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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843 + +Author: Various + +Release Date: July 27, 2011 [EBook #36868] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + + +L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843 + + + +L'ILLUSTRATION + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75. + + Nº 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr. + pour l'étranger. 10 20 40 + + + +SOMMAIRE. + +Académie des Sciences morales et politiques. Éloge de Daunou, par M. +Mignet. _Portraits de M. Mignet et de Daunou_.--Courrier de Paris.--Mise +en vente de l'Hôtel Lambert. _Quatre gravures._--Galerie des Beaux-Arts. +au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition, _Vue de la galerie +Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par +mademoiselle de Faureau._--Don Juan. Chant dix-septième (suite et fin). +Courses _Courses de Chantilly; courses de Lyon._--Tourbillon de neige, +nouvelle russe, avec _une gravure_.--Montevideo et Buenos-Ayres. _Vue de +Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe_.--Théâtres. Les Petits et les +Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice; +la Fille de Figaro, avec une _gravure_; Eulalie Pontois.--Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Mistress Fry. +_Portrait_.--Amusements des Sciences avec _gravure_.--Rébus. + + + +Académie des Sciences Morales et Politiques. + +ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET. + +Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se +placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à +l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et +politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses +investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus +noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans +la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la +philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la +législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du +passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les +féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le +développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la +loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie +des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses +aînées. + +La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous +la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et +si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel +l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des +sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de +l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M. +Daunou. + +M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau +livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan +différent de l'_Histoire de la révolution_ par M. Thiers, a obtenu la +même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail, +les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les +conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés. +D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur +l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, +assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des +historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences +morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction +des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de +jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une +hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un +corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence +personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente +impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en +lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances, +l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet +ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de +l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres +qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus +qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de +louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête +impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait +tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat. +La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le +zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste +avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec +Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy. +Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue +carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double +consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile. + +[Illustration: (M. Mignet.)] + +M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa +vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de +parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il +refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se +vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare +mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit +d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement +lorsque la Révolution française éclata. M. Daunou, qu'avaient fait +connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les +hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux +exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec +une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des +mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque +plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de +Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse +conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la +personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler +aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à +la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses +collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national, +qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du +monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme +savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son +aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément +professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des +Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire +perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme +politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie +du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la +Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France. + +C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M. +Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un +accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la +biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de +s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui +posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire +pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa +personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et +saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur +l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui +la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a +pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua +les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit +personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour +faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner +d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne +le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution +du reproche de stérilité. + +Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve +et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes +assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution, +furent frappés d'impuissance dès leur début: + +«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les +constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des +entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces +constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation +de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du +temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement +abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit +humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de +souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des +traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait +méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des +États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement +idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse, +confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait +beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes +et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de +les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue, +s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était +politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour +faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses +idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la +solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements +imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla +sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta +d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations +écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima +dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce +principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs +de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe, +à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société, +l'institution fait tout.» + +Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières +pages de la Notice. + +«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail +était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il +avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école, +partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il +restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant +aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il +avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les +sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus +inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur +vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux +sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un +talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et +si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des +paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après +la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin +d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les +grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus +en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à +son tour ces chers et illustres morts. + +[Illustration: M. Daunou, décédé le 19 juin 1840.] + +«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée +inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut +soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait +être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une +sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa +vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux +de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières +feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois +de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit +que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire +de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si +pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit +dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit +résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le +transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours, +dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut +achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux +presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet +effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la +mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses +voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait +voulu y vivre. + +«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les +plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M. +Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux +sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et +l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du +premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les +plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste, +ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité, +et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et +la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est +prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des +fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a +suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en +même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan +de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la +hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un +solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et +inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les +relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à +toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce, +et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire. + +«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un +demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous +le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole +impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences +dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé +les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les +temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans +la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les +nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au +devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la +grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses +contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la +postérité.» + + + +Courrier de Paris. + +Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit +qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est +le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas +quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette +exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» +Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois +charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de +qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» +Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en +iras-tu?» + +Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un +moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. +Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, +fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres +sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de +vent, de sombres nuages et de pluie. + +D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper +davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu +difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, +mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait +dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans +les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et +les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et +la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie +actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois +de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, +devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop +délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit _les Mystères de +Paris_ et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait +en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé. + +Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les +connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des +marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle +du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus +s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les +fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets +qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois +et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de +doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus +dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel +aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises. + +L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était +l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et +se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un +pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus +fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie +hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une +loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et +regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh +bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous +qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.» + +Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main +gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les +galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison. + +Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt +mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, +elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la +même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais +dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir +autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des +âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus +grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses +petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; +autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant! + +La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus +jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille +assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème +des _Jardins_; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard +et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui +s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits +vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant +d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus +maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout +seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et +savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier +des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de +chaises: «Il n'y a plus de printemps!» + +Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer +le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce +ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux +vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule +bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes +d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres +profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des +Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent +un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous +crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa +personne dans la _grande allée_ ou devant le _café de Paris_, qui se +sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une +avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux +piaffants, pour faire une promenade _au bois_, qui rebrousse chemin tout +à coup, et rentre à _l'hôtel_, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi +d'Arnal et à l'ut de Duprez. + +Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison +qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant +pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de +rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte +surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert +les débris de son repas de la veille. + +La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, +sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent +sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les +basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le +niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de +Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de +Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter +Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis +quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, +pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de +tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le +jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines +allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du +visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la +rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils +s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs +espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de +l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du +Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: +«Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?» + +Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, +que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour +notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en +passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des +Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la +fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent +Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes +s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour +remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux +ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais +dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de +renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou +moins, des comédiens de province? + +Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel +qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques +et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre +que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la +Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue +d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une +jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie +Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, +ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère +du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en +jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé +Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont +fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et +intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même +sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, +a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement +garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, +aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut +que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» +Voilà ce qui s'appelle de l'amour national! + +Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de +galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas +vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous +l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. +Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna +Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le +linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à +l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne +à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux +ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. +Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? +Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de +cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre +subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle +Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, +triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien +incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et +la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, +cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une +cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable +prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune +encore n'avait approché l'empire de si près. + +Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le +bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le +génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de +Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les +grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en +statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par +centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la +Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. +S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils +représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le +piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. +Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles +renommées! + +Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un +mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère +qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la +sienne en pied et l'autre à la boutonnière. + +A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et +pour quelques grands hommes. + +Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais +du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les +autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel +tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où +se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue +Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant +l'image de l'auteur du _Tartufe_ et du _Misanthrope_, les fidèles qui +iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de +se découvrir et de se signer. + +Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa +place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le +foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, +depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à +Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un +oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un +fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de +manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de +talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de +tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir +d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la +base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur +humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, +jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles +de Marivaux peint par lui-même. + +L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui +conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre +l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle +l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, +quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la +pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à +plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame +Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes +du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards +commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, +dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus +jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, +oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de +force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races. + +Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche +de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore +aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques +s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, +M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante +n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à +l'Institut. + +On joue au théâtre des Variétés _le Mariage au Tambour_; il vient +d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une +aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait +intituler _le Mariage au Feuilleton_. Le fait est authentique; j'ai eu +les preuves sous les veux. + +Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami +le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La +femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, +et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en +cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de +l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son +plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions +de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la +maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était +l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à +l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait +depuis longtemps sa _pudeur littéraire._--Quoi! c'était vous?--Oui, +c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous +en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et +la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air +maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants +écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours +après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait +son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et +baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le +maire mettait son écharpe. + +«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous +marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis +hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf +depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas +soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure +s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour +empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et +convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait +d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de +comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette +aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une +seconde édition. + +Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, +deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche +banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le +cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du +lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher +sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître +et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la +rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la +hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait +pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit +de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la +corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa +peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit +de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un +couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son +compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre +et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique +arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, +au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant. + +Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième +arrondissement. + +Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer + + + +Mise en vente de l'Hôtel Lambert. + +Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à +profusion dans Paris: + +«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du +Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai +1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtel +_Lambert_, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue +Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme +pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands +avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est +de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond +silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur, +se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel +Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront, +durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour +stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est +aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice +qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé +d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par +les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon +de l'architecture du dix-septième siècle. + +[Illustration: (Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Hercule +délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de +Troie.)] + +[Illustration: (Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Combat +d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui ses avaient surpris +durant un sacrifice.)] + +Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de +Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il +occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au +Parlement de Paris. + +Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son +intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la +sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de +Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien +loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte +Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et +triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans +le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe +sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à +demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres +ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la +pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les +balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout +cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant +cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr. +de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre +l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance +de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et +Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est +la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois +lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la +retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des +ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait +le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était +disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de +la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux +colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent +festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur +contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes +qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands +peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux +tapisseries postiches représentent _Hercule délivrant d'un monstre marin +Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie_: et _le combat d'Hercule et +de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un +sacrifice_. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les +autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de +l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit +par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les +principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la +galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal, +d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des +aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des +paysages de différents maîtres. + +[Illustration: (Hôtel Lambert.--Intérieur de la cour.)] + +[Illustration: (Hôtel Lambert.--Vue prise du quai.)] + +La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de +Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une +formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à +lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre du _Cloître des +Chartreux_, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était +fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha +au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières +à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue, +qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de la _Vie des +peintres_ prête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui +Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.» + +On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un +homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, +et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de +l'autre celles de Lesueur: «_Questo_, dit-il, «è una conglioneria, ma +quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que +l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se +croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi. + +Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix +pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après +la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de +l'hôtel, on vendît les peintures du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet +des Muses_. Elles étaient au nombre de douze: _Naissance de l'Amour, +l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour +recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de +Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers, +les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton_. +L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut +heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq +compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal. +De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une +grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier, +les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une +pièce de l'attique, _l'appartement des bains_, quatre morceaux d'une +exécution charmante et d'une belle conservation: _Calisto, Diane et +Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite_. Le _Cabinet +des Muses_ n'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du +plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc +et de Simon Vouet; ils représentent _Apollon poursuivant Daphnée, le +Jugement de Midas, la Chute de Phaéton_ et _le Parnasse_. + +Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration, +offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le +fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet, +avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de +l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange, +institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de +tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont +encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par +la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les +solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique +salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets +mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures +surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout +cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît +la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque. + +Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à +prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait +inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les +banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc +achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le +mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai +d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de +l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme +propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec +empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces +soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être +renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des +réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation +de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi +dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite +enfermée pour délibérer dans _l'appartement des bains_. Espérons qu'elle +aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur. + + + +Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle. + +[Illustration: (Galerie Bonne-Nouvelle.)] + +Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne +un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute +de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de +tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes _pavées_ de bonnes +intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui +avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du +Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de +prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé +sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà +vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, +mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette +recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la +contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, +semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, +les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, +peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres +basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde +les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien +encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, +puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts +académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice +que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant +toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait +singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute +défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, +inconnus hors des ateliers et du monde artistique. + +_M.. Corot_ n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa +grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve +seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site +solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de +quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou +plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au +milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature +qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces +détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et +les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. +Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient _humides_, cependant +nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet +d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les +eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. +Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, +les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard +pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par +le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un +plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....» + +_M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies_, +«L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes +étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position +violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du +supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche +très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la +famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un +air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de +l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les +lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent +troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son +enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais +on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces +gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces +horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement, +comme son père, devant le supplice de ses nègres. + +Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de +dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint +apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet +affreux spectacle, et que les journaux _négrophobes_ n'accusassent le +peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos +malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante +d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment +mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles +historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre. + +Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries +Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau +portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels +physiologistes des _Français peints par eux-mêmes_. + +Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les +tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par +d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables +sévérités, _turpique repulsae_, et ne travaillent plus pour le public. +Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux +sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de +Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les +rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition. +Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission +d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré. + +Le miroir fut refusé, comme _meuble_; il y a pourtant au Salon plus +d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son +antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de +Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue, +et nous l'en félicitons, à faire de ces _meubles_ dont le jury ne veut +pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le +plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de +Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante, +le verset de la prière: _Sub umbra alarum tuarum protege me_. Ce verset +est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien +soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire, +comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour +garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la +chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément +Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité. + +[Illustration: Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M. +Marcel Verdier.] + +[Illustration: Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau.] + + Or du subtil arq des chasseurs, + Et de toute l'oultrance + Des pestiférés oppresseurs, + Te donra délivrance; + Seur seras sous son esle, + Sa deffense te servyra + De targe et de rondelle; + Si que de nuict ne craindras point + Chose qut espouvante, + Ne dard ne sagette qui poinct + De jour en l'air volante, + N'autenne peste cheminant + Lorsqu'en ténèbres sommes, + Ne mal soubdain exterminant + En plein midy les hommes. + +Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres +tableaux, et principalement de _la Mort de Messaline,_ par M. Louis +Boulanger. + + + +DON JUAN. + +CHANT DIX-SEPTIÈME. + +(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.) + +XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait +remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle +apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre +que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa +chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence, +mais la colère dans le coeur. + +XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait +avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une +obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des +prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau _moine +noir_[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira +l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord +Auguste Fitz-Plantagenet. + + [Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende du _moine + noir_ et ses apparitions nocturnes dans le château de + Nourat-Abbey.] + +XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance, +ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une +belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le +meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de +faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les +Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important +et fort ennuyeux club de l'Alfred. + +XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez +généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa +mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses +phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une +sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les +assimilait fort convenablement à son usage. + +XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni? +Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie, +au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et +Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille +tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme +venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable +médaille à l'état de vile monnaie. + +XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais +ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son +écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un +Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes. +Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses +merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails. + +XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela, +disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour +lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait +néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut +jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il +attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait +hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut +plus que des amis. + +XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint +absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus +impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou +un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide +_virginité_[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au +char d'une _femme à la mode_: c'était la duchesse de Fitz-Fulke, +quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué +ou le moqueur, la victime ou le bourreau. + + [Note 2: Shakspeare.] + +XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il +vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il +méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait +opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un +gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord +pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son +apparition nocturne n'avait pas d'autre motif. + +XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la +lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec +un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir +une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification, +avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme; +mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et +lui dit: + +XXXI. «J'avais plutôt compté sur le _moine noir_ que sur votre +seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute +magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie +déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception; +il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette +plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès +l'abord la gravité de la circonstance. + +XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez +beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent, +monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises, +monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un +outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous, +milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens +formellement vous demander une satisfaction.--Oh!!!» + +XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice +et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été +renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son +secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la +rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord, +ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car +cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le +meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué, +il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin +d'en faire autant. + +XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi +lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le +très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en +plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque +dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des +choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus +tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où +jouait son petit rôle la peur du lendemain. + +XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme, +mais elle y est presque toujours vaincue par le _maintien_, sauf au +maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort +satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et +quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse, +parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien +grave dont il avait enveloppé sa peur originelle. + +XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté; +ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des +préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la +continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément +son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie +intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut +la voix du _comme il faut_, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment, +se joue et se trompe. + +XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à +leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit +pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur +esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa +dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y +glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la +mort, afin de farder leurs derniers moments. + +XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au +moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le +surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas +inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes +terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus +officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent. + +XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus +pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal +satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur +séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les +hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de +Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées, +tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet +partirent. + +XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut +blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les +douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la +pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas +assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson +dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de +César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez. + +XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans +un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue +l'histoire. La balle de Juan fut plus _heureuse_ (remarquez-vous ce +mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles +de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven, +vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé, +par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie. + +XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule +résultat... moi, poète de l'épopée _Juanique!_ Combien n'aurais-je pas +mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres, +quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie! +mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie? +Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se +briser à cette honte? + +XLIII. L'honneur était _satisfait_, mais il n'y eut guère que lui qui le +fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le +diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins +s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre, +façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime +d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de +mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles +ont frappé. + +XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille +fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite +comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa +puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques +auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la +fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses +moyens et s'augmenter ses forces. + +XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en +recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné +ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur +ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le +temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise +hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats +et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des +champs. + +XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier +du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt +répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de +tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord +Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais +et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement +aboutir à la noble Adeline. + +XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle.--Mais ce fut +au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la +savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots +et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames +avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux +vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la +grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le +comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un +évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme, +perceptible seulement pour les autres ladies. + +XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré +(ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille +occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert +de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé, +flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un +bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que +l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les +dernières théières. + +XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son +appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un +fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée +par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait +pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois +nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes +d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora. + +L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée, +et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et +de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant +encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire, +Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté +l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il +n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer. + +LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la +tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes +épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent +bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour +ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son +âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant +l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettre +_convenable_, et partit. + +LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un +ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne +n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi +de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux +étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des +choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les +dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque +tout à coup.... + +LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule, +Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le +hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile +vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes +tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier +mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du +même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut. + +LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux +peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et +vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination +aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme +ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses +et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être +elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et +involontaire. + +LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car +elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura +comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par +son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui, +et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa +marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand +soupir, et sortit du parc. + +LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en +arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante +coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui +enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la +ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot, +comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une +parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de +cette stupidité? + +LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec +tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se +croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet +instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le +vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore... +Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il +avait pu refaire du présent avec ce passé. + +LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour +en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les +paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours +qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer +le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente, +on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux +autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant +l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du +moment qui n'est plus. + +LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie +du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils +eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou +soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la +sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien, +l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir +réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans +la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée. + +LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement +son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone +de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait +réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa +de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château, +des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine +campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel. + +LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination +à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il +se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le +vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait +d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une +cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus +romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces +vers au _vent_: + +1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire +d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un +corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui +heurte et brise un chêne. + +2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de +la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux +éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent +c'est la vie de l'air. + +3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle +s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute +l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile +triste. + +4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long +ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les +lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux +esclaves devant le maître. + +5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées: +ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les +nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils +murmurent encore quand leur ennemi est loin. + +6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur +résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les +crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque +maille est attachée par un noeud de lumière. + +7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte, +s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur +calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus +son destin et sa tombe. + +LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le +prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une +si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait +donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce +digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et +Coleridge, _illustres beaux-frères_), le poète a un système complet de +rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que +dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un. + +LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un +poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme +poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque +toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation +cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs; +mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin, +comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour +broyer sa colère. + +LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses +vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire +une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer +qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser +tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main +céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent +palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme +elle-même.» + +LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la +passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une +nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote +à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment +l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le +bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions +et de douleurs! + +LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de +blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au +milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du +cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses +débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur +application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan, +il fit ces autres vers au _ciel_: + +1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante, +que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou +un mot sans idée, un son sans valeur. + +2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux +immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau +étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah? + +3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et +toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce +voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini. + +4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et +regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore +l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte? + +5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs +cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de +son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps +céleste. + +6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses +soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble +manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux +respectent la pensée immatérielle. + +7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes +s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes +encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil. + +8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes. +Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi, +car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes +s'affaiblissent parce que j'ai peur. + +9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce +qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble +comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait +atteindre. + +10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses +vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins +mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes +paroles cadencées! + +11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les +cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du +Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent. + +12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace +et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il +est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité. + +LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur +ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une +certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui +terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon de _Te +Deum_ qui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour +en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il +découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la +sixième avaient déterminé son inspiration. + +LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas +tout le _genus irritabile vatum_ hurler à la fois, tout prêt à me +dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?... +Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles! +Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie +(difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez +avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie! + +LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui +joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur, +sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de +paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et +c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de +l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore, +que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide +même a son charme. + +LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a +d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus. +La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord +le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le +spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces +deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient +dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place, +et le vase ou le vers était fait. + +LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore, +quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété +que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et +chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux, +elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à +elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces +dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée. + +LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots, +foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la +passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots +raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs +taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les +remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur +le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les +escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi +incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie! + +LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle +mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par +cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses +caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le +poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent +de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce +procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne +songeait guère à finir ainsi. + +LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se +berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve +quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le +panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de +gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il +trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des +belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à +Londres. + +LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de +la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande +prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la +dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à +ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est +nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du +retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore +autre chose. + +LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de +chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses +ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre +bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une +clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc, +c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit +apparaître à ses yeux une quantité considérable de... + +LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les +inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui +éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une +bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre +étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en +chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de +ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un +mot une lettre de Sémiramis. + +LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par +la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de +pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme +d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître +était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses +grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à +la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son +congé. + +LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des +nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle. +Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan +que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais +inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une +haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme +les adieux de Catherine. + +LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à +la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et +d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon +souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les +mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses +sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le +plaisir. + +LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce +ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier +mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent +encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils +cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées, +il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une +délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de +son indignation. + +LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un +diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir. +Il relut la lettre...; elle était _au fait_ conçue dans les plus +gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas, _après tout_, +reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait +encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc +a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il +accepta le congé et les pierres. + +LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y +avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de +l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter +quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors, +sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien +autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été +flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or! + +LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et +diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté +recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il +n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le +comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la +Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et +de gloire. + +LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte +de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il +croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité +et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se +fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se +félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité... +et l'écrin. + +LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne +savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur +sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté! +triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission, +destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la +langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs +noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper +que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté! + +FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME. + + + +Courses + +COURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON. + +(Suite.--Voyez page 161.) + +Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a +beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé +l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au +but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarqué _Bai +brune_, à M. Ducasse; _Marengo_, à M. Rivière; _Romanesca_ et +_Balsamine_, à M. Lupin. + +Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé, +ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales; +aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836, +sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année, +et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses +qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux +pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide: + +157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à +64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru +sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou +paris particuliers, et 14 vainqueurs; _Dash_, au prince de Beauvau, et +_Slane_, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme +totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance +parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des +intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux. + + MM. Rowley, prix de Chantilly, _Elisa._ + De Perregaux, prix du Ministère du Commerce, _Slane._ + Prince de Beauvau, prix de Diane. _Natica._ + Comte de Pontalba, pari particulier, _Ned._ + De Perregaux, prix de surprise. _Slane._ + Fasquel, prix d'Aumale, _Pamphile._ + Rothschild, prix de l'administration des Haras, _Annetta_ + Id., prix de la reine Blanche, _Curé de Silly._ + Id., _Foal-stakes. Prospero._ + Id., pari particulier, _Wet-Day._ + Prince de Beauvau, prix de Nemours, _Dash._ + Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club, _Renonce_ + Prince de Beauvau, prix du premier pas. _Lanterne._ + Comte de Cornelissen, pari particulier. _Bizarre._ + Matheus, courses de haies. _Pantalon._ + Comte de Pontalba, Handicap. _Tiger._ + +[Illustration: (Courses de Chantilly.)] + +Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France, +celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par +M. de Pontalba. Son cheval. _Renonce_, était, avant la course, méprisé +et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pour +_Renonce_, et _Renonce_ s'est vengé en lui rapportant 130.000 fr. +Coqueluche, à M. de Cambis, et _Governor_ à M. de Rothschild, étaient +les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même +arrivés au but, le juge ne les a pas _placés_. + +HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES. + +Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles +remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V. + +Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses +courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des +prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à +Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les +prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de +taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme +de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En +1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les +courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur +ce spectacle nouveau. + +Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres +et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi; +mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un +hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de +seigneurs. + +Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de +Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de +Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms +des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf: _Barbary, Comus, +Pilgrim, Nip, l'Abbé_, coureur français, qui battit les meilleurs +chevaux venus d'Angleterre, étaient les _Nautilus_ et les _Annetta_ du +temps. + +La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière: +Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40 +ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au +vainqueur. + +[Illustration: (Courses de Lyon.)] + +Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune +noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour. +Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur +l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et +décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs +voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les +plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de +grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle +avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors, +avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère +faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces +prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et +aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères. + +Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux +de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction +intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne +comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme +preuve décisive du mérite des reproducteurs. + +Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence +officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le +4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et +abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et +deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un +règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les +départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où +figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars, +de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc +de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née +en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome. + +En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de +la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières +l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services +rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées +françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève +du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes +plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux, +nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent +de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey +français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les +bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un +conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir +recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la +disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de +la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera, +s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois +très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations, +Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui +est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand, +vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire +lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus +tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur +taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment, +les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer +leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur +genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir +perdu une course. + +Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom +montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille +guinées peut-être. _Antony_ était le favori des favoris, et Tom le roi +des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation, +jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa +repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se +réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant: +Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une +longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il +n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par +sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef +d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme +dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu, +mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il +fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col +ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas +assez pour arriver à la strangulation et à la mort. + +La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions +cruelles. Pauvres jockeys! + + + +Le Tourbillon de Neige. + +NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN. + +Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire +russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité +était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient +chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au +boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa +fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille +élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un +jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle +pour leur fils. + +Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses +lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait +prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu +passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il +était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille, +remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal +qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de +jamais songer à l'épouser. + +Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux +rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines. +La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel +amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs +entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme +nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une +volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions +nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier +qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination +romanesque, l'accepta immédiatement. + +On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir +lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque +lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se +marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la +retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie, +qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes +époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.» + +Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à +exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en +accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se +retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre +était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier +dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau +qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où +Wladimir les attendrait. + +Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle +prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une +longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur +disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la +violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en +les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds +et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après +avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs +enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle +se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par +des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour +l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait +dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle +et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus +tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un +véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre +sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur. +Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y +parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en +songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le +toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui +l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix +tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à +ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur +bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra +dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa +femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était +prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son +pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un +tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les +portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre. + +Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse, +prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme +de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne +s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait +arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité +du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid, +piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les +contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis +il saisit les rênes et partit. + +Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune +enseigne. + +Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour +convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins, +pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa +était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la +proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies +de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer +deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un +sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un +régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts +non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur +vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et +retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir +envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa +bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul +cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie +devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt +minutes. + +A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le +tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut +couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers +lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il +s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval +tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était +renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une +demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il +continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses. +Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le +cheval commençait à être très-fatigué. + +Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il +s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se +dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure +encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse +d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer +l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher. + +Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce +côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis +pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois, +espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une +route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route +était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à +une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait +toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre +la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans +un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il +frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à +galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état +d'aller plus vite. + +Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il +eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de +Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses +yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage +commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit, +et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu +de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq +cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et +frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut +avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de +Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas +très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de +désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre. + +«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette +question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des +chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce +paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un +guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais +t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques +minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu +encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille +et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non, +merci! Envoie-moi ton fils.» + +La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand +bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le +chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître +bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet. + +Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les +coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide +et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre? +Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se +passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la +salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya +demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille. +Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi, +mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant +après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur +baiser la main. + +«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père. + +--Je suis mieux, répondit Marie. + +--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier. + +--Peut-être.» + +Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute +hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours +la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau. + +Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise +de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle +les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette +aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir +avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher +lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi +fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le +trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa +mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de +Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant. +Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne +fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la +pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable. + +Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent +d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur +consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en +recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que +jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique +espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il +était parti pour l'armée. C'était en 1812. + +Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie; +elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son +nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de +Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant +ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites. + +Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune +qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec +sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se +retira dans un autre gouvernement. + +Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais +elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait +cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air +triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait +être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait +reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde +s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui +devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise. + +La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en +triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs +succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares +militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les +camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de +décorations. + +Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur +habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles +saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les +villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas +témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes, +mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les +villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le +recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant +témoignage de sympathie. + +Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de +prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit +venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé +Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et +avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était +un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés, +voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se +guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction +particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée +comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle +exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa +conduite, aurait eu le droit de demander: _Se amor non è, che dunque è +quel?..._ + +Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des +qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers +Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme +semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses +paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé; +cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie, +et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie, +disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui +annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas +seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses +blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler +que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son +expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi +donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire +l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité +inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile? +Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne +pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager +elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà, +dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec +impatience le dénouement. + +Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin +devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie +avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les +voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire +décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute +seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes, +Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin, +répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin +descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller: +«J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.» + +Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main, +comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots, +la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le +jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En +effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire, +déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui +ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder +quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux. + +«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille +rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande +imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de +vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma +destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie +de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que +je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière +infranchissable. + +Marie le regarda d'un air stupéfait. + +«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne +sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai. + +--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je +vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais +parlez. + +--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais +rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais, +je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il +s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens +me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis, +impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le +postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser +une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous +nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de +loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous +arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes +ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs +personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au +nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La +fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous +allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka, +enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille +était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant +elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà +enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi +et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je, +l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me +parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable +m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les +témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille. +Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma +femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand +Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les +témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je +remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte. + +«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre +femme. + +--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette +cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce +sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de +l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois +relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la +campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille +envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge +si cruellement aujourd'hui. + +--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous? +Et vous ne me reconnaissez pas?» + +Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme. + + + +Théâtres. + +THÉÂTRE-FRANÇAIS. _Les Petits et les Grands_, comédie en cinq actes, de +M. HAREL.--THÉÂTRE DE L'ODÉON: _Mademoiselle Rose; La Famille +Renneville; l'Hameçon de Phénice._--THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL: _La Fille +de Figaro_.--THÉÂTRE DE L'AMBIGU: _Eulalie Pontois_. + +M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les +grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance, +selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même +action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant +ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids +et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice +prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans +dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand +qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la +bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette +inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les +événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien +mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les +choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des +moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut +reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de +l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir +tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de +l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de +l'idée. + +M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement, +mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir +simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour +des intérêts analogues. + +Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand +s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un +grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a +une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle. +Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de +sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la +sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est +sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà +tout. + +Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des +personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise +d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur +cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres +différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et +respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est +rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter, +afin d'agir impunément contre sa soeur. + +Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière +extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout +crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est +obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses +créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou +avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène +lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper +ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une +action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le +duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance +qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même +opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène +en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des +moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la +monotonie. + +Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa +grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le +meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en +présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer +Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel! +s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!» +Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de +Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie, +pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant, +le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour +satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une +province. + +L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot +bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le +Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le +délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait +semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous; +le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis +et caressé par son médecin. + +Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui +ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que +cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver; +cela l'amuse. + +Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en +qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les +complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la +protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté. +Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se +rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de +l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa +part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour +un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les +profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte. + +Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur +plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté +Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que +vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas, +malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque +circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le +voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit +et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et +tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie +d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal. +Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède +un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari +avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise. +Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un +mot. + +Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un +rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux +de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était +s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la +comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des +routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec +elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les +petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à +l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton +mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers +actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se +sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le +reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas +pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été +homme sans protestations et sans résistance. + +Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang. +MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi +mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle. + +Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment +mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé +vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de +rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les +mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la +difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a +fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine. + +Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il +qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons +voir. + +Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie) +mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire +est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand +parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant +mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car +mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire +s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait +la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq +ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa +nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille +fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande +pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle +gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle +Rose, si longtemps silencieuse et morne. + +Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle +Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la +nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à +force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se +débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la +vieille fille se rejette sir le notaire. + +Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra +l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder. +Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de +devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre +cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et +sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse +les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux +tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à +la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera +fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et +dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse. + +Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée +et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier +mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez. + +On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du +tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous +fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement +malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité +et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec +l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune +fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la +destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M. +Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux +pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté +ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera +jamais un Delmas: + +Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et +évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue +d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels +torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le +ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par +s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas +à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa +petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné +d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien +honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire. + +Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucas _l'Hameçon de Phénice_; gare à +qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le +dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle +chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le +devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et +deux beaux yeux. + +Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt +ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses +diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par +un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le +venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les +bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle +ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords +de la mer. + +Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême +hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu +dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent +envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et +l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers. + +Parlez-moi de _la Fille de Figaro!_ A la bonne heure, celle-là a tous +les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté +et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel +charmant cumul! + +Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur +d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté, +nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro +s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille +obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la +fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père. +Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là; +faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres, +attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de +Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les +noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace, +allant à ses fins de front ou de biais. + +La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la +mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de +l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la +saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de +nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu +la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une +autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses +vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe, +fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un +officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les +soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut +militaire. + +[Illustration: (Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e +acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.)] + +Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle +s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui +fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les +secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et +marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles +et conquêtes de la fille de Figaro. + +Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement +dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux +père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle, +dont le mari de Suzanne peut se vanter. + +Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le +dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de +la littérature dramatique d'après la méthode de _la Cuisinière +bourgeoise_. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en +pratique pour _Eulalie Pontois_; de roman-feuilleton qu'elle était, il +en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le +mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman +est la seule et même personne, _una et cadem persona._ Il n'y a rien à +dire. + +On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les +cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes +de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime +dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant +poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans +le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore +et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un +instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire +enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé +par tant d'infortunes. + +Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce +drame de M. Frédéric Soulié. + + + +Montevideo et Buenos-Ayres + +LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS. + +Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay, +sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour +capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a +pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on +rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est +encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160 +kilomètres plus haut sur l'autre rive. + +Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt +maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de +navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est +aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus +de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration +européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et +espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y +porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la +ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits, +prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des +environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et +tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont +qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on +commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le +terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes +d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux +pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces +terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le +soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez +gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme +toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde, +Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer +qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits. +Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une +profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons +séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins, +d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo +de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des +terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des +arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au +dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans +caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer +bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les +rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de +physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne +songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible. + +Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart +de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une +guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général +Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé, +esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais +administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et +laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera +semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille +peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa +conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est +l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui +nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est +fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est +composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait, +dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y +aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant +plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses +ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo. + +Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera +bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son +administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se +présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera +assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction. +Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et +pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor +qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata. + +Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions +espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa +supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata, +voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est +de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est +elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la +haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses +commerciales: elle forma le parti qui s'appela _unitaire_, du but même +qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23 +janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de +confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était +chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des +unitaires fut complet, mais court. + +Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il +était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à +renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation +grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et +énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des +unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un +propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans, +Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait +les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux +et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et +le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre +un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur +panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité +merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté +et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il +quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il +ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands +propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des +bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en +1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires +de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville, +comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils +se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes +terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des +milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et +prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie, +qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec +les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il +apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur +de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement +qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent +d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la +tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent +l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils +furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de +sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur +d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette +affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut +nommé chef militaire de deux districts. + +[Illustration: (Le général Rosas.)] + +Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il +jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes, +les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers, +éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et +cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au +contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués +aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de +la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait +tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le +chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions +jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les +paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse, +qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se +trouva à la tête des gauchos. + +Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire +dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour +contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des +unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient +élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher +l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent +hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville. +Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son +ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée. +Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux +exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des +Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents +de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au +lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa +propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres +créatures. + +Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la +république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui +pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les +autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de +créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin, +il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant +les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par +toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de +l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation +dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la +France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir. + +[Illustration: (Le Général Oribe)] + +Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas. +Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout. +Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les +mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni +opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de +cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait +et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte +des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en +temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle +ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans +Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule +chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez +sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction +publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le +papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de +l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son +chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation, +de toutes les tendances et de toutes les idées libérales. + +[Illustration: Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de +l'Uruguay.] + +Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu +un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les +étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est +imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une +légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces +paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de +Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La +plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages +extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la +plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la +tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches +du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera +égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire +est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe +pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des +violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les +yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre +des prisons, sur l'ordre du gouverneur. + +Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités +ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que +rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités, +qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander; +il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans +l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement +de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination +de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe +contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains, +une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa +personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il +a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les +églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture +par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a +ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit +la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce +qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses +adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et +n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité. +Ils ont trempé dans des excès pareils. + +Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être +sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de +loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et +à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de +monuments dignes de ce nom. + + + +Bulletin bibliographique. + + _Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français_, depuis + son origine jusqu'à nos jours; par HIPPOLYTE LUCAS. 1 joli volume + in-18.-Paris, 1843 _Gosselin_. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c. + +M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les +littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte +des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois +mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle +a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se +hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle +forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement +son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques +réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se +relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un +meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet +empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses +rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne +sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent +de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte +Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès, +nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect. +Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre? +peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas +ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant +d'ingratitude! + +Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement, +n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à +volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit +d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la +faire _philosophique et littéraire_; il se garda bien de l'intituler +histoire _critique_. Il était trop bon pour causer le plus léger +désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un +titre mensonger. + +L'_Histoire du Théâtre français_ depuis son origine jusqu'à nos jours, +que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue +elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et +littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée, +expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires +et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de +la scène française. + +Commencée avec la _Cléopâtre_ de Jodelle, l'_Histoire du Théâtre +français_ se termine avec la _Lucrèce_ de M. Ponsard. Mais M. Hippolyte +Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique +l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois +siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il +consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux +actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un +pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que +les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre +représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué +leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos +jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent +pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à +l'_Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français._ + +M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce +livre ce que Montaigne disait de ses _Essais_: «Ceci est un livre de +bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble +convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une +direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou +moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment +de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc +cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les +droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale +du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant +justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin +puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer +ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie +français!» + + _Histoire des comtes de Flandre_ jusqu'à l'avènement de la maison + de Bourgogne; par EDWARD LE GLAY, ancien élève de l'école des + Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à + Lille.--Tome 1er. In-8. Paris, 1843.--_Comptoir des Imprimeurs + unis._ 7 fr. 50 c. + +Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la +partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan +Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation +n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé +à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les +Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des +Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur +domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au +christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages +contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les +efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis +consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les +premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même +temps Clovis, détruisant les chefs ou petits rois _reguli_ qui avaient +fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul +sur toutes les Gaules. + +Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de +grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes +parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges +indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un +seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même +souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrent +_forestiers_, car leur principal soin consistait à garder et à +administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le +revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de +profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du +nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et +réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la +Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait +encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie +des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de +Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense +monarchie de Charles-Quint. + +Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a +fait précéder son _Histoire des comtes de Flandre_. Le premier chapitre +ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de +Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de +Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut +en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et +l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à +Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le +nom de Flandre. + +Le premier volume de l'_Histoire des comtes de Flandre_ vient de +paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend +ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms +suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de +Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe +(964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III +et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la +Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton +(1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace +(1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195), +Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et +Fernand de Portugal (1204-1214). + +En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous +tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M. +Edward le Glay. + + _Le Génie du dix-neuvième siècle_, ou Esquisse du progrès de + l'Esprit humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; par ÉDOUARD + ALLETZ.--Un vol. in-18, format Charpentier--Paris, 1843. _Paulin_. + 3 fr. 50. + +Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed. +Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands +événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la +direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une +guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes, +la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz +examine successivement leurs effets passés et présents et leurs +conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la +vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui +décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a +fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le +triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui +aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette +mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.» + +Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le +premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et +des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine +jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain +succède un résumé des lois générales qui président au développement de +la civilisation du monde. + +Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie +du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances +humaine» en trois ordres de sciences: _la science de l'homme, la science +de la société et la science de la nature_, c'est-à-dire les trois +sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde. +Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier. + +Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la +conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la +supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans +les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la +philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans +l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman; +l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie, +la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence +que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la +géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie +lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances +humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent +l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.» + +Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le +tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du +siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès +futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent +une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon +lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième +par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera +grand par l'Industrie. + +Le livre VI et dernier a pour titre: _Des Rapports de la religion +chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain_. Enfin, un +appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts, +termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni +parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si +son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas +souvent trop superficiel et surtout trop catholique. + + _Cours élémentaire d'Histoire naturelle_, à l'usage des Collèges + et des maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de + l'Université, du 14 septembre 1840; par MM. MILNE EDWARDS, A. DE + JUSSIEU ET BEUDANT. + + _Minéralogie et Géologie_; par M. F.-S. BEUDANT. 1 gros vol. in-!8 + de 600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843. + _Fortin-Masson._ 6 fr. + +L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant +les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le +programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions +d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de +l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le +plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le +ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de +l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de +donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans +laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez, +point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions +solides et incontestables sur les points les plus importants de +l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne +s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus +élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se +recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux +dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait, +comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache +difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à +toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir +dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de +l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à +rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme +de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil +royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges, +car il réunissait toutes les conditions exigées. + +M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie. +Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux +parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement +aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent +que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de +l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et +si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée +connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de +M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases +nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un +charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de +plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant +tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La +lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il +suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont +l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents +détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de +l'imprimerie. + + _Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de + Lamennais_, par M. A. SEGRETAIN.--Joli vol. in-32, + jesus.--Pagnerre, 1843. + +Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il +émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont +réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe +souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus +intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines +et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un +cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que +l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse +route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours +utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui, +par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les +préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à +l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs +peut-être, qu'on ait portes sur l'_Esquisse d'une philosophie_ de M. de +Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des +critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot +sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer, +tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des +fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux +état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'_Exposition_ a +voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M. +de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que +possible des opinions que l'auteur de l'_Esquisse d'une philosophie_ +reconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le +lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les +personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de +Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A. +Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité +que d'exactitude. + + _Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne_; par PIERRE + ALBERT. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843. _J.-J. Dubochet et + comp._, éditeurs. + +M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui +reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il +croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce +ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides +qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout +complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit +volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop +diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec +trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les +ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs. + +M. Pierre Albert intitule son premier chapitre: _la Russie_. «Chacun +vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les +étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des +monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et +dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon +opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire +des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une +immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un +raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y +pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son +premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte +est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses +différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et +égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique, +inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour +soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu +de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.» + +A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie, +succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de +Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et +de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces +villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les +principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions +pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En +résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de +haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de +faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la +France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis +avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses +à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à +l'inimitié des puissances. + + + +Modes. + +[Illustration: Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.--L'article +sur les modes arrive trop tard; nous renvoyons à un prochain numéro.] + + + +Etrangères célèbres à Paris + +MISTRESS FRY. + +Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les +portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les +personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions +laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry. + +[Illustration: Mistress Fry.] + +Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie. +Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une +prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de +son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des +femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son +père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa +M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après, +elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres. +Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire +du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées +dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de +prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle +leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et +finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle +leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle +choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et +produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors, +prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite +se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque +jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se +rendre alternativement dans la prison. + +Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants. +Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à +s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry +voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant +en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller +la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir +elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit +disposer un local convenable, et l'école fut fondée. + +Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver +les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit +dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la +tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la +religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité +n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que +d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux +voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur +l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes, +sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur +l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le +jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient +défendus. + +La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la +persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au +tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la +décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry +obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire +au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui +avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement +opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge +toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs +discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement. + +Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils +suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une +chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des +déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un +salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les +vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à +celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus +heureux résultats. + +La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France: +plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de +Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été +étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets +de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de +dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et +ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression +irrésistible. + +Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps. +Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner +les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le +rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées +par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins +qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller +porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de +Newgate. + + + +Amusements des Sciences. + +SOLUTION DES QUESTIONS POSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pèse +1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux +de la série donnée qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le +plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui, +retranché du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56; +puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8. + +On trouvera d'une manière analogue, par le tâtonnement, avec la balance +même, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec +la série des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrêtant à l,024 +grammes, jusqu'à 2,047, c'est-à-dire jusqu'au double de 1,024 diminué de +1. C'est le plus grand poids que l'on puisse évaluer immédiatement à +l'aide de l'assortiment des poids ainsi limité. + +II. La solution de la première partie de la seconde question est donnée +dans le petit tableau suivant. + + Vase de 8 litres. Vase de 5 litres Vase de 3 litres. + +1e 8 0 0 +2e 3 5 0 +3e 3 2 3 +4e 6 2 0 +5e 6 0 2 +6e 1 5 2 +7e 1 4 3 + +Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres +entièrement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manière 3 +partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez +dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres divisés en trois +parties, 3, 2, 3 (3e); ayant reversé les 3 litres dans le vase de 8, +vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu'à la septième +combinaison, qui satisfait pleinement à la première partie de la +question, puisque 4 litres seulement se trouvent versés dans le vase de +5. + +La solution de la seconde partie de la question est donnée dans cet +autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication. + + Vase de 8 litres. Vase de 5 litres. Vase de 3 litres. + +1e 8 0 0 +2e 5 0 3 +3e 5 3 0 +4e 2 3 3 +5e 2 5 1 +6e 7 0 1 +7e 7 1 0 +8e 4 1 3 + +Ici ce n'est qu'à la huitième combinaison que le problème est résolu. + +III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend par _pôle_ les +points P et P' situés aux extrémités de l'axe autour duquel tourne notre +globe. L'_équateur_ EE' est un cercle détermine par un plan qui coupe la +sphère perpendiculairement à la ligne du pôle. Les _cercles de +longitude_ ou _méridiens_ PMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont +perpendiculaires à l'équateur. Les _cercles de latitude_, ou +_parallèles_, sont des cercles parallèles à l'équateur, tels que KML, +qui vont en diminuant jusqu'aux pôles. Enfin la _latitude_ d'un point +quelconque M. est l'arc du méridien MN compris entre ce point et +l'équateur, et la _longitude_ du même point est l'arc de l'équateur EN, +compris entre le méridien PMNP et un premier méridien PEP' pris d'une +manière arbitraire. + +Cela posé, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on +jette au hasard un globe bien sphérique et bien homogène, les points sur +lesquels il se sera arrêté seront aussi répartis au hasard, c'est-à-dire +qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une région de +la surface plutôt que vers une autre. Ils tendront donc à se répartir +uniformément sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne +entre plusieurs quantités on doit entendre la somme de ces quantités +divisée par leur nombre, on reconnaîtra facilement que la moyenne des +longitudes, comptée de 0 à 360° tend vers 180°. Il faut un calcul d'un +ordre plus élevé pour la détermination de la moyenne des latitudes, +comptées de 0 à 90°. Cette moyenne tend vers 32° 42' 14", 4, ou vers le +complément de l'arc dont la longueur est égale au rayon. + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Quelle est la série des poids avec laquelle le plus petit nombre de +poids possible permet de peser, jusqu'à une limite déterminée, dans une +balance ordinaire? (Analogue à la première du numéro précédent.) + +IL. Un frère quêteur se présente devant une ferme où l'on consent à lui +donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais +on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7, +l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le +vase de 7? (Analogue à la deuxième du numéro précédent.) + + + +Rébus + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: + +La boîte de Pandore a répandu sur la terre autant de mal que de bien. + +[Illustration: Rébus] + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 *** + +***** This file should be named 36868-8.txt or 36868-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/8/6/36868/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36868-8.zip b/36868-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1e947e7 --- /dev/null +++ b/36868-8.zip diff --git a/36868-h.zip b/36868-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf25b78 --- /dev/null +++ b/36868-h.zip diff --git a/36868-h/36868-h.htm b/36868-h/36868-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8209e12 --- /dev/null +++ b/36868-h/36868-h.htm @@ -0,0 +1,3831 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843.<br> + Bureaux, rue de Seine, 33.</b></p> + +<pre> + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75. + + Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr. + pour l'étranger. 10 20 40 +</pre> + +<div class="somm"> + +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Académie des Sciences morales et politiques</b>. Éloge de Daunou, par M. +Mignet. <i>Portraits de M. Mignet et de Daunou</i>.--<b>Courrier de Paris.--Mise +en vente de l'Hôtel Lambert</b>. <i>Quatre gravures.</i>--<b>Galerie des Beaux-Arts</b>. +au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition, <i>Vue de la galerie +Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par +mademoiselle de Faureau.</i>--<b>Don Juan</b>. Chant dix-septième (suite et fin). +<b>Courses</b> <i>Courses de Chantilly; courses de Lyon.</i>--<b>Tourbillon de neige</b>, +nouvelle russe, avec <i>une gravure</i>.--<b>Montevideo et Buenos-Ayres</b>. <i>Vue de +Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe</i>.--Théâtres. Les Petits et les +Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice; +la Fille de Figaro, avec une <i>gravure</i>; Eulalie Pontois.--<b>Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Modes.</b> <i>Gravure</i>.--<b>Mistress Fry</b>. +<i>Portrait</i>.--<b>Amusements des Sciences</b> avec <i>gravure</i>.--<b>Rébus</b>.</p> +</div> + +<br> +<h4>Académie des Sciences Morales et Politiques.</h4> + +<h3>ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.</h3> + +<p>Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se +placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à +l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et +politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses +investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus +noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans +la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la +philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la +législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du +passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les +féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le +développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la +loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie +des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses +aînées.</p> + +<p>La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous +la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et +si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel +l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des +sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de +l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M. +Daunou.</p> + +<p>M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau +livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan +différent de l'<i>Histoire de la révolution</i> par M. Thiers, a obtenu la +même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail, +les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les +conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés. +D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur +l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, +assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des +historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences +morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction +des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de +jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une +hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un +corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence +personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente +impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en +lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances, +l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet +ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de +l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres +qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus +qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de +louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête +impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait +tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat. +La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le +zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste +avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec +Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy. +Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue +carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double +consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.</p> + + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>M. Mignet.</b></p> + +<p>M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa +vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de +parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il +refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se +vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare +mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit +d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement +lorsque la Révolution française éclata.</p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>M. Daunou,<br>décédé le 19 juin 1840.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p>M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa +vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de +parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il +refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se +vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare +mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit +d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement +lorsque la Révolution française éclata.</p> + +<p> M. Daunou, qu'avaient fait +connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les +hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux +exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec +une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des +mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque +plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de +Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse +conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la +personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler +aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à +la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses +collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national, +qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du +monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme +savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son +aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément +professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des +Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire +perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme +politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie +du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la +Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.</p> + +<p>C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M. +Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un +accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la +biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de +s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui +posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire +pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa +personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et +saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur +l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui +la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a +pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua +les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit +personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour +faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner +d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne +le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution +du reproche de stérilité.</p> + +<p>Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve +et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes +assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution, +furent frappés d'impuissance dès leur début:</p> + +<p>«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les +constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des +entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces +constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation +de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du +temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement +abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit +humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de +souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des +traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait +méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des +États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement +idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse, +confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait +beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes +et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de +les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue, +s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était +politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour +faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses +idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la +solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements +imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla +sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta +d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations +écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima +dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce +principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs +de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe, +à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société, +l'institution fait tout.»</p> + +<p>Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières +pages de la Notice.</p> + +<p>«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail +était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il +avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école, +partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il +restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant +aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il +avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les +sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus +inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur +vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux +sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un +talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et +si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des +paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après +la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin +d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les +grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus +en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à +son tour ces chers et illustres morts.</p> + +<p>«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée +inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut +soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait +être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une +sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa +vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux +de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières +feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois +de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit +que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire +de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si +pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit +dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit +résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le +transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours, +dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut +achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux +presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet +effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la +mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses +voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait +voulu y vivre.</p> + +<p>«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les +plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M. +Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux +sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et +l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du +premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les +plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste, +ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité, +et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et +la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est +prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des +fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a +suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en +même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan +de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la +hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un +solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et +inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les +relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à +toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce, +et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.</p> + +<p>«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un +demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous +le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole +impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences +dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé +les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les +temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans +la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les +nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au +devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la +grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses +contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la +postérité.»</p> + +<br><br> + +<h3>Courrier de Paris.</h3> + +<p>Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit +qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est +le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas +quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette +exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» +Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois +charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de +qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» +Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en +iras-tu?»</p> + +<p>Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un +moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. +Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, +fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres +sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de +vent, de sombres nuages et de pluie.</p> + +<p>D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper +davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu +difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, +mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait +dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans +les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et +les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et +la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie +actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois +de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, +devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop +délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit <i>les Mystères de +Paris</i> et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait +en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.</p> + +<p>Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les +connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des +marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle +du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus +s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les +fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets +qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois +et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de +doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus +dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel +aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.</p> + +<p>L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était +l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et +se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un +pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus +fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie +hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une +loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et +regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh +bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous +qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»</p> + +<p>Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main +gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les +galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.</p> + +<p>Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt +mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, +elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la +même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais +dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir +autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des +âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus +grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses +petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; +autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!</p> + +<p>La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus +jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille +assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème +des <i>Jardins</i>; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard +et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui +s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits +vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant +d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus +maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout +seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et +savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier +des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de +chaises: «Il n'y a plus de printemps!»</p> + +<p>Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer +le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce +ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux +vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule +bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes +d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres +profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des +Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent +un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous +crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa +personne dans la <i>grande allée</i> ou devant le <i>café de Paris</i>, qui se +sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une +avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux +piaffants, pour faire une promenade <i>au bois</i>, qui rebrousse chemin tout +à coup, et rentre à <i>l'hôtel</i>, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi +d'Arnal et à l'ut de Duprez.</p> + +<p>Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison +qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant +pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de +rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte +surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert +les débris de son repas de la veille.</p> + +<p>La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, +sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent +sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les +basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le +niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de +Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de +Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter +Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis +quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, +pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de +tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le +jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines +allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du +visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la +rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils +s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs +espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de +l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du +Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: +«Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»</p> + +<p>Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, +que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour +notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en +passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des +Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la +fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent +Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes +s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour +remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux +ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais +dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de +renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou +moins, des comédiens de province?</p> + +<p>Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel +qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques +et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre +que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la +Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue +d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une +jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie +Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, +ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère +du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en +jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé +Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont +fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et +intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même +sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, +a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement +garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, +aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut +que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» +Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!</p> + +<p>Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de +galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas +vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous +l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. +Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna +Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le +linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à +l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne +à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux +ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. +Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? +Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de +cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre +subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle +Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, +triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien +incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et +la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, +cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une +cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable +prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune +encore n'avait approché l'empire de si près.</p> + +<p>Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le +bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le +génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de +Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les +grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en +statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par +centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la +Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. +S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils +représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le +piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. +Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles +renommées!</p> + +<p>Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un +mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère +qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la +sienne en pied et l'autre à la boutonnière.</p> + +<p>A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et +pour quelques grands hommes.</p> + +<p>Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais +du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les +autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel +tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où +se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue +Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant +l'image de l'auteur du <i>Tartufe</i> et du <i>Misanthrope</i>, les fidèles qui +iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de +se découvrir et de se signer.</p> + +<p>Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa +place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le +foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, +depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à +Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un +oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un +fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de +manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de +talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de +tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir +d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la +base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur +humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, +jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles +de Marivaux peint par lui-même.</p> + +<p>L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui +conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre +l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle +l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, +quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la +pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à +plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame +Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes +du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards +commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, +dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus +jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, +oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de +force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.</p> + +<p>Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche +de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore +aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques +s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, +M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante +n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à +l'Institut.</p> + +<p>On joue au théâtre des Variétés <i>le Mariage au Tambour</i>; il vient +d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une +aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait +intituler <i>le Mariage au Feuilleton</i>. Le fait est authentique; j'ai eu +les preuves sous les veux.</p> + +<p>Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami +le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La +femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, +et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en +cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de +l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son +plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions +de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la +maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était +l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à +l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait +depuis longtemps sa <i>pudeur littéraire.</i>--Quoi! c'était vous?--Oui, +c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous +en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et +la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air +maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants +écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours +après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait +son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et +baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le +maire mettait son écharpe.</p> + +<p>«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous +marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis +hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf +depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas +soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure +s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour +empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et +convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait +d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de +comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette +aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une +seconde édition.</p> + +<p>Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, +deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche +banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le +cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du +lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher +sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître +et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la +rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la +hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait +pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit +de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la +corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa +peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit +de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un +couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son +compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre +et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique +arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, +au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.</p> + +<p>Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième +arrondissement.</p> + +<p>Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer</p> +<br><br> + +<h3>Mise en vente de l'Hôtel Lambert.</h3> + +<p>Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à +profusion dans Paris:</p> + +<p>«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du +Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai +1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtel +<i>Lambert</i>, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue +Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme +pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands +avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est +de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond +silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur, +se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel +Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront, +durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour +stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est +aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice +qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé +d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par +les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon +de l'architecture du dix-septième siècle.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="10" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Hercule +délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de +Troie.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Hôtel Lambert, voûte de la grande galerie.--Combat +d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui ses avaient surpris +durant un sacrifice.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de +Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il +occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au +Parlement de Paris.</p> + +<p>Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son +intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la +sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de +Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien +loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte +Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et +triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans +le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe +sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à +demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres +ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la +pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les +balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout +cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant +cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr. +de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre +l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance +de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et +Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est +la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois +lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la +retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des +ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait +le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était +disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de +la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux +colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent +festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur +contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes +qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands +peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux +tapisseries postiches représentent <i>Hercule délivrant d'un monstre marin +Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie</i>: et <i>le combat d'Hercule et +de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un +sacrifice</i>. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les +autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de +l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit +par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les +principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la +galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal, +d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des +aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des +paysages de différents maîtres.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Hôtel Lambert.--Intérieur de la cour.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Hôtel Lambert.--Vue prise du quai.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de +Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une +formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à +lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre du <i>Cloître des +Chartreux</i>, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était +fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha +au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières +à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue, +qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de la <i>Vie des +peintres</i> prête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui +Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.»</p> + +<p>On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un +homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, +et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de +l'autre celles de Lesueur: «<i>Questo</i>, dit-il, «è una conglioneria, ma +quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que +l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se +croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.</p> + +<p>Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix +pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après +la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de +l'hôtel, on vendît les peintures du <i>Salon de l'Amour</i> et du <i>Cabinet +des Muses</i>. Elles étaient au nombre de douze: <i>Naissance de l'Amour, +l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour +recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de +Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers, +les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton</i>. +L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut +heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq +compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal. +De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une +grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier, +les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une +pièce de l'attique, <i>l'appartement des bains</i>, quatre morceaux d'une +exécution charmante et d'une belle conservation: <i>Calisto, Diane et +Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite</i>. Le <i>Cabinet +des Muses</i> n'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du +plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc +et de Simon Vouet; ils représentent <i>Apollon poursuivant Daphnée, le +Jugement de Midas, la Chute de Phaéton</i> et <i>le Parnasse</i>.</p> + +<p>Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration, +offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le +fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet, +avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de +l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange, +institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de +tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont +encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par +la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les +solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique +salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets +mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures +surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout +cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît +la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.</p> + +<p>Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à +prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait +inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les +banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc +achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le +mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai +d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de +l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme +propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec +empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces +soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être +renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des +réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation +de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi +dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite +enfermée pour délibérer dans <i>l'appartement des bains</i>. Espérons qu'elle +aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.</p> + +<br><br> + +<h3>Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Galerie Bonne-Nouvelle.</b></p> + +<p>Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne +un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute +de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de +tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes <i>pavées</i> de bonnes +intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui +avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du +Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de +prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé +sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà +vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, +mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette +recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la +contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, +semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, +les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, +peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres +basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde +les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien +encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, +puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts +académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice +que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant +toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait +singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute +défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, +inconnus hors des ateliers et du monde artistique.</p> + +<p><i>M.. Corot</i> n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa +grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve +seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site +solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de +quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou +plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au +milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature +qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces +détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et +les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. +Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient <i>humides</i>, cependant +nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet +d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les +eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. +Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, +les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard +pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par +le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un +plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br> <b>Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M. +Marcel Verdier.</b></p> + +<p><i>M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies</i>, +«L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes +étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position +violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du +supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche +très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la +famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un +air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de +l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les +lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent +troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son +enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais +on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces +gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces +horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement, +comme son père, devant le supplice de ses nègres.</p> + +<p>Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de +dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint +apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet +affreux spectacle, et que les journaux <i>négrophobes</i> n'accusassent le +peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos +malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante +d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment +mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles +historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.</p> + +<p>Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries +Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau +portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels +physiologistes des <i>Français peints par eux-mêmes</i>.</p> + +<p>Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les +tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par +d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables +sévérités, <i>turpique repulsae</i>, et ne travaillent plus pour le public. +Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux +sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de +Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les +rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition. +Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission +d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.</p> + +<p>Le miroir fut refusé, comme <i>meuble</i>; il y a pourtant au Salon plus +d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son +antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de +Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue, +et nous l'en félicitons, à faire de ces <i>meubles</i> dont le jury ne veut +pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le +plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de +Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante, +le verset de la prière: <i>Sub umbra alarum tuarum protege me</i>. Ce verset +est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien +soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire, +comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour +garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la +chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément +Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + <br><br><br> + <h4>Or du subtil arq des chasseurs,<br> + Et de toute l'oultrance <br> + Des pestiférés oppresseurs, <br> + Te donra délivrance; <br> + Seur seras sous son esle, <br> + Sa deffense te servyra <br> + De targe et de rondelle; <br> + Si que de nuict ne craindras point <br> + Chose qut espouvante, <br> + Ne dard ne sagette qui poinct <br> + De jour en l'air volante, <br> + N'autenne peste cheminant <br> + Lorsqu'en ténèbres sommes, <br> + Ne mal soubdain exterminant <br> + En plein midy les hommes. <br></h4> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<p>Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres +tableaux, et principalement de <i>la Mort de Messaline,</i> par M. Louis +Boulanger.</p> + +<br><br> + +<h3>DON JUAN.</h3> + +<h4>CHANT DIX-SEPTIÈME.</h4> + +<p class="mid">(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)</p> + +<p>XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait +remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle +apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre +que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa +chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence, +mais la colère dans le coeur.</p> + +<p>XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait +avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une +obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des +prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau <i>moine +noir</i>[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira +l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord +Auguste Fitz-Plantagenet.</p> + +<blockquote>Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende du <i>moine noir</i> et +ses apparitions nocturnes dans le château de Nourat-Abbey.</blockquote> + +<p>XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance, +ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une +belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le +meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de +faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les +Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important +et fort ennuyeux club de l'Alfred.</p> + +<p>XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez +généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa +mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses +phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une +sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les +assimilait fort convenablement à son usage.</p> + +<p>XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni? +Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie, +au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et +Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille +tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme +venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable +médaille à l'état de vile monnaie.</p> + +<p>XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais +ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son +écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un +Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes. +Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses +merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.</p> + +<p>XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela, +disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour +lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait +néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut +jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il +attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait +hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut +plus que des amis.</p> + +<p>XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint +absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus +impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou +un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide +<i>virginité</i>[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au +char d'une <i>femme à la mode</i>: c'était la duchesse de Fitz-Fulke, +quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué +ou le moqueur, la victime ou le bourreau.</p> + +<blockquote>Note 2: Shakspeare.</blockquote> + +<p>XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il +vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il +méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait +opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un +gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord +pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son +apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.</p> + +<p>XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la +lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec +un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir +une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification, +avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme; +mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et +lui dit:</p> + +<p>XXXI. «J'avais plutôt compté sur le <i>moine noir</i> que sur votre +seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute +magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie +déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception; +il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette +plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès +l'abord la gravité de la circonstance..</p> + +<p>XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez +beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent, +monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises, +monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un +outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous, +milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens +formellement vous demander une satisfaction. --Oh!!!»</p> + +<p>XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice +et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été +renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son +secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la +rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord, +ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car +cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le +meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué, +il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin +d'en faire autant.</p> + +<p>XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi +lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le +très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en +plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque +dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des +choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus +tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où +jouait son petit rôle la peur du lendemain.</p> + +<p>XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme, +mais elle y est presque toujours vaincue par le <i>maintien</i>, sauf au +maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort +satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et +quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse, +parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien +grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.</p> + +<p>XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté; +ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des +préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la +continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément +son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie +intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut +la voix du <i>comme il faut</i>, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment, +se joue et se trompe.</p> + +<p>XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à +leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit +pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur +esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa +dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y +glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la +mort, afin de farder leurs derniers moments.</p> + +<p>XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au +moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le +surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas +inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes +terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus +officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent.</p> + +<p>XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus +pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal +satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur +séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les +hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de +Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées, +tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet +partirent.</p> + +<p>XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut +blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les +douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la +pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas +assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson +dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de +César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.</p> + +<p>XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans +un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue +l'histoire. La balle de Juan fut plus <i>heureuse</i> (remarquez-vous ce +mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles +de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven, +vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé, +par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie.</p> + +<p>XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule +résultat... moi, poète de l'épopée <i>Juanique!</i> Combien n'aurais-je pas +mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres, +quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie! +mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie? +Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se +briser à cette honte?</p> + +<p>XLIII. L'honneur était <i>satisfait</i>, mais il n'y eut guère que lui qui le +fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le +diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins +s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre, +façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime +d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de +mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles +ont frappé.</p> + +<p>XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille +fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite +comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa +puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques +auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la +fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses +moyens et s'augmenter ses forces.</p> + +<p>XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en +recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné +ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur +ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le +temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise +hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats +et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des +champs.</p> + +<p>XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier +du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt +répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de +tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord +Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais +et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement +aboutir à la noble Adeline.</p> + +<p>XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle. --Mais ce fut +au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la +savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots +et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames +avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux +vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la +grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le +comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un +évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme, +perceptible seulement pour les autres ladies.</p> + +<p>XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré +(ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille +occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert +de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé, +flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un +bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que +l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les +dernières théières.</p> + +<p>XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son +appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un +fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée +par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait +pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois +nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes +d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.</p> + +<p>L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée, +et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et +de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant +encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire, +Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté +l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il +n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.</p> + +<p>LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la +tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes +épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent +bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour +ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son +âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant +l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettre +<i>convenable</i>, et partit.</p> + +<p>LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un +ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne +n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi +de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux +étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des +choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les +dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque +tout à coup....</p> + +<p>LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule, +Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le +hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile +vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes +tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier +mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du +même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.</p> + +<p>LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux +peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et +vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination +aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme +ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses +et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être +elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et +involontaire.</p> + +<p>LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car +elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura +comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par +son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui, +et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa +marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand +soupir, et sortit du parc.</p> + +<p>LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en +arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante +coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui +enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la +ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot, +comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une +parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de +cette stupidité?</p> + +<p>LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec +tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se +croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet +instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le +vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore... +Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il +avait pu refaire du présent avec ce passé.</p> + +<p>LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour +en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les +paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours +qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer +le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente, +on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux +autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant +l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du +moment qui n'est plus.</p> + +<p>LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie +du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils +eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou +soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la +sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien, +l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir +réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans +la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.</p> + +<p>LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement +son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone +de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait +réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa +de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château, +des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine +campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.</p> + +<p>LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination +à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il +se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le +vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait +d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une +cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus +romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces +vers au <i>vent</i>:</p> + +<p>1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire +d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un +corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui +heurte et brise un chêne.</p> + +<p>2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de +la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux +éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent +c'est la vie de l'air.</p> + +<p>3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle +s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute +l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile +triste.</p> + +<p>4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long +ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les +lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux +esclaves devant le maître.</p> + +<p>5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées: +ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les +nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils +murmurent encore quand leur ennemi est loin.</p> + +<p>6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur +résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les +crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque +maille est attachée par un noeud de lumière.</p> + +<p>7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte, +s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur +calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus +son destin et sa tombe.</p> + +<p>LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le +prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une +si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait +donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce +digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et +Coleridge, <i>illustres beaux-frères</i>), le poète a un système complet de +rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que +dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.</p> + +<p>LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un +poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme +poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque +toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation +cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs; +mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin, +comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour +broyer sa colère.</p> + +<p>LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses +vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire +une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer +qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser +tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main +céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent +palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme +elle-même.»</p> + +<p>LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la +passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une +nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote +à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment +l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le +bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions +et de douleurs!</p> + +<p>LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de +blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au +milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du +cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses +débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur +application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan, +il fit ces autres vers au <i>ciel</i>:</p> + +<p>1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante, +que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou +un mot sans idée, un son sans valeur.</p> + +<p>2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux +immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau +étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?</p> + +<p>3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et +toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce +voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.</p> + +<p>4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et +regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore +l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?</p> + +<p>5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs +cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de +son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps +céleste.</p> + +<p>6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses +soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble +manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux +respectent la pensée immatérielle.</p> + +<p>7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes +s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes +encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil.</p> + +<p>8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes. +Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi, +car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes +s'affaiblissent parce que j'ai peur.</p> + +<p>9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce +qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble +comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait +atteindre.</p> + +<p>10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses +vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins +mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes +paroles cadencées!</p> + +<p>11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les +cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du +Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.</p> + +<p>12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace +et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il +est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité.</p> + +<p>LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur +ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une +certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui +terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon de <i>Te +Deum</i> qui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour +en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il +découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la +sixième avaient déterminé son inspiration.</p> + +<p>LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas +tout le <i>genus irritabile vatum</i> hurler à la fois, tout prêt à me +dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?... +Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles! +Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie +(difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez +avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie!</p> + +<p>LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui +joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur, +sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de +paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et +c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de +l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore, +que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide +même a son charme.</p> + +<p>LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a +d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus. +La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord +le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le +spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces +deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient +dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place, +et le vase ou le vers était fait.</p> + +<p>LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore, +quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété +que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et +chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux, +elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à +elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces +dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.</p> + +<p>LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots, +foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la +passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots +raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs +taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les +remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur +le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les +escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi +incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!</p> + +<p>LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle +mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par +cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses +caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le +poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent +de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce +procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne +songeait guère à finir ainsi.</p> + +<p>LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se +berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve +quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le +panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de +gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il +trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des +belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à +Londres.</p> + +<p>LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de +la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande +prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la +dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à +ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est +nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du +retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore +autre chose.</p> + +<p>LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de +chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses +ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre +bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une +clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc, +c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit +apparaître à ses yeux une quantité considérable de...</p> + +<p>LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les +inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui +éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une +bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre +étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en +chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de +ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un +mot une lettre de Sémiramis.</p> + +<p>LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par +la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de +pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme +d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître +était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses +grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à +la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son +congé.</p> + +<p>LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des +nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle. +Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan +que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais +inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une +haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme +les adieux de Catherine.</p> + +<p>LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à +la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et +d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon +souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les +mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses +sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le +plaisir.</p> + +<p>LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce +ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier +mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent +encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils +cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées, +il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une +délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de +son indignation.</p> + +<p>LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un +diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir. +Il relut la lettre...; elle était <i>au fait</i> conçue dans les plus +gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas, <i>après tout</i>, +reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait +encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc +a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il +accepta le congé et les pierres.</p> + +<p>LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y +avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de +l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter +quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors, +sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien +autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été +flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!</p> + +<p>LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et +diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté +recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il +n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le +comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la +Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et +de gloire.</p> + +<p>LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte +de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il +croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité +et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se +fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se +félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité... +et l'écrin.</p> + +<p>LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne +savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur +sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté! +triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission, +destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la +langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs +noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper +que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!</p> + +<p>FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.</p> + +<br><br> + +<h3>Courses</h3> + +<h4>COURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON.</h4> + +<p class="mid">(Suite.--Voyez page 161.)</p> + +<p>Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a +beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé +l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au +but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarqué <i>Bai +brune</i>, à M. Ducasse; <i>Marengo</i>, à M. Rivière; <i>Romanesca</i> et +<i>Balsamine</i>, à M. Lupin.</p> + +<p>Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé, +ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales; +aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836, +sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année, +et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses +qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux +pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:</p> + +<p>157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à +64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru +sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou +paris particuliers, et 14 vainqueurs; <i>Dash</i>, au prince de Beauvau, et +<i>Slane</i>, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme +totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance +parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des +intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux.</p> + +<p> + MM. Rowley, prix de Chantilly, <i>Elisa.</i> <br> + De Perregaux, prix du Ministère du Commerce, <i>Slane.</i> <br> + Prince de Beauvau, prix de Diane. <i>Natica.</i> <br> + Comte de Pontalba, pari particulier, <i>Ned.</i> <br> + De Perregaux, prix de surprise. <i>Slane.</i> <br> + Fasquel, prix d'Aumale, <i>Pamphile.</i> <br> + Rothschild, prix de l'administration des Haras, <i>Annetta</i> <br> + Id., prix de la reine Blanche, <i>Curé de Silly.</i> <br> + Id., <i>Foal-stakes. Prospero.</i> <br> + Id., pari particulier, <i>Wet-Day.</i> <br> + Prince de Beauvau, prix de Nemours, <i>Dash.</i> <br> + Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club, <i>Renonce</i> <br> + Prince de Beauvau, prix du premier pas. <i>Lanterne.</i> <br> + Comte de Cornelissen, pari particulier. <i>Bizarre.</i> <br> + Matheus, courses de haies. <i>Pantalon.</i> <br> + Comte de Pontalba, Handicap. <i>Tiger.</i> <br> +</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>Courses de Chantilly.</b></p> + +<p>Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France, +celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par +M. de Pontalba. Son cheval. <i>Renonce</i>, était, avant la course, méprisé +et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pour +<i>Renonce</i>, et <i>Renonce</i> s'est vengé en lui rapportant 130.000 fr. +Coqueluche, à M. de Cambis, et <i>Governor</i> à M. de Rothschild, étaient +les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même +arrivés au but, le juge ne les a pas <i>placés</i>.</p> + +<h4>HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES.</h4> + +<p>Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles +remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.</p> + +<p>Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses +courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des +prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à +Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les +prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de +taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme +de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En +1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les +courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur +ce spectacle nouveau.</p> + +<p>Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres +et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi; +mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un +hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de +seigneurs.</p> + +<p>Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de +Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de +Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms +des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf: <i>Barbary, Comus, +Pilgrim, Nip, l'Abbé</i>, coureur français, qui battit les meilleurs +chevaux venus d'Angleterre, étaient les <i>Nautilus</i> et les <i>Annetta</i> du +temps.</p> + +<p>La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière: +Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40 +ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au +vainqueur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Courses de Lyon.</b></p> + +<p>Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune +noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour. +Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur +l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et +décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs +voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les +plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de +grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle +avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors, +avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère +faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces +prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et +aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux +de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction +intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne +comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme +preuve décisive du mérite des reproducteurs.</p> + +<p>Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence +officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le +4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et +abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et +deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un +règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les +départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où +figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars, +de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc +de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née +en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.</p> + +<p>En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de +la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières +l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services +rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées +françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève +du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes +plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux, +nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent +de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey +français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les +bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un +conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir +recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la +disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de +la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera, +s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois +très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations, +Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui +est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand, +vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire +lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus +tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur +taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment, +les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer +leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur +genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir +perdu une course.</p> + +<p>Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom +montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille +guinées peut-être. <i>Antony</i> était le favori des favoris, et Tom le roi +des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation, +jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa +repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se +réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant: +Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une +longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il +n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par +sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef +d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme +dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu, +mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il +fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col +ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas +assez pour arriver à la strangulation et à la mort.</p> + +<p>La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions +cruelles. Pauvres jockeys!</p> + +<br><br> + +<h3>Le Tourbillon de Neige.</h3> + +<h4>NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"></p> + +<p>Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire +russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité +était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient +chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au +boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa +fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille +élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un +jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle +pour leur fils.</p> + +<p>Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses +lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait +prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu +passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il +était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille, +remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal +qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de +jamais songer à l'épouser.</p> + +<p>Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux +rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines. +La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel +amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs +entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme +nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une +volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions +nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier +qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination +romanesque, l'accepta immédiatement.</p> + +<p>On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir +lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque +lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se +marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la +retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie, +qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes +époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»</p> + +<p>Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à +exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en +accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se +retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre +était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier +dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau +qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où +Wladimir les attendrait.</p> + +<p>Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle +prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une +longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur +disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la +violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en +les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds +et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après +avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs +enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle +se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par +des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour +l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait +dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle +et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus +tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un +véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre +sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur. +Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y +parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en +songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le +toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui +l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix +tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à +ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur +bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra +dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa +femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était +prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son +pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un +tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les +portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.</p> + +<p>Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse, +prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme +de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne +s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait +arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité +du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid, +piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les +contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis +il saisit les rênes et partit.</p> + +<p>Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune +enseigne.</p> + +<p>Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour +convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins, +pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa +était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la +proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies +de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer +deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un +sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un +régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts +non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur +vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et +retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir +envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa +bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul +cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie +devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt +minutes.</p> + +<p>A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le +tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut +couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers +lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il +s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval +tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était +renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une +demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il +continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses. +Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le +cheval commençait à être très-fatigué.</p> + +<p>Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il +s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se +dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure +encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse +d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer +l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.</p> + +<p>Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce +côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis +pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois, +espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une +route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route +était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à +une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait +toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre +la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans +un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il +frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à +galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état +d'aller plus vite.</p> + +<p>Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il +eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de +Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses +yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage +commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit, +et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu +de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq +cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et +frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut +avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de +Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas +très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de +désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.</p> + +<p>«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette +question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des +chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce +paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un +guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais +t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques +minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu +encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille +et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non, +merci! Envoie-moi ton fils.»</p> + +<p>La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand +bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le +chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître +bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.</p> + +<p>Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les +coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide +et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre? +Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se +passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la +salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya +demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille. +Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi, +mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant +après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur +baiser la main.</p> + +<p>«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.</p> + +<p>--Je suis mieux, répondit Marie.</p> + +<p>--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.</p> + +<p>--Peut-être.»</p> + +<p>Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute +hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours +la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.</p> + +<p>Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise +de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle +les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette +aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir +avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher +lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi +fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le +trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa +mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de +Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant. +Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne +fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la +pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.</p> + +<p>Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent +d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur +consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en +recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que +jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique +espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il +était parti pour l'armée. C'était en 1812.</p> + +<p>Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie; +elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son +nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de +Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant +ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.</p> + +<p>Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune +qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec +sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se +retira dans un autre gouvernement.</p> + +<p>Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais +elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait +cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air +triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait +être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait +reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde +s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui +devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.</p> + +<p>La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en +triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs +succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares +militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les +camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de +décorations.</p> + +<p>Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur +habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles +saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les +villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas +témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes, +mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les +villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le +recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant +témoignage de sympathie.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de +prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit +venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé +Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et +avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était +un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés, +voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se +guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction +particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée +comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle +exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa +conduite, aurait eu le droit de demander: <i>Se amor non è, che dunque è +quel?...</i></p> + +<p>Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des +qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers +Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme +semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses +paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé; +cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie, +et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie, +disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui +annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas +seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses +blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler +que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son +expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi +donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire +l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité +inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile? +Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne +pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager +elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà, +dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec +impatience le dénouement.</p> + +<p>Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin +devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie +avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les +voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire +décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute +seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes, +Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin, +répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin +descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller: +«J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»</p> + +<p>Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main, +comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots, +la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le +jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En +effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire, +déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui +ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder +quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.</p> + +<p>«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille +rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande +imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de +vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma +destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie +de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que +je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière +infranchissable.</p> + +<p>Marie le regarda d'un air stupéfait.</p> + +<p>«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne +sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai.</p> + +<p>--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je +vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais +parlez.</p> + +<p>--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais +rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais, +je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il +s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens +me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis, +impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le +postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser +une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous +nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de +loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous +arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes +ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs +personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au +nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La +fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous +allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka, +enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille +était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant +elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà +enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi +et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je, +l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me +parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable +m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les +témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille. +Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma +femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand +Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les +témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je +remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte.</p> + +<p>«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre +femme.</p> + +<p>--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette +cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce +sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de +l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois +relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la +campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille +envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge +si cruellement aujourd'hui.</p> + +<p>--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous? +Et vous ne me reconnaissez pas?»</p> + +<p>Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p> + +<h3>Théâtres.</h3> + +<blockquote><span class="sc">Théâtre-Français</span>. <i>Les Petits et les Grands</i>, comédie en cinq actes, de +<span class="sc">M. Harel.--Théâtre de l'Odéon</span>: <i>Mademoiselle Rose; La Famille +Renneville; l'Hameçon de Phénice.</i>--<span class="sc">Théâtre du Palais-Royal</span>: <i>La Fille +de Figaro</i>.--<span class="sc">Théâtre de l'Ambigu</span>: <i>Eulalie Pontois</i>.</blockquote> + +<p>M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les +grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance, +selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même +action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant +ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids +et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice +prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans +dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand +qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la +bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette +inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les +événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien +mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les +choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des +moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut +reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de +l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir +tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de +l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de +l'idée.</p> + +<p>M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement, +mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir +simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour +des intérêts analogues.</p> + +<p>Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand +s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un +grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a +une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle. +Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de +sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la +sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est +sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà +tout.</p> + +<p>Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des +personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise +d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur +cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres +différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et +respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est +rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter, +afin d'agir impunément contre sa soeur.</p> + +<p>Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière +extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout +crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est +obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses +créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou +avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène +lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper +ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une +action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le +duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance +qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même +opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène +en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des +moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la +monotonie.</p> + +<p>Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa +grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le +meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en +présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer +Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel! +s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!» +Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de +Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie, +pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant, +le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour +satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une +province.</p> + +<p>L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot +bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le +Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le +délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait +semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous; +le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis +et caressé par son médecin.</p> + +<p>Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui +ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que +cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver; +cela l'amuse.</p> + +<p>Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en +qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les +complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la +protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté. +Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se +rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de +l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa +part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour +un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les +profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.</p> + +<p>Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur +plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté +Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que +vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas, +malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque +circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le +voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit +et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et +tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie +d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal. +Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède +un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari +avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise. +Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un +mot.</p> + +<p>Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un +rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux +de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était +s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la +comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des +routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec +elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les +petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à +l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton +mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers +actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se +sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le +reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas +pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été +homme sans protestations et sans résistance.</p> + +<p>Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang. +MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi +mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.</p> + +<p>Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment +mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé +vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de +rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les +mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la +difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a +fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.</p> + +<p>Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il +qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons +voir.</p> + +<p>Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie) +mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire +est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand +parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant +mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car +mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire +s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait +la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq +ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa +nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille +fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande +pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle +gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle +Rose, si longtemps silencieuse et morne.</p> + +<p>Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle +Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la +nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à +force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se +débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la +vieille fille se rejette sir le notaire.</p> + +<p>Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra +l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder. +Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de +devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre +cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et +sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse +les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux +tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à +la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera +fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et +dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.</p> + +<p>Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée +et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier +mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.</p> + +<p>On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du +tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous +fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement +malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité +et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec +l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune +fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la +destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M. +Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux +pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté +ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera +jamais un Delmas:</p> + +<p>Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et +évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue +d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels +torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le +ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par +s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas +à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa +petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné +d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien +honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.</p> + +<p>Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucas <i>l'Hameçon de Phénice</i>; gare à +qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le +dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle +chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le +devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et +deux beaux yeux.</p> + +<p>Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt +ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses +diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par +un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le +venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les +bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle +ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords +de la mer.</p> + +<p>Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême +hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu +dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent +envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et +l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.</p> + +<p>Parlez-moi de <i>la Fille de Figaro!</i> A la bonne heure, celle-là a tous +les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté +et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel +charmant cumul!</p> + +<p>Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur +d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté, +nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro +s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille +obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la +fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père. +Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là; +faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres, +attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de +Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les +noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace, +allant à ses fins de front ou de biais.</p> + +<p>La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la +mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de +l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la +saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de +nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu +la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une +autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses +vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe, +fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un +officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les +soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut +militaire.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/009.png"><br><b> + Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e<br> + acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.</b></p> + +<p>Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle +s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui +fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les +secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et +marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles +et conquêtes de la fille de Figaro.</p> + +<p>Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement +dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux +père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle, +dont le mari de Suzanne peut se vanter.</p> + +<p>Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le +dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de +la littérature dramatique d'après la méthode de <i>la Cuisinière +bourgeoise</i>. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en +pratique pour <i>Eulalie Pontois</i>; de roman-feuilleton qu'elle était, il +en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le +mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman +est la seule et même personne, <i>una et cadem persona.</i> Il n'y a rien à +dire.</p> + +<p>On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les +cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes +de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime +dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant +poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans +le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore +et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un +instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire +enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé +par tant d'infortunes.</p> + +<p>Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce +drame de M. Frédéric Soulié.</p> + +<br><br> + +<h3>Montevideo et Buenos-Ayres</h3> + +<h4>LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS.</h4> + +<p>Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay, +sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour +capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a +pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on +rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est +encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160 +kilomètres plus haut sur l'autre rive.</p> + +<p>Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt +maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de +navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est +aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus +de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration +européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et +espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y +porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la +ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits, +prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des +environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et +tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont +qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on +commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le +terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes +d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux +pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces +terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le +soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez +gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme +toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde, +Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer +qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits. +Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une +profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons +séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins, +d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo +de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des +terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des +arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au +dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans +caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer +bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les +rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de +physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne +songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.</p> + +<p>Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart +de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une +guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général +Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé, +esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais +administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et +laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera +semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille +peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa +conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est +l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui +nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est +fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est +composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait, +dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y +aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant +plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses +ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera +bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son +administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se +présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera +assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction. +Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et +pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor +qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.</p> + +<p>Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions +espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa +supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata, +voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est +de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est +elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la +haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses +commerciales: elle forma le parti qui s'appela <i>unitaire</i>, du but même +qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23 +janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de +confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était +chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des +unitaires fut complet, mais court.</p> + +<p>Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il +était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à +renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation +grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et +énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des +unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un +propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans, +Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait +les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux +et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et +le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre +un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur +panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité +merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté +et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il +quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il +ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands +propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des +bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en +1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires +de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville, +comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils +se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes +terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des +milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et +prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie, +qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec +les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il +apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur +de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement +qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent +d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la +tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent +l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils +furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de +sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur +d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette +affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut +nommé chef militaire de deux districts.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="0013"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Le général Rosas.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Le Général Oribe.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p>Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il +jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes, +les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers, +éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et +cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au +contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués +aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de +la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait +tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le +chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions +jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les +paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse, +qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se +trouva à la tête des gauchos.</p> + +<p>Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire +dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour +contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des +unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient +élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher +l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent +hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville. +Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son +ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée. +Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux +exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des +Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents +de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au +lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa +propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres +créatures.</p> + +<p>Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la +république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui +pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les +autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de +créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin, +il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant +les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par +toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de +l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation +dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la +France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.</p> + + + +<p>Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas. +Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout. +Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les +mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni +opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de +cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait +et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte +des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en +temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle +ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans +Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule +chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez +sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction +publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le +papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de +l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son +chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation, +de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de +l'Uruguay.</b></p> + +<p>Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu +un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les +étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est +imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une +légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces +paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de +Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La +plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages +extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la +plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la +tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches +du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera +égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire +est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe +pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des +violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les +yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre +des prisons, sur l'ordre du gouverneur.</p> + +<p>Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités +ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que +rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités, +qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander; +il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans +l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement +de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination +de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe +contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains, +une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa +personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il +a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les +églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture +par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a +ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit +la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce +qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses +adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et +n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité. +Ils ont trempé dans des excès pareils.</p> + +<p>Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être +sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de +loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et +à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de +monuments dignes de ce nom.</p> + +<br><br> + +<h3>Bulletin bibliographique.</h3> + +<blockquote><i>Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français</i>, depuis son +origine jusqu'à nos jours; par <span class="sc">Hippolyte Lucas</span>. 1 joli volume +in-18.-Paris, 1843 <i>Gosselin</i>. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c.</blockquote> + +<p>M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les +littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte +des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois +mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle +a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se +hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle +forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement +son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques +réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se +relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un +meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet +empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses +rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne +sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent +de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte +Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès, +nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect. +Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre? +peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas +ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant +d'ingratitude!</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement, +n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à +volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit +d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la +faire <i>philosophique et littéraire</i>; il se garda bien de l'intituler +histoire <i>critique</i>. Il était trop bon pour causer le plus léger +désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un +titre mensonger.</p> + +<p>L'<i>Histoire du Théâtre français</i> depuis son origine jusqu'à nos jours, +que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue +elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et +littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée, +expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires +et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de +la scène française.</p> + +<p>Commencée avec la <i>Cléopâtre</i> de Jodelle, l'<i>Histoire du Théâtre +français</i> se termine avec la <i>Lucrèce</i> de M. Ponsard. Mais M. Hippolyte +Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique +l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois +siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il +consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux +actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un +pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que +les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre +représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué +leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos +jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent +pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à +l'<i>Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français.</i></p> + +<p>M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce +livre ce que Montaigne disait de ses <i>Essais</i>: «Ceci est un livre de +bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble +convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une +direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou +moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment +de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc +cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les +droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale +du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant +justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin +puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer +ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie +français!»</p> + +<blockquote><i>Histoire des comtes de Flandre</i> jusqu'à l'avènement de la maison de +Bourgogne; par <span class="sc">Edward le Glay</span>, ancien élève de l'école des Chartes, +conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille.--Tome 1er. In-8. +Paris, 1843.--<i>Comptoir des Imprimeurs unis.</i> 7 fr. 50 c.</blockquote> + +<p>Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la +partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan +Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation +n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé +à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les +Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des +Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur +domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au +christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages +contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les +efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis +consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les +premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même +temps Clovis, détruisant les chefs ou petits rois <i>reguli</i> qui avaient +fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul +sur toutes les Gaules.</p> + +<p>Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de +grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes +parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges +indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un +seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même +souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrent +<i>forestiers</i>, car leur principal soin consistait à garder et à +administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le +revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de +profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du +nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et +réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la +Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait +encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie +des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de +Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense +monarchie de Charles-Quint.</p> + +<p>Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a +fait précéder son <i>Histoire des comtes de Flandre</i>. Le premier chapitre +ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de +Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de +Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut +en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et +l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à +Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le +nom de Flandre.</p> + +<p>Le premier volume de l'<i>Histoire des comtes de Flandre</i> vient de +paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend +ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms +suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de +Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe +(964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III +et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la +Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton +(1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace +(1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195), +Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et +Fernand de Portugal (1204-1214).</p> + +<p>En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous +tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M. +Edward le Glay.</p> + +<blockquote><i>Le Génie du dix-neuvième siècle</i>, ou Esquisse du progrès de l'Esprit +humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; par <span class="sc">Édouard Alletz.</span>--Un vol. +in-18, format Charpentier--Paris, 1843. <i>Paulin</i>. 3 fr. 50.</blockquote> + +<p>Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed. +Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands +événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la +direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une +guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes, +la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz +examine successivement leurs effets passés et présents et leurs +conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la +vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui +décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a +fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le +triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui +aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette +mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.»</p> + +<p>Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le +premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et +des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine +jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain +succède un résumé des lois générales qui président au développement de +la civilisation du monde.</p> + +<p>Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie +du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances +humaine» en trois ordres de sciences: <i>la science de l'homme, la science +de la société et la science de la nature</i>, c'est-à-dire les trois +sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde. +Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier.</p> + +<p>Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la +conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la +supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans +les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la +philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans +l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman; +l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie, +la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence +que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la +géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie +lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances +humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent +l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.»</p> + +<p>Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le +tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du +siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès +futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent +une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon +lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième +par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera +grand par l'Industrie.</p> + +<p>Le livre VI et dernier a pour titre: <i>Des Rapports de la religion +chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain</i>. Enfin, un +appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts, +termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni +parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si +son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas +souvent trop superficiel et surtout trop catholique.</p> + +<blockquote><i>Cours élémentaire d'Histoire naturelle</i>, à l'usage des Collèges et des +maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de l'Université, +du 14 septembre 1840; par <span class="sc">MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant.</span></blockquote> + +<blockquote><i>Minéralogie et Géologie</i>; par <span class="sc">M. F.-S. Beudant.</span> 1 gros vol. in-!8 de +600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843. +<i>Fortin-Masson.</i> 6 fr.</blockquote> + +<p>L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant +les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le +programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions +d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de +l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le +plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le +ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de +l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de +donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans +laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez, +point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions +solides et incontestables sur les points les plus importants de +l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne +s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus +élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se +recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux +dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait, +comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache +difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à +toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir +dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de +l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à +rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme +de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil +royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges, +car il réunissait toutes les conditions exigées.</p> + +<p>M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie. +Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux +parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement +aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent +que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de +l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et +si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée +connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de +M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases +nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un +charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de +plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant +tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La +lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il +suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont +l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents +détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de +l'imprimerie.</p> + +<blockquote><i>Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de +Lamennais</i>, par <span class="sc">M. A. Segretain.</span>-Joli vol. in-32, jesus. --Pagnerre, +1843.</blockquote> + +<p>Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il +émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont +réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe +souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus +intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines +et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un +cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que +l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse +route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours +utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui, +par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les +préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à +l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs +peut-être, qu'on ait portes sur l'<i>Esquisse d'une philosophie</i> de M. de +Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des +critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot +sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer, +tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des +fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux +état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'<i>Exposition</i> a +voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M. +de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que +possible des opinions que l'auteur de l'<i>Esquisse d'une philosophie</i> +reconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le +lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les +personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de +Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A. +Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité +que d'exactitude.</p> + +<blockquote><i>Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne</i>; par <span class="sc">Pierre +Albert</span>. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843. <i>J.-J. Dubochet et comp.</i>, +éditeurs.</blockquote> + +<p>M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui +reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il +croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce +ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides +qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout +complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit +volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop +diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec +trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les +ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs.</p> + +<p>M. Pierre Albert intitule son premier chapitre: <i>la Russie</i>. «Chacun +vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les +étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des +monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et +dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon +opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire +des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une +immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un +raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y +pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son +premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte +est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses +différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et +égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique, +inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour +soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu +de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.»</p> + +<p>A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie, +succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de +Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et +de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces +villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les +principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions +pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En +résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de +haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de +faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la +France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis +avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses +à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à +l'inimitié des puissances.</p> + +<br><br> + +<h3>Modes.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.<br>--L'article +sur les modes arrive trop tard;<br>nous renvoyons à un prochain numéro.</b></p> + +<br><br> + +<h3>Etrangères célèbres à Paris</h3> + +<h4>MISTRESS FRY.</h4> + +<p>Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les +portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les +personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions +laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br> <b>Mistress Fry.</b></p> + +<p>Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie. +Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une +prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de +son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des +femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son +père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa +M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après, +elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres. +Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire +du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées +dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de +prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle +leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et +finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle +leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle +choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et +produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors, +prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite +se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque +jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se +rendre alternativement dans la prison.</p> + +<p>Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants. +Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à +s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry +voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant +en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller +la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir +elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit +disposer un local convenable, et l'école fut fondée.</p> + +<p>Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver +les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit +dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la +tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la +religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité +n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que +d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux +voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur +l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes, +sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur +l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le +jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient +défendus.</p> + +<p>La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la +persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au +tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la +décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry +obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire +au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui +avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement +opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge +toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs +discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement.</p> + +<p>Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils +suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une +chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des +déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un +salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les +vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à +celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus +heureux résultats.</p> + +<p>La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France: +plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de +Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été +étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets +de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de +dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et +ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression +irrésistible.</p> + +<p>Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps. +Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner +les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le +rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées +par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins +qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller +porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de +Newgate.</p> + +<br><br> + +<h3>Amusements des Sciences.</h3> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS POSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pèse +1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux +de la série donnée qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le +plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui, +retranché du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56; +puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8.</p> + +<p>On trouvera d'une manière analogue, par le tâtonnement, avec la balance +même, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec +la série des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrêtant à l,024 +grammes, jusqu'à 2,047, c'est-à-dire jusqu'au double de 1,024 diminué de +1. C'est le plus grand poids que l'on puisse évaluer immédiatement à +l'aide de l'assortiment des poids ainsi limité.</p> + +<p>II. La solution de la première partie de la seconde question est donnée +dans le petit tableau suivant.</p> + +<pre> + Vase de 8 litres. Vase de 5 litres Vase de 3 litres. + +1e 8 0 0 +2e 3 5 0 +3e 3 2 3 +4e 6 2 0 +5e 6 0 2 +6e 1 5 2 +7e 1 4 3 +</pre> + +<p>Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres +entièrement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manière 3 +partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez +dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres divisés en trois +parties, 3, 2, 3 (3e); ayant reversé les 3 litres dans le vase de 8, +vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu'à la septième +combinaison, qui satisfait pleinement à la première partie de la +question, puisque 4 litres seulement se trouvent versés dans le vase de +5.</p> + +<p>La solution de la seconde partie de la question est donnée dans cet +autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication.</p> + +<pre> + Vase de 8 litres. Vase de 5 litres. Vase de 3 litres. + +1e 8 0 0 +2e 5 0 3 +3e 5 3 0 +4e 2 3 3 +5e 2 5 1 +6e 7 0 1 +7e 7 1 0 +8e 4 1 3 +</pre> + +<p>Ici ce n'est qu'à la huitième combinaison que le problème est résolu.</p> + +<p>III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend par <i>pôle</i> les +points P et P' situés aux extrémités de l'axe autour duquel tourne notre +globe. L'<i>équateur</i> EE' est un cercle détermine par un plan qui coupe la +sphère perpendiculairement à la ligne du pôle. Les <i>cercles de +longitude</i> ou <i>méridiens</i> PMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont +perpendiculaires à l'équateur. Les <i>cercles de latitude</i>, ou +<i>parallèles</i>, sont des cercles parallèles à l'équateur, tels que KML, +qui vont en diminuant jusqu'aux pôles. Enfin la <i>latitude</i> d'un point +quelconque M. est l'arc du méridien MN compris entre ce point et +l'équateur, et la <i>longitude</i> du même point est l'arc de l'équateur EN, +compris entre le méridien PMNP et un premier méridien PEP' pris d'une +manière arbitraire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p> + +<p>Cela posé, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on +jette au hasard un globe bien sphérique et bien homogène, les points sur +lesquels il se sera arrêté seront aussi répartis au hasard, c'est-à-dire +qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une région de +la surface plutôt que vers une autre. Ils tendront donc à se répartir +uniformément sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne +entre plusieurs quantités on doit entendre la somme de ces quantités +divisée par leur nombre, on reconnaîtra facilement que la moyenne des +longitudes, comptée de 0 à 360° tend vers 180°. Il faut un calcul d'un +ordre plus élevé pour la détermination de la moyenne des latitudes, +comptées de 0 à 90°. Cette moyenne tend vers 32° 42' 14", 4, ou vers le +complément de l'arc dont la longueur est égale au rayon.</p> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. Quelle est la série des poids avec laquelle le plus petit nombre de +poids possible permet de peser, jusqu'à une limite déterminée, dans une +balance ordinaire? (Analogue à la première du numéro précédent.)</p> + +<p>IL. Un frère quêteur se présente devant une ferme où l'on consent à lui +donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais +on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7, +l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le +vase de 7? (Analogue à la deuxième du numéro précédent.)</p> + +<br><br> + +<h3>Rébus</h3> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:</h4> + +<p class="mid">La boîte de Pandore a répandu sur la terre autant de mal que de bien.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"><br> + + + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 *** + +***** This file should be named 36868-h.htm or 36868-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/8/6/36868/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/36868-h/images/001.png b/36868-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3970076 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/001.png diff --git a/36868-h/images/001a.png b/36868-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f7c0d56 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/001a.png diff --git a/36868-h/images/002.png b/36868-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1843c07 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/002.png diff --git a/36868-h/images/003.png b/36868-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0edc28f --- /dev/null +++ b/36868-h/images/003.png diff --git a/36868-h/images/004a.png b/36868-h/images/004a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..df4a8e8 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/004a.png diff --git a/36868-h/images/004b.png b/36868-h/images/004b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9297f66 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/004b.png diff --git a/36868-h/images/005a.png b/36868-h/images/005a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f3ac27b --- /dev/null +++ b/36868-h/images/005a.png diff --git a/36868-h/images/005b.png b/36868-h/images/005b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b7e2e4a --- /dev/null +++ b/36868-h/images/005b.png diff --git a/36868-h/images/006.png b/36868-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2aa0ef7 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/006.png diff --git a/36868-h/images/007a.png b/36868-h/images/007a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..40a67ae --- /dev/null +++ b/36868-h/images/007a.png diff --git a/36868-h/images/007b.png b/36868-h/images/007b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6b77f18 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/007b.png diff --git a/36868-h/images/008.png b/36868-h/images/008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5b66486 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/008.png diff --git a/36868-h/images/009.png b/36868-h/images/009.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cfaf7ab --- /dev/null +++ b/36868-h/images/009.png diff --git a/36868-h/images/010a.png b/36868-h/images/010a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..94f8aa9 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/010a.png diff --git a/36868-h/images/010b.png b/36868-h/images/010b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d3f1309 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/010b.png diff --git a/36868-h/images/010c.png b/36868-h/images/010c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d9aa780 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/010c.png diff --git a/36868-h/images/012a.png b/36868-h/images/012a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b30df9 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/012a.png diff --git a/36868-h/images/012b.png b/36868-h/images/012b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dd9026c --- /dev/null +++ b/36868-h/images/012b.png diff --git a/36868-h/images/012c.png b/36868-h/images/012c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e9abd1 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/012c.png diff --git a/36868-h/images/012d.png b/36868-h/images/012d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..564e59a --- /dev/null +++ b/36868-h/images/012d.png diff --git a/36868-h/images/cover.jpg b/36868-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..79d40e3 --- /dev/null +++ b/36868-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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