste d'Amilcar, des soldats se
+jetrent sur eux, et les garottrent. C'est vous que je choisis en vertu
+du trait, ajouta froidement le gnral[652].
+
+ Note 650: [Grec: Epei de katechrsanto men asebs tous
+ aichmaltous troph toutois chrmenoi, katechrsanto, kai ta
+ doulika smatn.....] Polyb. l. I, p. 85.
+
+ Note 651: [Grec: Exeinai Karchdoniois eklexasthai tn polemin
+ ous an autoi boulntai deka, tous de loipous aphienai meta
+ chitnos.] Idem, p. 86.
+
+ Note 652: [Grec: Euthes eph tous parontas eklegsthai, kata tas
+ omologias.] Idem, ibid.
+
+Sur ces entrefaites, les insurgs inquiets du retard de leurs commissaires,
+et souponnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils taient alors dans
+un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrein
+rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses
+lphans et toute son arme, si bien qu'il n'en put chapper un seul,
+quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allrent
+ensuite assiger Tunis, o Mathos tenait avec le reste des trangers[653].
+
+ Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.
+
+Amilcar, sous les murs de Tunis, tablit son camp du ct oppos
+Carthage; un autre gnral, nomm Annibal, se plaa du ct de Carthage, et
+fit planter, sur une minence entre son camp et la ville assige, des
+croix o furent attachs Autarite et Spendius; ces malheureux expirrent
+ainsi, sous les yeux mmes de leurs compagnons, trop faibles pour les
+sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques
+jours, les assigs ayant fait une sortie, l'improviste, pntrrent
+jusque dans le camp punique, enlevrent Annibal, et l'attachrent la
+croix de Spendius, o il expira. Cependant les affaires des insurgs
+allrent de pis en pis, et bientt ce qui restait de Gaulois, trans avec
+Mathos la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, prirent au milieu
+des tortures, que les Carthaginois se plaisaient entremler, dans les
+solennits publiques, aux joies de leurs victoires[654].
+
+ Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.
+
+
+ANNEE 230 avant J.-C.
+
+Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu' la fin de la guerre punique,
+avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux
+dserteurs que les Romains avaient pris leur solde, sitt que la guerre
+fut termine, ils furent dsarms, par ordre du snat, et dports sur la
+cte d'Illyrie[655]. L, ils entrrent au service des pirotes, qui, en
+mmoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confirent huit cents
+d'entre eux la dfense de Phnice, ville maritime, situe dans la Chaonic,
+une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les
+Illyriens exeraient alors la piraterie sur la cte occidentale du
+continent grec; ils abordrent, un jour, au port de Phnice, pour s'y
+procurer des vivres; et, tant entrs en conversation avec quelques Gaulois
+de la garnison, ils complotrent ensemble de s'emparer de la place. La
+trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'tant approchs en
+force des murailles, les Gaulois, dans l'intrieur, se jetrent l'pe la
+main sur les habitans, et ouvrirent les portes leurs complices[656].
+
+ Note 655: [Grec: Dio kai saphs epegnkotes Romaioi ts asebeian
+ astn, ama to dialysasthai ton pros Karchdonious polemon, ouden
+ epoisanto prourgiaiteron, tou paroplisantas autous embalein eis
+ ploia, kai ts Italias pass exoristous katastsai.] Polyb. l. II,
+ p. 95.
+
+ Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.
+
+
+ANNEE 220 avant J.-C.
+
+Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois rvolts,
+tait pass d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois.
+La peuplade gallique des Celtici, tablie, comme nous l'avons dit plus
+haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'le ibrique, entre la
+Guadiana et le grand Ocan, pendant tout le cours de la guerre punique,
+n'avait cess de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut
+envoy pour la chtier, et conqurir sa rpublique la partie occidentale
+de l'Espagne, qui tait encore indpendante ou mal soumise. A la tte des
+Celtici, combattaient deux frres d'une grande intrpidit, et dont l'un,
+nomm Istolat ou Istolatius, avait tonn plus d'une fois les Carthaginois
+par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne
+suffisait pas. Istolat et son frre furent tus dans la premire bataille
+qu'ils livrrent; de toute leur arme, il ne se sauva que trois mille
+hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent se laisser incorporer
+parmi les mercenaires d'Amilcar[658].
+
+ Note 657: Chap. I, p. 7.
+
+ Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.
+
+Indorts, parent des deux frres, et leur successeur au commandement des
+Celtici, entreprit de venger leur dfaite. Il mit sur pied une arme de
+plus de cinquante mille hommes; mais il fut compltement battu. Pour
+s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intrts de sa
+rpublique, Amilcar accorda la libert dix mille prisonniers que la
+victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins gnreux l'gard
+d'Indorts; car, aprs lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait
+dchirer de verges, la vue de son arme, il le condamna au supplice de la
+croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades
+galliques ou gallo-ibriennes, qui occupaient la cte occidentale de
+l'Espagne; il trouva la mort dans ces conqutes[659]. Son gendre Asdrubal,
+qui le remplaa, prit assassin par un Gaulois, esclave d'un chef
+lusitanien qu'Asdrubal avait mis mort par trahison. L'esclave gaulois
+s'attacha pendant plusieurs annes aux pas du Carthaginois, piant
+l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le
+temps qu'il offrait un sacrifice pour le succs de ses entreprises. Le
+meurtrier fut saisi et appliqu la torture; mais, au milieu des plus
+grands tourmens, insensible la douleur, et heureux d'avoir veng un homme
+qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].
+
+ Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p.
+ 882-883.--Cornel. Nepos in Hamilcare.
+
+ Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premires
+guerres puniques.--Les Boes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des
+colonies romaines fondes sur les bords du P.--Les Cnomans trahissent la
+cause gauloise.--Le partage des terres du Picnum fait prendre les armes
+aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gsates des Alpes.--Un Gaulois et une
+Gauloise sont enterrs vifs dans un des marchs de Rome.--Bataille de
+Fsules o les Romains sont dfaits.--Bataille de Tlamone o les Gaulois
+sont vaincus.--La confdration boenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie,
+et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de
+l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.
+
+
+238--222.
+
+
+ANNEES 238 236 avant J.-C.
+
+Quarante-cinq ans[661] s'taient couls depuis l'extermination du peuple
+snonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait
+frapp les nations cisalpines n'tait pas encore efface. La jeunesse, il
+est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconqurir
+aisment le territoire enlev ses pres, et de laver la honte de leurs
+dfaites; et les chefs suprmes, ou rois du peuple boen, At et Gall[662],
+tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler,
+favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens,
+dont les conseils nationaux taient composs, et la masse du peuple,
+dsapprouvaient les menes des rois boens et l'ardeur des jeunes gens,
+qu'ils traitaient d'inexprience et de folie[663]. Aprs un demi-sicle de
+tranquillit, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui
+paraissait devoir tre d'autant plus terrible, que la rpublique romaine,
+depuis les dernires guerres, avait fait d'immenses progrs en puissance.
+At et Gall cherchrent des secours au dehors; prix d'argent, ils firent
+descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans
+l'espoir que leur prsence donnerait de l'lan aux peuples cisalpins; et,
+la tte de ces trangers, ils marchrent sur Ariminum, celle des colonies
+romaines qui touchait de plus prs leur frontire. Dj la jeunesse
+boenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix,
+indigns que ces rois prcipitassent la nation, contre sa volont, dans une
+guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrrent[665]. Ils
+tombrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent regagner
+leurs Alpes en toute hte; de sorte que la tranquillit tait dj
+rtablie, lorsque l'arme romaine, accourue la dfense d'Ariminum, arriva
+sur la frontire boenne[666].
+
+ Note 661: Polyb. l. II, p. 109.
+
+ Note 662: Ats et Galatus, [Grec: Ats kai Galatos], dans Polybe,
+ l. II, p. 109. _At_ ou _Atta_, pre: Galatos ou Galatus est
+ l'altration grecque de _Gall_.
+
+ Note 663: [Grec: Neoi, thymou alogistou plreis, apeiroi...]
+ Polyb. l. c.
+
+ Note 664: [Grec: rxanto... epispaqsthai tous ek tn Alpen
+ Galatas.] Polyb. l. II, p. 109.
+
+ Note 665: [Grec: Aneilon men, tous idious basileis Atn kai
+ Galaton.] Idem, ibid.
+
+ Note 666: Polyb. l. c.
+
+Cependant ces mouvemens inquitrent le snat; il dfendit par une loi,
+tous les marchands soit romains, soit sujets ou allis de Rome, de vendre
+des armes dans la Circumpadane; il suspendit mme, si l'on en croit un
+historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au
+mcontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives
+du P, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientt mettre le
+comble; celles-ci taient relatives au partage de l'ancien territoire
+snonais.
+
+ Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.
+
+
+ANNEE 232 avant J.-C.
+
+Rome, long-temps absorbe par les soins de la guerre punique, n'avait
+encore tabli que deux colonies dans le pays enlev aux Snons: c'taient
+Sna, fonde immdiatement aprs la conqute, et Ariminum, postrieur la
+premire de quinze annes[668]. Les terres non colonises restaient, depuis
+cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient
+l'usufruit, et mme s'en taient appropri illgalement la meilleure
+partie. Le tribun Flaminius ayant veill sur cette usurpation l'attention
+des plbiens, malgr tous les efforts du snat, une loi passa, qui
+restituait au peuple les terres distraites et en rglait la rpartition,
+par tte, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitt
+pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions
+ncessaires l'tablissement de la multitude qui devait les suivre.
+L'arrive de ces commissaires jeta l'inquitude parmi les Cisalpins, et, en
+dpit d'eux-mmes, les tira de leur inaction.
+
+ Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de
+ l'an 268.
+
+ Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411.
+
+Le mal que leur avait fait une seule des colonies dj fondes tait
+incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Snons avaient
+jadis laiss subsister au milieu d'eux, avait t transforme par les
+Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'tre le principal
+march de la Cispadane: sentinelle avance de la politique romaine dans la
+Gaule[670], Ariminum tait, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption
+et d'intrigues qui malheureusement avaient port fruit. De l'argent
+distribu aux chefs et des promesses qui flattaient la vanit nationale,
+avaient gagn les Cnomans l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la
+secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu' ce qu'ils pussent
+trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils
+les vendaient dans l'ombre, semant la dsunion au sein de leurs conseils,
+et rvlant l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces
+tratres et des Vntes, dvous de tout temps aux ennemis de la Gaule,
+l'influence romaine dominait dj la moiti de la Transpadane.
+
+ Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.
+
+ Note 671: [Grec: Oi Kenomanoi, diapesbeasamenn Romain, toutois
+ eilont summachein.] Polyb. l. II, p. 111.
+
+Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient chou; mais ses armes
+poussaient avec activit, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de
+l'Apennin, et, de ce ct, n'inquitaient pas moins la confdration
+boenne que du ct de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus
+pressans et ceux dont le nouveau partage tait venu subitement menacer la
+Gaule, justifiaient les prvisions, ou tout au moins l'humeur guerrire
+d'At et de Gall. Les Boes reconnurent leur faute, et travaillrent
+former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et
+dfensive; mais les Vntes rejetrent hautement la proposition d'en faire
+partie; les Cnomans se montrrent tides et incertains; quant aux Ligures,
+puiss par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boes et
+les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir ces
+mmes Transalpins qu'ils avaient si durement chasss, quelques annes
+auparavant. Au nom de la ligue insubro-boenne, ils envoyrent des
+ambassadeurs plusieurs des peuples tablis sur le revers occidental et
+septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie
+appliquaient la dnomination collective de _Gaisda_[674], d'o les Romains
+avaient fait _Gsat_. Voici quelles taient la signification et l'origine
+de ce surnom.
+
+ Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3.--Paul.
+ Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII.
+
+ Note 673: [Grec: Pros tous kata tas Alpeis kai ton Rodanon potamon
+ katoilountas... Gaisatas.] Polyb. l. II, p. 109.
+
+ Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore
+ aujourd'hui, arm. Armstrong's dict.
+
+Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois sicles, avaient adopt
+successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionn leurs
+armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs
+voisins des valles des Alpes n'avaient rien chang aux usages antiques de
+leurs pres. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe,
+et un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvtien ne connaissait
+pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait
+d'ailleurs avec une grande habilet; cette circonstance avait fait donner,
+par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de
+_gaisda_, c'est--dire, armes du gais. Plus tard, par extension et par
+abus, ce mot s'employa pour dsigner une troupe solde, d'au-del des
+Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'tait l'acception
+qu'il portait du temps de Polybe, et _Gsate_ ne signifiait plus ds lors
+qu'un soldat stipendiaire[675].
+
+ Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed
+ mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La
+ ressemblance du mot _Gsat_ avec le mot grec ou plutt persan,
+ _Gaza_, qui veut dire _trsor_, _richesses_, donna lieu chez les
+ Grecs une tymologie absurde; ils transformrent _Gsat_ en
+ _Gazit_ et _Gazet_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui
+ porte ou emporte l'or, stipendis, mercenaires. V. tienne de
+ Byzance et Polybe lui-mme rpt par Plutarque.
+
+
+ANNEES 231 228 avant J.-C.
+
+Nous ignorons auxquelles des tribus, armes du gais, les dputs cisalpins
+s'adressrent; mais rien ne fut pargn pour aiguillonner des hommes
+sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anroste,
+reurent des prsens considrables en argent, et de grandes promesses pour
+l'avenir. Les ambassadeurs taient chargs de rappeler aux Gsates, que
+jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assist les Snons au
+sac et l'incendie de Rome, et occup sept mois entiers cette ville
+fameuse, jusqu' ce que les Romains offrissent de la racheter prix d'or;
+qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bnvolement, de leur plein
+gr, et taient rentrs dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et
+chargs de butin[677]. L'expdition qu'ils venaient proposer serait,
+ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile,
+puisque la presque totalit des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre
+part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens dsastres, avait
+amass des richesses prodigieuses. L'loquence des ambassadeurs eut tout
+succs; Anroste et Concolitan se mirent en marche; et jamais, dit
+Polybe, arme plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les
+Alpes[678].
+
+ Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forts. [Grec:
+ Kogkolitanos kai Anroests.] Polyb. l. c.
+
+ Note 677: [Grec: Telos ethelonti kai meta charitos paradontes tn
+ polin, athraustoi kai asineis echontes tn pheleian, eis tn
+ oikeian epanlthon.] Polyb. l. II, p. 110.
+
+ Note 678: Idem. loc. cit.
+
+Le rendez-vous tait sur les bords du P; Lingons, Boes, Anamans,
+Insubres, s'y rassemblrent de toutes parts; les Cnomans seuls manqurent
+ l'appel des nations gauloises. Une dputation du snat romain les avait
+dtermins jeter enfin le masque[679]; ils s'taient arms, mais pour se
+runir aux Vntes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption,
+durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les
+confdrs diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante
+mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant
+pour la dfense des foyers[680]. L'arme active fut partage en deux corps,
+le corps des Gsates, command par les rois Anroste et Concolitan, et
+celui des Cisalpins, command par l'Insubrien Britomar[681].
+
+ Note 679: Polyb. l. II, p. 111.
+
+ Note 680: [Grec: Dio kai meros ti ts dynames katalipein
+ nagkasthsan oi basileis tn Keltn, phylaks charis ts chras.]
+ Idem, ibid.
+
+ Note 681: Ce nom parat signifier _le grand Breton_. _Mor_, en
+ langue gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_.
+
+A la nouvelle de ces prparatifs, dont les Cnomans envoyaient l'ennemi
+des rapports fidles, une frayeur gnrale s'empara de Rome, et le snat
+fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans
+l'attente de grandes calamits publiques: ces livres, vendus autrefois au
+roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophtesse Amalthe, taient
+rputs contenir l'histoire des destines de la rpublique. Ils furent
+feuillets avec soin; mais pour comble d'pouvante, on y trouva une
+prophtie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient
+possession de Rome. Le snat s'empressa de consulter le collge des prtres
+sur le sens de cette prophtie menaante: il lui fut rpondu, que le
+malheur prdit pouvait tre dtourn, et l'oracle rempli, si quelques
+Gaulois taient enterrs vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce
+moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit
+politique, le snat accueillit cette absurde et atroce interprtation. Une
+fosse maonne fut prpare dans le quartier le plus populeux de la ville,
+au milieu du march aux boeufs[682]. L furent descendus, en grande pompe,
+avec l'appareil des plus graves crmonies religieuses, deux Gaulois, un
+homme et une femme, afin de reprsenter toute la race; puis la pierre
+fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes
+assassines; pour apaiser, comme ils disaient, leurs mnes, ils
+institurent un sacrifice qui se clbrait sur leur fosse, chaque anne,
+dans le mois de novembre[683].
+
+ Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l.
+ XXII, c. 57.
+
+ Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.--Idem. Qustion, roman. p.
+ 283.--Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
+ --Zonar. l. VIII.
+
+
+ANNEE 226 avant J.-C.
+
+Cependant des leves en masse s'organisaient dans tout le centre et le
+midi de la presqu'le, car les peuples italiens croyaient tous leur
+existence en pril. De toutes parts, on amenait Rome, comme dans le
+boulevard commun de l'Italie, des vivres et des armes, et l'on ne se
+souvenait pas, dit un historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].
+La rpublique fut bientt en mesure de mettre sur pied sept cent
+soixante-dix mille soldats. Une partie fut cantonne dans les provinces
+du centre; cinquante mille hommes, sous la conduite d'un prteur, furent
+envoys en trurie pour garder les passages de l'Apennin; le consul
+milius Pappus partit, avec une arme consulaire, pour dfendre la
+frontire du Rubicon; le second consul, Atilius Rgulus, qui se rendait
+d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles, devait ensuite
+dbarquer en trurie, et rejoindre l'arme de l'Apennin; enfin, vingt
+mille Cnomans et Vntes avaient l'ordre de se porter dans l'ancien
+pays snonais, pour renforcer les lgions d'milius et inquiter la
+frontire boenne[685]. Sans tre effraye de ces dispositions, l'arme
+gauloise traversa l'Apennin, par des dfils qu'on avait nglig de
+garder, et descendit inopinment dans l'trurie.
+
+ Note 684: [Grec: Sitou de kai beln kai ts alls epitdeiottos
+ pros polemon tlikautn epoisanto paraskeun, likn oudeis p
+ mnmoneuei proteron.] Polyb. l. II, p. 111.
+
+ Note 685: [Grec: Toutous d' etaxan epi tn orn ts Galatias, s
+ an embalontes eis tn tn Boin charan antiperispsi tous
+ exellythotas.] Polyb. l. II, p. 112.--Diod. Sicul. l. XXV, ecl.
+ 3.--Tit. Liv. epit. XX.--Plutarch. in Marcello, p. 299.--Paul.
+ Oros. l. IV, c. 13.
+
+
+ANNEE 225 avant J.-C.
+
+En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'arme gauloise,
+Concolitan, Anroste et Britomar, jurrent solennellement, la tte de
+leurs troupes, et firent jurer leurs soldats, qu'ils ne dtacheraient
+pas leurs baudriers, avant d'tre monts au Capitole; et ils prirent
+grandes journes la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercrent sur
+leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des
+maisons; ils tranaient aprs eux les troupeaux, et la population garotte,
+qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrtait, parce que
+l'arme romaine d'trurie les attendait encore aux passages septentrionaux
+de l'Apennin, quand dj ils avaient pntr au coeur de la province. Ils
+n'taient plus qu' trois journes de Rome, lorsqu'ils apprirent que le
+prteur, averti enfin, les suivait marche force. Craignant de se laisser
+enfermer entre cette arme et la ville, ils firent volte-face, et
+s'avancrent leur tour au-devant du prteur. L'ayant rencontr entre
+Arrtium et Fsules, vers le coucher du soleil, ils camprent, spars de
+lui seulement par un intervalle troit. Ds que la nuit fut venue, ils
+allumrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout--coup ils se
+retirrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et
+transportrent leur camp prs de Fsules, ordonnant la cavalerie de
+rester en prsence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger
+alors aussi vers Fsules en se faisant poursuivre par les Romains. Le
+stratagme eut un plein succs. Au lever du soleil, les Romains,
+n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attriburent sa retraite la
+peur, et attaqurent la cavalerie qui se mit fuir, en les attirant du
+ct de Fsules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux
+l'improviste. La confiance et le nombre taient pour les Gaulois; ils
+accablrent l'arme romaine, et lui turent six mille hommes. Le reste
+s'tant ralli et retranch sur une hauteur voisine, les Gaulois songrent
+d'abord l'y forcer; mais comme eux-mmes taient accabls de fatigue,
+cause de la marche de la nuit, ils se contentrent de placer en observation
+une partie de leur cavalerie, et allrent prendre du repos[687].
+
+ Note 686: Non pris soluturos se baltea, qum Capitolium
+ ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4.
+
+ Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.--Diodor. Sicul. eclog. 3, l.
+ XXV.
+
+Cependant le consul milius, averti des mouvemens des Gaulois, avait pass
+prcipitamment l'Apennin; fort propos, il arriva prs de Fsules, dans la
+nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline o les
+lgions du prteur s'taient retranches. A la vue des feux allums dans le
+camp du consul, elles devinrent ce que c'tait, et reprirent courage;
+elles parvinrent mme communiquer avec lui, par le moyen d'une fort qui
+longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait
+mal les avenues. Le consul promit au prteur de le dbloquer ds le point
+du jour; il passa la nuit en prparatifs de combat; et le soleil tait
+peine lev qu'il partit la tte de sa cavalerie, tandis que l'infanterie
+le suivait en bon ordre.
+
+Mais les Gaulois aussi avaient remarqu les feux du consul, et conjectur
+ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anroste leur
+avait remontr que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient
+pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout
+entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du P, y mettre
+ce butin en sret, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la
+guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688]. La plupart des chefs
+se rangrent cet avis; et, tandis que l'arme d'milius se portait vers
+la colline pour faire sa jonction avec le prteur, par un mouvement
+contraire, l'arme gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de l la
+Ligurie.
+
+ Note 688: [Grec: Ois Anroests o basileus gnmn eisephere legn,
+ oti dei tosauts leias egkrateis gegonotas (n gar, s eoik, kai
+ to tn smaton plthos kai thremmatn, eti de ts aposkeus s
+ eichon, amuthton). Dioper eph m dein kindyneuein eti, unde
+ paraballesthai tois olois....] Polyb. l. II, p. 114.
+
+Aprs avoir ralli les troupes du prteur, milius poursuivit les Gaulois,
+qu'il atteignit bientt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux
+et les bagages de tout genre qu'ils tranaient avec eux, embarrassaient
+leur marche. Ils ludrent avec soin une action dcisive, que d'ailleurs le
+consul ne dsirait pas trs-vivement; il se contenta de les harceler,
+piant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de
+leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du
+consul les obligeait, les firent dvier de la direction qu'ils s'taient
+propose, et les jetrent fort avant vers le midi de l'trurie. Ils
+n'atteignirent gure le littoral, qu' la hauteur du cap Tlamone[689].
+
+ Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115.
+
+Le hasard voulut que, dans ce temps-l mme, le second consul, Atilius
+Rgulus, aprs avoir touff les troubles de la Sardaigne, vnt dbarquer
+Pise. Inform que les Gaulois avaient pass l'Apennin, il se porta en toute
+hte du ct de Rome, en longeant la mer d'trurie, de manire qu'il
+marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage
+de Tlamone que quelques cavaliers, de la tte de l'arme gauloise,
+donnrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul,
+ils racontrent le combat de Fsules, leur position actuelle et celle
+d'milius. Rgulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda
+ses tribuns de donner au front de son arme autant d'tendue que le terrein
+pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-mme,
+ la tte de sa cavalerie, courut s'emparer d'une minence qui dominait la
+route. Les Gaulois taient loin de souponner ce qui se passait; la vue
+des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que
+L. milius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses
+troupes; et ils envoyrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour
+le dbusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits
+leur tour par un prisonnier romain du vritable tat des choses, ils se
+prparrent faire face aux deux armes ennemies la fois. milius avait
+bien ou parler du dbarquement des lgions d'Atilius, mais il ignorait
+qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours
+qui lui arrivait que par le combat engag pour l'occupation du monticule.
+Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses lgions
+sur l'arrire-garde gauloise[690].
+
+ Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116.
+
+Enferms ainsi, sans possibilit de battre en retraite, les Gaulois
+donnrent leur ligne un double front. Les Gsates et les Insubres, qui
+composaient l'arrire-garde, firent face au consul milius; les troupes de
+la confdration boenne et les Tauriskes, l'autre consul: les chariots
+de guerre furent placs aux deux ailes, et le butin fut port sur une
+montagne voisine garde par un fort dtachement. Les Insubres et les Boes
+taient vtus seulement de braies ou de saies lgres[691]; mais, soit par
+bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gsates mirent bas tout
+vtement, et se placrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et
+leur bouclier[692]. Durant ces prparatifs, le combat, commenc sur la
+colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie,
+envoye de ct et d'autre, tait nombreuse, les trois armes pouvaient en
+suivre les mouvemens. Le consul Atilius y prit; et sa tte, spare du
+tronc, fut porte par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la
+cavalerie romaine ne se dcouragea point et demeura matresse du poste.
+milius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous
+les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en
+chappait frapprent les Romains de terreur: Car, dit un historien, outre
+les trompettes, qui y taient en grand nombre, et faisaient un bruit
+continu, il s'leva tout coup un tel concert de hurlemens, que
+non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre mme
+et les lieux d'alentour semblaient l'envi pousser des cris. Il y avait
+encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les
+gestes de ces corps normes et vigoureux qui se montraient aux premiers
+rangs sans autre vtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne ft
+par de chanes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle
+excita d'abord l'tonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidit
+et les aiguillonna payer de courage pour se rendre matres d'un pareil
+butin[694].
+
+ Note 691: [Grec: Oi men oun Isombroi kai Boioi tas anaxyridas
+ echontes kai tous eupeteis tn sagn peri autous extazon.] Polyb.
+ l. II, p. 116.
+
+ Note 692: [Grec: Oi di Gaistatai dia te tn philodoxian kaito
+ tharos taut' aporripsantes, gymnoi met' autn tn opln prtoi ts
+ dynames katestsan.] Idem, ibid.
+
+ Note 693: Idem, loc. citat.--Paul Oros. l. IV, c. 13.
+
+ Note 694: [Grec: Pros a blepontes oi Romaioi ta men exeplttonto,
+ ta d' upo ts tou lusitelous elpidos agomenoi, oiplasis
+ parxunonto pros ton kindunon.] Polyb. l. II, p. 117.
+
+Les archers des deux armes romaines s'avancrent d'abord, et firent
+pleuvoir une grle de traits. Garantis un peu par leurs vtemens, les
+Cisalpins soutinrent assez bien la dcharge; il n'en fut pas de mme des
+Gsates, qui taient nus, et que leur troit bouclier ne protgeait
+qu'imparfaitement. Les uns, transports de rage, se prcipitaient hors des
+rangs, pour aller saisir corps corps les archers romains; les autres
+rompaient la seconde ligne, forme par les Insubres, et se mettaient
+l'abri derrire. Quand les archers se furent retirs, les lgions
+arrivrent au pas de charge; reues grands coups de sabre, elles ne
+purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharn,
+quoique les Gsates, cribls de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs
+forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer
+ l'improviste une des ailes ennemies, et dcida la victoire; quarante
+mille Gaulois restrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire
+leur rend cette justice, qu' galit d'armes, ils n'eussent point t
+vaincus[695]. En effet leur bouclier leur tait presque inutile, et leur
+pe, qui ne frappait que de taille, tait de si mauvaise trempe que le
+premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient
+le temps la redresser avec le pied, les Romains les gorgeaient[696]. Le
+roi Concolitan fut fait prisonnier; Anroste, voyant la bataille perdue,
+se retira dans un lieu cart avec les amis dvous sa personne, les tua
+d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint
+Britomar.
+
+ Note 695: Polyb. l. II, p. 118.
+
+ Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120.
+
+ Note 697: [Grec: O d'eteros autn (basileus) Anroests eis tina
+ topon symphygn met' olign prosnegke tas cheiras aut kai tois
+ anagkaiois.] Polyb. l. II, p. 118.--. . . [Grec: ... Ton megiston
+ autn basilea eautou therisai ton trachlon...] Diod. Sicul. l.
+ XXV, ecl. 3.
+
+Le consul milius fit ramasser les dpouilles des Gaulois et les envoya
+Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlev dans l'trurie, il le
+rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boen dont
+il livra une partie au pillage; aprs quoi il retourna Rome. Il y fut
+reu avec d'autant plus de joie que la frayeur avait t plus vive. Le snat
+lui dcerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres
+captifs gaulois furent trans devant son char, revtus de leurs baudriers.
+Pour accomplir, dit un historien, le voeu solennel qu'ils avaient fait de
+ne point dposer le baudrier, qu'ils ne fussent monts au Capitole[698].
+Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus
+furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter.
+
+ Note 698: Victos milius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c.
+ 4.
+
+
+ANNEE 224 avant J.-C.
+
+Pour mettre profit sa victoire, la rpublique envoya immdiatement dans
+la Cispadane les deux consuls nouvellement nomms, Q. Fulvius et
+T. Manlius. La confdration boenne tait dcourage et hors d'tat de
+rsister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple
+entrana les Lingons et les Boes. Ils livrrent des otages et plusieurs de
+leurs villes, entre autres Mutine, Tantum et Clastidium, qui reurent des
+garnisons ennemies.
+
+
+ANNEE 223 avant J.-C.
+
+L'anne 223 fut marque avec distinction dans les annales romaines; elle
+vit les enseignes de la rpublique franchir le P pour la premire fois, et
+flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C.
+Flaminius, qui effecturent ce passage, prs de l'embouchure de l'Adda. Les
+Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminu les
+difficults du passage[699]. Nanmoins l'imptuosit tmraire de Flaminius
+occasiona de grandes pertes aux lgions. Au-del du P, les consuls,
+assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp,
+prouvrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes prirent ou dans ce
+combat, ou dans la traverse du fleuve[700]. Affaiblis et humilis, ils
+furent contraints de demander la paix; et aprs quelques ngociations, ils
+signrent un trait en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et
+saufs du territoire insubrien[701].
+
+ Note 699: Polyb. l. II, p. 119.
+
+ Note 700: [Grec: Labontes lgas peri te tn diabasin kai peri tn
+ stratopedeian....] Idem, ibid.
+
+ Note 701: [Grec: Speisamenoi kath' omologian elusan ek tn tpn.]
+ Idem, ibid.
+
+Flaminius et son collgue se retirrent chez les Cnomans o ils passrent
+quelque temps faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en tat
+de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cnomans;
+et, de concert avec ces tratres, Flaminius se mit saccager les villes de
+l'Insubrie, et gorger la population qui, sur la foi du trait, avait mis
+bas les armes, et s'tait disperse dans les champs[702].
+
+ Note 702: Polyb. l. II, p. 119.
+
+Une si criante perfidie rvolta le peuple insubrien; il se prpara aux
+derniers efforts. Pour dclarer que la patrie tait en pril, et que la
+lutte qui s'engageait tait une lutte mort, les chefs se rendirent en
+pompe au temple de la desse de la guerre[703], et dployrent certaines
+enseignes consacres, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes
+calamits nationales; on les surnommait, pour cette raison, les
+_immobiles_; elles taient fabriques de l'or le plus fin[704]. Ds que les
+_immobiles_ flottrent au vent, la population accourut en armes; au bout de
+peu de jours, cinquante mille hommes furent runis; mais ils n'taient pas
+organiss, qu'il fallut dj livrer bataille.
+
+ Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, [Grec: Athna];
+ on croit qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de
+ _Buddig_ ou _Buadhach_, que les Romains orthographiaient
+ _Boadicea_.
+
+ Note 704: [Grec: Synathroisantes oun apasas epi tauton, kai tas
+ chrysas smaias tas akintous legomenas katechontes ek tou ts
+ Athnas ierou, kai talla paraskeuasamenoi deonts.] Polyb. l. II,
+ p. 119.
+
+Le snat approuvait compltement la honteuse guerre qui se faisait dans la
+Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui tait
+personnellement odieux, comme ayant provoqu le partage des terres
+snonaises, et il et voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province
+la rpublique. Dans ce but, il fit parler les dieux, et pouvanta le peuple
+par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus
+d'Ariminum, et qu'un des fleuves snonais avait roul ses eaux teintes de
+sang[705]. On consulta l-dessus les augures, et la nomination des consuls
+fut reconnue illgale. Le snat leur envoya immdiatement l'ordre de se
+dmettre, et de revenir Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi.
+Mais Flaminius, inform par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque
+chose, souponna le contenu de la dpche, et rsolut de ne l'ouvrir
+qu'aprs avoir tent la fortune. Ayant fait partager ce dessein son
+collgue, ils pressrent leurs prparatifs de bataille. Les deux armes se
+trouvaient alors en prsence sur les bords du P[706].
+
+ Note 705: [Grec: Ophth men aimati ren o dia ts Pkinidos chras
+ potamos, elechth de treis selnas phannai peri polin Ariminon.]
+ Plutarch. in Marcel. p. 299.
+
+ Note 706: Plutarch. ibid.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
+
+Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cnomans, par leur
+trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'taient
+assez compromis aux yeux de leurs frres, pour que les consuls pussent se
+fier eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne
+sait sur quel soupon, en jugrent autrement. Ils envoyrent la division
+cnomane de l'autre ct du fleuve, sous prtexte de garder la tte du
+pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de rserve aux
+lgions; mais peine eut-elle touch l'autre rive, que Flaminius fit
+couper le pont. L'arme romaine, adosse au fleuve, se trouva par l dans
+l'alternative de vaincre ou d'tre anantie, puisque son unique moyen de
+retraite tait dtruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce
+fut le gnie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqu dans les prcdens
+combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou
+deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distriburent au
+premier rang des lgions ces longues piques ou _hastes_ qui taient l'arme
+ordinaire du troisime, et firent charger d'abord la pointe des hastes.
+Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour dtourner les coups,
+l'eurent bientt brch et fauss[708]. A ce moment les Romains, jetant
+bas les piques, tirrent leur pe affile et deux tranchans, et
+frapprent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis dsarms.
+Huit mille Insubres furent tus, seize mille furent faits prisonniers.
+Flaminius ouvrit alors les dpches du Snat, et prit la route de Rome,
+avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn.
+Cornlius furent choisis pour continuer la guerre, ds le printemps
+suivant, en qualit de consuls[709].
+
+ Note 707: Polyb. l. II, p. 120.
+
+ Note 708: Idem. p. 120, 121.
+
+ Note 709: Polyb. l. II, p. 121.--Plutarch. in Marcell. p. 300.
+ --Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Fast. Capitol.
+
+
+ANNEE 222 avant J.-C.
+
+Les Insubres mirent profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs
+villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi
+Virdumar[710] leur amena trente mille Gsates. Aussitt que la saison le
+permit, les consuls passrent le P, et vinrent assiger Acerres, bourg
+situ au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'taient
+point attendus que les hostilits commenceraient de ce ct; de sorte que
+les assigeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position
+imprenable, o l'arme Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer
+sur un terrein plus gal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses
+Gsates, presque tous cavaliers, traversa le P, et tomba sur le territoire
+des Anamans, qui, cette fois, comme dans la prcdente campagne, avaient
+livr passage aux consuls; leurs terres furent saccages pendant plusieurs
+lieues d'tendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans
+avaient cde la rpublique, et dont celle-ci avait fait une place
+d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces.
+Scipion fut laiss devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la
+presque totalit de l'infanterie. Marcellus, la tte de la cavalerie
+restante et de six cents hommes d'infanterie lgre, se porta sur
+Clastidium marches forces. Les Gaulois ne lui laissrent pas le temps de
+se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas
+grand compte de sa cavalerie, parce que, dit un historien, habiles
+cavaliers eux-mmes, ils se croyaient la supriorit de l'adresse, comme
+ils avaient celle du nombre[711]; ils voulurent en venir aux mains
+sur-le-champ.
+
+ Note 710: _Feardha-mar_, brave et grand. On trouve en latin ce nom
+ sous les deux formes: _Virdumarus_ et _Viridomarus_.
+
+ Note 711: [Grec: Kratistoi far ontes ippomachein, kai malista
+ tout diapherein dokountes, tote tak plthei poly ton Markellon
+ upereballon.] Plutarch. in Marcell. p. 300.
+
+Marcellus craignait d'tre dbord, cause de son peu de troupes; il
+tendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu' ce qu'elles
+prsentassent un front peu prs gal celui de l'ennemi. Pendant ces
+volutions, son cheval, effray par les cris et les gestes menaans des
+Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgr lui. Dans
+une arme aussi superstitieuse que l'arme romaine, un tel accident pouvait
+tre pris mauvais prsage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus
+s'en tira avec une prsence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement et
+t volontaire, il fit achever son cheval le cercle commenc, et revenant
+sur lui-mme, il adora le soleil[712]; car c'tait l, chez les Romains,
+une des crmonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement
+Jupiter _Feretrius_[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur
+l'ennemi. Au moment o il faisait ce voeu, Virdumar, plac au front de la
+ligne gauloise, l'aperut; jugeant, par le manteau carlate et par les
+autres signes distinctifs du commandement suprme, que c'tait le consul,
+il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armes, et brandissant un
+gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. Ce roi, dit le
+biographe de Marcellus, tait de haute stature, dpassant mme tous les
+autres Gaulois. Il tait revtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et
+rehausses de pourpre et de couleurs si vives, qu'il blouissait comme
+l'clair[714].
+
+ Note 712: [Grec: Ton lion prosekynse]. Plutarch. in Marcell. p.
+ 301.--Front. Stratag. l. IV, c. 5.
+
+ Note 713: _Feretrius feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait
+ frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine qud certo dux_ ferit _ense
+ ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel _ferendo; qud ei spolia opima_
+ afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10.
+
+ Note 714: [Grec: Anr megethei te smatos exochos Galatn, kai
+ panoplia en argyr kai chrus kai baphais pasi kai poikilmasin,
+ sper astrap diaphern stilbousa.] Plut. in Marcell. p. 301.
+
+Frapp de cet clat, le consul parcourut des yeux le front de bataille
+ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: Ce sont bien l, dit-il,
+les dpouilles que j'ai voues Jupiter. En disant ces mots, il part
+toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'tait point encore sur
+ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisime coup, et met
+pied terre pour le dpouiller. Jupiter! s'cria-t-il alors, en levant
+dans ses bras les armes ensanglantes; toi qui contemples et diriges les
+grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends
+ tmoin que je suis le troisime gnral qui, ayant tu de sa propre main
+le gnral ennemi, t'a consacr ses _dpouilles opimes_. Accorde-moi donc,
+Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette
+guerre[715]. Il avait peine achev que la cavalerie romaine chargea la
+ligne gauloise, o la cavalerie et l'infanterie taient entremles
+ensemble. Le combat fut long et acharn, mais la victoire resta au consul.
+Beaucoup de Gsates prirent dans l'action; les autres se
+dispersrent[716].
+
+ Note 715: Plutarch. loc. citat.
+
+ Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300.--Tit.
+ Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c.
+ 13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2.--Virgil. neid. l. VI, v. 855 et
+ seq.
+
+De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la
+garnison d'Acerres, aprs avoir abandonn cette ville, s'tait replie sur
+Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul
+Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'taient conduits avec tant de
+bravoure, que, d'assigs, ils s'taient rendus assigeans, et bloquaient
+les lgions dans leur camp. A l'arrive de Marcellus les choses changrent.
+Les Gsates, dcourags par la dfaite de leurs frres et la mort de leur
+roi, voulurent toute force retourner dans leur pays. Rduit ses seules
+ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientt contraints
+d'ouvrir toutes leurs autres places. La rpublique leur imposa une
+indemnit considrable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur
+territoire afin d'y tablir des colonies[717]. Marcellus fut reu avec
+enthousiasme par le peuple et par le snat; et la crmonie de son triomphe
+fut la plus brillante qu'on et encore vue dans Rome.
+
+ Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301.
+
+Le triomphe, comme on sait, tait chez les Romains le plus grand de tous
+les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du gnral
+vainqueur et de son arme au temple de Jupiter capitolin. Romulus,
+fondateur et premier roi de Rome, en avait institu l'usage en promenant
+sur ses paules, travers les rues de sa ville naissante, les armes et les
+vtemens d'un ennemi qu'il avait terrass[718]. Lorsque le gnral en chef
+de l'arme romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le
+gnral en chef de l'arme ennemie, cette circonstance rehaussait l'clat
+de la solennit, et les dpouilles conquises prenaient le nom de
+_dpouilles opimes_[719]. Dans la srie presque innombrable des triomphes
+dcerns par la rpublique, elle ne s'tait encore prsente que deux fois;
+tout ce que l'appareil des ftes romaines avait de plus magnifique fut donc
+dploy pour clbrer la victoire de Claudius Marcellus, troisime
+_triomphateur opime_[720].
+
+ Note 718: Dionysius l. II.
+
+ Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.--Tit. Liv.
+ IV, 20.
+
+ Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20.--Virgil.
+ neid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2.
+
+Le cortge partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes
+et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il
+devait traverser taient jonches de fleurs; l'encens fumait de tous
+cts[721]; la marche tait ouverte par une troupe de musiciens qui
+chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens.
+Aprs eux, s'avanaient les boeufs destins au sacrifice; leurs cornes
+taient dores; leurs ttes ornes de tresses et de guirlandes: suivaient,
+entasss dans des chariots rangs en longues files, les armes et les
+vtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes
+boennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vtus de la
+braie et de la saie, et chargs de chanes: leur haute stature, leur figure
+martiale et fire attirrent long-temps les regards de la multitude
+romaine. Derrire les captifs, marchaient un pantomime habill en femme et
+une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale
+gaiet insultaient sans relche leur douleur. Plus loin, au milieu de la
+fume des parfums, paraissait le triomphateur tran sur un char quatre
+chevaux. Il avait pour vtement une robe de pourpre brode d'or; son visage
+tait peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tte couronne
+de laurier[723]. Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus
+superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de
+voir le consul portant lui-mme l'armure de Virdumar; car il avait fait
+tailler exprs un grand tronc de chne, autour duquel il avait ajust le
+casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724] L'paule charge de
+ce trophe qui prsentait la figure d'un gant arm, Marcellus traversa la
+ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et la
+suite de son char, chantant des hymnes composs pour la fte, et poussant,
+par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que rptait l'envi la
+foule des spectateurs.
+
+ Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4.
+
+ Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL,
+ 43; XLV, 40.--Virg. neid. VIII, 720.
+
+ Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV,
+ 30. V, 39.--Plutarch. in mil.
+
+ Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr.
+
+Ds que le char triomphal commena tourner du Forum vers le Capitole,
+Marcellus fit un signe, et l'lite des captifs gaulois fut conduite dans
+une prison, o des bourreaux taient apposts et des haches prpares[725];
+puis le cortge, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le
+temple de Jupiter, qu'un licteur apportt la nouvelle que les barbares
+avaient vcu[726]. Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grce, et
+le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur
+planta, de ses mains, son trophe dans l'enceinte du temple, dont il avait
+fait creuser le pav[727]. Le reste du jour se passa en rjouissances, en
+festins; et le lendemain, peut-tre, quelque orateur du snat ou du peuple
+recommena les dclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il
+fallait exterminer, parce qu'elle gorgeait ses prisonniers, et qu'elle
+offrait ses dieux le sang des hommes.
+
+ Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41;
+ XLIII, 19.
+
+ Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24.
+
+ Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient
+des colonies Crmone et Placentia.--Soulvement des Boes et des
+Insubres; ils dispersent les colonies, enlvent les triumvirs et dfont une
+anne romaine dans la fort de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et
+les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tsin.--Les Cisalpins se
+dclarent pour Annibal; batailles de Trbie, de Thrasymne, de Cannes,
+gagnes par les Gaulois.--Dfaite des Romains dans la fort Litana.
+--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
+l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu prs du Mtaure.--Magon
+dbarque Gnua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
+Annibal en Afrique.
+
+218-202.
+
+
+ANNEE 218 avant J.-C.
+
+Les Cisalpins avaient peine pos les armes qu'ils virent arriver dans
+leur pays des trangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'taient
+des missaires envoys par le Carthaginois Annibal, commandant des forces
+puniques en Espagne. La bonne intelligence avait dj cess entre les
+rpubliques de Rome et de Carthage, et tout faisait prvoir la rupture
+prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal rsolut de frapper
+les premiers coups. Il conut le projet de descendre en Italie, et de
+transporter la guerre sous les murailles mmes de Rome; mais ce plan hardi
+tait inexcutable sans la coopration active des Cisalpins: Annibal
+travailla donc le leur faire adopter. Ses envoys distriburent de
+l'argent aux chefs, et rveillrent par leurs discours l'nergie gauloise,
+que les dernires dfaites avaient abattue. Les Carthaginois, disaient-ils
+aux Boes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez, chasser les
+Romains de votre pays, vous rendre le territoire conquis sur vos pres,
+partager avec vous fraternellement les dpouilles de Rome et des nations
+sujettes ou allies de Rome[728]. Les Insubres accueillirent ces
+ouvertures avec faveur, mais en mme temps avec une rserve prudente; pour
+les Boes, dont plusieurs villes taient occupes par des garnisons
+romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagrent tout ce que les
+Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya
+d'autres missaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage
+jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite
+l'amiti des principaux chefs du midi [729].
+
+ Note 728:
+ [Grec: Pan upischneito diapempomenos epimels pros tous dynastas
+ tn Keltn, kai tous epi tade, kai tous en autais tais Alpesin
+ enoikounias.] Polyb. l. III, p. 189.--Tit. Liv. l. XXI, c. 25,
+ 29, 52.
+
+ Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23.
+
+Averti des menes d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens allis et ses
+espions dans la Gaule, le snat romain fit partir de son ct des
+ambassadeurs chargs d'une mission toute semblable; il proposait aux
+nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour
+fermer aux Carthaginois les passages des Pyrnes et des Alpes. Ces
+ambassadeurs s'adressrent premirement au peuple de Ruscinon, qui,
+habitant le pied septentrional des Pyrnes, du ct de la mer intrieure,
+tait matre des dfils vers lesquels s'avanait Annibal. Ils furent admis
+dans l'assemble o, suivant la coutume, les guerriers s'taient rendus
+tout arms. D'abord ce spectacle parut trange aux envoys romains[730]; ce
+fut bien pis lorsque aprs avoir vant la gloire et la grandeur de Rome,
+ils exposrent l'objet de leur mission. Il s'leva dans l'assemble de si
+bruyans clats de rire, accompagns d'un tel murmure d'indignation, que
+les magistrats et les vieillards qui la prsidaient eurent la plus grande
+peine ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et
+d'impudeur ce qu'on lui propost d'attirer la guerre sur son propre
+territoire, pour qu'elle ne passt point en Italie. Quand le tumulte fut
+apais les chefs rpondirent: Que n'ayant point se plaindre des
+Carthaginois pas plus qu' se louer des Romains, nulle raison ne les
+portait prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds;
+qu'au contraire il leur tait connu que le peuple romain dpossdait de
+leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y taient tablis; qu'il leur
+imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations
+pareilles. Les ambassadeurs reurent le mme accueil des autres nations de
+la Gaule; et ils ne rapportrent Massalie que des durets et des
+menaces[732]. L, du moins, leurs fidles amis ne leur pargnrent pas les
+consolations. Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur
+la fidlit des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont
+froces, inconstantes et insatiables d'argent.
+
+ Note 730: Nova terribilisque species visa est: qud armati (ita
+ mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20.
+
+ Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix
+ magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur. Tit. Liv. l.
+ XXI, c. 20.
+
+ Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis pris auditum
+ qum Massiliam venerunt. Idem, ibid.
+
+ Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem
+ fore..... Idem, ibid.
+
+Le snat apprit tout la fois le mauvais succs de son ambassade, la
+marche rapide d'Annibal, qui dj avait pass l'Ebre, et les armemens
+secrets, symptme de la dfection prochaine des Boes. Il s'occupa d'abord
+de l'Italie. Le prteur L. Manlius fut envoy avec une arme d'observation
+sur la frontire de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes
+chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hte pour aller
+occuper, en-de et au-del du P, deux des points les plus importans de la
+Circumpadane; c'taient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville
+de Crmone, au midi, chez les Anamans, une ville situe prs du fleuve dont
+le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommrent Placentia,
+Plaisance[735]. L'arrive de ces deux colonies excita au dernier degr la
+colre des Boes; ils se jetrent sur les travailleurs occups aux
+fortifications de Placentia, et les dispersrent dans la campagne. Non
+moins irrits, les Insubres attaqurent les colons de Crmone qui n'eurent
+que le temps de passer le P et de se rfugier avec les triumvirs coloniaux
+dans les murs de Mutine[736], place enleve aux Boes par les Romains
+durant la dernire guerre, et que ceux-ci avaient fortifie avec soin. Les
+Boes, runis aux Insubres, y vinrent mettre le sige; mais tout--fait
+inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour
+des murailles: le temps s'coulait cependant, et l'on savait que le prteur
+L. Manlius s'avanait grandes journes au secours des triumvirs. La
+guerre tait commence de nouveau, et les Gaulois avaient tout craindre
+pour les otages qu'ils avaient livrs la rpublique, lors de la
+conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque
+haut personnage romain qui rpondt sur sa tte des traitemens faits
+leurs otages, et dont le pril arrtt le ressentiment de ses concitoyens;
+mais les Insubres avaient laiss chapper les triumvirs, et il n'y avait
+pas d'apparence qu'on pt s'en emparer de vive force avant l'arrive du
+prteur. Pour en venir leurs fins, les Gaulois usrent de ruse; ils
+attirrent les triumvirs hors des portes, sous prtexte d'une confrence,
+et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, dclarant seulement
+qu'il les retiendraient prisonniers jusqu' ce que la rpublique rendt les
+otages qu'elle avait reus la fin de la guerre prcdente[737]. Aprs
+cette expdition, ils se portrent du ct o L. Manlius s'avanait, et
+s'embusqurent dans un bois qu'il devait traverser.
+
+ Note 734: [Grec: Ton arithmon ontas eis ekateran tn polis eis
+ exakischilious...] Polyb. l. III, p. 193.
+
+ Note 735: [Grec: Prosagoreusantes Plakentian]. Polyb. l. III, p.
+ 193.
+
+ Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt. Tit. Liv. l.
+ XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr.
+
+ Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus
+ Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.--Tit. Liv.
+ l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat.
+
+La fort o Manlius vint s'engager tait paisse, embarrasse de
+broussailles, et coupe seulement par un chemin troit. Assailli
+brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement
+regagner la plaine; mais l, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua
+sa marche en sret tant qu'il trouva des lieux dcouverts; contraint de
+nouveau s'engager dans les bois, il manqua d'y prir; son arrire-garde,
+rompue et disperse, laissa derrire elle huit cents morts, un grand
+nombre de prisonniers et six tendards[738]; le reste de l'arme courut se
+renfermer Tanetum ou Tante, village boen situ sur le P, occup et
+fortifi par les Romains, comme Mutine, durant la dernire guerre. Manlius
+y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivrent de
+la part des Cnomans de Brixia qui tenaient pour la rpublique[739]. Ds
+que ces vnemens furent connus, le prteur Atilius partit de Rome avec un
+corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu' Tante.
+
+ Note 738: Ubi rurss sylv intrat, tm postremos adorti, cum magn
+ trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex
+ signa ademre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194.
+
+ Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c.
+ 25.
+
+Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrnes, non sans obstacle,
+car les peuplades ibriennes n'avaient cess de le harceler pendant sa
+marche; chaque jour il avait eu quelque combat livrer, mme quelque
+village prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant
+jet l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencrent
+se dfier de ses dclarations pacifiques, et croire que son vritable
+dessein tait de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se prparrent,
+et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des
+Pyrnes, allrent camper prs d'Illiberri[742], ils trouvrent les tribus
+indignes rassembles en armes Ruscinon et toutes prtes leur disputer
+le passage. Annibal ne ngligea rien pour les rassurer; il fit demander une
+entrevue leurs chefs, protestant qu'il tait venu comme hte et non comme
+ennemi, et qu'il ne tirerait l'pe qu'autant que les Gaulois eux-mmes l'y
+forceraient[743]; il leur offrit mme de se rendre prs d'eux Ruscinon,
+s'ils rpugnaient le venir trouver dans son camp. Une confrence eut lieu
+non loin d'Illiberri; et les protestations du gnral Carthaginois, son
+argent surtout, dissiprent toutes les craintes. Il en rsulta un trait
+d'alliance, clbre par la singularit d'une de ses clauses: on y stipulait
+que si les soldats carthaginois donnaient sujet quelques plaintes de la
+part des indignes, ces plaintes seraient portes devant Annibal ou devant
+ses lieutenans en Espagne; mais que les rclamations des Carthaginois
+contre les indignes seraient juges sans appel par les femmes de ces
+derniers[744]. Cette coutume de soumettre l'arbitrage des femmes les plus
+importantes dcisions politiques, particulire aux Aquitains et aux
+Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le
+respect et la condescendance dont la civilisation ibrienne entourait les
+femmes: les hommes, si l'on en croit le tmoignage des historiens,
+n'avaient pas se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois,
+quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient
+mis les armes la main, leurs femmes s'taient riges en tribunal pour
+examiner le prtexte de la guerre, et, le dclarant injuste et illgitime,
+s'taient prcipites entre les combattans pour les sparer[745]. Chez les
+Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la mme autorit ft laisse
+ ce sexe; on verra plus tard qu'il y tait rduit la plus complte
+servitude[746].
+
+ Note 740: [Grec: Tinas poleis kata kratos eln... meta polln de
+ kai megaln agnn...] Polyb. l. III, p. 189.
+
+ Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad
+ arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt. Tit. Liv.
+ l. XXI, c. 24.
+
+ Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibrienne Ville-Neuve.
+
+ Note 743: Hospitem se Galli non hostem advenisse: nec stricturum
+ ant gladium, si per Gallos liceat, qum in Italiam venisset. Tit.
+ Liv. 1. XXI, c. 24.
+
+ Note 744: [Grec: Keln men egkalountn Karchdoniois, tous en
+ Ibria Karchdonin egkalsi tas Keltn gynaikas.] Plutarq. de
+ virtut. mulier, p. 246.
+
+ Note 745: [Grec: Ai gynaikes en mes tn opln genomenai, kai
+ paralabousai ta neik ditsan outs amempts kai diekrinan
+ ste...] Plutarch. de virtut. mulier. loco. citat.--Polyn. l.
+ VII, c. 50.
+
+ Note 746: T. II, part. 2.
+
+De Ruscinon, les troupes puniques se dirigrent vers le Rhne, travers le
+pays des Volkes, qu'elles trouvrent presque dsert, parce qu' leur
+approche ces deux nations s'taient retires au-del du fleuve o elles
+avaient form un camp dfendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il
+aperut une multitude d'hommes arms, cavaliers et fantassins, qui
+garnissaient la rive oppose. Sa conduite fut la mme qu' Ruscinon. Il
+commena par rassurer ceux des Volkes qui taient rests l'occident du
+Rhne, en maintenant dans son arme une discipline svre; il fit ensuite
+publier parmi les indignes qu'il achterait tous les navires de transport
+que ceux-ci voudraient lui cder; et comme les nations riveraines du Rhne
+faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies
+massaliotes, soit avec la cte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs
+Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amens; il y
+joignit les batelets qui servaient la communication des deux rives. De
+plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois,
+construisirent sous leurs yeux, la manire du pays, des canots d'un seul
+tronc d'arbre creus dans sa longueur; et toute l'arme s'tant mise
+l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prte[748].
+
+ Note 747: [Grec: Dia to tais ek ts thalatts emporeiais pollous
+ chrsthai tn paroikountn ton Rodanon.] Polyb. l. III, p. 195.
+
+ Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.
+
+Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, matresses du bord oppos,
+pouvaient empcher le dbarquement, ou du moins le gner beaucoup. Annibal,
+durant ces deux jours n'tait pas rest oisif, il avait fait amener devant
+lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant
+les gus du fleuve, il avait conclu qu' vingt-cinq milles au-dessus du
+lieu o il se trouvait[749] (il tait quatre journes de la mer[750]), le
+Rhne, se divisant pour former une petite le et perdant de sa profondeur
+et de sa rapidit, pouvait tre travers avec moins de danger. Il envoya
+donc, la premire veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une
+partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus
+secrtement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir l'improviste les
+campemens des Volkes, ds que l'arme commencerait son dbarquement. Hannon
+partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu
+indiqu, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des
+radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprts, jetant leurs habits sur
+des outres et se mettant eux-mmes sur leurs boucliers, traversrent d'un
+bord l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passrent au moyen
+de trains grossirement fabriqus. Aprs vingt-quatre heures de halte,
+Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il
+avait effectu le passage et qu'il n'tait plus qu' une petite distance
+des Volkes. C'est ce qu'attendait le gnral carthaginois pour commencer
+l'embarquement. L'infanterie avait dj ses barques toutes prtes et
+convenablement ranges; les gros bateaux taient pour les cavaliers, qui
+presque tous conduisaient prs d'eux leurs chevaux la nage; et cette file
+de navires, placs au-dessus du courant, en rompait la premire
+imptuosit, et rendait la traverse plus facile aux petits esquifs[752].
+Outre les chevaux qui passaient la nage (c'tait le plus grand nombre),
+et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient t
+placs bord tout enharnachs, afin de pouvoir tre monts aussitt le
+dbarquement[753]. Jusqu' ce que l'affaire et t dcide, Annibal laissa
+ses lphans sur la rive droite.
+
+ Note 749: Ind millia quinque et viginti ferm. Idem, c. 27.
+
+ Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon.
+
+ Note 751: Hispani, sine ull mole, in utres vestimentis conjectis,
+ ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt. T. L.
+ l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de Roquemaure.
+
+ Note 752: Tranquillitatem infr trajicientibus lentribus prbebat.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196.
+
+ Note 753: Equorum pars magna nantes locis puppibus trahebantur;
+ prter eos, quos instratos frenatosque, ut extempl egresso in
+ ripam equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid.
+
+A la vue des premires barques, les Volkes entonnrent le chant de guerre,
+et se rangrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes
+et agitant leurs boucliers sur leur ttes[754]; puis des dcharges de
+flches et de traits partirent et continurent sans interruption, de leurs
+rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'vnement, une gale
+frayeur saisit les deux armes; d'un ct, les hurlemens des Gaulois et
+leurs traits dont le ciel tait obscurci; de l'autre, ces barques
+innombrables charges d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des
+coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou
+s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de
+navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la mme force
+et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout--coup de
+grands cris se font entendre, et des flammes s'lvent derrire l'arme des
+Volkes; c'tait Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp.
+Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp o se trouvent leurs
+femmes; les autres font face Hannon; tandis que les Carthaginois
+d'Annibal dbarquent sans trop de pril, et mesure qu'ils dbarquent se
+forment en bataille sur le rivage. Le combat n'tait plus gal, et les
+Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines.
+Annibal acheva son aise le dbarquement du reste de l'arme et celui de
+ses lphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756].
+
+ Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque
+ moris sui, quatientes scuta supr capita, vibrantesque dextris
+ tela. Idem, c. 28.
+
+ Note 755: Tit. Liv. loc. citt.--Polyb. l. III, p. 197.
+
+ Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28.
+
+Le lendemain, ayant t inform que la flotte romaine, forte de soixante
+vaisseaux longs, avait abord Massalie, et que le consul P. Cornlius
+Scipion tait dj camp prs de l'embouchure du Rhne, il fit partir dans
+cette direction cinq cents claireurs numides. Le hasard voulut que ce
+jour-l mme, tandis que l'arme romaine se remettait des fatigues de la
+traverse, le consul envoyt dans la direction contraire une reconnaissance
+de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se
+rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent
+soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux
+Numides, qui laissrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de
+ce combat jeta de l'hsitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque
+temps indcis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait
+chercher d'abord cette arme romaine pour qui la fortune paraissait se
+dclarer. Une dputation de la Gaule Cisalpine, arrive propos dans son
+camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boes, le raffermit dans son
+premier projet. Ces dputs venaient lui servir de guides; et ils prirent
+au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les
+chances de son entreprise[758]. Il se dcida donc marcher sans plus de
+retard droit aux Alpes; afin d'viter la rencontre de l'arme romaine, il
+prit un dtour et se dirigea immdiatement vers le cours suprieur du
+Rhne.
+
+ Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars
+ Gallorum; victi amplis ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c.
+ 30. Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois la solde de
+ Massalie.
+
+ Note 758: Avertit prsenti certamine Boiorum legatorum regulique
+ Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore
+ affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198.
+
+L'arme carthaginoise tait loin de partager la confiance de son gnral.
+Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiter; mais
+ce qu'elle redoutait surtout, c'tait la longueur du chemin, la hauteur et
+la difficult de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous
+des formes effrayantes. Annibal travaillait dissiper ces terreurs. Durant
+les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les
+encourageait. Ces Alpes qui vous pouvantent, leur disait-il, sont
+habites et cultives; elles nourrissent des tres vivans. Vous voyez ces
+ambassadeurs boens: pensez-vous qu'ils se soient levs en l'air sur des
+ailes? Leurs anctres n'ont pas pris naissance en Italie; c'taient des
+trangers arrivs de bien loin pour former leur tablissement, et qui,
+tranant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont
+cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous
+vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et
+d'insurmontable pour un soldat arm qui ne porte avec lui que son quipage
+militaire? Vous montrerez-vous infrieurs aux Gaulois que vous venez de
+vaincre[759]?
+
+ Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublim elatos
+ Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum prter
+ instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile
+ esse?.... Proind cederent genti per eos dies totis ab se vict.
+ Tit. Liv. l. XXI, c. 30.
+
+Aprs quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhne, Annibal
+arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isre, dans un canton fertile et
+bien peupl que les habitans nommaient l'_le_[760], parce qu'il tait
+entour presque de tous cts par le Rhne, l'Isre, le Drac qui se jette
+dans l'Isre, et la Drme qui se jette dans le Rhne. Deux frres, enfans
+du dernier chef, se disputaient la souverainet de ce canton. L'an,
+auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[761], avait t
+chass du trne par son frre, que soutenaient tous les jeunes guerriers du
+pays. Les deux partis ayant remis la dcision de leur querelle au jugement
+d'Annibal, le Carthaginois se dclara en faveur de Brancus, ce qui lui
+valut une grande rputation de sagesse, parce que tel avait t l'avis des
+vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui
+fournit des vivres, des provisions de toute espce, et surtout des
+vtemens, dont la rigueur de la saison faisait dj sentir le besoin; il
+l'accompagna en outre jusqu'aux premires valles des Alpes, pour le
+garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la
+frontire. En quittant l'le, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux
+Alpes; il dvia un peu au midi, pour gagner le col du mont
+Genvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isre, puis la rive gauche du
+Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et
+remonta ce torrent, tantt sur une rive, tantt sur l'autre[762].
+
+ Note 760: [Grec: ke pros ts kaloumenn Nson chran poluschlon
+ kai sitophoron.] Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insul
+ nomen inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31.
+
+ Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31.
+
+ Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M.
+ Letronne, Journ. des Savans. Janv. 1819.
+
+Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commena gravir les
+Alpes. L'aspect de ces montagnes tait vraiment effrayant; leurs masses
+couvertes de neige et dglace, confondues avec le ciel; peine quelques
+misrables cabanes parses sur des pointes de rochers; des hommes demi
+sauvages dans un hideux dlabrement; le btail, les chevaux, les arbres,
+grles et rapetisss; en un mot, la nature vivante et la nature inanime
+frappes d'un gal engourdissement[763]: ce spectacle de dsolation
+universelle frappa de tristesse et de dcouragement l'arme carthaginoise.
+Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et dcouvert, sa marche fut
+tranquille et nul ennemi ne l'inquita; mais parvenue dans un endroit o le
+vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un troit
+passage, elle aperut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient
+les hauteurs. Bord d'un ct par d'normes roches pic, de l'autre par
+des prcipices sans fond, ce passage ne pouvait tre forc sans les plus
+grands prils; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade,
+fussent tombs l'improviste sur l'arme dj engage dans le dfil, nul
+doute qu'elle y serait reste presque tout entire. Annibal fit faire
+halte, et dtacha, pour aller la dcouverte, les Gaulois qui lui
+servaient de guides[764]; mais il apprit bientt qu'aucune autre issue
+n'existait, et qu'il fallait de toute ncessit emporter celle-ci ou
+retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'tait pas douteux: il
+ordonna de dployer les tentes, et de camper l'ouverture du dfil
+jusqu' ce qu'il se prsentt une occasion favorable.
+
+ Note 763: Nives clo prop immist, tecta informia imposita
+ rupibus, pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et
+ inculti, animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l.
+ XXI, c. 32.
+
+ Note 764: Gallis ad visenda loca prmissis. Tit. Liv. l. XXI, c.
+ 32.--Polyb. l. III, p. 204.
+
+Cependant les guides gaulois, s'tant abouchs avec les montagnards,
+dcouvrirent que les hauteurs taient occupes pendant le jour seulement,
+et qu' la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les
+villages. Annibal, sur cet avis, commena ds le soleil lev une fausse
+attaque, comme si son projet et t de passer en plein jour et main
+arme; il continua cette manoeuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit
+allumer les feux comme l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu
+de la nuit, s'tant mis la tte de son infanterie, il traversa le dfil
+dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions
+que les Gaulois venaient de quitter. Aux premires lueurs du matin, le
+reste de l'arme se mit en marche le long du prcipice. Les montagnards
+sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumes
+lorsqu'ils virent l'infanterie lgre d'Annibal au-dessus de leurs ttes,
+et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avanaient en
+toute hte; ils ne perdirent point courage: habitus se jouer des pentes
+les plus rapides, ils se mirent courir sur le flanc de la montagne
+faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les
+Carthaginois eurent ds lors lutter tout ensemble et contre l'ennemi et
+contre les difficults du terrein, et contre eux-mmes, car dans ce
+tumulte, ils se choquaient et s'entranaient les uns les autres. Mais
+c'tait des chevaux que provenait le plus grand dsordre: outre la frayeur
+que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par
+l'cho, s'ils venaient tre blesss ou frapps seulement, ils se
+cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il
+y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se dbattant ils firent
+tomber au fond des abmes, et l'on et cru entendre le fracas d'un vaste
+croulement, lorsque, prcipits eux-mmes, ils allaient avec toute leur
+charge rouler et se perdre des profondeurs immenses[765].
+
+ Note 765: Ind ruin maxim modo, jumenta cum oneribus
+ devolvebantur. Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205.
+
+Annibal, tmoin de ce dsordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la
+hauteur avec son dtachement, dans la crainte d'augmenter encore la
+confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupes, et le risque qu'il
+courait de perdre ses bagages, ce qui et infailliblement entran la ruine
+de l'arme entire, il se dcida descendre, et du premier choc il eut
+bientt balay le sentier. Toutefois il ne put excuter ce mouvement sans
+jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du
+moment que les chemins eurent t dgags par la retraite des montagnards,
+l'ordre se rtablit, et ensuite l'arme carthaginoise dfila si
+tranquillement, qu' peine entendait-on quelques voix de loin en loin.
+Annibal prit d'assaut le village fortifi qui servait de retraite aux
+montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le btail qu'il y trouva
+nourrit son arme durant trois jours, et comme la route devenait meilleure
+et que les indignes taient frapps de crainte, ces trois jours se
+passrent sans accident[766].
+
+ Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33.
+
+Le quatrime, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays
+de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua
+par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber.
+Des chefs et des vieillards dputs par ce peuple vinrent le trouver,
+portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et
+lui dirent: que le malheur d'autrui tant pour eux une utile leon, ils
+aimaient mieux prouver l'amiti que la valeur des Carthaginois, et que,
+prts excuter ponctuellement tout ce qui leur serait command, ils lui
+offraient des vivres et des guides pour sa route[769]. En garantie de leur
+foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance
+aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis
+dclars, et leur rpondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui
+livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mmes apportes sur la route;
+mais bien loin de se croire avec des amis srs, il ne se mit la suite de
+leurs guides, qu'aprs avoir pris toutes les prcautions que sa prudence
+ingnieuse put imaginer. Il plaa son avant-garde la cavalerie et les
+lphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait
+les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne
+l'arrire-garde avec l'lite de l'infanterie; on le voyait s'avancer
+lentement, pourvoyant tout, et portant autour de lui des regards inquiets
+et attentifs. Arriv un chemin troit que dominaient les escarpemens
+d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui
+l'attaqurent tout la fois en tte, en queue et sur les flancs; ils
+russirent couper son arme et s'tablir eux-mmes sur le chemin, de
+sorte qu'Annibal passa une nuit entire spar de ses bagages et de sa
+cavalerie[770].
+
+ Note 767: Perventum ind ad frequentem cultoribus alium, ut inter
+ montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
+
+ Note 768: [Grec: Symphronsantes epi dol, synntn aut thallous
+ echontes kai stephanous.] Polyb. l. III, p. 205.
+
+ Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle
+ qum vim experiri Poenorum: itaque obedienter imperata facturos;
+ commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
+ --Polyb. l. III, l. c.
+
+ Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine
+ viam insedre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis
+ acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c.
+
+Le lendemain les deux corps d'arme se runirent, et franchirent ce second
+dfil non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes.
+Depuis ce moment les montagnards ne se montrrent plus que par petits
+pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrire-garde et enlevant les
+traneurs. Les lphans, dans les chemins troits et dans les pentes
+rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois taient srs
+de n'tre point inquits dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait
+l'approche de ces normes animaux si tranges pour lui[771]. Plusieurs fois
+Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frays;
+plusieurs fois il s'gara soit par la perfidie des guides, soit par les
+fausses conjectures qui, voulant suppler l'infidlit des informations,
+engageaient l'arme dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf
+jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers
+mridional, dans un endroit d'o la vue embrassait, dans toute son tendue,
+le magnifique bassin qu'arrose le P. L il fit halte, et pour ranimer ses
+compagnons rebuts par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore
+ souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de
+Rome, puis les villages gaulois qui se dployaient sous leurs pieds[772]:
+L bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir
+les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].
+
+ Note 771: [Grec: Megistn d'aut pareicheto chreian ta thria
+ kath' on an gar topon uparchoi ts poreia tauta, pros touto to
+ meros out etolmn oi polemioi prosienai to paradoxon ekplttomenoi
+ ts tn zn phantasias.] Polyb. l. III, p. 206, 207.
+
+ Note 772: [Grec: Endeiknumenos autois ta peri ton Padon pedia...
+ ama de kai ton ts Roms auts topon upodeiknun...] Idem, p. 207.
+
+ Note 773: Mnia eos transcendere non Itali mod, sed etiam urbis
+ Rom. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
+
+ Note 774: Polyb. l. II, p. 207.
+
+Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes,
+et, le quinzime jour depuis son dpart de l'Ile, vainqueur de tous les
+obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins.
+Son arme tait rduite vingt-six mille hommes, savoir: douze mille
+fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la
+plupart numides, tous dans un tat de maigreur et de dlabrement
+pouvantable[775]. Il s'attendait voir les Cisalpins se lever en armes
+son approche; loin de l, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres,
+repoussrent son alliance, et lui refusrent des vivres qu'il demandait;
+Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un
+exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea
+Taurinum, chef lieu du pays, aprs quoi, il descendit la rive gauche du P,
+se portant sur la frontire insubrienne[776].
+
+ Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209.
+
+ Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39.
+
+Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, compose des
+Vntes, des Cnomans, des Ligures des Alpes, gagns la cause romaine,
+s'opposait avec vigueur tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui
+comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la
+confdration boenne, avait embrass le parti de Carthage, mais le
+soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boes surtout, qui avaient tant
+contribu jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient
+froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien
+chang. A l'poque o les propositions d'Annibal furent accueillies avec
+enthousiasme, la Gaule tait humilie et vaincue, des troupes romaines
+occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses
+villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crmone et de Placentia,
+depuis la dfaite de L. Manlius dans la fort de Mutine, les Boes et les
+Insubres, satisfaits d'avoir recouvr leur indpendance par leurs propres
+forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'trangers, dont
+l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une mdiocre confiance.
+
+D'ailleurs, l'arme romaine destine agir contre Annibal n'avait pas
+tard entrer dans la Cispadane, o elle campait sur les terres des
+Anamans, comprimant les Boes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant
+les Insubres, dont elle n'tait spare que par le P[777]. Sa prsence
+donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'taient mis ravager
+le territoire insubrien. Les Insubres et les Boes, contraints par menace,
+avaient mme conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et
+alarm de cet tat de choses, Annibal, aprs avoir donn, au sige de
+Taurinum, un exemple svre, marchait vers les Insubres, afin de fixer de
+force ou de gr leur irrsolution. De son ct, Scipion, qui avait quitt
+la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des lgions de la
+Cisalpine, avant qu'Annibal et atteint les bords du Tsin, vint camper
+prs du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armes
+carthaginoise et romaine, ne tardrent pas se trouver en prsence[779].
+
+ Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subit adventus
+ consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39.
+
+ Note 778: [Grec: Tines de kai sustrateuein nagkazonto tois
+ Romaiois.] Polyb. l. III, p. 212.
+
+ Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39.
+
+Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce
+combat dpendait la dcision des Gaulois, et par consquent sa ruine ou son
+triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une arme faible
+en nombre, extnue par des fatigues et des privations inoues. Voulant
+remonter ses soldats dcourags, il eut recours un spectacle capable de
+remuer fortement ces imaginations grossires. Il rangea l'arme en cercle
+dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards,
+pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison,
+avaient t durement traits; leurs corps dcharns et livides portaient
+l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient t
+fustigs. Mornes et le visage baiss, ils attendaient en silence ce que les
+Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaa, non loin de l, des armes
+pareilles celles dont leurs rois se servaient dans les combats
+singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires la
+faon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre
+ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches prsens et la libert. Tous
+n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mls dans une
+urne, furent tirs deux deux; mesure qu'ils sortaient, on voyait les
+jeunes captifs, que le sort avait dsigns, lever les bras au ciel avec
+transport, saisir une pe en bondissant, et se prcipiter l'un contre
+l'autre. Tel tait, dit un historien, le mouvement des esprits,
+non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des
+spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que
+ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780]. Annibal saisit le moment; il
+harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les
+rduire la condition de ces misrables esclaves, et le pillage de
+l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre,
+il en crasa la tte d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces
+dieux de l'craser ainsi lui-mme, s'il tait infidle ses
+promesses[781].
+
+ Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem mod conditionis
+ homines erat, sed etiam inter spectantes vulg, ut non vincentium
+ magis qum ben morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c.
+ 42.
+
+ Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42,
+ 43.
+
+Voyant ses soldats chauffs son gr, il se mit la tte de sa cavalerie
+numide pour aller reconnatre les positions de l'ennemi; le mme dessein
+avait loign Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrrent, et se
+chargrent aussitt. Scipion avait plac au centre de son corps de bataille
+des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cnomane; ils furent
+enfoncs par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'clair, ne
+portaient ni selle ni mords. Le consul, bless et renvers terre, ne dut
+la vie qu'au courage de son jeune fils. Les lgions battirent en retraite
+la nuit suivante, repassrent le P et reprirent leur premire position
+sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaa son camp six
+milles du leur. Le combat du Tsin n'avait t qu'un engagement de
+cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre arme,
+mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens
+accoururent le fliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le
+Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna mme
+ ses fourrageurs de respecter le territoire des Cnomans et des autres
+peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indcision, tenaient
+encore pour la cause de ses ennemis[782].
+
+ Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c.
+ 44, 45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316.
+
+A peine les Carthaginois taient-ils arrivs en vue de Placentia, que le
+camp romain fut le thtre d'une dfection sanglante. Deux mille fantassins
+et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps
+auxiliaires que le consul Scipion s'tait fait livrer de force par les
+Boes et les Insubres, prirent tout coup les armes vers la quatrime
+heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil rgnaient dans tout le
+camp, et se jetrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des
+leurs. Un grand nombre de Romains furent blesss; un grand nombre furent
+tus; les Gaulois, aprs leur avoir coup la tte, sortirent, et, prcds
+de ces trophes sauvages, se prsentrent aux portes du camp
+d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'loges et d'argent, mais il
+les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler ses
+intrts: il esprait que la crainte des vengeances du consul forcerait
+leurs compatriotes se ranger, bon gr mal gr, immdiatement, sous ces
+drapeaux. Il reut en mme temps une ambassade solennelle des Boes, qui
+offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevs par ruse au
+sige de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de
+s'en servir retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de
+la rpublique[784]. Quant Scipion, ds qu'il vit Annibal s'approcher, il
+quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre l'abri de la cavalerie
+numide, que la journe du Tsin lui avait appris redouter, il alla se
+retrancher au-del de la Trbie, sur les hauteurs qui bordent cette
+rivire. L'arme carthaginoise plaa son camp prs de l'autre rive.
+
+ Note 783: [Grec: Pollous men apekteinan, ouk oligous de
+ katetraumatisan telon de tas kephalas aptemontes tn tethnetn,
+ apechroun pros tous Karchdonious.] Polyb. l. III, p. 219.
+
+ Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.
+
+Le territoire des Anamans tait donc le thtre de la guerre et devait
+l'tre long-temps, car Scipion, renferm dans ses palissades et sourd aux
+provocations d'Annibal, refusait obstinment de combattre. Presss tout
+la fois par les deux armes, les Anamans, voulant viter de plus grands
+ravages, prtendaient garder la neutralit: c'tait tout ce que demandaient
+les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. Je ne suis venu
+que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colre; c'est pour dlivrer
+la Gaule que j'ai travers les Alpes[785]. Irrit de leur inaction, et
+ayant d'ailleurs puis ses provisions de bouche, il fit durement saccager
+le pays entre la Trbie et le P. Irrits leur tour, ces peuples
+offrirent au consul de se dclarer hautement pour lui, s'il arrtait par sa
+cavalerie les dprdations des fourrageurs numides; ils se plaignirent mme
+que leurs maux actuels, ils les devaient leur prdilection marque pour
+la cause romaine: Punis de notre attachement la rpublique,
+disaient-ils, nous avons droit de rclamer que la rpublique nous
+protge[786].
+
+ Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos,
+ dictitans. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
+
+ Note 786: Auxilium Romanorum terr, ob nimiam cultorum fidem in
+ Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
+
+Scipion, instruit se dfier de l'attachement des Gaulois, laissa les
+Numides dvaster tranquillement leurs terres; mais le second consul
+Sempronius, jaloux et prsomptueux, tandis que son collgue tait retenu
+sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte
+division au-del de la Trbie charger quelques escadrons de fourrageurs qui
+battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce lger
+avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rva plus qu'une grande
+bataille et la dfaite complte d'Annibal, qui, de son ct, s'empressa de
+faire natre une occasion qu'il dsirait encore plus vivement: rien ne fut
+si ais au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le pige. Sempronius
+passa la Trbie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de
+Cnomans; Annibal comptait dans son arme quatre mille Gaulois auxiliaires,
+ce qui portait ses forces trente mille hommes, cavalerie et infanterie.
+De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis
+que la cavalerie romaine fuyait toute bride devant les Numides, Annibal,
+ayant dirig tous ses lphans runis contre la division cnomane, l'crasa
+et la mit en droute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'minens
+services dans cette journe importante, prlude de ses deux grands
+triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque
+totalit appartenait aux rangs de ces braves allis[787].
+
+ Note 787: [Grec: Synebaine gar oligous men tn Ibrn kai Libyn,
+ tous de pleious apollenai tn Keltn.] Polyb. l. III, p. 227.
+ --Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
+
+
+ANNEE 217 avant J.-C.
+
+La fortune d'Annibal tait ds lors consolide; plus de soixante mille
+Boes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses
+drapeaux, et portrent ses forces quatre-vingt-dix mille hommes[788].
+Avec une telle disproportion entre le noyau de l'arme punique et ses
+auxiliaires, Annibal n'tait plus en ralit qu'un chef de Gaulois; et si,
+dans les instans critiques, il n'eut pas se repentir de sa nouvelle
+situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les
+inconvniens. Rien n'galait, dans les hasards du champ de bataille,
+l'audace et le dvouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il
+n'avait ni l'habitude ni le got de la subordination militaire. La hauteur
+des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la
+guerre que telle qu'il la faisait lui-mme, comme un brigandage hardi,
+rapide, dont le moment prsent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu
+marcher sur Rome immdiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans
+quelqu'une des provinces allies ou sujettes de la rpublique, en trurie,
+ou en Ombrie, pour y vivre discrtion dans le pillage et la licence.
+Annibal essayait-il de reprsenter qu'il fallait mnager ces provinces,
+afin de les gagner la cause commune, les Cisalpins clataient en
+murmures; les combinaisons de la prudence et du gnie ne paraissaient
+leurs yeux qu'un vil prtexte pour les frustrer d'avantages qui leur
+taient lgitimement dvolus. Contraint de cder, Annibal se mit en route
+pour l'trurie, avant que l'hiver ft tout--fait achev. Mais des froids
+rigoureux et un ouragan terrible l'arrtrent dans les dfils de
+l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien dcid braver le
+mcontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, o s'taient
+renferms en partie les dbris de l'arme de Scipion.
+
+ Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
+
+ Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14.
+
+Son retour porta au degr le plus extrme l'exaspration des Cisalpins; ils
+l'accusrent d'aspirer la conqute de leur pays; et au milieu mme de son
+camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y chappa que par
+les prcautions sans nombre que lui suggrait un esprit inpuisable en
+ruses. Une de ces prcautions, s'il faut en croire les historiens, tait de
+changer chaque jour de coiffure et de vtemens[791], paraissant tantt sous
+le costume d'un jeune homme, tantt sous celui d'un homme mr ou d'un
+vieillard; et par ces travestissemens subits et multiplis, ou il se
+rendait mconnaissable, ou du moins il imprimait ses grossiers ennemis
+une sorte de terreur superstitieuse[792]. tant parvenu ainsi gagner du
+temps, ds qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour
+Artium, o le consul Flaminius avait rassembl une forte arme.
+
+ Note 790: Petitus sp principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c.
+ 1.--Polyb. l. III, p. 229.
+
+ Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis. Tit. Liv.
+ l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229.
+
+ Note 792: [Grec: Auton oi Keltoi... presbytn orntes eita neon,
+ eita mesaipolion, kai synechs eteron ex etoron, thaumazontes
+ edokoun theioteras physes lachein.] Appian. Bell. Annibal. p.
+ 315.
+
+Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Artium; le plus
+frquent, qui tait aussi le plus long, traversait des dfils dont les
+Romains taient matres; l'autre, peine fray, passait par des marais que
+le dbordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'tait ce
+dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il tait le plus court, et que
+l'ennemi ne songeait pas le lui disputer. A son dpart, les troupes
+gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte;
+peine virent-elles la route o il s'engageait, qu'elles se mutinrent et
+voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque
+par force, qu'il les entrana avec lui dans ces marais. Une fois engags,
+Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pnible et le plus
+dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la
+cavalerie numide l'arrire-garde; et les Cisalpins le corps de
+bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle
+enfont quelquefois jusqu' mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait
+pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois
+arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et
+glissant, d'o ils ne pouvaient se relever s'ils venaient tomber;
+essayaient-ils de marcher sur les cts de la route, ils s'abmaient dans
+les gouffres et les fondrires. Plusieurs tentrent de rtrograder, mais la
+cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de
+l'arme. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au dsespoir, se
+coucher sur les cadavres amoncels des hommes et des chevaux, ou sur les
+bagages jets et l, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre
+jours et trois nuits, l'arme chemina dans ces marais, sans prendre ni
+repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols
+ne fussent point comparables celles des Gaulois, elles ne laissrent pas
+d'tre trs-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines
+causrent Annibal la perte d'un oeil. Malgr tout, ds qu'on eut touch la
+terre ferme, ds que les tours d'Artium parurent dans le lointain,
+oubliant leur colre et leurs maux, les Gaulois furent les premiers crier
+aux armes[794].
+
+ Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id
+ agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem ind cum
+ expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
+
+ Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
+ --Paul. Oros. l. IV, c. 15.
+
+Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserre d'un ct
+par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymne, au fond par
+des collines. On entrait dans ce triangle par une troite chausse, non
+loin de laquelle Annibal avait cach un corps de Numides; le reste de son
+arme tait rang en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A
+peine l'arrire-garde romaine eut-elle dpass la chausse, que les
+Numides, accourant toute bride, s'en emparrent et attaqurent Flaminius
+en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut
+une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait
+depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nomm Ducar[795],
+remarqua le gnral romain, qu'il connaissait de vue. Voil, cria-t-il
+ses compatriotes, voil l'homme qui a gorg nos armes, ravag nos champs
+et nos villes; c'est une victime que j'immole nos frres
+assassins[796]. En disant ces mots, Ducar s'lance bride abattue,
+culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'cuyer du consul, qui
+s'tait jet en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul
+lui-mme, qu'il perce de part en part, le renverse terre, et saute de
+cheval pour lui couper la tte ou pour le dpouiller. Les Romains
+accourent; mais les Gaulois sont l pour leur faire face, ils les
+repoussent et compltent la droute. Les Romains laissrent sur la place
+quinze mille morts; du ct d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents
+hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services
+signals, les Carthaginois abandonnrent aux Cisalpins la plus grande
+partie du butin trouv dans le camp de Flaminius[798].
+
+ Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6.--Silius Italic. l.
+ V, v.
+
+ Note 796: Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui
+ legiones nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam
+ ego hanc victimam Manibus peremptorum fd civium dabo. Tit. Liv.
+ l. XXII, c. 6.
+
+ Note 797: [Grec: Oi men gar pantes eis chilious kai pentalosious
+ Ipeson, n san oi pleious Keltoi.] Polyb. l. III, p. 236.
+
+ Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319.
+
+Du champ de bataille de Thrasymne, Annibal passa dans l'Italie
+mridionale, et livra une troisime bataille aux Romains, prs du village
+de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait
+alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de
+cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille
+Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaa leur cavalerie l'aile droite
+et au centre leur infanterie, qu'il runit l'infanterie espagnole, et
+qu'il commanda lui-mme en personne; les fantassins gaulois, comme ils le
+pratiquaient dans les occasions o ils taient dcids vaincre ou
+mourir, jetrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la
+ceinture en haut, arms de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce
+furent eux qui engagrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la
+terminrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille
+clbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus dsastreuse des
+dfaites de Rome. Lorsque le gnral carthaginois, mu de piti, criait
+ses soldats d'arrter, d'pargner les vaincus, sans doute que les
+Gaulois, acharns la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans
+cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction
+d'une vengeance ardemment souhaite et long-temps diffre. Soixante-dix
+mille Romains y prirent; la perte, du ct des vainqueurs, fut de cinq
+mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800].
+
+ Note 799: Gallis prlongi ac sine mucronibus gladii... Galli super
+ umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46.
+
+ Note 800: [Grec: Tn de Annibou, Keltoi men epeson, eis
+ tetrakischilious, Ibres de kai Libyes eis chilious kai
+ pentakosious.] Polyb. l. III, p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50.
+
+
+ANNEE 216 avant J.-C.
+
+Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait compts autour de lui aprs
+le combat de la Trbie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les
+batailles, les maladies, surtout la fatale traverse des marais de
+l'trurie, avaient absorb tout le reste: car jusqu'alors ils avaient
+moissonn presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes
+amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la
+Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais
+ce n'tait pas l cette race belliqueuse qu'il recrutait nagure sur les
+rives du P. Cannes fut le terme de ses succs; et certes la faute n'en
+doit point tre impute son gnie, plus admirable peut-tre dans les
+revers que dans la bonne fortune: son arme seule avait chang. Depuis deux
+mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction aprs la
+bataille de l'Aufide et de son sjour Capoue; peut-tre lui
+reprocherait-elle plus justement de s'tre loign du nord de l'Italie, et
+d'avoir laiss couper ses communications avec les soldats qui vainquirent
+sous lui Thrasymne et Cannes.
+
+Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hta d'en profiter. Deux armes
+chelonnes, l'une au nord, l'autre au midi, interceptrent la route entre
+la Cisalpine et la grande Grce; celle du nord, par ses incursions ou par
+son attitude menaante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la
+seconde faisait face aux Carthaginois. L'anne qui suivit la bataille de
+Cannes, vingt-cinq mille hommes dtachs des lgions du nord sous le
+commandement du prteur L. Posthumius, s'tant aventurs imprudemment sur
+le territoire boen, y prirent tous avec leur chef. Quoique le rcit de
+cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait
+raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que
+les historiens romains nous l'ont laiss. Posthumius, pour pntrer au coeur
+du pays boen, devait traverser une fort dont nous ne connaissons pas bien
+la position; cette fort tait appele par les Gaulois _Lithann_[801],
+c'est--dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boes s'y
+placrent en embuscade, et imaginrent de scier les arbres sur pied,
+jusqu' une certaine distance de chaque ct de la route, de manire qu'ils
+restassent encore de bout, mais qu'une lgre impulsion sufft pour les
+renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engags dans la route,
+qui d'ailleurs tait troite et embarrasse, ils donnrent l'impulsion aux
+arbres les plus loigns du chemin, et, l'branlement se communiquant de
+proche en proche, la fort s'abattit droite et gauche: hommes et
+chevaux tombrent crass[802]; ce qui chappa prit sous les sabres
+gaulois. Posthumius vendit chrement sa vie; mais enfin il fut tu et
+dpouill. Sa tte et son armure furent portes en grande pompe par les
+Boes dans le temple le plus rvr de leur nation; et son crne, nettoy
+et entour d'or, servit de coupe au grand-prtre et aux desservans de
+l'autel dans les solennits religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient
+bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura;
+car l'exception des chevaux et du btail, crass en presque totalit par
+la chute des arbres, tout le reste tait intact et facile retrouver: il
+suffisait de suivre les files de l'arme ensevelie sous cet immense
+abattis.
+
+ Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.).
+
+ Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; qu alia in
+ aliam instabilem per se ac mal hrentem, ancipiti strage, arma,
+ viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.--J. Fronton.
+ Stratag. l. I, c. 6.
+
+ Note 803: Purgato ind capite, ut mos iis est, calvam auro
+ clavre; idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent,
+ poculumque idem sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv.
+ l. XXIII, c. 24.
+
+
+ANNEE 215 avant J.-C.
+
+Cette anne, la superstition romaine et la superstition gauloise se
+trouvrent comme en prsence; et certes, dans cette comparaison, la
+superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les
+Boes vouaient leurs dieux le crne d'un gnral ennemi tu les armes
+la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux
+Gaulois dsarms, et les enterraient vivans sur la place du march aux
+boeufs[804].
+
+ Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter qu Gallus
+ et Galla, Grcus et Grca, in foro boario sub terr vivi demissi
+ sunt in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.
+
+ANNEE 207 avant J.-C.
+
+Cependant Annibal, confin dans le midi de l'Italie, essaya par un coup
+hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rtablir ses communications
+avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre son frre Asdrubal, qui commandait
+en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrnes, et de marcher droit
+en Italie par la route qu'il avait fraye, il y avait alors prs de douze
+ans. Asdrubal reut dans la Gaule un accueil tout--fait bienveillant;
+plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des
+secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mmes, ne mirent aucun
+obstacle son passage, rassurs qu'ils taient sur les intentions des
+Carthaginois, et habitus, depuis le commencement de la guerre, voir des
+bandes d'hommes arms traverser continuellement leurs valles. En deux
+mois, Asdrubal avait franchi les Pyrnes et les Alpes; il entra dans la
+Cisalpine, la tte de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et
+Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois
+cisalpins se runirent aussitt lui. La prodigieuse rapidit de sa marche
+avait mis la rpublique en dfaut: les lgions du nord taient hors d'tat
+de lui rsister; et s'il et march immdiatement sur l'Italie centrale
+pour oprer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagn en peu de
+jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journe de Cannes. Mais
+Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, prcipita la ruine
+de son frre et la sienne. D'abord il perdit un temps irrparable au sige
+de Placentia. La rsistance prolonge de cette colonie ayant permis aux
+Romains de runir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster
+dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Mtaure, aujourd'hui le Metro;
+tandis que Claudius Nron, l'autre consul, alla tenir Annibal en chec dans
+le Brutium, avec une arme de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit
+sa faute, et voulut la rparer; malheureusement il tait trop tard. Comme
+le plan de son frre tait de transporter le thtre de la guerre en
+Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui crivit de se mettre en
+marche, que lui-mme s'avanait sa rencontre; mais ayant nglig de
+prendre toutes les prcautions ncessaires pour lui faire tenir cette
+dpche, elle fut intercepte, et le consul Nron connut le secret d'o
+dpendait le salut des Carthaginois[806].
+
+ Note 805: Non enim receperunt mod Arverni eum, deincepsque ali
+ Gallic atque Alpin gentes; sed etiam secut sunt ad bellum. Tit.
+ Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius Ital.
+ l. XV, v. 496 et seq.
+
+ Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43.
+
+Il conut alors un projet hardi qui et fait honneur Annibal. Prenant
+avec lui sept mille hommes d'lite, il part de son camp, dans le plus grand
+mystre, et aprs six jours de marche force il arrive sur les bords du
+Mtaure, au camp de son collgue Livius; ses soldats sont reus de nuit
+sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est chang l'enceinte des
+retranchemens, de peur qu'Asdrubal, souponnant l'arrive de Nron, ne
+refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le
+lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la
+bataille; mais, accoutum faire la guerre aux Romains, il observe que la
+trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux
+consuls sont runis, qu'Annibal a prouv une grande dfaite ou que sa
+lettre a t intercepte et leur plan dconcert. N'osant livrer bataille
+en de telles circonstances, il fait retraite la hte, en remontant la
+rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent,
+et ses soldats, marchant au hasard, s'garent et se dispersent. Au point du
+jour, comme il faisait sonder la rivire pour trouver un gu, il aperoit
+les enseignes romaines qui s'avanaient en bon ordre sur sa trace. Rduit
+la ncessit d'accepter le combat, il fait ranger son arme, et afin
+d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise
+Nron et sa troupe d'lite[807].
+
+ Note 807: Adverss Claudium Gallos opponit, haud tantm eis
+ fidens, quantm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l.
+ XXVII, c. 48.
+
+Pendant les prparatifs des deux armes, la matine s'coula, et une
+chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que
+leur avaient laiss les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait
+d'ailleurs plusieurs corps qui s'taient gars durant la nuit, et une
+multitude de traneurs rests sur les routes. Aussi le combat ne fut pas
+long se dcider; les Espagnols et les Ligures plirent les premiers;
+Nron, sans beaucoup de rsistance, culbuta aussi l'arme gauloise[809]. Ce
+furent les reprsailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs
+d'Asdrubal, tus ou blesss, restrent sur le champ de bataille avec leur
+gnral; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des
+leurs[810]. Asdrubal, dans cette journe dsastreuse, dploya un courage
+digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes dbandes, et quatre
+fois il fut abandonn: ayant enfin perdu toute esprance, il se jeta sur
+une cohorte romaine, et tomba perc de coups. Vers la fin de la bataille,
+arriva, du ct du camp romain, un corps de Cisalpins gars pendant la
+nuit;, Livius ordonna de les pargner, tant il tait rassasi de carnage:
+Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il ses soldats, afin qu'ils annoncent
+eux-mmes leur dfaite, et qu'ils rendent tmoignage de notre valeur[811].
+Pourtant la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs gorgrent un grand
+nombre de Gaulois que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui,
+appesantis par l'ivresse, s'taient endormis sur la paille et sur la
+litire de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trsor
+public plus de trois cents talents[813].
+
+ Note 808: Jm diei medium erat, sitisque et calor hiantes,
+ cdendos capiendosque affatim prbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.
+
+ Note 809: Ad Gallos jm cdes pervenerat: ibi minimm certaminis
+ fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.
+
+ Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18.
+ Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu' dix mille
+ hommes et celle des Romains qu' deux mille.
+
+ Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostr
+ virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.
+
+ Note 812: [Grec: Pollous tn Keltn, en tais stibasi koimmenous,
+ dia tn methn, katekopton ierein tropon.] Polyb. l. XI, p. 625.
+
+ Note 813: [Grec: Plei tn treakosin talantn.] Idem. 1,650,000
+ fr.
+
+La nuit mme qui suivit la bataille du Mtaure, Nron reprit sa marche, et
+retourna dans son camp du Brutium avec autant de clrit qu'il en tait
+venu. Se rservant la jouissance de porter lui-mme son ennemi la
+confirmation d'un dsastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de
+vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tte de
+l'infortun Asdrubal. C'tait l la missive que sa cruaut ingnieuse et
+raffine imaginait d'envoyer un frre. Arriv en vue des retranchemens
+puniques, il l'y fit jeter. Cette tte n'tait pas tellement dfigure
+qu'Annibal ne la reconnt aussitt. Les premires larmes de ce grand homme
+furent pour son pays. O Carthage! s'cria-t-il, malheureuse Carthage! je
+succombe sous le poids de tes maux. L'avenir de cette guerre et le sien se
+montraient ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule
+cisalpine dcourage mettre bas les armes, et lui-mme, priv de tout
+secours, n'ayant plus qu' prir ou quitter honteusement l'Italie. Telles
+sont aussi les penses que lui prte un clbre pote romain, dans une ode
+consacre la gloire de Claudius Nron. C'en est fait, s'crie
+douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-del des mers des
+messages superbes: la mort d'Asdrubal a tu toute notre esprance, elle a
+tu la fortune de Carthage.[814]
+
+ Note 814:
+
+ Carthagini jam non ego nuncios
+ Mittam superbos. Occidit, occidit
+ Spes omnis et fortuna nostri
+ Nominis, Asdrubale interempto.
+ HORAT. carm. l. IV 4.
+
+Cependant Carthage ne renona pas ses projets sur le nord de l'Italie,
+avant d'avoir essay une troisime expdition; Magon, frre d'Asdrubal et
+d'Annibal, la tte de quatorze mille hommes, vint dbarquer au port de
+Genua, dans la Ligurie italienne. Ds que le bruit de son dbarquement se
+fut rpandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de
+Gaulois[815], qui fuyaient les dvastations des Romains, car depuis la
+bataille du Mtaure une arme romaine campait au sein de la Cispadane,
+brlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de
+volontaires isols ne pouvaient suffire au gnral carthaginois, il lui
+fallait la coopration franche et entire des nations elles-mmes; il
+voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et
+dernier effort.
+
+ Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus
+ Gallis undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.
+
+
+ANNEE 205 avant J.-C.
+
+Ayant donc convoqu, prs de lui Genua, les principaux chefs gaulois, il
+leur parla en ces termes: Je viens pour vous rendre la libert, vous le
+voyez, car je vous amne des secours; toutefois le succs dpend de vous.
+Vous savez assez qu'une arme romaine dvaste maintenant votre territoire,
+et qu'une autre arme vous observe, campe en trurie; c'est vous de
+dcider combien d'armes et de gnraux vous voulez opposer deux gnraux
+et deux armes romaines[816]. Ceux-ci rpondirent: que leur bonne
+volont n'tait pas quivoque; mais que ces deux armes romaines dont
+parlait Magon taient prcisment ce qui les forait ne rien prcipiter;
+qu'ils devaient leurs compatriotes, leurs propres familles de ne point
+aggraver imprudemment leur situation dj si misrable. Demande-nous,
+Magon, ajoutrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sret,
+tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent
+point arrter les Ligures, dont le territoire n'est pas occup. Il leur
+est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est
+mme juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].
+
+ Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus,
+ duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.
+
+ Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occult adjuvari posset:
+ Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et
+ capessere pro parte bellum quum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.
+
+
+ANNEE 203 avant J.-C.
+
+Les Ligures ne refusrent pas; seulement ils demandrent deux mois pour
+faire leurs leves. Quant aux chefs gaulois, malgr leur refus apparent,
+ils laissrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui
+firent passer secrtement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu
+de temps le Carthaginois se vit la tte d'une arme considrable; et
+entra pour lors dans la Gaule. L, pendant deux ans, il tint tte deux
+armes romaines, mais sans pouvoir jamais oprer sa jonction avec Annibal;
+vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et,
+bless la cuisse, il se fit transporter Gnua, o les dbris de son
+arme commencrent se rallier. Sur ces entrefaites, des dputs
+arrivrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frre
+aussi, rappel par le snat carthaginois, fut contraint de s'embarquer
+l'autre extrmit de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient
+servi fidlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnrent point
+dans ses jours de revers. Runis ceux de leurs compatriotes qui avaient
+suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'arme punique[820] Zama,
+dans la journe clbre qui termina cette longue guerre l'avantage des
+Romains, et fit voir le gnie d'Annibal humili devant la fortune de
+Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a t signal
+par les historiens: Ils se montrrent, dit Tite-Live, enflamms de cette
+haine native contre le peuple romain, particulire leur race[821].
+
+ Note 818: Mago milites... clm per agros eorum mercede conducere:
+ commeatus quoque omnis generis occult ad eum Gallicis populis
+ mittebantur. Idem. ibid.
+
+ Note 819: Tit. Liv. ub. supr.
+
+ Note 820: [Grec: To triton ts stratias, Keltoi kai Ligues]. App.
+ Bell. pun. p. 22.
+
+ Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur.
+ Tit. Liv. l. XXX, c. 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les
+tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brlent
+Placentia; elles sont dfaites.--La guerre se continue avec des succs
+divers.--Trahison des Cnomans; dsastre de l'arme transpadane.--Nouveaux
+efforts de la nation boenne; elle est vaincue.--Cruaut du consul Quintius
+Flamininus.--Les dbris de la nation boenne se retirent sur les bords du
+Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi
+Cincibil.--Des migrs transalpins veulent s'tablir dans la Vntie; ils
+sont chasss.--La rpublique romaine dclare que l'Italie est ferme aux
+Gaulois.
+
+201-170.
+
+
+ANNEE 201 avant J.-C.
+
+Magon, en partant pour l'Afrique, avait laiss dans la Cispadane un de ses
+officiers, nomm Amilcar, guerrier expriment, qui s'tait attir la
+confiance et l'amiti des Gaulois durant les dernires expditions
+carthaginoises[822]. Reu par eux comme un frre, et admis dans leurs
+conseils, Amilcar les aidait des lumires de son exprience. Il les
+encourageait chaudement ne point dposer les armes, soit qu'il s'attendt
+ voir bientt les hostilits se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il
+et mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutt qu'il n'envisaget
+que l'intrt du pays o il trouvait l'hospitalit, et que, ennemi
+implacable de Rome, il prfrt une vie dure et agite parmi des ennemis de
+Rome la paix dshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le snat
+avait-il t dbarrass de la guerre punique, qu'il s'tait ht de renouer
+ses intrigues auprs des nations cisalpines, surtout auprs des Cnomans;
+dj il tait parvenu dtacher de la confdration quelques tribus
+liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activit d'Amilcar djourent ces
+menes; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces
+dfections les eussent affaiblis, et entrana mme la jeunesse cnomane
+prendre les armes malgr ses chefs. La rpublique alarme sollicita son
+extradition, les Gaulois la refusrent. Elle s'adressa avec menace au snat
+de Carthage; mais le snat de Carthage protesta qu'Amilcar n'tait point
+son agent, qu'il n'tait mme plus son sujet; et il fallut que Rome se
+contentt de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit
+contre eux de grands prparatifs d'armes[824].
+
+ Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat. Tit. Liv. l. XXXI,
+ c. 2.
+
+ Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus foedus ictum. Tit. Liv. l. XXXI
+ c. 2.
+
+ Note 824: Tit. Liv. l. XXXI.
+
+L'ouverture des hostilits ne lui fut point heureuse; deux lgions et
+quatre cohortes supplmentaires, entres par l'Ombrie sur le territoire
+boen, pntrrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de
+Mutilum, o elles se cantonnrent; mais au bout de quelques jours, s'tant
+cartes dans la campagne pour couper les bls, elles furent surprises et
+enveloppes. Sept mille lgionaires, occups aux travaux, prirent sur la
+place avec leur gnral, Caus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord
+Mutilum, et, ds la nuit suivante, regagna la frontire dans une droute
+complte, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le
+voisinage, les runit son arme, fit quelque dgt sur les terres
+boennes, puis revint Rome sans avoir rien excut de plus
+remarquable[826]. Il fut remplac dans son commandement par le prteur
+L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille allis latins aux
+quartiers d'hiver d'Ariminum.
+
+ Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt csa;
+ inter quos ipse C. Oppius prfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.
+
+ Note 826: Qui nisi qud populatus est Boorum fines... nihil quod
+ esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c.
+ 2.
+
+
+ANNEE 200 avant J.-C.
+
+Aux premiers jours du printemps, quarante mille confdrs, Boes,
+Insubres, Cnomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar,
+assaillirent Placentia l'improviste, la pillrent, l'incendirent, et,
+d'une population de six mille ames, en laissrent peine deux mille sur
+des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le P, ils se dirigrent
+vers Crmone, qui ils destinaient le mme sort; mais les habitans,
+instruits du dsastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs
+portes et de se prparer la dfense, dcids vendre cher leur vie. Ils
+envoyrent promptement un courrier au prteur Furius pour lui demander du
+secours. Contraint de refuser, Furius transmit au snat la lettre des
+Crmonais, avec un tableau inquitant de sa situation et du pril o se
+trouvait la colonie. De deux villes chappes l'horrible tempte de la
+guerre punique, crivait-il, l'une est pille et saccage, l'autre cerne
+par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crmonais avec le peu
+de troupes campes Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de
+nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a dj que trop
+enfl l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accrotre encore par la
+perte de mon arme[829]. A la rception de cette dpche, le snat donna
+ordre C. Aurlius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ
+Ariminum; quelques affaires retardrent le dpart du consul; mais ses
+lgions se dirigrent vers la Gaule grandes journes.
+
+ Note 827: Dirept urbe, ac per iram, magn ex parte incens, vix
+ duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis... Tit.
+ Liv.l. XXXI, c. 10.
+
+ Note 828: Duarum coloniarum, qu ingentem illam tempestatem punici
+ belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus,
+ alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10.
+
+ Note 829: Tit. Liv. loc. cit.
+
+Ds qu'elles furent arrives, le prteur L. Furius se mit en route pour
+Crmone, et vint camper cinq cents pas de l'arme des confdrs. Il
+avait une belle occasion de les battre par surprise, si, ds le mme jour,
+il et men droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, pars
+dans la campagne, n'avaient laiss sa garde que des forces tout--fait
+insuffisantes. Furius voulut mnager ses soldats, fatigus par une marche
+longue et prcipite, et il laissa aux Gaulois, rests dans le camp, le
+temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent
+bientt regagn les retranchemens. Ds le lendemain, ils en sortirent en
+bon ordre pour prsenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830].
+La charge des confdrs fut si imptueuse, et si brusque, que les Romains
+eurent peine le temps de ranger leurs troupes. Runissant tous leurs
+efforts sur un seul point, ils attaqurent d'abord l'aile droite ennemie,
+qu'ils se flattaient d'craser facilement; voyant qu'elle rsistait, ils
+cherchrent la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile
+droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitt que Furius aperut
+cette manoeuvre, il fit avancer sa rserve, dont il se servit pour tendre
+son front de bataille; au mme instant, il fit charger droite et gauche
+par sa cavalerie l'extrmit des ailes gauloises; et lui-mme, la tte
+d'un corps serr de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le
+rompre. Le centre, que le dveloppement des ailes avait affaibli, fut
+enfonc par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les
+confdrs, culbuts de toutes parts, regagnrent leur camp dans le plus
+grand dsordre; les lgions vinrent bientt les y forcer. Le nombre des
+morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts
+drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargs de butin tombrent
+entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des
+principaux chefs cisalpins, prirent en combattant[832]. Deux mille
+habitans de Placentia, rduits en servitude par les Gaulois, furent rendus
+ la libert et renvoys dans leur ville en ruines. Pour rcompense de
+cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trsor public de
+Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix
+mille d'argent[833].
+
+ Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omiss prd,
+ qu in manibus erat, castra repetivre; et postero die in aciem
+ progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit. Tit. Liv. lib. XXXI,
+ c. 21.
+
+ Note 831: Csa et capta supr quinque et triginta millia, cum
+ signis militaribus octoginta, carpentis gallicis, mult prd
+ oneratis, plus ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.
+
+ Note 832: Amilcar, dux Poenus, eo prlio cecidit et tres
+ imperatores nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.--Paul.
+ Oros. l. IV, c. 20.
+
+ Note 833: La livre romaine quivalait 10 onces 5 gros 40 grains
+ mtr.
+
+
+ANNEES 199 197 avant J.-C.
+
+Mais la joie des Romains fut de courte dure. L'anne suivante, le prteur
+Cn. Bbius Tamphilus, tant entr tmrairement sur le territoire
+insubrien, tomba dans une embuscade o il perdit six mille six cents
+hommes; ce qui le fora d'vacuer aussitt le pays[834]. Pendant le cours
+de l'anne 198, le consul qui le remplaa se borna faire rentrer dans
+leurs foyers les habitans de Placentia et de Crmone que les malheurs de la
+guerre avaient disperss[835].
+
+ Note 834: Prop cum toto exercitu circumventus, supr sex millia
+ et sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7.
+
+ Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25.
+
+Cependant le snat romain se prparait frapper dans la Gaule des coups
+dcisifs. Au printemps de l'anne 197, il ordonna aux consuls, C. Cornlius
+Cthgus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en mme temps vers le
+P. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, o des troupes boennes,
+insubriennes et cnomanes, se runissaient de nouveau; Minucius, longeant
+la Mditerrane, commena ses oprations par la Ligurie cispadane, qu'en
+peu de temps il parvint subjuguer, ou du moins dtacher de l'alliance
+des Gaulois, tout entire, l'exception de la tribu des Ilvates; il
+soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse
+vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses lgions sur
+les terres boennes. Cthgus, retranch dans une position avantageuse, sur
+la rive gauche du P, attendait, pour risquer le combat, que son collgue,
+par une diversion sur la rive droite, obliget les confdrs partager
+leurs forces. En effet, ds que la nouvelle se rpandit dans la Transpadane
+que le pays des Boes tait feu et sang, l'arme boenne demanda
+grands cris que les troupes coalises l'aidassent d'abord dlivrer son
+territoire; les Insubres, de leur ct, soutinrent la mme prtention:
+Nous serions fous, rpondirent-ils aux Boes, d'abandonner nos propres
+terres au pillage, pour aller dfendre les vtres[837]. Mcontentes l'une
+de l'autre, les deux armes se sparrent; les Boes repassrent le P; les
+Insubres, runis aux Cnomans, allrent prendre position dans le pays de
+ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin,
+vint adosser son camp au mme fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du
+leur.
+
+ Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur qu se dediderant.
+ Tit. Liv. l. XXXII, c. 29.
+
+ Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent,
+ Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+C'tait pour l'ennemi une bonne fortune, que le thtre de la guerre et
+t transport sur la terre des Cnomans, ces vieux instrumens de
+l'ambition trangre, si long-temps tratres leur propre race. Aussi se
+hta-t-il d'envoyer des missaires dans toutes les villes du pays, surtout
+ Brixia[838], o le conseil national des chefs et des vieillards s'tait
+rassembl. Gagns par crainte ou par argent, les principaux chefs et les
+anciens protestrent aux agens romains qu'ils taient trangers tout ce
+qui s'tait pass, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'tait
+tout--fait sans leur aveu; plusieurs mme se rendirent au camp ennemi pour
+confrer avec le consul, qui les trouva dvous ses intrts, mais
+incertains sur les moyens de le servir[839]. Cthgus voulut que, par leur
+autorit, ou force d'argent, ils dcidassent l'arme cnomane passer
+immdiatement aux Romains, ou du moins quitter le camp des Insubres; les
+entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable.
+Seulement, ils engagrent leur parole que les troupes resteraient neutres
+pendant le prochain combat, et mme tourneraient du ct des Romains, si
+l'occasion s'en prsentait[840]. Ils entrrent alors en pourparler avec les
+chefs de l'arme; en peu de jours, l'odieux complot fut consomm et un
+trait secret assura l'ennemi, dans la bataille qui se prparait, la
+coopration active ou tout au moins passive des Cnomans. Bien que ces
+intrigues eussent t conduites avec un profond mystre, les Insubres en
+conurent quelque soupon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva,
+n'osant confier de tels allis une des ailes de peur que leur trahison
+n'entrant la droute de toute l'arme, ils les placrent la rserve,
+derrire les enseignes. Mais cette prcaution fut inutile. Au fort de la
+mle, les perfides, voyant l'arme insubrienne plier, la chargrent tout
+coup dos, et occasionrent sa destruction totale.
+
+ Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput
+ gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+ Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse,
+ nec publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se
+ adjunxisse.... (Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac
+ moliri coepit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.
+
+ Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut
+ si qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos. Tit. Liv. l.
+ XXXII, c. 30.
+
+ Note 841: Suberat tamen qudam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l.
+ c.
+
+Tandis que ces vnemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait
+d'abord dvast les terres des Boes par des incursions rapides; mais
+lorsque l'arme boenne eut quitt le camp des coaliss pour venir dfendre
+ses foyers, le consul s'tait renferm dans ses retranchemens, attendant
+l'occasion de risquer une bataille dcisive. Les Boes la provoquaient avec
+ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la dfection des
+Cnomans vint branler leur confiance; bientt mme, le dcouragement
+gagnant, ils dsertrent leurs drapeaux, pour aller dfendre chacun sa
+proprit et sa famille. L'arme consulaire se vit oblige de changer son
+plan de campagne[842]. Elle se remit ravager les terres, brler les
+maisons, forcer les villes. Clastidium fut livr aux flammes: les
+dvastations durrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls
+retournrent Rome, o ils triomphrent, C. Cthgus des Insubres et des
+Cnomans, Q. Minucius des Boes. Le premier versa au trsor deux cent
+trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et
+soixante-dix-neuf mille pices d'argent, portant pour empreinte un char
+attel de deux chevaux[844]; le second une quantit d'argent quivalente
+cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre
+mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de
+la foule, au triomphe de Cthgus, c'tait une troupe de Crmonais et de
+Placentins, suivant le char du triomphateur, la tte couverte du bonnet,
+symbole de la libert[846].
+
+ Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut
+ quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt. T. L.
+ l. XXXII, c. 31.
+
+ Note 843: La livre romaine est value, comme nous l'avons dit
+ plus haut, 10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le
+ savant mmoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et
+ romaines, p. 7.
+
+ Note 844: C'tait une monnaie romaine qui portait le nom de
+ _bigati_ (scil. nummi), et quivalait un denier.
+
+ Note 845: L'as valait cette poque une once (as uncialis); le
+ denier peut tre valu 82 centimes.
+
+ Note 846: Cterm magis in se convertit oculos Cremonensium
+ Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium.
+ Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23.
+
+
+ANNEE 196 avant J.-C.
+
+Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance
+dfendre leur libert, autant Rome mit d'acharnement vouloir l'touffer.
+Pendant l'anne 196, comme pendant la prcdente, les consuls furent
+employs tous deux dans la Cisalpine; leur choix mme paraissait dict par
+la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'tait distingu comme
+prteur dans une des dernires campagnes; l'autre, Claudius Marcellus,
+portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se
+prparait le suivre petites journes, Marcellus, se portant directement
+sur la Transpadane, attaqua et dfit l'arme insubrienne, dans une
+bataille, o, si les rcits des historiens ne sont pas exagrs, elle
+perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, situe
+ l'extrmit mridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_
+ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit chteaux
+qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tte
+aux Boes, qui s'taient rassembls en nombre considrable. Mais le jour
+mme de son arrive, avant qu'il et achev les retranchemens de son camp,
+assailli brusquement, il prouva de grandes pertes, et aprs un combat long
+et opinitre, laissa sur la place trois mille lgionnaires ainsi que
+plusieurs chefs de distinction[850]. Nanmoins il russit terminer les
+travaux, et une fois retranch, il soutint avec assez de bonheur les
+assauts que les Gaulois lui livraient sans relche. Telle tait sa
+situation, lorsque son collgue Furius Purpureo entra dans la partie du
+territoire boen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu
+Sappinia_.
+
+ Note 847: In eo prlio supr XL millia hominum csa,
+ Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.
+
+ Note 848: _Cm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et
+ dans le sens figur, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville
+ de Cme.
+
+ Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella ind
+ duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.
+
+ Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo
+ tumultuario prlio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr.
+
+A cette nouvelle, les Boes levrent le sige du camp de Marcellus, et
+coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boise et
+propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait dj du fort de
+Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rtrograda; et comme il
+connaissait parfaitement le pays, par de longs dtours en plaines, il
+russit rejoindre sans danger son collgue. Les deux consuls runis
+dvastrent un grand nombre de villes fortifies et non fortifies, et
+Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout o ils promenaient
+leurs ravages, les vieillards les femmes, la population dsarme des
+campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission la rpublique
+romaine; mais toute la jeunesse, rfugie en armes au fond des forts,
+suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et piant l'occasion
+favorable celui-ci surprendre et les envelopper[852]. Boes et Romains
+traversrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la
+Cispadane, et passrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'arme boenne,
+dsesprant de faire tomber dans le pige un gnral tel que L. Furius,
+accoutum de longue main ce genre de guerre, franchit le P, et se jeta
+sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix
+avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrme frontire ligurienne,
+charge de butin, lorsqu'elle rencontra l'arme des consuls. Le combat
+s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux
+partis bien prpars eussent choisi le temps et le lieu leur convenance.
+On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines
+nationales ajoutent d'nergie au courage; plus altrs de sang qu'avides de
+victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu' peine
+laissrent-ils chapper un Gaulois[854]. Pour remercier les dieux de
+l'heureuse issue de la campagne, le snat dcrta trois jours de prires
+publiques. Le pillage de cette anne valut au trsor public de Rome trois
+cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pices
+d'argent l'empreinte d'un char attel de deux chevaux.
+
+ Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt. Tit.
+ Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina tait, comme on l'a vu plus haut,
+ l'ancien nom de Bononia chez les trusques.
+
+ Note 852: Boii fer omnes, prter juventutem, qu prdandi caus
+ in armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem
+ venerunt.. Boii negligentis coactum agmen Romanorum quia ipsi
+ procul abesse viderentur, improvis agressuros se rati, per
+ occultos saltus secuti sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.
+
+ Note 853: Lvos, Libuosque qum pervastasset. Tit. Liv. l. XXXIII,
+ c. 37.
+
+ Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet
+ apparuit: nam ita cdis magis qum victori avidi pugnarunt
+ Romani, ut vix nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l.
+ XXXIII, c. 37.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol.
+
+
+ANNEE 195 ava nt J.-C.
+
+La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les
+plus favorables; le consul L. Valrius Flaccus battit l'arme boenne, prs
+de la fort Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut l tout,
+Valrius perdit le reste de la saison faire reconstruire les maisons de
+Placentia et de Crmone[855]. Charg, l'anne suivante en qualit de
+proconsul, des oprations militaires dans la Transpadane, il y montra plus
+d'activit. Une arme boenne, sous la conduite d'un chef nomm Dorulac,
+tait venue soulever les Insubres: Valrius attaqua, prs de Mdiolanum,
+leurs forces runies, les dfit, et leur tua dix mille hommes[856].
+
+ Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42.
+
+ Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.
+
+
+ANNEE 194 avant J.-C.
+
+Rome dployait contre la Cisalpine trois armes la fois. Tandis qu'un
+proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoys sur la
+rive droite du P, avec leurs lgions respectives; ce qui faisait monter
+soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non
+compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son
+ct la courageuse nation boenne puisait toutes les ressources du
+patriotisme. Son chef suprme Boo-Rix[857], assist de ses deux frres,
+organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut la
+dfense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa
+malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arriv le premier
+ la frontire gauloise, la trouva donc garde par Boo-Rix, et par une
+forte division boenne. Le nombre et la confiance des Gaulois
+l'intimidrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste
+avantageux, et crivit son collgue, P. Scipion-l'Africain, de venir le
+rejoindre immdiatement, esprant, ajoutait-il, traner les choses en
+longueur jusqu' ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul
+refuser le combat tait celui-l mme qui poussait les Gaulois le
+provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls.
+Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangrent en
+bataille, appelant grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et
+d'outrages; le troisime, ils se dcidrent attaquer, s'avancrent au
+pied des retranchemens, et livrrent un assaut gnral. Le consul fit
+prendre les armes en toute hte, et ordonna deux lgions de sortir par
+les deux portes principales; mais les passages taient dj ferms par les
+assigeans. Long-temps on lutta dans ces troites issues, non-seulement
+grands coups d'pe, mais boucliers contre boucliers et corps corps, les
+Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pntrer dans le camp, ou pour
+empcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage,
+lorsque le premier centurion de la seconde lgion et un tribun de la
+quatrime tentrent un stratagme, qui souvent avait russi dans des momens
+critiques, ils lancrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis;
+jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde lgion
+chargrent avec tant d'imptuosit, qu'ils parvinrent les premiers
+s'ouvrir une route.
+
+ Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins
+ prononaient rix, signifie roi, en Galic; _rhuy_ (cymr.); _rcik_
+ (armor.), un petit roi, un chef.
+
+ Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei,
+ maturaret venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum.
+ Ibid.
+
+ Note 859: Di in angustiis pugnatum est; nec dextris magis
+ gladiisque gerebatur res, qum scutis corporibusque ipsis obnixi
+ urgebant: Romani ut signa fors efferrent; Galli ut aut ipsi in
+ castra penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l.
+ XXXIV c. 46.
+
+Dj ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrime lgion
+restait encore arrte la porte, lorsque les Romains entendirent un grand
+bruit l'autre extrmit de leur camp; c'taient les Gaulois qui avaient
+forc la porte questorienne, et tu le questeur, deux prfets des allis et
+environ deux cents soldats[860]. Le camp tait pris de ce ct, sans une
+cohorte extraordinaire, laquelle, envoye par le consul pour dfendre la
+porte questorienne, tailla en pices ou chassa ceux des assigeans qui
+avaient dj pntr dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres.
+Vers le mme temps, la quatrime lgion, avec deux cohortes
+extraordinaires, vint bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc
+trois combats simultans en trois diffrens endroits autour du camp, et
+l'attention des combattans tait partage entre l'ennemi qu'ils avaient en
+tte, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans
+l'incertitude sur leur sort, et sur le rsultat de l'affaire. La lutte dura
+jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des esprances gales. Enfin
+les Gaulois, cdant une charge imptueuse, reculrent jusqu' leur camp;
+mais ils s'y rallirent, et leur tour, se prcipitant sur l'ennemi, ils
+le culbutrent et le poursuivirent jusqu' ses retranchemens, o il se
+renferma de nouveau. Ainsi dans cette journe, les deux partis se virent
+successivement victorieux, et successivement en fuite[861].
+
+ Note 860: In portam qustoriam irruperant Galli; resistentesque
+ pertinacis occiderant L. Posthumium qustorem; et M. Atinium et
+ P. Sempronium, prfectos socim, et ducentos ferm milites. Tit.
+ Liv. l. XXXIV, c. 47.
+
+ Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga
+ fuit. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.
+
+Les Romains publirent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis
+qu'ils en avaient tu onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous
+ont pas laiss leur bulletin. Sempronius se rfugia dans Placentia. Si l'on
+en croit quelques historiens, Scipion, aprs avoir opr sa jonction avec
+lui, dvasta le territoire des Boes et des Ligures, tant que leurs bois et
+leurs marais ne lui opposrent point de barrires; d'autres prtendent
+que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna Rome[863].
+
+ Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque
+ millia sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.
+
+ Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.
+
+
+ANNEE 193 avant J.-C.
+
+Cette campagne n'avait pas t sans gloire pour la nation boenne; mais une
+guerre chaque anne renaissante consumait rapidement sa population. Elle
+renouvela cependant le mouvement de l'anne prcdente, prit les armes en
+masse, et parvint soulever la Ligurie. Le snat alarm proclama qu'il y
+avait _tumulte_[864]; des leves extraordinaires furent mises sur pied, et
+les deux consuls, Cornlius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci
+pour la Ligurie, celui-l pour le pays boen. Tant de batailles perdues,
+malgr tant d'efforts de courage, avaient enfin enseign aux Gaulois que le
+manque de discipline et l'ignorance de la tactique taient les vritables
+causes de leur faiblesse; ils renoncrent donc, mais trop tard, aux
+batailles ranges et aux affaires dcisives par masses d'hommes et en rase
+campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient
+dans les forts pour tomber l'improviste sur l'ennemi ds qu'il
+approchait des bois. Ils fatigurent quelque temps, par ces manoeuvres,
+l'arme du consul Merula; mais celui-ci, ayant djou une de leurs
+embuscades, les fora d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non
+loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au
+milieu du jour. Le corps des vtrans romains, rompu par une charge des
+Gaulois, fut ananti. Pendant long-temps, les Boes, qui n'avaient que
+trs-peu de cavalerie, soutinrent les charges rptes de la cavalerie
+romaine, sans que leur ordonnance en souffrt: leurs files restaient
+serres, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main,
+frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865].
+Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pntrant
+profondment au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les
+historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et
+cota bien du sang; quatorze mille Gaulois restrent sur la place, dix-huit
+cents seulement mirent bas les armes[866].
+
+ Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56.
+
+ Note 865: Obstabant duces, hostilibus cdentes terga trepidantium,
+ et redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5.
+
+ Note 866: Quatuordecim millia Boorum csa sunt: vivi capti mille
+ nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c.
+ 5.
+
+
+ANNEE 192 avant J.-C.
+
+Les consuls Domitius nobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de
+continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercrent dans tout le pays,
+durant l'anne 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches
+familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se rfugirent
+dans le camp mme des Romains. Le conseil national des Boes ne tarda pas
+non plus faire sa paix, et les principaux chefs se transportrent avec
+leurs femmes et leurs enfans auprs des consuls. Le nombre de ces
+malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de
+l'hospitalit romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'levait
+quinze cents, appartenant tous la classe opulente et la plus leve en
+dignit[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de
+bataille o du moins la mort tait utile et glorieuse, o les souffrances
+et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conserv par
+l'histoire, fera assez connatre quelle tait pour les Gaulois supplians et
+dsarms la paix du peuple romain et l'hospitalit de ses consuls.
+
+ Note 867: Prim equites pauci cum prfectis, deinde universus
+ senatus, postrem in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat,
+ ad mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV,
+ c. 22.
+
+Quintius Flamininus avait emmen de Rome une prostitue qu'il aimait, et
+comme ils s'taient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs,
+cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir prive d'un
+spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il tait
+table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de dbauche, un
+licteur l'avertit qu'un noble boen arrivait, accompagn de ses enfans, et
+se remettait sous sa sauve-garde. Qu'on les amne! dit Flamininus.
+Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprte,
+l'objet de sa visite; et il s'tudiait, dans ses discours, intresser le
+Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une
+horrible ide se prsenta l'esprit de Flamininus: Tu m'as sacrifi un
+combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant sa matresse; pour t'en
+ddommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]? Bien loigne de croire
+srieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitt
+Flamininus se lve, saisit son pe suspendue aux parois de la tente, et
+frappe tour de bras le Gaulois sur la tte. tourdi, chancelant, le
+malheureux cherche s'chapper, implorant la foi divine et humaine, mais
+un second coup l'atteint dans le ct et, sous les yeux de ses enfans qui
+poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostitue
+de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa
+brutalit, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls?
+
+ Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam
+ hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.
+
+ Note 869: Et qum is vixdm seri annuisset; ad nutum scorti
+ consulem stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo
+ caput primm percussit, deind fugicnti.... latus transfodisse.
+ Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.--Flamininus ne fut recherch pour ce
+ crime que huit ans aprs, et encore sous la rigoureuse censure de
+ Caton.
+
+
+ANNEE 191 avant J.-C.
+
+La nation boenne avait puis toutes ses ressources; cependant elle ne mit
+point bas les armes; mais un profond dcouragement paraissait s'tre empar
+d'elle. compter le nombre de ses morts dans cette dernire et funeste
+anne, on et dit qu'elle s'empressait de prir, tandis que la patrie tait
+encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que
+pour y rester. Dans une seule journe, le consul Scipion Nasica lui tua
+vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-mme que quatorze
+cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare;
+il se fit livrer, titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation
+de chefs et de dfenseurs nergiques, et confisqua au profit de sa
+rpublique la moiti du territoire des vaincus[870]. Tels furent les
+massacres et les dvastations exerces par ses soldats, que lui-mme,
+rclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein snat, de
+n'avoir laiss vivans, de toute la race boenne, que les enfans et les
+vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme qui les Romains
+avaient dcern le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son
+triomphe, l'lite des captifs gaulois ple-mle avec les chevaux
+prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trsor public
+quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres
+pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres
+qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pices
+d'argent[873].
+
+ Note 870: Agri parte fer dimidi eos mulctavit. Tit. Liv. l.
+ XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40.
+
+ Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c.
+ 41.
+
+ Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem
+ traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.
+
+ Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hc auri
+ pondo CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non
+ infabre suo more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta
+ XXXIII. Tit. Liv. l. c.
+
+
+ANNEES 190 183 avant J.-C.
+
+Scipion fut charg par le snat de complter l'ouvrage de l'anne
+prcdente en prenant possession main arme du pays confisqu; mais la
+vue des enseignes romaines que devaient suivre bientt des milliers de
+colons, porta dans l'ame des Boes une douleur et un dsespoir profonds; ne
+pouvant se rsigner livrer eux-mmes leurs villes, accepter la
+condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus
+la dfendre, ils voulurent l'abandonner; les dbris des cent douze tribus
+boennes se levrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu
+nous numrer si minutieusement leurs dfaites, garde un silence presque
+absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien
+se contente d'noncer vaguement que la nation entire fut chasse[874]; un
+gographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se rfugier
+sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. L,
+elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parl plus tard[876].
+Le nom des Boes, des Lingons, des Anamans, fut effac de l'Italie, ainsi
+que l'avait t, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Snonais. Les
+anciennes colonies de Crmone, Placentia[877] et Mutine[878] furent
+repeuples; Parme[879] reut une colonie de citoyens romains; l'ancienne
+capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880].
+
+ Note 874: [Grec: Peri toutn meis synthersantes autous (tous
+ Keltous) ek tn peri ton Padon medin exsthentas] Polyb. l. II.
+
+ Note 875: [Grec: Metastantes eis tous peri ton Istron topous meta
+ Tauriskn koun.] Strabon. l. V, p. 213.
+
+ Note 876: Cs. Bell. Gallic. 1. I.--Strabon. l. V, p. 213.
+
+ Note 877: En 190. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 46, c. 47.
+
+ Note 878: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.
+
+ Note 879: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.
+
+ Note 880: En 189. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 57.
+
+
+ANNEE 187 avant J.-C.
+
+Instruits par l'exemple de leurs frres, les Insubres s'taient hts de
+faire la paix, c'est--dire de se reconnatre sujets de Rome; il y avait
+dj cinq ans que leur inaction dans la guerre boenne leur mritait
+l'indulgence de cette rpublique. Quant aux Cnomans, la fortune rcompensa
+leur conduite perfide et lche. Au milieu des calamits qui accablaient
+depuis onze ans la race gallo-kimrique, ce furent eux qui souffrirent le
+moins: peu d'entre eux prirent sur le champ de bataille; et le pillage
+peine toucha leurs terres. Cette richesse mme, il est vrai, excita la
+cupidit d'un prteur romain, M. Furius, cantonn dans la Transpadane; il
+ne leur pargna aucune vexation pour faire natre, s'il tait possible,
+quelque soulvement, dont son ambition et son avarice pussent tirer parti;
+il alla jusqu' les dsarmer en masse[881]. Mais les Cnomans ne se
+soulevrent point; ils se contentrent de porter leurs plaintes au snat,
+qui, peu soucieux de favoriser les vues personnelles de son prteur, le
+censura et rendit aux Gaulois leurs armes[882]. Les Vntes aussi se
+livrrent sans coup frir la rpublique romaine ds qu'elle souhaita leur
+territoire: il n'en fut pas de mme des Ligures; cette valeureuse nation
+rsista long-temps, retranche dans ses montagnes et dans ses bois; mais
+enfin elle cda, comme avaient fait les Boes, aprs avoir t presque
+extermine.
+
+ Note 881: M. Furius, prtor, insontibus Cenomanis, in pace speciem
+ belli qurens, ademerat arma. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 3. [Grec:
+ Parelthn eis tous Kenomanous s philos, pareileto ta opla, mden
+ egklma.] Diod. Sicul. l. XXVI, p. 298.
+
+ Note 882: Diodor. Sicul.--Tit. Liv. loc. cit.
+
+
+ANNEES 186 170 avant J.-C.
+
+Matres de toute l'Italie circumpadane, o de nombreuses colonies
+rpandaient rapidement les moeurs, les lois, la langue de Rome, les Romains
+commencrent provoquer les peuplades gauloises des Alpes. Ceux de leurs
+gnraux qui commandaient l'arme d'occupation dans la Transpadane
+s'amusaient, par passe-temps, et en pleine paix, se jeter sur les
+villages des pauvres montagnards, qu'ils enlevaient avec leurs troupeaux
+pour les vendre ensuite leur profit dans les marchs aux bestiaux et aux
+esclaves, Crmone, Mantua, Placentia. Le consul C. Cassius en emmena
+ainsi plusieurs milliers[883]. De si odieux brigandages rvoltrent les
+peuples des Alpes: ils prirent les armes, et demandrent du secours au roi
+Cincibil[884], un des plus puissans chefs de la Transalpine orientale. Mais
+l'expulsion des Boes et la conqute de toute la Circumpadane avaient
+rpandu au-del des monts la terreur du nom romain. Avant d'en venir la
+force, Cincibil voulut essayer les voies de pacification. Il envoya Rome,
+porter les plaintes des peuplades des Alpes, une ambassade prside par son
+propre frre. Le snat rpondit: Qu'il n'avait pu prvoir ces violences,
+et qu'il tait loin de les approuver; mais que C. Cassius tant absent pour
+le service de la rpublique, la justice ne permettait pas de le condamner
+sans l'entendre[885]. L'affaire en resta l; toutefois le snat n'pargna
+rien pour faire oublier au chef gaulois ses sujets de mcontentement. Son
+frre et lui reurent en prsent deux colliers d'or pesant ensemble cinq
+livres, cinq vases d'argent du poids de vingt livres, deux chevaux
+caparaonns, avec les palefreniers et toute l'armure du cavalier; on y
+ajouta des habits romains pour tous les gens de la suite, libres ou
+esclaves. Ils obtinrent en outre la permission d'acheter dix chevaux chacun
+et de les faire sortir d'Italie[886].
+
+ Note 883: Ind (C. Cassium) multa millia in servitutem
+ abripuisse.... Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.
+
+ Note 884: Ce nom parat signifier _chef des montagnes: ceann,
+ cinn_; chef, _ceap_, _cip_, sommet, montagne.
+
+ Note 885: Senatum ea qu facta qurantur, neque scisse futura,
+ neque si sint facta probare: sed indict caus damnari absentem
+ consularem virum injurium esse... Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.
+
+ Note 886: Illa petentibus data, ut denorum equorum illis
+ commercium esset, educendique ex Itali potestas fieret. Tit. Liv.
+ l. XLIII, c. 5.
+
+Un autre vnement prouva encore mieux quel point la catastrophe des
+Gaulois cisalpins avait effray leurs frres d'au-del des monts, et
+combien ceux-ci redoutaient d'entrer en querelle avec la rpublique.
+
+Une bande de douze mille Transalpins, franchissant tout--coup les Alpes
+par des dfils jusqu'alors inconnus, descendit dans la Vntie, et, sans
+exercer aucun ravage, vint poser les fondemens d'une ville sur le
+territoire o depuis fut construite Aquile[887]. Le snat prescrivit au
+commandant des forces romaines dans la Cisalpine, de s'opposer
+l'tablissement de cette colonie, d'abord, s'il tait possible sans
+employer la force des armes; sinon d'appeler son secours quelqu'une des
+lgions consulaires. Ce dernier parti fut celui qu'il adopta. l'arrive
+du consul, les migrans se soumirent. Plusieurs d'entre eux avaient enlev
+dans la campagne des instrumens de labour dont ils avaient besoin; le
+consul les fora de livrer, outre ce effets qui ne leur appartenaient pas,
+tous ceux qu'ils avaient apports de leur pays, et mme leurs propres
+armes. Irrits de ce traitement, ils adressrent leurs plaintes Rome.
+Leurs dputs, introduits dans le snat, reprsentrent: Que l'excs de la
+population, le manque de terre et la disette, leur avaient fait une
+ncessit de passer les Alpes pour aller chercher ailleurs une autre
+patrie[888]. Trouvant un lieu inculte et inhabit, ils s'y taient fixs
+sans faire tort personne; ils y avaient mme bti une ville, preuve
+vidente qu'ils n'taient venus dans aucun dessein hostile, ni contre les
+villes, ni contre le territoire des autres. Somms de flchir devant le
+peuple romain, ils avaient prfr une paix sure plutt qu'honorable, aux
+chances incertaines de la guerre, et s'taient remis la bonne foi de la
+rpublique avant de se soumettre sa puissance. Peu de jours aprs, ils
+avaient reu l'ordre d'vacuer leur ville et son territoire. Alors ils
+n'avaient plus song qu' s'loigner sans bruit pour chercher quelque autre
+asile. Mais voici qu'on leur enlevait leurs armes, leur mobilier, leurs
+troupeaux. Ils suppliaient donc le snat et le peuple romain de ne pas
+traiter plus cruellement que des ennemis des hommes qui l'on n'avait
+reprocher aucune hostilit[889]. Le snat rpondit: Qu'ils avaient tort
+de venir en Italie et de btir sur le terrein d'autrui, et sans la
+permission du magistrat qui commandait dans la province[890]; que pourtant
+la spoliation dont ils se plaignaient ne pouvait tre approuve; qu'on
+allait envoyer avec eux des commissaires vers le consul, pour leur faire
+rendre tous leurs effets, mais sous la condition qu'ils retourneraient sans
+dlai au lieu d'o ils taient partis. Ces mmes commissaires, ajoutait-on,
+vous suivront de prs; ils passeront les Alpes pour signifier aux peuples
+gaulois de prvenir dsormais toute migration, de s'abstenir de toute
+tentative d'irruption. La nature elle-mme a plac les Alpes entre la Gaule
+et l'Italie, comme une barrire insurmontable; malheur quiconque
+tenterait de la franchir[891].
+
+ Note 887: Galli transalpini transgressi in Venetiam, sine
+ populatione aut bello, haud procul ind, ubi nunc Aquileia est,
+ locum oppido condendo ceperunt. Tit. Liv. l. XXXIX, c.
+ 22.--Duodecim millia armatorum erant. Id. c. 54.
+
+ Note 888: Se superante in Galli multitudine, inopi coactos agri
+ et egestate, ad qurendam sedem Alpes transgressos... Tit. Liv. l.
+ XXXIX, c. 54.
+
+ Note 889: Orare se senatum populumque romanum, ne in se innoxios
+ deditos acerbius quam in hostes svirent. Tit. Liv. l. C.
+
+ Note 890: Neque illos rect gessisse qum in Italiam venirent,
+ oppidumque in alieno agro, nullius romani magistrats, quia ei
+ provinci presset, permissu dificare conati sint. Idem, ibid.
+
+ Note 891: Alpes prop inexsuperabilem finem in medio esse: non
+ utique iis melis fore, qum qui eas primi pervias fecissent. Tit.
+ Liv. l. C.
+
+Les migrans, aprs avoir ramass ceux de leurs effets qui leur
+appartenaient rellement, sortirent de l'Italie; et les commissaires
+romains se rendirent chez les principales nations transalpines afin d'y
+publier la dclaration du snat. Les rponses de ces peuples rvlrent
+assez la crainte dont ils taient frapps. Les anciens allrent jusqu' se
+plaindre de la douceur excessive du peuple romain l'gard d'une troupe
+de vagabonds qui, sortis de leur patrie, sans autorisation lgitime,
+n'avaient pas craint d'envahir des terres dpendantes de Rome, et de btir
+une ville sur un sol usurp. Au lieu de les laisser partir impunis, Rome,
+disaient-ils, aurait d leur faire expier svrement leur insolente
+tmrit; la restitution de leurs effets tait mme un excs d'indulgence
+capable d'encourager d'autres tentatives non moins criminelles[892]. A ces
+discours dicts par la peur, les Transalpins joignirent des prsens, et
+reconduisirent honorablement les ambassadeurs jusqu'aux frontires.
+Nanmoins, quatre ans aprs, une seconde bande d'aventuriers descendit
+encore le revers mridional des monts, et, s'abstenant de toute hostilit,
+demanda des terres pour y vivre en paix sous les lois de la rpublique.
+Mais le snat lui ordonna imprieusement de quitter l'Italie, et chargea
+l'un des consuls de poursuivre et de faire punir par leur nations mmes les
+auteurs de cette dmarche[893].
+
+ Note 892: Debuisse gravem temeritatis mercedem statui; qud ver
+ etiam sua reddiderint, vereri ne tant indulgenti plures ad talia
+ audenda impellantur. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.
+
+ Note 893: Eos senatus Itali excedere jussit; et consulem Q.
+ Fulvium qurere et animadvertere in eos, qui principes et auctores
+ transcendendi Alpes fuissent. Tit. Liv. l. XL, c. 53.
+
+Ainsi donc la Haute-Italie fut irrvocablement perdue pour la race
+gallo-kimrique. Une seule fois, la dfaite de quelques lgions romaines en
+Istrie donna lieu des mouvemens insurrectionnels parmi les restes des
+nations cisalpines, mais le _tumulte_, comme disent les historiens latins,
+fut touff sans beaucoup de peine. Une seule fois aussi, et soixante-dix
+ans plus tard, des Kimris, venus du nord, firent irruption dans l'ancienne
+patrie de leurs pres, mais pour y tomber sous l'pe victorieuse de
+Marius. Les Gaulois avaient habit la Haute-Italie pendant quatre cent un
+ans, dater de l'invasion de Bellovse. La priode de leur accroissement
+comprit soixante-seize ans, depuis l'arrive de leur premire bande
+d'migrans jusqu' ce qu'ils eussent conquis toute la Circumpadane; la
+priode de leur puissance fut de deux cent trente-deux ans, depuis
+l'entire conqute de la Circumpadane jusqu' l'extinction de la nation
+snonaise; et de quatre-vingt-treize celle de leur dcadence, depuis la
+ruine des Snons jusqu' celle des Boes.
+
+Le territoire gaulois, runi la rpublique romaine, porta ds-lors le nom
+de _Province gauloise cisalpine_ ou _citrieure_; elle reut aussi, mais
+plus tard, le nom de _Gaule toge_[894], qui signifiait que la toge ou le
+vtement romain remplaait, sur les rives du P, la braie et la saie
+gauloises, c'est--dire que ce qu'il y a de plus tenace dans les habitudes
+nationales avait enfin cd la force ou l'ascendant du peuple
+conqurant.
+
+ Note 894: Gallia togata. Quelques savans pensent que la Gaule
+ cisalpine ne fut rduite en province romaine qu'aprs la dfaite
+ des Cimbres par Marius, l'an 101 avant notre re. Elle aurait t
+ jusqu' cette poque considre et traite comme pays subjugu ou
+ prfecture.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+GALLO-GRECE. Description gographique de ce pays; races qui l'habitaient;
+sa constitution politique.--Culte phrygien de la Grande-Desse.--Relations
+des Gaulois avec les autres puissances de l'Orient.--Les Romains commencent
+la conqute de l'Asie mineure.--Cn. Manlius attaque la Galatie; les
+Tolistoboes sont vaincus sur le mont Olympe; les Tectosages sur le mont
+Magaba.--Trait de chastet de Chiorama.--La rpublique romaine mnage les
+Galates.--Le triomphe est refus, puis accord Manlius.--Les moeurs des
+Galates s'altrent; luxe et magnificence de leurs ttrarques.--Caractre
+des femmes galates; histoire touchante de Camma.--Dcadence de la
+constitution politique; les ttrarques s'emparent de l'autorit absolue.
+--Mithridate fait assassiner les ttrarques dans un festin.--Ce roi meurt
+de la main d'un Gaulois.
+
+191--63.
+
+
+ANNEES 241 191 avant J.-C.
+
+La Galatie ou Gaule asiatique avait pour frontire: au nord, la chane de
+montagnes qui s'tend du fleuve Sangarius au fleuve Halys; au midi, cette
+autre chane parallle la premire, que les Grecs nommaient _Dindyme_, et
+les Romains _Adoreus_; au levant, elle se terminait quelques milles
+par-del Tavion; et non loin de Pessinunte, du ct du couchant. Elle avait
+pour voisins immdiats les rois de Pont, de Paphlagonie, de Bithynie, de
+Pergame, de Syrie et de Cappadoce[895]. Deux grands fleuves et des affluens
+nombreux arrosaient son territoire en tout sens: l'Halys, sorti des
+montagnes de la Cappadoce, dans la direction de l'ouest l'est, se
+recourbant ensuite vers le nord, puis vers le nord-est, en parcourait les
+parties centrale et orientale[896]; le Sangarius, renomm pour ses eaux
+poissonneuses[897], coulait du mont Dindyme, travers la partie
+occidentale, et se jetait ensuite dans le Pont-Euxin, non loin du Bosphore.
+
+ Note 895: Strabon. l. XII, p. 166.--Pline. l. V, c. 32.--Tit.
+ Liv. l. XXXVIII, c. 16 et seq.--Ptolem. l. V, c. 4.--Zon. l. IX,
+ t. I, p. 457, edit. reg.
+
+ Note 896: Strab. l. XII, p. 546.--Tournefort, Voyage dans le
+ Levant, t. II, p. 441 et suiv.
+
+ Note 897: Piscium accolis ingentem vim prbet. T. L. l. XXXVIII,
+ c. 16.
+
+C'taient, comme on l'a vu plus haut[898], les Tolistoboes qui occupaient
+la Galatie occidentale et les bords du Sangarius. La ville phrygienne de
+Pessinunte, situe au pied du mont Agdistis, et clbre dans l'histoire
+religieuse de l'Asie, se trouvait dans leurs domaines; ils en avaient fait
+leur capitale. Ils possdaient encore deux autres places, Pon[899] et
+Bloukion[900], construites postrieurement la conqute: comme leurs noms
+l'indiquaient en effet, la premire servait de lieu de plaisance aux chefs
+tolistoboes, l'autre renfermait le trsor
+public[901].
+
+ Note 898: Voyez ci-dessus, chap. V.
+
+ Note 899: _Pau, Peues_, en langue kimrique, loisir et lieu de
+ repos.
+
+ Note 900: _Blouck_, caisse, coffre; par extension, lieu de dpt.
+
+ Note 901: [Grec: Phrouria d'autn esti to te Bloukion kai to Pion
+ n to men n basileion Diotarou, to de gaxophylakion.] Strab. l.
+ XII, p. 567.
+
+Les Tectosages habitaient le centre, et avaient pour capitale l'antique
+ville d'Ancyre, btie sur une lvation cinq milles l'ouest du cours de
+l'Halys[902], et regarde comme la mtropole de toutes les possessions
+gallo-grecques[903].
+
+ Note 902: Strab. l. XII, p. 567.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+ --Tournef. Voyage dans le Levant. Ibid.
+
+ Note 903: Ptolem. l. V, c. 4.--Libani. Orat. 26.--Inscript.
+ d'Ancyre.
+
+Les Trocmes, tablis l'orient, avaient fond pour leur chef-lieu Tavion,
+ou plus correctement Taw[904]. Cette place devint florissante par la
+suite[905], et entretint des relations de commerce tendues avec la
+Cappadoce, l'Armnie et le Pont[906].
+
+ Note 904: Taw (cymr.) taobh (gael): lieu habit. Owen's welsh.
+ dict.--Armstr. gal dict.
+
+ Note 905: Stephan. Byzant. V _Ancyra_.
+
+ Note 906: Strabon. l. XII, p. 567.
+
+Les trois nations galates se partageaient en plusieurs subdivisions ou
+tribus, telles que: les Votures et les Ambitues, chez les
+Tolistoboes[907]; chez les Tectosages, les Teutobodes[908] anciens
+compagnons de Luther, Teutons d'origine, mls maintenant aux Kimris, dont
+ils ont adopt la langue[909]; enfin les Tosiopes[910], dont on ignore
+la position.
+
+ Note 907: Voturi et Ambitui. Plin. l. V, c. 32.
+
+ Note 908: Teutobodi, Teutobodiaci. Voir ci-dessus chap. IV et V.
+
+ Note 909: [Grec: Tripn de ontn omoglpottn, kai kat' allo ouden
+ exllagmenn...] Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 910: [Grec: Tosipoi]. Plutarch. de virtut. mulier. p. 259.
+
+Quant la population subjugue, elle se composait de Phrygiens et de
+colonies grecques qui s'taient introduites diffrentes poques dans le
+pays, et que la domination d'Alexandre et de ses successeurs en avaient
+rendues matresses. Les Phrygiens taient nombreux, surtout dans la partie
+occidentale, o ils habitaient, sur les deux rives du Sangarius, des
+villages btis avec les ruines de leurs anciennes cits[911]. Gordium,
+autrefois capitale d'une grande monarchie, ne comptait plus que parmi les
+bourgs des Tectosages, cependant sa situation lui conservait encore quelque
+importance commerciale; place distance peu prs gale de l'Hellespont,
+du Pont-Euxin et du golfe de Cilicie, il servait de lieu de halte pour les
+marchands et d'entrept pour les marchandises provenant de ces mers[912].
+On ignore quelle tait la disposition des colonies grecques au milieu des
+tribus phrygiennes. L'industrie principale des races subjugues consistait
+ lever des troupeaux de chvres, dont le poil fin et soyeux tait aussi
+recherch dans l'antiquit qu'il l'est encore de nos jours[913]. La
+population totale, en y comprenant les Gaulois, les Grecs et les
+Asiatiques, se subdivisait en cent quatre-vingt-quinze cantons[914].
+
+ Note 911: [Grec: Epi de tout (t Saggari) ta palaia tn phrygn
+ oikmtria, Midou, kai eti proteron Gordiou kai alln tinn, oud'
+ ichn szonta polen, alla kmai mikr meizous tn alln.] Strab.
+ l. XII, p. 567.
+
+ Note 912: Gordium... haud magnum quidem oppidum est, sed plusqum
+ mediterraneum celebre et frequens emporium. Tria maria pari ferm
+ distantia intervallo habet... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
+
+ Note 913: Strab. l. XII.--Tournefort. Voyage dans le Levant, t.
+ II.
+
+ Note 914: Populi ac tetrarchi omnes, numero CXCV. Plin. l. V, c.
+ 32.
+
+Le gouvernement que les Kimro-Galls organisrent entre eux fut une espce
+de gouvernement aristocratique et militaire. Chacune des nations
+Tolistoboe, Tectosage et Trocme fut partage en quatre districts ou
+ttrarchies, comme les Grecs les appelaient, et chaque district rgi par un
+chef suprme ou ttrarque[915]. Ce nom, tir de l'idiome des vaincus et
+donn par eux au premier magistrat des conqurans, passa bientt dans la
+langue politique de ceux-ci, et remplaa le titre gaulois que le chef de
+district avait d porter d'abord. Aprs le ttrarque, et au second rang,
+taient un magistrat civil ou juge, un commandant des troupes, et deux
+lieutenans du commandant[916]. En cas de guerre gnrale, comme cela se
+pratiquait chez les autres nations gauloises, un seul chef tait investi de
+l'autorit souveraine et absolue. Les ttrarchies taient lectives et
+temporaires. Les douze ttrarques runis composaient le grand conseil du
+gouvernement; mais il existait un second conseil de trois cents membres,
+pris, selon toute apparence, parmi les chefs de tribus et les officiers des
+armes[917], et dont le pouvoir tait, dans certains cas, suprieur celui
+du premier. Gardien des privilges de la race conqurante, il formait une
+haute cour de justice laquelle ressortissaient toutes les causes
+criminelles relatives aux hommes de cette race; et nul Gaulois ne pouvait
+tre puni de mort que sur ses jugemens. Les trois cents se rassemblaient
+chaque anne cet effet dans un bois de chnes consacr, appel
+Drynmet[918].
+
+ Note 915: [Grec: Ekasta ethn dielontes eis tettaras meridas
+ tetrarchian ekastn ekalesan, tetrarchs echousan idion...] Strab.
+ l. XII, p. 567.
+
+ Note 916: [Grec: ...Dikasts ena, kai stratophylaka ena, upo t
+ tetrarch tetagmenous upostratophylakas de duo.] Strab. l. III,
+ loc. citat.
+
+ Note 917: [Grec: de tn ddeka tetrarchn boul, andres san
+ triakosioi.] Idem, l. XII, p. 567.
+
+ Note 918: [Grec: Syngonto de eis kaloumenon Drynaimeton...] Idem,
+ l. XII, p. 567.--_Der_, _derw_, chne; _nemet_, temple.
+
+Les juges des ttrarchies et les ttrarques avaient la dcision des
+affaires civiles entre Gaulois, et probablement de toute cause concernant
+les vaincus[919].
+
+ Note 919: [Grec: Ta men oun phonoka boul ecrine, ta d'alla oi
+ tetrarchai, kai oi dikastai.] Strab. l. XII, p. 567.
+
+La condition des deux branches de la population subjugue parat n'avoir
+pas t la mme. Les Phrygiens taient rduits la servitude la plus
+complte; mais les Grecs, riches, industrieux, adroits, durent conserver un
+peu de libert, et peut-tre une partie de leur ancienne suprmatie
+l'gard de la race asiatique. Par la suite mme, ils acquirent des droits
+politiques; un d'entre eux, sous le titre de _premier des Grecs, prtos tn
+Hellnn_, fut investi d'une sorte de magistrature nationale, sans doute de
+la dfense officielle des hommes de race hellnique, auprs des conseils et
+des ttrarques gaulois. Ce personnage, avec le temps, prit beaucoup
+d'importance; une inscription d'Ancyre qui en fait mention, nous le montre
+mari une femme gauloise du plus haut rang et de la plus haute
+origine[920].
+
+ Note 920: [Grec: Karakulaian Archiereian, apogonon basieln,
+ thyatera ts Mtropoles, gunaika Iouliou Seourou tou prtou tn
+ Ellnn...] Inscription trouve Ancyre par Tournefort, t. II, p.
+ 450.
+
+Les Gaulois apportrent en Asie leurs croyances et leurs usages religieux,
+entre autres celui de sacrifier les captifs faits la guerre[921]; mais
+ils ne se montrrent point intolrans pour les superstitions des indignes:
+ils laissrent les Grecs adorer paisiblement Jupiter et Diane, et les
+Phrygiens vendre, comme auparavant, toute l'Asie, les oracles de la _mre
+des dieux_.
+
+ Note 921: Athen. l. IV, c. 16.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.
+ --Eustath. in Homer. p. 1294.
+
+C'tait Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se clbraient les
+grands mystres de la mre des dieux; l rsidaient son pontife suprme et
+le haut collge de ses prtres[922]. Elle tait reprsente par une pierre
+noire informe, qu'on disait tombe du ciel[923]; et les temples fameux
+levs en son honneur, Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en
+beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de
+Dindymne, d'Ida, de Berecynthia, de Cyble: c'tait sous ce dernier que
+les Grecs la dsignaient de prfrence. Ses prtres, appels _galles_, de
+la petite rivire _Gallus_ qui passait pour sacre[924], se soumettaient,
+comme on sait, des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur
+divinit par une infme dissolution; mais leurs oracles n'taient pas moins
+en grand crdit, et ils produisaient Phrygie un revenu immense. Si la
+domination gauloise ne fit pas entirement tomber cette industrie, au moins
+dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine
+violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'tait pas
+d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antrieurement
+ la conqute, il s'tait arrog sur la race indigne une autorit presque
+absolue, il formait parmi les Phrygiens une thocratie que la conqute
+abolit[926]. Ces motifs d'intrt, fortifis par un juste ressentiment de
+l'oppression trangre, tablirent entre les prtres d'Agdistis et leurs
+matres, une inimiti mortelle qui contribua puissamment la ruine de
+ceux-ci.
+
+ Note 922: Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de
+ coron.--Tit. Liv. l. IX.
+
+ Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316.
+
+ Note 925: Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 926: [Grec: Oi d' iereis to palaion men dusastai tines san,
+ iersynn karpoumenoi megaln.] Strab. l. XII, loc. cit.
+
+Ce fut la desse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la premire fois,
+les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au
+plus fort des dsastres de Rome, les prtres prposs la garde des livres
+Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de
+certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi tranger envahissait
+l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte Rome la statue de la mre
+des dieux, et qu'alors la Rpublique serait sauve[927]. Le snat
+s'empressa de prendre des informations, et sur la desse, et sur les moyens
+de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de
+Pergame, qui, depuis plusieurs annes, tait en relation d'amiti avec lui.
+Le roi de Pergame tait ce mme Attale qui avait chass les hordes
+gauloises du littoral de la mer ge. Une ambassade de cinq personnages
+distingus se rendit en grande pompe auprs de lui, sur cinq galres cinq
+rangs de rames. Attale les reut dans sa ville, avec tout l'empressement
+d'un ami dvou; de Pergame, il les conduisit Pessinunte, o il obtint
+pour eux la proprit de la pierre noire qui reprsentait Agdistis[928].
+Quoique l'histoire n'nonce pas quelles conditions les Tolistoboes se
+dessaisirent de leur grande desse, on peut croire qu'ils la firent payer
+chrement; mais cette aventure tablit entre les prtres phrygiens et les
+Romains des rapports dont les Gaulois ne tardrent pas sentir la
+consquence.
+
+ Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terr Itali bellum
+ intulisset, eum pelli Itali vincique posse, si mater Ida
+ Pessinunte Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c.
+
+ Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam
+ deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem dem incol esse
+ dicebant, tradidit. Tit. Liv. l. IX.
+
+Aprs le partage de la Phrygie et leur organisation comme conqurans
+sdentaires, les Gaulois s'taient relevs promptement des pertes qu'Attale
+leur avait fait prouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur
+ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de
+Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens prirent de leur
+main[929]. Rconcilis mme avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des
+bandes stipendies au moyen desquelles ce prince ambitieux tendit sa
+domination sur toute la cte de la mer ge et de la Propontide, et
+subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que
+plus d'une fois ces auxiliaires lui causrent de terribles embarras. Dans
+une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait lou des Tectosages qui,
+d'aprs la coutume de leur nation, s'taient fait suivre par leurs femmes
+et leurs enfans[930]. Dj l'arme pergamenne, aprs une route longue et
+pnible, tait sur le point de livrer bataille, lorsque, effrays par une
+clipse de lune, les Galates refusrent obstinment de marcher plus
+avant[931]; il fallut qu'Attale leur obt et retournt sur ses pas.
+Craignant mme de les mcontenter en les licenciant, il leur abandonna
+quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placs
+dans une contre enleve nagure leurs frres, crurent pouvoir s'y
+conduire en matres: ils assaillirent des villes, ravagrent les campagnes
+et imposrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de
+vagabonds et de bandits accoururent se joindre eux, et grossirent
+tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de
+Bithynie pour mettre fin cette nouvelle occupation[932].
+
+ Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--lian. de
+ animal. l. VI, c. 44.
+
+ Note 930: [Grec: Poioumenoi ts strateian meta gynaikan kai
+ teknn, epomenn autois toutn en tgais amaxais.] Polyb. l. V, p.
+ 420.
+
+ Note 931: [Grec: Genomens ekleipsews selns... out an ephasan
+ eti proelthein eis to prosthen.] Polyb. l. V, p. 420.
+
+ Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447.
+
+
+ANNEE 216 avant J.-C.
+
+Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal,
+contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; l
+il travailla, de toutes les ressources de son gnie, susciter aux Romains
+des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grce
+europenne, menaait l'Asie d'une conqute imminente; elle tait mme en
+quelque sorte dj commence. Attale venait de mourir, et le royaume de
+Pergame avait pass entre les mains d'Eumne, plus dvou encore que ne
+l'tait son prdcesseur aux volonts du snat romain; de sorte que la
+rpublique trouvait en lui moins un alli qu'un lieutenant. Annibal suivait
+d'un oeil inquiet les intrigues et les progrs de ses mortels ennemis; il
+s'efforait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner
+leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses apprhensions de frayeurs
+personnelles et de chimres. Nous serions tonns, lui disaient-ils un
+jour, que les Romains osassent pntrer en Asie.--Moi, rpliqua ce grand
+homme, ce qui m'tonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas
+dj.[933] Ses sollicitations russirent enfin auprs d'Antiochus, roi de
+Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce.
+
+ Note 933: Magis mirari qud non jam in Asi essent Romani qum
+ venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.
+
+
+ANNEE 191 avant J.-C.
+
+Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compt
+beaucoup sur la coopration des Gaulois, dont il connaissait et apprciait
+si bien la bravoure. Antiochus, d'aprs ses conseils, alla donc hiverner en
+Phrygie[934], o il conclut une alliance avec les ttrarques galates; mais
+il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prtextant que la
+Galatie n'tait point menace, et que son loignement de toute mer la
+mettait l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de
+Syrie ramena avec lui montaient seulement dix ou douze mille hommes, tant
+auxiliaires que volontaires stipendis. Il en envoya aussitt quatre mille
+sur le territoire de Pergame, o ils commirent de tels ravages, que le roi
+Eumne, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de
+revenir en hte; il eut peine sauver sa capitale et la vie de son propre
+frre[936].
+
+ Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit.
+ Liv. l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in
+ verbo [Grec: Galatia].
+
+ Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
+ 16.
+
+ Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.
+
+
+ANNEE 190 avant J.-C.
+
+Mais Antiochus, si mal propos surnomm _le Grand_, avait trop de
+prsomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de
+notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu
+en Grce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, prs de la ville
+de Magnsie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'arme
+romaine tait campe au bord d'une petite rivire, en face des troupes
+d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivire, allrent insulter le
+consul au milieu de son camp; aprs y avoir mis le dsordre, cette troupe
+audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937].
+Pendant la bataille, ils ne montrrent pas moins d'intrpidit; ils avaient
+aux ailes de l'arme syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps
+d'infanterie; l, le combat fut vif, et l seulement[938].
+
+ Note 937: Tumultuos amne trajecto, in stationes impetum fecerunt;
+ prim turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28.
+
+ Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48.
+ --Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108.
+
+Les Romains avaient ananti Magnsie les forces asiatiques et grecques;
+toutefois la conqute du pays ne leur parut rien moins qu'assure[939]. Ils
+avaient rencontr sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race
+moins facile vaincre que des Syriens ou des Phrygiens: l'armure, la
+haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au
+cliquetis bruyant des armes, l'audace surtout, les lgions avaient
+aisment reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles taient leves
+redouter[940]. Avant de rien arrter sur le sort des vaincus, les gnraux
+romains se dcidrent donc porter la guerre en Galatie; et dans cette
+circonstance, les prtextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnius
+Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'arme
+d'Orient, se disposa entrer en campagne ds le printemps suivant.
+
+ Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48.
+
+ Note 940: Procera corpora, promiss et rutilat com, vasta scuta,
+ prlongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prlium... armorum
+ crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+
+ANNEE 189 avant J.-C.
+
+Sans doute, les Gaulois avaient t long-temps pour l'Asie un pouvantable
+flau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le pril qui les
+menaait fut pour tous les amis de l'indpendance asiatique un pril
+vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, tait venu se
+runir aux Galates, les choses peut-tre eussent chang de face; mais ce
+roi pusillanime ne songeait plus qu' la paix, quelle qu'elle ft. Honteux
+de sa lchet, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes
+chappes au dsastre de Magnsie, et les conduisit lui-mme Ancyre. Le
+roi de Paphlagonie, Murzs, suivit son exemple; ces auxiliaires
+malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'lite, qui se
+joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon tait alors chef militaire de
+cette nation, ou mme, comme le font prsumer quelques circonstances, il
+tait investi de la direction suprme de la guerre. Combolomar et Gaulotus
+commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboes[942]. Ortiagon,
+dit un historien qui l'a connu personnellement, n'tait pas exempt
+d'ambition; mais il possdait toutes les qualits qui la font pardonner. A
+des sentimens levs il joignait beaucoup de gnrosit, d'affabilit, de
+prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste,
+nul ne l'galait en bravoure[943]. Il avait pour femme la belle Chiomara,
+non moins clbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'clat de sa
+beaut.
+
+ Note 941: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.
+
+ Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce [Grec:
+ Ortiagn].
+
+ Note 943: [Grec: Eyergetikos n kai megalopsychos, ka kata tas
+ enteuxeis eucharis kai synetos to gar synechon para Galatais,
+ andrds n kai dynamikos pros tas polemikas chreias.] Polyb.
+ Collect. Constant. Aug. Porphyrogen.
+
+Cependant le jeune Attale, frre d'Eumne (celui-ci tait alors Rome),
+ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait prparer les
+voies aux Romains. Il attira dans leurs intrts le ttrarque possognat,
+ami particulier d'Eumne, et qui, seul de tous les ttrarques gaulois,
+s'tait oppos dans le conseil ce que la nation secourt Antiochus[944].
+Mais la connivence d'possognat les servit peu; car aucun chef ne partagea
+sa dfection, et le peuple repoussa avec mpris la proposition de parler de
+paix[945], tandis qu'il avait les armes la main. Ds les premiers jours
+du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son arme, forte de
+vingt-deux mille lgionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et
+l'arme pergamenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grce
+asiatique, et des corps d'lite levs soit en Thrace soit en
+Macdoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le
+consul fit faire halte ses lgions, et crut ncessaire de les haranguer.
+D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il
+craignait que les discours des Asiatiques, en exagrant encore le pril,
+n'eussent agi dfavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'tudia
+donc combattre ces terreurs, cherchant dmontrer, par des raisons qu'il
+supposait spcieuses, que ces mmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhne
+ou du P, ne pouvaient plus l'tre aux bords du Sangarius et de l'Halys, du
+moins pour des lgions romaines.
+
+ Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18.
+
+ Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII.
+
+ Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39.
+
+ Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39.
+
+Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent
+l'Asie, aucune n'gale les Gaulois en renomme guerrire. C'est au milieu
+des plus pacifiques des humains que ces hordes froces, aprs avoir
+parcouru tout l'univers, sont venues fonder un tablissement. Cette taille
+gigantesque, cette paisse et ardente crinire, ces longues pes, ces
+hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir t calcul
+pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose des Grecs,
+des Phrygiens, des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain
+pouvantail? Une seule fois jadis, et dans une premire rencontre, ils
+dfirent nos anctres sur les bords de l'Allia. Depuis cette poque, voil
+prs de deux cents ans que nous les gorgeons ou que nous les chassons
+devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu Rome plus
+de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'exprience nous l'a
+montr, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers
+fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras
+faiblissent, et le soleil, la poussire, la soif, au dfaut du fer,
+suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats
+rgls de lgions contre lgions, que nous avons prouv leurs forces, mais
+aussi dans les combats d'homme homme. Encore tait-ce de vritables
+Gaulois, des Gaulois indignes, levs dans leur pays, que nos anctres
+avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abtardie, qu'un mlange
+de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des
+hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgr leurs qualits
+primitives, dgnrent dans un sol tranger, sous l'influence d'un autre
+climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accabls sous le poids des
+armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de
+l'arme d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas
+contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de
+la rsistance ne diminue la gloire du triomphe.
+
+ Note 948: Omnia de industri composita ad terrorem. Tit. Livius.
+ l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem
+ fervido ingenio et cc ir effundunt, sustinueris; fluunt sudore
+ et lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut
+ ferrum non admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in
+ terr su genitis, res erat; hi jm degeneres sunt misti, et
+ Gallo-Grci, ver quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+ Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie
+ Antiochi cecidistis, victos victores cdetis. Tit. Liv. l.
+ XXXVIII, c. 17.
+
+Les btes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur frocit
+naturelle, puis s'apprivoisent peu peu; il en est de mme des hommes.
+Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont t leurs
+pres et leurs aeux? Forcs de chercher hors de leur patrie la subsistance
+qu'elle leur refusait, ils ont long les ctes de l'Illyrie, parcouru la
+Ponie et la Thrace, en s'ouvrant un passage travers des nations presque
+indomptables; enfin ils ne se sont tablis dans ces contres que les armes
+ la main, endurcis, irrits mme par tant de privations et
+d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodits de la vie, la beaut
+du ciel, la douceur des habitans, ont peu peu amolli l'pret qu'ils
+avaient apporte dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en
+garde contre les dlices de l'Asie; fuyez au plus tt cette terre dont les
+volupts peuvent corrompre les plus mles courages, dont les moeurs
+contagieuses deviendraient fatales la svrit de votre discipline.
+Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous rsister,
+n'en ont pas moins conserv parmi les Grecs la renomme qui fraya la route
+ leurs pres. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dgnrs
+vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un
+ennemi digne des anctres et de vous[953].
+
+ Note 952: Extorres inopi agrorum, profecti domo, per asperrimam
+ Illyrici oram, Poniam ind et Thraciam, pugnando cum ferocissimis
+ gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
+ 17.
+
+ Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis,
+ qum si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
+
+Manlius se dirigea du ct de Pessinunte. Pendant sa marche, la population
+phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des dputs pour faire
+acte de soumission[954]. Il reut aussi des missaires du ttrarque
+possognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboes avant que
+lui, possognat, n'et fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car
+il se rendait lui-mme auprs des chefs tolistoboes dans cette intention.
+Le consul consentit diffrer les hostilits quelques jours encore;
+cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on
+nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, mme de
+broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de boeuf pour
+combustible. Tandis que les Romains taient camps prs du fort de Cuballe;
+un corps de cavalerie gauloise parut tout coup en poussant de grands
+cris, chargea les postes avancs des lgions, les mit en dsordre, et tua
+quelques soldats; mais l'alarme tant parvenue au camp, la cavalerie du
+consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956].
+Manlius ds lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avana
+plus sans avoir bien fait reconnatre le pays. Arriv au bord du Sangarius,
+qui n'tait point guable, il y fit jeter un pont et le traversa.
+
+ Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
+
+ Note 955: [Grec: Axylon], _sans bois_.
+
+ Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
+
+Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses
+yeux et ceux de l'arme. Il vit s'avancer vers lui les prtres de la
+grande desse, en habits sacerdotaux, dclamant avec emphase des vers o
+Cyble promettait aux Romains une route facile, une victoire assure et
+l'empire du pays[957]. Le consul rpondit qu'il en acceptait l'augure; il
+accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint prs de lui dans
+son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva
+compltement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute
+espce[958]. L, il apprit que toutes les sollicitations d'possognat
+avaient chou, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la
+plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils
+pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'tait au milieu
+de tout ce dsordre que les prtres de la Grande Desse s'taient dclars
+pour les Romains, et, dsertant Pessinunte, taient venus mettre au service
+du consul l'autorit d'Agdistis et de ses ministres.
+
+ Note 957: Galli Matris Magn Pessinunte occurrere cum insignibus
+ suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et
+ victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII,
+ c. 18.--Suidas voce [Grec: Galloi].
+
+ Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11.
+
+L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar,
+avait fait adopter aux Galates ce plan de dfense. Voyant la population
+indigne fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien,
+tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'vacuer leurs
+villes, mme leurs chteaux forts, et de se transporter en masse dans des
+lieux d'accs difficile, pour s'y dfendre autant qu'ils le pourraient. Les
+Tolistoboes se retranchrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le
+mont Magaba, dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et
+leurs enfans en dpt dans le camp des Tectosages, et se rendirent celui
+des Tolistoboes, menac directement par le consul[959]. Matres des plus
+hautes montagnes du pays, et approvisionns de vivres pour plusieurs mois,
+ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien,
+pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque
+inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poigne d'hommes
+suffirait pour l'arrter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de
+montagnes couvertes de neiges et de glaces perptuelles, ds que l'hiver
+approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas l'en chasser. Bien
+que l'lvation et l'escarpement des lieux les dfendissent suffisamment,
+ils environnrent leurs positions d'un foss et d'une palissade. Comme leur
+arme habituelle tait le sabre et la lance, ils ne firent pas grande
+provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux
+que ces montagnes pres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960].
+
+ Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse;
+ diversos Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse:
+ Trocmos, conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis,
+ armatorum agmine Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv.
+ l. XXXVIII, c. 19.--Flor. l. II, c. 11.
+
+ Note 960: Saxa affatim prbituram asperitatem ipsam locorum
+ credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.
+
+Le consul s'tait bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps
+corps il aurait combattre contre la difficult du terrein; et il s'tait
+approvisionn amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de
+cailloux propres tre lancs avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il
+marcha vers le mont Olympe et s'arrta cinq milles du camp gaulois. Le
+lendemain, il s'avana avec Attale et quatre cents cavaliers pour
+reconnatre ce camp et la montagne; mais tout coup un dtachement de
+cavalerie tolistoboenne fondit sur lui, le fora tourner bride, lui tua
+plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius
+revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les
+Gaulois n'tant point sortis de leurs retranchemens, il fit loisir le
+tour de la montagne. Il vit que, du ct du midi, des collines revtues de
+terre s'levaient en pente douce jusqu' une assez grande hauteur; mais
+que, vers le nord, des rochers pic rendaient tous les abords
+impraticables, l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne,
+recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc
+vif, au levant d'hiver et au couchant d't. Ces observations termines, il
+vint le mme jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961].
+
+ Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20.
+
+Ds le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son arme en
+trois corps, il se dirigea par la pente du midi et la tte du plus
+considrable. L. Manlius, son frre, eut l'ordre de monter avec le second
+par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il
+ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommand de s'arrter, s'il
+rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division
+principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisime
+corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tcher de la
+gravir par le couchant d't. Les troupes auxiliaires furent galement
+divises en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant
+la cavalerie, elle resta, ainsi que les lphans, sur le plateau le plus
+voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir
+l'oeil tout, afin de porter rapidement du secours l o il en serait
+besoin[962].
+
+ Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20.
+
+Rassurs sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les
+Gaulois envoyrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du ct du
+midi, en occupant une hauteur loigne de leur camp de prs d'un mille;
+cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme
+d'un fort pour arrter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius
+se prpara au combat. Ses vlites se portrent en avant des enseignes, avec
+les archers crtois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de
+Thraces. L'infanterie lgionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la
+roideur de la pente, ramasse sous le bouclier, de manire viter les
+pierres et les flches. A une assez forte distance, le combat s'engagea
+coups de traits, d'abord avec un succs gal. Les Gaulois avaient
+l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la varit des
+armes. Mais l'action se prolongeant, l'galit ne se soutint plus. Les
+boucliers troits et plats des Gaulois ne les protgeaient pas
+suffisamment; bientt mme, ayant puis leurs javelots et leurs dards, ils
+se trouvrent tout--fait dsarms, car, cette distance, les sabres leur
+devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de
+pierres, l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur
+offrait, la plupart trop gros pour tre maniables, et pour que des bras
+inexpriments sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains
+cependant faisaient pleuvoir sur eux une grle meurtrire de traits, de
+javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur ft
+possible d'en viter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live,
+nous a laiss un tableau effrayant du dsespoir et de la fureur o cette
+lutte ingale jeta les Tolistoboes.
+
+ Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros. Tit. Liv. l.
+ XXXVIII, c. 21.
+
+ Note 964: Saxis, nec modicis, ut qu non preparassent, sed quod
+ cuique temer trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte,
+ nec viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
+ 21.
+
+Aveugls, dit-il, par la rage et par la peur, leur tte s'garait; ils
+n'imaginaient plus aucun moyen de dfense contre un genre d'attaque tout
+nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de prs, des coups
+qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque,
+atteints par des flches lances de loin, ils ne trouvent pas sur qui se
+venger, ils rugissent, ils se prcipitent les uns contre les autres comme
+des btes froces que l'pieu du chasseur a frappes[965]. Une chose
+rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils taient
+compltement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour
+combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la
+largeur des plaies et le sang qui en sortait gros bouillons. Cette
+largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire,
+agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire
+de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un
+dard affil leur pntre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser
+d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait,
+honteux et forcens, comme s'ils mouraient dans le dshonneur, ils se
+roulent terre avec toutes les convulsions de la rage[967]. Tel tait le
+spectacle que prsentait la division gauloise oppose Manlius; un grand
+nombre avaient mordu la poussire; d'autres prirent le parti d'aller droit
+ l'ennemi, et du moins ceux-ci ne prirent pas sans vengeance. Ce fut le
+corps des vlites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vlites
+portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite
+des javelots qu'ils lanaient de loin, et la ceinture une pe espagnole;
+lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de prs, ils passaient leurs javelots
+dans la main gauche, et tiraient l'pe[968]. Peu de Gaulois restaient
+encore sur pied; voyant donc les lgions s'avancer au pas de charge, ils
+regagnrent prcipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de
+femmes, d'enfans, de vieillards qui y taient renferms, remplissait dj
+de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils
+venaient d'abandonner.
+
+ Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec
+ qu ruant cco impetu habent; velut fer transfix in suos temer
+ incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+ Note 966: Interdm insect cute, ubi latior qum altior plaga est,
+ etim gloriosis se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat.
+
+ Note 967: Iidem cm aculeus sagitt introrss tenui vulnere in
+ speciem urit.... tm in rabiem et pudorem tm parv perimentis
+ pestis versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
+ 21.
+
+ Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexter hastas,
+ quibus emins utitur; gladio hispaniensi est cinctus; qud si pede
+ collato pugnandum est, translatis in lvam hastis stringit
+ gladium. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.
+
+Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient mont
+au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouv des sentiers
+praticables; arrivs des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils
+rtrogradrent vers la partie mridionale, et commencrent suivre d'assez
+prs la division du consul. Celui-ci avec ses lgions gagnait dj la
+hauteur que ses troupes lgres avaient d'abord occupe. L il fit faire
+halte et reprit haleine; et montrant aux lgionnaires le plateau jonch de
+cadavres gaulois, il s'cria: Si la troupe lgre vient de combattre avec
+tant de succs, que ne dois-je pas attendre de mes lgions armes de toutes
+pices et composes de l'lite des braves? Les vlites ont repouss
+l'ennemi jusqu' son camp, o l'a suivi la terreur; c'est vous de le
+forcer dans son dernier retranchement[969]. Toutefois il fit prendre
+encore les devans la troupe lgre, qui, loin de rester oisives, pendant
+que les lgions faisaient halte, avait ramass tout l'entour les traits
+pars, afin d'en avoir une provision suffisante. l'approche des
+assigeans, les Gaulois se rangrent en ligne serre devant les palissades
+de leur camp; mais exposs l aux projectiles comme ils l'avaient t sur
+la colline, ils rentrrent derrire le retranchement, laissant aux portes
+une forte garde pour les dfendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir
+sur la multitude, dont l'enceinte du camp tait encombre, une grle bien
+nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes,
+les gmissemens des femmes et des enfans, annonaient aux Romains qu'aucun
+de leurs coups n'tait perdu[970]. l'assaut des portes, les lgionaires
+eurent beaucoup souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant,
+tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privs d'armes de jet,
+ne pouvaient tre d'aucun secours leurs frres; une de ces portes fut
+force, et les lgions se prcipitrent dans l'intrieur[971].
+
+ Note 969: Castra illa capienda esse, in qu compulsus ab levi
+ armatur hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.
+
+ Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque
+ puerorum ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.
+
+ Note 971: Tit. Liv. l. C.
+
+Alors la foule des assigs dboucha tumultueusement par toutes les issues
+qui restaient encore libres. Dans son pouvante, nul danger, nul obstacle,
+nul prcipice, ne l'arrtait; un grand nombre, roulant au fond des abmes,
+se turent de la chute, ou restrent demi briss sur la place. Le consul,
+matre du camp, en interdit le pillage ses troupes et leur ordonna de
+s'acharner la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant,
+avec la seconde division; le consul lui fit la mme dfense, et l'envoya
+aussi poursuivre: lui-mme, laissant les prisonniers sous la garde de
+quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'tait-il loign, que
+C. Helvius survint avec le troisime corps; mais cet officier ne put
+empcher ses soldats de piller le camp. Quant la cavalerie romaine, elle
+tait reste quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la
+victoire; bientt apercevant les Gaulois que la fuite avait amens au bas
+de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit
+prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas ais au consul de compter les
+morts, parce que, l'effroi ayant dispers les fuyards dans les sinuosits
+des montagnes, beaucoup s'taient perdus dans les prcipices, ou avaient
+t tus dans l'paisseur des forts. Des rcits invraisemblables portrent
+leur nombre quarante mille; les autres ne le firent monter qu' dix
+mille. Celui des captifs, composs en grande partie de femmes, d'enfans et
+de vieillards, parat avoir t de quarante mille[972].
+
+ Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad
+ quadraginta millia hominum csa, auctor est. Valerius Antias non
+ plus decem millia. Numerus captivorum haud dubi millia
+ quadraginta explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell.
+ Syriac. p. 115.
+
+Aprs la victoire, le consul ordonna de runir en monceau les armes des
+vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche
+du ct des Tectosages, et arriva le surlendemain Ancyre; l il n'tait
+plus qu' dix milles du second camp gaulois, form sur le mont Magaba.
+Pendant le sjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala
+par une action mmorable: c'tait Chiomara, pouse du ttrarque Ortiagon,
+chef suprme des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe,
+o il dirigeait la dfense, et les dsastres de cette journe l'avaient
+fait tomber prisonnire au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, chapp
+rand' peine la mort, il avait regagn Ancyre et de l le camp
+tectosage[973].
+
+ Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+
+Les captives gauloises avaient t places sous la garde d'un centurion
+avide et dbauch, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beaut
+de Chiomara tait justement clbre; cet homme s'en prit. D'abord il
+essaya la sduction; dsesprant bientt d'y russir, il employa la
+violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la
+libert[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle titre
+de ranon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses
+compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer ses parens, pour
+les prvenir d'apporter l'or demand. Il fixa le lieu de l'change prs
+d'une petite rivire qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des
+prisonniers dtenus avec l'pouse d'Ortiagon, tait un de ses anciens
+esclaves; elle le dsigna, et le centurion, la faveur de la nuit, le
+conduisit hors des postes avancs. La nuit suivante, deux parens de
+Chiomara arrivrent prs du fleuve, avec la somme convenue, en lingots
+d'or; le Romain les attendait dj, mais seul, avec la captive, car la
+vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence
+aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pse l'or qu'on venait de lui
+prsenter (c'tait, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent
+attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue
+maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'gorger le
+centurion[977]. L'ordre est aussitt excut. Alors elle prend la tte,
+l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son poux. Heureux de
+la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrte, dploie
+sa robe, et laisse tomber la tte du Romain. Surpris d'un tel spectacle,
+Ortiagon l'interroge; il apprend tout la fois l'outrage et la
+vengeance[978]. O femme, s'cria-t-il, que la fidlit est une belle
+chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire:
+deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possde[979].
+L'historien Polybe raconte qu'il eut Sardes un entretien avec cette femme
+tonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que
+l'lvation et l'nergie de son ame[980].
+
+ Note 974: Cui custodi centurio prerat, et libidinis et avariti
+ militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+
+ Note 975: Is prim ejus animum tentavit quam quum abhorrentem
+ voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortun erat, vim
+ fecit. Deind ad leniendam indignitatem injuri, spem redits ad
+ suos mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de
+ Virtut. mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce
+ [Grec: Ortiagn]--Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55.
+
+ Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit.
+ Liv. l. XXXVIII, c. 24.
+
+ Note 977: Mulier, lingu su, stringerent ferrum, et centurionem
+ pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
+ 24.--Valer Maxim. l. VI, c. 1.
+
+ Note 978: Prisquam complecteretur, caput centurionis ant pedes
+ ejus abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuri et ultionis
+ su ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1.
+
+ Note 979: [Grec: gunai, kalon pistis. Nai, eipen, alla kallion
+ ena monon zn emoi suggegenmenon.] Plutarch. de virtut. mulier.
+ p. 258.
+
+ Note 980: [Grec: Tautn men o Polubios phsi dia logn en Sardesi
+ genomenos thaumasai to te phronma kai tn synesin.] Plutarch. de
+ virt. mul. l. c.
+
+Tandis que cet vnement tenait en moi tout le camp romain, des envoys
+gaulois y arrivrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans
+avoir accord leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'tait point de
+conditions qu'ils n'acceptassent plutt que de continuer la guerre. Manlius
+leur donna rendez-vous pour le lendemain gale distance d'Ancyre et de
+leur camp; il s'y rendit l'heure convenue avec une escorte de cinq cents
+cavaliers, mais il ne vit paratre aucun Gaulois. Ds qu'il fut rentr, les
+mmes envoys revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de
+religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncrent
+que les premiers de la nation se prsenteraient une seconde confrence,
+munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La
+confrence eut lieu en effet entre les dputs gaulois et le jeune prince
+de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrta
+les bases d'un trait. Mais comme la prsence du gnral romain tait
+ncessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois
+s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux
+motifs: le premier de donner leurs femmes et leurs enfans le temps de
+se mettre en sret avec leurs effets au-del du fleuve Halys, et le
+second de surprendre le consul lui-mme et de l'enlever[982]. C'est ce que
+devait excuter un corps de mille cavaliers d'lite et d'une audace toute
+preuve.
+
+ Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione object, venire
+ reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.
+
+ Note 982: Frustratio Gallorum e spectabat, primm ut tererent
+ tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn
+ flumen trajicerent: deind qud ipsi consuli... insidiabantur.
+ Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legation ib. XXXIV.
+
+La fortune voulut que ce jour-l mme les tribuns envoyassent au fourrage
+et au bois, vers l'endroit fix pour l'entrevue, un corps nombreux de
+cavalerie, et qu'ils plaassent plus prs du camp, dans la mme direction,
+un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs.
+Manlius se mit en route, comme la premire fois, avec une escorte de cinq
+cents hommes; mais peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperut les
+Gaulois qui accouraient sur lui toute bride. Il s'arrte, anime sa troupe
+et soutient la charge. Bientt, forc de battre en retraite, il le fait
+d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le
+danger devenant plus pressant, les Romains se dbandent et se dispersent.
+Les Gaulois les poursuivent l'pe dans les reins, en tuent un grand
+nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers
+destins soutenir les fourrageurs surviennent attirs par les cris de
+leurs camarades. Alors le combat se rtablit; mais en mme temps accourent
+de tous cts les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les
+bras. Harasss, et serrs de prs par des troupes fraches, la fuite ne
+leur fut ni facile, ni sre[983]. Les Romains ne firent point de
+prisonniers, et le lendemain l'arme entire, ne respirant que vengeance,
+arriva en prsence du camp gaulois[984].
+
+ Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat,
+ XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.
+
+ Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus ir animis, postero
+ die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25.
+
+Le consul en personne passa deux jours reconnatre la montagne, afin que
+rien n'chappt ses observations; le troisime, il partagea son arme en
+quatre corps, dont deux devaient marcher de front l'ennemi, tandis que
+les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et
+trocme, lite de l'arme et formant cinquante mille combattans, occupait le
+centre; la cavalerie, dont les chevaux taient inutiles au milieu de ces
+rochers escarps, avait mis pied terre au nombre de dix mille hommes, et
+pris son poste l'aile droite. A la gauche taient les quatre mille
+auxiliaires commands par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzs, roi de
+Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mmes qu'au mont Olympe;
+il plaa en premire ligne les troupes armes la lgre, sous la main
+desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de
+toute espce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le
+mme tat qu' la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande
+chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages
+ressentaient comme un chec personnel la dfaite de leurs frres[985].
+Aussi l'action, engage de la mme manire, eut le mme dnouement.
+Couverts d'une nue de traits, les Gaulois n'osaient s'lancer hors des
+rangs, de peur d'exposer leurs corps dcouvert; et plus ils se tenaient
+serrs, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux
+tireurs. Manlius, persuad que le seul aspect des drapeaux lgionnaires
+dciderait la droute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des
+vlites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les
+Gaulois, effrays par le souvenir de la dfaite des Tolistoboes, cribls
+de traits, puiss de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent
+en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la
+plupart se dispersrent droite et gauche. Aux deux ailes, le combat
+dura plus long-temps; mais enfin la droute devint gnrale. Le camp fut
+pris et pill; huit mille Gaulois jonchrent la place[986]; le reste se
+retira au-del du fleuve Halys, o les femmes et les enfans avaient t mis
+en sret. Tel fut le dsespoir ou plutt la rage des vaincus, qu'on vit
+des prisonniers mordre leurs chanes et chercher s'trangler les uns les
+autres[987]. Le butin trouv dans le camp fut immense. Les Galates rallis
+sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se
+voyant la plupart blesss, sans armes, et dans un entier dnment, ils
+flchirent et demandrent traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des
+dputs phse; pour lui, comme on tait au milieu de l'automne, il se
+hta de quitter le voisinage du Taurus o le froid se faisait dj sentir,
+et ramena son arme hiverner le long des ctes[988].
+
+ Note 985: Omnia eadem utrimque, qu fuerant in priore prlio,
+ erant prter animos, et victoribus ab re secund auctos, et
+ hostibus fractos: quia etsi non ipsi victi erant, su gentis
+ hominum cladem pro su ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.
+
+ Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.
+ --Appian. Bell. Syriac. p. 115.
+
+ Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, qum catenas
+ morsibus et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces
+ prbuissent. Flor. l. II, c. 11.
+
+ Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis
+ propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum
+ in hiberna maritim or reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.
+
+
+ANNEE 188 avant J.-C.
+
+Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrass le parti romain
+l'accueillirent son passage. Si la victoire remporte sur Antiochus
+tait plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agrable aux
+allis de la rpublique[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs
+et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de
+ces hordes toujours prtes fondre sur l'Asie, comme un orage
+imptueux[990]. Voil ce que pensaient les villes de la Troade, de
+l'olide et de l'Ionie; et elles envoyrent en grande pompe phse des
+ambassadeurs chargs d'offrir des couronnes d'or Manlius, comme au
+librateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces rjouissances que les
+plnipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivrent auprs du consul;
+les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon
+de leur matre, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-pre et les
+Galates ses allis. Ce roi, vivement rprimand, fut tax deux cents
+talens d'argent, en rparation de son crime. Bien au contraire, le consul
+fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; nanmoins ne
+voulant rien terminer sans les conseils d'Eumne, alors absent, il fixa,
+pour l't suivant, une seconde confrence, dans la ville d'Apame, sur
+l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie,
+les Romains, loin de pousser bout cette race belliqueuse, qui conservait
+encore une partie de sa force, employrent tous leurs efforts se
+l'attacher. Aux confrences d'Apame, il ne fut question ni de tribut, ni
+de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce
+qu'exigeait Manlius, c'tait qu'ils rendissent les terres enleves aux
+allis de Rome[993], qu'ils renonassent leur vagabondage inquitant pour
+leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumne une alliance intime et
+durable[994]. Ces conditions furent acceptes.
+
+ Note 989: [Grec: Ouch outs echarsan Antiochou lphthentos epi t
+ dokein apolelusthai, tines men phoron, oi de prouras, katholou de
+ pantes basilien prostagmatn...] Polyb. ex excerpt. legat. XXXV.
+
+ Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, qum feritas
+ immanium barbarorum, incertusque in dies terror, qu velut
+ tempestas eos populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.
+
+ Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.
+ --Polyb. excerpt. legat, XXXV.
+
+ Note 992: [philanthrps apodexamenos]. Polyb. loc. cit.--T. L.
+ l. XXXVIII, c. 37.
+
+ Note 993: Suidas, voce [Grec: Galatia].
+
+ Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum
+ terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent. Tit. Liv.
+ l. XXXVIII, c. 40.
+
+
+ANNEE 187 avant J.-C.
+
+L'humiliation des Gaulois, publie chez toutes les nations orientales, par
+des rcits lointains et exagrs, environna le nom romain d'un nouvel
+clat. Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de
+Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les
+grandes choses qu'elle a opres en Galatie, comment elle a subjugu les
+Galates et leur a impos tribut[995]. A Rome, les succs du consul eurent
+moins de faveur; plusieurs patriciens trouvrent mauvais qu'il et
+entrepris la guerre sans ordres formels du snat; et deux de ses
+lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe.
+On lui objectait l'illgalit d'une guerre qui n'avait t prcde ni de
+l'envoi d'ambassadeurs, ni des crmonies exiges par la religion.
+Manlius, ajoutait-on, avait consult dans cette affaire beaucoup plus son
+ambition que l'intrt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils
+pas eues l'empcher de franchir le Taurus malgr les malheurs dont la
+Sibylle menaait Rome, si jamais ses enseignes osaient dpasser cette borne
+fatale? Le consul pourtant s'en tait approch autant qu'il avait pu;
+n'avait-il pas t camper sur la cime mme, au point de dpart des
+eaux[996]? Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du
+succs, des argumens pareils ceux dont il s'tait lui-mme servi, prs de
+la frontire gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats.
+
+ Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes
+ viribus... Et audierunt prlia eorum, et virtutes bonas quas
+ fecerunt in Galati: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub
+ tributum. Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2.
+
+ Note 996: Cupientem transire Taurum, gr omnium legatorum
+ precibus, ne carminibus Sibyll prdictam superantibus terminos
+ fatales cladem experiri vellet, retentum: admovisse tamen
+ exercitum, et prop ipsis jugis ad divortia aquarum castra
+ posuisse. Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46.
+
+Manlius rpondit avec loquence[997]; il prouva que sa conduite avait t
+conforme aux intrts et la politique du snat; il adjura son
+prdcesseur, L. Scipion, de tmoigner que cette guerre ne pouvait tre
+diffre sans danger. Il ajouta: Je n'exige pas, snateurs, que vous
+jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation
+gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de ct ces
+justes prventions, et n'apprciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mmes,
+indpendamment de toute autre considration. Plt aux dieux qu'Eumne ft
+ici prsent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes,
+leurs plaintes auraient bientt fait justice de ces accusations. A leur
+dfaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient;
+faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux
+en rduisant les Gaulois l'impuissance de nuire, qu'en relguant
+Antiochus au-del du mont Taurus. Que l'Asie tout entire vous dise combien
+de fois ses campagnes ont t ravages, ses belles cits pilles, ses
+troupeaux enlevs; qu'elle vous exprime son affreux dsespoir, quand elle
+ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses
+enfans taient immols par les Gaulois des dieux farouches et
+sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos allis ont t les tributaires
+des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils
+n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'tais endormi dans
+une honteuse inaction. L'loignement d'Antiochus n'aurait servi qu' rendre
+le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conqutes en-de du mont Taurus
+auraient agrandi leur empire et non le vtre[999].
+
+ Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui
+ fait tenir: Manlium in hunc maxim modum respondisse accepimus. l.
+ XXXVIII, c. 47.
+
+ Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas
+ humanas hostias immolatosque liberos suos audirent. Tit. Liv. l.
+ XXXVIII, c. 47.
+
+ Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis. Tit. liv. l.
+ XXXVIII, c. 48.
+
+Aprs ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il tala dans
+cette solennit les couronnes d'or que lui avaient dcernes les villes
+d'Asie, des sommes considrables en lingots et en monnaie d'or et d'argent,
+ainsi qu'un immense amas d'armes et de dpouilles entasses dans des
+chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains lies derrire le dos,
+prcdaient son char[1000].
+
+ Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6.
+
+
+ANNEES 187 63 avant J.-C.
+
+A la faveur de cette paix force o l'asservissement de l'Asie rduisait
+les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrrent dans la
+civilisation asiatique. On les voit renoncer leur culte national, dont il
+ne se montre plus ds lors une seule trace, et figurer comme grands-prtres
+dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un
+Brogitar, pontife de la mre des dieux, Pessinunte[1001]; un Dytoet, fils
+d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre
+autres la courageuse et infortune Camma, dont nous parlerons tout
+l'heure, desservant les temples des desses indignes[1003]. Une statue
+colossale de Jupiter fut leve Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse
+par ses ftes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens,
+olympiens, qui attirrent le concours de toute la Grce[1005]. Les
+ttrarques gaulois se piqurent bientt d'imiter les manires des despotes
+et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de
+somptuosit, et talrent dans leurs festins cette prodigalit absurde,
+magnificence des peuples demi barbares. On rapporte qu'un certain
+Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les ttrarques ses rivaux,
+publia qu'il tiendrait table ouverte tout venant pendant une anne
+entire[1006]. Il fit construire cet effet autour de sa maison de vastes
+enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui
+pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance
+furent tablis des feux o des chaudires de toute dimension, remplies de
+toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins,
+construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et
+en farine, amasss de longue-main; et des parcs boeufs, porcs,
+moutons, chvres, placs proximit, alimentaient le service des
+tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette
+occasion, ces jambons de Galatie dont la rputation tait si grande[1008].
+Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita discrtion la foule
+qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il
+faisait arrter sur les chemins les voyageurs et les trangers, ne leur
+laissant point la libert de continuer leur route, qu'ils ne se fussent
+assis ses tables[1009].
+
+ Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. n 28.
+
+ Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558.
+
+ Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyni Stratag.
+ l. VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p.
+ 450.--Montf. palograph. p. 154, 155 et suiv.
+
+ Note 1004: [Grec: Dios kolossos chalkous]. Strab. l. XII, p. 567.
+
+ Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv.
+
+ Note 1006: Athen. l, IV, c. 10.
+
+ Note 1007: Athen. l. IV, c. 13.
+
+ Note 1008: [Grec: Kallistai men gar galatikai (pernai).] Athen. l.
+ XIV, c. 21.
+
+ Note 1009: [Grec: Alla kai oi pariontes zenoi upo tn uphestkotn
+ paidn ouk phiento, es an metalabsi tn paraskevasthentn.]
+ Athen. l. IV, c. 15.
+
+Ce got pour la magnificence se dveloppa chez les femmes gallo-grecques
+avec non moins de vivacit que chez leurs maris. Les anciens vtemens de
+laine grossire firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de
+riches parures; et l'on ne vit plus l'pouse du ttrarque d'Ancyre ou de
+Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une
+marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer
+la journe au bain[1010]. Cependant ce progrs du luxe chez les dames
+galates ne corrompit point l'nergique svrit de leurs moeurs. Au milieu
+de la dissolution asiatique, elles mritrent toujours d'tre cites comme
+des modles de chastet; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas
+les pages les moins difiantes des livres anciens consacrs aux _vertus des
+femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquit, et
+que deux crivains grecs nous ont transmis.
+
+ Note 1010: [GrecL Ai de Galatn gynaikes eis ta balaneia poltou
+ chytras eispherousai, meta tn maidn sthion, omou louemenai.]
+ Plut. Sympos. l. VIII, qust. 9.
+
+Le ttrarque Sinat avait pous une jeune et belle femme nomme Camma,
+prtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dvotion toute
+particulire. C'tait dans les pompes religieuses, quand la prtresse,
+vtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'tait
+alors que sa beaut paraissait briller d'un clat tout cleste[1011];
+Sino-rix, jeune ttrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus
+d'autre dsir au monde que le dsir d'en tre aim. Il essaya tout, mais
+vainement. Dsespr, il s'en prit celui qu'il regardait comme le plus
+grand obstacle son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit
+prir. Comme le meurtrier tait puissant et riche, les juges fermrent les
+yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame
+forte et rsigne; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonant
+ toute socit, mme celle de ses proches, et dvoue entirement au
+service de la desse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour,
+ni la nuit. Quelques mois se passrent, et Sino-rix l'y vint poursuivre
+encore de son amour. Si je suis coupable, lui rptait-il, c'est pour
+t'avoir aime; nul autre sentiment n'a gar ma main[1012]. Camma, d'un
+autre ct, se vit perscute par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la
+poursuite du jeune ttrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa
+richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup,
+disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait regretter. Ds lors, elle n'eut
+plus de repos qu'elle ne consentt ces liens odieux. Elle feignit donc de
+cder, et le jour du mariage fut convenu.
+
+ Note 1011: [Grec: Epiphanesteran de autn epoiei kai to ts
+ Artemidos ieraian eina, peri te tas pompas aei kai thysias
+ kekosmmenn orasthai megalopreps.] Plut. de Virtutib. mulier. p.
+ 257.
+
+ Note 1012: [Grec: Aneln ekeinon erti ts Kammas, m di' eteran
+ tina ponrian...] Plut. de Virt. mul. p. 258.
+
+Ds que parut ce jour tant souhait, Sino-rix, environn d'un cortge
+nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait;
+elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit l'autel, et prenant,
+suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, aprs en avoir rpandu
+quelques gouttes en l'honneur de la desse, elle but, et la prsenta au
+ttrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte ses lvres et
+la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin tait empoisonn. On dit qu'en
+cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutume se peignit sur le
+visage de la prtresse. tendant ses bras vers l'image de Diane: Chaste
+desse! s'cria-t-elle d'une voix forte: sois bnie de ce qu'ici mme j'ai
+pu venger la mort de mon poux assassin cause de moi[1015]; maintenant
+que tout est consomm, je suis prte descendre vers lui aux enfers. Pour
+toi, le plus sclrat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te
+prparent un linceul et une tombe, car voil la couche nuptiale que je t'ai
+destine[1016]. Alors elle se prcipita vers l'autel qu'elle enlaa de ses
+bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'et abandonne. Sino-rix,
+qui ressentait dj les atteintes du poison, monta dans son chariot et
+partit toute bride, esprant que l'agitation et des secousses violentes
+le soulageraient; mais bientt ne pouvant plus supporter aucun mouvement,
+il s'tendit ans une litire, o il expira le mme soir. Lorsqu'on vint lui
+apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait
+contente, et rendit l'ame.
+
+ Note 1013: [Grec: Apo chryss phials...] Polyn. Strat. l. VIII,
+ c. 39.--Plut. de Virtut. mulier, p. 258.
+
+ Note 1014: [Grec: O de oia d nymphios para nymphas labn, ds
+ pinei.] Polyn. ub. supr.
+
+ Note 1015: [Grec: Karin oida soi, polytime Artemis, oti moi
+ paresches en t s ier dikas uper tou andros labein, adiks di'
+ eme anairethentos.] Polyn. Strat. l. VIII, c. 39.
+
+ Note 1016: [Grec: Soi de, pantn anositate anthrpn, taphon
+ anti thalamou kai gamou paraskeuazetsan oi proskontes.]
+ Plutarch. loc. cit.
+
+La constitution politique s'altra bientt, comme les habitudes nationales.
+D'lectives et temporaires qu'avaient t les ttrarchies, elles devinrent
+hrditaires, et les familles qui en usurprent le privilge formrent, par
+le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de
+la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre resserrer le
+nombre de ces magistratures, qui furent successivement rduites de douze
+quatre[1018], puis trois, deux, enfin concentres dans une seule
+main[1019]. Le pays tait gouvern par un de ces rois, lorsqu'il fut runi
+comme province l'empire romain. Malgr cette usurpation du pouvoir
+souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de
+cooprer l'administration du pays[1020]. Il est prsumer que la
+condition des indignes phrygiens et surtout grecs s'amliora; car les
+mariages devinrent assez frquens entre eux et les Kimro-Galls de rang
+lev. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus
+parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mlange tranger,
+parmi les fils des conqurans. Un crivain ecclsiastique clbre, qui
+voyagea dans l'Orient au quatrime sicle de notre re, six cents ans aprs
+le passage des hordes en Asie, tmoigne que, de son temps, les Galates
+taient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent
+point de la langue grecque; et que leur idiome national tait peu prs le
+mme que celui des Trvires, les diffrences de l'un l'autre n'tant ni
+nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identit de langage entre les
+Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de
+l'Halys s'explique d'elle-mme si l'on se rappelle que les Tectosages et
+les Tolistoboes, les deux principaux peuples galates, appartenaient
+originairement, comme les Belges, la race des Kimris.
+
+ Note 1017: Hist. grc. et latin. Inscript. galatic. passim.
+
+ Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151.
+
+ Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67.
+
+ Note 1020: Inscript. Ancyran. passim.
+
+ Note 1021: Galatas excepto sermone grco, quo omnis Oriens
+ loquitur, propriam linguam eamdem pen habere qum Treviros, nec
+ referre si aliqua exind corruperint. Hieronym. Prolog. in lib.
+ II. Comment. in epist. ad Galat. c. 3.
+
+
+ANNEES 167 158 avant J.-C.
+
+La bonne intelligence et la paix subsistrent pendant vingt ans entre les
+Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre clata,
+on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagrent le territoire
+d'Eumne et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dvou au roi de
+Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut Rome en porter plainte au
+snat. Il dit: qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine)
+mettait le royaume de Pergame dans le plus grand pril[1023]. La
+rpublique envoya des commissaires aux ttrarques, sans russir les
+dsarmer. Les dvastations ayant recommenc avec plus de force, Eumne
+partit lui-mme pour Rome; mais ses plaintes furent mal reues. Dans ces
+ngociations et dans quelques autres, le snat montra envers les Gaulois
+des mnagemens qui lui taient peu ordinaires, et qui ne causrent pas
+moins de surprise que l'opinitret hardie de ce peuple. Il fut permis de
+s'tonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent t
+sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs
+ambassadeurs suffisait pour armer ou dsarmer les puissans roi d'gypte et
+de Syrie[1024].
+
+ Note 1022: Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII.
+ --Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34.
+
+ Note 1023: Querimoni gallici tumults... regnum in dubium
+ adductum esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19.
+
+ Note 1024: Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum
+ Ptolemumque, tantm legatorum romanorum verba valuisse... apud
+ Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34.
+
+
+ANNEE 89 avant J.-C.
+
+A l'poque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se rveiller et
+vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de
+Pont empress rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en
+orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du
+Danube[1025]. Durant ses premires campagnes, Mithridate exaltait, dans
+tous ses discours, les services de ses allis galates; il se vantait de
+pouvoir opposer Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'tait tire
+qu' prix d'or[1026].
+
+ Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin.
+ l. XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171.
+
+ Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid.
+ Justin. l. XXXVIII, c. 4.
+
+
+ANNEE 86 avant J.-C.
+
+Mais bientt leur fidlit lui devint suspecte, et dans un des accs de son
+humeur sombre et souponneuse, il retint prisonniers auprs de lui tous les
+ttrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027].
+Indign de cette perfidie, Toredo-rix, ttrarque des Tosiopes, complota sa
+mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice,
+certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort leve,
+Tordo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le
+saisir corps corps, et de le prcipiter du haut de l'estrade, avec son
+tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentt ce jour-l et
+qu'il ft mander, au bout de quelques heures, les ttrarques galates;
+Tordo-rix, craignant que le complot n'et t dcouvert, exhorta ses
+compagnons se jeter tous ensemble sur le roi et le mettre en
+pices[1029]. Ce second complot manqua galement; et Mithridate, aprs
+avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva
+les autres, une nuit, dans un festin o il les avait invits, sous couleur
+de rconciliation. Trois d'entre eux chapprent seuls au massacre en se
+faisant jour, le sabre la main, au travers des assassins; tout le reste
+prit, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un
+jeune garon appel Bpolitan, que son esprit et sa beaut avaient fait
+remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale,
+et ordonna ses officiers de courir et de le sauver. Il tait temps
+encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe prcieuse que portait
+le jeune Gaulois, avait voulu le dpouiller avant de frapper; celui-ci
+rsistait et se dbattait avec violence; cette lutte permit aux officiers
+royaux de prvenir le coup[1031]. Le cadavre de Tordo-rix avait t jet
+la voirie, avec dfense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais
+une femme pergamenne qui l'avait aim l'ensevelit en cachette, au pril de
+ses jours[1032].
+
+ Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello
+ Mithridat. p. 200.
+
+ Note 1028: [Grec: Anedexato ton Mithridatn, otan en t bmati
+ gymnasi chrmatiz synarpasas, sein ama syn auto kata ts
+ pharaggos.] Plut. de Virtut. mulier, p. 259.
+
+ Note 1029: [Grec: Diarpasai to sma]. Idem, loc. cit.
+
+ Note 1030: [Grec: Pantas ekteine meta paidn kai gynaikn, chris
+ trin tn diaphygontn... epi diait mias nuktos.] Appian. Bell.
+ Mithrid. p. 200.
+
+ Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259.
+
+ Note 1032: [Grec: Gynaion pergamnon egnsmenon aph' ras znti t
+ Galat parekindyneuse thapsai kai peristeilai ton nekron.] Plut.
+ loc. cit.
+
+
+ANNEE 63 avant J.-C.
+
+Mithridate, la tte de son arme, alla fondre sur la Galatie avant que la
+nouvelle de ses barbaries s'y ft rpandue, confisqua les biens des
+ttrarques assassins, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour
+roi absolu un de ses satrapes nomm Eumache[1033]. Cette tyrannie dura
+douze ans, et chaque anne avec un redoublement de cruaut. Enfin les trois
+ttrarques sauvs du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout,
+Djotar, depuis si clbre dans les guerres civiles de Rome, russirent
+soulever le pays, battirent Eumache et le chassrent[1034]. Les victoires
+des armes romaines sur Mithridate assurrent aux Kimro-Galls, pour quelque
+temps, l'indpendance qu'ils venaient de reconqurir; mais, dans les
+circonstances o se trouvait l'Orient, cette indpendance prcaire ne
+pouvait pas tre de longue dure. Enveloppe et presse de tous cts par
+la domination romaine, la Galatie succomba aprs tout le reste de l'Asie;
+elle fut enfin rduite en province, sous l'empereur Auguste.
+
+ Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200.
+
+ Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV.
+ --Paul. Oros. l. VI, c. 2.
+
+Pour terminer cette dernire priode de l'histoire des Gaulois orientaux,
+nous avons encore un mot dire sur leurs rapports avec Mithridate. Le roi
+de Pont avait toujours entretenu auprs de sa personne une garde
+d'aventuriers galates, solds grands frais. Ce fut eux qu'il remit le
+soin de sa mort, lorsque, dcid ne point tomber vivant au pouvoir de ses
+ennemis, il vit que le poison n'agissait pas sur ses entrailles. Ayant fait
+venir le chef de cette garde, nomm Bituit[1035], il lui prsenta sa
+poitrine nue: Frappe, lui dit-il, tu m'as dj rendu de grands et fidles
+services; celui-ci ne sera pas moindre[1036]. Bituit obit, et les
+historiens ajoutent que ses compagnons, se prcipitant aussitt sur le roi,
+le percrent l'envi de leurs lances et de leurs pes. Peut-tre y eut-il
+dans l'empressement de ces Gaulois un secret plaisir de vengeance verser
+le sang d'un homme qui avait fait tant de mal leur pays.
+
+ Note 1035: [Grec: Bioitos]. Appian. p. 248.--Bittus, Tit. Liv.
+ Epit. c. 11.--On verra plus tard un _Bituit_, chef des Arvernes,
+ jouer un grand rle dans la Gaule.
+
+ Note 1036: [Grec: Polla men ek ts ss dexias es polemious namn,
+ onsomai de megiston...] Appian. Bell. Mithrid. p. 248.
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+TABLE
+DES MATIRES
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER. DE LA RACE GALLIQUE. Son territoire; ses principales
+branches.--Ses conqutes en Espagne; elles refoulent les nations ibriennes
+vers la Gaule, o les Ligures s'tablissent.--Ses conqutes en Italie;
+empire ombrien, sa grandeur, sa dcadence.--Commerce des peuples de
+l'Orient avec la Gaule; colonies phniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies
+rhodiennes.--Colonie phocenne de Massalie, sa fondation, ses progrs
+rapides. DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en
+Occident au septime sicle avant notre re; elle est chasse des bords du
+Pont-Euxin par les nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule; ses
+conqutes.--Grandes migrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en
+Italie.--Situation respective des deux races.
+
+
+CHAPITRE II. GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les
+trusques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre
+et le midi de la presqu'le.--Le sige de Clusium les met en contact avec
+les Romains.--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assigent le
+Capitole.--Ligue dfensive des nations latines et trusques; les Gaulois
+sont battus prs d'Arde par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le
+Capitole, et sont repousss.--Confrences avec les Romains; elles sont
+rompues; elles se renouent; un trait de paix est conclu.--Les Romains le
+violent.--Plusieurs bandes gauloises sont dtruites par trahison; les
+autres regagnent la Cisalpine.
+
+
+CHAPITRE III. GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour rsister aux Gaulois.
+--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de
+T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.
+--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction
+par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en
+font partie; bataille de Sentinum.--Les Snons gorgent des ambassadeurs
+romains; ils sont dfaits la journe de Vadimon; le territoire snonais
+est conquis et colonis.--Drusus rapporte Rome la ranon du Capitole.
+
+
+CHAPITRE IV. Arrive et tablissement des Belges dans la Gaule.--Une bande
+de Tectosages migre dans la valle du Danube.--Nations galliques de
+l'Illyrie et de la Ponie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les
+Galls et les Kimris se runissent pour envahir la Grce.--Premire
+expdition en Thrace et en Macdoine; elle choue.--Seconde expdition; les
+Gaulois s'emparent de la Macdoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux
+Thermopyles; ils dvastent l'tolie; ils forcent le passage de l'Oeta; sige
+et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite dsastreuse des Gaulois;
+leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se sparent.
+
+
+CHAPITRE V. Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomde
+sur le trne de Bithynie.--Ils se rendent matres de tout le littoral de la
+mer ge; situation malheureuse de ce pays.--Tous les tats de l'Asie leur
+paient tribut.--Commencement de raction contre eux; Antiochus-Sauveur
+chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois solds au
+service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de
+la domination des hordes; avantage remport par Eumnes sur les
+Tolistoboes; ils sont vaincus par Attale, et repousss, ainsi que les
+Trocmes, dans la haute Phrygie; rjouissances publiques dans tout l'Orient.
+
+
+CHAPITRE VI. Gaulois la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi;
+ils violent les spultures des rois macdoniens; ils assigent Sparte; ils
+prissent Argos avec Pyrrhus.--Premire guerre punique; Gaulois la
+solde de Carthage, leurs rvoltes et leurs trahisons; ils livrent rix aux
+Romains et pillent le temple de Vnus.--Ils se rvoltent contre Carthage et
+font rvolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
+Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
+tu par un Gaulois.
+
+
+CHAPITRE VII. GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des
+deux premires guerres puniques.--Les Boes tuent leurs rois At et Gall.
+--Intrigues des colonies romaines fondes sur les bords du P.--Les
+Cnomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picnum
+fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gsates des
+Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrs vifs dans un des marchs
+de Rome.--Bataille de Fsules o les Romains sont dfaits.--Bataille de
+Tlamone o les Gaulois sont vaincus.--La confdration boenne se soumet.
+--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi
+Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.
+
+
+CHAPITRE VIII. GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les
+Romains envoient des colonies Crmone et Placentia.--Soulvement des
+Boes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlvent les triumvirs
+et dfont une arme romaine dans la fort de Mutine.--Annibal traverse la
+Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tsin.--Les
+Cisalpins se dclarent pour Annibal; batailles de Trbie, de Thrasymne, de
+Cannes, gagnes par les Gaulois.--Dfaite des Romains dans la fort Litana.
+--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
+l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu prs du Mtaure.--Magon
+dbarque Gnua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
+Annibal en Afrique.
+
+
+CHAPITRE IX. DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de
+toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar,
+elles brlent Placentia; elles sont dfaites.--La guerre se continue avec
+des succs divers.--Trahison des Cnomans; dsastre de l'arme transpadane.
+--Nouveaux efforts de la nation boenne; elle est vaincue.--Cruaut du
+consul Quintius Flamininus.--Les dbris de la nation boenne se retirent
+sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et
+ambassade du roi Cincibil.--Des migrs transalpins veulent s'tablir dans
+la Vntie; ils sont chasss.--La rpublique romaine dclare que l'Italie
+est ferme aux Gaulois.
+
+
+CHAPITRE X. GALLO-GRECE. Description gographique de ce pays; races qui
+l'habitaient; sa constitution politique.--Culte phrygien de la
+Grande-Desse.--Relations des Gaulois avec les autres puissances de
+l'Orient.--Les Romains commencent la conqute de l'Asie mineure.--Cn.
+Manlius attaque la Galatie; les Tolistoboes sont vaincus sur le mont
+Olympe; les Tectosages sur le mont Magaba.--Trait de chastet de Chiorama.
+--La rpublique romaine mnage les Galates.--Le triomphe est refus, puis
+accord Manlius.--Les moeurs des Galates s'altrent; luxe et magnificence
+de leurs ttrarques.--Caractre des femmes galates; histoire touchante de
+Camma.--Dcadence de la constitution politique; les ttrarques s'emparent
+de l'autorit absolue.--Mithridate fait assassiner les ttrarques dans un
+festin.--Ce roi meurt de la main d'un Gaulois.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire des Gaulois (1/3), by Amde Thierry
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
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+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+Gutenberg-tm License.
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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