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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: July 27, 2011 [EBook #36868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+
+L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843
+
+
+
+L'ILLUSTRATION
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.
+
+ Nº 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr.
+ pour l'étranger. 10 20 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Académie des Sciences morales et politiques. Éloge de Daunou, par M.
+Mignet. _Portraits de M. Mignet et de Daunou_.--Courrier de Paris.--Mise
+en vente de l'Hôtel Lambert. _Quatre gravures._--Galerie des Beaux-Arts.
+au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition, _Vue de la galerie
+Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par
+mademoiselle de Faureau._--Don Juan. Chant dix-septième (suite et fin).
+Courses _Courses de Chantilly; courses de Lyon._--Tourbillon de neige,
+nouvelle russe, avec _une gravure_.--Montevideo et Buenos-Ayres. _Vue de
+Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe_.--Théâtres. Les Petits et les
+Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice;
+la Fille de Figaro, avec une _gravure_; Eulalie Pontois.--Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Mistress Fry.
+_Portrait_.--Amusements des Sciences avec _gravure_.--Rébus.
+
+
+
+Académie des Sciences Morales et Politiques.
+
+ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.
+
+Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se
+placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à
+l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et
+politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses
+investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus
+noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans
+la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la
+philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la
+législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du
+passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les
+féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le
+développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la
+loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie
+des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses
+aînées.
+
+La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous
+la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et
+si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel
+l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des
+sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de
+l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M.
+Daunou.
+
+M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau
+livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan
+différent de l'_Histoire de la révolution_ par M. Thiers, a obtenu la
+même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail,
+les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les
+conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés.
+D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur
+l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne,
+assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des
+historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences
+morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction
+des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de
+jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une
+hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un
+corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence
+personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente
+impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en
+lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances,
+l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet
+ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de
+l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres
+qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus
+qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de
+louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête
+impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait
+tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat.
+La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le
+zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste
+avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec
+Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy.
+Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue
+carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double
+consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.
+
+[Illustration: (M. Mignet.)]
+
+M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa
+vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de
+parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il
+refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se
+vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare
+mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit
+d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement
+lorsque la Révolution française éclata. M. Daunou, qu'avaient fait
+connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les
+hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux
+exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec
+une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des
+mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque
+plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de
+Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse
+conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la
+personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler
+aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à
+la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses
+collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national,
+qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du
+monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme
+savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son
+aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément
+professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des
+Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire
+perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme
+politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie
+du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la
+Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.
+
+C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M.
+Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un
+accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la
+biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de
+s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui
+posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire
+pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa
+personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et
+saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur
+l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui
+la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a
+pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua
+les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit
+personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour
+faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner
+d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne
+le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution
+du reproche de stérilité.
+
+Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve
+et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes
+assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution,
+furent frappés d'impuissance dès leur début:
+
+«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les
+constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des
+entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces
+constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation
+de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du
+temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement
+abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit
+humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de
+souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des
+traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait
+méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des
+États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement
+idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse,
+confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait
+beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes
+et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de
+les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue,
+s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était
+politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour
+faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses
+idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la
+solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements
+imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla
+sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta
+d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations
+écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima
+dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce
+principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs
+de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe,
+à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société,
+l'institution fait tout.»
+
+Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières
+pages de la Notice.
+
+«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail
+était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il
+avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école,
+partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il
+restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant
+aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il
+avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les
+sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus
+inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur
+vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux
+sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un
+talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et
+si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des
+paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après
+la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin
+d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les
+grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus
+en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à
+son tour ces chers et illustres morts.
+
+[Illustration: M. Daunou, décédé le 19 juin 1840.]
+
+«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée
+inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut
+soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait
+être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une
+sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa
+vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux
+de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières
+feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois
+de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit
+que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire
+de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si
+pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit
+dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit
+résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le
+transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours,
+dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut
+achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux
+presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet
+effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la
+mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses
+voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait
+voulu y vivre.
+
+«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les
+plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M.
+Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux
+sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et
+l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du
+premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les
+plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste,
+ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité,
+et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et
+la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est
+prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des
+fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a
+suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en
+même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan
+de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la
+hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un
+solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et
+inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les
+relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à
+toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce,
+et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.
+
+«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un
+demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous
+le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole
+impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences
+dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé
+les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les
+temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans
+la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les
+nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au
+devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la
+grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses
+contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la
+postérité.»
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit
+qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est
+le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas
+quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette
+exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!»
+Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois
+charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de
+qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?»
+Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en
+iras-tu?»
+
+Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un
+moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude.
+Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable,
+fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres
+sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de
+vent, de sombres nuages et de pluie.
+
+D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper
+davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu
+difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur,
+mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait
+dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans
+les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et
+les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et
+la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie
+actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois
+de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule,
+devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop
+délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit _les Mystères de
+Paris_ et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait
+en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.
+
+Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les
+connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des
+marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle
+du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus
+s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les
+fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets
+qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois
+et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de
+doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus
+dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel
+aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.
+
+L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était
+l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et
+se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un
+pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus
+fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie
+hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une
+loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et
+regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh
+bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous
+qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»
+
+Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main
+gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les
+galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.
+
+Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt
+mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée,
+elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la
+même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais
+dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir
+autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des
+âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus
+grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses
+petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue;
+autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!
+
+La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus
+jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille
+assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème
+des _Jardins_; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard
+et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui
+s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits
+vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant
+d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus
+maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout
+seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et
+savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier
+des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de
+chaises: «Il n'y a plus de printemps!»
+
+Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer
+le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce
+ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux
+vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule
+bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes
+d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres
+profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des
+Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent
+un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous
+crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa
+personne dans la _grande allée_ ou devant le _café de Paris_, qui se
+sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une
+avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux
+piaffants, pour faire une promenade _au bois_, qui rebrousse chemin tout
+à coup, et rentre à _l'hôtel_, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi
+d'Arnal et à l'ut de Duprez.
+
+Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison
+qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant
+pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de
+rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte
+surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert
+les débris de son repas de la veille.
+
+La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame,
+sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent
+sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les
+basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le
+niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de
+Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de
+Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter
+Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis
+quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées,
+pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de
+tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le
+jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines
+allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du
+visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la
+rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils
+s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs
+espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de
+l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du
+Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début:
+«Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»
+
+Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées,
+que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour
+notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en
+passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des
+Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la
+fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent
+Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes
+s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour
+remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux
+ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais
+dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de
+renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou
+moins, des comédiens de province?
+
+Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel
+qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques
+et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre
+que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la
+Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue
+d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une
+jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie
+Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi,
+ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère
+du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en
+jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé
+Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont
+fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et
+intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même
+sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô,
+a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement
+garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord,
+aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut
+que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.»
+Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!
+
+Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de
+galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas
+vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous
+l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses.
+Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna
+Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le
+linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à
+l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne
+à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux
+ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force.
+Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle?
+Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de
+cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre
+subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle
+Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans,
+triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien
+incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et
+la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite,
+cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une
+cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable
+prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune
+encore n'avait approché l'empire de si près.
+
+Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le
+bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le
+génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de
+Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les
+grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en
+statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par
+centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la
+Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze.
+S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils
+représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le
+piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M.
+Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles
+renommées!
+
+Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un
+mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère
+qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la
+sienne en pied et l'autre à la boutonnière.
+
+A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et
+pour quelques grands hommes.
+
+Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais
+du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les
+autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel
+tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où
+se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue
+Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant
+l'image de l'auteur du _Tartufe_ et du _Misanthrope_, les fidèles qui
+iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de
+se découvrir et de se signer.
+
+Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa
+place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le
+foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies,
+depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à
+Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un
+oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un
+fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de
+manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de
+talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de
+tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir
+d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la
+base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur
+humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire,
+jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles
+de Marivaux peint par lui-même.
+
+L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui
+conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre
+l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle
+l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe,
+quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la
+pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à
+plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame
+Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes
+du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards
+commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier,
+dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus
+jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle,
+oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de
+force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.
+
+Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche
+de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore
+aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques
+s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix,
+M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante
+n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à
+l'Institut.
+
+On joue au théâtre des Variétés _le Mariage au Tambour_; il vient
+d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une
+aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait
+intituler _le Mariage au Feuilleton_. Le fait est authentique; j'ai eu
+les preuves sous les veux.
+
+Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami
+le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La
+femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur,
+et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en
+cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de
+l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son
+plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions
+de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la
+maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était
+l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à
+l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait
+depuis longtemps sa _pudeur littéraire._--Quoi! c'était vous?--Oui,
+c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous
+en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et
+la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air
+maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants
+écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours
+après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait
+son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et
+baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le
+maire mettait son écharpe.
+
+«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous
+marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis
+hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf
+depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas
+soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure
+s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour
+empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et
+convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait
+d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de
+comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette
+aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une
+seconde édition.
+
+Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie,
+deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche
+banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le
+cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du
+lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher
+sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître
+et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la
+rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la
+hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait
+pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit
+de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la
+corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa
+peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit
+de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un
+couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son
+compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre
+et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique
+arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus,
+au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.
+
+Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième
+arrondissement.
+
+Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer
+
+
+
+Mise en vente de l'Hôtel Lambert.
+
+Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à
+profusion dans Paris:
+
+«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du
+Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai
+1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtel
+_Lambert_, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue
+Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme
+pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands
+avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est
+de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond
+silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur,
+se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel
+Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront,
+durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour
+stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est
+aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice
+qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé
+d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par
+les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon
+de l'architecture du dix-septième siècle.
+
+[Illustration: (Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Hercule
+délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de
+Troie.)]
+
+[Illustration: (Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Combat
+d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui ses avaient surpris
+durant un sacrifice.)]
+
+Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de
+Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il
+occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au
+Parlement de Paris.
+
+Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son
+intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la
+sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de
+Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien
+loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte
+Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et
+triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans
+le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe
+sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à
+demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres
+ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la
+pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les
+balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout
+cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant
+cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr.
+de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre
+l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance
+de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et
+Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est
+la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois
+lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la
+retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des
+ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait
+le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était
+disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de
+la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux
+colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent
+festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur
+contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes
+qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands
+peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux
+tapisseries postiches représentent _Hercule délivrant d'un monstre marin
+Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie_: et _le combat d'Hercule et
+de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un
+sacrifice_. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les
+autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de
+l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit
+par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les
+principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la
+galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal,
+d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des
+aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des
+paysages de différents maîtres.
+
+[Illustration: (Hôtel Lambert.--Intérieur de la cour.)]
+
+[Illustration: (Hôtel Lambert.--Vue prise du quai.)]
+
+La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de
+Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une
+formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à
+lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre du _Cloître des
+Chartreux_, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était
+fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha
+au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières
+à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue,
+qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de la _Vie des
+peintres_ prête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui
+Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.»
+
+On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un
+homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent,
+et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de
+l'autre celles de Lesueur: «_Questo_, dit-il, «è una conglioneria, ma
+quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que
+l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se
+croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.
+
+Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix
+pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après
+la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de
+l'hôtel, on vendît les peintures du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet
+des Muses_. Elles étaient au nombre de douze: _Naissance de l'Amour,
+l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour
+recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de
+Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers,
+les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton_.
+L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut
+heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq
+compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal.
+De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une
+grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier,
+les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une
+pièce de l'attique, _l'appartement des bains_, quatre morceaux d'une
+exécution charmante et d'une belle conservation: _Calisto, Diane et
+Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite_. Le _Cabinet
+des Muses_ n'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du
+plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc
+et de Simon Vouet; ils représentent _Apollon poursuivant Daphnée, le
+Jugement de Midas, la Chute de Phaéton_ et _le Parnasse_.
+
+Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration,
+offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le
+fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet,
+avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de
+l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange,
+institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de
+tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont
+encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par
+la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les
+solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique
+salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets
+mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures
+surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout
+cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît
+la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.
+
+Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à
+prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait
+inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les
+banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc
+achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le
+mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai
+d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de
+l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme
+propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec
+empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces
+soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être
+renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des
+réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation
+de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi
+dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite
+enfermée pour délibérer dans _l'appartement des bains_. Espérons qu'elle
+aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.
+
+
+
+Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.
+
+[Illustration: (Galerie Bonne-Nouvelle.)]
+
+Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne
+un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute
+de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de
+tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes _pavées_ de bonnes
+intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui
+avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du
+Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de
+prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé
+sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà
+vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France,
+mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette
+recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la
+contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort,
+semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions,
+les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes,
+peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres
+basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde
+les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien
+encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen,
+puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts
+académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice
+que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant
+toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait
+singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute
+défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens,
+inconnus hors des ateliers et du monde artistique.
+
+_M.. Corot_ n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa
+grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve
+seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site
+solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de
+quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou
+plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au
+milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature
+qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces
+détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et
+les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M.
+Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient _humides_, cependant
+nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet
+d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les
+eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M.
+Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent,
+les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard
+pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par
+le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un
+plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»
+
+_M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies_,
+«L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes
+étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position
+violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du
+supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche
+très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la
+famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un
+air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de
+l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les
+lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent
+troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son
+enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais
+on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces
+gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces
+horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement,
+comme son père, devant le supplice de ses nègres.
+
+Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de
+dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint
+apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet
+affreux spectacle, et que les journaux _négrophobes_ n'accusassent le
+peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos
+malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante
+d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment
+mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles
+historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.
+
+Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries
+Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau
+portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels
+physiologistes des _Français peints par eux-mêmes_.
+
+Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les
+tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par
+d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables
+sévérités, _turpique repulsae_, et ne travaillent plus pour le public.
+Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux
+sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de
+Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les
+rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition.
+Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission
+d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.
+
+Le miroir fut refusé, comme _meuble_; il y a pourtant au Salon plus
+d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son
+antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de
+Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue,
+et nous l'en félicitons, à faire de ces _meubles_ dont le jury ne veut
+pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le
+plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de
+Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante,
+le verset de la prière: _Sub umbra alarum tuarum protege me_. Ce verset
+est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien
+soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire,
+comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour
+garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la
+chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément
+Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.
+
+[Illustration: Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M.
+Marcel Verdier.]
+
+[Illustration: Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau.]
+
+ Or du subtil arq des chasseurs,
+ Et de toute l'oultrance
+ Des pestiférés oppresseurs,
+ Te donra délivrance;
+ Seur seras sous son esle,
+ Sa deffense te servyra
+ De targe et de rondelle;
+ Si que de nuict ne craindras point
+ Chose qut espouvante,
+ Ne dard ne sagette qui poinct
+ De jour en l'air volante,
+ N'autenne peste cheminant
+ Lorsqu'en ténèbres sommes,
+ Ne mal soubdain exterminant
+ En plein midy les hommes.
+
+Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres
+tableaux, et principalement de _la Mort de Messaline,_ par M. Louis
+Boulanger.
+
+
+
+DON JUAN.
+
+CHANT DIX-SEPTIÈME.
+
+(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)
+
+XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait
+remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle
+apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre
+que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa
+chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence,
+mais la colère dans le coeur.
+
+XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait
+avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une
+obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des
+prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau _moine
+noir_[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira
+l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord
+Auguste Fitz-Plantagenet.
+
+ [Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende du _moine
+ noir_ et ses apparitions nocturnes dans le château de
+ Nourat-Abbey.]
+
+XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance,
+ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une
+belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le
+meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de
+faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les
+Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important
+et fort ennuyeux club de l'Alfred.
+
+XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez
+généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa
+mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses
+phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une
+sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les
+assimilait fort convenablement à son usage.
+
+XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni?
+Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie,
+au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et
+Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille
+tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme
+venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable
+médaille à l'état de vile monnaie.
+
+XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais
+ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son
+écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un
+Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes.
+Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses
+merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.
+
+XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela,
+disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour
+lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait
+néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut
+jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il
+attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait
+hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut
+plus que des amis.
+
+XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint
+absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus
+impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou
+un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide
+_virginité_[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au
+char d'une _femme à la mode_: c'était la duchesse de Fitz-Fulke,
+quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué
+ou le moqueur, la victime ou le bourreau.
+
+ [Note 2: Shakspeare.]
+
+XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il
+vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il
+méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait
+opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un
+gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord
+pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son
+apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.
+
+XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la
+lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec
+un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir
+une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification,
+avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme;
+mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et
+lui dit:
+
+XXXI. «J'avais plutôt compté sur le _moine noir_ que sur votre
+seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute
+magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie
+déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception;
+il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette
+plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès
+l'abord la gravité de la circonstance.
+
+XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez
+beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent,
+monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises,
+monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un
+outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous,
+milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens
+formellement vous demander une satisfaction.--Oh!!!»
+
+XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice
+et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été
+renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son
+secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la
+rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord,
+ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car
+cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le
+meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué,
+il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin
+d'en faire autant.
+
+XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi
+lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le
+très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en
+plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque
+dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des
+choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus
+tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où
+jouait son petit rôle la peur du lendemain.
+
+XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme,
+mais elle y est presque toujours vaincue par le _maintien_, sauf au
+maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort
+satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et
+quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse,
+parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien
+grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.
+
+XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté;
+ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des
+préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la
+continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément
+son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie
+intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut
+la voix du _comme il faut_, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment,
+se joue et se trompe.
+
+XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à
+leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit
+pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur
+esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa
+dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y
+glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la
+mort, afin de farder leurs derniers moments.
+
+XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au
+moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le
+surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas
+inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes
+terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus
+officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent.
+
+XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus
+pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal
+satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur
+séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les
+hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de
+Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées,
+tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet
+partirent.
+
+XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut
+blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les
+douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la
+pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas
+assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson
+dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de
+César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.
+
+XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans
+un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue
+l'histoire. La balle de Juan fut plus _heureuse_ (remarquez-vous ce
+mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles
+de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven,
+vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé,
+par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie.
+
+XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule
+résultat... moi, poète de l'épopée _Juanique!_ Combien n'aurais-je pas
+mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres,
+quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie!
+mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie?
+Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se
+briser à cette honte?
+
+XLIII. L'honneur était _satisfait_, mais il n'y eut guère que lui qui le
+fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le
+diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins
+s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre,
+façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime
+d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de
+mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles
+ont frappé.
+
+XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille
+fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite
+comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa
+puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques
+auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la
+fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses
+moyens et s'augmenter ses forces.
+
+XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en
+recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné
+ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur
+ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le
+temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise
+hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats
+et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des
+champs.
+
+XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier
+du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt
+répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de
+tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord
+Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais
+et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement
+aboutir à la noble Adeline.
+
+XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle.--Mais ce fut
+au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la
+savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots
+et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames
+avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux
+vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la
+grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le
+comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un
+évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme,
+perceptible seulement pour les autres ladies.
+
+XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré
+(ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille
+occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert
+de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé,
+flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un
+bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que
+l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les
+dernières théières.
+
+XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son
+appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un
+fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée
+par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait
+pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois
+nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes
+d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.
+
+L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée,
+et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et
+de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant
+encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire,
+Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté
+l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il
+n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.
+
+LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la
+tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes
+épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent
+bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour
+ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son
+âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant
+l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettre
+_convenable_, et partit.
+
+LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un
+ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne
+n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi
+de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux
+étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des
+choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les
+dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque
+tout à coup....
+
+LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule,
+Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le
+hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile
+vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes
+tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier
+mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du
+même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.
+
+LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux
+peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et
+vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination
+aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme
+ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses
+et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être
+elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et
+involontaire.
+
+LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car
+elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura
+comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par
+son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui,
+et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa
+marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand
+soupir, et sortit du parc.
+
+LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en
+arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante
+coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui
+enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la
+ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot,
+comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une
+parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de
+cette stupidité?
+
+LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec
+tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se
+croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet
+instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le
+vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore...
+Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il
+avait pu refaire du présent avec ce passé.
+
+LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour
+en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les
+paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours
+qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer
+le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente,
+on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux
+autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant
+l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du
+moment qui n'est plus.
+
+LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie
+du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils
+eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou
+soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la
+sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien,
+l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir
+réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans
+la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.
+
+LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement
+son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone
+de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait
+réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa
+de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château,
+des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine
+campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.
+
+LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination
+à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il
+se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le
+vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait
+d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une
+cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus
+romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces
+vers au _vent_:
+
+1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire
+d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un
+corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui
+heurte et brise un chêne.
+
+2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de
+la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux
+éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent
+c'est la vie de l'air.
+
+3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle
+s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute
+l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile
+triste.
+
+4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long
+ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les
+lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux
+esclaves devant le maître.
+
+5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées:
+ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les
+nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils
+murmurent encore quand leur ennemi est loin.
+
+6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur
+résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les
+crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque
+maille est attachée par un noeud de lumière.
+
+7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte,
+s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur
+calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus
+son destin et sa tombe.
+
+LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le
+prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une
+si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait
+donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce
+digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et
+Coleridge, _illustres beaux-frères_), le poète a un système complet de
+rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que
+dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.
+
+LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un
+poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme
+poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque
+toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation
+cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs;
+mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin,
+comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour
+broyer sa colère.
+
+LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses
+vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire
+une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer
+qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser
+tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main
+céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent
+palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme
+elle-même.»
+
+LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la
+passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une
+nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote
+à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment
+l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le
+bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions
+et de douleurs!
+
+LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de
+blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au
+milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du
+cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses
+débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur
+application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan,
+il fit ces autres vers au _ciel_:
+
+1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante,
+que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou
+un mot sans idée, un son sans valeur.
+
+2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux
+immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau
+étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?
+
+3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et
+toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce
+voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.
+
+4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et
+regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore
+l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?
+
+5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs
+cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de
+son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps
+céleste.
+
+6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses
+soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble
+manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux
+respectent la pensée immatérielle.
+
+7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes
+s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes
+encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil.
+
+8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes.
+Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi,
+car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes
+s'affaiblissent parce que j'ai peur.
+
+9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce
+qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble
+comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait
+atteindre.
+
+10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses
+vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins
+mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes
+paroles cadencées!
+
+11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les
+cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du
+Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.
+
+12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace
+et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il
+est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité.
+
+LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur
+ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une
+certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui
+terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon de _Te
+Deum_ qui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour
+en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il
+découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la
+sixième avaient déterminé son inspiration.
+
+LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas
+tout le _genus irritabile vatum_ hurler à la fois, tout prêt à me
+dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?...
+Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles!
+Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie
+(difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez
+avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie!
+
+LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui
+joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur,
+sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de
+paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et
+c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de
+l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore,
+que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide
+même a son charme.
+
+LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a
+d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus.
+La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord
+le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le
+spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces
+deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient
+dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place,
+et le vase ou le vers était fait.
+
+LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore,
+quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété
+que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et
+chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux,
+elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à
+elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces
+dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.
+
+LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots,
+foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la
+passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots
+raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs
+taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les
+remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur
+le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les
+escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi
+incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!
+
+LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle
+mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par
+cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses
+caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le
+poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent
+de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce
+procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne
+songeait guère à finir ainsi.
+
+LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se
+berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve
+quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le
+panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de
+gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il
+trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des
+belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à
+Londres.
+
+LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de
+la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande
+prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la
+dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à
+ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est
+nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du
+retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore
+autre chose.
+
+LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de
+chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses
+ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre
+bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une
+clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc,
+c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit
+apparaître à ses yeux une quantité considérable de...
+
+LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les
+inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui
+éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une
+bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre
+étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en
+chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de
+ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un
+mot une lettre de Sémiramis.
+
+LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par
+la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de
+pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme
+d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître
+était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses
+grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à
+la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son
+congé.
+
+LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des
+nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle.
+Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan
+que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais
+inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une
+haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme
+les adieux de Catherine.
+
+LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à
+la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et
+d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon
+souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les
+mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses
+sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le
+plaisir.
+
+LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce
+ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier
+mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent
+encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils
+cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées,
+il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une
+délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de
+son indignation.
+
+LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un
+diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir.
+Il relut la lettre...; elle était _au fait_ conçue dans les plus
+gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas, _après tout_,
+reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait
+encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc
+a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il
+accepta le congé et les pierres.
+
+LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y
+avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de
+l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter
+quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors,
+sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien
+autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été
+flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!
+
+LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et
+diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté
+recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il
+n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le
+comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la
+Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et
+de gloire.
+
+LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte
+de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il
+croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité
+et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se
+fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se
+félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité...
+et l'écrin.
+
+LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne
+savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur
+sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté!
+triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission,
+destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la
+langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs
+noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper
+que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!
+
+FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.
+
+
+
+Courses
+
+COURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON.
+
+(Suite.--Voyez page 161.)
+
+Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a
+beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé
+l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au
+but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarqué _Bai
+brune_, à M. Ducasse; _Marengo_, à M. Rivière; _Romanesca_ et
+_Balsamine_, à M. Lupin.
+
+Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé,
+ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales;
+aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836,
+sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année,
+et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses
+qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux
+pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:
+
+157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à
+64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru
+sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou
+paris particuliers, et 14 vainqueurs; _Dash_, au prince de Beauvau, et
+_Slane_, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme
+totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance
+parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des
+intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux.
+
+ MM. Rowley, prix de Chantilly, _Elisa._
+ De Perregaux, prix du Ministère du Commerce, _Slane._
+ Prince de Beauvau, prix de Diane. _Natica._
+ Comte de Pontalba, pari particulier, _Ned._
+ De Perregaux, prix de surprise. _Slane._
+ Fasquel, prix d'Aumale, _Pamphile._
+ Rothschild, prix de l'administration des Haras, _Annetta_
+ Id., prix de la reine Blanche, _Curé de Silly._
+ Id., _Foal-stakes. Prospero._
+ Id., pari particulier, _Wet-Day._
+ Prince de Beauvau, prix de Nemours, _Dash._
+ Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club, _Renonce_
+ Prince de Beauvau, prix du premier pas. _Lanterne._
+ Comte de Cornelissen, pari particulier. _Bizarre._
+ Matheus, courses de haies. _Pantalon._
+ Comte de Pontalba, Handicap. _Tiger._
+
+[Illustration: (Courses de Chantilly.)]
+
+Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France,
+celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par
+M. de Pontalba. Son cheval. _Renonce_, était, avant la course, méprisé
+et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pour
+_Renonce_, et _Renonce_ s'est vengé en lui rapportant 130.000 fr.
+Coqueluche, à M. de Cambis, et _Governor_ à M. de Rothschild, étaient
+les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même
+arrivés au but, le juge ne les a pas _placés_.
+
+HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES.
+
+Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles
+remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.
+
+Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses
+courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des
+prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à
+Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les
+prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de
+taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme
+de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En
+1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les
+courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur
+ce spectacle nouveau.
+
+Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres
+et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi;
+mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un
+hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de
+seigneurs.
+
+Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de
+Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de
+Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms
+des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf: _Barbary, Comus,
+Pilgrim, Nip, l'Abbé_, coureur français, qui battit les meilleurs
+chevaux venus d'Angleterre, étaient les _Nautilus_ et les _Annetta_ du
+temps.
+
+La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière:
+Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40
+ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au
+vainqueur.
+
+[Illustration: (Courses de Lyon.)]
+
+Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune
+noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour.
+Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur
+l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et
+décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs
+voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les
+plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de
+grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle
+avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors,
+avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère
+faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces
+prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et
+aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.
+
+Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux
+de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction
+intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne
+comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme
+preuve décisive du mérite des reproducteurs.
+
+Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence
+officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le
+4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et
+abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et
+deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un
+règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les
+départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où
+figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars,
+de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc
+de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née
+en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.
+
+En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de
+la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières
+l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services
+rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées
+françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève
+du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes
+plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux,
+nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent
+de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey
+français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les
+bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un
+conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir
+recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la
+disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de
+la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera,
+s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois
+très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations,
+Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui
+est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand,
+vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire
+lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus
+tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur
+taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment,
+les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer
+leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur
+genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir
+perdu une course.
+
+Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom
+montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille
+guinées peut-être. _Antony_ était le favori des favoris, et Tom le roi
+des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation,
+jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa
+repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se
+réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant:
+Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une
+longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il
+n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par
+sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef
+d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme
+dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu,
+mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il
+fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col
+ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas
+assez pour arriver à la strangulation et à la mort.
+
+La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions
+cruelles. Pauvres jockeys!
+
+
+
+Le Tourbillon de Neige.
+
+NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.
+
+Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire
+russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité
+était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient
+chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au
+boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa
+fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille
+élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un
+jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle
+pour leur fils.
+
+Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses
+lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait
+prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu
+passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il
+était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille,
+remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal
+qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de
+jamais songer à l'épouser.
+
+Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux
+rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines.
+La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel
+amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs
+entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme
+nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une
+volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions
+nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier
+qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination
+romanesque, l'accepta immédiatement.
+
+On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir
+lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque
+lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se
+marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la
+retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie,
+qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes
+époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»
+
+Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à
+exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en
+accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se
+retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre
+était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier
+dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau
+qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où
+Wladimir les attendrait.
+
+Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle
+prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une
+longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur
+disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la
+violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en
+les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds
+et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après
+avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs
+enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle
+se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par
+des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour
+l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait
+dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle
+et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus
+tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un
+véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre
+sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur.
+Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y
+parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en
+songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le
+toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui
+l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix
+tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à
+ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur
+bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra
+dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa
+femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était
+prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son
+pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un
+tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les
+portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.
+
+Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse,
+prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme
+de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne
+s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait
+arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité
+du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid,
+piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les
+contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis
+il saisit les rênes et partit.
+
+Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune
+enseigne.
+
+Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour
+convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins,
+pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa
+était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la
+proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies
+de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer
+deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un
+sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un
+régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts
+non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur
+vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et
+retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir
+envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa
+bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul
+cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie
+devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt
+minutes.
+
+A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le
+tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut
+couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers
+lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il
+s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval
+tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était
+renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une
+demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il
+continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses.
+Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le
+cheval commençait à être très-fatigué.
+
+Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il
+s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se
+dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure
+encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse
+d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer
+l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.
+
+Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce
+côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis
+pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois,
+espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une
+route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route
+était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à
+une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait
+toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre
+la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans
+un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il
+frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à
+galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état
+d'aller plus vite.
+
+Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il
+eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de
+Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses
+yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage
+commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit,
+et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu
+de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq
+cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et
+frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut
+avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de
+Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas
+très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de
+désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.
+
+«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette
+question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des
+chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce
+paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un
+guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais
+t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques
+minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu
+encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille
+et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non,
+merci! Envoie-moi ton fils.»
+
+La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand
+bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le
+chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître
+bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.
+
+Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les
+coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide
+et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre?
+Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se
+passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la
+salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya
+demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille.
+Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi,
+mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant
+après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur
+baiser la main.
+
+«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.
+
+--Je suis mieux, répondit Marie.
+
+--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.
+
+--Peut-être.»
+
+Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute
+hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours
+la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.
+
+Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise
+de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle
+les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette
+aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir
+avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher
+lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi
+fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le
+trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa
+mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de
+Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant.
+Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne
+fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la
+pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.
+
+Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent
+d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur
+consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en
+recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que
+jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique
+espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il
+était parti pour l'armée. C'était en 1812.
+
+Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie;
+elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son
+nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de
+Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant
+ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.
+
+Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune
+qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec
+sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se
+retira dans un autre gouvernement.
+
+Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais
+elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait
+cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air
+triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait
+être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait
+reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde
+s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui
+devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.
+
+La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en
+triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs
+succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares
+militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les
+camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de
+décorations.
+
+Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur
+habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles
+saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les
+villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas
+témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes,
+mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les
+villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le
+recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant
+témoignage de sympathie.
+
+Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de
+prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit
+venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé
+Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et
+avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était
+un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés,
+voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se
+guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction
+particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée
+comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle
+exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa
+conduite, aurait eu le droit de demander: _Se amor non è, che dunque è
+quel?..._
+
+Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des
+qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers
+Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme
+semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses
+paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé;
+cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie,
+et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie,
+disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui
+annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas
+seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses
+blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler
+que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son
+expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi
+donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire
+l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité
+inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile?
+Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne
+pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager
+elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà,
+dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec
+impatience le dénouement.
+
+Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin
+devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie
+avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les
+voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire
+décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute
+seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes,
+Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin,
+répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin
+descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller:
+«J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»
+
+Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main,
+comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots,
+la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le
+jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En
+effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire,
+déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui
+ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder
+quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.
+
+«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille
+rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande
+imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de
+vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma
+destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie
+de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que
+je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière
+infranchissable.
+
+Marie le regarda d'un air stupéfait.
+
+«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne
+sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai.
+
+--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je
+vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais
+parlez.
+
+--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais
+rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais,
+je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il
+s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens
+me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis,
+impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le
+postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser
+une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous
+nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de
+loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous
+arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes
+ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs
+personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au
+nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La
+fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous
+allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka,
+enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille
+était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant
+elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà
+enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi
+et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je,
+l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me
+parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable
+m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les
+témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille.
+Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma
+femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand
+Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les
+témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je
+remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte.
+
+«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre
+femme.
+
+--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette
+cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce
+sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de
+l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois
+relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la
+campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille
+envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge
+si cruellement aujourd'hui.
+
+--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous?
+Et vous ne me reconnaissez pas?»
+
+Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme.
+
+
+
+Théâtres.
+
+THÉÂTRE-FRANÇAIS. _Les Petits et les Grands_, comédie en cinq actes, de
+M. HAREL.--THÉÂTRE DE L'ODÉON: _Mademoiselle Rose; La Famille
+Renneville; l'Hameçon de Phénice._--THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL: _La Fille
+de Figaro_.--THÉÂTRE DE L'AMBIGU: _Eulalie Pontois_.
+
+M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les
+grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance,
+selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même
+action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant
+ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids
+et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice
+prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans
+dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand
+qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la
+bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette
+inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les
+événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien
+mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les
+choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des
+moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut
+reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de
+l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir
+tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de
+l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de
+l'idée.
+
+M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement,
+mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir
+simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour
+des intérêts analogues.
+
+Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand
+s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un
+grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a
+une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle.
+Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de
+sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la
+sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est
+sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà
+tout.
+
+Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des
+personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise
+d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur
+cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres
+différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et
+respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est
+rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter,
+afin d'agir impunément contre sa soeur.
+
+Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière
+extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout
+crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est
+obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses
+créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou
+avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène
+lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper
+ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une
+action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le
+duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance
+qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même
+opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène
+en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des
+moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la
+monotonie.
+
+Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa
+grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le
+meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en
+présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer
+Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel!
+s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!»
+Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de
+Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie,
+pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant,
+le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour
+satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une
+province.
+
+L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot
+bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le
+Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le
+délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait
+semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous;
+le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis
+et caressé par son médecin.
+
+Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui
+ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que
+cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver;
+cela l'amuse.
+
+Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en
+qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les
+complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la
+protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté.
+Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se
+rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de
+l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa
+part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour
+un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les
+profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.
+
+Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur
+plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté
+Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que
+vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas,
+malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque
+circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le
+voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit
+et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et
+tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie
+d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal.
+Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède
+un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari
+avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise.
+Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un
+mot.
+
+Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un
+rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux
+de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était
+s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la
+comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des
+routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec
+elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les
+petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à
+l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton
+mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers
+actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se
+sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le
+reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas
+pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été
+homme sans protestations et sans résistance.
+
+Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang.
+MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi
+mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.
+
+Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment
+mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé
+vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de
+rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les
+mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la
+difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a
+fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.
+
+Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il
+qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons
+voir.
+
+Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie)
+mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire
+est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand
+parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant
+mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car
+mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire
+s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait
+la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq
+ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa
+nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille
+fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande
+pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle
+gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle
+Rose, si longtemps silencieuse et morne.
+
+Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle
+Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la
+nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à
+force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se
+débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la
+vieille fille se rejette sir le notaire.
+
+Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra
+l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder.
+Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de
+devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre
+cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et
+sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse
+les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux
+tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à
+la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera
+fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et
+dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.
+
+Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée
+et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier
+mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.
+
+On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du
+tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous
+fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement
+malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité
+et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec
+l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune
+fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la
+destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M.
+Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux
+pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté
+ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera
+jamais un Delmas:
+
+Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et
+évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue
+d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels
+torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le
+ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par
+s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas
+à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa
+petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné
+d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien
+honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.
+
+Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucas _l'Hameçon de Phénice_; gare à
+qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le
+dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle
+chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le
+devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et
+deux beaux yeux.
+
+Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt
+ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses
+diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par
+un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le
+venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les
+bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle
+ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords
+de la mer.
+
+Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême
+hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu
+dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent
+envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et
+l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.
+
+Parlez-moi de _la Fille de Figaro!_ A la bonne heure, celle-là a tous
+les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté
+et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel
+charmant cumul!
+
+Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur
+d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté,
+nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro
+s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille
+obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la
+fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père.
+Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là;
+faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres,
+attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de
+Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les
+noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace,
+allant à ses fins de front ou de biais.
+
+La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la
+mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de
+l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la
+saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de
+nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu
+la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une
+autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses
+vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe,
+fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un
+officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les
+soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut
+militaire.
+
+[Illustration: (Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e
+acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.)]
+
+Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle
+s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui
+fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les
+secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et
+marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles
+et conquêtes de la fille de Figaro.
+
+Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement
+dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux
+père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle,
+dont le mari de Suzanne peut se vanter.
+
+Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le
+dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de
+la littérature dramatique d'après la méthode de _la Cuisinière
+bourgeoise_. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en
+pratique pour _Eulalie Pontois_; de roman-feuilleton qu'elle était, il
+en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le
+mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman
+est la seule et même personne, _una et cadem persona._ Il n'y a rien à
+dire.
+
+On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les
+cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes
+de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime
+dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant
+poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans
+le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore
+et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un
+instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire
+enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé
+par tant d'infortunes.
+
+Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce
+drame de M. Frédéric Soulié.
+
+
+
+Montevideo et Buenos-Ayres
+
+LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS.
+
+Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay,
+sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour
+capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a
+pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on
+rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est
+encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160
+kilomètres plus haut sur l'autre rive.
+
+Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt
+maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de
+navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est
+aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus
+de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration
+européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et
+espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y
+porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la
+ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits,
+prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des
+environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et
+tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont
+qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on
+commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le
+terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes
+d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux
+pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces
+terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le
+soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez
+gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme
+toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde,
+Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer
+qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits.
+Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une
+profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons
+séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins,
+d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo
+de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des
+terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des
+arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au
+dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans
+caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer
+bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les
+rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de
+physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne
+songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.
+
+Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart
+de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une
+guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général
+Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé,
+esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais
+administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et
+laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera
+semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille
+peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa
+conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est
+l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui
+nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est
+fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est
+composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait,
+dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y
+aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant
+plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses
+ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.
+
+Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera
+bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son
+administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se
+présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera
+assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction.
+Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et
+pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor
+qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.
+
+Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions
+espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa
+supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata,
+voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est
+de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est
+elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la
+haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses
+commerciales: elle forma le parti qui s'appela _unitaire_, du but même
+qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23
+janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de
+confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était
+chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des
+unitaires fut complet, mais court.
+
+Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il
+était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à
+renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation
+grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et
+énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des
+unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un
+propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans,
+Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait
+les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux
+et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et
+le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre
+un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur
+panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité
+merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté
+et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il
+quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il
+ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands
+propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des
+bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en
+1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires
+de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville,
+comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils
+se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes
+terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des
+milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et
+prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie,
+qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec
+les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il
+apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur
+de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement
+qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent
+d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la
+tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent
+l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils
+furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de
+sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur
+d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette
+affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut
+nommé chef militaire de deux districts.
+
+[Illustration: (Le général Rosas.)]
+
+Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il
+jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes,
+les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers,
+éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et
+cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au
+contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués
+aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de
+la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait
+tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le
+chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions
+jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les
+paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse,
+qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se
+trouva à la tête des gauchos.
+
+Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire
+dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour
+contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des
+unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient
+élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher
+l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent
+hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville.
+Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son
+ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée.
+Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux
+exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des
+Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents
+de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au
+lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa
+propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres
+créatures.
+
+Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la
+république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui
+pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les
+autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de
+créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin,
+il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant
+les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par
+toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de
+l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation
+dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la
+France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.
+
+[Illustration: (Le Général Oribe)]
+
+Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas.
+Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout.
+Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les
+mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni
+opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de
+cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait
+et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte
+des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en
+temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle
+ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans
+Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule
+chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez
+sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction
+publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le
+papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de
+l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son
+chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation,
+de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.
+
+[Illustration: Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de
+l'Uruguay.]
+
+Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu
+un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les
+étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est
+imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une
+légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces
+paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de
+Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La
+plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages
+extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la
+plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la
+tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches
+du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera
+égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire
+est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe
+pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des
+violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les
+yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre
+des prisons, sur l'ordre du gouverneur.
+
+Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités
+ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que
+rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités,
+qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander;
+il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans
+l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement
+de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination
+de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe
+contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains,
+une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa
+personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il
+a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les
+églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture
+par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a
+ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit
+la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce
+qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses
+adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et
+n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité.
+Ils ont trempé dans des excès pareils.
+
+Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être
+sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de
+loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et
+à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de
+monuments dignes de ce nom.
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+ _Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français_, depuis
+ son origine jusqu'à nos jours; par HIPPOLYTE LUCAS. 1 joli volume
+ in-18.-Paris, 1843 _Gosselin_. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c.
+
+M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les
+littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte
+des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois
+mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle
+a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se
+hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle
+forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement
+son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques
+réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se
+relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un
+meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet
+empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses
+rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne
+sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent
+de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte
+Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès,
+nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect.
+Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre?
+peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas
+ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant
+d'ingratitude!
+
+Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement,
+n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à
+volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit
+d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la
+faire _philosophique et littéraire_; il se garda bien de l'intituler
+histoire _critique_. Il était trop bon pour causer le plus léger
+désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un
+titre mensonger.
+
+L'_Histoire du Théâtre français_ depuis son origine jusqu'à nos jours,
+que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue
+elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et
+littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée,
+expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires
+et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de
+la scène française.
+
+Commencée avec la _Cléopâtre_ de Jodelle, l'_Histoire du Théâtre
+français_ se termine avec la _Lucrèce_ de M. Ponsard. Mais M. Hippolyte
+Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique
+l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois
+siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il
+consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux
+actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un
+pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que
+les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre
+représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué
+leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos
+jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent
+pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à
+l'_Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français._
+
+M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce
+livre ce que Montaigne disait de ses _Essais_: «Ceci est un livre de
+bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble
+convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une
+direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou
+moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment
+de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc
+cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les
+droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale
+du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant
+justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin
+puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer
+ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie
+français!»
+
+ _Histoire des comtes de Flandre_ jusqu'à l'avènement de la maison
+ de Bourgogne; par EDWARD LE GLAY, ancien élève de l'école des
+ Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à
+ Lille.--Tome 1er. In-8. Paris, 1843.--_Comptoir des Imprimeurs
+ unis._ 7 fr. 50 c.
+
+Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la
+partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan
+Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation
+n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé
+à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les
+Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des
+Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur
+domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au
+christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages
+contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les
+efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis
+consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les
+premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même
+temps Clovis, détruisant les chefs ou petits rois _reguli_ qui avaient
+fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul
+sur toutes les Gaules.
+
+Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de
+grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes
+parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges
+indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un
+seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même
+souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrent
+_forestiers_, car leur principal soin consistait à garder et à
+administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le
+revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de
+profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du
+nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et
+réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la
+Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait
+encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie
+des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de
+Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense
+monarchie de Charles-Quint.
+
+Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a
+fait précéder son _Histoire des comtes de Flandre_. Le premier chapitre
+ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de
+Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de
+Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut
+en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et
+l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à
+Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le
+nom de Flandre.
+
+Le premier volume de l'_Histoire des comtes de Flandre_ vient de
+paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend
+ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms
+suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de
+Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe
+(964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III
+et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la
+Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton
+(1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace
+(1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195),
+Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et
+Fernand de Portugal (1204-1214).
+
+En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous
+tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M.
+Edward le Glay.
+
+ _Le Génie du dix-neuvième siècle_, ou Esquisse du progrès de
+ l'Esprit humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; par ÉDOUARD
+ ALLETZ.--Un vol. in-18, format Charpentier--Paris, 1843. _Paulin_.
+ 3 fr. 50.
+
+Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed.
+Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands
+événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la
+direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une
+guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes,
+la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz
+examine successivement leurs effets passés et présents et leurs
+conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la
+vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui
+décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a
+fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le
+triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui
+aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette
+mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.»
+
+Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le
+premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et
+des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine
+jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain
+succède un résumé des lois générales qui président au développement de
+la civilisation du monde.
+
+Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie
+du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances
+humaine» en trois ordres de sciences: _la science de l'homme, la science
+de la société et la science de la nature_, c'est-à-dire les trois
+sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde.
+Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier.
+
+Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la
+conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la
+supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans
+les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la
+philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans
+l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman;
+l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie,
+la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence
+que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la
+géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie
+lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances
+humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent
+l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.»
+
+Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le
+tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du
+siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès
+futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent
+une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon
+lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième
+par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera
+grand par l'Industrie.
+
+Le livre VI et dernier a pour titre: _Des Rapports de la religion
+chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain_. Enfin, un
+appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts,
+termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni
+parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si
+son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas
+souvent trop superficiel et surtout trop catholique.
+
+ _Cours élémentaire d'Histoire naturelle_, à l'usage des Collèges
+ et des maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de
+ l'Université, du 14 septembre 1840; par MM. MILNE EDWARDS, A. DE
+ JUSSIEU ET BEUDANT.
+
+ _Minéralogie et Géologie_; par M. F.-S. BEUDANT. 1 gros vol. in-!8
+ de 600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843.
+ _Fortin-Masson._ 6 fr.
+
+L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant
+les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le
+programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions
+d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de
+l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le
+plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le
+ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de
+l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de
+donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans
+laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez,
+point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions
+solides et incontestables sur les points les plus importants de
+l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne
+s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus
+élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se
+recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux
+dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait,
+comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache
+difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à
+toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir
+dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de
+l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à
+rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme
+de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil
+royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges,
+car il réunissait toutes les conditions exigées.
+
+M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie.
+Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux
+parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement
+aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent
+que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de
+l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et
+si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée
+connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de
+M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases
+nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un
+charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de
+plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant
+tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La
+lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il
+suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont
+l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents
+détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de
+l'imprimerie.
+
+ _Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de
+ Lamennais_, par M. A. SEGRETAIN.--Joli vol. in-32,
+ jesus.--Pagnerre, 1843.
+
+Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il
+émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont
+réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe
+souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus
+intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines
+et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un
+cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que
+l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse
+route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours
+utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui,
+par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les
+préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à
+l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs
+peut-être, qu'on ait portes sur l'_Esquisse d'une philosophie_ de M. de
+Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des
+critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot
+sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer,
+tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des
+fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux
+état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'_Exposition_ a
+voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M.
+de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que
+possible des opinions que l'auteur de l'_Esquisse d'une philosophie_
+reconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le
+lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les
+personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de
+Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A.
+Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité
+que d'exactitude.
+
+ _Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne_; par PIERRE
+ ALBERT. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843. _J.-J. Dubochet et
+ comp._, éditeurs.
+
+M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui
+reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il
+croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce
+ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides
+qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout
+complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit
+volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop
+diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec
+trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les
+ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs.
+
+M. Pierre Albert intitule son premier chapitre: _la Russie_. «Chacun
+vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les
+étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des
+monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et
+dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon
+opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire
+des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une
+immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un
+raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y
+pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son
+premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte
+est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses
+différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et
+égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique,
+inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour
+soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu
+de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.»
+
+A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie,
+succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de
+Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et
+de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces
+villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les
+principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions
+pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En
+résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de
+haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de
+faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la
+France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis
+avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses
+à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à
+l'inimitié des puissances.
+
+
+
+Modes.
+
+[Illustration: Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.--L'article
+sur les modes arrive trop tard; nous renvoyons à un prochain numéro.]
+
+
+
+Etrangères célèbres à Paris
+
+MISTRESS FRY.
+
+Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les
+portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les
+personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions
+laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.
+
+[Illustration: Mistress Fry.]
+
+Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie.
+Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une
+prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de
+son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des
+femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son
+père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa
+M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après,
+elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres.
+Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire
+du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées
+dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de
+prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle
+leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et
+finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle
+leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle
+choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et
+produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors,
+prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite
+se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque
+jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se
+rendre alternativement dans la prison.
+
+Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants.
+Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à
+s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry
+voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant
+en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller
+la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir
+elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit
+disposer un local convenable, et l'école fut fondée.
+
+Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver
+les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit
+dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la
+tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la
+religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité
+n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que
+d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux
+voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur
+l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes,
+sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur
+l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le
+jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient
+défendus.
+
+La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la
+persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au
+tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la
+décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry
+obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire
+au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui
+avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement
+opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge
+toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs
+discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement.
+
+Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils
+suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une
+chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des
+déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un
+salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les
+vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à
+celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus
+heureux résultats.
+
+La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France:
+plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de
+Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été
+étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets
+de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de
+dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et
+ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression
+irrésistible.
+
+Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps.
+Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner
+les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le
+rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées
+par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins
+qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller
+porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de
+Newgate.
+
+
+
+Amusements des Sciences.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS POSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pèse
+1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux
+de la série donnée qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le
+plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui,
+retranché du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56;
+puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8.
+
+On trouvera d'une manière analogue, par le tâtonnement, avec la balance
+même, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec
+la série des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrêtant à l,024
+grammes, jusqu'à 2,047, c'est-à-dire jusqu'au double de 1,024 diminué de
+1. C'est le plus grand poids que l'on puisse évaluer immédiatement à
+l'aide de l'assortiment des poids ainsi limité.
+
+II. La solution de la première partie de la seconde question est donnée
+dans le petit tableau suivant.
+
+ Vase de 8 litres. Vase de 5 litres Vase de 3 litres.
+
+1e 8 0 0
+2e 3 5 0
+3e 3 2 3
+4e 6 2 0
+5e 6 0 2
+6e 1 5 2
+7e 1 4 3
+
+Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres
+entièrement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manière 3
+partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez
+dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres divisés en trois
+parties, 3, 2, 3 (3e); ayant reversé les 3 litres dans le vase de 8,
+vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu'à la septième
+combinaison, qui satisfait pleinement à la première partie de la
+question, puisque 4 litres seulement se trouvent versés dans le vase de
+5.
+
+La solution de la seconde partie de la question est donnée dans cet
+autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication.
+
+ Vase de 8 litres. Vase de 5 litres. Vase de 3 litres.
+
+1e 8 0 0
+2e 5 0 3
+3e 5 3 0
+4e 2 3 3
+5e 2 5 1
+6e 7 0 1
+7e 7 1 0
+8e 4 1 3
+
+Ici ce n'est qu'à la huitième combinaison que le problème est résolu.
+
+III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend par _pôle_ les
+points P et P' situés aux extrémités de l'axe autour duquel tourne notre
+globe. L'_équateur_ EE' est un cercle détermine par un plan qui coupe la
+sphère perpendiculairement à la ligne du pôle. Les _cercles de
+longitude_ ou _méridiens_ PMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont
+perpendiculaires à l'équateur. Les _cercles de latitude_, ou
+_parallèles_, sont des cercles parallèles à l'équateur, tels que KML,
+qui vont en diminuant jusqu'aux pôles. Enfin la _latitude_ d'un point
+quelconque M. est l'arc du méridien MN compris entre ce point et
+l'équateur, et la _longitude_ du même point est l'arc de l'équateur EN,
+compris entre le méridien PMNP et un premier méridien PEP' pris d'une
+manière arbitraire.
+
+Cela posé, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on
+jette au hasard un globe bien sphérique et bien homogène, les points sur
+lesquels il se sera arrêté seront aussi répartis au hasard, c'est-à-dire
+qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une région de
+la surface plutôt que vers une autre. Ils tendront donc à se répartir
+uniformément sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne
+entre plusieurs quantités on doit entendre la somme de ces quantités
+divisée par leur nombre, on reconnaîtra facilement que la moyenne des
+longitudes, comptée de 0 à 360° tend vers 180°. Il faut un calcul d'un
+ordre plus élevé pour la détermination de la moyenne des latitudes,
+comptées de 0 à 90°. Cette moyenne tend vers 32° 42' 14", 4, ou vers le
+complément de l'arc dont la longueur est égale au rayon.
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Quelle est la série des poids avec laquelle le plus petit nombre de
+poids possible permet de peser, jusqu'à une limite déterminée, dans une
+balance ordinaire? (Analogue à la première du numéro précédent.)
+
+IL. Un frère quêteur se présente devant une ferme où l'on consent à lui
+donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais
+on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7,
+l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le
+vase de 7? (Analogue à la deuxième du numéro précédent.)
+
+
+
+Rébus
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
+
+La boîte de Pandore a répandu sur la terre autant de mal que de bien.
+
+[Illustration: Rébus]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+
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+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: July 27, 2011 [EBook #36868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+ <b>Nº 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843.<br>
+ Bureaux, rue de Seine, 33.</b></p>
+
+<pre>
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr.
+ pour l'étranger. 10 20 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Académie des Sciences morales et politiques</b>. Éloge de Daunou, par M.
+Mignet. <i>Portraits de M. Mignet et de Daunou</i>.--<b>Courrier de Paris.--Mise
+en vente de l'Hôtel Lambert</b>. <i>Quatre gravures.</i>--<b>Galerie des Beaux-Arts</b>.
+au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition, <i>Vue de la galerie
+Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par
+mademoiselle de Faureau.</i>--<b>Don Juan</b>. Chant dix-septième (suite et fin).
+<b>Courses</b> <i>Courses de Chantilly; courses de Lyon.</i>--<b>Tourbillon de neige</b>,
+nouvelle russe, avec <i>une gravure</i>.--<b>Montevideo et Buenos-Ayres</b>. <i>Vue de
+Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe</i>.--Théâtres. Les Petits et les
+Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice;
+la Fille de Figaro, avec une <i>gravure</i>; Eulalie Pontois.--<b>Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Modes.</b> <i>Gravure</i>.--<b>Mistress Fry</b>.
+<i>Portrait</i>.--<b>Amusements des Sciences</b> avec <i>gravure</i>.--<b>Rébus</b>.</p>
+</div>
+
+<br>
+<h4>Académie des Sciences Morales et Politiques.</h4>
+
+<h3>ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.</h3>
+
+<p>Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se
+placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à
+l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et
+politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses
+investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus
+noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans
+la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la
+philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la
+législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du
+passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les
+féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le
+développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la
+loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie
+des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses
+aînées.</p>
+
+<p>La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous
+la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et
+si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel
+l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des
+sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de
+l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M.
+Daunou.</p>
+
+<p>M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau
+livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan
+différent de l'<i>Histoire de la révolution</i> par M. Thiers, a obtenu la
+même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail,
+les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les
+conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés.
+D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur
+l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne,
+assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des
+historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences
+morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction
+des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de
+jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une
+hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un
+corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence
+personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente
+impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en
+lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances,
+l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet
+ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de
+l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres
+qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus
+qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de
+louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête
+impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait
+tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat.
+La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le
+zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste
+avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec
+Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy.
+Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue
+carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double
+consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.</p>
+
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>M. Mignet.</b></p>
+
+<p>M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa
+vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de
+parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il
+refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se
+vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare
+mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit
+d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement
+lorsque la Révolution française éclata.</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>M. Daunou,<br>décédé le 19 juin 1840.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa
+vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de
+parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il
+refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se
+vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare
+mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit
+d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement
+lorsque la Révolution française éclata.</p>
+
+<p> M. Daunou, qu'avaient fait
+connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les
+hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux
+exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec
+une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des
+mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque
+plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de
+Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse
+conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la
+personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler
+aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à
+la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses
+collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national,
+qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du
+monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme
+savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son
+aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément
+professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des
+Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire
+perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme
+politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie
+du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la
+Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.</p>
+
+<p>C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M.
+Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un
+accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la
+biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de
+s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui
+posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire
+pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa
+personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et
+saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur
+l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui
+la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a
+pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua
+les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit
+personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour
+faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner
+d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne
+le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution
+du reproche de stérilité.</p>
+
+<p>Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve
+et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes
+assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution,
+furent frappés d'impuissance dès leur début:</p>
+
+<p>«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les
+constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des
+entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces
+constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation
+de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du
+temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement
+abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit
+humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de
+souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des
+traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait
+méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des
+États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement
+idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse,
+confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait
+beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes
+et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de
+les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue,
+s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était
+politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour
+faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses
+idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la
+solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements
+imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla
+sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta
+d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations
+écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima
+dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce
+principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs
+de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe,
+à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société,
+l'institution fait tout.»</p>
+
+<p>Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières
+pages de la Notice.</p>
+
+<p>«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail
+était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il
+avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école,
+partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il
+restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant
+aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il
+avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les
+sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus
+inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur
+vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux
+sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un
+talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et
+si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des
+paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après
+la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin
+d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les
+grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus
+en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à
+son tour ces chers et illustres morts.</p>
+
+<p>«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée
+inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut
+soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait
+être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une
+sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa
+vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux
+de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières
+feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois
+de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit
+que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire
+de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si
+pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit
+dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit
+résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le
+transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours,
+dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut
+achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux
+presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet
+effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la
+mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses
+voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait
+voulu y vivre.</p>
+
+<p>«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les
+plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M.
+Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux
+sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et
+l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du
+premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les
+plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste,
+ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité,
+et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et
+la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est
+prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des
+fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a
+suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en
+même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan
+de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la
+hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un
+solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et
+inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les
+relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à
+toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce,
+et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.</p>
+
+<p>«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un
+demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous
+le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole
+impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences
+dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé
+les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les
+temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans
+la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les
+nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au
+devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la
+grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses
+contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la
+postérité.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Courrier de Paris.</h3>
+
+<p>Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit
+qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est
+le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas
+quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette
+exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!»
+Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois
+charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de
+qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?»
+Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en
+iras-tu?»</p>
+
+<p>Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un
+moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude.
+Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable,
+fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres
+sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de
+vent, de sombres nuages et de pluie.</p>
+
+<p>D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper
+davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu
+difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur,
+mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait
+dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans
+les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et
+les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et
+la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie
+actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois
+de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule,
+devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop
+délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit <i>les Mystères de
+Paris</i> et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait
+en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.</p>
+
+<p>Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les
+connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des
+marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle
+du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus
+s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les
+fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets
+qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois
+et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de
+doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus
+dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel
+aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.</p>
+
+<p>L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était
+l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et
+se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un
+pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus
+fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie
+hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une
+loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et
+regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh
+bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous
+qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»</p>
+
+<p>Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main
+gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les
+galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.</p>
+
+<p>Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt
+mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée,
+elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la
+même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais
+dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir
+autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des
+âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus
+grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses
+petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue;
+autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!</p>
+
+<p>La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus
+jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille
+assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème
+des <i>Jardins</i>; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard
+et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui
+s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits
+vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant
+d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus
+maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout
+seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et
+savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier
+des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de
+chaises: «Il n'y a plus de printemps!»</p>
+
+<p>Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer
+le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce
+ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux
+vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule
+bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes
+d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres
+profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des
+Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent
+un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous
+crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa
+personne dans la <i>grande allée</i> ou devant le <i>café de Paris</i>, qui se
+sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une
+avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux
+piaffants, pour faire une promenade <i>au bois</i>, qui rebrousse chemin tout
+à coup, et rentre à <i>l'hôtel</i>, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi
+d'Arnal et à l'ut de Duprez.</p>
+
+<p>Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison
+qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant
+pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de
+rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte
+surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert
+les débris de son repas de la veille.</p>
+
+<p>La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame,
+sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent
+sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les
+basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le
+niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de
+Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de
+Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter
+Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis
+quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées,
+pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de
+tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le
+jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines
+allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du
+visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la
+rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils
+s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs
+espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de
+l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du
+Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début:
+«Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»</p>
+
+<p>Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées,
+que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour
+notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en
+passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des
+Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la
+fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent
+Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes
+s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour
+remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux
+ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais
+dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de
+renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou
+moins, des comédiens de province?</p>
+
+<p>Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel
+qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques
+et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre
+que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la
+Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue
+d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une
+jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie
+Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi,
+ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère
+du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en
+jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé
+Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont
+fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et
+intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même
+sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô,
+a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement
+garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord,
+aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut
+que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.»
+Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!</p>
+
+<p>Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de
+galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas
+vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous
+l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses.
+Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna
+Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le
+linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à
+l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne
+à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux
+ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force.
+Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle?
+Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de
+cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre
+subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle
+Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans,
+triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien
+incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et
+la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite,
+cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une
+cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable
+prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune
+encore n'avait approché l'empire de si près.</p>
+
+<p>Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le
+bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le
+génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de
+Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les
+grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en
+statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par
+centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la
+Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze.
+S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils
+représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le
+piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M.
+Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles
+renommées!</p>
+
+<p>Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un
+mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère
+qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la
+sienne en pied et l'autre à la boutonnière.</p>
+
+<p>A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et
+pour quelques grands hommes.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais
+du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les
+autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel
+tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où
+se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue
+Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant
+l'image de l'auteur du <i>Tartufe</i> et du <i>Misanthrope</i>, les fidèles qui
+iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de
+se découvrir et de se signer.</p>
+
+<p>Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa
+place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le
+foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies,
+depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à
+Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un
+oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un
+fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de
+manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de
+talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de
+tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir
+d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la
+base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur
+humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire,
+jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles
+de Marivaux peint par lui-même.</p>
+
+<p>L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui
+conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre
+l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle
+l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe,
+quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la
+pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à
+plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame
+Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes
+du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards
+commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier,
+dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus
+jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle,
+oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de
+force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.</p>
+
+<p>Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche
+de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore
+aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques
+s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix,
+M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante
+n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à
+l'Institut.</p>
+
+<p>On joue au théâtre des Variétés <i>le Mariage au Tambour</i>; il vient
+d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une
+aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait
+intituler <i>le Mariage au Feuilleton</i>. Le fait est authentique; j'ai eu
+les preuves sous les veux.</p>
+
+<p>Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami
+le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La
+femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur,
+et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en
+cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de
+l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son
+plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions
+de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la
+maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était
+l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à
+l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait
+depuis longtemps sa <i>pudeur littéraire.</i>--Quoi! c'était vous?--Oui,
+c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous
+en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et
+la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air
+maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants
+écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours
+après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait
+son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et
+baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le
+maire mettait son écharpe.</p>
+
+<p>«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous
+marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis
+hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf
+depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas
+soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure
+s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour
+empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et
+convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait
+d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de
+comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette
+aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une
+seconde édition.</p>
+
+<p>Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie,
+deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche
+banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le
+cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du
+lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher
+sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître
+et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la
+rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la
+hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait
+pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit
+de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la
+corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa
+peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit
+de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un
+couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son
+compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre
+et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique
+arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus,
+au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.</p>
+
+<p>Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième
+arrondissement.</p>
+
+<p>Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer</p>
+<br><br>
+
+<h3>Mise en vente de l'Hôtel Lambert.</h3>
+
+<p>Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à
+profusion dans Paris:</p>
+
+<p>«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du
+Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai
+1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtel
+<i>Lambert</i>, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue
+Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme
+pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands
+avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est
+de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond
+silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur,
+se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel
+Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront,
+durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour
+stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est
+aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice
+qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé
+d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par
+les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon
+de l'architecture du dix-septième siècle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="10" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Hercule
+délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de
+Troie.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Combat
+d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui ses avaient surpris
+durant un sacrifice.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de
+Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il
+occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au
+Parlement de Paris.</p>
+
+<p>Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son
+intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la
+sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de
+Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien
+loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte
+Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et
+triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans
+le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe
+sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à
+demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres
+ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la
+pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les
+balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout
+cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant
+cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr.
+de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre
+l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance
+de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et
+Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est
+la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois
+lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la
+retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des
+ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait
+le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était
+disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de
+la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux
+colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent
+festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur
+contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes
+qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands
+peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux
+tapisseries postiches représentent <i>Hercule délivrant d'un monstre marin
+Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie</i>: et <i>le combat d'Hercule et
+de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un
+sacrifice</i>. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les
+autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de
+l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit
+par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les
+principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la
+galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal,
+d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des
+aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des
+paysages de différents maîtres.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Hôtel Lambert.--Intérieur de la cour.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Hôtel Lambert.--Vue prise du quai.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de
+Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une
+formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à
+lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre du <i>Cloître des
+Chartreux</i>, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était
+fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha
+au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières
+à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue,
+qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de la <i>Vie des
+peintres</i> prête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui
+Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.»</p>
+
+<p>On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un
+homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent,
+et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de
+l'autre celles de Lesueur: «<i>Questo</i>, dit-il, «è una conglioneria, ma
+quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que
+l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se
+croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.</p>
+
+<p>Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix
+pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après
+la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de
+l'hôtel, on vendît les peintures du <i>Salon de l'Amour</i> et du <i>Cabinet
+des Muses</i>. Elles étaient au nombre de douze: <i>Naissance de l'Amour,
+l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour
+recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de
+Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers,
+les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton</i>.
+L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut
+heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq
+compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal.
+De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une
+grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier,
+les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une
+pièce de l'attique, <i>l'appartement des bains</i>, quatre morceaux d'une
+exécution charmante et d'une belle conservation: <i>Calisto, Diane et
+Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite</i>. Le <i>Cabinet
+des Muses</i> n'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du
+plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc
+et de Simon Vouet; ils représentent <i>Apollon poursuivant Daphnée, le
+Jugement de Midas, la Chute de Phaéton</i> et <i>le Parnasse</i>.</p>
+
+<p>Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration,
+offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le
+fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet,
+avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de
+l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange,
+institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de
+tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont
+encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par
+la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les
+solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique
+salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets
+mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures
+surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout
+cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît
+la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.</p>
+
+<p>Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à
+prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait
+inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les
+banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc
+achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le
+mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai
+d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de
+l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme
+propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec
+empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces
+soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être
+renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des
+réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation
+de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi
+dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite
+enfermée pour délibérer dans <i>l'appartement des bains</i>. Espérons qu'elle
+aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Galerie Bonne-Nouvelle.</b></p>
+
+<p>Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne
+un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute
+de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de
+tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes <i>pavées</i> de bonnes
+intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui
+avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du
+Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de
+prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé
+sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà
+vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France,
+mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette
+recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la
+contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort,
+semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions,
+les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes,
+peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres
+basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde
+les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien
+encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen,
+puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts
+académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice
+que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant
+toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait
+singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute
+défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens,
+inconnus hors des ateliers et du monde artistique.</p>
+
+<p><i>M.. Corot</i> n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa
+grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve
+seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site
+solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de
+quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou
+plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au
+milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature
+qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces
+détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et
+les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M.
+Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient <i>humides</i>, cependant
+nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet
+d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les
+eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M.
+Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent,
+les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard
+pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par
+le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un
+plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br> <b>Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M.
+Marcel Verdier.</b></p>
+
+<p><i>M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies</i>,
+«L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes
+étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position
+violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du
+supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche
+très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la
+famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un
+air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de
+l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les
+lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent
+troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son
+enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais
+on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces
+gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces
+horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement,
+comme son père, devant le supplice de ses nègres.</p>
+
+<p>Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de
+dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint
+apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet
+affreux spectacle, et que les journaux <i>négrophobes</i> n'accusassent le
+peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos
+malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante
+d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment
+mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles
+historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.</p>
+
+<p>Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries
+Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau
+portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels
+physiologistes des <i>Français peints par eux-mêmes</i>.</p>
+
+<p>Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les
+tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par
+d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables
+sévérités, <i>turpique repulsae</i>, et ne travaillent plus pour le public.
+Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux
+sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de
+Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les
+rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition.
+Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission
+d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.</p>
+
+<p>Le miroir fut refusé, comme <i>meuble</i>; il y a pourtant au Salon plus
+d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son
+antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de
+Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue,
+et nous l'en félicitons, à faire de ces <i>meubles</i> dont le jury ne veut
+pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le
+plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de
+Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante,
+le verset de la prière: <i>Sub umbra alarum tuarum protege me</i>. Ce verset
+est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien
+soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire,
+comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour
+garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la
+chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément
+Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <br><br><br>
+ <h4>Or du subtil arq des chasseurs,<br>
+ Et de toute l'oultrance <br>
+ Des pestiférés oppresseurs, <br>
+ Te donra délivrance; <br>
+ Seur seras sous son esle, <br>
+ Sa deffense te servyra <br>
+ De targe et de rondelle; <br>
+ Si que de nuict ne craindras point <br>
+ Chose qut espouvante, <br>
+ Ne dard ne sagette qui poinct <br>
+ De jour en l'air volante, <br>
+ N'autenne peste cheminant <br>
+ Lorsqu'en ténèbres sommes, <br>
+ Ne mal soubdain exterminant <br>
+ En plein midy les hommes. <br></h4>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<p>Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres
+tableaux, et principalement de <i>la Mort de Messaline,</i> par M. Louis
+Boulanger.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>DON JUAN.</h3>
+
+<h4>CHANT DIX-SEPTIÈME.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)</p>
+
+<p>XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait
+remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle
+apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre
+que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa
+chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence,
+mais la colère dans le coeur.</p>
+
+<p>XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait
+avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une
+obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des
+prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau <i>moine
+noir</i>[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira
+l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord
+Auguste Fitz-Plantagenet.</p>
+
+<blockquote>Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende du <i>moine noir</i> et
+ses apparitions nocturnes dans le château de Nourat-Abbey.</blockquote>
+
+<p>XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance,
+ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une
+belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le
+meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de
+faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les
+Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important
+et fort ennuyeux club de l'Alfred.</p>
+
+<p>XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez
+généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa
+mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses
+phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une
+sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les
+assimilait fort convenablement à son usage.</p>
+
+<p>XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni?
+Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie,
+au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et
+Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille
+tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme
+venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable
+médaille à l'état de vile monnaie.</p>
+
+<p>XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais
+ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son
+écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un
+Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes.
+Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses
+merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.</p>
+
+<p>XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela,
+disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour
+lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait
+néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut
+jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il
+attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait
+hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut
+plus que des amis.</p>
+
+<p>XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint
+absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus
+impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou
+un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide
+<i>virginité</i>[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au
+char d'une <i>femme à la mode</i>: c'était la duchesse de Fitz-Fulke,
+quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué
+ou le moqueur, la victime ou le bourreau.</p>
+
+<blockquote>Note 2: Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il
+vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il
+méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait
+opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un
+gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord
+pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son
+apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.</p>
+
+<p>XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la
+lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec
+un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir
+une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification,
+avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme;
+mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et
+lui dit:</p>
+
+<p>XXXI. «J'avais plutôt compté sur le <i>moine noir</i> que sur votre
+seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute
+magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie
+déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception;
+il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette
+plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès
+l'abord la gravité de la circonstance..</p>
+
+<p>XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez
+beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent,
+monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises,
+monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un
+outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous,
+milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens
+formellement vous demander une satisfaction. --Oh!!!»</p>
+
+<p>XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice
+et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été
+renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son
+secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la
+rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord,
+ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car
+cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le
+meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué,
+il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin
+d'en faire autant.</p>
+
+<p>XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi
+lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le
+très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en
+plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque
+dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des
+choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus
+tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où
+jouait son petit rôle la peur du lendemain.</p>
+
+<p>XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme,
+mais elle y est presque toujours vaincue par le <i>maintien</i>, sauf au
+maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort
+satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et
+quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse,
+parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien
+grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.</p>
+
+<p>XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté;
+ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des
+préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la
+continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément
+son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie
+intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut
+la voix du <i>comme il faut</i>, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment,
+se joue et se trompe.</p>
+
+<p>XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à
+leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit
+pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur
+esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa
+dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y
+glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la
+mort, afin de farder leurs derniers moments.</p>
+
+<p>XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au
+moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le
+surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas
+inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes
+terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus
+officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent.</p>
+
+<p>XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus
+pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal
+satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur
+séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les
+hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de
+Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées,
+tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet
+partirent.</p>
+
+<p>XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut
+blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les
+douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la
+pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas
+assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson
+dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de
+César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.</p>
+
+<p>XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans
+un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue
+l'histoire. La balle de Juan fut plus <i>heureuse</i> (remarquez-vous ce
+mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles
+de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven,
+vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé,
+par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie.</p>
+
+<p>XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule
+résultat... moi, poète de l'épopée <i>Juanique!</i> Combien n'aurais-je pas
+mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres,
+quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie!
+mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie?
+Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se
+briser à cette honte?</p>
+
+<p>XLIII. L'honneur était <i>satisfait</i>, mais il n'y eut guère que lui qui le
+fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le
+diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins
+s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre,
+façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime
+d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de
+mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles
+ont frappé.</p>
+
+<p>XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille
+fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite
+comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa
+puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques
+auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la
+fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses
+moyens et s'augmenter ses forces.</p>
+
+<p>XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en
+recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné
+ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur
+ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le
+temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise
+hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats
+et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des
+champs.</p>
+
+<p>XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier
+du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt
+répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de
+tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord
+Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais
+et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement
+aboutir à la noble Adeline.</p>
+
+<p>XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle. --Mais ce fut
+au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la
+savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots
+et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames
+avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux
+vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la
+grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le
+comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un
+évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme,
+perceptible seulement pour les autres ladies.</p>
+
+<p>XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré
+(ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille
+occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert
+de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé,
+flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un
+bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que
+l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les
+dernières théières.</p>
+
+<p>XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son
+appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un
+fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée
+par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait
+pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois
+nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes
+d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.</p>
+
+<p>L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée,
+et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et
+de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant
+encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire,
+Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté
+l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il
+n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.</p>
+
+<p>LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la
+tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes
+épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent
+bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour
+ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son
+âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant
+l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettre
+<i>convenable</i>, et partit.</p>
+
+<p>LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un
+ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne
+n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi
+de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux
+étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des
+choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les
+dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque
+tout à coup....</p>
+
+<p>LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule,
+Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le
+hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile
+vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes
+tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier
+mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du
+même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.</p>
+
+<p>LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux
+peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et
+vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination
+aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme
+ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses
+et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être
+elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et
+involontaire.</p>
+
+<p>LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car
+elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura
+comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par
+son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui,
+et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa
+marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand
+soupir, et sortit du parc.</p>
+
+<p>LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en
+arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante
+coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui
+enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la
+ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot,
+comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une
+parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de
+cette stupidité?</p>
+
+<p>LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec
+tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se
+croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet
+instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le
+vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore...
+Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il
+avait pu refaire du présent avec ce passé.</p>
+
+<p>LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour
+en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les
+paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours
+qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer
+le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente,
+on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux
+autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant
+l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du
+moment qui n'est plus.</p>
+
+<p>LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie
+du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils
+eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou
+soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la
+sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien,
+l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir
+réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans
+la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.</p>
+
+<p>LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement
+son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone
+de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait
+réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa
+de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château,
+des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine
+campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.</p>
+
+<p>LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination
+à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il
+se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le
+vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait
+d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une
+cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus
+romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces
+vers au <i>vent</i>:</p>
+
+<p>1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire
+d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un
+corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui
+heurte et brise un chêne.</p>
+
+<p>2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de
+la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux
+éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent
+c'est la vie de l'air.</p>
+
+<p>3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle
+s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute
+l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile
+triste.</p>
+
+<p>4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long
+ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les
+lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux
+esclaves devant le maître.</p>
+
+<p>5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées:
+ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les
+nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils
+murmurent encore quand leur ennemi est loin.</p>
+
+<p>6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur
+résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les
+crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque
+maille est attachée par un noeud de lumière.</p>
+
+<p>7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte,
+s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur
+calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus
+son destin et sa tombe.</p>
+
+<p>LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le
+prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une
+si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait
+donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce
+digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et
+Coleridge, <i>illustres beaux-frères</i>), le poète a un système complet de
+rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que
+dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.</p>
+
+<p>LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un
+poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme
+poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque
+toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation
+cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs;
+mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin,
+comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour
+broyer sa colère.</p>
+
+<p>LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses
+vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire
+une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer
+qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser
+tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main
+céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent
+palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme
+elle-même.»</p>
+
+<p>LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la
+passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une
+nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote
+à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment
+l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le
+bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions
+et de douleurs!</p>
+
+<p>LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de
+blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au
+milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du
+cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses
+débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur
+application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan,
+il fit ces autres vers au <i>ciel</i>:</p>
+
+<p>1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante,
+que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou
+un mot sans idée, un son sans valeur.</p>
+
+<p>2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux
+immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau
+étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?</p>
+
+<p>3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et
+toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce
+voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.</p>
+
+<p>4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et
+regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore
+l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?</p>
+
+<p>5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs
+cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de
+son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps
+céleste.</p>
+
+<p>6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses
+soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble
+manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux
+respectent la pensée immatérielle.</p>
+
+<p>7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes
+s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes
+encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil.</p>
+
+<p>8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes.
+Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi,
+car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes
+s'affaiblissent parce que j'ai peur.</p>
+
+<p>9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce
+qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble
+comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait
+atteindre.</p>
+
+<p>10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses
+vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins
+mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes
+paroles cadencées!</p>
+
+<p>11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les
+cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du
+Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.</p>
+
+<p>12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace
+et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il
+est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité.</p>
+
+<p>LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur
+ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une
+certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui
+terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon de <i>Te
+Deum</i> qui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour
+en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il
+découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la
+sixième avaient déterminé son inspiration.</p>
+
+<p>LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas
+tout le <i>genus irritabile vatum</i> hurler à la fois, tout prêt à me
+dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?...
+Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles!
+Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie
+(difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez
+avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie!</p>
+
+<p>LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui
+joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur,
+sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de
+paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et
+c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de
+l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore,
+que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide
+même a son charme.</p>
+
+<p>LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a
+d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus.
+La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord
+le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le
+spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces
+deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient
+dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place,
+et le vase ou le vers était fait.</p>
+
+<p>LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore,
+quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété
+que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et
+chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux,
+elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à
+elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces
+dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.</p>
+
+<p>LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots,
+foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la
+passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots
+raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs
+taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les
+remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur
+le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les
+escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi
+incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!</p>
+
+<p>LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle
+mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par
+cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses
+caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le
+poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent
+de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce
+procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne
+songeait guère à finir ainsi.</p>
+
+<p>LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se
+berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve
+quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le
+panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de
+gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il
+trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des
+belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à
+Londres.</p>
+
+<p>LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de
+la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande
+prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la
+dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à
+ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est
+nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du
+retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore
+autre chose.</p>
+
+<p>LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de
+chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses
+ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre
+bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une
+clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc,
+c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit
+apparaître à ses yeux une quantité considérable de...</p>
+
+<p>LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les
+inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui
+éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une
+bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre
+étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en
+chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de
+ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un
+mot une lettre de Sémiramis.</p>
+
+<p>LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par
+la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de
+pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme
+d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître
+était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses
+grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à
+la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son
+congé.</p>
+
+<p>LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des
+nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle.
+Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan
+que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais
+inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une
+haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme
+les adieux de Catherine.</p>
+
+<p>LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à
+la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et
+d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon
+souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les
+mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses
+sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le
+plaisir.</p>
+
+<p>LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce
+ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier
+mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent
+encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils
+cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées,
+il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une
+délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de
+son indignation.</p>
+
+<p>LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un
+diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir.
+Il relut la lettre...; elle était <i>au fait</i> conçue dans les plus
+gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas, <i>après tout</i>,
+reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait
+encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc
+a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il
+accepta le congé et les pierres.</p>
+
+<p>LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y
+avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de
+l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter
+quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors,
+sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien
+autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été
+flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!</p>
+
+<p>LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et
+diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté
+recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il
+n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le
+comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la
+Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et
+de gloire.</p>
+
+<p>LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte
+de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il
+croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité
+et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se
+fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se
+félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité...
+et l'écrin.</p>
+
+<p>LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne
+savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur
+sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté!
+triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission,
+destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la
+langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs
+noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper
+que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!</p>
+
+<p>FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Courses</h3>
+
+<h4>COURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite.--Voyez page 161.)</p>
+
+<p>Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a
+beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé
+l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au
+but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarqué <i>Bai
+brune</i>, à M. Ducasse; <i>Marengo</i>, à M. Rivière; <i>Romanesca</i> et
+<i>Balsamine</i>, à M. Lupin.</p>
+
+<p>Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé,
+ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales;
+aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836,
+sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année,
+et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses
+qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux
+pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:</p>
+
+<p>157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à
+64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru
+sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou
+paris particuliers, et 14 vainqueurs; <i>Dash</i>, au prince de Beauvau, et
+<i>Slane</i>, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme
+totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance
+parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des
+intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux.</p>
+
+<p>
+ MM. Rowley, prix de Chantilly, <i>Elisa.</i> <br>
+ De Perregaux, prix du Ministère du Commerce, <i>Slane.</i> <br>
+ Prince de Beauvau, prix de Diane. <i>Natica.</i> <br>
+ Comte de Pontalba, pari particulier, <i>Ned.</i> <br>
+ De Perregaux, prix de surprise. <i>Slane.</i> <br>
+ Fasquel, prix d'Aumale, <i>Pamphile.</i> <br>
+ Rothschild, prix de l'administration des Haras, <i>Annetta</i> <br>
+ Id., prix de la reine Blanche, <i>Curé de Silly.</i> <br>
+ Id., <i>Foal-stakes. Prospero.</i> <br>
+ Id., pari particulier, <i>Wet-Day.</i> <br>
+ Prince de Beauvau, prix de Nemours, <i>Dash.</i> <br>
+ Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club, <i>Renonce</i> <br>
+ Prince de Beauvau, prix du premier pas. <i>Lanterne.</i> <br>
+ Comte de Cornelissen, pari particulier. <i>Bizarre.</i> <br>
+ Matheus, courses de haies. <i>Pantalon.</i> <br>
+ Comte de Pontalba, Handicap. <i>Tiger.</i> <br>
+</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>Courses de Chantilly.</b></p>
+
+<p>Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France,
+celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par
+M. de Pontalba. Son cheval. <i>Renonce</i>, était, avant la course, méprisé
+et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pour
+<i>Renonce</i>, et <i>Renonce</i> s'est vengé en lui rapportant 130.000 fr.
+Coqueluche, à M. de Cambis, et <i>Governor</i> à M. de Rothschild, étaient
+les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même
+arrivés au but, le juge ne les a pas <i>placés</i>.</p>
+
+<h4>HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES.</h4>
+
+<p>Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles
+remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.</p>
+
+<p>Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses
+courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des
+prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à
+Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les
+prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de
+taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme
+de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En
+1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les
+courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur
+ce spectacle nouveau.</p>
+
+<p>Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres
+et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi;
+mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un
+hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de
+seigneurs.</p>
+
+<p>Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de
+Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de
+Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms
+des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf: <i>Barbary, Comus,
+Pilgrim, Nip, l'Abbé</i>, coureur français, qui battit les meilleurs
+chevaux venus d'Angleterre, étaient les <i>Nautilus</i> et les <i>Annetta</i> du
+temps.</p>
+
+<p>La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière:
+Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40
+ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au
+vainqueur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Courses de Lyon.</b></p>
+
+<p>Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune
+noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour.
+Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur
+l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et
+décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs
+voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les
+plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de
+grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle
+avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors,
+avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère
+faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces
+prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et
+aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux
+de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction
+intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne
+comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme
+preuve décisive du mérite des reproducteurs.</p>
+
+<p>Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence
+officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le
+4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et
+abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et
+deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un
+règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les
+départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où
+figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars,
+de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc
+de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née
+en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.</p>
+
+<p>En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de
+la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières
+l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services
+rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées
+françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève
+du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes
+plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux,
+nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent
+de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey
+français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les
+bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un
+conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir
+recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la
+disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de
+la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera,
+s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois
+très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations,
+Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui
+est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand,
+vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire
+lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus
+tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur
+taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment,
+les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer
+leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur
+genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir
+perdu une course.</p>
+
+<p>Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom
+montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille
+guinées peut-être. <i>Antony</i> était le favori des favoris, et Tom le roi
+des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation,
+jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa
+repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se
+réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant:
+Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une
+longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il
+n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par
+sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef
+d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme
+dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu,
+mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il
+fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col
+ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas
+assez pour arriver à la strangulation et à la mort.</p>
+
+<p>La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions
+cruelles. Pauvres jockeys!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Le Tourbillon de Neige.</h3>
+
+<h4>NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"></p>
+
+<p>Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire
+russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité
+était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient
+chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au
+boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa
+fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille
+élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un
+jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle
+pour leur fils.</p>
+
+<p>Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses
+lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait
+prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu
+passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il
+était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille,
+remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal
+qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de
+jamais songer à l'épouser.</p>
+
+<p>Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux
+rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines.
+La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel
+amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs
+entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme
+nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une
+volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions
+nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier
+qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination
+romanesque, l'accepta immédiatement.</p>
+
+<p>On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir
+lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque
+lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se
+marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la
+retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie,
+qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes
+époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»</p>
+
+<p>Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à
+exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en
+accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se
+retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre
+était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier
+dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau
+qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où
+Wladimir les attendrait.</p>
+
+<p>Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle
+prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une
+longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur
+disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la
+violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en
+les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds
+et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après
+avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs
+enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle
+se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par
+des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour
+l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait
+dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle
+et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus
+tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un
+véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre
+sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur.
+Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y
+parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en
+songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le
+toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui
+l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix
+tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à
+ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur
+bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra
+dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa
+femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était
+prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son
+pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un
+tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les
+portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.</p>
+
+<p>Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse,
+prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme
+de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne
+s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait
+arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité
+du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid,
+piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les
+contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis
+il saisit les rênes et partit.</p>
+
+<p>Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune
+enseigne.</p>
+
+<p>Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour
+convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins,
+pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa
+était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la
+proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies
+de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer
+deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un
+sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un
+régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts
+non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur
+vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et
+retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir
+envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa
+bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul
+cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie
+devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt
+minutes.</p>
+
+<p>A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le
+tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut
+couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers
+lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il
+s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval
+tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était
+renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une
+demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il
+continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses.
+Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le
+cheval commençait à être très-fatigué.</p>
+
+<p>Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il
+s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se
+dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure
+encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse
+d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer
+l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.</p>
+
+<p>Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce
+côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis
+pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois,
+espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une
+route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route
+était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à
+une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait
+toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre
+la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans
+un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il
+frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à
+galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état
+d'aller plus vite.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il
+eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de
+Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses
+yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage
+commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit,
+et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu
+de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq
+cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et
+frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut
+avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de
+Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas
+très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de
+désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.</p>
+
+<p>«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette
+question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des
+chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce
+paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un
+guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais
+t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques
+minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu
+encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille
+et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non,
+merci! Envoie-moi ton fils.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand
+bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le
+chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître
+bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.</p>
+
+<p>Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les
+coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide
+et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre?
+Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se
+passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la
+salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya
+demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille.
+Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi,
+mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant
+après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur
+baiser la main.</p>
+
+<p>«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.</p>
+
+<p>--Je suis mieux, répondit Marie.</p>
+
+<p>--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.</p>
+
+<p>--Peut-être.»</p>
+
+<p>Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute
+hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours
+la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.</p>
+
+<p>Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise
+de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle
+les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette
+aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir
+avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher
+lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi
+fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le
+trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa
+mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de
+Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant.
+Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne
+fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la
+pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent
+d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur
+consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en
+recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que
+jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique
+espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il
+était parti pour l'armée. C'était en 1812.</p>
+
+<p>Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie;
+elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son
+nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de
+Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant
+ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.</p>
+
+<p>Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune
+qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec
+sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se
+retira dans un autre gouvernement.</p>
+
+<p>Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais
+elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait
+cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air
+triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait
+être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait
+reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde
+s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui
+devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.</p>
+
+<p>La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en
+triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs
+succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares
+militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les
+camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de
+décorations.</p>
+
+<p>Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur
+habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles
+saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les
+villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas
+témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes,
+mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les
+villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le
+recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant
+témoignage de sympathie.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de
+prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit
+venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé
+Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et
+avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était
+un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés,
+voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se
+guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction
+particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée
+comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle
+exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa
+conduite, aurait eu le droit de demander: <i>Se amor non è, che dunque è
+quel?...</i></p>
+
+<p>Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des
+qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers
+Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme
+semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses
+paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé;
+cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie,
+et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie,
+disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui
+annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas
+seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses
+blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler
+que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son
+expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi
+donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire
+l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité
+inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile?
+Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne
+pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager
+elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà,
+dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec
+impatience le dénouement.</p>
+
+<p>Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin
+devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie
+avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les
+voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire
+décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute
+seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes,
+Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin,
+répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin
+descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller:
+«J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»</p>
+
+<p>Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main,
+comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots,
+la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le
+jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En
+effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire,
+déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui
+ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder
+quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.</p>
+
+<p>«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille
+rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande
+imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de
+vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma
+destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie
+de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que
+je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière
+infranchissable.</p>
+
+<p>Marie le regarda d'un air stupéfait.</p>
+
+<p>«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne
+sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai.</p>
+
+<p>--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je
+vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais
+parlez.</p>
+
+<p>--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais
+rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais,
+je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il
+s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens
+me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis,
+impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le
+postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser
+une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous
+nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de
+loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous
+arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes
+ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs
+personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au
+nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La
+fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous
+allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka,
+enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille
+était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant
+elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà
+enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi
+et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je,
+l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me
+parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable
+m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les
+témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille.
+Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma
+femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand
+Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les
+témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je
+remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte.</p>
+
+<p>«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre
+femme.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette
+cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce
+sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de
+l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois
+relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la
+campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille
+envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge
+si cruellement aujourd'hui.</p>
+
+<p>--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous?
+Et vous ne me reconnaissez pas?»</p>
+
+<p>Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<h3>Théâtres.</h3>
+
+<blockquote><span class="sc">Théâtre-Français</span>. <i>Les Petits et les Grands</i>, comédie en cinq actes, de
+<span class="sc">M. Harel.--Théâtre de l'Odéon</span>: <i>Mademoiselle Rose; La Famille
+Renneville; l'Hameçon de Phénice.</i>--<span class="sc">Théâtre du Palais-Royal</span>: <i>La Fille
+de Figaro</i>.--<span class="sc">Théâtre de l'Ambigu</span>: <i>Eulalie Pontois</i>.</blockquote>
+
+<p>M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les
+grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance,
+selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même
+action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant
+ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids
+et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice
+prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans
+dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand
+qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la
+bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette
+inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les
+événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien
+mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les
+choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des
+moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut
+reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de
+l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir
+tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de
+l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de
+l'idée.</p>
+
+<p>M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement,
+mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir
+simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour
+des intérêts analogues.</p>
+
+<p>Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand
+s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un
+grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a
+une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle.
+Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de
+sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la
+sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est
+sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà
+tout.</p>
+
+<p>Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des
+personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise
+d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur
+cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres
+différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et
+respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est
+rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter,
+afin d'agir impunément contre sa soeur.</p>
+
+<p>Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière
+extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout
+crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est
+obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses
+créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou
+avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène
+lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper
+ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une
+action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le
+duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance
+qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même
+opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène
+en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des
+moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la
+monotonie.</p>
+
+<p>Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa
+grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le
+meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en
+présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer
+Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel!
+s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!»
+Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de
+Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie,
+pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant,
+le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour
+satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une
+province.</p>
+
+<p>L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot
+bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le
+Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le
+délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait
+semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous;
+le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis
+et caressé par son médecin.</p>
+
+<p>Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui
+ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que
+cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver;
+cela l'amuse.</p>
+
+<p>Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en
+qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les
+complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la
+protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté.
+Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se
+rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de
+l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa
+part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour
+un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les
+profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.</p>
+
+<p>Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur
+plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté
+Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que
+vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas,
+malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque
+circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le
+voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit
+et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et
+tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie
+d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal.
+Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède
+un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari
+avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise.
+Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un
+mot.</p>
+
+<p>Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un
+rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux
+de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était
+s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la
+comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des
+routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec
+elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les
+petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à
+l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton
+mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers
+actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se
+sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le
+reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas
+pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été
+homme sans protestations et sans résistance.</p>
+
+<p>Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang.
+MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi
+mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment
+mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé
+vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de
+rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les
+mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la
+difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a
+fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il
+qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons
+voir.</p>
+
+<p>Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie)
+mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire
+est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand
+parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant
+mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car
+mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire
+s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait
+la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq
+ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa
+nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille
+fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande
+pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle
+gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle
+Rose, si longtemps silencieuse et morne.</p>
+
+<p>Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle
+Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la
+nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à
+force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se
+débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la
+vieille fille se rejette sir le notaire.</p>
+
+<p>Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra
+l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder.
+Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de
+devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre
+cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et
+sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse
+les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux
+tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à
+la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera
+fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et
+dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.</p>
+
+<p>Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée
+et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier
+mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.</p>
+
+<p>On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du
+tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous
+fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement
+malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité
+et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec
+l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune
+fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la
+destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M.
+Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux
+pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté
+ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera
+jamais un Delmas:</p>
+
+<p>Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et
+évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue
+d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels
+torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le
+ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par
+s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas
+à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa
+petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné
+d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien
+honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.</p>
+
+<p>Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucas <i>l'Hameçon de Phénice</i>; gare à
+qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le
+dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle
+chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le
+devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et
+deux beaux yeux.</p>
+
+<p>Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt
+ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses
+diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par
+un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le
+venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les
+bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle
+ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords
+de la mer.</p>
+
+<p>Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême
+hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu
+dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent
+envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et
+l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.</p>
+
+<p>Parlez-moi de <i>la Fille de Figaro!</i> A la bonne heure, celle-là a tous
+les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté
+et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel
+charmant cumul!</p>
+
+<p>Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur
+d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté,
+nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro
+s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille
+obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la
+fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père.
+Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là;
+faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres,
+attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de
+Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les
+noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace,
+allant à ses fins de front ou de biais.</p>
+
+<p>La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la
+mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de
+l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la
+saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de
+nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu
+la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une
+autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses
+vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe,
+fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un
+officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les
+soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut
+militaire.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.</b></p>
+
+<p>Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle
+s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui
+fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les
+secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et
+marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles
+et conquêtes de la fille de Figaro.</p>
+
+<p>Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement
+dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux
+père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle,
+dont le mari de Suzanne peut se vanter.</p>
+
+<p>Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le
+dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de
+la littérature dramatique d'après la méthode de <i>la Cuisinière
+bourgeoise</i>. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en
+pratique pour <i>Eulalie Pontois</i>; de roman-feuilleton qu'elle était, il
+en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le
+mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman
+est la seule et même personne, <i>una et cadem persona.</i> Il n'y a rien à
+dire.</p>
+
+<p>On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les
+cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes
+de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime
+dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant
+poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans
+le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore
+et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un
+instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire
+enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé
+par tant d'infortunes.</p>
+
+<p>Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce
+drame de M. Frédéric Soulié.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Montevideo et Buenos-Ayres</h3>
+
+<h4>LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS.</h4>
+
+<p>Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay,
+sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour
+capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a
+pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on
+rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est
+encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160
+kilomètres plus haut sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt
+maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de
+navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est
+aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus
+de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration
+européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et
+espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y
+porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la
+ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits,
+prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des
+environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et
+tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont
+qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on
+commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le
+terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes
+d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux
+pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces
+terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le
+soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez
+gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme
+toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde,
+Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer
+qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits.
+Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une
+profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons
+séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins,
+d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo
+de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des
+terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des
+arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au
+dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans
+caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer
+bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les
+rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de
+physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne
+songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart
+de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une
+guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général
+Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé,
+esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais
+administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et
+laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera
+semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille
+peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa
+conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est
+l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui
+nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est
+fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est
+composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait,
+dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y
+aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant
+plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses
+ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera
+bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son
+administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se
+présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera
+assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction.
+Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et
+pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor
+qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.</p>
+
+<p>Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions
+espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa
+supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata,
+voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est
+de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est
+elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la
+haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses
+commerciales: elle forma le parti qui s'appela <i>unitaire</i>, du but même
+qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23
+janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de
+confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était
+chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des
+unitaires fut complet, mais court.</p>
+
+<p>Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il
+était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à
+renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation
+grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et
+énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des
+unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un
+propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans,
+Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait
+les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux
+et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et
+le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre
+un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur
+panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité
+merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté
+et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il
+quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il
+ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands
+propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des
+bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en
+1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires
+de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville,
+comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils
+se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes
+terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des
+milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et
+prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie,
+qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec
+les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il
+apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur
+de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement
+qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent
+d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la
+tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent
+l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils
+furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de
+sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur
+d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette
+affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut
+nommé chef militaire de deux districts.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Le général Rosas.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Le Général Oribe.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il
+jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes,
+les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers,
+éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et
+cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au
+contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués
+aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de
+la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait
+tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le
+chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions
+jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les
+paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse,
+qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se
+trouva à la tête des gauchos.</p>
+
+<p>Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire
+dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour
+contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des
+unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient
+élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher
+l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent
+hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville.
+Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son
+ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée.
+Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux
+exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des
+Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents
+de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au
+lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa
+propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres
+créatures.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la
+république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui
+pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les
+autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de
+créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin,
+il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant
+les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par
+toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de
+l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation
+dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la
+France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.</p>
+
+
+
+<p>Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas.
+Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout.
+Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les
+mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni
+opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de
+cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait
+et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte
+des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en
+temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle
+ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans
+Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule
+chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez
+sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction
+publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le
+papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de
+l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son
+chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation,
+de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de
+l'Uruguay.</b></p>
+
+<p>Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu
+un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les
+étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est
+imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une
+légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces
+paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de
+Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La
+plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages
+extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la
+plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la
+tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches
+du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera
+égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire
+est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe
+pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des
+violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les
+yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre
+des prisons, sur l'ordre du gouverneur.</p>
+
+<p>Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités
+ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que
+rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités,
+qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander;
+il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans
+l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement
+de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination
+de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe
+contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains,
+une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa
+personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il
+a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les
+églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture
+par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a
+ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit
+la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce
+qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses
+adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et
+n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité.
+Ils ont trempé dans des excès pareils.</p>
+
+<p>Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être
+sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de
+loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et
+à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de
+monuments dignes de ce nom.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Bulletin bibliographique.</h3>
+
+<blockquote><i>Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français</i>, depuis son
+origine jusqu'à nos jours; par <span class="sc">Hippolyte Lucas</span>. 1 joli volume
+in-18.-Paris, 1843 <i>Gosselin</i>. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c.</blockquote>
+
+<p>M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les
+littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte
+des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois
+mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle
+a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se
+hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle
+forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement
+son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques
+réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se
+relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un
+meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet
+empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses
+rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne
+sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent
+de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte
+Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès,
+nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect.
+Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre?
+peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas
+ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant
+d'ingratitude!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement,
+n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à
+volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit
+d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la
+faire <i>philosophique et littéraire</i>; il se garda bien de l'intituler
+histoire <i>critique</i>. Il était trop bon pour causer le plus léger
+désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un
+titre mensonger.</p>
+
+<p>L'<i>Histoire du Théâtre français</i> depuis son origine jusqu'à nos jours,
+que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue
+elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et
+littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée,
+expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires
+et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de
+la scène française.</p>
+
+<p>Commencée avec la <i>Cléopâtre</i> de Jodelle, l'<i>Histoire du Théâtre
+français</i> se termine avec la <i>Lucrèce</i> de M. Ponsard. Mais M. Hippolyte
+Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique
+l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois
+siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il
+consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux
+actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un
+pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que
+les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre
+représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué
+leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos
+jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent
+pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à
+l'<i>Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français.</i></p>
+
+<p>M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce
+livre ce que Montaigne disait de ses <i>Essais</i>: «Ceci est un livre de
+bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble
+convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une
+direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou
+moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment
+de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc
+cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les
+droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale
+du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant
+justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin
+puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer
+ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie
+français!»</p>
+
+<blockquote><i>Histoire des comtes de Flandre</i> jusqu'à l'avènement de la maison de
+Bourgogne; par <span class="sc">Edward le Glay</span>, ancien élève de l'école des Chartes,
+conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille.--Tome 1er. In-8.
+Paris, 1843.--<i>Comptoir des Imprimeurs unis.</i> 7 fr. 50 c.</blockquote>
+
+<p>Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la
+partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan
+Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation
+n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé
+à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les
+Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des
+Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur
+domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au
+christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages
+contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les
+efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis
+consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les
+premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même
+temps Clovis, détruisant les chefs ou petits rois <i>reguli</i> qui avaient
+fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul
+sur toutes les Gaules.</p>
+
+<p>Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de
+grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes
+parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges
+indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un
+seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même
+souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrent
+<i>forestiers</i>, car leur principal soin consistait à garder et à
+administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le
+revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de
+profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du
+nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et
+réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la
+Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait
+encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie
+des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de
+Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense
+monarchie de Charles-Quint.</p>
+
+<p>Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a
+fait précéder son <i>Histoire des comtes de Flandre</i>. Le premier chapitre
+ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de
+Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de
+Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut
+en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et
+l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à
+Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le
+nom de Flandre.</p>
+
+<p>Le premier volume de l'<i>Histoire des comtes de Flandre</i> vient de
+paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend
+ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms
+suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de
+Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe
+(964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III
+et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la
+Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton
+(1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace
+(1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195),
+Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et
+Fernand de Portugal (1204-1214).</p>
+
+<p>En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous
+tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M.
+Edward le Glay.</p>
+
+<blockquote><i>Le Génie du dix-neuvième siècle</i>, ou Esquisse du progrès de l'Esprit
+humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; par <span class="sc">Édouard Alletz.</span>--Un vol.
+in-18, format Charpentier--Paris, 1843. <i>Paulin</i>. 3 fr. 50.</blockquote>
+
+<p>Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed.
+Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands
+événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la
+direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une
+guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes,
+la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz
+examine successivement leurs effets passés et présents et leurs
+conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la
+vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui
+décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a
+fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le
+triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui
+aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette
+mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.»</p>
+
+<p>Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le
+premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et
+des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine
+jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain
+succède un résumé des lois générales qui président au développement de
+la civilisation du monde.</p>
+
+<p>Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie
+du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances
+humaine» en trois ordres de sciences: <i>la science de l'homme, la science
+de la société et la science de la nature</i>, c'est-à-dire les trois
+sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde.
+Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier.</p>
+
+<p>Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la
+conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la
+supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans
+les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la
+philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans
+l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman;
+l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie,
+la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence
+que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la
+géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie
+lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances
+humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent
+l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.»</p>
+
+<p>Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le
+tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du
+siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès
+futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent
+une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon
+lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième
+par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera
+grand par l'Industrie.</p>
+
+<p>Le livre VI et dernier a pour titre: <i>Des Rapports de la religion
+chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain</i>. Enfin, un
+appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts,
+termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni
+parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si
+son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas
+souvent trop superficiel et surtout trop catholique.</p>
+
+<blockquote><i>Cours élémentaire d'Histoire naturelle</i>, à l'usage des Collèges et des
+maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de l'Université,
+du 14 septembre 1840; par <span class="sc">MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant.</span></blockquote>
+
+<blockquote><i>Minéralogie et Géologie</i>; par <span class="sc">M. F.-S. Beudant.</span> 1 gros vol. in-!8 de
+600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843.
+<i>Fortin-Masson.</i> 6 fr.</blockquote>
+
+<p>L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant
+les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le
+programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions
+d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de
+l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le
+plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le
+ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de
+l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de
+donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans
+laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez,
+point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions
+solides et incontestables sur les points les plus importants de
+l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne
+s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus
+élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se
+recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux
+dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait,
+comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache
+difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à
+toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir
+dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de
+l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à
+rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme
+de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil
+royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges,
+car il réunissait toutes les conditions exigées.</p>
+
+<p>M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie.
+Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux
+parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement
+aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent
+que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de
+l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et
+si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée
+connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de
+M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases
+nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un
+charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de
+plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant
+tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La
+lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il
+suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont
+l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents
+détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de
+l'imprimerie.</p>
+
+<blockquote><i>Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de
+Lamennais</i>, par <span class="sc">M. A. Segretain.</span>-Joli vol. in-32, jesus. --Pagnerre,
+1843.</blockquote>
+
+<p>Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il
+émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont
+réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe
+souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus
+intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines
+et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un
+cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que
+l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse
+route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours
+utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui,
+par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les
+préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à
+l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs
+peut-être, qu'on ait portes sur l'<i>Esquisse d'une philosophie</i> de M. de
+Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des
+critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot
+sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer,
+tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des
+fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux
+état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'<i>Exposition</i> a
+voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M.
+de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que
+possible des opinions que l'auteur de l'<i>Esquisse d'une philosophie</i>
+reconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le
+lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les
+personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de
+Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A.
+Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité
+que d'exactitude.</p>
+
+<blockquote><i>Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne</i>; par <span class="sc">Pierre
+Albert</span>. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843. <i>J.-J. Dubochet et comp.</i>,
+éditeurs.</blockquote>
+
+<p>M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui
+reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il
+croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce
+ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides
+qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout
+complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit
+volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop
+diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec
+trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les
+ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs.</p>
+
+<p>M. Pierre Albert intitule son premier chapitre: <i>la Russie</i>. «Chacun
+vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les
+étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des
+monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et
+dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon
+opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire
+des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une
+immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un
+raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y
+pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son
+premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte
+est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses
+différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et
+égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique,
+inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour
+soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu
+de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.»</p>
+
+<p>A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie,
+succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de
+Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et
+de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces
+villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les
+principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions
+pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En
+résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de
+haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de
+faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la
+France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis
+avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses
+à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à
+l'inimitié des puissances.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Modes.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.<br>--L'article
+sur les modes arrive trop tard;<br>nous renvoyons à un prochain numéro.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Etrangères célèbres à Paris</h3>
+
+<h4>MISTRESS FRY.</h4>
+
+<p>Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les
+portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les
+personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions
+laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Mistress Fry.</b></p>
+
+<p>Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie.
+Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une
+prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de
+son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des
+femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son
+père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa
+M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après,
+elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres.
+Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire
+du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées
+dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de
+prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle
+leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et
+finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle
+leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle
+choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et
+produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors,
+prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite
+se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque
+jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se
+rendre alternativement dans la prison.</p>
+
+<p>Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants.
+Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à
+s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry
+voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant
+en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller
+la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir
+elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit
+disposer un local convenable, et l'école fut fondée.</p>
+
+<p>Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver
+les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit
+dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la
+tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la
+religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité
+n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que
+d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux
+voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur
+l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes,
+sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur
+l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le
+jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient
+défendus.</p>
+
+<p>La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la
+persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au
+tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la
+décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry
+obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire
+au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui
+avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement
+opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge
+toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs
+discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement.</p>
+
+<p>Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils
+suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une
+chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des
+déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un
+salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les
+vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à
+celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus
+heureux résultats.</p>
+
+<p>La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France:
+plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de
+Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été
+étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets
+de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de
+dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et
+ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression
+irrésistible.</p>
+
+<p>Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps.
+Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner
+les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le
+rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées
+par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins
+qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller
+porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de
+Newgate.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Amusements des Sciences.</h3>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS POSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pèse
+1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux
+de la série donnée qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le
+plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui,
+retranché du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56;
+puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8.</p>
+
+<p>On trouvera d'une manière analogue, par le tâtonnement, avec la balance
+même, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec
+la série des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrêtant à l,024
+grammes, jusqu'à 2,047, c'est-à-dire jusqu'au double de 1,024 diminué de
+1. C'est le plus grand poids que l'on puisse évaluer immédiatement à
+l'aide de l'assortiment des poids ainsi limité.</p>
+
+<p>II. La solution de la première partie de la seconde question est donnée
+dans le petit tableau suivant.</p>
+
+<pre>
+ Vase de 8 litres. Vase de 5 litres Vase de 3 litres.
+
+1e 8 0 0
+2e 3 5 0
+3e 3 2 3
+4e 6 2 0
+5e 6 0 2
+6e 1 5 2
+7e 1 4 3
+</pre>
+
+<p>Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres
+entièrement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manière 3
+partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez
+dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres divisés en trois
+parties, 3, 2, 3 (3e); ayant reversé les 3 litres dans le vase de 8,
+vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu'à la septième
+combinaison, qui satisfait pleinement à la première partie de la
+question, puisque 4 litres seulement se trouvent versés dans le vase de
+5.</p>
+
+<p>La solution de la seconde partie de la question est donnée dans cet
+autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication.</p>
+
+<pre>
+ Vase de 8 litres. Vase de 5 litres. Vase de 3 litres.
+
+1e 8 0 0
+2e 5 0 3
+3e 5 3 0
+4e 2 3 3
+5e 2 5 1
+6e 7 0 1
+7e 7 1 0
+8e 4 1 3
+</pre>
+
+<p>Ici ce n'est qu'à la huitième combinaison que le problème est résolu.</p>
+
+<p>III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend par <i>pôle</i> les
+points P et P' situés aux extrémités de l'axe autour duquel tourne notre
+globe. L'<i>équateur</i> EE' est un cercle détermine par un plan qui coupe la
+sphère perpendiculairement à la ligne du pôle. Les <i>cercles de
+longitude</i> ou <i>méridiens</i> PMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont
+perpendiculaires à l'équateur. Les <i>cercles de latitude</i>, ou
+<i>parallèles</i>, sont des cercles parallèles à l'équateur, tels que KML,
+qui vont en diminuant jusqu'aux pôles. Enfin la <i>latitude</i> d'un point
+quelconque M. est l'arc du méridien MN compris entre ce point et
+l'équateur, et la <i>longitude</i> du même point est l'arc de l'équateur EN,
+compris entre le méridien PMNP et un premier méridien PEP' pris d'une
+manière arbitraire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p>
+
+<p>Cela posé, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on
+jette au hasard un globe bien sphérique et bien homogène, les points sur
+lesquels il se sera arrêté seront aussi répartis au hasard, c'est-à-dire
+qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une région de
+la surface plutôt que vers une autre. Ils tendront donc à se répartir
+uniformément sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne
+entre plusieurs quantités on doit entendre la somme de ces quantités
+divisée par leur nombre, on reconnaîtra facilement que la moyenne des
+longitudes, comptée de 0 à 360° tend vers 180°. Il faut un calcul d'un
+ordre plus élevé pour la détermination de la moyenne des latitudes,
+comptées de 0 à 90°. Cette moyenne tend vers 32° 42' 14", 4, ou vers le
+complément de l'arc dont la longueur est égale au rayon.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Quelle est la série des poids avec laquelle le plus petit nombre de
+poids possible permet de peser, jusqu'à une limite déterminée, dans une
+balance ordinaire? (Analogue à la première du numéro précédent.)</p>
+
+<p>IL. Un frère quêteur se présente devant une ferme où l'on consent à lui
+donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais
+on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7,
+l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le
+vase de 7? (Analogue à la deuxième du numéro précédent.)</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Rébus</h3>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:</h4>
+
+<p class="mid">La boîte de Pandore a répandu sur la terre autant de mal que de bien.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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