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diff --git a/36058-8.txt b/36058-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0bcf921 --- /dev/null +++ b/36058-8.txt @@ -0,0 +1,12366 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire des Gaulois (1/3), by Amédée Thierry + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des Gaulois (1/3) + depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière + soumission de la Gaule à la domination romaine. + +Author: Amédée Thierry + +Release Date: May 8, 2011 [EBook #36058] +[Last updated: February 27, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES GAULOIS (1/3) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE +DES GAULOIS + + +TOME I. + +BRUXELLES, +A LA LIBRAIRIE PARISIENNE +FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE. +RUE DE LA MADELEINE, Nº 438. + + +IMPRIMERIE DE H. FOURNIER, +RUE DE SEINE, Nº 14 + + + +HISTOIRE +DES GAULOIS, +DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS +JUSQU'À L'ENTIÈRE SOUMISSION DE LA GAULE À LA DOMINATION +ROMAINE. + +Par Amédée THIERRY. + + + +TOME I. + + +PARIS, +A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES, +RUE de RICHELIEU, Nº 14; +ALEXANDRE MESNIER, +PLACE DE LA BOURSE. + +M DCCC XXVIII. + + +A MON FRÈRE, +AUGUSTIN THIERRY, +AUTEUR +DE L'HISTOIRE +DE LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE +PAR LES NORMANDS. + + + + +INTRODUCTION. + +Il ne faut s'attendre à trouver ici ni l'intérêt philosophique qu'inspire +le développement progressif d'un seul fait grand et fécond, ni l'intérêt +pittoresque qui s'attache aux destinées successives d'un seul et même +territoire, immobile théâtre de mille scènes mobiles et variées: les faits +de cette histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est l'ancien monde +tout entier; mais pourtant une forte unité y domine; c'est une biographie +qui a pour héros un de ces personnages collectifs appelés _peuples_, dont +se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois +comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et +les Romains désignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son +histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense +dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un +sentiment de justice et presque de piété l'a déterminé et soutenu dans +cette longue tâche. Français, il a voulu connaître et faire connaître une +race de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous, Français; +c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques +dispersées, qu'il a été puiser, dans les annales de vingt peuples, les +titres d'une famille qui est la nôtre. + +L'ouvrage que je présente au public a donc été composé dans un but spécial; +dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les +progrès récens de la critique historique, et de restituer, autant que +possible, dans la peinture des événemens, à la race prise en masse sa +couleur générale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur +caractère distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de +dix-sept cents ans. Mais à mesure que ma tâche s'avançait, j'éprouvais une +préoccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir +quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de +tant d'aventures si diversifiées, passées en tant de lieux, se rattachant +à tant de situations sociales si différentes, ainsi que dans l'histoire +d'un seul homme, à travers tous les incidens de la vie la plus romanesque, +on voit se dessiner en traits invariables, le caractère du héros. + +Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type moral, que l'éducation +peut bien modifier, existe-t-il dans l'espèce humaine des familles et des +races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problème, dont la +position ne répugne en rien aux théories philosophiques de notre temps, +comme j'achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le fait. Jamais +encore les événemens humains n'avaient été examinés sur une aussi vaste +échelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans +l'histoire d'un seul peuple, antérieurement à tout mélange de sang +étranger, du moins à tout mélange connu, et que ce peuple est conduit par +sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour +contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibères, aux Germains, aux +Italiens; en orient, ses relations sont multipliées avec les Grecs, les +Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces +dix-sept siècles n'appartiennent pas à une série unique de faits, mais à +deux âges de la vie sociale bien différens, à l'âge nomade, à l'âge +sédentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique à +elle-même. + +Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les +peuples, c'est à l'état nomade principalement qu'il faut les étudier; dans +cette période de leur existence, où l'ordre social se réduit presque à la +subordination militaire, où la civilisation est, si je puis ainsi parler, à +son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour, +à chaque combat, elle joue sa propriété, son existence même; cette +préoccupation du présent, cette instabilité de fortune, ce besoin de +confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque +totalement entre autres influences celle des idées religieuses, la plus +puissante de toutes sur le caractère humain. Alors les penchans innés se +déploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire +ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois, +l'autre de Germains: la situation est la même, des deux côtés ignorance, +brutalité, barbarie égales; mais comme on sent néanmoins que la nature n'a +pas jeté ces hommes-là dans le même moule! À l'étude d'un peuple pendant sa +vie nomade il en succède une autre non moins importante pour le but dont +nous nous occupons, l'étude de ce même peuple durant le premier travail de +la vie sédentaire, dans cette époque de transition où la liberté humaine +se débat encore violemment contre les lois nécessaires des sociétés et le +développement progressif des idées et des besoins sociaux. + +Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la différencient le +plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi: +une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens; un +esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment +intelligent; mais à côté de cela une mobilité extrême, point de constance, +une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre si puissantes +chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une désunion +perpétuelle, fruit de l'excessive vanité. Si l'on voulait comparer +sommairement la famille gauloise à cette famille germanique, que nous +venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_ +individuel est trop développé chez la première, et que, chez l'autre, il ne +l'est pas assez; aussi trouvons-nous à chaque page de l'histoire des +Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur +eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans +l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout +l'effet. + +Tel est le caractère général des peuples de sang gaulois; mais, dans ce +caractère même, l'observation des faits conduit à reconnaître deux nuances +distinctes, correspondant à deux branches distinctes de la famille, à deux +races, pour me servir de l'expression consacrée en histoire. L'une de ces +races, celle que je désigne sous le nom de _Galls_, présente, de la manière +la plus prononcée, toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et +toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus +purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins +spirituelle peut-être, possède en retour plus d'aplomb et de stabilité: +c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de +classement et d'ordre; c'est là que persévérèrent le plus long-temps les +idées de théocratie et de monarchie. + +L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conçue, se divise naturellement +en quatre grandes périodes; bien que les nécessités de la chronologie ne +m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le récit, à une +classification aussi rigoureuse. + +La première période renferme les aventures des nations gauloises à l'état +nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrière plus +agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe, +l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de +presque tous les peuples. Elle brûle Rome; elle enlève la Macédoine aux +vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes; +puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans +les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil; +elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les +plus puissans monarques de l'Orient; à deux reprises elle fonde dans la +haute Italie un grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie cet autre +empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure. + +Dans la seconde période, celle de l'état sédentaire, on voit se développer, +partout où cette race s'est fixée à demeure, les institutions sociales, +religieuses et politiques conformes à son caractère particulier; +institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont +la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On +dirait, à suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de +l'Inde, la féodalité de notre moyen-âge et la démocratie athénienne se sont +donné rendez-vous sur le même sol pour s'y combattre et y régner tour à +tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s'altère; des élémens +étrangers s'y introduisent, importés par le commerce, par les relations de +voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des +combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence +romaine qui se fait sentir dans les moeurs des Cisalpins; dans le midi de la +Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne +Marseille), et il se forme en Galatie le composé le plus singulier de +civilisation gauloise, grecque et phrygienne. + +Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un +hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'épée des Romains que tombe +la puissance des nations gauloises; à mesure que la domination romaine +s'étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline; on +dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les +points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie, +les Cisalpins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d'une +résistance acharnée; quand le reste de l'Asie a accepté le joug, les +Galates défendent encore contre Rome l'indépendance de l'Orient; la Gaule +succombe, mais d'épuisement, après un siècle de guerres partielles, et neuf +ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractacus et de +Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la liberté +bretonne. C'est partout le combat inégal de l'esprit militaire, ardent, +héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et +persévérant. + +Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que +cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce +que l'amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d'héroïsme et de +prodiges, s'y déploie malgré mille passions contraires et funestes: +discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles +contre le peuple, excès de la démocratie, inimitiés héréditaires des races. +Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de +leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par +l'épée, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle +variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac, +enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage +Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n'imite que la +rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui +veut se faire du conquérant des Gaules un instrument, non pas un maître, +jusqu'à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans +le malheur, et à qui il n'a manqué pour prendre place parmi les plus grands +hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que +César! + +La quatrième période comprend l'organisation de la Gaule en province +romaine et l'assimilation lente et successive des moeurs transalpines aux +moeurs et aux institutions de l'Italie; travail commencé par Auguste, +continué et achevé par Claude. Ce passage d'une civilisation à l'autre ne +se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses révoltes sont +comprimées par Auguste, une grande insurrection échoue sous Tibère. Les +déchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de +Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu à une subite +explosion de l'esprit d'indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois +reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits +reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou +gagnées, un _Empire gaulois_ est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule +s'aperçoit qu'elle est déjà au fond toute romaine, et qu'un retour à +l'ancien ordre de choses n'est plus ni désirable pour son bonheur, ni même +possible; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre sans +murmure dans la communauté de l'empire romain. + +Avec cette dernière période finit l'histoire de la race gauloise en tant +que _nation_, c'est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à +des institutions propres, à la loi de leur développement spontané: là +commence un autre série de faits, l'histoire de cette même race devenue +membre d'un corps politique étranger, et modifiée par des institutions +civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque +intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui +de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si +grand et si original, je n'ai point dû m'en occuper dans cet ouvrage: les +destinées du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu'à la +conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l'histoire +de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de +l'ensemble sous peine de n'être plus compris. + +J'ai raisonné jusqu'à présent dans l'hypothèse de l'existence d'une famille +gauloise qui différerait des autres familles humaines de l'occident, et se +diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout à +mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels +repose tout mon récit. Persuadé que l'histoire n'est point un champ clos où +les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps, j'ai +éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique, +toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme +la nouveauté de plusieurs opinions émises en ce livre me font un devoir +d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en +quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai résumé dans +les pages qui suivent mes principales autorités et mes principaux +argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon +propre compte, pour me guider moi-même dans la recherche de la vérité, +et, d'après lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici +avec confiance à l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en +condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien +parcourir le détail du récit, car je n'attache pas moins d'importance +aux inductions générales qui ressortent des grandes masses de faits, +qu'aux témoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes +qu'ils soient. + +La question à examiner est celle-ci: a-t-il existé une famille gauloise +distincte des autres familles humaines de l'occident, et était-elle +partagée en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de +trois sortes: 1º philologiques, tirées de l'examen des langues primitives +de l'occident de l'Europe; 2º historiques, puisées dans les écrivains grecs +et romains; 3º historiques, puisées dans les traditions nationales des +Gaulois. + + + + +SECTION I. + + +PREUVES TIRÉES DE L'EXAMEN DES LANGUES. + +Dans les contrées de l'Europe appelées par les anciens _Gaule transalpine_ +et _île de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les +Pays-Bas, et les îles Britanniques, il se parle de nos jours une multitude +de langues qui se rattachent généralement à deux grands systèmes: l'un, +celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend +tous les dialectes romans et français; l'autre, celui des langues du nord, +dérive de l'ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse +et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-Écosse. Or, nous savons +historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les +conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques +parlées dans la Gaule et l'île de Bretagne sont dues pareillement à des +conquêtes de peuples teutons ou germains: ces deux systèmes de langues, +importés du dehors, sont donc étrangers à la population primitive, +c'est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieurement à ces +conquêtes. + +Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo-teutoniques, on +trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de +langues originales, isolées complètement des deux grands systèmes que nous +venons de signaler comme étrangers. La France en renferme deux, le +_basque_, parlé dans les Pyrénées occidentales, et le _bas-breton_, plus +étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de l'ancienne Armorike; +l'Angleterre deux également, le _gallois_, parlé dans la principauté de +Galles, appelé _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mêmes, +_kymraig_; et le _gaëlic_, usité dans la haute Écosse et l'Irlande. Ces +langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend +point qu'elles aient été importées dans le pays où on les parle, +postérieurement aux conquêtes romaine et germaine; elle ne montre point non +plus par qui et comment elles auraient pu y être introduites: nous sommes +donc fondés à les regarder comme antérieures à ces conquêtes, et par +conséquent comme appartenant à la population primitive. + +La question d'antiquité ainsi établie, deux autres questions se présentent: +1º Ces langues ont-elles appartenu au même peuple ou à des peuples +différens? 2º Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient été +parlées antérieurement à l'établissement des Romains, par conséquent des +Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de +résoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des +langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant +d'une manière très-étroite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux, +dont nous parlons, se réduisent réellement à trois, 1º le _basque_, 2º le +_kymraig_ ou _kyrmric_, 3º le _gaëlic_ ou _gallic_. + + +I. _De la langue basque_. + +Cette langue, appelée _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en +usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de +l'Espagne, des deux côtés des Pyrénées: la singularité de ses radicaux et +celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et +gallique que des dérivées du latin et du teuton. Son antiquité ne saurait +faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dénominations +des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne. +Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont +constaté son empreinte dans la nomenclature géographique de presque toute +l'Espagne, surtout des provinces orientale et méridionale. En Gaule, la +province appelée par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les +Pyrénées et le cours de la Garonne, présente aussi dans sa plus vieille +géographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore +aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altérées et plus +rares, il est vrai, le long de la Méditerranée, entre les Pyrénées +orientales et l'Arno, dans cette lisière étroite qui portait chez les +anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibéro-Ligurie_[3]. Un +grand nombre de noms d'hommes, de dignités, d'institutions relatés dans +l'histoire comme appartenant soit aux Ibères, soit aux Aquitains, +s'expliquent et sans effort à l'aide de la langue basque. De plus, le mot +_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque. + + Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ paraît avoir été le véritable nom + générique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_, + d'où dérivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont évidemment que des + formes aspirées de ce radical. + + Note 2: Particulièrement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt + intitulé: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner + Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821. + + Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent à la langue + basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve; _Iria_ + chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez les + Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du Tanaro + (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et l'Aquitaine + ci-dessous t. II, c. I. + +Il résulte la présomption légitime: 1º que le basque est un reste de +l'ancienne langue espagnole ou ibérienne, et la population parlant basque +aujourd'hui, un débris de la race des _Ibères_; 2º que cette race, par +le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les +langues gallique et kymrique; 3º qu'elle occupait dans la Gaule deux grands +cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise. + + +II. _De la langue gallique_. + +Le _gaëlic_ ou _gallic_, conformément à la prononciation, est parlé dans la +haute Écosse, l'Irlande, les Hébrides et l'île de Man. Il n'existe pas de +trace qu'un autre idiome ait été en usage plus anciennement dans ces +contrées, puisque les dénominations les plus antiques de lieux, de peuples, +d'individus, appartiennent exclusivement à cette langue. Si l'on veut +suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures géographique et +historique, on trouve qu'elle a régné dans toute la basse Écosse, et dans +l'Angleterre, d'où elle paraît avoir été expulsée par la langue kymrique; +on la reconnaît encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la +Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de +l'Espagne. + +Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et +méridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de +cette langue; ce n'est qu'à l'aide du glossaire gallique qu'on peut +découvrir la signification des noms géographiques, ou de dignités, +d'institutions, d'individus, appartenant à la population primitive de ce +pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots +étrangers au latin et qu'on reconnaît être des mots de la langue gallique. + +On peut induire de ces faits: + +1º Que la race parlant le gallic a occupé, dans des temps reculés, les îles +Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est répandue dans plusieurs +cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie. + +2º Qu'elle a précédé dans l'île de Bretagne la race parlant le kymric. + +Mais ce nom de _Gall_ n'était rien moins qu'inconnu à l'antiquité; sous la +forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galatès_[4] il est +inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y désigne +génériquement les habitans de la Gaule d'où partirent à différentes fois +des émigrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'après ces +rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnaître l'identité des +deux noms, et par conséquent des deux peuples; et de ne pas regarder la +race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de +l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise. + + Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays + _Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procédé autrement que les Latins. + Du nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_), + terre des Galls, ils ont fait _Galatia_, [Grec: Galatia], et de ce + mot ils ont formé le nom générique _Galatès_, [Grec: Galatès.] + + +III. _De la langue kymrique_. + +La province de l'île de Bretagne, appelée _pays_ ou _principauté de +Galles_, est habitée, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa +langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les +plus reculés, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littéraires +authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, était +cultivée avec un grand éclat dès le sixième siècle de notre ère, +non-seulement dans les limites actuelles de la principauté de Galles, mais +tout le long de la côte occidentale de l'Angleterre, tandis que les +Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conquête le centre et +l'est. L'examen des nomenclatures géographique et historique de la Bretagne +antérieures à l'arrivée des Germains prouve aussi qu'avant cette époque le +kymric régnait dans tout le midi de l'île, où il avait succédé au gallic +relégué dans le nord. + + Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manière + sourde à peu près comme l'_u_ anglais dans _but_. + +J'ai dit tout-à-l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parlé dans une +partie de la Bretagne française, était un dialecte kymrique. Le mélange +d'un grand nombre de mots latins et français a altéré, il est vrai, ce +dialecte; mais les témoignages historiques font foi qu'au cinquième siècle, +il était presque identiquement le même que celui de l'île de Bretagne, +puisque les insulaires, réfugiés dans l'Armorike, pour échapper à +l'invasion des Angles, y trouvèrent, disent les contemporains, _des peuples +de leur langage_[6]. Les noms tirés de la géographie et de l'histoire +démontrent en outre que le même idiome avait été bien parlé antérieurement +au cinquième siècle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi +que le midi de l'île de Bretagne auraient donc été peuplés anciennement par +la race parlant le kymric. Mais quel est le nom générique de cette race? +est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_, +est une dénomination locale et non générique; _Breton_, paraît n'être qu'un +nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le +vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, dès le sixième siècle, la +désignait déjà dans l'île de Bretagne. + + Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II, + p. 157. + + Note 7: Les Triades galloises font dériver ce nom de _Prydain_ fils + d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Cf. ci-après t. I, p. 47. + +Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes +kymrique et gallique, considérés toujours sous le point de vue de +l'histoire. Ne pouvant présenter ici que des résultats généraux et +très-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de détail, que +le fond de tous deux est le même, qu'ils dérivent sans nul doute d'une +langue-mère commune; mais qu'à côté de cette similitude frappante dans les +racines et dans le système général de la composition des mots on remarque +de grandes différences dans le système grammatical, différences +essentielles qui constituent deux langues bien séparées, bien distinctes +quoique soeurs, et non pas seulement deux dialectes de la même langue. + +Il me reste à ajouter que le gallic et le kymric appartiennent à cette +grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le +sanscrit, idiome sacré de l'Inde. + +Les inductions historiques qui découlent de cet examen des langues peuvent +se résumer ainsi: + +1º Une population ibérienne distincte de la population gauloise habitait +plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de +_Ligures_. + +2º La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en +_Kymri_. + +3º Les Galls avaient précédé les Kymri sur le sol de l'île de Bretagne et +probablement aussi sur celui de la Gaule. + +4º Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant à une seule et +même famille humaine. + + + + +SECTION II. + + +PREUVES TIRÉES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS. + +I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS. + +César reconnaît dans toute l'étendue de la Gaule, non compris la province +narbonnaise, trois peuples «divers de langue, d'institutions et de +lois[8],» savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les +Pyrénées et la Garonne; les _Belges_ (_Belgæ_) qui occupent le nord depuis +le Rhin jusqu'à la Marne et à la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appelés +aussi _Celtes_ (_Celtæ_) établis dans le pays intermédiaire. Il donne à ces +trois peuples pris en masse la dénomination collective de _Galli_, qui, +dans ce cas, n'est plus qu'un nom géographique et de territoire, +correspondant au mot français _Gaulois_. + + Note 8: Hi omnes linguâ, institutis, legibus inter se differunt. Cæs. + bell. Gall. l. I, c. 1. + +Strabon adopte la division de César, mais avec un changement important. Au +lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute +sous le nom de _Belges parocéanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus +établies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et désignées +dans la géographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie +pareillement _maritimes_ et dont _parocéanites_ paraît n'être que la +traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matières mérite une +attention sérieuse; car ce grand géographe ne connaissait pas seulement les +auteurs romains qui avaient écrit sur la Gaule, mais il puisait encore dans +les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie +(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appelés +_Belges_, peuvent très-bien se concilier, comme nous nous réservons de le +démontrer plus tard. + + Note 9: [Grec: Ta loipa Belgôn estin ethnê tôn parôcheanitô...] + Strab. l. IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620. + +Les géographes des temps postérieurs, Méla, Pline, Ptolémée, etc., se +conforment aux divisions soit ethnographique donnée par César, soit +administrative tracée par Auguste après la réduction de la Gaule en +province romaine. + +Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans +les écrivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des +_Ligures_, _étrangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocéens_ composant +la population de Massalie, et de ses établissemens. + + Note 10: [Grec: Eteroethneis men eisi.] Strab. l. II, p. 137. + +Il existait donc dans la population indigène de la Gaule (car les +Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches +différentes, 1º les _Aquitains_, 2º les _Ligures_, 3º les _Galls_ ou +_Celtes_, 4º les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux +successivement. + +1º _Aquitains_. + +«Les Aquitains, dit Strabon, diffèrent essentiellement de la race gauloise, +non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils +ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois[11].» Il ajoute que le contraste +de deux peuplades gauloises enclavées dans l'Aquitaine faisait ressortir +d'autant plus vivement la différence tranchée des races. Suivant César, les +Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions +particulières, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions +avaient, pour la plupart, le caractère ibérien; que le vêtement national +était ibérien; qu'il y avait des liens plus étroits d'amitié et d'alliance +entre les tribus aquitaniques et les Ibères qu'entre ces tribus et les +Gaulois, dont la Garonne seule les séparait; enfin que leurs vertus et +leurs vices rentrent tout-à-fait dans cette mesure de bonnes et de +mauvaises dispositions naturelles qui paraît constituer le type moral +ibérien[12]. + + Note 11: [Grec: Oi Achouitanai diarépsuai tou Galatichou phulou + chata te tôn sômatôn chatascheuas kai chata ten glattan eoichasi + de mallon Ibersin...] Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176. + + Note 12: Voir pour les détails le tome II de cet ouvrage, chapitre La + famille Ibérienne, Les Aquitains et _passim_. + +Nous trouvons donc une première concordance entre les preuves historiques +et les preuves tirées de l'examen des langues: les Aquitains étaient, sans +aucun doute, une population ibérienne. + +2º _Ligures_. + +Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signalés par Strabon +comme _étrangers_ à la Gaule. Sextus Aviénus, qui travaillait sur les +documens scientifiques laissés par les Carthaginois et devait avoir par +conséquent de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de l'Ibérie, +place le séjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'où +les avait chassés, après de longs combats, l'invasion de Celtes +conquérans[13]. Étienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de +l'Espagne, près de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle +_Ligystiné_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulsés du +sud-ouest de la Péninsule, arrivant au bord de la Sègre, sur la côte +orientale, et chassant à leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci +comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; Éphore et +Philiste de Syracuse tenaient le même langage dans leurs écrits, et Strabon +croit à l'origine ibérienne des Sicanes. Les Sicanes, chassés de leur pays, +franchissent les passages orientaux des Pyrénées, traversent le littoral +gaulois de la Méditerranée, et entrent en Italie. Il faut bien que les +Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitôt répandus +à demeure sur toute la côte gauloise et italienne depuis les Pyrénées +jusqu'à l'Arno, et probablement plus bas encore. + + Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous, + t. I, période 1600 à 1500 avant J. C.. + + Note 14: [Grec: Gigustnê polis Giguôn tês duostchês idêrias eggus + kay tês Tartyssou plêsion.] Steph. Byz. + + Note 15: [Grec: Sichanoi apo tou Sichanou potamou tou en Idêria + upo Giguôn anastantes...] Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. Æn. l. + VII.--Eph. ap. Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V. + +Nous savions par le témoignage unanime des écrivains anciens, que l'ouest +et le centre de l'Espagne avaient été conquis par les Celtes ou Galls; mais +nous ignorions l'époque et la marche de cette conquête. Les mouvemens des +Sicanes et des Ligures nous révèlent que l'invasion se fit par les passages +occidentaux des Pyrénées, et que les peuples ibériens refoulés sur la côte +orientale débordèrent de leur côté en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous +fournissent aussi la date approximative de l'événement: les Sicanes, +expulsés de l'Italie comme ils l'avaient été de l'Espagne, s'emparèrent de +la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibérie +vers le seizième siècle avant notre ère. + + Note 16: J'ai suivi le calcul de Fréret. Oeuvr. compl., t. IV, p. 200. + +Bien que l'origine ibérienne des Ligures, d'après ce qui précède, soit, ce +me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans +leurs moeurs le caractère ibérien aussi fortement empreint que les +Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point restés aussi purs. L'histoire +nous parle de puissantes tribus celtiques mêlées parmi eux dans la +_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhône; plus tard même +l'_Ibéro-Ligurie_, entre le Rhône et l'Espagne, fut subjuguée presque tout +entière par un peuple étranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_. + + Note 17: V. pour les détails le tome II de cet ouvrage, période 1600 + à 1500 avant J. C.. + +La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibéro-Ligurie (aujourd'hui le +Languedoc), ne saurait être fixée avec précision. Les plus anciens récits +soit mythologiques, soit historiques, et les périples jusqu'à celui de +Scyllax, qui paraît avoir été écrit vers l'an 350 avant notre ère, ne font +mention que de Ligures Élésykes, Bébrykes et Sordes dans tout ce canton; +les Élésykes sont même représentés comme une nation puissante, dont la +capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18]. +Vers l'année 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont +signalés tout à coup et pour la première fois, à propos d'une expédition +qu'ils envoient en Grèce[19]; vers l'année 218, lors du passage d'Annibal, +les Volkes _Arécomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cités[20] aussi +comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc +entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrivée des Volkes et la +conquête de l'Ibéro-Ligurie. + + Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. période 1600 à 1500 avant J.-C. + + Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V. + ci-dessous, t. I, p. 131 et seq. + + Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26. + +Les manuscrits de César portent indifféremment _Volcæ_ ou _Volgæ_, en +parlant de ces Volkes; Ausone énonce que le nom primitif des Tectosages +était _Bolgæ_[21], et Cicéron les appelle _Belgæ_[22]. Dans leur +expédition en Grèce, ils avaient un chef nommé par les historiens tantôt +_Belgius_, tantôt _Bolgius_. Saint Jérôme rapporte que l'idiome de leurs +colons établis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], était encore de son +temps le même que celui de Trèves, capitale des Belges, et saint Jérôme +avait voyagé dans les Gaules et dans l'Orient. D'après cela, il n'est guère +permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutôt que les deux +noms n'en fissent qu'un; et le détail de leur histoire, car ils jouèrent un +grand rôle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves à +l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la +population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun. + + Note 21: Tectosagos primævo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb. + + Note 22: Pro Man. Fonteïo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656. + + Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3. + +En résumé, les Ligures sont des Ibères; seconde concordance de l'histoire +avec les inductions philologiques. + +Ainsi il ne reste donc, comme contenant les élémens de la population +gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_. + +3º _Celtes._ + +Je n'ai pas besoin de démontrer l'identité des Celtes et des Galls, elle +est donnée comme telle par tous les écrivains anciens; mais j'ai à +rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa véritable +acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prétendue avec le nom +générique des peuples galliques. + +D'abord, César nous apprend qu'il est tiré de la langue des Galls[24]: et +en effet, il appartient à l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et +_ceiltach_ veulent dire un habitant des forêts[25]. Cette signification +fait présumer que le nom était local, et s'appliquait soit à une tribu, +soit à une confédération de tribus occupant certains cantons; qu'il avait +par conséquent un sens spécial et restreint: en effet les noms des grandes +confédérations galliques étaient pour la plupart locaux, et appartenaient à +un système général de nomenclature que nous développerons tout à l'heure. + + Note 24: Ipsorum linguâ _Celtæ_ appellantur. Cæs. bell. Gall. l. I, + c. 1. + + Note 25: _Ceil_, cacher; _Coille_, forêt; _Ceiltach_, qui vit dans + les bois. Armstrong's gaëlic. diction. + +Le témoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothèse. Il dit que +les Gaulois de la province narbonnaise étaient appelés autrefois _Celtes_; +et que les Grecs, principalement les Massaliotes, étant entrés en relation +avec eux avant de connaître les autres peuples de la Gaule, prirent par +erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns +même, Éphore entre autres, l'étendant hors des limites de la Gaule, en +firent une dénomination géographique qui comprenait toutes les races de +l'occident[27]. Malgré ces fausses idées qui jettent beaucoup d'obscurité +dans les récits des Grecs, plusieurs écrivains de cette nation parlent des +_Celtes_ dans le sens restreint et spécial qui concorde avec l'opinion de +Strabon. Polybe les place «autour de Narbonne[28];» Diodore de Sicile +«au-dessus de Massalie, dans l'intérieur du pays, entre les Alpes et les +Pyrénées[29];» Aristote «au-dessus de «l'Ibérie[30];» Denys le Périégète +«par-delà les sources du Pô[31].» Enfin, un savant commentateur grec de +Denys, Eustathe relève l'erreur vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le +nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces désignations +paraissent bien spécifier le pays situé entre la frontière ligurienne à +l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes à l'ouest et au +nord l'Océan; tout ce pays et la côte même de la Méditerranée, si aride +aujourd'hui, furent long-temps encombrés d'épaisses forêts[32]. Plutarque +place en outre entre les Alpes et les Pyrénées, dans les siècles les plus +reculés, un peuple appelé _Celtorii_[33], dont il n'est plus parlé par la +suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_ +signifie _élevé_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes +boisées_. Il paraîtrait de là que la confédération celtique, au temps de sa +puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la +montagne_. Cette faculté de modifier en composition la valeur du mot +_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'était une dénomination locale et +nullement générique. + + Note 26: [Grec: Apo toutôn d'oimai kai tous sumpantas Galatas + Keltous upo tôn Ellênôn prosagoreuthênai dia tên, epiphaneian, ê + kai proslabontôn pros touto kai tôn Massaliôtôn dia to + plêsiochôron.] Strab. l. IV, p. 189. + + Note 27: Strab. l. I, p. 34. + + Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol., 1609. + + Note 29: [Grec Tous gar uper Masalias chatoichountas en tô + mesogeiô kai tous peri tas Alpeis eti de tous epi tade tôn + Purênaiôn orôn Keltous ovomaxousi.] Diod. l. V, p. 308. + + Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8. + + Note 31: Dionys. Perieg. V. 280. + + Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34. + + Note 33: [Grec: Metaxy Purrênchs orous kai tôn Alpeôn eggus tôn + Keltoriôn.] Plut. in Camill. p. 135. + +Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui +conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se +trouve attaché à de grandes masses de population gallo-ibérienne, telles +que les _Celt-Ibères_[34], mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le +centre de la Péninsule, et les _Celtici_[35] qui s'étaient emparés de +l'extrémité sud-ouest. Il était tout simple que l'invasion commençât par +les peuples gaulois les plus voisins des Pyrénées; mais la confédération +celtique n'accomplit pas seule cette conquête, et d'autres tribus galliques +l'accompagnèrent ou la suivirent, témoin le peuple appelé Gallæc ou Gallic +établi dans l'angle nord-ouest de la presqu'île, et qui, comme on sait, +appartenait aux races gauloises[36]. Voilà ce qu'on remarque en Espagne. +Pour la haute Italie, quoique inondée deux fois par les peuples +transalpins, elle ne présente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu, +aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout +le nom de _Galls_. Le mot _Celtæ_ ne fut connu des Romains que très-tard, +et encore rejetèrent-ils l'acception exagérée que lui donnaient +généralement les écrivains grecs. + + Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256. + --Lucan. Phars. l. IV, v. 9. + + Note 35: Hérodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763. + --Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3. + + Note 36: Le pays était nommé _Gallæcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui + _Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V. + ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9. + +Quant à l'assertion de César que les Galls «s'appelaient _Celtes_ dans leur +propre langue,» il est possible que le conquérant qui s'occupait beaucoup +plus de battre les Gaulois que de les étudier, trouvant qu'en effet le mot +_Celte_ était gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs +dénominations nationales, sans plus chercher, ait conclu à la synonymie +complète des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du +centre eussent adopté dans leurs rapports de commerce et de politique avec +les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les désigner; +ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indigènes de l'Amérique et de +l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou +qui leur sont même tout-à-fait étrangers. + +Il me semble résulter de ce qui précède: 1º que le mot _Celte_ avait chez +les Galls une acception bornée et locale; 2º que la confédération des +tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie +entre les Cévennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Océan; 3º que +c'est à tort, mais par une erreur facile à comprendre, que ce mot est +devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les +Romains synonyme de Gall; 4º que la confédération celtique paraît s'être +épuisée dans la conquête de l'Espagne, ne jouant plus aucun rôle dans deux +invasions successives de l'Italie. + +J'ai avancé plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus +des forêts_, et appliqué à une confédération de tribus galliques, n'avait +rien d'étrange, si on le compare aux dénominations des autres ligues de la +même race; et j'ai parlé d'un système général de nomenclature suivi à cet +égard par les Galls; je dois à mes lecteurs quelques explications. + +Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs +divisions de territoire les grandes divisions célestes: partout où ils se +fixaient à demeure, ils établissaient soit des ligues soit des royaumes de +l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire +se réglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les +plaines, les forêts déterminaient leurs provinces, et entraient dans les +dénominations de leurs ligues. Partout où cette race voyageuse a porté ses +pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, région des +montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, élevé, etc., +et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui +indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y révèlent son +passage. En voici des exemples. + +L'Écosse était divisée dès la plus haute antiquité en _Albanie_, région des +montagnes, _Maïatie_ (_Mag-aìte_), région des plaines, et _Calédonie_ ou +plutôt _Celtique_[37], région des forêts, et trois ligues de tribus +portaient des noms correspondans. La même division subsiste encore +aujourd'hui, mais les immenses forêts Grampiennes ayant disparu en grande +partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_. + + Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains désignaient la + région des forêts Grampiennes, est emprunté au kymric _Calyddon_, + forêt, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons + insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, étant de race + kymrique, traduisaient de cette manière le nom géographique _Ceilte_ + et les Romains le prirent d'eux ainsi altéré. + +La haute Italie fut conquise une première fois par les Galls sous le nom +militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne géographie de la +presqu'île ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie, +_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale. + +La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms +donnés à des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de +mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux. + +Les nations du littoral de l'Océan forment une ligue sous le nom +d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer. + +Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar, +all_, haut; _fearann, verann_, pays habité), renferme la ligue célèbre des +tribus _Arvernes_. + +La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dénomination +collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1º tribus +_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les vallées +environnantes; 2º tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que +le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom +d'_Alpes Craïæ_, ou _Cræcæ_; 3º _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages +(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc. + +Il ne serait donc point étonnant que les Cévennes et les fertiles campagnes +du haut Languedoc et de la Guienne eussent été le séjour d'une +confédération de _tribus des forêts_, se subdivisant suivant la +localité en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la +montagne. + +4º _Belges_. + +César affirme que les Belges différaient des Galls par leur langue, leurs +moeurs et leurs institutions[38]; Strabon le répète après lui[39]. César +ajoute que plusieurs des tribus belges étaient issues des Germains, et en +effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient déjà +commencé: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes +à quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dénomination +collective de Germains cis-rhénans[40]; mais cette exception même prouve +que la masse des peuples belges était étrangère à la race teutonique. + + Note 38: Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1. + + Note 39: Strab. l. IV, p. 176. + + Note 40: Condrusi, Pæmani, Cæræsi qui uno nomine Germani appellantur. + Cæs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero + Germanorum qui sunt... citrà Rhenum. Id. l. VI, c. 38. + +Les Belges sont reconnus unanimement par les écrivains anciens, comme +Gaulois, formant avec les Galls, improprement appelés Celtes, la population +de sang gaulois. + +Le mot de _Belges_ appartient à l'idiome Kymrique, où sous la forme +_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il +paraît donc n'être point un nom générique, mais un titre d'expédition +militaire, de confédération armée. Il est étranger[41] à l'idiome des +Galls, mais non à leurs traditions nationales encore subsistantes où les +_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rôle important, comme conquérans venus des +embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en +passant que la forme _Bolg_ et son aspirée _Bholg_, rappellent cette +colonie belge fixée parmi les Galls du Rhône et des Cévennes, sous les noms +de _Bolgæ_ et _Volcæ_. + + Note 41: Étranger est peut-être inexact: _bolg_ en gallic signifie + _sac_; mais quel singulier nom c'eût été pour un peuple! + +Le nom de _Belges_ était inconnu aux anciens auteurs grecs; il paraît +récent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes, +de Ligures, etc. + +Des Belges s'établirent, comme on sait, sur la côte méridionale de l'île de +Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'étaient point Galls, car la +race gallique était alors refoulée à l'extrémité septentrionale, par-delà +le golfe du Forth. Ni César ni Tacite n'ont remarqué aucune différence +d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms +personnels et locaux dans les cantons habités par les uns et par les autres +appartiennent d'ailleurs à la même langue, qui est le kymric. + +En Gaule, César a donné pour limite méridionale aux Belges la Seine et la +Marne. Strabon ajoute à cette première Belgique une seconde qu'il nomme +_Parocéanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situés à l'ouest, +entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à-dire les +peuples que César et les autres écrivains romains appellent _Armorikes_, +d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le +témoignage de César n'est pas aisément contestable dans ce qui regarde la +Gaule. D'un autre côté Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il +avait médité les récits de Posidonius, ce Grec célèbre qui avait parcouru +la Gaule, du temps de Marius, en érudit et en philosophe[43]. Il fallait +qu'il y eût entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de +ressemblances pour que Posidonius et Strabon déclarassent y voir une même +race; il fallait aussi qu'il y eût des différences bien marquées pour que +César en fît deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les +Armorikes établis en confédération politique indépendante, mais, dans le +cas de guerres et d'alliances générales, se rattachant bien plus volontiers +à la confédération des Belges qu'à celle des Galls. L'examen des faits +philologiques nous montre que la même langue était parlée dans la Belgique +de César et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les +Armorikes et les Belges étaient deux peuples ou confédérations de la même +race, arrivés en Gaule à deux époques différentes; et en thèse plus +générale: + +1º Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'île de Bretagne, +jusqu'au Forth étaient peuplés par une seule et même race formant la +seconde branche de la population gauloise proprement dite. + +2º Que la langue de cette race était celle dont les débris se conservent +dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'île de Bretagne. + +3º Que le nom générique de la race nous est encore inconnu historiquement, +à ce point de nos recherches; mais que la philologie nous révèle que ce nom +doit être celui de _Kymri_. + + Note 42: _Armoricæ, Aremoricæ_ gentes, civitates. Ce mot appartient à + la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gaël.), + _ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gaël.), _môr_ + (cymr. armor.), mer. + + Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des + idées et des travaux de Posidonius, malgré l'affectation avec + laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de + Posidonius, recueillis par Athénée et dont nous retrouvons des + passages entiers soit dans Strabon lui-même, soit dans Diodore de + Sicile, sont certainement ce que nous possédons de plus curieux sur + la Gaule, exception faite des Commentaires de César. + + +II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE. + +Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines +italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie +par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne +aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers +conquérans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin +de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus +récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle +commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse, +et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans +un espace de soixante-six ans[44]. + + Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C.. + + +PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous +parlons, étaient les ancêtres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on +sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin, +entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif. +Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme +l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux +M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule +Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui +concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les +Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en +empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien +qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot _Ombre_ du grec _ombros_, +pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge. + + Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse. + Solin. Poly. Hist. c. 8. + + Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius + refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin. + + Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid. + Orig, l. I, c. 2. + + Note 48: [Grec: Ombroy genos Galatôn.] Tzetz. Schol. Lycophr. + Alex. p. 199. + +Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de +l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les +Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile +vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du +quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit +d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento. +L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination. + + Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l. + I, c. 17. + + Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage. + +Les mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs +désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot +gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait été +tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante. +On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons Ambro, onis_; [Grec: Ambrôn, +Ambrôos,] appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne. + +La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas +seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à +leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou +haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la +mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines +circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard +l'Étrurie[51]. + + Note 51: [Grec: Olombria, Olombroi; Oulombria,] Ptolem. _Oll, + All_, haut; _Bil, Bhil_, bord, rivage. [Grec: Isombria, Isombroi] + et; [Grec: Isombres;] en latin _Insubria_ et _Insubres; is, ios_, + bas.--V. pour les détails, t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et + seq. + +Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion, +l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards +de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls; +par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut +toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52]. + + Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C. + +Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme +des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus +helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres +trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y +portèrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul +expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens, +et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des +Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les +drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et +le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55]. + + Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23. + + Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous, + t. I, période 1000 à 600 avant J.-C. + + Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 + avant J.-C. et t. II, Année 102 avant J.-C. + +De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut +conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de +tribus galliques portant le nom d'_Ambra_. + + +DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la première invasion s'était opérée en +masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive +et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population +sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes +Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une +émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la +conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens +tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat +dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette +période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion +bouleverse. + +Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour +envahir la haute Italie? + +Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls, +les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des +tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier +flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons +pour la Transpadane. + + Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année + 587 avant J.-C. et seq. + +Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par +T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou +faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de +s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles +grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum; +l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum +cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de +Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des +Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne +de l'_Écu-cimbrique_, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes +d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le +préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57]. + + Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription. + (Reinesius, p. 342.) + + III. K. APRILEIS. + FASCES. PENES. ÆMILIUM. + LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI + POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS. + QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE. + INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA. + Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM. + CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS. + EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT. + ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE. + DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM. + + +Ici le mot _Cimbricum_ est employé comme synonyme de _Gallicum_; il est +appliqué aux _Boïes_, aux _Sénons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre +aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces +nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en +Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant à la +prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la +dénomination géographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils +sortaient de la Gaule. + +Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut, +et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion, +l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce +nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur +s'empara de l'_écu cimbrique_ comme d'un emblème de circonstance, et se fit +peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de +Marius représentait, au rapport de Cicéron, un _Gaulois_[58] les joues +pendantes, et la langue tirée. Le mot _Cimbri_ désignait donc une des +branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies +dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence +de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie +était donc partagée en deux branches distinctes, les _Galls_ et les +_Cimbri_ ou _Kimbri_. + + Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, ejectâ linguâ, + etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66. + + +III. GAULOIS TRANSRHÉNANS. + +_Première branche._ + +Nous avons parlé plus haut d'une double série d'émigrations commencées l'an +587 avant notre ère, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse. +Tite-Live nous apprend que l'expédition de Sigovèse partit de la Celtique, +et que son chef était neveu du Biturige Ambigat, qui régnait sur tout ce +pays, ce qui signifie que Sigovèse et ses compagnons étaient des Galls. Le +même historien ajoute qu'ils se dirigèrent vers la forêt Hercynienne[59]: +cette désignation est très-vague, mais nous savons par Trogue-Pompée qui, +né en Gaule, puisait à des traditions plus exactes et plus précises, que +ces Galls s'établirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et +les géographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou +galliques ou gallo-illyriennes répandues entre le Danube, la mer Adriatique +et les frontières de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace[61]. De ce +nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_, à l'orient de +la grande chaîne alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_, +élevé, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation +gallo-illyrienne qui occupait les vallées de la Carinthie et de la Styrie; +les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la +puissance fut redoutable même aux Romains[65]. Des terminaisons fréquentes +en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommées _Alpius_ et _Albius_, la +contrée appelée _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans +l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du séjour des Galls dans +ce pays. + + Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34. + + Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis + Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4. + + Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq. + + Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital. + antiq. t. I, p. 169. + + Note 63: [Grec: Tauristas kai Taurischous, kai toutous Galatas.] + Strab. l. VII p. 293.--[Grec: Ethên Kelticha]. p. 313.--Polyb. l. + II, p. 103. + + Note 64: [Grec: Kai oi Iapodes de touto êdê epimichton Iluriois + kai Keltois ethnos.] Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. vº + [Grec: Iapodes]. + + Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114 + avant J.-C. + +On trouvait en outre en-deçà du Danube les _Boïes_ du Norique, ancêtres des +Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait +qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des +_Boïes-Kimbri_ accablés et chassés par les armes des Romains[66]. + + Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C. + +_Seconde branche._ + +Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand +attestent l'existence d'un peuple appelé _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les +bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la +dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité +des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au génie +différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après +Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme +_Kimbri_[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui +surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce +point l'opinion générale des érudits grecs. + + Note 67: [Grec: Kimerious tous Kibrous onomasantôn tôn Elênôn.] + Strab. l. VIII, p. 203. + + Note 68: [Grec: Ouch apo tropou.] Plut. in Mar. p. 412. + + Note 69: [Grec: Brachu tou Chaloumenônronou tên phtheirantos en tê + tôn Kimbôn prosêgoria.] Diod. Sicul. l. V, p. 309. + +Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philémon, +contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan +_Mori-Marusa_, c'est-à-dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubéas; +au-delà ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans +difficulté par la langue kymrique: _môr_ y signifie _mer, marw_, mourir, +_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagulé, gelé; en gallic, _cronn_ a la même +valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71]. + + Note 70: Philemon _morimarusam_ à Cimbris vocari, hoc est, _mortuum + mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè _Cronium_. Plin. l. + IV, c. 13. + + Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's + Several pieces, p. I, p. 150. + +Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne +le nom de _Celtes_; mais dans son système géographique, cette dénomination +très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe +occidentaled[72]. + + Note 72: Strab. l. VII, ub. supr. + +Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de _Kimbri_ +ou _Cimbres_ vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance +générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages +glacées de l'océan du Nord, de la _Chersonèse kimbrique_, des bords de la +_Thétis kimbrique_[73].» + + Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.--Quintil. + Declam. în pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica + Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous, + t. II, c. 3. + +Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion +du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un +siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes +des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance +contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur +pardon[74]. + + Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Année 9 + avant J.-C. + +Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les _Kimbri_ +au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui, +dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais +des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur +ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].» + + Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3. + + Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc + quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem. + Tacit. Germ. c. 37. + +Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de _Kimbri_; il semble +en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des _Kimbri_ dans la +presqu'île jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri méditerranées_[77] +dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des +tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers +très-divers. + + Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac + Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars _Cimbri + mediterranei_, l. IV, c. 3. + +Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés +généralement comme _Gaulois_, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des +deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande +invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises, +que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste énonce que le consul +Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la +plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le +bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut +ajouter que _Céso-rix, Boïo-rix, Clôd_[81], etc., noms des chefs de l'armée +cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_. + + Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font. + p. 223. + + Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114. + + Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf. + hist. c. 6, etc. + + Note 81: _Clôd_ (kymr.), louange, renommée. + +Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la +promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges +s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent +sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges +soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur +leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils +cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y déposer +leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui +composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et +continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des +Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en +reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et +devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province +Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages, +colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées +avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup +d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre +les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les +Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la +question une nouvelle lumière. Il affirme que les _Æstii_, peuplade +limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute +probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome +très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des +Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes. + + Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3. + + Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf. + Strab. l. I. + +Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les +peuples transrhénans portant la dénomination générique de _Kimbri_. Les +fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation _gauloise_[84] +des _Boïes_, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend +les formes de _Boiï, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue +kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De +plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des _Boïes_, +prenant le nom générique de _Kimbri_ et paraissant être une colonie de ces +_Boïes_ transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boïes_ de la +Bohême une des confédérations de la race kimbrique. + + Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen, + significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus. + Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293. + +Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce, +dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous +savons que leur armée se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en +grande partie deGaulois du nord du Danube. + + Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592. + +Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains, +étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le +voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée +probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts +Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome, +s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs +aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne +faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de +toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins +des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire +acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations +kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube +jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le +Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race +des _Kimbri_, antérieurement au grand accroissement de la race germanique. + + Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12. + --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23. + --Polyb. excerpt. leg. LXII. + + Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos + ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit. + Justin. l. XXXVIII, c. 3. + +Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs, +avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de +_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmériens_. Outre les rivages +occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île +appelée à cause de lui _Kimmérienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou +_Crimée_: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces +contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de +l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de +ces _Kimmerii_ présentent une singulière conformité avec celles des +_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient à lire +les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs +horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de +célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les +têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les +montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient à +la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait, +_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient +des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot +de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou +_profond_[89]. + + Note 88: [Grec: Ephoros phêsô autos en chatageiois oikiais oikein + as kalousin argillas.] Strab. l. V. + + Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau. + Ib. p. 152. + +Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des _Kimmerii_ du +Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions +ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631. +Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et +l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chassés par les _Massagètes_ des +steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du +Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga), +lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes +leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il +paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis +furent partagés: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on fît face aux +Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la +querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans +furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du +pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous +ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner +l'une après l'autre. + + Note 90: Herodot. l. IV, c. 21. + +La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631), +quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la +conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que +les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse, +puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la +rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route +était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et +l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et +courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre +bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au +nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre. + + Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret, + dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité + des Cimmériens et des Cimbres. Oeuvres complètes, t. V. + +Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des +invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui +après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être +l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au +Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui +probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le +corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le +Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par +ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut +mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant +l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des +colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait +particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de +l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de +l'Europe, et expliquait les rapports de moeurs et de langage que tous ces +peuples homonymes présentaient entre eux. + + Note 92: [Grec: Ou mega genesthai tou pantos morion... to de + pleiston autou kai machimotaton ep' eschatois ochoun para tên + Thalassan.] Plut. in Mar. p. 412. + + Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203. + +Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement +célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé +avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque +nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait +en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le +rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à +même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de +la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule +font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste +assez connue. + +L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que +Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon +juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales +sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées +attentivement. «Les peuples _gaulois_ les plus reculés vers le nord et +voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes; +ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande). +Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car, +sous le nom de _Kimmerii_, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute +antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils +méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont +pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de +l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont +formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de +grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis +dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois +d'en-deçà et d'au-delà des Alpes. + + Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-après, période 1100 à 631 + avant JC.. et seq. + + Note 95: [Grec: Dikaiôs... ou kakôs eikazei.] Strab. l. VII, p. + 203. + + Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309. + +La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré +d'évidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmériennes_ sont chassées par +les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et +le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus +violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un +refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521, +des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le même que _Kimmerii_, +franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom +fédératif de _Boïe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhénans. + +De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples +appelés _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en +deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre +celui de _Galls_. + + + + +SECTION III. + + +PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES. + +I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces +curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature +des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du +seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de +remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations +qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec +acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même +sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus +maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes +lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en +Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions +gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui +m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données +grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure +à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces +traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question +que j'examine, se réduisent à trois. + + Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des + Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de + _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en français + par celui d'_Archéologie intellectuelle des Gallois_: le premier + volume est consacré aux _bardes_ ou poètes, en tête desquels figurent + _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appelé vulgairement + _Merlin_, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième + siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux, + classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de + leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou + de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de + cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un + excellent ouvrage, intitulé _Défense de l'authenticité des anciens + poëmes bretons_ (London, 1803), a résolu la question relative à + _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manière la plus + décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits + Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec + succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois + recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le + troisième volume des _Archives philosophiques, politiques et + littéraires_ (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante, + et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des _Chants + populaires de la Grèce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de + témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il + m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si + profonde. + +1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_ +(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traités de peuple étranger et +ennemi[98]. + + Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II. + +2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est +pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme +tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec +elle à l'aide de la même langue[99]. + + Note 99: Trioed. 5. + +3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de +_Haf_ (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et où est +à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à _la mer +brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le +pays de _Lydau_ (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin +dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102]. + + Note 100: _Où est à présent Constantinople_ paraît être une addition + de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter + le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est + pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du + pays. + + Note 101: Trioedd. n. 4. + + Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76. + +Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de +l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe. +C'était _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur +et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de +théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise +long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même +de _Hu_ n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent +_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs +trouvés sous le choeur de Notre-Dame de Paris représente le dieu _Esus_, le +corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un +chêne. Or, les traditions galloises attribuent à _Hu-le-Puissant_ de grands +travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des +Kymri[103]. + + Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_. + +II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses +et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y +trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de +l'existence d'un peuple appelé _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du +Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces +étrangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est +raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne +sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie +en langue gallique un _sac_. + +III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait +recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des +nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule +était en partie _indigène_ (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en +partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle +avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les +débordemens de l'océan[104]. + + Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed + alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus + trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris + sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9. + +Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans +les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues, +le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches +ou races. + + +CONCLUSION. + +De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent +incontestablement les faits suivans: + +1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont +point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien. + +2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_ +et les _Kymri_, que j'appellerai désormais _Kimris_, pour me conformer et +à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La +parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par +le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît +surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près +desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il +existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les +nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de +démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire +fait foi. + +3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs +traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara +jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans +l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha +au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une +à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut +être fixée historiquement. + +Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait +important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races +se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon +livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens, +dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout +cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière +dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela +et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des +moeurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues +politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs +inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger. + +Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples +a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des +nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la +Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels +portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de +l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux +Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au +besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre +nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du +sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles +Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles. + +Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément +appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes +recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le +docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes +ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà +long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et +commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années +la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs +voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de +méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui +distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste +est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a +constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques +différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères +empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement +aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de +l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles, +(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il +a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus +nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet +agglomérées et séparées l'une de l'autre. + +Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des +investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre +nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici +pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer +avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la +nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui +regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en +général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié +sous peu de jours[105]. + + Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14. + +Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de +mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent +plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent +déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant +aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais +jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le +développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une +individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on +conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle +base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de +l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de +l'histoire. + +FIN DE L'INTRODUCTION. + + + + +HISTOIRE +DES GAULOIS. + + * * * * * + +PREMIÈRE PARTIE. + + * * * * * + + +CHAPITRE PREMIER. + +DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses +conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes vers la Gaule +où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie; empire ombrien, sa +grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule; +colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie +phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès rapides.--DE LA RACE +KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septième +siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du Pont-Euxin par les +nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conquêtes.--Grandes +émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation +respective des deux races. + + +Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve +la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin, +les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, ainsi que les deux +grandes îles situées au nord-ouest, à l'opposite des bouches du Rhin et de +la Seine. De ces deux îles, la plus voisine du continent s'appelait +_Albin_, c'est-à-dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom +d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental +recevait spécialement la dénomination de _Galltachd_[108], qui signifiait +_Terre des Galls_. + + Note 106: _Alb_ signifie à la fois _élevé_ et _blanc_; _inn_, + contracté de _innis_, île. _Albion_, insula, sic dicta ab albis + rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16. + + Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident. + + Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est + encore aujourd'hui le nom du haut pays d'Écosse. De ce mot les Grecs + firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom générique _Galatæ_. Les + Romains procédèrent à l'inverse; c'est du nom générique _Galli_ + qu'ils tirèrent la dénomination géographique _Gallia_. + +Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'était pas possédée en +totalité par la race qui lui avait donné son nom. Un petit peuple, +d'origine, de langue, de moeurs toutes différentes[109], le peuple +_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, formé par les Pyrénées +occidentales et l'Océan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la +Garonne. Ce peuple était un composé de bandes ibériennes ou espagnoles qui +avaient passé les Pyrénées à des époques inconnues. Maîtresses d'un sol +facile à défendre, elles s'y maintenaient entièrement indépendantes de la +domination gallique. + + Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les + écrivains latins; [Grec: Achouitanoi], chez les Grecs. + +Les Galls, dans ces temps reculés, menaient la vie des peuples chasseurs et +pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une +substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se +tatouaient. Leurs armes offensives étaient des haches et des couteaux en +pierre; des flèches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111]; +des massues, des épieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112]; +et d'autres appelés _catéies_ qu'ils lançaient tout enflammés sur +l'ennemi[113]. Leur armure défensive se bornait à un bouclier de planches, +grossièrement jointes, de forme étroite et allongée. Ce fut le commerce +étranger qui leur apporta les armes en métal, et l'art de les fabriquer +eux-mêmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques +d'osier, recouvertes d'un cuir de boeuf, composaient leur marine; et, sur +ces frêles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de +l'Océan[114]. + + Note 110: Cæsar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6. + --Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get. + + Note 111: On trouve fréquemment de ces armes en pierre, soit dans les + tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi + d'habitation à la race gallique. Les armes en métal ne les + remplacèrent que petit à petit; et, après leur introduction, les + Gaulois continuèrent encore long-temps à se servir des premières: + aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espèces réunies sous les + mêmes tombelles. + + Note 112: En latin _gæsum_; en grec [Grec Gaison] et [Grec: + Gaisos.] Le mot _Gais_ n'est plus usité aujourd'hui dans la langue + gallique, mais un grand nombre de dérivés lui ont survécu: tels + sont _gaisde_, armé; _gaisg_ bravoure; _gas_, force, etc. + + Note 113: _Cateïa_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. Æn. + --Cæsar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI. + --Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_ + (prononcez ga-tè) signifie dard brûlant. Armstr. Gael. dict. + + Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima. + +La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant +entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient +généralement des noms tirés de la nature du pays qu'elles occupaient, ou +empruntés à quelque particularité de leur état social; souvent elles se +réunissaient à leur tour pour composer de grandes _confédérations_ ou +_ligues_. + +Telles étaient la confédération des Celtes[115] ou tribus des bois, qui +habitait les vastes forêts situées alors entre les Cévennes et l'Océan, la +Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou +tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Océan; +la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possédait le +plateau élevé que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des +_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, répandue sur le versant +occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isère au midi, et le Rhône au +couchant; des _Helvètes_[119], qui tiraient leur nom des pâturages des +Alpes où ils s'étaient établis; des _Séquanes_, qui devaient le leur à la +rivière de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au +couchant, tandis qu'au levant ils s'étendaient jusqu'au Jura; des +_Édues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chèvres parcouraient les +vallées de la Saône et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins +occidentaux de la nation éduenne, ayant pour demeure l'espèce de presqu'île +que forment, en se réunissant, la Loire, l'Allier et la Vienne. + + Note 115: _Coille, coillte_; bois, forêt. V. l'introduction. Les + tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom + collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie élevé: _Celtorii_, + [Keltorioi], Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que + très-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils + habitaient, disent-ils, entre les Pyrénées et les Alpes. Plutarch. + in Camil., p. 135. + + Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd, + archæol. britann.) _Armorici, Aremorici_. + + Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contrée. + _Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne. + + Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habité, village. + + Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, bétail: _ait_, _èt_, lieu, + contrée. Elvétie ou Helvétie, contrée des troupeaux. + + Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dévie, sinueux: _an_, eau, + rivière, contracté de _avainn_.--[Sêkoanos, potamos, aph' ou to + ethnikon Sêkoanoi.] Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. [Grec: + Sêkoanos]. Les Séquanes furent repoussés plus tard au-delà des + Vosges et de la Saône. + + Note 121: En latin _Hedui_, et plus communément _Aedui_. _Ædh_, + mouton; _Ed_, troupeau de petit bétail. + + +ANNEES 1600 à 1500 avant J.-C. + +Les Celtes et les Aquitains, qui n'étaient séparés que par la Garonne, se +livrèrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres +donna occasion à quelque bande celtique de franchir les passages +occidentaux des Pyrénées et de pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne, où +d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette première invasion se dirigea +vers le nord et le centre de la péninsule, entre l'Èbre et la chaîne des +monts Idubèdes; mais la population ibérienne ne se laissa pas aisément +subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi, +entre la race indigène et la race conquérante. Toutes deux, à la fin, +affaiblies et fatiguées, se rapprochèrent, et de leur mélange, disent les +historiens, sortit la nation Celt-ibérienne, mixte de nom, comme +d'origine[122]. + + Note 122: [Grec: Outoi gar to palaion peri tês chôras allêlois + diapolemêsantes, oi te Ibêres kai oi Keltoi, kai meta tauta + dialythentes kai tên choran koinê katoikêsantes, eti d' epigamias + pros allêlous synthémenoi, dia tên épimixian legontai tautês + tychein tês prosêgorias.], Diodor Sicul., l. V, p. 309.--App. + Bell. hisp., p. 256. + + Profugique à gente vetustâ + Gallorum, Celtæ miscentes nomen Iberis. + Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9. + +La route une fois tracée, de nombreuses émigrations galliques s'y portèrent +successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute +la côte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au détroit qui +sépare la presqu'île du continent africain. Tantôt la population indigène +se retirait devant ce torrent; tantôt, après une résistance plus ou moins +prolongée, elle suivait l'exemple des Celtibères, faisait la paix, et se +mélangeait. Des Celtes allèrent s'établir dans l'angle sud-ouest de cette +côte qu'ils trouvèrent abandonné, et sous leur nom national (Celtici) ils +formèrent un petit peuple qui eut pour frontières, au sud et à l'ouest +l'océan, à l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres +Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparèrent de l'angle nord-ouest; +et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conquête[124]. La +contrée intermédiaire conserva une partie de sa population qui, mélangée +avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins +célèbres que les Celtibères dans l'ancienne histoire de l'Ibérie. + + Note 123: Herodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, édit. Amst. 1763. + --Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3. + + Note 124: _Galloecia, Callaicia_. Ils étaient divisés en quatre + tribus: Artabri, Nerii, Præsamarcæ, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35. + --Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c. + + Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III, + c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de + Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner + Hispaniens_... Berlin, 1821. + +Par suite de ces conquêtes, la race gallique se trouva répandue sur plus de +la moitié de la péninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle +occupait, mixte ou pure, pourrait être représentée par une ligne qui +partirait des frontières de la Gallice, longerait l'Èbre jusqu'au milieu de +son cours, suivrait ensuite la chaîne des monts Idubèdes pour se terminer à +la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la +contrée centrale. + +Mais les victoires des Galls au midi des Pyrénées eurent, pour leur patrie, +un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le +centre de l'Espagne, les nations ibériennes, déplacées et refoulées sur la +côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation +des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule, qu'elle ne fit que +traverser, et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée[126]. Sur +ses traces arrivèrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple +originaire de la chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la +Guadiana[128]; et chassé de son pays par les Celtes conquérans[129]. +Trouvant la côte déblayée par les Sicanes, les Ligures s'en emparèrent, et +étendirent leurs établissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrénées +jusqu'à l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone +demi-circulaire, le golfe qui dès lors porta leur nom. Dans les temps +postérieurs, lorsqu'ils se furent multipliés, leurs possessions en Gaule +comprirent toute la côte à l'occident du Rhône, jusqu'à la ligne des +Cévennes[130]; et à l'orient de ce fleuve, tout le pays situé entre +l'Isère, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, à l'est +du Rhône, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus +d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage. + + Note 126: [Grec: Sikanoi apo tou Sikanou potamou tou en Ibêria upo + Atgyôn anastantes...] Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad Æneid., l. + VI.--Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V. + + Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cité. (Humboldt, p. 5-6.) De ce + mot les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_. + + Note 128: [Grec: Aigustinê, polis Aigyôn tês dustikês Iberias + eggus kai tês Tartêssous plêsion.] Steph. Bysant. + + Note 129: + + ..................Celtarum manu + Crebrisque dudùm præliis......... + Ligures.... pulsi, ut sæpè fors aliquos agit, + Venêre in ista quæ per horrenteis tenent + Plerùmque dumos........................ + Fest. Avien. V. 132 et seq. + + Note 130: C'est ce que les géographes anciens appelaient + l'_Ibéro-Ligurie_, à cause du voisinage de l'Espagne. + + Note 131: C'était la _Celto-Ligurie_. + + +ANNEES 1400 à 1000. avant J.-C. + +L'irruption des peuples ibériens avait révélé aux Galls l'existence de +l'Italie; ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent, lorsque la surabondance +de population, ou toute autre cause les détermina à entreprendre de +nouvelles migrations. Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes, et +d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132] +(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se précipita sur +l'Italie. + + Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait + Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, [Grec: + Ambrôn, Ombros, Ombrios, Ombrikos.] + +L'Italie subalpine[133] présente à l'oeil un vaste bassin que les Alpes +bornent au nord, la mer supérieure[134] au levant, et du nord-ouest au +sud-est, la chaîne des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense +est traversée par le Pô, appelé aussi Éridan, qui, prenant sa source au +mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer supérieure, dont il couvre la +plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours +de cent vingt-cinq lieues, reçoit presque toutes les rivières que versent +d'un côté les Alpes occidentales, pennines et rhétiennes, de l'autre, les +Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le +Tésin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur +sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trébia et +le Réno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du Pô, l'Adige +(Athesis), fleuve moins considérable que celui-ci, mais pourtant rapide et +profond, descend des Alpes rhétiennes pour aller se perdre aussi dans les +lagunes de la côte[137]. + + Note 133: Italia subalpina, circumpadana, [Grec: Upalpia]. + + Note 134: _Mare Superum_. Elle reçut le nom d'Adriatique après la + fondation d'Adria, ou Hatria, par les Étrusques. Celle qui baigne la + côte occidentale de l'Italie s'appelait mer Inférieure, _mare + Inferum_. + + Note 135: Fluviorum rex Eridanus....... Virgil. Georg. I. + + Note 136: Du temps de Pline, les affluens du Pô étaient au nombre de + trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on + en compte aujourd'hui plus de quarante. + + Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V. + +La contrée circumpadane était célèbre chez les anciens, non moins par sa +fertilité que par sa beauté; et plusieurs écrivains n'hésitent pas à la +placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Dès les temps les plus reculés, +on vantait ses pâturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de +millet[140], ses bois de peupliers et d'érables[141] ses forêts de chênes +où s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale +des peuplades italiques[142]. Elle était alors en presque totalité au +pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait _Autochthone_, c'est-à-dire +née de la terre même qu'elle habitait[143]. Les Vénètes, petit peuple +illyrien ou slave[144], s'y étaient conquis une place, à l'orient, entre +l'Adige, le Pô et la mer. Au couchant, l'Apennin séparait les Sicules des +Ligures, établis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils +avaient donné leur nom, jusqu'à l'embouchure de l'Arno. + + Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit. + hist. II, c. 171. + + Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135. + + Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq. + + Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget. + V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II. + + Note 142: Polyb. l. II; l. C. + + Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4. + + Note 144: Herodot. l. I-V. + +Ce ne fut pas sans avoir long-temps résisté que les Sicules abandonnèrent à +la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre +elle sont mentionnés par les anciens historiens, comme les plus sanglans +dont l'Italie eût été jusqu'alors le théâtre[145]. Vaincus enfin, ils se +retirèrent au midi de la péninsule[146], d'où ils passèrent dans la grande +île qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet événement, qui livrait à la race +gallique toute la vallée du Pô, eut lieu vers l'an 1364 avant notre +ère[147]. Les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas là; ils poussèrent leurs +conquêtes jusqu'à l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Néra (Nar), et le +Trento (Truentus), devinrent la frontière méridionale de leur empire qui, +s'étendant de là aux Alpes, embrassa plus de la moitié de l'Italie[148]. + + Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16. + + Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4. + + Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Fréret, t. IV, p. 300, + Oeuvres complètes. Paris, 1796. + + Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver. + Ital. antiq. l. II, c. 4. + +Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous +lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisèrent suivant les +usages des nations galliques. Ils le partagèrent en trois régions ou +provinces, déterminées par la nature du pays. La première, sous le nom +d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes; +la seconde, appelée _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux +versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer supérieure; la côte +de la mer inférieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisième, et +reçut la dénomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces +circonstances, les Ombres prirent un accroissement considérable de +population[152]; ils comptèrent, dans les haute et basse provinces +seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens +décorent du titre de villes[153]; leur influence s'étendit en outre sur +toutes les nations italiques jusqu'à l'extrémité de la presqu'île. + + Note 149: _Is, ios_, bas, inférieur. [Grec: Isoubria, Isoubroi et + Isoubres]; en latin, _Insubria, Insubres_. + + Note 150: _Olombria, Olombri_, [Grec: Olombria, Olombroi.] + Ptolem.--_Oll, all_, haut, élevé: Armstrong's gaelic diction. + + Note 151: _Vilombria_, [Grec: Ouilombria] Ptolem.--_Bil, vil_, + bord, rivage. Armstrong's gaelic diction. + + Note 152: [Grec: Ên touto to ethnos en tois panu mega.] Dionys. + Halic. l. I, c. 16. + + Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. + l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de + Pline quarante-six villes; douze avaient péri. + + +ANNEES 1000 à 600. avant J.-C. + +Mais, dans le cours du onzième siècle, un peuple nouvellement émigré du +nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa +l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie +maritime[154]; c'était le peuple des _Rasènes_[155] si célèbres dans +l'histoire sous le nom d'Étrusques. Bien supérieurs en civilisation aux +races de la Gaule et de l'Italie, les Étrusques connaissaient l'art de +construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de +murailles élevées et solides, art nouveau pour l'Italie où toute +l'industrie se bornait alors à rassembler au hasard de grossières cabanes +sans plan et sans moyens de défense[156]. Une chose distinguait encore ce +peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne détruisait ou ne +chassait point la population subjuguée; organisé, dans son sein, en caste +de propriétaires armés, il la laissait vivre attachée à la glèbe du champ +dont il l'avait dépouillée. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de +leur territoire située entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer inférieure. +Là disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux +villages ouverts et aux cabanes de chaume, succédèrent douze grandes villes +fortifiées, habitation des conquérans et chefs-lieux d'autant de divisions +politiques qu'unissait un lien fédéral[157]. Le pays prit le nom des +vainqueurs et fut appelé dès lors Étrurie. + + Note 154: Priùs, cis Apenninum ad inferum mare... + Tit. Liv. l. V, c. 99. + + Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui + de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'où les Grecs, + probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'où + dérivait celui d'Étrusques que les Latins lui donnaient. + + Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I. + + Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. Æneid. II, VIII et X. + --Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq. + +Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance +l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane +qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les +douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde +conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les +Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de +commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la +nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la +servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent +place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur +les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des +Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le +versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se +confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de +leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore +des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163]. +Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne +périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et +l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164], +résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps +dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci, +pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville +de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165]. + + Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III, + c. 14.--Strab. l. V. + + Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant + coloniis missis..... usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. + 23. [--Dodeka poleôn.....] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321. + + Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202. + + Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_, + _Ambronis_; d'où nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez + ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres. + + Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin, + _Insubres_. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les + _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du + Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de + l'Ombrie. + + Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient + vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules, + undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils + ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_ + (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le récit de l'invasion des Cimbres, + 2ème partie de cet ouvrage. + + Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23. + + Note 165: Plin. l. III, c. 17. + +La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre +la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie +avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y +forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse, +envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle +demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier +intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion, +la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et +sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus +qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant +cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel. +L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres +peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement +à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui +reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur, +amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître +chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques +des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile. +«Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir +étudié particulièrement leurs moeurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre +subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme +de coeur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il +se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de +l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, porté +double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme +favorite du paysan de l'Ombrie[169]. + + Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi. + + Note 167: [Grec: Ombrikoi, otan pors allêlous echôsin + amphêsbêtêsin, kathoplisthentes ôs en polemô machontai, kai + doukousi dikaiotera legein oi tous enantious aposphaxantes.] Nic. + Damasc. ap. Stob. serm. XIII. + + Note 168: [Grec: Aischiston êgountai êttêmenoi zên all' anagkaion + ê nikan ê apothnêskein.] Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit. + + Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. + I. + + +ANNEES 1200 à 900. avant J.-C. + +Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives +de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par +le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut, +selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus +de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la +Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y +revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les +Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les +montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la +Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été +l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour +des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient +leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient. +En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de +leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des +instrumens de travail, surtout des armes[173]. + + Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146; + l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115. + + Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613. + + Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas... Galli + gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2. + + Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel, + c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den + Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt. + +Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine +aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense +de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée, +depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession +exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de +littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer, +la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent +assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait +principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes. +Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route +qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils +possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par +les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise, +et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par +sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit +de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides +navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des +relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec +Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et +une espèce de murex, propre à la teinture noire[176]. + + Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant + la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des + bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en + Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette + époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui + d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi + colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette + route à neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_. + + Note 175: Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de + _Cassiterides_ (cassiteros, étain). + + Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité. + +Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus +comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout +l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de +civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La +Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui +n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état +meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une +race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples +galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les +Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous +les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177]. + + Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus + in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell. + l. XV, c. 9. + +Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles, +cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou +une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa +fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée +dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant +tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant +de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en +réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien +personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la +fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la +Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en +Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte +pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la +colonie dont il est le symbole évident. + +C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver +d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et +terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans +de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque +Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec +leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette +victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de +ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de +ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat +livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs +de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure; +combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si +prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens. + + Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--[Grec: Alebiôn], Apollod. + de Diis, l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous + l'avons déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu + montagnarde de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. + civil. I) ou d'[Grec: Albioikoi] (Strab. l. IV). + + Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l. + II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg. + + Note 180: Stephan. Bysant. Ve. [Grec: Nemausos]. + + Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense, + couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et + la mer.--_Crau_ dérive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre. + +Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les +peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute +nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses +bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et +l'adoucissement des moeurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur +apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les +immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins +inhospitalières et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est-à-dire +l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont +détruites et font place à des gouvernemens _aristocratiques_[184], +constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant +des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident. + + Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226. + + Note 183: [Grec: Kateluse tas synêtheis paranomias kai + xenoktonias.] Diod. Sicul. ubi suprà.--[Grec: Kathistas sôphronika + politeurata.] Dionys. Halic. l. I, c. 41. + + Note 184: [Grec: Paredôke tên basileaian tois aristois tôn + egchôriôn.] Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--[Grec: + Aristokratias....] Dionys. Halic. l. I, c. 41. + +Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé +le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et +de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185], +montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et +détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court +l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les +fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part +qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi +les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et +l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent. + + Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cité par + Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération + de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet. + +«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et +magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].» +Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota +d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la +Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des +contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans +la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule +voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le +contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des +Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à +laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout +à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte +gauloise en Italie, par le Col de Tende. + + Note 186: [Grec: Ektise polin eumegethê Alêsian. apasês tês + Keltikês estian kai mêtropolin.] Diodor. Sic. l. IV, p. 226. + + Note 187: [Grec: Pantas tous katoikountas ekbarbarôthênai synebê] + Diodor. Sic. l. IV, p. 226. + + Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt + Superi. . . . . . . . Sil. Ital. l. III. Virgil. Æneid. l. VI. + --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian. + Marcell. l. XV, c. 9. + + +ANNEES 900 à 600. avant J.-C. + +Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent +entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses +colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques +villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques +du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens +étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque +tombé, quand les Phocéens arrivèrent. + + Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l. + II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part. + II, c. I. + + +ANNEES 600 à 587. avant J.-C. + +Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta +l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un +marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où +il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques +de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les +historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les +emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il +mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les +Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison +et d'herbes cuites[192]. + + Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5. + + Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3. + + Note 192: Diodor. Sicul. l. IV. + +La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les +autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194], +conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle +ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque +boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé +l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc, +et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle +s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa +de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration +supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et +lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut +substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa +langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune +histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire _la meilleure des hôtesses_. + + Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--[Grec: Petta]. Arist. ap. Athenæ. + Ubi suprà. + + Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons + du pays basque, en France et en Espagne. + + Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm + juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que + c'était du vin mêlé d'eau: [Grec: phialê kekramenên] (ap. Athen. + l. c). Ce vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, + car la vigne n'était pas encore introduite en Gaule. + + Note 196: [Grec: Eite apo tychês, eite kai di' allên aitian.] + Aristot. ubi suprà. + + Note 197: [Grec: Tou patros exiountos ôs kata theon genomenês tês + dôseôs......] Idem, ibidem. + +Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et +quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la +mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il +appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en +forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de +terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann, +par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert +d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par +les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie. + + Note 198: [Grec: Massalia], en latin, _Massilia_, et par + corruption dans la basse latinité, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven. + anonym. l. I, 17); d'où sont venus le mot provençal _Marsillo_ et + le mot français _Marseille_. + + Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX. + --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez + ci-après, partie II, c. I. + + Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34. + +Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et +le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses +aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle +ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un +territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les +jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se +chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des +armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À +leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à +brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique +image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues +galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure +sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent +premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une +femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que +Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre +une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de +joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité, +et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des +Ségobriges[204]. + + Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures + sollicitavêre. Justin. XLIII, 3. + + Note 202: Idem, ibidem. + + Note 203: Herodot. l. I. + + Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1. + +Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent; +une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la +côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des +garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les +Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme +avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et +elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce +fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de +Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre +eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération +ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi +Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes: +«Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa +cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne +demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits +grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse +du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent +aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront +notre pays[205].» + + Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur, + quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4. + +Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses +desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un +coup aussi sûr qu'imprévu. + +On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse +générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout +entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts, +de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places +publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux +étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du +désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire, +pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y +envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une +troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec +leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes, +conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même, +dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon +voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent +les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du +plaisir. + + Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête + s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les + _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4). + + Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci + vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4). + +Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche +parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le +pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux +magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur +les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue, +les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre +Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une +boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils +pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune +résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne +fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se +poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes +journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent +toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à +l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous +interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les +choses d'un peu plus haut. + + Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu + juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque + declinare jubet (Justin, ibid.). + + Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem millia hostium. Justin. + l. XLIII, c. 4. + + Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34. + + +ANNEES 1100 à 631 avant J.-C. + +Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement +à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu +étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des +Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci +occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et +la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes +principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les +tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du +Palus-Méotide. Les moeurs sédentaires avaient pourtant commencé à +s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique +bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande +majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures +et de brigandages. + + Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage. + + Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23. + + Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq. + + Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs + villes; Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed. + Huds.).--Éphore, cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs + d'entre eux habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: [Grec: + Ephoros phêsin autous en katageiois oikiais oikein as kalousin + argillas.] _Argel_, en langue cambrienne, signifie un _couvert_, + un _abri_. Taliesin. W. Archæol. p. 80.--Merddhin Afallenau. W. + arch. p. 152. + +Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide, +le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute +l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_, +ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus +anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique, +moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le +royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le +territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant +ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale, +anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort, +dont elle habitait les domaines[217]. + + Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI. + --Paul. Oros. l. I, c. 21. + + Note 216: [Grec: Kata ti koinon tôn Iônôn to phylon touto...] + Strab. l. III. + + Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd. + l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309. + + +ANNEES 631 à 587 avant J.-C. + +Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du +Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus +belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de +beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du +Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de +chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non +moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées +commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la +Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour +conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces +irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à +cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et +se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou +teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent +les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent +plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques +dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant +devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à +chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de +Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef +de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la +Gaule. + + Note 218: [Grec: To de pleiston (meros) kai machimôtaton ep' + eschatois ôkoun para tên exo thalassan....] Plutarch. in Mario, p. + 412. + + Note 219: Plut. in Mario, l. c. + + Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23. + + Note 221: Voyez la 3ème partie de cet ouvrage. + +L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais +l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses +résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire +deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le +long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris +comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la +direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population +envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule +du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur +quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion; +les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la +Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut +franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes, +qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté. +Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux +populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui +suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la +moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se +terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près +égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la +contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large +au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis +l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir +de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race +envahie[222]. + + Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux + races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la + différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de + localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la + conformité des moeurs et des institutions; 3º et surtout de la + composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent + l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se + disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité + d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, _passìm_; et, en + particulier, le chapitre 1er, qui contient une description + géographique détaillée de la Transalpine. + +Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la +Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs +multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes, +envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que +chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en +paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire +envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus +même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au +milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier +de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls +cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les +Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire, +vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde +et l'Océan. + + +ANNEE 587 avant J.-C. + +Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la +Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus +accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au +dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un +chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et +se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où +elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en +même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les +Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour +chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait, +dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent +naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui, +trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin +deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable +commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait +l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était, +disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et +enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice, +avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen +de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les +écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions +futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent +généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice +en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui +poussèrent les Galls hors de leur pays[230].» + + Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus. + Tit. Liv. l. V, c. 34. + + Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4. + + Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant. + Tit. Liv. l. V, c. 34. + + Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4. + + Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34. + + Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136. + + Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos..... + Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid. + + Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi, + intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont + Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait + étudié particulièrement l'histoire. + +L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des +Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné +l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la +Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils +virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance; +c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les +Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la +prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de +leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image +de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les +attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses +ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée +ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres +qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233]. + + Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta coelo juga..... + transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34. + + Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati..... Idem, ibidem. + + Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant + locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem. + +Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes, +déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui +habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la +Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du +Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir +de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la +rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire +renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus +galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient, +depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait +encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne +l'énonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reçurent, comme +des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des +Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du +Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de +favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant +la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le +nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et +leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme +un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur +nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe +romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de +chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six +lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma +depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la +trace de son ancien nom[238]. + + Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. + 34. + + Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid. + + Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600 av. JC. + + Note 237: Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari + audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem... Tit. Liv. + l. V, c. 34. + + Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.--C'est la ville de + Milan. + + +ANNEES 587 à 521. avant J.-C. + +C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées +par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population +de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des +Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous +un chef nommé l'_Ouragan_, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et, +après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en +Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques +de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les +principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités +étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige. + + Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_, + vent; _dobh_, impétueux, orageux. + + Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in + Volcis. Plin. l. III, c. 19. + + Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35. + + Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville + fortifiée. + + Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot paraît composé de + _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partagée par + têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot + _Fearann_. + +A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule +pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les +premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes) +que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes +maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée +que par le Tésin[244]. + + Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105. + --Plin. l. III, c. 17. + +Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les +conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des +envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre +la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde, +composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du +territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et +franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée +par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des +radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]), +et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils +firent entre eux le partage du pays. + + Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi..... Pado + ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans, + voyez Polybe, l. II, p. 105. + + Note 246: [Grec: Para ge men tois egchôriois oo potamos + prosagoreuetai Bodegkos.] Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod + significat _fundo carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'après un + étymologiste grec, l'autre nom du Pô, _Padus_, serait dérivé du + mot gaulois _Pades_ signifiant _Sapin_: «Metrodorus Scepsius + dicit: quoniam circà fontem arbor multa sit picea, quæ Pades + gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.» Plin. l. c. + +Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens, +aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin +ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours +le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la +plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à +l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa, +aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines +de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la +domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247]. + + Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset. + Plin. l. III, c. 15. + +Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée +circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés +Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges +et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les +bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure, +depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier +fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom +national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la +série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année +521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième +après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe. +Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble +annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête +sont à peu près calmés. + + Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum..... Tit. Liv. + l. c. + + Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre. Tit. Liv. l. V, + c. 35. + + Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455. + + Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de + Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème + olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la + ville grecque de Cumes dans le pays des Opiques. [Grec: Ombrikoi + upo Keltôn exelathenies... Kumên tên en Opikois ellênida polin + epecheirêsan.] Dionys. Halic. l. VII. + +Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les +contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous +représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié +du sixième siècle. + +En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô; +les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane. + +En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux +Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race +kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure +dans le nord. + +Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le +continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom +de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed +servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite +toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la +partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations: +les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou +_Maïates_[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des +monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de +_Celyddon_[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris. + + Note 252: _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis, + Britannia, [Grec: Pretanis, Bretania, Bretannikê.] Camden. Britan. + p. 1. + + Note 253: _Albani_. Les montagnards écossais se donnent encore + aujourd'hui le nom d'_Albannach_. + + Note 254: _Maïatæ_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_, + contrée.--Armstrong's gael. diction. + + Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590. + +Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les +vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes, +elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que +de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les +Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve +et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou +confédérations. + +1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant +la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine. + + Note 256: Aujourd'hui le Jutland. + +2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes +_terribles_[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les +monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient +pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus +haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire +aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie. + + Note 257: Boïi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_, + terrible. V. Owen's Welsh diction. + + Note 258: Aujourd'hui la Bohême, _Boïo-haemum_. Ce nom, qui + signifie en langue germanique demeure des Boïes (_Boïo-heim_) lui + fut donné par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir + expulsé les habitans. Tacit. German. c. 28. + +3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier +_guerriers_[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du +Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le +rôle de conquérante. + + Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre. + +Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se +trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de +l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque, +abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact +avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination +vulgairement reçue de _Gaulois_ nous servira pour désigner, soit les deux +races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot +sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera +collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils +descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi, +pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu +aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et +la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant à +ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que +l'histoire a consacrée. + + + + +CHAPITRE II. + +GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous +les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la +presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains. +--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.--Ligue +défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près +d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont +repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se +renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs +bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la +Cisalpine. + +391--390. + + +ANNEES 587 à 391 avant J.-C. + +Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie +présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie +étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des +ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité +de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance +commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les +murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt +disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages; +et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement +de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à +des bourgades gauloises. + + Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci. + Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq. + + Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare + appellabatur. Plin. l. III, c. 15. + + Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V. + +Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances +aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et +trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les +premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui +formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de +commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le +boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes, +Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265], +Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que +ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien, +était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple +terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à +l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268]. + + Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III, + c. 19.--Virgil. Æneid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X Æneid. + + Note 264: Plin. l. III, c. 17. + + Note 265: [Grec: En de tois elesi megistê men esti Raouenna, + xylopagês olê kai diarrutos... Ombrikôn katoikia.] Strab. l. V. + + Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15. + + Note 267: Aujourd'hui Rimini.--[Grec: To d' Ariminon Ombrikôn esti + katoikia kathaper kai ê Raouenna, dedektai d' epoikous Rômaious + ekatera.] Strab. l. c. + + Note 268: Plin. l. III, c. 17. + +Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter +un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation. +Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni +habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans +concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les +Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient +les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses. +C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence, +des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours +garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse; +les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés +dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se +livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule. + +A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte +retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le +tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque: +«Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant +sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne +s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur +science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux +toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec +soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers +partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de +l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans +leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant +l'expédition: c'était là le trésor public de la cité. + + Note 269: [Grec: Oikoun de kata kômas ateichistous, tês loipês + kataskeuês amoiroi kathestôtes dia gar te stibadokoitein kai + kreôphagein ete de mêdev allo plên ta polemika kai ta kata + geôrgian askein, aplous eichon tous bious, out' epistêmês allês + oute technês par' autois to parapan ginôskomenês. Iparxis ge mên + ekastois ên thremmata kai chruaos...] Polyb. l. II, p. 106. + +La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité +des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile +dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris, +Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut +horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de +ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces +expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement +la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus +grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les +approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et +pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang. + +Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi +long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique, +sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui réunissaient le triple +caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis +sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier +de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour +elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de +pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium +avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait +dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre +la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du +Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et +Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient +de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les +Gaulois cisalpins. + + +ANNEE 391 avant J.-C. + +Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et +la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient +rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur +territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils +choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par +l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces +montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs +terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute +réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les +Gaulois y mirent le siège. + + Note 270: [Greek: Peri trismurious.] Diod. Sicul. l. XIV, p. 321. + +Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans +la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération, +harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en +état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée +solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres +ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât +dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec +laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!» + + Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida, + nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17. + +En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont +ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où +les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités +par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent +valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat +romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le +voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque +honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre +un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant +de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des +ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il +se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes +patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius. + + Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, + non defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35. + +Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de +paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef +suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de +_Brenn_[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et +lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins +possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en +avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à +main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de +la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains +nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les +Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de +notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez +redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste +des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur +colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui? +s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces? +qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le +Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres +Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en +esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs +villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de +nos épées; tout appartient aux hommes de coeur[280].» + + Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos..... habuisset. + Tit. Liv. l. V, c. 36. + + Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains + prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois. + + Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam + colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari + non posse. Tit. Liv, l. V, c. 36. + + Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent + quantùm Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, + c. 36. + + Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?..... Quodnam id jus? + Idem. l. c. + + Note 278: [Grec: Gelassas o basileus tô Galatôn Brennos.....] + Plut. Camill. p. 136. + + Note 279: [Greek: Eph'ous umeis strateuontes, ean mê metadôsin + umin tôn agathôn, andrapodizesthe, lenlateite, kai kataskaptete + tas poleis autôn.] Plutarch. Camil. l. c. + + Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse. Tit. + Liv. l. V, c. 36. + +Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en +qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer +dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les +assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient +résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres +si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais +les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les +Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le +caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une +sortie sur le camp ennemi. + + Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919. + +Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient +que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se +verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée, +et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par +les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la +plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée +commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute +stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs, +le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt +pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de +ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais +sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «_l'ambassadeur romain_!» circula de +bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant +qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons +devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans +délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux. + + Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36. + --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19. + + Note 283: [Greek: Agnoêtheis en archê, dia to tên synodon ixeian + genesthai, kai ta opla perilamnonta tên opsina apokruptein.] + Plutarch. in Camil. p. 136. + + Note 284:: Per totam aciem _romanum legatum esse_... Tit. Liv. l. V, + c. 36. + +Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les +plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes +journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité +firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de +forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus +belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent +pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs +gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes +les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait +d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que +les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs +chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286]. +D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287], +et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter +davantage Clusium. + + Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere + seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36. + + Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349. + + Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321. + + +ANNEE 390 avant J.-C. + +La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la +surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il +offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les +pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La +condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille +Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les +magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de +prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens; +elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les +accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289]. +Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de +l'assemblée plébéienne. + + Note 288: [Ê de gerousia... epeithe tous presbeutas tôn Keltôn ta + chrêmata labein peri tôn êdikêmenôn.] Diod. Sic. l. XIV, p. 321. + + Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c. + 36. + +Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime +politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les +Romains, ne commençait sans l'intervention des _féciales_ ou féciaux, sorte +de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un +cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée; +tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des +féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre +devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces +prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice +divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs +complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre +inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que +l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les +largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de +ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et +l'accusation[291]. + + Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137. + + Note 291: [Grec: Periubrisan oi polloi ta theia kai kategelasan.] + Plutarch. in Camil. ubi suprà. + +Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du +renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à +la plus haute charge de la république, celle de _tribuns militaires avec +puissance consulaire_[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils +avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois +sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés. + + Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils étaient six, et + partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls. + Tit. Liv. passim. + +A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires +prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse: +«Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la +formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de +_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent +arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu, +autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de +signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent +la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes +furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre +mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du +départ. + + Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur. + Tit. Liv. passim. + + Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel à tumendo. Cicer. + Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3. + + Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4. + +Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des +ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils +n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient +des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre +cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait +devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur +approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois +s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles +d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à +Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les +autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et, +cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite +rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec +impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils +virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de +fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies +religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes +batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les +Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore +plus effroyables[298]. + + Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--[Grec: Monois + polemein Rômaiois, tous d' allous philous epistasthai.] Plut. + Camil. p. 137. + + Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137. + + Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta + compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37. + +De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident +par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y +rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche +sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour +que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur +et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces +hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur +réserve, composée de vétérans d'élite appelés _subsidiarii_, parce qu'ils +attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur +bouclier[299]. + + Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus. + +Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par +la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi +des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue +de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de +succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise +s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette +nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les +Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur +mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable +boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour +la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant +traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou +percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux +qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et +famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait +fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur +résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus +vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles +traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se +réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était +anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable +fut livrée le 16 du mois de juillet[303]. + + Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38. + + Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137. + + Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in + arcem confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--[Grec: Anoploi + phygontes eis Rômên, apêggeilan panias apolôlenai.] Diodor. Sicul. + l. XIV, p. 323. + + Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch. + Camil. p. 137 et 144. + +Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si +les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de +la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un +grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se +livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une +partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper +les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de +leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs +chevaux. + + Note 304: [Grec: Ei men euthus epêkolouthêsan oi Galatai tois + pheugousi ouden an ekôluse tên Rômên ardên anairethênai.] Plut. in + Camil. p. 137. + + Note 305: [Grec: Anakoptontes tas kephalas tôn teteleutêkotôn.] + Diod. Sicul. l. XIV, p. 323. + +Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils +entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le +coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là, +ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient +paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville +restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur +les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une +tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant +l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré. + + Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, + non armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39. + +L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante +consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat +ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait; +on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan, +on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie +extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille +des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population +irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec +activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y +transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce +qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se +couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs. +Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens +que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources, +ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de +leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au +sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux +qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur +rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs +sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la +situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent +jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A +la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et +se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à +baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la +lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la +frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu +les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les +horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au +lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par +la porte Colline. + + Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse. + Florus, l. I, c. 13. + + Note 308: [Ex olês tês poleôs, eis ena topon, tôn agathôn + sunêthroismenôn.] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323. + + Note 309: In noctem dilatum consilium esse quò plus pavoris + inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39. + +Le même soupçon qui avait fait hésiter les Gaulois aux portes de Rome, les +accompagna à travers les rues et les carrefours déserts. Ils s'avancèrent +avec précaution jusqu'à la grande place appelée _forum magnum_, et située +au pied du mont Capitolin. Là, ils purent apercevoir la citadelle qui +couronnait ce petit mont, et les hommes armés dont ses créneaux étaient +garnis; c'étaient les premiers qui se fussent montrés à eux depuis la +journée d'Allia. Tandis que le gros de l'armée faisait halte sur ce vaste +forum, quelques détachemens se répandirent par les rues adjacentes pour +piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermées, ils n'osèrent +les forcer; et, bientôt effrayés du silence et de la solitude qui les +environnaient, craignant d'être surpris et enveloppés à l'improviste, ils +se concentrèrent de nouveau dans la place, sans oser s'en écarter +davantage[310]. + + Note 310: Indè rursùs ipsà solitudine ahsterriti, ne qua fraus + hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca + conglobati redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41. + +Cependant quelques soldats remarquèrent des maisons plus apparentes que les +autres, dont les portes n'étaient point fermées[311], ils se hasardèrent à +y pénétrer. Ils trouvèrent dans le vestibule intérieur des vieillards +assis, qui ne se levaient point à leur approche, qui ne changeaient point +de visage, mais qui demeuraient appuyés sur leurs bâtons, l'oeil calme et +immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient +des hommes ou des statues, ou des êtres surnaturels, ils s'arrêtèrent +quelque temps à les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus +curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages +romains, une barbe longue et épaisse, et la lui caressa doucement avec la +main; mais le vieillard levant son bâton d'ivoire en frappa si rudement le +soldat à la tête qu'il lui fît une blessure dangereuse[313]; celui-ci +irrité le tua; ce fut le signal d'un massacre général. Tout ce qui tomba +vivant au pouvoir des Gaulois périt par le fer; les maisons furent pillées +et incendiées. + + Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41. + + Note 312: Ad eos velut simulacra versi cùm starent. Tit. Liv. l. + V, c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140. + + Note 313: [Grec: O men Papeirios tê Baktêria tên kephalyên autou + pataxas suvetripse.] Plut. l. c. + +La citadelle de Rome, appelée aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on +avait, dit-on, trouvé une tête d'homme en creusant ses fondations, était un +édifice de forme carrée, de deux cents pieds environ sur chaque face, +dominant la ville. Déjà suffisamment forte par sa position au-dessus d'un +rocher inaccessible de trois côtés, de hautes et épaisses murailles la +défendaient en outre du côté où le rocher était abordable. Le Capitole +communiquait alors au grand forum par une montée faite de main d'homme, et +encore très-escarpée, que remplaça plus tard un escalier de cent +marches[314]. + + Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71. + +Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait +ne céder qu'à la famine; aussi les assiégés reçurent-ils avec mépris la +sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive +force. Un matin, à la pointe du jour, il range ses troupes sur le +forum[315], et commence à gravir avec elles la montée qui conduisait au +Capitole. Jusqu'à la moitié du chemin, les Gaulois s'avancèrent sans +trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers +au-dessus de leurs têtes, par cette manoeuvre, que les anciens désignaient +sous le nom de _tortue_[316]. Les assiégés, se fiant à la rapidité de la +pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientôt ils les +chargèrent avec furie; les culbutèrent, et en firent un tel carnage que le +Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'établir autour de +la montagne une ligne de blocus[317]. + + Note 315: Primâ luce, signo dato, multitudo omnis in foro + instruitur. Tit. Liv. l. V, c. 43. + + Note 316: Indè, clamore sublato, ac testudine factà, subeunt. Tit. + Liv. l. V, c. 43. + + Note 317: Amissâ itaque spe per vim atque arma subeundi, + obsidionem parant. Tit. Liv. l. V, c. 43. + +Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement, +les Gaulois virent un jour descendre à pas lents du Capitole un jeune +Romain vêtu à la manière des prêtres de sa nation, et portant dans ses +mains des objets consacrés[318]. Il pénètre dans leur camp; et, sans +paraître ému ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout +entier ainsi que les ruines amoncelées de la ville jusqu'au mont Quirinal. +Là il s'arrête, accomplit certaines cérémonies religieuses particulières à +la famille Fabia, dont il était membre[319], et retourne par le même chemin +au Capitole avec la même gravité, la même impassibilité, le même silence. +Chaque fois les Gaulois le laissèrent passer sans lui faire le moindre mal, +soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularité du costume, +de la démarche et de l'action les eût frappés d'une de ces frayeurs +superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois +s'abandonner[320]. + + Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem + cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46. + + Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabiæ. Tit. Liv. ibid. + + Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46. + +Le siège commençait à peine, et déjà la disette tourmentait les assiégeans. +Dans leur avidité imprévoyante, ils avaient dissipé en peu de jours les +subsistances que les flammes avaient épargnées, et se voyaient réduits à +vivre du pillage des campagnes, ressource faible et précaire pour une +multitude indisciplinée, et dont le nombre s'augmentait de momens en +momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et +bientôt l'armée du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille +hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc +battre la plaine de tous côtés et à de grandes distances de Rome[322]; ils +s'avancèrent jusqu'aux portes d'Ardée, antique ville des Rutules, peu +éloignée de la mer inférieure. + + Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321. + + Note 322: Exercitu diviso, partîm per finitimos prædari placuit. + Tit. Liv. l. V, c. 43. + +Dans Ardée vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, après avoir +rendu à la république d'éminens services à la tête des armées, s'était +attiré la haine des citoyens par la dureté de son commandement, son +arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularité obstinée de sa +conduite. Appelé en jugement devant le peuple comme prévenu de concussion, +Marcus Furius pour échapper à une condamnation déshonorante s'était exilé +volontairement, et depuis une année il demeurait parmi les Ardéates[323]. +Tout aigri qu'il était contre ceux à l'injustice desquels il attribuait sa +disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligèrent vivement; et +quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunément +jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le coeur +du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardéates, les +pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la répugnance de +leurs magistrats à s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir +presque tout le fruit[324]. «Mes vieux amis, et mes nouveaux +compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant, +l'hospitalité que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux +quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnaître vos +bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardéates, que les calamités présentes soient +passagères, et se bornent à la république de Rome; vous vous abuseriez. +C'est un incendie qui ne s'éteindra pas qu'il n'ait tout dévoré...... Les +Gaulois, vos ennemis, ont reçu de la nature moins de force que de fougue. +Déjà rebutés d'un siège qui commence, vous les voyez se disperser dans les +campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchés comme des +bêtes fauves là où la nuit les surprend, le long des rivières, sans +retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi +quelques-uns de vos jeunes gens à conduire; ce n'est pas un combat que je +leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois à +égorger comme des moutons, que je sois traité à Ardée de même que je l'ai +été à Rome!» + + Note 323: Tit. Liv. l. V. + + Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139. + + Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei. Tit. Liv. + l. V, c. 44. + + Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hâc + arte in patriâ steti. Tit. Liv. l. V, c. 44. + + Note 327: Ubi nox appetit, propè rivos aquarum, sine munimento, + sine stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu, + sternuntur..... Me sequimini ad cædem non ad pugnam. Tit. Liv. l. + V, c. 44.--Plut. Camil. p. 140. + +Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes; +d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunité, +devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats +d'élite à l'exilé romain, qui, sans faire aucune démonstration hostile, +renfermé dans les murailles d'Ardée, épia patiemment l'heure favorable. + +Elle ne se fit pas long-temps désirer. Les Gaulois, dans une de leurs +courses, vinrent faire halte à quelques milles de là. Ils emportaient avec +eux du butin qu'ils se partagèrent, et du vin dont ils burent avec excès; +chefs et soldats ne songèrent à autre chose qu'à s'enivrer, et la nuit les +ayant surpris incapables de continuer leur route, et même de dresser leurs +tentes, ils s'étendirent sur la terre pêle-mêle au milieu de leurs armes. +Le sommeil et un silence profond régnèrent bientôt sur toute la bande[328]. +Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Ardée, +et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait +ordonné à ses trompettes de sonner, et à ses soldats de pousser de grands +cris[329], dès qu'ils seraient arrivés; mais ce tumulte fit à peine revenir +les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent +tués encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurité, parvinrent à +s'échapper, la cavalerie ardéate les atteignit au point du jour[330]; enfin +un détachement nombreux qui avait gagné le territoire d'Antium, à dix +milles d'Ardée, fut exterminé par les paysans[331]. + + Note 328: [Grec: Nux epêlthe methuousin autois, kai siôpê katesche + to stratopedon.] Plut. in Camil. p. 141. + + Note 329: [Grec: Kraugê te chrômenos pollê kai tais salpigxi + pantachothen extapattôn anthrôpous...] Plut. in Camil. ibid. + + Note 330: Plutarch. Camil. p. 141. + + Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab + oppdanis in palatos factâ, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45. + +Ce succès encouragea les peuples du Latium; ils s'armèrent à l'instar des +Ardéates. De l'enceinte des villes où jusqu'alors ils s'étaient tenus +renfermés sans coup férir, ils se mirent à fondre de tous côtés sur les +bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus +sûre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la défense, mieux +organisée encore, agit avec plus d'efficacité. L'Étrurie avait songé +d'abord à profiter des désastres des Romains, et leur avait déclaré la +guerre[332]; mais voyant son territoire foulé et épuisé, sans plus de +ménagement que les terres des Latins, elle inclina à des sentimens plus +généreux. Ses villes méridionales combinèrent leurs armes avec celles des +fugitifs romains réunis à Véïes, quelques-unes guidées, comme Cære, par une +antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation +gauloise. Véïes, cité forte et bien défendue, devint le centre des +opérations de ce côté du Tibre. + + Note 332: [Grec: Oi Turrênoi, meta dunameôs adras, epeporeuonto + tên tôn Rômaiôn chôran leêlalountes.] Diod. Sicul. l. XIV, p. 323. + +Le nom de M. Furius, mêlé aux premiers succès des peuples latins contre les +Gaulois, réveilla dans le coeur des enfans de Rome le souvenir de ce grand +général. Leurs torts mutuels furent oubliés. D'une résolution unanime ils +lui proposèrent de venir à Véïes se mettre à la tête de ses vieux +compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses +drapeaux à Ardée[333]. Mais Camillus s'y refusa. «Banni par vos lois, leur +répondit-il, je ne puis reparaître au milieu de vous. D'ailleurs le +suffrage du sénat doit seul m'élever au commandement; que le sénat ordonne, +et j'obéis[334].» En vain les réfugiés de Véïes mirent tout en oeuvre pour +fléchir sa résolution. «Tu n'es plus exilé, lui disaient-ils, et nous ne +sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous, +quand l'ennemi occupe en maître ses cendres et ses ruines[335]? Et comment +espérer de pénétrer au Capitole pour y consulter le sénat? Comment espérer +d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?» +Marcus Furius fut inébranlable[336]. + + Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141. + + Note 334: Plut. ub. supr. + + Note 335: [Grec: Ouk eti gar esti phugas, outh' êmeis politai, + patridos ouk ousês, alla kratoumenês upo tôn polemiôn.] Plutarch. + in Camil. p. 141. + + Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr. + +Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un +respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique +étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais +peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure +récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait +causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens +romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome +plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la +véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le +sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne? +Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est +évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être +consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement +pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher +jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme +parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs +nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient +à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le +moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut. + +Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la +citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein +d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il +arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les +sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des +écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du +côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins +fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus +raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader, +et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles +romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles +apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la +confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides, +et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par +Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives +du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui +condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat +ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la +seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama +dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était +revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et +le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la +participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement +despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius +descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que +l'autre, arriva à Véïes sans encombre. + + Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.--Plut. in + Camil. p. 141. + + Note 338: [Grec: Oi d' akousantes, kai bouleusamenoi ton Kamillon + apodeiknuousi diktatôra.] Plut. in Camil. p. 142. + +Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le +long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux +arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre +éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le +Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda +le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses +guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce +qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce +rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous +révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à +hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs +y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront +peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].» +Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur +d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant +aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se +soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les +épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu +jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce +qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même +raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la +vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les +sentinelles endormies d'un profond sommeil[343]. + + Note 339: [Grec: Tên men odon, eipen, êmin, êmin ep' autous + agnooumenên oi polemioi deiknuousi, ôs, out' aporeutos out' abatos + anthropois estin, k. t. l.] Plut. in Camil. p. 142. + + Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ. Virg. Æneid. V. + 658. + + Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios. Tit. + liv. l. I, c. 47. + + Note 342: [Grec: Oi men phulakes, parerrathumêkotes êsan tês + phulakês dia tên ochurotêta tou topou.] Diodor. Sicul. l. XIV, p. + 324.--Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33. + + Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142. + --Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324. + +Le mur qu'ils commençaient à escalader faisait partie de l'enceinte d'une +chapelle de Junon, autour de laquelle rôdaient quelques-uns de ces chiens +préposés à la défense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies +consacrées à la déesse, et que, pour cette raison, les assiégés avaient +épargnées au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus +par une longue diète, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois +leur ayant lancé par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se +jetèrent dessus avec avidité et les dévorèrent, sans aboyer ni donner le +moindre signe d'alarme[344]; mais à l'odeur de la nourriture, les oies, qui +en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent à battre des ailes et à +pousser de tels cris, que toute la garnison se réveilla en sursaut[345]. On +s'arme à la hâte; on court vers le lieu d'où partent ces cris. Il était +temps; car déjà deux des assiégeans avaient atteint le haut du rempart. +M. Manlius, homme robuste et intrépide, fait face lui seul aux Gaulois; +d'un revers d'épée, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la +tête d'un coup de hache; en même temps il frappe si rudement l'autre au +visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du +rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-là et se porte le +long du rempart. Les assiégeans, repoussés à coups d'épées et accablés de +traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent +fuir, et la plupart, en voulant éviter le fer ennemi, se perdent dans les +précipices. Un petit nombre seulement regagna le camp. + + Note 344: [Grec: Oi men gar kunes pros tên riphtheisan trophên + katesiômêsan.] Ælian de animal. nat. l. XII, c. 33. + + Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c. + 49.--Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p. + 142.--Ælian. ubi suprà. etc. + + Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47. + +Cet échec acheva de décourager les Gaulois. Un fléau non moins cruel que la +famine décimait ces corps affaiblis tout à la fois par les excès et par les +privations. Un automne chaud et pluvieux avait développé parmi eux des +germes de fièvres contagieuses dont l'état des localités aggravait encore +le caractère. Ils avaient brûlé ou démoli les maisons et les édifices +publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer à +se conserver des abris aux environs du Capitole, où se tenaient les troupes +du blocus. Depuis sept mois ils étaient donc forcés de camper sur des +décombres et des cendres accumulées, d'où s'élevait, au moindre vent, une +poussière âcre et pénétrante qui leur desséchait les entrailles, et d'où +s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient détrempé le +terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre +à ces maladies, et des bûchers étaient allumés jour et nuit sur les +hauteurs pour brûler les morts[348]. + + Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno, + cineremque non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c. + 48.--Plut, in Camil. p. 143. + + Note 348: Bustorum indè Gallicorum nomine insigne locum fecêre. + Tit. Liv. c. 48. + +Les souffrances n'étaient pas moindres dans l'intérieur de la citadelle, et +chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui +soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assiégés étaient +réduits, pour subsister, à faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349]. +Camillus ne paraissait point. Ses scrupules étaient levés, les difficultés +aplanies. Ce général avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et +latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses +enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour débloquer +ou secourir le Capitole; soit qu'il eût assez de protéger la campagne +contre les bandes affamées qui l'infestaient, soit que les milices latines +et étrusques, qui avaient des combats journaliers à livrer à leurs portes +mêmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers à la merci d'un coup de +main, pour aller tenter, sur les décombres de Rome, une bataille +incertaine. + + Note 349: Servius. Æneid. VIII, v. 655. + + Note 350: [Grec: Êdê men en oplois dismurious katelabe, pleionas + de sunêgen apo tôn summachôn...] Plut. in Camil. p. 142. + +Dans cette communauté de misères, les deux partis étaient impatiens de +négocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'armée ennemie +commencèrent les pourparlers, et bientôt il s'établit entre les chefs des +communications régulières[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux +assiégés trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement +l'état de disette qui forçait les Romains de capituler[352], on raconte +que, dans la vue de démentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter +du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur +restaient[353]. Il est possible que ce stratagème, ainsi que le prétendent +les historiens, ait porté le Brenn à rabattre de ses prétentions; mais +d'autres causes influèrent plus puissamment sans doute sur sa +détermination. Il fut informé que les Vénètes s'étaient jetés sur les +terres des Boïes et des Lingons, et que, du côté opposé, les montagnards +des Alpes inquiétaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il +s'empressa de renouer les négociations, se montra moins exigeant, et la +paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1º Que les +Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2º qu'ils +leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes alliées, des +vivres et des moyens de transport[356]; 3º qu'ils leur cédaient une +certaine portion du territoire romain, et s'engageaient à laisser dans la +nouvelle ville qu'ils bâtiraient une porte perpétuellement ouverte, en +souvenir éternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut +jurée de part et d'autre avec solennité le 13 février, sept mois accomplis +après la bataille d'Allia[358]. + + Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143. + + Note 352: Cùm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48. + + Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus + esse. Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4. + + Note 354: [Grec: Genomenou d'antispasmatos, kai tôn Ouenetôn eis + tên charan autôn, pote men poiêsamenoi synthêkas pros Rômaious...] + Polyb. l. II, p. 106. + + Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c. + 48.--Plut. in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques + écrivains portent cette rançon au double. Varro. ap. Non. in Torq. + --Plin. l. XXXII, c. 1. + + Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton. + Strat. l. II, c. 6. + + Note 357: [Grec: Pulên êneôgmenên parechein dia pantos, kai gên + ergasimon.] Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 25. + + Note 358: Plut. in Camil. p. 144. + +Alors les assiégés réunirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le +fisc, les ornemens des temples, tout fut mis à contribution, jusqu'aux +joyaux que les femmes, à leur départ, avaient déposés dans le trésor +public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains, +avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux +s'aperçut que les poids étaient faux, et que le Gaulois qui tenait la +balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se récrièrent +contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'émouvoir, détachant son +épée, la plaça ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or. +«Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire +Sulpicius.--Que peut-elle signifier, répondit le Brenn, sinon malheur aux +vaincus![360]» Cette raillerie parut intolérable aux Romains; les uns +voulaient que l'or fût enlevé et la capitulation révoquée; mais les plus +sages conseillèrent de tout souffrir sans murmure; «La honte, disaient-ils, +ne consiste pas à donner plus que nous n'avons promis, elle consiste à +donner; résignons-nous donc à des affronts que nous ne pouvons ni éviter ni +punir[361].» Le siège étant levé, l'armée gauloise se mit en marche par +différens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pût, +moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, à la tête du +principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], à l'orient +du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de +l'Étrurie. + + Note 359: Ex ædibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap. + Non. Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50. + + Note 360: [Grec: Ti gar allo, eipen, ê tois nenikêmenois odunê]; + Plut. in Camil. p. 143.--Væ victis! Tit. Liv. l. V, c. 48. + + Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143. + + Note 362: [Grec: Para tên Gabinian odon.] Plut. in Camil. p. 144. + --Tit. Liv. l. V, c. 49. + +Mais à peine étaient-ils à quelque distance de Rome, qu'une proclamation du +dictateur M. Furius vint annuler, comme illégal, le traité sur la foi +duquel ils avaient mis fin aux hostilités. Le dictateur déclarait «qu'à lui +seul, d'après la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre +et celui de faire des traités; le traité du Capitole, négocié et conclu par +des magistrats inférieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, était +illégitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cessé entre Rome et +les Gaulois[363].» Les colonies romaines et les villes alliées, se fondant +sur un pareil subterfuge, refusèrent partout aux Gaulois les subsides +stipulés, et ceux-ci se virent contraints de mettre le siège devant chaque +place pour obtenir à force ouverte ce que les conventions leur assuraient. +Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva à +l'improviste, fondit sur eux, les défit et leur enleva une partie de leur +butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne +furent guère mieux traitées. Les villes leur barraient le passage, les +paysans massacraient leurs traîneurs, un corps nombreux donna de nuit dans +une embuscade que lui dressèrent les Cærites dans la plaine de Trausium, et +y périt presque tout entier[365]. + + Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, quæ, postquàm ipse + dictator creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu + facta esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143. + + Note 364: [Grec Tôn apelêlythotôn Galatôn apo Romên Oueaskion tên + polin summchon ousan Rômaiôn porThouviôn, epithemenos autois o + autokratôr...] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225. + + Note 365: [Grec: Upo Keriôn epibouleuthentes, nuktos apantes + katekopêsan en tô Trausiô pediô] Diodor. Sicul. l. XIV, l. c.... + +Débarrassée de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidité. Par un +scrupule bizarre et qu'on a peine à concevoir, le sénat, qui avait violé +si complètement dans ses dispositions fondamentales le traité du Capitole, +crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville +perpétuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle fût placée +dans un lieu inaccessible[366].Peut-être se crut-il lié par la religion du +serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-être +aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, étaient +sacrées et mises sous la protection spéciale des dieux nationaux, les +Romains craignirent-ils de rebâtir leur patrie sous les auspices d'un +sacrilège. + + Note 366: [Grec: Epi petras eprosbatou pulên êneôgmenên + kateskeuasan.] Polyæn. Stratag. l. VIII, 25. + +Ainsi se termina cette expédition devenue depuis lors si fameuse et dont la +vanité nationale des historiens romains a tant altéré la vérité. Il est +probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre célébrité que +celle d'une expédition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de +la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations +que le pillage de telle opulente cité de l'Étrurie, de la Campanie, ou de +la grande Grèce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler +en despote au reste de l'Italie, les fils des Boïes et des Sénons se +ressouvinrent de l'avoir humiliée. Alors on montra dans les bourgs de +Brixia, de Bononia, de Sena, les dépouilles de la ville de Romulus, les +armes enlevées à ses vieux héros, les parures de ses femmes et l'or de ses +temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier, +lui présenta, ciselée sur son bouclier, l'épée gauloise dans la +balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du Pô entendit +un maître farouche lui répéter avec outrage: «Malheur aux vaincus!» + + Note 367: + + In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat; + Tarpeioque jugo demens et vertice sacro + Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat. + Silius. Ital. l. IV, V. 147. + + + + +CHAPITRE III. + +GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.--Les Cisalpins +ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et +de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption +d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les +Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font +partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs +romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais +est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole. + + +ANNEES 389 à 366. avant J.-C. + +Les deux invasions étrangères qui avaient précipité le retour de l'armée +boïo-sénonaise, se terminèrent à l'avantage des Gaulois; les Vénètes furent +repoussés au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les vallées des +Alpes. Mais à ces guerres extérieures succédèrent des querelles +intestines[368] qui absorbèrent pendant vingt-trois ans toute l'activité de +ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois années de répit pour +l'Italie. + + Note 368: [Grec: Meta de tauta tois emphyliois suneichonto + polemois.] Polyb. l. II, p. 106. + +Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si +désastreuse, avait laissé après elle un sentiment de terreur, que l'on +retrouve profondément empreint dans toutes les institutions romaines de +cette époque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des +jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut +déclarée, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant +la durée de ces guerres, même pour les vieillards et les prêtres[370]; +enfin un trésor, consacré exclusivement à subvenir à leurs dépenses, fut +fondé à perpétuité et placé au Capitole: la religion appela les +malédictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en détourner les +fonds à quelque intention, et pour quelque nécessité que ce fût[372]. On +vit aussi les Romains profiter de l'expérience de leurs revers pour +introduire dans l'armement et la tactique de leurs légions d'importantes +réformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient démontré +l'insuffisance du casque de cuivre pour résister au tranchant des longs +sabres gaulois; les généraux romains y substituèrent un casque en fer +battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du même +métal. Ils remplacèrent pareillement les javelines frêles et allongées +dont certains corps de la légion étaient armés, par un épieu solide appelé +_pilum_, propre à parer les coups du sabre ennemi, comme à frapper, soit de +près soit de loin[373]. Cette arme n'était vraisemblablement que le _gais_ +gallique perfectionné. + + Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest. + col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor + c. 23, etc. . . . Damnata diù romanis Allia fastis. Lucan. l. VII. + v. 409. + + Note 370: [Grec: Outô d' oun o phobos ên ischyos, ôste thesthai + nomon, apeisthai tous iereis strateias, chôris an mê Galatikos ê + polemos.] Plut. in Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv. + passim.--Appian. Bell. civil. l. II. p. 453. + + Note 371: [Grec: Syn ara dêmosia.] Appian. Bell. civil. l. II, p. + 453. + + Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Cæsar.--Flor. IV, 2.--Dion + Cass. LXI, 71. + + Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p. + 754.--Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2. + +ANNEES 366 à 361. avant J.-C. + +Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs +bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant +au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renfermés +dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se +succédèrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la +république s'abstint à leur égard de toute démonstration hostile. Au bout +de ce temps, une de ces bandes, campée sur la rive droite de l'Anio, ayant +menacé directement la ville, les légions sortirent enfin, et se +présentèrent en face de l'ennemi de l'autre côté de la rivière. «Cette +nouveauté, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376];» ils +hésitèrent à leur tour, et, après une délibération tumultueuse où des avis +contraires furent débattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant été +adopté, ils décampèrent à petit bruit, à la nuit close, remontèrent l'Anio, +et allèrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des +montagnes de Tibur[377]. + + Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1. + + Note 375: [Grec: Ouk etolmêsan antexgagein Romaioi ta stratopeda.] + Polyb. l. II, p. 106. + + Note 376: [Grec: Oi de Galatai kataplagentes tên ephodon autôn...] + Idem, p. 107. + + Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici. Tit. Liv. l. + VII, c. II Polyb. l. II, p. 107. + + +ANNEE 361 avant J.-C. + +Telle fut l'issue de cette campagne tout-à-fait insignifiante, si l'on s'en +tient au témoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez +la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits +merveilleux qui plaisent tant à l'imagination populaire et qu'on voit se +reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les +nations. + +Ils racontent que dans le temps que les armées romaine et gauloise, campées +des deux côtés de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la +taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avança +sur un pont qui séparait les deux camps. Il était nu; mais le collier d'or +et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les +siens; son bras gauche était passé dans la courroie de son bouclier, et, de +ses deux mains, élevant au-dessus de sa tête deux énormes sabres, il les +brandissait d'un air menaçant[378]. Du milieu du pont, le géant provoqua au +combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se présenter +contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et +leur tirait, dit-on, la langue en signe de mépris[379]. Piqué d'honneur +pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauvé +le Capitole de l'escalade nocturne des Sénons, va trouver le dictateur qui +commandait alors l'armée. «Permets-moi, lui dit-il, de montrer à cette bête +féroce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380].» Le dictateur +l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'épée +espagnole, épée courte, pointue, à deux tranchans, s'avance vers le +pont[381]; il était de taille médiocre, et ce contraste faisait ressortir +d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de +Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382]. + + Note 378: Nudus, præter scutum et gladios duos, torque atque + armillis decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3. + + Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem + faciei. Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud. + loco citat.--Tit. Livius, l. VII, c. 10. + + Note 380: «Si tu permittis volo ego illi belluæ ostendere me ex eâ + familiâ ortum quæ Gallorum agmen ex rupe Tarpeià dejecit.» Tit. + Liv. loc. citat. + + Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont + relevé ici un anachronisme choquant; l'épée espagnole ne fut + connue des Romains que 150 ans plus tard. + + Note 382: Gallus velut moles supernè imminens. Tit. Liv. l. VI, c. + 10. + +Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des +contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive +d'abord un premier coup déchargé sur sa tête, revient, écarte par un choc +violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le +corps, dont il transperce à coups redoublés la poitrine et les flancs; et +le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors +détache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglanté autour de son +cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom +de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est à la terreur +produite par ce beau fait d'armes que les mêmes historiens ne manquent pas +d'attribuer la retraite précipitée des Gaulois. Ce récit forgé, suivant +toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de +ses ancêtres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la +poésie populaire; la peinture s'en empara également, et la tête du Gaulois +tirant la langue jouit long-temps du privilège de divertir la populace +romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre ère, elle +figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire, +appelée le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard, +ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, après +que, dans deux batailles célèbres, il eut anéanti deux nations entières de +ces redoutables Kimris[387]. + + Note 383: Gallus, suà disciplinâ, cantabundus. Claud. + ibid.--Cantus, exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv. + ibid. + + Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno + alteroque subindè ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium + ingens ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10.--Q. + Claud. l. IX, c. 3. + + Note 385: Niebuhr Roemisch. Gesch. t. II. + + Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol. + fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340. + + Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part. + 2. + + +ANNEES 360 à 358. avant J.-C. + +Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'armée gauloise avait trouvé à +Tibur un accueil amical et des vivres; de là elle avait gagné la Campanie +en cotoyant l'Apennin. Irrités de la conduite des Tiburtins, les Romains +vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par représaille, passant +dans le Latium, saccagèrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays +jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientôt, assaillis coup sur coup par +deux armées, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes +tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils +reprirent la campagne. + + Note 388: Foedæ populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro. + Tit. Liv. l. VII, c. 11. + + Note 389: Fugâ Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem, + ibid. + +Pour mettre un terme à ces dévastations, les peuples latins envoyèrent à +Rome des forces considérables, qui se réunirent aux légions sous la +conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce général, pendant la guerre +précédente, avait étudié attentivement l'ennemi qu'il avait à combattre. Ce +qu'il craignait le plus, c'était une affaire décisive dès l'ouverture des +hostilités; il traîna donc en longueur, travaillant surtout à affamer les +bandes gauloises, et à les fatiguer par des marches continuelles. Cette +tactique eut un plein succès. Elles furent totalement détruites, partie en +bataille rangée, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva +richement garni d'or et d'objets précieux, provenant du pillage de la +Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dépouilles, et les +déposa dans le trésor particulier, consacré aux frais des guerres +gauloises[390]. + + Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1. + + +ANNEE 350 avant J.-C. + +Ce désastre rendit les Cisalpins plus circonspects; et de huit ans, ils +n'osèrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent, +et se fortifièrent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un +écrivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes +d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblèrent +aussitôt sous les enseignes du consul Popilius Lænas; dix-huit mille furent +laissés autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont +Albano. Admirateur de Sulpicius, Lænas était décidé à suivre la même +tactique que lui. Après avoir attiré les Gaulois en rase campagne, il prit +position sur une colline assez escarpée, et fit commencer les travaux d'un +camp, enjoignant bien à ses soldats de ne s'inquiéter en rien des mouvemens +qui pourraient se passer dans la plaine[392]. + + Note 391: Quod editissimum inter æquales tumulos... arcem Albanam + petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24. + + Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23. + +Sitôt que l'armée gauloise aperçut les enseignes romaines plantées en +terre[393], et les légions à l'ouvrage, impatiente de combattre, elle +entonna son chant de guerre, et déploya sa ligne de bataille; le consul fit +poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'ébranla alors toute entière, +et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaça entre les +travailleurs et les assaillans deux rangs de légionaires, le premier, armé +de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles. +Lancés de haut en bas, ces traits tombaient à plomb, et il n'y en avait +guère qui ne portassent juste. Malgré cette grêle qui les criblait de +blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids énormes, les Gaulois +atteignirent le sommet du coteau; mais là, trouvant devant eux la ligne +hérissée de piques qui en défendait l'approche, ils éprouvèrent un moment +d'hésitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avançant avec +impétuosité, leurs premiers rangs furent culbutés, et entraînèrent dans +leur mouvement rétrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse +meurtrière, un grand nombre périrent écrasés, un grand nombre tombèrent +sous le fer ennemi; le gros de l'armée fit retraite précipitamment vers +l'extrémité de la plaine, où il reprit ses anciennes positions[394]. + + Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis + Romanorum signis... Idem. Ibid. + + Note 394: Impulsi retrò ruere alii super alios, stragemque inter + se cæde ipsâ foediorem dare: adeò præcipiti turbâ obtriti plures, + quàm ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23. + +Ce premier succès avait animé l'armée romaine; les travailleurs avaient +jeté leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cédant à l'élan de ses +troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais là +le sort se déclara contre lui. La légion qu'il commandait fut enfoncée; +lui-même, ayant eu l'épaule gauche presque traversée d'un _matar_ ou +matras, espèce de javelot gaulois, fut enlevé tout sanglant du champ de +bataille[395]. La blessure du consul augmenta le désordre; sa légion se +débanda, et, le découragement gagnant les autres, la fuite devenait +générale, lorsque Popilius, à peine pansé, se fit rapporter dans la mêlée. +«Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas à des Sabins, à des +Latins que vous avez affaire: vous avez tiré l'épée contre des bêtes +féroces qui boiront tout votre sang, si vous n'épuisez tout le leur. Vous +les avez chassés de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il +faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! à l'ennemi[396]!» +Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes ralliées, se +formant en triangle, attaquèrent le centre gaulois, et le rompirent. Les +ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutées. Tout fut +perdu dès lors pour les Cisalpins; car ils n'étaient pas gens à se rallier +comme les Romains, ils connaissaient à peine une discipline et des +chefs[397]. S'étant dirigés dans leur fuite du côté du mont Albano, ils s'y +fortifièrent; et l'armée de Popilius retourna à Rome[398]. + + Note 395: Lævo humero matari propè trajecto. Tit. Liv. l. VII, c. + 24.--On appelait encore _matras_, au moyen âge, un trait qui se + décochait avec l'arbalète, et dont le fer était moins pointu que + celui de la flèche. + + Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas + strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda + sunt signa, vadendum in hostem. Ibid. + + Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent. Tit. Liv. l. + VII, c. 24. + + Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24. + + +ANNEE 349 avant J.-C. + +Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres +chassèrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays, +qu'ils parcoururent jusqu'à la mer. La côte était alors désolée par des +pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les +brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises +avec les brigands de terre[399]; mais ils se séparèrent sans que les uns ni +les autres obtinssent décidément l'avantage. Les Gaulois, après quelques +courses, se cantonnèrent près de Pomptinum. Au printemps, l'armée du +Latium, forte de quatre légions, vint camper non loin de là; et, suivant la +tactique adoptée dans ces guerres par les généraux romains, elle se +contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux +camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et +plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le +récit d'un événement de ce genre, mais en le dénaturant par des détails +merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres +bien plus extraordinaires encore. + + Note 399: Prædones maritimi cum terrestribus congressi. Tit. Liv. + l. VII, c. 25. + + Note 400: Quia neque in campis congredi nullâ cogente re volebat + (consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat + hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25. + +Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un géant faisant d'énormes +enjambées, et brandissant un long épieu dans sa main droite[401]; le +vengeur de Rome est un jeune tribun nommé Valérius; mais l'honneur de la +victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoyé par les +dieux[402], vient se percher sur son casque; et de là s'élançant sur le +Gaulois, à coups d'ongles et de bec, il lui déchire le visage et les mains, +il lui crève les yeux, il l'étourdit du battement de ses ailes; si bien que +le malheureux n'a plus qu'à tendre le cou au romain qui l'égorge[403]. + + Note 401: Dux Gallorum vastâ et arduâ proceritate, grandia + ingrediens et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11. + + Note 402: Ibi vis quædam divina fit. Idem. Ibid. + + Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et + prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11.--Tit. Liv. l. + VII, c. 26. + + +ANNEES 349 à 299 avant J.-C. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser +à bout l'armée gauloise, fit avec elle une trève de trois ans, en vertu de +laquelle celle-ci put se retirer sans être inquiétée ni par la république, +ni par ses alliés; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reçut +alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trève se +changea bientôt en une paix définitive que les Gaulois observèrent +religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement +châtiés des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prêtés deux +fois[406]. Une seule année, le bruit de mouvemens guerriers dont la +Cisalpine était le théâtre vint alarmer Rome. «Quand il s'agissait de cet +ennemi, dit un historien latin, les rumeurs même les plus vagues n'étaient +jamais négligées[407]; le consul à qui était échu la conduite de cette +guerre présumée enrôla jusqu'aux ouvriers les plus sédentaires, bien que ce +genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande armée +fut aussi rassemblée à Véïes, et il lui fut défendu de s'éloigner davantage +dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre +chemin[408].» + + Note 404: Via data est quæ _Gallica_ appellatur. Sext. Jul. + Fronton. Stratag. l. II, c. 6. + + Note 405: [Grec: Eirênên epoiêsanto kai synthêkas, en ais etê + triakonta meinantes empedôs...] Polyb. l. II, p. 107. + + Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14. + + Note 407: Tumultûs Gallici fama atrox invasit, haud fermè unquam + neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20. + + Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20. + +L'alarme était sans fondement; les précautions furent donc superflues, mais +elles témoignent assez quelle épouvante le nom gaulois inspirait aux +Romains, et peuvent servir de confirmation à ces paroles mémorables d'un de +leurs écrivains célèbres: «Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit +pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].» + + Note 409: Cum Gallis pro salute non pro gloriâ certari. Sallust. + de bell. Jugurth. + + +ANNEE 299 avant J.-C. + +Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renoncé aux +courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins +déboucha des monts, et pénétra jusqu'au centre de la Circumpadane, +demandant à grands cris des terres. Pris au dépourvu, les Cisalpins +cherchèrent à détourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prévenir. +Ils reçurent les nouveau-venus en frères, et partagèrent avec eux leurs +trésors[410]. «Voilà, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie, +voilà le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des +champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.» +Et, s'armant avec eux, ils les emmenèrent sur le territoire étrusque[411]. + + Note 410: [Grec: Apo men autôn etrepsan tas ormas tôn + exanistamenôn, dôrophorountes kai protithemenoi tên syggeneian.] + Polyb. l. II, p. 107. + + Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10. + +L'Étrurie était à l'abri d'un coup de main. Il y avait déjà long-temps que +la confédération préparait en secret un grand armement destiné contre Rome, +dont l'ambition menaçait de plus en plus son existence. Ses places étaient +approvisionnées, ses troupes sur pied; il lui était facile de faire face +aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre dérangeait +tous les plans qu'elle avait formés pour une autre plus importante. Dans +son embarras, elle eut recours à un singulier expédient. Elle fit proposer +aux Gaulois de s'enrôler à son service tout armés, tout équipés, dans +l'état où ils se trouvaient, et d'échanger immédiatement le nom d'ennemis +contre celui d'alliés, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la +solde fut stipulée et livrée d'avance, mais alors les Gaulois refusèrent de +marcher. «L'argent que nous avons reçu, dirent-ils aux Étrusques, n'est +autre qu'un dédommagement pour le butin que nous devions faire dans vos +villes; c'est la rançon de vos champs, le prix de la tranquillité que nous +laissons à vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras +contre vos ennemis les Romains, les voilà, mais à une condition: +donnez-nous des terres!» + + Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur. Tit. Liv. l. + X, c. 10. + + Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum + vastarent, armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se... + sed nullâ aliâ mercede quàm ut in partem agri accipiantur. Tit. + Liv. l. c. + +Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve, +leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie, +tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle +fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion +du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi +ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes +repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il +fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins +se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous. +«De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez +ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout +lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].» + + Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi + quisque adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat. Tit. Liv. + l. X, c. 10. + + Note 415: [Grec: Touto de sunêthes esti Galatais prattein, epeidan + spheterisôntai ti tôn pelas, kai malista dia tas alogous + oinophlygias kai plêsmonas.] Polyb. l. II, p. 107. + + +ANNEE 296 avant J.-C. + +Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les +Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les +Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte; +pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique, +qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses +esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable +que toutes les horreurs de la guerre[416].»--«Vous seuls pouvez sauver +l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes +vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née +au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son +intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain, +dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit +l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi +immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la +main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie +et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des +ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à +conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition +italique. + + Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior quàm + liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16. + + Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, + feroces cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem + captum à se auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent. Tit. + liv. l. X, c. 16. + +La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les +Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de +prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette +frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire, +descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville, +s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les +Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir +préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches. + +Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les +vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes +particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux +furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que +la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur. + + Note 418: Seniorum cohortes factæ.-- Tit. Liv. l. X. + + +ANNEE 295 avant J.-C. + +C'était entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, près de +la ville d'Aharna, que les coalisés se réunissaient, mais lentement à cause +de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient +dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les +Samnites, l'autre les Étrusques et les Ombres. Non loin de cette même ville +d'Aharna, se trouvaient alors cantonnées deux légions romaines que le sénat +y avait envoyées précédemment pour contenir le pays. Surprises par la +réunion inopinée des confédérés, elles ne pouvaient faire retraite sans +être accablées; elles attendaient des secours de Rome, occupant une +position fortement retranchée, et résolues à s'y défendre jusqu'à ce qu'on +les vînt délivrer. Le sénat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en +pure perte de nouvelles légions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls, +prit sur lui la responsabilité de l'événement[419]. + + Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq. + +Fabius était un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et à qui +l'âge n'avait rien enlevé de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence +de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit +et ramena les deux légions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gâta +tout le fruit de cette manoeuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction +des confédérés, il s'imagina pouvoir contenir l'Étrurie, et faire face à la +coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les +disséminant de côté et d'autre, il plaça une seule légion en observation +près de Clusium, presque sur la frontière ombrienne. Au milieu de +l'épouvante générale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance +immodérée; on l'entendait répéter à ses soldats: «Soyez tranquilles; moins +vous serez, plus riches je vous rendrai[420].» Ces bravades finirent par +alarmer le sénat, qui le rappela à Rome pour y rendre compte de sa +conduite; après de sévères réprimandes, on le contraignit de partager la +conduite de la guerre avec son collègue P. Décius. Ils partirent donc tous +les deux de Rome à la tête de cinquante-cinq mille hommes formant le reste +de l'armée active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des +chants sauvages, et aperçurent à travers la campagne des cavaliers gaulois +qui portaient des têtes plantées au bout de leurs lances, et attachées au +poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la première nouvelle qu'ils euren +du massacre de toute une légion. + + Note 420: Majori mihi curæ est ut omnes locupletes reducam, quàm + ut multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25. + + Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis + infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26. + +En effet, à peine Fabius avait-il quitté l'Étrurie, qu'une troupe de +cavaliers sénons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le +plus grand silence la légion cantonnée près de Clusium[422]. Tout, jusqu'au +dernier homme, y fut exterminé[423]. Un sort pareil attendait +inévitablement les autres divisions romaines disséminées en Étrurie, si +P. Décius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tardé davantage. A la +vue des enseignes consulaires, les Sénons repassèrent précipitamment le +fleuve. + + Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107. + + Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset. + Tit. Liv. l. X, c. 26. + +Le plan de campagne prescrit par le sénat aux consuls était tracé avec +sagesse et habileté. Ceux-ci devaient, à la tête de leurs soixante-six +mille hommes, faire face aux troupes réunies des coalisés, mais en évitant +une affaire générale; tandis que les deux armées qui couvraient Rome +pénétreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie +méridionale et dans l'Étrurie, et mettraient à feu et à sang le pays, pour +obliger les Ombres et les Étrusques à revenir défendre leurs foyers. Ce ne +serait qu'après cette séparation que l'armée consulaire devait attaquer les +Samnites et les Gaulois, dont on espérait alors avoir bon marché. +Conformément à ce plan, les deux consuls après avoir promené long-temps la +masse des confédérés, d'un canton à l'autre de l'Ombrie, sans vouloir +jamais accepter le combat, passèrent l'Apennin, et allèrent se poster au +pied oriental de cette chaîne, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres +et les Étrusques à la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie +des nouvelles chaque jour plus désolantes; leurs villes étaient incendiées, +leurs champs dévastés, leurs femmes traînées en esclavage; quoiqu'en pût +souffrir la cause commune, ils se séparèrent de leurs confédérés[424]. + + Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I, + c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21. + +Aussitôt les rôles changèrent. Ce furent les Romains qui cherchèrent avec +empressement l'occasion d'une bataille décisive, et les Gallo-Samnites qui +l'évitèrent avec opiniâtreté; cependant, au bout de deux jours +d'hésitation, ceux-ci prirent leur parti, et déployèrent leurs lignes dans +une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occupèrent la droite de +l'ordre de bataille; leur infanterie était soutenue par mille chariots de +guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie +faisaient usage de ces chariots, qu'ils manoeuvraient avec une dextérité +remarquable. Chaque chariot, attelé à des chevaux très-fougueux, contenait +plusieurs hommes armés de traits, qui tantôt combattaient d'en haut, tantôt +sautaient au milieu de la mêlée pour y combattre à pied, réunissant à la +fermeté du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il +pressant, ils se réfugiaient dans leurs chariots, et se portaient à toute +bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier +gaulois à lancer son chariot, à l'arrêter sur les pentes les plus rapides, +à faire exécuter à cette lourde machine toutes les évolutions exigées par +les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir +ferme sur le joug, se rejeter en arrière, descendre, remonter; tout cela +avec la rapidité de l'éclair[427]. + + Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21. + + Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Cæsar, de + Bello Gall. l. IV, c. 33. + + Note 427: In declivi ac præcipiti loco incitatos equos sustinere, + et brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in + jugo insistere, et indè se in currus citissimè recipere + consuerunt. Ibid. + +Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formèrent leur ordre de +bataille; Fabius se plaça à la droite vis-à-vis des Samnites; Décius à la +gauche fit face aux Gaulois. Comme les préparatifs étaient terminés, et que +les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche +chassée des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui +séparait les deux armées, et se réfugia du côté des Gaulois, qui la +tuèrent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs +rangs pour le laisser passer[428]. Alors un légionaire, de la tête de la +ligne, s'écria d'une voix forte: «Camarades, la fuite et la mort passent de +ce côté où vous voyez étendu par terre l'animal consacré à Diane. Le loup +au contraire, échappé au péril sans blessure, présage notre victoire par la +sienne; le loup consacré à Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce +dieu, et que notre père a les yeux sur nous[429].» Ce fut dans cette +confiance que l'armée romaine engagea le combat. + + Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit... + Tit. Liv. l. X, c. 27. + + Note 429: Illac fuga et cædes vertit, ubi sacram Dianæ feram + jacentem videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus, + gentis nos martiæ et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X, + c. 27. + +Le choc commença par la droite que commandait Fabius; il fut reçu avec +fermeté par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se +balancèrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Décius chargea les +Gaulois, mais ne produisit rien de décisif. Décius, dans la vigueur de +l'âge, brûlait d'enlever la victoire à son vieux collègue. Il rassemble +toute sa cavalerie, composée de l'élite de la jeunesse romaine, l'anime par +ses discours, se met à sa tête, et va fondre sur la cavalerie gauloise +qu'il disperse aisément; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une +seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un +bruit épouvantable, s'élancent les chars, qui rompent et culbutent les +escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est +anéantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les légions, et pénètrent +dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant +complètent la déroute. Décius s'épuise en efforts pour retenir les siens +qui fuient; il les arrête; il les conjure: «Malheureux! leur crie-t-il; +pensez-vous qu'on se sauve en fuyant?» Convaincu enfin de l'inutilité de +tout effort humain, se maudissant lui-même, il prend la résolution de +mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et répare le mal qu'il +a causé[431]. + + Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti + sonitu equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28. + + Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28. + +C'était, chez les peuples latins, une croyance fermement établie, qu'un +général qui, dans une bataille désespérée, se dévouait aux dieux infernaux, +prévenait par là la destruction de son armée; et qu'alors, suivant +l'expression consacrée, «la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la +colère des dieux du ciel, la colère des dieux des enfers[432],» passaient +des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un événement très-récent, +où le père même de Décius avait joué le principal rôle, donnait à cette +croyance religieuse une autorité qui semblait la mettre au-dessus de tout +doute. Dans une des dernières guerres, entre les Romains et les Latins, on +avait vu les premiers, déjà vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu +d'un semblable dévouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille. +Ce souvenir se retraça vivement à l'imagination de Décius: «O mon père! +s'écria-t-il, je te suis, puisque le destin des Décius est de mourir pour +conjurer les désastres publics[433].» Il fit signe au grand pontife, qui se +tenait près de lui, de l'accompagner, se retira à quelque distance hors de +la mêlée, et mit pied à terre. + + Note 432: Formidinem ac fugam; cædemque ac cruorem; cælestium + inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28. + + Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis + publicis piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28. + +Suivant le cérémonial établi, Décius plaça sous ses pieds un javelot, et la +tête couverte d'un pan de sa robe, le menton appuyé sur sa main +droite[434], il répéta phrase par phrase la formule que le grand-prêtre +récita à son côté. «Janus, Jupiter, père Mars, Quirinus, Bellone, Lares, +dieux nouveaux, dieux indigètes, dieux qui avez puissance sur nous et sur +nos ennemis, dieux Mânes, je vous offre mes voeux, je vous prie, je vous +conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de +faire peser la terreur, l'épouvante, la mort, sur les ennemis du peuple +romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dévouer aux dieux Mânes +et à la terre les légions ennemies pour le salut de la république romaine, +et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435].» Ensuite il +prononça les plus terribles imprécations contre sa tête, contre les têtes, +les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant à ses +licteurs de publier par toute l'armée ce qu'ils avaient vu, il monte à +cheval, s'élance et disparaît au milieu d'un épais bataillon de Gaulois. + + Note 434: Tit. Liv. l. VIII. + + Note 435: Tit. Liv. l. VIII. + +Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; à peine la rumeur en est +répandue que les fuyards s'arrêtent, et que, pleins d'un courage +superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'armée gauloise +en proie à la peur et aux furies. «Voyez, disent les uns, ils restent +immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.»--«Ils s'agitent comme +des aliénés, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].» +Le grand-prêtre cependant courait à cheval de rang en rang. «La victoire +est à nous, criait-il; les Gaulois plient: Décius les appelle à lui; Décius +les entraîne chez les morts[437]!» + + Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . . + Galli velut alienatâ mente vana incassum jactare tela. . . Quidam + torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29. + + Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem... + vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23. + +Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, informé +de la détresse de l'aile gauche, détache pour la secourir une division de +son armée. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, réduits à +la défensive, se forment en carré, et, joignant leurs boucliers l'un contre +l'autre comme un enceinte de palissades, reçoivent l'ennemi de pied ferme. +Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les épieux dont la +terre était jonchée, brisent les boucliers gaulois, et cherchent à se faire +jour dans l'intérieur du carré[438]; mais les brèches étaient aussitôt +refermées. Cependant l'armée samnite, après avoir long-temps résisté à +l'aile droite des Romains, lâche pied, et traverse le champ de bataille +près du carré gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle +passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et +l'armée romaine tout entière se réunit contre les Cisalpins: ils furent +rompus de toutes parts et écrasés. La coalition, dans cette journée fatale, +perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blessés +fut plus grand[439]. + + Note 438: Colleuta humi pila, quæ strata inter duas acies + jacebant, atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c. + 29. + + Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait + monter le nombre des morts à 40,000.--Diodore de Sicile n'en + compte pas moins de 100,000. + + +ANNEE 284 avant J.-C. + +Le désastre de Sentinum dégoûta les Cisalpins d'une alliance dans laquelle +ils avaient été si honteusement sacrifiés; au bout de quelques années +cependant, ils reprirent les armes à la sollicitation des Étrusques. Mais +déjà le Samnium se résignait au joug des Romains; plusieurs même des cités +de l'Étrurie, gagnées par les intrigues du sénat, avaient fait leur paix +particulière; et la cause de l'Italie était presque désespérée. Ce furent +les Sénons qui consentirent à seconder les dernières tentatives du parti +national étrusque; guidés par lui, ils vinrent mettre le siège devant +Arétium[440], la plus importante des cités vendues aux Romains. Ceux-ci +n'abandonnèrent pas leurs partisans; ils envoyèrent dans le camp sénonais +des commissaires chargés de déclarer aux chefs cisalpins que la république +prenait Arétium sous sa protection; et qu'ils eussent à en lever le siège +immédiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore +ce qui se passa dans la conférence, si les Romains prétendirent employer, à +l'égard de cette nation fière et irritable, le langage hautain et arrogant +qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait +entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible +catastrophe; mais les commissaires furent massacrés et leurs membres +dispersés avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs +dignités, autour des murailles d'Arétium. + + Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_. + +A cette nouvelle, le sénat irrité fit marcher deux armées contre les +Sénons. La première, conduite par Corn. Dolabella, entrant à l'improviste +sur leur territoire, y commit toutes les dévastations d'une guerre sans +quartier; les hommes étaient passés au fil de l'épée[441]; les maisons et +les récoltes brûlées; les femmes et les enfans traînés en servitude[442]. +La seconde, sous le commandement du préteur Cécilius Métellus, attaqua le +camp gaulois d'Arétium; mais dès le premier combat elle fut mise en +déroute; Métellus resta sur la place avec treize mille légionaires, sept +tribuns et l'élitedes jeunes chevaliers[443]. + + Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI.--Paul. + Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351. + + Note 442: [Grec: Apantas êbêdon katesphaxen.] Dionys. Halic. + excerpt. p. 711.--Flor. l. I, c. 13. + + Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles trucidati; + XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22.--Tit. + Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108. + + +ANNEE: 283 avant J.-C. + +Jamais plus violente colère n'avait transporté les Sénons; la guerre leur +paraissait trop lente à quarante lieues du Capitole. «C'est à Rome qu'il +faut marcher, s'écriaient-ils; les Gaulois savent comment on la +prend[444]!» Ils entraînèrent avec eux les Étrusques, et atteignirent sans +obstacle le lac Vadimon, situé sur la frontière du territoire romain. Mais +l'armée de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie +par les débris de l'armée de Métellus et par des renforts arrivés de Rome, +elle livra aux troupes gallo-étrusques une bataille dans laquelle celles-ci +furent accablées. Les Sénons firent des prodiges de valeur, et un petit +nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boïes essayèrent de venger +leurs compatriotes; vaincus eux-mêmes, ils se virent contraints de +demander la paix[446]; ce fut la première que les Romains imposèrent aux +nations cisalpines. + + Note 444: + + Intratam Senorum capietis millibus urbem + Assuetamque capi!.... Sil. Ital. + + Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII.--Florus + l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22. + + Note 446: [Grec: Diapresbeusamenoi peri spondôn kai dialuseôn, + synthêkas ethento pros Romaious.] Polyb. l. II, p. 108. + +Le sénat put alors achever sans trouble et avec régularité, sur le +territoire sénonais, l'oeuvre d'extermination commencée par Dolabella. Tous +les hommes qui ne se réfugièrent pas chez les nations voisines périrent par +l'épée; les enfans et les femmes furent épargnés, mais, comme la terre, ils +devinrent une propriété de la république. Puis on s'occupa, à Rome, +d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, à Séna, sur la +côte de l'Adriatique[447]. + + Note 447: Sena ou Sena Gallica. + + ..............Quà Sena relictum + Gallorum à populis servat per sæcula nomen. + + Sil. Ital. l. XV, 556. + +Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une +colonie. D'ordinaire le peuple assemblé nommait les familles auxquelles il +était assigné des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y +rendaient militairement, enseignes déployées, sous la conduite de trois +commissaires appelés triumvirs[448]. Arrivés sur les lieux, avant de +commencer aucun travail d'établissement, les triumvirs faisaient creuser +une fosse ronde, au fond de laquelle ils déposaient des fruits et une +poignée de terre apportés du sol romain: puis, attelant à une charrue dont +le soc était de cuivre un taureau blanc et une génisse blanche, ils +marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les +colons suivaient, rejetant dans l'intérieur de la ligne les mottes +soulevées par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale +du territoire colonisé; un autre servait de limite aux propriétés +particulières. Le taureau et la génisse étaient ensuite sacrifiés en grande +pompe aux divinités que la ville choisissait pour protectrices. Deux +magistrats, nommés duumvirs, et un sénat élu parmi les principaux habitans, +composaient le gouvernement de la colonie; ses lois étaient les lois de +Rome. C'est ainsi que s'éleva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une +ville romaine, sentinelle avancée de sa république, foyer d'intrigues et +d'espionnage, jusqu'à ce qu'elle pût servir de point d'appui à des +opérations de conquête. + + Note 448: _Triumviri coloniæ deducendæ_. Tit. Liv. passim. + +L'ambition des Romains était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ils +voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'étaient rachetés, il +y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient +tant de fois et si amèrement reproché. Le propréteur Drusus rapporta en +grande pompe à Rome, et déposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et +des bijoux trouvés dans le trésor commun des Sénons[449]; et l'on proclama +avec orgueil que la honte des anciens revers était effacée, puisque la +rançon du Capitole était rentrée dans ses murs, et que les fils des +_incendiaires de Rome_ avaient péri jusqu'au dernier[450]. + + Note 449: Traditur (Drusus) ex provinciâ Galliâ extulisse aurum + Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama, + extortum à Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cæs. c. 3. + + Note 450: Ne quis extaret in eâ gente quæ incensam à se Romam + urbem gloriaretur. Flor. l. I, c. 13. + + + + +CHAPITRE IV. + +Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages +émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la +Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se +réunissent pour envahir la Grèce.--Première expédition en Thrace et en +Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les Gaulois s'emparent de la +Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils +dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Oeta; siège et prise de +Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois; leur roi +s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent. + +281-279. + + +ANNEES 400 à 281 avant J.-C. + +L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons +raconté dans le chapitre précédent l'alliance avec les Cisalpins et bientôt +la destruction complète, se rattachait à de nouveaux mouvemens de peuples +dont la Gaule transalpine était encore le théâtre. Celle des trois grandes +confédérations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus près ce pays, +la confédération des Belgs ou Belges, dans la première moitié du quatrième +siècle[451], avait franchi le Rhin tout à coup et envahi la Gaule +septentrionale, jusqu'à la chaîne des Vosges à l'est, et, au midi, jusqu'au +cours de la Marne et de la Seine. La résistance des Galls et des Kimris, +enfans de la première conquête, ne permit pas aux nouveau-venus de dépasser +ces barrières. Deux de leurs tribus seulement, les Arécomikes et les +Tectosages, parvinrent à se faire jour, et après avoir traversé le +territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparèrent d'une partie du +pays situé entre le Rhône et les Pyrénées orientales. Les Arécomikes +subjuguèrent l'Ibéro-Ligurie entre les Cévennes et la mer; les Tectosages +s'établirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptèrent pour leur +chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibérienne, qui +avait passé autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour +tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Séparées l'une de l'autre +par la seule chaîne des Cévennes, les tribus arécomike et tectosage +formèrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses +voisins, les Galls et Ibères, prononçaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452]. + + Note 451: Pour fixer, même d'une manière approximative et vague, + l'époque de l'arrivée des Belges en-deçà du Rhin, nous n'avons + absolument aucune autre donnée que l'époque de leur établissement + dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le + _Languedoc_; établissement qui paraît avoir été postérieur de + très-peu de temps à l'arrivée de la horde. Or, tous les récits + mythologiques ou historiques, et tous les périples, y compris celui + de Scyllax écrit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de + Ligures et d'Ibéro-Ligures sur la côte du bas Languedoc où + s'établirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers + l'année 281 que ce peuple est nommé pour la première fois; en 218, + lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc + entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le + Languedoc; ce qui placerait leur arrivée en-deçà du Rhin dans la + première moitié du quatrième siècle. Il est remarquable que cette + époque coïncide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et + Rome, et de tentatives d'émigration de la Gaule transalpine en + Italie. Voyez le chapitre précédent à l'année 299. + + Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont + désignés par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim). + Ausone (de clar. urb.--Narbo.) témoigne que le nom primitif des + Tectosages était Bolg. + + ..._Tectosagos_ primævo nomine _Bolgas_. + + Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum Allobrogumque + testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteïo. Dom Bouquet, + Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de César portent + indifféremment _Volgæ_ et _Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend + que l'idiome des Tectosages était le même que celui de Trêves, ville + capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X. + +Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs +paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations +antérieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'année +281, faisant partir de Tolosa une émigration considérable, sur les motifs +de laquelle les écrivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent à +l'excès de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi +les Volkes serrés étroitement de tout côté par les anciennes peuplades +galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause +des révoltes et des guerres intestines. «Il s'éleva chez les Tectosages, +disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre +d'hommes furent chassés et contraints d'aller chercher fortune au +dehors[454].» Les émigrans, quel que fût le motif de leur départ, sortirent +de la Gaule par la forêt Hercynie et entrèrent dans la vallée du Danube; +c'était la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls +compagnons de Sigovèse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens émigrés de +la Gaule s'étaient prodigieusement accrus; maîtres des meilleures vallées +des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'étendaient +jusqu'aux montagnes de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace. Bien que +placés sur la frontière des peuples grecs, ils n'étaient entrés en relation +avec eux que fort tard, et voici à quelle occasion. + + Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4. + + Note 454: [Stadeôs empesousês, exelasai polu plêthos ex eautôn ek + tês oikeias...] Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95. + + Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Année 587 avant J.-C. + + +ANNEES 340 à 281 avant J.-C. + +L'an 340 avant notre ère, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine, +ayant fait une expédition, vers les bouches du Danube, contre les tribus +scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontière de Thrace, quelques +Galls se rendirent dans son camp, attirés soit par la curiosité du +spectacle, soit par le désir de voir ce roi déjà fameux. Alexandre les +reçut avec affabilité, les fit asseoir à sa table, au milieu de sa cour, et +prit plaisir à les éblouir de cette magnificence dont il aimait à +s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait +avec eux par interprète: «Quelle est la chose que vous craignez le plus au +monde?» leur demanda-t-il, faisant allusion à la célébrité de son nom et au +motif qu'il supposait à leur visite. «Nous ne craignons, répliquèrent +ceux-ci, rien que la chute du ciel.»--«Cependant, ajoutèrent-ils, nous +estimons l'amitié d'un homme tel que toi[456].» Alexandre dissimula +prudemment la mortification que cette réponse dut lui faire éprouver, et se +tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de +dire: «Voilà un peuple bien fier[457]!» Toutefois, avant de quitter ses +hôtes, il conclut avec eux un traité d'amitié et d'alliance. + + Note 456: [Grec: Eresthai para ton moton (ton basilea) ti malista + ein o phobointo autous d' apokrinasthai, oudena, ei mê ara o + ouranos autois epipesoi philian ge mên andros toioutou peri pantos + tithesthai.] Strab. l. VII, p. 301. + + Note 457: [Grec: Alazones Keltoi eisin...] Arrian. Alex. l. I, c. + 6. + +Mais Alexandre mourut à la fleur de l'âge, au fort de ses conquêtes, à +mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait créé fut dissous. +Tandis que ses généraux prenaient les armes pour se disputer son héritage, +les républiques asservies par lui ou par son père s'armaient aussi pour +reconquérir leur indépendance. Tout présageait à la Grèce une longue suite +de bouleversemens; tout semblait convier à cette riche proie de sauvages +voisins avides de pillage et de combats. Dès les premiers symptômes de +guerre civile, les Galls s'adressèrent aux républiques du Péloponèse et de +la Hellade, offrant d'être leurs auxiliaires contre le roi de Macédoine; +mais une telle proposition fut repoussée avec hauteur[458]. Rebutés par les +républiques, ils s'adressèrent au roi de Macédoine, qui se montra moins +dédaigneux; il en prit à son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses +amis, des bandes nombreuses[459]. + + Note 458: [Grec: Galatai meth' Ellynôn ou emachesanto, Kleônumou + kai Dakedaimoniôn speisasthai spondas sphisis ou Thelêstantôn.] + Pausan. Mess. Hanov. 1613. p. 269. + + Note 459: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.--Plut. paral. p. + 309.--Stob. Serm. 10. + +Plus les affaires de la Grèce s'embrouillèrent, plus s'accrut l'importance +des Gaulois soldés; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs +interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les +services du champ de bataille. On raconte à ce sujet qu'Antigone, un des +successeurs d'Alexandre, ayant engagé dans ses troupes une bande de Galls +du Danube, à raison d'une pièce d'or par tête, ceux-ci amenèrent avec eux +leurs femmes et leurs enfans, et, qu'à la fin de la campagne, ils +réclamèrent la solde pour leur famille comme pour eux. «Une pièce d'or a +été promise par tête de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas là des +Gaulois[460]?» Cette interprétation commode, qui faisait monter la somme +stipulée à cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait être du goût +d'Antigone; la dispute s'échauffa, et les Galls menacèrent de tuer les +otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute +l'habileté qui caractérisait sa nation pour sauver ses otages et son +argent, et se délivrer lui-même de ces auxiliaires dangereux. + + Note 460: [Grec: Oi Galatai kai tois aoplois kai tais ygnaixi kai + tois paisin apêtoun touto gar einai tôn Galatôn en ekastô.] + Polyæn. Strat. l, IV, c. 6. + + Note 461: Un talent pouvait équivaloir à 5,500 fr. + +Introduits au sein de cette Grèce déchirée par tant de factions, les Galls +sentirent bientôt sa faiblesse et leur force; ils se lassèrent de combattre +à la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dépouiller. Un chef de bande, nommé +Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il +ravagea la frontière; et quoiqu'il n'y restât que très-peu de temps, il en +rapporta assez de butin pour exciter la cupidité de toute sa nation[463]. +Les émigrés tectosages, arrivés sur ces entrefaites, décidèrent l'impulsion +générale; de concert avec les peuples galliques, ils organisèrent une +expédition dont la conduite fut confiée à un chef qui paraît avoir été de +race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous +apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des _Praus_ ou +_hommes terribles_[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit +et brûla Rome, elle ne le désigne habituellement que par son titre de +_Brenn_ ou roi de guerre. Ses talens comme général, son intrépidité, ses +saillies spirituelles et railleuses, son éloquence même, lui valurent une +grande renommée dans l'antiquité, et les éloges d'écrivains qui certes +n'avaient aucun motif de partialité, ni pour l'homme, ni pour la nation. + + Note 462: Cambaules, _Camh_, force; _baol_, destruction. + + Note 463: Pausanias, l. X, p. 643. + + Note 464: [Grec: Ton Brennon, ton epelthonta epi Delphous, Prauson + tines phasin all' olude tous Prausous echomen eipein, opou gês + ôkêsan proteron.] Strab. l. IV, p. 187.--_Braw_, en langue + galloise, signifie _terreur_; _bras_, en gaëlic, _terrible_. + + + ANNEE 281 avant J.-C. + +Des régions de la haute Macédoine, comme d'un point central, partent quatre +grandes chaînes de montagnes. La plus considérable, celle du mont Hémus, se +dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une +branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chaîne +se détache du plateau de la haute Macédoine en même temps que l'Hémus, mais +se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisième court de l'est +vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nommés _Alban_[465]. +Enfin la quatrième, s'étendant au sud et au midi, donne naissance à toutes +les montagnes de la Thessalie, de l'Épire, de la Grèce propre et de +l'Archipel[466]. Conformément à cette disposition géographique, le Brenn +dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche, +commandée par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans +la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la +Macédoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer Égée. Son aile +droite marcha vers la frontière de l'Épire pour envahir de ce côté la +Macédoine méridionale et la Thessalie, tandis que lui-même, à la tête de +l'armée du centre, pénétrait dans les hautes montagnes qui bornent la +Macédoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite à des peuplades +sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec +les Galls. Il importait au succès de l'expédition et à la sauve-garde des +tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces +peuplades ennemies fussent ou soumises ou détruites dès l'ouverture de la +campagne: mais retranchées dans d'épaisses forêts, au milieu de rochers +inaccessibles, elles surent résister plusieurs mois à tous les efforts du +Brenn. Celui-ci n'épargna aucun moyen pour en triompher. On prétend qu'il +empoisonna des bandes entières avec des vivres qu'il se laissait enlever +dans des fuites simulées[468]; enfin ces peuplades furent exterminées par +le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le +nom de soldats auxiliaires, l'élite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea +alors à descendre le revers méridional de l'Hémus, pour aller rejoindre en +Macédoine la division de Cerethrius et l'armée de droite; mais, comme on le +verra tout à l'heure, des événemens contraires l'arrêtèrent dans sa marche +et le firent changer de résolution. + + Note 465: Ils étaient appelés par les Grecs _Albani_ et aussi + _Albii_ (Strab.). + + Note 466: Maltebrun. Géograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223. + + Note 467: _Certh_, célèbre, remarquable; _Certhrwyz_, gloire. + Owen's Welsh diction. + + Note 468: [Grec: Oi Keltoi tas trophas kai ton oinon poais + dêlêtêriois ketapharmakeuousi, kai katalipontes en tais skênais + autoi nuktôr epheugon.] Polyæn. Stratag. l. VII, c. 42.--Athen. l. + X, c. 12. + + Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758. + +Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hémus, l'aile +droite arriva sans difficulté sur la frontière occidentale de la Macédoine; +elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appelé Bolg ou +Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grèce, Belg +s'avisa d'une formalité qu'il crut sans doute équivaloir à une déclaration +de guerre; il fit sommer le roi de Macédoine, alors Ptolémée, fils de +Ptolémée, roi d'Égypte, de lui payer immédiatement une somme pour la +rançon de ses états, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle +sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit +à juste titre les Macédoniens, mais elle jeta dans une colère terrible le +roi Ptolémée, à qui la violence de son caractère avait mérité le surnom de +_foudre_[472]. «Si vous avez quelque chose à espérer de moi, dit-il avec +emportement aux députés gaulois, annoncez à ceux qui vous envoient qu'ils +déposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je +verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473].» Les messagers, en +entendant ces paroles, se mirent à rire. «Tu verras bientôt, lui +dirent-ils, si c'était dans notre intérêt ou dans le tien que nous te +proposions la paix[474].» Belg passa la frontière, et s'avança à marches +forcées dans l'intérieur du royaume; il ne tarda pas à rencontrer l'armée +macédonienne, que le Foudre lui-même commandait, monté sur un éléphant, à +la manière des rois de l'Asie[475]. + + Note 470: [Grec: Bolgios]. Pausan.--_Belgius_, Justin. + + Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5. + + Note 472: [Grec: Keraunos]; _Ceraunus_ chez les historiens latins. + + Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos + obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5. + + Note 474: Risêre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi + consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5. + + Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15. + +De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolémée, +suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie légère et +sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, armée de longues piques, +se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carré de +cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrés +les uns contre les autres que les piques du cinquième rang dépassaient de +trois pieds la première ligne; les rangs les plus intérieurs, ne pouvant se +servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la +force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La +phalange était la gloire de l'armée macédonienne; Philippe, Alexandre, et +les successeurs de ce conquérant, lui avaient été redevables de leurs plus +grands succès. Cependant ce corps si redoutable ne résista pas à l'audace +impétueuse des Gaulois; après un combat terrible, il fut enfoncé; +l'éléphant qui portait le roi tomba criblé de javelots; lui-même, saisi +vivant, fut mis en pièces, et sa tête promenée au bout d'une pique, à la +vue des ailes macédoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la déroute +devint générale; la plupart des chefs et des soldats périrent ou furent +contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que +celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit égorger +dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres, +garottés à des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars +des Kimris[477]. + + Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.--Caput ejus amputatum et + lanceâ fixum... Justin. l. XXIV, c. 5.--Pausan. l. X, p. 644. + --Polyb.l. IX, p. 567.--Diodor. Sic. l. XXII, p. 868. + + Note 477: [Grec: Tous te gar tois eidesi kallistous, kai tais + êlikiais akmaiotatous katastrepsas, ethuse tois Theois... tous + dallous panias katêkontise.] Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316. + +Cette défaite et les atrocités dont elle était suivie jetèrent la Macédoine +dans la consternation. De toutes parts on se réfugia dans les villes. «De +l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macédoniens, levant +les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre, +dieux protecteurs de la patrie[478];» mais cette patrie, nul ne s'armait +pour la sauver. Ce qui mettait le comble à la misère publique, c'était +l'anarchie qui régnait dans l'armée: les soldats, après avoir élu roi +Méléagre, frère de Ptolémée, le chassèrent pour mettre à sa place un +certain Antipater qui fut surnommé l'Étésien, parce que son règne ne +dépassa pas en durée la saison où soufflent les vents étésiens[479]; les +désordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'épouvante des +citoyens, pendant plus de trois mois, livrèrent sans défense la Macédoine +aux dévastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce +royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un +immense butin que personne ne venait lui disputer. + + Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5. + + Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours. + + Note 480: Pausan. l. X, p. 645. + +Un jeune Grec, nommé Sosthènes, de la classe du peuple[481], mais plein de +patriotisme et d'énergie, entreprit enfin d'arrêter ou du moins de troubler +le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui +plébéiens, et se mit à inquiéter par des sorties les divisions gauloises +séparées du gros de l'armée, à enlever les traîneurs et les bagages, à +intercepter les vivres. Peu à peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et +il se hasarda à tenir la campagne. + + Note 481: Ignobilis ipse... Justin. l. XXIV, c. 5. + +L'armée macédonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, déposant son roi +Antipater, vint offrir à Sosthènes la couronne et le commandement; le jeune +patriote dédaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement +temporaire[482]. Belg fut bientôt réduit à se tenir sur la défensive. Comme +ses bagages étaient chargés de dépouilles et de richesses de tout genre, +craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en +venir à une bataille rangée; harcelé par Sosthènes, mais éludant toujours +une action décisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu +beaucoup de monde[483]. Tels étaient les événemens qui arrêtèrent le Brenn +et l'armée du centre au moment où, ayant réduit les peuplades de l'Hémus, +ils allaient fondre sur la Macédoine. Quant à l'aile gauche, que commandait +Cerethrius, elle était toujours en Thrace; trop occupée à combattre ou à +piller, elle n'avait opéré aucun mouvement pour rejoindre le corps d'armée +de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspiré pour faire avorter le plan +de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grèce septentrionale. +D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn évacua les montagnes, et retourna +dans les villages des Galls presser les préparatifs d'une seconde +expédition pour le printemps suivant. + + Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites + compulit. Justin. l. XXIV, c. 5. + + Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.--Pausan. l. X, p. 644. + + +ANNEE 280 avant J.-C. + +Le Brenn sentit qu'il était nécessaire de remonter la confiance de ses +compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit à voyager de +tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux +armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire +gallique; il alla solliciter les Boïes, habitans du fertile bassin situé +entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui +occupaient déjà une partie des vastes régions, au nord des Kimris. Durant +ce voyage, le Brenn traînait après lui des prisonniers macédoniens qu'il +avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la +tête. Il les promenait dans les assemblées publiques, et faisant paraître à +côté d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, parés de la +chaîne d'or et de la longue chevelure, «Voilà ce que nous sommes, +disait-il; grands, forts et nombreux; et voilà ce que sont nos +ennemis[485]!» Alors avec ces images vives et poétiques qui formaient le +caractère de l'éloquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la +Grèce et sa richesse immense; les trésors de ses rois ravageurs du monde +entier; les trésors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si +renommé jusque chez les nations les plus étrangères à la Grèce, où les plus +lointaines contrées envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du +Brenn furent couronnés d'un complet succès; il eut bientôt mis sur pied +deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il détacha quinze mille +fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays à la défense +des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute +hâte[487]. + + Note 484: Voyez ci-dessus, Période 587 à 521 avant J.-C. + + Note 485: [Grec: Êmeis... oi têlikoutoi kai toioutoi pros tous + outôs astheneis kai mikrous polemêsomen] Polyæn. Stratag. l. VII, + c. 35. + + Note 486: [Grec: Astheneian te Ellêôn tên en tô paronti + diêgoumenos, kai ôs chrêmata polla men en tô koinô, pleiona de en + ierois.] Pausan. l. X p. 644. + + Note 487: Ad terminos gentis tuendos... peditum XV millia, equitum + III. Justin. l. XXV, c. I. + +Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou _collègue_, dont le +titre, en langue kimrique, était Kikhouïaour ou Akikhouïaour, mot que les +Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un +nom propre de personne[488]. L'armée réunie sous ses ordres se trouva +composée: 1º de Galls; 2º de Tectosages; 3º de Boïes qui prenaient le nom +de Tolisto-Boïes, c'est-à-dire, Boïes _séparés_[489]; 4º d'un corps peu +nombreux, levé chez les nations teutoniques, portant la dénomination de +Teuto-Bold ou Teutobodes, les _vaillans_ Teutons, et commandés par +Lut-Her[490]; 5º d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout +cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents +hommes de cavalerie, organisés de manière que leur nombre montait +réellement à soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier était +suivi de deux domestiques ou écuyers montés et équipés, qui se tenaient +derrière le corps d'armée, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le +maître était-il démonté, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; était-il +tué, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et +le cavalier étaient tués ensemble ou que le maître blessé fût emporté du +champ de bataille par un des écuyers, l'autre occupait, dans l'escadron, +la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait +_trimarkisia_ de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle +des Kimris, signifiaient _trois chevaux_[492]. Outre les guerriers sous les +armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation +grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destinés à +transporter les vivres, les blessés et le butin[493]. + + Note 488: _Cycwïawr_ et, avec l'addition de l'_a_ augmentatif, + _Acycïwawr_, collègue, co-partageant. Owen's welsh. + diction.--Diodore de Sicile écrit [Grec: Kichôrios], + Pausanias, [Grec: Akichôrios]. + + Note 489: _Toli_, séparer; _Deol_, exiler. Owen's welsh. diction. + + Note 490: _Lut_, glorieux; _her_, guerrier. Lutarius. Tit. Liv. l. + XXVIII, c. 41.--Memn. ap. Phot. c. 20. + + Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758. + + Note 492: _Tri_, trois; _marc_, pluriel _marcan_, cheval. Owen's + welsh. diction. Armstrong's gael. dict.--[Grec: Trimarkisia]. + Pausanias, l. X, p. 645.--Cet écrivain ajoute que les Gaulois + appelaient les chevaux, _marcan_: [Grec: ippôn to onoma istô tis + Markan onta upo tôn Keltôn.] + + Note 493: [Grec: Agoraiou ochlou kai emporôn pleistôn, kai + amaxôn.] B,... Diod. Sicul. l. XXII, p. 870. + +Cette formidable armée se mit en marche; mais au moment où elle touchait la +frontière de Macédoine, la division éclata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses +Teutons se séparèrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Léonor, chef +d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille +hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait +renoncé à ses plans de l'année précédente, et méditait une irruption en +masse; il fondit sur la Macédoine, écrasa l'armée de Sosthènes dans une +bataille où ce jeune patriote périt avec gloire[495], et força les débris +des phalanges ennemies à se renfermer dans les places fortifiées; tout le +reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vécurent à +discrétion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macédoine et de +la haute Thessalie; mais les places de guerre échappèrent aux calamités de +l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les sièges réguliers, ni +goût, ni habileté. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et +établit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin +fut accumulé en commun et l'on attendit, pour pénétrer vers les contrées +plus méridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces événemens +se passaient en Thessalie et en Macédoine, la Thrace était non moins +cruellement ravagée par les bandes de Lut-Herr et de Léonor, auxquelles +s'étaient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait été +conduite par Cerethrius, l'année précédente; les exploits et les conquêtes +de cette autre armée, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont +plus tard et fort en détail; pour le moment nous nous bornerons à suivre la +marche du Brenn à travers la Grèce centrale. + + Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio + et Lutario regulis, secessione factâ à Brenno, in Thraciam iter + averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870. + + +ANNEE 279 avant J.-C. + +La Thessalie est un riant et fertile bassin environné de montagnes, sur les +terrasses desquelles soixante-quinze villes s'élevaient alors comme sur les +gradins d'un amphithéâtre[496]; à l'occident, la longue chaîne du Pinde la +sépare de l'Épire et de l'Étolie; au midi, le mont Oeta qui se confond d'un +côté avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque, +forme une barrière presque inaccessible entre elle et les provinces de la +Hellade. Quelques sentiers cachés et difficiles à franchir pouvaient +conduire d'un revers à l'autre de l'Oeta des individus isolés ou même des +corps de fantassins; mais pour une armée traînant après elle des chevaux, +des chariots et des bagages, le seul passage praticable était un long et +étroit défilé, bordé à droite par les derniers escarpemens de la montagne, +et à gauche par des marais où séjournaient les eaux pluviales avant de se +perdre dans le golfe Maliaque. Ce défilé, nommé Thermopyles (portes des +bains) à cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, était +célèbre dans l'histoire des Hellènes; c'était là que, deux siècles +auparavant, trois cents Spartiates, chargés d'arrêter la marche d'une armée +de Perses qui venait envahir la Grèce, avaient donné au monde l'exemple +d'un dévouement sublime. + + Note 496: Strab.--Maltebrun, géographie de l'Europe, + vol. VI, p. 224, et suiv. + +Une seconde invasion bien plus terrible que la première menaçait alors +cette même Grèce, et déjà touchait à ces mêmes Thermopyles. Les Hellènes ne +s'aveuglèrent point sur le péril de leur situation. «Ce n'était plus, dit +un ancien historien, une guerre de liberté, comme celle qu'ils avaient +soutenue contre Darius et Xerxès; c'était une guerre d'extermination. +Livrer l'eau et la terre n'eût point désarmé leurs farouches ennemis[497]. +La Grèce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre +ou être effacée du monde[498].» A de telles réflexions inspirées par le +caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation, +se joignait encore dans l'esprit des Hellènes certaines impressions +relatives à la race d'hommes contre laquelle il leur fallait défendre leur +vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Péloponèse, avaient à +peine vu les Galls auxiliaires enrôlés, durant les troubles civils, dans +les armées épirotes et macédoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils +les appelaient, armés et enrégimentés pour la plupart à la façon des Grecs, +avaient perdu de leur extérieur effrayant, et différaient beaucoup de la +foule indisciplinée et sauvage qui se précipitait maintenant vers les +Thermopyles. + + Note 497: [Grec: Eôrôn ton en tô paronti agôna ouch uper + eleutherias genêsomenon, katha epi tou mênou poie, oude dousin + udôr kai hên, ta apo toutou sphisin adeian pheronta.] Pausan. l. + X, p. 645. + + Note 498: [Grec: Ôs oun apolôlenai, êd' oun epikratesterous einai, + kat' andra te idia kai ai poleis diekeinto en koinô.] Ibid. + +Ce que savaient, à cette époque, les plus savans hommes de la Grèce sur la +nation gauloise se réduisait à quelques informations vagues, défigurées par +d'absurdes contes. L'opinion la plus accréditée, parmi les érudits, plaçait +le berceau de cette nation à l'extrémité de la terre, au-delà du vent du +nord[499], sur un sol glacé, impuissant à produire des fleurs[500], des +fruits ou des animaux utiles à l'homme[501], mais fécond en monstres et en +plantes vénéneuses. Un de ces poisons passait pour être si violent, que +l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flèche qui en aurait été +infectée, tombait mort sur-le-champ, comme frappé de la foudre[502]. On se +plaisait à raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force +qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels +après Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brûler dans +l'Italie une ville grecque appelée Rome[503]. Cette race indomptable, +ajoutait-on, avait déclaré la guerre non-seulement au genre humain, mais +aux dieux et à la nature; elle prenait les armes contre les tempêtes, la +foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la +mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'élancer l'épée à la +main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces +récits, propagés par la classe éclairée, couraient de bouche en bouche +parmi le peuple, et répandaient un effroi général, du mont Olympe au +promontoire du Ténare. + + Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140. + + Note 500: [Grec: Gaiês ek Galatôn mêd' anthea...] Antholog. l. II. + s. 43, epigr. 14. + + Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25. + + Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. Fº 1619. + + Note 503: [Grec: Polin ellênida Rômên]. Heraclid. Pontic. ap. + Plut. in Camil. p. 140. + + Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10. + + Note 505: [Grec: Oi Keltoi pros ta kymata opla apantôsi labontes.] + Aristot. Eudomior. l. III, c. 1. + +Les républiques helléniques, autrefois si florissantes, avaient été ruinées +par la domination des rois de Macédoine depuis Philippe; de récentes et +malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient porté un dernier +coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la +gravité des circonstances auraient dû les engager à se rapprocher, et ce +fut précisément ce qui les désunit[506]. Plusieurs d'entre elles, alléguant +ces motifs mêmes, crurent pouvoir sans honte se refuser à la commune +défense. Les nations du Péloponèse se contentèrent de fortifier l'isthme de +Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer à l'autre, et d'attendre +derrière ce rempart l'issue des événemens dont la Phocide, la Béotie et +l'Attique, allaient être le théâtre[507]. Dans la Hellade, les Athéniens +parvinrent à former une ligue offensive et défensive; mais les confédérés +agirent avec tant de lenteur que leurs contingens étaient à peine réunis +aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn, +s'approchant du Sperchius, menaçait déjà les défilés[508]. Voici en quoi +consistaient leurs forces: Béotiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq +cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux; +Locriens, sept cents hommes; Mégariens, quatre cents fantassins quelques +escadrons de cavalerie; Étoliens, sept mille hommes de grosse infanterie, +une centaine d'infanterie légère éprouvée, une nombreuse cavalerie; +Athéniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq +galères qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille +Macédoniens et Syriens qui étaient arrivés de l'Orient. Callipus, général +des Athéniens, fut chargé du commandement suprême de l'armée[510]. + + Note 506: Pausan. l. I, p. 7. + + Note 507: Idem, l. VII, p. 408. + + Note 508: Pausan. l. I, p. 7. + + Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopté le mot de + _Phocidiens_, pour désigner les habitans de la Phocide, à la place + de celui de _Phocéens_ plus usité, et plus conforme en effet au + génie de la langue grecque. Nous avons cru ce changement + nécessaire afin d'éviter toute confusion entre les habitans de la + Phocide et ceux de Phocée, ville grecque de l'Asie mineure, et + métropole de Marseille. + + Note 510: Idem. l. X, p. 646. + +Sitôt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus détacha mille hommes +d'infanterie légère et autant de cavaliers pour rompre les ponts du +Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivèrent à temps, et les +communications étaient complètement coupées lorsque le Brenn parvint au +bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'étendue de son +cours, le Sperchius était rapide, profond, encaissé entre deux rives à pic. +Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face +l'ennemi posté sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre; +mais tandis qu'il amusait les Grecs par des préparatifs simulés, il +descendit précipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes +et des meilleurs nageurs de son armée, cherchant un lieu guéable. Il +choisit celui où, près de se perdre dans la mer, le Sperchius déverse à +droite et à gauche sur ses rives et y forme de larges étangs peu profonds; +ses soldats, profitant de l'obscurité de la nuit, traversèrent, les uns à +la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs +et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellènes +apprirent cette nouvelle, et, craignant d'être enveloppés, se retirèrent +vers les Thermopyles[511]. + + Note 511: Pausan. l. X, p. 647. + +Le Brenn, maître des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des +villages environnans d'établir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens +de se délivrer du séjour des Gaulois, exécutèrent les travaux avec la plus +grande promptitude; bientôt les Kimro-Galls arrivèrent aux portes +d'Héraclée. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et +tuèrent ceux des habitans qui étaient restés aux champs; mais la ville, +ils ne l'assiégèrent pas. Le Brenn s'inquiétait peu de s'en rendre maître; +ce qui lui tenait le plus à coeur, c'était de chasser promptement l'armée +ennemie des défilés, afin de pénétrer par-delà les Thermopyles, dans cette +Grèce méridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les +rapports des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de +mépris pour elles, il se porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, +dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté, sur le succès +futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa +nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].» + + Note 512: [Grec: Oute ellêna echôn mantin, oute ierois epichôriois + chrômenos.] Pausan. l. X, p. 648. + +Au moment où les Gaulois commencèrent à pénétrer dans les Thermopyles, les +Hellènes marchèrent à leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand +silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avança +au pas de course, de manière pourtant à ne pas rompre sa phalange, tandis +que l'infanterie légère, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une +grêle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, à coups de +frondes et de flèches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile, +non-seulement à cause du peu de largeur du défilé, mais encore parce que +les roches naturellement polies étaient devenues très-glissantes par +l'effet des pluies du printemps. L'armure défensive des Gaulois était +presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et +à ce désavantage se joignait une infériorité marquée dans le maniement des +armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se précipitaient en +masse, avec une impétuosité qui rappelait aux Hellènes la rage aveugle des +bêtes féroces[513]. Mais pourfendus à coups de hache, ou tout percés de +coups d'épée, ils ne lâchaient point prise et ne quittaient point cet air +terrible qui épouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point +tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur +blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en +frapper quelque Grec qui se trouvait à leur portée. + + Note 513: [Grec: Kathaper ta thêria.] Pausan. l. X, p. 648. + + Note 514: [Grec: Oute pelekesi diairoumenous ê upo machairôn + aponoia tous eti empneontas ti apelipen...] Idem, ibid. + +Cependant les galères d'Athènes, mouillées au large, en vue du défilé, +s'approchèrent de la côte, non sans peine et sans danger, à cause de la +vase dont cette partie du golfe était encombrée, et les Gaulois furent +battus en flanc par une grêle de traits et de pierres qui partaient sans +interruption des vaisseaux. La position n'était plus tenable, car le peu de +largeur du passage les empêchait de déployer leurs forces contre l'ennemi +qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien +souffrir d'eux, les accablait à coup sûr; ils prirent le parti de la +retraite. Mais cette retraite s'opéra sans ordre et avec trop de +précipitation; un grand nombre furent écrasés sous les pieds de leurs +compagnons; un plus grand nombre périrent abîmés dans la vase profonde des +marais; en tout, leur perte fut considérable. Les Hellènes n'eurent à +pleurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journée resta aux +Athéniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premières +armes et resta sur le champ de bataille. En mémoire de son courage et de la +victoire de l'armée hellène, le bouclier du jeune héros fut suspendu aux +murailles du temple de Jupiter-Libérateur, à Athènes, avec une inscription +dont voici le sens: +«Ce bouclier consacré à Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias; +il pleure encore son jeune maître. Pour la première fois, il chargeait son +bras gauche, quand le redoutable Mars écrasa les Gaulois[515].» + + Note 515: + + [Grec: Ê mala dê potheousa nean eti Kudiou êbên + Aspis arizêlou photos, agalma Du, + As dia dê protas laion pote pêchun eteinen, + Eut' epi ton Galatan êkmase thouros Arês.] + Pausan. l. X, p. 649. + +Après le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les +Kimro-Galls n'envoyèrent aucun hérault redemander les leurs, s'inquiétant +peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes fauves +et aux vautours. Cette indifférence pour un devoir sacré aux yeux des +Hellènes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois, +ils n'en furent que plus vigilans et plus déterminés à repousser de leurs +foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs +sentimens de la nature humaine[516]. + + Note 516: Pausan. l. X, p. 649. + +Sept jours s'étaient écoulés depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un +corps de Gaulois entreprit de gravir l'Oeta au-dessus d'Héraclée, par un +sentier étroit et escarpé, qui passait derrière les ruines de l'antique +ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne, +était un temple de Minerve, où les peuples du pays avaient déposé d'assez +riches offrandes; les Gaulois en avaient été informés; ils crurent que ce +sentier dérobé les conduirait au sommet de l'Oeta, et, chemin faisant, ils +se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargés de garder les +passages, tombèrent sur eux si à propos qu'ils les taillèrent en pièces et +les culbutèrent de rochers en rochers. Cet échec et la défaite des +Thermopyles ébranlèrent la confiance des chefs de l'armée, et préjugeant de +l'avenir par le présent, ils commencèrent à désespérer du succès; le Brenn +seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagèmes, lui +suggéra le moyen de tenter, avec moins de désavantage, une seconde attaque +sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord à enlever aux confédérés +les guerriers étoliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure +infanterie pesante; pour y parvenir, il médita une diversion terrible sur +l'Étolie[517]. + + Note 517: Pausan. 1. X, p. 649. + +D'après ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagné d'un +certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire +regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine +grecque établi parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple à la dignité de +commandant militaire. Tous les deux repassèrent le Sperchius à la tête de +quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant à +l'ouest vers les défilés du Pinde qui n'étaient point gardés, ils les +franchirent; puis ils tournèrent vers le midi, entre le pied occidental des +montagnes et l'Achéloüs, et fondirent à l'improviste sur l'Étolie, qu'ils +traitèrent avec la cruauté brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs +villes, celle de Callion en particulier, furent le théâtre d'horreurs dont +le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contrées. Nous +reproduirons ici le tableau de ces scènes affligeantes, telles que +Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint +dans quelques détails de cette exagération qui s'attache ordinairement aux +traditions populaires[518]. «Ce furent eux, dit-il (Combutis et +Orestorios), qui saccagèrent la ville de Callion, et qui ensuite y +autorisèrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache, +aucun exemple dans le monde..... L'humanité est forcée de les désavouer, +car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des +Lestrigons..... Ils massacrèrent tout ce qui était du sexe masculin, sans +épargner les vieillards, ni même les enfans, qu'ils arrachaient du sein de +leurs mères pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que +les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et +se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui +avaient quelque pudeur se donnèrent elles-mêmes la mort; les autres se +virent livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent +imaginer des barbares aussi étrangers aux sentimens de l'amour qu'à ceux de +la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient +dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et +de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles +leur brutalité, lors même qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes, +lorsqu'elles étaient déjà mortes[520].» + + Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651. + + Note 519: [Grec: Toutôn de kai ta upo tou galaktos piotera + apokteinontes, epinon te oi Galatai tou amatos, kai êptonto tôn + sarkôn.] Pausan. l. X, p. 650. + + Note 520: Pausan. l. X, p. 650. + +On a vu plus haut que les milices étoliennes, dès le commencement de la +campagne, s'étaient rendues au camp des Thermopyles. Le pays était donc +presque entièrement désarmé. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la +ville de Patras, située en face de la côte étolienne sur l'autre bord du +détroit où commence le golfe Corinthiaque, envoya l'élite de ses jeunes +gens secourir l'Étolie; ce fut le seul peuple du Péloponèse qui accomplit +ce devoir d'humanité[521]; malheureusement il en fut mal récompensé par la +fortune. Les Patréens étaient peu nombreux; comptant sur la supériorité de +leurs armes et sur leur adresse à les manier, ils osèrent pourtant attaquer +de front les Gaulois. Dans ce combat si inégal, ils déployèrent une audace +et une bravoure admirables; mais ces qualités n'étaient pas moindres chez +leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les +Patréens furent écrasés, et Patras ne se releva jamais de cette perte de +toute sa jeunesse. Cependant les évènemens de l'Étolie avaient produit au +camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix +mille Étoliens, altérés de vengeance, quittèrent sur-le-champ les +confédérés pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en +retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la +population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux +vieillards et aux femmes, celles-ci même montrèrent plus de résolution et +de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes régulières +poursuivaient l'armée ennemie, la population soulevée lui tombait sur les +flancs, et l'accablait sans interruption d'une grêle de pierres et de +projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrêtaient-ils pour riposter, ces +paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans +les maisons des villages pour reparaître aussitôt que l'ennemi reprenait sa +marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena à peine la +moitié de ses troupes au camp d'Héraclée, mais le but était rempli[524]. + + Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432. + + Note 522: Pausan. ubi supr. + + Note 523: [Sunestrateuonto de sphisi ai gunaikes ekousiôs pleon es + tous Galatas kai tôn andrôn tô thymô chrômenai.] Pausan. l. X, p. + 650. + + Note 524: Pausan. l. X, p. 651. + +Le Brenn, pendant ce temps, n'était pas resté oisif en Thessalie; il +accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens, +principalement vers la lisière de l'Oeta; son but, en agissant ainsi, était +de les contraindre à lui découvrir, pour se délivrer de sa présence, +quelque chemin secret qui le conduisît de l'autre côté de leurs montagnes; +c'est à quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de +guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait +le pays des Énianes. C'était précisément l'époque où les Étoliens venaient +de quitter le camp des Hellènes; une circonstance plus favorable ne pouvait +se présenter au Brenn; il résolut donc de tenter tout à la fois, dès le +lendemain, les attaques simultanées des Thermopyles et du sentier des +Énianes. Conduit par ses guides Héracléotes, lui-même, avant que la nuit +fût dissipée, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'élite. +Le hasard voulut que ce jour-là le ciel fût couvert d'un brouillard si +épais qu'on pouvait à peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier +était gardé par un corps de Phocidiens, mais l'obscurité les empêcha de +découvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent déjà à portée du trait. +L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec +bravoure; débusqués enfin de leur poste, ils arrivèrent à toutes jambes au +camp des confédérés, criant «qu'ils étaient tournés, que les barbares +approchaient.» Dans le même instant, le lieutenant du Brenn, informé de ce +succès par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en était fait de +l'armée grecque tout entière, si les Athéniens, approchant leurs navires en +grande hâte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manoeuvres +beaucoup de fatigue et de péril, parce que les galères surchargées +d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient +s'éloigner que très-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux +bourbeuses du golfe[526]. + + Note 525: Idem, ibid. + + Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652. + +Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il +s'avança à la tête de soixante-cinq mille hommes jusqu'à la ville d'Élatia, +sur les bords du fleuve Céphisse, tandis que son lieutenant, rentré dans le +camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de +ses forces. Une petite journée de marche séparait Élatia de la ville et du +temple de Delphes; la route en était facile quoiqu'elle traversât une des +branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense +de Grecs et d'étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de +l'Asie, venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le +chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement, afin de mettre à profit +l'éloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire +inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers, des +_barbares_ allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute +la Grèce épouvantait et affligeait les Hellènes; un tel événement, à leurs +yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste. +Plusieurs fois, ils tentèrent de détourner le Brenn de ce qu'ils appelaient +un acte sacrilège, en s'efforçant de lui inspirer quelques craintes +superstitieuses; mais le Brenn répondait en raillant «que les dieux riches +devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il +encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur +occupation journalière est de les répartir parmi les humains[528].» Dès la +seconde moitié de la journée, les Gaulois aperçurent la ville et le temple, +dont les avenues ornées d'une multitude de statues, de vases, de chars tout +brillans d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil. + + Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere. Just. l. + XXIV, c. 6. + + Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas + largiri hominibus soleant. Idem, ibid. + +La ville de Delphes, bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au +milieu d'une vaste excavation naturelle, et environnée de précipices dans +presque toute sa circonférence, n'était protégée ni par des murailles, ni +par des ouvrages fortifiés; sa situation paraissait suffire à sa +sauve-garde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle posait possédait, +dit-on, la propriété de répercuter le moindre son; grossis par cet écho et +multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse +étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou +le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps +avec une intensité prodigieuse[529]. Ce phénomène, que le vulgaire ne +pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu, le pénétrait d'une +mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à +faire sentir plus puissamment la présence de la Divinité[530]. + + Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum + sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex + audiri. Justin. l. XXIV, c. 6. + + Note 530: Quæ res majorem majestatis terrorem ignaris rei et + admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid. + +Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon, +magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros. +L'intérieur de l'édifice communiquait par des soupiraux à un gouffre +souterrain, d'où s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les +respirait dans un état d'extase et de délire[531]; c'était près d'une de +ces bouches, d'autres disent même au-dessus, que la grande-prêtresse +d'Apollon, assise sur le siége à trois pieds, dictait les réponses de son +dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré +et réputé plus infaillible que les paroles prophétiques descendues du +trépied; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes +les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages. +Aussi voyait-on en Grèce, comme hors de la Grèce, les peuples, les rois, +les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien, +dont le trésor devint tellement considérable qu'il passa en proverbe pour +signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans +avant l'arrivée des Gaulois, le temple avait été dépouillé par les +Phocidiens de ses objets les plus précieux[533]; mais, depuis lors, de +nouveaux dons avaient afflué à Delphes; et le dieu avait déjà recouvré une +partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs +tentes au pied du Parnasse. + + Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6. + --Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5.--Plutarch. de Orac. + def. + + Note 532: [Grec: Chrêmata Aphêtoros. Aphêtôr], l'archer, un des + surnoms d'Apollon. + + Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime à dix mille talens, + cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matières d'or et + d'argent que les Phocidiens firent fondre après le pillage du + temple; il s'y trouvait en outre des sommes considérables en + argent monnayé. + +Du plus loin que le Brenn aperçut les milliers de monumens votifs qui +garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que +ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets +étaient d'or massif et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. «Ce +n'est, lui répondirent-ils, que de l'airain légèrement couvert d'or à la +superficie[534].» Mais le Gaulois les menaça des plus grands supplices +s'ils dévoilaient un tel secret à qui que ce fût dans son armée; il voulut +même qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa +tente ses principaux chefs, il interrogea à haute voix les prisonniers, qui +déclarèrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline +était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535]. +Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats, et tous en +conçurent un redoublement de courage. + + Note 534: [Grec: Ta men endon esti chalkos, ta de exôthen chrusos + epelêlatai lentos.] Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35. + + Note 535: [Grec: Ôs panta eiê chrusos]. Polyæn. Strat. loc. cit. + +Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y délibéra avec les +chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se +reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immédiatement l'escalade +de Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par +un rocher étroit, et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée +d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux, +pour disposer ses mesures, pour rafraîchir ses troupes[536]. Mais les +autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et +Thessalorus, qui était vraisemblablement comme Orestorius un aventurier +d'origine grecque, insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant +même. «Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi: +demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi +de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la +confusion nous laissent actuellement ouverts[538].» Les soldats mirent fin +à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller. + + Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7. + + Note 537: _Aimhean_, agréable, beau. + + Note 538: Amputari moras jubent, dùm imparati hostes..... + interjectâ nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia + accessura. Justin. l. XXIV, c. 7. + +Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car +eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'Oeta, et le long séjour de +l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au +midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de +vivres de toute espèce, parce que l'immense concours de monde qui visitait +annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des +bourgs environnans dans la nécessité de faire de grandes provisions, les +Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec +autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu[539]. On +prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de +sagesse; dès la première rumeur de l'approche de l'ennemi, il défendit aux +gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les +Delphiens, à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible, +sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire[540]. On dit +aussi que les habitans ayant consulté le Dieu sur le sort que l'avenir leur +réservait, il leur répondit par ce vers: + +«J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].» + +Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activité leurs +préparatifs. Durant cette nuit, Delphes reçut de tous côtés, par les +sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y +réunit successivement douze cents Étoliens bien armés, quatre cents +hoplites d'Amphysse, un détachement de Phocidiens, ce qui, avec les +citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en +même temps que la vaillante armée étolienne, après avoir chassé Combutis, +s'était reportée sur le chemin d'Élatia, et, grossie de bandes phocidiennes +et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise +d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes[542]. + + Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus + vagabantur. Idem, ibid. + + Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre. + Justin. loc. citat. + + Note 541: Ferunt ex oraculo hæc fatam esse Pythiam: + + «Ego providebo rem istam et albæ virgines.» + + Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652. + + Note 542: Pausan. l. X, p. 652. + +Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus +grossière débauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux +étaient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus +de délai, car le Brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de +quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de +nouveau tous les trésors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les +attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade. +L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la +pente étroite et raide que les assaillans avaient à gravir pour approcher +la ville, les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de +pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois +la montée de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec +audace, et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre +en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville, laissant +libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y précipita; +bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui +avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même[545]. + + Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8. + + Note 544: Idem, c. 7. + + Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I, + c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l. + XI, c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c. + 3.--Athenæ. bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in + Del. v. 173. + +On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces +orages soudains si fréquens dans les hautes chaînes de la Hellade; il +éclata tout à coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de +grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent +d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'oeil +hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné[546], ils se +répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le Dieu +était arrivé. «Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'élancer à +travers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges +armées, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement +de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, ô Grecs, sur les +pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]!» Ce +spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des +éclairs, remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel, ils se +reforment en bataille et se précipitent, l'épée haute, vers l'ennemi. Les +mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens +contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le +pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée[548]. La foudre, à +plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, +répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement +qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pénétrèrent +dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs +pas[550]; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui +les consumait et les faisait tomber dans un délire violent[551]. Les +historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois +guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de +vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les +Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hypérochus et +Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils +d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en +désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés +par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur +eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assiégés, la perte ne +laissa pas non plus que d'être considérable. + + Note 546: Repentè universorum templorum antistites, simul et ipsi + vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque.... Justin. l. + XXIV, c. 8. + + Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per + culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcûs ac strepitum + armorum. Justin. l. XXIV, c. 8. + + Note 548: Præsentiam Dei et ipsi statim sensêre. Idem, ibid. + + Note 549: [Grec: Brontai te kai keraunoi sunecheis eginonto, kai + oi men exeplêtton te tous Keltous, kai dechesthai tois ôsi ta + paraggellomena.] Pausan. l. X, p. 652. + + Note 550: [Grec: Ê te gê pasa biaiôs eseieto]. Pausan. loc. citat. + --Terræ motu. Justin. l. XXIV, c. 8. + + Note 551: Pausan. loc. citat. + + Note 552: [Grec: Ta te tôn êrôôn tênikauta sphisin ephanê + phasmata...] Pausan. l. X, p. 650.--[Grec: Deimata te andres + ephistanto oplitai tois barbarois.] Idem, l. I, p. 7. + + Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis + abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8. + +A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non +moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance; +outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp +situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à +la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient +ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas +plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une +vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par +descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que +d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans +courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et +d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup +de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent +soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui +combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute +taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les +Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces +vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps +et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et, +pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent +égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où +la nuit la surprit[556]. + + Note 554: Pausan. l. X, p. 653. + + Note 555: Pausan. l. X, p. 653. + + Note 556: Idem, loc. cit. + +La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque +des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement +d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà +profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent +l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La +faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé +depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce +cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs +armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les +autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui +frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme +s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur +permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs +boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la +nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde +des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait +remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi +inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la +croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins +d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les +Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des +hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur +leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de +sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des +peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix +mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le +combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri +à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que +trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les +plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des +Thermopyles. + + Note 557: [Grec: Analabontes oun ta opla, kai diastantes ekteinon + te allêlous, kai ana meros ekteinonto, oute glôssês tês epichôriou + sunientes, oute tas allylôn morphas, oute tôn thyreôn kathorôntes + ta ochêmata.] Pausan. l. X, p. 654. + + Note 558: [Grec: Ê ek tou Theou mania]. Idem, ibid. + + Note 559: Pausan. l. X, p. 654. + +On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux, +le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné +une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son +absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais +un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était +arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées +sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en +Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager +dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui +fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il +se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560]. + + Note 560: Pausan. l. X, p. 654. + +Les blessures du Brenn n'étaient pas désespérées[561]; cependant, soit +crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur causée par le +mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit sa division hors de +danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les +principaux chefs de l'armée, il remit son titre et son autorité entre les +mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons: +«Débarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blessés sans exception, et +brûlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562].» Il +demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse, et s'enfonça un poignard +dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui +regardait les blessés, car le nouveau Brenn fit égorger dix mille hommes +qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande +partie des bagages. + + Note 561: [Grec: Tô de Brennô kata men ta traumata eleinpeto eti + sôtêrias elpis.] Idem, l. X, p. 655. + + Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870. + + Note 563: [Grec: Akraton polun emphorêsamenos eauton apesphaxe.] + Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit. Justin. l. + XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655. + + Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870. + +Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se +jetèrent sur son arrière-garde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce +pitoyable état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s'y +reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous +les ponts du Sperchius avaient été rompus, et la rive gauche du fleuve +occupée par les Thessaliens accourus en masse; néanmoins l'armée gauloise +effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entière +armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la +Thessalie et la Macédoine, exposée à des périls, à des souffrances, à des +privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la +nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit +enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la +distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent immédiatement en +plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant +ailleurs de nouveaux alimens à leur turbulente activité. + + Note 565: Pausan. l. X, p. 655. + + Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu..... + fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8. + +Ceux qui se résignèrent au repos choisirent un canton à leur convenance au +pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontière même de la +Grèce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y établirent +sous le commandement d'un chef de race kimrique, nommé Bathanat, +c'est-à-dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des +Gallo-Scordiskes. Les Tectosages échappés au désastre de la retraite se +divisèrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg +de Tolosa le butin qui lui révenait du pillage de la Grèce; mais chemin +faisant, plusieurs d'entre eux s'arrêtèrent dans la forêt Hercynie et s'y +fixèrent[568]; la seconde bande, réunie aux Tolistoboïes et à une horde de +Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est +à cette dernière que nous nous attacherons de préférence; ses courses et +ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moitié de l'Asie feront la +matière du chapitre suivant. + + Note 567: [Grec: Bathanatos].Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_, + cochon mâle; _nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un + guerrier fameux du temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction. + + Note 568: [Grec: Skedasthentes alloi ep' alla merê kata + dichostasian.] Strab. l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam + Tolosam... pars in Thraciam. Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circùm + Hercyniam silvam... Cæsar. l. VI, c. 24. + + Note 569: [Grec: Komontorios], Polyb. l. IV, p. 313. + + + + +CHAPITRE V. + +Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède sur le trône +de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la mer Égée; +situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur paient +tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les +Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au service des +puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la +domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les Tolistoboïes; +ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les Trocmes, dans la +haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient. + +278--241. + + +ANNEE 278 avant J.-C. + +Le lecteur se rappelle sans doute que lors du départ de la grande +expédition gauloise pour la Grèce, deux chefs, se détachant du gros de +l'armée, avaient passé en Thrace, Léonor avec dix mille Galls, Luther avec +le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Maître de la +Chersonèse thracique et de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par +surprise, ils étendaient leurs ravages sur toute la côte depuis +l'Hellespont jusqu'à Byzance, forçant la plupart des villes et Byzance même +à se racheter de pillages continuels par d'énormes contributions[570]. La +proximité de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilité de ce beau +pays, leur inspirèrent bientôt le désir d'y passer[571]. Mais quelque +étroit que fût le bras de mer qui les en séparait, Léonor et Luther +n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer +restèrent long-temps infructueuses. A l'arrivée des compagnons de Comontor, +ils songèrent plus que jamais à quitter l'Europe. La Thrace presque épuisée +par deux ans de dévastation, était, entre tant de prétendans, une trop +pauvre proie à partager. Léonor et Luther s'adressèrent donc conjointement +au roi de Macédoine, de qui la Thrace dépendait, depuis qu'elle ne formait +plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la +Chersonèse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour +les transporter au-delà de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la +Macédoine, par des réponses évasives, chercha à traîner les choses en +longueur[572]. + + Note 570: Lysimachiâ fraude captâ, Chersonesoque omni armis + possessâ... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus + urbes obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + Note 571: Cupido indè eos in Asiam transeundi, audientes ex + propinquo quanta ubertas terræ hujus esset, cepit. Idem, l. + XXXVIII, l. C. + + Note 572: Res quùm lentiùs traheretur... Idem, c. 16. + +Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi +rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce +soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la +route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux +d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par +là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations +de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité +leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des +Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs +comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs +subordonnés[573]. + + Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. + [Grec: Ôn periphaneis men epi to erchein eptakaideka ton arithmon + êsan.] Memnon. ap. Phot. c. 20. + +Mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre les deux chefs +suprêmes[574]; Léonor et les siens quittèrent la Chersonèse thracique, et +se dirigèrent vers le Bosphore, qu'ils espéraient franchir plus aisément et +plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencèrent par +lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle +probablement ils cherchèrent à se procurer des vaisseaux. Mais à peine +avaient-ils quitté le camp de Luther et la Chersonèse, qu'une ambassade y +arriva de la part du roi de Macédoine, en apparence pour traiter, en +réalité pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux pontés, +et deux bâtimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit +sans autre formalité; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientôt +débarqué tout son monde sur la côte d'Asie[576], et le passage était +complètement effectué, lorsque les ambassadeurs en portèrent la nouvelle à +leur roi. Du côté du Bosphore, un incident non moins heureux vint au +secours de Léonor. + + Note 574: Rursùs nova inter regulos orta seditio est. Tit. Liv. l. + XXXVIII, c. 16. + + Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro + ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit. + Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra + paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid. + +La Bithynie était à cette époque le théâtre d'une guerre acharnée entre les +deux fils du dernier roi, Nicomède et Zibæas, qui se disputaient la +succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intérieur du royaume, se +balançaient à peu près également; mais, au dehors, Zibæas avait entraîné +dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomède +ne comptait dans la sienne que les petites républiques grecques du Bosphore +et du Pont-Euxin, Chalcédoine, Héraclée-de-Pont, Tios, et quelques autres. +Ce n'était pas sans peine que ces petites cités démocratiques avaient sauvé +leur indépendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu +prendre part à toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse à +se faire des alliés pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles +n'ignoraient pas qu'Antiochus avait formé le dessein de les asservir tôt ou +tard, la crainte et la haine les avaient jetées dans le parti de Nicomède, +qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait +beaucoup moins pour son protégé Zibæas, de sorte que la guerre traînait en +longueur. Sur ces entrefaites, Nicomède, voyant de l'autre côté du Bosphore +ces bandes gauloises qui cherchaient à le traverser, imagina de leur en +fournir les moyens pour les rendre utiles à ses intérêts. Il fit même +accéder les républiques grecques à ce projet, que dans toute autre +circonstance elles eussent repoussé avec effroi. Nicomède proposa donc à +Léonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux +conditions suivantes: + +1º Que lui et ses hommes resteraient attachés à Nicomède et à sa postérité +par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa +volonté, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578]; + +2º Qu'ils regardaient comme leurs amies et alliées les villes d'Héraclée, +de Chalcédoine, de Tios, de Ciéros et quelques autres métropoles d'états +indépendans; + +3º Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient désormais de toute +hostilité envers Byzance, et que même, dans l'occasion, ils défendraient +cette ville comme leur alliée[579]. + + Note 577: Idem, ibid. + + Note 578: [Grec: Einai philous men tois philois, polemious de tois + ou philousi.] Memn. ap. Phot. c. 20. + + Note 579: [Grec: Summachein de kai Byzantiois, ei mou deêsoi, kai + Tianois de, kai Êrakleôtais, kai Kalchêdoniois kai Kieranois, kai + tisin eterois ethnôn archousi.] Idem, loc. cit. + +Cette dernière clause avait été insérée dans le traité, sur la demande des +républiques grecques à la ligue desquelles Byzance s'était réunie. Léonor +accepta tout, et ses troupes furent transportées par-delà le détroit[580]. + + Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.--Strab. l. XII, p. 567. + +Son départ laissa Comontor maître de presque toute la Thrace; ce chef +s'établit au pied du mont Hémus, dans la ville de Thyle dont il fit le +siège de son royaume. Pour se soustraire à ses brigandages, les villes +indépendantes continuèrent à lui payer tribut comme à Léonor et à Luther; +Byzance même, malgré la convention qui devait la garantir contre les +attaques des Gaulois, fut imposée à une rançon plus forte +qu'auparavant[581]. Cette rançon annuelle s'éleva successivement de trois +ou quatre mille pièces d'or[582] à cinq mille, à dix mille, et enfin, sous +les successeurs de Comontor, à l'énorme somme de quatre-vingt talens[583]. +Les Gaulois tyrannisèrent ainsi la Thrace pendant plus d'un siècle; ils +furent enfin exterminés par un soulèvement général de la population. + + Note 581: Polyb. l. IV, p. 313. + + Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20. + + Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.--440,000 francs. + +Aussitôt que Léonor fut débarqué en Asie, il se réconcilia avec Luther, et +le fit entrer, comme lui, à la solde de Nicomède[584]: leurs bandes réunies +eurent bientôt mis la fortune du côté de ce prétendant. Zibæas vaincu +s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre +compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les républiques du +Bosphore; de part et d'autre, il échoua, et c'est aux services des Gaulois +que les historiens attribuent le salut de Chalcédoine et des autres petits +états démocratiques. «L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils, +fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois +successeurs d'Alexandre s'épuisaient en efforts pour anéantir le peu qu'il +restait d'états libres, les Gaulois s'en montrèrent les protecteurs; ils +repoussèrent les rois, et raffermirent les intérêts démocratiques[585].» +Cet événement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point +se trop hâter d'en faire honneur aux affections ou au discernement +politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considérations morales +n'y tenaient aucune place. Car Nicomède, à quelque temps de là, s'étant +brouillé avec les citoyens d'Héraclée, les Gaulois s'emparèrent de cette +ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi, à condition qu'il +leur abandonnerait toutes les propriétés transportables[586]. Ce traité de +brigands eut lieu, et vraisemblablement la population héracléote comptait +au nombre des biens meubles que les Gaulois s'étaient réservés. + + Note 584: Coëunt deindè in unum rursùs Galli, et auxilia Nicomedi + dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + Note 585: [Grec: Autê toinun tôn Galatôn ê epi tên Asian diabasis, + kat' archas men epi kakô tôn oikêtorôn proelthein enomisthê to de + telos edeixen apokrithen pros to sympheron. Tôn far Basileôn tên + tôn poleôn dêmokratian aphelein spoudazontôn, autoi mallon autên + ebebaioun, antikathistamenoi tois epitithemenois.] Memnon. ap. + Photium. c. 20. + + Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20. + +Tant de grands services méritaient une grande récompense; le roi bithynien +concéda aux Gaulois des terres considérables sur la frontière méridionale +de ses états[587]. Sa générosité pourtant n'était pas tout-à-fait exempte +de calcul; il espérait, par là, donner à son royaume une population forte +et belliqueuse, du côté où il était le plus vulnérable, et élever en +quelque sorte une barrière qui le garantirait des attaques de ses voisins +de Pergame, de Syrie et d'Égypte. Mais Nicomède n'avait pas bien réfléchi +au caractère de ses nouveaux colons, en les plaçant si près des riches +campagnes arrosées par le Méandre et l'Hermus, si près de ces villes de +l'Éolide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, où le génie +des Hellènes se mariait à toute la délicatesse de l'Asie. Aussi, à peine +furent-ils arrivés dans leurs concessions qu'ils commencèrent à piller, et +bientôt à envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes +gauloises n'était plus la même alors qu'à l'époque de leur passage en +Bithynie; Léonor et Luther étaient morts, ou avaient été dépouillés du +commandement; et leurs armées, fondues ensemble et augmentées de renforts +tirés de la Thrace, s'étaient formées en trois hordes sous les noms de +Tectosages, Tolistoboïes et Trocmes[588]. Pour éviter tout conflit et tout +sujet de querelle dans la conquête qu'elles méditaient, ces trois hordes, +avant de quitter la frontière bithynienne, distribuèrent l'Asie mineure en +trois lots qu'elles se partagèrent à l'amiable[589]; les Trocmes eurent +l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboïes l'Éolide et l'Ionie, et la +contrée méditerranée, qui s'étendait à l'occident du mont Taurus, entre la +Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590]. +Tous alors se mirent en mouvement, et la conquête fut bientôt achevée. Une +horde gauloise établit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne +Troie[591]; et les chariots amenés de Tolosa «stationnèrent dans les +plaines qu'arrose le Caystre[592].» + + Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2. + + Note 588: _Trocmi_ (Tit. Liv. passim.--Strab. l. XII); _Trogmi_ + (Memn. ap. Phot. c. 20); _Trogmeni_ (Steph. Byzant.). Au rapport + de Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du + chef qui la commandait. + + Note 589: Cùm très essent gentes, in tres partes diviserunt. Tit. + Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii Æolida atque + Ioniam, Tectosagi mediterranea Asæ sortiti sunt, et stipendium + totâ cis Taurum Asiâ exigebant. Idem, ibid. + + Note 591: [Grec: Eis tên polin Ilion...] Strabon. l. XIII, p. 591. + + Note 592: [Grec: ...en leimôni Kaustriô estan amaxai]. Callimach. + Hymn. ad Dian. v. 257. + +L'histoire ne nous a pas laissé la narration détaillée de cette conquête; +mais que l'imagination se représente, d'un côté la force et le courage +physiques à l'un des plus bas degrés de la civilisation, de l'autre ce que +la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffiné, alors elle +pourra se créer le tableau des calamités qui débordèrent sur l'Asie +mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme +un troupeau de moutons, et courait se réfugier dans les cavernes du mont +Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient à la seule nouvelle de l'approche +des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prévinrent ainsi par une mort +volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un poète, sans +doute Milésien comme elles, a consacré quelques vers à la mémoire de ces +touchantes victimes; ces vers sont placés dans leur bouche; elles-mêmes +s'adressent à leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse +de n'avoir point su les protéger: + +«O Milet! ô chère patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux +outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes. +C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a précipitées +dans cet abîme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie +qu'il nous préparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'époux, +ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouvé un protecteur[593].» + + Note 593: + [Grec: Ôchometh', ô Milête, philê, tôn athemistôn + Tên anomon Galatôn, ubrin anainomenai, + Parthenikai trissai poliêtides, as o biastos + Keltôn eis tautên moiran etrepsen Arês + Ou gar emeinamen aima to dussebes, oud' umenaiou + Numphion, all' aidên kêdemon eurametha.] + Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29. + +Il ne faut entendre ici par le mot de conquête ni l'expropriation des +habitans, ni même une occupation du sol tant soit peu régulière. Chaque +horde restait retranchée une partie de l'année, soit dans son camp de +chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa +tournée par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prête à se porter +sur le point où quelque résistance se serait montrée. Les villes lui +payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais à cela se bornait +l'action des conquérans; ils ne s'immisçaient en rien dans le gouvernement +intérieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus; +les conseils démocratiques des villes d'Ionie purent se réunir en toute +liberté comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas +attendre et que la horde fût entretenue grassement. Cette vie abondante et +commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs +gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et +beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de +ses successeurs avaient infesté l'Asie. Cette hypothèse peut seule rendre +compte des forces considérables dont les hordes se trouvèrent tout à coup +disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire +jusqu'au roi de Syrie lui-même[594]. + + Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam + magnâ sobole auctâ, ut Syriæ quoque reges stipendium dare non + abnuerint. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + +ANNEE 277 avant J.-C. + +Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord à leur payer +tribut, du moins ne s'y résigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que +partirent les premiers coups. Il vint attaquer à l'improviste, au nord de +la chaîne du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt +mille cavaliers, une infanterie proportionnée, et deux cent quarante chars +armés de faux à deux et à quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux +mains, les troupes syriennes furent tellement effrayées du nombre et de la +bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait déjà de faire retraite, +lorsqu'un de ses généraux, Théodotas le Rhodien, se porta garant de la +victoire. Il se trouvait dans l'armée syrienne seize éléphans dressés à +combattre, et Théodotas espérait s'en servir de manière à troubler les +Gaulois, encore peu familiarisés avec l'aspect de ces animaux. Antiochus, +persuadé, lui laissa la direction de la bataille[595]. + + Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. Fº 1615. + +L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de +profondeur, dont le premier rang était revêtu de cuirasses d'airain[596], +et composé ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois armés et +disciplinés à la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangèrent +au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur côté, +placèrent quatre éléphans à chacune de leurs ailes, et les huit autres au +centre. L'engagement commença par les ailes; les huit éléphans, suivis de +la cavalerie syrienne, marchèrent au-devant de la cavalerie tectosage; +mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se débanda. Pour l'appuyer, +l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui +s'avancèrent avec impétuosité entre les deux lignes de bataille; mais, à ce +moment, les huit éléphans du centre, animés par l'aiguillon et par le son +des instrumens guerriers, s'élancent en poussant des cris sauvages, et en +agitant leurs trompes et leurs défenses[597]. Les chevaux qui traînaient +les chars, effrayés, s'arrêtent court; les uns se cabrent, et culbutent +pêle-mêle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se précipitent +au galop dans les rangs même de leur infanterie. L'armée d'Antiochus n'eut +pas de peine à achever la victoire[598]. Rompue de tous côtés, la horde des +Tectosages se retira, laissant la terre jonchée de ses morts; mais, sans +lui donner un instant de relâche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, à +travers la basse Phrygie, jusque au-delà des monts Adoréens; là, il lui +permit de s'arrêter, et de prendre un établissement à son choix. Elle +adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra, +dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible dès lors pour tenter +de reconquérir ce que la bataille du Taurus lui avait enlevé, elle se +renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans +celles de la Phrygie supérieure. Quant à Antiochus, sa victoire fut +accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la +reconnaissance publique lui décerna le titre de _Sauveur_, que l'histoire a +ajouté à son nom[599]. + + Note 596: [Grec: Epi metôpou men proaspizontas tous chalkothôrakas + autôn, es bathos de epi tettarôn kai eikosi tetagmenous + oplitas...] Lucian. Zeux. sive Antioch. p. 334. + + Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit. + + Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit. + + Note 599: Antiochus Soter.--Appian. de Bellis Syriacis. p. 130. + + +ANNEES 277 à 243 avant J.-C. + +Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les +peuples de l'Orient, arrêtèrent ce mouvement de réaction; et les hordes +trocme et tolistoboïenne continuèrent à opprimer, sans résistance, toute la +contrée maritime. Il arriva même que ces guerres accrurent considérablement +leur importance et leur force. Recherchés par les parties belligérantes, +tantôt comme alliés, tantôt comme mercenaires, les Gaulois firent venir +d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des +bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un +historien, ils se répandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils +devinrent la milice nécessaire de tous les états de l'Orient, belliqueux ou +pacifiques, monarchiques ou républicains. L'Égypte, la Syrie, la Cappadoce, +le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps à leur solde; ils trouvèrent +surtout un emploi lucratif de leur épée chez les petites démocraties +commerçantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules à leur +défense, étaient assez riches pour la bien payer. Durant une longue période +de temps, il ne se passa guère dans toute l'Asie d'événement tant soit peu +remarquable où les Gaulois n'eussent quelque part. «Tels étaient, dit +l'historien cité plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant +de leurs armes, que nul roi sur le trône ne s'y croyait en sûreté, et que +nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des +Gaulois[601].» + + Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implêrunt. Justin. l. + XXV, c. 2. + + Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla + bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta + felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam + recuperare se posse, sine gallicâ virtute, arbitrarentur. Justin. + l. XXV, c. 2. + +L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de +bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques; et, plus +d'une fois, on les vit fomenter des soulèvemens, rançonner des provinces, +assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre +mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de +l'absence du roi Ptolémée-Philadelphe, occupé à combattre une insurrection +à l'autre bout de son royaume, complotèrent de piller le trésor royal, et +de s'emparer de la basse Égypte[602]. Le temps leur manqua pour exécuter ce +projet, mais Ptolémée en eut vent: n'osant pas les punir à main armée, il +les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une des îles du Nil, où il +les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zéïlas, fils de Nicomède, +soupçonnant, de la part des Gaulois à sa solde, quelque machination +pareille, résolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas +où il les invita. Mais ceux-ci, avertis à temps, le prévinrent en +l'égorgeant à sa table même[603]. + + Note 602: [Grec: Êboulêthêsan kai tou Ptolemaiou diarpasai ta + chrêmata...] Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.--[Grec: + Kataschein Aigypton]. Pausan. in Attic. p. 12. + + Note 603: Athenæ. l. II, c. 17. + +Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers +d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en réalité aussi +prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des +successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y étaient en quelque +sorte habitués. Les gardes macédoniennes entretenues long-temps par les +Ptolémées, les Séleucus, les Antigones, les Eumènes, n'avaient guère été +plus fidèles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les +Gaulois profitèrent des traditions déjà établies, avec d'autant moins de +scrupule que, s'ils n'étaient pas les compatriotes des sujets, ils +n'étaient pas non plus ceux des rois. + + +ANNEE 243 avant J.-C. + +De toutes ces révoltes, la plus fameuse fut celle qui éclata dans le camp +du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnommé l'_Épervier_[604], à +cause de sa rapacité et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait à +Séleucus, son frère aîné, le royaume de Syrie, et il avait enrôlé dans ses +troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboïes. Les deux frères en +vinrent aux mains, près du Taurus, dans une bataille terrible où Séleucus +fut défait, où l'on crut même qu'il avait péri. Ce bruit fut démenti plus +tard; mais il inspira aux Tolistoboïes l'idée de tuer Antiochus et +d'envahir la Syrie; ils espéraient sinon la subjuguer, du moins la ravager +plus librement, à la faveur du trouble que ferait naître l'extinction +subite et entière de la dynastie des Séleucides[605]. Ils s'emparèrent donc +d'Antiochus, qui ne parvint à conserver sa vie qu'en leur abandonnant son +trésor. «Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachète des +mains des brigands, à prix d'or[606].» Il fit plus; n'osant pas les +renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel était, +devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui +faisaient trembler tant de millions d'ames! + + Note 604: Antiochus Hierax. + + Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prælio occidisse, in ipsum + Antiochum arma vertêre, liberiùs depopulaturi Asiam, si omnem + stirpem regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2. + + Note 606: Velut à prædonibus, auro se redemit. Justin. l. XXVII, + c. 2. + + Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid. + +Mais, tandis que cette rébellion occupait tous les esprits dans le camp +d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur +eux à l'improviste: c'était Eumène, chef du petit état de Pergame. Comme +souverain d'un territoire situé dans l'Éolide, Eumène payait tribut aux +Tolistoboïes; et son plus ardent désir était de secouer cette sujétion +humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des +Séleucides, qui faisaient revivre de vieilles prétentions sur l'état de +Pergame. La querelle d'Antiochus et de Séleucus, ainsi que l'éloignement +d'une partie de la horde tolistoboïe, favorisaient ses plans secrets; il +avait rassemblé une armée en toute hâte; et, s'approchant du théâtre de la +guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinément sur le +vainqueur quel qu'il fût. Il arriva dans le moment où le camp syrien, +encore troublé des scènes de révolte, n'était rien moins que préparé à +soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus +prirent la fuite chacun de leur côté[608]. Cette victoire exalta la +confiance d'Eumène, qui travailla dès lors à réunir dans une ligue commune +contre les Gaulois, toutes les cités de la Troade, de l'Éolide et de +l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il +légua l'accomplissement à Attale, son cousin et son successeur. + + Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.--Front. Stratag. l. I, c. 11. + + +ANNEE 241 avant J.-C. + +Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut +qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être +préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise +marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les +soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un +prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la +rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un +sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les +dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit +le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie +une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie +_victoire_[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles, +et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse +tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les +troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha +au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie +pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent +chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être +défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons +à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par +toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de +proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux +Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la +rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les +Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et +choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant +aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux +frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de +leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion. +La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les +Grecs _Galatie_[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois. + + Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus. + Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16. + + Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien, + l'inscription tracée par Attale était _victoire du roi_, [Grec: + basileôs, nikê]; mais Attale ne portait pas encore le titre de + roi; il ne le prit qu'après la bataille. + + Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. + 16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624.--Pausan. Attic. p. + 13. + + Note 612: _Taobh_, place, quartier, séjour, en langue gallique; + (Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, étendu, en langue + cambrienne. (Owen's dict.) + + Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; + Gallo-Græcia; Helleno-Galatia. + +Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de +conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour +lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène, +mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois +races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte, +celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et +religieuses porteront la triple empreinte des moeurs gauloises, grecques et +phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer +dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle +dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les +derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa +domination au-delà des mers. + +Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et +inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme +universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même +courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le +titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit +le titre de _roi_, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé +porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la +Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un +vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en +même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en +envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional +de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un +témoin oculaire[617]. + + Note 614: Pausan. l. X, p. 636. + + Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21. + --Strab. l. XIII, p. 624. + + Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8. + + Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44. + + + + +CHAPITRE VI. + +Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les +sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils périssent à +Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la solde de +Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux Romains +et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et font +révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de +Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est +tué par un Gaulois. + + +274--220. + + +ANNEE 274 avant J.-C. + +Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des états grecs en +Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'Épire, avait suscitée +dans la Grèce européenne, fournissait à leurs frères des bords du Danube et +de l'Illyrie de fréquentes occasions d'employer leur activité. + +Pyrrhus, souverain de l'Épire, petit état grec situé sur la frontière +illyrienne, à l'occident de la Thessalie et de la Macédoine, aimait la +guerre pour elle-même. Aventurier infatigable, entouré d'aventuriers qu'il +attirait à lui de toutes parts, mais que la pauvreté de ses finances ne lui +permettait pas de payer généreusement, il se trouvait dans la nécessité de +guerroyer sans relâche pour entretenir une armée. Après avoir mis une +première fois la Grèce en combustion, il était passé en Italie, d'où il +était retourné en Grèce, toujours aussi incertain, aussi immodéré dans ses +projets, toujours aussi peu avancé de ses batailles. Nul chef ne convenait +mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports; +aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du +Danube vinrent s'enrôler dans ses armées[618]; lui, de son côté, les +traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus périlleux +dans le combat, et, après la victoire, la garde des plus importantes +conquêtes. + + Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400. + +Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macédoine, Antigone, +surnommé Gonatas[619]; il entreprit de le détrôner, et vint le combattre au +coeur de ses états. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois à opposer aux +Gaulois de son rival; eux seuls retardèrent sa défaite, et tandis que les +troupes macédoniennes fuyaient ou passaient aux Épirotes, ils se firent +tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le +nord de la Grèce, la circonstance qu'elle avait été remportée sur des +Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. «Pour se faire gloire +et honneur, dit son biographe, il voulut que les dépouilles choisies de ces +braves fussent ramassées et suspendues aux murs du temple de Minerve +Itonide, avec une inscription en vers» dont voici le sens: +«A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacré ces boucliers des fiers +Gaulois, après avoir détruit l'armée entière d'Antigone. Qui s'étonnerait +de ces exploits? Les Éacides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent +jadis, les plus vaillans des hommes.[621]» + + Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV. + + Note 620: [Grec: Toutôn oi men pleistos katekopêsan.] Plut. in + Pyrrho. p. 400. + + Note 621: + [Grec: Tous thyreous o Molossos Itônidi dôron Athana + Purron apo thraseôn ekremasen Galatan, + Panta ton Antigonou kathelôn straton ou mega thauma + Aichmêtai kai nun kai paros Aiakidai.] + + Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de + Minerve-Itonide était situé dans la Thessalie, entre Phéras et + Larisse. + +Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la +Macédoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: Égées, +ancienne capitale du royaume, et lieu de sépulture de ses rois, reçut une +division gauloise. C'était un antique usage, que les monarques macédoniens +fussent ensevelis dans de riches étoffes, et des objets d'un grand prix +étaient déposés près d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage, +les Gaulois violèrent ces sépultures, et, après les avoir dépouillées, ils +jetèrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans +les annales de la Grèce, excita une indignation générale; amis et ennemis +de Pyrrhus, tous réclamèrent avec chaleur un sévère châtiment pour les +coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires +qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il +craignît de mécontenter ses auxiliaires par des recherches qui le +mettraient dans la nécessité d'en punir un grand nombre. Cette indifférence +passa pour complicité, aux yeux des Hellènes, et jeta sur le roi épirote +une défaveur marquée[623]. + + Note 622: [Grec: Oi Galatai, genos aplêstotaton chrêmatôn ontes, + epethento tôn basileôn autothi kekêdeumenôn tous taphous oruttein, + kai ta men chrêmata diêrpasan, ta de osta pros ubrin dierripsan.] + Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Diodor Sicul. excerpt. à Valesio ed. + p. 266. + + Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt. + l. c. + + +ANNEE 273 avant J.-C. + +Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de +nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens, +Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le +restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux +mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il +passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant +Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une +seule nuit pour préparer leur défense[624]. + + Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24. + +La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement +au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des +chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans. +Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre; +leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches +et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les +hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La +vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit, +comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer; +mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625], +s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la +rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il +paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et +commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le +fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens +accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même, +repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626]. +Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu +plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de +toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit +en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où +deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi +Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens. + + Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402. + + Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402. + +Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans +une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des +Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de +la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur +tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que +Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de +nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses +partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller +l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait +lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son +cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui +répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et, +faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à +travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On +sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du +lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce +roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles +Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et +saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention. + + Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3. + + Note 628: [Grec: Met' alalagmou kai boês]. Plutarch. in Pyrrho. p. + 404. + + Note 629: [Grec: Ôs oi Galatai tois peri auton antêlalaxan, ous + itamon oude tharraleon eikase, tarattomenôn de einai tês phônên, + kai ponountôn.] Idem, ibid. + + +ANNEE 271 avant J.-C. + +Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables +querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les +guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé, +de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là +méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de +leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait +dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à +l'heure; se voyant cernés par une manoeuvre des troupes macédoniennes, ils +consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils +allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils +égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main +sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier +après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630]. + + Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ + hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium + prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et + liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2. + + +ANNEES: 264 à 241 avant J.-C. + +Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux +aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et +abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la +Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens +commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne, +les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la +république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de +s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et +prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si +fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur +des intérêts débattus. + +Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre +avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son +service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes +actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en +Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier +théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus +importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois +commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers +africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait +mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les +places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent +leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en +donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais +sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les +communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou +les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de +leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les +murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633], +trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et, +sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les +combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il +fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les +ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit +secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il +les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non +loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée, +et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils +sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur +dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il +les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué +des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville +d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop +séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé +par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin +d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges +simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à +peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils +furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636]. + + Note 631: En phénicien _Karthe hadath_, ville neuve. + + Note 632: Polyb. l. I, p. 44. + + Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386. + + Note 634: [Grec: Ontes tote pleious tôn treschiliôn.] Polyb. l. + II, p. 95.--Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, + c. 16. + + Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr. + + Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit, + qui tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte + proximâ Gallorum quatuor millia, quæ prædatum forent missa, posse + excipi.... ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III, + c. 16.--Diodor. Sic. p. 875. + +Cependant, le mécontentement croissant avec la misère et les traitemens +rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent à déserter de +toutes parts, et il ne s'écoulait pas de jour que quelque détachement ne +passât au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et +les incorporaient à leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers +étrangers admis dans les armées romaines en qualité de stipendiés[638]. Il +n'est pas de moyens que les généraux carthaginois ne missent en oeuvre pour +réprimer ces désertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la +croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de +complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaçait Hannon au gouvernement +de la Sicile, s'avisa d'un stratagème qui, pour quelque temps du moins, en +suspendit le cours. Il s'était attaché depuis plusieurs années, par ses +largesses et sa bienveillance particulière, un corps de Gaulois qui lui +avaient donné des preuves multipliées de dévouement; il leur commanda de se +présenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu déserter, de +demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour +traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs +dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut exécuté de point en point, et +cette perfidie rendit les désertions dès-lors plus difficiles, en inspirant +aux Romains beaucoup de méfiance. + + Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup. + + Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198. + + Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356. + + Note 640: Romanos excipiendorum causâ eorum progressos ceciderunt. + Fronton. Stratagem. l. III, c. 16. + +Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'île, était située la +ville d'Éryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de défense. +Les Romains en avaient entrepris le siège, presque sans probabilité de +succès. Éryx était alors célèbre par un temple de Vénus, le plus riche de +tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient +partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient +l'oeil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas +aisément à leur but, ils désertèrent une nuit, et passèrent dans le camp +des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre maîtres de la +place. Ils y rentrèrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de +trouble, ils pillèrent de fond en comble le trésor de Vénus Érycine[641]. +Sur un autre point de la Sicile, l'intempérance d'une autre bande gauloise +fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante éléphans[642]. + + Note 641: [Grec: Êutomolêsan pros tous polemious par' ois + pisteuthentes, palin esulêsan to tês Aphroditês tês Erykinês + ieron...] Polyb. l. II, p. 95. + + Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879. + + +ANNEES 241 à 237 avant J.-C. + +On sait que l'évacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix +accordée par Rome victorieuse à la république de Carthage. Il s'y trouvait +encore vingt mille étrangers stipendiés, et, sur ce nombre, deux mille +Gaulois, commandés par un chef nommé Autarite[643]. Le sénat carthaginois +avait ordonné au gouverneur de Lilybée de licencier les troupes +mercenaires; mais la caisse était vide, et ces troupes réclamaient à grands +cris, outre leur solde arriérée depuis long-temps, des gratifications +extraordinaires, dont la promesse leur avait été prodiguée, dans les jours +de découragement et de défection. Craignant pour sa vie, le gouverneur +conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mêmes régler leurs comptes, en +Afrique, avec le sénat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par +détachemens, ils allèrent se réunir à Carthage, où ils commirent de si +grands désordres, qu'on fut bientôt contraint de les en éloigner[644]. Mais +les finances de la république étaient dans un état de détresse extrême; +toutes ses ressources avaient été épuisées par les dépenses d'une guerre de +vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu +acheter la paix. Bien loin de réaliser les promesses magnifiques de ses +généraux, le sénat fit proposer aux stipendiés d'abandonner une partie de +la solde qui leur était due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition +excita, succédèrent les menaces, et bientôt la révolte; les Gaulois +saisirent leurs armes, et entraînèrent, par leur exemple, le reste des +stipendiés[646]. Trois chefs dirigèrent ce mouvement: Spendius, natif de la +Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nommé Mathos, mais +surtout le Gaulois Autarite, homme d'une énergie sauvage, puissant par son +éloquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez +les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familière[647]. + + Note 643: [Grec: Autarito tôn Galatôn êgemôn...] Polyb. l. I, p. + 77-79. + + Note 644: Idem, p. 66. + + Note 645: Idem, ibid. + + Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3. + + Note 647: [Grec: Palai gar otrateuomenos êdei dialegesthai + phoinikisti.] Polyb. l. I, p. 81. + +Le premier acte des rebelles fut d'appeler à l'indépendance les villes +africaines, qui ne portaient qu'à regret le joug de la tyrannique +aristocratie de Carthage. La déclaration ne fut point vaine; les peuples de +l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux étrangers de l'argent et +des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures +pour subvenir aux frais de la guerre; et bientôt, l'armée étrangère, +grossie d'un nombre considérable d'Africains, mit le siège devant Carthage. +La république, réduite à ses seules ressources, mit sur pied tous ses +citoyens en état de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et +jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivés, les +insurgés remportèrent une victoire complète sur l'armée punique. Pendant +trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la même habileté +de part et d'autre, un succès égal, mais aussi une égale férocité. Les +étrangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois +étaient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pâture aux lions. A +plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649]. + + Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3. + + Note 649: Polyb. l. I. ub. sup. + +Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à +profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des +manoeuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses +subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et +Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à +s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à +leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs +généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état +cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se +rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république, +leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera +de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le +vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les +négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se +jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu +du traité,» ajouta froidement le général[652]. + + Note 650: [Grec: Epei de katechrêsanto men asebôs tous + aichmalôtous trophê toutois chrômenoi, katechrêsanto, kai ta + doulika sômatôn.....] Polyb. l. I, p. 85. + + Note 651: [Grec: Exeinai Karchêdoniois eklexasthai tôn polemiôn + ous an autoi boulôntai deka, tous de loipous aphienai meta + chitônos.] Idem, p. 86. + + Note 652: [Grec: Eutheôs ephê tous parontas eklegsthai, kata tas + omologias.] Idem, ibid. + +Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires, +et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans +un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrein +rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses +éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul, +quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent +ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653]. + + Note 653: Polyb. l. I p. 86-87. + +Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à +Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et +fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des +croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent +ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les +sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques +jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent +jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la +croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés +allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec +Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu +des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les +solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654]. + + Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq. + + +ANNEE 230 avant J.-C. + +Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique, +avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux +déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre +fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la +côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en +mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents +d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic, +une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les +Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du +continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y +procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois +de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La +trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en +force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la +main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656]. + + Note 655: [Grec: Dio kai saphôs epegnôkotes Romaioi tês asebeian + astôn, ama to dialysasthai ton pros Karchêdonious polemon, ouden + epoiêsanto prourgiaiteron, tou paroplisantas autous embalein eis + ploia, kai tês Italias pasês exoristous katastêsai.] Polyb. l. II, + p. 95. + + Note 656: Polyb. l. II, ub. supr. + + +ANNEE 220 avant J.-C. + +Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois révoltés, +était passé d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois. +La peuplade gallique des Celtici, établie, comme nous l'avons dit plus +haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'île ibérique, entre la +Guadiana et le grand Océan, pendant tout le cours de la guerre punique, +n'avait cessé de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut +envoyé pour la châtier, et conquérir à sa république la partie occidentale +de l'Espagne, qui était encore indépendante ou mal soumise. A la tête des +Celtici, combattaient deux frères d'une grande intrépidité, et dont l'un, +nommé Istolat ou Istolatius, avait étonné plus d'une fois les Carthaginois +par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne +suffisait pas. Istolat et son frère furent tués dans la première bataille +qu'ils livrèrent; de toute leur armée, il ne se sauva que trois mille +hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent à se laisser incorporer +parmi les mercenaires d'Amilcar[658]. + + Note 657: Chap. I, p. 7. + + Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882. + +Indortès, parent des deux frères, et leur successeur au commandement des +Celtici, entreprit de venger leur défaite. Il mit sur pied une armée de +plus de cinquante mille hommes; mais il fut complètement battu. Pour +s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intérêts de sa +république, Amilcar accorda la liberté à dix mille prisonniers que la +victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins généreux à l'égard +d'Indortès; car, après lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait +déchirer de verges, à la vue de son armée, il le condamna au supplice de la +croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades +galliques ou gallo-ibériennes, qui occupaient la côte occidentale de +l'Espagne; il trouva la mort dans ces conquêtes[659]. Son gendre Asdrubal, +qui le remplaça, périt assassiné par un Gaulois, esclave d'un chef +lusitanien qu'Asdrubal avait mis à mort par trahison. L'esclave gaulois +s'attacha pendant plusieurs années aux pas du Carthaginois, épiant +l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le +temps qu'il offrait un sacrifice pour le succès de ses entreprises. Le +meurtrier fut saisi et appliqué à la torture; mais, au milieu des plus +grands tourmens, insensible à la douleur, et heureux d'avoir vengé un homme +qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660]. + + Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p. + 882-883.--Cornel. Nepos in Hamilcare. + + Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic. + + + + +CHAPITRE VII. + +GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premières +guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des +colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les Cénomans trahissent la +cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum fait prendre les armes +aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des Alpes.--Un Gaulois et une +Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés de Rome.--Bataille de +Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de Télamone où les Gaulois +sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie, +et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de +l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus. + + +238--222. + + +ANNEES 238 à 236 avant J.-C. + +Quarante-cinq ans[661] s'étaient écoulés depuis l'extermination du peuple +sénonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait +frappé les nations cisalpines n'était pas encore effacée. La jeunesse, il +est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconquérir +aisément le territoire enlevé à ses pères, et de laver la honte de leurs +défaites; et les chefs suprêmes, ou rois du peuple boïen, At et Gall[662], +tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler, +favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens, +dont les conseils nationaux étaient composés, et la masse du peuple, +désapprouvaient les menées des rois boïens et l'ardeur des jeunes gens, +qu'ils traitaient d'inexpérience et de folie[663]. Après un demi-siècle de +tranquillité, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui +paraissait devoir être d'autant plus terrible, que la république romaine, +depuis les dernières guerres, avait fait d'immenses progrès en puissance. +At et Gall cherchèrent des secours au dehors; à prix d'argent, ils firent +descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans +l'espoir que leur présence donnerait de l'élan aux peuples cisalpins; et, à +la tête de ces étrangers, ils marchèrent sur Ariminum, celle des colonies +romaines qui touchait de plus près à leur frontière. Déjà la jeunesse +boïenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix, +indignés que ces rois précipitassent la nation, contre sa volonté, dans une +guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrèrent[665]. Ils +tombèrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent à regagner +leurs Alpes en toute hâte; de sorte que la tranquillité était déjà +rétablie, lorsque l'armée romaine, accourue à la défense d'Ariminum, arriva +sur la frontière boïenne[666]. + + Note 661: Polyb. l. II, p. 109. + + Note 662: Atès et Galatus, [Grec: Atês kai Galatos], dans Polybe, + l. II, p. 109. _At_ ou _Atta_, père: Galatos ou Galatus est + l'altération grecque de _Gall_. + + Note 663: [Grec: Neoi, thymou alogistou plêreis, apeiroi...] + Polyb. l. c. + + Note 664: [Grec: Êrxanto... epispaqsthai tous ek tôn Alpeôn + Galatas.] Polyb. l. II, p. 109. + + Note 665: [Grec: Aneilon men, tous idious basileis Atên kai + Galaton.] Idem, ibid. + + Note 666: Polyb. l. c. + +Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à +tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre +des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un +historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au +mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives +du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le +comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire +sénonais. + + Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402. + + +ANNEE 232 avant J.-C. + +Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait +encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient +Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la +première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis +cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient +l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure +partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention +des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui +restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition, +par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt +pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions +nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre. +L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en +dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction. + + Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de + l'an 268. + + Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411. + +Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était +incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient +jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les +Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal +marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la +Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption +et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent +distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale, +avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la +secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent +trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils +les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils, +et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces +traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule, +l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane. + + Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219. + + Note 671: [Grec: Oi Kenomanoi, diapesbeasamenôn Romaiôn, toutois + eilont summachein.] Polyb. l. II, p. 111. + +Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes +poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de +l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération +boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus +pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la +Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière +d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à +former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et +défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire +partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures, +épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et +les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces +mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années +auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des +ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et +septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie +appliquaient la dénomination collective de _Gaisda_[674], d'où les Romains +avaient fait _Gæsatæ_. Voici quelles étaient la signification et l'origine +de ce surnom. + + Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3.--Paul. + Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII. + + Note 673: [Grec: Pros tous kata tas Alpeis kai ton Rodanon potamon + katoilountas... Gaisatas.] Polyb. l. II, p. 109. + + Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore + aujourd'hui, armé. Armstrong's dict. + +Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois siècles, avaient adopté +successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionné leurs +armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs +voisins des vallées des Alpes n'avaient rien changé aux usages antiques de +leurs pères. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe, +et à un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvétien ne connaissait +pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait +d'ailleurs avec une grande habileté; cette circonstance avait fait donner, +par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de +_gaisda_, c'est-à-dire, armées du gais. Plus tard, par extension et par +abus, ce mot s'employa pour désigner une troupe soldée, d'au-delà des +Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'était l'acception +qu'il portait du temps de Polybe, et _Gésate_ ne signifiait plus dès lors +qu'un soldat stipendiaire[675]. + + Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed + mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La + ressemblance du mot _Gæsatæ_ avec le mot grec ou plutôt persan, + _Gaza_, qui veut dire _trésor_, _richesses_, donna lieu chez les + Grecs à une étymologie absurde; ils transformèrent _Gæsatæ_ en + _Gazitæ_ et _Gazetæ_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui + porte ou emporte l'or, stipendiés, mercenaires. V. Étienne de + Byzance et Polybe lui-même répété par Plutarque. + + +ANNEES 231 à 228 avant J.-C. + +Nous ignorons auxquelles des tribus, armées du gais, les députés cisalpins +s'adressèrent; mais rien ne fut épargné pour aiguillonner des hommes +sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anéroëste, +reçurent des présens considérables en argent, et de grandes promesses pour +l'avenir. Les ambassadeurs étaient chargés de rappeler aux Gésates, que +jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assisté les Sénons au +sac et à l'incendie de Rome, et occupé sept mois entiers cette ville +fameuse, jusqu'à ce que les Romains offrissent de la racheter à prix d'or; +qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bénévolement, de leur plein +gré, et étaient rentrés dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et +chargés de butin[677]. «L'expédition qu'ils venaient proposer serait, +ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile, +puisque la presque totalité des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre +part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens désastres, avait +amassé des richesses prodigieuses.» L'éloquence des ambassadeurs eut tout +succès; Anéroëste et Concolitan se mirent en marche; et «jamais, dit +Polybe, armée plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les +Alpes[678].» + + Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forêts. [Grec: + Kogkolitanos kai Anêroestês.] Polyb. l. c. + + Note 677: [Grec: Telos ethelonti kai meta charitos paradontes tên + polin, athraustoi kai asineis echontes tên ôpheleian, eis tên + oikeian epanêlthon.] Polyb. l. II, p. 110. + + Note 678: Idem. loc. cit. + +Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans, +Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent +à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait +déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se +réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption, +durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les +confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante +mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant +pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps, +le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et +celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681]. + + Note 679: Polyb. l. II, p. 111. + + Note 680: [Grec: Dio kai meros ti tês dynameôs katalipein + ênagkasthêsan oi basileis tôn Keltôn, phylakês charis tês chôras.] + Idem, ibid. + + Note 681: Ce nom paraît signifier _le grand Breton_. _Mor_, en + langue gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_. + +A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi +des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat +fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans +l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au +roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient +réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent +feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une +prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient +possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres +sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le +malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques +Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce +moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit +politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une +fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville, +au milieu du marché aux boeufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe, +avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un +homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre +fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes +assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils +instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année, +dans le mois de novembre[683]. + + Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. + XXII, c. 57. + + Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.--Idem. Quæstion, roman. p. + 283.--Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.--Paul. Oros. l. IV, c. 13. + --Zonar. l. VIII. + + +ANNEE 226 avant J.-C. + +Cependant des levées en masse s'organisaient dans tout le centre et le +midi de la presqu'île, car les peuples italiens croyaient tous leur +existence en péril. De toutes parts, on amenait à Rome, comme dans le +boulevard commun de l'Italie, des vivres et des armes, et «l'on ne se +souvenait pas, dit un historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].» +La république fut bientôt en mesure de mettre sur pied sept cent +soixante-dix mille soldats. Une partie fut cantonnée dans les provinces +du centre; cinquante mille hommes, sous la conduite d'un préteur, furent +envoyés en Étrurie pour garder les passages de l'Apennin; le consul +Æmilius Pappus partit, avec une armée consulaire, pour défendre la +frontière du Rubicon; le second consul, Atilius Régulus, qui se rendait +d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles, devait ensuite +débarquer en Étrurie, et rejoindre l'armée de l'Apennin; enfin, vingt +mille Cénomans et Vénètes avaient l'ordre de se porter dans l'ancien +pays sénonais, pour renforcer les légions d'Æmilius et inquiéter la +frontière boïenne[685]. Sans être effrayée de ces dispositions, l'armée +gauloise traversa l'Apennin, par des défilés qu'on avait négligé de +garder, et descendit inopinément dans l'Étrurie. + + Note 684: [Grec: Sitou de kai belôn kai tês allês epitêdeiotêtos + pros polemon têlikautên epoiêsanto paraskeuên, êlikên oudeis pô + mnêmoneuei proteron.] Polyb. l. II, p. 111. + + Note 685: [Grec: Toutous d' etaxan epi tôn orôn tês Galatias, ôs + an embalontes eis tên tôn Boiôn charan antiperispôsi tous + exelêlythotas.] Polyb. l. II, p. 112.--Diod. Sicul. l. XXV, ecl. + 3.--Tit. Liv. epit. XX.--Plutarch. in Marcello, p. 299.--Paul. + Oros. l. IV, c. 13. + + +ANNEE 225 avant J.-C. + +En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'armée gauloise, +Concolitan, Anéroëste et Britomar, jurèrent solennellement, à la tête de +leurs troupes, et firent jurer à leurs soldats, «qu'ils ne détacheraient +pas leurs baudriers, avant d'être montés au Capitole»; et ils prirent à +grandes journées la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercèrent sur +leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des +maisons; ils traînaient après eux les troupeaux, et la population garottée, +qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrêtait, parce que +l'armée romaine d'Étrurie les attendait encore aux passages septentrionaux +de l'Apennin, quand déjà ils avaient pénétré au coeur de la province. Ils +n'étaient plus qu'à trois journées de Rome, lorsqu'ils apprirent que le +préteur, averti enfin, les suivait à marche forcée. Craignant de se laisser +enfermer entre cette armée et la ville, ils firent volte-face, et +s'avancèrent à leur tour au-devant du préteur. L'ayant rencontré entre +Arrétium et Fésules, vers le coucher du soleil, ils campèrent, séparés de +lui seulement par un intervalle étroit. Dès que la nuit fut venue, ils +allumèrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout-à-coup ils se +retirèrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et +transportèrent leur camp près de Fésules, ordonnant à la cavalerie de +rester en présence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger +alors aussi vers Fésules en se faisant poursuivre par les Romains. Le +stratagème eut un plein succès. Au lever du soleil, les Romains, +n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attribuèrent sa retraite à la +peur, et attaquèrent la cavalerie qui se mit à fuir, en les attirant du +côté de Fésules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux à +l'improviste. La confiance et le nombre étaient pour les Gaulois; ils +accablèrent l'armée romaine, et lui tuèrent six mille hommes. Le reste +s'étant rallié et retranché sur une hauteur voisine, les Gaulois songèrent +d'abord à l'y forcer; mais comme eux-mêmes étaient accablés de fatigue, à +cause de la marche de la nuit, ils se contentèrent de placer en observation +une partie de leur cavalerie, et allèrent prendre du repos[687]. + + Note 686: Non priùs soluturos se baltea, quàm Capitolium + ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4. + + Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.--Diodor. Sicul. eclog. 3, l. + XXV. + +Cependant le consul Æmilius, averti des mouvemens des Gaulois, avait passé +précipitamment l'Apennin; fort à propos, il arriva près de Fésules, dans la +nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline où les +légions du préteur s'étaient retranchées. A la vue des feux allumés dans le +camp du consul, elles devinèrent ce que c'était, et reprirent courage; +elles parvinrent même à communiquer avec lui, par le moyen d'une forêt qui +longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait +mal les avenues. Le consul promit au préteur de le débloquer dès le point +du jour; il passa la nuit en préparatifs de combat; et le soleil était à +peine levé qu'il partit à la tête de sa cavalerie, tandis que l'infanterie +le suivait en bon ordre. + +Mais les Gaulois aussi avaient remarqué les feux du consul, et conjecturé +ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anéroëste leur +avait remontré «que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient +pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout +entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du Pô, y mettre +ce butin en sûreté, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la +guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688].» La plupart des chefs +se rangèrent à cet avis; et, tandis que l'armée d'Æmilius se portait vers +la colline pour faire sa jonction avec le préteur, par un mouvement +contraire, l'armée gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de là la +Ligurie. + + Note 688: [Grec: Ois Anêroestês o basileus gnômên eisephere legôn, + oti dei tosautês leias egkrateis gegonotas (ên gar, ôs eoik, kai + to tôn sômaton plêthos kai thremmatôn, eti de tês aposkeuês ês + eichon, amuthêton). Dioper ephê mê dein kindyneuein eti, unde + paraballesthai tois olois....] Polyb. l. II, p. 114. + +Après avoir rallié les troupes du préteur, Æmilius poursuivit les Gaulois, +qu'il atteignit bientôt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux +et les bagages de tout genre qu'ils traînaient avec eux, embarrassaient +leur marche. Ils éludèrent avec soin une action décisive, que d'ailleurs le +consul ne désirait pas très-vivement; il se contenta de les harceler, +épiant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de +leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du +consul les obligeait, les firent dévier de la direction qu'ils s'étaient +proposée, et les jetèrent fort avant vers le midi de l'Étrurie. Ils +n'atteignirent guère le littoral, qu'à la hauteur du cap Télamone[689]. + + Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115. + +Le hasard voulut que, dans ce temps-là même, le second consul, Atilius +Régulus, après avoir étouffé les troubles de la Sardaigne, vînt débarquer à +Pise. Informé que les Gaulois avaient passé l'Apennin, il se porta en toute +hâte du côté de Rome, en longeant la mer d'Étrurie, de manière qu'il +marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage +de Télamone que quelques cavaliers, de la tête de l'armée gauloise, +donnèrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul, +ils racontèrent le combat de Fésules, leur position actuelle et celle +d'Æmilius. Régulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda à +ses tribuns de donner au front de son armée autant d'étendue que le terrein +pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-même, +à la tête de sa cavalerie, courut s'emparer d'une éminence qui dominait la +route. Les Gaulois étaient loin de soupçonner ce qui se passait; à la vue +des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que +L. Æmilius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses +troupes; et ils envoyèrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour +le débusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits à +leur tour par un prisonnier romain du véritable état des choses, ils se +préparèrent à faire face aux deux armées ennemies à la fois. Æmilius avait +bien ouï parler du débarquement des légions d'Atilius, mais il ignorait +qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours +qui lui arrivait que par le combat engagé pour l'occupation du monticule. +Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses légions +sur l'arrière-garde gauloise[690]. + + Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116. + +Enfermés ainsi, sans possibilité de battre en retraite, les Gaulois +donnèrent à leur ligne un double front. Les Gésates et les Insubres, qui +composaient l'arrière-garde, firent face au consul Æmilius; les troupes de +la confédération boïenne et les Tauriskes, à l'autre consul: les chariots +de guerre furent placés aux deux ailes, et le butin fut porté sur une +montagne voisine gardée par un fort détachement. Les Insubres et les Boïes +étaient vêtus seulement de braies ou de saies légères[691]; mais, soit par +bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gésates mirent bas tout +vêtement, et se placèrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et +leur bouclier[692]. Durant ces préparatifs, le combat, commencé sur la +colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie, +envoyée de côté et d'autre, était nombreuse, les trois armées pouvaient en +suivre les mouvemens. Le consul Atilius y périt; et sa tête, séparée du +tronc, fut portée par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la +cavalerie romaine ne se découragea point et demeura maîtresse du poste. +Æmilius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous +les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en +échappait frappèrent les Romains de terreur: «Car, dit un historien, outre +les trompettes, qui y étaient en grand nombre, et faisaient un bruit +continu, il s'éleva tout à coup un tel concert de hurlemens, que +non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre même +et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris. Il y avait +encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les +gestes de ces corps énormes et vigoureux qui se montraient aux premiers +rangs sans autre vêtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne fût +paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle +excita d'abord l'étonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidité +et les aiguillonna à payer de courage pour se rendre maîtres d'un pareil +butin[694].» + + Note 691: [Grec: Oi men oun Isombroi kai Boioi tas anaxyridas + echontes kai tous eupeteis tôn sagôn peri autous exêtazon.] Polyb. + l. II, p. 116. + + Note 692: [Grec: Oi di Gaistatai dia te tên philodoxian kaito + tharos taut' aporripsantes, gymnoi met' autôn tôn oplôn prôtoi tês + dynameôs katestsan.] Idem, ibid. + + Note 693: Idem, loc. citat.--Paul Oros. l. IV, c. 13. + + Note 694: [Grec: Pros a blepontes oi Romaioi ta men exeplêttonto, + ta d' upo tês tou lusitelous elpidos agomenoi, oiplasiôs + parôxunonto pros ton kindunon.] Polyb. l. II, p. 117. + +Les archers des deux armées romaines s'avancèrent d'abord, et firent +pleuvoir une grêle de traits. Garantis un peu par leurs vêtemens, les +Cisalpins soutinrent assez bien la décharge; il n'en fut pas de même des +Gésates, qui étaient nus, et que leur étroit bouclier ne protégeait +qu'imparfaitement. Les uns, transportés de rage, se précipitaient hors des +rangs, pour aller saisir corps à corps les archers romains; les autres +rompaient la seconde ligne, formée par les Insubres, et se mettaient à +l'abri derrière. Quand les archers se furent retirés, les légions +arrivèrent au pas de charge; reçues à grands coups de sabre, elles ne +purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharné, +quoique les Gésates, criblés de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs +forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer +à l'improviste une des ailes ennemies, et décida la victoire; quarante +mille Gaulois restèrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire +leur rend cette justice, qu'à égalité d'armes, ils n'eussent point été +vaincus[695]. En effet leur bouclier leur était presque inutile, et leur +épée, qui ne frappait que de taille, était de si mauvaise trempe que le +premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient +le temps à la redresser avec le pied, les Romains les égorgeaient[696]. Le +roi Concolitan fut fait prisonnier; Anéroëste, voyant la bataille perdue, +se retira dans un lieu écarté avec les amis dévoués à sa personne, les tua +d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint +Britomar. + + Note 695: Polyb. l. II, p. 118. + + Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120. + + Note 697: [Grec: O d'eteros autôn (basileus) Anêroestês eis tina + topon symphygôn met' oligôn prosênegke tas cheiras autô kai tois + anagkaiois.] Polyb. l. II, p. 118.--. . . [Grec: ... Ton megiston + autôn basilea eautou therisai ton trachêlon...] Diod. Sicul. l. + XXV, ecl. 3. + +Le consul Æmilius fit ramasser les dépouilles des Gaulois et les envoya à +Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlevé dans l'Étrurie, il le +rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boïen dont +il livra une partie au pillage; après quoi il retourna à Rome. Il y fut +reçu avec d'autant plus de joie que la frayeur avait été plus vive. Le sénat +lui décerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres +captifs gaulois furent traînés devant son char, revêtus de leurs baudriers. +«Pour accomplir, dit un historien, le voeu solennel qu'ils avaient fait de +ne point déposer le baudrier, qu'ils ne fussent montés au Capitole[698].» +Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus +furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter. + + Note 698: Victos Æmilius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c. + 4. + + +ANNEE 224 avant J.-C. + +Pour mettre à profit sa victoire, la république envoya immédiatement dans +la Cispadane les deux consuls nouvellement nommés, Q. Fulvius et +T. Manlius. La confédération boïenne était découragée et hors d'état de +résister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple +entraîna les Lingons et les Boïes. Ils livrèrent des otages et plusieurs de +leurs villes, entre autres Mutine, Tanétum et Clastidium, qui reçurent des +garnisons ennemies. + + +ANNEE 223 avant J.-C. + +L'année 223 fut marquée avec distinction dans les annales romaines; elle +vit les enseignes de la république franchir le Pô pour la première fois, et +flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C. +Flaminius, qui effectuèrent ce passage, près de l'embouchure de l'Adda. Les +Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminué les +difficultés du passage[699]. Néanmoins l'impétuosité téméraire de Flaminius +occasiona de grandes pertes aux légions. Au-delà du Pô, les consuls, +assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp, +éprouvèrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes périrent ou dans ce +combat, ou dans la traversée du fleuve[700]. Affaiblis et humiliés, ils +furent contraints de demander la paix; et après quelques négociations, ils +signèrent un traité en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et +saufs du territoire insubrien[701]. + + Note 699: Polyb. l. II, p. 119. + + Note 700: [Grec: Labontes êlêgas peri te tên diabasin kai peri tên + stratopedeian....] Idem, ibid. + + Note 701: [Grec: Speisamenoi kath' omologian elusan ek tôn tôpôn.] + Idem, ibid. + +Flaminius et son collègue se retirèrent chez les Cénomans où ils passèrent +quelque temps à faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en état +de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cénomans; +et, de concert avec ces traîtres, Flaminius se mit à saccager les villes de +l'Insubrie, et à égorger la population qui, sur la foi du traité, avait mis +bas les armes, et s'était dispersée dans les champs[702]. + + Note 702: Polyb. l. II, p. 119. + +Une si criante perfidie révolta le peuple insubrien; il se prépara aux +derniers efforts. Pour déclarer que la patrie était en péril, et que la +lutte qui s'engageait était une lutte à mort, les chefs se rendirent en +pompe au temple de la déesse de la guerre[703], et déployèrent certaines +enseignes consacrées, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes +calamités nationales; on les surnommait, pour cette raison, les +_immobiles_; elles étaient fabriquées de l'or le plus fin[704]. Dès que les +_immobiles_ flottèrent au vent, la population accourut en armes; au bout de +peu de jours, cinquante mille hommes furent réunis; mais ils n'étaient pas +organisés, qu'il fallut déjà livrer bataille. + + Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, [Grec: Athêna]; + on croit qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de + _Buddig_ ou _Buadhach_, que les Romains orthographiaient + _Boadicea_. + + Note 704: [Grec: Synathroisantes oun apasas epi tauton, kai tas + chrysas sêmaias tas akinêtous legomenas katechontes ek tou tês + Athênas ierou, kai talla paraskeuasamenoi deontôs.] Polyb. l. II, + p. 119. + +Le sénat approuvait complètement la honteuse guerre qui se faisait dans la +Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui était +personnellement odieux, comme ayant provoqué le partage des terres +sénonaises, et il eût voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province à +la république. Dans ce but, il fit parler les dieux, et épouvanta le peuple +par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus +d'Ariminum, et qu'un des fleuves sénonais avait roulé ses eaux teintes de +sang[705]. On consulta là-dessus les augures, et la nomination des consuls +fut reconnue illégale. Le sénat leur envoya immédiatement l'ordre de se +démettre, et de revenir à Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi. +Mais Flaminius, informé par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque +chose, soupçonna le contenu de la dépêche, et résolut de ne l'ouvrir +qu'après avoir tenté la fortune. Ayant fait partager ce dessein à son +collègue, ils pressèrent leurs préparatifs de bataille. Les deux armées se +trouvaient alors en présence sur les bords du Pô[706]. + + Note 705: [Grec: Ophthê men aimati reôn o dia tês Pêkinidos chôras + potamos, elechthê de treis selênas phanênai peri polin Ariminon.] + Plutarch. in Marcel. p. 299. + + Note 706: Plutarch. ibid.--Paul. Oros. l. IV, c. 13. + +Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cénomans, par leur +trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'étaient +assez compromis aux yeux de leurs frères, pour que les consuls pussent se +fier à eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne +sait sur quel soupçon, en jugèrent autrement. Ils envoyèrent la division +cénomane de l'autre côté du fleuve, sous prétexte de garder la tête du +pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de réserve aux +légions; mais à peine eut-elle touché l'autre rive, que Flaminius fit +couper le pont. L'armée romaine, adossée au fleuve, se trouva par là dans +l'alternative de vaincre ou d'être anéantie, puisque son unique moyen de +retraite était détruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce +fut le génie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqué dans les précédens +combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou +deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distribuèrent au +premier rang des légions ces longues piques ou _hastes_ qui étaient l'arme +ordinaire du troisième, et firent charger d'abord à la pointe des hastes. +Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour détourner les coups, +l'eurent bientôt ébréché et faussé[708]. A ce moment les Romains, jetant +bas les piques, tirèrent leur épée affilée et à deux tranchans, et +frappèrent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis désarmés. +Huit mille Insubres furent tués, seize mille furent faits prisonniers. +Flaminius ouvrit alors les dépêches du Sénat, et prit la route de Rome, +avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn. +Cornélius furent choisis pour continuer la guerre, dès le printemps +suivant, en qualité de consuls[709]. + + Note 707: Polyb. l. II, p. 120. + + Note 708: Idem. p. 120, 121. + + Note 709: Polyb. l. II, p. 121.--Plutarch. in Marcell. p. 300. + --Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Fast. Capitol. + + +ANNEE 222 avant J.-C. + +Les Insubres mirent à profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs +villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi +Virdumar[710] leur amena trente mille Gésates. Aussitôt que la saison le +permit, les consuls passèrent le Pô, et vinrent assiéger Acerres, bourg +situé au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'étaient +point attendus que les hostilités commenceraient de ce côté; de sorte que +les assiégeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position +imprenable, où l'armée Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer +sur un terrein plus égal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses +Gésates, presque tous cavaliers, traversa le Pô, et tomba sur le territoire +des Anamans, qui, cette fois, comme dans la précédente campagne, avaient +livré passage aux consuls; leurs terres furent saccagées pendant plusieurs +lieues d'étendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans +avaient cédée à la république, et dont celle-ci avait fait une place +d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces. +Scipion fut laissé devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la +presque totalité de l'infanterie. Marcellus, à la tête de la cavalerie +restante et de six cents hommes d'infanterie légère, se porta sur +Clastidium à marches forcées. Les Gaulois ne lui laissèrent pas le temps de +se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas +grand compte de sa cavalerie, «parce que, dit un historien, habiles +cavaliers eux-mêmes, ils se croyaient la supériorité de l'adresse, comme +ils avaient celle du nombre[711]»; ils voulurent en venir aux mains +sur-le-champ. + + Note 710: _Feardha-mar_, brave et grand. On trouve en latin ce nom + sous les deux formes: _Virdumarus_ et _Viridomarus_. + + Note 711: [Grec: Kratistoi far ontes ippomachein, kai malista + toutô diapherein dokountes, tote tak plêthei poly ton Markellon + upereballon.] Plutarch. in Marcell. p. 300. + +Marcellus craignait d'être débordé, à cause de son peu de troupes; il +étendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu'à ce qu'elles +présentassent un front à peu près égal à celui de l'ennemi. Pendant ces +évolutions, son cheval, effrayé par les cris et les gestes menaçans des +Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgré lui. Dans +une armée aussi superstitieuse que l'armée romaine, un tel accident pouvait +être pris à mauvais présage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus +s'en tira avec une présence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement eût +été volontaire, il fit achever à son cheval le cercle commencé, et revenant +sur lui-même, il adora le soleil[712]; car c'était là, chez les Romains, +une des cérémonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement à +Jupiter _Feretrius_[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur +l'ennemi. Au moment où il faisait ce voeu, Virdumar, placé au front de la +ligne gauloise, l'aperçut; jugeant, par le manteau écarlate et par les +autres signes distinctifs du commandement suprême, que c'était le consul, +il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armées, et brandissant un +gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. «Ce roi, dit le +biographe de Marcellus, était de haute stature, dépassant même tous les +autres Gaulois. Il était revêtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et +rehaussées de pourpre et de couleurs si vives, qu'il éblouissait comme +l'éclair[714].» + + Note 712: [Grec: Ton êlion prosekynêse]. Plutarch. in Marcell. p. + 301.--Front. Stratag. l. IV, c. 5. + + Note 713: _Feretrius à feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait + frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine quòd certo dux_ ferit _ense + ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel à _ferendo; quòd ei spolia opima_ + afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10. + + Note 714: [Grec: Anêr megethei te sômatos exochos Galatôn, kai + panoplia en argyrô kai chrusô kai baphais pasi kai poikilmasin, + ôsper astrapê diapherôn stilbousa.] Plut. in Marcell. p. 301. + +Frappé de cet éclat, le consul parcourut des yeux le front de bataille +ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: «Ce sont bien là, dit-il, +les dépouilles que j'ai vouées à Jupiter.» En disant ces mots, il part à +toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'était point encore sur +ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisième coup, et met +pied à terre pour le dépouiller. «Jupiter! s'écria-t-il alors, en élevant +dans ses bras les armes ensanglantées; toi qui contemples et diriges les +grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends +à témoin que je suis le troisième général qui, ayant tué de sa propre main +le général ennemi, t'a consacré ses _dépouilles opimes_. Accorde-moi donc, +Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette +guerre[715].» Il avait à peine achevé que la cavalerie romaine chargea la +ligne gauloise, où la cavalerie et l'infanterie étaient entremêlées +ensemble. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta au consul. +Beaucoup de Gésates périrent dans l'action; les autres se +dispersèrent[716]. + + Note 715: Plutarch. loc. citat. + + Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300.--Tit. + Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. + 13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2.--Virgil. Æneid. l. VI, v. 855 et + seq. + +De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la +garnison d'Acerres, après avoir abandonné cette ville, s'était repliée sur +Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul +Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'étaient conduits avec tant de +bravoure, que, d'assiégés, ils s'étaient rendus assiégeans, et bloquaient +les légions dans leur camp. A l'arrivée de Marcellus les choses changèrent. +Les Gésates, découragés par la défaite de leurs frères et la mort de leur +roi, voulurent à toute force retourner dans leur pays. Réduit à ses seules +ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientôt contraints +d'ouvrir toutes leurs autres places. La république leur imposa une +indemnité considérable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur +territoire afin d'y établir des colonies[717]. Marcellus fut reçu avec +enthousiasme par le peuple et par le sénat; et la cérémonie de son triomphe +fut la plus brillante qu'on eût encore vue dans Rome. + + Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301. + +Le triomphe, comme on sait, était chez les Romains le plus grand de tous +les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du général +vainqueur et de son armée au temple de Jupiter capitolin. Romulus, +fondateur et premier roi de Rome, en avait institué l'usage en promenant +sur ses épaules, à travers les rues de sa ville naissante, les armes et les +vêtemens d'un ennemi qu'il avait terrassé[718]. Lorsque le général en chef +de l'armée romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le +général en chef de l'armée ennemie, cette circonstance rehaussait l'éclat +de la solennité, et les dépouilles conquises prenaient le nom de +_dépouilles opimes_[719]. Dans la série presque innombrable des triomphes +décernés par la république, elle ne s'était encore présentée que deux fois; +tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut donc +déployé pour célébrer la victoire de Claudius Marcellus, troisième +_triomphateur opime_[720]. + + Note 718: Dionysius l. II. + + Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.--Tit. Liv. + IV, 20. + + Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20.--Virgil. + Æneid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2. + +Le cortège partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes +et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il +devait traverser étaient jonchées de fleurs; l'encens fumait de tous +côtés[721]; la marche était ouverte par une troupe de musiciens qui +chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens. +Après eux, s'avançaient les boeufs destinés au sacrifice; leurs cornes +étaient dorées; leurs têtes ornées de tresses et de guirlandes: suivaient, +entassés dans des chariots rangés en longues files, les armes et les +vêtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes +boïennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vêtus de la +braie et de la saie, et chargés de chaînes: leur haute stature, leur figure +martiale et fière attirèrent long-temps les regards de la multitude +romaine. Derrière les captifs, marchaient un pantomime habillé en femme et +une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale +gaieté insultaient sans relâche à leur douleur. Plus loin, au milieu de la +fumée des parfums, paraissait le triomphateur traîné sur un char à quatre +chevaux. Il avait pour vêtement une robe de pourpre brodée d'or; son visage +était peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tête couronnée +de laurier[723]. «Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus +superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de +voir le consul portant lui-même l'armure de Virdumar; car il avait fait +tailler exprès un grand tronc de chêne, autour duquel il avait ajusté le +casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724]» L'épaule chargée de +ce trophée qui présentait la figure d'un géant armé, Marcellus traversa la +ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et à la +suite de son char, chantant des hymnes composés pour la fête, et poussant, +par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que répétait à l'envi la +foule des spectateurs. + + Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4. + + Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL, + 43; XLV, 40.--Virg. Æneid. VIII, 720. + + Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV, + 30. V, 39.--Plutarch. in Æmil. + + Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr. + +Dès que le char triomphal commença à tourner du Forum vers le Capitole, +Marcellus fit un signe, et l'élite des captifs gaulois fut conduite dans +une prison, où des bourreaux étaient appostés et des haches préparées[725]; +puis le cortège, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le +temple de Jupiter, qu'un licteur apportât la nouvelle «que les barbares +avaient vécu[726].» Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grâce, et +le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur +planta, de ses mains, son trophée dans l'enceinte du temple, dont il avait +fait creuser le pavé[727]. Le reste du jour se passa en réjouissances, en +festins; et le lendemain, peut-être, quelque orateur du sénat ou du peuple +recommença les déclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il +fallait exterminer, parce qu'elle égorgeait ses prisonniers, et qu'elle +offrait à ses dieux le sang des hommes. + + Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41; + XLIII, 19. + + Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24. + + Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C. + + + + +CHAPITRE VIII. + +GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient +des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des Boïes et des +Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs et défont une +année romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et +les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les Cisalpins se +déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de Cannes, +gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana. +--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de +l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon +débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent +Annibal en Afrique. + +218-202. + + +ANNEE 218 avant J.-C. + +Les Cisalpins avaient à peine posé les armes qu'ils virent arriver dans +leur pays des étrangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'étaient +des émissaires envoyés par le Carthaginois Annibal, commandant des forces +puniques en Espagne. La bonne intelligence avait déjà cessé entre les +républiques de Rome et de Carthage, et tout faisait prévoir la rupture +prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal résolut de frapper +les premiers coups. Il conçut le projet de descendre en Italie, et de +transporter la guerre sous les murailles mêmes de Rome; mais ce plan hardi +était inexécutable sans la coopération active des Cisalpins: Annibal +travailla donc à le leur faire adopter. Ses envoyés distribuèrent de +l'argent aux chefs, et réveillèrent par leurs discours l'énergie gauloise, +que les dernières défaites avaient abattue. «Les Carthaginois, disaient-ils +aux Boïes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez, à chasser les +Romains de votre pays, à vous rendre le territoire conquis sur vos pères, à +partager avec vous fraternellement les dépouilles de Rome et des nations +sujettes ou alliées de Rome[728].» Les Insubres accueillirent ces +ouvertures avec faveur, mais en même temps avec une réserve prudente; pour +les Boïes, dont plusieurs villes étaient occupées par des garnisons +romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagèrent à tout ce que les +Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya +d'autres émissaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage +jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite +l'amitié des principaux chefs du midi [729]. + + Note 728: + [Grec: Pan upischneito diapempomenos epimelôs pros tous dynastas + tôn Keltôn, kai tous epi tade, kai tous en autais tais Alpesin + enoikounias.] Polyb. l. III, p. 189.--Tit. Liv. l. XXI, c. 25, + 29, 52. + + Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23. + +Averti des menées d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens alliés et ses +espions dans la Gaule, le sénat romain fit partir de son côté des +ambassadeurs chargés d'une mission toute semblable; il proposait aux +nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour +fermer aux Carthaginois les passages des Pyrénées et des Alpes. Ces +ambassadeurs s'adressèrent premièrement au peuple de Ruscinon, qui, +habitant le pied septentrional des Pyrénées, du côté de la mer intérieure, +était maître des défilés vers lesquels s'avançait Annibal. Ils furent admis +dans l'assemblée où, suivant la coutume, les guerriers s'étaient rendus +tout armés. D'abord ce spectacle parut étrange aux envoyés romains[730]; ce +fut bien pis lorsque après avoir vanté la gloire et la grandeur de Rome, +ils exposèrent l'objet de leur mission. Il s'éleva dans l'assemblée de si +bruyans éclats de rire, accompagnés d'un tel murmure d'indignation, que +les magistrats et les vieillards qui la présidaient eurent la plus grande +peine à ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et +d'impudeur à ce qu'on lui proposât d'attirer la guerre sur son propre +territoire, pour qu'elle ne passât point en Italie. Quand le tumulte fut +apaisé les chefs répondirent: «Que n'ayant point à se plaindre des +Carthaginois pas plus qu'à se louer des Romains, nulle raison ne les +portait à prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds; +qu'au contraire il leur était connu que le peuple romain dépossédait de +leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y étaient établis; qu'il leur +imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations +pareilles.» Les ambassadeurs reçurent le même accueil des autres nations de +la Gaule; et ils ne rapportèrent à Massalie que des duretés et des +menaces[732]. Là, du moins, leurs fidèles amis ne leur épargnèrent pas les +consolations. «Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur +la fidélité des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont +féroces, inconstantes et insatiables d'argent.» + + Note 730: Nova terribilisque species visa est: quòd armati (ita + mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20. + + Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix à + magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur. Tit. Liv. l. + XXI, c. 20. + + Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis priùs auditum + quàm Massiliam venerunt. Idem, ibid. + + Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem + fore..... Idem, ibid. + +Le sénat apprit tout à la fois le mauvais succès de son ambassade, la +marche rapide d'Annibal, qui déjà avait passé l'Ebre, et les armemens +secrets, symptôme de la défection prochaine des Boïes. Il s'occupa d'abord +de l'Italie. Le préteur L. Manlius fut envoyé avec une armée d'observation +sur la frontière de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes +chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hâte pour aller +occuper, en-deçà et au-delà du Pô, deux des points les plus importans de la +Circumpadane; c'étaient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville +de Crémone, au midi, chez les Anamans, une ville située près du fleuve dont +le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommèrent Placentia, +Plaisance[735]. L'arrivée de ces deux colonies excita au dernier degré la +colère des Boïes; ils se jetèrent sur les travailleurs occupés aux +fortifications de Placentia, et les dispersèrent dans la campagne. Non +moins irrités, les Insubres attaquèrent les colons de Crémone qui n'eurent +que le temps de passer le Pô et de se réfugier avec les triumvirs coloniaux +dans les murs de Mutine[736], place enlevée aux Boïes par les Romains +durant la dernière guerre, et que ceux-ci avaient fortifiée avec soin. Les +Boïes, réunis aux Insubres, y vinrent mettre le siège; mais tout-à-fait +inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour +des murailles: le temps s'écoulait cependant, et l'on savait que le préteur +L. Manlius s'avançait à grandes journées au secours des triumvirs. La +guerre était commencée de nouveau, et les Gaulois avaient tout à craindre +pour les otages qu'ils avaient livrés à la république, lors de la +conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque +haut personnage romain qui répondît sur sa tête des traitemens faits à +leurs otages, et dont le péril arrêtât le ressentiment de ses concitoyens; +mais les Insubres avaient laissé échapper les triumvirs, et il n'y avait +pas d'apparence qu'on pût s'en emparer de vive force avant l'arrivée du +préteur. Pour en venir à leurs fins, les Gaulois usèrent de ruse; ils +attirèrent les triumvirs hors des portes, sous prétexte d'une conférence, +et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, déclarant seulement +qu'il les retiendraient prisonniers jusqu'à ce que la république rendît les +otages qu'elle avait reçus à la fin de la guerre précédente[737]. Après +cette expédition, ils se portèrent du côté où L. Manlius s'avançait, et +s'embusquèrent dans un bois qu'il devait traverser. + + Note 734: [Grec: Ton arithmon ontas eis ekateran tên polis eis + exakischilious...] Polyb. l. III, p. 193. + + Note 735: [Grec: Prosagoreusantes Plakentian]. Polyb. l. III, p. + 193. + + Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt. Tit. Liv. l. + XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr. + + Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus + Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.--Tit. Liv. + l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat. + +La forêt où Manlius vint s'engager était épaisse, embarrassée de +broussailles, et coupée seulement par un chemin étroit. Assailli +brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement +regagner la plaine; mais là, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua +sa marche en sûreté tant qu'il trouva des lieux découverts; contraint de +nouveau à s'engager dans les bois, il manqua d'y périr; son arrière-garde, +rompue et dispersée, laissa derrière elle huit cents morts, un grand +nombre de prisonniers et six étendards[738]; le reste de l'armée courut se +renfermer à Tanetum ou Tanète, village boïen situé sur le Pô, occupé et +fortifié par les Romains, comme Mutine, durant la dernière guerre. Manlius +y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivèrent de +la part des Cénomans de Brixia qui tenaient pour la république[739]. Dès +que ces événemens furent connus, le préteur Atilius partit de Rome avec un +corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu'à Tanète. + + Note 738: Ubi rursùs sylvæ intratæ, tùm postremos adorti, cum magnâ + trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex + signa ademêre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194. + + Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c. + 25. + +Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrénées, non sans obstacle, +car les peuplades ibériennes n'avaient cessé de le harceler pendant sa +marche; chaque jour il avait eu quelque combat à livrer, même quelque +village à prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant +jeté l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencèrent à +se défier de ses déclarations pacifiques, et à croire que son véritable +dessein était de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se préparèrent, +et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des +Pyrénées, allèrent camper près d'Illiberri[742], ils trouvèrent les tribus +indigènes rassemblées en armes à Ruscinon et toutes prêtes à leur disputer +le passage. Annibal ne négligea rien pour les rassurer; il fit demander une +entrevue à leurs chefs, protestant qu'il était venu comme hôte et non comme +ennemi, et qu'il ne tirerait l'épée qu'autant que les Gaulois eux-mêmes l'y +forceraient[743]; il leur offrit même de se rendre près d'eux à Ruscinon, +s'ils répugnaient à le venir trouver dans son camp. Une conférence eut lieu +non loin d'Illiberri; et les protestations du général Carthaginois, son +argent surtout, dissipèrent toutes les craintes. Il en résulta un traité +d'alliance, célèbre par la singularité d'une de ses clauses: on y stipulait +que si les soldats carthaginois donnaient sujet à quelques plaintes de la +part des indigènes, ces plaintes seraient portées devant Annibal ou devant +ses lieutenans en Espagne; mais que les réclamations des Carthaginois +contre les indigènes seraient jugées sans appel par les femmes de ces +derniers[744]. Cette coutume de soumettre à l'arbitrage des femmes les plus +importantes décisions politiques, particulière aux Aquitains et aux +Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le +respect et la condescendance dont la civilisation ibérienne entourait les +femmes: les hommes, si l'on en croit le témoignage des historiens, +n'avaient pas à se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois, +quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient +mis les armes à la main, leurs femmes s'étaient érigées en tribunal pour +examiner le prétexte de la guerre, et, le déclarant injuste et illégitime, +s'étaient précipitées entre les combattans pour les séparer[745]. Chez les +Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la même autorité fût laissée +à ce sexe; on verra plus tard qu'il y était réduit à la plus complète +servitude[746]. + + Note 740: [Grec: Tinas poleis kata kratos elôn... meta pollôn de + kai megalôn agônôn...] Polyb. l. III, p. 189. + + Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad + arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt. Tit. Liv. + l. XXI, c. 24. + + Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibérienne Ville-Neuve. + + Note 743: Hospitem se Galliæ non hostem advenisse: nec stricturum + antè gladium, si per Gallos liceat, quàm in Italiam venisset. Tit. + Liv. 1. XXI, c. 24. + + Note 744: [Grec: Kelôn men egkalountôn Karchêdoniois, tous en + Ibêria Karchêdoniôn egkalôsi tas Keltôn gynaikas.] Plutarq. de + virtut. mulier, p. 246. + + Note 745: [Grec: Ai gynaikes en mesô tôn oplôn genomenai, kai + paralabousai ta neikê diêtêsan outôs amemptôs kai diekrinan + ôste...] Plutarch. de virtut. mulier. loco. citat.--Polyæn. l. + VII, c. 50. + + Note 746: T. II, part. 2. + +De Ruscinon, les troupes puniques se dirigèrent vers le Rhône, à travers le +pays des Volkes, qu'elles trouvèrent presque désert, parce qu'à leur +approche ces deux nations s'étaient retirées au-delà du fleuve où elles +avaient formé un camp défendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il +aperçut une multitude d'hommes armés, cavaliers et fantassins, qui +garnissaient la rive opposée. Sa conduite fut la même qu'à Ruscinon. Il +commença par rassurer ceux des Volkes qui étaient restés à l'occident du +Rhône, en maintenant dans son armée une discipline sévère; il fit ensuite +publier parmi les indigènes qu'il achèterait tous les navires de transport +que ceux-ci voudraient lui céder; et comme les nations riveraines du Rhône +faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies +massaliotes, soit avec la côte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs +Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amenés; il y +joignit les batelets qui servaient à la communication des deux rives. De +plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois, +construisirent sous leurs yeux, à la manière du pays, des canots d'un seul +tronc d'arbre creusé dans sa longueur; et toute l'armée s'étant mise à +l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prête[748]. + + Note 747: [Grec: Dia to tais ek tês thalattês emporeiais pollous + chrêsthai tôn paroikountôn ton Rodanon.] Polyb. l. III, p. 195. + + Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26. + +Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, maîtresses du bord opposé, +pouvaient empêcher le débarquement, ou du moins le gêner beaucoup. Annibal, +durant ces deux jours n'était pas resté oisif, il avait fait amener devant +lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant +les gués du fleuve, il avait conclu qu'à vingt-cinq milles au-dessus du +lieu où il se trouvait[749] (il était à quatre journées de la mer[750]), le +Rhône, se divisant pour former une petite île et perdant de sa profondeur +et de sa rapidité, pouvait être traversé avec moins de danger. Il envoya +donc, à la première veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une +partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus +secrètement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir à l'improviste les +campemens des Volkes, dès que l'armée commencerait son débarquement. Hannon +partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu +indiqué, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des +radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprêts, jetant leurs habits sur +des outres et se mettant eux-mêmes sur leurs boucliers, traversèrent d'un +bord à l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passèrent au moyen +de trains grossièrement fabriqués. Après vingt-quatre heures de halte, +Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il +avait effectué le passage et qu'il n'était plus qu'à une petite distance +des Volkes. C'est ce qu'attendait le général carthaginois pour commencer +l'embarquement. L'infanterie avait déjà ses barques toutes prêtes et +convenablement rangées; les gros bateaux étaient pour les cavaliers, qui +presque tous conduisaient près d'eux leurs chevaux à la nage; et cette file +de navires, placés au-dessus du courant, en rompait la première +impétuosité, et rendait la traversée plus facile aux petits esquifs[752]. +Outre les chevaux qui passaient à la nage (c'était le plus grand nombre), +et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient été +placés à bord tout enharnachés, afin de pouvoir être montés aussitôt le +débarquement[753]. Jusqu'à ce que l'affaire eût été décidée, Annibal laissa +ses éléphans sur la rive droite. + + Note 749: Indè millia quinque et viginti fermè. Idem, c. 27. + + Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon. + + Note 751: Hispani, sine ullâ mole, in utres vestimentis conjectis, + ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt. T. L. + l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de Roquemaure. + + Note 752: Tranquillitatem infrà trajicientibus lentribus præbebat. + Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196. + + Note 753: Equorum pars magna nantes locis à puppibus trahebantur; + præter eos, quos instratos frenatosque, ut extemplò egresso in + ripam equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid. + +A la vue des premières barques, les Volkes entonnèrent le chant de guerre, +et se rangèrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes +et agitant leurs boucliers sur leur têtes[754]; puis des décharges de +flèches et de traits partirent et continuèrent sans interruption, de leurs +rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'événement, une égale +frayeur saisit les deux armées; d'un côté, les hurlemens des Gaulois et +leurs traits dont le ciel était obscurci; de l'autre, ces barques +innombrables chargées d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des +coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou +s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de +navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la même force +et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout-à-coup de +grands cris se font entendre, et des flammes s'élèvent derrière l'armée des +Volkes; c'était Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp. +Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp où se trouvent leurs +femmes; les autres font face à Hannon; tandis que les Carthaginois +d'Annibal débarquent sans trop de péril, et à mesure qu'ils débarquent se +forment en bataille sur le rivage. Le combat n'était plus égal, et les +Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines. +Annibal acheva à son aise le débarquement du reste de l'armée et celui de +ses éléphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756]. + + Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque + moris sui, quatientes scuta suprà capita, vibrantesque dextris + tela. Idem, c. 28. + + Note 755: Tit. Liv. loc. citât.--Polyb. l. III, p. 197. + + Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28. + +Le lendemain, ayant été informé que la flotte romaine, forte de soixante +vaisseaux longs, avait abordé à Massalie, et que le consul P. Cornélius +Scipion était déjà campé près de l'embouchure du Rhône, il fit partir dans +cette direction cinq cents éclaireurs numides. Le hasard voulut que ce +jour-là même, tandis que l'armée romaine se remettait des fatigues de la +traversée, le consul envoyât dans la direction contraire une reconnaissance +de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se +rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent +soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux +Numides, qui laissèrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de +ce combat jeta de l'hésitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque +temps indécis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait +chercher d'abord cette armée romaine pour qui la fortune paraissait se +déclarer. Une députation de la Gaule Cisalpine, arrivée à propos dans son +camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boïes, le raffermit dans son +premier projet. Ces députés venaient lui servir de guides; et ils prirent +au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les +chances de son entreprise[758]. Il se décida donc à marcher sans plus de +retard droit aux Alpes; afin d'éviter la rencontre de l'armée romaine, il +prit un détour et se dirigea immédiatement vers le cours supérieur du +Rhône. + + Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars + Gallorum; victi ampliùs ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c. + 30. Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois à la solde de + Massalie. + + Note 758: Avertit à præsenti certamine Boiorum legatorum regulique + Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore + affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198. + +L'armée carthaginoise était loin de partager la confiance de son général. +Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiéter; mais +ce qu'elle redoutait surtout, c'était la longueur du chemin, la hauteur et +la difficulté de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous +des formes effrayantes. Annibal travaillait à dissiper ces terreurs. Durant +les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les +encourageait. «Ces Alpes qui vous épouvantent, leur disait-il, sont +habitées et cultivées; elles nourrissent des êtres vivans. Vous voyez ces +ambassadeurs boïens: pensez-vous qu'ils se soient élevés en l'air sur des +ailes? Leurs ancêtres n'ont pas pris naissance en Italie; c'étaient des +étrangers arrivés de bien loin pour former leur établissement, et qui, +traînant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont +cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous +vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et +d'insurmontable pour un soldat armé qui ne porte avec lui que son équipage +militaire? Vous montrerez-vous inférieurs aux Gaulois que vous venez de +vaincre[759]?» + + Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublimè elatos + Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum præter + instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile + esse?.... Proindè cederent genti per eos dies totiès ab se victæ. + Tit. Liv. l. XXI, c. 30. + +Après quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhône, Annibal +arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isère, dans un canton fertile et +bien peuplé que les habitans nommaient l'_Île_[760], parce qu'il était +entouré presque de tous côtés par le Rhône, l'Isère, le Drac qui se jette +dans l'Isère, et la Drôme qui se jette dans le Rhône. Deux frères, enfans +du dernier chef, se disputaient la souveraineté de ce canton. L'aîné, +auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[761], avait été +chassé du trône par son frère, que soutenaient tous les jeunes guerriers du +pays. Les deux partis ayant remis la décision de leur querelle au jugement +d'Annibal, le Carthaginois se déclara en faveur de Brancus, ce qui lui +valut une grande réputation de sagesse, parce que tel avait été l'avis des +vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui +fournit des vivres, des provisions de toute espèce, et surtout des +vêtemens, dont la rigueur de la saison faisait déjà sentir le besoin; il +l'accompagna en outre jusqu'aux premières vallées des Alpes, pour le +garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la +frontière. En quittant l'Île, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux +Alpes; il dévia un peu au midi, pour gagner le col du mont +Genèvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive gauche du +Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et +remonta ce torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre[762]. + + Note 760: [Grec: Êke pros tês kaloumenên Nêson chôran poluschlon + kai sitophoron.] Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insulæ + nomen inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31. + + Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31. + + Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M. + Letronne, Journ. des Savans. Janv. 1819. + +Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commença à gravir les +Alpes. L'aspect de ces montagnes était vraiment effrayant; leurs masses +couvertes de neige et déglace, confondues avec le ciel; à peine quelques +misérables cabanes éparses sur des pointes de rochers; des hommes à demi +sauvages dans un hideux délabrement; le bétail, les chevaux, les arbres, +grêles et rapetissés; en un mot, la nature vivante et la nature inanimée +frappées d'un égal engourdissement[763]: ce spectacle de désolation +universelle frappa de tristesse et de découragement l'armée carthaginoise. +Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et découvert, sa marche fut +tranquille et nul ennemi ne l'inquiéta; mais parvenue dans un endroit où le +vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un étroit +passage, elle aperçut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient +les hauteurs. Bordé d'un côté par d'énormes roches à pic, de l'autre par +des précipices sans fond, ce passage ne pouvait être forcé sans les plus +grands périls; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade, +fussent tombés à l'improviste sur l'armée déjà engagée dans le défilé, nul +doute qu'elle y serait restée presque tout entière. Annibal fit faire +halte, et détacha, pour aller à la découverte, les Gaulois qui lui +servaient de guides[764]; mais il apprit bientôt qu'aucune autre issue +n'existait, et qu'il fallait de toute nécessité emporter celle-ci ou +retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'était pas douteux: il +ordonna de déployer les tentes, et de camper à l'ouverture du défilé +jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable. + + Note 763: Nives cælo propè immistæ, tecta informia imposita + rupibus, pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et + inculti, animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l. + XXI, c. 32. + + Note 764: Gallis ad visenda loca præmissis. Tit. Liv. l. XXI, c. + 32.--Polyb. l. III, p. 204. + +Cependant les guides gaulois, s'étant abouchés avec les montagnards, +découvrirent que les hauteurs étaient occupées pendant le jour seulement, +et qu'à la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les +villages. Annibal, sur cet avis, commença dès le soleil levé une fausse +attaque, comme si son projet eût été de passer en plein jour et à main +armée; il continua cette manoeuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit +allumer les feux comme à l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu +de la nuit, s'étant mis à la tête de son infanterie, il traversa le défilé +dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions +que les Gaulois venaient de quitter. Aux premières lueurs du matin, le +reste de l'armée se mit en marche le long du précipice. Les montagnards +sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumées +lorsqu'ils virent l'infanterie légère d'Annibal au-dessus de leurs têtes, +et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avançaient en +toute hâte; ils ne perdirent point courage: habitués à se jouer des pentes +les plus rapides, ils se mirent à courir sur le flanc de la montagne +faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les +Carthaginois eurent dès lors à lutter tout ensemble et contre l'ennemi et +contre les difficultés du terrein, et contre eux-mêmes, car dans ce +tumulte, ils se choquaient et s'entraînaient les uns les autres. Mais +c'était des chevaux que provenait le plus grand désordre: outre la frayeur +que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par +l'écho, s'ils venaient à être blessés ou frappés seulement, ils se +cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il +y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se débattant ils firent +tomber au fond des abîmes, et l'on eût cru entendre le fracas d'un vaste +écroulement, lorsque, précipités eux-mêmes, ils allaient avec toute leur +charge rouler et se perdre à des profondeurs immenses[765]. + + Note 765: Indè ruinæ maximæ modo, jumenta cum oneribus + devolvebantur. Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205. + +Annibal, témoin de ce désordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la +hauteur avec son détachement, dans la crainte d'augmenter encore la +confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupées, et le risque qu'il +courait de perdre ses bagages, ce qui eût infailliblement entraîné la ruine +de l'armée entière, il se décida à descendre, et du premier choc il eut +bientôt balayé le sentier. Toutefois il ne put exécuter ce mouvement sans +jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du +moment que les chemins eurent été dégagés par la retraite des montagnards, +l'ordre se rétablit, et ensuite l'armée carthaginoise défila si +tranquillement, qu'à peine entendait-on quelques voix de loin en loin. +Annibal prit d'assaut le village fortifié qui servait de retraite aux +montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le bétail qu'il y trouva +nourrit son armée durant trois jours, et comme la route devenait meilleure +et que les indigènes étaient frappés de crainte, ces trois jours se +passèrent sans accident[766]. + + Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33. + +Le quatrième, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays +de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua +par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber. +Des chefs et des vieillards députés par ce peuple vinrent le trouver, +portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et +lui dirent: «que le malheur d'autrui étant pour eux une utile leçon, ils +aimaient mieux éprouver l'amitié que la valeur des Carthaginois, et que, +prêts à exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé, ils lui +offraient des vivres et des guides pour sa route[769].» En garantie de leur +foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance +aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis +déclarés, et leur répondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui +livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mêmes apportées sur la route; +mais bien loin de se croire avec des amis sûrs, il ne se mit à la suite de +leurs guides, qu'après avoir pris toutes les précautions que sa prudence +ingénieuse put imaginer. Il plaça à son avant-garde la cavalerie et les +éléphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait +les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne +l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie; on le voyait s'avancer +lentement, pourvoyant à tout, et portant autour de lui des regards inquiets +et attentifs. Arrivé à un chemin étroit que dominaient les escarpemens +d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui +l'attaquèrent tout à la fois en tête, en queue et sur les flancs; ils +réussirent à couper son armée et à s'établir eux-mêmes sur le chemin, de +sorte qu'Annibal passa une nuit entière séparé de ses bagages et de sa +cavalerie[770]. + + Note 767: Perventum indè ad frequentem cultoribus alium, ut inter + montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34. + + Note 768: [Grec: Symphronêsantes epi dolô, synêntôn autô thallous + echontes kai stephanous.] Polyb. l. III, p. 205. + + Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle + quàm vim experiri Poenorum: itaque obedienter imperata facturos; + commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34. + --Polyb. l. III, l. c. + + Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine + viam insedêre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis + acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c. + +Le lendemain les deux corps d'armée se réunirent, et franchirent ce second +défilé non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes. +Depuis ce moment les montagnards ne se montrèrent plus que par petits +pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrière-garde et enlevant les +traîneurs. Les éléphans, dans les chemins étroits et dans les pentes +rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois étaient sûrs +de n'être point inquiétés dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait +l'approche de ces énormes animaux si étranges pour lui[771]. Plusieurs fois +Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frayés; +plusieurs fois il s'égara soit par la perfidie des guides, soit par les +fausses conjectures qui, voulant suppléer à l'infidélité des informations, +engageaient l'armée dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf +jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers +méridional, dans un endroit d'où la vue embrassait, dans toute son étendue, +le magnifique bassin qu'arrose le Pô. Là il fit halte, et pour ranimer ses +compagnons rebutés par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore +à souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de +Rome, puis les villages gaulois qui se déployaient sous leurs pieds[772]: +«Là bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir +les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].» + + Note 771: [Grec: Megistên d'autô pareicheto chreian ta thêria + kath' on an gar topon uparchoi tês poreia tauta, pros touto to + meros out etolmôn oi polemioi prosienai to paradoxon ekplêttomenoi + tês tôn zôôn phantasias.] Polyb. l. III, p. 206, 207. + + Note 772: [Grec: Endeiknumenos autois ta peri ton Padon pedia... + ama de kai ton tês Romês autês topon upodeiknuôn...] Idem, p. 207. + + Note 773: Mænia eos transcendere non Italiæ modò, sed etiam urbis + Romæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 38. + + Note 774: Polyb. l. II, p. 207. + +Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes, +et, le quinzième jour depuis son départ de l'Ile, vainqueur de tous les +obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins. +Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir: douze mille +fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la +plupart numides, tous dans un état de maigreur et de délabrement +épouvantable[775]. Il s'attendait à voir les Cisalpins se lever en armes à +son approche; loin de là, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres, +repoussèrent son alliance, et lui refusèrent des vivres qu'il demandait; +Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un +exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea +Taurinum, chef lieu du pays, après quoi, il descendit la rive gauche du Pô, +se portant sur la frontière insubrienne[776]. + + Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209. + + Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39. + +Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, composée des +Vénètes, des Cénomans, des Ligures des Alpes, gagnés à la cause romaine, +s'opposait avec vigueur à tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui +comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la +confédération boïenne, avait embrassé le parti de Carthage, mais le +soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boïes surtout, qui avaient tant +contribué à jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient +froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien +changé. A l'époque où les propositions d'Annibal furent accueillies avec +enthousiasme, la Gaule était humiliée et vaincue, des troupes romaines +occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses +villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crémone et de Placentia, +depuis la défaite de L. Manlius dans la forêt de Mutine, les Boïes et les +Insubres, satisfaits d'avoir recouvré leur indépendance par leurs propres +forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'étrangers, dont +l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une médiocre confiance. + +D'ailleurs, l'armée romaine destinée à agir contre Annibal n'avait pas +tardé à entrer dans la Cispadane, où elle campait sur les terres des +Anamans, comprimant les Boïes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant +les Insubres, dont elle n'était séparée que par le Pô[777]. Sa présence +donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'étaient mis à ravager +le territoire insubrien. Les Insubres et les Boïes, contraints par menace, +avaient même conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et +alarmé de cet état de choses, Annibal, après avoir donné, au siège de +Taurinum, un exemple sévère, marchait vers les Insubres, afin de fixer de +force ou de gré leur irrésolution. De son côté, Scipion, qui avait quitté +la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des légions de la +Cisalpine, avant qu'Annibal eût atteint les bords du Tésin, vint camper +près du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armées +carthaginoise et romaine, ne tardèrent pas à se trouver en présence[779]. + + Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subitò adventus + consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39. + + Note 778: [Grec: Tines de kai sustrateuein ênagkazonto tois + Romaiois.] Polyb. l. III, p. 212. + + Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39. + +Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce +combat dépendait la décision des Gaulois, et par conséquent sa ruine ou son +triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une armée faible +en nombre, exténuée par des fatigues et des privations inouïes. Voulant +remonter ses soldats découragés, il eut recours à un spectacle capable de +remuer fortement ces imaginations grossières. Il rangea l'armée en cercle +dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards, +pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison, +avaient été durement traités; leurs corps décharnés et livides portaient +l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient été +fustigés. Mornes et le visage baissé, ils attendaient en silence ce que les +Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaça, non loin de là, des armes +pareilles à celles dont leurs rois se servaient dans les combats +singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires à la +façon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre +ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches présens et la liberté. Tous +n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mêlés dans une +urne, furent tirés deux à deux; à mesure qu'ils sortaient, on voyait les +jeunes captifs, que le sort avait désignés, lever les bras au ciel avec +transport, saisir une épée en bondissant, et se précipiter l'un contre +l'autre. «Tel était, dit un historien, le mouvement des esprits, +non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des +spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que +ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780].» Annibal saisit le moment; il +harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les +réduire à la condition de ces misérables esclaves, et le pillage de +l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre, +il en écrasa la tête d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces +dieux de l'écraser ainsi lui-même, s'il était infidèle à ses +promesses[781]. + + Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem modò conditionis + homines erat, sed etiam inter spectantes vulgò, ut non vincentium + magis quàm benè morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c. + 42. + + Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42, + 43. + +Voyant ses soldats échauffés à son gré, il se mit à la tête de sa cavalerie +numide pour aller reconnaître les positions de l'ennemi; le même dessein +avait éloigné Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrèrent, et se +chargèrent aussitôt. Scipion avait placé au centre de son corps de bataille +des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cénomane; ils furent +enfoncés par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'éclair, ne +portaient ni selle ni mords. Le consul, blessé et renversé à terre, ne dut +la vie qu'au courage de son jeune fils. Les légions battirent en retraite +la nuit suivante, repassèrent le Pô et reprirent leur première position +sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaça son camp à six +milles du leur. Le combat du Tésin n'avait été qu'un engagement de +cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre armée, +mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens +accoururent le féliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le +Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna même +à ses fourrageurs de respecter le territoire des Cénomans et des autres +peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indécision, tenaient +encore pour la cause de ses ennemis[782]. + + Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c. + 44, 45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316. + +A peine les Carthaginois étaient-ils arrivés en vue de Placentia, que le +camp romain fut le théâtre d'une défection sanglante. Deux mille fantassins +et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps +auxiliaires que le consul Scipion s'était fait livrer de force par les +Boïes et les Insubres, prirent tout à coup les armes vers la quatrième +heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil régnaient dans tout le +camp, et se jetèrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des +leurs. Un grand nombre de Romains furent blessés; un grand nombre furent +tués; les Gaulois, après leur avoir coupé la tête, sortirent, et, précédés +de ces trophées sauvages, se présentèrent aux portes du camp +d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'éloges et d'argent, mais il +les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler à ses +intérêts: il espérait que la crainte des vengeances du consul forcerait +leurs compatriotes à se ranger, bon gré mal gré, immédiatement, sous ces +drapeaux. Il reçut en même temps une ambassade solennelle des Boïes, qui +offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevés par ruse au +siège de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de +s'en servir à retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de +la république[784]. Quant à Scipion, dès qu'il vit Annibal s'approcher, il +quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre à l'abri de la cavalerie +numide, que la journée du Tésin lui avait appris à redouter, il alla se +retrancher au-delà de la Trébie, sur les hauteurs qui bordent cette +rivière. L'armée carthaginoise plaça son camp près de l'autre rive. + + Note 783: [Grec: Pollous men apekteinan, ouk oligous de + katetraumatisan telon de tas kephalas aptemontes tôn tethneôtôn, + apechôroun pros tous Karchêdonious.] Polyb. l. III, p. 219. + + Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48. + +Le territoire des Anamans était donc le théâtre de la guerre et devait +l'être long-temps, car Scipion, renfermé dans ses palissades et sourd aux +provocations d'Annibal, refusait obstinément de combattre. Pressés tout à +la fois par les deux armées, les Anamans, voulant éviter de plus grands +ravages, prétendaient garder la neutralité: c'était tout ce que demandaient +les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. «Je ne suis venu +que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colère; c'est pour délivrer +la Gaule que j'ai traversé les Alpes[785].» Irrité de leur inaction, et +ayant d'ailleurs épuisé ses provisions de bouche, il fit durement saccager +le pays entre la Trébie et le Pô. Irrités à leur tour, ces peuples +offrirent au consul de se déclarer hautement pour lui, s'il arrêtait par sa +cavalerie les déprédations des fourrageurs numides; ils se plaignirent même +que leurs maux actuels, ils les devaient à leur prédilection marquée pour +la cause romaine: «Punis de notre attachement à la république, +disaient-ils, nous avons droit de réclamer que la république nous +protège[786].» + + Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos, + dictitans. Tit. Liv. l. XXI, c. 52. + + Note 786: Auxilium Romanorum terræ, ob nimiam cultorum fidem in + Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52. + +Scipion, instruit à se défier de l'attachement des Gaulois, laissa les +Numides dévaster tranquillement leurs terres; mais le second consul +Sempronius, jaloux et présomptueux, tandis que son collègue était retenu +sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte +division au-delà de la Trébie charger quelques escadrons de fourrageurs qui +battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce léger +avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rêva plus qu'une grande +bataille et la défaite complète d'Annibal, qui, de son côté, s'empressa de +faire naître une occasion qu'il désirait encore plus vivement: rien ne fut +si aisé au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le piège. Sempronius +passa la Trébie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de +Cénomans; Annibal comptait dans son armée quatre mille Gaulois auxiliaires, +ce qui portait ses forces à trente mille hommes, cavalerie et infanterie. +De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis +que la cavalerie romaine fuyait à toute bride devant les Numides, Annibal, +ayant dirigé tous ses éléphans réunis contre la division cénomane, l'écrasa +et la mit en déroute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'éminens +services dans cette journée importante, prélude de ses deux grands +triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque +totalité appartenait aux rangs de ces braves alliés[787]. + + Note 787: [Grec: Synebaine gar oligous men tôn Ibêrôn kai Libyôn, + tous de pleious apolôlenai tôn Keltôn.] Polyb. l. III, p. 227. + --Tit. Liv. l. XXI, c. 52. + + +ANNEE 217 avant J.-C. + +La fortune d'Annibal était dès lors consolidée; plus de soixante mille +Boïes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses +drapeaux, et portèrent ses forces à quatre-vingt-dix mille hommes[788]. +Avec une telle disproportion entre le noyau de l'armée punique et ses +auxiliaires, Annibal n'était plus en réalité qu'un chef de Gaulois; et si, +dans les instans critiques, il n'eut pas à se repentir de sa nouvelle +situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les +inconvéniens. Rien n'égalait, dans les hasards du champ de bataille, +l'audace et le dévouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il +n'avait ni l'habitude ni le goût de la subordination militaire. La hauteur +des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la +guerre que telle qu'il la faisait lui-même, comme un brigandage hardi, +rapide, dont le moment présent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu +marcher sur Rome immédiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans +quelqu'une des provinces alliées ou sujettes de la république, en Étrurie, +ou en Ombrie, pour y vivre à discrétion dans le pillage et la licence. +Annibal essayait-il de représenter qu'il fallait ménager ces provinces, +afin de les gagner à la cause commune, les Cisalpins éclataient en +murmures; les combinaisons de la prudence et du génie ne paraissaient à +leurs yeux qu'un vil prétexte pour les frustrer d'avantages qui leur +étaient légitimement dévolus. Contraint de céder, Annibal se mit en route +pour l'Étrurie, avant que l'hiver fût tout-à-fait achevé. Mais des froids +rigoureux et un ouragan terrible l'arrêtèrent dans les défilés de +l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien décidé à braver le +mécontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, où s'étaient +renfermés en partie les débris de l'armée de Scipion. + + Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38. + + Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14. + +Son retour porta au degré le plus extrême l'exaspération des Cisalpins; ils +l'accusèrent d'aspirer à la conquête de leur pays; et au milieu même de son +camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y échappa que par +les précautions sans nombre que lui suggérait un esprit inépuisable en +ruses. Une de ces précautions, s'il faut en croire les historiens, était de +changer chaque jour de coiffure et de vêtemens[791], paraissant tantôt sous +le costume d'un jeune homme, tantôt sous celui d'un homme mûr ou d'un +vieillard; et par ces travestissemens subits et multipliés, ou il se +rendait méconnaissable, ou du moins il imprimait à ses grossiers ennemis +une sorte de terreur superstitieuse[792]. Étant parvenu ainsi à gagner du +temps, dès qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour +Arétium, où le consul Flaminius avait rassemblé une forte armée. + + Note 790: Petitus sæpè principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c. + 1.--Polyb. l. III, p. 229. + + Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis. Tit. Liv. + l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229. + + Note 792: [Grec: Auton oi Keltoi... presbytên orôntes eita neon, + eita mesaipolion, kai synechôs eteron ex etoron, thaumazontes + edokoun theioteras physeôs lachein.] Appian. Bell. Annibal. p. + 315. + +Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Arétium; le plus +fréquenté, qui était aussi le plus long, traversait des défilés dont les +Romains étaient maîtres; l'autre, à peine frayé, passait par des marais que +le débordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'était ce +dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il était le plus court, et que +l'ennemi ne songeait pas à le lui disputer. A son départ, les troupes +gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; à +peine virent-elles la route où il s'engageait, qu'elles se mutinèrent et +voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque +par force, qu'il les entraîna avec lui dans ces marais. Une fois engagés, +Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pénible et le plus +dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la +cavalerie numide l'arrière-garde; et les Cisalpins le corps de +bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle +enfonçât quelquefois jusqu'à mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait +pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois +arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et +glissant, d'où ils ne pouvaient se relever s'ils venaient à tomber; +essayaient-ils de marcher sur les côtés de la route, ils s'abîmaient dans +les gouffres et les fondrières. Plusieurs tentèrent de rétrograder, mais la +cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de +l'armée. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au désespoir, se +coucher sur les cadavres amoncelés des hommes et des chevaux, ou sur les +bagages jetés çà et là, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre +jours et trois nuits, l'armée chemina dans ces marais, sans prendre ni +repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols +ne fussent point comparables à celles des Gaulois, elles ne laissèrent pas +d'être très-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines +causèrent à Annibal la perte d'un oeil. Malgré tout, dès qu'on eut touché la +terre ferme, dès que les tours d'Arétium parurent dans le lointain, +oubliant leur colère et leurs maux, les Gaulois furent les premiers à crier +aux armes[794]. + + Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id + agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem indè cum + expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2. + + Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2. + --Paul. Oros. l. IV, c. 15. + +Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserrée d'un côté +par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymène, au fond par +des collines. On entrait dans ce triangle par une étroite chaussée, non +loin de laquelle Annibal avait caché un corps de Numides; le reste de son +armée était rangé en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A +peine l'arrière-garde romaine eut-elle dépassé la chaussée, que les +Numides, accourant à toute bride, s'en emparèrent et attaquèrent Flaminius +en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut +une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait +depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nommé Ducar[795], +remarqua le général romain, qu'il connaissait de vue. «Voilà, cria-t-il à +ses compatriotes, voilà l'homme qui a égorgé nos armées, ravagé nos champs +et nos villes; c'est une victime que j'immole à nos frères +assassinés[796].» En disant ces mots, Ducar s'élance à bride abattue, +culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'écuyer du consul, qui +s'était jeté en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul +lui-même, qu'il perce de part en part, le renverse à terre, et saute de +cheval pour lui couper la tète ou pour le dépouiller. Les Romains +accourent; mais les Gaulois sont là pour leur faire face, ils les +repoussent et complètent la déroute. Les Romains laissèrent sur la place +quinze mille morts; du côté d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents +hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services +signalés, les Carthaginois abandonnèrent aux Cisalpins la plus grande +partie du butin trouvé dans le camp de Flaminius[798]. + + Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6.--Silius Italic. l. + V, v. + + Note 796: «Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui + legiones nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam + ego hanc victimam Manibus peremptorum fædè civium dabo.» Tit. Liv. + l. XXII, c. 6. + + Note 797: [Grec: Oi men gar pantes eis chilious kai pentalosious + Ipeson, ôn êsan oi pleious Keltoi.] Polyb. l. III, p. 236. + + Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319. + +Du champ de bataille de Thrasymène, Annibal passa dans l'Italie +méridionale, et livra une troisième bataille aux Romains, près du village +de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait +alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de +cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille +Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaça leur cavalerie à l'aile droite +et au centre leur infanterie, qu'il réunit à l'infanterie espagnole, et +qu'il commanda lui-même en personne; les fantassins gaulois, comme ils le +pratiquaient dans les occasions où ils étaient décidés à vaincre ou à +mourir, jetèrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la +ceinture en haut, armés de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce +furent eux qui engagèrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la +terminèrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille +célèbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus désastreuse des +défaites de Rome. Lorsque le général carthaginois, ému de pitié, criait à +ses soldats «d'arrêter, d'épargner les vaincus,» sans doute que les +Gaulois, acharnés à la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans +cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction +d'une vengeance ardemment souhaitée et long-temps différée. Soixante-dix +mille Romains y périrent; la perte, du côté des vainqueurs, fut de cinq +mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800]. + + Note 799: Gallis prælongi ac sine mucronibus gladii... Galli super + umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46. + + Note 800: [Grec: Tôn de Annibou, Keltoi men epeson, eis + tetrakischilious, Ibêres de kai Libyes eis chilious kai + pentakosious.] Polyb. l. III, p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50. + + +ANNEE 216 avant J.-C. + +Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait comptés autour de lui après +le combat de la Trébie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les +batailles, les maladies, surtout la fatale traversée des marais de +l'Étrurie, avaient absorbé tout le reste: car jusqu'alors ils avaient +moissonné presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes +amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la +Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais +ce n'était pas là cette race belliqueuse qu'il recrutait naguère sur les +rives du Pô. Cannes fut le terme de ses succès; et certes la faute n'en +doit point être imputée à son génie, plus admirable peut-être dans les +revers que dans la bonne fortune: son armée seule avait changé. Depuis deux +mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction après la +bataille de l'Aufide et de son séjour à Capoue; peut-être lui +reprocherait-elle plus justement de s'être éloigné du nord de l'Italie, et +d'avoir laissé couper ses communications avec les soldats qui vainquirent +sous lui à Thrasymène et à Cannes. + +Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hâta d'en profiter. Deux armées +échelonnées, l'une au nord, l'autre au midi, interceptèrent la route entre +la Cisalpine et la grande Grèce; celle du nord, par ses incursions ou par +son attitude menaçante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la +seconde faisait face aux Carthaginois. L'année qui suivit la bataille de +Cannes, vingt-cinq mille hommes détachés des légions du nord sous le +commandement du préteur L. Posthumius, s'étant aventurés imprudemment sur +le territoire boïen, y périrent tous avec leur chef. Quoique le récit de +cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait +raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que +les historiens romains nous l'ont laissé. Posthumius, pour pénétrer au coeur +du pays boïen, devait traverser une forêt dont nous ne connaissons pas bien +la position; cette forêt était appelée par les Gaulois _Lithann_[801], +c'est-à-dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boïes s'y +placèrent en embuscade, et imaginèrent de scier les arbres sur pied, +jusqu'à une certaine distance de chaque côté de la route, de manière qu'ils +restassent encore de bout, mais qu'une légère impulsion suffît pour les +renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engagés dans la route, +qui d'ailleurs était étroite et embarrassée, ils donnèrent l'impulsion aux +arbres les plus éloignés du chemin, et, l'ébranlement se communiquant de +proche en proche, la forêt s'abattit à droite et à gauche: hommes et +chevaux tombèrent écrasés[802]; ce qui échappa périt sous les sabres +gaulois. Posthumius vendit chèrement sa vie; mais enfin il fut tué et +dépouillé. Sa tête et son armure furent portées en grande pompe par les +Boïes dans le temple le plus révéré de leur nation; et son crâne, nettoyé +et entouré d'or, servit de coupe au grand-prêtre et aux desservans de +l'autel dans les solennités religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient +bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura; +car à l'exception des chevaux et du bétail, écrasés en presque totalité par +la chute des arbres, tout le reste était intact et facile à retrouver: il +suffisait de suivre les files de l'armée ensevelie sous cet immense +abattis. + + Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.). + + Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; quæ alia in + aliam instabilem per se ac malè hærentem, ancipiti strage, arma, + viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.--J. Fronton. + Stratag. l. I, c. 6. + + Note 803: Purgato indè capite, ut mos iis est, calvam auro + cælavêre; idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent, + poculumque idem sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv. + l. XXIII, c. 24. + + +ANNEE 215 avant J.-C. + +Cette année, la superstition romaine et la superstition gauloise se +trouvèrent comme en présence; et certes, dans cette comparaison, la +superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les +Boïes vouaient à leurs dieux le crâne d'un général ennemi tué les armes à +la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux +Gaulois désarmés, et les enterraient vivans sur la place du marché aux +boeufs[804]. + + Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter quæ Gallus + et Galla, Græcus et Græca, in foro boario sub terrâ vivi demissi + sunt in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57. + +ANNEE 207 avant J.-C. + +Cependant Annibal, confiné dans le midi de l'Italie, essaya par un coup +hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rétablir ses communications +avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre à son frère Asdrubal, qui commandait +en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrénées, et de marcher droit +en Italie par la route qu'il avait frayée, il y avait alors près de douze +ans. Asdrubal reçut dans la Gaule un accueil tout-à-fait bienveillant; +plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des +secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mêmes, ne mirent aucun +obstacle à son passage, rassurés qu'ils étaient sur les intentions des +Carthaginois, et habitués, depuis le commencement de la guerre, à voir des +bandes d'hommes armés traverser continuellement leurs vallées. En deux +mois, Asdrubal avait franchi les Pyrénées et les Alpes; il entra dans la +Cisalpine, à la tête de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et +Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois +cisalpins se réunirent aussitôt à lui. La prodigieuse rapidité de sa marche +avait mis la république en défaut: les légions du nord étaient hors d'état +de lui résister; et s'il eût marché immédiatement sur l'Italie centrale +pour opérer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagné en peu de +jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journée de Cannes. Mais +Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, précipita la ruine +de son frère et la sienne. D'abord il perdit un temps irréparable au siège +de Placentia. La résistance prolongée de cette colonie ayant permis aux +Romains de réunir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster +dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Métaure, aujourd'hui le Metro; +tandis que Claudius Néron, l'autre consul, alla tenir Annibal en échec dans +le Brutium, avec une armée de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit +sa faute, et voulut la réparer; malheureusement il était trop tard. Comme +le plan de son frère était de transporter le théâtre de la guerre en +Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui écrivit de se mettre en +marche, que lui-même s'avançait à sa rencontre; mais ayant négligé de +prendre toutes les précautions nécessaires pour lui faire tenir cette +dépêche, elle fut interceptée, et le consul Néron connut le secret d'où +dépendait le salut des Carthaginois[806]. + + Note 805: Non enim receperunt modò Arverni eum, deincepsque aliæ + Gallicæ atque Alpinæ gentes; sed etiam secutæ sunt ad bellum. Tit. + Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius Ital. + l. XV, v. 496 et seq. + + Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43. + +Il conçut alors un projet hardi qui eût fait honneur à Annibal. Prenant +avec lui sept mille hommes d'élite, il part de son camp, dans le plus grand +mystère, et après six jours de marche forcée il arrive sur les bords du +Métaure, au camp de son collègue Livius; ses soldats sont reçus de nuit +sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est changé à l'enceinte des +retranchemens, de peur qu'Asdrubal, soupçonnant l'arrivée de Néron, ne +refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le +lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la +bataille; mais, accoutumé à faire la guerre aux Romains, il observe que la +trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux +consuls sont réunis, qu'Annibal a éprouvé une grande défaite ou que sa +lettre a été interceptée et leur plan déconcerté. N'osant livrer bataille +en de telles circonstances, il fait retraite à la hâte, en remontant la +rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent, +et ses soldats, marchant au hasard, s'égarent et se dispersent. Au point du +jour, comme il faisait sonder la rivière pour trouver un gué, il aperçoit +les enseignes romaines qui s'avançaient en bon ordre sur sa trace. Réduit à +la nécessité d'accepter le combat, il fait ranger son armée, et afin +d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise à +Néron et à sa troupe d'élite[807]. + + Note 807: Adversùs Claudium Gallos opponit, haud tantùm eis + fidens, quantùm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l. + XXVII, c. 48. + +Pendant les préparatifs des deux armées, la matinée s'écoula, et une +chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que +leur avaient laissé les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait +d'ailleurs plusieurs corps qui s'étaient égarés durant la nuit, et une +multitude de traîneurs restés sur les routes. Aussi le combat ne fut pas +long à se décider; les Espagnols et les Ligures plièrent les premiers; +Néron, sans beaucoup de résistance, culbuta aussi l'armée gauloise[809]. Ce +furent les représailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs +d'Asdrubal, tués ou blessés, restèrent sur le champ de bataille avec leur +général; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des +leurs[810]. Asdrubal, dans cette journée désastreuse, déploya un courage +digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes débandées, et quatre +fois il fut abandonné: ayant enfin perdu toute espérance, il se jeta sur +une cohorte romaine, et tomba percé de coups. Vers la fin de la bataille, +arriva, du côté du camp romain, un corps de Cisalpins égarés pendant la +nuit;, Livius ordonna de les épargner, tant il était rassasié de carnage: +«Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il à ses soldats, afin qu'ils annoncent +eux-mêmes leur défaite, et qu'ils rendent témoignage de notre valeur[811].» +Pourtant à la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs égorgèrent un grand +nombre de Gaulois que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui, +appesantis par l'ivresse, s'étaient endormis sur la paille et sur la +litière de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trésor +public plus de trois cents talents[813]. + + Note 808: Jàm diei medium erat, sitisque et calor hiantes, + cædendos capiendosque affatim præbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48. + + Note 809: Ad Gallos jàm cædes pervenerat: ibi minimùm certaminis + fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48. + + Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18. + Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu'à dix mille + hommes et celle des Romains qu'à deux mille. + + Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostræ + virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49. + + Note 812: [Grec: Pollous tôn Keltôn, en tais stibasi koimômenous, + dia tên methên, katekopton iereiôn tropon.] Polyb. l. XI, p. 625. + + Note 813: [Grec: Pleiô tôn treakosiôn talantôn.] Idem. 1,650,000 + fr. + +La nuit même qui suivit la bataille du Métaure, Néron reprit sa marche, et +retourna dans son camp du Brutium avec autant de célérité qu'il en était +venu. Se réservant la jouissance de porter lui-même à son ennemi la +confirmation d'un désastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de +vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tête de +l'infortuné Asdrubal. C'était là la missive que sa cruauté ingénieuse et +raffinée imaginait d'envoyer à un frère. Arrivé en vue des retranchemens +puniques, il l'y fit jeter. Cette tête n'était pas tellement défigurée +qu'Annibal ne la reconnût aussitôt. Les premières larmes de ce grand homme +furent pour son pays. «O Carthage! s'écria-t-il, malheureuse Carthage! je +succombe sous le poids de tes maux.» L'avenir de cette guerre et le sien se +montraient à ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule +cisalpine découragée mettre bas les armes, et lui-même, privé de tout +secours, n'ayant plus qu'à périr ou à quitter honteusement l'Italie. Telles +sont aussi les pensées que lui prête un célèbre poète romain, dans une ode +consacrée à la gloire de Claudius Néron. «C'en est fait, s'écrie +douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-delà des mers des +messages superbes: la mort d'Asdrubal a tué toute notre espérance, elle a +tué la fortune de Carthage.[814]» + + Note 814: + + Carthagini jam non ego nuncios + Mittam superbos. Occidit, occidit + Spes omnis et fortuna nostri + Nominis, Asdrubale interempto. + HORAT. carm. l. IV 4. + +Cependant Carthage ne renonça pas à ses projets sur le nord de l'Italie, +avant d'avoir essayé une troisième expédition; Magon, frère d'Asdrubal et +d'Annibal, à la tête de quatorze mille hommes, vint débarquer au port de +Genua, dans la Ligurie italienne. Dès que le bruit de son débarquement se +fut répandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de +Gaulois[815], qui fuyaient les dévastations des Romains, car depuis la +bataille du Métaure une armée romaine campait au sein de la Cispadane, +brûlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de +volontaires isolés ne pouvaient suffire au général carthaginois, il lui +fallait la coopération franche et entière des nations elles-mêmes; il +voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et +dernier effort. + + Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus + Gallis undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46. + + +ANNEE 205 avant J.-C. + +Ayant donc convoqué, près de lui à Genua, les principaux chefs gaulois, il +leur parla en ces termes: «Je viens pour vous rendre la liberté, vous le +voyez, car je vous amène des secours; toutefois le succès dépend de vous. +Vous savez assez qu'une armée romaine dévaste maintenant votre territoire, +et qu'une autre armée vous observe, campée en Étrurie; c'est à vous de +décider combien d'armées et de généraux vous voulez opposer à deux généraux +et à deux armées romaines[816].» Ceux-ci répondirent: «que leur bonne +volonté n'était pas équivoque; mais que ces deux armées romaines dont +parlait Magon étaient précisément ce qui les forçait à ne rien précipiter; +qu'ils devaient à leurs compatriotes, à leurs propres familles de ne point +aggraver imprudemment leur situation déjà si misérable. Demande-nous, ô +Magon, ajoutèrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sûreté, +tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent +point arrêter les Ligures, dont le territoire n'est pas occupé. Il leur +est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est +même juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].» + + Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus, + duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30. + + Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occultè adjuvari posset: + Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et + capessere pro parte bellum æquum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5. + + +ANNEE 203 avant J.-C. + +Les Ligures ne refusèrent pas; seulement ils demandèrent deux mois pour +faire leurs levées. Quant aux chefs gaulois, malgré leur refus apparent, +ils laissèrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui +firent passer secrètement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu +de temps le Carthaginois se vit à la tête d'une armée considérable; et +entra pour lors dans la Gaule. Là, pendant deux ans, il tint tête à deux +armées romaines, mais sans pouvoir jamais opérer sa jonction avec Annibal; +vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et, +blessé à la cuisse, il se fit transporter à Génua, où les débris de son +armée commencèrent à se rallier. Sur ces entrefaites, des députés +arrivèrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frère +aussi, rappelé par le sénat carthaginois, fut contraint de s'embarquer à +l'autre extrémité de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient +servi fidèlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnèrent point +dans ses jours de revers. Réunis à ceux de leurs compatriotes qui avaient +suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'armée punique[820] à Zama, +dans la journée célèbre qui termina cette longue guerre à l'avantage des +Romains, et fit voir le génie d'Annibal humilié devant la fortune de +Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a été signalé +par les historiens: «Ils se montrèrent, dit Tite-Live, enflammés de cette +haine native contre le peuple romain, particulière à leur race[821].» + + Note 818: Mago milites... clàm per agros eorum mercede conducere: + commeatus quoque omnis generis occultè ad eum à Gallicis populis + mittebantur. Idem. ibid. + + Note 819: Tit. Liv. ub. supr. + + Note 820: [Grec: To triton tês stratias, Keltoi kai Ligues]. App. + Bell. pun. p. 22. + + Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur. + Tit. Liv. l. XXX, c. 33. + + + + +CHAPITRE IX. + +DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les +tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brûlent +Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec des succès +divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.--Nouveaux +efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du consul Quintius +Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent sur les bords du +Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi +Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans la Vénétie; ils +sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie est fermée aux +Gaulois. + +201-170. + + +ANNEE 201 avant J.-C. + +Magon, en partant pour l'Afrique, avait laissé dans la Cispadane un de ses +officiers, nommé Amilcar, guerrier expérimenté, qui s'était attiré la +confiance et l'amitié des Gaulois durant les dernières expéditions +carthaginoises[822]. Reçu par eux comme un frère, et admis dans leurs +conseils, Amilcar les aidait des lumières de son expérience. Il les +encourageait chaudement à ne point déposer les armes, soit qu'il s'attendît +à voir bientôt les hostilités se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il +eût mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutôt qu'il n'envisageât +que l'intérêt du pays où il trouvait l'hospitalité, et que, ennemi +implacable de Rome, il préférât une vie dure et agitée parmi des ennemis de +Rome à la paix déshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le sénat +avait-il été débarrassé de la guerre punique, qu'il s'était hâté de renouer +ses intrigues auprès des nations cisalpines, surtout auprès des Cénomans; +déjà il était parvenu à détacher de la confédération quelques tribus +liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activité d'Amilcar déjouèrent ces +menées; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces +défections les eussent affaiblis, et entraîna même la jeunesse cénomane à +prendre les armes malgré ses chefs. La république alarmée sollicita son +extradition, les Gaulois la refusèrent. Elle s'adressa avec menace au sénat +de Carthage; mais le sénat de Carthage protesta qu'Amilcar n'était point +son agent, qu'il n'était même plus son sujet; et il fallut que Rome se +contentât de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit +contre eux de grands préparatifs d'armes[824]. + + Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat. Tit. Liv. l. XXXI, + c. 2. + + Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus foedus ictum. Tit. Liv. l. XXXI + c. 2. + + Note 824: Tit. Liv. l. XXXI. + +L'ouverture des hostilités ne lui fut point heureuse; deux légions et +quatre cohortes supplémentaires, entrées par l'Ombrie sur le territoire +boïen, pénétrèrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de +Mutilum, où elles se cantonnèrent; mais au bout de quelques jours, s'étant +écartées dans la campagne pour couper les blés, elles furent surprises et +enveloppées. Sept mille légionaires, occupés aux travaux, périrent sur la +place avec leur général, Caïus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord à +Mutilum, et, dès la nuit suivante, regagna la frontière dans une déroute +complète, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le +voisinage, les réunit à son armée, fit quelque dégât sur les terres +boïennes, puis revint à Rome sans avoir rien exécuté de plus +remarquable[826]. Il fut remplacé dans son commandement par le préteur +L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille alliés latins aux +quartiers d'hiver d'Ariminum. + + Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt cæsa; + inter quos ipse C. Oppius præfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2. + + Note 826: Qui nisi quòd populatus est Boïorum fines... nihil quod + esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c. + 2. + + +ANNEE 200 avant J.-C. + +Aux premiers jours du printemps, quarante mille confédérés, Boïes, +Insubres, Cénomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar, +assaillirent Placentia à l'improviste, la pillèrent, l'incendièrent, et, +d'une population de six mille ames, en laissèrent à peine deux mille sur +des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le Pô, ils se dirigèrent +vers Crémone, à qui ils destinaient le même sort; mais les habitans, +instruits du désastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs +portes et de se préparer à la défense, décidés à vendre cher leur vie. Ils +envoyèrent promptement un courrier au préteur Furius pour lui demander du +secours. Contraint de refuser, Furius transmit au sénat la lettre des +Crémonais, avec un tableau inquiétant de sa situation et du péril où se +trouvait la colonie. «De deux villes échappées à l'horrible tempête de la +guerre punique, écrivait-il, l'une est pillée et saccagée, l'autre cernée +par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crémonais avec le peu +de troupes campées à Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de +nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a déjà que trop +enflé l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accroître encore par la +perte de mon armée[829].» A la réception de cette dépêche, le sénat donna +ordre à C. Aurélius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ à +Ariminum; quelques affaires retardèrent le départ du consul; mais ses +légions se dirigèrent vers la Gaule à grandes journées. + + Note 827: Direptâ urbe, ac per iram, magnâ ex parte incensâ, vix + duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis... Tit. + Liv.l. XXXI, c. 10. + + Note 828: Duarum coloniarum, quæ ingentem illam tempestatem punici + belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus, + alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10. + + Note 829: Tit. Liv. loc. cit. + +Dès qu'elles furent arrivées, le préteur L. Furius se mit en route pour +Crémone, et vint camper à cinq cents pas de l'armée des confédérés. Il +avait une belle occasion de les battre par surprise, si, dès le même jour, +il eût mené droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, épars +dans la campagne, n'avaient laissé à sa garde que des forces tout-à-fait +insuffisantes. Furius voulut ménager ses soldats, fatigués par une marche +longue et précipitée, et il laissa aux Gaulois, restés dans le camp, le +temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent +bientôt regagné les retranchemens. Dès le lendemain, ils en sortirent en +bon ordre pour présenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830]. +La charge des confédérés fut si impétueuse, et si brusque, que les Romains +eurent à peine le temps de ranger leurs troupes. Réunissant tous leurs +efforts sur un seul point, ils attaquèrent d'abord l'aile droite ennemie, +qu'ils se flattaient d'écraser facilement; voyant qu'elle résistait, ils +cherchèrent à la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile +droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitôt que Furius aperçut +cette manoeuvre, il fit avancer sa réserve, dont il se servit pour étendre +son front de bataille; au même instant, il fit charger à droite et à gauche +par sa cavalerie l'extrémité des ailes gauloises; et lui-même, à la tête +d'un corps serré de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le +rompre. Le centre, que le développement des ailes avait affaibli, fut +enfoncé par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les +confédérés, culbutés de toutes parts, regagnèrent leur camp dans le plus +grand désordre; les légions vinrent bientôt les y forcer. Le nombre des +morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts +drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargés de butin tombèrent +entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des +principaux chefs cisalpins, périrent en combattant[832]. Deux mille +habitans de Placentia, réduits en servitude par les Gaulois, furent rendus +à la liberté et renvoyés dans leur ville en ruines. Pour récompense de +cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trésor public de +Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix +mille d'argent[833]. + + Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omissâ prædâ, + quæ in manibus erat, castra repetivêre; et postero die in aciem + progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit. Tit. Liv. lib. XXXI, + c. 21. + + Note 831: Cæsa et capta suprà quinque et triginta millia, cum + signis militaribus octoginta, carpentis gallicis, multâ prædâ + oneratis, plus ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21. + + Note 832: Amilcar, dux Poenus, eo prælio cecidit et tres + imperatores nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.--Paul. + Oros. l. IV, c. 20. + + Note 833: La livre romaine équivalait à 10 onces 5 gros 40 grains + métr. + + +ANNEES 199 à 197 avant J.-C. + +Mais la joie des Romains fut de courte durée. L'année suivante, le préteur +Cn. Bæbius Tamphilus, étant entré témérairement sur le territoire +insubrien, tomba dans une embuscade où il perdit six mille six cents +hommes; ce qui le força d'évacuer aussitôt le pays[834]. Pendant le cours +de l'année 198, le consul qui le remplaça se borna à faire rentrer dans +leurs foyers les habitans de Placentia et de Crémone que les malheurs de la +guerre avaient dispersés[835]. + + Note 834: Propè cum toto exercitu circumventus, suprà sex millia + et sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7. + + Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25. + +Cependant le sénat romain se préparait à frapper dans la Gaule des coups +décisifs. Au printemps de l'année 197, il ordonna aux consuls, C. Cornélius +Céthégus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en même temps vers le +Pô. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, où des troupes boïennes, +insubriennes et cénomanes, se réunissaient de nouveau; Minucius, longeant +la Méditerranée, commença ses opérations par la Ligurie cispadane, qu'en +peu de temps il parvint à subjuguer, ou du moins à détacher de l'alliance +des Gaulois, tout entière, à l'exception de la tribu des Ilvates; il +soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse à +vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses légions sur +les terres boïennes. Céthégus, retranché dans une position avantageuse, sur +la rive gauche du Pô, attendait, pour risquer le combat, que son collègue, +par une diversion sur la rive droite, obligeât les confédérés à partager +leurs forces. En effet, dès que la nouvelle se répandit dans la Transpadane +que le pays des Boïes était à feu et à sang, l'armée boïenne demanda à +grands cris que les troupes coalisées l'aidassent d'abord à délivrer son +territoire; les Insubres, de leur côté, soutinrent la même prétention: +«Nous serions fous, répondirent-ils aux Boïes, d'abandonner nos propres +terres au pillage, pour aller défendre les vôtres[837].» Mécontentes l'une +de l'autre, les deux armées se séparèrent; les Boïes repassèrent le Pô; les +Insubres, réunis aux Cénomans, allèrent prendre position dans le pays de +ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin, +vint adosser son camp au même fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du +leur. + + Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur quæ se dediderant. + Tit. Liv. l. XXXII, c. 29. + + Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent, + Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30. + +C'était pour l'ennemi une bonne fortune, que le théâtre de la guerre eût +été transporté sur la terre des Cénomans, ces vieux instrumens de +l'ambition étrangère, si long-temps traîtres à leur propre race. Aussi se +hâta-t-il d'envoyer des émissaires dans toutes les villes du pays, surtout +à Brixia[838], où le conseil national des chefs et des vieillards s'était +rassemblé. Gagnés par crainte ou par argent, les principaux chefs et les +anciens protestèrent aux agens romains qu'ils étaient étrangers à tout ce +qui s'était passé, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'était +tout-à-fait sans leur aveu; plusieurs même se rendirent au camp ennemi pour +conférer avec le consul, qui les trouva dévoués à ses intérêts, mais +incertains sur les moyens de le servir[839]. Céthégus voulut que, par leur +autorité, ou à force d'argent, ils décidassent l'armée cénomane à passer +immédiatement aux Romains, ou du moins à quitter le camp des Insubres; les +entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable. +Seulement, ils engagèrent leur parole que les troupes resteraient neutres +pendant le prochain combat, et même tourneraient du côté des Romains, si +l'occasion s'en présentait[840]. Ils entrèrent alors en pourparler avec les +chefs de l'armée; en peu de jours, l'odieux complot fut consommé et un +traité secret assura à l'ennemi, dans la bataille qui se préparait, la +coopération active ou tout au moins passive des Cénomans. Bien que ces +intrigues eussent été conduites avec un profond mystère, les Insubres en +conçurent quelque soupçon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva, +n'osant confier à de tels alliés une des ailes de peur que leur trahison +n'entraînât la déroute de toute l'armée, ils les placèrent à la réserve, +derrière les enseignes. Mais cette précaution fut inutile. Au fort de la +mêlée, les perfides, voyant l'armée insubrienne plier, la chargèrent tout à +coup à dos, et occasionèrent sa destruction totale. + + Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput + gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30. + + Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse, + nec publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se + adjunxisse.... (Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac + moliri coepit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30. + + Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut + si qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos. Tit. Liv. l. + XXXII, c. 30. + + Note 841: Suberat tamen quædam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l. + c. + +Tandis que ces événemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait +d'abord dévasté les terres des Boïes par des incursions rapides; mais +lorsque l'armée boïenne eut quitté le camp des coalisés pour venir défendre +ses foyers, le consul s'était renfermé dans ses retranchemens, attendant +l'occasion de risquer une bataille décisive. Les Boïes la provoquaient avec +ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la défection des +Cénomans vint ébranler leur confiance; bientôt même, le découragement +gagnant, ils désertèrent leurs drapeaux, pour aller défendre chacun sa +propriété et sa famille. L'armée consulaire se vit obligée de changer son +plan de campagne[842]. Elle se remit à ravager les terres, à brûler les +maisons, à forcer les villes. Clastidium fut livré aux flammes: les +dévastations durèrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls +retournèrent à Rome, où ils triomphèrent, C. Céthégus des Insubres et des +Cénomans, Q. Minucius des Boïes. Le premier versa au trésor deux cent +trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et +soixante-dix-neuf mille pièces d'argent, portant pour empreinte un char +attelé de deux chevaux[844]; le second une quantité d'argent équivalente à +cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre +mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de +la foule, au triomphe de Céthégus, c'était une troupe de Crémonais et de +Placentins, suivant le char du triomphateur, la tête couverte du bonnet, +symbole de la liberté[846]. + + Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut + quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt. T. L. + l. XXXII, c. 31. + + Note 843: La livre romaine est évaluée, comme nous l'avons dit + plus haut, à 10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le + savant mémoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et + romaines, p. 7. + + Note 844: C'était une monnaie romaine qui portait le nom de + _bigati_ (scil. nummi), et équivalait à un denier. + + Note 845: L'as valait à cette époque une once (as uncialis); le + denier peut être évalué à 82 centimes. + + Note 846: Cæterùm magis in se convertit oculos Cremonensium + Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium. + Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23. + + +ANNEE 196 avant J.-C. + +Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance à +défendre leur liberté, autant Rome mit d'acharnement à vouloir l'étouffer. +Pendant l'année 196, comme pendant la précédente, les consuls furent +employés tous deux dans la Cisalpine; leur choix même paraissait dicté par +la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'était distingué comme +préteur dans une des dernières campagnes; l'autre, Claudius Marcellus, +portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se +préparait à le suivre à petites journées, Marcellus, se portant directement +sur la Transpadane, attaqua et défit l'armée insubrienne, dans une +bataille, où, si les récits des historiens ne sont pas exagérés, elle +perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, située +à l'extrémité méridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_ +ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit châteaux +qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tête +aux Boïes, qui s'étaient rassemblés en nombre considérable. Mais le jour +même de son arrivée, avant qu'il eût achevé les retranchemens de son camp, +assailli brusquement, il éprouva de grandes pertes, et après un combat long +et opiniâtre, laissa sur la place trois mille légionnaires ainsi que +plusieurs chefs de distinction[850]. Néanmoins il réussit à terminer les +travaux, et une fois retranché, il soutint avec assez de bonheur les +assauts que les Gaulois lui livraient sans relâche. Telle était sa +situation, lorsque son collègue Furius Purpureo entra dans la partie du +territoire boïen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu +Sappinia_. + + Note 847: In eo prælio suprà XL millia hominum cæsa, + Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36. + + Note 848: _Còm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et + dans le sens figuré, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville + de Côme. + + Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella indè + duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36. + + Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo + tumultuario prælio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr. + +A cette nouvelle, les Boïes levèrent le siège du camp de Marcellus, et +coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boisée et +propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait déjà du fort de +Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rétrograda; et comme il +connaissait parfaitement le pays, par de longs détours en plaines, il +réussit à rejoindre sans danger son collègue. Les deux consuls réunis +dévastèrent un grand nombre de villes fortifiées et non fortifiées, et +Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout où ils promenaient +leurs ravages, les vieillards les femmes, la population désarmée des +campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission à la république +romaine; mais toute la jeunesse, réfugiée en armes au fond des forêts, +suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et épiant l'occasion +favorable celui-ci surprendre et les envelopper[852]. Boïes et Romains +traversèrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la +Cispadane, et passèrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'armée boïenne, +désespérant de faire tomber dans le piège un général tel que L. Furius, +accoutumé de longue main à ce genre de guerre, franchit le Pô, et se jeta +sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix +avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrême frontière ligurienne, +chargée de butin, lorsqu'elle rencontra l'armée des consuls. Le combat +s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux +partis bien préparés eussent choisi le temps et le lieu à leur convenance. +«On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines +nationales ajoutent d'énergie au courage; plus altérés de sang qu'avides de +victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu'à peine +laissèrent-ils échapper un Gaulois[854].» Pour remercier les dieux de +l'heureuse issue de la campagne, le sénat décréta trois jours de prières +publiques. Le pillage de cette année valut au trésor public de Rome trois +cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pièces +d'argent à l'empreinte d'un char attelé de deux chevaux. + + Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt. Tit. + Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina était, comme on l'a vu plus haut, + l'ancien nom de Bononia chez les Étrusques. + + Note 852: Boii ferè omnes, præter juventutem, quæ prædandi causâ + in armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem + venerunt.. Boii negligentiùs coactum agmen Romanorum quia ipsi + procul abesse viderentur, improvisò agressuros se rati, per + occultos saltus secuti sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37. + + Note 853: Lævos, Libuosque quùm pervastasset. Tit. Liv. l. XXXIII, + c. 37. + + Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet + apparuit: nam ita cædis magis quàm victoriæ avidi pugnarunt + Romani, ut vix nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l. + XXXIII, c. 37.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol. + + +ANNEE 195 ava nt J.-C. + +La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les +plus favorables; le consul L. Valérius Flaccus battit l'armée boïenne, près +de la forêt Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut là tout, +Valérius perdit le reste de la saison à faire reconstruire les maisons de +Placentia et de Crémone[855]. Chargé, l'année suivante en qualité de +proconsul, des opérations militaires dans la Transpadane, il y montra plus +d'activité. Une armée boïenne, sous la conduite d'un chef nommé Dorulac, +était venue soulever les Insubres: Valérius attaqua, près de Médiolanum, +leurs forces réunies, les défit, et leur tua dix mille hommes[856]. + + Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42. + + Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20. + + +ANNEE 194 avant J.-C. + +Rome déployait contre la Cisalpine trois armées à la fois. Tandis qu'un +proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoyés sur la +rive droite du Pô, avec leurs légions respectives; ce qui faisait monter à +soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non +compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son +côté la courageuse nation boïenne épuisait toutes les ressources du +patriotisme. Son chef suprême Boïo-Rix[857], assisté de ses deux frères, +organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut à la +défense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa +malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arrivé le premier +à la frontière gauloise, la trouva donc gardée par Boïo-Rix, et par une +forte division boïenne. Le nombre et la confiance des Gaulois +l'intimidèrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste +avantageux, et écrivit à son collègue, P. Scipion-l'Africain, de venir le +rejoindre immédiatement, espérant, ajoutait-il, traîner les choses en +longueur jusqu'à ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul à +refuser le combat était celui-là même qui poussait les Gaulois à le +provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls. +Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangèrent en +bataille, appelant à grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et +d'outrages; le troisième, ils se décidèrent à attaquer, s'avancèrent au +pied des retranchemens, et livrèrent un assaut général. Le consul fit +prendre les armes en toute hâte, et ordonna à deux légions de sortir par +les deux portes principales; mais les passages étaient déjà fermés par les +assiégeans. Long-temps on lutta dans ces étroites issues, non-seulement à +grands coups d'épée, mais boucliers contre boucliers et corps à corps, les +Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pénétrer dans le camp, ou pour +empêcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage, +lorsque le premier centurion de la seconde légion et un tribun de la +quatrième tentèrent un stratagème, qui souvent avait réussi dans des momens +critiques, ils lancèrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis; +jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde légion +chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'ils parvinrent les premiers à +s'ouvrir une route. + + Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins + prononçaient rix, signifie roi, en Gaëlic; _rhuy_ (cymr.); _rûcik_ + (armor.), un petit roi, un chef. + + Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei, + maturaret venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum. + Ibid. + + Note 859: Diù in angustiis pugnatum est; nec dextris magis + gladiisque gerebatur res, quàm scutis corporibusque ipsis obnixi + urgebant: Romani ut signa foràs efferrent; Galli ut aut ipsi in + castra penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l. + XXXIV c. 46. + +Déjà ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrième légion +restait encore arrêtée à la porte, lorsque les Romains entendirent un grand +bruit à l'autre extrémité de leur camp; c'étaient les Gaulois qui avaient +forcé la porte questorienne, et tué le questeur, deux préfets des alliés et +environ deux cents soldats[860]. Le camp était pris de ce côté, sans une +cohorte extraordinaire, laquelle, envoyée par le consul pour défendre la +porte questorienne, tailla en pièces ou chassa ceux des assiégeans qui +avaient déjà pénétré dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres. +Vers le même temps, la quatrième légion, avec deux cohortes +extraordinaires, vint à bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc +trois combats simultanés en trois différens endroits autour du camp, et +l'attention des combattans était partagée entre l'ennemi qu'ils avaient en +tête, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans +l'incertitude sur leur sort, et sur le résultat de l'affaire. La lutte dura +jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des espérances égales. Enfin +les Gaulois, cédant à une charge impétueuse, reculèrent jusqu'à leur camp; +mais ils s'y rallièrent, et à leur tour, se précipitant sur l'ennemi, ils +le culbutèrent et le poursuivirent jusqu'à ses retranchemens, où il se +renferma de nouveau. Ainsi dans cette journée, les deux partis se virent +successivement victorieux, et successivement en fuite[861]. + + Note 860: In portam quæstoriam irruperant Galli; resistentesque + pertinaciùs occiderant L. Posthumium quæstorem; et M. Atinium et + P. Sempronium, præfectos sociûm, et ducentos fermè milites. Tit. + Liv. l. XXXIV, c. 47. + + Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga + fuit. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47. + +Les Romains publièrent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis +qu'ils en avaient tué onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous +ont pas laissé leur bulletin. Sempronius se réfugia dans Placentia. Si l'on +en croit quelques historiens, Scipion, après avoir opéré sa jonction avec +lui, dévasta le territoire des Boïes et des Ligures, tant que leurs bois et +leurs marais ne lui opposèrent point de barrières; d'autres prétendent +que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna à Rome[863]. + + Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque + millia sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47. + + Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20. + + +ANNEE 193 avant J.-C. + +Cette campagne n'avait pas été sans gloire pour la nation boïenne; mais une +guerre chaque année renaissante consumait rapidement sa population. Elle +renouvela cependant le mouvement de l'année précédente, prit les armes en +masse, et parvint à soulever la Ligurie. Le sénat alarmé proclama qu'il y +avait _tumulte_[864]; des levées extraordinaires furent mises sur pied, et +les deux consuls, Cornélius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci +pour la Ligurie, celui-là pour le pays boïen. Tant de batailles perdues, +malgré tant d'efforts de courage, avaient enfin enseigné aux Gaulois que le +manque de discipline et l'ignorance de la tactique étaient les véritables +causes de leur faiblesse; ils renoncèrent donc, mais trop tard, aux +batailles rangées et aux affaires décisives par masses d'hommes et en rase +campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient +dans les forêts pour tomber à l'improviste sur l'ennemi dès qu'il +approchait des bois. Ils fatiguèrent quelque temps, par ces manoeuvres, +l'armée du consul Merula; mais celui-ci, ayant déjoué une de leurs +embuscades, les força d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non +loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au +milieu du jour. Le corps des vétérans romains, rompu par une charge des +Gaulois, fut anéanti. Pendant long-temps, les Boïes, qui n'avaient que +très-peu de cavalerie, soutinrent les charges répétées de la cavalerie +romaine, sans que leur ordonnance en souffrît: leurs files restaient +serrées, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main, +frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865]. +Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pénétrant +profondément au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les +historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et +coûta bien du sang; quatorze mille Gaulois restèrent sur la place, dix-huit +cents seulement mirent bas les armes[866]. + + Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56. + + Note 865: Obstabant duces, hostilibus cædentes terga trepidantium, + et redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5. + + Note 866: Quatuordecim millia Boïorum cæsa sunt: vivi capti mille + nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c. + 5. + + +ANNEE 192 avant J.-C. + +Les consuls Domitius Ænobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de +continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercèrent dans tout le pays, +durant l'année 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches +familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se réfugièrent +dans le camp même des Romains. Le conseil national des Boïes ne tarda pas +non plus à faire sa paix, et les principaux chefs se transportèrent avec +leurs femmes et leurs enfans auprès des consuls. Le nombre de ces +malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de +l'hospitalité romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'élevait à +quinze cents, appartenant tous à la classe opulente et la plus élevée en +dignité[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de +bataille où du moins la mort était utile et glorieuse, où les souffrances +et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conservé par +l'histoire, fera assez connaître quelle était pour les Gaulois supplians et +désarmés la paix du peuple romain et l'hospitalité de ses consuls. + + Note 867: Primò equites pauci cum præfectis, deinde universus + senatus, postremò in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat, + ad mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV, + c. 22. + +Quintius Flamininus avait emmené de Rome une prostituée qu'il aimait, et +comme ils s'étaient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs, +cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir privée d'un +spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il était à +table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de débauche, un +licteur l'avertit qu'un noble boïen arrivait, accompagné de ses enfans, et +se remettait sous sa sauve-garde. «Qu'on les amène!» dit Flamininus. +Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprète, +l'objet de sa visite; et il s'étudiait, dans ses discours, à intéresser le +Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une +horrible idée se présenta à l'esprit de Flamininus: «Tu m'as sacrifié un +combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant à sa maîtresse; pour t'en +dédommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]?» Bien éloignée de croire +sérieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitôt +Flamininus se lève, saisit son épée suspendue aux parois de la tente, et +frappe à tour de bras le Gaulois sur la tête. Étourdi, chancelant, le +malheureux cherche à s'échapper, implorant la foi divine et humaine, mais +un second coup l'atteint dans le côté et, sous les yeux de ses enfans qui +poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostituée +de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa +brutalité, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls? + + Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam + hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42. + + Note 869: Et quùm is vixdùm seriò annuisset; ad nutum scorti + consulem stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo + caput primùm percussit, deindè fugicnti.... latus transfodisse. + Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.--Flamininus ne fut recherché pour ce + crime que huit ans après, et encore sous la rigoureuse censure de + Caton. + + +ANNEE 191 avant J.-C. + +La nation boïenne avait épuisé toutes ses ressources; cependant elle ne mit +point bas les armes; mais un profond découragement paraissait s'être emparé +d'elle. À compter le nombre de ses morts dans cette dernière et funeste +année, on eût dit qu'elle s'empressait de périr, tandis que la patrie était +encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que +pour y rester. Dans une seule journée, le consul Scipion Nasica lui tua +vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-même que quatorze +cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare; +il se fit livrer, à titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation +de chefs et de défenseurs énergiques, et confisqua au profit de sa +république la moitié du territoire des vaincus[870]. Tels furent les +massacres et les dévastations exercées par ses soldats, que lui-même, +réclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein sénat, de +n'avoir laissé vivans, de toute la race boïenne, que les enfans et les +vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme à qui les Romains +avaient décerné le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son +triomphe, l'élite des captifs gaulois pêle-mêle avec les chevaux +prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trésor public +quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres +pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres +qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pièces +d'argent[873]. + + Note 870: Agri parte ferè dimidiâ eos mulctavit. Tit. Liv. l. + XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40. + + Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c. + 41. + + Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem + traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41. + + Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hæc auri + pondo CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non + infabre suo more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta + XXXIII. Tit. Liv. l. c. + + +ANNEES 190 à 183 avant J.-C. + +Scipion fut chargé par le sénat de compléter l'ouvrage de l'année +précédente en prenant possession à main armée du pays confisqué; mais la +vue des enseignes romaines que devaient suivre bientôt des milliers de +colons, porta dans l'ame des Boïes une douleur et un désespoir profonds; ne +pouvant se résigner à livrer eux-mêmes leurs villes, à accepter la +condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus +la défendre, ils voulurent l'abandonner; les débris des cent douze tribus +boïennes se levèrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu à +nous énumérer si minutieusement leurs défaites, garde un silence presque +absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien +se contente d'énoncer vaguement que la nation entière fut chassée[874]; un +géographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se réfugier +sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. Là, +elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parlé plus tard[876]. +Le nom des Boïes, des Lingons, des Anamans, fut effacé de l'Italie, ainsi +que l'avait été, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Sénonais. Les +anciennes colonies de Crémone, Placentia[877] et Mutine[878] furent +repeuplées; Parme[879] reçut une colonie de citoyens romains; l'ancienne +capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880]. + + Note 874: [Grec: Peri toutôn êmeis syntheôrêsantes autous (tous + Keltous) ek tôn peri ton Padon mediôn exôsthentas] Polyb. l. II. + + Note 875: [Grec: Metastantes eis tous peri ton Istron topous meta + Tauriskôn ôkoun.] Strabon. l. V, p. 213. + + Note 876: Cæs. Bell. Gallic. 1. I.--Strabon. l. V, p. 213. + + Note 877: En 190. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 46, c. 47. + + Note 878: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55. + + Note 879: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55. + + Note 880: En 189. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 57. + + +ANNEE 187 avant J.-C. + +Instruits par l'exemple de leurs frères, les Insubres s'étaient hâtés de +faire la paix, c'est-à-dire de se reconnaître sujets de Rome; il y avait +déjà cinq ans que leur inaction dans la guerre boïenne leur méritait +l'indulgence de cette république. Quant aux Cénomans, la fortune récompensa +leur conduite perfide et lâche. Au milieu des calamités qui accablaient +depuis onze ans la race gallo-kimrique, ce furent eux qui souffrirent le +moins: peu d'entre eux périrent sur le champ de bataille; et le pillage à +peine toucha leurs terres. Cette richesse même, il est vrai, excita la +cupidité d'un préteur romain, M. Furius, cantonné dans la Transpadane; il +ne leur épargna aucune vexation pour faire naître, s'il était possible, +quelque soulèvement, dont son ambition et son avarice pussent tirer parti; +il alla jusqu'à les désarmer en masse[881]. Mais les Cénomans ne se +soulevèrent point; ils se contentèrent de porter leurs plaintes au sénat, +qui, peu soucieux de favoriser les vues personnelles de son préteur, le +censura et rendit aux Gaulois leurs armes[882]. Les Vénètes aussi se +livrèrent sans coup férir à la république romaine dès qu'elle souhaita leur +territoire: il n'en fut pas de même des Ligures; cette valeureuse nation +résista long-temps, retranchée dans ses montagnes et dans ses bois; mais +enfin elle céda, comme avaient fait les Boïes, après avoir été presque +exterminée. + + Note 881: M. Furius, prætor, insontibus Cenomanis, in pace speciem + belli quærens, ademerat arma. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 3. [Grec: + Parelthôn eis tous Kenomanous ôs philos, pareileto ta opla, mêden + egklêma.] Diod. Sicul. l. XXVI, p. 298. + + Note 882: Diodor. Sicul.--Tit. Liv. loc. cit. + + +ANNEES 186 à 170 avant J.-C. + +Maîtres de toute l'Italie circumpadane, où de nombreuses colonies +répandaient rapidement les moeurs, les lois, la langue de Rome, les Romains +commencèrent à provoquer les peuplades gauloises des Alpes. Ceux de leurs +généraux qui commandaient l'armée d'occupation dans la Transpadane +s'amusaient, par passe-temps, et en pleine paix, à se jeter sur les +villages des pauvres montagnards, qu'ils enlevaient avec leurs troupeaux +pour les vendre ensuite à leur profit dans les marchés aux bestiaux et aux +esclaves, à Crémone, à Mantua, à Placentia. Le consul C. Cassius en emmena +ainsi plusieurs milliers[883]. De si odieux brigandages révoltèrent les +peuples des Alpes: ils prirent les armes, et demandèrent du secours au roi +Cincibil[884], un des plus puissans chefs de la Transalpine orientale. Mais +l'expulsion des Boïes et la conquête de toute la Circumpadane avaient +répandu au-delà des monts la terreur du nom romain. Avant d'en venir à la +force, Cincibil voulut essayer les voies de pacification. Il envoya à Rome, +porter les plaintes des peuplades des Alpes, une ambassade présidée par son +propre frère. Le sénat répondit: «Qu'il n'avait pu prévoir ces violences, +et qu'il était loin de les approuver; mais que C. Cassius étant absent pour +le service de la république, la justice ne permettait pas de le condamner +sans l'entendre[885].» L'affaire en resta là; toutefois le sénat n'épargna +rien pour faire oublier au chef gaulois ses sujets de mécontentement. Son +frère et lui reçurent en présent deux colliers d'or pesant ensemble cinq +livres, cinq vases d'argent du poids de vingt livres, deux chevaux +caparaçonnés, avec les palefreniers et toute l'armure du cavalier; on y +ajouta des habits romains pour tous les gens de la suite, libres ou +esclaves. Ils obtinrent en outre la permission d'acheter dix chevaux chacun +et de les faire sortir d'Italie[886]. + + Note 883: Indè (C. Cassium) multa millia in servitutem + abripuisse.... Tit. Liv. l. XLIII, c. 5. + + Note 884: Ce nom paraît signifier _chef des montagnes: ceann, + cinn_; chef, _ceap_, _cip_, sommet, montagne. + + Note 885: «Senatum ea quæ facta quærantur, neque scisse futura, + neque si sint facta probare: sed indictâ causâ damnari absentem + consularem virum injurium esse... » Tit. Liv. l. XLIII, c. 5. + + Note 886: Illa petentibus data, ut denorum equorum illis + commercium esset, educendique ex Italiâ potestas fieret. Tit. Liv. + l. XLIII, c. 5. + +Un autre événement prouva encore mieux à quel point la catastrophe des +Gaulois cisalpins avait effrayé leurs frères d'au-delà des monts, et +combien ceux-ci redoutaient d'entrer en querelle avec la république. + +Une bande de douze mille Transalpins, franchissant tout-à-coup les Alpes +par des défilés jusqu'alors inconnus, descendit dans la Vénétie, et, sans +exercer aucun ravage, vint poser les fondemens d'une ville sur le +territoire où depuis fut construite Aquilée[887]. Le sénat prescrivit au +commandant des forces romaines dans la Cisalpine, de s'opposer à +l'établissement de cette colonie, d'abord, s'il était possible sans +employer la force des armes; sinon d'appeler à son secours quelqu'une des +légions consulaires. Ce dernier parti fut celui qu'il adopta. À l'arrivée +du consul, les émigrans se soumirent. Plusieurs d'entre eux avaient enlevé +dans la campagne des instrumens de labour dont ils avaient besoin; le +consul les força de livrer, outre ce effets qui ne leur appartenaient pas, +tous ceux qu'ils avaient apportés de leur pays, et même leurs propres +armes. Irrités de ce traitement, ils adressèrent leurs plaintes à Rome. +Leurs députés, introduits dans le sénat, représentèrent: «Que l'excès de la +population, le manque de terre et la disette, leur avaient fait une +nécessité de passer les Alpes pour aller chercher ailleurs une autre +patrie[888]. Trouvant un lieu inculte et inhabité, ils s'y étaient fixés +sans faire tort à personne; ils y avaient même bâti une ville, preuve +évidente qu'ils n'étaient venus dans aucun dessein hostile, ni contre les +villes, ni contre le territoire des autres. Sommés de fléchir devant le +peuple romain, ils avaient préféré une paix sure plutôt qu'honorable, aux +chances incertaines de la guerre, et s'étaient remis à la bonne foi de la +république avant de se soumettre à sa puissance. Peu de jours après, ils +avaient reçu l'ordre d'évacuer leur ville et son territoire. Alors ils +n'avaient plus songé qu'à s'éloigner sans bruit pour chercher quelque autre +asile. Mais voici qu'on leur enlevait leurs armes, leur mobilier, leurs +troupeaux. Ils suppliaient donc le sénat et le peuple romain de ne pas +traiter plus cruellement que des ennemis des hommes à qui l'on n'avait à +reprocher aucune hostilité[889].» Le sénat répondit: «Qu'ils avaient tort +de venir en Italie et de bâtir sur le terrein d'autrui, et sans la +permission du magistrat qui commandait dans la province[890]; que pourtant +la spoliation dont ils se plaignaient ne pouvait être approuvée; qu'on +allait envoyer avec eux des commissaires vers le consul, pour leur faire +rendre tous leurs effets, mais sous la condition qu'ils retourneraient sans +délai au lieu d'où ils étaient partis. Ces mêmes commissaires, ajoutait-on, +vous suivront de près; ils passeront les Alpes pour signifier aux peuples +gaulois de prévenir désormais toute émigration, de s'abstenir de toute +tentative d'irruption. La nature elle-même a placé les Alpes entre la Gaule +et l'Italie, comme une barrière insurmontable; malheur à quiconque +tenterait de la franchir[891].» + + Note 887: Galli transalpini transgressi in Venetiam, sine + populatione aut bello, haud procul indè, ubi nunc Aquileia est, + locum oppido condendo ceperunt. Tit. Liv. l. XXXIX, c. + 22.--Duodecim millia armatorum erant. Id. c. 54. + + Note 888: Se superante in Galliâ multitudine, inopiâ coactos agri + et egestate, ad quærendam sedem Alpes transgressos... Tit. Liv. l. + XXXIX, c. 54. + + Note 889: Orare se senatum populumque romanum, ne in se innoxios + deditos acerbius quam in hostes sævirent. Tit. Liv. l. C. + + Note 890: Neque illos rectè gessisse quùm in Italiam venirent, + oppidumque in alieno agro, nullius romani magistratûs, quia ei + provinciæ præesset, permissu ædificare conati sint. Idem, ibid. + + Note 891: Alpes propè inexsuperabilem finem in medio esse: non + utique iis meliùs fore, quàm qui eas primi pervias fecissent. Tit. + Liv. l. C. + +Les émigrans, après avoir ramassé ceux de leurs effets qui leur +appartenaient réellement, sortirent de l'Italie; et les commissaires +romains se rendirent chez les principales nations transalpines afin d'y +publier la déclaration du sénat. Les réponses de ces peuples révélèrent +assez la crainte dont ils étaient frappés. Les anciens allèrent jusqu'à se +plaindre de la douceur excessive du peuple romain «à l'égard d'une troupe +de vagabonds qui, sortis de leur patrie, sans autorisation légitime, +n'avaient pas craint d'envahir des terres dépendantes de Rome, et de bâtir +une ville sur un sol usurpé. Au lieu de les laisser partir impunis, Rome, +disaient-ils, aurait dû leur faire expier sévèrement leur insolente +témérité; la restitution de leurs effets était même un excès d'indulgence +capable d'encourager d'autres tentatives non moins criminelles[892].» A ces +discours dictés par la peur, les Transalpins joignirent des présens, et +reconduisirent honorablement les ambassadeurs jusqu'aux frontières. +Néanmoins, quatre ans après, une seconde bande d'aventuriers descendit +encore le revers méridional des monts, et, s'abstenant de toute hostilité, +demanda des terres pour y vivre en paix sous les lois de la république. +Mais le sénat lui ordonna impérieusement de quitter l'Italie, et chargea +l'un des consuls de poursuivre et de faire punir par leur nations mêmes les +auteurs de cette démarche[893]. + + Note 892: Debuisse gravem temeritatis mercedem statui; quòd verò + etiam sua reddiderint, vereri ne tantâ indulgentiâ plures ad talia + audenda impellantur. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55. + + Note 893: Eos senatus Italià excedere jussit; et consulem Q. + Fulvium quærere et animadvertere in eos, qui principes et auctores + transcendendi Alpes fuissent. Tit. Liv. l. XL, c. 53. + +Ainsi donc la Haute-Italie fut irrévocablement perdue pour la race +gallo-kimrique. Une seule fois, la défaite de quelques légions romaines en +Istrie donna lieu à des mouvemens insurrectionnels parmi les restes des +nations cisalpines, mais le _tumulte_, comme disent les historiens latins, +fut étouffé sans beaucoup de peine. Une seule fois aussi, et soixante-dix +ans plus tard, des Kimris, venus du nord, firent irruption dans l'ancienne +patrie de leurs pères, mais pour y tomber sous l'épée victorieuse de +Marius. Les Gaulois avaient habité la Haute-Italie pendant quatre cent un +ans, à dater de l'invasion de Bellovèse. La période de leur accroissement +comprit soixante-seize ans, depuis l'arrivée de leur première bande +d'émigrans jusqu'à ce qu'ils eussent conquis toute la Circumpadane; la +période de leur puissance fut de deux cent trente-deux ans, depuis +l'entière conquête de la Circumpadane jusqu'à l'extinction de la nation +sénonaise; et de quatre-vingt-treize celle de leur décadence, depuis la +ruine des Sénons jusqu'à celle des Boïes. + +Le territoire gaulois, réuni à la république romaine, porta dès-lors le nom +de _Province gauloise cisalpine_ ou _citérieure_; elle reçut aussi, mais +plus tard, le nom de _Gaule togée_[894], qui signifiait que la toge ou le +vêtement romain remplaçait, sur les rives du Pô, la braie et la saie +gauloises, c'est-à-dire que ce qu'il y a de plus tenace dans les habitudes +nationales avait enfin cédé à la force ou à l'ascendant du peuple +conquérant. + + Note 894: Gallia togata. Quelques savans pensent que la Gaule + cisalpine ne fut réduite en province romaine qu'après la défaite + des Cimbres par Marius, l'an 101 avant notre ère. Elle aurait été + jusqu'à cette époque considérée et traitée comme pays subjugué ou + préfecture. + + + + +CHAPITRE X. + +GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui l'habitaient; +sa constitution politique.--Culte phrygien de la Grande-Déesse.--Relations +des Gaulois avec les autres puissances de l'Orient.--Les Romains commencent +la conquête de l'Asie mineure.--Cn. Manlius attaque la Galatie; les +Tolistoboïes sont vaincus sur le mont Olympe; les Tectosages sur le mont +Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.--La république romaine ménage les +Galates.--Le triomphe est refusé, puis accordé à Manlius.--Les moeurs des +Galates s'altèrent; luxe et magnificence de leurs tétrarques.--Caractère +des femmes galates; histoire touchante de Camma.--Décadence de la +constitution politique; les tétrarques s'emparent de l'autorité absolue. +--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un festin.--Ce roi meurt +de la main d'un Gaulois. + +191--63. + + +ANNEES 241 à 191 avant J.-C. + +La Galatie ou Gaule asiatique avait pour frontière: au nord, la chaîne de +montagnes qui s'étend du fleuve Sangarius au fleuve Halys; au midi, cette +autre chaîne parallèle à la première, que les Grecs nommaient _Dindyme_, et +les Romains _Adoreus_; au levant, elle se terminait à quelques milles +par-delà Tavion; et non loin de Pessinunte, du côté du couchant. Elle avait +pour voisins immédiats les rois de Pont, de Paphlagonie, de Bithynie, de +Pergame, de Syrie et de Cappadoce[895]. Deux grands fleuves et des affluens +nombreux arrosaient son territoire en tout sens: l'Halys, sorti des +montagnes de la Cappadoce, dans la direction de l'ouest à l'est, se +recourbant ensuite vers le nord, puis vers le nord-est, en parcourait les +parties centrale et orientale[896]; le Sangarius, renommé pour ses eaux +poissonneuses[897], coulait du mont Dindyme, à travers la partie +occidentale, et se jetait ensuite dans le Pont-Euxin, non loin du Bosphore. + + Note 895: Strabon. l. XII, p. 166.--Pline. l. V, c. 32.--Tit. + Liv. l. XXXVIII, c. 16 et seq.--Ptolem. l. V, c. 4.--Zon. l. IX, + t. I, p. 457, edit. reg. + + Note 896: Strab. l. XII, p. 546.--Tournefort, Voyage dans le + Levant, t. II, p. 441 et suiv. + + Note 897: Piscium accolis ingentem vim præbet. T. L. l. XXXVIII, + c. 16. + +C'étaient, comme on l'a vu plus haut[898], les Tolistoboïes qui occupaient +la Galatie occidentale et les bords du Sangarius. La ville phrygienne de +Pessinunte, située au pied du mont Agdistis, et célèbre dans l'histoire +religieuse de l'Asie, se trouvait dans leurs domaines; ils en avaient fait +leur capitale. Ils possédaient encore deux autres places, Péïon[899] et +Bloukion[900], construites postérieurement à la conquête: comme leurs noms +l'indiquaient en effet, la première servait de lieu de plaisance aux chefs +tolistoboïes, l'autre renfermait le trésor +public[901]. + + Note 898: Voyez ci-dessus, chap. V. + + Note 899: _Pau, Peues_, en langue kimrique, loisir et lieu de + repos. + + Note 900: _Blouck_, caisse, coffre; par extension, lieu de dépôt. + + Note 901: [Grec: Phrouria d'autôn esti to te Bloukion kai to Pêion + ôn to men ên basileion Dêiotarou, to de gaxophylakion.] Strab. l. + XII, p. 567. + +Les Tectosages habitaient le centre, et avaient pour capitale l'antique +ville d'Ancyre, bâtie sur une élévation à cinq milles à l'ouest du cours de +l'Halys[902], et regardée comme la métropole de toutes les possessions +gallo-grecques[903]. + + Note 902: Strab. l. XII, p. 567.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24. + --Tournef. Voyage dans le Levant. Ibid. + + Note 903: Ptolem. l. V, c. 4.--Libani. Orat. 26.--Inscript. + d'Ancyre. + +Les Trocmes, établis à l'orient, avaient fondé pour leur chef-lieu Tavion, +ou plus correctement Taw[904]. Cette place devint florissante par la +suite[905], et entretint des relations de commerce étendues avec la +Cappadoce, l'Arménie et le Pont[906]. + + Note 904: Taw (cymr.) taobh (gael): lieu habité. Owen's welsh. + dict.--Armstr. gaël dict. + + Note 905: Stephan. Byzant. Vº _Ancyra_. + + Note 906: Strabon. l. XII, p. 567. + +Les trois nations galates se partageaient en plusieurs subdivisions ou +tribus, telles que: les Votures et les Ambitues, chez les +Tolistoboïes[907]; chez les Tectosages, les Teutobodes[908] anciens +compagnons de Luther, Teutons d'origine, mêlés maintenant aux Kimris, dont +ils ont adopté la langue[909]; enfin les Tosiopes[910], dont on ignore +la position. + + Note 907: Voturi et Ambitui. Plin. l. V, c. 32. + + Note 908: Teutobodi, Teutobodiaci. Voir ci-dessus chap. IV et V. + + Note 909: [Grec: Tripôn de ontôn omoglpottôn, kai kat' allo ouden + exêllagmenôn...] Strab. l. XII, p. 567. + + Note 910: [Grec: Tosiôpoi]. Plutarch. de virtut. mulier. p. 259. + +Quant à la population subjuguée, elle se composait de Phrygiens et de +colonies grecques qui s'étaient introduites à différentes époques dans le +pays, et que la domination d'Alexandre et de ses successeurs en avaient +rendues maîtresses. Les Phrygiens étaient nombreux, surtout dans la partie +occidentale, où ils habitaient, sur les deux rives du Sangarius, des +villages bâtis avec les ruines de leurs anciennes cités[911]. Gordium, +autrefois capitale d'une grande monarchie, ne comptait plus que parmi les +bourgs des Tectosages, cependant sa situation lui conservait encore quelque +importance commerciale; placée à distance à peu près égale de l'Hellespont, +du Pont-Euxin et du golfe de Cilicie, il servait de lieu de halte pour les +marchands et d'entrepôt pour les marchandises provenant de ces mers[912]. +On ignore quelle était la disposition des colonies grecques au milieu des +tribus phrygiennes. L'industrie principale des races subjuguées consistait +à élever des troupeaux de chèvres, dont le poil fin et soyeux était aussi +recherché dans l'antiquité qu'il l'est encore de nos jours[913]. La +population totale, en y comprenant les Gaulois, les Grecs et les +Asiatiques, se subdivisait en cent quatre-vingt-quinze cantons[914]. + + Note 911: [Grec: Epi de toutô (tô Saggariô) ta palaia tôn phrygôn + oikmêtêria, Midou, kai eti proteron Gordiou kai allôn tinôn, oud' + ichnê sôzonta poleôn, alla kômai mikrô meizous tôn allôn.] Strab. + l. XII, p. 567. + + Note 912: Gordium... haud magnum quidem oppidum est, sed plusquàm + mediterraneum celebre et frequens emporium. Tria maria pari fermè + distantia intervallo habet... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18. + + Note 913: Strab. l. XII.--Tournefort. Voyage dans le Levant, t. + II. + + Note 914: Populi ac tetrarchiæ omnes, numero CXCV. Plin. l. V, c. + 32. + +Le gouvernement que les Kimro-Galls organisèrent entre eux fut une espèce +de gouvernement aristocratique et militaire. Chacune des nations +Tolistoboïe, Tectosage et Trocme fut partagée en quatre districts ou +tétrarchies, comme les Grecs les appelaient, et chaque district régi par un +chef suprême ou tétrarque[915]. Ce nom, tiré de l'idiome des vaincus et +donné par eux au premier magistrat des conquérans, passa bientôt dans la +langue politique de ceux-ci, et remplaça le titre gaulois que le chef de +district avait dû porter d'abord. Après le tétrarque, et au second rang, +étaient un magistrat civil ou juge, un commandant des troupes, et deux +lieutenans du commandant[916]. En cas de guerre générale, comme cela se +pratiquait chez les autres nations gauloises, un seul chef était investi de +l'autorité souveraine et absolue. Les tétrarchies étaient électives et +temporaires. Les douze tétrarques réunis composaient le grand conseil du +gouvernement; mais il existait un second conseil de trois cents membres, +pris, selon toute apparence, parmi les chefs de tribus et les officiers des +armées[917], et dont le pouvoir était, dans certains cas, supérieur à celui +du premier. Gardien des privilèges de la race conquérante, il formait une +haute cour de justice à laquelle ressortissaient toutes les causes +criminelles relatives aux hommes de cette race; et nul Gaulois ne pouvait +être puni de mort que sur ses jugemens. Les trois cents se rassemblaient +chaque année à cet effet dans un bois de chênes consacré, appelé +Drynémet[918]. + + Note 915: [Grec: Ekasta ethnê dielontes eis tettaras meridas + tetrarchian ekastên ekalesan, tetrarchês echousan idion...] Strab. + l. XII, p. 567. + + Note 916: [Grec: ...Dikastês ena, kai stratophylaka ena, upo tô + tetrarchê tetagmenous upostratophylakas de duo.] Strab. l. III, + loc. citat. + + Note 917: [Grec: Ê de tôn dôdeka tetrarchôn boulê, andres êsan + triakosioi.] Idem, l. XII, p. 567. + + Note 918: [Grec: Synêgonto de eis kaloumenon Drynaimeton...] Idem, + l. XII, p. 567.--_Der_, _derw_, chêne; _nemet_, temple. + +Les juges des tétrarchies et les tétrarques avaient la décision des +affaires civiles entre Gaulois, et probablement de toute cause concernant +les vaincus[919]. + + Note 919: [Grec: Ta men oun phonoka ê boulê ecrine, ta d'alla oi + tetrarchai, kai oi dikastai.] Strab. l. XII, p. 567. + +La condition des deux branches de la population subjuguée paraît n'avoir +pas été la même. Les Phrygiens étaient réduits à la servitude la plus +complète; mais les Grecs, riches, industrieux, adroits, durent conserver un +peu de liberté, et peut-être une partie de leur ancienne suprématie à +l'égard de la race asiatique. Par la suite même, ils acquirent des droits +politiques; un d'entre eux, sous le titre de _premier des Grecs, prôtos tôn +Hellênôn_, fut investi d'une sorte de magistrature nationale, sans doute de +la défense officielle des hommes de race hellénique, auprès des conseils et +des tétrarques gaulois. Ce personnage, avec le temps, prit beaucoup +d'importance; une inscription d'Ancyre qui en fait mention, nous le montre +marié à une femme gauloise du plus haut rang et de la plus haute +origine[920]. + + Note 920: [Grec: Karakulaian Archiereian, apogonon basielôn, + thyatera tês Mêtropoleôs, gunaika Iouliou Seouêrou tou prôtou tôn + Ellênôn...] Inscription trouvée à Ancyre par Tournefort, t. II, p. + 450. + +Les Gaulois apportèrent en Asie leurs croyances et leurs usages religieux, +entre autres celui de sacrifier les captifs faits à la guerre[921]; mais +ils ne se montrèrent point intolérans pour les superstitions des indigènes: +ils laissèrent les Grecs adorer paisiblement Jupiter et Diane, et les +Phrygiens vendre, comme auparavant, à toute l'Asie, les oracles de la _mère +des dieux_. + + Note 921: Athenæ. l. IV, c. 16.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47. + --Eustath. in Homer. p. 1294. + +C'était à Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se célébraient les +grands mystères de la mère des dieux; là résidaient son pontife suprême et +le haut collège de ses prêtres[922]. Elle était représentée par une pierre +noire informe, qu'on disait tombée du ciel[923]; et les temples fameux +élevés en son honneur, à Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en +beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de +Dindymène, d'Idæa, de Berecynthia, de Cybèle: c'était sous ce dernier que +les Grecs la désignaient de préférence. Ses prêtres, appelés _galles_, de +la petite rivière _Gallus_ qui passait pour sacrée[924], se soumettaient, +comme on sait, à des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur +divinité par une infâme dissolution; mais leurs oracles n'étaient pas moins +en grand crédit, et ils produisaient à Phrygie un revenu immense. Si la +domination gauloise ne fit pas entièrement tomber cette industrie, au moins +dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine +violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'était pas +d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antérieurement +à la conquête, il s'était arrogé sur la race indigène une autorité presque +absolue, il formait parmi les Phrygiens une théocratie que la conquête +abolit[926]. Ces motifs d'intérêt, fortifiés par un juste ressentiment de +l'oppression étrangère, établirent entre les prêtres d'Agdistis et leurs +maîtres, une inimitié mortelle qui contribua puissamment à la ruine de +ceux-ci. + + Note 922: Strab. l. XII, p. 567. + + Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de + coron.--Tit. Liv. l. IX. + + Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316. + + Note 925: Strab. l. XII, p. 567. + + Note 926: [Grec: Oi d' iereis to palaion men dusastai tines êsan, + ierôsynên karpoumenoi megalên.] Strab. l. XII, loc. cit. + +Ce fut la déesse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la première fois, +les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au +plus fort des désastres de Rome, les prêtres préposés à la garde des livres +Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de +certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi étranger envahissait +l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte à Rome la statue de la mère +des dieux, et qu'alors la République serait sauvée[927]. Le sénat +s'empressa de prendre des informations, et sur la déesse, et sur les moyens +de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de +Pergame, qui, depuis plusieurs années, était en relation d'amitié avec lui. +Le roi de Pergame était ce même Attale qui avait chassé les hordes +gauloises du littoral de la mer Égée. Une ambassade de cinq personnages +distingués se rendit en grande pompe auprès de lui, sur cinq galères à cinq +rangs de rames. Attale les reçut dans sa ville, avec tout l'empressement +d'un ami dévoué; de Pergame, il les conduisit à Pessinunte, où il obtint +pour eux la propriété de la pierre noire qui représentait Agdistis[928]. +Quoique l'histoire n'énonce pas à quelles conditions les Tolistoboïes se +dessaisirent de leur grande déesse, on peut croire qu'ils la firent payer +chèrement; mais cette aventure établit entre les prêtres phrygiens et les +Romains des rapports dont les Gaulois ne tardèrent pas à sentir la +conséquence. + + Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terræ Italiæ bellum + intulisset, eum pelli Italiâ vincique posse, si mater Idæa + Pessinunte Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c. + + Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam + deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem deûm incolæ esse + dicebant, tradidit. Tit. Liv. l. IX. + +Après le partage de la Phrygie et leur organisation comme conquérans +sédentaires, les Gaulois s'étaient relevés promptement des pertes qu'Attale +leur avait fait éprouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur +ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de +Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens périrent de leur +main[929]. Réconciliés même avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des +bandes stipendiées au moyen desquelles ce prince ambitieux étendit sa +domination sur toute la côte de la mer Égée et de la Propontide, et +subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que +plus d'une fois ces auxiliaires lui causèrent de terribles embarras. Dans +une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait loué des Tectosages qui, +d'après la coutume de leur nation, s'étaient fait suivre par leurs femmes +et leurs enfans[930]. Déjà l'armée pergaméenne, après une route longue et +pénible, était sur le point de livrer bataille, lorsque, effrayés par une +éclipse de lune, les Galates refusèrent obstinément de marcher plus +avant[931]; il fallut qu'Attale leur obéît et retournât sur ses pas. +Craignant même de les mécontenter en les licenciant, il leur abandonna +quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placés +dans une contrée enlevée naguère à leurs frères, crurent pouvoir s'y +conduire en maîtres: ils assaillirent des villes, ravagèrent les campagnes +et imposèrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de +vagabonds et de bandits accoururent se joindre à eux, et grossirent +tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de +Bithynie pour mettre fin à cette nouvelle occupation[932]. + + Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--Ælian. de + animal. l. VI, c. 44. + + Note 930: [Grec: Poioumenoi tês strateian meta gynaikan kai + teknôn, epomenôn autois toutôn en tgais amaxais.] Polyb. l. V, p. + 420. + + Note 931: [Grec: Genomenês ekleipsews selênês... out an ephasan + eti proelthein eis to prosthen.] Polyb. l. V, p. 420. + + Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447. + + +ANNEE 216 avant J.-C. + +Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal, +contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; là +il travailla, de toutes les ressources de son génie, à susciter aux Romains +des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grèce +européenne, menaçait l'Asie d'une conquête imminente; elle était même en +quelque sorte déjà commencée. Attale venait de mourir, et le royaume de +Pergame avait passé entre les mains d'Eumène, plus dévoué encore que ne +l'était son prédécesseur aux volontés du sénat romain; de sorte que la +république trouvait en lui moins un allié qu'un lieutenant. Annibal suivait +d'un oeil inquiet les intrigues et les progrès de ses mortels ennemis; il +s'efforçait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner +leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses appréhensions de frayeurs +personnelles et de chimères. «Nous serions étonnés, lui disaient-ils un +jour, que les Romains osassent pénétrer en Asie.--Moi, répliqua ce grand +homme, ce qui m'étonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas +déjà.[933]» Ses sollicitations réussirent enfin auprès d'Antiochus, roi de +Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce. + + Note 933: Magis mirari quòd non jam in Asiâ essent Romani quàm + venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41. + + +ANNEE 191 avant J.-C. + +Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compté +beaucoup sur la coopération des Gaulois, dont il connaissait et appréciait +si bien la bravoure. Antiochus, d'après ses conseils, alla donc hiverner en +Phrygie[934], où il conclut une alliance avec les tétrarques galates; mais +il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prétextant que la +Galatie n'était point menacée, et que son éloignement de toute mer la +mettait à l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de +Syrie ramena avec lui montaient seulement à dix ou douze mille hommes, tant +auxiliaires que volontaires stipendiés. Il en envoya aussitôt quatre mille +sur le territoire de Pergame, où ils commirent de tels ravages, que le roi +Eumène, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de +revenir en hâte; il eut peine à sauver sa capitale et la vie de son propre +frère[936]. + + Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit. + Liv. l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in + verbo [Grec: Galatia]. + + Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. + 16. + + Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18. + + +ANNEE 190 avant J.-C. + +Mais Antiochus, si mal à propos surnommé _le Grand_, avait trop de +présomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de +notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu +en Grèce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, près de la ville +de Magnésie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'armée +romaine était campée au bord d'une petite rivière, en face des troupes +d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivière, allèrent insulter le +consul au milieu de son camp; après y avoir mis le désordre, cette troupe +audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937]. +Pendant la bataille, ils ne montrèrent pas moins d'intrépidité; ils avaient +aux ailes de l'armée syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps +d'infanterie; là, le combat fut vif, et là seulement[938]. + + Note 937: Tumultuosè amne trajecto, in stationes impetum fecerunt; + primò turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28. + + Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48. + --Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108. + +Les Romains avaient anéanti à Magnésie les forces asiatiques et grecques; +toutefois la conquête du pays ne leur parut rien moins qu'assurée[939]. Ils +avaient rencontré sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race +moins facile à vaincre que des Syriens ou des Phrygiens: à l'armure, à la +haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au +cliquetis bruyant des armes, à l'audace surtout, les légions avaient +aisément reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles étaient élevées à +redouter[940]. Avant de rien arrêter sur le sort des vaincus, les généraux +romains se décidèrent donc à porter la guerre en Galatie; et dans cette +circonstance, les prétextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnéius +Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'armée +d'Orient, se disposa à entrer en campagne dès le printemps suivant. + + Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48. + + Note 940: Procera corpora, promissæ et rutilatæ comæ, vasta scuta, + prælongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prælium... armorum + crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17. + + +ANNEE 189 avant J.-C. + +Sans doute, les Gaulois avaient été long-temps pour l'Asie un épouvantable +fléau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le péril qui les +menaçait fut pour tous les amis de l'indépendance asiatique un péril +vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, était venu se +réunir aux Galates, les choses peut-être eussent changé de face; mais ce +roi pusillanime ne songeait plus qu'à la paix, quelle qu'elle fût. Honteux +de sa lâcheté, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes +échappées au désastre de Magnésie, et les conduisit lui-même à Ancyre. Le +roi de Paphlagonie, Murzès, suivit son exemple; ces auxiliaires +malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'élite, qui se +joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon était alors chef militaire de +cette nation, ou même, comme le font présumer quelques circonstances, il +était investi de la direction suprême de la guerre. Combolomar et Gaulotus +commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboïes[942]. «Ortiagon, +dit un historien qui l'a connu personnellement, n'était pas exempt +d'ambition; mais il possédait toutes les qualités qui la font pardonner. A +des sentimens élevés il joignait beaucoup de générosité, d'affabilité, de +prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste, +nul ne l'égalait en bravoure[943].» Il avait pour femme la belle Chiomara, +non moins célèbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'éclat de sa +beauté. + + Note 941: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26. + + Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce [Grec: + Ortiagôn]. + + Note 943: [Grec: Eyergetikos ên kai megalopsychos, ka kata tas + enteuxeis eucharis kai synetos to gar synechon para Galatais, + andrôdês ên kai dynamikos pros tas polemikas chreias.] Polyb. + Collect. Constant. Aug. Porphyrogen. + +Cependant le jeune Attale, frère d'Eumêne (celui-ci était alors à Rome), +ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait à préparer les +voies aux Romains. Il attira dans leurs intérêts le tétrarque Épossognat, +ami particulier d'Eumène, et qui, seul de tous les tétrarques gaulois, +s'était opposé dans le conseil à ce que la nation secourût Antiochus[944]. +Mais la connivence d'Épossognat les servit peu; car aucun chef ne partagea +sa défection, et le peuple repoussa avec mépris la proposition de parler de +paix[945], tandis qu'il avait les armes à la main. Dès les premiers jours +du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son armée, forte de +vingt-deux mille légionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et +l'armée pergaméenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grèce +asiatique, et des corps d'élite levés soit en Thrace soit en +Macédoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le +consul fit faire halte à ses légions, et crut nécessaire de les haranguer. +D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il +craignait que les discours des Asiatiques, en exagérant encore le péril, +n'eussent agi défavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'étudia +donc à combattre ces terreurs, cherchant à démontrer, par des raisons qu'il +supposait spécieuses, que ces mêmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhône +ou du Pô, ne pouvaient plus l'être aux bords du Sangarius et de l'Halys, du +moins pour des légions romaines. + + Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18. + + Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII. + + Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39. + + Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39. + +«Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent +l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en renommée guerrière. C'est au milieu +des plus pacifiques des humains que ces hordes féroces, après avoir +parcouru tout l'univers, sont venues fonder un établissement. Cette taille +gigantesque, cette épaisse et ardente crinière, ces longues épées, ces +hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir été calculé +pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose à des Grecs, à +des Phrygiens, à des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain +épouvantail? Une seule fois jadis, et dans une première rencontre, ils +défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà +près de deux cents ans que nous les égorgeons ou que nous les chassons +devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu à Rome plus +de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'expérience nous l'a +montré, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers +fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras +faiblissent, et le soleil, la poussière, la soif, au défaut du fer, +suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats +réglés de légions contre légions, que nous avons éprouvé leurs forces, mais +aussi dans les combats d'homme à homme. Encore était-ce à de véritables +Gaulois, à des Gaulois indigènes, élevés dans leur pays, que nos ancêtres +avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abâtardie, qu'un mélange +de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des +hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgré leurs qualités +primitives, dégénèrent dans un sol étranger, sous l'influence d'un autre +climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accablés sous le poids des +armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de +l'armée d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas +contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de +la résistance ne diminue la gloire du triomphe. + + Note 948: Omnia de industriâ composita ad terrorem. Tit. Livius. + l. XXXVIII, c. 17. + + Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem + fervido ingenio et cæcâ irâ effundunt, sustinueris; fluunt sudore + et lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut + ferrum non admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17. + + Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in + terrâ suâ genitis, res erat; hi jàm degeneres sunt misti, et + Gallo-Græci, verè quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17. + + Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie + Antiochi cecidistis, victos victores cædetis. Tit. Liv. l. + XXXVIII, c. 17. + +«Les bêtes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur férocité +naturelle, puis s'apprivoisent peu à peu; il en est de même des hommes. +Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont été leurs +pères et leurs aïeux? Forcés de chercher hors de leur patrie la subsistance +qu'elle leur refusait, ils ont longé les côtes de l'Illyrie, parcouru la +Péonie et la Thrace, en s'ouvrant un passage à travers des nations presque +indomptables; enfin ils ne se sont établis dans ces contrées que les armes +à la main, endurcis, irrités même par tant de privations et +d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodités de la vie, la beauté +du ciel, la douceur des habitans, ont peu à peu amolli l'âpreté qu'ils +avaient apportée dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en +garde contre les délices de l'Asie; fuyez au plus tôt cette terre dont les +voluptés peuvent corrompre les plus mâles courages, dont les moeurs +contagieuses deviendraient fatales à la sévérité de votre discipline. +Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous résister, +n'en ont pas moins conservé parmi les Grecs la renommée qui fraya la route +à leurs pères. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dégénérés +vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un +ennemi digne des ancêtres et de vous[953].» + + Note 952: Extorres inopiâ agrorum, profecti domo, per asperrimam + Illyrici oram, Pæoniam indè et Thraciam, pugnando cum ferocissimis + gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. + 17. + + Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis, + quàm si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis. + Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17. + +Manlius se dirigea du côté de Pessinunte. Pendant sa marche, la population +phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des députés pour faire +acte de soumission[954]. Il reçut aussi des émissaires du tétrarque +Épossognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboïes avant que +lui, Épossognat, n'eût fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car +il se rendait lui-même auprès des chefs tolistoboïes dans cette intention. +Le consul consentit à différer les hostilités quelques jours encore; +cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on +nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, même de +broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de boeuf pour +combustible. Tandis que les Romains étaient campés près du fort de Cuballe; +un corps de cavalerie gauloise parut tout à coup en poussant de grands +cris, chargea les postes avancés des légions, les mit en désordre, et tua +quelques soldats; mais l'alarme étant parvenue au camp, la cavalerie du +consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956]. +Manlius dès lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avança +plus sans avoir bien fait reconnaître le pays. Arrivé au bord du Sangarius, +qui n'était point guéable, il y fit jeter un pont et le traversa. + + Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18. + + Note 955: [Grec: Axylon], _sans bois_. + + Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18. + +Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses +yeux et ceux de l'armée. Il vit s'avancer vers lui les prêtres de la +grande déesse, en habits sacerdotaux, déclamant avec emphase des vers où +Cybèle promettait aux Romains une route facile, une victoire assurée et +l'empire du pays[957]. Le consul répondit qu'il en acceptait l'augure; il +accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint près de lui dans +son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva +complètement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute +espèce[958]. Là, il apprit que toutes les sollicitations d'Épossognat +avaient échoué, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la +plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils +pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'était au milieu +de tout ce désordre que les prêtres de la Grande Déesse s'étaient déclarés +pour les Romains, et, désertant Pessinunte, étaient venus mettre au service +du consul l'autorité d'Agdistis et de ses ministres. + + Note 957: Galli Matris Magnæ à Pessinunte occurrere cum insignibus + suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et + victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII, + c. 18.--Suidas voce [Grec: Galloi]. + + Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11. + +L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar, +avait fait adopter aux Galates ce plan de défense. Voyant la population +indigène fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien, +tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'évacuer leurs +villes, même leurs châteaux forts, et de se transporter en masse dans des +lieux d'accès difficile, pour s'y défendre autant qu'ils le pourraient. Les +Tolistoboïes se retranchèrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le +mont Magaba, à dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et +leurs enfans en dépôt dans le camp des Tectosages, et se rendirent à celui +des Tolistoboïes, menacé directement par le consul[959]. Maîtres des plus +hautes montagnes du pays, et approvisionnés de vivres pour plusieurs mois, +ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien, +pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque +inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poignée d'hommes +suffirait pour l'arrêter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de +montagnes couvertes de neiges et de glaces perpétuelles, dès que l'hiver +approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas à l'en chasser. Bien +que l'élévation et l'escarpement des lieux les défendissent suffisamment, +ils environnèrent leurs positions d'un fossé et d'une palissade. Comme leur +arme habituelle était le sabre et la lance, ils ne firent pas grande +provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux +que ces montagnes âpres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960]. + + Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse; + diversos Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse: + Trocmos, conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis, + armatorum agmine Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv. + l. XXXVIII, c. 19.--Flor. l. II, c. 11. + + Note 960: Saxa affatim præbituram asperitatem ipsam locorum + credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19. + +Le consul s'était bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps à +corps il aurait à combattre contre la difficulté du terrein; et il s'était +approvisionné amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de +cailloux propres à être lancés avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il +marcha vers le mont Olympe et s'arrêta à cinq milles du camp gaulois. Le +lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers pour +reconnaître ce camp et la montagne; mais tout à coup un détachement de +cavalerie tolistoboïenne fondit sur lui, le força à tourner bride, lui tua +plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius +revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les +Gaulois n'étant point sortis de leurs retranchemens, il fit à loisir le +tour de la montagne. Il vit que, du côté du midi, des collines revêtues de +terre s'élevaient en pente douce jusqu'à une assez grande hauteur; mais +que, vers le nord, des rochers à pic rendaient tous les abords +impraticables, à l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne, +recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc +vif, au levant d'hiver et au couchant d'été. Ces observations terminées, il +vint le même jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961]. + + Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20. + +Dès le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son armée en +trois corps, il se dirigea par la pente du midi et à la tête du plus +considérable. L. Manlius, son frère, eut l'ordre de monter avec le second +par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il +ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommandé de s'arrêter, s'il +rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division +principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisième +corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tâcher de la +gravir par le couchant d'été. Les troupes auxiliaires furent également +divisées en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant à +la cavalerie, elle resta, ainsi que les éléphans, sur le plateau le plus +voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir +l'oeil à tout, afin de porter rapidement du secours là où il en serait +besoin[962]. + + Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20. + +Rassurés sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les +Gaulois envoyèrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du côté du +midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; +cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme +d'un fort pour arrêter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius +se prépara au combat. Ses vélites se portèrent en avant des enseignes, avec +les archers crétois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de +Thraces. L'infanterie légionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la +roideur de la pente, ramassée sous le bouclier, de manière à éviter les +pierres et les flèches. A une assez forte distance, le combat s'engagea à +coups de traits, d'abord avec un succès égal. Les Gaulois avaient +l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la variété des +armes. Mais l'action se prolongeant, l'égalité ne se soutint plus. Les +boucliers étroits et plats des Gaulois ne les protégeaient pas +suffisamment; bientôt même, ayant épuisé leurs javelots et leurs dards, ils +se trouvèrent tout-à-fait désarmés, car, à cette distance, les sabres leur +devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de +pierres, à l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur +offrait, la plupart trop gros pour être maniables, et pour que des bras +inexpérimentés sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains +cependant faisaient pleuvoir sur eux une grêle meurtrière de traits, de +javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur fût +possible d'en éviter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live, +nous a laissé un tableau effrayant du désespoir et de la fureur où cette +lutte inégale jeta les Tolistoboïes. + + Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros. Tit. Liv. l. + XXXVIII, c. 21. + + Note 964: Saxis, nec modicis, ut quæ non preparassent, sed quod + cuique temerè trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte, + nec viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. + 21. + +«Aveuglés, dit-il, par la rage et par la peur, leur tête s'égarait; ils +n'imaginaient plus aucun moyen de défense contre un genre d'attaque tout +nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de près, des coups +qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque, +atteints par des flèches lancées de loin, ils ne trouvent pas sur qui se +venger, ils rugissent, ils se précipitent les uns contre les autres comme +des bêtes féroces que l'épieu du chasseur a frappées[965]. Une chose +rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils étaient +complètement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour +combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la +largeur des plaies et le sang qui en sortait à gros bouillons. Cette +largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire, à +agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire +de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un +dard affilé leur pénètre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser +d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait, +honteux et forcenés, comme s'ils mouraient dans le déshonneur, ils se +roulent à terre avec toutes les convulsions de la rage[967].» Tel était le +spectacle que présentait la division gauloise opposée à Manlius; un grand +nombre avaient mordu la poussière; d'autres prirent le parti d'aller droit +à l'ennemi, et du moins ceux-ci ne périrent pas sans vengeance. Ce fut le +corps des vélites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vélites +portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite +des javelots qu'ils lançaient de loin, et à la ceinture une épée espagnole; +lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de près, ils passaient leurs javelots +dans la main gauche, et tiraient l'épée[968]. Peu de Gaulois restaient +encore sur pied; voyant donc les légions s'avancer au pas de charge, ils +regagnèrent précipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de +femmes, d'enfans, de vieillards qui y étaient renfermés, remplissait déjà +de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils +venaient d'abandonner. + + Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec + quò ruant cæco impetu habent; velut feræ transfixæ in suos temerè + incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21. + + Note 966: Interdùm insectâ cute, ubi latior quàm altior plaga est, + etiàm gloriosiùs se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat. + + Note 967: Iidem cùm aculeus sagittæ introrsùs tenui vulnere in + speciem urit.... tùm in rabiem et pudorem tàm parvæ perimentis + pestis versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. + 21. + + Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexterâ hastas, + quibus eminùs utitur; gladio hispaniensi est cinctus; quòd si pede + collato pugnandum est, translatis in lævam hastis stringit + gladium. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21. + +Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient monté +au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouvé des sentiers +praticables; arrivés à des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils +rétrogradèrent vers la partie méridionale, et commencèrent à suivre d'assez +près la division du consul. Celui-ci avec ses légions gagnait déjà la +hauteur que ses troupes légères avaient d'abord occupée. Là il fit faire +halte et reprit haleine; et montrant aux légionnaires le plateau jonché de +cadavres gaulois, il s'écria: «Si la troupe légère vient de combattre avec +tant de succès, que ne dois-je pas attendre de mes légions armées de toutes +pièces et composées de l'élite des braves? Les vélites ont repoussé +l'ennemi jusqu'à son camp, où l'a suivi la terreur; c'est à vous de le +forcer dans son dernier retranchement[969].» Toutefois il fit prendre +encore les devans à la troupe légère, qui, loin de rester oisives, pendant +que les légions faisaient halte, avait ramassé tout à l'entour les traits +épars, afin d'en avoir une provision suffisante. À l'approche des +assiégeans, les Gaulois se rangèrent en ligne serrée devant les palissades +de leur camp; mais exposés là aux projectiles comme ils l'avaient été sur +la colline, ils rentrèrent derrière le retranchement, laissant aux portes +une forte garde pour les défendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir +sur la multitude, dont l'enceinte du camp était encombrée, une grêle bien +nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes, +les gémissemens des femmes et des enfans, annonçaient aux Romains qu'aucun +de leurs coups n'était perdu[970]. À l'assaut des portes, les légionaires +eurent beaucoup à souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant, +tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privés d'armes de jet, +ne pouvaient être d'aucun secours à leurs frères; une de ces portes fut +forcée, et les légions se précipitèrent dans l'intérieur[971]. + + Note 969: Castra illa capienda esse, in quæ compulsus ab levi + armaturâ hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22. + + Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque + puerorum ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22. + + Note 971: Tit. Liv. l. C. + +Alors la foule des assiégés déboucha tumultueusement par toutes les issues +qui restaient encore libres. Dans son épouvante, nul danger, nul obstacle, +nul précipice, ne l'arrêtait; un grand nombre, roulant au fond des abîmes, +se tuèrent de la chute, ou restèrent à demi brisés sur la place. Le consul, +maître du camp, en interdit le pillage à ses troupes et leur ordonna de +s'acharner à la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant, +avec la seconde division; le consul lui fit la même défense, et l'envoya +aussi poursuivre: lui-même, laissant les prisonniers sous la garde de +quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'était-il éloigné, que +C. Helvius survint avec le troisième corps; mais cet officier ne put +empêcher ses soldats de piller le camp. Quant à la cavalerie romaine, elle +était restée quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la +victoire; bientôt apercevant les Gaulois que la fuite avait amenés au bas +de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit +prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas aisé au consul de compter les +morts, parce que, l'effroi ayant dispersé les fuyards dans les sinuosités +des montagnes, beaucoup s'étaient perdus dans les précipices, ou avaient +été tués dans l'épaisseur des forêts. Des récits invraisemblables portèrent +leur nombre à quarante mille; les autres ne le firent monter qu'à dix +mille. Celui des captifs, composés en grande partie de femmes, d'enfans et +de vieillards, paraît avoir été de quarante mille[972]. + + Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad + quadraginta millia hominum cæsa, auctor est. Valerius Antias non + plus decem millia. Numerus captivorum haud dubiè millia + quadraginta explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell. + Syriac. p. 115. + +Après la victoire, le consul ordonna de réunir en monceau les armes des +vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche +du côté des Tectosages, et arriva le surlendemain à Ancyre; là il n'était +plus qu'à dix milles du second camp gaulois, formé sur le mont Magaba. +Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala +par une action mémorable: c'était Chiomara, épouse du tétrarque Ortiagon, +chef suprême des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe, +où il dirigeait la défense, et les désastres de cette journée l'avaient +fait tomber prisonnière au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, échappé à +rand' peine à la mort, il avait regagné Ancyre et de là le camp +tectosage[973]. + + Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24. + +Les captives gauloises avaient été placées sous la garde d'un centurion +avide et débauché, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beauté +de Chiomara était justement célèbre; cet homme s'en éprit. D'abord il +essaya la séduction; désespérant bientôt d'y réussir, il employa la +violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la +liberté[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle à titre +de rançon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses +compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer à ses parens, pour +les prévenir d'apporter l'or demandé. Il fixa le lieu de l'échange près +d'une petite rivière qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des +prisonniers détenus avec l'épouse d'Ortiagon, était un de ses anciens +esclaves; elle le désigna, et le centurion, à la faveur de la nuit, le +conduisit hors des postes avancés. La nuit suivante, deux parens de +Chiomara arrivèrent près du fleuve, avec la somme convenue, en lingots +d'or; le Romain les attendait déjà, mais seul, avec la captive, car la +vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence +aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pèse l'or qu'on venait de lui +présenter (c'était, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent +attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue +maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'égorger le +centurion[977]. L'ordre est aussitôt exécuté. Alors elle prend la tête, +l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son époux. Heureux de +la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrête, déploie +sa robe, et laisse tomber la tête du Romain. Surpris d'un tel spectacle, +Ortiagon l'interroge; il apprend tout à la fois l'outrage et la +vengeance[978]. «O femme, s'écria-t-il, que la fidélité est une belle +chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire: +deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possédée[979]». +L'historien Polybe raconte qu'il eut à Sardes un entretien avec cette femme +étonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que +l'élévation et l'énergie de son ame[980]. + + Note 974: Cui custodiæ centurio præerat, et libidinis et avaritiæ + militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24. + + Note 975: Is primò ejus animum tentavit quam quum abhorrentem à + voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortunâ erat, vim + fecit. Deindè ad leniendam indignitatem injuriæ, spem reditûs ad + suos mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de + Virtut. mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce + [Grec: Ortiagôn]--Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55. + + Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit. + Liv. l. XXXVIII, c. 24. + + Note 977: Mulier, linguâ suâ, stringerent ferrum, et centurionem + pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. + 24.--Valer Maxim. l. VI, c. 1. + + Note 978: Priùsquam complecteretur, caput centurionis antè pedes + ejus abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuriæ et ultionis + suæ ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1. + + Note 979: [Grec: Ô gunai, kalon ê pistis. Nai, eipen, alla kallion + ena monon zên emoi suggegenêmenon.] Plutarch. de virtut. mulier. + p. 258. + + Note 980: [Grec: Tautên men o Polubios phêsi dia logôn en Sardesi + genomenos thaumasai to te phronêma kai tên synesin.] Plutarch. de + virt. mul. l. c. + +Tandis que cet événement tenait en émoi tout le camp romain, des envoyés +gaulois y arrivèrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans +avoir accordé à leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'était point de +conditions qu'ils n'acceptassent plutôt que de continuer la guerre. Manlius +leur donna rendez-vous pour le lendemain à égale distance d'Ancyre et de +leur camp; il s'y rendit à l'heure convenue avec une escorte de cinq cents +cavaliers, mais il ne vit paraître aucun Gaulois. Dès qu'il fut rentré, les +mêmes envoyés revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de +religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncèrent +que les premiers de la nation se présenteraient à une seconde conférence, +munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La +conférence eut lieu en effet entre les députés gaulois et le jeune prince +de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrêta +les bases d'un traité. Mais comme la présence du général romain était +nécessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois +s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux +motifs: le premier de donner à leurs femmes et à leurs enfans le temps de +se mettre en sûreté avec leurs effets au-delà du fleuve Halys, et le +second de surprendre le consul lui-même et de l'enlever[982]. C'est ce que +devait exécuter un corps de mille cavaliers d'élite et d'une audace à toute +épreuve. + + Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione objectâ, venire + reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25. + + Note 982: Frustratio Gallorum eò spectabat, primùm ut tererent + tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn + flumen trajicerent: deindè quòd ipsi consuli... insidiabantur. + Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legation ib. XXXIV. + +La fortune voulut que ce jour-là même les tribuns envoyassent au fourrage +et au bois, vers l'endroit fixé pour l'entrevue, un corps nombreux de +cavalerie, et qu'ils plaçassent plus près du camp, dans la même direction, +un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs. +Manlius se mit en route, comme la première fois, avec une escorte de cinq +cents hommes; mais à peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperçut les +Gaulois qui accouraient sur lui à toute bride. Il s'arrête, anime sa troupe +et soutient la charge. Bientôt, forcé de battre en retraite, il le fait +d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le +danger devenant plus pressant, les Romains se débandent et se dispersent. +Les Gaulois les poursuivent l'épée dans les reins, en tuent un grand +nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers +destinés à soutenir les fourrageurs surviennent attirés par les cris de +leurs camarades. Alors le combat se rétablit; mais en même temps accourent +de tous côtés les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les +bras. Harassés, et serrés de près par des troupes fraîches, la fuite ne +leur fut ni facile, ni sûre[983]. Les Romains ne firent point de +prisonniers, et le lendemain l'armée entière, ne respirant que vengeance, +arriva en présence du camp gaulois[984]. + + Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat, + XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115. + + Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus irâ animis, postero + die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25. + +Le consul en personne passa deux jours à reconnaître la montagne, afin que +rien n'échappât à ses observations; le troisième, il partagea son armée en +quatre corps, dont deux devaient marcher de front à l'ennemi, tandis que +les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et +trocme, élite de l'armée et formant cinquante mille combattans, occupait le +centre; la cavalerie, dont les chevaux étaient inutiles au milieu de ces +rochers escarpés, avait mis pied à terre au nombre de dix mille hommes, et +pris son poste à l'aile droite. A la gauche étaient les quatre mille +auxiliaires commandés par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzès, roi de +Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mêmes qu'au mont Olympe; +il plaça en première ligne les troupes armées à la légère, sous la main +desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de +toute espèce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le +même état qu'à la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande +chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages +ressentaient comme un échec personnel la défaite de leurs frères[985]. +Aussi l'action, engagée de la même manière, eut le même dénouement. +Couverts d'une nuée de traits, les Gaulois n'osaient s'élancer hors des +rangs, de peur d'exposer leurs corps à découvert; et plus ils se tenaient +serrés, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux +tireurs. Manlius, persuadé que le seul aspect des drapeaux légionnaires +déciderait la déroute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des +vélites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les +Gaulois, effrayés par le souvenir de la défaite des Tolistoboïes, criblés +de traits, épuisés de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent +en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la +plupart se dispersèrent à droite et à gauche. Aux deux ailes, le combat +dura plus long-temps; mais enfin la déroute devint générale. Le camp fut +pris et pillé; huit mille Gaulois jonchèrent la place[986]; le reste se +retira au-delà du fleuve Halys, où les femmes et les enfans avaient été mis +en sûreté. Tel fut le désespoir ou plutôt la rage des vaincus, qu'on vit +des prisonniers mordre leurs chaînes et chercher à s'étrangler les uns les +autres[987]. Le butin trouvé dans le camp fut immense. Les Galates ralliés +sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se +voyant la plupart blessés, sans armes, et dans un entier dénûment, ils +fléchirent et demandèrent à traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des +députés à Éphèse; pour lui, comme on était au milieu de l'automne, il se +hâta de quitter le voisinage du Taurus où le froid se faisait déjà sentir, +et ramena son armée hiverner le long des côtes[988]. + + Note 985: Omnia eadem utrimque, quæ fuerant in priore prælio, + erant præter animos, et victoribus ab re secundâ auctos, et + hostibus fractos: quia etsi non ipsi victi erant, suæ gentis + hominum cladem pro suâ ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26. + + Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27. + --Appian. Bell. Syriac. p. 115. + + Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, quùm catenas + morsibus et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces + præbuissent. Flor. l. II, c. 11. + + Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis + propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum + in hiberna maritimæ oræ reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27. + + +ANNEE 188 avant J.-C. + +Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrassé le parti romain +l'accueillirent à son passage. «Si la victoire remportée sur Antiochus +était plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agréable aux +alliés de la république[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs +et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de +ces hordes toujours prêtes à fondre sur l'Asie, comme un orage +impétueux[990].» Voilà ce que pensaient les villes de la Troade, de +l'Éolide et de l'Ionie; et elles envoyèrent en grande pompe à Éphèse des +ambassadeurs chargés d'offrir des couronnes d'or à Manlius, comme au +libérateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces réjouissances que les +plénipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivèrent auprès du consul; +les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon +de leur maître, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-père et les +Galates ses alliés. Ce roi, vivement réprimandé, fut taxé à deux cents +talens d'argent, en réparation de son crime. Bien au contraire, le consul +fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; néanmoins ne +voulant rien terminer sans les conseils d'Eumène, alors absent, il fixa, +pour l'été suivant, une seconde conférence, dans la ville d'Apamée, sur +l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie, +les Romains, loin de pousser à bout cette race belliqueuse, qui conservait +encore une partie de sa force, employèrent tous leurs efforts à se +l'attacher. Aux conférences d'Apamée, il ne fut question ni de tribut, ni +de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce +qu'exigeait Manlius, c'était qu'ils rendissent les terres enlevées aux +alliés de Rome[993], qu'ils renonçassent à leur vagabondage inquiétant pour +leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumène une alliance intime et +durable[994]. Ces conditions furent acceptées. + + Note 989: [Grec: Ouch outôs echarsan Antiochou lêphthentos epi tô + dokein apolelusthai, tines men phoron, oi de prouras, katholou de + pantes basilieôn prostagmatôn...] Polyb. ex excerpt. legat. XXXV. + + Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, quàm feritas + immanium barbarorum, incertusque in dies terror, quò velut + tempestas eos populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37. + + Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37. + --Polyb. excerpt. legat, XXXV. + + Note 992: [philanthrôpôs apodexamenos]. Polyb. loc. cit.--T. L. + l. XXXVIII, c. 37. + + Note 993: Suidas, voce [Grec: Galatia]. + + Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum + terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent. Tit. Liv. + l. XXXVIII, c. 40. + + +ANNEE 187 avant J.-C. + +L'humiliation des Gaulois, publiée chez toutes les nations orientales, par +des récits lointains et exagérés, environna le nom romain d'un nouvel +éclat. «Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de +Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les +grandes choses qu'elle a opérées en Galatie, comment elle a subjugué les +Galates et leur a imposé tribut[995].» A Rome, les succès du consul eurent +moins de faveur; plusieurs patriciens trouvèrent mauvais qu'il eût +entrepris la guerre sans ordres formels du sénat; et deux de ses +lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe. +On lui objectait l'illégalité d'une guerre qui n'avait été précédée ni de +l'envoi d'ambassadeurs, ni des cérémonies exigées par la religion. +«Manlius, ajoutait-on, avait consulté dans cette affaire beaucoup plus son +ambition que l'intérêt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils +pas eues à l'empêcher de franchir le Taurus malgré les malheurs dont la +Sibylle menaçait Rome, si jamais ses enseignes osaient dépasser cette borne +fatale? Le consul pourtant s'en était approché autant qu'il avait pu; +n'avait-il pas été camper sur la cime même, au point de départ des +eaux[996]?» Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du +succès, des argumens pareils à ceux dont il s'était lui-même servi, près de +la frontière gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats. + + Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes + viribus... Et audierunt prælia eorum, et virtutes bonas quas + fecerunt in Galatiâ: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub + tributum. Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2. + + Note 996: Cupientem transire Taurum, ægrè omnium legatorum + precibus, ne carminibus Sibyllæ prædictam superantibus terminos + fatales cladem experiri vellet, retentum: admovisse tamen + exercitum, et propè ipsis jugis ad divortia aquarum castra + posuisse. Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46. + +Manlius répondit avec éloquence[997]; il prouva que sa conduite avait été +conforme aux intérêts et à la politique du sénat; il adjura son +prédécesseur, L. Scipion, de témoigner que cette guerre ne pouvait être +différée sans danger. Il ajouta: «Je n'exige pas, sénateurs, que vous +jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation +gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de côté ces +justes préventions, et n'appréciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mêmes, +indépendamment de toute autre considération. Plût aux dieux qu'Eumène fût +ici présent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes, +leurs plaintes auraient bientôt fait justice de ces accusations. A leur +défaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient; +faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux +en réduisant les Gaulois à l'impuissance de nuire, qu'en reléguant +Antiochus au-delà du mont Taurus. Que l'Asie tout entière vous dise combien +de fois ses campagnes ont été ravagées, ses belles cités pillées, ses +troupeaux enlevés; qu'elle vous exprime son affreux désespoir, quand elle +ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses +enfans étaient immolés par les Gaulois à des dieux farouches et +sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos alliés ont été les tributaires +des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils +n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'étais endormi dans +une honteuse inaction. L'éloignement d'Antiochus n'aurait servi qu'à rendre +le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conquêtes en-deçà du mont Taurus +auraient agrandi leur empire et non le vôtre[999].» + + Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui + fait tenir: Manlium in hunc maximè modum respondisse accepimus. l. + XXXVIII, c. 47. + + Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas + humanas hostias immolatosque liberos suos audirent. Tit. Liv. l. + XXXVIII, c. 47. + + Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis. Tit. liv. l. + XXXVIII, c. 48. + +Après ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il étala dans +cette solennité les couronnes d'or que lui avaient décernées les villes +d'Asie, des sommes considérables en lingots et en monnaie d'or et d'argent, +ainsi qu'un immense amas d'armes et de dépouilles entassées dans des +chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains liées derrière le dos, +précédaient son char[1000]. + + Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6. + + +ANNEES 187 à 63 avant J.-C. + +A la faveur de cette paix forcée où l'asservissement de l'Asie réduisait +les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrèrent dans la +civilisation asiatique. On les voit renoncer à leur culte national, dont il +ne se montre plus dès lors une seule trace, et figurer comme grands-prêtres +dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un +Brogitar, pontife de la mère des dieux, à Pessinunte[1001]; un Dytoet, fils +d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre +autres la courageuse et infortunée Camma, dont nous parlerons tout à +l'heure, desservant les temples des déesses indigènes[1003]. Une statue +colossale de Jupiter fut élevée à Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse +par ses fêtes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens, +olympiens, qui attirèrent le concours de toute la Grèce[1005]. Les +tétrarques gaulois se piquèrent bientôt d'imiter les manières des despotes +et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de +somptuosité, et étalèrent dans leurs festins cette prodigalité absurde, +magnificence des peuples à demi barbares. On rapporte qu'un certain +Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les tétrarques ses rivaux, +publia qu'il tiendrait table ouverte à tout venant pendant une année +entière[1006]. Il fit construire à cet effet autour de sa maison de vastes +enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui +pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance +furent établis des feux où des chaudières de toute dimension, remplies de +toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins, +construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et +en farine, amassés de longue-main; et des parcs à boeufs, à porcs, à +moutons, à chèvres, placés à proximité, alimentaient le service des +tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette +occasion, ces jambons de Galatie dont la réputation était si grande[1008]. +Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita à discrétion la foule +qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il +faisait arrêter sur les chemins les voyageurs et les étrangers, ne leur +laissant point la liberté de continuer leur route, qu'ils ne se fussent +assis à ses tables[1009]. + + Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. nº 28. + + Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558. + + Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyæni Stratag. + l. VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p. + 450.--Montf. palæograph. p. 154, 155 et suiv. + + Note 1004: [Grec: Dios kolossos chalkous]. Strab. l. XII, p. 567. + + Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv. + + Note 1006: Athenæ. l, IV, c. 10. + + Note 1007: Athenæ. l. IV, c. 13. + + Note 1008: [Grec: Kallistai men gar galatikai (pernai).] Athen. l. + XIV, c. 21. + + Note 1009: [Grec: Alla kai oi pariontes zenoi upo tôn uphestêkotôn + paidôn ouk êphiento, eôs an metalabôsi tôn paraskevasthentôn.] + Athen. l. IV, c. 15. + +Ce goût pour la magnificence se développa chez les femmes gallo-grecques +avec non moins de vivacité que chez leurs maris. Les anciens vêtemens de +laine grossière firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de +riches parures; et l'on ne vit plus l'épouse du tétrarque d'Ancyre ou de +Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une +marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer +la journée au bain[1010]. Cependant ce progrès du luxe chez les dames +galates ne corrompit point l'énergique sévérité de leurs moeurs. Au milieu +de la dissolution asiatique, elles méritèrent toujours d'être citées comme +des modèles de chasteté; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas +les pages les moins édifiantes des livres anciens consacrés aux _vertus des +femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquité, et +que deux écrivains grecs nous ont transmis. + + Note 1010: [GrecL Ai de Galatôn gynaikes eis ta balaneia poltou + chytras eispherousai, meta tôn maidôn êsthion, omou louemenai.] + Plut. Sympos. l. VIII, quæst. 9. + +Le tétrarque Sinat avait épousé une jeune et belle femme nommée Camma, +prêtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dévotion toute +particulière. C'était dans les pompes religieuses, quand la prêtresse, +vêtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'était +alors que sa beauté paraissait briller d'un éclat tout céleste[1011]; +Sino-rix, jeune tétrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus +d'autre désir au monde que le désir d'en être aimé. Il essaya tout, mais +vainement. Désespéré, il s'en prit à celui qu'il regardait comme le plus +grand obstacle à son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit +périr. Comme le meurtrier était puissant et riche, les juges fermèrent les +yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame +forte et résignée; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonçant +à toute société, même à celle de ses proches, et dévouée entièrement au +service de la déesse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour, +ni la nuit. Quelques mois se passèrent, et Sino-rix l'y vint poursuivre +encore de son amour. «Si je suis coupable, lui répétait-il, c'est pour +t'avoir aimée; nul autre sentiment n'a égaré ma main[1012].» Camma, d'un +autre côté, se vit persécutée par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la +poursuite du jeune tétrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa +richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup, +disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait à regretter. Dès lors, elle n'eut +plus de repos qu'elle ne consentît à ces liens odieux. Elle feignit donc de +céder, et le jour du mariage fut convenu. + + Note 1011: [Grec: Epiphanesteran de autên epoiei kai to tês + Artemidos ieraian eina, peri te tas pompas aei kai thysias + kekosmêmenên orasthai megaloprepôs.] Plut. de Virtutib. mulier. p. + 257. + + Note 1012: [Grec: Anelôn ekeinon erôti tês Kammas, mê di' eteran + tina ponêrian...] Plut. de Virt. mul. p. 258. + +Dès que parut ce jour tant souhaité, Sino-rix, environné d'un cortège +nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait; +elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit à l'autel, et prenant, +suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, après en avoir répandu +quelques gouttes en l'honneur de la déesse, elle but, et la présenta au +tétrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte à ses lèvres et +la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin était empoisonné. On dit qu'en +cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutumée se peignit sur le +visage de la prêtresse. Étendant ses bras vers l'image de Diane: «Chaste +déesse! s'écria-t-elle d'une voix forte: sois bénie de ce qu'ici même j'ai +pu venger la mort de mon époux assassiné à cause de moi[1015]; maintenant +que tout est consommé, je suis prête à descendre vers lui aux enfers. Pour +toi, ô le plus scélérat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te +préparent un linceul et une tombe, car voilà la couche nuptiale que je t'ai +destinée[1016].» Alors elle se précipita vers l'autel qu'elle enlaça de ses +bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'eût abandonnée. Sino-rix, +qui ressentait déjà les atteintes du poison, monta dans son chariot et +partit à toute bride, espérant que l'agitation et des secousses violentes +le soulageraient; mais bientôt ne pouvant plus supporter aucun mouvement, +il s'étendit ans une litière, où il expira le même soir. Lorsqu'on vint lui +apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait +contente, et rendit l'ame. + + Note 1013: [Grec: Apo chrysês phialês...] Polyæn. Strat. l. VIII, + c. 39.--Plut. de Virtut. mulier, p. 258. + + Note 1014: [Grec: O de oia dê nymphios para nymphas labôn, êdêôs + pinei.] Polyæn. ub. supr. + + Note 1015: [Grec: Karin oida soi, ô polytime Artemis, oti moi + paresches en tô sô ierô dikas uper tou andros labein, adikôs di' + eme anairethentos.] Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39. + + Note 1016: [Grec: Soi de, ô pantôn anosiôtate anthrôpôn, taphon + anti thalamou kai gamou paraskeuazetôsan oi prosêkontes.] + Plutarch. loc. cit. + +La constitution politique s'altéra bientôt, comme les habitudes nationales. +D'électives et temporaires qu'avaient été les tétrarchies, elles devinrent +héréditaires, et les familles qui en usurpèrent le privilège formèrent, par +le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de +la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre à resserrer le +nombre de ces magistratures, qui furent successivement réduites de douze à +quatre[1018], puis à trois, à deux, enfin concentrées dans une seule +main[1019]. Le pays était gouverné par un de ces rois, lorsqu'il fut réuni +comme province à l'empire romain. Malgré cette usurpation du pouvoir +souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de +coopérer à l'administration du pays[1020]. Il est à présumer que la +condition des indigènes phrygiens et surtout grecs s'améliora; car les +mariages devinrent assez fréquens entre eux et les Kimro-Galls de rang +élevé. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus +parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mélange étranger, +parmi les fils des conquérans. Un écrivain ecclésiastique célèbre, qui +voyagea dans l'Orient au quatrième siècle de notre ère, six cents ans après +le passage des hordes en Asie, témoigne que, de son temps, les Galates +étaient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent +point de la langue grecque; et que leur idiome national était à peu près le +même que celui des Trévires, les différences de l'un à l'autre n'étant ni +nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identité de langage entre les +Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de +l'Halys s'explique d'elle-même si l'on se rappelle que les Tectosages et +les Tolistoboïes, les deux principaux peuples galates, appartenaient +originairement, comme les Belges, à la race des Kimris. + + Note 1017: Hist. græc. et latin. Inscript. galatic. passim. + + Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151. + + Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67. + + Note 1020: Inscript. Ancyran. passim. + + Note 1021: Galatas excepto sermone græco, quo omnis Oriens + loquitur, propriam linguam eamdem penè habere quàm Treviros, nec + referre si aliqua exindè corruperint. Hieronym. Prolog. in lib. + II. Comment. in epist. ad Galat. c. 3. + + +ANNEES 167 à 158 avant J.-C. + +La bonne intelligence et la paix subsistèrent pendant vingt ans entre les +Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre éclata, +on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagèrent le territoire +d'Eumène et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dévoué au roi de +Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut à Rome en porter plainte au +sénat. Il dit: «qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine) +mettait le royaume de Pergame dans le plus grand péril[1023].» La +république envoya des commissaires aux tétrarques, sans réussir à les +désarmer. Les dévastations ayant recommencé avec plus de force, Eumène +partit lui-même pour Rome; mais ses plaintes furent mal reçues. Dans ces +négociations et dans quelques autres, le sénat montra envers les Gaulois +des ménagemens qui lui étaient peu ordinaires, et qui ne causèrent pas +moins de surprise que l'opiniâtreté hardie de ce peuple. «Il fut permis de +s'étonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent été +sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs +ambassadeurs suffisait pour armer ou désarmer les puissans roi d'Égypte et +de Syrie[1024].» + + Note 1022: Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII. + --Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34. + + Note 1023: Querimoniâ gallici tumultûs... regnum in dubium + adductum esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19. + + Note 1024: Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum + Ptolemæumque, tantùm legatorum romanorum verba valuisse... apud + Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34. + + +ANNEE 89 avant J.-C. + +A l'époque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se réveiller et +vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de +Pont empressé à rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en +orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du +Danube[1025]. Durant ses premières campagnes, Mithridate exaltait, dans +tous ses discours, les services de ses alliés galates; il se vantait «de +pouvoir opposer à Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'était tirée +qu'à prix d'or[1026].» + + Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin. + l. XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171. + + Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid. + Justin. l. XXXVIII, c. 4. + + +ANNEE 86 avant J.-C. + +Mais bientôt leur fidélité lui devint suspecte, et dans un des accès de son +humeur sombre et soupçonneuse, il retint prisonniers auprès de lui tous les +tétrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027]. +Indigné de cette perfidie, Toredo-rix, tétrarque des Tosiopes, complota sa +mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice, à +certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort élevée, +Torédo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le +saisir corps à corps, et de le précipiter du haut de l'estrade, avec son +tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentât ce jour-là et +qu'il fît mander, au bout de quelques heures, les tétrarques galates; +Torédo-rix, craignant que le complot n'eût été découvert, exhorta ses +compagnons à se jeter tous ensemble sur le roi et à le mettre en +pièces[1029]. Ce second complot manqua également; et Mithridate, après +avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva +les autres, une nuit, dans un festin où il les avait invités, sous couleur +de réconciliation. Trois d'entre eux échappèrent seuls au massacre en se +faisant jour, le sabre à la main, au travers des assassins; tout le reste +périt, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un +jeune garçon appelé Bépolitan, que son esprit et sa beauté avaient fait +remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale, +et ordonna à ses officiers de courir et de le sauver. Il était temps +encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe précieuse que portait +le jeune Gaulois, avait voulu le dépouiller avant de frapper; celui-ci +résistait et se débattait avec violence; cette lutte permit aux officiers +royaux de prévenir le coup[1031]. Le cadavre de Torédo-rix avait été jeté à +la voirie, avec défense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais +une femme pergaméenne qui l'avait aimé l'ensevelit en cachette, au péril de +ses jours[1032]. + + Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello + Mithridat. p. 200. + + Note 1028: [Grec: Anedexato ton Mithridatên, otan en tô bêmati + gymnasiô chrêmatizê synarpasas, ôsein ama syn auto kata tês + pharaggos.] Plut. de Virtut. mulier, p. 259. + + Note 1029: [Grec: Diarpasai to sôma]. Idem, loc. cit. + + Note 1030: [Grec: Pantas ekteine meta paidôn kai gynaikôn, chôris + triôn tôn diaphygontôn... epi diaitê mias nuktos.] Appian. Bell. + Mithrid. p. 200. + + Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259. + + Note 1032: [Grec: Gynaion pergamênon egnôsmenon aph' ôras zônti tô + Galatê parekindyneuse thapsai kai peristeilai ton nekron.] Plut. + loc. cit. + + +ANNEE 63 avant J.-C. + +Mithridate, à la tête de son armée, alla fondre sur la Galatie avant que la +nouvelle de ses barbaries s'y fût répandue, confisqua les biens des +tétrarques assassinés, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour +roi absolu un de ses satrapes nommé Eumache[1033]. Cette tyrannie dura +douze ans, et chaque année avec un redoublement de cruauté. Enfin les trois +tétrarques sauvés du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout, +Déjotar, depuis si célèbre dans les guerres civiles de Rome, réussirent à +soulever le pays, battirent Eumache et le chassèrent[1034]. Les victoires +des armées romaines sur Mithridate assurèrent aux Kimro-Galls, pour quelque +temps, l'indépendance qu'ils venaient de reconquérir; mais, dans les +circonstances où se trouvait l'Orient, cette indépendance précaire ne +pouvait pas être de longue durée. Enveloppée et pressée de tous côtés par +la domination romaine, la Galatie succomba après tout le reste de l'Asie; +elle fut enfin réduite en province, sous l'empereur Auguste. + + Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200. + + Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV. + --Paul. Oros. l. VI, c. 2. + +Pour terminer cette dernière période de l'histoire des Gaulois orientaux, +nous avons encore un mot à dire sur leurs rapports avec Mithridate. Le roi +de Pont avait toujours entretenu auprès de sa personne une garde +d'aventuriers galates, soldés à grands frais. Ce fut à eux qu'il remit le +soin de sa mort, lorsque, décidé à ne point tomber vivant au pouvoir de ses +ennemis, il vit que le poison n'agissait pas sur ses entrailles. Ayant fait +venir le chef de cette garde, nommé Bituit[1035], il lui présenta sa +poitrine nue: «Frappe, lui dit-il, tu m'as déjà rendu de grands et fidèles +services; celui-ci ne sera pas moindre[1036].» Bituit obéit, et les +historiens ajoutent que ses compagnons, se précipitant aussitôt sur le roi, +le percèrent à l'envi de leurs lances et de leurs épées. Peut-être y eut-il +dans l'empressement de ces Gaulois un secret plaisir de vengeance à verser +le sang d'un homme qui avait fait tant de mal à leur pays. + + Note 1035: [Grec: Bioitos]. Appian. p. 248.--Bitætus, Tit. Liv. + Epit. c. 11.--On verra plus tard un _Bituit_, chef des Arvernes, + jouer un grand rôle dans la Gaule. + + Note 1036: [Grec: Polla men ek tês sês dexias es polemious ônamên, + onêsomai de megiston...] Appian. Bell. Mithrid. p. 248. + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + +TABLE +DES MATIÈRES +CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. + + + + +CHAPITRE PREMIER. DE LA RACE GALLIQUE. Son territoire; ses principales +branches.--Ses conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes +vers la Gaule, où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie; +empire ombrien, sa grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de +l'Orient avec la Gaule; colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies +rhodiennes.--Colonie phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès +rapides. DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en +Occident au septième siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du +Pont-Euxin par les nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule; ses +conquêtes.--Grandes émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en +Italie.--Situation respective des deux races. + + +CHAPITRE II. GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les +Étrusques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre +et le midi de la presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec +les Romains.--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le +Capitole.--Ligue défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois +sont battus près d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le +Capitole, et sont repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont +rompues; elles se renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le +violent.--Plusieurs bandes gauloises sont détruites par trahison; les +autres regagnent la Cisalpine. + + +CHAPITRE III. GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois. +--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de +T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains. +--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction +par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en +font partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs +romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais +est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole. + + +CHAPITRE IV. Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande +de Tectosages émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de +l'Illyrie et de la Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les +Galls et les Kimris se réunissent pour envahir la Grèce.--Première +expédition en Thrace et en Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les +Gaulois s'emparent de la Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux +Thermopyles; ils dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Oeta; siège +et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois; +leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent. + + +CHAPITRE V. Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède +sur le trône de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la +mer Égée; situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur +paient tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur +chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au +service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de +la domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les +Tolistoboïes; ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les +Trocmes, dans la haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient. + + +CHAPITRE VI. Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; +ils violent les sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils +périssent à Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la +solde de Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux +Romains et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et +font révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de +Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est +tué par un Gaulois. + + +CHAPITRE VII. GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des +deux premières guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall. +--Intrigues des colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les +Cénomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum +fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des +Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés +de Rome.--Bataille de Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de +Télamone où les Gaulois sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet. +--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi +Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus. + + +CHAPITRE VIII. GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les +Romains envoient des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des +Boïes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs +et défont une armée romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la +Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les +Cisalpins se déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de +Cannes, gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana. +--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de +l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon +débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent +Annibal en Afrique. + + +CHAPITRE IX. DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de +toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, +elles brûlent Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec +des succès divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane. +--Nouveaux efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du +consul Quintius Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent +sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et +ambassade du roi Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans +la Vénétie; ils sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie +est fermée aux Gaulois. + + +CHAPITRE X. GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui +l'habitaient; sa constitution politique.--Culte phrygien de la +Grande-Déesse.--Relations des Gaulois avec les autres puissances de +l'Orient.--Les Romains commencent la conquête de l'Asie mineure.--Cn. +Manlius attaque la Galatie; les Tolistoboïes sont vaincus sur le mont +Olympe; les Tectosages sur le mont Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama. +--La république romaine ménage les Galates.--Le triomphe est refusé, puis +accordé à Manlius.--Les moeurs des Galates s'altèrent; luxe et magnificence +de leurs tétrarques.--Caractère des femmes galates; histoire touchante de +Camma.--Décadence de la constitution politique; les tétrarques s'emparent +de l'autorité absolue.--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un +festin.--Ce roi meurt de la main d'un Gaulois. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire des Gaulois (1/3), by Amédée Thierry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES GAULOIS (1/3) *** + +***** This file should be named 36058-8.txt or 36058-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/5/36058/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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