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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:06:45 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Louÿs
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Archipel
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: July 30, 2011 [EBook #36900]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images available at the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+PIERRE LOUŸS
+
+ARCHIPEL
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1906
+
+
+
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+à 3 fr. 50 le volume
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+ * * * * *
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+ * * * * *
+
+ANDRÉ BEAUNIER
+
+Le Roi Tobol 1 vol.
+
+ALBERT BOISSIÈRE
+
+Clara Bill, danseuse 1 vol.
+
+FÉLICIEN CHAMPSAUR
+
+L'Orgie Latine 1 vol.
+
+JULES CLARETIE
+
+Brichanteau célèbre 1 vol.
+
+MICHEL CORDAY
+
+Les Demi-Fous 1 vol.
+
+LÉON-DAUDET
+
+Le Partage de l'Enfant 1 vol.
+
+DOSTOÏEVSKI
+
+Les Frères Karamazov
+(Tr. BIENSTOCK
+et TORQUET) 1 vol.
+
+GABRIEL FAURE
+
+L'Amour sous les Lauriers-roses 1 vol.
+
+GUSTAVE GEFFROY
+
+L'Apprentie 1 vol.
+
+YVES GUYOT
+
+La Comédie protectionniste 1 vol.
+
+JULES HURET
+
+En Amérique: De New-York à
+la Nouvelle-Orléans 1 vol.
+
+-- De San Francisco au Canada 1 vol.
+
+GEORGES LECOMTE
+
+Les Hannetons de Paris 1 vol.
+
+PIERRE LOUŸS
+
+Archipel 1 vol.
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+Le Double Jardin 1 vol.
+
+CATULLE MENDÈS
+
+Le Carnaval fleuri 1 vol.
+
+OCTAVE MIRBEAU
+
+Sébastien Roch (Illustrations
+de H. G. IBELS) 1 vol.
+
+MICHEL PROVINS
+
+Nos Petits Cœurs 1 vol.
+
+ÉDOUARD ROD
+
+L'Indocile 1 vol.
+
+LÉON TOLSTOÏ
+
+Le Grand Crime 1 vol.
+
+ÉMILE ZOLA
+
+Vérité 1 vol.
+
+ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
+
+331.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint Benoît, 7, Paris.
+
+
+
+
+ARCHIPEL
+
+
+
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+PARIS
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+=Astarté=, poèmes, épuisé.
+
+=Les Chansons de Bilitis= 1 vol.
+
+=Aphrodite= 1 vol.
+
+=La Femme et le Pantin= 1 vol.
+
+=Les Aventures du roi Pausole= 1 vol.
+
+=Sanguines= 1 vol.
+
+
+SOUS PRESSE
+
+=Le Crépuscule des Nymphes.=
+
+ * * * * *
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+
+50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
+15 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
+10 exemplaires numérotés sur papier Whatman.
+
+
+
+
+PIERRE LOUŸS
+
+=ARCHIPEL=
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1906
+
+Tous droits réservés.
+
+A
+
+M. LE PROFESSEUR LANDOUZY
+
+_Hommage de reconnaissance
+et d'affection profondes._
+
+P. L.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+LA NUIT DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+Assise dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis
+parée attendait.
+
+La nuit sous les arbres était si profonde, que les yeux ne voyaient pas
+la main, et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence
+obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les
+ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de
+l'ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou, et
+la tête droite.
+
+Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccoutumée aux artifices des
+séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les
+parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant
+bien qu'elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience,
+satisfaite d'être là, enivrée d'espoir.
+
+ * * * * *
+
+Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.
+
+--Déjà!
+
+Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses
+gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que
+la nuit noire.
+
+--Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens
+vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir
+des fourrés, tu verras un peu mon ombre.
+
+Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à
+peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu'elle effleura la fit
+frémir; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences,
+et les fleurs remuées secouèrent leur parfum.
+
+La première, elle entra dans la chambre, courut jusqu'à la niche où elle
+avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'étouffer
+et dès qu'elle eut un peu de lumière, elle se retourna:
+
+--Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui!
+
+ * * * * *
+
+L'homme s'était avancé jusqu'au milieu de la pièce. Elle recula vers le
+mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur
+la paroi.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je ne suis pas _lui_, tu viens de le dire. N'es-tu pas assez
+renseignée? Il y a _lui_, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je
+suis le reste, l'humanité, la foule, ce dont on ne veut pas.
+
+Néphélis le regardait, presque défaillante. C'était un homme osseux,
+hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il était maigre. Sa tête
+semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire
+supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était
+horrible. Son cou étroit sortait d'un manteau de bonne laine, assez
+malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que
+le torse. Il n'était ni grand, ni petit, mais la lampe posée sur le sol
+doublait son corps d'une ombre immense, dont la moitié couvrait la
+muraille et l'autre le plafond.
+
+Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les
+aisselles.
+
+--Ha! dit-il, le lit parfumé! des pétales de roses! une amphore de vin
+frais! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas! Quand le mari
+fait la guerre, la femme fait la débauche... Ha! ha! Des couronnes
+fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la
+nausée.... Et cette lampe qui a fumé noir... Cela sent la prostitution
+chez toi, m'entends-tu?... Holà! quille ta robe et fais ton métier!
+Voilà une drachme.
+
+Lancée a travers la chambre, la pièce d'arpent frappa Néphélis au
+ventre. Elle étouffa un cri.
+
+--Misérable! dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en coûte de
+me parler ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du
+jardin s'est rouverte, mon amant est là, dans l'allée, il vient, il
+approche, et s'il te trouve ici, tu seras tué comme un ver.
+
+--Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort
+depuis cent ans. Tu me demandais mon nom? Je suis le Roi d'Égypte,
+embaumé.
+
+ * * * * *
+
+Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le
+long froid de la Peur...
+
+--Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou.
+
+ * * * * *
+
+L'homme, la voyant pâlir, reprit en souriant:
+
+--Ne crie pas, belle amie, où je te tue toi-même; et pour toi qui n'es
+pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien.
+Regarde ma chair de momie.
+
+D'un mouvement brusque, il détacha, tous ses vêtements, et se dressa nu.
+
+--Tu disais tout à l'heure, que la porte s'était rouverte. C'est
+impossible. La barre est mise. Personne n'est dans le jardin, personne
+dans l'allée. Fais ton métier, ma fille, je t'ai donné une drachme. Et
+ne crie pas, ou, par Dzeus! je te tue immédiatement.
+
+La mort, Néphélis l'eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de
+beaucoup celui qu'éveille chez les mourants la vision de l'éternel
+Léthé... Mais la mort par cet homme, oh! c'était pire que tout!
+
+Elle ne cria pas.
+
+Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu'il ne fallait pas
+contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine
+articulées par sa langue sèche et froide:
+
+--Oui, tu es le Roi d'Égypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il
+n'est pas digne de toi, Seigneur, de t'arrêter chez ta servante...
+Veux-tu que je te montre la route?... Tes reines, plus belles que des
+femmes, chantent aux portes du jardin.
+
+Le fou bondit:
+
+--Roi! Roi! Billevesée! Roi! Qui a dit que j'étais Roi? Est-ce que je
+ressemble à un homme? Ne voit-on pas que je suis dieu? Et comment
+serais-je entré ici, pauvre sotte, si je n'étais pas dieu? La porte est
+fermée, je te l'ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas
+entré par la porte. Je suis l'émanation de cette amphore noire. Je suis
+Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos!
+
+Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec
+frénésie.
+
+Insensiblement Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de
+gagner l'endroit où elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il
+tournait sur lui-même en s'étourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale;
+mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main
+osseuse qui s'abattait sur son épaule. Pour la première fois il la
+touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre.
+
+--Hé! dit-il en s'arrêtant. Ta peau est fraîche, ma fille. Comment
+n'es-tu pas encore dévêtue? Quitte ta robe! Je t'ai payée.
+
+Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein.
+
+Néphélis s'acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne
+sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées... Le fou prit en ses
+doigts l'admirable sein, et pressa: quelques minces fusées de lait
+jaillirent.
+
+A cette vue, il pâlit. Sa voix s'altéra et devint celle d'un petit
+enfant.
+
+--Maman! s'écria-t-il. Maman! Pourquoi depuis cent ans ne m'as-tu pas
+nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un
+autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce
+que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche? Maman!
+pourquoi m'as-tu quitté?
+
+Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses
+lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré.
+
+Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme:
+
+--Monstre! c'est à mon enfant, ce lait que tu bois!
+
+Elle se dégagea et prit l'homme à la gorge; mais, en un instant, elle
+fut domptée.
+
+--Hé! hé! dit-il. Je t'avais prévenue qu'on ne pouvait pas tuer un
+mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une
+femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est
+un jeu, c'est une fête. Donne-moi ton bandeau.
+
+Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba
+silencieusement, et saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis,
+il les garrotta fortement sur les reins.
+
+La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu
+crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'était
+pas bien fermée... _Il_ allait venir, l'amant, le sauveur; _il_ la
+délivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel élan désespéré
+toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui!
+
+Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l'épaule droite
+l'agrafe de la boucle d'argent. Le vêtement s'affaissa. En vain,
+Néphélis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et empoignant
+l'infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où
+elle tomba en gémissant.
+
+Une bouffée de parfums monta de la couche remuée.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore le fou. Ta loge est empestée,
+fille de joie! Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je suis
+Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis
+le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi! le Roi! La myrrhe est l'odeur
+des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes
+d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas! A bas! A bas! A bas!
+
+ * * * * *
+
+Il s'affaissa, la tête renversée.
+
+Néphélis, blottie à l'extrémité de la couche, le regardait avec des yeux
+immenses.
+
+Un grand calme suivit. L'homme s'était tu. Au dehors, la même paix
+nocturne planait sur le jardin désert. _Il_ ne viendrait donc pas!
+Dieux! peut-être _il_ était venu, _il_ avait frappé, _il_ n'avait pas
+franchi la porte, _il_ était parti... parti... Une angoisse atroce
+étreignit la poitrine de Néphélis.
+
+Et le fou s'était relevé.
+
+--Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme? Tu n'étais
+pas ainsi du temps que j'étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus
+noirs. Tes flancs étroits se sont élargis... Et tes jambes... Oh! que
+tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!...
+
+ * * * * *
+
+De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de
+marbre où il y avaient des fioles de parfums.
+
+--Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille; je suis un
+vieux... Je suis mort depuis cent ans! Ne te détourne pas d'une momie.
+Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô
+mère!
+
+Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une
+secousse nerveuse l'ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta
+sur le lit, par-dessus la jeune femme et retomba de l'autre côté.
+
+--Aaaah!
+
+Enfin elle avait crié! un cri long comme une agonie, un déchirement de
+toute son âme, une plainte désespèrée vers le secours, les dieux, le
+miracle, la vie!
+
+--A moi! A moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit! Ne
+serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera! Ha! la myrrhe! la
+myrrhe! la myrrhe! Tu concevras, sache-le bien! Les étoiles sortiront de
+ton sein comme les abeilles de la ruche! Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!
+ha! Car je veux...
+
+Néphélis avait dégagé sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou
+n'en vit rien, elle l'avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris
+sur la tablette.
+
+Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains
+en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un
+gémissement. L'homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n'était
+pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues
+épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était
+mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre,
+entre les côtes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les yeux et les
+joues; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils
+la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et
+les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe, qui marcherait sur
+le Monstre.
+
+27 décembre 1905.
+
+
+
+
+L'ILE MYSTÉRIEUSE
+
+
+Les dernières fouilles exécutées en Orient par les savants occidentaux
+ont amené des découvertes d'un intérêt tout à fait neuf, inattendu, et
+singulier.
+
+Jusqu'ici, les patients coups de pioche donnés dans les terres antiques
+avaient eu pour objet et pour résultat de confirmer nos connaissances
+livresques sur les personnages dont l'histoire nous parle, ou sur leurs
+contemporains. On avait exhumé le palais des Césars, celui des Xerxès,
+celui des prêtres d'Ammon et, si les travaux accomplis avaient été
+féconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits
+on dehors ni au delà de l'histoire authentique. Ils creusaient dans le
+réel et cherchaient dans le connu.
+
+Maintenant, on entre dans la fable.
+
+Sur tous les points à la fois, en Troade, en Crète, en Égypte, en
+Argolide, à Rome même, les êtres et les pierres légendaires apparaissent
+à ceux qui niaient leur existence et reviennent à la lumière dans leurs
+tombeaux véritables, dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq
+ans, l'_Iliade_ fut seule à nous livrer ses personnages et ses décors:
+on retrouva le palais de Priam et celui d'Agamemnon. Mais depuis
+quelques années les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes
+ensemble comme si l'heure de la résurrection venait de sonner sur leurs
+mystères.
+
+La première dynastie de l'Égypte était regardée comme apocryphe et comme
+n'ayant jamais vécu que dans l'imagination des prêtres: on a déterré
+aujourd'hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels
+marqués de leurs noms exacts.
+
+Bien plus: on retrouve des rois antérieurs, dont les Égyptiens eux-mêmes
+avaient perdu la mémoire. Nous sommes mieux renseignés sur leurs
+origines qu'ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd'hui que,
+loin de placer des souverains fictifs au début je leurs annales, comme
+on les en accusait, ils méconnaissaient, au contraire, l'extrême
+antiquité de leurs monarchies.
+
+Et voici maintenant, que les fouilles de Crète nous entraînent
+définitivement dans des siècles chimériques. Le palais de Minos et de
+Pasiphaë, le labyrinthe construit par Dédale, la terrasse d'Icare,
+l'appartement de Phèdre, l'antre monumental du Minotaure viennent d'être
+déblayés, mesurés et parcourus: toute la mythologie redescend dans
+l'histoire.
+
+Quelle légende, en effet, quelle vieille fable humaine était plus que
+celle-ci fantastique et surnaturelle? Minos est fils de Zeus et
+d'Europe; il est le demi-frère de Pallas, d'Hercule, d'Hélène et de
+Persée. Il s'entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est
+juge aux enfers. Qu'il aime l'étonnante Procris, qu'il fasse la guerre à
+Nisos ou qu'il soit trompé par sa femme, c'est toujours au milieu de
+circonstances magiques dont la variété est immense. Les _Mille et une
+Nuits_, ne nous rapportent rien qui témoigne d'une imagination mythique
+aussi riche que celle d'où est née la légende crétoise. Et désormais, le
+roi Minos est dépouillé de sa légende mieux encore que Charlemagne. Nous
+respirons où il a vécu, nos pas sonnent sur les dalles où fut son trône
+royal, nous possédons quatre-vingts inscriptions relatives à son époque:
+c'est la lumière. Bientôt, nous pourrons reconstituer sa figure, son
+règne et son temps. Nous verrons Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse,
+ennemi d'Athènes et grand constructeur de palais. Sans doute, la
+découverte intéresse d'abord l'historien; mais le peintre et le poète
+pourront imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout aussi bien revivre le
+vieux conte si cher à leurs maîtres anciens.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, les demi-dieux et les héros grecs sortent l'un après l'autre de
+leurs linceuls de songe pour nous apparaître au delà des âges, au delà
+des temps explorés.
+
+Cependant, la plupart demeurent mystérieux. Même parmi les héros
+d'Homère, si Hélène, Pâris et Agamemnon sont faciles à entrevoir sur
+leurs murs délivrés de la terre, on ne saurait en dire autant de celui
+qui est sans doute le principal personnage des épopées archaïques, celui
+qui, dans l'_Iliade_, joue le rôle le plus fin, celui qui remplit
+l'_Odyssée_ de son intelligente figure: le roi d'Ithaque, Ulysse le
+Prudent.
+
+Plus la lumière se répand sur les premiers âges de la Grèce, plus le
+vieil Ulysse se dérobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais
+comme il cachait aux siens le fond de sa pensée; il reste impénétrable;
+il sera peut-être le dernier à livrer le secret dont nous sommes si
+curieux. On le poursuit depuis plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien
+des esprits commencent à se passionner autour de cette lutte engagée.
+
+A l'heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-même, sa tombe,
+son palais, sa ville capitale, mais la petite île d'Ithaque qui a,
+paraît-il, disparu.
+
+Nous avons appris en classe qu'Ithaque était un modeste îlot entre
+Céphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques
+maisons, quelques pêcheurs. Je l'ai longé, il y a six mois, d'un bout à
+l'autre, à bord d'un paquebot qui revenait d'Égypte, et j'imaginerais
+difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous
+trompions tous; Ithaque n'est pas Ithaque. On n'y a pas retrouvé le
+palais d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il n'y fut jamais
+construit; c'est du moins ce que soutient M. Doerpfeld, le directeur
+de l'Institut allemand d'Athènes, et sa théorie suscite des discussions
+de plus en plus animées.
+
+Sans développer ici dans tous leurs détails les arguments de M.
+Doerpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l'_Odyssée_
+paraissent incompréhensibles si l'île d'Ulysse n'était pas toute proche
+du continent et réunie a lui par un gué praticable. Ainsi, Télémaque
+demande à Mentor s'il est venu à pied ou sur un bateau. Une partie des
+troupeaux d'Ulysse paît sur la rive de l'île et l'autre sur un
+promontoire du continent. On ne comprendrait guère un berger breton qui
+garderait ses bêtes à Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de
+l'herbe à Guernesey...
+
+De ces remarques et de plusieurs autres que je n'exposerai pas ici, M.
+Doerpfeld a conclu que la seule des îles Ioniennes qui répondît aux
+descriptions d'Homère était la grande île de Leucade, aujourd'hui
+Santa-Maura. Et non content d'affirmer son opinion, il a voulu en avoir
+le cœur net: il a commencé des fouilles.
+
+C'était là qu'on l'attendait. Du côté de l'École française, on ne
+croyait guère à sa réussite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor
+Bérard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d'une façon
+presque irrévérencieuse. Jusqu'ici, les résultats des travaux semblent
+leur donner raison, car on n'a rien trouvé du tout, pas plus à Leucade
+qu'à Ithaque, et M. Doerpfeld revient les mains vides, de sa première
+tentative.
+
+Aussitôt, chacun l'abandonne, même ses collaborateurs et ses partisans
+du début, et, lorsqu'il émet l'hypothèse que le palais du roi Ulysse
+pouvait bien être construit en bois et n'avoir laissé aucune trace, on
+pense généralement que c'est là une façon spirituelle de se tirer
+d'affaire. Néanmoins, la question a intéressé quelques riches amateurs
+qui font les frais des travaux. M. Doerpfeld à Leucade et M. Preuner à
+Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous
+saurons peut-être bientôt dans quelle île encore mystérieuse, Pénélope
+espéra dix ans, fidèle et seule, le retour de celui que retenait
+Calypso[1].
+
+ * * * * *
+
+Que ces nouvelles directions de la curiosité humaine sont donc
+significatives! Pendant des siècles, les voyageurs ont parcouru la
+terre, à la recherche des Eldorados, des vallées paradisiaques et des
+îles fortunées. Maintenant, la terre habitable est connue; la carte en
+est faite. On a résolu tous les grands problèmes. Le dernier grand
+fleuve, le dernier grand lac ont été découverts, et gravés à leur place
+sur nos atlas désormais suffisants. Mais l'activité de l'homme a besoin
+d'un prétexte, et voici que les explorateurs s'avancent dans les glaces
+polaires avec l'ardeur et l'émotion de leurs pères devant les merveilles
+équatoriales.
+
+De même, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l'histoire. Comme
+l'espace terrestre, le temps passé est sorti de l'inconnu, pierre à
+pierre, année par année. Sauf peut-être celle de l'Inde antique, il n'y
+a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer
+sur des données historiques et certaines. Presque partout, le détail est
+encore livré au zèle des chercheurs; mais les grands siècles ne nous
+réservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les
+voyageurs vers les pôles, les historiens se rejettent sur les origines.
+
+C'est là, dans cette nuit des temps où leurs prédécesseurs ne
+s'aventuraient point, c'est là que les historiens nouveaux attaquent les
+derniers mystères. Ils sont entrés jusque dans la fable. Ils ont été
+même au delà: une petite plaque de schiste trouvée en Égypte et quelques
+tombes au bord du Nil les ont transportés par-dessus les traditions les
+plus lointaines. Il n'est pas interdit de penser qu'ils atteindront un
+jour le pôle de leur domaine, l'origine exacte de l'histoire,
+c'est-à-dire l'endroit du monde où jadis, pour la première fois, un
+homme dessina son nom sur la pierre.
+
+Octobre 1901.
+
+
+
+
+LES
+
+CHERCHEURS DE TRÉSORS
+
+
+A deux lieues de Séville, une vaste colline verte recouvre de sa terre
+et de ses prairies les ruines d'Italica, ville considérable. C'est de là
+que partirent jadis Trajan, puis Hadrien, tous deux nés dans ces murs
+d'une province lointaine, et qui devaient posséder le monde.
+
+Il y a quelque temps, comme j'étais là-bas, un laboureur de la colline
+verte ébrécha le soc de sa petite charrue contre une pierre trop lourde
+pour être soulevée. Le soir il revint avec deux amis, bêcha tout autour
+de l'obstacle, déterra la pierre pesante, qui se trouva être taillée de
+main d'homme, parfaitement rectangulaire et propre à servir de table.
+Il la fit transporter chez lui.
+
+En la nettoyant, il découvrit que sa face la plus lisse portait une
+inscription: il allait donc être obligé de la faire polir par un maçon
+avant de la monter sur pattes: et cela n'irait pas sans frais. Aussi
+accepta-t-il gaîment de céder sa trouvaille pour cinq pesetas à
+l'instituteur du village, qui savait quelque peu de latin.
+
+Peu de jours après, un voyageur, moitié touriste, moitié marchand, vit
+l'inscription, la déchiffra, et, après des pourparlers qui durèrent
+pendant plusieurs heures, il en devint propriétaire, en échange d'une
+bonne somme: cent francs.
+
+Je vous laisse à penser si le maître d'école se vanta de son bénéfice et
+plus encore de sa science. Pendant une semaine, il fut l'homme le plus
+respecté du canton. Les journaux de la ville s'occupèrent de lui. Et
+puis, ce fut à son tour de porter l'oreille un peu basse lorsque le
+bruit courut que son acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept
+mille francs au musée de Madrid.
+
+A cette nouvelle, une émotion générale s'empara des villageois. C'était
+donc une table magique? Une relique de la Sainte Vierge? Non: c'était
+tout simplement le premier document connu sur les courses de taureaux en
+terre espagnole, un décret romain organisant des tauromachies à Italica.
+Le musée de Madrid n'avait pas voulu abandonner aux collectionneurs une
+inscription désormais célèbre sur l'origine antique du jeu national.
+
+Je ne jurerais pas que tous les paysans comprirent quel intérêt trouvait
+l'État à posséder un pareil trésor, ni que l'un d'eux eût donné
+vingt-sept mille francs de sa poche (à supposer qu'il les comptât) pour
+conserver cette table dans la maison de ses pères. Mais dès qu'ils
+surent qu'on trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient leurs
+poids d'or, bon nombre d'entre eux renoncèrent brusquement à
+l'agriculture, bâtirent un petit mur autour de leur champ, et se mirent
+à fouiller le sol en mettant soigneusement tous les cailloux de côté.
+
+Trouvèrent-ils quelque chose? Oui, sans doute: des colonnes, des bustes,
+des statues brisées, des fragments de poteries. Au moment où je quittai
+Séville, on venait de mettre à jour, et presque au ras du sol, une
+mosaïque à personnages, peut-être sans grande beauté, mais remarquable
+par ses dimensions et par son état de fraîcheur conservée.--Cependant on
+ne pourra pas dire que cette ville immense et mystérieuse, avec toutes
+ses merveilles que nous ne connaissons pas, soit vraiment sur le point
+de nous être révélée, tant que des archéologues intelligents n'auront
+pas pris en main le travail des fouilles.
+
+Pour creuser une terre antique et en tirer ce qu'elle renferme, il faut
+un peu de science et beaucoup de flair. L'un sans l'autre ne sert de
+rien. C'est pourquoi l'on ne peut conseiller, ni d'une part à tous les
+propriétaires de retourner leur petit enclos, ni d'autre part à tous les
+professeurs d'appliquer sur le terrain leur expérience des
+bibliothèques. Il n'est pas donné, même aux plus savants, d'être un J.
+de Morgan ou un Flinders Petrie, et de ressusciter un monde en tombant
+sur la bonne cachette. On le verra curieusement par l'anecdote que
+voici; elle est tout à fait récente et je ne la crois connue que par les
+gens du métier:
+
+Un petit champ inculte, dans la plaine de Pompéi, avait été choisi par
+la direction des fouilles pour recevoir l'amas des terres provenant des
+excavations; car il faut bien qu'on jette cela quelque part, et la mer
+est un peu trop loin pour qu'on puisse le lui porter. Certain jour, un
+savant italien, M. Sogliano, se promenant dans la campagne du Vésuve,
+vit ce petit champ, et ce qu'on en faisait. Il examina le site et les
+lieux, le tracé de la route antique, la conformation du terrain; puis il
+se rendit auprès de ses confrères qui dirigeaient les travaux, leur dit
+qu'ils agissaient au rebours du sens commun et qu'au lieu d'apporter des
+terres en cet endroit du paysage ils devraient fouiller précisément là.
+
+On lui fit observer qu'on était en pleine campagne, qu'il n'y avait pas
+de raison pour supposer qu'un Pompéien eût bâti jadis une villa
+solitaire sur cet emplacement; que d'ailleurs le terrain n'appartenait
+pas à l'État et qu'il faudrait mille démarches pour en obtenir
+l'acquisition.
+
+Les démarches, il les fit, ou les fit faire, je ne sais. Toujours est-il
+que le terrain fut acquis. On cessa de l'ensevelir. On le fouilla: M.
+Sogliano, outre son flair et sa science, possède encore sans doute le
+don de la persuasion.--Et si l'on eut raison de porter la pioche dans
+cette prairie, c'est ce dont personne ne douta plus des qu'on eut touché
+le sol ancien; il y avait là les murs, les salles et les fours d'une
+fonderie gréco-romaine, et dans les cendres une merveilleuse statue de
+bronze et d'argent: un éphèbe nu, intact jusqu'aux extrémités des
+doigts, ouvrant ses yeux d'émail au milieu d'un visage admirablement
+pur.
+
+J'ai vu à Naples, le mois dernier, ce chef-d'œuvre inconnu qui allait
+être enfoui dans une tombe éternelle quand, par un instinct supérieur,
+un passant l'a senti vivant sous la terre et l'a sauvé pour notre joie.
+Athènes n'a rien enfanté de plus charmant que sa forme simple et calme.
+Est-ce un dieu? est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer. Il
+est debout, si complètement nu qu'il a les mains vides. Pas un ornement.
+Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre, la bouche entr'ouverte
+et l'œil grave, comme s'il avait le sentiment que sa contemplation
+est sacrée.
+
+Quels que soient les efforts, les sommes dépensées, les existences
+humaines usées à la tâche, jamais ou ne saura trop faire pour retrouver
+de pareils modèles. L'art de tous les pays du monde attend chacune de
+ces découvertes pour s'instruire à son enseignement, se purifier aux
+grands exemples et s'élever peu à peu jusqu'à cette perfection antique
+que nous atteindrons peut-être un jour.
+
+Il semble qu'en Italie même, on commence à le comprendre depuis que M.
+Baccelli a été deux fois ministre. Les fouilles de Pompéi, qui depuis
+cent cinquante ans n'ont encore déblayé que la moitié de la ville, sont
+reprises avec une activité toute nouvelle. On explore cette année la
+cinquième région, dans la direction de la porte de Nola, et chaque pas
+en avant est une précieuse conquête. L'an dernier on mettait à jour la
+maison dite «du Gladiateur», suite de pièces entourant un grand jardin
+central où le parterre intérieur est bordé d'un petit mur peint à
+fresque représentant une chasse fantastique. Cette année même la maison
+de Marcus Lucretius Fronto était exhumée à son tour: celle-là tout à
+fait remarquable, et la plus belle qu'on ait ouverte depuis celle des
+Vettii. Outre un jardin où l'on admire, comme dans le domaine précédent,
+une vaste peinture de chasse, l'édifice nouveau possède de nombreuses
+chambres ornées de tableaux mythologiques et de paysages d'une
+conservation parfaite. Quatre vues représentent des villas romaines et
+des palais à vol d'oiseau, d'une exactitude architecturale minutieuse;
+elles seront, pour les archéologues, d'inestimables documents.
+
+Ce n'est pas tout. A Rome même, un homme énergique et intelligent, M.
+Boni, a obtenu qu'on lui livrât le Forum avec les fonds nécessaires
+pour le fouiller méthodiquement. Et là, non seulement sous les maisons
+voisines, sous les vieilles églises en bordure, qu'on lui permettait de
+démolir, il a retrouvé des palais et des temples, des colonnes et des
+statues, mais au milieu même de la place, devant l'arc de triomphe de
+Septime Sévère, sous une poussière foulée par des millions de touristes,
+il a découvert la Pierre Noire elle-même, le dallage sacré que Rome
+vénérait comme la tombe de son fondateur.--Romulus fut-il vraiment mis
+en terre à cet endroit? La tradition seule le prétend. Et pourtant M.
+Boni a soulevé le marbre; il a regardé ce qu'il cachait. Un sépulcre de
+douze pieds carrés apparut, entouré de cendres, d'ex-voto et d'ossements
+de victimes. On en tira des vases très anciens, des statuettes
+archaïques, une tête de Gorgone. Et plus loin on déblaya une petite
+pyramide ornée d'une inscription que personne ne put comprendre. La
+seule chose que l'on sache sur elle, c'est qu'elle nous donne
+incontestablement le plus ancien texte connu de la langue latine; mais
+M. Maspero me disait récemment qu'on avait proposé déjà soixante-quatre
+lectures différentes de cette page écrite sur le tuf, et qu'il ne se
+hasardait pas à donner la clef du mystère.
+
+Un peu plus loin, devant la maison des Vestales, M. Boni trouva encore,
+sous la pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de Juturne où l'on
+dit que les chevaux de Castor et Pollux, un jour, se sont abreuvés. La
+fontaine était demeurée là, dans sa cuve de marbre blanc, étouffée par
+la terre depuis plus de mille années, mais toujours ornée de ses
+charmants bas-reliefs, et si parfaitement revenue à la vie des sources,
+qu'à peine affranchie de la sépulture elle recommença de couler.
+
+
+
+
+UNE FÊTE A ALEXANDRIE
+
+
+La fête au milieu de laquelle se déroulera dans quelques heures le
+triomphe d'un souverain oriental[2] est, dit-on, la plus somptueuse que
+Paris se soit donnée depuis quatre-vingt-dix ans. Celles même de 1867 et
+de 1889 n'avaient pas à ce point inondé ses rues de fleurs, d'étoffes,
+de clartés en guirlande et d'architectures éphémères, toutes choses qui
+enchantent le grand enfant populaire et déplaisent aux parcimonieux.
+
+Il est clair que nous manquons de points de comparaison. De siècle en
+siècle, le sens des fêtes se perd chez les nations modernes. On suppute
+le prix d'une colonne, on marchande l'épaisseur des dorures, bientôt, il
+ne sera plus permis d'allumer une rampe au fronton de l'Élysée, sans
+entendre crier quelque part qu'un mètre de gaz coûte vingt centimes, et
+que vingt centimes donnés à un pauvre eussent été de meilleur emploi.
+
+Jadis, on comprenait les besoins de la foule, sa soif de lumières, d'or,
+de rouge, et de clairons. On lui donnait moins chichement ce pain de
+joie et ce souvenir. Peut-être serait-il intéressant de comparer ici à
+la fête actuelle dont on blâme déjà l'éclat, la Fête telle qu'elle
+pourrait être si on lui accordait vraiment des «crédits illimités». Nous
+remonterons au delà de vingt et un siècles pour en trouver l'exemple,
+mais celui-là du moins mérite d'être conté.
+
+ * * * * *
+
+Voici quoi fut le cortège, qui traversa la ville d'Alexandrie, soixante
+ans après sa fondation, cortège si considérable que la Bannière de
+l'Étoile du Matin en ouvrit la marche au lever de cet astre et que la
+Bannière de l'Étoile du Soir la ferma au soleil couchant.
+
+On observera qu'il ne s'agit pas là d'un conte, ni d'une rêverie, mais
+que nous possédons sur cette fête un document historique[3] qui a tous
+les caractères d'une relation officielle.
+
+En outre, on notera qu'elle ne fut pas ordonnée par un prince de
+décadence, épris de faste et de débauches, mais par le plus sage, le
+plus pacifique et le plus éclairé des souverains de l'antiquité, par
+Ptolémée Philadelphe, celui-là même qui fit traduire la Bible par les
+Septante, et qui attira dans sa capitale tout ce que le monde comptait
+d'artistes, de philosophes, de poètes et de savants.
+
+Le pavillon d'où partit le défilé triomphal, et où le banquet fut servi,
+était assez grand pour contenir cent trente lits de table rangés en
+cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes de vingt-trois mètres,
+tendaient au-dessus de la salle un ciel d'étoffe écarlate; quatre de ces
+colonnes simulaient des palmiers; les autres étaient sculptées en
+thyrses. On avait suspendu, dans les intervalles, des peaux de
+monstrueux fauves; cent animaux de marbre soutenaient les
+piliers.--Au-dessus, des boucliers d'or, des tissus à sujets, des
+tableaux de grands peintres se succédaient ornementalement, parfois
+embrumés par les parfums qui brûlaient dans les trépieds d'or, tandis
+que la voûte semblait borner le vol de huit aigles d'or hauts de sept
+mètres. Les cent trente lits étaient d'or, couverts de tapis de Perse et
+d'étoffes de pourpre.
+
+La vaisselle et les vases étaient d'or comme le reste, et, dit
+l'historien, enrichis de pierreries d'un travail admirable. Autour du
+pavillon qu'on avait entièrement jonché de fleurs rares, une forêt
+d'arbres plantés en une nuit rafraîchissait la terre d'une ombre
+continue.
+
+Après la Bannière de l'Étoile, celles des Rois et celles des Dieux
+formaient la tête du cortège. La Pompe Dionysiaque suivait: c'étaient
+des Silènes ventrus, les uns couverts de pourpre sombre et les autres de
+pourpre claire; puis des Satyres élevant des torches ornées de feuilles
+de lierre d'or; des Victoires aux ailes dorées portant des lances de
+trois mètres, au bout desquelles s'arrondissaient des cassolettes de
+parfums; un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui tenaient des
+plats d'or chargés de myrrhe, de crocos et d'encens en fumées.
+
+Ensuite, un char long de sept mètres sur quatre, traîné par cent
+quatre-vingts hommes, supportait la statue de Dionysos faisant une
+libation avec un vase d'or. Cette statue était haute de cinq mètres.
+Devant elle, un autre vase d'or, colossal, contenait six cents litres de
+vin. Des pampres, du lierre, des couronnes, des guirlandes, des thyrses,
+des bandelettes, des masques, des tambourins, s'ordonnaient avec
+symétrie sur les quatre parois du char; et derrière, marchait en criant
+la troupe des Bacchantes aux cheveux défaits, couronnées de serpents et
+de branches verdoyantes.
+
+Un autre char, traîné par soixante hommes, portait la statue de Nisa,
+ornée de raisins d'or et de pierres précieuses.
+
+Un troisième char, roulé par trois cents hommes, long de neuf mètres et
+large de sept, représentait un pressoir élevé de onze mètres au-dessus
+de la plate-forme, et où soixante Satyres foulaient le raisin en
+chantant au son de la flûte la chanson du pressoir. Et le vin doux
+ruisselait sur toute la route.
+
+Un quatrième char, tiré par soixante hommes et long de douze mètres,
+portait une outre faite de peaux de panthères cousues, qui contenait
+cent vingt mille litres de vin, et qu'on vidait peu à peu en fontaine.
+
+Un cinquième char figurait un antre envahi par les lierres, d'où
+s'échappèrent, tout le jour, des tourterelles et des pigeons qui avaient
+de longs rubans aux pattes, pour que la foule pût les saisir au vol.
+Cinq cents hommes traînaient cette montagne.
+
+J'en passe...
+
+Seize cents enfants portaient des fruits d'or. Six cents esclaves
+traînaient un prodigieux kratêr d'argent, sculpté d'animaux en relief.
+
+Puis, ce fut un char de Bakkhos, monté sur un éléphant harnaché d'or,
+suivi de cinq cents petites filles et de cent vingt Satyres. Puis, cinq
+troupes d'ânes aux frontaux d'or, vingt-quatre chars d'éléphants,
+soixante de boucs, d'autres de bœufs, d'autruches, de chameaux.
+Ceux-ci portaient l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome. Puis, des
+Indiennes vêtues en captives, six cent défenses d'éléphants, deux mille
+troncs d'ébène, deux mille quatre cents chiens, cent cinquante hommes
+portant des arbres, d'où pendaient des perroquets, des paons, des
+pintades, des faisans dorés. Puis, quatre cent cinquante moutons
+exotiques, vingt-six bœufs blancs des Indes, vingt-quatre lions, un
+ours blanc, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, trois
+petits ours, une girafe et un rhinocéros!
+
+J'en passe encore; il faudrait un volume. Ce furent les statues de
+Priape, de la Vertu, de Héra, d'Alexandre, de Ptolémée et de la ville de
+Corinthe, toutes décorées d'or et de pourpre. Puis trois chariots, dont
+le premier traînait un thyrse d'or de quarante et un mètres; le second,
+une lance d'argent de vingt-sept mètres; le troisième (j'en demande
+pardon à mes lectrices), un phallos d'or, long de cinquante-cinq mètres,
+et qui portait un astre à son extrémité.
+
+Six cents choristes suivaient, avec trois cents joueurs de cithare; puis
+deux mille taureaux aux cornes dorées et portant des frontaux d'or.
+Parmi les autres objets d'or, et pour ne citer que ceux-là, on vit une
+couronne colossale, trois mille deux cents couronnes plus petites,
+dix-huit trépieds, sept palmiers de quatre mètres, un caducée et une
+foudre l'un et l'autre de dix-huit mètres, des aigles, une égide, une
+cuirasse, vingt boucliers, soixante-quatre armures, douze bassins, douze
+urnes, cinquante corbeilles, cinq buffets, une corne d'Abondance haute
+de quatorze mètres; puis quatre cents chariots portant des plats d'or,
+et huit cents portant des parfums.
+
+Le long de ce cortège, la haie fut faite par cinquante-sept mille six
+cents fantassins, et par vingt-trois mille deux cents cavaliers: en
+tout, plus de quatre-vingt mille hommes.
+
+Telle fut donc cette fête antique. Si nous en connaissons les détails,
+nous savons aussi le prix qu'elle coûta. Bien que la plupart des
+richesses qui y furent montrées au peuple eussent été _données_ par les
+pays tributaires ou par les nations alliées, le roi paya néanmoins pour
+l'organisation du cortège et la décoration générale, quatre-vingt-un
+mille kilogrammes d'argent, somme qui, en tenant compte de la
+dépréciation du métal[4], équivaut à _quatre cents millions_ de notre
+monnaie.
+
+ * * * * *
+
+Je ne pense pas que la fête d'aujourd'hui grève le budget d'une pareille
+somme. A côté de cet amoncellement d'or, nos fleurs en papier, nos
+globes de gaz et nos treillages de bois vert sont d'un luxe moins
+véritable. Sans atteindre, même de loin, le faste des fêtes antiques,
+peut-être pourrait-on laisser à ceux qui dirigent les cérémonies
+nationales une liberté plus grande, et des ressources moins comptées.
+
+On s'imagine que l'argent ainsi dépensé serait ravi aux besoins du
+peuple. Il y répondrait, au contraire. Le peuple, qui n'est pas seul à
+payer les fêtes, est seul à y prendre plaisir, et il le sait bien.
+
+
+
+
+SPORTS ANTIQUES
+
+
+Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne connaissaient ni le Salon ni le
+Cercle, et bien qu'ils eussent élevé au rang des déesses la
+personnification du Foyer, ils se trouvaient bien partout, excepté chez
+eux.
+
+Leurs lieux de réunion, cela est assez connu, étaient des places
+publiques, généralement voisines de portiques ou colonnades où l'on se
+réfugiait en cas de pluie. Même dans les maisons particulières, il n'y
+avait pas de pièce destinée aux réceptions, à part la salle à manger. Ce
+qui est pour nous le fumoir, ou ce qui était pour nos pères la
+bibliothèque, n'a pas d'équivalent dans l'antiquité. On recevait ses
+amis dans l'atrium, ou plus souvent encore au jardin, entre les arbres
+et les statues.
+
+Ainsi, pas de représentations privées, hors quelques danses ou
+pantomimes devant un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement;
+aucun prétexte pour réunir les éléments de ce qu'on appelle aujourd'hui
+une «matinée» ou une «soirée».
+
+Cependant, l'homme a besoin de distractions et les Grecs goûtaient comme
+nous ces plaisirs en commun qui sont une des nécessités de la vie; mais
+ils les prenaient au dehors, et comme les spectacles au grand soleil
+s'accommodent des proportions les plus variées, ils étaient quatre
+autour d'un flûtiste, cent mille autour d'un discobole. Telles étaient
+leurs «matinées».
+
+Il est singulier que, dans notre langue où les inventions les plus
+modernes portent des noms grecs, nous ayons pris un mot anglais pour
+désigner ce qui est essentiellement hellénique: le Sport.
+
+ * * * * *
+
+L'Athlétique (ainsi le nommait-on) était jadis un des Beaux-Arts, et non
+le moindre. On élevait des statues aux athlètes vivants. Ils étaient
+comblés d'honneurs et de richesses, non par des entrepreneurs de
+spectacles, mais par l'État et la Cité. Si nous suivions scrupuleusement
+la tradition antique en matière de goût, on enseignerait la gymnastique
+à la Villa Médicis, et qui sait si les quatre arts ne trouveraient pas
+un réel profit à considérer ce nouveau venu?
+
+L'athlète, en effet, et sans paradoxe, est un artiste. Il modèle son
+corps comme le chanteur forme sa voix. Il est sa propre statue.
+
+Lui seul a reçu le don des attitudes souples et droites, des mouvements
+puissants et doux. Lui seul réalise ce tour de force qui est la légèreté
+dans l'énergie. Notre admiration pour l'artiste augmente devant
+l'aisance incompréhensible avec laquelle il résout des problèmes de
+beauté qui seraient, pour nous, extraordinaires; mais l'athlète a le
+même secret. Méditons la gloire que lui décernaient si respectueusement
+les Athéniens.
+
+A vrai dire, ils comprenaient l'athlète dans un sens qui n'est pas tout
+à fait le nôtre. Détenir un record n'était nullement leur idéal sportif.
+Sans doute, le vainqueur au javelot était l'homme qui lançait son
+projectile le plus loin, et le vainqueur à la course était toujours le
+premier; mais tout au contraire de nous, les Grecs n'estimaient qu'à
+demi les spécialistes de la force. L'athlète, pour eux, était l'être
+invincible par quelque moyen que ce fût. Ils auraient hué un coureur,
+si les muscles de ses bras n'avaient été aussi robustes que ceux de ses
+jarrets, et si, au lendemain de sa victoire, le premier venu parmi les
+lutteurs eût pu lui faire toucher les épaules. Aussi, en disant que le
+Sport est essentiellement hellénique, je ne prétends pas que Périclès
+eût été saisi d'admiration à l'aspect d'un de nos jockeys. Les Grecs ne
+séparaient pas à ce point l'idée Force et l'idée Beauté. Ils pensaient
+que les peintres et les sculpteurs cherchent le Beau à leur manière, et
+que les athlètes le réalisent en eux-mêmes: leur Esthétique admettait
+donc parmi les arts l'exercice physique; mais ici, elle ne pouvait
+distinguer l'homme de l'œuvre, puisque le résultat du sport est le
+développement du sportsman: c'est pourquoi elle formait l'athlète selon
+les mêmes lois d'harmonie et de proportion que Phidias imposait à ses
+cavaliers nus.
+
+Dans ce but, ils avaient institué le fameux concours du pentathle, qui
+n'était pas autre chose qu'un vaste championnat en cinq manches.
+
+Tous les concurrents se mettaient d'abord en ligne pour le _saut_:
+épreuve éliminatoire pour laquelle l'espace à franchir était réglé
+d'avance. Ceux qui réussissaient prenaient part à un deuxième concours:
+le lancement du _javelot_, et cette fois les quatre meilleurs «lanciers»
+étaient seuls retenus pour les épreuves suivantes. La _course_ éliminait
+le quatrième concurrent. Le _disque_ éliminait le troisième...
+
+Comme on le voit, les premières épreuves et les demi-finales se
+répétaient symétriquement: le saut et la course prouvant la vigueur des
+jambes, le javelot et le disque, celle des bras.
+
+Les deux vainqueurs s'avançaient alors l'un vers l'autre et entraient en
+_lutte_, corps à corps.
+
+Mais tandis que chez nous, et chez les Turcs (comme autrefois chez les
+japonais), les lutteurs sont des colosses obèses qui écrasent
+l'adversaire sous leur masse, jamais, chez les Grecs, un lutteur de
+foire n'eût été admis aux Jeux Olympiques. L'épreuve du saut l'eût
+écarté dès le début. Est-ce à dire que les plus agiles étaient seuls
+admis à lutter? Non pas. La course à pied ne départageait que les
+vainqueurs du saut et du javelot: épreuves de force par excellence. Les
+deux derniers concurrents étaient donc les plus agiles parmi les plus
+vigoureux: c'étaient des athlètes complets. On ne saurait trop admirer
+avec quelle intelligence étaient graduées les séries du «Grand Prix»
+antique. Le triomphateur de la finale était digne d'avoir sa statue dans
+le bois sacré d'Olympie, car on pouvait dire de lui à coup sûr qu'il
+était le premier guerrier de la Grèce.
+
+ * * * * *
+
+Par la suite, ces jeux admirables dégénérèrent. Athènes avait tous les
+ans des courses de chars et de cavaliers à l'époque des Panathénées.
+Olympie à son tour eut un hippodrome célèbre. Quand Rome et Byzance
+recueillirent la succession d'Hellas à la tête des peuples, le Cirque
+finit par absorber en lui tous les jeux et toutes les fêtes. Les chars
+des cochers hurlants chassèrent les athlètes de l'arène.
+
+Dès lors, il serait puéril de le nier, le sport antique devient moins
+intéressant pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de loin les courses
+auxquelles nous sommes habitués, ensuite parce que, sur un pareil
+terrain, nous n'avons rien à lui envier. De nombreux documents figurés
+nous apprennent que la haute école était connue des anciens dans toutes
+ses subtilités: mais il n'est pas vrai qu'à Rome les courses, attelées
+ou non, aient jamais égalé la perfection des nôtres. Celles-là étaient
+des cohues galopantes, mal réglées, presque barbares,--dignes, en un
+mot, de cette longue décadence artistique où Rome fit sombrer l'héritage
+athénien. On y courait la charge, comme en guerre. Nulle discipline
+entre les conducteurs. Il fallait arriver à tout prix, fût-ce en crevant
+ses chevaux ou en versant le char du rival. Plaisirs de sauvages, que
+Longchamps ou Vincennes laissent loin derrière eux.
+
+ * * * * *
+
+Reposons-nous plutôt devant la magnifique image qui était l'idéal de
+l'athlétique grecque. Notre sport gagnerait à s'inspirer d'elle. Nos
+coureurs, attirés par l'appât des prix, s'entraînent constamment au même
+exercice. Ils deviennent semblables à des ténors qui donneraient sans
+cesse l'_ut_ de poitrine et qui ne sauraient pas chanter «Au clair de la
+Lune» dans le médium.
+
+Le sport ainsi compris est tout le contraire d'un art.
+
+Puisque nous avons en France des sociétés puissantes qui règlent à leur
+gré l'ordre des fêtes et la nature des récompenses, pourquoi ne
+s'uniraient-elles pas pour offrir le plus grand prix de l'année au
+champion général des «cinq arts athlétiques»? Je sais qu'on a tenté
+l'expérience dans notre pays et que les premiers résultats n'ont pas été
+satisfaisants. Ils ne pouvaient l'être si tôt. On ne réforme pas ainsi
+l'entraînement de toute une génération. A une formule nouvelle, il faut
+des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient en foule s'ils étaient prévenus
+que leurs efforts dussent être récompensés plus que ceux de leurs rivaux
+spécialistes. Il semble bien que ce soit surtout une question d'argent.
+Créons l'émulation par la prime et nous aurons, peu à peu, un concours
+national annuel qui, sans éclipser les autres réunions sportives,
+tiendra néanmoins parmi elles le premier rang, et le plus digne.
+
+C'est en formant des athlètes complets que nous servirons le mieux le
+développement de la vigueur adolescente et l'intérêt supérieur de la
+beauté française.
+
+
+
+
+LESBOS D'AUJOURD'HUI
+
+
+La terre de Daphnis et de la petite Chloé, la vieille île éolienne
+devant laquelle l'amiral Caillard va mettre en batterie ses monstrueux
+canons, Lesbos est aussi mal connue qu'elle est célèbre.
+
+Des paquebots européens la contournent sans y faire relâche. Les
+touristes visitent Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la Troade.
+Très peu de voyageurs récents peuvent compter, parmi leurs excursions,
+un séjour à Mytilène. L'un d'eux est un Français, M. de Launay, chargé
+de mission par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands, Conze[5] et
+Koldewey, ont reconnu les ruines antiques échappées aux ravages des
+Turcs et aux boulets des Vénitiens. Enfin, un habitant de l'île, M.
+Georgeakîs, a recueilli les traditions, les contes, les chansons
+populaires de son pays dans un intéressant travail auquel l'un de nos
+plus savants _folk-loristes_, M. Pineau, collabora[6]. Mais ces études
+n'ont pas dépassé le cercle restreint des hellénistes et nos curiosités
+d'aujourd'hui leur donnent inopinément un intérêt général qu'elles ne
+prétendaient pas éveiller.
+
+L'heure est venue de leur demander une causerie familière sur la vie
+intime de ces paisibles gens auxquels nos cuirassés vont rendre visite
+avec le cérémonial de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Lesbos, île séparée de l'Asie par la mer éclatante de l'Archipel bleu,
+est encore habitée par une peuplade grecque, de mœurs à demi
+orientales, comme au temps où les Lydiens lui envoyaient leurs étoffes
+de soie et passaient dans ses ports en faisant voile vers Athènes. La
+vie, de nos jours, y est peut-être plus modeste, plus secrète et plus
+retirée, mais elle a gardé ce caractère de paix tranquille, de bonheur
+naïf et doux, que Longus lui donnait il y a deux mille ans et que les
+voyageurs contemporains ont retrouvé intact dans l'âme de son peuple.
+
+Une montagne de marbre blanc, un Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver
+couvre parfois d'une neige éblouissante; quelques collines rocheuses;
+des golfes d'azur sombre, unis comme des lacs; un paysage d'un vert très
+frais, analogue, dit M. de Launay, à celui des montagnes de France: des
+chênes, des peupliers longs, des noyers çà et là, des haies de mûriers
+sauvages, des forêts dont le sol est couvert par un tapis d'anémones
+rouges; puis, en descendant vers la mer, des fleurs de toutes les
+nuances, des épis, des pâturages et d'innombrables oliviers: tel est le
+pays de Sapho. Sur les plages, on trouve le murex, le coquillage de la
+pourpre.
+
+Le costume des femmes est d'un éclat tout asiatique; il se compose d'une
+culotte bouffante, serrée à la cheville, d'une chemisette blanche à
+raies roses, et d'un boléro très ouvert qui laisse la poitrine libre
+dans la mince étoffe. Les cheveux sont ornés d'un mouchoir de couleur
+qui fait parfois le tour du visage; on y pique des aigrettes, des
+fleurs, des mousselines transparentes ou des rubans multicolores, selon
+les villages. Les jeunes filles sont très fières de leurs cheveux noirs,
+qu'elles portent en nattes tombantes. Plus les nattes sont longues, plus
+les filles se disent belles, et une vieille superstition veut que la
+veille du premier mai elles frappent leurs dos nus avec des orties pour
+faire pousser leur chevelure.
+
+Chaque année, ce jour-là aussi, elles s'en vont, par groupes d'amies, le
+soir, en chantant, dans la campagne nocturne. Elles cueillent autant de
+fleurs qu'elles en peuvent rapporter, et celle qui la première entend le
+coucou est dite avoir reçu le plus heureux présage. Elles rentrent dans
+leurs maisons quand le village est endormi, et là elles tressent des
+couronnes, des guirlandes, des gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux
+fenêtres et aux portes fermées. Le lendemain, quand le soleil se lève,
+tout le printemps de la terre est venu, entre leurs doigts, envahir les
+cités de ses corolles et de ses parfums.
+
+C'est la première aube de mai; le village s'éveille avec elle, et chacun
+s'habille en hâte. Toutes les femmes ont des anémones dans les cheveux
+en signe de joie. Tous les hommes sont en habit de fête, portant le
+gilet noir boutonné en losange, la ceinture écarlate et le bonnet cassé
+neuf. Une vieille dame, dans chaque quartier, parcourt les rues, portant
+une coupe de miel où elle trempe son doigt, et elle touche de ce doigt
+les vierges au front pour les faire paraître douces comme le miel aux
+yeux de leurs fiancés.
+
+A douze ans, les filles se marient, si toutefois elles ont un trousseau
+complet; autrement, les partis ne se présenteraient pas. Ce trousseau,
+il faut qu'elles le fassent elles-mêmes; la plus habile est la mieux
+ornée. Toutes les pièces du linge et des vêtements sont tissées au
+métier par la candidate: chemises, chemisettes, pantalons bouffants,
+draps, serviettes, nappes et torchons, étoffe à trame lâche ou serrée,
+unies ou rayée de couleurs pâles, sortent peu à peu de tous ces petits
+doigts si pressés de s'unir à ceux d'un mari. Après cela, il faut
+couper, ourler, broder, que sais-je? Les mois et mois passent dans ce
+long travail d'enfant, qui porte sa récompense au terme de sa tâche.
+
+Les accordailles se font toujours entre le jeune homme et la jeune
+fille, les parents n'étant consultés que par la suite. S'ils ne refusent
+pas leur consentement, les deux familles se réunissent, et le prêtre a
+mission de rédiger le contrat, afin que la félicité matérielle des époux
+reçoive par là une sorte de bénédiction religieuse, comme leur bonheur
+intime et leur union chrétienne.
+
+A la veille du mariage, toutes les amies de la fiancée se donnent
+rendez-vous dans sa chambre, et font elles-mêmes la toilette de noces.
+Le trousseau est déployé, exposé sur les murailles. La jeune fille est
+lavée par ses petites voisines, qui lui teignent les ongles en rouge.
+
+C'est pour elle, en effet, que la fête se donne. C'est elle qui épouse
+et elle qui possède; le mari ne vient qu'au second plan. Une très
+ancienne coutume qui remonte au delà des Grecs, jusqu'aux premiers temps
+de la civilisation égéenne, veut qu'à Lesbos, la femme soit chef de la
+famille, la fille seule héritière au détriment des fils. Elle hérite
+même du vivant de ses parents, car, en dehors de la dot qu'elle reçoit,
+et du trousseau qu'elle s'est tissé, la fille aînée prend possession de
+la maison paternelle le jour de son mariage, et le père va porter son
+foyer autre part.
+
+Après la cérémonie à l'église, les assistants se réunissent chez les
+nouveaux mariés. Une jeune fille se tient à la porte, et chaque fois
+qu'un invité se présente, elle lui met dans la bouche une cuillerée de
+confitures, en symbole des douces pensées qu'il lui faut apporter en
+passant le seuil nuptial.
+
+ * * * * *
+
+N'est-ce pas que les petits détails de ces coutumes populaires éveillent
+l'idée d'une république heureuse, où tout serait inconnu de ce qui
+assombrit les peuples d'Europe? Et réellement Lesbos est une île
+fortunée. Personne n'y est très riche, ni très pauvre non plus. La
+terre, partagée entre les familles, offre un morcellement à peu près
+régulier. Nul homme qui n'ait là son bout de champ, ses oliviers
+précieux et son pain sur la planche. Un climat d'une égalité
+paradisiaque y rend les cultures faciles et les repos délicieux. Sous
+leurs toits couverts de roseaux, les maisons peintes de couleurs
+diverses présentent des pièces vastes où s'étendent des tapis en poil de
+chèvre tissés par les femmes. Le long des murs blanchis à la chaux,
+quelques divans sont allongés, et l'on y fait asseoir les hôtes en leur
+donnant du café turc, des sucreries roses et des fruits confits.
+
+Mytilène, la capitale de l'île, est construite dans une position qui
+rappelle exactement celle d'Alexandrie moderne. Elle s'étageait
+autrefois en amphithéâtre sur une presqu'île à demi détachée, qui
+n'était reliée à la terre que par des ponts de pierre blanche. De chaque
+côté de ces ponts, deux ports symétriques se creusaient, ainsi que le
+Vieux-Port et l'Eunoste à gauche et à droite de l'Heptastade. Puis leur
+fond bas s'est ensablé. Un isthme lentement émergé s'est élargi entre
+les anses et la ville nouvelle y est descendue. Il ne reste rien de la
+cité antique.
+
+C'est aujourd'hui une petite ville propre et tortueuse, coupée d'une
+quantité de ruelles et d'impasses, bariolée, grouillante et cosmopolite
+comme les moindres ports de la Méditerranée. Ses maisons bleu clair,
+rose pâle et jaune léger couvrent des teintes les plus tendres les
+premières pentes de la citadelle, et une forêt d'oliviers la coiffe de
+sa chevelure sombre. Les paysans de l'intérieur apportent là et vendent
+aux marchands étrangers l'huile de leurs olives et le vin de leurs
+vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux et toujours si recherché des
+Grecs. D'autres y vendent de la soie, des figues, des peaux tannées, du
+miel, des moutons descendants des troupeaux qui entourèrent Daphnis, des
+brebis filles de celle qui allaita Chloé. Ces modestes échanges
+suffisent à la vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas d'autre
+superflu que les richesses des bois et des plaines, les Mytiléniens
+n'amassent pour trésors que le miel de leur abeilles: ils en ont fait le
+symbole du bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Soyons doux pour ce peuple innocent et simple que les Turcs laissent en
+paix depuis soixante-dix ans. Si mous débarquons dans ses ports
+merveilleux, s'il nous faut quelque temps nous substituer à ses maîtres,
+et surtout si notre établissement dans l'île doit se prolonger au delà
+de nos ambitions, montrons-nous discrets et faciles à l'égard de ces
+villageois qui ne sont pas responsables des fautes du sultan. Ils
+ignorent la question des quais et les écoles de Syrie. La créance
+Lorando n'est pas à leur compte. Allons chez eux comme des amis. Notre
+cause est déjà gagnée auprès d'eux puisque leurs aversions et nos
+hostilités s'adressent pour l'instant au même personnage.
+
+Enfin, soyons respectueux pour le sol où reposent leurs glorieux
+ancêtres. C'est là, c'est dans l'île de Lesbos que les premiers lyriques
+ont chanté leurs premiers vers dans une langue européenne. C'est de là
+qu'ont jailli les sources de l'ode et les larmes de l'élégie. Tous ceux
+qui ont trouvé dans les strophes d'un poète le rythme de leurs
+enthousiasmes où la consolation de leurs désespoirs doivent regarder
+cette île comme le lieu privilégié de leur pèlerinage intime: elle est
+sacrée pour toujours. Le sang ne peut plus être répandu sur les rives où
+la légende veut que les vagues aient un soir jeté, avec leur écume
+divine, la tête et la lyre d'Orphée.
+
+5 novembre 1901.
+
+ [Le jour où cet article paraissait, l'escadre de la Méditerranée
+ venait de quitter Toulon pour une destination inconnue, après la
+ rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie.
+ On pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y aborda en
+ effet quelques jours plus tard. Cet événement est encore trop près
+ de nous pour qu'on ait oublié comment l'amiral Caillard leva
+ l'ancre après une courte démonstration navale qui ne souffrit
+ aucune résistance.]
+
+
+
+
+LA FEMME
+
+DANS LA POÉSIE ARABE
+
+
+Si l'on demandait à un lecteur occidental comment il se représente
+l'héroïne d'un poème arabe où il est parlé d'amour, j'imagine que le
+lecteur serait d'abord surpris de s'entendre interroger sur le cours
+élémentaire de ses connaissances générales; qu'ensuite, et pressé de
+répondre, il décrirait sommairement la silhouette d'une jeune femme âgée
+de vingt-cinq ans, vêtue de huit robes impénétrables, recluse dans un
+harem aussi fortifié qu'une prison et traitée comme une esclave.
+
+Or ce portrait serait justement à l'opposé de l'exactitude, et presque
+le plus faux que l'on pût offrir: on premier lieu, parce qu'à vingt-cinq
+uns une femme arabe est plusieurs fois grand'mère, et ne saurait plus
+(du moins physiquement) inspirer les poètes lyriques... Arrêtons-nous
+dès le début sur cette question d'âge où nous trouverons la clef de
+toute poésie orientale.
+
+
+I
+
+La jeune fille arabe a de dix à douze ans.
+
+Ceci est capital.
+
+Elle a douze ans comme la jeune fille grecque. C'est la
+δωδεχἑτιϛ νὑμφη des poètes de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs
+années, elle est femme par le corps et par la beauté; mais les
+transformations de sa poitrine et de ses hanches ne sauraient faire
+qu'elle ne soit restée, cérébralement, une petite fille. A Corinthe
+ainsi qu'à Bagdad elle joue encore aux osselets, une heure avant de
+suivre son premier amant; il n'y a pas de transition pour elle entre les
+jeux de la chambre et ceux du lit, rien de ce que nous appelons en
+Europe la «jeunesse», qui sépare l'enfance de la maternité. La jeune
+fille arabe est toujours un enfant, et c'est par là qu'elle donne le ton
+(de même que la vierge Hellène) à la poésie amoureuse toute naïve qui
+refleurit depuis trois mille ans autour des mers levantines.
+
+Volontairement naïve est cette poésie, et sincèrement, et à propos. Que
+de sottises critiques n'avons-nous pas lues sur la «fausse naïveté», sur
+la «mièvrerie» de Daphnis et Chloé,--pour prendre cet exemple d'amours
+orientales. Mais Chloé a treize ans![7] et comment une petite bergère
+éolienne de treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance, si
+elle ne montrait pas ses façons puériles de sentir, de pleurer, de
+parler ou de se taire?
+
+Les amantes qui sont nées dans nos pays froids, où tous les printemps
+sont en retard, même celui de la jeunesse humaine, éprouvent leurs
+premières passions à l'âge où leur éducation intellectuelle est
+terminée. Il est tout naturel qu'elles mêlent le monde abstrait au
+nouveau monde physique dont l'éveil bouleverse leurs âmes déjà grandes.
+Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre ans réponde «Infini» à qui lui
+dit «Amour», et personne ne s'en étonnera; elle peut disserter comme il
+lui plaît sur les affinités mystérieuses des êtres et même établir une
+corrélation raisonnable entre le mouvement circulaire des planètes et le
+manège du lieutenant qui gravite autour de sa blonde personne. Elle a eu
+tout le temps d'apprendre sa philosophie. Souvent même elle a fait le
+tour des vanités psychologiques et, vierge comme la Rosalinde de
+Shakespeare, elle pourrait dire comme celle-ci, lisant son premier
+billet doux: «Love is merely a madness.»
+
+Mais une enfant de douze ans! A quoi peut-elle comparer les premières
+voluptés de son corps si ce n'est aux premières joies matérielles et
+simples qu'elle a pu goûter? Dira-t-elle que le désir est plus amer que
+le regret? non, mais «doux comme le miel» parce qu'elle est à l'âge où
+l'on aime le miel, et parce que la douceur des lèvres sur les lèvres,
+sensualité mal connue d'elle encore, ne lui rappelle guère que sa
+gourmandise.
+
+Et voilà pourquoi le Cantique des Cantiques chante ainsi le bonheur
+d'aimer: «Il y a, sous ta langue, du miel et du lait[8].» Voilà comment,
+dans la plupart des poèmes arabes que l'on va lire, les métaphores même
+les plus complexes ne quitteront jamais le champ des réalités pour celui
+des abstractions. Ce n'est point que les poètes orientaux ne puissent
+briser le cercle des images visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent
+d'amour, ils doivent se refaire une âme d'enfant, par la nécessité même
+du sujet.
+
+
+II
+
+Cette très jeune amante, cette femme-enfant, où et comment le poète la
+rencontre-t-il?
+
+Est-ce à travers tous les dangers, au moyen de tous les artifices,
+ruses, fourberies et stratagèmes, dont la légende accréditée chez nous
+charge les mœurs orientales? est-ce dans cette forêt de mystères et
+d'embûches que les aventures d'amour poursuivent là-bas leurs fins
+naturelles?
+
+Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du Caire ou de Bagdad, cités
+exceptionnelles de ce grand peuple errant et libre qui est la famille
+arabe. Et même là, tant de secrets et de luttes insidieuses autour de
+la femme ne sont ordinairement que les péripéties, de l'adultère: sujet
+de contes et non de poèmes. L'innombrable littérature musulmane[9] où
+les complexités de l'adultère forment si souvent la trame du récit,
+excuse l'erreur où nous tombons lorsque nous nous imaginons volontiers
+l'amant arabe à cheval en pleine nuit sur un mur de harem avec un
+coutelas entre les dents et deux pistolets à la ceinture. Une telle
+posture n'est pas habituelle aux poètes, et si elle est encore ici
+romantique et byronienne elle ne pourrait pas servir d'illustration aux
+mœurs pastorales de la vieille Arabie.
+
+Pastoral est en effet, essentiellement, le peuple arabe. Les Maures et
+les Mauresques des villes forment un rameau si différent de la souche
+originelle qu'il en semble presque étranger. Si les poètes terminent
+souvent leur vie chargée de gloire à la cour du Khalife, la plupart sont
+nés dans les plaines où la vie antique reste simple et à peu près
+immuable depuis les origines. Si quelques-uns, comme Abou-Nouas,
+célèbrent sur commande les maîtresses du souverain, la plupart
+continuent de chanter, avec le frisson de leur jeunesse lointaine, les
+jeunes filles de leur patrie, Yémen tout en fleurs, Liban couronné
+d'ombres, bords du Nil éblouissant et silencieux.
+
+Là, et surtout en Arabie, si la femme mariée est sévèrement tenue, la
+jeune fille l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui pardonne une faute
+éventuelle, mais parce qu'on la croit moins capable de la commettre et
+parce que le mariage précoce ne lui permet pas souvent d'égarer ses
+premiers désirs.
+
+Ce n'est pas pour elle sans doute que le Koran édicte son fameux verset
+sur la décence des femmes[10], car elle est à peine vêtue d'une chemise,
+et dans bien des contrées, jusqu'au XIXe siècle, cette chemisé même
+ne lui est pas donnée avant son mariage.
+
+Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites du Liban, qui devint, en
+1614, professeur d'arabe au Collège de France, nous dit son étonnement
+d'avoir rencontré dans les rues du Caire «des jeunes filles de 14 à 15
+ans qui n'éprouvaient pas de pudeur à se promener sans aucune chemise,
+sans aucun voile, absolument nues»[11]. Il ajoute qu'aux environs du
+Caire et surtout sur la route de Jérusalem, cette nudité était la tenue
+ordinaire des jeunes filles au-dessous de quinze ans. Les caravanes
+chrétiennes voyaient sortir des villages cinquante jeunes personnes
+extrêmement honnêtes, mais toutes dans le costume d'Ashtoret, et comme
+il fallait bien s'adresser à elles pour acheter des provisions, cela
+n'allait pas sans péril de faiblesse pour les bons Maronites pèlerins.
+
+Deux siècles plus tard, le grand ethnographe de l'Égypte, E. W. Lane,
+fait la même observation. «J'ai vu maintes fois dans ce pays, écrit-il,
+des femmes dans toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un âge plus
+avancé, n'avoir rien sur le corps qu'une étroite bande d'étoffe autour
+des hanches[12].»
+
+Si même nous quittons l'Égypte pour l'Arabie propre, où la race est
+pure, nous trouvons çà et là une simplicité de costume qui n'est plus
+individuelle, mais ethnique. Le témoignage de Bruce est net. Entre
+l'Hedjaz et l'Yémen, au berceau même de la poésie arabe, il note en ces
+termes ce qu'il a vu: «Les femmes vont nues, comme les hommes. Celles
+qui sont mariées portent pour la plupart une espèce de pagne qui leur
+ceint les reins; mais quelques-unes n'ont rien du tout. Les filles de
+tout âge sont entièrement sans habits[13].»
+
+Gardons-nous de généraliser: nudité de la femme en pays arabe signifie
+presque toujours indigence[14]. J'insiste néanmoins sur ce détail parce
+qu'il pose dans une familiarité singulièrement «pastorale» en effet les
+rapports entre jeunes gens.
+
+Nue, ou à peine couverte d'une chemise flottante, c'est tout un, la
+jeune fille des tribus arabes proprement dites n'a guère de secrets à
+cacher devant les hommes même qui ne la courtisent point. Le seul
+respect de sa virginité la protège, avec la crainte de son père, et
+celle de Dieu.
+
+Elle n'a pas, comme la mauresque, autour de sa personne précieuse, le
+triple voile, les pantalons lacés, les robes abondantes, l'enceinte des
+murailles et les ferrures des portes. Dès qu'on la touche elle est
+prise, si l'on ose la toucher, et si elle le permet.
+
+Elle marche avec ses sœurs par les sentiers des champs, elle parle
+aux hommes qui passent, elle sait très bien entendre les vers d'amour et
+elle sait aussi leur répondre.
+
+Un orientaliste a écrit que l'Arabie Heureuse était le seul pays où l'on
+pût mettre convenablement en scène la poésie bucolique[15].
+
+
+III
+
+Le type arabe est le chef-d'œuvre de la grande famille sémitique, et
+par certaines excellences de beauté, il passe, même le type grec,
+orgueil de la famille rivale.
+
+Incomparable par l'élégance de la stature, la force délicate et fine des
+attaches, la souplesse, la grâce et la vigueur du torse, la noblesse de
+la main, la lumière du regard, il se présente avec une majesté si
+naturellement royale, qu'il semble seul créé pour se draper dans la
+pourpre, apparaître à cheval et tirer l'épée.
+
+Tel est l'homme de la race.
+
+La femme, nous ne voulons pas la décrire ici avec ce que nous
+apprennent nos yeux européens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils?
+Les vierges arabes nous sont inconnues comme les femmes antiques, et le
+voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau. Sur quelques visages
+entrevus dans l'éclair de la surprise nous n'entreprendrons pas de juger
+ceux qui sont restés cachés. Les poètes seuls sauront nous peindre ce
+qu'ils ont pu seuls voir et chérir[16].
+
+La première des beautés qui les attirent est la chevelure qu'ils
+décrivent somptueusement.
+
+ Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu'à sa taille et
+ ressemblent à des grappes noires.
+
+Ou bien:
+
+ Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparaît. Elle laisse
+ tomber ses cheveux, ils roulent dans la poussière.
+
+Le Khalife Yâzid dit mieux encore:
+
+ Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et noirs?
+
+Le visage est souvent représenté comme une apparition au milieu des
+cheveux ou des voiles. Voici un vers magnifique de Tharafa:
+
+ Son visage est enveloppé par le manteau du soleil.
+
+On la compare aussi à la lune, sur laquelle le voile passe comme un
+nuage léger.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux sont découverts même quand le voile est posé. Leurs paupières
+sont noires, poudrées de khôl; les sourcils peints étendent au-dessus du
+regard leur ligne allongée; plus les yeux sont obscurs et plus ils sont
+beaux.
+
+ J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles étaient
+ brillantes de rosée. Et chacune était belle comme une jeune fille
+ aux yeux noirs qui a des larmes sur les paupières.
+
+Ce regard humide est celui que les poètes rappellent le plus volontiers:
+
+ Elle m'a regardé langoureusement avec les paupières d'une femme qui
+ s'est mis de l'eau sur les yeux.
+
+Et les yeux sont toujours «de gazelle» est-il besoin de la dire? Les
+joues «de jeune gazelle brune» se rencontrent aussi, mais elles sont le
+plus souvent roses et parfois même très colorées.
+
+ * * * * *
+
+Rouge sombre, presque noire nous est peinte la bouche par antithèse avec
+la blancheur des dents.
+
+ Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents blanches comme des
+ fleur d'anthémis arrosées de soleil, et ses gencives sont poudrées
+ de khôl.
+
+Quand les poètes parlent de bouche ils ne se bornent pas à la décrire
+de loin. Nabiga dit d'une jeune femme:
+
+ Elle désaltère celui qui couche avec elle, par sa bouche aux dents
+ tranchantes, sa bouche délicieuse et fraîche comme le vin après le
+ sommeil.
+
+Le cou est droit comme le cou d'un jeune animal, et il est ferme sous la
+main. C'est là que le baiser commence:
+
+ Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une belle fille aux
+ joues éclatantes.
+
+Mais la beauté du visage ne serait que peu de chose si celle du corps ne
+se révélait par un triple caractère que tous les poètes arabes
+s'accordent à louer: fermeté des seins, finesse de la taille, ampleur de
+la croupe.
+
+Les jeunes filles:
+
+ Elles cherchent à cacher leurs seins gonflés qui ressemblent aux
+ grenades.
+
+Une chanteuse:
+
+ Par la fente large de sa robe elle montre à l'amant qui la touche
+ une mamelle grasse et toute blanche.
+
+Une maîtresse:
+
+ Elle a pris mon cœur avec ses yeux... avec ses seins magnifiques
+ où se pose un collier de corail.
+
+Pour faire en quelque sorte équilibre avec la puberté triomphante de la
+poitrine, le poète admire
+
+ Une croupe faite pour se poser sur un coussin.
+
+Il est fier de son amie, parce que:
+
+ Sa croupe ressemble à une dune de sable et la naissance de ses
+ cuisses est grassement plissée.
+
+Ces poésies s'adressent, il est vrai, à des amoureuses de douze à quinze
+ans, mais qui sont, comme on le voit, des fillettes assez dodues.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, s'il faut aller jusqu'où les écrivains orientaux achèvent leurs
+descriptions, un court fragment pourra suffire à compléter ce tableau
+sommaire:
+
+ Si tu la touches, tu prends à pleine main un sexe solide et
+ saillant qui remplit presque toute la paume[17].
+
+Parfois le poète est plus concis, et au lieu de décrire une à une les
+beautés de sa maîtresse, il la peint en une seule phrase, mais avec
+quelle intense et profonde poésie:
+
+ Je charme les jours de pluie (bien que la pluie à elle seule me
+ soit agréable) sous une tente soutenue par des pieux, avec une
+ fille délicate qui porte des anneaux et des bracelets suspendus à
+ ses membres comme des fruits.
+
+Les métaphores ont presque toujours une extrême simplicité de termes
+dans leur magnification même. Elles sont prises de la nature, du ciel et
+du sable, des fleurs et des eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la
+complexité précieuse et pénible des métaphores persanes qui seraient
+souvent incompréhensibles sans les traités de rhétorique par lesquels
+les Persans expliquent leurs poètes[18]. Si l'on n'emploie guère en
+arabe que cinq métaphores courantes pour désigner les sourcils, les
+Persans se vantent d'en former treize[19]. Si le visage est symbolisé de
+huit manières en arabe, les Persans prétendent pouvoir le comparer à
+quarante-cinq objets[20]. Ce n'est pas que leur langue soit plus riche,
+au contraire; mais leur poésie plus cérébrale que réellement passionnée,
+s'abandonne aux divertissements.
+
+L'Arabe, lui, pourrait se passer de la métaphore, puisqu'il a le
+synonyme, grâce à l'immensité de son vocabulaire. Chaque mot qu'il
+emploie fait image et néglige son épithète comme un vêtement inutile à
+sa splendeur; mais parfois il la ramasse, l'accumule, s'en pare et s'en
+glorifie, et revêt en passant la métaphore classique avec une sorte de
+respect pour ce très ancien costume consacré par les âges.
+
+Tel décrit simplement:
+
+ Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roulées, ou
+ flottantes disparaissent les peignes.
+
+Tel autre qualifie avec exubérance:
+
+ Je connais une dame au ventre étroit: elle a des cheveux embaumés
+ d'ambre, noirs comme les corbeaux, abondants, nattés.
+
+S'ils reprennent indéfiniment les figures traditionnelles, ils savent à
+merveille renouveler leur charme. Après avoir cent fois comparé à des
+perles les dents de son amie, Abi-Ouardi nous enchante par cette simple
+tournure de phrase:
+
+ Ton collier le plus beau est celui de tes dents.
+
+S'ils inventent c'est avec prudence et logique. El Ançari compare deux
+yeux à des lacs languissants bordés par la rive noire de la paupière;
+et, dans sa langue, la métaphore est toute naturelle puisque le mot
+عين signifie à la fois «œil» et «source». Abi Ouardi parle
+de «paupières en larmes, gonflées comme des mamelles pleines»--et nous
+ne songeons pas à trouver l'image hyperbolique, tant elle est juste.
+
+Moins voluptueux (ou d'autre façon) que les Hindous, ils s'attardent
+moins qu'eux à peindre la femme transfigurée par le plaisir passé,
+abattue par la lassitude des sens. C'est debout et prête à les vaincre,
+c'est fière et vierge qu'ils l'admirent, comme si leur amour était un
+combat où le plaisir de lutter est à plus haut prix que la victoire
+elle-même.
+
+Ils aiment à figurer l'héroïne de leurs poèmes tantôt comme une
+«gazelle» qu'on poursuit à la chasse, tantôt sous la forme d'une «lance»
+que l'on saisit, flexible et fine.
+
+Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils regardent sous les «petites
+épées noires» qui sont les cils; et les longues mèches de sa chevelure
+sont les «serpents» qui la défendent: les serpents protecteurs de sa
+virginité.
+
+
+IV
+
+Telle est, fleurie de métaphores et d'hyperboles, la beauté de la femme
+arabe vue par son poète; mais nous n'aurions même pas esquissé le groupe
+formé par les deux amants si nous n'admirions pas, en terminant, la
+vénération que la femme inspire et qu'on ne le lui dénie jamais,--du
+moins dans le style poétique.
+
+Nous parlions plus haut de la familiarité patriarcale qui rapproche
+nécessairement les jeunes gens d'une même tribu. Elle s'arrête au
+premier amour.
+
+Quel que soit le rang du poète, fils d'esclave comme Antar, ou Khalife
+comme Yazid, et quelle que soit la femme dont il se dise épris, l'amour
+monte de l'un à l'autre; il reste un hymne même lorsqu'il est une
+chanson.
+
+L'amant respecte cet amour. Il l'honore et d'abord il le cache.
+
+Presque jamais nous ne savons quelle est la jeune fille aimée. On ne
+nous dit rien qui la désigne. A partir d'une certaine époque, on la
+travestit sous un nom d'homme; et entendez bien que cela est par pudeur,
+non du tout par perversité. Dans les premiers âges de la poésie arabe,
+l'auteur déroutait les curiosités en disant toujours: c'est une veuve.
+Entendez bien aussi que cela n'était jamais vrai.
+
+Mille délicatesses de sentiments naissent de cette passion qui connaît
+le secret. On ne lira pas sans étonnement l'un des plus sensuels poètes
+de l'école d'Ebn-el-Farid écrire ce vers pétrarquisant:
+
+ Je demande où elle est: et elle est en moi[21].
+
+On admirera cette très jolie expression d'une jalousie qui ne veut pas
+douter:
+
+ Donne-moi ta fidélité, puisque tu ne peux pas me donner ta
+ présence[22].
+
+On lira pour la première fois, chez un poète du VIIe siècle, cet
+enfantillage charmant et qui semble du XIXe:
+
+ J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent au
+ sien[23].
+
+On verra partout la passion se hausser jusqu'à la tendresse, jusqu'à
+l'avènement du baiser: «L'étreinte rapproche-t-elle vraiment davantage?»
+dit Ebn-el-Roumi[24].
+
+Partout enfin on reconnaîtra ce respect de la vierge et de l'amante,
+sous la forme à la fois pompeuse et discrète, ardente et chaste, qui est
+restée celle de nos mœurs françaises et que nous appelons d'un mot
+inconnu des anciens: la galanterie.
+
+En effet, qu'on y prenne garde; il ne s'agit pas ici d'un rapprochement;
+il y a filiation entre cet esprit et le nôtre.
+
+La plus belle époque de la littérature arabe est celle qui précède le
+siècle des croisades. Nos premiers chevaliers sont entrés en Orient au
+milieu de la splendeur dont elle témoignait, car la littérature est le
+miroir des temps. Haroun-el-Raschid était mort depuis plusieurs siècles
+déjà. La civilisation musulmane s'affinait à son apogée. _Feros victores
+cepit._ Si l'on ne fait pas remonter plus avant dans l'histoire la
+noblesse française, c'est qu'en vérité elle n'existait point avant que
+la noblesse arabe ne lui eût donné sa forme, son incomparable modèle. Le
+caractère français dans sa forme actuelle date de cette Renaissance
+suscitée par les croisés. Beaucoup des qualités dont nous sommes le plus
+fiers sont dues à l'influence durable des mécréants vaincus sur ces
+victorieux. Il est certain qu'en particulier si le mot «galanterie» est
+presque intraduisible dans les langues germaniques, s'il exprime une
+nuance d'égards qui est purement française ou espagnole, c'est que les
+deux grands peuples à l'Occident du Rhin se sont trouvés encore presque
+barbares, sous le resplendissement de la civilisation sarrasine. Dans
+cette longue marche à travers le monde, du foyer de Hunding aux palais
+de Saladin, nous avons changé d'exemples et de vertus traditionnelles:
+il y a cette distance entre le nom de Frank et celui de Français.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA DÉSESPÉRÉE
+
+
+Ce logement d'ouvriers comprenait deux pièces et une toute petite
+cuisine, mais aucune des chambres n'était assez large pour contenir à la
+fois les deux lits de la famille. Dans la première couchaient les
+parents avec le dernier-né. Dans la seconde était l'autre lit, pour le
+fils et les petites filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et
+Sylvanie, neuf ou dix.
+
+Depuis plus d'une heure tous étaient couchés. Dix heures venaient de
+sonner à l'église de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de
+la nuit descendait par la fenêtre ouverte, dans la chambre des
+«enfants». Tous trois reposaient sur le côté, Julien tournant le dos à
+la petite qui dormait au bord du matelas; et Berthe s'allongeait en face
+de son frère, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.
+
+Julien lui toucha la jambe:
+
+--Tu ne dors pas?
+
+Elle fit nerveusement:
+
+--Et toi?
+
+Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le
+genou dans sa main affectueuse:
+
+--Tu penses à lui?
+
+Elle ricana:
+
+--Et toi, tu penses à elle?
+
+Soulevé sur un coude, il secoua très doucement la tête avec un regard
+plein de pitié aimante, un regard de grand frère qui a déjà vécu et qui
+sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne
+plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle
+ajustait machinalement le petit nœud, fait d'une ganse noire, qui
+étranglait la mèche blonde.
+
+--Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as
+changé depuis l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges
+plus, tu n'as plus de couleurs ni de santé. Est-ce que ça va durer
+longtemps, cette vie-là?
+
+Elle répondit avec tranquillité:
+
+--Probable que non. Je me suicide demain.
+
+D'un seul mouvement, il l'empoigna par les épaules et la maintint en
+tremblant des deux bras:
+
+--Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu as dit? Es-tu folle?
+
+D'abord, elle se blottit la tête, comme si elle craignait d'être giflée,
+puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de
+se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle
+répéta tout bas dans le silence de la chambre:
+
+--Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de
+moi... Ça sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente,
+puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si potée à mal tourner... Le
+bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal
+avec personne, même avec mon petit ami... Je me tue comme ça, je ne peux
+plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au
+monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme
+à la dernière des dernières... Je travaille mes douze heures par jour,
+je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte
+mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire
+que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses...
+Eh bien! voilà, quand je serai noyée, je ne coûterai plus rien à
+personne et ça sera tout débarras. J'irai demain à l'île des Cygnes, on
+n'a qu'à se faisser glisser, j'aurai plus de courage qu'à me jeter d'un
+pont. C'est bien décidé, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'à
+demain la Morgue.
+
+ * * * * *
+
+Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il
+prit sa petite sœur dans ses bras, et quand sa propre émotion lui
+permit d'articuler deux mots, il lui dit à l'oreille:
+
+--Et Jean?
+
+Alors les sanglots redoublèrent.
+
+Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle; mon _beau_ petit Jean!
+
+--Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant; depuis
+quand vous connaissez-vous?
+
+--Depuis le 14 de l'autre mois.
+
+--Où est-ce que tu l'as rencontré?
+
+--Boulevard Montparnasse.
+
+--Comment ça?
+
+--Sur un banc.
+
+Et, de question en question, il parvint à savoir, mais lentement et à
+grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui
+voulait déjà s'anéantir.
+
+«Jean» était un ouvrier de seize ans, à peine sorti de l'apprentissage
+et bon ouvrier autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui. (Il
+avait toutes les qualités.) Lui et elle s'étaient rencontrés par un de
+ces hasards de Paris, qui, parmi trois millions d'hommes, réunissent
+deux amoureux. Il l'avait trouvée gentille, elle était devenue folle de
+lui et tout de suite ils étaient montés jusqu'à ces grandes passions
+sentimentales, qui transforment si vite deux enfants en personnages de
+tragédie.
+
+Le jeune homme n'avait nullement essayé de séduire cette modiste de
+quatorze ans à la façon d'un bourgeois qui l'eût suivie sur le
+trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la
+demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l'âge du
+travail indépendant, sans avoir atteint l'âge des noces. C'est-à-dire
+qu'il lui avait offert la vie commune, l'entrée en ménage et le serment
+de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la
+sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans
+trop retarder l'heure de son retour, et tout fut décidé entre eux,
+jusqu'à la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il
+gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes; c'était
+assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une fois ou
+deux ils s'attardèrent dans les squares écartés, derrière les massifs,
+sans échanger d'autres voluptés que celles du bras autour de la taille
+et de la bouche sur la bouche; mais cela seul suffisait bien à les
+empêcher de dormir la nuit suivante.
+
+Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se
+laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère
+en fut vite avertie; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La
+pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, à chaque coup, sa
+mère lui criait un des innombrables mots qui désignent les prostituées,
+ou une des phrases qui expriment le plus crûment l'emploi de leur temps.
+A dater de là, elle alla chaque soir prendre sa fille à l'atelier,
+quitte à lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait
+perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la séparation brutale.
+
+ * * * * *
+
+Julien écoutait la petite désespérée qui pleurait à chaque mot, à chaque
+souvenir, et frémissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait
+des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap,
+tout le long du bras et des mains.
+
+Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et
+les intimider par la menace ou la violence, c'est la première idée qui
+vient à l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractère de sa petite
+sœur; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y
+avait pas deux moyens de lui rendre le goût à la vie.
+
+--Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas
+pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas
+quand vous serez montés a Belleville...
+
+De nouveaux sanglots l'interrompirent:
+
+--On se reverra plus... Il part, demain, au matin... Il m'a écrit à
+l'atelier... Il s'est mis dans l'idée que j'ai un autre amoureux, parce
+que j'ai pas trouvé moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il
+me dit qu'il m'attendra ce soir à l'île des Cygnes jusqu'à minuit, sous
+le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive
+pas, qu'il part à Saint-Étienne où que son oncle l'emploiera... Je peux
+pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain à la même place et je serai
+contente de mourir juste à l'endroit qu'il m'attendait.
+
+Julien sauta du lit:
+
+--Veux-tu bien t'habiller tout de suite! En voilà des histoires de
+l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez
+nous! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq
+minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel
+à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de
+boniments.
+
+Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du
+lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise...
+Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux, l'un
+après l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être
+sûre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait
+pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus
+avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de
+la vie.
+
+Elle était haletante et légère; un sourire continuel lui laissait la
+bouche ouverte dans un épanouissement de joie. Elle ne savait plus bien
+ce qu'elle faisait; après avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit
+d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise, avec un petit
+pantalon neuf qu'elle s'était festonné elle-même. Avant de s'habiller,
+elle empoigna une éponge humide, la frotta sur son corps, de la tête aux
+pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait caché au fond d'un
+tiroir pour un sou de poudre de riz; elle s'en mit sur le bout du nez,
+sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait
+oublié. En trois tours de doigta sa tresse fut dénattée, peignée d'un
+coup de peigne si hâtif qu'elle arracha quarante cheveux; les épingles
+de fer et de celluloïd étaient là au coin de la cheminée; bien vite,
+tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré, arrondi. Elle attrapa sa jupe du
+dimanche, sa chemisette à pois rouges toute fraîche empesée, sa ceinture
+de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son
+canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possédait enfin.
+
+--Tu n'es pas prêt encore! dit-elle à Julien.
+
+Il ne s'en fallait que d'un instant.
+
+Comme ils allaient franchir la porte, elle aperçut, dormant toujours au
+bord du matelas, sa petite sœur Sylvanie que rien n'avait éveillée.
+
+--Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tête. Il n'y a qu'elle que je
+regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis,
+Julien? On s'écrira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te
+dire, quand elle verra que suis filée? Tu n'as pas fini d'en entendre!
+
+--Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais
+raison, tout à l'heure. Si tu penses à Lui, je pense a Elle.
+
+
+
+
+LIBERTÉ POUR L'AMOUR
+
+ET POUR LE MARIAGE
+
+ C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imaginé que
+ la virginité pouvait être une vertu.
+
+ VOLTAIRE.
+
+
+
+
+I
+
+LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE
+
+
+Ou vient de publier la statistique de la natalité française pendant
+l'année dernière. Les chiffres baissent d'année en année. La
+dépopulation suit sa marche avec une constance désormais certaine.
+Depuis treize ans, il naît en France 800,000 enfants par an. Il en naît
+1,600,000 en Allemagne. M. Bertillon, par une opération mathématique du
+genre le plus simple, en conclut que dans sept ans d'ici chacun de nos
+soldats aura deux adversaires. Le présage est à retenir.
+
+Pendant quelques jours, comme tous les ans à pareille époque, nous
+allons entendre une lamentation bruyante dans la presse et à la tribune.
+Des gens ouvriront de larges bras, baisseront la barbe et secoueront le
+front. On soupirera: «Pauvre France!» On dira aussi: «Décadence des
+mœurs!» Et la Chambre, par l'organe d'un orateur complaisant,
+accusera l'imprévoyance et l'égoïsme de chaque citoyen en particulier,
+sans se demander si elle n'a pas une part de responsabilité dans la
+situation qu'elle déplore.
+
+ * * * * *
+
+Le mal est simple et net: les naissances baissent. Le programme de
+combat est simple également: influer de telle sorte sur les mœurs
+publiques que le nombre des naissances s'accroisse. Jamais vous
+n'obtiendrez un résultat sérieux avec des mesures latérales comme la
+levée d'un impôt sur les célibataires et autres balivernes d'opéra
+bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez M. N., qui a donné au
+pays, par voie de bâtardise, quatre soldats vigoureux, et qu'en même
+temps vous exempterez M. X., avec sa femme légitime qui pourrait être
+féconde mais qui préfère ne l'être point.
+
+Vous ne réussirez pas davantage en promettant 45 fr. par an aux
+ouvrières qui voudront bien mettre sept enfants au monde, et elles vous
+diront pourquoi, si vous les interrogez.
+
+Enfin, je reconnais que le droit de vote est un droit important, bien
+que je n'en use guère; mais il me semble que si j'étais mineur,
+terrassier ou maçon, et si je n'avais pas d'autres raisons de créer sept
+enfants misérables dans une petite chambre basse, l'honneur de voter
+deux fois pour mon conseiller municipal ne m'éblouirait pus au point de
+me rendre sept fois père.
+
+Non. Agir sur la situation démographique d'un peuple, faire monter le
+chiffre des naissances annuelles grâce à des mesures législatives aidées
+de propagandes morales, ce n'est pas d'abord une question de primes, de
+petits impôts, ni de vote plural, c'est, avant tout, en bonne raison:
+
+1º Délivrer les jeunes gens de tout les entraves que la société apporte
+au rapprochement des sexes;
+
+2º Faire en sorte que la femme, âpres avoir conçu, ne soit pas amenée
+bientôt à s'en repentir et à s'en cacher.
+
+Or, s'il est vrai que le législateur et les classes dirigeantes exercent
+une influence quelconque sur la natalité en France, ils l'exercent, on
+le sait assez, précisément dans le sens contraire à celui-ci.
+
+En effet, que se passe-t-il? On parle de propagande; quelle propagande
+fait-on dans la campagne et dans les faubourgs? Celle de la virginité.
+
+Chaque année, de vieilles personnes animées d'un esprit qu'elles croient
+excellent, et confondant la vertu avec la continence selon l'équivoque
+traditionnelle, lèguent des titres de rente aux communes rurales, à
+charge pour les municipalités de couronner solennellement la jeune fille
+la plus «vertueuse». Et de toutes les vertus, quelle est la plus
+illustre aux yeux du donateur? Pourquoi le conseil municipal, la
+fabrique et les pompiers vont-ils entourer sur la Grand'Place cette
+jeune fille à glorifier comme une statue vivante? Est-ce parce qu'elle a
+sauvé la vie de quelqu'un? Non. Est-ce parce qu'elle nourrit de son
+travail ses petits frères ou ses vieux parents? Non; elle est seule et
+orpheline. Est-ce parce qu'elle a donné des fils à la patrie? C'est
+justement parce qu'elle lui en refuse! Si on l'acclame, si on
+l'embrasse, si le préfet la montre au peuple, si on lui joue la
+«Marseillaise», c'est parce que, belle, robuste et saine, elle
+s'opiniâtre contre tous dans la stérilité volontaire.
+
+On reproche aux Carmélites d'être célibataires et vierges, mais quand ce
+même célibat, cette même virginité sont le fait d'une blanchisseuse, il
+n'y a pas assez d'orphéons, de quinquets et de pétards pour annoncer aux
+citoyens qu'on va leur présenter une fille dont la vie est un exemple.
+
+Exemple qu'on peut suivre ou ne pas suivre, dira-t-on. Non pas!
+
+En province, c'est-à-dire parmi 35 millions de Français sur 38, toute
+fille qui devient amante «fait une faute»; le terme est significatif.
+Les commères ne la reçoivent plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si
+elle est domestique, on la chasse. Si elle est institutrice, on la
+dénonce, car la fornication est un péché mortel, même chez les
+anticléricaux. Vous vous rappelez qu'il y a quatre ans on a décapité sur
+la place de Rennes un petit vicaire de campagne, non parce qu'il avait
+tué son curé (cela n'était nullement prouvé), mais parce qu'on l'avait
+vu l'année précédente sortir d'un mauvais lieu avec un complet à
+carreaux qui fut retrouvé dans sa chambre. Le jury a décidé que quand on
+connaissait une fille de plaisir, on était par cela même capable de
+jeter un octogénaire au fond d'un puits, et le ministère de la justice a
+rejeté le recours en grâce, ce qui indiquait son assentiment.
+
+Pour les autorités comme pour les commères, rien ne recommande mieux un
+homme ou une femme que la modestie des mœurs, c'est-à-dire la
+stérilité. «Ce garçon-là est si rangé! Cette fille n'a jamais fauté!»
+Quand on a dit cela on a tout dit; les portes s'ouvrent, les salaires
+montent; la confiance se donne et l'avenir est sûr. Dans le cas
+contraire, la jeune fille voit se fermer devant elle à peu près toutes
+les maisons, sauf les maisons de tolérance où la police la conduit par
+la main. Veut-elle être maîtresse d'école? buraliste? télégraphiste?
+Les administrations exigent d'elle au préalable un certificat de bonne
+vie et mœurs, et, comme elle ne peut en produire, on biffe sa
+candidature.
+
+Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si sa vie intime est discrète et,
+dans tous les cas, inféconde. Mais dès que sa conduite aboutit à sa
+conséquence naturelle, qui est la grossesse, alors tout est perdu.
+
+Il n'y a pas un ménage sur cent, capable de supporter le service d'une
+bonne enceinte. Voilà cette fille dans la rue. Presque toujours son
+amant l'abandonne. Elle n'a pas de gîte, pas de ressources. Si elle
+demande du travail on la traite de gueuse et si elle mendie on la
+flanque en prison.
+
+Oui, je sais bien, l'Assistance Publique la recueille. Savez-vous quand?
+Trois jours avant son accouchement. Et savez-vous quand on la met
+dehors? Le huitième jour si elle n'a pas de fièvre. Elle ne peut pas
+marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs dans les avenues.
+
+Maintenant, mettons les choses au mieux. Elle guérit à la belle étoile;
+par miracle son enfant ne meurt pas, et par miracle aussi, elle trouve
+un moyen d'existence, dans l'extrême faiblesse où elle est. Ce métier
+lui permettra-t-il de transporter du matin au soir un bébé à la mamelle?
+Presque jamais. Que fera l'État de cet enfant? A Paris, la mère peut se
+présenter aux Enfants Assistés; si elle n'a pas dix mois de séjour on la
+mettra simplement à la porte en lui promettant un pied de terre au
+cimetière de Bagneux dès que son petit sera mort de faim; si elle a dix
+mois de séjour, on examinera sa demande: il y a une chance pour qu'on
+l'admette, quatre ou cinq pour qu'on la repousse, et dans ces derniers
+cas, c'est toujours Bagneux qui reste l'unique assistance.
+
+Mais en province, dans une population qui comprend les onze douzièmes
+des Français, le soin d'assister les femmes en couches est presque
+partout laissé à l'initiative des voisines, qui s'en délivrent bien
+souvent quand elles peuvent donner pour prétexte que l'accouchée n'est
+pas mariée. Elle est malheureuse, mais c'est une gourgandine,
+puisqu'elle a un enfant, et les commères ajoutent: «C'est bien fait!
+Elle n'avait qu'à se mieux conduire!»
+
+Se mieux conduire, vous l'entendez bien, c'est toujours vivre stérile.
+
+ * * * * *
+
+On me répond: «Non. C'est se marier.» Vraiment? Dites donc cela aux
+innombrables filles qui n'ont jamais trouvé de mari! Voilà qui paraît
+tout simple: se marier. Mariez-vous, c'est votre affaire. Mais les
+laides, les pauvres, les filles de condamnés, toutes celles dont
+personne ne demande la main, et qui trouveraient peut-être encore une
+heure d'amour, mais non pas une vie d'affection, pourquoi les
+condamnez-vous, vous l'État, a cette stérilité dont vous souffrez le
+premier? Pourquoi, le jour où elles conçoivent, ne les protégez-vous
+contre aucune avanie, aucun renvoi, aucune misère? Elles avaient rêvé le
+mariage; on ne le leur a pas accordé; elles vous donnent des fils quand
+même et le jour où elles sollicitent une modeste place dans un bureau de
+poste, vous les refusez sans examen?
+
+On me dit encore: «Nous donnons des privilèges au mariage, dans
+l'intérêt même de la natalité, parce que la famille organisée est le
+milieu le plus favorable aux naissances nombreuses». C'est une erreur
+absolue. Le chiffre des naissances est en raison directe du degré de
+promiscuité: très faible dans les ménages bourgeois, très élevé dans les
+quartiers pauvres, et considérable chez les vagabonds. Loin de favoriser
+la conception des femmes, le mariage n'est souvent qu'une école mutuelle
+de stérilité volontaire. Mais j'admets que cette école soit en même
+temps une occasion quotidienne d'heureuses méprises, fût-ce au besoin
+par l'adultère furtif qui nous donne une bonne part des naissances
+légitimes. J'admets aussi qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales
+de conseiller l'union régulière, bien que, sur ce point même, il y ait
+beaucoup à dire.--Vous souhaitez, que les jeunes gens se marient?
+
+Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut pour qu'ils ne se marient pas?
+
+Avant d'établir un impôt sur le célibat, on pourrait commencer par
+supprimer l'impôt sur le mariage: tous les frais d'actes, de timbre,
+d'enregistrement et de légalisation qui précèdent l'union civile.
+Déclarer que le pays a un intérêt capital à multiplier ses familles, et
+d'abord refuser d'unir tous les malheureux qui ne peuvent pas payer, ce
+n'est peut-être pas très intelligent. Le total des frais est peu élevé,
+sans doute, mais il n'y a pas de petites dépenses pour les bourses
+vides. Trente francs versés à l'État, cela ait cent pains de moins sur
+la planche: trois mois de nourriture, pour beaucoup. Comment s'étonner
+que le peuple s'abstienne?
+
+Et non seulement ces actes sont coûteux, mais leur nombre est si grand,
+les démarches indispensables à leur réunion sont si compliquées et si
+diverses qu'on ne peut songer à posséder la liasse complète avant six
+semaines de patients efforts. L'État réclame en effet:
+
+Les deux actes de naissance des futurs époux, ou, à leur défaut, des
+actes de notoriété dressés devant le juge de paix et homologués par le
+tribunal du lieu où sera célébré le mariage. S'ils sont nés à
+l'étranger: une double légalisation par les autorités du pays et par le
+ministre des affaires étrangères; la traduction de la pièce par un
+traducteur juré; le timbre du bureau d'enregistrement de
+l'arrondissement.--Deux certificats établissant le temps du dernier
+domicile des futurs époux.--La légalisation de ces deux pièces par le
+commissaire de police de chaque quartier.--Les consentements notariés
+des quatre parents s'ils sont absents.--Les deux enregistrements de ces
+deux consentements.--Si les parents n'existent plus, leurs actes de
+décès, ceux des aïeuls décédés, et les consentements des aïeuls
+survivants qui donnent lieu aux mêmes formalités d'enregistrement.--Le
+livret militaire du futur époux.--Le certificat de contrat délivré par
+le notaire.--Enfin (et je ne compte pas la permission de l'autorité
+militaire si le fiancé fait partie l'armée, ni s'il est veuf l'acte de
+décès de sa première femme, ni, s'il est divorcé, la copie de la
+transcription du jugement qui a prononcé le divorce), enfin, un délai de
+onze jours au moins et parfois de dix-sept jours pour les publications,
+et le certificat de non-opposition délivré par la mairie qui n'est pas
+celle du mariage!
+
+Quand on pense que l'intérêt de l'État est de voir les mariages se
+multiplier, on se demande ce que l'administration pourrait inventer de
+plus si elle préférait qu'on ne se mariât point.
+
+Parmi les dispositions qui précèdent, certaines brillent par une
+absurdité remarquable. Entre autres, celle qui concerne le livret
+militaire. J'entends bien qu'on espère ainsi aider à la recherche des
+insoumis; mais on serait naïf d'escompter, n'est-ce pas, leur
+dénonciation personnelle. En demandant un livret à ceux qui n'en ont
+point, on les met dans l'alternative, ou de rester célibataires, ou
+d'aller fonder une famille à l'étranger. Dans l'un et l'autre cas l'État
+se prive d'un foyer; il est sa propre victime, et loin de retrouver un
+soldat, il perd par-dessus le marché toute une escouade de marmots.
+
+Certaines pièces ont pour but d'établir l'identité des fiancés et de
+prévenir par là les bigamies éventuelles, comme si la menace des travaux
+forcés qui punissent encore chez nous cette variété rare de l'adultère,
+ne suffisait pas à faire réfléchir les maris trop ambitieux. Toutes ces
+protections naissent d'un bon sentiment; on pourrait peut-être ne pas
+les rendre obligatoires, admettre que dans la plupart des cas elles sont
+parfaitement inutiles[25], qu'elles peuvent être inefficaces, et que
+d'ailleurs la bigamie est un crime moins grave que jadis depuis que le
+divorce a fait du mariage civil un engagement transitoire où l'erreur
+est prévue et toujours réparable.
+
+Enfin la Loi, opposant avec une insistance maniaque des obstacles
+toujours nouveaux à des maternités possibles, interdit pendant un laps
+de temps considérable les mariages les plus jeunes, les plus sains, les
+plus féconds si le consentement paternel fait défaut à l'un des fiancés.
+
+Ainsi nous avons, dans les campagnes du Midi et dans toutes les
+populations urbaines du Nord, des jeunes filles qui deviennent nubiles à
+l'âge de douze ou treize ans et qui ne peuvent à dix-huit ans fonder une
+famille où il leur semble bon, si leur père prétend avoir ses raisons de
+leur interdire le mariage. Personne n'a le droit de discuter les motifs
+de l'opposition. Le père invoque des raisons d'argent: c'est fort bien.
+Il se croit d'une meilleure famille que celle du prétendant: il n'y a
+rien à dire. Il préfère garder sa fille malgré elle, sans autres raisons
+à l'appui: c'est encore parfait. La jeune fille, si elle est amoureuse,
+peut choisir ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir ou de se suicider.
+Très souvent elle fait l'un ou l'autre. Et ici, comme tout à l'heure, je
+ne distingue pas très bien l'intérêt de l'État.
+
+Mieux encore: le jeune homme n'est libre qu'à vingt-cinq ans. Nous
+touchons aux limites de l'absurde. On estime qu'à vingt-deux ans, un
+homme est assez mûr pour porter les galons de lieutenant. On lui confie
+quatre-vingt-quinze hommes avec la permission de les envoyer--sans le
+consentement de son père--se faire massacrer. Et sans ce même
+consentement on ne lui confie pas une femme qui l'aime assez pour le
+suivre? Il peut fonder une maison de commerce, une usine, une société,
+une colonie, mais non une famille? Il peut être médecin, professeur,
+architecte, chef de mission ou diplomate, mais on lui interdit d'être
+«mari» si tel est le caprice de ses ascendants?
+
+ * * * * *
+
+Il est trop clair que les lois en vigueur n'ont pas été conçues
+spécialement pour favoriser la croissance de la natalité publique. On ne
+saurait s'en étonner. Ceux qui les ont codifiées au commencement de ce
+siècle n'avaient pas les mêmes raisons que nous de regarder l'avenir
+avec appréhension. En outre, l'organisation de la famille française
+s'est achevée sous l'influence du droit canon et du droit romain qui
+revêtaient hier encore un aspect d'éternité et qui nous surprennent
+aujourd'hui par l'imminence de leur déclin.
+
+L'avenir est à ceux qui savent le prédire. Se réformer, c'est se
+conformer à l'évolution irrésistible et lente des sociétés en marche
+vers le but inconnu. Au milieu du siècle dernier, on traitait de
+songe-creux et de lunatiques ceux qui prétendaient aplanir les
+hiérarchies traditionnelles et renverser même la personne du Roi.
+Cependant la jeune Amérique n'a pas eu besoin d'un chef héréditaire pour
+dépasser en quelques années vingt nations vieilles de quinze siècles.
+Ainsi peut-être on reconnaîtra bientôt que la famille elle-même, telle
+qu'elle est ordonnée aujourd'hui n'est pas la base intangible qu'on ne
+puisse alléger sans que tout s'écroule sur elle. On admettra qu'une
+nation vit par le nombre de ses nationaux plutôt que par l'équilibre de
+ses coutumes: c'est une pépinière, ce n'est pas un édifice. On saura
+qu'il vaut mieux pour elle créer des fils bâtards que de mourir stérile.
+On proclamera que nul, pas même l'État, pas même un père, n'a le droit
+de séparer deux êtres jeunes et sains lorsqu'ils ont exprimé la volonté
+de s'unir.
+
+Si j'ose prévoir (et souhaiter) les mesures qu'on adoptera un jour dans
+cet esprit de justice et de liberté féconde, j'imagine qu'elles sont
+contenues dans les propositions du programme suivant:
+
+I.--Combattre par l'enseignement moral l'opinion abominable qui
+représente la maternité comme pouvant être, dans une circonstance
+quelconque, une faute contre l'honneur, un état illégitime et infamant.
+
+II.--Garantir pendant le temps de la grossesse et trois mois après
+l'accouchement les ouvrières et les servantes à gages contre toute
+possibilité de renvoi, à moins de faits délictueux ou criminels dûment
+constatés.
+
+III.--Décréter que le certificat de bonne vie et mœurs, dans le sens
+où l'on entend généralement cette expression, ne pourra être en aucun
+cas exigé à côté de l'extrait du casier judiciaire qui est déclaré
+suffisant.
+
+IV.--Créer, sur toute l'étendue du territoire, des Nourriceries
+d'Enfants Assistés où l'on recueillera jusqu'à la deuxième année tout
+enfant nouveau-né qui, par l'indigence de sa mère, se trouverait en
+danger de mort.
+
+V.--Accorder les droits du mariage à tout couple qui exprimera librement
+la volonté de s'unir devant l'officier d'état civil, sans frais, sans
+délai, sans production de pièces, et sans aucune soumission au
+consentement d'un tiers.
+
+ 24 novembre 1900.
+
+
+
+
+II
+
+HISTOIRE D'UN FIANCÉ
+
+
+Célibataires, le Sénat vous menace d'un impôt égal au quinzième du
+principal de vos contributions. C'est-à-dire qu'un ouvrier qui verse
+trente francs par an à la recette de son quartier, sans compter les
+centimes additionnels, devra désormais donner quarante sous de plus, si
+la loi est votée.--Bien.
+
+Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux
+francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Sénat appelle cela
+«égaliser les charges» et conseiller le mariage aux citoyens français.
+Je ne discute pas.
+
+Lisez maintenant ce qu'il en a coûté à l'un de vos camarades pour avoir
+voulu se marier dans notre doux pays.
+
+L'histoire est typique; elle est complète; et, par-dessus le marché,
+elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple.
+
+ * * * * *
+
+Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mécanicien, ancien
+sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de
+devenir sa femme.--Il avait trente ans; c'est un âge où l'on est, je
+crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant à la jeune
+femme elle était orpheline et divorcée, c'est-à-dire civilement aussi
+libre que possible. Rarement un projet de mariage se présente dans des
+conditions aussi favorables.
+
+M. D... réunit les papiers nécessaires, prit son acte de naissance dans
+son tiroir, son certificat de résidence chez sa concierge, il courut
+chez le commissaire de police pour obtenir la légalisation de cette
+dernière pièce, il se procura, mais à grands frais, les actes de décès
+des parents de sa fiancée; les fit dûment enregistrer, enfin, n'oubliant
+pas même son livret militaire, il se présenta, sûr de lui, à la mairie
+de l'arrondissement.
+
+ * * * * *
+
+«Monsieur, fit l'employé, votre acte de naissante est périmé. Depuis la
+loi de 1897, aucun acte de l'état civil ne doit avoir plus de trois mois
+de date. Faites-en faire un autre, et payez.
+
+--Mais... l'État me demande quel jour je suis né. Je le lui dis. Je ne
+peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte
+que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous
+les deux copiés sur la même page du même registre....
+
+--Monsieur, la loi est la loi. Faites une pétition à la Chambre si vous
+n'êtes pas content.»
+
+L'ouvrier se retire docilement. Rentré chez lui, il écrit au maire de
+son village natal, fait queue à la poste le lendemain matin pendant
+vingt minutes pour expédier un mandat de 2 fr. 55, rogne son dîner comme
+son déjeuner, et attend la réponse du maire.
+
+ * * * * *
+
+Deux jours plus tard, coup de théâtre. Un événement imprévu, une lettre,
+un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure à
+l'autre, ces mêmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant
+qu'ils étaient pauvres, s'opposent brusquement à son entrée dans la
+famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien à lui
+reprocher que d'être restée, ce qu'ils étaient, mais c'est assez pour
+qu'ils la refusent, comme une honteuse mésalliance. Supplications du
+fils, discussions, arguments, scènes violentes, rien n'y fait. Il a
+donné sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas
+sérieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien.
+
+Le héros de cette histoire, un brave homme décidément, n'hésita pas. Non
+seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son père
+voulait lui faire toucher, mais il renonça même à l'héritage promis: il
+fit les sommations.
+
+Savez-vous ce qu'il en coûte à un malheureux ouvrier pour faire établir,
+qu'il est majeur à trente ans, et qu'il a le droit de se marier où il
+aime? Soixante-quinze francs.
+
+M. D... épuisa ce jour-là ses dernières économies, mais il paya. Il y
+eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalités. Sur ces
+entrefaites, une convocation à passer vingt-huit jours sous l'uniforme
+vint encore retarder le mariage.
+
+Lorsqu'il fut de retour à Paris, notre mécanicien se crut sauvé. Enfin
+tous ses actes étaient en règle, les sommations avaient touché: la voie
+était libre, en un mot.
+
+Il se rendit à la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement
+le désir de voir les publications affichées le dimanche suivant.
+
+«Monsieur, répondit l'employé avec un gracieux sourire, si vous étiez
+venu il y a huit jours, c'eût été parfait; mais ces pièces sont du mois
+de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont périmés.
+
+--Comment, une seconde fois?
+
+--Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de
+naissance comme ceux de décès, tous les certificats et toutes les
+légalisations. Inutile d'ajouter que les formalités d'enregistrement
+sont redevenues nécessaires comme en juin dernier.
+
+--Et il faut tout payer encore?
+
+--Bien entendu.»
+
+Pour la troisième fois, l'ouvrier fit les quinze démarches et paya les
+quinze additions. Je me demande comment il s'en est tiré; mais le
+législateur ne se le demande pas, soyez-en sûrs. Partout où il se
+présentait, on le saluait comme une vieille connaissance. «C'est encore
+vous? Enchanté de vous revoir. Entrez donc.» Il n'avait plus que des
+amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand
+il s'en allait on lui disait: «A bientôt!»
+
+ * * * * *
+
+Un pâle jour de novembre, ce Juif-Errant de l'État-civil, qui n'avait
+plus même en poche les cinq sous d'Ahasvérus, remonta lentement
+l'escalier de la mairie où il avait toutes ses habitudes, et en entrant
+dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix résignée désormais à
+tout:
+
+«Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en règle?
+
+--Mais il me semble qu'ils le sont.
+
+--Ce n'est pas possible.
+
+--Si fait. Nous allons procéder aux publications. Vous épousez donc
+mademoiselle...
+
+--Non: «Madame»... Elle est divorcée.
+
+--Alors il manque une pièce, en effet: la copie de la transcription de
+l'acte qui a prononcé le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et
+rapportez-moi cela.
+
+--Ah! je vous le disais bien» soupira le malheureux.
+
+Une heure après, il était au greffe, où on lui répondait qu'on serait
+enchanté de copier pour lui la pièce dont il avait besoin, et que cela
+coûterait une vétille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques
+centimes.
+
+ * * * * *
+
+«Cent quatre-vingt-dix francs! mais où voulez-vous que je les prenne!»
+
+C'était le dernier coup.
+
+Tout mariage devenait matériellement inaccessible.
+
+ * * * * *
+
+Le sympathique ouvrier qui m'écrit cette longue histoire, «si triste et
+si burlesque à la fois», comme il le dit lui-même, termine sa lettre
+par ces mots:
+
+ «Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs
+ par mois de côté. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-être
+ enfin me marier. Mais à ce moment-là tous mes actes seront périmés
+ pour la quatrième fois, et alors je recommencerai ma promenade dans
+ les greffes, bien heureux si l'impôt projeté ne vient pas me
+ frapper dans l'intervalle comme «célibataire endurci».
+
+Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je
+trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que
+les nôtres.
+
+Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de garder cette somme énorme--190
+francs--pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin,
+le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette
+femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruinés: qu'ils arrêtent les
+frais. Et s'ils tiennent absolument à porter un nom identique, j'offre
+de leur faire faire, à mon compte; chez un graveur, deux cents billets
+de part ainsi conçus:
+
+«Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu'à partir
+du 25 décembre 1900, ils se considéreront comme mariés.»
+
+Tous les honnêtes gens du quartier, j'en réponds, leur donneront raison.
+
+La moralité de cette anecdote s'inscrit logiquement à sa suite. M. Piot,
+par son projet d'impôt, espère établir entre le célibat et le mariage un
+parallèle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui
+la comparaison.
+
+D'une part, voici M. A..., contribuable, taxé à 30 francs. Il est
+célibataire; il n'a chez lui ni femme, ni maîtresse, ni enfants. Qu'au
+dehors il soit chaste ou fréquente les filles, cela n'importe point:
+dans les deux cas, il est infécond.
+
+Pour prix de cette infécondité, M. Piot lui demande DEUX FRANCS.
+
+Voici d'autre part M. D..., le héros des aventures qui précèdent. Je le
+suppose lui aussi taxé à 30 francs. Il a voulu se marier selon le vœu
+de l'État, et voici que l'État lui demande avant de le lui
+permettre[26]:
+
+ Frais d'actes, correspondance et courses
+ (environ) 60 fr. 00
+ Trois nouvelles séries des mêmes frais
+ par suite de péremptions 180 fr. 00
+ Sommations respectueuses 75 fr. 00
+ Copie de la transcription d'un jugement
+ de divorce 190 fr. 00
+ ----------
+ Total 505 fr. 00
+
+Et le comble, c'est qu'on lui réclamera quand même 2 francs d'impôt par
+an si sa femme est stérile malgré elle!
+
+Ajoutez à cela les frais de la noce, puis toutes les dépenses de
+logement, de vêtements et de nourriture que nécessitera son nouveau
+foyer, et dites de quel côté descend la balance que M. Piot tient
+suspendue à son doigt sénatorial.
+
+La nature a donné des charges écrasantes aux familles nombreuses, et
+l'État vient encore accabler ceux qui fléchissent déjà dans
+l'appréhension des misères futures.
+
+Majorité tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de
+l'administration ou des supérieurs militaires, nombre des démarches,
+importance des frais, longs délais, péremption des pièces,--quoi encore?
+les lois et les règlements amoncellent leurs barricades sur toutes les
+routes qui mènent à l'union civile. La forteresse du mariage est une
+place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission
+d'être utile à son pays en fondant une famille de plus, il faut
+satisfaire un Code suranné, un fisc aux cent bouches, une famille
+égoïste, avare ou haineuse, une hiérarchie de supérieurs tracassiers ou
+malveillants.
+
+Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais,
+après avoir passé à côté du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai
+reçues à l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune
+homme qui entendit ce mot d'un père: «Une femme en vaut bien une autre!»
+Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour où vous brisez la vie de votre
+enfant, vous croyez qu'il se guérira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera,
+et que vous réussirez plus tard à jeter dans son lit une dinde grasse,
+avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont
+morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi!
+
+Mais l'État ne s'en inquiète point. L'État règne. Même sur les questions
+qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais
+ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou
+délègue son autorité stérilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et
+peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'établit. Épousez une
+actrice, décorée ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a
+d'illustres et de charmants exemples; mais si vous êtes receveur des
+contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'espérez pas
+obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse épouser Agnès ni
+Chimène. L'administration en est restée là-dessus aux idées du
+dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou se démettre, rester
+célibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix
+forcé entre le désespoir et la misère.
+
+Par contre, quand le supérieur accorde son consentement, comme s'il
+prétendait lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale, tout doit
+courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est passé à
+Melun. Un officier demande à épouser une femme divorcée; si son chef
+avait rédigé un rapport défavorable, on aurait contraint le malheureux à
+donner sa démission, à briser sa carrière, plutôt que de lui laisser
+prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne
+conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut
+que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en
+service commandé quand elles font des parties de tennis sur la pelouse
+de leur jardin.
+
+Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'État ne semble
+préoccupé que d'interdire l'union partout où il le peut. Il trouve bon
+que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de
+déshériter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il
+donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les
+veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il défend à la femme adultère
+d'épouser jamais son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une famille
+féconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le père de ses
+enfants.
+
+Ceci exposé sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous
+pouvons donc répondre à l'État qu'il est mal venu à reporter ses propres
+fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impôt les
+célibataires âgés de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi
+dérisoire et inefficace que certains trouvent même injuste, mais qui se
+condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres
+arguments.
+
+Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma
+cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus
+célibataire; mais si mon insistance est désintéressée, elle n'en sera
+que plus ardente, et plus libre.
+
+ * * * * *
+
+Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?
+
+ * * * * *
+
+Le Sénat répond:--En persécutant les gens qui ne veulent pas se marier.
+
+Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont crié de
+toutes parts:
+
+--En nous accordant le mariage, à nous qui ne demandons que cela!
+
+9 décembre 1900.
+
+
+
+
+III
+
+PLAIDOYER POUR ROMÉO ET JULIETTE
+
+
+En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des
+choses établies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses
+demeurent à travers les siècles. C'est l'extérieur des institutions, et
+non leur essence, qui possède chez nous le privilège de l'inviolabilité.
+
+--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous
+serment.--Ajoutez-y les cérémonies civiles ou religieuses qu'il vous
+plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'Église même se
+défend de «marier» au propre sens du terme: elle bénit à l'avance le
+mariage futur des fiancés, celui qui se consommera dans la chambre
+nuptiale. Si l'on peut établir plus tard que la rencontre n'a pas eu
+lieu, que le mariage n'a pas été physiologiquement consommé, l'Église
+constate la nullité de l'union qu'elle avait préparée sans prétendre la
+conclure, moins présomptueuse en cela que l'état-civil. Et, pour que
+cette union soit qualifiée de nuptiale, il ne faut, devant le maire
+comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France,
+toute naturelle la rupture de cette foi jurée. L'adultère est
+sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter là
+une démonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la
+femme mariée. Mettez-les tous les deux en scène, et une salle de deux
+mille personnes, de tout âge et de toute classe, applaudira, n'en doutez
+point.
+
+Mais:
+
+Devant le même public et dans le même théâtre, introduisez un
+conférencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce
+qu'il a de sacré, d'universel et de nécessaire, mais dans ce qu'il offre
+de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'âge
+requis, les formalités, le consentement paternel,--aussitôt on
+interpellera, l'orateur, on l'accusera de «toucher à l'institution de la
+famille» et de compromettre par là l'équilibre de la société.
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc une opinion reçue: sympathiser avec l'adultère, ce n'est pas
+«toucher à l'institution de la famille», mais vanter, par exemple, les
+droits du mariage à vingt ans sans le consentement des ancêtres, c'est
+«toucher...» etc.
+
+Et l'importance de cette expression se déduit du principe connu: la
+société repose sur la famille.
+
+Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thèse tout entière.
+Les théoriciens ne s'entendent point sur les caractères de la famille
+idéale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des
+sociétés, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour,
+depuis le commencement de l'Histoire. Les sociétés saines, comme les
+individus sains, se reconnaissent à leur survivance et à leur
+développement. Si donc, et je le veux bien, la société repose sur la
+famille, on peut juger par évidence que la famille la mieux organisée
+est celle qui a permis le développement de la société la plus prospère.
+
+Celle-là, tout le monde la peut nommer. Britannique ou américaine, la
+race anglo-saxonne possède le monde depuis cent cinquante ans; nulle
+part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une société à
+succès; nulle part il ne sera donc plus intéressant d'étudier
+l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage,
+considéré comme institution fondamentale de la société.
+
+Si, du premier coup d'œil, nous constatons que les Anglais et les
+Américains accordent à la cérémonie nuptiale toute les facilités que nos
+lois lui dénient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a été
+limité par des précautions vaines, puisque les codes voisins, plus
+libres, ont permis en même temps une croissance nationale et une
+activité universelle que nous n'avons pu dépasser.
+
+Or, aux États-Unis et en Écosse, les libertés du mariage sont telles
+qu'on ne pourrait les rêver plus grandes. Un homme et une femme
+échangent leur serment devant un témoin, quel que soit ce témoin, et la
+loi les regarde comme mariés.
+
+Selon la volonté des parties, le mariage est laïc ou religieux, civil ou
+familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours
+légitime.
+
+Aucune pièce n'est exigée. Aucune preuve écrite du mariage ne le sera
+plus tard. La parole du témoin suffit; et, si ce témoin est mort, la
+parole des époux.
+
+D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent être données aux
+conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs
+désirs.
+
+Un mariage secret, immédiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de
+Roméo et de Juliette,--est considéré comme inattaquable, d'Édimbourg à
+San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidité du lien familial en
+soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que
+l'abomination de la désolation soit l'état moral de Louisville
+(Kentucky).
+
+Un peu moins libérale que l'Écosse et la plupart des États-Unis,
+l'Angleterre a donné, vers 1836, quelques formes obligatoires à l'union
+légale, mais avec quelle réserve encore, et quelle largeur de vues.
+
+A quatorze ans, un petit Anglais peut épouser sa meilleure amie, qui en
+a douze. La loi n'y voit aucun inconvénient, et si les pères de ces
+enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de
+prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs
+motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, où les
+enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifié qui les sépare.
+Ceci se passe tous les jours à Londres, à Melbourne, à Bombay et à
+Liverpool, cités qui ne paraissent pas encore en décadence, et où le
+sentiment filial est aussi développé, dit-on, qu'à Montmartre ou à La
+Villette. La loi anglaise n'a jamais pensé que ce fût porter atteinte à
+aucune institution que de discuter la volonté d'un père le jour où son
+fils veut, à son tour, fonder une _famille nouvelle_.
+
+ * * * * *
+
+Car c'est là le nœud de la question.
+
+Quel est le parangon de la famille française?--La famille antique...
+réunion de familles groupées sous la main d'un Aïeul.
+
+Et la famille antique n'est plus.
+
+Nous ne sommes plus au temps où la descendance d'un homme s'abritait
+tout entière sous les peaux de bouc de la tente, assemblée autour du
+foyer, protégée par son Chef, son Maître, son Père.
+
+Alors, en effet, et justement! le maître de la tente avait le droit de
+dire: «J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne
+ceux que je défends.»--Ce qu'un tel état social devait engendrer à
+l'époque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des sociétés
+nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombées, une à une, sous
+la main des peuples libres. De même qu'au sommet de l'échelle nous
+avions trouvé les libertés nuptiales, de même, au dernier point de la
+décadence, nous trouvons la puissance paternelle à son comble: et cela
+n'est pas moins frappant.
+
+Aujourd'hui, la famille se désagrège dès la naissance. Dans les milieux
+bourgeois, l'enfant vit jusqu'à sept ans avec ses bonnes, jusqu'à seize
+ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit
+ceux qui l'ont exilé d'abord dans la lingerie, puis emprisonné dans
+l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il
+résiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas même discuter,
+mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme,
+lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale
+au sens vulgaire du mot? Où est le foyer patriarcal, la tente et le
+piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluçon et l'autre Paris, si
+ce n'est Tananarive. Comment l'intérêt de l'aîné prétend-il balancer
+celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et
+peut, seul, décider de la valeur de son choix? Si le fils se marie
+sottement, le père en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien
+autrement atteint si le père, veuf, se remarie avec une femme indigne,
+et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au père
+de juger les projets de son fils? En aucune façon. Le silence suffit. Ce
+silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrêt. Cette
+abstention est un vote.
+
+ * * * * *
+
+Eh bien, peut-être est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence
+et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pères, aussi
+bien parmi ceux qui cèdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient
+pas fâchés de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas
+matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les
+charge d'une responsabilité qui n'est pas toujours acceptée de bonne
+grâce. On les oblige à laisser de leur assentiment une preuve écrite et
+formelle qui est bien souvent gênante, et pour des raisons qui ne
+touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient
+assez leur fille pour consentir à sa joie, s'il ne fallait ensuite
+avouer à tout Vérone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.
+La question qui leur est posée n'est pas:--«Autorisez-vous votre fille à
+se marier selon son goût?»--mais, aux yeux de tout le monde,
+celle-ci:--«Vous, Monsieur A..., député bonapartiste, prenez-vous pour
+gendre M. B..., fils d'un préfet du 4 Septembre?»--Tel qui répondrait
+oui à la première question répondra non à la seconde, et la loi qui la
+pose lui dicte son refus.
+
+ * * * * *
+
+En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier
+président de cassation, écrivait:
+
+ Les droits du père ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop
+ souvent les pères ne consultent que l'ambition dans le
+ consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans
+ l'empêchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages
+ soient heureux, laissez la liberté des choix. Ainsi, en facilitant
+ les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la
+ société. En livrant l'homme plus tôt à lui-même, vous hâterez les
+ progrès de sa raison.
+
+Depuis un siècle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il
+faut, je le crois, désespérer de les voir jamais obéies. On continuera,
+en France, à conclure les mariages à peu près selon la mode de quelques
+peuplades nègres: par voie d'achat entre deux familles. La volonté des
+jeunes amants restera chose négligeable, et impuissante contre celle
+d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis
+ses affinités mystérieuses, n'oseront jamais joindre leur lèvres
+par-dessus la barrière des lois. Que de larmes! Que de sanglots à venir!
+Et chaque année, régulièrement, l'an prochain comme l'an dernier,
+quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans
+l'inconnu, la corde au cou, le poison à la bouche ou les bras vers la
+rivière, pour avoir entendu, un soir, le:
+
+«Non! tu ne l'épouseras pas.»
+
+18 décembre 1900.
+
+
+
+
+UNE RÉFORME DANGEREUSE
+
+
+Pour faire plaisir à quelques-uns de ses subordonnés, le ministre de
+l'Instruction publique avait institué l'année dernière une Commission
+chargée d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait
+être simplifiée.
+
+Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son président rapporteur,
+M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de métamorphoser 20 000
+mots français et qui les rend pour la plupart méconnaissables.
+
+Dans ses grandes lignes, la proposition ramène de huit siècles en
+arrière l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen
+âge le plus archaïque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas
+ses dix-sept articles mot à mot. Le rapport a été publié, et bien que
+l'importance du bouleversement soit partout dissimulée sous des
+artifices, elle ne saurait échapper à personne.
+
+Écrire KEUR pour _chœur_, FAZE pour _phase_, JÈME pour _gemme_, ÈLE
+AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du
+dictionnaire, ce n'est pas réformer, c'est créer de toutes pièces une
+orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et
+destinée à être, comme elle, lettre morte pour les soixante millions
+d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou à
+l'étranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du
+lecteur; il n'y a pas de réforme plus facile a réaliser que la réforme
+de l'orthographe; c'est la plus agréable à un ministre parce que c'est
+la seule qui ne risque pas de soulever un incident à la commission du
+budget; et néanmoins il n'y en a guère qui puissent avoir de plus
+désastreuses conséquences pour notre mouvement intellectuel, et pour
+notre influence extérieure. La raison en est simple.
+
+ * * * * *
+
+A qui n'est-il pas arrivé de prendre dans sa bibliothèque un Montaigne
+ou un Amyot, d'en montrer une page à un ami (ingénieur, architecte,
+officier... qui sait? littérateur peut-être) et de voir aussitôt un
+mouvement de recul, une main qui se lève, un visage qui s'écarte: «Non.
+C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien.» Dès
+aujourd'hui, le seizième siècle n'est plus connu que des curieux. La
+langue a peu changé depuis Mathurin Régnier; mais la masse du public ne
+sait plus traduire «_Iay ueu_» en «_J'ai vu_». Une réforme de
+l'orthographe à creusé ce fossé entre nos pères et nous.
+
+Pourtant, auprès de la réforme artificielle et totale que médite M. Paul
+Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont évolué depuis
+trois siècles «ne sont que jeux de petits enfants». Si d'un trait de
+plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_,
+le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prétexte
+de simplicité, nous supprimons la moitié des lettres qui forment les
+mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons
+une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins
+logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le
+français nouveau et le français d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le
+temps d'apprendre à lire les deux. Les étrangers encore bien moins.
+
+Dès lors, les générations de 1925, les hommes qui auront appris à écrire
+exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux
+solutions:--ou bien ils apprendront tout à la fois l'orthographe de M.
+Meyer et la nôtre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la réforme
+projetée simplifierait les études;--ou bien ils se trouveront aussi
+dépaysés, aussi complètement impuissants devant un livre de 1904 que
+nous le sommes nous-mêmes devant une chanson de geste. L'espèce
+d'effarement que nous éprouvons devant le mot _faze_ écrit par M. Meyer,
+notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'évidence
+même.
+
+Et alors l'immense patrimoine de science et d'érudition amassé par les
+deux derniers siècles et légué par eux à celui-ci, les millions et les
+millions de livres français qui représentent l'effort national jusqu'à
+l'heure actuelle et qui ont en puissance l'énergie pensante de la
+génération future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction
+publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons
+bientôt interdits virtuellement à la jeunesse entière ou réservés à
+quelques chartistes qui joueront le rôle d'interprètes entre nous et nos
+petits-neveux.
+
+M. Meyer ne mesure pas lui-même les conséquences de la réforme qu'il
+soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont
+familières; son métier est de déchiffrer. C'est pour cela qu'il a été
+créé, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la même phrase
+écrite de deux façons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tâche, pour
+le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en épelant, comme
+les deux tiers d'une lecture se passent à parcourir les pages inutiles
+pour arriver tout droit à la page nécessaire, l'obstacle de _notre_
+orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la
+nouvelle et on ne le franchira pas. Je le répète, le trésor de nos
+bibliothèques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amassé, perdra toute
+valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de
+travail_.
+
+On réimprimera, dit-on? Mais c'est une rêverie. On ne réimprimera pas la
+millième partie de ce qui est nécessaire à un travailleur. Quel que soit
+le champ de l'activité individuelle, quelle que soit notre profession,
+elle suppose toute une catégorie d'ouvrages fondamentaux, de «Dalloz»,
+impossibles à remettre sous presse et qu'il est indispensable de
+connaître sous peine de rester plus médiocre. Si l'on ne peut plus les
+lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des
+compilations hâtives que l'on fabriquera commercialement pour la
+circonstance et qui auront à peu près la valeur de manuels à l'usage des
+classes. La science française n'y résistera pas.
+
+L'influence française non plus. Notre gloire à l'étranger est faite de
+notre passé. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs
+vivants réunis. Si nous adoptons une orthographe radicalement différente
+de la sienne au point d'être méconnaissable, laquelle enseignera-t-on
+dans les lycées allemands? Je crois bien qu'il faut répondre: aucune.
+Les hommes qui dirigent l'enseignement à l'étranger voient dans l'étude
+du français un double avantage: une littérature ancienne utile à
+connaître, une langue moderne utile à parler. Le jour où ils seront
+forcés de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement
+ailleurs en Europe cette double qualité que nous aurons perdue à leurs
+yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux
+orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-là, ce
+sera la fin de notre expansion intellectuelle.
+
+Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le
+dessein des initiateurs?
+
+La réponse est écrite en tête du rapport: «Direction de l'Enseignement
+primaire.»
+
+Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irréparable dans les
+développements de la pensée française, c'est pour qu'en rentrant chez
+lui, après avoir conduit son école au certificat d'études, l'instituteur
+puisse s'écrier: «Tous mes élèves ont fait leur dictée sans faute!» Il
+n'y a pas d'autre motif sérieux. C'est afin d'améliorer l'orthographe
+des écoliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce
+qui a été imprimé jusqu'à notre époque.--Mais supprimez donc la dictée
+de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les
+instituteurs restent seuls à conserver aujourd'hui la superstition de la
+dictée correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux,
+les universitaires. Puisque d'un accord général on reconnaît qu'elle
+fait perdre aux petits écoliers un temps qui pourrait être mieux
+employé, à d'autres études, supprimez la dictée des examens primaires.
+La réforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entière
+l'approuvera.
+
+ * * * * *
+
+On invoque une deuxième raison: avec une orthographe simplifiée, notre
+langue serait plus facilement apprise par les étrangers. Je viens de
+dire comment les étrangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile
+qu'elle fût. Terminons: il faut répondre à cet argument, non par une
+théorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus
+logique du monde, est celle de l'italien. La plus compliquée, la plus
+irrégulière, la plus contraire à toutes les lois de ce qu'on pourrait
+appeler la phonétique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de
+l'anglais?
+
+Or, l'anglais, sans changer une lettre à son orthographe classique, est
+parlé aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagnés
+depuis un siècle. L'italien n'est parlé nulle part en dehors de la
+Méditerranée, et là même il perd du terrain; il en perd en Égypte, il en
+perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les
+lettrés de France, l'italien nous est devenu inutile. Et à quoi lui sert
+la simplicité de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de
+l'apprendre?
+
+ * * * * *
+
+La réforme soutenue par M. Meyer a été accueillie par un _tolle_ chez
+les écrivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les
+littérateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je
+m'honore d'avoir été le premier à signaler dans la presse ce véritable
+péril français.
+
+Notre science est faite de tout un passé qui s'élève jusqu'à nous et qui
+nous soutient par la masse énorme de ses travaux. C'est le sol sur
+lequel vivra la France future. Deux siècles communiquent ensemble par le
+Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication
+vitale. C'est là qu'est le danger, et c'est là le terrain sur lequel il
+faut se placer pour résister à la dangereuse réforme que je ne sais
+quelle coterie d'instituteurs et de paléographes nous propose.
+
+1904.
+
+
+
+
+LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT
+
+
+Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussière n'avait jamais
+existé dans le flamboyant décor vénitien et si un malheureux architecte
+eût proposé de bâtir cette cheminée quadrangulaire entre la place
+Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez
+les amis de la vieille cité rouge: «C'est un crime! une infamie! c'est
+un sacrilège artistique! on défigure Venise! on écrase San-Marco! on
+écrase le Palais des Doges!...» Et alors nous comprendrions les clameurs
+comme les grincements de dents. Rarement un édifice plus laid fut élevé
+sur une place publique. Il était mal conçu, mal construit, mal placé. Il
+avait trop peu de base et trop de couronnement. Il était surmonté d'un
+ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion.
+Il haussait au hasard sa masse aveugle et sèche, avec une disproportion
+déplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il était
+quelconque, dans une ville où rien n'est indifférent. Désormais, il
+n'existe plus, et l'on parle déjà de le réédifier.
+
+Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Rappelez-vous tout ce qui apparaît comme à jamais inoubliable dans la
+brume où se confondent les «souvenirs de voyage».
+
+Est-ce tel monument romain, telle église picarde ou telle mosquée
+d'Orient? Allons donc! c'est une rue verte, un carrefour imprévu, un
+détour de canal entre deux murs cassés, une collaboration de la nature
+et de l'homme, où la nature, peu à peu, envahit et enveloppe la pierre.
+C'est encore une voie antique et surpeuplée, irrégulière, biscornue,
+multicolore, retentissante, un ruisseau de vie dont les hautes berges se
+sont amoncelées sous l'effort d'une race, une rue aussi belle qu'un être
+vivant, une rue qui n'est pas la fille d'un architecte, mais l'œuvre
+d'une population.
+
+Il y a dans certaines villes jusqu'ici préservées, il y a de ces rues
+extraordinaires, remarquables tantôt par leur fourmillement et tantôt
+par leur silence, car la variété des villes est infinie. Remparts
+déserts, ruelles vives de faubourgs, ombres de cathédrales, impasses
+bleues, quais penchants, c'est de vous que nous revient sans cesse la
+réminiscence triste et tendre qui traîne devant nos yeux clos les
+admirations passées.
+
+Votre beauté est si complète, et naturellement née que le monument est
+obligé de se conformer à elle et qu'il lui doit la plus large part de
+l'émotion latente qui palpite dans ses marbres. Le monument n'est beau
+qu'autant qu'il participe à la vie qui l'entoure ou à la nature qui le
+soutient. La lagune fait le Palais des Doges, l'Acropole fait le
+Parthénon; la lumière fait toute l'Italie, je dirais presque tout le
+monde antique. Entre l'obélisque de Paris et son frère resté à Louxor,
+il n'y a plus ressemblance aucune, et c'est miracle que le nôtre ait su
+prendre une beauté nouvelle en abandonnant sur la terre égyptienne tout
+ce qui lui donnait signification et grandeur.
+
+Ainsi, l'esthétique d'un palais dépend de ce qu'on pourrait appeler
+l'âme de la ville. Vous vous rappelez quelles protestations ont surgi
+récemment à Paris lorsque l'on a cru (peut-être à tort) que certain
+projet de pont menaçait la vue de la Cité. Ce n'était pas que les
+pétitionnaires fussent émus d'admiration devant les lignes du
+Pont-Neuf; ce n'était pas non plus que les maisons de la place Dauphine
+eussent les caractères des chefs-d'œuvre; mais la Cité est le cœur
+de Paris; il n'en reste à peu près rien que cette pointe occidentale;
+tout ce qui était notre berceau a été jeté bas depuis cinquante ans;
+Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la caserne, a presque l'apparence
+d'une église moderne construite en faux style gothique, depuis qu'on a
+élagué autour d'elle la futaie de vieilles maisons qui lui donnait la
+vie. Quelques artistes ont voulu sauver le peu qui demeurait encore du
+Paris spontané, personnel et survivant.
+
+Eh bien! ce trésor des villes, le quartier antique ou moderne où elles
+ont poussé selon leur destin ou selon leur génie voilà ce que les guides
+n'indiquent point et ce que les touristes n'ont pas tous le loisir de
+chercher eux-mêmes. On pousse le voyageur vers un but unique: le
+monument, toujours le monument. Peu importe aux Joanne et aux Baedeker
+que telle église soit à sa place ou qu'elle semble dépaysée: il suffit
+qu'elle soit monumentale pour qu'on vous y conduise de force. Peu leur
+importe que tel quartier populaire et jardinier soit pour le passant qui
+le traverse un paradis d'émotions neuves, de surprises, presque d'amour:
+s'il n'a point d'architecture, personne ne daignera vous l'indiquer du
+doigt. C'est ainsi qu'on entend un voyage artistique au début de notre
+jeune siècle.
+
+Nous possédons ici même, en plein Paris, un hameau à peu près inconnu
+malgré son nom illustre, et qui est la Butte. Les guides, si vous les
+consultez, vous mèneront au Sacré-Cœur avec les explications que
+comporte une pareille visite. Ils vous diront aussi qu'une maison, place
+du Tertre, reçut une plaque commémorative. Ils vous diront aussi qu'on
+appelle «Montmartre» dans la conversation courante un boulevard
+extérieur semé de cafés chantants. Mais ne comptez pas qu'ils vous
+dévoilent ce qui est l'âme de Montmartre; ils ne vous diront point qu'au
+sommet de la Butte, à l'écart de tout ce qu'ils vous montrent, il y a un
+très petit village, dessiné par trois rues: la rue de l'Abreuvoir, la
+rue des Saules, la rue Girardon. Là-haut, c'est la pleine campagne:
+jardins, murs décrépits, sentiers, silences, cris d'oiseaux. Ni
+trottoirs, ni pavés. Jamais une voiture. A peine un passant.
+Quelquefois, un chat qui saute par-dessus l'herbe. Et si l'on s'avance
+jusqu'à la limite de ce hameau perdu sur sa colline déserte, on
+découvre, à ses pieds, un nuage de brume grise ou bleue, un océan de
+villes entr'aperçues qui, depuis les villas de Colombes jusqu'à la
+hauteur de Nogent-sur-Marne, nourrissent et emprisonnent quatre millions
+d'hommes.
+
+Ceci est unique au monde.
+
+Maintenant, vous pouvez construire là, ou démolir pierre à pierre tous
+les édifices qu'il vous plaira, remplacer la vieille église par le
+Sacré-Cœur, le Sacré-Cœur par une Madeleine ou une Tour Eiffel,
+cela est indifférent aux artistes. Montmartre est un hameau vert,
+assiégé par quarante centaines de mille êtres humains. Il est à lui seul
+toute la paix des champs, dominant |a bataille des villes. Nul autre
+patelin n'est situé de la sorte, comme une île des airs, au-dessus d'une
+tempête, et nulle part ailleurs le calme et les prés, nulle part la
+solitude n'ont, par opposition, cette suprême valeur. Ceci demeurera pur
+tant que la rue des Saules restera intacte. Le jour où elle sera envahie
+par les maisons de rapport, ce jour-là Montmartre disparaîtra, quels que
+soient d'ailleurs ses monuments publics si chers aux Baedekers et à
+leurs lecteurs.
+
+ * * * * *
+
+Or, entre toutes les villes qui obtinrent sur le globe ce don
+exceptionnel, la personnalité, Venise est peut-être la plus douée, la
+plus singulière. Elle est extra-terrestre. Elle est la seule
+incomparable. On l'a dite à la fois la Cité des Eaux, la Cité du
+Silence, la Cité du Rouge. Rien de ce qui lui appartient ne pourrait
+être ailleurs la richesse d'une autre. Elle possède, inutilement, l'une
+des merveilles de l'art humain: l'intérieur de Saint-Marc; et elle est
+elle-même tellement merveilleuse que Saint-Marc se fond dans son
+glorieux ensemble au point qu'on arrive à douter s'il orne sa beauté ou
+s'il lui doit la sienne. Venise plane comme le grand oiseau dessiné par
+le poète, entre deux océans. La gamme de couleurs où elle est baignée
+est d'une somptuosité que l'on ne peut décrire. Depuis le rouge et l'or
+jusqu'au violet céleste, toutes les teintes frappent ses murailles avec
+une largeur et une pureté splendides. C'était la seule excuse du
+Campanile tombé, de recueillir parfois, à cent mètres au-dessus du
+niveau des eaux, certaines nuances flottantes dans l'air supérieur...
+Mais quelle monstrueuse et barbare construction il dressait là, au coin
+de ces deux places délicates! Comme il chargeait de sa masse indue la
+muraille rouge du palais oriental et les cinq coupoles rondes de la
+mosquée chrétienne! Comme il était inutile, encombrant et inesthétique!
+On va le réédifier... Pourquoi?
+
+Parce que le Campanile possède le privilège universellement reconnu aux
+seuls monuments historiques; parce que ni loi ni opinion ne défendent
+contre la pioche des démolisseurs ni la rue vénérable ni le jardin
+nouveau; parce que les municipalités s'imaginent préserver le caractère
+de leurs villes en laissant subsister quelques tours vétustes, sans
+comprendre que l'âme des cités ne perche pas sur les girouettes, mais
+palpite au sein des rues.
+
+Venise aura le sort d'Alger, le sort de Santa-Lucia: on démolira maison
+par maison tout ce qui fit sa beauté antique. On a déjà troublé les
+eaux du Grand Canal avec les roues violentes des bateaux à vapeur. Un
+jour, par mesure sanitaire, on comblera tous les canaux. Il y passera
+des tramways de banlieue, c'est-à-dire des trains de cinq voitures. C'en
+sera fait pour toujours de tes trois beautés, Cité des Eaux, Cité du
+Rouge, Cité des Soirs Silencieux; mais les ineffables, touristes ne
+songeront pas à en gémir pourvu qu'entre la place Saint-Marc et la
+Piazzetta de Venise se dresse un Campanile tout neuf: doublement
+abominable.
+
+19 juillet 1902.
+
+
+
+
+LA STATUE DE LA VÉRITÉ
+
+
+Une intéressante polémique est engagée depuis trois mois entre
+chercheurs et curieux sur un mystère bien singulier de la morale
+artistique. Voici l'origine de la discussion:
+
+La _Diane_ de Houdon, l'une des statues les plus classiques de l'école
+française, aurait été refusée au Salon de 1777.--A quel propos? Houdon
+était Prix de Rome, membre de l'Académie: en son temps comme du nôtre
+ces titres-là suffisaient, semble-t-il, à dispenser les sculpteurs de
+l'examen préalable.
+
+Sans doute. Aussi n'est-ce point à des raisons esthétiques que nous
+voyons attribuer le refus, mais à des raisons morales.--Voilà qui est
+encore plus extraordinaire. La _Diane_ de Houdon est nue, mais si
+décente! L'enseignement des Beaux-Arts l'a toujours proposée comme le
+modèle typique de la nudité chaste. Cette figure est par excellence la
+statue de la Pureté. A force d'être vierge, elle est froide. Que peut-on
+bien lui reprocher, au nom de la pudeur même dont elle est le symbole?
+
+Presque rien, mais quelque chose. La _Diane_ de Houdon fut écartée du
+Salon parce que l'académicien qui l'avait faite si pure s'était cru
+permis en un point... «une certaine liberté de détail», comme dit si
+bien Lady Dilke[28] en rapportant cette anecdote.
+
+La hardiesse de l'innovation épouvanta. Les mœurs du dix-huitième
+siècle et le censeur qui parlait pour elles, opposèrent le respect du
+marbre aux déplorables exemples de sa petite sœur la terre cuite. On
+refusa le chef-d'œuvre.
+
+Et après le scandale, savez-vous qui l'acheta, cette statue
+inexpressible? L'histoire est assez bonne vraiment et sa morale obtient
+une moralité.--La _Diane_ fut achetée par une femme. Mieux que par une
+femme, dirait M. Rostand: par une impératrice. Mieux que par une
+impératrice, eût dit Voltaire: par Catherine II.
+
+Le marbre original de Houdon est aujourd'hui exposé à Saint-Pétérsbourg,
+au musée de l'Ermitage. Quant à nous, et par la faute d'une irréparable
+pruderie, il faut nous, contenter de posséder au Louvre un mauvais
+moulage on bronze d'une œuvre perdue pour toujours. Encore le moulage
+n'est-il pas exact, car avant de passer la _Diane_ au plâtre; une main
+pudibonde nivela, par l'introduction d'un peu de cire, le détail le
+plus féminin. Désormais, la pauvre Olympienne porte un maillot comme un
+modèle de carte postale illustrée. L'effet est littéralement monstrueux,
+et j'emploie ce mot dans le sens de tératologique. Le cas relève du
+scalpel. Mais les visiteurs du Louvre ne semblent pas s'en étonner
+autrement et j'en connais qui, plus volontiers, blâmeraient une
+représentation moins étrangère à la nature.
+
+ * * * * *
+
+«Pourquoi ce qui n'a jamais choqué les habitants de Pétersbourg
+choquerait-il les habitants de Paris?». La question a été posée en ces
+termes par un des collaborateurs de l'_Intermédiaire_.
+
+Pourquoi surtout,--je voudrais élargir la discussion--pourquoi l'usage
+a-t-il prévalu de représenter l'homme tel qu'il est, et la femme telle
+qu'elle n'est pas?
+
+L'usage est bien inconséquent. Nous vivons parmi des éducateurs qui
+regardent la différence des sexes comme un redoutable mystère dont la
+jeunesse ne doit pas être informée. En fait, les jeunes filles
+l'ignorent quelquefois; les collégiens jamais. Logiquement, on pourrait
+donc mener une classe de rhétorique devant la _Diane_ de l'Ermitage sans
+que les élèves en fussent plus savants;--et, par contre, il faudrait
+enfouir dans les souterrains du Louvre les nudités masculines qui
+décorent les jardins publics sous l'œil curieux des écolières.
+
+Est-ce que ce ne serait pas le bon sens?
+
+Vous vous préoccupez surtout de garantir l'ingénuité des jeunes
+personnes--et vous postez à la porte du Luxembourg, où les mères sont
+forcées de passer pour mener leurs filles au jeu, un jeune homme nu
+comme un ver et complet comme un amant.
+
+Tout au contraire vous êtes certains que vos fils sont informés et vous
+ne permettez même pas que dans le Salon de sculpture (c'est-à-dire dans
+un lieu clos où vous êtes parfaitement libres de ne pas conduire vos
+enfants) les artistes exposent des Vénus vraisemblables,--lesquelles
+d'ailleurs n'apprendraient rien, ni à vos fils parce qu'ils savent, ni à
+vos filles, et pour cause.
+
+C'est le comble de l'illogisme et de l'extravagance.
+
+ * * * * *
+
+A une coutume si singulière, on a cherché des antécédents qui
+l'expliquassent.
+
+Car il s'agit d'une tradition, cela est bien entendu. Si l'art venait de
+naître, nous adopterions sur ce point un principe conforme à l'idéologie
+de la vie contemporaine, et nettement opposé au précédent.
+
+Cette tradition, certains ont cru pouvoir en fixer l'origine chez les
+Grecs, de qui notre art descend et s'inspire. Rares, il est vrai, sont
+les Aphrodites sexuées: cela tient d'abord à ce que les Grecs
+représentaient volontiers la déesse dans une attitude naturellement
+chaste, qui dissimulait la difficulté par un certain recul et une
+inclinaison; mais il s'en faut que la règle ait été générale, comme le
+croyait Quatremère de Quincy, et qu'une Aphrodite au corps droit soit
+toujours incomplètement femme. Jamais les Athéniens n'ont légiféré sur
+cette question. Les Lacédémoniens eux-mêmes se permettaient d'être
+exacts: on conserve au musée de Sparte, dans la salle de gauche, près de
+la porte, une figure de grandeur naturelle qui en est un bel
+exemple[29]. Ailleurs, une statue de premier ordre et de la meilleure
+époque grecque, dont nous possédons--la une excellente réplique
+alexandrine femme nue vulgairement appelée la _Vénus de
+l'Esquilin_--suffirait de nos jours à disculper Houdon. Sa vérité
+anatomique est exacte.
+
+Et combien de statues analogues ont été brisées au marteau par le
+vandalisme chrétien! Si les Vénus pudiques étaient décapitées, que ne
+faisait-on pas des autres! Celles de ces dernières qui nous sont
+parvenues sont presque toutes archaïques parce que la terre de l'oubli
+les recouvrait déjà et les protégeait à l'époque où les Polyeuctes
+massacraient les déesses jusque sur les autels. Les vases et les
+statuettes de terre que nous retrouvons dans les tombes inviolées nous
+laissent un meilleur témoignage, plus fidèle et plus complet, de ce que
+permit l'art grec depuis son origine jusqu'à son déclin.
+
+Non, la loi dont nous parlons ne s'est pas imposée en Grèce. Elle
+n'appartient pas davantage aux deux autres grands pays qui pourraient
+partager avec elle l'honneur d'avoir créé une esthétique humaine, et qui
+se rapprochent à travers les âges par la perfection de leur goût: je
+veux dire l'Égypte et le Japon. A Memphis comme à Kioto, nul n'a jamais
+eu la pensée de mutiler une femme nue avec l'audace de nos
+contemporains.
+
+De même, les primitifs de toutes les écoles européennes ignoraient cette
+altération, que leur public n'eût pas comprise. On sculptait des _Èves_
+naturelles aux portails des cathédrales. Sainte Marie l'Égyptienne était
+peinte sans détours sur les plus vieux vitraux des églises de Paris et
+sur les miniatures pieuses des livres d'heures, en regard d'une prière
+ou d'un évangile. Les cuivres du moyen âge, les bois anciens, les
+ivoires, puis, au XVIe siècle, les faïences décorées, les estampes de
+toutes sortes et de tous pays, certaines statuettes et peintures
+témoignent de la même liberté[30]. La Renaissance allemande, loin de
+réagir, pose cette tolérance en principe. Dürer l'applique dans son
+enseignement[31]. Son ami, Peter Vischer, sculpte une _Vénus_ qui est
+toujours exposée en Allemagne, et qui devance de deux siècles
+«l'innovation» de Houdon. Nous exposons nous-mêmes au Louvre une
+_Pandore_, une _Maternité_ qui appartiennent à la même école, et qui,
+pour être sexuées, ne sont nullement licencieuses.
+
+Un art entre tous gardait le privilège de la sincérité dans le détail
+des figures nues: la gravure. On peut affirmer que depuis l'invention de
+l'estampe jusqu'au XIXe siècle la majorité des graveurs fut hostile à
+toute suppression. Le chef-d'œuvre de l'invention décorative sous le
+règne de Fontainebleau, le _Livre de la Conqueste de la Toison d'Or_,
+par René Boyvin et Léonard Thiry, pourrait illustrer le sujet à toutes
+ses pages, s'il en était besoin. Encore, en 1609 et en 1617, lorsqu'il
+s'agit d'élever à la poésie française un monument définitif, en publiant
+les œuvres complètes de Ronsard, le graveur du frontispice, Léonard
+Gautier, burine sous le buste du poète une grande Naïade debout, dont
+l'exacte nudité ne sera couverte que plus tard, par une retouche dont il
+faut retenir la date: 1623. C'est la date du Procès des
+Satyriques.--Pendant deux siècles, les graveurs vont protester contre
+une rigueur nouvelle qui trouble évidemment leurs traditions
+particulières. Certains vendront sous le manteau leurs estampes nues,
+plutôt que de les altérer. D'autres tireront pour eux et pour leurs amis
+un état découvert de chaque planche, un état «avant la draperie», selon
+la coutume du XVIIIe siècle. Mais la rigueur ne se relâcha point, et
+elle n'a pas encore disparu après deux cent quatre-vingts ans. «1623»
+est une date de démarcation très nette entre la liberté du nu féminin et
+sa contrainte.
+
+ * * * * *
+
+Il est donc bien établi que jusqu'au règne de Louis XIII il a été licite
+en France de peindre l'homme et la femme avec une égale exactitude; et
+que depuis cette époque la représentation de l'un des deux sexes est
+interdite, tandis que celle du second demeure autorisée.--De raison à
+cet arbitraire, on n'en donne pas, il n'en existe aucune. C'est ainsi,
+voilà tout.
+
+D'ailleurs, on se garde bien de créer au Louvre un musée secret pour les
+Baigneuses de la Galerie d'Apollon, pour les terres cuites grecques de
+la première salle, ou pour les ivoires de la collection Sauvageot. Tout
+est libre, hors l'art moderne. Ce qu'on permet à Peter Vischer, on
+l'interdirait à Rodin. Le dernier musée important que l'on ait ouvert à
+Paris, celui de M. Guimet, a décoré ses grandes surfaces murales avec
+des copies de peintures égyptiennes, où les femmes ne portent point le
+maillot couleur de chair que nos peintres sont toujours contraints de
+leur donner; il expose dans ses vitrines certaines déesses
+gréco-orientales qui réalisent à l'extrême la vérité physique de la
+femme; le public ne proteste pas.--Dès lors, au nom de quels arguments
+défendrait-il à un imitateur les libertés de ses modèles officiels?
+Pourquoi ces deux poids et ces deux mesures? Pourquoi exposer ce que
+l'on condamne, condamner ce que l'on expose, offrir enfin le même objet
+d'art en exemple si l'artiste est mort, en exécration s'il est vivant?
+
+Une pareille antinomie ne s'explique ni ne se défend. On finira bien par
+le reconnaître. Les idées du public français, qui déjà commencent à
+évoluer sur plusieurs questions artistiques, achèveront de se laisser
+convaincre. Publier la nudité de l'homme, et expurger celle de la femme,
+c'est simplement obéir à deux traditions aveugles, irraisonnées,
+contradictoires, et dont nous ne savons même plus déterminer le dessein.
+Nos sculpteurs adopteront un principe moral uniforme, et comme l'esprit
+parisien ne permettra jamais qu'on affuble d'un caleçon le Génie de la
+Bastille ou l'Apollon de l'Opéra, il est superflu d'énoncer plus
+clairement laquelle des deux théories finira par prévaloir.
+
+
+
+
+LA CENSURE
+
+
+La Censure vient d'être atteinte par un vote de la Chambre.
+
+Elle durait depuis si longtemps qu'on pouvait la croire immortelle comme
+M. Wallon. C'est une des singularités de notre esprit que plus les
+hommes et les choses vivent et plus nous les croyons solides pour
+l'avenir. A l'annonce de la nouvelle, on a pu voir dans le public un
+mouvement général de surprise.
+
+Dire que cette surprise a été mélancolique ce serait farder la vérité.
+Il est des institutions qui exhalent l'antipathie comme un parfum
+naturel. La Censure n'était pas aimée. Un ne la dit encore que malade;
+mais quel que soit le respect dû à son grand âge, on espère bien qu'elle
+va trépasser.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne la regretterons pas, pour une première raison: c'est qu'elle
+était inutile.
+
+Tous les écarts de langage ou de sujet qu'elle avait mission d'empêcher
+sont, en effet, punis par les lois, et parfois même avec une sévérité
+extrême. Outrage aux mœurs, outrage envers les souverains étrangers,
+diffamations envers les particuliers ou les membres du gouvernement:
+tous ces délits correspondent à des articles du Code pénal et des lois
+usuelles; leurs auteurs sont passibles de prison et d'amende; ils
+peuvent être condamnés à des dommages-intérêts sans limite: c'est-à-dire
+que sans le concours de MM. les censeurs, un directeur de théâtre, un
+dramaturge et une troupe d'acteurs peuvent être, au gré du tribunal,
+déshonorés ou ruinés.--N'est-ce pas suffisant?
+
+Un second motif pour lequel la Censure ne sera pas pleurée, c'est
+qu'elle s'exerçait d'une façon qu'on s'accorde à juger extraordinaire.
+
+Ses rigueurs frappaient de préférence les grands théâtres, ceux dont le
+public se compose d'hommes indifférents et blasés, que l'action
+dramatique n'émeut guère et qui n'écoutent pas toujours ce que l'auteur
+voudrait leur faire entendre.
+
+Ses indulgences couvraient de leur protection les revues et les chansons
+des cafés-concerts, qui s'adressent précisément au spectateur dont l'âme
+est la plus naïve et la plus malléable. C'est ainsi que la Censure
+comprenait sa mission morale et politique.
+
+Prenez dans votre bibliothèque une des pièces imprimées depuis vingt ans
+«avec les passages supprimés» et comparez ce qu'on interdit aux bons
+auteurs avec ce qu'on permet aux pires. Lisez ces phrases entre
+guillemets, jugées dangereuses pour la morale publique et rappelez dans
+votre souvenir les scatologies que vous avez entendu chanter ailleurs,
+dûment visées par la Censure et protégées par la policé. On corrige les
+meilleurs; mais qu'un chansonnier présente un jeu de mots platement
+obscène, sans goût, sans esprit, et surtout sans littérature, la
+bienveillance du censeur lui est assurée. On protège les étrangers
+contre les pièces à thèse qui attaqueraient leurs pays, mais une basse
+injure à l'adresse d'une nation amie passe comme un simple sourire sous
+les yeux du correcteur.
+
+Il y a deux ans, j'entrais par hasard dans un établissement des
+Champs-Élysées. Les journaux du soir annonçaient l'interdiction d'une
+pièce qui aurait pu éveiller les susceptibilités d'un pays voisin. Je
+levai les yeux vers la scène, elle était couverte de drapeaux et
+d'uniformes étrangers. On jouait une revue militaire bafouant une série
+d'alliances que la presse nous avait promises quelques semaines
+auparavant. Un officier russe, un officier italien, un officier
+espagnol, tous trois en grand costume, et suivis de leurs couleurs,
+venaient chanter sur les planches les couplets les plus outrageants pour
+leurs pays. C'était en été: les étrangers emplissaient la salle et,
+entre Français, nous nous demandions pourquoi la Censure avait reçu le
+droit d'interdire les tragédies de M. de Bornier, si les questions de
+convenances internationales étaient à ce point ignorées d'elle.
+
+Ici, les censeurs n'avaient pas seulement laissé faire, ils étaient
+protecteurs et complices, puisque, d'après la loi, ils signaient le
+manuscrit. Cette signature étant une sauvegarde pour la direction du
+théâtre, celle-ci n'avait pas hésité à monter la pièce. Il est probable
+qu'elle y aurait regardé à deux fois, si, après l'abolition de la
+Censure, l'auteur avait exposé la maison à un procès diplomatique.
+
+Mais comment toutes les complaisances des lecteurs officiels ne
+seraient-elles pas acquises aux théâtres bouffes? Les censeurs eux-mêmes
+écrivent pour les petites scènes qu'ils sont appelés à morigéner.
+
+L'un d'eux (il est toujours en fonctions) est l'auteur d'une petite
+pièce qu'il a intitulée: _la Noce à Mézidon_... Charmante qualité
+d'esprit!... Et voici un spécimen de son talent poétique. Je puis bien
+citer ce couplet puisqu'il a été lu un jour en pleine Chambre des
+Députés[32]:
+
+ L'Amour, c'est un érysipèle,
+ Quand ça démange il faut s'gratter.
+ C'est com' le chien de Jean d' Nivelle
+ Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.
+ Ça vous fait l'effet d'un clystère,
+ Ça fait du mal et puis du bien.
+ Pour s'en guérir, y a rien à faire,
+ Ça vous tient bien quand ça vous tient.
+ Oh! oui! l'amour est un clystère.
+
+Voilà.--C'est l'auteur de ces vers qui est chargé d'expurger Edmond de
+Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une
+pièce sans la soumettre au préalable à ce juge.
+
+Le couplet que je viens de copier a reçu le visa de la Censure. Parbleu!
+Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette
+poésie était signée d'elle.--Et dès lors, comment les sympathies de la
+vieille dame n'iraient-elles pas tout droit à ses confrères les plus
+proches, ou, pour mieux dire, à ses maîtres?
+
+Réformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-là
+valent leurs prédécesseurs et vaudraient leurs remplaçants. On perdrait
+son temps à vouloir réformer une institution qui est traditionnellement
+incompétente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molière,
+Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Révolution interdit _Horace_,
+_Andromaque_, _Phèdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brûle la partition de
+_Richard Cœur de Lion_, suspecte de royalisme. Dès la Renaissance
+romantique on arrête _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et même
+_Hernani_ dont l'interdiction n'est levée que sur un ordre formel du
+roi. On persécute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effrontés_, _les
+Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camélias_. Depuis moins
+d'un siècle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas père,
+Dumas fils, Émile Augier, Ponsard (Ponsard lui-même!) Legouvé, Balzac,
+Déroulède, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halévy, Jules Claretie,
+Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voilà ceux contre qui
+la censure fait usage des armes qu'on lui a données.
+
+Depuis son origine jusqu'à l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une
+lutte acharnée contre les meilleurs de nos écrivains. Parmi ceux que je
+viens de citer, tous les morts ont déjà leur statue. Ils sont vengés,
+dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si
+les persécutions qui les arrêtèrent n'ont pas étouffé dans leur cerveau
+l'idée du chef-d'œuvre qui était en eux et qu'ils ont renoncé à
+écrire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espèce de
+tiédeur que nous reprochons aujourd'hui à Ponsard, Augier ou Scribe,
+n'est pas due pour une part à l'influence stérilisante qu'exerça la
+contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame
+prodigieux que Victor Hugo aurait pu écrire en 1855, s'il n'avait été
+pour longtemps excommunié de la scène française?
+
+Ceci est inexplicable: vers le milieu du siècle, notre littérature,
+livresque, est à son apogée; elle est faible au théâtre. Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Il y a eu près de nous une école dramatique étrangère, qui fut illustre
+et qui a cessé de l'être. L'exemple que donne son histoire vaut mieux
+que toutes les théories, car son développement a procédé par révolutions
+brusques et sa montée comme sa chute sont nettement déterminées par des
+causes très bien connues.
+
+Sous le règne d'Élisabeth, le théâtre anglais était libre, en fait. Il
+dut sa grandeur à cette liberté. Shakespeare naît au milieu d'un
+mouvement dramatique considérable, qui n'a pas d'égal chez les peuples
+contemporains et qui ne semble pas avoir été dépassé, même par nous.
+Libre, ce théâtre l'est de toutes façons: les pièces de Beaumont et
+Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage
+qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels
+seraient horrifiés. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa
+la bride sur le cou. La gloire littéraire de leur pays grandit dans
+cette indépendance qui est la bonne terre des écrivains.
+
+Après une réaction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise
+rendit aux auteurs dramatiques la liberté. Une nouvelle école naquit,
+presque aussi remarquable que son aînée, possédant même certaines
+qualités de finesse et d'esprit que la précédente n'avait pas au même
+degré, et cette fois poussant à l'extrême les hardiesses de parole et de
+situation. Congreve et Wycherley ne pourraient être joués à notre époque
+sur aucune scène parisienne, mais on connaît assez le rang élevé qu'ils
+occupent dans leur littérature nationale.
+
+Tel était l'éclat de la scène britannique, lorsqu'un brave homme, un
+honnête protestant nommé Jeremy Collier, publia une simple brochure sur
+l'immoralité des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait
+lui-même sans ironie. Son intention était excellente: il ne voulait pas
+éloigner, mais réformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pièces
+licencieuses par des pièces morales non moins bonnes.
+
+Il tua le théâtre anglais.
+
+L'effet de la brochure fut immense. Toutes les libertés de la scène
+disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncèrent
+bientôt à la lutte, cessèrent d'écrire, et pour la grande école
+théâtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce
+fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renaître.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'en sommes pas là. Néanmoins l'exemple vaut qu'on le médite un
+instant.
+
+Une école dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la
+libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, même de
+loin, c'est encore nuire à sa beauté.
+
+Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reçu. Puisse le théâtre
+éprouver à son tour le bienfait des libertés plus larges dont la
+littérature ressent l'heureux effet depuis un quart de siècle. Et qui
+pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur
+dialogue? Personne n'est forcé d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est
+qu'on le veut bien. Le lendemain du jour où la Censure serait abolie,
+une scission diviserait tout naturellement les scènes parisiennes. Les
+unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont
+reçues à l'entrée. Pour les autres, celles où l'on représenterait
+Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en écarter.
+
+On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprès,
+pour être scandalisés, et pour en gémir. Grévin qui était si bon
+psychologue nous a laissé un dessin où se cache toute la moralité de ces
+petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un
+balcon. A l'extrémité de la rue se passe vaguement une scène banale qui
+pourrait être légère:
+
+--De si loin, ma chère enfant, je ne crois pas que cela puisse vous
+choquer.
+
+--Oh! si, madame, avec une lorgnette.
+
+
+
+
+LE BOULEVARD
+
+
+Le soir où Tortoni ferma ses portes, j'assistais à cette fin célèbre.
+J'étais venu là en curieux, pour voir disparaître le vieux romantique.
+
+Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propriétaire
+de l'établissement m'offrit (en souvenir du défunt) le carton de lecture
+qui avait enveloppé l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur
+le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: «Café Tortoni».
+Puis, comme un homme qui prononce une phrase définitive, il dit en
+versant des larmes:
+
+--Monsieur, le Boulevard est mort.
+
+Le pauvre vieillard blasphémait, car le Boulevard est immortel et son
+caractère principal est justement la persistance. Il est à l'épreuve du
+temps et des hommes. Les démolisseurs eux-mêmes ne réussissent pas à le
+défigurer. On a jeté bas la moitié de ses maisons pour construire des
+hôtels modernes, des théâtres, des maisons de banque ou d'assurance; on
+a renouvelé toutes ses boutiques, changé ou supprimé tous ses
+restaurants et il semble que cette transformation perpétuelle soit
+nécessaire à son existence comme le labourage régulier est nécessaire à
+la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa
+personnalité est invulnérable.
+
+D'où vient donc cette suprématie qu'il exerce depuis un demi-siècle sur
+l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'âme parisienne
+inspire et domine? D'où vient qu'en un temps où la vie mondaine s'est
+éloignée d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne,
+l'arbitre des élégances reste immuablement à sa place, entre la
+Madeleine et la Bourse?
+
+ * * * * *
+
+Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes.
+
+Paris enferme une cité intellectuelle qui s'étend de l'Institut vers le
+Panthéon, et du Palais de justice à l'Observatoire. Ses habitants ne
+passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux musées du
+Louvre, jusqu'à la Bibliothèque nationale; mais le Boulevard ne leur
+appartient pas. Ils s'y promènent en étrangers, comme s'ils venaient de
+plus loin que New-York, et avec un sentiment de défiance à l'égard des
+passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date
+d'un autre âge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui
+s'inquiète rarement de leurs idées, plus rarement encore de leurs
+personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude.
+Il faut chercher ailleurs notre définition.
+
+Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie?
+Pas davantage.
+
+Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'où sa force rayonne: la place du
+Châtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation,
+et la place de la République, qui est le forum industriel de l'immense
+ville. Ici Paris travaille, là il se nourrit; Les manufactures se sont
+groupées par une élection naturelle entre les grandes gares du Nord, de
+l'Est, du Paris-Lyon Méditerranée et d'Orléans. Les Halles ont grandi où
+elles devaient croître, au point central de la ville. Le boulevard de
+Sébastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-être à jamais, nos
+deux artères vitales. L'exode de la société riche vers les quartiers
+occidentaux n'a presque rien attiré sur ses pas. Il faudrait des
+événements extraordinaires, comme la création du port maritime projeté à
+Saint-Ouen, pour faire dévier par influence les grands courants actifs
+de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves
+nourriciers. Où prend-il la source de son énergie?
+
+Est-il situé,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des
+affaires et des plaisirs?
+
+Des affaires, assurément non. La Bourse des valeurs est à l'extrême
+limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui échappe tout à
+fait, de même que la Banque de France, les Finances et l'Hôtel de Ville.
+Des plaisirs? c'était vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-Élysées,
+Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et
+souvent plus recherchés que les siens. D'ailleurs, il est singulier que
+l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir,
+heure où tous les théâtres sont clos, et où il n'est pas d'usage de se
+jeter dans la vie joyeuse...
+
+Ainsi, voilà un coin de ville que rien ne paraissait destiner à sa
+fortune éclatante, une avenue étroite et médiocre, plutôt laide, assez
+mal bâtie, plantée de mauvais arbres, éloignée de tous les parcs et
+jardins publics, privée même du moindre square où ses promeneurs
+pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est
+là que palpite le cœur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le
+Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui à
+fait le miracle?
+
+La Presse.
+
+ * * * * *
+
+Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pensée, ni du mouvement, ni
+de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre
+des nouvelles, et voilà pourquoi la ville y afflue.
+
+En un siècle où les journaux disposent d'une puissance formidable, le
+quartier où ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier
+quartier ce Paris.
+
+Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain
+se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris
+saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le
+renseignement. Et dès qu'il tient un fait, il le juge. Il est à lui seul
+l'opinion publique pendant la soirée tout entière.
+
+Tous ceux qui, par intérêt, par crainte ou par désir sont anxieux de la
+nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui espèrent
+et ceux qui appréhendent, les confiants et les timorés, tous les curieux
+et les ardents appartiennent à ce trottoir gris où la manne des
+nouvelles se quémande, se donne ou s'échange, se vend et s'achète
+perpétuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de
+l'histoire.
+
+Il a les privilèges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se
+dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de
+mystères. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connaît le
+nom et l'adresse du «haut personnage compromis», comme aussi de la «dame
+voilée». Si les journaux suppriment les détails d'une affaire par
+prudence ou par pudeur, le Boulevard les rétablit. Si un financier
+suspect s'attribue, à coups de réclame, une prospérité factice, le
+Boulevard le démasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne
+pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesuré dans
+son étendue et ses conséquences. Il est l'observatoire du monde
+invisible.
+
+De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conquête.
+Elle possède la place et l'avenue de l'Opéra, la rue Richelieu, la rue
+du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du
+Helder et la rue Drouot, la rue Réaumur et la rue Lafayette. Sur le
+Boulevard elle est dans ses murailles. C'est là qu'elle se retranche et
+se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le
+Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu à son image. Dans le langage
+contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donné son
+caractère, ses mœurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a créé tel
+qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant.
+
+De là vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon
+les années. Tel il était, il y a vingt ans, tel nous le revoyons
+aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se métamorphose. Il a ses
+marées et ses tempêtes.
+
+La monotonie générale des autres voies parisiennes est une règle à
+laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable à
+elle-même. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de
+fête, les Champs-Élysées ont leurs Grands Prix, les boulevards
+extérieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie
+que chaque année ramène à des dates prévues. Lui, il change tout, à
+coup, comme la mer, sous une rafale.
+
+Ce soir, il est calme. Il se promène et s'amuse. En l'absence des
+inquiétudes, il joue à l'esprit. Il invente des mots. Les passantes
+l'intéressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice
+est l'événement de la soirée. Une femme qui passe avec un inconnu fait
+hausser les têtes des hommes et chacun raconte son histoire ou développe
+sa légende. On entoure les colonnes Morris, on considère les étalages,
+on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est désœuvrée.
+
+Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs
+hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dépêche grave, un
+événement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir.
+
+Alors toute la ville accourt vers lui, inquiète, furieuse ou
+enthousiaste. Les trottoirs débordent, la voie est envahie. Les
+camelots, suants et haletants, jettent à la foule des centaines de
+feuilles blanches, imprimées d'encre fraîche et pas même pliées: on les
+voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les
+petites baraques des journaux sont assaillies, cernées, vidées. Mille
+têtes levées guettent le transparent où apparaîtra le second télégramme.
+La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-là,
+elle est investie d'une puissance souveraine. Un article écrit sur un
+coin de table, composé à la hâte et livré au peuple, soulèverait la
+ville, d'un seul cri.
+
+
+
+
+LE CAPITAINE AUX GUIDES
+
+
+Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme
+s'il allait prédire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et,
+la considérant avec ses yeux de presbyte:
+
+--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas
+manquer mon train. Je dois parler demain à l'Académie.
+
+ * * * * *
+
+Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne où
+nos amis l'avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassurant
+nous laissait l'esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur
+après avoir admiré la perspicacité du savant; et nous l'écoutions avec
+un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses
+souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+--Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le véritable confident des
+femmes, c'est le médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos clientes, sur
+tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le
+directeur de sa conscience. Les mœurs ont marché depuis les Grecs,
+chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les
+sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes
+honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs.
+Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce
+serait absurde; mais si, devant un médecin, le sentiment des
+convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la
+chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas
+exactement à la femme de Xénophon.
+
+Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour
+quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes
+viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent d'être
+exaucé. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les
+questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie
+conjugale: ce détail n'étant pas le péché, n'est pas soumis à la
+pénitence; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. A
+d'autres égards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux
+incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal.
+Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour
+nous qu'est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de
+l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. «La femme
+mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de
+mal.» Elle le dit à d'autres qu'à son médecin.
+
+ * * * * *
+
+Somme toute, il ne nous manque guère que l'aveu de la faute en soi, du
+péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à
+celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'exposé du même acte et
+puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il
+s'agisse de sa guérison physique ou de son salut, la femme redoute la
+mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un égal
+sentiment d'épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien, en
+fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si
+laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il
+est, comment dirai-je? plus joli. La pénitente ne s'avoue pas qu'elle
+est contrainte et forcée par l'idée des peines éternelles. La chère
+petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion
+du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de
+cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et
+confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pères.
+
+ * * * * *
+
+Il y a une vingtaine d'années, j'étais appelé d'urgence dans une famille
+protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue naître,
+ou à peu près. J'entre. Je trouve une maladie à début dramatique: 40° de
+fièvre, trois heures après le frisson et le claquement de dents. Un
+point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup
+augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les
+crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie.
+
+Le lendemain, la température se maintenait à 40º; le surlendemain, elle
+approchait de 41º. Vous voyez d'ici le mari affolé, la vieille bonne en
+larmes, et la mère s'accrochant à mes bras: «Sauvez-la! sauvez-la!» Je
+ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je
+trouvai celle-ci dans un état d'abattement qui n'était pas seulement
+causé par la fièvre.
+
+ * * * * *
+
+Dès que je fus seul avec elle:
+
+--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?
+
+--Allons donc! pour un accès de fièvre!
+
+--Dites-moi la vérité, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour
+aujourd'hui?
+
+--Vous n'êtes pas même en danger.
+
+--Ah! vous ne me parlez pas sincèrement... Je sens bien que je m'en
+vais... Je suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma fièvre continue
+ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de
+respirer...
+
+En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant de la rassurer; ce
+fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui
+dire ne lui donna même un éclair d'espoir.
+
+Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à
+tous les courages:
+
+--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.
+
+ * * * * *
+
+Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi
+profond que l'état de ses poumons le lui permettait, et murmura en
+levant les yeux:
+
+--Les catholiques sont bien heureuses!
+
+--Vous dites?
+
+--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour où le Seigneur
+les rappelle à lui; leurs derniers moments sont des instants de joie...
+Elles sont lavées du péché... Elles sont délivrées du remords...
+
+Voulait-elle se convertir?
+
+--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie.
+
+--Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie!
+
+Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une
+quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à
+prolonger.
+
+Je me levais... Elle parla encore.
+
+--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!
+
+--Des peccadilles!
+
+--Un aveu terrible... vous ne savez pas.
+
+--C'est de l'imagination!
+
+--J'ai trompé mon mari.
+
+ * * * * *
+
+Cette fois je me rassis, complètement égaré.
+
+Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin où l'acteur de
+scènes bien singulières, mais celle-là est assurément l'une des plus
+«fortes» dont j'aie conservé le souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Elle joignit les mains tout à coup, et les souleva au-dessus du lit.
+
+--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute...
+pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion
+romaine est celle que j'aurais dû suivre... mais je sais du moins... je
+_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis
+l'expier à ma dernière heure... c'est par la honte de cet aveu!
+
+--Calmez-vous, je vous en conjure!
+
+--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon âme, en vous parlant
+ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.
+
+--La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, madame.
+L'Évangile, lui-même, leur a pardonné...
+
+--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si
+bon, si parfait...
+
+--Une seule faute? Ce n'est pas un péché, c'est à peine un instant
+d'oubli.
+
+--Écoutez-moi... Pendant la dernière année de l'Empire... Un de mes
+cousins, capitaine aux guides...
+
+--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance atténuante!
+
+ * * * * *
+
+J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même
+pour des balivernes, et qui n'arrêtèrent pas une fois le flot de ses
+paroles imprudentes.
+
+Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait
+de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'était pas bien grave.
+Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute;
+je regardais, plus que je ne l'écoutais, cette pénitente _in partibus_,
+qui me prenait pour un vicaire.
+
+Le capitaine aux guides avait une moustache blonde; je me rappelle trop
+bien ce détail qu'elle me répéta souvent. Un matin, il avait emmené, sa
+cousine aux hasards d'une promenade à cheval. Ils avaient gagné la forêt
+voisine. Cette forêt avait des fourrés, des buissons, de la mousse
+fraîche (on était à la fin de mai). La moustache blonde s'était
+plusieurs fois rapprochée... Vraiment «le fond des bois et leur vaste
+silence» étaient les seuls coupables de cette pauvre aventure.
+
+Je donnai l'absolution.
+
+ * * * * *
+
+En quittant la malade, j'aperçus debout, dans la salle à manger, le
+troisième héros du roman: je veux dire le cher mari.
+
+Rapidement, j'eus la vision de ce qui allait suivre: je vis cet homme
+sur le point d'entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui
+tendant les bras: «Pardonne-moi!... je suis une misérable!...» toutes
+phrases parfaitement inutiles si la mort devait s'ensuivre, et fâcheuses
+à plus forte raison si la malade en réchappait.
+
+--Défense d'entrer! lui dis-je nettement, même si elle vous fait
+appeler. Elle a un peu de délire, ce soir, elle a besoin de repos.
+Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait
+penser à tout.
+
+Jusqu'à la fin du mois, j'eus le plaisir de présider à son lent
+rétablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du
+capitaine aux guides, et que les confidences n'eurent pas de lendemain.
+Guérie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa
+première enfance, je la soignais en ami...
+
+M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses
+vieilles lèvres bien rasées qu'un sourire amincissait:
+
+--Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle
+prit un autre médecin.
+
+
+
+
+UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT
+
+
+La bibliothèque de M. le Président Barbeville était le lieu de ses
+délices. Il l'appelait: ma garçonnière.
+
+Tous les matins, il y montait, familièrement, en robe de chambre.
+Délaissant un cabinet où il n'avait plus rien à faire, depuis que l'âge
+de la retraite l'exilait du tribunal, M. le Président Barbeville
+gravissait d'un pas encore vif un petit escalier de pierre en colimaçon
+qui le menait au dernier étage, et jamais il n'ouvrait la porte, sans un
+sourire de contentement.
+
+Le trésor de ses livres était éclairé par un vaste reflet de verdure. A
+travers les petits carreaux d'une grande fenêtre Louis XIV, on voyait
+flotter au dehors la fraîcheur des feuilles nouvelles. Deux marronniers
+dépassaient de la cime le toit du vieil hôtel rouge. Le soleil ne
+pénétrait pas à travers leur épaisseur, mais ils jetaient sur le tapis
+une ombre claire et mouvante qui donnait à cet ermitage quelque chose de
+pastoral.
+
+Assis dans un grand fauteuil à pupitre dont le modèle lui avait été
+communiqué par Mgr le duc d'Aumale, le bon M. Barbeville posait son
+crachoir à gauche, son porte-cigarettes à droite et son livre devant
+lui.
+
+Il avait la passion des livres. C'était même la seule passion que la
+Faculté lui permît, encore qu'il fût très capable d'en éprouver
+plusieurs autres et qu'il en fit, de loin on loin, la juvénile
+expérience. Mais ces expériences-là devenaient peu à peu, sinon pour
+lui difficiles, au moins toujours plus imprudentes, et pour rassurer son
+médecin, il ouvrait enfin plus souvent un vieux livre qu'un jeune
+corsage.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, comme il terminait la lecture d'une curieuse plaquette acquise
+la veille, son médecin vint le voir en ami.
+
+--Mon cher, vous arrivez bien, dit le vieillard d'un ton réjoui. J'ai
+une question à vous poser, et vous serez bien malin si vous savez me
+répondre, car c'est un point de jurisprudence sur lequel, avant de lire
+ceci, j'eusse donné ma langue au chat.
+
+--Oh! je me récuse!
+
+--Attendez. Il s'agit de mariage, et si la question est de droit, elle
+est d'abord de médecine comme vous le verrez par la suite. Mon cher, je
+n'ai jamais rien vu, ni lu de plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux
+ans, je suis abonné à la _Gazette des Tribunaux_ et aux suppléments du
+_Dalloz_; j'ai entendu moi-même des milliers d'affaires; on m'a conté
+les anecdotes juridiques les plus cocasses de notre temps; mais rien qui
+ressemble à ceci. Vous m'en voyez stupéfait.
+
+M. le Président Barbeville s'enfonça dans son fauteuil, mit ses mains
+dans les manches de sa robe de chambre et formula lentement la question
+suivante en articulant chaque terme avez précision et netteté:
+
+ _--Comment un mariage régulier, conclu avec le consentement des
+ deux parties, peut-il entraîner, par des nécessités immédiates et
+ inéluctables, de la part de l'un des conjoints et avec la
+ complicité de l'autre, les crimes de rapt, de séquestration, de
+ proxénétisme, d'attentat à la pudeur, de viol répété, d'inceste,
+ d'adultère et de polygamie?_
+
+Effaré au début de l'énumération, le médecin finit par éclater de rire.
+
+--Notez bien, poursuivit M. Barbeville, notez bien que je vous ai dit:
+par des nécessités immédiates et inéluctables. En effet, ce ne sont
+point des faits subséquents ni soumis à l'initiative de l'un des époux.
+A l'instant même où a lieu la consommation légitime de ce mariage, _tous
+les crimes contre les mœurs se trouvent perpétrés à la fois_! et ni
+l'un ni l'autre des conjoints ne peut empêcher qu'il n'en soit ainsi, ou
+alors il leur faut renoncer à s'unir.
+
+L'ami du Président resta quelque temps méditatif, puis il demanda:
+
+--C'est un conte de fées?
+
+--Nullement. Rien n'est plus authentique. L'histoire est possible,
+vraisemblable et vraie. J'irai plus loin: si le cas est unique à ma
+connaissance, il est évident qu'il a eu dans le passé plusieurs
+précédents que j'ignore, et il se représentera dans l'avenir, n'en
+doutez pas un instant. En effet, la situation de la jeune fille ne lui
+est pas particulière; et l'aventure ne dépend pas du fiancé: n'importe
+quel homme à sa place eût traversé les mêmes épreuves.
+
+--Alors expliquez-moi. Je ne devine pas du tout.
+
+--M. Barbeville commença ainsi:
+
+--Vous devinerez dès le premier mot. Une Italienne de Paris accoucha un
+jour d'un enfant double. Ces couches étaient clandestines et la
+sage-femme qui les soigna n'eut garde de communiquer le fait à
+l'Académie des sciences. L'enfant (une ou deux petites filles, selon
+qu'on l'examinait par le haut ou par le bas) avait deux têtes, quatre
+bras, deux poitrines, un ventre commun et deux jambes seulement. Il
+était double jusqu'à la ceinture et simple de là jusqu'aux pieds. Le cas
+n'est pas absolument rare, si je ne me trompe?
+
+--Non. Surtout chez les mort-nés... Continuez. Désormais, je vous suis.
+
+--Mais on en connaît qui ont vécu?
+
+--Plusieurs.
+
+--Ce furent donc, si l'on peut dire, des monstres bien constitués, comme
+celui dont je vous entretiens. Citez-m'en un exemple.
+
+--Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent en Sardaigne, vers 1830.
+Elles ressemblaient beaucoup à la description que vous venez de donner;
+poitrine double, bassin commun. Leurs parents les amenèrent à Paris pour
+les offrir en spectacle, mais les autorités jugèrent l'exhibition
+contraire aux mœurs, et l'interdirent. La pauvre famille privée de
+ressources dut laisser les enfants dans une chambre sans feu où elles
+moururent d'une bronchite.
+
+--On a fait leur autopsie?
+
+--Oui.
+
+--Leurs systèmes nerveux étaient distincts?
+
+--Entièrement, sauf à la partie inférieure de l'abdomen dont les
+sensations étaient perçues par les deux cerveaux à la fois.
+
+--Parfait! Vous allez voir combien votre exemple ajoute de force à mon
+récit.
+
+Le vieux Président mit une longue cigarette dans un tuyau d'écume,
+l'alluma et reprit avec animation:
+
+--Les deux petites filles de mon Italienne furent déclarées sous les
+noms de Maria-Maddalena. Elles vécurent. Leur mère ne les montrait
+point, mais les élevait très tendrement. Elles eurent une croissance
+régulière, une puberté normale: bref, à seize ans, c'étaient deux
+adolescentes fort jolies, malgré l'étrange union de leurs beautés. Si la
+queue de la sirène ne l'empêcha pas de séduire les hommes, nous ne
+devons pas nous étonner que Maria-Maddalena aient troublé le cœur
+d'un amant.
+
+A vrai dire, toutes deux furent éprises; Maddalena seule fut aimée. Un
+jeune homme devint amoureux de celle-ci; mais comme il était plein
+d'égards pour l'autre, les sœurs crurent partager un commun amour et
+elles y répondirent ensemble avec tout le premier feu de leur jeunesse
+nouvelle. Malheureusement l'illusion ne dura guère. Le jeune homme eut
+scrupule de la prolonger. Une lettre de lui, adressée un jour à «Mlle
+Maddalena», éveilla dans le cœur voisin les mille serpents que vous
+savez bien et lorsque la demanda en mariage fut présentée
+officiellement, Maddalena répondit _oui_, et Maria répondit _non_.
+
+Instances, prières, tout fut en vain. La mère se joignit aux amants pour
+apaiser la récalcitrante et ne réussit pas davantage...
+
+--C'est d'un comique extravagant! s'écria le médecin, secoué d'hilarité.
+
+--Tragique, mon cher! Voilà une situation dramatique comme je n'en
+connais pas d'autre. Être sœur ennemie, rivale d'amour; se confondre
+pour moitié avec celle qu'on abhorre; être condamnée par la nature à
+voir toutes les caresses dont l'autre sera l'objet; que dis-je, à les
+voir? à les éprouver! et plus tard à porter le fruit d'un amant deux
+fois détesté! Dante n'a pas inventé cela, voilà qui dépasse en horreur
+les supplices des enfers chinois.
+
+Donc,--et je reprends mon récit,--l'Italienne, résolue à marier l'une de
+ses filles malgré l'opposition de l'autre, s'en fut trouver le maire de
+l'endroit et lui demanda s'il consentirait à célébrer le mariage dans de
+telles conditions. Le maire, indécis, répondit que la question lui
+paraissait être d'une complexité sans précédent; qu'il ne se croyait pas
+autorisé à la trancher; que ses travaux quotidiens ne lui permettaient
+pas de faire l'examen juridique d'un litige aussi délicat; et qu'enfin
+il priait ses administrées de bien vouloir lui envoyer (à titre de
+consultation) deux avocats plaidant le pour et le contre.
+
+--Et le procès eut lieu?
+
+--Oui. Un procès privé, bien entendu; dans le cabinet du maire, sans
+autre assistance que les adjoints et le greffier.
+
+L'avocat de Maddalena plaida le premier. L'exorde fut ironique, l'exposé
+du fait, facétieux. Il commença la discussion sur le même ton. Tour à
+tour, il invoqua l'article 1645. («L'obligation de délivrer la chose
+comprend ses accessoires») ou l'article 569, encore plus injurieux dans
+son application. Puis, cessant les plaisanteries, il posa le dilemme
+suivant: ou Maria-Maddalena comprend deux femmes distinctes et
+différentes, ou elle n'en forme qu'une. Dans le premier cas, il est
+évident que le consentement de la sœur n'est pas nécessaire. Dans le
+second cas, où l'on fait abstraction de la partie adverse, l'évidence
+est encore plus grande. Il développa et soutint cette dernière thèse.
+Jamais, dit-il, on n'a considéré, ni dans la réalité ni même dans
+l'imagination des poètes, que la multiplicité des membres multipliât les
+individus. Un veau à six pattes n'est jamais qu'un veau. Les cent yeux
+d'Argus n'appartiennent pas à cent personnes. Janus aux deux visages
+n'était qu'un seul dieu. Cerbère se dit au singulier malgré ses trois
+têtes infernales. Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement indivisible,
+formerait-elle deux individus, puisque le propre de l'individu est, par
+étymologie, l'indivisibilité?
+
+--Ha! ha! ha! fit le médecin, j'aime beaucoup ce raisonnement.
+
+--D'ailleurs, poursuivit-il, et en admettant même que l'on pût soutenir
+la dualité des intelligences, nous n'avons pas à nous occuper ici de
+psychologie mais de mariage. Le mariage a un but précis que nous
+connaissons tous et que nul ne discute. Or, si Maria-Maddalena est venue
+au monde avec un cerveau double, elle est parfaitement simple au point
+de vue nuptial. De ces deux femmes, que vous distinguez jusqu'à la
+ceinture, l'unité d'organe ne fait qu'une seule épouse.
+
+--Évidemment.
+
+--L'avocat de la deuxième sœur répondit qu'il ne s'égarerait pas dans
+les digressions mythologiques où s'était complu l'adversaire et qu'il
+plaiderait pour le bon sens. Le seul fait que Maria et Maddalena sont en
+procès l'une contre l'autre, dit-il, prouve suffisamment qu'elles ne se
+confondent pas. Maria refuse de se marier. Si M. X... épouse sa sœur,
+ma cliente sera nécessairement enlevée: rapt, compliqué par la minorité
+du sujet, premier crime.--Enlevée, elle sera détenue malgré elle au
+domicile conjugal des demandeurs: séquestration, deuxième crime.--Là,
+notre mineure séquestrée sera contrainte d'assister à toutes les
+caresses intimes échangées entre les époux: outrage à la pudeur,
+exhibitionnisme, troisième crime.--Par la force elle sera mise au lit
+près d'un homme avec la complicité de Maddalena et dans l'intérêt de
+celle-ci: proxénétisme, traite des blanches, quatrième crime.--Malgré
+sa résistance indignée elle cessera d'être vierge en même temps que sa
+sœur, puisque sa conformation physique le veut ainsi: viol, cinquième
+crime.--Le coupable sera son beau-frère: inceste, sixième crime, non
+prévu par les lois, mais que je retiens néanmoins comme circonstance
+aggravante.
+
+--Enfin, cet homme est un homme marié: adultère et septième
+crime.--Est-ce là tout? Non pas encore: le mariage de l'une détermine le
+mariage de l'autre jumelle, puisque toutes deux sont indivisibles, comme
+vous le démontrait mon confrère avec une lumineuse justesse de
+déduction. Vous êtes donc contraint d'inscrire à la fois sur deux états
+civils de femmes le nom d'un seul et même mari auquel vous n'épargnez le
+cas d'adultère que pour le précipiter dans celui de bigamie, devenir
+sciemment son complice et le suivre plus tard aux travaux forcés!
+
+--Le jugement fut remis à huitaine?
+
+--Oh! non. Le maire protesta sur-le-champ qu'il n'avait jamais songé à
+donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu.
+
+--Dieu soit loué! dit gaiement le médecin.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA NUIT DE PRINTEMPS 4
+
+L'ILE MYSTÉRIEUSE 19
+
+LES CHERCHEURS DE TRÉSORS 33
+
+UNE FÊTE A ALEXANDRIE 45
+
+SPORTS ANTIQUES 61
+
+LESBOS D'AUJOURD'HUI 75
+
+LA FEMME DANS LA POÉSIE ARABE 91
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+LA DÉSESPÉRÉE 125
+
+LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE 141
+ I.--Liberté pour l'amour et pour le mariage 143
+ II.--Histoire d'un fiancé 164
+ III.--Plaidoyer pour Roméo et Juliette 181
+
+UNE RÉFORME DANGEREUSE 195
+
+LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT 209
+
+LA STATUE DE LA VÉRITÉ 223
+
+LA CENSURE 239
+
+LE BOULEVARD 255
+
+LE CAPITAINE AUX GUIDES 269
+
+UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT 285
+
+Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--64580.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Les fouilles ont été poursuivies jusqu'à la fin de 1903, sans
+résultat. M. Doerpfeld vient de publier qu'il renonçait à son
+entreprise.
+
+[2] 6 octobre 1896.
+
+[3] Kaillixeinos le Rhodien, contemporain de Ptolémée Philadelphe et
+témoin de la fête, en donnait la description dans son _Alexandrie_
+(livre IV). Athénée nous a conservé son récit (édition Kaibel, t. I, p.
+435-450).
+
+[4] Au 1/25e.
+
+[5] A. CONZE, _Reise auf der Insel Lesbos_. Hannover, 1865, in-4º.
+
+[6] G. GEORGEAKIS et LÉON PINEAU, _Le Folk Lore de Lesbos_. Paris, 1894,
+in-12.
+
+[7] _Daphnis et Chloé_, I, 7.
+
+[8] Cantique des Cantiques, IV, 11.
+
+[9] Persane, arabe ou turque. V. _Les Mille et une Nuits_. Le _Mikri
+Zenan, ou les Ruses des Femmes_, traduit du turc par Decourdemanche.
+Paris, 1896, in-12, etc. On sait que les _Mille et un Jours_ de Pétis de
+la Croix sont un recueil factice imité des deux recueils précédents, et
+du Feredj bad Chiddeh.
+
+[10] Koran, XXIV, 31. Cf. XXXIII, 55 et 59.
+
+[11] GABRIEL SIONITA. _De nonnullis orientalium urbibus necnon
+indigenarum religione ac moribus, tractatus brevis._--Amstelodami, 1633.
+
+[12] E. W. LANE, _An account of the manners and customs of the modem
+Egyptians written in Egypt during the years 1833, 1834, 1835_.--London,
+1871, t. I, p. 64.
+
+[13] BRUCE, _Voyages_. Paris, 1790, t. I, 345.
+
+[14] Aujourd'hui, le fait est beaucoup plus rare. Je ne l'ai constaté
+pour ma part que dans le Hodna algérien et, exceptionnellement, chez
+quelques jeunes mendiantes. Jusqu'en Nubie, les cotonnades anglaises
+habillent de nos jours les plus pauvres filles.
+
+[15] JONES, _Essai sur la poésie asiatique_, IV, p. 527.
+
+[16] La plupart des citations qui suivent sont prises dans: THARAFA,
+édition Seligsohn, 1901.--NABIGA DHOBYANI, édition Derenbourg,
+1869.--_The Seven Poems_ (_Moallakât_) édition Johnson,
+1894.--_Anthologie de l'Amour Arabe_, par F. de Martino et Abe-el Khalek
+Saroit Bey, 1902.--_Anthologie Arabe_ de Humbert, 1819.--_Anthologie
+Arabe_ de Grangeret de Lagrange, 1823, etc.--HARTMANN, _Ueber die Ideale
+weiblicher Schönheit bei den Morgenländern_, 1798.
+
+[17] Ce caractère de beauté se trouve déjà noté chez les poètes grecs
+qui avaient subi l'influence orientale (_Anthol. Palatine_, V. 60) et,
+pour la même raison, chez les auteurs de nos fabliaux du XIIe et du
+XIIIe siècle.
+
+[18] V. l'_Anis et Ochchâq_ de Cheref-Eddin Rami, trad. Huart. Paris,
+1875.
+
+[19] Même ouvrage, pp. 21, 22.
+
+[20] _Ibid._, pp. 36, 39.
+
+[21] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 271.
+
+[22] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 225.
+
+[23] _Ibid._, p. 105.
+
+[24] _Ibid._, p. 167.
+
+[25] En France, sur 10 000 mariages, 9 993 ne donnent lieu à aucune
+opposition.
+
+[26] Quinze jours après la publication de cet article, la Chambre a voté
+d'urgence un projet de loi déposé par M. P. Grousset, exemptant de tous
+droits la transcription du jugement de divorce; mais les autres frais
+subsistent.
+
+[27] «L'enfant n'a point d'action contre ses père et mère, pour un
+établissement par mariage.» Code civil, art. 204.
+
+[28] LADY DILKE, _French architects and sculptors of the_ XVIIIth
+_Century_. 1 vol. gr. in-8º. London, 1900, p. 131.
+
+[29] _Athenische Mittheilungen_, t. (1885). p. 6.
+
+[30] Les exemples sont si nombreux qu'on ne saurait les énumérer.
+
+[31] _Les Quatre Livres d'Albert Durer._ Arnhem, 1613, ff. 50, 58, 63,
+65 vº, 115, etc., etc.
+
+[32] _Journal Officiel._ Chambre.--Séance du 23 mai 1901, p. 1115.
+
+
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Lous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Archipel
+
+Author: Pierre Lous
+
+Release Date: July 30, 2011 [EBook #36900]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL ***
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images available at the Bibliothque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
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+
+PIERRE LOUYS
+
+ARCHIPEL
+
+PARIS
+BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1906
+
+
+
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+ 3 fr. 50 le volume
+
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+ * * * * *
+
+DERNIRES PUBLICATIONS
+
+ * * * * *
+
+ANDR BEAUNIER
+
+Le Roi Tobol 1 vol.
+
+ALBERT BOISSIRE
+
+Clara Bill, danseuse 1 vol.
+
+FLICIEN CHAMPSAUR
+
+L'Orgie Latine 1 vol.
+
+JULES CLARETIE
+
+Brichanteau clbre 1 vol.
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+MICHEL CORDAY
+
+Les Demi-Fous 1 vol.
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+LON-DAUDET
+
+Le Partage de l'Enfant 1 vol.
+
+DOSTOEVSKI
+
+Les Frres Karamazov
+(Tr. BIENSTOCK
+et TORQUET) 1 vol.
+
+GABRIEL FAURE
+
+L'Amour sous les Lauriers-roses 1 vol.
+
+GUSTAVE GEFFROY
+
+L'Apprentie 1 vol.
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+YVES GUYOT
+
+La Comdie protectionniste 1 vol.
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+JULES HURET
+
+En Amrique: De New-York
+la Nouvelle-Orlans 1 vol.
+
+-- De San Francisco au Canada 1 vol.
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+GEORGES LECOMTE
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+Les Hannetons de Paris 1 vol.
+
+PIERRE LOUYS
+
+Archipel 1 vol.
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+MAURICE MAETERLINCK
+
+Le Double Jardin 1 vol.
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+CATULLE MENDS
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+Le Carnaval fleuri 1 vol.
+
+OCTAVE MIRBEAU
+
+Sbastien Roch (Illustrations
+de H. G. IBELS) 1 vol.
+
+MICHEL PROVINS
+
+Nos Petits Coeurs 1 vol.
+
+DOUARD ROD
+
+L'Indocile 1 vol.
+
+LON TOLSTO
+
+Le Grand Crime 1 vol.
+
+MILE ZOLA
+
+Vrit 1 vol.
+
+ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
+
+331.--L.-Imprimeries runies, rue Saint Benot, 7, Paris.
+
+
+
+
+ARCHIPEL
+
+
+
+
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+PARIS
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DU MME AUTEUR
+
+DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+ 3 fr. 50 le volume.
+
+=Astart=, pomes, puis.
+
+=Les Chansons de Bilitis= 1 vol.
+
+=Aphrodite= 1 vol.
+
+=La Femme et le Pantin= 1 vol.
+
+=Les Aventures du roi Pausole= 1 vol.
+
+=Sanguines= 1 vol.
+
+
+SOUS PRESSE
+
+=Le Crpuscule des Nymphes.=
+
+ * * * * *
+
+IL A T TIR DE CET OUVRAGE
+
+50 exemplaires numrots sur papier de Hollande.
+15 exemplaires numrots sur papier du Japon.
+10 exemplaires numrots sur papier Whatman.
+
+
+
+
+PIERRE LOUYS
+
+=ARCHIPEL=
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+
+EUGNE FASQUELLE, DITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1906
+
+Tous droits rservs.
+
+A
+
+M. LE PROFESSEUR LANDOUZY
+
+_Hommage de reconnaissance
+et d'affection profondes._
+
+P. L.
+
+
+
+
+PREMIRE PARTIE
+
+
+
+
+LA NUIT DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+Assise dans son manteau lger, derrire la porte du jardin, Nphlis
+pare attendait.
+
+La nuit sous les arbres tait si profonde, que les yeux ne voyaient pas
+la main, et que seule la senteur des feuilles rvlait leur prsence
+obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachs, les
+ramures invisibles. Le silence de la terre tait pur comme le noir de
+l'ombre. Nphlis immobile se tenait les doigts unis sous le genou, et
+la tte droite.
+
+Elle ne voulait pas bouger. En pouse inaccoutume aux artifices des
+sductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les
+parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant
+bien qu'elle tait venue trop tt, elle attendait avec patience,
+satisfaite d'tre l, enivre d'espoir.
+
+ * * * * *
+
+Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.
+
+--Dj!
+
+Sans bruit, elle ta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses
+gonds huils. Elle entendit un pas sur la grve, mais ne vit rien, que
+la nuit noire.
+
+--Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis l. Je te prcde, viens
+vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous pie. Suis-moi. Au sortir
+des fourrs, tu verras un peu mon ombre.
+
+Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient
+peine sur le sable ou la mosaque. Une branche qu'elle effleura la fit
+frmir; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences,
+et les fleurs remues secourent leur parfum.
+
+La premire, elle entra dans la chambre, courut jusqu' la niche o elle
+avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'touffer
+et ds qu'elle eut un peu de lumire, elle se retourna:
+
+--Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui!
+
+ * * * * *
+
+L'homme s'tait avanc jusqu'au milieu de la pice. Elle recula vers le
+mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournes errrent sur
+la paroi.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je ne suis pas _lui_, tu viens de le dire. N'es-tu pas assez
+renseigne? Il y a _lui_, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je
+suis le reste, l'humanit, la foule, ce dont on ne veut pas.
+
+Nphlis le regardait, presque dfaillante. C'tait un homme osseux,
+hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il tait maigre. Sa tte
+semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient sa mchoire
+suprieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce dtail tait
+horrible. Son cou troit sortait d'un manteau de bonne laine, assez
+malpropre et bizarrement drap. Ses jambes paraissaient plus courtes que
+le torse. Il n'tait ni grand, ni petit, mais la lampe pose sur le sol
+doublait son corps d'une ombre immense, dont la moiti couvrait la
+muraille et l'autre le plafond.
+
+Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les
+aisselles.
+
+--Ha! dit-il, le lit parfum! des ptales de roses! une amphore de vin
+frais! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas! Quand le mari
+fait la guerre, la femme fait la dbauche... Ha! ha! Des couronnes
+fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est donner la
+nause.... Et cette lampe qui a fum noir... Cela sent la prostitution
+chez toi, m'entends-tu?... Hol! quille ta robe et fais ton mtier!
+Voil une drachme.
+
+Lance a travers la chambre, la pice d'arpent frappa Nphlis au
+ventre. Elle touffa un cri.
+
+--Misrable! dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en cote de
+me parler ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du
+jardin s'est rouverte, mon amant est l, dans l'alle, il vient, il
+approche, et s'il te trouve ici, tu seras tu comme un ver.
+
+--Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort
+depuis cent ans. Tu me demandais mon nom? Je suis le Roi d'gypte,
+embaum.
+
+ * * * * *
+
+Nphlis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le
+long froid de la Peur...
+
+--Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou.
+
+ * * * * *
+
+L'homme, la voyant plir, reprit en souriant:
+
+--Ne crie pas, belle amie, o je te tue toi-mme; et pour toi qui n'es
+pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien.
+Regarde ma chair de momie.
+
+D'un mouvement brusque, il dtacha, tous ses vtements, et se dressa nu.
+
+--Tu disais tout l'heure, que la porte s'tait rouverte. C'est
+impossible. La barre est mise. Personne n'est dans le jardin, personne
+dans l'alle. Fais ton mtier, ma fille, je t'ai donn une drachme. Et
+ne crie pas, ou, par Dzeus! je te tue immdiatement.
+
+La mort, Nphlis l'et accepte en cet instant. Son effroi dpassait de
+beaucoup celui qu'veille chez les mourants la vision de l'ternel
+Lth... Mais la mort par cet homme, oh! c'tait pire que tout!
+
+Elle ne cria pas.
+
+Dans un effort de tout son tre, et se souvenant qu'il ne fallait pas
+contrarier les insenss, elle exhala quelques phrases, peine
+articules par sa langue sche et froide:
+
+--Oui, tu es le Roi d'gypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il
+n'est pas digne de toi, Seigneur, de t'arrter chez ta servante...
+Veux-tu que je te montre la route?... Tes reines, plus belles que des
+femmes, chantent aux portes du jardin.
+
+Le fou bondit:
+
+--Roi! Roi! Billevese! Roi! Qui a dit que j'tais Roi? Est-ce que je
+ressemble un homme? Ne voit-on pas que je suis dieu? Et comment
+serais-je entr ici, pauvre sotte, si je n'tais pas dieu? La porte est
+ferme, je te l'ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas
+entr par la porte. Je suis l'manation de cette amphore noire. Je suis
+Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos!
+
+Il campa sur sa tte la couronne de roses et se mit danser avec
+frnsie.
+
+Insensiblement Nphlis se glissait le long de la muraille, essayait de
+gagner l'endroit o elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il
+tournait sur lui-mme en s'tourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale;
+mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main
+osseuse qui s'abattait sur son paule. Pour la premire fois il la
+touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre.
+
+--H! dit-il en s'arrtant. Ta peau est frache, ma fille. Comment
+n'es-tu pas encore dvtue? Quitte ta robe! Je t'ai paye.
+
+Il marcha vers elle, et de la robe lche et fine il dgagea un sein.
+
+Nphlis s'acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne
+sortait du tremblement de ses lvres pouvantes... Le fou prit en ses
+doigts l'admirable sein, et pressa: quelques minces fuses de lait
+jaillirent.
+
+A cette vue, il plit. Sa voix s'altra et devint celle d'un petit
+enfant.
+
+--Maman! s'cria-t-il. Maman! Pourquoi depuis cent ans ne m'as-tu pas
+nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein un autre, un
+autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce
+que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche? Maman!
+pourquoi m'as-tu quitt?
+
+Et, paralysant des deux mains les bras de Nphlis perdue, il jeta ses
+lvres sur le mamelon, il sua comme un altr.
+
+Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme:
+
+--Monstre! c'est mon enfant, ce lait que tu bois!
+
+Elle se dgagea et prit l'homme la gorge; mais, en un instant, elle
+fut dompte.
+
+--H! h! dit-il. Je t'avais prvenue qu'on ne pouvait pas tuer un
+mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une
+femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est
+un jeu, c'est une fte. Donne-moi ton bandeau.
+
+Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba
+silencieusement, et saisissant en arrire les deux poignets de Nphlis,
+il les garrotta fortement sur les reins.
+
+La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu
+crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'tait
+pas bien ferme... _Il_ allait venir, l'amant, le sauveur; _il_ la
+dlivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel lan dsespr
+toutes les nergies de son dsir faisaient-elles effort vers lui!
+
+Cependant le fou avait dnou la ceinture et dtach sur l'paule droite
+l'agrafe de la boucle d'argent. Le vtement s'affaissa. En vain,
+Nphlis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et empoignant
+l'infortune par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit o
+elle tomba en gmissant.
+
+Une bouffe de parfums monta de la couche remue.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore le fou. Ta loge est empeste,
+fille de joie! Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je suis
+Psammtique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis
+le Roi vainqueur, le Trs-Haut, le Roi! le Roi! La myrrhe est l'odeur
+des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes
+d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas! A bas! A bas! A bas!
+
+ * * * * *
+
+Il s'affaissa, la tte renverse.
+
+Nphlis, blottie l'extrmit de la couche, le regardait avec des yeux
+immenses.
+
+Un grand calme suivit. L'homme s'tait tu. Au dehors, la mme paix
+nocturne planait sur le jardin dsert. _Il_ ne viendrait donc pas!
+Dieux! peut-tre _il_ tait venu, _il_ avait frapp, _il_ n'avait pas
+franchi la porte, _il_ tait parti... parti... Une angoisse atroce
+treignit la poitrine de Nphlis.
+
+Et le fou s'tait relev.
+
+--Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme? Tu n'tais
+pas ainsi du temps que j'tais roi. Tes cheveux blonds sont devenus
+noirs. Tes flancs troits se sont largis... Et tes jambes... Oh! que
+tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!...
+
+ * * * * *
+
+De plus prs encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de
+marbre o il y avaient des fioles de parfums.
+
+--Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille; je suis un
+vieux... Je suis mort depuis cent ans! Ne te dtourne pas d'une momie.
+Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein,
+mre!
+
+Il avana ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une
+secousse nerveuse l'branla tout entier, des pieds la tte. Il sauta
+sur le lit, par-dessus la jeune femme et retomba de l'autre ct.
+
+--Aaaah!
+
+Enfin elle avait cri! un cri long comme une agonie, un dchirement de
+toute son me, une plainte dsespre vers le secours, les dieux, le
+miracle, la vie!
+
+--A moi! A moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit! Ne
+serre pas ainsi les dents, mon baiser te pntrera! Ha! la myrrhe! la
+myrrhe! la myrrhe! Tu concevras, sache-le bien! Les toiles sortiront de
+ton sein comme les abeilles de la ruche! Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!
+ha! Car je veux...
+
+Nphlis avait dgag sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou
+n'en vit rien, elle l'avait assomm la tempe avec un objet lourd, pris
+sur la tablette.
+
+Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains
+en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un
+gmissement. L'homme tait tomb sur le coup, mais pour elle il n'tait
+pas mort. Elle saisit vivement dans un vase col fin ses longues
+pingles de coiffure, dix ou douze pointes acres dont chacune tait
+mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre,
+entre les ctes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les yeux et les
+joues; et quand les esclaves veills accoururent ses hurlements, ils
+la trouvrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et
+les mains vers le ciel, comme une Andromde inoue, qui marcherait sur
+le Monstre.
+
+27 dcembre 1905.
+
+
+
+
+L'ILE MYSTRIEUSE
+
+
+Les dernires fouilles excutes en Orient par les savants occidentaux
+ont amen des dcouvertes d'un intrt tout fait neuf, inattendu, et
+singulier.
+
+Jusqu'ici, les patients coups de pioche donns dans les terres antiques
+avaient eu pour objet et pour rsultat de confirmer nos connaissances
+livresques sur les personnages dont l'histoire nous parle, ou sur leurs
+contemporains. On avait exhum le palais des Csars, celui des Xerxs,
+celui des prtres d'Ammon et, si les travaux accomplis avaient t
+fconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits
+on dehors ni au del de l'histoire authentique. Ils creusaient dans le
+rel et cherchaient dans le connu.
+
+Maintenant, on entre dans la fable.
+
+Sur tous les points la fois, en Troade, en Crte, en gypte, en
+Argolide, Rome mme, les tres et les pierres lgendaires apparaissent
+ ceux qui niaient leur existence et reviennent la lumire dans leurs
+tombeaux vritables, dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq
+ans, l'_Iliade_ fut seule nous livrer ses personnages et ses dcors:
+on retrouva le palais de Priam et celui d'Agamemnon. Mais depuis
+quelques annes les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes
+ensemble comme si l'heure de la rsurrection venait de sonner sur leurs
+mystres.
+
+La premire dynastie de l'gypte tait regarde comme apocryphe et comme
+n'ayant jamais vcu que dans l'imagination des prtres: on a dterr
+aujourd'hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels
+marqus de leurs noms exacts.
+
+Bien plus: on retrouve des rois antrieurs, dont les gyptiens eux-mmes
+avaient perdu la mmoire. Nous sommes mieux renseigns sur leurs
+origines qu'ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd'hui que,
+loin de placer des souverains fictifs au dbut je leurs annales, comme
+on les en accusait, ils mconnaissaient, au contraire, l'extrme
+antiquit de leurs monarchies.
+
+Et voici maintenant, que les fouilles de Crte nous entranent
+dfinitivement dans des sicles chimriques. Le palais de Minos et de
+Pasipha, le labyrinthe construit par Ddale, la terrasse d'Icare,
+l'appartement de Phdre, l'antre monumental du Minotaure viennent d'tre
+dblays, mesurs et parcourus: toute la mythologie redescend dans
+l'histoire.
+
+Quelle lgende, en effet, quelle vieille fable humaine tait plus que
+celle-ci fantastique et surnaturelle? Minos est fils de Zeus et
+d'Europe; il est le demi-frre de Pallas, d'Hercule, d'Hlne et de
+Perse. Il s'entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est
+juge aux enfers. Qu'il aime l'tonnante Procris, qu'il fasse la guerre
+Nisos ou qu'il soit tromp par sa femme, c'est toujours au milieu de
+circonstances magiques dont la varit est immense. Les _Mille et une
+Nuits_, ne nous rapportent rien qui tmoigne d'une imagination mythique
+aussi riche que celle d'o est ne la lgende crtoise. Et dsormais, le
+roi Minos est dpouill de sa lgende mieux encore que Charlemagne. Nous
+respirons o il a vcu, nos pas sonnent sur les dalles o fut son trne
+royal, nous possdons quatre-vingts inscriptions relatives son poque:
+c'est la lumire. Bientt, nous pourrons reconstituer sa figure, son
+rgne et son temps. Nous verrons Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse,
+ennemi d'Athnes et grand constructeur de palais. Sans doute, la
+dcouverte intresse d'abord l'historien; mais le peintre et le pote
+pourront imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout aussi bien revivre le
+vieux conte si cher leurs matres anciens.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, les demi-dieux et les hros grecs sortent l'un aprs l'autre de
+leurs linceuls de songe pour nous apparatre au del des ges, au del
+des temps explors.
+
+Cependant, la plupart demeurent mystrieux. Mme parmi les hros
+d'Homre, si Hlne, Pris et Agamemnon sont faciles entrevoir sur
+leurs murs dlivrs de la terre, on ne saurait en dire autant de celui
+qui est sans doute le principal personnage des popes archaques, celui
+qui, dans l'_Iliade_, joue le rle le plus fin, celui qui remplit
+l'_Odysse_ de son intelligente figure: le roi d'Ithaque, Ulysse le
+Prudent.
+
+Plus la lumire se rpand sur les premiers ges de la Grce, plus le
+vieil Ulysse se drobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais
+comme il cachait aux siens le fond de sa pense; il reste impntrable;
+il sera peut-tre le dernier livrer le secret dont nous sommes si
+curieux. On le poursuit depuis plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien
+des esprits commencent se passionner autour de cette lutte engage.
+
+A l'heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-mme, sa tombe,
+son palais, sa ville capitale, mais la petite le d'Ithaque qui a,
+parat-il, disparu.
+
+Nous avons appris en classe qu'Ithaque tait un modeste lot entre
+Cphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques
+maisons, quelques pcheurs. Je l'ai long, il y a six mois, d'un bout
+l'autre, bord d'un paquebot qui revenait d'gypte, et j'imaginerais
+difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous
+trompions tous; Ithaque n'est pas Ithaque. On n'y a pas retrouv le
+palais d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il n'y fut jamais
+construit; c'est du moins ce que soutient M. Doerpfeld, le directeur
+de l'Institut allemand d'Athnes, et sa thorie suscite des discussions
+de plus en plus animes.
+
+Sans dvelopper ici dans tous leurs dtails les arguments de M.
+Doerpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l'_Odysse_
+paraissent incomprhensibles si l'le d'Ulysse n'tait pas toute proche
+du continent et runie a lui par un gu praticable. Ainsi, Tlmaque
+demande Mentor s'il est venu pied ou sur un bateau. Une partie des
+troupeaux d'Ulysse pat sur la rive de l'le et l'autre sur un
+promontoire du continent. On ne comprendrait gure un berger breton qui
+garderait ses btes Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de
+l'herbe Guernesey...
+
+De ces remarques et de plusieurs autres que je n'exposerai pas ici, M.
+Doerpfeld a conclu que la seule des les Ioniennes qui rpondt aux
+descriptions d'Homre tait la grande le de Leucade, aujourd'hui
+Santa-Maura. Et non content d'affirmer son opinion, il a voulu en avoir
+le coeur net: il a commenc des fouilles.
+
+C'tait l qu'on l'attendait. Du ct de l'cole franaise, on ne
+croyait gure sa russite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor
+Brard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d'une faon
+presque irrvrencieuse. Jusqu'ici, les rsultats des travaux semblent
+leur donner raison, car on n'a rien trouv du tout, pas plus Leucade
+qu' Ithaque, et M. Doerpfeld revient les mains vides, de sa premire
+tentative.
+
+Aussitt, chacun l'abandonne, mme ses collaborateurs et ses partisans
+du dbut, et, lorsqu'il met l'hypothse que le palais du roi Ulysse
+pouvait bien tre construit en bois et n'avoir laiss aucune trace, on
+pense gnralement que c'est l une faon spirituelle de se tirer
+d'affaire. Nanmoins, la question a intress quelques riches amateurs
+qui font les frais des travaux. M. Doerpfeld Leucade et M. Preuner
+Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous
+saurons peut-tre bientt dans quelle le encore mystrieuse, Pnlope
+espra dix ans, fidle et seule, le retour de celui que retenait
+Calypso[1].
+
+ * * * * *
+
+Que ces nouvelles directions de la curiosit humaine sont donc
+significatives! Pendant des sicles, les voyageurs ont parcouru la
+terre, la recherche des Eldorados, des valles paradisiaques et des
+les fortunes. Maintenant, la terre habitable est connue; la carte en
+est faite. On a rsolu tous les grands problmes. Le dernier grand
+fleuve, le dernier grand lac ont t dcouverts, et gravs leur place
+sur nos atlas dsormais suffisants. Mais l'activit de l'homme a besoin
+d'un prtexte, et voici que les explorateurs s'avancent dans les glaces
+polaires avec l'ardeur et l'motion de leurs pres devant les merveilles
+quatoriales.
+
+De mme, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l'histoire. Comme
+l'espace terrestre, le temps pass est sorti de l'inconnu, pierre
+pierre, anne par anne. Sauf peut-tre celle de l'Inde antique, il n'y
+a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer
+sur des donnes historiques et certaines. Presque partout, le dtail est
+encore livr au zle des chercheurs; mais les grands sicles ne nous
+rservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les
+voyageurs vers les ples, les historiens se rejettent sur les origines.
+
+C'est l, dans cette nuit des temps o leurs prdcesseurs ne
+s'aventuraient point, c'est l que les historiens nouveaux attaquent les
+derniers mystres. Ils sont entrs jusque dans la fable. Ils ont t
+mme au del: une petite plaque de schiste trouve en gypte et quelques
+tombes au bord du Nil les ont transports par-dessus les traditions les
+plus lointaines. Il n'est pas interdit de penser qu'ils atteindront un
+jour le ple de leur domaine, l'origine exacte de l'histoire,
+c'est--dire l'endroit du monde o jadis, pour la premire fois, un
+homme dessina son nom sur la pierre.
+
+Octobre 1901.
+
+
+
+
+LES
+
+CHERCHEURS DE TRSORS
+
+
+A deux lieues de Sville, une vaste colline verte recouvre de sa terre
+et de ses prairies les ruines d'Italica, ville considrable. C'est de l
+que partirent jadis Trajan, puis Hadrien, tous deux ns dans ces murs
+d'une province lointaine, et qui devaient possder le monde.
+
+Il y a quelque temps, comme j'tais l-bas, un laboureur de la colline
+verte brcha le soc de sa petite charrue contre une pierre trop lourde
+pour tre souleve. Le soir il revint avec deux amis, bcha tout autour
+de l'obstacle, dterra la pierre pesante, qui se trouva tre taille de
+main d'homme, parfaitement rectangulaire et propre servir de table.
+Il la fit transporter chez lui.
+
+En la nettoyant, il dcouvrit que sa face la plus lisse portait une
+inscription: il allait donc tre oblig de la faire polir par un maon
+avant de la monter sur pattes: et cela n'irait pas sans frais. Aussi
+accepta-t-il gament de cder sa trouvaille pour cinq pesetas
+l'instituteur du village, qui savait quelque peu de latin.
+
+Peu de jours aprs, un voyageur, moiti touriste, moiti marchand, vit
+l'inscription, la dchiffra, et, aprs des pourparlers qui durrent
+pendant plusieurs heures, il en devint propritaire, en change d'une
+bonne somme: cent francs.
+
+Je vous laisse penser si le matre d'cole se vanta de son bnfice et
+plus encore de sa science. Pendant une semaine, il fut l'homme le plus
+respect du canton. Les journaux de la ville s'occuprent de lui. Et
+puis, ce fut son tour de porter l'oreille un peu basse lorsque le
+bruit courut que son acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept
+mille francs au muse de Madrid.
+
+A cette nouvelle, une motion gnrale s'empara des villageois. C'tait
+donc une table magique? Une relique de la Sainte Vierge? Non: c'tait
+tout simplement le premier document connu sur les courses de taureaux en
+terre espagnole, un dcret romain organisant des tauromachies Italica.
+Le muse de Madrid n'avait pas voulu abandonner aux collectionneurs une
+inscription dsormais clbre sur l'origine antique du jeu national.
+
+Je ne jurerais pas que tous les paysans comprirent quel intrt trouvait
+l'tat possder un pareil trsor, ni que l'un d'eux et donn
+vingt-sept mille francs de sa poche ( supposer qu'il les comptt) pour
+conserver cette table dans la maison de ses pres. Mais ds qu'ils
+surent qu'on trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient leurs
+poids d'or, bon nombre d'entre eux renoncrent brusquement
+l'agriculture, btirent un petit mur autour de leur champ, et se mirent
+ fouiller le sol en mettant soigneusement tous les cailloux de ct.
+
+Trouvrent-ils quelque chose? Oui, sans doute: des colonnes, des bustes,
+des statues brises, des fragments de poteries. Au moment o je quittai
+Sville, on venait de mettre jour, et presque au ras du sol, une
+mosaque personnages, peut-tre sans grande beaut, mais remarquable
+par ses dimensions et par son tat de fracheur conserve.--Cependant on
+ne pourra pas dire que cette ville immense et mystrieuse, avec toutes
+ses merveilles que nous ne connaissons pas, soit vraiment sur le point
+de nous tre rvle, tant que des archologues intelligents n'auront
+pas pris en main le travail des fouilles.
+
+Pour creuser une terre antique et en tirer ce qu'elle renferme, il faut
+un peu de science et beaucoup de flair. L'un sans l'autre ne sert de
+rien. C'est pourquoi l'on ne peut conseiller, ni d'une part tous les
+propritaires de retourner leur petit enclos, ni d'autre part tous les
+professeurs d'appliquer sur le terrain leur exprience des
+bibliothques. Il n'est pas donn, mme aux plus savants, d'tre un J.
+de Morgan ou un Flinders Petrie, et de ressusciter un monde en tombant
+sur la bonne cachette. On le verra curieusement par l'anecdote que
+voici; elle est tout fait rcente et je ne la crois connue que par les
+gens du mtier:
+
+Un petit champ inculte, dans la plaine de Pompi, avait t choisi par
+la direction des fouilles pour recevoir l'amas des terres provenant des
+excavations; car il faut bien qu'on jette cela quelque part, et la mer
+est un peu trop loin pour qu'on puisse le lui porter. Certain jour, un
+savant italien, M. Sogliano, se promenant dans la campagne du Vsuve,
+vit ce petit champ, et ce qu'on en faisait. Il examina le site et les
+lieux, le trac de la route antique, la conformation du terrain; puis il
+se rendit auprs de ses confrres qui dirigeaient les travaux, leur dit
+qu'ils agissaient au rebours du sens commun et qu'au lieu d'apporter des
+terres en cet endroit du paysage ils devraient fouiller prcisment l.
+
+On lui fit observer qu'on tait en pleine campagne, qu'il n'y avait pas
+de raison pour supposer qu'un Pompien et bti jadis une villa
+solitaire sur cet emplacement; que d'ailleurs le terrain n'appartenait
+pas l'tat et qu'il faudrait mille dmarches pour en obtenir
+l'acquisition.
+
+Les dmarches, il les fit, ou les fit faire, je ne sais. Toujours est-il
+que le terrain fut acquis. On cessa de l'ensevelir. On le fouilla: M.
+Sogliano, outre son flair et sa science, possde encore sans doute le
+don de la persuasion.--Et si l'on eut raison de porter la pioche dans
+cette prairie, c'est ce dont personne ne douta plus des qu'on eut touch
+le sol ancien; il y avait l les murs, les salles et les fours d'une
+fonderie grco-romaine, et dans les cendres une merveilleuse statue de
+bronze et d'argent: un phbe nu, intact jusqu'aux extrmits des
+doigts, ouvrant ses yeux d'mail au milieu d'un visage admirablement
+pur.
+
+J'ai vu Naples, le mois dernier, ce chef-d'oeuvre inconnu qui allait
+tre enfoui dans une tombe ternelle quand, par un instinct suprieur,
+un passant l'a senti vivant sous la terre et l'a sauv pour notre joie.
+Athnes n'a rien enfant de plus charmant que sa forme simple et calme.
+Est-ce un dieu? est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer. Il
+est debout, si compltement nu qu'il a les mains vides. Pas un ornement.
+Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre, la bouche entr'ouverte
+et l'oeil grave, comme s'il avait le sentiment que sa contemplation
+est sacre.
+
+Quels que soient les efforts, les sommes dpenses, les existences
+humaines uses la tche, jamais ou ne saura trop faire pour retrouver
+de pareils modles. L'art de tous les pays du monde attend chacune de
+ces dcouvertes pour s'instruire son enseignement, se purifier aux
+grands exemples et s'lever peu peu jusqu' cette perfection antique
+que nous atteindrons peut-tre un jour.
+
+Il semble qu'en Italie mme, on commence le comprendre depuis que M.
+Baccelli a t deux fois ministre. Les fouilles de Pompi, qui depuis
+cent cinquante ans n'ont encore dblay que la moiti de la ville, sont
+reprises avec une activit toute nouvelle. On explore cette anne la
+cinquime rgion, dans la direction de la porte de Nola, et chaque pas
+en avant est une prcieuse conqute. L'an dernier on mettait jour la
+maison dite du Gladiateur, suite de pices entourant un grand jardin
+central o le parterre intrieur est bord d'un petit mur peint
+fresque reprsentant une chasse fantastique. Cette anne mme la maison
+de Marcus Lucretius Fronto tait exhume son tour: celle-l tout
+fait remarquable, et la plus belle qu'on ait ouverte depuis celle des
+Vettii. Outre un jardin o l'on admire, comme dans le domaine prcdent,
+une vaste peinture de chasse, l'difice nouveau possde de nombreuses
+chambres ornes de tableaux mythologiques et de paysages d'une
+conservation parfaite. Quatre vues reprsentent des villas romaines et
+des palais vol d'oiseau, d'une exactitude architecturale minutieuse;
+elles seront, pour les archologues, d'inestimables documents.
+
+Ce n'est pas tout. A Rome mme, un homme nergique et intelligent, M.
+Boni, a obtenu qu'on lui livrt le Forum avec les fonds ncessaires
+pour le fouiller mthodiquement. Et l, non seulement sous les maisons
+voisines, sous les vieilles glises en bordure, qu'on lui permettait de
+dmolir, il a retrouv des palais et des temples, des colonnes et des
+statues, mais au milieu mme de la place, devant l'arc de triomphe de
+Septime Svre, sous une poussire foule par des millions de touristes,
+il a dcouvert la Pierre Noire elle-mme, le dallage sacr que Rome
+vnrait comme la tombe de son fondateur.--Romulus fut-il vraiment mis
+en terre cet endroit? La tradition seule le prtend. Et pourtant M.
+Boni a soulev le marbre; il a regard ce qu'il cachait. Un spulcre de
+douze pieds carrs apparut, entour de cendres, d'ex-voto et d'ossements
+de victimes. On en tira des vases trs anciens, des statuettes
+archaques, une tte de Gorgone. Et plus loin on dblaya une petite
+pyramide orne d'une inscription que personne ne put comprendre. La
+seule chose que l'on sache sur elle, c'est qu'elle nous donne
+incontestablement le plus ancien texte connu de la langue latine; mais
+M. Maspero me disait rcemment qu'on avait propos dj soixante-quatre
+lectures diffrentes de cette page crite sur le tuf, et qu'il ne se
+hasardait pas donner la clef du mystre.
+
+Un peu plus loin, devant la maison des Vestales, M. Boni trouva encore,
+sous la pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de Juturne o l'on
+dit que les chevaux de Castor et Pollux, un jour, se sont abreuvs. La
+fontaine tait demeure l, dans sa cuve de marbre blanc, touffe par
+la terre depuis plus de mille annes, mais toujours orne de ses
+charmants bas-reliefs, et si parfaitement revenue la vie des sources,
+qu' peine affranchie de la spulture elle recommena de couler.
+
+
+
+
+UNE FTE A ALEXANDRIE
+
+
+La fte au milieu de laquelle se droulera dans quelques heures le
+triomphe d'un souverain oriental[2] est, dit-on, la plus somptueuse que
+Paris se soit donne depuis quatre-vingt-dix ans. Celles mme de 1867 et
+de 1889 n'avaient pas ce point inond ses rues de fleurs, d'toffes,
+de clarts en guirlande et d'architectures phmres, toutes choses qui
+enchantent le grand enfant populaire et dplaisent aux parcimonieux.
+
+Il est clair que nous manquons de points de comparaison. De sicle en
+sicle, le sens des ftes se perd chez les nations modernes. On suppute
+le prix d'une colonne, on marchande l'paisseur des dorures, bientt, il
+ne sera plus permis d'allumer une rampe au fronton de l'lyse, sans
+entendre crier quelque part qu'un mtre de gaz cote vingt centimes, et
+que vingt centimes donns un pauvre eussent t de meilleur emploi.
+
+Jadis, on comprenait les besoins de la foule, sa soif de lumires, d'or,
+de rouge, et de clairons. On lui donnait moins chichement ce pain de
+joie et ce souvenir. Peut-tre serait-il intressant de comparer ici
+la fte actuelle dont on blme dj l'clat, la Fte telle qu'elle
+pourrait tre si on lui accordait vraiment des crdits illimits. Nous
+remonterons au del de vingt et un sicles pour en trouver l'exemple,
+mais celui-l du moins mrite d'tre cont.
+
+ * * * * *
+
+Voici quoi fut le cortge, qui traversa la ville d'Alexandrie, soixante
+ans aprs sa fondation, cortge si considrable que la Bannire de
+l'toile du Matin en ouvrit la marche au lever de cet astre et que la
+Bannire de l'toile du Soir la ferma au soleil couchant.
+
+On observera qu'il ne s'agit pas l d'un conte, ni d'une rverie, mais
+que nous possdons sur cette fte un document historique[3] qui a tous
+les caractres d'une relation officielle.
+
+En outre, on notera qu'elle ne fut pas ordonne par un prince de
+dcadence, pris de faste et de dbauches, mais par le plus sage, le
+plus pacifique et le plus clair des souverains de l'antiquit, par
+Ptolme Philadelphe, celui-l mme qui fit traduire la Bible par les
+Septante, et qui attira dans sa capitale tout ce que le monde comptait
+d'artistes, de philosophes, de potes et de savants.
+
+Le pavillon d'o partit le dfil triomphal, et o le banquet fut servi,
+tait assez grand pour contenir cent trente lits de table rangs en
+cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes de vingt-trois mtres,
+tendaient au-dessus de la salle un ciel d'toffe carlate; quatre de ces
+colonnes simulaient des palmiers; les autres taient sculptes en
+thyrses. On avait suspendu, dans les intervalles, des peaux de
+monstrueux fauves; cent animaux de marbre soutenaient les
+piliers.--Au-dessus, des boucliers d'or, des tissus sujets, des
+tableaux de grands peintres se succdaient ornementalement, parfois
+embrums par les parfums qui brlaient dans les trpieds d'or, tandis
+que la vote semblait borner le vol de huit aigles d'or hauts de sept
+mtres. Les cent trente lits taient d'or, couverts de tapis de Perse et
+d'toffes de pourpre.
+
+La vaisselle et les vases taient d'or comme le reste, et, dit
+l'historien, enrichis de pierreries d'un travail admirable. Autour du
+pavillon qu'on avait entirement jonch de fleurs rares, une fort
+d'arbres plants en une nuit rafrachissait la terre d'une ombre
+continue.
+
+Aprs la Bannire de l'toile, celles des Rois et celles des Dieux
+formaient la tte du cortge. La Pompe Dionysiaque suivait: c'taient
+des Silnes ventrus, les uns couverts de pourpre sombre et les autres de
+pourpre claire; puis des Satyres levant des torches ornes de feuilles
+de lierre d'or; des Victoires aux ailes dores portant des lances de
+trois mtres, au bout desquelles s'arrondissaient des cassolettes de
+parfums; un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui tenaient des
+plats d'or chargs de myrrhe, de crocos et d'encens en fumes.
+
+Ensuite, un char long de sept mtres sur quatre, tran par cent
+quatre-vingts hommes, supportait la statue de Dionysos faisant une
+libation avec un vase d'or. Cette statue tait haute de cinq mtres.
+Devant elle, un autre vase d'or, colossal, contenait six cents litres de
+vin. Des pampres, du lierre, des couronnes, des guirlandes, des thyrses,
+des bandelettes, des masques, des tambourins, s'ordonnaient avec
+symtrie sur les quatre parois du char; et derrire, marchait en criant
+la troupe des Bacchantes aux cheveux dfaits, couronnes de serpents et
+de branches verdoyantes.
+
+Un autre char, tran par soixante hommes, portait la statue de Nisa,
+orne de raisins d'or et de pierres prcieuses.
+
+Un troisime char, roul par trois cents hommes, long de neuf mtres et
+large de sept, reprsentait un pressoir lev de onze mtres au-dessus
+de la plate-forme, et o soixante Satyres foulaient le raisin en
+chantant au son de la flte la chanson du pressoir. Et le vin doux
+ruisselait sur toute la route.
+
+Un quatrime char, tir par soixante hommes et long de douze mtres,
+portait une outre faite de peaux de panthres cousues, qui contenait
+cent vingt mille litres de vin, et qu'on vidait peu peu en fontaine.
+
+Un cinquime char figurait un antre envahi par les lierres, d'o
+s'chapprent, tout le jour, des tourterelles et des pigeons qui avaient
+de longs rubans aux pattes, pour que la foule pt les saisir au vol.
+Cinq cents hommes tranaient cette montagne.
+
+J'en passe...
+
+Seize cents enfants portaient des fruits d'or. Six cents esclaves
+tranaient un prodigieux kratr d'argent, sculpt d'animaux en relief.
+
+Puis, ce fut un char de Bakkhos, mont sur un lphant harnach d'or,
+suivi de cinq cents petites filles et de cent vingt Satyres. Puis, cinq
+troupes d'nes aux frontaux d'or, vingt-quatre chars d'lphants,
+soixante de boucs, d'autres de boeufs, d'autruches, de chameaux.
+Ceux-ci portaient l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome. Puis, des
+Indiennes vtues en captives, six cent dfenses d'lphants, deux mille
+troncs d'bne, deux mille quatre cents chiens, cent cinquante hommes
+portant des arbres, d'o pendaient des perroquets, des paons, des
+pintades, des faisans dors. Puis, quatre cent cinquante moutons
+exotiques, vingt-six boeufs blancs des Indes, vingt-quatre lions, un
+ours blanc, quatorze lopards, seize panthres, quatre lynx, trois
+petits ours, une girafe et un rhinocros!
+
+J'en passe encore; il faudrait un volume. Ce furent les statues de
+Priape, de la Vertu, de Hra, d'Alexandre, de Ptolme et de la ville de
+Corinthe, toutes dcores d'or et de pourpre. Puis trois chariots, dont
+le premier tranait un thyrse d'or de quarante et un mtres; le second,
+une lance d'argent de vingt-sept mtres; le troisime (j'en demande
+pardon mes lectrices), un phallos d'or, long de cinquante-cinq mtres,
+et qui portait un astre son extrmit.
+
+Six cents choristes suivaient, avec trois cents joueurs de cithare; puis
+deux mille taureaux aux cornes dores et portant des frontaux d'or.
+Parmi les autres objets d'or, et pour ne citer que ceux-l, on vit une
+couronne colossale, trois mille deux cents couronnes plus petites,
+dix-huit trpieds, sept palmiers de quatre mtres, un caduce et une
+foudre l'un et l'autre de dix-huit mtres, des aigles, une gide, une
+cuirasse, vingt boucliers, soixante-quatre armures, douze bassins, douze
+urnes, cinquante corbeilles, cinq buffets, une corne d'Abondance haute
+de quatorze mtres; puis quatre cents chariots portant des plats d'or,
+et huit cents portant des parfums.
+
+Le long de ce cortge, la haie fut faite par cinquante-sept mille six
+cents fantassins, et par vingt-trois mille deux cents cavaliers: en
+tout, plus de quatre-vingt mille hommes.
+
+Telle fut donc cette fte antique. Si nous en connaissons les dtails,
+nous savons aussi le prix qu'elle cota. Bien que la plupart des
+richesses qui y furent montres au peuple eussent t _donnes_ par les
+pays tributaires ou par les nations allies, le roi paya nanmoins pour
+l'organisation du cortge et la dcoration gnrale, quatre-vingt-un
+mille kilogrammes d'argent, somme qui, en tenant compte de la
+dprciation du mtal[4], quivaut _quatre cents millions_ de notre
+monnaie.
+
+ * * * * *
+
+Je ne pense pas que la fte d'aujourd'hui grve le budget d'une pareille
+somme. A ct de cet amoncellement d'or, nos fleurs en papier, nos
+globes de gaz et nos treillages de bois vert sont d'un luxe moins
+vritable. Sans atteindre, mme de loin, le faste des ftes antiques,
+peut-tre pourrait-on laisser ceux qui dirigent les crmonies
+nationales une libert plus grande, et des ressources moins comptes.
+
+On s'imagine que l'argent ainsi dpens serait ravi aux besoins du
+peuple. Il y rpondrait, au contraire. Le peuple, qui n'est pas seul
+payer les ftes, est seul y prendre plaisir, et il le sait bien.
+
+
+
+
+SPORTS ANTIQUES
+
+
+Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne connaissaient ni le Salon ni le
+Cercle, et bien qu'ils eussent lev au rang des desses la
+personnification du Foyer, ils se trouvaient bien partout, except chez
+eux.
+
+Leurs lieux de runion, cela est assez connu, taient des places
+publiques, gnralement voisines de portiques ou colonnades o l'on se
+rfugiait en cas de pluie. Mme dans les maisons particulires, il n'y
+avait pas de pice destine aux rceptions, part la salle manger. Ce
+qui est pour nous le fumoir, ou ce qui tait pour nos pres la
+bibliothque, n'a pas d'quivalent dans l'antiquit. On recevait ses
+amis dans l'atrium, ou plus souvent encore au jardin, entre les arbres
+et les statues.
+
+Ainsi, pas de reprsentations prives, hors quelques danses ou
+pantomimes devant un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement;
+aucun prtexte pour runir les lments de ce qu'on appelle aujourd'hui
+une matine ou une soire.
+
+Cependant, l'homme a besoin de distractions et les Grecs gotaient comme
+nous ces plaisirs en commun qui sont une des ncessits de la vie; mais
+ils les prenaient au dehors, et comme les spectacles au grand soleil
+s'accommodent des proportions les plus varies, ils taient quatre
+autour d'un fltiste, cent mille autour d'un discobole. Telles taient
+leurs matines.
+
+Il est singulier que, dans notre langue o les inventions les plus
+modernes portent des noms grecs, nous ayons pris un mot anglais pour
+dsigner ce qui est essentiellement hellnique: le Sport.
+
+ * * * * *
+
+L'Athltique (ainsi le nommait-on) tait jadis un des Beaux-Arts, et non
+le moindre. On levait des statues aux athltes vivants. Ils taient
+combls d'honneurs et de richesses, non par des entrepreneurs de
+spectacles, mais par l'tat et la Cit. Si nous suivions scrupuleusement
+la tradition antique en matire de got, on enseignerait la gymnastique
+ la Villa Mdicis, et qui sait si les quatre arts ne trouveraient pas
+un rel profit considrer ce nouveau venu?
+
+L'athlte, en effet, et sans paradoxe, est un artiste. Il modle son
+corps comme le chanteur forme sa voix. Il est sa propre statue.
+
+Lui seul a reu le don des attitudes souples et droites, des mouvements
+puissants et doux. Lui seul ralise ce tour de force qui est la lgret
+dans l'nergie. Notre admiration pour l'artiste augmente devant
+l'aisance incomprhensible avec laquelle il rsout des problmes de
+beaut qui seraient, pour nous, extraordinaires; mais l'athlte a le
+mme secret. Mditons la gloire que lui dcernaient si respectueusement
+les Athniens.
+
+A vrai dire, ils comprenaient l'athlte dans un sens qui n'est pas tout
+ fait le ntre. Dtenir un record n'tait nullement leur idal sportif.
+Sans doute, le vainqueur au javelot tait l'homme qui lanait son
+projectile le plus loin, et le vainqueur la course tait toujours le
+premier; mais tout au contraire de nous, les Grecs n'estimaient qu'
+demi les spcialistes de la force. L'athlte, pour eux, tait l'tre
+invincible par quelque moyen que ce ft. Ils auraient hu un coureur,
+si les muscles de ses bras n'avaient t aussi robustes que ceux de ses
+jarrets, et si, au lendemain de sa victoire, le premier venu parmi les
+lutteurs et pu lui faire toucher les paules. Aussi, en disant que le
+Sport est essentiellement hellnique, je ne prtends pas que Pricls
+et t saisi d'admiration l'aspect d'un de nos jockeys. Les Grecs ne
+sparaient pas ce point l'ide Force et l'ide Beaut. Ils pensaient
+que les peintres et les sculpteurs cherchent le Beau leur manire, et
+que les athltes le ralisent en eux-mmes: leur Esthtique admettait
+donc parmi les arts l'exercice physique; mais ici, elle ne pouvait
+distinguer l'homme de l'oeuvre, puisque le rsultat du sport est le
+dveloppement du sportsman: c'est pourquoi elle formait l'athlte selon
+les mmes lois d'harmonie et de proportion que Phidias imposait ses
+cavaliers nus.
+
+Dans ce but, ils avaient institu le fameux concours du pentathle, qui
+n'tait pas autre chose qu'un vaste championnat en cinq manches.
+
+Tous les concurrents se mettaient d'abord en ligne pour le _saut_:
+preuve liminatoire pour laquelle l'espace franchir tait rgl
+d'avance. Ceux qui russissaient prenaient part un deuxime concours:
+le lancement du _javelot_, et cette fois les quatre meilleurs lanciers
+taient seuls retenus pour les preuves suivantes. La _course_ liminait
+le quatrime concurrent. Le _disque_ liminait le troisime...
+
+Comme on le voit, les premires preuves et les demi-finales se
+rptaient symtriquement: le saut et la course prouvant la vigueur des
+jambes, le javelot et le disque, celle des bras.
+
+Les deux vainqueurs s'avanaient alors l'un vers l'autre et entraient en
+_lutte_, corps corps.
+
+Mais tandis que chez nous, et chez les Turcs (comme autrefois chez les
+japonais), les lutteurs sont des colosses obses qui crasent
+l'adversaire sous leur masse, jamais, chez les Grecs, un lutteur de
+foire n'et t admis aux Jeux Olympiques. L'preuve du saut l'et
+cart ds le dbut. Est-ce dire que les plus agiles taient seuls
+admis lutter? Non pas. La course pied ne dpartageait que les
+vainqueurs du saut et du javelot: preuves de force par excellence. Les
+deux derniers concurrents taient donc les plus agiles parmi les plus
+vigoureux: c'taient des athltes complets. On ne saurait trop admirer
+avec quelle intelligence taient gradues les sries du Grand Prix
+antique. Le triomphateur de la finale tait digne d'avoir sa statue dans
+le bois sacr d'Olympie, car on pouvait dire de lui coup sr qu'il
+tait le premier guerrier de la Grce.
+
+ * * * * *
+
+Par la suite, ces jeux admirables dgnrrent. Athnes avait tous les
+ans des courses de chars et de cavaliers l'poque des Panathnes.
+Olympie son tour eut un hippodrome clbre. Quand Rome et Byzance
+recueillirent la succession d'Hellas la tte des peuples, le Cirque
+finit par absorber en lui tous les jeux et toutes les ftes. Les chars
+des cochers hurlants chassrent les athltes de l'arne.
+
+Ds lors, il serait puril de le nier, le sport antique devient moins
+intressant pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de loin les courses
+auxquelles nous sommes habitus, ensuite parce que, sur un pareil
+terrain, nous n'avons rien lui envier. De nombreux documents figurs
+nous apprennent que la haute cole tait connue des anciens dans toutes
+ses subtilits: mais il n'est pas vrai qu' Rome les courses, atteles
+ou non, aient jamais gal la perfection des ntres. Celles-l taient
+des cohues galopantes, mal rgles, presque barbares,--dignes, en un
+mot, de cette longue dcadence artistique o Rome fit sombrer l'hritage
+athnien. On y courait la charge, comme en guerre. Nulle discipline
+entre les conducteurs. Il fallait arriver tout prix, ft-ce en crevant
+ses chevaux ou en versant le char du rival. Plaisirs de sauvages, que
+Longchamps ou Vincennes laissent loin derrire eux.
+
+ * * * * *
+
+Reposons-nous plutt devant la magnifique image qui tait l'idal de
+l'athltique grecque. Notre sport gagnerait s'inspirer d'elle. Nos
+coureurs, attirs par l'appt des prix, s'entranent constamment au mme
+exercice. Ils deviennent semblables des tnors qui donneraient sans
+cesse l'_ut_ de poitrine et qui ne sauraient pas chanter Au clair de la
+Lune dans le mdium.
+
+Le sport ainsi compris est tout le contraire d'un art.
+
+Puisque nous avons en France des socits puissantes qui rglent leur
+gr l'ordre des ftes et la nature des rcompenses, pourquoi ne
+s'uniraient-elles pas pour offrir le plus grand prix de l'anne au
+champion gnral des cinq arts athltiques? Je sais qu'on a tent
+l'exprience dans notre pays et que les premiers rsultats n'ont pas t
+satisfaisants. Ils ne pouvaient l'tre si tt. On ne rforme pas ainsi
+l'entranement de toute une gnration. A une formule nouvelle, il faut
+des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient en foule s'ils taient prvenus
+que leurs efforts dussent tre rcompenss plus que ceux de leurs rivaux
+spcialistes. Il semble bien que ce soit surtout une question d'argent.
+Crons l'mulation par la prime et nous aurons, peu peu, un concours
+national annuel qui, sans clipser les autres runions sportives,
+tiendra nanmoins parmi elles le premier rang, et le plus digne.
+
+C'est en formant des athltes complets que nous servirons le mieux le
+dveloppement de la vigueur adolescente et l'intrt suprieur de la
+beaut franaise.
+
+
+
+
+LESBOS D'AUJOURD'HUI
+
+
+La terre de Daphnis et de la petite Chlo, la vieille le olienne
+devant laquelle l'amiral Caillard va mettre en batterie ses monstrueux
+canons, Lesbos est aussi mal connue qu'elle est clbre.
+
+Des paquebots europens la contournent sans y faire relche. Les
+touristes visitent Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la Troade.
+Trs peu de voyageurs rcents peuvent compter, parmi leurs excursions,
+un sjour Mytilne. L'un d'eux est un Franais, M. de Launay, charg
+de mission par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands, Conze[5] et
+Koldewey, ont reconnu les ruines antiques chappes aux ravages des
+Turcs et aux boulets des Vnitiens. Enfin, un habitant de l'le, M.
+Georgeaks, a recueilli les traditions, les contes, les chansons
+populaires de son pays dans un intressant travail auquel l'un de nos
+plus savants _folk-loristes_, M. Pineau, collabora[6]. Mais ces tudes
+n'ont pas dpass le cercle restreint des hellnistes et nos curiosits
+d'aujourd'hui leur donnent inopinment un intrt gnral qu'elles ne
+prtendaient pas veiller.
+
+L'heure est venue de leur demander une causerie familire sur la vie
+intime de ces paisibles gens auxquels nos cuirasss vont rendre visite
+avec le crmonial de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Lesbos, le spare de l'Asie par la mer clatante de l'Archipel bleu,
+est encore habite par une peuplade grecque, de moeurs demi
+orientales, comme au temps o les Lydiens lui envoyaient leurs toffes
+de soie et passaient dans ses ports en faisant voile vers Athnes. La
+vie, de nos jours, y est peut-tre plus modeste, plus secrte et plus
+retire, mais elle a gard ce caractre de paix tranquille, de bonheur
+naf et doux, que Longus lui donnait il y a deux mille ans et que les
+voyageurs contemporains ont retrouv intact dans l'me de son peuple.
+
+Une montagne de marbre blanc, un Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver
+couvre parfois d'une neige blouissante; quelques collines rocheuses;
+des golfes d'azur sombre, unis comme des lacs; un paysage d'un vert trs
+frais, analogue, dit M. de Launay, celui des montagnes de France: des
+chnes, des peupliers longs, des noyers et l, des haies de mriers
+sauvages, des forts dont le sol est couvert par un tapis d'anmones
+rouges; puis, en descendant vers la mer, des fleurs de toutes les
+nuances, des pis, des pturages et d'innombrables oliviers: tel est le
+pays de Sapho. Sur les plages, on trouve le murex, le coquillage de la
+pourpre.
+
+Le costume des femmes est d'un clat tout asiatique; il se compose d'une
+culotte bouffante, serre la cheville, d'une chemisette blanche
+raies roses, et d'un bolro trs ouvert qui laisse la poitrine libre
+dans la mince toffe. Les cheveux sont orns d'un mouchoir de couleur
+qui fait parfois le tour du visage; on y pique des aigrettes, des
+fleurs, des mousselines transparentes ou des rubans multicolores, selon
+les villages. Les jeunes filles sont trs fires de leurs cheveux noirs,
+qu'elles portent en nattes tombantes. Plus les nattes sont longues, plus
+les filles se disent belles, et une vieille superstition veut que la
+veille du premier mai elles frappent leurs dos nus avec des orties pour
+faire pousser leur chevelure.
+
+Chaque anne, ce jour-l aussi, elles s'en vont, par groupes d'amies, le
+soir, en chantant, dans la campagne nocturne. Elles cueillent autant de
+fleurs qu'elles en peuvent rapporter, et celle qui la premire entend le
+coucou est dite avoir reu le plus heureux prsage. Elles rentrent dans
+leurs maisons quand le village est endormi, et l elles tressent des
+couronnes, des guirlandes, des gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux
+fentres et aux portes fermes. Le lendemain, quand le soleil se lve,
+tout le printemps de la terre est venu, entre leurs doigts, envahir les
+cits de ses corolles et de ses parfums.
+
+C'est la premire aube de mai; le village s'veille avec elle, et chacun
+s'habille en hte. Toutes les femmes ont des anmones dans les cheveux
+en signe de joie. Tous les hommes sont en habit de fte, portant le
+gilet noir boutonn en losange, la ceinture carlate et le bonnet cass
+neuf. Une vieille dame, dans chaque quartier, parcourt les rues, portant
+une coupe de miel o elle trempe son doigt, et elle touche de ce doigt
+les vierges au front pour les faire paratre douces comme le miel aux
+yeux de leurs fiancs.
+
+A douze ans, les filles se marient, si toutefois elles ont un trousseau
+complet; autrement, les partis ne se prsenteraient pas. Ce trousseau,
+il faut qu'elles le fassent elles-mmes; la plus habile est la mieux
+orne. Toutes les pices du linge et des vtements sont tisses au
+mtier par la candidate: chemises, chemisettes, pantalons bouffants,
+draps, serviettes, nappes et torchons, toffe trame lche ou serre,
+unies ou raye de couleurs ples, sortent peu peu de tous ces petits
+doigts si presss de s'unir ceux d'un mari. Aprs cela, il faut
+couper, ourler, broder, que sais-je? Les mois et mois passent dans ce
+long travail d'enfant, qui porte sa rcompense au terme de sa tche.
+
+Les accordailles se font toujours entre le jeune homme et la jeune
+fille, les parents n'tant consults que par la suite. S'ils ne refusent
+pas leur consentement, les deux familles se runissent, et le prtre a
+mission de rdiger le contrat, afin que la flicit matrielle des poux
+reoive par l une sorte de bndiction religieuse, comme leur bonheur
+intime et leur union chrtienne.
+
+A la veille du mariage, toutes les amies de la fiance se donnent
+rendez-vous dans sa chambre, et font elles-mmes la toilette de noces.
+Le trousseau est dploy, expos sur les murailles. La jeune fille est
+lave par ses petites voisines, qui lui teignent les ongles en rouge.
+
+C'est pour elle, en effet, que la fte se donne. C'est elle qui pouse
+et elle qui possde; le mari ne vient qu'au second plan. Une trs
+ancienne coutume qui remonte au del des Grecs, jusqu'aux premiers temps
+de la civilisation genne, veut qu' Lesbos, la femme soit chef de la
+famille, la fille seule hritire au dtriment des fils. Elle hrite
+mme du vivant de ses parents, car, en dehors de la dot qu'elle reoit,
+et du trousseau qu'elle s'est tiss, la fille ane prend possession de
+la maison paternelle le jour de son mariage, et le pre va porter son
+foyer autre part.
+
+Aprs la crmonie l'glise, les assistants se runissent chez les
+nouveaux maris. Une jeune fille se tient la porte, et chaque fois
+qu'un invit se prsente, elle lui met dans la bouche une cuillere de
+confitures, en symbole des douces penses qu'il lui faut apporter en
+passant le seuil nuptial.
+
+ * * * * *
+
+N'est-ce pas que les petits dtails de ces coutumes populaires veillent
+l'ide d'une rpublique heureuse, o tout serait inconnu de ce qui
+assombrit les peuples d'Europe? Et rellement Lesbos est une le
+fortune. Personne n'y est trs riche, ni trs pauvre non plus. La
+terre, partage entre les familles, offre un morcellement peu prs
+rgulier. Nul homme qui n'ait l son bout de champ, ses oliviers
+prcieux et son pain sur la planche. Un climat d'une galit
+paradisiaque y rend les cultures faciles et les repos dlicieux. Sous
+leurs toits couverts de roseaux, les maisons peintes de couleurs
+diverses prsentent des pices vastes o s'tendent des tapis en poil de
+chvre tisss par les femmes. Le long des murs blanchis la chaux,
+quelques divans sont allongs, et l'on y fait asseoir les htes en leur
+donnant du caf turc, des sucreries roses et des fruits confits.
+
+Mytilne, la capitale de l'le, est construite dans une position qui
+rappelle exactement celle d'Alexandrie moderne. Elle s'tageait
+autrefois en amphithtre sur une presqu'le demi dtache, qui
+n'tait relie la terre que par des ponts de pierre blanche. De chaque
+ct de ces ponts, deux ports symtriques se creusaient, ainsi que le
+Vieux-Port et l'Eunoste gauche et droite de l'Heptastade. Puis leur
+fond bas s'est ensabl. Un isthme lentement merg s'est largi entre
+les anses et la ville nouvelle y est descendue. Il ne reste rien de la
+cit antique.
+
+C'est aujourd'hui une petite ville propre et tortueuse, coupe d'une
+quantit de ruelles et d'impasses, bariole, grouillante et cosmopolite
+comme les moindres ports de la Mditerrane. Ses maisons bleu clair,
+rose ple et jaune lger couvrent des teintes les plus tendres les
+premires pentes de la citadelle, et une fort d'oliviers la coiffe de
+sa chevelure sombre. Les paysans de l'intrieur apportent l et vendent
+aux marchands trangers l'huile de leurs olives et le vin de leurs
+vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux et toujours si recherch des
+Grecs. D'autres y vendent de la soie, des figues, des peaux tannes, du
+miel, des moutons descendants des troupeaux qui entourrent Daphnis, des
+brebis filles de celle qui allaita Chlo. Ces modestes changes
+suffisent la vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas d'autre
+superflu que les richesses des bois et des plaines, les Mytilniens
+n'amassent pour trsors que le miel de leur abeilles: ils en ont fait le
+symbole du bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Soyons doux pour ce peuple innocent et simple que les Turcs laissent en
+paix depuis soixante-dix ans. Si mous dbarquons dans ses ports
+merveilleux, s'il nous faut quelque temps nous substituer ses matres,
+et surtout si notre tablissement dans l'le doit se prolonger au del
+de nos ambitions, montrons-nous discrets et faciles l'gard de ces
+villageois qui ne sont pas responsables des fautes du sultan. Ils
+ignorent la question des quais et les coles de Syrie. La crance
+Lorando n'est pas leur compte. Allons chez eux comme des amis. Notre
+cause est dj gagne auprs d'eux puisque leurs aversions et nos
+hostilits s'adressent pour l'instant au mme personnage.
+
+Enfin, soyons respectueux pour le sol o reposent leurs glorieux
+anctres. C'est l, c'est dans l'le de Lesbos que les premiers lyriques
+ont chant leurs premiers vers dans une langue europenne. C'est de l
+qu'ont jailli les sources de l'ode et les larmes de l'lgie. Tous ceux
+qui ont trouv dans les strophes d'un pote le rythme de leurs
+enthousiasmes o la consolation de leurs dsespoirs doivent regarder
+cette le comme le lieu privilgi de leur plerinage intime: elle est
+sacre pour toujours. Le sang ne peut plus tre rpandu sur les rives o
+la lgende veut que les vagues aient un soir jet, avec leur cume
+divine, la tte et la lyre d'Orphe.
+
+5 novembre 1901.
+
+ [Le jour o cet article paraissait, l'escadre de la Mditerrane
+ venait de quitter Toulon pour une destination inconnue, aprs la
+ rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie.
+ On pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y aborda en
+ effet quelques jours plus tard. Cet vnement est encore trop prs
+ de nous pour qu'on ait oubli comment l'amiral Caillard leva
+ l'ancre aprs une courte dmonstration navale qui ne souffrit
+ aucune rsistance.]
+
+
+
+
+LA FEMME
+
+DANS LA POSIE ARABE
+
+
+Si l'on demandait un lecteur occidental comment il se reprsente
+l'hrone d'un pome arabe o il est parl d'amour, j'imagine que le
+lecteur serait d'abord surpris de s'entendre interroger sur le cours
+lmentaire de ses connaissances gnrales; qu'ensuite, et press de
+rpondre, il dcrirait sommairement la silhouette d'une jeune femme ge
+de vingt-cinq ans, vtue de huit robes impntrables, recluse dans un
+harem aussi fortifi qu'une prison et traite comme une esclave.
+
+Or ce portrait serait justement l'oppos de l'exactitude, et presque
+le plus faux que l'on pt offrir: on premier lieu, parce qu' vingt-cinq
+uns une femme arabe est plusieurs fois grand'mre, et ne saurait plus
+(du moins physiquement) inspirer les potes lyriques... Arrtons-nous
+ds le dbut sur cette question d'ge o nous trouverons la clef de
+toute posie orientale.
+
+
+I
+
+La jeune fille arabe a de dix douze ans.
+
+Ceci est capital.
+
+Elle a douze ans comme la jeune fille grecque. C'est la [mots grecs:
+ddeketis nymph] des potes de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs
+annes, elle est femme par le corps et par la beaut; mais les
+transformations de sa poitrine et de ses hanches ne sauraient faire
+qu'elle ne soit reste, crbralement, une petite fille. A Corinthe
+ainsi qu' Bagdad elle joue encore aux osselets, une heure avant de
+suivre son premier amant; il n'y a pas de transition pour elle entre les
+jeux de la chambre et ceux du lit, rien de ce que nous appelons en
+Europe la jeunesse, qui spare l'enfance de la maternit. La jeune
+fille arabe est toujours un enfant, et c'est par l qu'elle donne le ton
+(de mme que la vierge Hellne) la posie amoureuse toute nave qui
+refleurit depuis trois mille ans autour des mers levantines.
+
+Volontairement nave est cette posie, et sincrement, et propos. Que
+de sottises critiques n'avons-nous pas lues sur la fausse navet, sur
+la mivrerie de Daphnis et Chlo,--pour prendre cet exemple d'amours
+orientales. Mais Chlo a treize ans![7] et comment une petite bergre
+olienne de treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance, si
+elle ne montrait pas ses faons puriles de sentir, de pleurer, de
+parler ou de se taire?
+
+Les amantes qui sont nes dans nos pays froids, o tous les printemps
+sont en retard, mme celui de la jeunesse humaine, prouvent leurs
+premires passions l'ge o leur ducation intellectuelle est
+termine. Il est tout naturel qu'elles mlent le monde abstrait au
+nouveau monde physique dont l'veil bouleverse leurs mes dj grandes.
+Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre ans rponde Infini qui lui
+dit Amour, et personne ne s'en tonnera; elle peut disserter comme il
+lui plat sur les affinits mystrieuses des tres et mme tablir une
+corrlation raisonnable entre le mouvement circulaire des plantes et le
+mange du lieutenant qui gravite autour de sa blonde personne. Elle a eu
+tout le temps d'apprendre sa philosophie. Souvent mme elle a fait le
+tour des vanits psychologiques et, vierge comme la Rosalinde de
+Shakespeare, elle pourrait dire comme celle-ci, lisant son premier
+billet doux: Love is merely a madness.
+
+Mais une enfant de douze ans! A quoi peut-elle comparer les premires
+volupts de son corps si ce n'est aux premires joies matrielles et
+simples qu'elle a pu goter? Dira-t-elle que le dsir est plus amer que
+le regret? non, mais doux comme le miel parce qu'elle est l'ge o
+l'on aime le miel, et parce que la douceur des lvres sur les lvres,
+sensualit mal connue d'elle encore, ne lui rappelle gure que sa
+gourmandise.
+
+Et voil pourquoi le Cantique des Cantiques chante ainsi le bonheur
+d'aimer: Il y a, sous ta langue, du miel et du lait[8]. Voil comment,
+dans la plupart des pomes arabes que l'on va lire, les mtaphores mme
+les plus complexes ne quitteront jamais le champ des ralits pour celui
+des abstractions. Ce n'est point que les potes orientaux ne puissent
+briser le cercle des images visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent
+d'amour, ils doivent se refaire une me d'enfant, par la ncessit mme
+du sujet.
+
+
+II
+
+Cette trs jeune amante, cette femme-enfant, o et comment le pote la
+rencontre-t-il?
+
+Est-ce travers tous les dangers, au moyen de tous les artifices,
+ruses, fourberies et stratagmes, dont la lgende accrdite chez nous
+charge les moeurs orientales? est-ce dans cette fort de mystres et
+d'embches que les aventures d'amour poursuivent l-bas leurs fins
+naturelles?
+
+Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du Caire ou de Bagdad, cits
+exceptionnelles de ce grand peuple errant et libre qui est la famille
+arabe. Et mme l, tant de secrets et de luttes insidieuses autour de
+la femme ne sont ordinairement que les pripties, de l'adultre: sujet
+de contes et non de pomes. L'innombrable littrature musulmane[9] o
+les complexits de l'adultre forment si souvent la trame du rcit,
+excuse l'erreur o nous tombons lorsque nous nous imaginons volontiers
+l'amant arabe cheval en pleine nuit sur un mur de harem avec un
+coutelas entre les dents et deux pistolets la ceinture. Une telle
+posture n'est pas habituelle aux potes, et si elle est encore ici
+romantique et byronienne elle ne pourrait pas servir d'illustration aux
+moeurs pastorales de la vieille Arabie.
+
+Pastoral est en effet, essentiellement, le peuple arabe. Les Maures et
+les Mauresques des villes forment un rameau si diffrent de la souche
+originelle qu'il en semble presque tranger. Si les potes terminent
+souvent leur vie charge de gloire la cour du Khalife, la plupart sont
+ns dans les plaines o la vie antique reste simple et peu prs
+immuable depuis les origines. Si quelques-uns, comme Abou-Nouas,
+clbrent sur commande les matresses du souverain, la plupart
+continuent de chanter, avec le frisson de leur jeunesse lointaine, les
+jeunes filles de leur patrie, Ymen tout en fleurs, Liban couronn
+d'ombres, bords du Nil blouissant et silencieux.
+
+L, et surtout en Arabie, si la femme marie est svrement tenue, la
+jeune fille l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui pardonne une faute
+ventuelle, mais parce qu'on la croit moins capable de la commettre et
+parce que le mariage prcoce ne lui permet pas souvent d'garer ses
+premiers dsirs.
+
+Ce n'est pas pour elle sans doute que le Koran dicte son fameux verset
+sur la dcence des femmes[10], car elle est peine vtue d'une chemise,
+et dans bien des contres, jusqu'au XIXe sicle, cette chemis mme
+ne lui est pas donne avant son mariage.
+
+Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites du Liban, qui devint, en
+1614, professeur d'arabe au Collge de France, nous dit son tonnement
+d'avoir rencontr dans les rues du Caire des jeunes filles de 14 15
+ans qui n'prouvaient pas de pudeur se promener sans aucune chemise,
+sans aucun voile, absolument nues[11]. Il ajoute qu'aux environs du
+Caire et surtout sur la route de Jrusalem, cette nudit tait la tenue
+ordinaire des jeunes filles au-dessous de quinze ans. Les caravanes
+chrtiennes voyaient sortir des villages cinquante jeunes personnes
+extrmement honntes, mais toutes dans le costume d'Ashtoret, et comme
+il fallait bien s'adresser elles pour acheter des provisions, cela
+n'allait pas sans pril de faiblesse pour les bons Maronites plerins.
+
+Deux sicles plus tard, le grand ethnographe de l'gypte, E. W. Lane,
+fait la mme observation. J'ai vu maintes fois dans ce pays, crit-il,
+des femmes dans toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un ge plus
+avanc, n'avoir rien sur le corps qu'une troite bande d'toffe autour
+des hanches[12].
+
+Si mme nous quittons l'gypte pour l'Arabie propre, o la race est
+pure, nous trouvons et l une simplicit de costume qui n'est plus
+individuelle, mais ethnique. Le tmoignage de Bruce est net. Entre
+l'Hedjaz et l'Ymen, au berceau mme de la posie arabe, il note en ces
+termes ce qu'il a vu: Les femmes vont nues, comme les hommes. Celles
+qui sont maries portent pour la plupart une espce de pagne qui leur
+ceint les reins; mais quelques-unes n'ont rien du tout. Les filles de
+tout ge sont entirement sans habits[13].
+
+Gardons-nous de gnraliser: nudit de la femme en pays arabe signifie
+presque toujours indigence[14]. J'insiste nanmoins sur ce dtail parce
+qu'il pose dans une familiarit singulirement pastorale en effet les
+rapports entre jeunes gens.
+
+Nue, ou peine couverte d'une chemise flottante, c'est tout un, la
+jeune fille des tribus arabes proprement dites n'a gure de secrets
+cacher devant les hommes mme qui ne la courtisent point. Le seul
+respect de sa virginit la protge, avec la crainte de son pre, et
+celle de Dieu.
+
+Elle n'a pas, comme la mauresque, autour de sa personne prcieuse, le
+triple voile, les pantalons lacs, les robes abondantes, l'enceinte des
+murailles et les ferrures des portes. Ds qu'on la touche elle est
+prise, si l'on ose la toucher, et si elle le permet.
+
+Elle marche avec ses soeurs par les sentiers des champs, elle parle
+aux hommes qui passent, elle sait trs bien entendre les vers d'amour et
+elle sait aussi leur rpondre.
+
+Un orientaliste a crit que l'Arabie Heureuse tait le seul pays o l'on
+pt mettre convenablement en scne la posie bucolique[15].
+
+
+III
+
+Le type arabe est le chef-d'oeuvre de la grande famille smitique, et
+par certaines excellences de beaut, il passe, mme le type grec,
+orgueil de la famille rivale.
+
+Incomparable par l'lgance de la stature, la force dlicate et fine des
+attaches, la souplesse, la grce et la vigueur du torse, la noblesse de
+la main, la lumire du regard, il se prsente avec une majest si
+naturellement royale, qu'il semble seul cr pour se draper dans la
+pourpre, apparatre cheval et tirer l'pe.
+
+Tel est l'homme de la race.
+
+La femme, nous ne voulons pas la dcrire ici avec ce que nous
+apprennent nos yeux europens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils?
+Les vierges arabes nous sont inconnues comme les femmes antiques, et le
+voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau. Sur quelques visages
+entrevus dans l'clair de la surprise nous n'entreprendrons pas de juger
+ceux qui sont rests cachs. Les potes seuls sauront nous peindre ce
+qu'ils ont pu seuls voir et chrir[16].
+
+La premire des beauts qui les attirent est la chevelure qu'ils
+dcrivent somptueusement.
+
+ Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu' sa taille et
+ ressemblent des grappes noires.
+
+Ou bien:
+
+ Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparat. Elle laisse
+ tomber ses cheveux, ils roulent dans la poussire.
+
+Le Khalife Yzid dit mieux encore:
+
+ Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et noirs?
+
+Le visage est souvent reprsent comme une apparition au milieu des
+cheveux ou des voiles. Voici un vers magnifique de Tharafa:
+
+ Son visage est envelopp par le manteau du soleil.
+
+On la compare aussi la lune, sur laquelle le voile passe comme un
+nuage lger.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux sont dcouverts mme quand le voile est pos. Leurs paupires
+sont noires, poudres de khl; les sourcils peints tendent au-dessus du
+regard leur ligne allonge; plus les yeux sont obscurs et plus ils sont
+beaux.
+
+ J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles taient
+ brillantes de rose. Et chacune tait belle comme une jeune fille
+ aux yeux noirs qui a des larmes sur les paupires.
+
+Ce regard humide est celui que les potes rappellent le plus volontiers:
+
+ Elle m'a regard langoureusement avec les paupires d'une femme qui
+ s'est mis de l'eau sur les yeux.
+
+Et les yeux sont toujours de gazelle est-il besoin de la dire? Les
+joues de jeune gazelle brune se rencontrent aussi, mais elles sont le
+plus souvent roses et parfois mme trs colores.
+
+ * * * * *
+
+Rouge sombre, presque noire nous est peinte la bouche par antithse avec
+la blancheur des dents.
+
+ Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents blanches comme des
+ fleur d'anthmis arroses de soleil, et ses gencives sont poudres
+ de khl.
+
+Quand les potes parlent de bouche ils ne se bornent pas la dcrire
+de loin. Nabiga dit d'une jeune femme:
+
+ Elle dsaltre celui qui couche avec elle, par sa bouche aux dents
+ tranchantes, sa bouche dlicieuse et frache comme le vin aprs le
+ sommeil.
+
+Le cou est droit comme le cou d'un jeune animal, et il est ferme sous la
+main. C'est l que le baiser commence:
+
+ Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une belle fille aux
+ joues clatantes.
+
+Mais la beaut du visage ne serait que peu de chose si celle du corps ne
+se rvlait par un triple caractre que tous les potes arabes
+s'accordent louer: fermet des seins, finesse de la taille, ampleur de
+la croupe.
+
+Les jeunes filles:
+
+ Elles cherchent cacher leurs seins gonfls qui ressemblent aux
+ grenades.
+
+Une chanteuse:
+
+ Par la fente large de sa robe elle montre l'amant qui la touche
+ une mamelle grasse et toute blanche.
+
+Une matresse:
+
+ Elle a pris mon coeur avec ses yeux... avec ses seins magnifiques
+ o se pose un collier de corail.
+
+Pour faire en quelque sorte quilibre avec la pubert triomphante de la
+poitrine, le pote admire
+
+ Une croupe faite pour se poser sur un coussin.
+
+Il est fier de son amie, parce que:
+
+ Sa croupe ressemble une dune de sable et la naissance de ses
+ cuisses est grassement plisse.
+
+Ces posies s'adressent, il est vrai, des amoureuses de douze quinze
+ans, mais qui sont, comme on le voit, des fillettes assez dodues.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, s'il faut aller jusqu'o les crivains orientaux achvent leurs
+descriptions, un court fragment pourra suffire complter ce tableau
+sommaire:
+
+ Si tu la touches, tu prends pleine main un sexe solide et
+ saillant qui remplit presque toute la paume[17].
+
+Parfois le pote est plus concis, et au lieu de dcrire une une les
+beauts de sa matresse, il la peint en une seule phrase, mais avec
+quelle intense et profonde posie:
+
+ Je charme les jours de pluie (bien que la pluie elle seule me
+ soit agrable) sous une tente soutenue par des pieux, avec une
+ fille dlicate qui porte des anneaux et des bracelets suspendus
+ ses membres comme des fruits.
+
+Les mtaphores ont presque toujours une extrme simplicit de termes
+dans leur magnification mme. Elles sont prises de la nature, du ciel et
+du sable, des fleurs et des eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la
+complexit prcieuse et pnible des mtaphores persanes qui seraient
+souvent incomprhensibles sans les traits de rhtorique par lesquels
+les Persans expliquent leurs potes[18]. Si l'on n'emploie gure en
+arabe que cinq mtaphores courantes pour dsigner les sourcils, les
+Persans se vantent d'en former treize[19]. Si le visage est symbolis de
+huit manires en arabe, les Persans prtendent pouvoir le comparer
+quarante-cinq objets[20]. Ce n'est pas que leur langue soit plus riche,
+au contraire; mais leur posie plus crbrale que rellement passionne,
+s'abandonne aux divertissements.
+
+L'Arabe, lui, pourrait se passer de la mtaphore, puisqu'il a le
+synonyme, grce l'immensit de son vocabulaire. Chaque mot qu'il
+emploie fait image et nglige son pithte comme un vtement inutile
+sa splendeur; mais parfois il la ramasse, l'accumule, s'en pare et s'en
+glorifie, et revt en passant la mtaphore classique avec une sorte de
+respect pour ce trs ancien costume consacr par les ges.
+
+Tel dcrit simplement:
+
+ Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roules, ou
+ flottantes disparaissent les peignes.
+
+Tel autre qualifie avec exubrance:
+
+ Je connais une dame au ventre troit: elle a des cheveux embaums
+ d'ambre, noirs comme les corbeaux, abondants, natts.
+
+S'ils reprennent indfiniment les figures traditionnelles, ils savent
+merveille renouveler leur charme. Aprs avoir cent fois compar des
+perles les dents de son amie, Abi-Ouardi nous enchante par cette simple
+tournure de phrase:
+
+ Ton collier le plus beau est celui de tes dents.
+
+S'ils inventent c'est avec prudence et logique. El Anari compare deux
+yeux des lacs languissants bords par la rive noire de la paupire;
+et, dans sa langue, la mtaphore est toute naturelle puisque le mot
+[mot arabe: 'ain] signifie la fois oeil et source. Abi Ouardi parle
+de paupires en larmes, gonfles comme des mamelles pleines--et nous
+ne songeons pas trouver l'image hyperbolique, tant elle est juste.
+
+Moins voluptueux (ou d'autre faon) que les Hindous, ils s'attardent
+moins qu'eux peindre la femme transfigure par le plaisir pass,
+abattue par la lassitude des sens. C'est debout et prte les vaincre,
+c'est fire et vierge qu'ils l'admirent, comme si leur amour tait un
+combat o le plaisir de lutter est plus haut prix que la victoire
+elle-mme.
+
+Ils aiment figurer l'hrone de leurs pomes tantt comme une
+gazelle qu'on poursuit la chasse, tantt sous la forme d'une lance
+que l'on saisit, flexible et fine.
+
+Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils regardent sous les petites
+pes noires qui sont les cils; et les longues mches de sa chevelure
+sont les serpents qui la dfendent: les serpents protecteurs de sa
+virginit.
+
+
+IV
+
+Telle est, fleurie de mtaphores et d'hyperboles, la beaut de la femme
+arabe vue par son pote; mais nous n'aurions mme pas esquiss le groupe
+form par les deux amants si nous n'admirions pas, en terminant, la
+vnration que la femme inspire et qu'on ne le lui dnie jamais,--du
+moins dans le style potique.
+
+Nous parlions plus haut de la familiarit patriarcale qui rapproche
+ncessairement les jeunes gens d'une mme tribu. Elle s'arrte au
+premier amour.
+
+Quel que soit le rang du pote, fils d'esclave comme Antar, ou Khalife
+comme Yazid, et quelle que soit la femme dont il se dise pris, l'amour
+monte de l'un l'autre; il reste un hymne mme lorsqu'il est une
+chanson.
+
+L'amant respecte cet amour. Il l'honore et d'abord il le cache.
+
+Presque jamais nous ne savons quelle est la jeune fille aime. On ne
+nous dit rien qui la dsigne. A partir d'une certaine poque, on la
+travestit sous un nom d'homme; et entendez bien que cela est par pudeur,
+non du tout par perversit. Dans les premiers ges de la posie arabe,
+l'auteur droutait les curiosits en disant toujours: c'est une veuve.
+Entendez bien aussi que cela n'tait jamais vrai.
+
+Mille dlicatesses de sentiments naissent de cette passion qui connat
+le secret. On ne lira pas sans tonnement l'un des plus sensuels potes
+de l'cole d'Ebn-el-Farid crire ce vers ptrarquisant:
+
+ Je demande o elle est: et elle est en moi[21].
+
+On admirera cette trs jolie expression d'une jalousie qui ne veut pas
+douter:
+
+ Donne-moi ta fidlit, puisque tu ne peux pas me donner ta
+ prsence[22].
+
+On lira pour la premire fois, chez un pote du VIIe sicle, cet
+enfantillage charmant et qui semble du XIXe:
+
+ J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent au
+ sien[23].
+
+On verra partout la passion se hausser jusqu' la tendresse, jusqu'
+l'avnement du baiser: L'treinte rapproche-t-elle vraiment davantage?
+dit Ebn-el-Roumi[24].
+
+Partout enfin on reconnatra ce respect de la vierge et de l'amante,
+sous la forme la fois pompeuse et discrte, ardente et chaste, qui est
+reste celle de nos moeurs franaises et que nous appelons d'un mot
+inconnu des anciens: la galanterie.
+
+En effet, qu'on y prenne garde; il ne s'agit pas ici d'un rapprochement;
+il y a filiation entre cet esprit et le ntre.
+
+La plus belle poque de la littrature arabe est celle qui prcde le
+sicle des croisades. Nos premiers chevaliers sont entrs en Orient au
+milieu de la splendeur dont elle tmoignait, car la littrature est le
+miroir des temps. Haroun-el-Raschid tait mort depuis plusieurs sicles
+dj. La civilisation musulmane s'affinait son apoge. _Feros victores
+cepit._ Si l'on ne fait pas remonter plus avant dans l'histoire la
+noblesse franaise, c'est qu'en vrit elle n'existait point avant que
+la noblesse arabe ne lui et donn sa forme, son incomparable modle. Le
+caractre franais dans sa forme actuelle date de cette Renaissance
+suscite par les croiss. Beaucoup des qualits dont nous sommes le plus
+fiers sont dues l'influence durable des mcrants vaincus sur ces
+victorieux. Il est certain qu'en particulier si le mot galanterie est
+presque intraduisible dans les langues germaniques, s'il exprime une
+nuance d'gards qui est purement franaise ou espagnole, c'est que les
+deux grands peuples l'Occident du Rhin se sont trouvs encore presque
+barbares, sous le resplendissement de la civilisation sarrasine. Dans
+cette longue marche travers le monde, du foyer de Hunding aux palais
+de Saladin, nous avons chang d'exemples et de vertus traditionnelles:
+il y a cette distance entre le nom de Frank et celui de Franais.
+
+
+
+
+DEUXIME PARTIE
+
+
+
+
+LA DSESPRE
+
+
+Ce logement d'ouvriers comprenait deux pices et une toute petite
+cuisine, mais aucune des chambres n'tait assez large pour contenir la
+fois les deux lits de la famille. Dans la premire couchaient les
+parents avec le dernier-n. Dans la seconde tait l'autre lit, pour le
+fils et les petites filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et
+Sylvanie, neuf ou dix.
+
+Depuis plus d'une heure tous taient couchs. Dix heures venaient de
+sonner l'glise de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de
+la nuit descendait par la fentre ouverte, dans la chambre des
+enfants. Tous trois reposaient sur le ct, Julien tournant le dos
+la petite qui dormait au bord du matelas; et Berthe s'allongeait en face
+de son frre, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.
+
+Julien lui toucha la jambe:
+
+--Tu ne dors pas?
+
+Elle fit nerveusement:
+
+--Et toi?
+
+Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le
+genou dans sa main affectueuse:
+
+--Tu penses lui?
+
+Elle ricana:
+
+--Et toi, tu penses elle?
+
+Soulev sur un coude, il secoua trs doucement la tte avec un regard
+plein de piti aimante, un regard de grand frre qui a dj vcu et qui
+sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne
+plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle
+ajustait machinalement le petit noeud, fait d'une ganse noire, qui
+tranglait la mche blonde.
+
+--Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as
+chang depuis l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges
+plus, tu n'as plus de couleurs ni de sant. Est-ce que a va durer
+longtemps, cette vie-l?
+
+Elle rpondit avec tranquillit:
+
+--Probable que non. Je me suicide demain.
+
+D'un seul mouvement, il l'empoigna par les paules et la maintint en
+tremblant des deux bras:
+
+--Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu as dit? Es-tu folle?
+
+D'abord, elle se blottit la tte, comme si elle craignait d'tre gifle,
+puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de
+se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle
+rpta tout bas dans le silence de la chambre:
+
+--Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de
+moi... a sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente,
+puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si pote mal tourner... Le
+bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal
+avec personne, mme avec mon petit ami... Je me tue comme a, je ne peux
+plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au
+monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme
+ la dernire des dernires... Je travaille mes douze heures par jour,
+je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte
+mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire
+que a ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses...
+Eh bien! voil, quand je serai noye, je ne coterai plus rien
+personne et a sera tout dbarras. J'irai demain l'le des Cygnes, on
+n'a qu' se faisser glisser, j'aurai plus de courage qu' me jeter d'un
+pont. C'est bien dcid, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'
+demain la Morgue.
+
+ * * * * *
+
+Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il
+prit sa petite soeur dans ses bras, et quand sa propre motion lui
+permit d'articuler deux mots, il lui dit l'oreille:
+
+--Et Jean?
+
+Alors les sanglots redoublrent.
+
+Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle; mon _beau_ petit Jean!
+
+--Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant; depuis
+quand vous connaissez-vous?
+
+--Depuis le 14 de l'autre mois.
+
+--O est-ce que tu l'as rencontr?
+
+--Boulevard Montparnasse.
+
+--Comment a?
+
+--Sur un banc.
+
+Et, de question en question, il parvint savoir, mais lentement et
+grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui
+voulait dj s'anantir.
+
+Jean tait un ouvrier de seize ans, peine sorti de l'apprentissage
+et bon ouvrier autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui. (Il
+avait toutes les qualits.) Lui et elle s'taient rencontrs par un de
+ces hasards de Paris, qui, parmi trois millions d'hommes, runissent
+deux amoureux. Il l'avait trouve gentille, elle tait devenue folle de
+lui et tout de suite ils taient monts jusqu' ces grandes passions
+sentimentales, qui transforment si vite deux enfants en personnages de
+tragdie.
+
+Le jeune homme n'avait nullement essay de sduire cette modiste de
+quatorze ans la faon d'un bourgeois qui l'et suivie sur le
+trottoir. Trs honntement il lui avait demand sa main, comme on la
+demande dans le peuple de Paris, entre fiancs qui ont dj l'ge du
+travail indpendant, sans avoir atteint l'ge des noces. C'est--dire
+qu'il lui avait offert la vie commune, l'entre en mnage et le serment
+de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre la
+sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans
+trop retarder l'heure de son retour, et tout fut dcid entre eux,
+jusqu' la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il
+gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes; c'tait
+assez pour vivre tranquillement, et mme pour avoir un bb. Une fois ou
+deux ils s'attardrent dans les squares carts, derrire les massifs,
+sans changer d'autres volupts que celles du bras autour de la taille
+et de la bouche sur la bouche; mais cela seul suffisait bien les
+empcher de dormir la nuit suivante.
+
+Ils en taient l, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se
+laisser surprendre par une voisine, la limite de son quartier. La mre
+en fut vite avertie; la scne qui suivit, je la laisse penser. La
+pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, chaque coup, sa
+mre lui criait un des innombrables mots qui dsignent les prostitues,
+ou une des phrases qui expriment le plus crment l'emploi de leur temps.
+A dater de l, elle alla chaque soir prendre sa fille l'atelier,
+quitte lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait
+perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la sparation brutale.
+
+ * * * * *
+
+Julien coutait la petite dsespre qui pleurait chaque mot, chaque
+souvenir, et frmissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait
+des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap,
+tout le long du bras et des mains.
+
+Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et
+les intimider par la menace ou la violence, c'est la premire ide qui
+vient l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractre de sa petite
+soeur; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y
+avait pas deux moyens de lui rendre le got la vie.
+
+--Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas
+pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas
+quand vous serez monts a Belleville...
+
+De nouveaux sanglots l'interrompirent:
+
+--On se reverra plus... Il part, demain, au matin... Il m'a crit
+l'atelier... Il s'est mis dans l'ide que j'ai un autre amoureux, parce
+que j'ai pas trouv moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il
+me dit qu'il m'attendra ce soir l'le des Cygnes jusqu' minuit, sous
+le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive
+pas, qu'il part Saint-tienne o que son oncle l'emploiera... Je peux
+pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain la mme place et je serai
+contente de mourir juste l'endroit qu'il m'attendait.
+
+Julien sauta du lit:
+
+--Veux-tu bien t'habiller tout de suite! En voil des histoires de
+l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez
+nous! Les onze heures ne sont pas sonnes. Tu vas te nipper en cinq
+minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel
+ cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de
+boniments.
+
+Berthe, gare de surprise et souleve de joie, se laissa glisser du
+lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretires, sa chemise...
+Elle ne quittait pas son frre du regard, et se frottait les yeux, l'un
+aprs l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour tre
+sre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait
+pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus
+avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de
+la vie.
+
+Elle tait haletante et lgre; un sourire continuel lui laissait la
+bouche ouverte dans un panouissement de joie. Elle ne savait plus bien
+ce qu'elle faisait; aprs avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit
+d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise, avec un petit
+pantalon neuf qu'elle s'tait festonn elle-mme. Avant de s'habiller,
+elle empoigna une ponge humide, la frotta sur son corps, de la tte aux
+pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait cach au fond d'un
+tiroir pour un sou de poudre de riz; elle s'en mit sur le bout du nez,
+sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait
+oubli. En trois tours de doigta sa tresse fut dnatte, peigne d'un
+coup de peigne si htif qu'elle arracha quarante cheveux; les pingles
+de fer et de cellulod taient l au coin de la chemine; bien vite,
+tout fut relev, fix, bouff, lustr, arrondi. Elle attrapa sa jupe du
+dimanche, sa chemisette pois rouges toute frache empese, sa ceinture
+de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son
+canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possdait enfin.
+
+--Tu n'es pas prt encore! dit-elle Julien.
+
+Il ne s'en fallait que d'un instant.
+
+Comme ils allaient franchir la porte, elle aperut, dormant toujours au
+bord du matelas, sa petite soeur Sylvanie que rien n'avait veille.
+
+--Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tte. Il n'y a qu'elle que je
+regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis,
+Julien? On s'crira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te
+dire, quand elle verra que suis file? Tu n'as pas fini d'en entendre!
+
+--Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais
+raison, tout l'heure. Si tu penses Lui, je pense a Elle.
+
+
+
+
+LIBERT POUR L'AMOUR
+
+ET POUR LE MARIAGE
+
+ C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imagin que
+ la virginit pouvait tre une vertu.
+
+ VOLTAIRE.
+
+
+
+
+I
+
+LIBERT POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE
+
+
+Ou vient de publier la statistique de la natalit franaise pendant
+l'anne dernire. Les chiffres baissent d'anne en anne. La
+dpopulation suit sa marche avec une constance dsormais certaine.
+Depuis treize ans, il nat en France 800,000 enfants par an. Il en nat
+1,600,000 en Allemagne. M. Bertillon, par une opration mathmatique du
+genre le plus simple, en conclut que dans sept ans d'ici chacun de nos
+soldats aura deux adversaires. Le prsage est retenir.
+
+Pendant quelques jours, comme tous les ans pareille poque, nous
+allons entendre une lamentation bruyante dans la presse et la tribune.
+Des gens ouvriront de larges bras, baisseront la barbe et secoueront le
+front. On soupirera: Pauvre France! On dira aussi: Dcadence des
+moeurs! Et la Chambre, par l'organe d'un orateur complaisant,
+accusera l'imprvoyance et l'gosme de chaque citoyen en particulier,
+sans se demander si elle n'a pas une part de responsabilit dans la
+situation qu'elle dplore.
+
+ * * * * *
+
+Le mal est simple et net: les naissances baissent. Le programme de
+combat est simple galement: influer de telle sorte sur les moeurs
+publiques que le nombre des naissances s'accroisse. Jamais vous
+n'obtiendrez un rsultat srieux avec des mesures latrales comme la
+leve d'un impt sur les clibataires et autres balivernes d'opra
+bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez M. N., qui a donn au
+pays, par voie de btardise, quatre soldats vigoureux, et qu'en mme
+temps vous exempterez M. X., avec sa femme lgitime qui pourrait tre
+fconde mais qui prfre ne l'tre point.
+
+Vous ne russirez pas davantage en promettant 45 fr. par an aux
+ouvrires qui voudront bien mettre sept enfants au monde, et elles vous
+diront pourquoi, si vous les interrogez.
+
+Enfin, je reconnais que le droit de vote est un droit important, bien
+que je n'en use gure; mais il me semble que si j'tais mineur,
+terrassier ou maon, et si je n'avais pas d'autres raisons de crer sept
+enfants misrables dans une petite chambre basse, l'honneur de voter
+deux fois pour mon conseiller municipal ne m'blouirait pus au point de
+me rendre sept fois pre.
+
+Non. Agir sur la situation dmographique d'un peuple, faire monter le
+chiffre des naissances annuelles grce des mesures lgislatives aides
+de propagandes morales, ce n'est pas d'abord une question de primes, de
+petits impts, ni de vote plural, c'est, avant tout, en bonne raison:
+
+1 Dlivrer les jeunes gens de tout les entraves que la socit apporte
+au rapprochement des sexes;
+
+2 Faire en sorte que la femme, pres avoir conu, ne soit pas amene
+bientt s'en repentir et s'en cacher.
+
+Or, s'il est vrai que le lgislateur et les classes dirigeantes exercent
+une influence quelconque sur la natalit en France, ils l'exercent, on
+le sait assez, prcisment dans le sens contraire celui-ci.
+
+En effet, que se passe-t-il? On parle de propagande; quelle propagande
+fait-on dans la campagne et dans les faubourgs? Celle de la virginit.
+
+Chaque anne, de vieilles personnes animes d'un esprit qu'elles croient
+excellent, et confondant la vertu avec la continence selon l'quivoque
+traditionnelle, lguent des titres de rente aux communes rurales,
+charge pour les municipalits de couronner solennellement la jeune fille
+la plus vertueuse. Et de toutes les vertus, quelle est la plus
+illustre aux yeux du donateur? Pourquoi le conseil municipal, la
+fabrique et les pompiers vont-ils entourer sur la Grand'Place cette
+jeune fille glorifier comme une statue vivante? Est-ce parce qu'elle a
+sauv la vie de quelqu'un? Non. Est-ce parce qu'elle nourrit de son
+travail ses petits frres ou ses vieux parents? Non; elle est seule et
+orpheline. Est-ce parce qu'elle a donn des fils la patrie? C'est
+justement parce qu'elle lui en refuse! Si on l'acclame, si on
+l'embrasse, si le prfet la montre au peuple, si on lui joue la
+Marseillaise, c'est parce que, belle, robuste et saine, elle
+s'opinitre contre tous dans la strilit volontaire.
+
+On reproche aux Carmlites d'tre clibataires et vierges, mais quand ce
+mme clibat, cette mme virginit sont le fait d'une blanchisseuse, il
+n'y a pas assez d'orphons, de quinquets et de ptards pour annoncer aux
+citoyens qu'on va leur prsenter une fille dont la vie est un exemple.
+
+Exemple qu'on peut suivre ou ne pas suivre, dira-t-on. Non pas!
+
+En province, c'est--dire parmi 35 millions de Franais sur 38, toute
+fille qui devient amante fait une faute; le terme est significatif.
+Les commres ne la reoivent plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si
+elle est domestique, on la chasse. Si elle est institutrice, on la
+dnonce, car la fornication est un pch mortel, mme chez les
+anticlricaux. Vous vous rappelez qu'il y a quatre ans on a dcapit sur
+la place de Rennes un petit vicaire de campagne, non parce qu'il avait
+tu son cur (cela n'tait nullement prouv), mais parce qu'on l'avait
+vu l'anne prcdente sortir d'un mauvais lieu avec un complet
+carreaux qui fut retrouv dans sa chambre. Le jury a dcid que quand on
+connaissait une fille de plaisir, on tait par cela mme capable de
+jeter un octognaire au fond d'un puits, et le ministre de la justice a
+rejet le recours en grce, ce qui indiquait son assentiment.
+
+Pour les autorits comme pour les commres, rien ne recommande mieux un
+homme ou une femme que la modestie des moeurs, c'est--dire la
+strilit. Ce garon-l est si rang! Cette fille n'a jamais faut!
+Quand on a dit cela on a tout dit; les portes s'ouvrent, les salaires
+montent; la confiance se donne et l'avenir est sr. Dans le cas
+contraire, la jeune fille voit se fermer devant elle peu prs toutes
+les maisons, sauf les maisons de tolrance o la police la conduit par
+la main. Veut-elle tre matresse d'cole? buraliste? tlgraphiste?
+Les administrations exigent d'elle au pralable un certificat de bonne
+vie et moeurs, et, comme elle ne peut en produire, on biffe sa
+candidature.
+
+Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si sa vie intime est discrte et,
+dans tous les cas, infconde. Mais ds que sa conduite aboutit sa
+consquence naturelle, qui est la grossesse, alors tout est perdu.
+
+Il n'y a pas un mnage sur cent, capable de supporter le service d'une
+bonne enceinte. Voil cette fille dans la rue. Presque toujours son
+amant l'abandonne. Elle n'a pas de gte, pas de ressources. Si elle
+demande du travail on la traite de gueuse et si elle mendie on la
+flanque en prison.
+
+Oui, je sais bien, l'Assistance Publique la recueille. Savez-vous quand?
+Trois jours avant son accouchement. Et savez-vous quand on la met
+dehors? Le huitime jour si elle n'a pas de fivre. Elle ne peut pas
+marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs dans les avenues.
+
+Maintenant, mettons les choses au mieux. Elle gurit la belle toile;
+par miracle son enfant ne meurt pas, et par miracle aussi, elle trouve
+un moyen d'existence, dans l'extrme faiblesse o elle est. Ce mtier
+lui permettra-t-il de transporter du matin au soir un bb la mamelle?
+Presque jamais. Que fera l'tat de cet enfant? A Paris, la mre peut se
+prsenter aux Enfants Assists; si elle n'a pas dix mois de sjour on la
+mettra simplement la porte en lui promettant un pied de terre au
+cimetire de Bagneux ds que son petit sera mort de faim; si elle a dix
+mois de sjour, on examinera sa demande: il y a une chance pour qu'on
+l'admette, quatre ou cinq pour qu'on la repousse, et dans ces derniers
+cas, c'est toujours Bagneux qui reste l'unique assistance.
+
+Mais en province, dans une population qui comprend les onze douzimes
+des Franais, le soin d'assister les femmes en couches est presque
+partout laiss l'initiative des voisines, qui s'en dlivrent bien
+souvent quand elles peuvent donner pour prtexte que l'accouche n'est
+pas marie. Elle est malheureuse, mais c'est une gourgandine,
+puisqu'elle a un enfant, et les commres ajoutent: C'est bien fait!
+Elle n'avait qu' se mieux conduire!
+
+Se mieux conduire, vous l'entendez bien, c'est toujours vivre strile.
+
+ * * * * *
+
+On me rpond: Non. C'est se marier. Vraiment? Dites donc cela aux
+innombrables filles qui n'ont jamais trouv de mari! Voil qui parat
+tout simple: se marier. Mariez-vous, c'est votre affaire. Mais les
+laides, les pauvres, les filles de condamns, toutes celles dont
+personne ne demande la main, et qui trouveraient peut-tre encore une
+heure d'amour, mais non pas une vie d'affection, pourquoi les
+condamnez-vous, vous l'tat, a cette strilit dont vous souffrez le
+premier? Pourquoi, le jour o elles conoivent, ne les protgez-vous
+contre aucune avanie, aucun renvoi, aucune misre? Elles avaient rv le
+mariage; on ne le leur a pas accord; elles vous donnent des fils quand
+mme et le jour o elles sollicitent une modeste place dans un bureau de
+poste, vous les refusez sans examen?
+
+On me dit encore: Nous donnons des privilges au mariage, dans
+l'intrt mme de la natalit, parce que la famille organise est le
+milieu le plus favorable aux naissances nombreuses. C'est une erreur
+absolue. Le chiffre des naissances est en raison directe du degr de
+promiscuit: trs faible dans les mnages bourgeois, trs lev dans les
+quartiers pauvres, et considrable chez les vagabonds. Loin de favoriser
+la conception des femmes, le mariage n'est souvent qu'une cole mutuelle
+de strilit volontaire. Mais j'admets que cette cole soit en mme
+temps une occasion quotidienne d'heureuses mprises, ft-ce au besoin
+par l'adultre furtif qui nous donne une bonne part des naissances
+lgitimes. J'admets aussi qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales
+de conseiller l'union rgulire, bien que, sur ce point mme, il y ait
+beaucoup dire.--Vous souhaitez, que les jeunes gens se marient?
+
+Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut pour qu'ils ne se marient pas?
+
+Avant d'tablir un impt sur le clibat, on pourrait commencer par
+supprimer l'impt sur le mariage: tous les frais d'actes, de timbre,
+d'enregistrement et de lgalisation qui prcdent l'union civile.
+Dclarer que le pays a un intrt capital multiplier ses familles, et
+d'abord refuser d'unir tous les malheureux qui ne peuvent pas payer, ce
+n'est peut-tre pas trs intelligent. Le total des frais est peu lev,
+sans doute, mais il n'y a pas de petites dpenses pour les bourses
+vides. Trente francs verss l'tat, cela ait cent pains de moins sur
+la planche: trois mois de nourriture, pour beaucoup. Comment s'tonner
+que le peuple s'abstienne?
+
+Et non seulement ces actes sont coteux, mais leur nombre est si grand,
+les dmarches indispensables leur runion sont si compliques et si
+diverses qu'on ne peut songer possder la liasse complte avant six
+semaines de patients efforts. L'tat rclame en effet:
+
+Les deux actes de naissance des futurs poux, ou, leur dfaut, des
+actes de notorit dresss devant le juge de paix et homologus par le
+tribunal du lieu o sera clbr le mariage. S'ils sont ns
+l'tranger: une double lgalisation par les autorits du pays et par le
+ministre des affaires trangres; la traduction de la pice par un
+traducteur jur; le timbre du bureau d'enregistrement de
+l'arrondissement.--Deux certificats tablissant le temps du dernier
+domicile des futurs poux.--La lgalisation de ces deux pices par le
+commissaire de police de chaque quartier.--Les consentements notaris
+des quatre parents s'ils sont absents.--Les deux enregistrements de ces
+deux consentements.--Si les parents n'existent plus, leurs actes de
+dcs, ceux des aeuls dcds, et les consentements des aeuls
+survivants qui donnent lieu aux mmes formalits d'enregistrement.--Le
+livret militaire du futur poux.--Le certificat de contrat dlivr par
+le notaire.--Enfin (et je ne compte pas la permission de l'autorit
+militaire si le fianc fait partie l'arme, ni s'il est veuf l'acte de
+dcs de sa premire femme, ni, s'il est divorc, la copie de la
+transcription du jugement qui a prononc le divorce), enfin, un dlai de
+onze jours au moins et parfois de dix-sept jours pour les publications,
+et le certificat de non-opposition dlivr par la mairie qui n'est pas
+celle du mariage!
+
+Quand on pense que l'intrt de l'tat est de voir les mariages se
+multiplier, on se demande ce que l'administration pourrait inventer de
+plus si elle prfrait qu'on ne se marit point.
+
+Parmi les dispositions qui prcdent, certaines brillent par une
+absurdit remarquable. Entre autres, celle qui concerne le livret
+militaire. J'entends bien qu'on espre ainsi aider la recherche des
+insoumis; mais on serait naf d'escompter, n'est-ce pas, leur
+dnonciation personnelle. En demandant un livret ceux qui n'en ont
+point, on les met dans l'alternative, ou de rester clibataires, ou
+d'aller fonder une famille l'tranger. Dans l'un et l'autre cas l'tat
+se prive d'un foyer; il est sa propre victime, et loin de retrouver un
+soldat, il perd par-dessus le march toute une escouade de marmots.
+
+Certaines pices ont pour but d'tablir l'identit des fiancs et de
+prvenir par l les bigamies ventuelles, comme si la menace des travaux
+forcs qui punissent encore chez nous cette varit rare de l'adultre,
+ne suffisait pas faire rflchir les maris trop ambitieux. Toutes ces
+protections naissent d'un bon sentiment; on pourrait peut-tre ne pas
+les rendre obligatoires, admettre que dans la plupart des cas elles sont
+parfaitement inutiles[25], qu'elles peuvent tre inefficaces, et que
+d'ailleurs la bigamie est un crime moins grave que jadis depuis que le
+divorce a fait du mariage civil un engagement transitoire o l'erreur
+est prvue et toujours rparable.
+
+Enfin la Loi, opposant avec une insistance maniaque des obstacles
+toujours nouveaux des maternits possibles, interdit pendant un laps
+de temps considrable les mariages les plus jeunes, les plus sains, les
+plus fconds si le consentement paternel fait dfaut l'un des fiancs.
+
+Ainsi nous avons, dans les campagnes du Midi et dans toutes les
+populations urbaines du Nord, des jeunes filles qui deviennent nubiles
+l'ge de douze ou treize ans et qui ne peuvent dix-huit ans fonder une
+famille o il leur semble bon, si leur pre prtend avoir ses raisons de
+leur interdire le mariage. Personne n'a le droit de discuter les motifs
+de l'opposition. Le pre invoque des raisons d'argent: c'est fort bien.
+Il se croit d'une meilleure famille que celle du prtendant: il n'y a
+rien dire. Il prfre garder sa fille malgr elle, sans autres raisons
+ l'appui: c'est encore parfait. La jeune fille, si elle est amoureuse,
+peut choisir ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir ou de se suicider.
+Trs souvent elle fait l'un ou l'autre. Et ici, comme tout l'heure, je
+ne distingue pas trs bien l'intrt de l'tat.
+
+Mieux encore: le jeune homme n'est libre qu' vingt-cinq ans. Nous
+touchons aux limites de l'absurde. On estime qu' vingt-deux ans, un
+homme est assez mr pour porter les galons de lieutenant. On lui confie
+quatre-vingt-quinze hommes avec la permission de les envoyer--sans le
+consentement de son pre--se faire massacrer. Et sans ce mme
+consentement on ne lui confie pas une femme qui l'aime assez pour le
+suivre? Il peut fonder une maison de commerce, une usine, une socit,
+une colonie, mais non une famille? Il peut tre mdecin, professeur,
+architecte, chef de mission ou diplomate, mais on lui interdit d'tre
+mari si tel est le caprice de ses ascendants?
+
+ * * * * *
+
+Il est trop clair que les lois en vigueur n'ont pas t conues
+spcialement pour favoriser la croissance de la natalit publique. On ne
+saurait s'en tonner. Ceux qui les ont codifies au commencement de ce
+sicle n'avaient pas les mmes raisons que nous de regarder l'avenir
+avec apprhension. En outre, l'organisation de la famille franaise
+s'est acheve sous l'influence du droit canon et du droit romain qui
+revtaient hier encore un aspect d'ternit et qui nous surprennent
+aujourd'hui par l'imminence de leur dclin.
+
+L'avenir est ceux qui savent le prdire. Se rformer, c'est se
+conformer l'volution irrsistible et lente des socits en marche
+vers le but inconnu. Au milieu du sicle dernier, on traitait de
+songe-creux et de lunatiques ceux qui prtendaient aplanir les
+hirarchies traditionnelles et renverser mme la personne du Roi.
+Cependant la jeune Amrique n'a pas eu besoin d'un chef hrditaire pour
+dpasser en quelques annes vingt nations vieilles de quinze sicles.
+Ainsi peut-tre on reconnatra bientt que la famille elle-mme, telle
+qu'elle est ordonne aujourd'hui n'est pas la base intangible qu'on ne
+puisse allger sans que tout s'croule sur elle. On admettra qu'une
+nation vit par le nombre de ses nationaux plutt que par l'quilibre de
+ses coutumes: c'est une ppinire, ce n'est pas un difice. On saura
+qu'il vaut mieux pour elle crer des fils btards que de mourir strile.
+On proclamera que nul, pas mme l'tat, pas mme un pre, n'a le droit
+de sparer deux tres jeunes et sains lorsqu'ils ont exprim la volont
+de s'unir.
+
+Si j'ose prvoir (et souhaiter) les mesures qu'on adoptera un jour dans
+cet esprit de justice et de libert fconde, j'imagine qu'elles sont
+contenues dans les propositions du programme suivant:
+
+I.--Combattre par l'enseignement moral l'opinion abominable qui
+reprsente la maternit comme pouvant tre, dans une circonstance
+quelconque, une faute contre l'honneur, un tat illgitime et infamant.
+
+II.--Garantir pendant le temps de la grossesse et trois mois aprs
+l'accouchement les ouvrires et les servantes gages contre toute
+possibilit de renvoi, moins de faits dlictueux ou criminels dment
+constats.
+
+III.--Dcrter que le certificat de bonne vie et moeurs, dans le sens
+o l'on entend gnralement cette expression, ne pourra tre en aucun
+cas exig ct de l'extrait du casier judiciaire qui est dclar
+suffisant.
+
+IV.--Crer, sur toute l'tendue du territoire, des Nourriceries
+d'Enfants Assists o l'on recueillera jusqu' la deuxime anne tout
+enfant nouveau-n qui, par l'indigence de sa mre, se trouverait en
+danger de mort.
+
+V.--Accorder les droits du mariage tout couple qui exprimera librement
+la volont de s'unir devant l'officier d'tat civil, sans frais, sans
+dlai, sans production de pices, et sans aucune soumission au
+consentement d'un tiers.
+
+ 24 novembre 1900.
+
+
+
+
+II
+
+HISTOIRE D'UN FIANC
+
+
+Clibataires, le Snat vous menace d'un impt gal au quinzime du
+principal de vos contributions. C'est--dire qu'un ouvrier qui verse
+trente francs par an la recette de son quartier, sans compter les
+centimes additionnels, devra dsormais donner quarante sous de plus, si
+la loi est vote.--Bien.
+
+Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux
+francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Snat appelle cela
+galiser les charges et conseiller le mariage aux citoyens franais.
+Je ne discute pas.
+
+Lisez maintenant ce qu'il en a cot l'un de vos camarades pour avoir
+voulu se marier dans notre doux pays.
+
+L'histoire est typique; elle est complte; et, par-dessus le march,
+elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple.
+
+ * * * * *
+
+Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mcanicien, ancien
+sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de
+devenir sa femme.--Il avait trente ans; c'est un ge o l'on est, je
+crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant la jeune
+femme elle tait orpheline et divorce, c'est--dire civilement aussi
+libre que possible. Rarement un projet de mariage se prsente dans des
+conditions aussi favorables.
+
+M. D... runit les papiers ncessaires, prit son acte de naissance dans
+son tiroir, son certificat de rsidence chez sa concierge, il courut
+chez le commissaire de police pour obtenir la lgalisation de cette
+dernire pice, il se procura, mais grands frais, les actes de dcs
+des parents de sa fiance; les fit dment enregistrer, enfin, n'oubliant
+pas mme son livret militaire, il se prsenta, sr de lui, la mairie
+de l'arrondissement.
+
+ * * * * *
+
+Monsieur, fit l'employ, votre acte de naissante est prim. Depuis la
+loi de 1897, aucun acte de l'tat civil ne doit avoir plus de trois mois
+de date. Faites-en faire un autre, et payez.
+
+--Mais... l'tat me demande quel jour je suis n. Je le lui dis. Je ne
+peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte
+que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous
+les deux copis sur la mme page du mme registre....
+
+--Monsieur, la loi est la loi. Faites une ptition la Chambre si vous
+n'tes pas content.
+
+L'ouvrier se retire docilement. Rentr chez lui, il crit au maire de
+son village natal, fait queue la poste le lendemain matin pendant
+vingt minutes pour expdier un mandat de 2 fr. 55, rogne son dner comme
+son djeuner, et attend la rponse du maire.
+
+ * * * * *
+
+Deux jours plus tard, coup de thtre. Un vnement imprvu, une lettre,
+un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure
+l'autre, ces mmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant
+qu'ils taient pauvres, s'opposent brusquement son entre dans la
+famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien lui
+reprocher que d'tre reste, ce qu'ils taient, mais c'est assez pour
+qu'ils la refusent, comme une honteuse msalliance. Supplications du
+fils, discussions, arguments, scnes violentes, rien n'y fait. Il a
+donn sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas
+srieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien.
+
+Le hros de cette histoire, un brave homme dcidment, n'hsita pas. Non
+seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son pre
+voulait lui faire toucher, mais il renona mme l'hritage promis: il
+fit les sommations.
+
+Savez-vous ce qu'il en cote un malheureux ouvrier pour faire tablir,
+qu'il est majeur trente ans, et qu'il a le droit de se marier o il
+aime? Soixante-quinze francs.
+
+M. D... puisa ce jour-l ses dernires conomies, mais il paya. Il y
+eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalits. Sur ces
+entrefaites, une convocation passer vingt-huit jours sous l'uniforme
+vint encore retarder le mariage.
+
+Lorsqu'il fut de retour Paris, notre mcanicien se crut sauv. Enfin
+tous ses actes taient en rgle, les sommations avaient touch: la voie
+tait libre, en un mot.
+
+Il se rendit la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement
+le dsir de voir les publications affiches le dimanche suivant.
+
+Monsieur, rpondit l'employ avec un gracieux sourire, si vous tiez
+venu il y a huit jours, c'et t parfait; mais ces pices sont du mois
+de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont prims.
+
+--Comment, une seconde fois?
+
+--Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de
+naissance comme ceux de dcs, tous les certificats et toutes les
+lgalisations. Inutile d'ajouter que les formalits d'enregistrement
+sont redevenues ncessaires comme en juin dernier.
+
+--Et il faut tout payer encore?
+
+--Bien entendu.
+
+Pour la troisime fois, l'ouvrier fit les quinze dmarches et paya les
+quinze additions. Je me demande comment il s'en est tir; mais le
+lgislateur ne se le demande pas, soyez-en srs. Partout o il se
+prsentait, on le saluait comme une vieille connaissance. C'est encore
+vous? Enchant de vous revoir. Entrez donc. Il n'avait plus que des
+amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand
+il s'en allait on lui disait: A bientt!
+
+ * * * * *
+
+Un ple jour de novembre, ce Juif-Errant de l'tat-civil, qui n'avait
+plus mme en poche les cinq sous d'Ahasvrus, remonta lentement
+l'escalier de la mairie o il avait toutes ses habitudes, et en entrant
+dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix rsigne dsormais
+tout:
+
+Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en rgle?
+
+--Mais il me semble qu'ils le sont.
+
+--Ce n'est pas possible.
+
+--Si fait. Nous allons procder aux publications. Vous pousez donc
+mademoiselle...
+
+--Non: Madame... Elle est divorce.
+
+--Alors il manque une pice, en effet: la copie de la transcription de
+l'acte qui a prononc le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et
+rapportez-moi cela.
+
+--Ah! je vous le disais bien soupira le malheureux.
+
+Une heure aprs, il tait au greffe, o on lui rpondait qu'on serait
+enchant de copier pour lui la pice dont il avait besoin, et que cela
+coterait une vtille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques
+centimes.
+
+ * * * * *
+
+Cent quatre-vingt-dix francs! mais o voulez-vous que je les prenne!
+
+C'tait le dernier coup.
+
+Tout mariage devenait matriellement inaccessible.
+
+ * * * * *
+
+Le sympathique ouvrier qui m'crit cette longue histoire, si triste et
+si burlesque la fois, comme il le dit lui-mme, termine sa lettre
+par ces mots:
+
+ Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs
+ par mois de ct. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-tre
+ enfin me marier. Mais ce moment-l tous mes actes seront prims
+ pour la quatrime fois, et alors je recommencerai ma promenade dans
+ les greffes, bien heureux si l'impt projet ne vient pas me
+ frapper dans l'intervalle comme clibataire endurci.
+
+Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je
+trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que
+les ntres.
+
+Si j'ai un conseil lui donner, c'est de garder cette somme norme--190
+francs--pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin,
+le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette
+femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruins: qu'ils arrtent les
+frais. Et s'ils tiennent absolument porter un nom identique, j'offre
+de leur faire faire, mon compte; chez un graveur, deux cents billets
+de part ainsi conus:
+
+Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu' partir
+du 25 dcembre 1900, ils se considreront comme maris.
+
+Tous les honntes gens du quartier, j'en rponds, leur donneront raison.
+
+La moralit de cette anecdote s'inscrit logiquement sa suite. M. Piot,
+par son projet d'impt, espre tablir entre le clibat et le mariage un
+parallle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui
+la comparaison.
+
+D'une part, voici M. A..., contribuable, tax 30 francs. Il est
+clibataire; il n'a chez lui ni femme, ni matresse, ni enfants. Qu'au
+dehors il soit chaste ou frquente les filles, cela n'importe point:
+dans les deux cas, il est infcond.
+
+Pour prix de cette infcondit, M. Piot lui demande DEUX FRANCS.
+
+Voici d'autre part M. D..., le hros des aventures qui prcdent. Je le
+suppose lui aussi tax 30 francs. Il a voulu se marier selon le voeu
+de l'tat, et voici que l'tat lui demande avant de le lui
+permettre[26]:
+
+ Frais d'actes, correspondance et courses
+ (environ) 60 fr. 00
+ Trois nouvelles sries des mmes frais
+ par suite de premptions 180 fr. 00
+ Sommations respectueuses 75 fr. 00
+ Copie de la transcription d'un jugement
+ de divorce 190 fr. 00
+ ----------
+ Total 505 fr. 00
+
+Et le comble, c'est qu'on lui rclamera quand mme 2 francs d'impt par
+an si sa femme est strile malgr elle!
+
+Ajoutez cela les frais de la noce, puis toutes les dpenses de
+logement, de vtements et de nourriture que ncessitera son nouveau
+foyer, et dites de quel ct descend la balance que M. Piot tient
+suspendue son doigt snatorial.
+
+La nature a donn des charges crasantes aux familles nombreuses, et
+l'tat vient encore accabler ceux qui flchissent dj dans
+l'apprhension des misres futures.
+
+Majorit tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de
+l'administration ou des suprieurs militaires, nombre des dmarches,
+importance des frais, longs dlais, premption des pices,--quoi encore?
+les lois et les rglements amoncellent leurs barricades sur toutes les
+routes qui mnent l'union civile. La forteresse du mariage est une
+place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission
+d'tre utile son pays en fondant une famille de plus, il faut
+satisfaire un Code surann, un fisc aux cent bouches, une famille
+goste, avare ou haineuse, une hirarchie de suprieurs tracassiers ou
+malveillants.
+
+Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais,
+aprs avoir pass ct du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai
+reues l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune
+homme qui entendit ce mot d'un pre: Une femme en vaut bien une autre!
+Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour o vous brisez la vie de votre
+enfant, vous croyez qu'il se gurira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera,
+et que vous russirez plus tard jeter dans son lit une dinde grasse,
+avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont
+morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi!
+
+Mais l'tat ne s'en inquite point. L'tat rgne. Mme sur les questions
+qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais
+ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou
+dlgue son autorit strilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et
+peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'tablit. pousez une
+actrice, dcore ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a
+d'illustres et de charmants exemples; mais si vous tes receveur des
+contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'esprez pas
+obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse pouser Agns ni
+Chimne. L'administration en est reste l-dessus aux ides du
+dix-septime sicle. Il faut se soumettre ou se dmettre, rester
+clibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix
+forc entre le dsespoir et la misre.
+
+Par contre, quand le suprieur accorde son consentement, comme s'il
+prtendait lui donner l'aurole de l'infaillibilit papale, tout doit
+courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est pass
+Melun. Un officier demande pouser une femme divorce; si son chef
+avait rdig un rapport dfavorable, on aurait contraint le malheureux
+donner sa dmission, briser sa carrire, plutt que de lui laisser
+prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne
+conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut
+que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en
+service command quand elles font des parties de tennis sur la pelouse
+de leur jardin.
+
+Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'tat ne semble
+proccup que d'interdire l'union partout o il le peut. Il trouve bon
+que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de
+dshriter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il
+donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les
+veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il dfend la femme adultre
+d'pouser jamais son complice, c'est--dire de fonder enfin une famille
+fconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le pre de ses
+enfants.
+
+Ceci expos sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous
+pouvons donc rpondre l'tat qu'il est mal venu reporter ses propres
+fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impt les
+clibataires gs de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi
+drisoire et inefficace que certains trouvent mme injuste, mais qui se
+condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres
+arguments.
+
+Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma
+cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus
+clibataire; mais si mon insistance est dsintresse, elle n'en sera
+que plus ardente, et plus libre.
+
+ * * * * *
+
+Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?
+
+ * * * * *
+
+Le Snat rpond:--En perscutant les gens qui ne veulent pas se marier.
+
+Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont cri de
+toutes parts:
+
+--En nous accordant le mariage, nous qui ne demandons que cela!
+
+9 dcembre 1900.
+
+
+
+
+III
+
+PLAIDOYER POUR ROMO ET JULIETTE
+
+
+En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des
+choses tablies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses
+demeurent travers les sicles. C'est l'extrieur des institutions, et
+non leur essence, qui possde chez nous le privilge de l'inviolabilit.
+
+--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous
+serment.--Ajoutez-y les crmonies civiles ou religieuses qu'il vous
+plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'glise mme se
+dfend de marier au propre sens du terme: elle bnit l'avance le
+mariage futur des fiancs, celui qui se consommera dans la chambre
+nuptiale. Si l'on peut tablir plus tard que la rencontre n'a pas eu
+lieu, que le mariage n'a pas t physiologiquement consomm, l'glise
+constate la nullit de l'union qu'elle avait prpare sans prtendre la
+conclure, moins prsomptueuse en cela que l'tat-civil. Et, pour que
+cette union soit qualifie de nuptiale, il ne faut, devant le maire
+comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France,
+toute naturelle la rupture de cette foi jure. L'adultre est
+sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter l
+une dmonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la
+femme marie. Mettez-les tous les deux en scne, et une salle de deux
+mille personnes, de tout ge et de toute classe, applaudira, n'en doutez
+point.
+
+Mais:
+
+Devant le mme public et dans le mme thtre, introduisez un
+confrencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce
+qu'il a de sacr, d'universel et de ncessaire, mais dans ce qu'il offre
+de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'ge
+requis, les formalits, le consentement paternel,--aussitt on
+interpellera, l'orateur, on l'accusera de toucher l'institution de la
+famille et de compromettre par l l'quilibre de la socit.
+
+ * * * * *
+
+Voil donc une opinion reue: sympathiser avec l'adultre, ce n'est pas
+toucher l'institution de la famille, mais vanter, par exemple, les
+droits du mariage vingt ans sans le consentement des anctres, c'est
+toucher... etc.
+
+Et l'importance de cette expression se dduit du principe connu: la
+socit repose sur la famille.
+
+Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thse tout entire.
+Les thoriciens ne s'entendent point sur les caractres de la famille
+idale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des
+socits, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour,
+depuis le commencement de l'Histoire. Les socits saines, comme les
+individus sains, se reconnaissent leur survivance et leur
+dveloppement. Si donc, et je le veux bien, la socit repose sur la
+famille, on peut juger par vidence que la famille la mieux organise
+est celle qui a permis le dveloppement de la socit la plus prospre.
+
+Celle-l, tout le monde la peut nommer. Britannique ou amricaine, la
+race anglo-saxonne possde le monde depuis cent cinquante ans; nulle
+part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une socit
+succs; nulle part il ne sera donc plus intressant d'tudier
+l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage,
+considr comme institution fondamentale de la socit.
+
+Si, du premier coup d'oeil, nous constatons que les Anglais et les
+Amricains accordent la crmonie nuptiale toute les facilits que nos
+lois lui dnient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a t
+limit par des prcautions vaines, puisque les codes voisins, plus
+libres, ont permis en mme temps une croissance nationale et une
+activit universelle que nous n'avons pu dpasser.
+
+Or, aux tats-Unis et en cosse, les liberts du mariage sont telles
+qu'on ne pourrait les rver plus grandes. Un homme et une femme
+changent leur serment devant un tmoin, quel que soit ce tmoin, et la
+loi les regarde comme maris.
+
+Selon la volont des parties, le mariage est lac ou religieux, civil ou
+familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours
+lgitime.
+
+Aucune pice n'est exige. Aucune preuve crite du mariage ne le sera
+plus tard. La parole du tmoin suffit; et, si ce tmoin est mort, la
+parole des poux.
+
+D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent tre donnes aux
+conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs
+dsirs.
+
+Un mariage secret, immdiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de
+Romo et de Juliette,--est considr comme inattaquable, d'dimbourg
+San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidit du lien familial en
+soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que
+l'abomination de la dsolation soit l'tat moral de Louisville
+(Kentucky).
+
+Un peu moins librale que l'cosse et la plupart des tats-Unis,
+l'Angleterre a donn, vers 1836, quelques formes obligatoires l'union
+lgale, mais avec quelle rserve encore, et quelle largeur de vues.
+
+A quatorze ans, un petit Anglais peut pouser sa meilleure amie, qui en
+a douze. La loi n'y voit aucun inconvnient, et si les pres de ces
+enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de
+prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs
+motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, o les
+enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifi qui les spare.
+Ceci se passe tous les jours Londres, Melbourne, Bombay et
+Liverpool, cits qui ne paraissent pas encore en dcadence, et o le
+sentiment filial est aussi dvelopp, dit-on, qu' Montmartre ou La
+Villette. La loi anglaise n'a jamais pens que ce ft porter atteinte
+aucune institution que de discuter la volont d'un pre le jour o son
+fils veut, son tour, fonder une _famille nouvelle_.
+
+ * * * * *
+
+Car c'est l le noeud de la question.
+
+Quel est le parangon de la famille franaise?--La famille antique...
+runion de familles groupes sous la main d'un Aeul.
+
+Et la famille antique n'est plus.
+
+Nous ne sommes plus au temps o la descendance d'un homme s'abritait
+tout entire sous les peaux de bouc de la tente, assemble autour du
+foyer, protge par son Chef, son Matre, son Pre.
+
+Alors, en effet, et justement! le matre de la tente avait le droit de
+dire: J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne
+ceux que je dfends.--Ce qu'un tel tat social devait engendrer
+l'poque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des socits
+nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombes, une une, sous
+la main des peuples libres. De mme qu'au sommet de l'chelle nous
+avions trouv les liberts nuptiales, de mme, au dernier point de la
+dcadence, nous trouvons la puissance paternelle son comble: et cela
+n'est pas moins frappant.
+
+Aujourd'hui, la famille se dsagrge ds la naissance. Dans les milieux
+bourgeois, l'enfant vit jusqu' sept ans avec ses bonnes, jusqu' seize
+ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit
+ceux qui l'ont exil d'abord dans la lingerie, puis emprisonn dans
+l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il
+rsiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas mme discuter,
+mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme,
+lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale
+au sens vulgaire du mot? O est le foyer patriarcal, la tente et le
+piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluon et l'autre Paris, si
+ce n'est Tananarive. Comment l'intrt de l'an prtend-il balancer
+celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et
+peut, seul, dcider de la valeur de son choix? Si le fils se marie
+sottement, le pre en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien
+autrement atteint si le pre, veuf, se remarie avec une femme indigne,
+et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au pre
+de juger les projets de son fils? En aucune faon. Le silence suffit. Ce
+silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrt. Cette
+abstention est un vote.
+
+ * * * * *
+
+Eh bien, peut-tre est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence
+et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pres, aussi
+bien parmi ceux qui cdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient
+pas fchs de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas
+matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les
+charge d'une responsabilit qui n'est pas toujours accepte de bonne
+grce. On les oblige laisser de leur assentiment une preuve crite et
+formelle qui est bien souvent gnante, et pour des raisons qui ne
+touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient
+assez leur fille pour consentir sa joie, s'il ne fallait ensuite
+avouer tout Vrone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.
+La question qui leur est pose n'est pas:--Autorisez-vous votre fille
+se marier selon son got?--mais, aux yeux de tout le monde,
+celle-ci:--Vous, Monsieur A..., dput bonapartiste, prenez-vous pour
+gendre M. B..., fils d'un prfet du 4 Septembre?--Tel qui rpondrait
+oui la premire question rpondra non la seconde, et la loi qui la
+pose lui dicte son refus.
+
+ * * * * *
+
+En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier
+prsident de cassation, crivait:
+
+ Les droits du pre ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop
+ souvent les pres ne consultent que l'ambition dans le
+ consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans
+ l'empchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages
+ soient heureux, laissez la libert des choix. Ainsi, en facilitant
+ les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la
+ socit. En livrant l'homme plus tt lui-mme, vous hterez les
+ progrs de sa raison.
+
+Depuis un sicle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il
+faut, je le crois, dsesprer de les voir jamais obies. On continuera,
+en France, conclure les mariages peu prs selon la mode de quelques
+peuplades ngres: par voie d'achat entre deux familles. La volont des
+jeunes amants restera chose ngligeable, et impuissante contre celle
+d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis
+ses affinits mystrieuses, n'oseront jamais joindre leur lvres
+par-dessus la barrire des lois. Que de larmes! Que de sanglots venir!
+Et chaque anne, rgulirement, l'an prochain comme l'an dernier,
+quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans
+l'inconnu, la corde au cou, le poison la bouche ou les bras vers la
+rivire, pour avoir entendu, un soir, le:
+
+Non! tu ne l'pouseras pas.
+
+18 dcembre 1900.
+
+
+
+
+UNE RFORME DANGEREUSE
+
+
+Pour faire plaisir quelques-uns de ses subordonns, le ministre de
+l'Instruction publique avait institu l'anne dernire une Commission
+charge d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait
+tre simplifie.
+
+Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son prsident rapporteur,
+M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de mtamorphoser 20 000
+mots franais et qui les rend pour la plupart mconnaissables.
+
+Dans ses grandes lignes, la proposition ramne de huit sicles en
+arrire l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen
+ge le plus archaque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas
+ses dix-sept articles mot mot. Le rapport a t publi, et bien que
+l'importance du bouleversement soit partout dissimule sous des
+artifices, elle ne saurait chapper personne.
+
+crire KEUR pour _choeur_, FAZE pour _phase_, JME pour _gemme_, LE
+AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du
+dictionnaire, ce n'est pas rformer, c'est crer de toutes pices une
+orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et
+destine tre, comme elle, lettre morte pour les soixante millions
+d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou
+l'tranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du
+lecteur; il n'y a pas de rforme plus facile a raliser que la rforme
+de l'orthographe; c'est la plus agrable un ministre parce que c'est
+la seule qui ne risque pas de soulever un incident la commission du
+budget; et nanmoins il n'y en a gure qui puissent avoir de plus
+dsastreuses consquences pour notre mouvement intellectuel, et pour
+notre influence extrieure. La raison en est simple.
+
+ * * * * *
+
+A qui n'est-il pas arriv de prendre dans sa bibliothque un Montaigne
+ou un Amyot, d'en montrer une page un ami (ingnieur, architecte,
+officier... qui sait? littrateur peut-tre) et de voir aussitt un
+mouvement de recul, une main qui se lve, un visage qui s'carte: Non.
+C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien. Ds
+aujourd'hui, le seizime sicle n'est plus connu que des curieux. La
+langue a peu chang depuis Mathurin Rgnier; mais la masse du public ne
+sait plus traduire _Iay ueu_ en _J'ai vu_. Une rforme de
+l'orthographe creus ce foss entre nos pres et nous.
+
+Pourtant, auprs de la rforme artificielle et totale que mdite M. Paul
+Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont volu depuis
+trois sicles ne sont que jeux de petits enfants. Si d'un trait de
+plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_,
+le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prtexte
+de simplicit, nous supprimons la moiti des lettres qui forment les
+mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons
+une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins
+logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le
+franais nouveau et le franais d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le
+temps d'apprendre lire les deux. Les trangers encore bien moins.
+
+Ds lors, les gnrations de 1925, les hommes qui auront appris crire
+exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux
+solutions:--ou bien ils apprendront tout la fois l'orthographe de M.
+Meyer et la ntre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la rforme
+projete simplifierait les tudes;--ou bien ils se trouveront aussi
+dpayss, aussi compltement impuissants devant un livre de 1904 que
+nous le sommes nous-mmes devant une chanson de geste. L'espce
+d'effarement que nous prouvons devant le mot _faze_ crit par M. Meyer,
+notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'vidence
+mme.
+
+Et alors l'immense patrimoine de science et d'rudition amass par les
+deux derniers sicles et lgu par eux celui-ci, les millions et les
+millions de livres franais qui reprsentent l'effort national jusqu'
+l'heure actuelle et qui ont en puissance l'nergie pensante de la
+gnration future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction
+publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons
+bientt interdits virtuellement la jeunesse entire ou rservs
+quelques chartistes qui joueront le rle d'interprtes entre nous et nos
+petits-neveux.
+
+M. Meyer ne mesure pas lui-mme les consquences de la rforme qu'il
+soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont
+familires; son mtier est de dchiffrer. C'est pour cela qu'il a t
+cr, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la mme phrase
+crite de deux faons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tche, pour
+le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en pelant, comme
+les deux tiers d'une lecture se passent parcourir les pages inutiles
+pour arriver tout droit la page ncessaire, l'obstacle de _notre_
+orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la
+nouvelle et on ne le franchira pas. Je le rpte, le trsor de nos
+bibliothques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amass, perdra toute
+valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de
+travail_.
+
+On rimprimera, dit-on? Mais c'est une rverie. On ne rimprimera pas la
+millime partie de ce qui est ncessaire un travailleur. Quel que soit
+le champ de l'activit individuelle, quelle que soit notre profession,
+elle suppose toute une catgorie d'ouvrages fondamentaux, de Dalloz,
+impossibles remettre sous presse et qu'il est indispensable de
+connatre sous peine de rester plus mdiocre. Si l'on ne peut plus les
+lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des
+compilations htives que l'on fabriquera commercialement pour la
+circonstance et qui auront peu prs la valeur de manuels l'usage des
+classes. La science franaise n'y rsistera pas.
+
+L'influence franaise non plus. Notre gloire l'tranger est faite de
+notre pass. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs
+vivants runis. Si nous adoptons une orthographe radicalement diffrente
+de la sienne au point d'tre mconnaissable, laquelle enseignera-t-on
+dans les lyces allemands? Je crois bien qu'il faut rpondre: aucune.
+Les hommes qui dirigent l'enseignement l'tranger voient dans l'tude
+du franais un double avantage: une littrature ancienne utile
+connatre, une langue moderne utile parler. Le jour o ils seront
+forcs de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement
+ailleurs en Europe cette double qualit que nous aurons perdue leurs
+yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux
+orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-l, ce
+sera la fin de notre expansion intellectuelle.
+
+Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le
+dessein des initiateurs?
+
+La rponse est crite en tte du rapport: Direction de l'Enseignement
+primaire.
+
+Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irrparable dans les
+dveloppements de la pense franaise, c'est pour qu'en rentrant chez
+lui, aprs avoir conduit son cole au certificat d'tudes, l'instituteur
+puisse s'crier: Tous mes lves ont fait leur dicte sans faute! Il
+n'y a pas d'autre motif srieux. C'est afin d'amliorer l'orthographe
+des coliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce
+qui a t imprim jusqu' notre poque.--Mais supprimez donc la dicte
+de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les
+instituteurs restent seuls conserver aujourd'hui la superstition de la
+dicte correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux,
+les universitaires. Puisque d'un accord gnral on reconnat qu'elle
+fait perdre aux petits coliers un temps qui pourrait tre mieux
+employ, d'autres tudes, supprimez la dicte des examens primaires.
+La rforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entire
+l'approuvera.
+
+ * * * * *
+
+On invoque une deuxime raison: avec une orthographe simplifie, notre
+langue serait plus facilement apprise par les trangers. Je viens de
+dire comment les trangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile
+qu'elle ft. Terminons: il faut rpondre cet argument, non par une
+thorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus
+logique du monde, est celle de l'italien. La plus complique, la plus
+irrgulire, la plus contraire toutes les lois de ce qu'on pourrait
+appeler la phontique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de
+l'anglais?
+
+Or, l'anglais, sans changer une lettre son orthographe classique, est
+parl aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagns
+depuis un sicle. L'italien n'est parl nulle part en dehors de la
+Mditerrane, et l mme il perd du terrain; il en perd en gypte, il en
+perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les
+lettrs de France, l'italien nous est devenu inutile. Et quoi lui sert
+la simplicit de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de
+l'apprendre?
+
+ * * * * *
+
+La rforme soutenue par M. Meyer a t accueillie par un _tolle_ chez
+les crivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les
+littrateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je
+m'honore d'avoir t le premier signaler dans la presse ce vritable
+pril franais.
+
+Notre science est faite de tout un pass qui s'lve jusqu' nous et qui
+nous soutient par la masse norme de ses travaux. C'est le sol sur
+lequel vivra la France future. Deux sicles communiquent ensemble par le
+Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication
+vitale. C'est l qu'est le danger, et c'est l le terrain sur lequel il
+faut se placer pour rsister la dangereuse rforme que je ne sais
+quelle coterie d'instituteurs et de palographes nous propose.
+
+1904.
+
+
+
+
+LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT
+
+
+Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussire n'avait jamais
+exist dans le flamboyant dcor vnitien et si un malheureux architecte
+et propos de btir cette chemine quadrangulaire entre la place
+Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez
+les amis de la vieille cit rouge: C'est un crime! une infamie! c'est
+un sacrilge artistique! on dfigure Venise! on crase San-Marco! on
+crase le Palais des Doges!... Et alors nous comprendrions les clameurs
+comme les grincements de dents. Rarement un difice plus laid fut lev
+sur une place publique. Il tait mal conu, mal construit, mal plac. Il
+avait trop peu de base et trop de couronnement. Il tait surmont d'un
+ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion.
+Il haussait au hasard sa masse aveugle et sche, avec une disproportion
+dplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il tait
+quelconque, dans une ville o rien n'est indiffrent. Dsormais, il
+n'existe plus, et l'on parle dj de le rdifier.
+
+Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Rappelez-vous tout ce qui apparat comme jamais inoubliable dans la
+brume o se confondent les souvenirs de voyage.
+
+Est-ce tel monument romain, telle glise picarde ou telle mosque
+d'Orient? Allons donc! c'est une rue verte, un carrefour imprvu, un
+dtour de canal entre deux murs casss, une collaboration de la nature
+et de l'homme, o la nature, peu peu, envahit et enveloppe la pierre.
+C'est encore une voie antique et surpeuple, irrgulire, biscornue,
+multicolore, retentissante, un ruisseau de vie dont les hautes berges se
+sont amonceles sous l'effort d'une race, une rue aussi belle qu'un tre
+vivant, une rue qui n'est pas la fille d'un architecte, mais l'oeuvre
+d'une population.
+
+Il y a dans certaines villes jusqu'ici prserves, il y a de ces rues
+extraordinaires, remarquables tantt par leur fourmillement et tantt
+par leur silence, car la varit des villes est infinie. Remparts
+dserts, ruelles vives de faubourgs, ombres de cathdrales, impasses
+bleues, quais penchants, c'est de vous que nous revient sans cesse la
+rminiscence triste et tendre qui trane devant nos yeux clos les
+admirations passes.
+
+Votre beaut est si complte, et naturellement ne que le monument est
+oblig de se conformer elle et qu'il lui doit la plus large part de
+l'motion latente qui palpite dans ses marbres. Le monument n'est beau
+qu'autant qu'il participe la vie qui l'entoure ou la nature qui le
+soutient. La lagune fait le Palais des Doges, l'Acropole fait le
+Parthnon; la lumire fait toute l'Italie, je dirais presque tout le
+monde antique. Entre l'oblisque de Paris et son frre rest Louxor,
+il n'y a plus ressemblance aucune, et c'est miracle que le ntre ait su
+prendre une beaut nouvelle en abandonnant sur la terre gyptienne tout
+ce qui lui donnait signification et grandeur.
+
+Ainsi, l'esthtique d'un palais dpend de ce qu'on pourrait appeler
+l'me de la ville. Vous vous rappelez quelles protestations ont surgi
+rcemment Paris lorsque l'on a cru (peut-tre tort) que certain
+projet de pont menaait la vue de la Cit. Ce n'tait pas que les
+ptitionnaires fussent mus d'admiration devant les lignes du
+Pont-Neuf; ce n'tait pas non plus que les maisons de la place Dauphine
+eussent les caractres des chefs-d'oeuvre; mais la Cit est le coeur
+de Paris; il n'en reste peu prs rien que cette pointe occidentale;
+tout ce qui tait notre berceau a t jet bas depuis cinquante ans;
+Notre-Dame, entre l'Htel-Dieu et la caserne, a presque l'apparence
+d'une glise moderne construite en faux style gothique, depuis qu'on a
+lagu autour d'elle la futaie de vieilles maisons qui lui donnait la
+vie. Quelques artistes ont voulu sauver le peu qui demeurait encore du
+Paris spontan, personnel et survivant.
+
+Eh bien! ce trsor des villes, le quartier antique ou moderne o elles
+ont pouss selon leur destin ou selon leur gnie voil ce que les guides
+n'indiquent point et ce que les touristes n'ont pas tous le loisir de
+chercher eux-mmes. On pousse le voyageur vers un but unique: le
+monument, toujours le monument. Peu importe aux Joanne et aux Baedeker
+que telle glise soit sa place ou qu'elle semble dpayse: il suffit
+qu'elle soit monumentale pour qu'on vous y conduise de force. Peu leur
+importe que tel quartier populaire et jardinier soit pour le passant qui
+le traverse un paradis d'motions neuves, de surprises, presque d'amour:
+s'il n'a point d'architecture, personne ne daignera vous l'indiquer du
+doigt. C'est ainsi qu'on entend un voyage artistique au dbut de notre
+jeune sicle.
+
+Nous possdons ici mme, en plein Paris, un hameau peu prs inconnu
+malgr son nom illustre, et qui est la Butte. Les guides, si vous les
+consultez, vous mneront au Sacr-Coeur avec les explications que
+comporte une pareille visite. Ils vous diront aussi qu'une maison, place
+du Tertre, reut une plaque commmorative. Ils vous diront aussi qu'on
+appelle Montmartre dans la conversation courante un boulevard
+extrieur sem de cafs chantants. Mais ne comptez pas qu'ils vous
+dvoilent ce qui est l'me de Montmartre; ils ne vous diront point qu'au
+sommet de la Butte, l'cart de tout ce qu'ils vous montrent, il y a un
+trs petit village, dessin par trois rues: la rue de l'Abreuvoir, la
+rue des Saules, la rue Girardon. L-haut, c'est la pleine campagne:
+jardins, murs dcrpits, sentiers, silences, cris d'oiseaux. Ni
+trottoirs, ni pavs. Jamais une voiture. A peine un passant.
+Quelquefois, un chat qui saute par-dessus l'herbe. Et si l'on s'avance
+jusqu' la limite de ce hameau perdu sur sa colline dserte, on
+dcouvre, ses pieds, un nuage de brume grise ou bleue, un ocan de
+villes entr'aperues qui, depuis les villas de Colombes jusqu' la
+hauteur de Nogent-sur-Marne, nourrissent et emprisonnent quatre millions
+d'hommes.
+
+Ceci est unique au monde.
+
+Maintenant, vous pouvez construire l, ou dmolir pierre pierre tous
+les difices qu'il vous plaira, remplacer la vieille glise par le
+Sacr-Coeur, le Sacr-Coeur par une Madeleine ou une Tour Eiffel,
+cela est indiffrent aux artistes. Montmartre est un hameau vert,
+assig par quarante centaines de mille tres humains. Il est lui seul
+toute la paix des champs, dominant la bataille des villes. Nul autre
+patelin n'est situ de la sorte, comme une le des airs, au-dessus d'une
+tempte, et nulle part ailleurs le calme et les prs, nulle part la
+solitude n'ont, par opposition, cette suprme valeur. Ceci demeurera pur
+tant que la rue des Saules restera intacte. Le jour o elle sera envahie
+par les maisons de rapport, ce jour-l Montmartre disparatra, quels que
+soient d'ailleurs ses monuments publics si chers aux Baedekers et
+leurs lecteurs.
+
+ * * * * *
+
+Or, entre toutes les villes qui obtinrent sur le globe ce don
+exceptionnel, la personnalit, Venise est peut-tre la plus doue, la
+plus singulire. Elle est extra-terrestre. Elle est la seule
+incomparable. On l'a dite la fois la Cit des Eaux, la Cit du
+Silence, la Cit du Rouge. Rien de ce qui lui appartient ne pourrait
+tre ailleurs la richesse d'une autre. Elle possde, inutilement, l'une
+des merveilles de l'art humain: l'intrieur de Saint-Marc; et elle est
+elle-mme tellement merveilleuse que Saint-Marc se fond dans son
+glorieux ensemble au point qu'on arrive douter s'il orne sa beaut ou
+s'il lui doit la sienne. Venise plane comme le grand oiseau dessin par
+le pote, entre deux ocans. La gamme de couleurs o elle est baigne
+est d'une somptuosit que l'on ne peut dcrire. Depuis le rouge et l'or
+jusqu'au violet cleste, toutes les teintes frappent ses murailles avec
+une largeur et une puret splendides. C'tait la seule excuse du
+Campanile tomb, de recueillir parfois, cent mtres au-dessus du
+niveau des eaux, certaines nuances flottantes dans l'air suprieur...
+Mais quelle monstrueuse et barbare construction il dressait l, au coin
+de ces deux places dlicates! Comme il chargeait de sa masse indue la
+muraille rouge du palais oriental et les cinq coupoles rondes de la
+mosque chrtienne! Comme il tait inutile, encombrant et inesthtique!
+On va le rdifier... Pourquoi?
+
+Parce que le Campanile possde le privilge universellement reconnu aux
+seuls monuments historiques; parce que ni loi ni opinion ne dfendent
+contre la pioche des dmolisseurs ni la rue vnrable ni le jardin
+nouveau; parce que les municipalits s'imaginent prserver le caractre
+de leurs villes en laissant subsister quelques tours vtustes, sans
+comprendre que l'me des cits ne perche pas sur les girouettes, mais
+palpite au sein des rues.
+
+Venise aura le sort d'Alger, le sort de Santa-Lucia: on dmolira maison
+par maison tout ce qui fit sa beaut antique. On a dj troubl les
+eaux du Grand Canal avec les roues violentes des bateaux vapeur. Un
+jour, par mesure sanitaire, on comblera tous les canaux. Il y passera
+des tramways de banlieue, c'est--dire des trains de cinq voitures. C'en
+sera fait pour toujours de tes trois beauts, Cit des Eaux, Cit du
+Rouge, Cit des Soirs Silencieux; mais les ineffables, touristes ne
+songeront pas en gmir pourvu qu'entre la place Saint-Marc et la
+Piazzetta de Venise se dresse un Campanile tout neuf: doublement
+abominable.
+
+19 juillet 1902.
+
+
+
+
+LA STATUE DE LA VRIT
+
+
+Une intressante polmique est engage depuis trois mois entre
+chercheurs et curieux sur un mystre bien singulier de la morale
+artistique. Voici l'origine de la discussion:
+
+La _Diane_ de Houdon, l'une des statues les plus classiques de l'cole
+franaise, aurait t refuse au Salon de 1777.--A quel propos? Houdon
+tait Prix de Rome, membre de l'Acadmie: en son temps comme du ntre
+ces titres-l suffisaient, semble-t-il, dispenser les sculpteurs de
+l'examen pralable.
+
+Sans doute. Aussi n'est-ce point des raisons esthtiques que nous
+voyons attribuer le refus, mais des raisons morales.--Voil qui est
+encore plus extraordinaire. La _Diane_ de Houdon est nue, mais si
+dcente! L'enseignement des Beaux-Arts l'a toujours propose comme le
+modle typique de la nudit chaste. Cette figure est par excellence la
+statue de la Puret. A force d'tre vierge, elle est froide. Que peut-on
+bien lui reprocher, au nom de la pudeur mme dont elle est le symbole?
+
+Presque rien, mais quelque chose. La _Diane_ de Houdon fut carte du
+Salon parce que l'acadmicien qui l'avait faite si pure s'tait cru
+permis en un point... une certaine libert de dtail, comme dit si
+bien Lady Dilke[28] en rapportant cette anecdote.
+
+La hardiesse de l'innovation pouvanta. Les moeurs du dix-huitime
+sicle et le censeur qui parlait pour elles, opposrent le respect du
+marbre aux dplorables exemples de sa petite soeur la terre cuite. On
+refusa le chef-d'oeuvre.
+
+Et aprs le scandale, savez-vous qui l'acheta, cette statue
+inexpressible? L'histoire est assez bonne vraiment et sa morale obtient
+une moralit.--La _Diane_ fut achete par une femme. Mieux que par une
+femme, dirait M. Rostand: par une impratrice. Mieux que par une
+impratrice, et dit Voltaire: par Catherine II.
+
+Le marbre original de Houdon est aujourd'hui expos Saint-Ptrsbourg,
+au muse de l'Ermitage. Quant nous, et par la faute d'une irrparable
+pruderie, il faut nous, contenter de possder au Louvre un mauvais
+moulage on bronze d'une oeuvre perdue pour toujours. Encore le moulage
+n'est-il pas exact, car avant de passer la _Diane_ au pltre; une main
+pudibonde nivela, par l'introduction d'un peu de cire, le dtail le
+plus fminin. Dsormais, la pauvre Olympienne porte un maillot comme un
+modle de carte postale illustre. L'effet est littralement monstrueux,
+et j'emploie ce mot dans le sens de tratologique. Le cas relve du
+scalpel. Mais les visiteurs du Louvre ne semblent pas s'en tonner
+autrement et j'en connais qui, plus volontiers, blmeraient une
+reprsentation moins trangre la nature.
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi ce qui n'a jamais choqu les habitants de Ptersbourg
+choquerait-il les habitants de Paris?. La question a t pose en ces
+termes par un des collaborateurs de l'_Intermdiaire_.
+
+Pourquoi surtout,--je voudrais largir la discussion--pourquoi l'usage
+a-t-il prvalu de reprsenter l'homme tel qu'il est, et la femme telle
+qu'elle n'est pas?
+
+L'usage est bien inconsquent. Nous vivons parmi des ducateurs qui
+regardent la diffrence des sexes comme un redoutable mystre dont la
+jeunesse ne doit pas tre informe. En fait, les jeunes filles
+l'ignorent quelquefois; les collgiens jamais. Logiquement, on pourrait
+donc mener une classe de rhtorique devant la _Diane_ de l'Ermitage sans
+que les lves en fussent plus savants;--et, par contre, il faudrait
+enfouir dans les souterrains du Louvre les nudits masculines qui
+dcorent les jardins publics sous l'oeil curieux des colires.
+
+Est-ce que ce ne serait pas le bon sens?
+
+Vous vous proccupez surtout de garantir l'ingnuit des jeunes
+personnes--et vous postez la porte du Luxembourg, o les mres sont
+forces de passer pour mener leurs filles au jeu, un jeune homme nu
+comme un ver et complet comme un amant.
+
+Tout au contraire vous tes certains que vos fils sont informs et vous
+ne permettez mme pas que dans le Salon de sculpture (c'est--dire dans
+un lieu clos o vous tes parfaitement libres de ne pas conduire vos
+enfants) les artistes exposent des Vnus vraisemblables,--lesquelles
+d'ailleurs n'apprendraient rien, ni vos fils parce qu'ils savent, ni
+vos filles, et pour cause.
+
+C'est le comble de l'illogisme et de l'extravagance.
+
+ * * * * *
+
+A une coutume si singulire, on a cherch des antcdents qui
+l'expliquassent.
+
+Car il s'agit d'une tradition, cela est bien entendu. Si l'art venait de
+natre, nous adopterions sur ce point un principe conforme l'idologie
+de la vie contemporaine, et nettement oppos au prcdent.
+
+Cette tradition, certains ont cru pouvoir en fixer l'origine chez les
+Grecs, de qui notre art descend et s'inspire. Rares, il est vrai, sont
+les Aphrodites sexues: cela tient d'abord ce que les Grecs
+reprsentaient volontiers la desse dans une attitude naturellement
+chaste, qui dissimulait la difficult par un certain recul et une
+inclinaison; mais il s'en faut que la rgle ait t gnrale, comme le
+croyait Quatremre de Quincy, et qu'une Aphrodite au corps droit soit
+toujours incompltement femme. Jamais les Athniens n'ont lgifr sur
+cette question. Les Lacdmoniens eux-mmes se permettaient d'tre
+exacts: on conserve au muse de Sparte, dans la salle de gauche, prs de
+la porte, une figure de grandeur naturelle qui en est un bel
+exemple[29]. Ailleurs, une statue de premier ordre et de la meilleure
+poque grecque, dont nous possdons--la une excellente rplique
+alexandrine femme nue vulgairement appele la _Vnus de
+l'Esquilin_--suffirait de nos jours disculper Houdon. Sa vrit
+anatomique est exacte.
+
+Et combien de statues analogues ont t brises au marteau par le
+vandalisme chrtien! Si les Vnus pudiques taient dcapites, que ne
+faisait-on pas des autres! Celles de ces dernires qui nous sont
+parvenues sont presque toutes archaques parce que la terre de l'oubli
+les recouvrait dj et les protgeait l'poque o les Polyeuctes
+massacraient les desses jusque sur les autels. Les vases et les
+statuettes de terre que nous retrouvons dans les tombes invioles nous
+laissent un meilleur tmoignage, plus fidle et plus complet, de ce que
+permit l'art grec depuis son origine jusqu' son dclin.
+
+Non, la loi dont nous parlons ne s'est pas impose en Grce. Elle
+n'appartient pas davantage aux deux autres grands pays qui pourraient
+partager avec elle l'honneur d'avoir cr une esthtique humaine, et qui
+se rapprochent travers les ges par la perfection de leur got: je
+veux dire l'gypte et le Japon. A Memphis comme Kioto, nul n'a jamais
+eu la pense de mutiler une femme nue avec l'audace de nos
+contemporains.
+
+De mme, les primitifs de toutes les coles europennes ignoraient cette
+altration, que leur public n'et pas comprise. On sculptait des _ves_
+naturelles aux portails des cathdrales. Sainte Marie l'gyptienne tait
+peinte sans dtours sur les plus vieux vitraux des glises de Paris et
+sur les miniatures pieuses des livres d'heures, en regard d'une prire
+ou d'un vangile. Les cuivres du moyen ge, les bois anciens, les
+ivoires, puis, au XVIe sicle, les faences dcores, les estampes de
+toutes sortes et de tous pays, certaines statuettes et peintures
+tmoignent de la mme libert[30]. La Renaissance allemande, loin de
+ragir, pose cette tolrance en principe. Drer l'applique dans son
+enseignement[31]. Son ami, Peter Vischer, sculpte une _Vnus_ qui est
+toujours expose en Allemagne, et qui devance de deux sicles
+l'innovation de Houdon. Nous exposons nous-mmes au Louvre une
+_Pandore_, une _Maternit_ qui appartiennent la mme cole, et qui,
+pour tre sexues, ne sont nullement licencieuses.
+
+Un art entre tous gardait le privilge de la sincrit dans le dtail
+des figures nues: la gravure. On peut affirmer que depuis l'invention de
+l'estampe jusqu'au XIXe sicle la majorit des graveurs fut hostile
+toute suppression. Le chef-d'oeuvre de l'invention dcorative sous le
+rgne de Fontainebleau, le _Livre de la Conqueste de la Toison d'Or_,
+par Ren Boyvin et Lonard Thiry, pourrait illustrer le sujet toutes
+ses pages, s'il en tait besoin. Encore, en 1609 et en 1617, lorsqu'il
+s'agit d'lever la posie franaise un monument dfinitif, en publiant
+les oeuvres compltes de Ronsard, le graveur du frontispice, Lonard
+Gautier, burine sous le buste du pote une grande Naade debout, dont
+l'exacte nudit ne sera couverte que plus tard, par une retouche dont il
+faut retenir la date: 1623. C'est la date du Procs des
+Satyriques.--Pendant deux sicles, les graveurs vont protester contre
+une rigueur nouvelle qui trouble videmment leurs traditions
+particulires. Certains vendront sous le manteau leurs estampes nues,
+plutt que de les altrer. D'autres tireront pour eux et pour leurs amis
+un tat dcouvert de chaque planche, un tat avant la draperie, selon
+la coutume du XVIIIe sicle. Mais la rigueur ne se relcha point, et
+elle n'a pas encore disparu aprs deux cent quatre-vingts ans. 1623
+est une date de dmarcation trs nette entre la libert du nu fminin et
+sa contrainte.
+
+ * * * * *
+
+Il est donc bien tabli que jusqu'au rgne de Louis XIII il a t licite
+en France de peindre l'homme et la femme avec une gale exactitude; et
+que depuis cette poque la reprsentation de l'un des deux sexes est
+interdite, tandis que celle du second demeure autorise.--De raison
+cet arbitraire, on n'en donne pas, il n'en existe aucune. C'est ainsi,
+voil tout.
+
+D'ailleurs, on se garde bien de crer au Louvre un muse secret pour les
+Baigneuses de la Galerie d'Apollon, pour les terres cuites grecques de
+la premire salle, ou pour les ivoires de la collection Sauvageot. Tout
+est libre, hors l'art moderne. Ce qu'on permet Peter Vischer, on
+l'interdirait Rodin. Le dernier muse important que l'on ait ouvert
+Paris, celui de M. Guimet, a dcor ses grandes surfaces murales avec
+des copies de peintures gyptiennes, o les femmes ne portent point le
+maillot couleur de chair que nos peintres sont toujours contraints de
+leur donner; il expose dans ses vitrines certaines desses
+grco-orientales qui ralisent l'extrme la vrit physique de la
+femme; le public ne proteste pas.--Ds lors, au nom de quels arguments
+dfendrait-il un imitateur les liberts de ses modles officiels?
+Pourquoi ces deux poids et ces deux mesures? Pourquoi exposer ce que
+l'on condamne, condamner ce que l'on expose, offrir enfin le mme objet
+d'art en exemple si l'artiste est mort, en excration s'il est vivant?
+
+Une pareille antinomie ne s'explique ni ne se dfend. On finira bien par
+le reconnatre. Les ides du public franais, qui dj commencent
+voluer sur plusieurs questions artistiques, achveront de se laisser
+convaincre. Publier la nudit de l'homme, et expurger celle de la femme,
+c'est simplement obir deux traditions aveugles, irraisonnes,
+contradictoires, et dont nous ne savons mme plus dterminer le dessein.
+Nos sculpteurs adopteront un principe moral uniforme, et comme l'esprit
+parisien ne permettra jamais qu'on affuble d'un caleon le Gnie de la
+Bastille ou l'Apollon de l'Opra, il est superflu d'noncer plus
+clairement laquelle des deux thories finira par prvaloir.
+
+
+
+
+LA CENSURE
+
+
+La Censure vient d'tre atteinte par un vote de la Chambre.
+
+Elle durait depuis si longtemps qu'on pouvait la croire immortelle comme
+M. Wallon. C'est une des singularits de notre esprit que plus les
+hommes et les choses vivent et plus nous les croyons solides pour
+l'avenir. A l'annonce de la nouvelle, on a pu voir dans le public un
+mouvement gnral de surprise.
+
+Dire que cette surprise a t mlancolique ce serait farder la vrit.
+Il est des institutions qui exhalent l'antipathie comme un parfum
+naturel. La Censure n'tait pas aime. Un ne la dit encore que malade;
+mais quel que soit le respect d son grand ge, on espre bien qu'elle
+va trpasser.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne la regretterons pas, pour une premire raison: c'est qu'elle
+tait inutile.
+
+Tous les carts de langage ou de sujet qu'elle avait mission d'empcher
+sont, en effet, punis par les lois, et parfois mme avec une svrit
+extrme. Outrage aux moeurs, outrage envers les souverains trangers,
+diffamations envers les particuliers ou les membres du gouvernement:
+tous ces dlits correspondent des articles du Code pnal et des lois
+usuelles; leurs auteurs sont passibles de prison et d'amende; ils
+peuvent tre condamns des dommages-intrts sans limite: c'est--dire
+que sans le concours de MM. les censeurs, un directeur de thtre, un
+dramaturge et une troupe d'acteurs peuvent tre, au gr du tribunal,
+dshonors ou ruins.--N'est-ce pas suffisant?
+
+Un second motif pour lequel la Censure ne sera pas pleure, c'est
+qu'elle s'exerait d'une faon qu'on s'accorde juger extraordinaire.
+
+Ses rigueurs frappaient de prfrence les grands thtres, ceux dont le
+public se compose d'hommes indiffrents et blass, que l'action
+dramatique n'meut gure et qui n'coutent pas toujours ce que l'auteur
+voudrait leur faire entendre.
+
+Ses indulgences couvraient de leur protection les revues et les chansons
+des cafs-concerts, qui s'adressent prcisment au spectateur dont l'me
+est la plus nave et la plus mallable. C'est ainsi que la Censure
+comprenait sa mission morale et politique.
+
+Prenez dans votre bibliothque une des pices imprimes depuis vingt ans
+avec les passages supprims et comparez ce qu'on interdit aux bons
+auteurs avec ce qu'on permet aux pires. Lisez ces phrases entre
+guillemets, juges dangereuses pour la morale publique et rappelez dans
+votre souvenir les scatologies que vous avez entendu chanter ailleurs,
+dment vises par la Censure et protges par la polic. On corrige les
+meilleurs; mais qu'un chansonnier prsente un jeu de mots platement
+obscne, sans got, sans esprit, et surtout sans littrature, la
+bienveillance du censeur lui est assure. On protge les trangers
+contre les pices thse qui attaqueraient leurs pays, mais une basse
+injure l'adresse d'une nation amie passe comme un simple sourire sous
+les yeux du correcteur.
+
+Il y a deux ans, j'entrais par hasard dans un tablissement des
+Champs-lyses. Les journaux du soir annonaient l'interdiction d'une
+pice qui aurait pu veiller les susceptibilits d'un pays voisin. Je
+levai les yeux vers la scne, elle tait couverte de drapeaux et
+d'uniformes trangers. On jouait une revue militaire bafouant une srie
+d'alliances que la presse nous avait promises quelques semaines
+auparavant. Un officier russe, un officier italien, un officier
+espagnol, tous trois en grand costume, et suivis de leurs couleurs,
+venaient chanter sur les planches les couplets les plus outrageants pour
+leurs pays. C'tait en t: les trangers emplissaient la salle et,
+entre Franais, nous nous demandions pourquoi la Censure avait reu le
+droit d'interdire les tragdies de M. de Bornier, si les questions de
+convenances internationales taient ce point ignores d'elle.
+
+Ici, les censeurs n'avaient pas seulement laiss faire, ils taient
+protecteurs et complices, puisque, d'aprs la loi, ils signaient le
+manuscrit. Cette signature tant une sauvegarde pour la direction du
+thtre, celle-ci n'avait pas hsit monter la pice. Il est probable
+qu'elle y aurait regard deux fois, si, aprs l'abolition de la
+Censure, l'auteur avait expos la maison un procs diplomatique.
+
+Mais comment toutes les complaisances des lecteurs officiels ne
+seraient-elles pas acquises aux thtres bouffes? Les censeurs eux-mmes
+crivent pour les petites scnes qu'ils sont appels morigner.
+
+L'un d'eux (il est toujours en fonctions) est l'auteur d'une petite
+pice qu'il a intitule: _la Noce Mzidon_... Charmante qualit
+d'esprit!... Et voici un spcimen de son talent potique. Je puis bien
+citer ce couplet puisqu'il a t lu un jour en pleine Chambre des
+Dputs[32]:
+
+ L'Amour, c'est un rysiple,
+ Quand a dmange il faut s'gratter.
+ C'est com' le chien de Jean d' Nivelle
+ Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.
+ a vous fait l'effet d'un clystre,
+ a fait du mal et puis du bien.
+ Pour s'en gurir, y a rien faire,
+ a vous tient bien quand a vous tient.
+ Oh! oui! l'amour est un clystre.
+
+Voil.--C'est l'auteur de ces vers qui est charg d'expurger Edmond de
+Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une
+pice sans la soumettre au pralable ce juge.
+
+Le couplet que je viens de copier a reu le visa de la Censure. Parbleu!
+Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette
+posie tait signe d'elle.--Et ds lors, comment les sympathies de la
+vieille dame n'iraient-elles pas tout droit ses confrres les plus
+proches, ou, pour mieux dire, ses matres?
+
+Rformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-l
+valent leurs prdcesseurs et vaudraient leurs remplaants. On perdrait
+son temps vouloir rformer une institution qui est traditionnellement
+incomptente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molire,
+Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Rvolution interdit _Horace_,
+_Andromaque_, _Phdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brle la partition de
+_Richard Coeur de Lion_, suspecte de royalisme. Ds la Renaissance
+romantique on arrte _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et mme
+_Hernani_ dont l'interdiction n'est leve que sur un ordre formel du
+roi. On perscute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effronts_, _les
+Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camlias_. Depuis moins
+d'un sicle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas pre,
+Dumas fils, mile Augier, Ponsard (Ponsard lui-mme!) Legouv, Balzac,
+Droulde, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halvy, Jules Claretie,
+Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voil ceux contre qui
+la censure fait usage des armes qu'on lui a donnes.
+
+Depuis son origine jusqu' l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une
+lutte acharne contre les meilleurs de nos crivains. Parmi ceux que je
+viens de citer, tous les morts ont dj leur statue. Ils sont vengs,
+dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si
+les perscutions qui les arrtrent n'ont pas touff dans leur cerveau
+l'ide du chef-d'oeuvre qui tait en eux et qu'ils ont renonc
+crire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espce de
+tideur que nous reprochons aujourd'hui Ponsard, Augier ou Scribe,
+n'est pas due pour une part l'influence strilisante qu'exera la
+contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame
+prodigieux que Victor Hugo aurait pu crire en 1855, s'il n'avait t
+pour longtemps excommuni de la scne franaise?
+
+Ceci est inexplicable: vers le milieu du sicle, notre littrature,
+livresque, est son apoge; elle est faible au thtre. Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Il y a eu prs de nous une cole dramatique trangre, qui fut illustre
+et qui a cess de l'tre. L'exemple que donne son histoire vaut mieux
+que toutes les thories, car son dveloppement a procd par rvolutions
+brusques et sa monte comme sa chute sont nettement dtermines par des
+causes trs bien connues.
+
+Sous le rgne d'lisabeth, le thtre anglais tait libre, en fait. Il
+dut sa grandeur cette libert. Shakespeare nat au milieu d'un
+mouvement dramatique considrable, qui n'a pas d'gal chez les peuples
+contemporains et qui ne semble pas avoir t dpass, mme par nous.
+Libre, ce thtre l'est de toutes faons: les pices de Beaumont et
+Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage
+qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels
+seraient horrifis. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa
+la bride sur le cou. La gloire littraire de leur pays grandit dans
+cette indpendance qui est la bonne terre des crivains.
+
+Aprs une raction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise
+rendit aux auteurs dramatiques la libert. Une nouvelle cole naquit,
+presque aussi remarquable que son ane, possdant mme certaines
+qualits de finesse et d'esprit que la prcdente n'avait pas au mme
+degr, et cette fois poussant l'extrme les hardiesses de parole et de
+situation. Congreve et Wycherley ne pourraient tre jous notre poque
+sur aucune scne parisienne, mais on connat assez le rang lev qu'ils
+occupent dans leur littrature nationale.
+
+Tel tait l'clat de la scne britannique, lorsqu'un brave homme, un
+honnte protestant nomm Jeremy Collier, publia une simple brochure sur
+l'immoralit des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait
+lui-mme sans ironie. Son intention tait excellente: il ne voulait pas
+loigner, mais rformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pices
+licencieuses par des pices morales non moins bonnes.
+
+Il tua le thtre anglais.
+
+L'effet de la brochure fut immense. Toutes les liberts de la scne
+disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncrent
+bientt la lutte, cessrent d'crire, et pour la grande cole
+thtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce
+fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renatre.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'en sommes pas l. Nanmoins l'exemple vaut qu'on le mdite un
+instant.
+
+Une cole dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la
+libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, mme de
+loin, c'est encore nuire sa beaut.
+
+Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reu. Puisse le thtre
+prouver son tour le bienfait des liberts plus larges dont la
+littrature ressent l'heureux effet depuis un quart de sicle. Et qui
+pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur
+dialogue? Personne n'est forc d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est
+qu'on le veut bien. Le lendemain du jour o la Censure serait abolie,
+une scission diviserait tout naturellement les scnes parisiennes. Les
+unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont
+reues l'entre. Pour les autres, celles o l'on reprsenterait
+Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en carter.
+
+On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprs,
+pour tre scandaliss, et pour en gmir. Grvin qui tait si bon
+psychologue nous a laiss un dessin o se cache toute la moralit de ces
+petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un
+balcon. A l'extrmit de la rue se passe vaguement une scne banale qui
+pourrait tre lgre:
+
+--De si loin, ma chre enfant, je ne crois pas que cela puisse vous
+choquer.
+
+--Oh! si, madame, avec une lorgnette.
+
+
+
+
+LE BOULEVARD
+
+
+Le soir o Tortoni ferma ses portes, j'assistais cette fin clbre.
+J'tais venu l en curieux, pour voir disparatre le vieux romantique.
+
+Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propritaire
+de l'tablissement m'offrit (en souvenir du dfunt) le carton de lecture
+qui avait envelopp l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur
+le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: Caf Tortoni.
+Puis, comme un homme qui prononce une phrase dfinitive, il dit en
+versant des larmes:
+
+--Monsieur, le Boulevard est mort.
+
+Le pauvre vieillard blasphmait, car le Boulevard est immortel et son
+caractre principal est justement la persistance. Il est l'preuve du
+temps et des hommes. Les dmolisseurs eux-mmes ne russissent pas le
+dfigurer. On a jet bas la moiti de ses maisons pour construire des
+htels modernes, des thtres, des maisons de banque ou d'assurance; on
+a renouvel toutes ses boutiques, chang ou supprim tous ses
+restaurants et il semble que cette transformation perptuelle soit
+ncessaire son existence comme le labourage rgulier est ncessaire
+la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa
+personnalit est invulnrable.
+
+D'o vient donc cette suprmatie qu'il exerce depuis un demi-sicle sur
+l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'me parisienne
+inspire et domine? D'o vient qu'en un temps o la vie mondaine s'est
+loigne d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne,
+l'arbitre des lgances reste immuablement sa place, entre la
+Madeleine et la Bourse?
+
+ * * * * *
+
+Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes.
+
+Paris enferme une cit intellectuelle qui s'tend de l'Institut vers le
+Panthon, et du Palais de justice l'Observatoire. Ses habitants ne
+passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux muses du
+Louvre, jusqu' la Bibliothque nationale; mais le Boulevard ne leur
+appartient pas. Ils s'y promnent en trangers, comme s'ils venaient de
+plus loin que New-York, et avec un sentiment de dfiance l'gard des
+passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date
+d'un autre ge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui
+s'inquite rarement de leurs ides, plus rarement encore de leurs
+personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude.
+Il faut chercher ailleurs notre dfinition.
+
+Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie?
+Pas davantage.
+
+Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'o sa force rayonne: la place du
+Chtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation,
+et la place de la Rpublique, qui est le forum industriel de l'immense
+ville. Ici Paris travaille, l il se nourrit; Les manufactures se sont
+groupes par une lection naturelle entre les grandes gares du Nord, de
+l'Est, du Paris-Lyon Mditerrane et d'Orlans. Les Halles ont grandi o
+elles devaient crotre, au point central de la ville. Le boulevard de
+Sbastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-tre jamais, nos
+deux artres vitales. L'exode de la socit riche vers les quartiers
+occidentaux n'a presque rien attir sur ses pas. Il faudrait des
+vnements extraordinaires, comme la cration du port maritime projet
+Saint-Ouen, pour faire dvier par influence les grands courants actifs
+de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves
+nourriciers. O prend-il la source de son nergie?
+
+Est-il situ,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des
+affaires et des plaisirs?
+
+Des affaires, assurment non. La Bourse des valeurs est l'extrme
+limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui chappe tout
+fait, de mme que la Banque de France, les Finances et l'Htel de Ville.
+Des plaisirs? c'tait vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-lyses,
+Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et
+souvent plus recherchs que les siens. D'ailleurs, il est singulier que
+l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir,
+heure o tous les thtres sont clos, et o il n'est pas d'usage de se
+jeter dans la vie joyeuse...
+
+Ainsi, voil un coin de ville que rien ne paraissait destiner sa
+fortune clatante, une avenue troite et mdiocre, plutt laide, assez
+mal btie, plante de mauvais arbres, loigne de tous les parcs et
+jardins publics, prive mme du moindre square o ses promeneurs
+pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est
+l que palpite le coeur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le
+Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui
+fait le miracle?
+
+La Presse.
+
+ * * * * *
+
+Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pense, ni du mouvement, ni
+de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre
+des nouvelles, et voil pourquoi la ville y afflue.
+
+En un sicle o les journaux disposent d'une puissance formidable, le
+quartier o ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier
+quartier ce Paris.
+
+Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain
+se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris
+saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le
+renseignement. Et ds qu'il tient un fait, il le juge. Il est lui seul
+l'opinion publique pendant la soire tout entire.
+
+Tous ceux qui, par intrt, par crainte ou par dsir sont anxieux de la
+nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui esprent
+et ceux qui apprhendent, les confiants et les timors, tous les curieux
+et les ardents appartiennent ce trottoir gris o la manne des
+nouvelles se qumande, se donne ou s'change, se vend et s'achte
+perptuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de
+l'histoire.
+
+Il a les privilges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se
+dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de
+mystres. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connat le
+nom et l'adresse du haut personnage compromis, comme aussi de la dame
+voile. Si les journaux suppriment les dtails d'une affaire par
+prudence ou par pudeur, le Boulevard les rtablit. Si un financier
+suspect s'attribue, coups de rclame, une prosprit factice, le
+Boulevard le dmasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne
+pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesur dans
+son tendue et ses consquences. Il est l'observatoire du monde
+invisible.
+
+De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conqute.
+Elle possde la place et l'avenue de l'Opra, la rue Richelieu, la rue
+du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du
+Helder et la rue Drouot, la rue Raumur et la rue Lafayette. Sur le
+Boulevard elle est dans ses murailles. C'est l qu'elle se retranche et
+se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le
+Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu son image. Dans le langage
+contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donn son
+caractre, ses moeurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a cr tel
+qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant.
+
+De l vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon
+les annes. Tel il tait, il y a vingt ans, tel nous le revoyons
+aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se mtamorphose. Il a ses
+mares et ses temptes.
+
+La monotonie gnrale des autres voies parisiennes est une rgle
+laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable
+elle-mme. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de
+fte, les Champs-lyses ont leurs Grands Prix, les boulevards
+extrieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie
+que chaque anne ramne des dates prvues. Lui, il change tout,
+coup, comme la mer, sous une rafale.
+
+Ce soir, il est calme. Il se promne et s'amuse. En l'absence des
+inquitudes, il joue l'esprit. Il invente des mots. Les passantes
+l'intressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice
+est l'vnement de la soire. Une femme qui passe avec un inconnu fait
+hausser les ttes des hommes et chacun raconte son histoire ou dveloppe
+sa lgende. On entoure les colonnes Morris, on considre les talages,
+on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est dsoeuvre.
+
+Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs
+hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dpche grave, un
+vnement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir.
+
+Alors toute la ville accourt vers lui, inquite, furieuse ou
+enthousiaste. Les trottoirs dbordent, la voie est envahie. Les
+camelots, suants et haletants, jettent la foule des centaines de
+feuilles blanches, imprimes d'encre frache et pas mme plies: on les
+voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les
+petites baraques des journaux sont assaillies, cernes, vides. Mille
+ttes leves guettent le transparent o apparatra le second tlgramme.
+La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-l,
+elle est investie d'une puissance souveraine. Un article crit sur un
+coin de table, compos la hte et livr au peuple, soulverait la
+ville, d'un seul cri.
+
+
+
+
+LE CAPITAINE AUX GUIDES
+
+
+Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme
+s'il allait prdire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et,
+la considrant avec ses yeux de presbyte:
+
+--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas
+manquer mon train. Je dois parler demain l'Acadmie.
+
+ * * * * *
+
+Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne o
+nos amis l'avaient appel en consultation. Un diagnostic trs rassurant
+nous laissait l'esprit assez libre pour apprcier le talent du causeur
+aprs avoir admir la perspicacit du savant; et nous l'coutions avec
+un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses
+souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+--Oui, fit-il, j'ai toujours pens que le vritable confident des
+femmes, c'est le mdecin et non l'abb. Sur chacune de nos clientes, sur
+tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le
+directeur de sa conscience. Les moeurs ont march depuis les Grecs,
+chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les
+sages-femmes taient interdites par la loi et parce que les femmes
+honntes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs.
+Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce
+serait absurde; mais si, devant un mdecin, le sentiment des
+convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la
+chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas
+exactement la femme de Xnophon.
+
+Autant la sant du corps est un bien plus rel, plus pressant et (pour
+quelques-unes) plus certain que le salut ternel, autant les femmes
+viennent nous avec un dsir plus sincre, et plus ardent d'tre
+exauc. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les
+questions. Le confesseur ne pntre pas dans le secret de la vie
+conjugale: ce dtail n'tant pas le pch, n'est pas soumis la
+pnitence; mais, comme il est la sant, il est soumis la mdecine. A
+d'autres gards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux
+incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal.
+Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour
+nous qu'est crit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de
+l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. La femme
+mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de
+mal. Elle le dit d'autres qu' son mdecin.
+
+ * * * * *
+
+Somme toute, il ne nous manque gure que l'aveu de la faute en soi, du
+pch en tant que pch. Cet aveu-l serait, en apparence, identique
+celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'expos du mme acte et
+puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il
+s'agisse de sa gurison physique ou de son salut, la femme redoute la
+mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un gal
+sentiment d'pouvante qui la pousse livrer son secret. Eh bien, en
+fait, les deux aveux sont assez diffrents de caractre, nanmoins. Si
+laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il
+est, comment dirai-je? plus joli. La pnitente ne s'avoue pas qu'elle
+est contrainte et force par l'ide des peines ternelles. La chre
+petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion
+du remords se fait ralit. Je vous en parle ici en connaissance de
+cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et mdecin et
+confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pres.
+
+ * * * * *
+
+Il y a une vingtaine d'annes, j'tais appel d'urgence dans une famille
+protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue natre,
+ou peu prs. J'entre. Je trouve une maladie dbut dramatique: 40 de
+fivre, trois heures aprs le frisson et le claquement de dents. Un
+point de ct devint bientt sensible. Dans la soire, il avait beaucoup
+augment. La toux tait forte, la respiration haletante et rapide, les
+crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie.
+
+Le lendemain, la temprature se maintenait 40; le surlendemain, elle
+approchait de 41. Vous voyez d'ici le mari affol, la vieille bonne en
+larmes, et la mre s'accrochant mes bras: Sauvez-la! sauvez-la! Je
+ne sais si toute cette motion avait t entendue par la malade, mais je
+trouvai celle-ci dans un tat d'abattement qui n'tait pas seulement
+caus par la fivre.
+
+ * * * * *
+
+Ds que je fus seul avec elle:
+
+--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?
+
+--Allons donc! pour un accs de fivre!
+
+--Dites-moi la vrit, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour
+aujourd'hui?
+
+--Vous n'tes pas mme en danger.
+
+--Ah! vous ne me parlez pas sincrement... Je sens bien que je m'en
+vais... Je suis dj plus qu' moiti morte... Si ma fivre continue
+ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de
+respirer...
+
+En pril, certes, elle l'tait. J'essayai pourtant de la rassurer; ce
+fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui
+dire ne lui donna mme un clair d'espoir.
+
+Plusieurs fois elle rpta, avec sa voix grave de calviniste rsolue
+tous les courages:
+
+--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.
+
+ * * * * *
+
+Mais tout coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi
+profond que l'tat de ses poumons le lui permettait, et murmura en
+levant les yeux:
+
+--Les catholiques sont bien heureuses!
+
+--Vous dites?
+
+--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour o le Seigneur
+les rappelle lui; leurs derniers moments sont des instants de joie...
+Elles sont laves du pch... Elles sont dlivres du remords...
+
+Voulait-elle se convertir?
+
+--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez gurie.
+
+--Gurie... Ah! mon Dieu!... Gurie!
+
+Elle laissa retomber sa tte sur son oreiller, et presque aussitt une
+quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas
+prolonger.
+
+Je me levais... Elle parla encore.
+
+--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!
+
+--Des peccadilles!
+
+--Un aveu terrible... vous ne savez pas.
+
+--C'est de l'imagination!
+
+--J'ai tromp mon mari.
+
+ * * * * *
+
+Cette fois je me rassis, compltement gar.
+
+Au cours de ma carrire, je me suis trouv tre le tmoin o l'acteur de
+scnes bien singulires, mais celle-l est assurment l'une des plus
+fortes dont j'aie conserv le souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Elle joignit les mains tout coup, et les souleva au-dessus du lit.
+
+--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute...
+pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion
+romaine est celle que j'aurais d suivre... mais je sais du moins... je
+_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis
+l'expier ma dernire heure... c'est par la honte de cet aveu!
+
+--Calmez-vous, je vous en conjure!
+
+--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon me, en vous parlant
+ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.
+
+--La plupart des femmes ont plus ou moins tromp leur mari, madame.
+L'vangile, lui-mme, leur a pardonn...
+
+--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si
+bon, si parfait...
+
+--Une seule faute? Ce n'est pas un pch, c'est peine un instant
+d'oubli.
+
+--coutez-moi... Pendant la dernire anne de l'Empire... Un de mes
+cousins, capitaine aux guides...
+
+--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance attnuante!
+
+ * * * * *
+
+J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-mme
+pour des balivernes, et qui n'arrtrent pas une fois le flot de ses
+paroles imprudentes.
+
+Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait
+de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'tait pas bien grave.
+Les effets du remords dpassaient de beaucoup les dtails de la faute;
+je regardais, plus que je ne l'coutais, cette pnitente _in partibus_,
+qui me prenait pour un vicaire.
+
+Le capitaine aux guides avait une moustache blonde; je me rappelle trop
+bien ce dtail qu'elle me rpta souvent. Un matin, il avait emmen, sa
+cousine aux hasards d'une promenade cheval. Ils avaient gagn la fort
+voisine. Cette fort avait des fourrs, des buissons, de la mousse
+frache (on tait la fin de mai). La moustache blonde s'tait
+plusieurs fois rapproche... Vraiment le fond des bois et leur vaste
+silence taient les seuls coupables de cette pauvre aventure.
+
+Je donnai l'absolution.
+
+ * * * * *
+
+En quittant la malade, j'aperus debout, dans la salle manger, le
+troisime hros du roman: je veux dire le cher mari.
+
+Rapidement, j'eus la vision de ce qui allait suivre: je vis cet homme
+sur le point d'entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui
+tendant les bras: Pardonne-moi!... je suis une misrable!... toutes
+phrases parfaitement inutiles si la mort devait s'ensuivre, et fcheuses
+ plus forte raison si la malade en rchappait.
+
+--Dfense d'entrer! lui dis-je nettement, mme si elle vous fait
+appeler. Elle a un peu de dlire, ce soir, elle a besoin de repos.
+Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait
+penser tout.
+
+Jusqu' la fin du mois, j'eus le plaisir de prsider son lent
+rtablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du
+capitaine aux guides, et que les confidences n'eurent pas de lendemain.
+Gurie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa
+premire enfance, je la soignais en ami...
+
+M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses
+vieilles lvres bien rases qu'un sourire amincissait:
+
+--Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle
+prit un autre mdecin.
+
+
+
+
+UN CAS JURIDIQUE SANS PRCDENT
+
+
+La bibliothque de M. le Prsident Barbeville tait le lieu de ses
+dlices. Il l'appelait: ma garonnire.
+
+Tous les matins, il y montait, familirement, en robe de chambre.
+Dlaissant un cabinet o il n'avait plus rien faire, depuis que l'ge
+de la retraite l'exilait du tribunal, M. le Prsident Barbeville
+gravissait d'un pas encore vif un petit escalier de pierre en colimaon
+qui le menait au dernier tage, et jamais il n'ouvrait la porte, sans un
+sourire de contentement.
+
+Le trsor de ses livres tait clair par un vaste reflet de verdure. A
+travers les petits carreaux d'une grande fentre Louis XIV, on voyait
+flotter au dehors la fracheur des feuilles nouvelles. Deux marronniers
+dpassaient de la cime le toit du vieil htel rouge. Le soleil ne
+pntrait pas travers leur paisseur, mais ils jetaient sur le tapis
+une ombre claire et mouvante qui donnait cet ermitage quelque chose de
+pastoral.
+
+Assis dans un grand fauteuil pupitre dont le modle lui avait t
+communiqu par Mgr le duc d'Aumale, le bon M. Barbeville posait son
+crachoir gauche, son porte-cigarettes droite et son livre devant
+lui.
+
+Il avait la passion des livres. C'tait mme la seule passion que la
+Facult lui permt, encore qu'il ft trs capable d'en prouver
+plusieurs autres et qu'il en fit, de loin on loin, la juvnile
+exprience. Mais ces expriences-l devenaient peu peu, sinon pour
+lui difficiles, au moins toujours plus imprudentes, et pour rassurer son
+mdecin, il ouvrait enfin plus souvent un vieux livre qu'un jeune
+corsage.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, comme il terminait la lecture d'une curieuse plaquette acquise
+la veille, son mdecin vint le voir en ami.
+
+--Mon cher, vous arrivez bien, dit le vieillard d'un ton rjoui. J'ai
+une question vous poser, et vous serez bien malin si vous savez me
+rpondre, car c'est un point de jurisprudence sur lequel, avant de lire
+ceci, j'eusse donn ma langue au chat.
+
+--Oh! je me rcuse!
+
+--Attendez. Il s'agit de mariage, et si la question est de droit, elle
+est d'abord de mdecine comme vous le verrez par la suite. Mon cher, je
+n'ai jamais rien vu, ni lu de plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux
+ans, je suis abonn la _Gazette des Tribunaux_ et aux supplments du
+_Dalloz_; j'ai entendu moi-mme des milliers d'affaires; on m'a cont
+les anecdotes juridiques les plus cocasses de notre temps; mais rien qui
+ressemble ceci. Vous m'en voyez stupfait.
+
+M. le Prsident Barbeville s'enfona dans son fauteuil, mit ses mains
+dans les manches de sa robe de chambre et formula lentement la question
+suivante en articulant chaque terme avez prcision et nettet:
+
+ _--Comment un mariage rgulier, conclu avec le consentement des
+ deux parties, peut-il entraner, par des ncessits immdiates et
+ inluctables, de la part de l'un des conjoints et avec la
+ complicit de l'autre, les crimes de rapt, de squestration, de
+ proxntisme, d'attentat la pudeur, de viol rpt, d'inceste,
+ d'adultre et de polygamie?_
+
+Effar au dbut de l'numration, le mdecin finit par clater de rire.
+
+--Notez bien, poursuivit M. Barbeville, notez bien que je vous ai dit:
+par des ncessits immdiates et inluctables. En effet, ce ne sont
+point des faits subsquents ni soumis l'initiative de l'un des poux.
+A l'instant mme o a lieu la consommation lgitime de ce mariage, _tous
+les crimes contre les moeurs se trouvent perptrs la fois_! et ni
+l'un ni l'autre des conjoints ne peut empcher qu'il n'en soit ainsi, ou
+alors il leur faut renoncer s'unir.
+
+L'ami du Prsident resta quelque temps mditatif, puis il demanda:
+
+--C'est un conte de fes?
+
+--Nullement. Rien n'est plus authentique. L'histoire est possible,
+vraisemblable et vraie. J'irai plus loin: si le cas est unique ma
+connaissance, il est vident qu'il a eu dans le pass plusieurs
+prcdents que j'ignore, et il se reprsentera dans l'avenir, n'en
+doutez pas un instant. En effet, la situation de la jeune fille ne lui
+est pas particulire; et l'aventure ne dpend pas du fianc: n'importe
+quel homme sa place et travers les mmes preuves.
+
+--Alors expliquez-moi. Je ne devine pas du tout.
+
+--M. Barbeville commena ainsi:
+
+--Vous devinerez ds le premier mot. Une Italienne de Paris accoucha un
+jour d'un enfant double. Ces couches taient clandestines et la
+sage-femme qui les soigna n'eut garde de communiquer le fait
+l'Acadmie des sciences. L'enfant (une ou deux petites filles, selon
+qu'on l'examinait par le haut ou par le bas) avait deux ttes, quatre
+bras, deux poitrines, un ventre commun et deux jambes seulement. Il
+tait double jusqu' la ceinture et simple de l jusqu'aux pieds. Le cas
+n'est pas absolument rare, si je ne me trompe?
+
+--Non. Surtout chez les mort-ns... Continuez. Dsormais, je vous suis.
+
+--Mais on en connat qui ont vcu?
+
+--Plusieurs.
+
+--Ce furent donc, si l'on peut dire, des monstres bien constitus, comme
+celui dont je vous entretiens. Citez-m'en un exemple.
+
+--Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent en Sardaigne, vers 1830.
+Elles ressemblaient beaucoup la description que vous venez de donner;
+poitrine double, bassin commun. Leurs parents les amenrent Paris pour
+les offrir en spectacle, mais les autorits jugrent l'exhibition
+contraire aux moeurs, et l'interdirent. La pauvre famille prive de
+ressources dut laisser les enfants dans une chambre sans feu o elles
+moururent d'une bronchite.
+
+--On a fait leur autopsie?
+
+--Oui.
+
+--Leurs systmes nerveux taient distincts?
+
+--Entirement, sauf la partie infrieure de l'abdomen dont les
+sensations taient perues par les deux cerveaux la fois.
+
+--Parfait! Vous allez voir combien votre exemple ajoute de force mon
+rcit.
+
+Le vieux Prsident mit une longue cigarette dans un tuyau d'cume,
+l'alluma et reprit avec animation:
+
+--Les deux petites filles de mon Italienne furent dclares sous les
+noms de Maria-Maddalena. Elles vcurent. Leur mre ne les montrait
+point, mais les levait trs tendrement. Elles eurent une croissance
+rgulire, une pubert normale: bref, seize ans, c'taient deux
+adolescentes fort jolies, malgr l'trange union de leurs beauts. Si la
+queue de la sirne ne l'empcha pas de sduire les hommes, nous ne
+devons pas nous tonner que Maria-Maddalena aient troubl le coeur
+d'un amant.
+
+A vrai dire, toutes deux furent prises; Maddalena seule fut aime. Un
+jeune homme devint amoureux de celle-ci; mais comme il tait plein
+d'gards pour l'autre, les soeurs crurent partager un commun amour et
+elles y rpondirent ensemble avec tout le premier feu de leur jeunesse
+nouvelle. Malheureusement l'illusion ne dura gure. Le jeune homme eut
+scrupule de la prolonger. Une lettre de lui, adresse un jour Mlle
+Maddalena, veilla dans le coeur voisin les mille serpents que vous
+savez bien et lorsque la demanda en mariage fut prsente
+officiellement, Maddalena rpondit _oui_, et Maria rpondit _non_.
+
+Instances, prires, tout fut en vain. La mre se joignit aux amants pour
+apaiser la rcalcitrante et ne russit pas davantage...
+
+--C'est d'un comique extravagant! s'cria le mdecin, secou d'hilarit.
+
+--Tragique, mon cher! Voil une situation dramatique comme je n'en
+connais pas d'autre. tre soeur ennemie, rivale d'amour; se confondre
+pour moiti avec celle qu'on abhorre; tre condamne par la nature
+voir toutes les caresses dont l'autre sera l'objet; que dis-je, les
+voir? les prouver! et plus tard porter le fruit d'un amant deux
+fois dtest! Dante n'a pas invent cela, voil qui dpasse en horreur
+les supplices des enfers chinois.
+
+Donc,--et je reprends mon rcit,--l'Italienne, rsolue marier l'une de
+ses filles malgr l'opposition de l'autre, s'en fut trouver le maire de
+l'endroit et lui demanda s'il consentirait clbrer le mariage dans de
+telles conditions. Le maire, indcis, rpondit que la question lui
+paraissait tre d'une complexit sans prcdent; qu'il ne se croyait pas
+autoris la trancher; que ses travaux quotidiens ne lui permettaient
+pas de faire l'examen juridique d'un litige aussi dlicat; et qu'enfin
+il priait ses administres de bien vouloir lui envoyer ( titre de
+consultation) deux avocats plaidant le pour et le contre.
+
+--Et le procs eut lieu?
+
+--Oui. Un procs priv, bien entendu; dans le cabinet du maire, sans
+autre assistance que les adjoints et le greffier.
+
+L'avocat de Maddalena plaida le premier. L'exorde fut ironique, l'expos
+du fait, factieux. Il commena la discussion sur le mme ton. Tour
+tour, il invoqua l'article 1645. (L'obligation de dlivrer la chose
+comprend ses accessoires) ou l'article 569, encore plus injurieux dans
+son application. Puis, cessant les plaisanteries, il posa le dilemme
+suivant: ou Maria-Maddalena comprend deux femmes distinctes et
+diffrentes, ou elle n'en forme qu'une. Dans le premier cas, il est
+vident que le consentement de la soeur n'est pas ncessaire. Dans le
+second cas, o l'on fait abstraction de la partie adverse, l'vidence
+est encore plus grande. Il dveloppa et soutint cette dernire thse.
+Jamais, dit-il, on n'a considr, ni dans la ralit ni mme dans
+l'imagination des potes, que la multiplicit des membres multiplit les
+individus. Un veau six pattes n'est jamais qu'un veau. Les cent yeux
+d'Argus n'appartiennent pas cent personnes. Janus aux deux visages
+n'tait qu'un seul dieu. Cerbre se dit au singulier malgr ses trois
+ttes infernales. Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement indivisible,
+formerait-elle deux individus, puisque le propre de l'individu est, par
+tymologie, l'indivisibilit?
+
+--Ha! ha! ha! fit le mdecin, j'aime beaucoup ce raisonnement.
+
+--D'ailleurs, poursuivit-il, et en admettant mme que l'on pt soutenir
+la dualit des intelligences, nous n'avons pas nous occuper ici de
+psychologie mais de mariage. Le mariage a un but prcis que nous
+connaissons tous et que nul ne discute. Or, si Maria-Maddalena est venue
+au monde avec un cerveau double, elle est parfaitement simple au point
+de vue nuptial. De ces deux femmes, que vous distinguez jusqu' la
+ceinture, l'unit d'organe ne fait qu'une seule pouse.
+
+--videmment.
+
+--L'avocat de la deuxime soeur rpondit qu'il ne s'garerait pas dans
+les digressions mythologiques o s'tait complu l'adversaire et qu'il
+plaiderait pour le bon sens. Le seul fait que Maria et Maddalena sont en
+procs l'une contre l'autre, dit-il, prouve suffisamment qu'elles ne se
+confondent pas. Maria refuse de se marier. Si M. X... pouse sa soeur,
+ma cliente sera ncessairement enleve: rapt, compliqu par la minorit
+du sujet, premier crime.--Enleve, elle sera dtenue malgr elle au
+domicile conjugal des demandeurs: squestration, deuxime crime.--L,
+notre mineure squestre sera contrainte d'assister toutes les
+caresses intimes changes entre les poux: outrage la pudeur,
+exhibitionnisme, troisime crime.--Par la force elle sera mise au lit
+prs d'un homme avec la complicit de Maddalena et dans l'intrt de
+celle-ci: proxntisme, traite des blanches, quatrime crime.--Malgr
+sa rsistance indigne elle cessera d'tre vierge en mme temps que sa
+soeur, puisque sa conformation physique le veut ainsi: viol, cinquime
+crime.--Le coupable sera son beau-frre: inceste, sixime crime, non
+prvu par les lois, mais que je retiens nanmoins comme circonstance
+aggravante.
+
+--Enfin, cet homme est un homme mari: adultre et septime
+crime.--Est-ce l tout? Non pas encore: le mariage de l'une dtermine le
+mariage de l'autre jumelle, puisque toutes deux sont indivisibles, comme
+vous le dmontrait mon confrre avec une lumineuse justesse de
+dduction. Vous tes donc contraint d'inscrire la fois sur deux tats
+civils de femmes le nom d'un seul et mme mari auquel vous n'pargnez le
+cas d'adultre que pour le prcipiter dans celui de bigamie, devenir
+sciemment son complice et le suivre plus tard aux travaux forcs!
+
+--Le jugement fut remis huitaine?
+
+--Oh! non. Le maire protesta sur-le-champ qu'il n'avait jamais song
+donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu.
+
+--Dieu soit lou! dit gaiement le mdecin.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PREMIRE PARTIE
+
+LA NUIT DE PRINTEMPS 4
+
+L'ILE MYSTRIEUSE 19
+
+LES CHERCHEURS DE TRSORS 33
+
+UNE FTE A ALEXANDRIE 45
+
+SPORTS ANTIQUES 61
+
+LESBOS D'AUJOURD'HUI 75
+
+LA FEMME DANS LA POSIE ARABE 91
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+LA DSESPRE 125
+
+LIBERT POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE 141
+ I.--Libert pour l'amour et pour le mariage 143
+ II.--Histoire d'un fianc 164
+ III.--Plaidoyer pour Romo et Juliette 181
+
+UNE RFORME DANGEREUSE 195
+
+LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT 209
+
+LA STATUE DE LA VRIT 223
+
+LA CENSURE 239
+
+LE BOULEVARD 255
+
+LE CAPITAINE AUX GUIDES 269
+
+UN CAS JURIDIQUE SANS PRCDENT 285
+
+Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pres.--64580.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Les fouilles ont t poursuivies jusqu' la fin de 1903, sans
+rsultat. M. Doerpfeld vient de publier qu'il renonait son
+entreprise.
+
+[2] 6 octobre 1896.
+
+[3] Kaillixeinos le Rhodien, contemporain de Ptolme Philadelphe et
+tmoin de la fte, en donnait la description dans son _Alexandrie_
+(livre IV). Athne nous a conserv son rcit (dition Kaibel, t. I, p.
+435-450).
+
+[4] Au 1/25e.
+
+[5] A. CONZE, _Reise auf der Insel Lesbos_. Hannover, 1865, in-4.
+
+[6] G. GEORGEAKIS et LON PINEAU, _Le Folk Lore de Lesbos_. Paris, 1894,
+in-12.
+
+[7] _Daphnis et Chlo_, I, 7.
+
+[8] Cantique des Cantiques, IV, 11.
+
+[9] Persane, arabe ou turque. V. _Les Mille et une Nuits_. Le _Mikri
+Zenan, ou les Ruses des Femmes_, traduit du turc par Decourdemanche.
+Paris, 1896, in-12, etc. On sait que les _Mille et un Jours_ de Ptis de
+la Croix sont un recueil factice imit des deux recueils prcdents, et
+du Feredj bad Chiddeh.
+
+[10] Koran, XXIV, 31. Cf. XXXIII, 55 et 59.
+
+[11] GABRIEL SIONITA. _De nonnullis orientalium urbibus necnon
+indigenarum religione ac moribus, tractatus brevis._--Amstelodami, 1633.
+
+[12] E. W. LANE, _An account of the manners and customs of the modem
+Egyptians written in Egypt during the years 1833, 1834, 1835_.--London,
+1871, t. I, p. 64.
+
+[13] BRUCE, _Voyages_. Paris, 1790, t. I, 345.
+
+[14] Aujourd'hui, le fait est beaucoup plus rare. Je ne l'ai constat
+pour ma part que dans le Hodna algrien et, exceptionnellement, chez
+quelques jeunes mendiantes. Jusqu'en Nubie, les cotonnades anglaises
+habillent de nos jours les plus pauvres filles.
+
+[15] JONES, _Essai sur la posie asiatique_, IV, p. 527.
+
+[16] La plupart des citations qui suivent sont prises dans: THARAFA,
+dition Seligsohn, 1901.--NABIGA DHOBYANI, dition Derenbourg,
+1869.--_The Seven Poems_ (_Moallakt_) dition Johnson,
+1894.--_Anthologie de l'Amour Arabe_, par F. de Martino et Abe-el Khalek
+Saroit Bey, 1902.--_Anthologie Arabe_ de Humbert, 1819.--_Anthologie
+Arabe_ de Grangeret de Lagrange, 1823, etc.--HARTMANN, _Ueber die Ideale
+weiblicher Schnheit bei den Morgenlndern_, 1798.
+
+[17] Ce caractre de beaut se trouve dj not chez les potes grecs
+qui avaient subi l'influence orientale (_Anthol. Palatine_, V. 60) et,
+pour la mme raison, chez les auteurs de nos fabliaux du XIIe et du
+XIIIe sicle.
+
+[18] V. l'_Anis et Ochchq_ de Cheref-Eddin Rami, trad. Huart. Paris,
+1875.
+
+[19] Mme ouvrage, pp. 21, 22.
+
+[20] _Ibid._, pp. 36, 39.
+
+[21] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 271.
+
+[22] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 225.
+
+[23] _Ibid._, p. 105.
+
+[24] _Ibid._, p. 167.
+
+[25] En France, sur 10 000 mariages, 9 993 ne donnent lieu aucune
+opposition.
+
+[26] Quinze jours aprs la publication de cet article, la Chambre a vot
+d'urgence un projet de loi dpos par M. P. Grousset, exemptant de tous
+droits la transcription du jugement de divorce; mais les autres frais
+subsistent.
+
+[27] L'enfant n'a point d'action contre ses pre et mre, pour un
+tablissement par mariage. Code civil, art. 204.
+
+[28] LADY DILKE, _French architects and sculptors of the_ XVIIIth
+_Century_. 1 vol. gr. in-8. London, 1900, p. 131.
+
+[29] _Athenische Mittheilungen_, t. (1885). p. 6.
+
+[30] Les exemples sont si nombreux qu'on ne saurait les numrer.
+
+[31] _Les Quatre Livres d'Albert Durer._ Arnhem, 1613, ff. 50, 58, 63,
+65 v, 115, etc., etc.
+
+[32] _Journal Officiel._ Chambre.--Sance du 23 mai 1901, p. 1115.
+
+
+
+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+ The Project Gutenberg eBook of Archipel, par Pierre Louÿs.
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+The Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Louÿs
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Archipel
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+Author: Pierre Louÿs
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+Release Date: July 30, 2011 [EBook #36900]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL ***
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">PIERRE LOUŸS</p>
+
+<h1>ARCHIPEL</h1>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br />
+11, RUE DE GRENELLE, 11</p>
+
+<p class="cb">&mdash;</p>
+
+<p class="cb">1906</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr>
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+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
+à 3 fr. 50 le volume<br />
+<br />
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p>
+
+<hr />
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><th colspan="2" align="center"><big>DERNIÈRES PUBLICATIONS</big></th></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">ANDRÉ BEAUNIER</th></tr>
+
+<tr><td>Le Roi Tobol</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">ALBERT BOISSIÈRE</th></tr>
+
+<tr><td>Clara Bill, danseuse</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">FÉLICIEN CHAMPSAUR</th></tr>
+
+<tr><td>L'Orgie Latine</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">JULES CLARETIE</th></tr>
+
+<tr><td>Brichanteau célèbre</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">MICHEL CORDAY</th></tr>
+
+<tr><td>Les Demi-Fous</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">LÉON-DAUDET</th></tr>
+
+<tr><td>Le Partage de l'Enfant</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">DOSTOÏEVSKI</th></tr>
+
+<tr><td>Les Frères Karamazov (Tr. B<small>IENSTOCK</small> et T<small>ORQUET</small>)</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">GABRIEL FAURE</th></tr>
+
+<tr><td>L'Amour sous les Lauriers-roses</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">GUSTAVE GEFFROY</th></tr>
+
+<tr><td>L'Apprentie</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">YVES GUYOT</th></tr>
+
+<tr><td>La Comédie protectionniste</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">JULES HURET</th></tr>
+
+<tr><td>En Amérique: De New-York à la Nouvelle-Orléans</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp; &mdash;&mdash; De San Francisco au Canada</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">GEORGES LECOMTE</th></tr>
+
+<tr><td>Les Hannetons de Paris</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">PIERRE LOUŸS</th></tr>
+
+<tr><td>Archipel</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">MAURICE MAETERLINCK</th></tr>
+
+<tr><td>Le Double Jardin</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">CATULLE MENDÈS</th></tr>
+
+<tr><td>Le Carnaval fleuri</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">OCTAVE MIRBEAU</th></tr>
+
+<tr><td>Sébastien Roch (Illustrations de H. G. I<small>BELS</small>)</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">MICHEL PROVINS</th></tr>
+
+<tr><td>Nos Petits Cœurs</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">ÉDOUARD ROD</th></tr>
+
+<tr><td>L'Indocile</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">LÉON TOLSTOÏ</th></tr>
+
+<tr><td>Le Grand Crime</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">ÉMILE ZOLA</th></tr>
+
+<tr><td>Vérité</td><td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</th></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><small>331.&mdash;L.-Imprimeries réunies, rue Saint Benoît, 7, Paris.</small></td></tr>
+
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1>ARCHIPEL</h1>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">EUGÈNE FASQUELLE, É<small>DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE<br />
+PARIS</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td align="center" colspan="2"><b>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</b><br />
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
+à 3 fr. 50 le volume.</td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td><b>Astarté</b>, poèmes,</td><td align="right">épuisé.</td></tr>
+
+<tr><td><b>Les Chansons de Bilitis</b></td><td align="right">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><b>Aphrodite</b></td><td align="right">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><b>La Femme et le Pantin</b></td><td align="right">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><b>Les Aventures du roi Pausole</b></td><td align="right">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><b>Sanguines</b></td><td align="right">1 vol.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">SOUS PRESSE</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><b>Le Crépuscule des Nymphes.</b></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2"><small>IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</small></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2">50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</td></tr>
+<tr><td colspan="2">15 exemplaires numérotés sur papier du Japon.</td></tr>
+<tr><td colspan="2">10 exemplaires numérotés sur papier Whatman.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cd">PIERRE LOUŸS</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<h1>A R C H I P E L</h1>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br />
+11, RUE DE GRENELLE, 11<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1906<br />
+<small>Tous droits réservés.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">
+A<br />
+<br />
+M. LE PROFESSEUR LANDOUZY<br />
+<br />
+<i>Hommage de reconnaissance<br />
+et d'affection profondes.</i><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 4em;">P. L.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<h3><a name="LA_NUIT" id="LA_NUIT"></a>LA NUIT DE PRINTEMPS</h3>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>Assise dans son manteau léger, derrière
+la porte du jardin, Néphélis parée attendait.</p>
+
+<p>La nuit sous les arbres était si profonde,
+que les yeux ne voyaient pas la main, et
+que seule la senteur des feuilles révélait
+leur présence obscure. Tout dormait, les
+hommes lointains, les oiseaux cachés, les
+ramures invisibles. Le silence de la terre
+était pur comme le noir de l'ombre. Néphélis
+immobile se tenait les doigts unis
+sous le genou, et la tête droite.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas bouger. En épouse
+inaccoutumée aux artifices des séductions,<a name="page_006" id="page_006"></a>
+elle ne remuait pas un pli de son manteau,
+de peur que les parfums de son corps ne se
+perdissent au souffle du geste. Et sachant
+bien qu'elle était venue trop tôt, elle attendait
+avec patience, satisfaite d'être là, enivrée
+d'espoir.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Doucement, un doigt frappa la porte au
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit
+tourner la porte sur ses gonds huilés. Elle
+entendit un pas sur la grève, mais ne vit
+rien, que la nuit noire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je
+suis là. Je te précède, viens vite, j'ai peur
+des esclaves et qu'on ne nous épie. Suis-moi.
+Au sortir des fourrés, tu verras un
+peu mon ombre.</p>
+
+<p>Elle marcha sur la pointe du pied. Ses
+petites sandales se posaient à peine sur le
+sable ou la mosaïque. Une branche qu'elle<a name="page_007" id="page_007"></a>
+effleura la fit frémir; ce ne fut qu'un bruissement
+furtif entre deux vastes silences, et
+les fleurs remuées secouèrent leur parfum.</p>
+
+<p>La première, elle entra dans la chambre,
+courut jusqu'à la niche où elle avait mis un
+rhyton sur la lampe de terre pour la voiler
+sans l'étouffer et dès qu'elle eut un peu de
+lumière, elle se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux!
+ce n'est pas lui!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>L'homme s'était avancé jusqu'au milieu
+de la pièce. Elle recula vers le mur que
+son dos frappa brusquement et ses mains
+retournées errèrent sur la paroi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas <i>lui</i>, tu viens de le dire.
+N'es-tu pas assez renseignée? Il y a <i>lui</i>,
+n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je
+suis le reste, l'humanité, la foule, ce dont
+on ne veut pas.</p>
+
+<p>Néphélis le regardait, presque défaillante.<a name="page_008" id="page_008"></a>
+C'était un homme osseux, hirsute et barbu,
+et d'autant plus barbu qu'il était maigre. Sa
+tête semblait faite de poils. Quatre grandes
+dents manquaient à sa mâchoire supérieure,
+si bien que sa barbe avalait sa
+moustache et ce détail était horrible. Son
+cou étroit sortait d'un manteau de bonne
+laine, assez malpropre et bizarrement drapé.
+Ses jambes paraissaient plus courtes que le
+torse. Il n'était ni grand, ni petit, mais la
+lampe posée sur le sol doublait son corps
+d'une ombre immense, dont la moitié couvrait
+la muraille et l'autre le plafond.</p>
+
+<p>Il se croisa les bras violemment, en fourrant
+les mains sous les aisselles.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! dit-il, le lit parfumé! des pétales
+de roses! une amphore de vin frais! On
+attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait
+pas! Quand le mari fait la guerre, la femme
+fait la débauche... Ha! ha! Des couronnes
+fleuries!... Mais je sens une odeur de
+myrrhe qui est à donner la nausée.... Et<a name="page_009" id="page_009"></a>
+cette lampe qui a fumé noir... Cela sent la
+prostitution chez toi, m'entends-tu?...
+Holà! quille ta robe et fais ton métier!
+Voilà une drachme.</p>
+
+<p>Lancée a travers la chambre, la pièce
+d'arpent frappa Néphélis au ventre. Elle
+étouffa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! dit-elle d'une voix blanche.
+Tu sauras ce qu'il en coûte de me parler
+ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant;
+mais la porte du jardin s'est rouverte, mon
+amant est là, dans l'allée, il vient, il approche,
+et s'il te trouve ici, tu seras tué
+comme un ver.</p>
+
+<p>&mdash;Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce
+que cela me fait? Je suis mort depuis cent
+ans. Tu me demandais mon nom? Je suis
+le Roi d'Égypte, embaumé.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Néphélis se passa lentement la main sur
+le visage comme pour y sentir le long froid
+de la Peur...<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdue, se dit-elle. C'est un
+fou.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *</p>
+
+<p>L'homme, la voyant pâlir, reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie pas, belle amie, où je te tue
+toi-même; et pour toi qui n'es pas morte, ce
+sera bien autre chose que pour un cadavre
+comme le mien. Regarde ma chair de momie.</p>
+
+<p>D'un mouvement brusque, il détacha,
+tous ses vêtements, et se dressa nu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais tout à l'heure, que la porte
+s'était rouverte. C'est impossible. La barre
+est mise. Personne n'est dans le jardin,
+personne dans l'allée. Fais ton métier, ma
+fille, je t'ai donné une drachme. Et ne crie
+pas, ou, par Dzeus! je te tue immédiatement.</p>
+
+<p>La mort, Néphélis l'eût acceptée en cet
+instant. Son effroi dépassait de beaucoup
+celui qu'éveille chez les mourants la vision<a name="page_011" id="page_011"></a>
+de l'éternel Léthé... Mais la mort par cet
+homme, oh! c'était pire que tout!</p>
+
+<p>Elle ne cria pas.</p>
+
+<p>Dans un effort de tout son être, et se
+souvenant qu'il ne fallait pas contrarier les
+insensés, elle exhala quelques phrases,
+à peine articulées par sa langue sèche et
+froide:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu es le Roi d'Égypte... tu es couvert
+de bandelettes... Mais il n'est pas digne
+de toi, Seigneur, de t'arrêter chez ta servante...
+Veux-tu que je te montre la route?...
+Tes reines, plus belles que des femmes,
+chantent aux portes du jardin.</p>
+
+<p>Le fou bondit:</p>
+
+<p>&mdash;Roi! Roi! Billevesée! Roi! Qui a dit
+que j'étais Roi? Est-ce que je ressemble à un
+homme? Ne voit-on pas que je suis dieu?
+Et comment serais-je entré ici, pauvre sotte,
+si je n'étais pas dieu? La porte est fermée,
+je te l'ai dit, la barre est dans les crochets.
+Je ne suis pas entré par la porte. Je suis<a name="page_012" id="page_012"></a>
+l'émanation de cette amphore noire. Je suis
+Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos!</p>
+
+<p>Il campa sur sa tête la couronne de roses
+et se mit à danser avec frénésie.</p>
+
+<p>Insensiblement Néphélis se glissait le long de
+la muraille, essayait de gagner l'endroit
+où elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait
+plus, il tournait sur lui-même en s'étourdissant
+dans l'ivresse de sa bacchanale; mais,
+comme elle se penchait vers la serrure, elle
+sentit la main osseuse qui s'abattait sur son
+épaule. Pour la première fois il la touchait.
+Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! dit-il en s'arrêtant. Ta peau est
+fraîche, ma fille. Comment n'es-tu pas encore
+dévêtue? Quitte ta robe! Je t'ai payée.</p>
+
+<p>Il marcha vers elle, et de la robe lâche et
+fine il dégagea un sein.</p>
+
+<p>Néphélis s'acculait au mur. Elle voulait
+parler, mais pas un mot ne sortait du tremblement
+de ses lèvres épouvantées... Le fou<a name="page_013" id="page_013"></a>
+prit en ses doigts l'admirable sein, et pressa:
+quelques minces fusées de lait jaillirent.</p>
+
+<p>A cette vue, il pâlit. Sa voix s'altéra et
+devint celle d'un petit enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Maman! s'écria-t-il. Maman! Pourquoi
+depuis cent ans ne m'as-tu pas nourri? Que
+t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un
+autre, à un autre que tu attends dans un lit
+de roses et d'aromates? Est-ce parce que je
+n'ai plus de dents que tu ne veux plus
+nourrir ma bouche? Maman! pourquoi
+m'as-tu quitté?</p>
+
+<p>Et, paralysant des deux mains les bras
+de Néphélis éperdue, il jeta ses lèvres sur
+le mamelon, il suça comme un altéré.</p>
+
+<p>Un sursaut d'horreur souleva la poitrine
+de la jeune femme:</p>
+
+<p>&mdash;Monstre! c'est à mon enfant, ce lait
+que tu bois!</p>
+
+<p>Elle se dégagea et prit l'homme à la gorge;
+mais, en un instant, elle fut domptée.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! dit-il. Je t'avais prévenue<a name="page_014" id="page_014"></a>
+qu'on ne pouvait pas tuer un mort. Au contraire
+tu vas voir comme il est facile de
+faire mourir une femme vivante... Ha! ha!
+Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point.
+C'est un jeu, c'est une fête. Donne-moi ton
+bandeau.</p>
+
+<p>Il arracha, en effet, le bandeau de la
+longue chevelure qui tomba silencieusement,
+et saisissant en arrière les deux poignets
+de Néphélis, il les garrotta fortement
+sur les reins.</p>
+
+<p>La jeune femme claquait des dents. Encore
+une fois, elle aurait voulu crier, mais
+un dernier espoir la soutenait... La porte
+du jardin n'était pas bien fermée... <i>Il</i> allait
+venir, l'amant, le sauveur; <i>il</i> la délivrerait...
+Ah! comme elle l'attendait! Dans quel élan
+désespéré toutes les énergies de son désir
+faisaient-elles effort vers lui!</p>
+
+<p>Cependant le fou avait dénoué la ceinture
+et détaché sur l'épaule droite l'agrafe de la
+boucle d'argent. Le vêtement s'affaissa. En<a name="page_015" id="page_015"></a>
+vain, Néphélis serrait les genoux. L'homme
+arracha la robe, et empoignant l'infortunée
+par le milieu du corps, il la jeta de loin sur
+le lit où elle tomba en gémissant.</p>
+
+<p>Une bouffée de parfums monta de la
+couche remuée.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore
+le fou. Ta loge est empestée, fille de joie!
+Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je
+suis Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe
+est l'odeur de la Nuit. Je suis le Roi vainqueur,
+le Très-Haut, le Roi! le Roi! La
+myrrhe est l'odeur des bouges... Chasse la
+myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes
+d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas!
+A bas! A bas! A bas!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il s'affaissa, la tête renversée.</p>
+
+<p>Néphélis, blottie à l'extrémité de la couche,
+le regardait avec des yeux immenses.</p>
+
+<p>Un grand calme suivit. L'homme s'était<a name="page_016" id="page_016"></a>
+tu. Au dehors, la même paix nocturne planait
+sur le jardin désert. <i>Il</i> ne viendrait
+donc pas! Dieux! peut-être <i>il</i> était venu, <i>il</i>
+avait frappé, <i>il</i> n'avait pas franchi la porte,
+<i>il</i> était parti... parti... Une angoisse atroce
+étreignit la poitrine de Néphélis.</p>
+
+<p>Et le fou s'était relevé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es belle, dit-il doucement. Depuis
+quand es-tu ma femme? Tu n'étais pas ainsi
+du temps que j'étais roi. Tes cheveux blonds
+sont devenus noirs. Tes flancs étroits se
+sont élargis... Et tes jambes... Oh! que tes
+jambes sont grandes!... Ouvre-les!...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>De plus près encore, il lui parla, en posant
+la main sur une tablette de marbre où
+il y avaient des fioles de parfums.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, dit-il, je suis vieux.
+Tu vois, ma fille; je suis un vieux... Je suis
+mort depuis cent ans! Ne te détourne pas
+d'une momie. Je ne veux que baiser ta bouche,
+et dormir, dormir sur ton sein, ô mère!<a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+<p>Il avança ses mains maigres, lentement,
+comme pour implorer. Mais une secousse
+nerveuse l'ébranla tout entier, des pieds à
+la tête. Il sauta sur le lit, par-dessus la jeune
+femme et retomba de l'autre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Aaaah!</p>
+
+<p>Enfin elle avait crié! un cri long comme
+une agonie, un déchirement de toute son
+âme, une plainte désespèrée vers le secours,
+les dieux, le miracle, la vie!</p>
+
+<p>&mdash;A moi! A moi! glapissait le fou. Ne
+lutte pas, fille de la Nuit! Ne serre pas
+ainsi les dents, mon baiser te pénétrera! Ha!
+la myrrhe! la myrrhe! la myrrhe! Tu concevras,
+sache-le bien! Les étoiles sortiront
+de ton sein comme les abeilles de la ruche!
+Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! Car je
+veux...</p>
+
+<p>Néphélis avait dégagé sa main droite et,
+d'un geste si prompt que le fou n'en vit rien,
+elle l'avait assommé à la tempe avec un
+objet lourd, pris sur la tablette.<a name="page_018" id="page_018"></a></p>
+
+<p>Elle se dressa tout debout sur le lit, la
+bouche ouverte, les deux mains en avant
+de la face, avec une sorte de rire plus
+affreux qu'un gémissement. L'homme était
+tombé sur le coup, mais pour elle il n'était
+pas mort. Elle saisit vivement dans un vase
+à col fin ses longues épingles de coiffure,
+dix ou douze pointes acérées dont chacune
+était mortelle, et vingt fois elle les plongea
+toutes dans la poitrine maigre, entre les
+côtes saillantes, dans l'estomac, le ventre,
+les yeux et les joues; et quand les esclaves
+éveillés accoururent à ses hurlements, ils
+la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre,
+pleine de sang, toute nue et les mains vers
+le ciel, comme une Andromède inouïe, qui
+marcherait sur le Monstre.</p>
+
+<p class="datt">27 décembre 1905.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<h3><a name="LILE_MYSTERIEUSE" id="LILE_MYSTERIEUSE"></a>L'ILE MYSTÉRIEUSE</h3>
+
+<p><a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p><a name="page_021" id="page_021"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Les dernières fouilles exécutées en Orient
+par les savants occidentaux ont amené des
+découvertes d'un intérêt tout à fait neuf,
+inattendu, et singulier.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, les patients coups de pioche
+donnés dans les terres antiques avaient eu
+pour objet et pour résultat de confirmer nos
+connaissances livresques sur les personnages
+dont l'histoire nous parle, ou sur leurs
+contemporains. On avait exhumé le palais
+des Césars, celui des Xerxès, celui des
+prêtres d'Ammon et, si les travaux accomplis
+avaient été féconds en trouvailles, du<a name="page_022" id="page_022"></a>
+moins ils ne transportaient pas les esprits
+on dehors ni au delà de l'histoire authentique.
+Ils creusaient dans le réel et cherchaient
+dans le connu.</p>
+
+<p>Maintenant, on entre dans la fable.</p>
+
+<p>Sur tous les points à la fois, en Troade,
+en Crète, en Égypte, en Argolide, à Rome
+même, les êtres et les pierres légendaires
+apparaissent à ceux qui niaient leur existence
+et reviennent à la lumière dans leurs tombeaux
+véritables, dans leurs murs encore
+debout. Pendant vingt-cinq ans, l'<i>Iliade</i> fut
+seule à nous livrer ses personnages et ses
+décors: on retrouva le palais de Priam et
+celui d'Agamemnon. Mais depuis quelques
+années les civilisations fabuleuses sortent
+du sol toutes ensemble comme si l'heure de
+la résurrection venait de sonner sur leurs
+mystères.</p>
+
+<p>La première dynastie de l'Égypte était regardée
+comme apocryphe et comme n'ayant
+jamais vécu que dans l'imagination des<a name="page_023" id="page_023"></a>
+prêtres: on a déterré aujourd'hui presque
+tous ses rois dans leurs cercueils individuels
+marqués de leurs noms exacts.</p>
+
+<p>Bien plus: on retrouve des rois antérieurs,
+dont les Égyptiens eux-mêmes avaient
+perdu la mémoire. Nous sommes mieux
+renseignés sur leurs origines qu'ils ne le
+furent jamais, et nous savons aujourd'hui
+que, loin de placer des souverains fictifs au
+début je leurs annales, comme on les en accusait,
+ils méconnaissaient, au contraire,
+l'extrême antiquité de leurs monarchies.</p>
+
+<p>Et voici maintenant, que les fouilles de
+Crète nous entraînent définitivement dans
+des siècles chimériques. Le palais de Minos
+et de Pasiphaë, le labyrinthe construit par
+Dédale, la terrasse d'Icare, l'appartement de
+Phèdre, l'antre monumental du Minotaure
+viennent d'être déblayés, mesurés et parcourus:
+toute la mythologie redescend dans
+l'histoire.</p>
+
+<p>Quelle légende, en effet, quelle vieille<a name="page_024" id="page_024"></a>
+fable humaine était plus que celle-ci fantastique
+et surnaturelle? Minos est fils de Zeus
+et d'Europe; il est le demi-frère de Pallas,
+d'Hercule, d'Hélène et de Persée. Il s'entretient
+avec les dieux, il ressuscite les morts,
+il est juge aux enfers. Qu'il aime l'étonnante
+Procris, qu'il fasse la guerre à Nisos ou
+qu'il soit trompé par sa femme, c'est toujours
+au milieu de circonstances magiques
+dont la variété est immense. Les <i>Mille et une
+Nuits</i>, ne nous rapportent rien qui témoigne
+d'une imagination mythique aussi riche que
+celle d'où est née la légende crétoise. Et
+désormais, le roi Minos est dépouillé de
+sa légende mieux encore que Charlemagne.
+Nous respirons où il a vécu, nos pas sonnent
+sur les dalles où fut son trône royal, nous
+possédons quatre-vingts inscriptions relatives
+à son époque: c'est la lumière. Bientôt,
+nous pourrons reconstituer sa figure,
+son règne et son temps. Nous verrons
+Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse, ennemi<a name="page_025" id="page_025"></a>
+d'Athènes et grand constructeur de palais.
+Sans doute, la découverte intéresse d'abord
+l'historien; mais le peintre et le poète pourront
+imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout
+aussi bien revivre le vieux conte si cher à
+leurs maîtres anciens.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ainsi, les demi-dieux et les héros grecs
+sortent l'un après l'autre de leurs linceuls
+de songe pour nous apparaître au delà des
+âges, au delà des temps explorés.</p>
+
+<p>Cependant, la plupart demeurent mystérieux.
+Même parmi les héros d'Homère, si
+Hélène, Pâris et Agamemnon sont faciles à
+entrevoir sur leurs murs délivrés de la terre,
+on ne saurait en dire autant de celui qui est
+sans doute le principal personnage des épopées
+archaïques, celui qui, dans l'<i>Iliade</i>,
+joue le rôle le plus fin, celui qui remplit
+l'<i>Odyssée</i> de son intelligente figure: le roi
+d'Ithaque, Ulysse le Prudent.</p>
+
+<p>Plus la lumière se répand sur les premiers<a name="page_026" id="page_026"></a>
+âges de la Grèce, plus le vieil Ulysse se dérobe
+aux chasseurs de tombes. Il nous cache
+son palais comme il cachait aux siens le fond
+de sa pensée; il reste impénétrable; il sera
+peut-être le dernier à livrer le secret dont
+nous sommes si curieux. On le poursuit depuis
+plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien
+des esprits commencent à se passionner
+autour de cette lutte engagée.</p>
+
+<p>A l'heure actuelle, on cherche non seulement
+le roi lui-même, sa tombe, son palais,
+sa ville capitale, mais la petite île
+d'Ithaque qui a, paraît-il, disparu.</p>
+
+<p>Nous avons appris en classe qu'Ithaque
+était un modeste îlot entre Céphalonie et
+Sainte-Maure, un rocher portant quelques
+herbes, quelques maisons, quelques pêcheurs.
+Je l'ai longé, il y a six mois, d'un
+bout à l'autre, à bord d'un paquebot qui
+revenait d'Égypte, et j'imaginerais difficilement
+un plus petit royaume sous le ciel. Or,
+nous nous trompions tous; Ithaque n'est<a name="page_027" id="page_027"></a>
+pas Ithaque. On n'y a pas retrouvé le palais
+d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il
+n'y fut jamais construit; c'est du moins ce
+que soutient M. Dœrpfeld, le directeur de
+l'Institut allemand d'Athènes, et sa théorie
+suscite des discussions de plus en plus animées.</p>
+
+<p>Sans développer ici dans tous leurs détails
+les arguments de M. Dœrpfeld, disons simplement
+que plusieurs vers de l'<i>Odyssée</i> paraissent
+incompréhensibles si l'île d'Ulysse
+n'était pas toute proche du continent et
+réunie a lui par un gué praticable. Ainsi,
+Télémaque demande à Mentor s'il est venu
+à pied ou sur un bateau. Une partie des
+troupeaux d'Ulysse paît sur la rive de l'île
+et l'autre sur un promontoire du continent.
+On ne comprendrait guère un berger breton
+qui garderait ses bêtes à Dinard et enverrait
+vingt-cinq brebis brouter de l'herbe
+à Guernesey...</p>
+
+<p>De ces remarques et de plusieurs autres<a name="page_028" id="page_028"></a>
+que je n'exposerai pas ici, M. Dœrpfeld a
+conclu que la seule des îles Ioniennes qui
+répondît aux descriptions d'Homère était la
+grande île de Leucade, aujourd'hui Santa-Maura.
+Et non content d'affirmer son opinion,
+il a voulu en avoir le cœur net: il a
+commencé des fouilles.</p>
+
+<p>C'était là qu'on l'attendait. Du côté de
+l'École française, on ne croyait guère à sa
+réussite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor
+Bérard niait absolument. M. Migeon
+exprimait son scepticisme d'une façon presque
+irrévérencieuse. Jusqu'ici, les résultats
+des travaux semblent leur donner raison,
+car on n'a rien trouvé du tout, pas plus à
+Leucade qu'à Ithaque, et M. Dœrpfeld revient
+les mains vides, de sa première tentative.</p>
+
+<p>Aussitôt, chacun l'abandonne, même ses
+collaborateurs et ses partisans du début, et,
+lorsqu'il émet l'hypothèse que le palais du
+roi Ulysse pouvait bien être construit en<a name="page_029" id="page_029"></a>
+bois et n'avoir laissé aucune trace, on pense
+généralement que c'est là une façon spirituelle
+de se tirer d'affaire. Néanmoins,
+la question a intéressé quelques riches
+amateurs qui font les frais des travaux.
+M. Dœrpfeld à Leucade et M. Preuner à
+Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches
+concurrentes, et nous saurons
+peut-être bientôt dans quelle île encore
+mystérieuse, Pénélope espéra dix ans, fidèle
+et seule, le retour de celui que retenait
+Calypso<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Que ces nouvelles directions de la curiosité
+humaine sont donc significatives! Pendant
+des siècles, les voyageurs ont parcouru
+la terre, à la recherche des Eldorados, des
+vallées paradisiaques et des îles fortunées.
+Maintenant, la terre habitable est connue;<a name="page_030" id="page_030"></a>
+la carte en est faite. On a résolu tous les
+grands problèmes. Le dernier grand fleuve,
+le dernier grand lac ont été découverts, et
+gravés à leur place sur nos atlas désormais
+suffisants. Mais l'activité de l'homme a besoin
+d'un prétexte, et voici que les explorateurs
+s'avancent dans les glaces polaires
+avec l'ardeur et l'émotion de leurs pères
+devant les merveilles équatoriales.</p>
+
+<p>De même, pendant quatre cents ans, nous
+avons parcouru l'histoire. Comme l'espace
+terrestre, le temps passé est sorti de l'inconnu,
+pierre à pierre, année par année.
+Sauf peut-être celle de l'Inde antique, il n'y
+a plus de grande civilisation morte que nous
+ne puissions reconstituer sur des données
+historiques et certaines. Presque partout, le
+détail est encore livré au zèle des chercheurs;
+mais les grands siècles ne nous réservent
+plus de surprises extraordinaires. Et alors,
+comme les voyageurs vers les pôles, les historiens
+se rejettent sur les origines.<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<p>C'est là, dans cette nuit des temps où leurs
+prédécesseurs ne s'aventuraient point, c'est
+là que les historiens nouveaux attaquent les
+derniers mystères. Ils sont entrés jusque
+dans la fable. Ils ont été même au delà:
+une petite plaque de schiste trouvée en
+Égypte et quelques tombes au bord du Nil
+les ont transportés par-dessus les traditions
+les plus lointaines. Il n'est pas interdit de
+penser qu'ils atteindront un jour le pôle de
+leur domaine, l'origine exacte de l'histoire,
+c'est-à-dire l'endroit du monde où jadis,
+pour la première fois, un homme dessina
+son nom sur la pierre.</p>
+
+<p>
+Octobre 1901.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_032" id="page_032"></a></p>
+
+<p><a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<h3><a name="LES_CHERCHEURS" id="LES_CHERCHEURS"></a><small>LES</small><br /><br />
+CHERCHEURS DE TRÉSORS</h3>
+
+<p><a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p><a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>A deux lieues de Séville, une vaste colline
+verte recouvre de sa terre et de ses prairies
+les ruines d'Italica, ville considérable. C'est
+de là que partirent jadis Trajan, puis Hadrien,
+tous deux nés dans ces murs d'une
+province lointaine, et qui devaient posséder
+le monde.</p>
+
+<p>Il y a quelque temps, comme j'étais là-bas,
+un laboureur de la colline verte ébrécha
+le soc de sa petite charrue contre une
+pierre trop lourde pour être soulevée. Le
+soir il revint avec deux amis, bêcha tout
+autour de l'obstacle, déterra la pierre pesante,
+qui se trouva être taillée de main<a name="page_036" id="page_036"></a>
+d'homme, parfaitement rectangulaire et
+propre à servir de table. Il la fit transporter
+chez lui.</p>
+
+<p>En la nettoyant, il découvrit que sa face
+la plus lisse portait une inscription: il
+allait donc être obligé de la faire polir par
+un maçon avant de la monter sur pattes: et
+cela n'irait pas sans frais. Aussi accepta-t-il
+gaîment de céder sa trouvaille pour cinq
+pesetas à l'instituteur du village, qui savait
+quelque peu de latin.</p>
+
+<p>Peu de jours après, un voyageur, moitié
+touriste, moitié marchand, vit l'inscription,
+la déchiffra, et, après des pourparlers qui
+durèrent pendant plusieurs heures, il en
+devint propriétaire, en échange d'une bonne
+somme: cent francs.</p>
+
+<p>Je vous laisse à penser si le maître d'école
+se vanta de son bénéfice et plus encore de
+sa science. Pendant une semaine, il fut
+l'homme le plus respecté du canton. Les
+journaux de la ville s'occupèrent de lui. Et<a name="page_037" id="page_037"></a>
+puis, ce fut à son tour de porter l'oreille un
+peu basse lorsque le bruit courut que son
+acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept
+mille francs au musée de Madrid.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, une émotion générale
+s'empara des villageois. C'était donc une
+table magique? Une relique de la Sainte
+Vierge? Non: c'était tout simplement le
+premier document connu sur les courses
+de taureaux en terre espagnole, un décret
+romain organisant des tauromachies à Italica.
+Le musée de Madrid n'avait pas voulu
+abandonner aux collectionneurs une inscription
+désormais célèbre sur l'origine
+antique du jeu national.</p>
+
+<p>Je ne jurerais pas que tous les paysans
+comprirent quel intérêt trouvait l'État à
+posséder un pareil trésor, ni que l'un
+d'eux eût donné vingt-sept mille francs
+de sa poche (à supposer qu'il les comptât)
+pour conserver cette table dans la maison
+de ses pères. Mais dès qu'ils surent qu'on<a name="page_038" id="page_038"></a>
+trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient
+leurs poids d'or, bon nombre d'entre
+eux renoncèrent brusquement à l'agriculture,
+bâtirent un petit mur autour de leur
+champ, et se mirent à fouiller le sol en
+mettant soigneusement tous les cailloux de
+côté.</p>
+
+<p>Trouvèrent-ils quelque chose? Oui, sans
+doute: des colonnes, des bustes, des statues
+brisées, des fragments de poteries. Au moment
+où je quittai Séville, on venait de
+mettre à jour, et presque au ras du sol, une
+mosaïque à personnages, peut-être sans
+grande beauté, mais remarquable par ses
+dimensions et par son état de fraîcheur conservée.&mdash;Cependant
+on ne pourra pas dire
+que cette ville immense et mystérieuse,
+avec toutes ses merveilles que nous ne connaissons
+pas, soit vraiment sur le point de
+nous être révélée, tant que des archéologues
+intelligents n'auront pas pris en main
+le travail des fouilles.<a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p>Pour creuser une terre antique et en tirer
+ce qu'elle renferme, il faut un peu de
+science et beaucoup de flair. L'un sans
+l'autre ne sert de rien. C'est pourquoi l'on
+ne peut conseiller, ni d'une part à tous les
+propriétaires de retourner leur petit enclos,
+ni d'autre part à tous les professeurs d'appliquer
+sur le terrain leur expérience des
+bibliothèques. Il n'est pas donné, même aux
+plus savants, d'être un J. de Morgan ou un
+Flinders Petrie, et de ressusciter un monde
+en tombant sur la bonne cachette. On le
+verra curieusement par l'anecdote que voici;
+elle est tout à fait récente et je ne la crois
+connue que par les gens du métier:</p>
+
+<p>Un petit champ inculte, dans la plaine
+de Pompéi, avait été choisi par la direction
+des fouilles pour recevoir l'amas des terres
+provenant des excavations; car il faut bien
+qu'on jette cela quelque part, et la mer est
+un peu trop loin pour qu'on puisse le lui
+porter. Certain jour, un savant italien,<a name="page_040" id="page_040"></a>
+M. Sogliano, se promenant dans la campagne
+du Vésuve, vit ce petit champ, et
+ce qu'on en faisait. Il examina le site et les
+lieux, le tracé de la route antique, la conformation
+du terrain; puis il se rendit
+auprès de ses confrères qui dirigeaient les
+travaux, leur dit qu'ils agissaient au rebours
+du sens commun et qu'au lieu d'apporter
+des terres en cet endroit du paysage ils
+devraient fouiller précisément là.</p>
+
+<p>On lui fit observer qu'on était en pleine
+campagne, qu'il n'y avait pas de raison
+pour supposer qu'un Pompéien eût bâti jadis
+une villa solitaire sur cet emplacement;
+que d'ailleurs le terrain n'appartenait pas à
+l'État et qu'il faudrait mille démarches
+pour en obtenir l'acquisition.</p>
+
+<p>Les démarches, il les fit, ou les fit faire,
+je ne sais. Toujours est-il que le terrain fut
+acquis. On cessa de l'ensevelir. On le
+fouilla: M. Sogliano, outre son flair et sa
+science, possède encore sans doute le don<a name="page_041" id="page_041"></a>
+de la persuasion.&mdash;Et si l'on eut raison de
+porter la pioche dans cette prairie, c'est ce
+dont personne ne douta plus des qu'on eut
+touché le sol ancien; il y avait là les murs,
+les salles et les fours d'une fonderie gréco-romaine,
+et dans les cendres une merveilleuse
+statue de bronze et d'argent: un
+éphèbe nu, intact jusqu'aux extrémités des
+doigts, ouvrant ses yeux d'émail au milieu
+d'un visage admirablement pur.</p>
+
+<p>J'ai vu à Naples, le mois dernier, ce chef-d'œuvre
+inconnu qui allait être enfoui dans
+une tombe éternelle quand, par un instinct
+supérieur, un passant l'a senti vivant sous
+la terre et l'a sauvé pour notre joie. Athènes
+n'a rien enfanté de plus charmant que
+sa forme simple et calme. Est-ce un dieu?
+est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer.
+Il est debout, si complètement nu
+qu'il a les mains vides. Pas un ornement.
+Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre,
+la bouche entr'ouverte et l'œil grave,<a name="page_042" id="page_042"></a>
+comme s'il avait le sentiment que sa contemplation
+est sacrée.</p>
+
+<p>Quels que soient les efforts, les sommes
+dépensées, les existences humaines usées à
+la tâche, jamais ou ne saura trop faire pour
+retrouver de pareils modèles. L'art de tous
+les pays du monde attend chacune de ces
+découvertes pour s'instruire à son enseignement,
+se purifier aux grands exemples et
+s'élever peu à peu jusqu'à cette perfection
+antique que nous atteindrons peut-être un
+jour.</p>
+
+<p>Il semble qu'en Italie même, on commence
+à le comprendre depuis que M. Baccelli
+a été deux fois ministre. Les fouilles
+de Pompéi, qui depuis cent cinquante ans
+n'ont encore déblayé que la moitié de la
+ville, sont reprises avec une activité toute
+nouvelle. On explore cette année la cinquième
+région, dans la direction de la porte
+de Nola, et chaque pas en avant est une
+précieuse conquête. L'an dernier on mettait<a name="page_043" id="page_043"></a>
+à jour la maison dite «du Gladiateur»,
+suite de pièces entourant un grand jardin
+central où le parterre intérieur est bordé
+d'un petit mur peint à fresque représentant
+une chasse fantastique. Cette année même
+la maison de Marcus Lucretius Fronto était
+exhumée à son tour: celle-là tout à fait
+remarquable, et la plus belle qu'on ait
+ouverte depuis celle des Vettii. Outre un
+jardin où l'on admire, comme dans le
+domaine précédent, une vaste peinture de
+chasse, l'édifice nouveau possède de nombreuses
+chambres ornées de tableaux mythologiques
+et de paysages d'une conservation
+parfaite. Quatre vues représentent des
+villas romaines et des palais à vol d'oiseau,
+d'une exactitude architecturale minutieuse;
+elles seront, pour les archéologues, d'inestimables
+documents.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. A Rome même, un
+homme énergique et intelligent, M. Boni,
+a obtenu qu'on lui livrât le Forum avec<a name="page_044" id="page_044"></a>
+les fonds nécessaires pour le fouiller méthodiquement.
+Et là, non seulement sous les
+maisons voisines, sous les vieilles églises
+en bordure, qu'on lui permettait de démolir,
+il a retrouvé des palais et des temples,
+des colonnes et des statues, mais au milieu
+même de la place, devant l'arc de triomphe
+de Septime Sévère, sous une poussière foulée
+par des millions de touristes, il a découvert
+la Pierre Noire elle-même, le dallage
+sacré que Rome vénérait comme la tombe
+de son fondateur.&mdash;Romulus fut-il vraiment
+mis en terre à cet endroit? La tradition
+seule le prétend. Et pourtant M. Boni
+a soulevé le marbre; il a regardé ce qu'il
+cachait. Un sépulcre de douze pieds carrés
+apparut, entouré de cendres, d'ex-voto et
+d'ossements de victimes. On en tira des
+vases très anciens, des statuettes archaïques,
+une tête de Gorgone. Et plus loin on
+déblaya une petite pyramide ornée d'une
+inscription que personne ne put comprendre.<a name="page_045" id="page_045"></a>
+La seule chose que l'on sache sur elle,
+c'est qu'elle nous donne incontestablement
+le plus ancien texte connu de la langue
+latine; mais M. Maspero me disait récemment
+qu'on avait proposé déjà soixante-quatre
+lectures différentes de cette page
+écrite sur le tuf, et qu'il ne se hasardait
+pas à donner la clef du mystère.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, devant la maison des
+Vestales, M. Boni trouva encore, sous la
+pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de
+Juturne où l'on dit que les chevaux de Castor
+et Pollux, un jour, se sont abreuvés.
+La fontaine était demeurée là, dans sa cuve
+de marbre blanc, étouffée par la terre depuis
+plus de mille années, mais toujours ornée
+de ses charmants bas-reliefs, et si parfaitement
+revenue à la vie des sources, qu'à
+peine affranchie de la sépulture elle recommença
+de couler.</p>
+
+<p><a name="page_046" id="page_046"></a></p>
+
+<p><a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<h3><a name="UNE_FETE_A_ALEXANDRIE" id="UNE_FETE_A_ALEXANDRIE"></a>UNE FÊTE A ALEXANDRIE</h3>
+
+<p><a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p><a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>La fête au milieu de laquelle se déroulera
+dans quelques heures le triomphe d'un
+souverain oriental<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> est, dit-on, la plus somptueuse
+que Paris se soit donnée depuis
+quatre-vingt-dix ans. Celles même de 1867
+et de 1889 n'avaient pas à ce point inondé
+ses rues de fleurs, d'étoffes, de clartés en
+guirlande et d'architectures éphémères,
+toutes choses qui enchantent le grand enfant
+populaire et déplaisent aux parcimonieux.<a name="page_050" id="page_050"></a></p>
+
+<p>Il est clair que nous manquons de points
+de comparaison. De siècle en siècle, le sens
+des fêtes se perd chez les nations modernes.
+On suppute le prix d'une colonne, on marchande
+l'épaisseur des dorures, bientôt, il
+ne sera plus permis d'allumer une rampe au
+fronton de l'Élysée, sans entendre crier
+quelque part qu'un mètre de gaz coûte vingt
+centimes, et que vingt centimes donnés à
+un pauvre eussent été de meilleur emploi.</p>
+
+<p>Jadis, on comprenait les besoins de la
+foule, sa soif de lumières, d'or, de rouge, et
+de clairons. On lui donnait moins chichement
+ce pain de joie et ce souvenir. Peut-être
+serait-il intéressant de comparer ici à
+la fête actuelle dont on blâme déjà l'éclat,
+la Fête telle qu'elle pourrait être si on lui
+accordait vraiment des «crédits illimités».
+Nous remonterons au delà de vingt et un
+siècles pour en trouver l'exemple, mais
+celui-là du moins mérite d'être conté.<a name="page_051" id="page_051"></a></p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Voici quoi fut le cortège, qui traversa la
+ville d'Alexandrie, soixante ans après sa
+fondation, cortège si considérable que la
+Bannière de l'Étoile du Matin en ouvrit la
+marche au lever de cet astre et que la Bannière
+de l'Étoile du Soir la ferma au soleil
+couchant.</p>
+
+<p>On observera qu'il ne s'agit pas là d'un
+conte, ni d'une rêverie, mais que nous possédons
+sur cette fête un document historique<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>
+qui a tous les caractères d'une relation
+officielle.</p>
+
+<p>En outre, on notera qu'elle ne fut pas
+ordonnée par un prince de décadence, épris
+de faste et de débauches, mais par le plus
+sage, le plus pacifique et le plus éclairé des<a name="page_052" id="page_052"></a>
+souverains de l'antiquité, par Ptolémée Philadelphe,
+celui-là même qui fit traduire la
+Bible par les Septante, et qui attira dans sa
+capitale tout ce que le monde comptait
+d'artistes, de philosophes, de poètes et de
+savants.</p>
+
+<p>Le pavillon d'où partit le défilé triomphal,
+et où le banquet fut servi, était assez grand
+pour contenir cent trente lits de table rangés
+en cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes
+de vingt-trois mètres, tendaient au-dessus
+de la salle un ciel d'étoffe écarlate; quatre
+de ces colonnes simulaient des palmiers;
+les autres étaient sculptées en thyrses. On
+avait suspendu, dans les intervalles, des
+peaux de monstrueux fauves; cent animaux
+de marbre soutenaient les piliers.&mdash;Au-dessus,
+des boucliers d'or, des tissus à sujets,
+des tableaux de grands peintres se succédaient
+ornementalement, parfois embrumés
+par les parfums qui brûlaient dans les trépieds
+d'or, tandis que la voûte semblait<a name="page_053" id="page_053"></a>
+borner le vol de huit aigles d'or hauts de
+sept mètres. Les cent trente lits étaient d'or,
+couverts de tapis de Perse et d'étoffes de
+pourpre.</p>
+
+<p>La vaisselle et les vases étaient d'or comme
+le reste, et, dit l'historien, enrichis de pierreries
+d'un travail admirable. Autour du
+pavillon qu'on avait entièrement jonché de
+fleurs rares, une forêt d'arbres plantés en
+une nuit rafraîchissait la terre d'une ombre
+continue.</p>
+
+<p>Après la Bannière de l'Étoile, celles des
+Rois et celles des Dieux formaient la tête du
+cortège. La Pompe Dionysiaque suivait:
+c'étaient des Silènes ventrus, les uns couverts
+de pourpre sombre et les autres de
+pourpre claire; puis des Satyres élevant des
+torches ornées de feuilles de lierre d'or;
+des Victoires aux ailes dorées portant des
+lances de trois mètres, au bout desquelles
+s'arrondissaient des cassolettes de parfums;
+un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui<a name="page_054" id="page_054"></a>
+tenaient des plats d'or chargés de myrrhe,
+de crocos et d'encens en fumées.</p>
+
+<p>Ensuite, un char long de sept mètres
+sur quatre, traîné par cent quatre-vingts
+hommes, supportait la statue de Dionysos
+faisant une libation avec un vase d'or. Cette
+statue était haute de cinq mètres. Devant
+elle, un autre vase d'or, colossal, contenait
+six cents litres de vin. Des pampres, du
+lierre, des couronnes, des guirlandes, des
+thyrses, des bandelettes, des masques, des
+tambourins, s'ordonnaient avec symétrie
+sur les quatre parois du char; et derrière,
+marchait en criant la troupe des Bacchantes
+aux cheveux défaits, couronnées de serpents
+et de branches verdoyantes.</p>
+
+<p>Un autre char, traîné par soixante hommes,
+portait la statue de Nisa, ornée de raisins d'or
+et de pierres précieuses.</p>
+
+<p>Un troisième char, roulé par trois cents
+hommes, long de neuf mètres et large de
+sept, représentait un pressoir élevé de onze<a name="page_055" id="page_055"></a>
+mètres au-dessus de la plate-forme, et où
+soixante Satyres foulaient le raisin en chantant
+au son de la flûte la chanson du pressoir.
+Et le vin doux ruisselait sur toute la route.</p>
+
+<p>Un quatrième char, tiré par soixante
+hommes et long de douze mètres, portait
+une outre faite de peaux de panthères cousues,
+qui contenait cent vingt mille litres de
+vin, et qu'on vidait peu à peu en fontaine.</p>
+
+<p>Un cinquième char figurait un antre envahi
+par les lierres, d'où s'échappèrent, tout
+le jour, des tourterelles et des pigeons qui
+avaient de longs rubans aux pattes, pour
+que la foule pût les saisir au vol. Cinq
+cents hommes traînaient cette montagne.</p>
+
+<p>J'en passe...</p>
+
+<p>Seize cents enfants portaient des fruits
+d'or. Six cents esclaves traînaient un prodigieux
+kratêr d'argent, sculpté d'animaux
+en relief.</p>
+
+<p>Puis, ce fut un char de Bakkhos, monté
+sur un éléphant harnaché d'or, suivi de<a name="page_056" id="page_056"></a>
+cinq cents petites filles et de cent vingt
+Satyres. Puis, cinq troupes d'ânes aux frontaux
+d'or, vingt-quatre chars d'éléphants,
+soixante de boucs, d'autres de bœufs, d'autruches,
+de chameaux. Ceux-ci portaient
+l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome.
+Puis, des Indiennes vêtues en captives, six
+cent défenses d'éléphants, deux mille troncs
+d'ébène, deux mille quatre cents chiens,
+cent cinquante hommes portant des arbres,
+d'où pendaient des perroquets, des paons,
+des pintades, des faisans dorés. Puis, quatre
+cent cinquante moutons exotiques, vingt-six
+bœufs blancs des Indes, vingt-quatre
+lions, un ours blanc, quatorze léopards, seize
+panthères, quatre lynx, trois petits ours,
+une girafe et un rhinocéros!</p>
+
+<p>J'en passe encore; il faudrait un volume.
+Ce furent les statues de Priape, de la Vertu,
+de Héra, d'Alexandre, de Ptolémée et de la
+ville de Corinthe, toutes décorées d'or et de
+pourpre. Puis trois chariots, dont le premier<a name="page_057" id="page_057"></a>
+traînait un thyrse d'or de quarante et
+un mètres; le second, une lance d'argent
+de vingt-sept mètres; le troisième (j'en demande
+pardon à mes lectrices), un phallos
+d'or, long de cinquante-cinq mètres, et qui
+portait un astre à son extrémité.</p>
+
+<p>Six cents choristes suivaient, avec trois
+cents joueurs de cithare; puis deux mille
+taureaux aux cornes dorées et portant des
+frontaux d'or. Parmi les autres objets d'or,
+et pour ne citer que ceux-là, on vit une
+couronne colossale, trois mille deux cents
+couronnes plus petites, dix-huit trépieds,
+sept palmiers de quatre mètres, un caducée
+et une foudre l'un et l'autre de dix-huit
+mètres, des aigles, une égide, une cuirasse,
+vingt boucliers, soixante-quatre armures,
+douze bassins, douze urnes, cinquante corbeilles,
+cinq buffets, une corne d'Abondance
+haute de quatorze mètres; puis quatre
+cents chariots portant des plats d'or, et huit
+cents portant des parfums.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>Le long de ce cortège, la haie fut faite par
+cinquante-sept mille six cents fantassins, et
+par vingt-trois mille deux cents cavaliers:
+en tout, plus de quatre-vingt mille hommes.</p>
+
+<p>Telle fut donc cette fête antique. Si nous
+en connaissons les détails, nous savons
+aussi le prix qu'elle coûta. Bien que la plupart
+des richesses qui y furent montrées au
+peuple eussent été <i>données</i> par les pays tributaires
+ou par les nations alliées, le roi
+paya néanmoins pour l'organisation du cortège
+et la décoration générale, quatre-vingt-un
+mille kilogrammes d'argent, somme
+qui, en tenant compte de la dépréciation du
+métal<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, équivaut à <i>quatre cents millions</i> de
+notre monnaie.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Je ne pense pas que la fête d'aujourd'hui
+grève le budget d'une pareille somme. A
+côté de cet amoncellement d'or, nos fleurs<a name="page_059" id="page_059"></a>
+en papier, nos globes de gaz et nos treillages
+de bois vert sont d'un luxe moins véritable.
+Sans atteindre, même de loin, le faste
+des fêtes antiques, peut-être pourrait-on
+laisser à ceux qui dirigent les cérémonies
+nationales une liberté plus grande, et des
+ressources moins comptées.</p>
+
+<p>On s'imagine que l'argent ainsi dépensé
+serait ravi aux besoins du peuple. Il y répondrait,
+au contraire. Le peuple, qui n'est
+pas seul à payer les fêtes, est seul à y
+prendre plaisir, et il le sait bien.</p>
+
+<p><a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p><a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<h3><a name="SPORTS_ANTIQUES" id="SPORTS_ANTIQUES"></a>SPORTS ANTIQUES</h3>
+
+<p><a name="page_062" id="page_062"></a></p>
+
+<p><a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne
+connaissaient ni le Salon ni le Cercle, et bien
+qu'ils eussent élevé au rang des déesses la
+personnification du Foyer, ils se trouvaient
+bien partout, excepté chez eux.</p>
+
+<p>Leurs lieux de réunion, cela est assez
+connu, étaient des places publiques, généralement
+voisines de portiques ou colonnades
+où l'on se réfugiait en cas de pluie.
+Même dans les maisons particulières, il n'y
+avait pas de pièce destinée aux réceptions,
+à part la salle à manger. Ce qui est pour<a name="page_064" id="page_064"></a>
+nous le fumoir, ou ce qui était pour nos
+pères la bibliothèque, n'a pas d'équivalent
+dans l'antiquité. On recevait ses amis dans
+l'atrium, ou plus souvent encore au jardin,
+entre les arbres et les statues.</p>
+
+<p>Ainsi, pas de représentations privées,
+hors quelques danses ou pantomimes devant
+un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement;
+aucun prétexte pour réunir les
+éléments de ce qu'on appelle aujourd'hui
+une «matinée» ou une «soirée».</p>
+
+<p>Cependant, l'homme a besoin de distractions
+et les Grecs goûtaient comme nous
+ces plaisirs en commun qui sont une des
+nécessités de la vie; mais ils les prenaient
+au dehors, et comme les spectacles au grand
+soleil s'accommodent des proportions les
+plus variées, ils étaient quatre autour d'un
+flûtiste, cent mille autour d'un discobole.
+Telles étaient leurs «matinées».</p>
+
+<p>Il est singulier que, dans notre langue où
+les inventions les plus modernes portent<a name="page_065" id="page_065"></a>
+des noms grecs, nous ayons pris un mot
+anglais pour désigner ce qui est essentiellement
+hellénique: le Sport.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>L'Athlétique (ainsi le nommait-on) était
+jadis un des Beaux-Arts, et non le moindre.
+On élevait des statues aux athlètes vivants.
+Ils étaient comblés d'honneurs et de richesses,
+non par des entrepreneurs de spectacles,
+mais par l'État et la Cité. Si nous
+suivions scrupuleusement la tradition antique
+en matière de goût, on enseignerait
+la gymnastique à la Villa Médicis, et qui
+sait si les quatre arts ne trouveraient pas
+un réel profit à considérer ce nouveau
+venu?</p>
+
+<p>L'athlète, en effet, et sans paradoxe, est
+un artiste. Il modèle son corps comme le
+chanteur forme sa voix. Il est sa propre
+statue.<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p>Lui seul a reçu le don des attitudes souples
+et droites, des mouvements puissants
+et doux. Lui seul réalise ce tour de force
+qui est la légèreté dans l'énergie. Notre
+admiration pour l'artiste augmente devant
+l'aisance incompréhensible avec laquelle il
+résout des problèmes de beauté qui seraient,
+pour nous, extraordinaires; mais l'athlète
+a le même secret. Méditons la gloire que
+lui décernaient si respectueusement les
+Athéniens.</p>
+
+<p>A vrai dire, ils comprenaient l'athlète
+dans un sens qui n'est pas tout à fait le
+nôtre. Détenir un record n'était nullement
+leur idéal sportif. Sans doute, le vainqueur
+au javelot était l'homme qui lançait son
+projectile le plus loin, et le vainqueur à la
+course était toujours le premier; mais tout
+au contraire de nous, les Grecs n'estimaient
+qu'à demi les spécialistes de la force. L'athlète,
+pour eux, était l'être invincible par
+quelque moyen que ce fût. Ils auraient hué<a name="page_067" id="page_067"></a>
+un coureur, si les muscles de ses bras
+n'avaient été aussi robustes que ceux de
+ses jarrets, et si, au lendemain de sa victoire,
+le premier venu parmi les lutteurs
+eût pu lui faire toucher les épaules. Aussi,
+en disant que le Sport est essentiellement
+hellénique, je ne prétends pas que Périclès
+eût été saisi d'admiration à l'aspect d'un de
+nos jockeys. Les Grecs ne séparaient pas à
+ce point l'idée Force et l'idée Beauté. Ils
+pensaient que les peintres et les sculpteurs
+cherchent le Beau à leur manière, et que
+les athlètes le réalisent en eux-mêmes:
+leur Esthétique admettait donc parmi les
+arts l'exercice physique; mais ici, elle ne
+pouvait distinguer l'homme de l'œuvre,
+puisque le résultat du sport est le développement
+du sportsman: c'est pourquoi elle
+formait l'athlète selon les mêmes lois d'harmonie
+et de proportion que Phidias imposait
+à ses cavaliers nus.</p>
+
+<p>Dans ce but, ils avaient institué le fameux<a name="page_068" id="page_068"></a>
+concours du pentathle, qui n'était pas autre
+chose qu'un vaste championnat en cinq
+manches.</p>
+
+<p>Tous les concurrents se mettaient d'abord
+en ligne pour le <i>saut</i>: épreuve éliminatoire
+pour laquelle l'espace à franchir était réglé
+d'avance. Ceux qui réussissaient prenaient
+part à un deuxième concours: le lancement
+du <i>javelot</i>, et cette fois les quatre meilleurs
+«lanciers» étaient seuls retenus pour les
+épreuves suivantes. La <i>course</i> éliminait le
+quatrième concurrent. Le <i>disque</i> éliminait
+le troisième...</p>
+
+<p>Comme on le voit, les premières épreuves
+et les demi-finales se répétaient symétriquement:
+le saut et la course prouvant la
+vigueur des jambes, le javelot et le disque,
+celle des bras.</p>
+
+<p>Les deux vainqueurs s'avançaient alors
+l'un vers l'autre et entraient en <i>lutte</i>, corps
+à corps.</p>
+
+<p>Mais tandis que chez nous, et chez les<a name="page_069" id="page_069"></a>
+Turcs (comme autrefois chez les japonais),
+les lutteurs sont des colosses obèses qui
+écrasent l'adversaire sous leur masse, jamais,
+chez les Grecs, un lutteur de foire n'eût été
+admis aux Jeux Olympiques. L'épreuve du
+saut l'eût écarté dès le début. Est-ce à dire
+que les plus agiles étaient seuls admis à
+lutter? Non pas. La course à pied ne départageait
+que les vainqueurs du saut et du
+javelot: épreuves de force par excellence.
+Les deux derniers concurrents étaient donc
+les plus agiles parmi les plus vigoureux:
+c'étaient des athlètes complets. On ne saurait
+trop admirer avec quelle intelligence
+étaient graduées les séries du «Grand Prix»
+antique. Le triomphateur de la finale était
+digne d'avoir sa statue dans le bois sacré
+d'Olympie, car on pouvait dire de lui à coup
+sûr qu'il était le premier guerrier de la
+Grèce.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Par la suite, ces jeux admirables dégénérèrent.<a name="page_070" id="page_070"></a>
+Athènes avait tous les ans des
+courses de chars et de cavaliers à l'époque
+des Panathénées. Olympie à son tour eut
+un hippodrome célèbre. Quand Rome et
+Byzance recueillirent la succession d'Hellas
+à la tête des peuples, le Cirque finit par
+absorber en lui tous les jeux et toutes les
+fêtes. Les chars des cochers hurlants chassèrent
+les athlètes de l'arène.</p>
+
+<p>Dès lors, il serait puéril de le nier, le
+sport antique devient moins intéressant
+pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de
+loin les courses auxquelles nous sommes
+habitués, ensuite parce que, sur un pareil
+terrain, nous n'avons rien à lui envier. De
+nombreux documents figurés nous apprennent
+que la haute école était connue des
+anciens dans toutes ses subtilités: mais il
+n'est pas vrai qu'à Rome les courses, attelées
+ou non, aient jamais égalé la perfection des
+nôtres. Celles-là étaient des cohues galopantes,
+mal réglées, presque barbares,&mdash;<a name="page_071" id="page_071"></a>dignes,
+en un mot, de cette longue décadence
+artistique où Rome fit sombrer l'héritage
+athénien. On y courait la charge,
+comme en guerre. Nulle discipline entre les
+conducteurs. Il fallait arriver à tout prix,
+fût-ce en crevant ses chevaux ou en versant
+le char du rival. Plaisirs de sauvages, que
+Longchamps ou Vincennes laissent loin
+derrière eux.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Reposons-nous plutôt devant la magnifique
+image qui était l'idéal de l'athlétique
+grecque. Notre sport gagnerait à s'inspirer
+d'elle. Nos coureurs, attirés par l'appât des
+prix, s'entraînent constamment au même
+exercice. Ils deviennent semblables à des
+ténors qui donneraient sans cesse l'<i>ut</i> de
+poitrine et qui ne sauraient pas chanter
+«Au clair de la Lune» dans le médium.</p>
+
+<p>Le sport ainsi compris est tout le contraire
+d'un art.<a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<p>Puisque nous avons en France des sociétés
+puissantes qui règlent à leur gré l'ordre des
+fêtes et la nature des récompenses, pourquoi
+ne s'uniraient-elles pas pour offrir le plus
+grand prix de l'année au champion général
+des «cinq arts athlétiques»? Je sais qu'on
+a tenté l'expérience dans notre pays et que
+les premiers résultats n'ont pas été satisfaisants.
+Ils ne pouvaient l'être si tôt. On ne
+réforme pas ainsi l'entraînement de toute
+une génération. A une formule nouvelle, il
+faut des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient
+en foule s'ils étaient prévenus que
+leurs efforts dussent être récompensés plus
+que ceux de leurs rivaux spécialistes. Il
+semble bien que ce soit surtout une question
+d'argent. Créons l'émulation par la
+prime et nous aurons, peu à peu, un concours
+national annuel qui, sans éclipser les
+autres réunions sportives, tiendra néanmoins
+parmi elles le premier rang, et le
+plus digne.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<p>C'est en formant des athlètes complets
+que nous servirons le mieux le développement
+de la vigueur adolescente et l'intérêt
+supérieur de la beauté française.</p>
+
+<p><a name="page_074" id="page_074"></a></p>
+
+<p><a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<h3><a name="LESBOS_DAUJOURDHUI" id="LESBOS_DAUJOURDHUI"></a>LESBOS D'AUJOURD'HUI</h3>
+
+<p><a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<p><a name="page_077" id="page_077"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>La terre de Daphnis et de la petite Chloé,
+la vieille île éolienne devant laquelle l'amiral
+Caillard va mettre en batterie ses monstrueux
+canons, Lesbos est aussi mal connue
+qu'elle est célèbre.</p>
+
+<p>Des paquebots européens la contournent
+sans y faire relâche. Les touristes visitent
+Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la
+Troade. Très peu de voyageurs récents
+peuvent compter, parmi leurs excursions,
+un séjour à Mytilène. L'un d'eux est un
+Français, M. de Launay, chargé de mission
+par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands,<a name="page_078" id="page_078"></a>
+Conze<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> et Koldewey, ont reconnu
+les ruines antiques échappées aux ravages
+des Turcs et aux boulets des Vénitiens. Enfin,
+un habitant de l'île, M. Georgeakîs, a
+recueilli les traditions, les contes, les chansons
+populaires de son pays dans un intéressant
+travail auquel l'un de nos plus
+savants <i>folk-loristes</i>, M. Pineau, collabora<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.
+Mais ces études n'ont pas dépassé le cercle
+restreint des hellénistes et nos curiosités
+d'aujourd'hui leur donnent inopinément
+un intérêt général qu'elles ne prétendaient
+pas éveiller.</p>
+
+<p>L'heure est venue de leur demander une
+causerie familière sur la vie intime de ces
+paisibles gens auxquels nos cuirassés vont
+rendre visite avec le cérémonial de la guerre.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Lesbos, île séparée de l'Asie par la mer<a name="page_079" id="page_079"></a>
+éclatante de l'Archipel bleu, est encore
+habitée par une peuplade grecque, de
+mœurs à demi orientales, comme au temps
+où les Lydiens lui envoyaient leurs étoffes
+de soie et passaient dans ses ports en faisant
+voile vers Athènes. La vie, de nos
+jours, y est peut-être plus modeste, plus
+secrète et plus retirée, mais elle a gardé ce
+caractère de paix tranquille, de bonheur
+naïf et doux, que Longus lui donnait il y a
+deux mille ans et que les voyageurs contemporains
+ont retrouvé intact dans l'âme
+de son peuple.</p>
+
+<p>Une montagne de marbre blanc, un
+Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver couvre
+parfois d'une neige éblouissante; quelques
+collines rocheuses; des golfes d'azur
+sombre, unis comme des lacs; un paysage
+d'un vert très frais, analogue, dit M. de
+Launay, à celui des montagnes de France:
+des chênes, des peupliers longs, des noyers
+çà et là, des haies de mûriers sauvages, des<a name="page_080" id="page_080"></a>
+forêts dont le sol est couvert par un tapis
+d'anémones rouges; puis, en descendant vers
+la mer, des fleurs de toutes les nuances, des
+épis, des pâturages et d'innombrables oliviers:
+tel est le pays de Sapho. Sur les
+plages, on trouve le murex, le coquillage de
+la pourpre.</p>
+
+<p>Le costume des femmes est d'un éclat
+tout asiatique; il se compose d'une culotte
+bouffante, serrée à la cheville, d'une chemisette
+blanche à raies roses, et d'un boléro
+très ouvert qui laisse la poitrine libre dans
+la mince étoffe. Les cheveux sont ornés d'un
+mouchoir de couleur qui fait parfois le tour
+du visage; on y pique des aigrettes, des
+fleurs, des mousselines transparentes ou
+des rubans multicolores, selon les villages.
+Les jeunes filles sont très fières de leurs
+cheveux noirs, qu'elles portent en nattes
+tombantes. Plus les nattes sont longues,
+plus les filles se disent belles, et une vieille
+superstition veut que la veille du premier<a name="page_081" id="page_081"></a>
+mai elles frappent leurs dos nus avec des
+orties pour faire pousser leur chevelure.</p>
+
+<p>Chaque année, ce jour-là aussi, elles s'en
+vont, par groupes d'amies, le soir, en chantant,
+dans la campagne nocturne. Elles
+cueillent autant de fleurs qu'elles en peuvent
+rapporter, et celle qui la première entend
+le coucou est dite avoir reçu le plus heureux
+présage. Elles rentrent dans leurs maisons
+quand le village est endormi, et là elles
+tressent des couronnes, des guirlandes, des
+gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux
+fenêtres et aux portes fermées. Le lendemain,
+quand le soleil se lève, tout le printemps
+de la terre est venu, entre leurs
+doigts, envahir les cités de ses corolles et de
+ses parfums.</p>
+
+<p>C'est la première aube de mai; le village
+s'éveille avec elle, et chacun s'habille en
+hâte. Toutes les femmes ont des anémones
+dans les cheveux en signe de joie. Tous les
+hommes sont en habit de fête, portant le<a name="page_082" id="page_082"></a>
+gilet noir boutonné en losange, la ceinture
+écarlate et le bonnet cassé neuf. Une vieille
+dame, dans chaque quartier, parcourt les
+rues, portant une coupe de miel où elle
+trempe son doigt, et elle touche de ce doigt
+les vierges au front pour les faire paraître
+douces comme le miel aux yeux de leurs
+fiancés.</p>
+
+<p>A douze ans, les filles se marient, si toutefois
+elles ont un trousseau complet;
+autrement, les partis ne se présenteraient
+pas. Ce trousseau, il faut qu'elles le fassent
+elles-mêmes; la plus habile est la mieux
+ornée. Toutes les pièces du linge et des
+vêtements sont tissées au métier par la candidate:
+chemises, chemisettes, pantalons
+bouffants, draps, serviettes, nappes et torchons,
+étoffe à trame lâche ou serrée, unies
+ou rayée de couleurs pâles, sortent peu à
+peu de tous ces petits doigts si pressés de
+s'unir à ceux d'un mari. Après cela, il faut
+couper, ourler, broder, que sais-je? Les<a name="page_083" id="page_083"></a>
+mois et mois passent dans ce long travail
+d'enfant, qui porte sa récompense au terme
+de sa tâche.</p>
+
+<p>Les accordailles se font toujours entre le
+jeune homme et la jeune fille, les parents
+n'étant consultés que par la suite. S'ils ne
+refusent pas leur consentement, les deux
+familles se réunissent, et le prêtre a mission
+de rédiger le contrat, afin que la félicité
+matérielle des époux reçoive par là une sorte
+de bénédiction religieuse, comme leur
+bonheur intime et leur union chrétienne.</p>
+
+<p>A la veille du mariage, toutes les amies
+de la fiancée se donnent rendez-vous dans
+sa chambre, et font elles-mêmes la toilette
+de noces. Le trousseau est déployé, exposé
+sur les murailles. La jeune fille est lavée
+par ses petites voisines, qui lui teignent les
+ongles en rouge.</p>
+
+<p>C'est pour elle, en effet, que la fête se
+donne. C'est elle qui épouse et elle qui possède;
+le mari ne vient qu'au second plan.<a name="page_084" id="page_084"></a>
+Une très ancienne coutume qui remonte au
+delà des Grecs, jusqu'aux premiers temps
+de la civilisation égéenne, veut qu'à Lesbos,
+la femme soit chef de la famille, la fille
+seule héritière au détriment des fils. Elle
+hérite même du vivant de ses parents, car,
+en dehors de la dot qu'elle reçoit, et du
+trousseau qu'elle s'est tissé, la fille aînée
+prend possession de la maison paternelle le
+jour de son mariage, et le père va porter son
+foyer autre part.</p>
+
+<p>Après la cérémonie à l'église, les assistants
+se réunissent chez les nouveaux mariés.
+Une jeune fille se tient à la porte, et chaque
+fois qu'un invité se présente, elle lui met
+dans la bouche une cuillerée de confitures,
+en symbole des douces pensées qu'il lui faut
+apporter en passant le seuil nuptial.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>N'est-ce pas que les petits détails de ces
+coutumes populaires éveillent l'idée d'une
+république heureuse, où tout serait inconnu<a name="page_085" id="page_085"></a>
+de ce qui assombrit les peuples d'Europe?
+Et réellement Lesbos est une île fortunée.
+Personne n'y est très riche, ni très pauvre
+non plus. La terre, partagée entre les
+familles, offre un morcellement à peu près
+régulier. Nul homme qui n'ait là son bout
+de champ, ses oliviers précieux et son pain
+sur la planche. Un climat d'une égalité
+paradisiaque y rend les cultures faciles et
+les repos délicieux. Sous leurs toits couverts
+de roseaux, les maisons peintes de couleurs
+diverses présentent des pièces vastes où
+s'étendent des tapis en poil de chèvre tissés
+par les femmes. Le long des murs blanchis
+à la chaux, quelques divans sont allongés,
+et l'on y fait asseoir les hôtes en leur donnant
+du café turc, des sucreries roses et des
+fruits confits.</p>
+
+<p>Mytilène, la capitale de l'île, est construite
+dans une position qui rappelle exactement
+celle d'Alexandrie moderne. Elle s'étageait
+autrefois en amphithéâtre sur une<a name="page_086" id="page_086"></a>
+presqu'île à demi détachée, qui n'était reliée
+à la terre que par des ponts de pierre
+blanche. De chaque côté de ces ponts, deux
+ports symétriques se creusaient, ainsi que le
+Vieux-Port et l'Eunoste à gauche et à droite
+de l'Heptastade. Puis leur fond bas s'est ensablé.
+Un isthme lentement émergé s'est élargi
+entre les anses et la ville nouvelle y est
+descendue. Il ne reste rien de la cité antique.</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui une petite ville propre
+et tortueuse, coupée d'une quantité de ruelles
+et d'impasses, bariolée, grouillante et cosmopolite
+comme les moindres ports de la
+Méditerranée. Ses maisons bleu clair, rose
+pâle et jaune léger couvrent des teintes les
+plus tendres les premières pentes de la citadelle,
+et une forêt d'oliviers la coiffe de
+sa chevelure sombre. Les paysans de l'intérieur
+apportent là et vendent aux marchands
+étrangers l'huile de leurs olives et le vin de
+leurs vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux
+et toujours si recherché des Grecs.<a name="page_087" id="page_087"></a>
+D'autres y vendent de la soie, des figues,
+des peaux tannées, du miel, des moutons
+descendants des troupeaux qui entourèrent
+Daphnis, des brebis filles de celle qui allaita
+Chloé. Ces modestes échanges suffisent à la
+vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas
+d'autre superflu que les richesses des bois
+et des plaines, les Mytiléniens n'amassent
+pour trésors que le miel de leur abeilles:
+ils en ont fait le symbole du bonheur.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Soyons doux pour ce peuple innocent et
+simple que les Turcs laissent en paix depuis
+soixante-dix ans. Si mous débarquons dans
+ses ports merveilleux, s'il nous faut quelque
+temps nous substituer à ses maîtres, et
+surtout si notre établissement dans l'île doit
+se prolonger au delà de nos ambitions,
+montrons-nous discrets et faciles à l'égard
+de ces villageois qui ne sont pas responsables
+des fautes du sultan. Ils ignorent la question
+des quais et les écoles de Syrie. La<a name="page_088" id="page_088"></a>
+créance Lorando n'est pas à leur compte.
+Allons chez eux comme des amis. Notre
+cause est déjà gagnée auprès d'eux puisque
+leurs aversions et nos hostilités s'adressent
+pour l'instant au même personnage.</p>
+
+<p>Enfin, soyons respectueux pour le sol où
+reposent leurs glorieux ancêtres. C'est là,
+c'est dans l'île de Lesbos que les premiers
+lyriques ont chanté leurs premiers vers
+dans une langue européenne. C'est de là
+qu'ont jailli les sources de l'ode et les
+larmes de l'élégie. Tous ceux qui ont trouvé
+dans les strophes d'un poète le rythme de
+leurs enthousiasmes où la consolation de
+leurs désespoirs doivent regarder cette île
+comme le lieu privilégié de leur pèlerinage
+intime: elle est sacrée pour toujours. Le
+sang ne peut plus être répandu sur les rives
+où la légende veut que les vagues aient un
+soir jeté, avec leur écume divine, la tête
+et la lyre d'Orphée.</p>
+
+<p class="datt">5 novembre 1901.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<div class="blockquot"><p>[Le jour où cet article paraissait, l'escadre de la
+Méditerranée venait de quitter Toulon pour une
+destination inconnue, après la rupture des relations
+diplomatiques entre la France et la Turquie. On
+pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y
+aborda en effet quelques jours plus tard. Cet événement
+est encore trop près de nous pour qu'on ait
+oublié comment l'amiral Caillard leva l'ancre après
+une courte démonstration navale qui ne souffrit
+aucune résistance.]</p></div>
+
+<p><a name="page_090" id="page_090"></a></p>
+
+<p><a name="page_091" id="page_091"></a></p>
+
+<h3><a name="LA_FEMME" id="LA_FEMME"></a>LA FEMME<br /><br />
+<small>DANS LA POÉSIE ARABE</small></h3>
+
+<p><a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<p><a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Si l'on demandait à un lecteur occidental
+comment il se représente l'héroïne d'un
+poème arabe où il est parlé d'amour, j'imagine
+que le lecteur serait d'abord surpris de
+s'entendre interroger sur le cours élémentaire
+de ses connaissances générales; qu'ensuite,
+et pressé de répondre, il décrirait
+sommairement la silhouette d'une jeune
+femme âgée de vingt-cinq ans, vêtue de huit
+robes impénétrables, recluse dans un harem
+aussi fortifié qu'une prison et traitée
+comme une esclave.<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p>Or ce portrait serait justement à l'opposé
+de l'exactitude, et presque le plus faux que
+l'on pût offrir: on premier lieu, parce qu'à
+vingt-cinq uns une femme arabe est plusieurs
+fois grand'mère, et ne saurait plus
+(du moins physiquement) inspirer les poètes
+lyriques... Arrêtons-nous dès le début sur
+cette question d'âge où nous trouverons la
+clef de toute poésie orientale.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>La jeune fille arabe a de dix à douze ans.</p>
+
+<p>Ceci est capital.</p>
+
+<p>Elle a douze ans comme la jeune fille
+grecque. C'est la <span title="mots grecs: dôdeketis nymphê">δωδεχἑτιϛ νὑμφη</span>
+des poètes
+de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs
+années, elle est femme par le corps et par
+la beauté; mais les transformations de sa
+poitrine et de ses hanches ne sauraient faire
+qu'elle ne soit restée, cérébralement, une
+petite fille. A Corinthe ainsi qu'à Bagdad
+elle joue encore aux osselets, une heure
+avant de suivre son premier amant; il n'y
+a pas de transition pour elle entre les jeux
+de la chambre et ceux du lit, rien de ce
+que nous appelons en Europe la «jeunesse<a name="page_096" id="page_096"></a>»,
+qui sépare l'enfance de la maternité.
+La jeune fille arabe est toujours un
+enfant, et c'est par là qu'elle donne le ton
+(de même que la vierge Hellène) à la poésie
+amoureuse toute naïve qui refleurit depuis
+trois mille ans autour des mers levantines.</p>
+
+<p>Volontairement naïve est cette poésie, et
+sincèrement, et à propos. Que de sottises
+critiques n'avons-nous pas lues sur la «fausse
+naïveté», sur la «mièvrerie» de Daphnis
+et Chloé,&mdash;pour prendre cet exemple d'amours
+orientales. Mais Chloé a treize ans!<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>
+et comment une petite bergère éolienne de
+treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance,
+si elle ne montrait pas ses façons
+puériles de sentir, de pleurer, de parler ou
+de se taire?</p>
+
+<p>Les amantes qui sont nées dans nos pays
+froids, où tous les printemps sont en retard,
+même celui de la jeunesse humaine, éprouvent<a name="page_097" id="page_097"></a>
+leurs premières passions à l'âge où leur
+éducation intellectuelle est terminée. Il est
+tout naturel qu'elles mêlent le monde abstrait
+au nouveau monde physique dont
+l'éveil bouleverse leurs âmes déjà grandes.
+Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre
+ans réponde «Infini» à qui lui dit «Amour»,
+et personne ne s'en étonnera; elle peut disserter
+comme il lui plaît sur les affinités
+mystérieuses des êtres et même établir une
+corrélation raisonnable entre le mouvement
+circulaire des planètes et le manège du lieutenant
+qui gravite autour de sa blonde personne.
+Elle a eu tout le temps d'apprendre
+sa philosophie. Souvent même elle a fait le
+tour des vanités psychologiques et, vierge
+comme la Rosalinde de Shakespeare, elle
+pourrait dire comme celle-ci, lisant son
+premier billet doux: «Love is merely a
+madness.»</p>
+
+<p>Mais une enfant de douze ans! A quoi
+peut-elle comparer les premières voluptés<a name="page_098" id="page_098"></a>
+de son corps si ce n'est aux premières joies
+matérielles et simples qu'elle a pu goûter?
+Dira-t-elle que le désir est plus amer que le
+regret? non, mais «doux comme le miel»
+parce qu'elle est à l'âge où l'on aime le miel,
+et parce que la douceur des lèvres sur les
+lèvres, sensualité mal connue d'elle encore,
+ne lui rappelle guère que sa gourmandise.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi le Cantique des Cantiques
+chante ainsi le bonheur d'aimer: «Il
+y a, sous ta langue, du miel et du lait<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.»
+Voilà comment, dans la plupart des poèmes
+arabes que l'on va lire, les métaphores même
+les plus complexes ne quitteront jamais le
+champ des réalités pour celui des abstractions.
+Ce n'est point que les poètes orientaux
+ne puissent briser le cercle des images
+visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent
+d'amour, ils doivent se refaire une âme
+d'enfant, par la nécessité même du sujet.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Cette très jeune amante, cette femme-enfant,
+où et comment le poète la rencontre-t-il?</p>
+
+<p>Est-ce à travers tous les dangers, au
+moyen de tous les artifices, ruses, fourberies
+et stratagèmes, dont la légende accréditée
+chez nous charge les mœurs orientales?
+est-ce dans cette forêt de mystères et d'embûches
+que les aventures d'amour poursuivent
+là-bas leurs fins naturelles?</p>
+
+<p>Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du
+Caire ou de Bagdad, cités exceptionnelles de
+ce grand peuple errant et libre qui est la
+famille arabe. Et même là, tant de secrets<a name="page_100" id="page_100"></a>
+et de luttes insidieuses autour de la femme
+ne sont ordinairement que les péripéties, de
+l'adultère: sujet de contes et non de poèmes.
+L'innombrable littérature musulmane<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> où
+les complexités de l'adultère forment si souvent
+la trame du récit, excuse l'erreur où
+nous tombons lorsque nous nous imaginons
+volontiers l'amant arabe à cheval en pleine
+nuit sur un mur de harem avec un coutelas
+entre les dents et deux pistolets à la ceinture.
+Une telle posture n'est pas habituelle
+aux poètes, et si elle est encore ici romantique
+et byronienne elle ne pourrait pas
+servir d'illustration aux mœurs pastorales
+de la vieille Arabie.</p>
+
+<p>Pastoral est en effet, essentiellement, le
+peuple arabe. Les Maures et les Mauresques<a name="page_101" id="page_101"></a>
+des villes forment un rameau si différent de
+la souche originelle qu'il en semble presque
+étranger. Si les poètes terminent souvent
+leur vie chargée de gloire à la cour du Khalife,
+la plupart sont nés dans les plaines où
+la vie antique reste simple et à peu près immuable
+depuis les origines. Si quelques-uns,
+comme Abou-Nouas, célèbrent sur commande
+les maîtresses du souverain, la plupart
+continuent de chanter, avec le frisson
+de leur jeunesse lointaine, les jeunes filles
+de leur patrie, Yémen tout en fleurs, Liban
+couronné d'ombres, bords du Nil éblouissant
+et silencieux.</p>
+
+<p>Là, et surtout en Arabie, si la femme
+mariée est sévèrement tenue, la jeune fille
+l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui
+pardonne une faute éventuelle, mais parce
+qu'on la croit moins capable de la commettre
+et parce que le mariage précoce ne
+lui permet pas souvent d'égarer ses premiers
+désirs.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Ce n'est pas pour elle sans doute que le
+Koran édicte son fameux verset sur la décence
+des femmes<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, car elle est à peine
+vêtue d'une chemise, et dans bien des contrées,
+jusqu'au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, cette chemisé
+même ne lui est pas donnée avant son mariage.</p>
+
+<p>Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites
+du Liban, qui devint, en 1614, professeur
+d'arabe au Collège de France, nous
+dit son étonnement d'avoir rencontré dans
+les rues du Caire «des jeunes filles de 14 à
+15 ans qui n'éprouvaient pas de pudeur à se
+promener sans aucune chemise, sans aucun
+voile, absolument nues»<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il ajoute qu'aux
+environs du Caire et surtout sur la route de
+Jérusalem, cette nudité était la tenue ordinaire
+des jeunes filles au-dessous de quinze
+ans. Les caravanes chrétiennes voyaient<a name="page_103" id="page_103"></a>
+sortir des villages cinquante jeunes personnes
+extrêmement honnêtes, mais toutes
+dans le costume d'Ashtoret, et comme il
+fallait bien s'adresser à elles pour acheter
+des provisions, cela n'allait pas sans péril de
+faiblesse pour les bons Maronites pèlerins.</p>
+
+<p>Deux siècles plus tard, le grand ethnographe
+de l'Égypte, E. W. Lane, fait la
+même observation. «J'ai vu maintes fois
+dans ce pays, écrit-il, des femmes dans
+toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un
+âge plus avancé, n'avoir rien sur le corps
+qu'une étroite bande d'étoffe autour des
+hanches<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
+
+<p>Si même nous quittons l'Égypte pour
+l'Arabie propre, où la race est pure, nous
+trouvons çà et là une simplicité de costume
+qui n'est plus individuelle, mais ethnique.
+Le témoignage de Bruce est net. Entre l'Hedjaz<a name="page_104" id="page_104"></a>
+et l'Yémen, au berceau même de la poésie
+arabe, il note en ces termes ce qu'il a
+vu: «Les femmes vont nues, comme les
+hommes. Celles qui sont mariées portent
+pour la plupart une espèce de pagne qui leur
+ceint les reins; mais quelques-unes n'ont
+rien du tout. Les filles de tout âge sont entièrement
+sans habits<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
+
+<p>Gardons-nous de généraliser: nudité de
+la femme en pays arabe signifie presque
+toujours indigence<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. J'insiste néanmoins
+sur ce détail parce qu'il pose dans une familiarité
+singulièrement «pastorale» en
+effet les rapports entre jeunes gens.</p>
+
+<p>Nue, ou à peine couverte d'une chemise
+flottante, c'est tout un, la jeune fille des
+tribus arabes proprement dites n'a guère<a name="page_105" id="page_105"></a>
+de secrets à cacher devant les hommes
+même qui ne la courtisent point. Le seul
+respect de sa virginité la protège, avec la
+crainte de son père, et celle de Dieu.</p>
+
+<p>Elle n'a pas, comme la mauresque, autour
+de sa personne précieuse, le triple voile,
+les pantalons lacés, les robes abondantes,
+l'enceinte des murailles et les ferrures des
+portes. Dès qu'on la touche elle est prise, si
+l'on ose la toucher, et si elle le permet.</p>
+
+<p>Elle marche avec ses sœurs par les sentiers
+des champs, elle parle aux hommes
+qui passent, elle sait très bien entendre
+les vers d'amour et elle sait aussi leur répondre.</p>
+
+<p>Un orientaliste a écrit que l'Arabie Heureuse
+était le seul pays où l'on pût mettre
+convenablement en scène la poésie bucolique<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le type arabe est le chef-d'œuvre de la
+grande famille sémitique, et par certaines
+excellences de beauté, il passe, même le type
+grec, orgueil de la famille rivale.</p>
+
+<p>Incomparable par l'élégance de la stature,
+la force délicate et fine des attaches, la souplesse,
+la grâce et la vigueur du torse, la
+noblesse de la main, la lumière du regard,
+il se présente avec une majesté si naturellement
+royale, qu'il semble seul créé pour
+se draper dans la pourpre, apparaître à
+cheval et tirer l'épée.</p>
+
+<p>Tel est l'homme de la race.</p>
+
+<p>La femme, nous ne voulons pas la décrire<a name="page_107" id="page_107"></a>
+ici avec ce que nous apprennent nos yeux
+européens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils?
+Les vierges arabes nous sont
+inconnues comme les femmes antiques, et le
+voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau.
+Sur quelques visages entrevus dans
+l'éclair de la surprise nous n'entreprendrons
+pas de juger ceux qui sont restés cachés.
+Les poètes seuls sauront nous peindre ce
+qu'ils ont pu seuls voir et chérir<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>La première des beautés qui les attirent
+est la chevelure qu'ils décrivent somptueusement.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu'à
+sa taille et ressemblent à des grappes noires.</p></div>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparaît.
+Elle laisse tomber ses cheveux, ils roulent dans
+la poussière.</p></div>
+
+<p>Le Khalife Yâzid dit mieux encore:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et
+noirs?</p></div>
+
+<p>Le visage est souvent représenté comme
+une apparition au milieu des cheveux ou
+des voiles. Voici un vers magnifique de
+Tharafa:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Son visage est enveloppé par le manteau du
+soleil.</p></div>
+
+<p>On la compare aussi à la lune, sur laquelle
+le voile passe comme un nuage léger.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Les yeux sont découverts même quand le
+voile est posé. Leurs paupières sont noires,
+poudrées de khôl; les sourcils peints étendent
+au-dessus du regard leur ligne allongée;
+plus les yeux sont obscurs et plus ils
+sont beaux.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<div class="blockquot"><p>J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles
+étaient brillantes de rosée. Et chacune était belle
+comme une jeune fille aux yeux noirs qui a des
+larmes sur les paupières.</p></div>
+
+<p>Ce regard humide est celui que les poètes
+rappellent le plus volontiers:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle m'a regardé langoureusement avec les paupières
+d'une femme qui s'est mis de l'eau sur les yeux.</p></div>
+
+<p>Et les yeux sont toujours «de gazelle»
+est-il besoin de la dire? Les joues «de jeune
+gazelle brune» se rencontrent aussi, mais
+elles sont le plus souvent roses et parfois
+même très colorées.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Rouge sombre, presque noire nous est
+peinte la bouche par antithèse avec la blancheur
+des dents.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents
+blanches comme des fleur d'anthémis arrosées de
+soleil, et ses gencives sont poudrées de khôl.</p></div>
+
+<p>Quand les poètes parlent de bouche ils<a name="page_110" id="page_110"></a>
+ne se bornent pas à la décrire de loin.
+Nabiga dit d'une jeune femme:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle désaltère celui qui couche avec elle, par sa
+bouche aux dents tranchantes, sa bouche délicieuse
+et fraîche comme le vin après le sommeil.</p></div>
+
+<p>Le cou est droit comme le cou d'un jeune
+animal, et il est ferme sous la main. C'est
+là que le baiser commence:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une
+belle fille aux joues éclatantes.</p></div>
+
+<p>Mais la beauté du visage ne serait que
+peu de chose si celle du corps ne se révélait
+par un triple caractère que tous les poètes
+arabes s'accordent à louer: fermeté des
+seins, finesse de la taille, ampleur de la
+croupe.</p>
+
+<p>Les jeunes filles:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elles cherchent à cacher leurs seins gonflés qui
+ressemblent aux grenades.</p></div>
+
+<p>Une chanteuse:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Par la fente large de sa robe elle montre à l'amant
+qui la touche une mamelle grasse et toute blanche.</p></div>
+
+<p>Une maîtresse:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle a pris mon cœur avec ses yeux... avec ses
+seins magnifiques où se pose un collier de corail.</p></div>
+
+<p>Pour faire en quelque sorte équilibre avec
+la puberté triomphante de la poitrine, le
+poète admire</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Une croupe faite pour se poser sur un coussin.</p></div>
+
+<p>Il est fier de son amie, parce que:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Sa croupe ressemble à une dune de sable et la
+naissance de ses cuisses est grassement plissée.</p></div>
+
+<p>Ces poésies s'adressent, il est vrai, à des
+amoureuses de douze à quinze ans, mais qui
+sont, comme on le voit, des fillettes assez
+dodues.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Enfin, s'il faut aller jusqu'où les écrivains
+orientaux achèvent leurs descriptions, un
+court fragment pourra suffire à compléter ce
+tableau sommaire:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Si tu la touches, tu prends à pleine main un sexe<a name="page_112" id="page_112"></a>
+solide et saillant qui remplit presque toute la
+paume<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p></div>
+
+<p>Parfois le poète est plus concis, et au lieu
+de décrire une à une les beautés de sa
+maîtresse, il la peint en une seule phrase,
+mais avec quelle intense et profonde
+poésie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je charme les jours de pluie (bien que la pluie à
+elle seule me soit agréable) sous une tente soutenue
+par des pieux, avec une fille délicate qui porte des
+anneaux et des bracelets suspendus à ses membres
+comme des fruits.</p></div>
+
+<p>Les métaphores ont presque toujours une
+extrême simplicité de termes dans leur
+magnification même. Elles sont prises de la
+nature, du ciel et du sable, des fleurs et des
+eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la complexité
+précieuse et pénible des métaphores
+persanes qui seraient souvent incompréhensibles<a name="page_113" id="page_113"></a>
+sans les traités de rhétorique
+par lesquels les Persans expliquent leurs
+poètes<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Si l'on n'emploie guère en arabe
+que cinq métaphores courantes pour désigner
+les sourcils, les Persans se vantent d'en
+former treize<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Si le visage est symbolisé
+de huit manières en arabe, les Persans prétendent
+pouvoir le comparer à quarante-cinq
+objets<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Ce n'est pas que leur langue
+soit plus riche, au contraire; mais leur
+poésie plus cérébrale que réellement passionnée,
+s'abandonne aux divertissements.</p>
+
+<p>L'Arabe, lui, pourrait se passer de la métaphore,
+puisqu'il a le synonyme, grâce à
+l'immensité de son vocabulaire. Chaque mot
+qu'il emploie fait image et néglige son épithète
+comme un vêtement inutile à sa splendeur;
+mais parfois il la ramasse, l'accumule,<a name="page_114" id="page_114"></a>
+s'en pare et s'en glorifie, et revêt en passant
+la métaphore classique avec une sorte de
+respect pour ce très ancien costume consacré
+par les âges.</p>
+
+<p>Tel décrit simplement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roulées,
+ou flottantes disparaissent les peignes.</p></div>
+
+<p>Tel autre qualifie avec exubérance:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je connais une dame au ventre étroit: elle a des
+cheveux embaumés d'ambre, noirs comme les corbeaux,
+abondants, nattés.</p></div>
+
+<p>S'ils reprennent indéfiniment les figures
+traditionnelles, ils savent à merveille renouveler leur
+charme. Après avoir cent fois
+comparé à des perles les dents de son amie,
+Abi-Ouardi nous enchante par cette simple
+tournure de phrase:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ton collier le plus beau est celui de tes dents.</p></div>
+
+<p>S'ils inventent c'est avec prudence et logique.
+El Ançari compare deux yeux à des<a name="page_115" id="page_115"></a>
+lacs languissants bordés par la rive noire
+de la paupière; et, dans sa langue, la métaphore
+est toute naturelle puisque le mot <span title="mot arabes: 'ain">عين</span>
+signifie à la fois «œil» et «source».
+Abi Ouardi parle de «paupières en larmes,
+gonflées comme des mamelles pleines»&mdash;et
+nous ne songeons pas à trouver l'image
+hyperbolique, tant elle est juste.</p>
+
+<p>Moins voluptueux (ou d'autre façon) que
+les Hindous, ils s'attardent moins qu'eux à
+peindre la femme transfigurée par le plaisir
+passé, abattue par la lassitude des sens.
+C'est debout et prête à les vaincre, c'est
+fière et vierge qu'ils l'admirent, comme si
+leur amour était un combat où le plaisir de
+lutter est à plus haut prix que la victoire
+elle-même.</p>
+
+<p>Ils aiment à figurer l'héroïne de leurs
+poèmes tantôt comme une «gazelle» qu'on
+poursuit à la chasse, tantôt sous la forme
+d'une «lance» que l'on saisit, flexible et
+fine.<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p>Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils
+regardent sous les «petites épées noires»
+qui sont les cils; et les longues mèches de
+sa chevelure sont les «serpents» qui la défendent:
+les serpents protecteurs de sa virginité.<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Telle est, fleurie de métaphores et d'hyperboles,
+la beauté de la femme arabe vue
+par son poète; mais nous n'aurions même
+pas esquissé le groupe formé par les deux
+amants si nous n'admirions pas, en terminant,
+la vénération que la femme inspire
+et qu'on ne le lui dénie jamais,&mdash;du moins
+dans le style poétique.</p>
+
+<p>Nous parlions plus haut de la familiarité
+patriarcale qui rapproche nécessairement
+les jeunes gens d'une même tribu. Elle
+s'arrête au premier amour.</p>
+
+<p>Quel que soit le rang du poète, fils d'esclave
+comme Antar, ou Khalife comme
+Yazid, et quelle que soit la femme dont il<a name="page_118" id="page_118"></a>
+se dise épris, l'amour monte de l'un à
+l'autre; il reste un hymne même lorsqu'il
+est une chanson.</p>
+
+<p>L'amant respecte cet amour. Il l'honore
+et d'abord il le cache.</p>
+
+<p>Presque jamais nous ne savons quelle est
+la jeune fille aimée. On ne nous dit rien qui
+la désigne. A partir d'une certaine époque,
+on la travestit sous un nom d'homme; et entendez
+bien que cela est par pudeur, non
+du tout par perversité. Dans les premiers
+âges de la poésie arabe, l'auteur déroutait
+les curiosités en disant toujours: c'est une
+veuve. Entendez bien aussi que cela n'était
+jamais vrai.</p>
+
+<p>Mille délicatesses de sentiments naissent
+de cette passion qui connaît le secret. On ne
+lira pas sans étonnement l'un des plus sensuels
+poètes de l'école d'Ebn-el-Farid écrire
+ce vers pétrarquisant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je demande où elle est: et elle est en moi<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p></div>
+
+<p>On admirera cette très jolie expression
+d'une jalousie qui ne veut pas douter:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Donne-moi ta fidélité, puisque tu ne peux pas me
+donner ta présence<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p></div>
+
+<p>On lira pour la première fois, chez un
+poète du <small>VII</small><sup>e</sup> siècle, cet enfantillage charmant
+et qui semble du <small>XIX</small><sup>e</sup>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent
+au sien<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p></div>
+
+<p>On verra partout la passion se hausser
+jusqu'à la tendresse, jusqu'à l'avènement
+du baiser: «L'étreinte rapproche-t-elle
+vraiment davantage?» dit Ebn-el-Roumi<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<p>Partout enfin on reconnaîtra ce respect de
+la vierge et de l'amante, sous la forme à la
+fois pompeuse et discrète, ardente et chaste,
+qui est restée celle de nos mœurs françaises
+et que nous appelons d'un mot inconnu
+des anciens: la galanterie.<a name="page_120" id="page_120"></a></p>
+
+<p>En effet, qu'on y prenne garde; il ne
+s'agit pas ici d'un rapprochement; il y a
+filiation entre cet esprit et le nôtre.</p>
+
+<p>La plus belle époque de la littérature
+arabe est celle qui précède le siècle des
+croisades. Nos premiers chevaliers sont
+entrés en Orient au milieu de la splendeur
+dont elle témoignait, car la littérature est le
+miroir des temps. Haroun-el-Raschid était
+mort depuis plusieurs siècles déjà. La civilisation
+musulmane s'affinait à son apogée.
+<i>Feros victores cepit.</i> Si l'on ne fait pas remonter
+plus avant dans l'histoire la noblesse
+française, c'est qu'en vérité elle n'existait
+point avant que la noblesse arabe ne lui eût
+donné sa forme, son incomparable modèle.
+Le caractère français dans sa forme actuelle
+date de cette Renaissance suscitée par les
+croisés. Beaucoup des qualités dont nous
+sommes le plus fiers sont dues à l'influence
+durable des mécréants vaincus sur ces victorieux.
+Il est certain qu'en particulier si le<a name="page_121" id="page_121"></a>
+mot «galanterie» est presque intraduisible
+dans les langues germaniques, s'il exprime
+une nuance d'égards qui est purement française
+ou espagnole, c'est que les deux grands
+peuples à l'Occident du Rhin se sont trouvés
+encore presque barbares, sous le resplendissement
+de la civilisation sarrasine.
+Dans cette longue marche à travers le
+monde, du foyer de Hunding aux palais de
+Saladin, nous avons changé d'exemples et
+de vertus traditionnelles: il y a cette distance
+entre le nom de Frank et celui de Français.</p>
+
+<p><a name="page_122" id="page_122"></a></p>
+
+<p><a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<p><a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p><a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<h3><a name="LA_DESESPEREE" id="LA_DESESPEREE"></a>LA DÉSESPÉRÉE</h3>
+
+<p><a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<p><a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Ce logement d'ouvriers comprenait deux
+pièces et une toute petite cuisine, mais
+aucune des chambres n'était assez large
+pour contenir à la fois les deux lits de la
+famille. Dans la première couchaient les
+parents avec le dernier-né. Dans la seconde
+était l'autre lit, pour le fils et les petites
+filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze,
+et Sylvanie, neuf ou dix.</p>
+
+<p>Depuis plus d'une heure tous étaient
+couchés. Dix heures venaient de sonner à
+l'église de Grenelle. L'air lumineux et doux
+de la lune et de la nuit descendait par la<a name="page_128" id="page_128"></a>
+fenêtre ouverte, dans la chambre des «enfants».
+Tous trois reposaient sur le côté,
+Julien tournant le dos à la petite qui dormait
+au bord du matelas; et Berthe s'allongeait
+en face de son frère, la joue sur le
+bras, les yeux grands ouverts.</p>
+
+<p>Julien lui toucha la jambe:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne dors pas?</p>
+
+<p>Elle fit nerveusement:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>Il fixa quelque temps ses yeux sur les
+siens et reprit en lui serrant le genou dans
+sa main affectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses à lui?</p>
+
+<p>Elle ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu penses à elle?</p>
+
+<p>Soulevé sur un coude, il secoua très doucement
+la tête avec un regard plein de
+pitié aimante, un regard de grand frère qui
+a déjà vécu et qui sait ce que c'est qu'un
+premier amour. Berthe, serrant les dents
+pour ne plus parler, avait pris le bout de<a name="page_129" id="page_129"></a>
+sa natte entre ses doigts et elle ajustait
+machinalement le petit nœud, fait d'une
+ganse noire, qui étranglait la mèche
+blonde.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite
+gosse, sais-tu comme tu as changé depuis
+l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu
+ne manges plus, tu n'as plus de couleurs ni
+de santé. Est-ce que ça va durer longtemps,
+cette vie-là?</p>
+
+<p>Elle répondit avec tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Probable que non. Je me suicide
+demain.</p>
+
+<p>D'un seul mouvement, il l'empoigna par
+les épaules et la maintint en tremblant des
+deux bras:</p>
+
+<p>&mdash;Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce
+que tu as dit? Es-tu folle?</p>
+
+<p>D'abord, elle se blottit la tête, comme si
+elle craignait d'être giflée, puis, perdant
+soudain toute contenance, elle ne put retenir
+ses joues de se contracter, ses larmes<a name="page_130" id="page_130"></a>
+de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle
+répéta tout bas dans le silence de la
+chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue...
+On n'entendra plus parler de moi... Ça sera
+fini de Berthe une bonne fois et maman sera
+contente, puisque je suis si vicieuse, qu'elle
+dit, si potée à mal tourner... Le bon Dieu sait
+pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait
+de mal avec personne, même avec mon
+petit ami... Je me tue comme ça, je ne peux
+plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie...
+Depuis que je suis au monde, j'ai eu que des
+coups, tout le temps des coups, et des mots
+comme à la dernière des dernières... Je travaille
+mes douze heures par jour, je fais tout
+ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand
+je rapporte mes quatre francs cinquante de
+ma semaine, maman ne rate pas de me dire
+que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines
+que j'use en courses... Eh bien! voilà,
+quand je serai noyée, je ne coûterai plus<a name="page_131" id="page_131"></a>
+rien à personne et ça sera tout débarras.
+J'irai demain à l'île des Cygnes, on n'a qu'à
+se faisser glisser, j'aurai plus de courage
+qu'à me jeter d'un pont. C'est bien décidé,
+va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'à
+demain la Morgue.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Julien comprit que cette grande douleur
+devait avoir une autre cause. Il prit sa petite
+sœur dans ses bras, et quand sa propre
+émotion lui permit d'articuler deux mots, il
+lui dit à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Et Jean?</p>
+
+<p>Alors les sanglots redoublèrent.</p>
+
+<p>Mon petit Jeannot, mon petit Jean,
+pleurait-elle; mon <i>beau</i> petit Jean!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut
+dire tout, maintenant; depuis quand vous
+connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le 14 de l'autre mois.<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>&mdash;Où est-ce que tu l'as rencontré?</p>
+
+<p>&mdash;Boulevard Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;Sur un banc.</p>
+
+<p>Et, de question en question, il parvint à
+savoir, mais lentement et à grand effort,
+tout le secret de cette pauvre petite existence
+qui voulait déjà s'anéantir.</p>
+
+<p>«Jean» était un ouvrier de seize ans, à
+peine sorti de l'apprentissage et bon ouvrier
+autant qu'on pouvait croire celle qui parlait
+de lui. (Il avait toutes les qualités.) Lui
+et elle s'étaient rencontrés par un de ces
+hasards de Paris, qui, parmi trois millions
+d'hommes, réunissent deux amoureux. Il
+l'avait trouvée gentille, elle était devenue
+folle de lui et tout de suite ils étaient
+montés jusqu'à ces grandes passions sentimentales,
+qui transforment si vite deux
+enfants en personnages de tragédie.</p>
+
+<p>Le jeune homme n'avait nullement essayé
+de séduire cette modiste de quatorze<a name="page_133" id="page_133"></a>
+ans à la façon d'un bourgeois qui l'eût
+suivie sur le trottoir. Très honnêtement il
+lui avait demandé sa main, comme on la
+demande dans le peuple de Paris, entre
+fiancés qui ont déjà l'âge du travail indépendant,
+sans avoir atteint l'âge des noces.
+C'est-à-dire qu'il lui avait offert la vie commune,
+l'entrée en ménage et le serment de
+s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite
+il vint la prendre à la sortie de l'atelier
+pour causer avec elle tout le long du chemin
+sans trop retarder l'heure de son retour, et
+tout fut décidé entre eux, jusqu'à la chambre
+qu'ils loueraient, jusqu'au budget de
+leur avenir. Il gagnait quatre francs par
+jour, elle soixante-quinze centimes; c'était
+assez pour vivre tranquillement, et même
+pour avoir un bébé. Une fois ou deux ils
+s'attardèrent dans les squares écartés, derrière
+les massifs, sans échanger d'autres
+voluptés que celles du bras autour de la
+taille et de la bouche sur la bouche; mais<a name="page_134" id="page_134"></a>
+cela seul suffisait bien à les empêcher de
+dormir la nuit suivante.</p>
+
+<p>Ils en étaient là, quand la petite Berthe
+commit l'imprudence de se laisser surprendre
+par une voisine, à la limite de son quartier.
+La mère en fut vite avertie; la scène
+qui suivit, je la laisse à penser. La pauvre
+fillette fut battue pendant vingt minutes, et,
+à chaque coup, sa mère lui criait un des
+innombrables mots qui désignent les prostituées,
+ou une des phrases qui expriment
+le plus crûment l'emploi de leur temps. A
+dater de là, elle alla chaque soir prendre sa
+fille à l'atelier, quitte à lui reprocher le
+long de la route l'heure que cela lui faisait
+perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la
+séparation brutale.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Julien écoutait la petite désespérée qui
+pleurait à chaque mot, à chaque souvenir,
+et frémissait de la bouche comme une agonisante.<a name="page_135" id="page_135"></a>
+Il y avait des larmes partout, sur
+le traversin, sur la chemise, au bord du
+drap, tout le long du bras et des mains.</p>
+
+<p>Gronder les fillettes qui parlent de suicide,
+les traiter de sottes et les intimider
+par la menace ou la violence, c'est la première
+idée qui vient à l'esprit. Mais Julien
+connaissait bien le caractère de sa petite
+sœur; il savait qu'elle ferait comme elle
+avait dit et qu'il n'y avait pas deux moyens
+de lui rendre le goût à la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le reverras, dit-il, je m'en charge.
+Tu le reverras demain, et pas pour un moment.
+File avec lui, ma Berthe, ils ne vous
+trouveront pas quand vous serez montés a
+Belleville...</p>
+
+<p>De nouveaux sanglots l'interrompirent:</p>
+
+<p>&mdash;On se reverra plus... Il part, demain,
+au matin... Il m'a écrit à l'atelier... Il s'est
+mis dans l'idée que j'ai un autre amoureux,
+parce que j'ai pas trouvé moyen qu'on soit
+<a name="page_136" id="page_136"></a>ensemble depuis quinze jours... Il me dit
+qu'il m'attendra ce soir à l'île des Cygnes
+jusqu'à minuit, sous le pont du chemin de
+fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je
+n'arrive pas, qu'il part à Saint-Étienne où
+que son oncle l'emploiera... Je peux pas
+sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain à la
+même place et je serai contente de mourir
+juste à l'endroit qu'il m'attendait.</p>
+
+<p>Julien sauta du lit:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien t'habiller tout de suite!
+En voilà des histoires de l'autre monde
+pour une nuit de plus ou de moins que tu
+resteras chez nous! Les onze heures ne
+sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq
+minutes, et, comme je ne veux pas te laisser
+seule faire la rue de Javel à cette heure-ci,
+je descends avec toi, ma gosse, on ne te
+dira pas de boniments.</p>
+
+<p>Berthe, égarée de surprise et soulevée de
+joie, se laissa glisser du lit, courut vers la
+chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise...
+Elle ne quittait pas son frère du regard,<a name="page_137" id="page_137"></a>
+et se frottait les yeux, l'un après
+l'autre, un peu pour essuyer ses larmes,
+mais surtout pour être sûre qu'elle avait
+bien vu, bien compris, que son Julien ne se
+moquait pas d'elle, qu'elle allait sortir,
+partir, ne plus se tuer, ne plus avoir de
+peines et entrer de toutes ses forces dans
+tous les bonheurs de la vie.</p>
+
+<p>Elle était haletante et légère; un sourire
+continuel lui laissait la bouche ouverte
+dans un épanouissement de joie. Elle ne savait
+plus bien ce qu'elle faisait; après avoir
+mis ses bas, elle les jeta, en prit d'autres,
+atteignit dans l'armoire sa belle chemise,
+avec un petit pantalon neuf qu'elle s'était
+festonné elle-même. Avant de s'habiller,
+elle empoigna une éponge humide, la frotta
+sur son corps, de la tête aux pieds, et s'essuya
+d'un torchon propre. Elle avait caché
+au fond d'un tiroir pour un sou de poudre
+de riz; elle s'en mit sur le bout du nez, sur
+le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant!<a name="page_138" id="page_138"></a>
+elle avait oublié. En trois tours de
+doigta sa tresse fut dénattée, peignée d'un
+coup de peigne si hâtif qu'elle arracha quarante
+cheveux; les épingles de fer et de celluloïd
+étaient là au coin de la cheminée;
+bien vite, tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré,
+arrondi. Elle attrapa sa jupe du dimanche,
+sa chemisette à pois rouges toute fraîche
+empesée, sa ceinture de cuir et sa cravate
+rose, puis son unique paire de bottines, son
+canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possédait
+enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas prêt encore! dit-elle à
+Julien.</p>
+
+<p>Il ne s'en fallait que d'un instant.</p>
+
+<p>Comme ils allaient franchir la porte, elle
+aperçut, dormant toujours au bord du matelas,
+sa petite sœur Sylvanie que rien n'avait
+éveillée.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant
+la tête. Il n'y a qu'elle que je regrette le jour
+que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir,<a name="page_139" id="page_139"></a>
+dis, Julien? On s'écrira, poste restante?...
+Mais qu'est-ce que maman va te dire, quand
+elle verra que suis filée? Tu n'as pas fini
+d'en entendre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien
+plus tristement. Tu avais raison, tout à
+l'heure. Si tu penses à Lui, je pense a
+Elle.</p>
+
+<p><a name="page_140" id="page_140"></a></p>
+
+<p><a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<h3><a name="LIBERTE" id="LIBERTE"></a>LIBERTÉ POUR L'AMOUR<br /><br />
+<small>ET POUR LE MARIAGE</small></h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="r">C'est une des superstitions de<br />
+l'esprit humain d'avoir imaginé<br />
+que la virginité pouvait être une
+vertu.</p>
+
+<p class="r">V<small>OLTAIRE.</small></p>
+
+<p><a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p><a name="page_143" id="page_143"></a>
+</p></div>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h4><a name="I" id="I"></a>I</h4>
+
+<p class="cd">LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ou vient de publier la statistique de la
+natalité française pendant l'année dernière.
+Les chiffres baissent d'année en année. La
+dépopulation suit sa marche avec une constance
+désormais certaine. Depuis treize
+ans, il naît en France 800,000 enfants
+par an. Il en naît 1,600,000 en Allemagne.
+M. Bertillon, par une opération mathématique
+du genre le plus simple, en conclut
+que dans sept ans d'ici chacun de nos soldats<a name="page_144" id="page_144"></a>
+aura deux adversaires. Le présage est
+à retenir.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, comme tous les
+ans à pareille époque, nous allons entendre
+une lamentation bruyante dans la presse et
+à la tribune. Des gens ouvriront de larges
+bras, baisseront la barbe et secoueront le
+front. On soupirera: «Pauvre France!»
+On dira aussi: «Décadence des mœurs!»
+Et la Chambre, par l'organe d'un orateur
+complaisant, accusera l'imprévoyance et
+l'égoïsme de chaque citoyen en particulier,
+sans se demander si elle n'a pas une part
+de responsabilité dans la situation qu'elle
+déplore.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le mal est simple et net: les naissances
+baissent. Le programme de combat est
+simple également: influer de telle sorte sur
+les mœurs publiques que le nombre des
+naissances s'accroisse. Jamais vous n'obtiendrez
+un résultat sérieux avec des mesures<a name="page_145" id="page_145"></a>
+latérales comme la levée d'un impôt sur les
+célibataires et autres balivernes d'opéra
+bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez
+M. N., qui a donné au pays, par voie
+de bâtardise, quatre soldats vigoureux, et
+qu'en même temps vous exempterez M. X.,
+avec sa femme légitime qui pourrait être
+féconde mais qui préfère ne l'être point.</p>
+
+<p>Vous ne réussirez pas davantage en promettant
+45 fr. par an aux ouvrières qui
+voudront bien mettre sept enfants au monde,
+et elles vous diront pourquoi, si vous les
+interrogez.</p>
+
+<p>Enfin, je reconnais que le droit de vote
+est un droit important, bien que je n'en use
+guère; mais il me semble que si j'étais
+mineur, terrassier ou maçon, et si je n'avais
+pas d'autres raisons de créer sept enfants
+misérables dans une petite chambre basse,
+l'honneur de voter deux fois pour mon
+conseiller municipal ne m'éblouirait pus
+au point de me rendre sept fois père.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>Non. Agir sur la situation démographique
+d'un peuple, faire monter le chiffre des
+naissances annuelles grâce à des mesures
+législatives aidées de propagandes morales,
+ce n'est pas d'abord une question de primes,
+de petits impôts, ni de vote plural, c'est,
+avant tout, en bonne raison:</p>
+
+<p>1º Délivrer les jeunes gens de tout les
+entraves que la société apporte au rapprochement
+des sexes;</p>
+
+<p>2º Faire en sorte que la femme, âpres avoir
+conçu, ne soit pas amenée bientôt à s'en
+repentir et à s'en cacher.</p>
+
+<p>Or, s'il est vrai que le législateur et les
+classes dirigeantes exercent une influence
+quelconque sur la natalité en France, ils
+l'exercent, on le sait assez, précisément dans
+le sens contraire à celui-ci.</p>
+
+<p>En effet, que se passe-t-il? On parle de
+propagande; quelle propagande fait-on dans
+la campagne et dans les faubourgs? Celle de
+la virginité.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>Chaque année, de vieilles personnes animées
+d'un esprit qu'elles croient excellent,
+et confondant la vertu avec la continence
+selon l'équivoque traditionnelle, lèguent
+des titres de rente aux communes rurales,
+à charge pour les municipalités de couronner
+solennellement la jeune fille la
+plus «vertueuse». Et de toutes les vertus,
+quelle est la plus illustre aux yeux du donateur?
+Pourquoi le conseil municipal, la
+fabrique et les pompiers vont-ils entourer
+sur la Grand'Place cette jeune fille à glorifier
+comme une statue vivante? Est-ce parce
+qu'elle a sauvé la vie de quelqu'un? Non.
+Est-ce parce qu'elle nourrit de son travail
+ses petits frères ou ses vieux parents? Non;
+elle est seule et orpheline. Est-ce parce
+qu'elle a donné des fils à la patrie? C'est
+justement parce qu'elle lui en refuse! Si
+on l'acclame, si on l'embrasse, si le préfet
+la montre au peuple, si on lui joue la «Marseillaise»,
+c'est parce que, belle, robuste et<a name="page_148" id="page_148"></a>
+saine, elle s'opiniâtre contre tous dans la
+stérilité volontaire.</p>
+
+<p>On reproche aux Carmélites d'être célibataires
+et vierges, mais quand ce même
+célibat, cette même virginité sont le fait
+d'une blanchisseuse, il n'y a pas assez d'orphéons,
+de quinquets et de pétards pour
+annoncer aux citoyens qu'on va leur présenter
+une fille dont la vie est un exemple.</p>
+
+<p>Exemple qu'on peut suivre ou ne pas
+suivre, dira-t-on. Non pas!</p>
+
+<p>En province, c'est-à-dire parmi 35 millions
+de Français sur 38, toute fille qui
+devient amante «fait une faute»; le terme
+est significatif. Les commères ne la reçoivent
+plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si elle
+est domestique, on la chasse. Si elle est
+institutrice, on la dénonce, car la fornication
+est un péché mortel, même chez les
+anticléricaux. Vous vous rappelez qu'il
+y a quatre ans on a décapité sur la place de
+Rennes un petit vicaire de campagne, non<a name="page_149" id="page_149"></a>
+parce qu'il avait tué son curé (cela n'était
+nullement prouvé), mais parce qu'on l'avait
+vu l'année précédente sortir d'un mauvais
+lieu avec un complet à carreaux qui fut
+retrouvé dans sa chambre. Le jury a décidé
+que quand on connaissait une fille de plaisir,
+on était par cela même capable de jeter un
+octogénaire au fond d'un puits, et le ministère
+de la justice a rejeté le recours en
+grâce, ce qui indiquait son assentiment.</p>
+
+<p>Pour les autorités comme pour les commères,
+rien ne recommande mieux un
+homme ou une femme que la modestie des
+mœurs, c'est-à-dire la stérilité. «Ce garçon-là
+est si rangé! Cette fille n'a jamais fauté!»
+Quand on a dit cela on a tout dit; les portes
+s'ouvrent, les salaires montent; la confiance
+se donne et l'avenir est sûr. Dans le cas
+contraire, la jeune fille voit se fermer devant
+elle à peu près toutes les maisons, sauf les
+maisons de tolérance où la police la conduit
+par la main. Veut-elle être maîtresse d'école?<a name="page_150" id="page_150"></a>
+buraliste? télégraphiste? Les administrations
+exigent d'elle au préalable un certificat
+de bonne vie et mœurs, et, comme
+elle ne peut en produire, on biffe sa candidature.</p>
+
+<p>Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si
+sa vie intime est discrète et, dans tous les
+cas, inféconde. Mais dès que sa conduite
+aboutit à sa conséquence naturelle, qui est
+la grossesse, alors tout est perdu.</p>
+
+<p>Il n'y a pas un ménage sur cent, capable
+de supporter le service d'une bonne enceinte.
+Voilà cette fille dans la rue. Presque toujours
+son amant l'abandonne. Elle n'a pas
+de gîte, pas de ressources. Si elle demande
+du travail on la traite de gueuse et si elle
+mendie on la flanque en prison.</p>
+
+<p>Oui, je sais bien, l'Assistance Publique
+la recueille. Savez-vous quand? Trois jours
+avant son accouchement. Et savez-vous
+quand on la met dehors? Le huitième jour
+si elle n'a pas de fièvre. Elle ne peut pas<a name="page_151" id="page_151"></a>
+marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs
+dans les avenues.</p>
+
+<p>Maintenant, mettons les choses au mieux.
+Elle guérit à la belle étoile; par miracle son
+enfant ne meurt pas, et par miracle aussi,
+elle trouve un moyen d'existence, dans l'extrême
+faiblesse où elle est. Ce métier lui
+permettra-t-il de transporter du matin au
+soir un bébé à la mamelle? Presque jamais.
+Que fera l'État de cet enfant? A Paris, la
+mère peut se présenter aux Enfants Assistés;
+si elle n'a pas dix mois de séjour on la
+mettra simplement à la porte en lui promettant
+un pied de terre au cimetière de
+Bagneux dès que son petit sera mort de
+faim; si elle a dix mois de séjour, on examinera
+sa demande: il y a une chance pour
+qu'on l'admette, quatre ou cinq pour qu'on
+la repousse, et dans ces derniers cas, c'est
+toujours Bagneux qui reste l'unique assistance.</p>
+
+<p>Mais en province, dans une population<a name="page_152" id="page_152"></a>
+qui comprend les onze douzièmes des Français,
+le soin d'assister les femmes en couches
+est presque partout laissé à l'initiative des
+voisines, qui s'en délivrent bien souvent
+quand elles peuvent donner pour prétexte
+que l'accouchée n'est pas mariée. Elle est
+malheureuse, mais c'est une gourgandine,
+puisqu'elle a un enfant, et les commères
+ajoutent: «C'est bien fait! Elle n'avait qu'à
+se mieux conduire!»</p>
+
+<p>Se mieux conduire, vous l'entendez bien,
+c'est toujours vivre stérile.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>On me répond: «Non. C'est se marier.»
+Vraiment? Dites donc cela aux innombrables
+filles qui n'ont jamais trouvé de mari! Voilà
+qui paraît tout simple: se marier. Mariez-vous,
+c'est votre affaire. Mais les laides, les
+pauvres, les filles de condamnés, toutes
+celles dont personne ne demande la main,
+et qui trouveraient peut-être encore une
+heure d'amour, mais non pas une vie d'affection,<a name="page_153" id="page_153"></a>
+pourquoi les condamnez-vous, vous
+l'État, a cette stérilité dont vous souffrez le
+premier? Pourquoi, le jour où elles conçoivent,
+ne les protégez-vous contre aucune
+avanie, aucun renvoi, aucune misère? Elles
+avaient rêvé le mariage; on ne le leur a pas
+accordé; elles vous donnent des fils quand
+même et le jour où elles sollicitent une modeste
+place dans un bureau de poste, vous
+les refusez sans examen?</p>
+
+<p>On me dit encore: «Nous donnons des
+privilèges au mariage, dans l'intérêt même
+de la natalité, parce que la famille organisée
+est le milieu le plus favorable aux naissances
+nombreuses». C'est une erreur absolue.
+Le chiffre des naissances est en raison
+directe du degré de promiscuité: très faible
+dans les ménages bourgeois, très élevé dans
+les quartiers pauvres, et considérable chez
+les vagabonds. Loin de favoriser la conception
+des femmes, le mariage n'est souvent
+qu'une école mutuelle de stérilité <a name="page_154" id="page_154"></a>volontaire.
+Mais j'admets que cette école soit en
+même temps une occasion quotidienne
+d'heureuses méprises, fût-ce au besoin par
+l'adultère furtif qui nous donne une bonne
+part des naissances légitimes. J'admets aussi
+qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales
+de conseiller l'union régulière, bien
+que, sur ce point même, il y ait beaucoup à
+dire.&mdash;Vous souhaitez, que les jeunes gens
+se marient?</p>
+
+<p>Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut
+pour qu'ils ne se marient pas?</p>
+
+<p>Avant d'établir un impôt sur le célibat,
+on pourrait commencer par supprimer
+l'impôt sur le mariage: tous les frais d'actes,
+de timbre, d'enregistrement et de légalisation
+qui précèdent l'union civile. Déclarer
+que le pays a un intérêt capital à multiplier
+ses familles, et d'abord refuser d'unir tous
+les malheureux qui ne peuvent pas payer,
+ce n'est peut-être pas très intelligent. Le
+total des frais est peu élevé, sans doute,<a name="page_155" id="page_155"></a>
+mais il n'y a pas de petites dépenses pour
+les bourses vides. Trente francs versés à
+l'État, cela ait cent pains de moins sur la
+planche: trois mois de nourriture, pour
+beaucoup. Comment s'étonner que le peuple
+s'abstienne?</p>
+
+<p>Et non seulement ces actes sont coûteux,
+mais leur nombre est si grand, les démarches
+indispensables à leur réunion sont si
+compliquées et si diverses qu'on ne peut
+songer à posséder la liasse complète avant
+six semaines de patients efforts. L'État réclame
+en effet:</p>
+
+<p>Les deux actes de naissance des futurs
+époux, ou, à leur défaut, des actes de notoriété
+dressés devant le juge de paix et homologués
+par le tribunal du lieu où sera célébré
+le mariage. S'ils sont nés à l'étranger: une
+double légalisation par les autorités du pays
+et par le ministre des affaires étrangères;
+la traduction de la pièce par un traducteur
+juré; le timbre du bureau d'enregistrement<a name="page_156" id="page_156"></a>
+de l'arrondissement.&mdash;Deux certificats
+établissant le temps du dernier domicile des
+futurs époux.&mdash;La légalisation de ces
+deux pièces par le commissaire de police de
+chaque quartier.&mdash;Les consentements notariés
+des quatre parents s'ils sont absents.&mdash;Les
+deux enregistrements de ces deux
+consentements.&mdash;Si les parents n'existent
+plus, leurs actes de décès, ceux des aïeuls
+décédés, et les consentements des aïeuls
+survivants qui donnent lieu aux mêmes
+formalités d'enregistrement.&mdash;Le livret
+militaire du futur époux.&mdash;Le certificat de
+contrat délivré par le notaire.&mdash;Enfin (et
+je ne compte pas la permission de l'autorité
+militaire si le fiancé fait partie l'armée, ni
+s'il est veuf l'acte de décès de sa première
+femme, ni, s'il est divorcé, la copie de la
+transcription du jugement qui a prononcé
+le divorce), enfin, un délai de onze jours au
+moins et parfois de dix-sept jours pour les
+publications, et le certificat de non-opposition<a name="page_157" id="page_157"></a>
+délivré par la mairie qui n'est pas celle
+du mariage!</p>
+
+<p>Quand on pense que l'intérêt de l'État est
+de voir les mariages se multiplier, on se
+demande ce que l'administration pourrait
+inventer de plus si elle préférait qu'on ne se
+mariât point.</p>
+
+<p>Parmi les dispositions qui précèdent, certaines
+brillent par une absurdité remarquable.
+Entre autres, celle qui concerne
+le livret militaire. J'entends bien qu'on
+espère ainsi aider à la recherche des insoumis;
+mais on serait naïf d'escompter, n'est-ce
+pas, leur dénonciation personnelle. En demandant
+un livret à ceux qui n'en ont point,
+on les met dans l'alternative, ou de rester
+célibataires, ou d'aller fonder une famille
+à l'étranger. Dans l'un et l'autre cas l'État
+se prive d'un foyer; il est sa propre victime,
+et loin de retrouver un soldat, il perd par-dessus le
+marché toute une escouade de
+marmots.<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<p>Certaines pièces ont pour but d'établir
+l'identité des fiancés et de prévenir par là
+les bigamies éventuelles, comme si la menace
+des travaux forcés qui punissent encore
+chez nous cette variété rare de l'adultère,
+ne suffisait pas à faire réfléchir les
+maris trop ambitieux. Toutes ces protections
+naissent d'un bon sentiment; on pourrait
+peut-être ne pas les rendre obligatoires,
+admettre que dans la plupart des cas elles
+sont parfaitement inutiles<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, qu'elles peuvent
+être inefficaces, et que d'ailleurs la bigamie
+est un crime moins grave que jadis depuis
+que le divorce a fait du mariage civil un engagement
+transitoire où l'erreur est prévue
+et toujours réparable.</p>
+
+<p>Enfin la Loi, opposant avec une insistance
+maniaque des obstacles toujours nouveaux
+à des maternités possibles, interdit
+pendant un laps de temps considérable les<a name="page_159" id="page_159"></a>
+mariages les plus jeunes, les plus sains, les
+plus féconds si le consentement paternel
+fait défaut à l'un des fiancés.</p>
+
+<p>Ainsi nous avons, dans les campagnes du
+Midi et dans toutes les populations urbaines
+du Nord, des jeunes filles qui deviennent
+nubiles à l'âge de douze ou treize ans et
+qui ne peuvent à dix-huit ans fonder une
+famille où il leur semble bon, si leur père
+prétend avoir ses raisons de leur interdire
+le mariage. Personne n'a le droit de discuter
+les motifs de l'opposition. Le père invoque
+des raisons d'argent: c'est fort bien.
+Il se croit d'une meilleure famille que celle
+du prétendant: il n'y a rien à dire. Il préfère
+garder sa fille malgré elle, sans autres
+raisons à l'appui: c'est encore parfait. La
+jeune fille, si elle est amoureuse, peut choisir
+ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir
+ou de se suicider. Très souvent elle fait l'un
+ou l'autre. Et ici, comme tout à l'heure, je
+ne distingue pas très bien l'intérêt de l'État.<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>Mieux encore: le jeune homme n'est
+libre qu'à vingt-cinq ans. Nous touchons
+aux limites de l'absurde. On estime qu'à
+vingt-deux ans, un homme est assez mûr
+pour porter les galons de lieutenant. On lui
+confie quatre-vingt-quinze hommes avec la
+permission de les envoyer&mdash;sans le consentement
+de son père&mdash;se faire massacrer.
+Et sans ce même consentement on ne lui
+confie pas une femme qui l'aime assez pour
+le suivre? Il peut fonder une maison de commerce,
+une usine, une société, une colonie,
+mais non une famille? Il peut être médecin,
+professeur, architecte, chef de mission ou
+diplomate, mais on lui interdit d'être «mari»
+si tel est le caprice de ses ascendants?</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il est trop clair que les lois en vigueur
+n'ont pas été conçues spécialement pour favoriser
+la croissance de la natalité publique.
+On ne saurait s'en étonner. Ceux qui les
+ont codifiées au commencement de ce siècle<a name="page_161" id="page_161"></a>
+n'avaient pas les mêmes raisons que nous
+de regarder l'avenir avec appréhension. En
+outre, l'organisation de la famille française
+s'est achevée sous l'influence du droit
+canon et du droit romain qui revêtaient
+hier encore un aspect d'éternité et qui nous
+surprennent aujourd'hui par l'imminence
+de leur déclin.</p>
+
+<p>L'avenir est à ceux qui savent le prédire.
+Se réformer, c'est se conformer à l'évolution
+irrésistible et lente des sociétés en marche
+vers le but inconnu. Au milieu du siècle
+dernier, on traitait de songe-creux et de lunatiques
+ceux qui prétendaient aplanir les
+hiérarchies traditionnelles et renverser
+même la personne du Roi. Cependant la
+jeune Amérique n'a pas eu besoin d'un chef
+héréditaire pour dépasser en quelques années
+vingt nations vieilles de quinze siècles.
+Ainsi peut-être on reconnaîtra bientôt que
+la famille elle-même, telle qu'elle est ordonnée
+aujourd'hui n'est pas la base intangible<a name="page_162" id="page_162"></a>
+qu'on ne puisse alléger sans que tout
+s'écroule sur elle. On admettra qu'une nation
+vit par le nombre de ses nationaux plutôt
+que par l'équilibre de ses coutumes: c'est
+une pépinière, ce n'est pas un édifice. On
+saura qu'il vaut mieux pour elle créer des
+fils bâtards que de mourir stérile. On proclamera
+que nul, pas même l'État, pas même
+un père, n'a le droit de séparer deux êtres
+jeunes et sains lorsqu'ils ont exprimé la
+volonté de s'unir.</p>
+
+<p>Si j'ose prévoir (et souhaiter) les mesures
+qu'on adoptera un jour dans cet esprit
+de justice et de liberté féconde, j'imagine
+qu'elles sont contenues dans les propositions
+du programme suivant:</p>
+
+<p>I.&mdash;Combattre par l'enseignement moral
+l'opinion abominable qui représente la
+maternité comme pouvant être, dans une
+circonstance quelconque, une faute contre
+l'honneur, un état illégitime et infamant.</p>
+
+<p>II.&mdash;Garantir pendant le temps de la<a name="page_163" id="page_163"></a>
+grossesse et trois mois après l'accouchement
+les ouvrières et les servantes à gages contre
+toute possibilité de renvoi, à moins de faits
+délictueux ou criminels dûment constatés.</p>
+
+<p>III.&mdash;Décréter que le certificat de bonne
+vie et mœurs, dans le sens où l'on entend
+généralement cette expression, ne pourra
+être en aucun cas exigé à côté de l'extrait
+du casier judiciaire qui est déclaré suffisant.</p>
+
+<p>IV.&mdash;Créer, sur toute l'étendue du territoire,
+des Nourriceries d'Enfants Assistés où
+l'on recueillera jusqu'à la deuxième année
+tout enfant nouveau-né qui, par l'indigence
+de sa mère, se trouverait en danger de mort.</p>
+
+<p>V.&mdash;Accorder les droits du mariage à
+tout couple qui exprimera librement la volonté
+de s'unir devant l'officier d'état civil,
+sans frais, sans délai, sans production de
+pièces, et sans aucune soumission au consentement
+d'un tiers.</p>
+
+<p><a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p class="datt">24 novembre 1900.</p>
+
+<h4><a name="II" id="II"></a>II</h4>
+
+<p class="cd">HISTOIRE D'UN FIANCÉ</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Célibataires, le Sénat vous menace d'un
+impôt égal au quinzième du principal de
+vos contributions. C'est-à-dire qu'un ouvrier
+qui verse trente francs par an à la recette
+de son quartier, sans compter les centimes
+additionnels, devra désormais donner quarante
+sous de plus, si la loi est votée.&mdash;Bien.</p>
+
+<p>Votre voisin nourrit et habille six enfants.
+Vous, vous payerez deux francs par an le
+droit de vous nourrir tout seul. Le Sénat
+appelle cela «égaliser les charges» et conseiller
+le mariage aux citoyens français. Je
+ne discute pas.<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<p>Lisez maintenant ce qu'il en a coûté à
+l'un de vos camarades pour avoir voulu se
+marier dans notre doux pays.</p>
+
+<p>L'histoire est typique; elle est complète;
+et, par-dessus le marché, elle est vraie. Il
+ne lui manque rien pour servir d'exemple.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier
+mécanicien, ancien sous-officier d'artillerie,
+rencontra M<sup>me</sup> X..., qui accepta de devenir
+sa femme.&mdash;Il avait trente ans; c'est un
+âge où l'on est, je crois, majeur. D'ailleurs
+ses parents l'approuvaient. Quant à la jeune
+femme elle était orpheline et divorcée, c'est-à-dire
+civilement aussi libre que possible.
+Rarement un projet de mariage se présente
+dans des conditions aussi favorables.</p>
+
+<p>M. D... réunit les papiers nécessaires,
+prit son acte de naissance dans son tiroir,
+son certificat de résidence chez sa concierge,
+il courut chez le commissaire de police pour
+obtenir la légalisation de cette dernière<a name="page_166" id="page_166"></a>
+pièce, il se procura, mais à grands frais,
+les actes de décès des parents de sa fiancée;
+les fit dûment enregistrer, enfin, n'oubliant
+pas même son livret militaire, il se présenta,
+sûr de lui, à la mairie de l'arrondissement.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«Monsieur, fit l'employé, votre acte de
+naissante est périmé. Depuis la loi de 1897,
+aucun acte de l'état civil ne doit avoir plus
+de trois mois de date. Faites-en faire un
+autre, et payez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... l'État me demande quel jour
+je suis né. Je le lui dis. Je ne peux pas le
+lui dire plus clairement une seconde fois.
+Le nouvel acte que je vous apporterai sera
+identique au premier, puisqu'ils seront tous
+les deux copiés sur la même page du même
+registre....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, la loi est la loi. Faites une
+pétition à la Chambre si vous n'êtes pas
+content.»</p>
+
+<p>L'ouvrier se retire docilement. Rentré<a name="page_167" id="page_167"></a>
+chez lui, il écrit au maire de son village
+natal, fait queue à la poste le lendemain
+matin pendant vingt minutes pour expédier
+un mandat de 2 fr. 55, rogne son dîner
+comme son déjeuner, et attend la réponse
+du maire.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, coup de théâtre.
+Un événement imprévu, une lettre, un
+cri de joie: ses parents sont devenus riches.
+Et alors, d'une heure à l'autre, ces
+mêmes parents qui trouvaient M<sup>me</sup> X...
+charmante tant qu'ils étaient pauvres, s'opposent
+brusquement à son entrée dans la
+famille. Un billet de loterie a fait le miracle.
+Ils n'ont rien à lui reprocher que d'être
+restée, ce qu'ils étaient, mais c'est assez
+pour qu'ils la refusent, comme une honteuse
+mésalliance. Supplications du fils, discussions,
+arguments, scènes violentes, rien n'y
+fait. Il a donné sa promesse: cela n'a aucune
+importance. Il aime: cela n'est pas<a name="page_168" id="page_168"></a>
+sérieux. Elle aime aussi: on s'en moque
+bien.</p>
+
+<p>Le héros de cette histoire, un brave
+homme décidément, n'hésita pas. Non seulement
+il n'alla point chercher ailleurs la
+belle dot que son père voulait lui faire toucher,
+mais il renonça même à l'héritage
+promis: il fit les sommations.</p>
+
+<p>Savez-vous ce qu'il en coûte à un malheureux
+ouvrier pour faire établir, qu'il est
+majeur à trente ans, et qu'il a le droit de se
+marier où il aime? Soixante-quinze francs.</p>
+
+<p>M. D... épuisa ce jour-là ses dernières
+économies, mais il paya. Il y eut d'abord
+un mois de luttes, puis un mois de formalités.
+Sur ces entrefaites, une convocation
+à passer vingt-huit jours sous l'uniforme
+vint encore retarder le mariage.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut de retour à Paris, notre mécanicien
+se crut sauvé. Enfin tous ses actes
+étaient en règle, les sommations avaient
+touché: la voie était libre, en un mot.<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<p>Il se rendit à la mairie avec sa liasse de
+papiers et exprima timidement le désir de
+voir les publications affichées le dimanche suivant.</p>
+
+<p>«Monsieur, répondit l'employé avec un
+gracieux sourire, si vous étiez venu il y a
+huit jours, c'eût été parfait; mais ces pièces
+sont du mois de juin, nous voici le 7 octobre,
+tous vos actes sont périmés.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, une seconde fois?</p>
+
+<p>&mdash;Une seconde fois. Veuillez faire refaire
+tous les actes, ceux de naissance comme
+ceux de décès, tous les certificats et toutes
+les légalisations. Inutile d'ajouter que les
+formalités d'enregistrement sont redevenues
+nécessaires comme en juin dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faut tout payer encore?</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu.»</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, l'ouvrier fit les
+quinze démarches et paya les quinze additions.
+Je me demande comment il s'en est
+tiré; mais le législateur ne se le demande<a name="page_170" id="page_170"></a>
+pas, soyez-en sûrs. Partout où il se présentait,
+on le saluait comme une vieille connaissance.
+«C'est encore vous? Enchanté
+de vous revoir. Entrez donc.» Il n'avait
+plus que des amis dans tous les greffes et
+dans tous les bureaux de Paris, et quand il
+s'en allait on lui disait: «A bientôt!»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Un pâle jour de novembre, ce Juif-Errant
+de l'État-civil, qui n'avait plus même en
+poche les cinq sous d'Ahasvérus, remonta
+lentement l'escalier de la mairie où il avait
+toutes ses habitudes, et en entrant dans le
+bureau des mariages, il demanda d'une voix
+résignée désormais à tout:</p>
+
+<p>«Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi
+ne sont-ils pas en règle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble qu'ils le sont.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Nous allons procéder aux
+publications. Vous épousez donc mademoiselle...<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non: «Madame»... Elle est divorcée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il manque une pièce, en effet:
+la copie de la transcription de l'acte qui a
+prononcé le divorce. Courez au greffe du
+tribunal civil et rapportez-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous le disais bien» soupira le
+malheureux.</p>
+
+<p>Une heure après, il était au greffe, où on
+lui répondait qu'on serait enchanté de
+copier pour lui la pièce dont il avait besoin,
+et que cela coûterait une vétille: cent
+quatre-vingt-dix francs avec quelques centimes.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«Cent quatre-vingt-dix francs! mais où
+voulez-vous que je les prenne!»</p>
+
+<p>C'était le dernier coup.</p>
+
+<p>Tout mariage devenait matériellement
+inaccessible.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le sympathique ouvrier qui m'écrit cette
+longue histoire, «si triste et si burlesque à<a name="page_172" id="page_172"></a>
+la fois», comme il le dit lui-même, termine
+sa lettre par ces mots:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je
+mettrai dix francs par mois de côté. Au bout de
+dix neuf mois, je pourrai peut-être enfin me marier.
+Mais à ce moment-là tous mes actes seront
+périmés pour la quatrième fois, et alors je recommencerai
+ma promenade dans les greffes, bien
+heureux si l'impôt projeté ne vient pas me frapper
+dans l'intervalle comme «célibataire endurci».</p></div>
+
+<p>Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans
+doute devinent la phrase) je trouve que
+M. D... est bien patient envers des lois
+aussi vexatoires que les nôtres.</p>
+
+<p>Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de
+garder cette somme énorme&mdash;190 francs&mdash;pour
+la layette de son premier enfant
+qui en aura bien besoin, le pauvre petit.
+Depuis six mois, on refuse de marier cet
+homme et cette femme: qu'ils n'insistent
+pas. On les a ruinés: qu'ils arrêtent les
+frais. Et s'ils tiennent absolument à porter
+un nom identique, j'offre de leur faire faire,<a name="page_173" id="page_173"></a>
+à mon compte; chez un graveur, deux cents
+billets de part ainsi conçus:</p>
+
+<p>«Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur
+de vous informer qu'à partir du 25 décembre
+1900, ils se considéreront comme
+mariés.»</p>
+
+<p>Tous les honnêtes gens du quartier, j'en
+réponds, leur donneront raison.</p>
+
+<p>La moralité de cette anecdote s'inscrit
+logiquement à sa suite. M. Piot, par son
+projet d'impôt, espère établir entre le célibat
+et le mariage un parallèle avantageux
+pour la vie conjugale. Nous allons faire
+pour lui la comparaison.</p>
+
+<p>D'une part, voici M. A..., contribuable,
+taxé à 30 francs. Il est célibataire; il n'a chez
+lui ni femme, ni maîtresse, ni enfants. Qu'au
+dehors il soit chaste ou fréquente les filles,
+cela n'importe point: dans les deux cas, il
+est infécond.</p>
+
+<p>Pour prix de cette infécondité, M. Piot
+lui demande <small>DEUX FRANCS</small>.<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p>Voici d'autre part M. D..., le héros des
+aventures qui précèdent. Je le suppose lui
+aussi taxé à 30 francs. Il a voulu se marier
+selon le vœu de l'État, et voici que l'État
+lui demande avant de le lui permettre<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>Frais d'actes, correspondance et courses (environ)</td><td align="right">60</td><td align="right">fr.</td><td align="right">00</td></tr>
+<tr><td>Trois nouvelles séries des mêmes frais par suite de péremptions</td><td align="right">180</td><td align="right">fr.</td><td align="right">00</td></tr>
+<tr><td>Sommations respectueuses</td><td align="right">75</td><td align="right">fr.</td><td align="right">00</td></tr>
+<tr><td>Copie de la transcription d'un jugement de divorce</td><td align="right">190</td><td align="right">fr.</td><td align="right">00</td></tr>
+<tr><td align="center">Total</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">505</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">fr.</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">00</td></tr>
+</table>
+
+<p>Et le comble, c'est qu'on lui réclamera
+quand même 2 francs d'impôt par an si sa
+femme est stérile malgré elle!</p>
+
+<p>Ajoutez à cela les frais de la noce, puis
+toutes les dépenses de logement, de vêtements
+et de nourriture que nécessitera son<a name="page_175" id="page_175"></a>
+nouveau foyer, et dites de quel côté descend
+la balance que M. Piot tient suspendue
+à son doigt sénatorial.</p>
+
+<p>La nature a donné des charges écrasantes
+aux familles nombreuses, et l'État vient
+encore accabler ceux qui fléchissent déjà
+dans l'appréhension des misères futures.</p>
+
+<p>Majorité tardive, opposition des parents,
+refus d'autoriser venant de l'administration
+ou des supérieurs militaires, nombre des
+démarches, importance des frais, longs
+délais, péremption des pièces,&mdash;quoi
+encore? les lois et les règlements amoncellent
+leurs barricades sur toutes les routes
+qui mènent à l'union civile. La forteresse
+du mariage est une place qu'il faut emporter
+contre tous. Avant d'obtenir la permission
+d'être utile à son pays en fondant une famille
+de plus, il faut satisfaire un Code suranné,
+un fisc aux cent bouches, une famille égoïste,
+avare ou haineuse, une hiérarchie de supérieurs
+tracassiers ou malveillants.<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
+
+<p>Combien succombent dans cette lutte,
+qui ne se marieront plus jamais, après avoir
+passé à côté du bonheur! Dans l'amas des
+lettres que j'ai reçues à l'appui de mon premier
+article, je trouve l'histoire d'un jeune
+homme qui entendit ce mot d'un père:
+«Une femme en vaut bien une autre!»
+Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour où
+vous brisez la vie de votre enfant, vous
+croyez qu'il se guérira, qu'il pardonnera,
+qu'il oubliera, et que vous réussirez plus
+tard à jeter dans son lit une dinde grasse,
+avec un portefeuille d'actions! Combien en
+pourrais-je citer qui sont morts sans avoir
+voulu se laisser consoler ainsi!</p>
+
+<p>Mais l'État ne s'en inquiète point. L'État
+règne. Même sur les questions qui le regardent
+le moins, il entend faire accepter non
+ses avis, mais ses ordres. Jusque dans la
+ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou délègue
+son autorité stérilisante. Souveraine est sa
+morale nuptiale, et peu lui importe de<a name="page_177" id="page_177"></a>
+savoir sur quelle routine il l'établit. Épousez
+une actrice, décorée ou non, Paris trouvera
+cela tout naturel; on en a d'illustres et de
+charmants exemples; mais si vous êtes receveur
+des contributions dans un trou d'Auvergne
+ou de Savoie, n'espérez pas obtenir
+de votre chef de service qu'il vous laisse
+épouser Agnès ni Chimène. L'administration
+en est restée là-dessus aux idées du
+dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou
+se démettre, rester célibataire ou perdre son
+emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le
+choix forcé entre le désespoir et la misère.</p>
+
+<p>Par contre, quand le supérieur accorde
+son consentement, comme s'il prétendait
+lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale,
+tout doit courber le front devant sa parole
+sainte. Voyez ce qui s'est passé à Melun.
+Un officier demande à épouser une femme
+divorcée; si son chef avait rédigé un rapport
+défavorable, on aurait contraint le
+malheureux à donner sa démission, à briser<a name="page_178" id="page_178"></a>
+sa carrière, plutôt que de lui laisser prendre
+la femme de son choix. Mais le hasard veut
+que le rapport ne conclue pas au rejet de la
+demande, et, du jour au lendemain, il faut
+que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes
+des officiers sont en service commandé
+quand elles font des parties de tennis sur
+la pelouse de leur jardin.</p>
+
+<p>Pour les seconds mariages comme pour
+les premiers, l'État ne semble préoccupé
+que d'interdire l'union partout où il le peut.
+Il trouve bon que les maris prennent des
+dispositions testamentaires en vue de déshériter
+leurs femmes le jour de leurs secondes
+noces. Bien plus: il donne l'exemple, en privant
+de tout secours si elles se remarient, les
+veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il
+défend à la femme adultère d'épouser jamais
+son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une
+famille féconde et saine, avec le seul homme
+qu'elle aime, avec le père de ses enfants.</p>
+
+<p>Ceci exposé sommairement et d'ailleurs<a name="page_179" id="page_179"></a>
+connu de tout le monde, nous pouvons donc
+répondre à l'État qu'il est mal venu à reporter
+ses propres fautes sur la conscience des
+citoyens. En frappant d'un petit impôt les
+célibataires âgés de plus de trente ans, le
+Parlement voterait une loi dérisoire et inefficace
+que certains trouvent même injuste,
+mais qui se condamne assez par son impuissance,
+pour qu'on ne l'accable pas d'autres
+arguments.</p>
+
+<p>Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez
+que je ne plaide pas pour ma cause, puisque
+je n'ai pas encore trente ans et que je ne
+suis plus célibataire; mais si mon insistance
+est désintéressée, elle n'en sera que plus
+ardente, et plus libre.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Les familles sont trop peu nombreuses.
+Comment les multiplier?</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le Sénat répond:&mdash;En persécutant les
+gens qui ne veulent pas se marier.<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p>Et il n'entend pas les milliers de voix
+jeunes qui lui ont crié de toutes parts:</p>
+
+<p>&mdash;En nous accordant le mariage, à nous
+qui ne demandons que cela!</p>
+
+<p class="datt">9 décembre 1900.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<h4><a name="III" id="III"></a>III</h4>
+
+<p class="cd">PLAIDOYER POUR ROMÉO ET JULIETTE</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>En France, nous sommes traditionnels.
+Nous avons le respect, non des choses établies,
+mais de la forme originelle sous laquelle
+ces choses demeurent à travers les
+siècles. C'est l'extérieur des institutions, et
+non leur essence, qui possède chez nous le
+privilège de l'inviolabilité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un
+homme et d'une femme sous serment.&mdash;Ajoutez-y
+les cérémonies civiles ou religieuses
+qu'il vous plaira: tout le reste n'est
+qu'ornement et accessoire. L'Église même
+se défend de «marier» au propre sens du
+terme: elle bénit à l'avance le mariage futur<a name="page_182" id="page_182"></a>
+des fiancés, celui qui se consommera
+dans la chambre nuptiale. Si l'on peut établir
+plus tard que la rencontre n'a pas eu
+lieu, que le mariage n'a pas été physiologiquement
+consommé, l'Église constate la
+nullité de l'union qu'elle avait préparée
+sans prétendre la conclure, moins présomptueuse
+en cela que l'état-civil. Et, pour que
+cette union soit qualifiée de nuptiale, il ne
+faut, devant le maire comme devant l'autel,
+qu'un serment.&mdash;Eh bien, nous trouvons,
+en France, toute naturelle la rupture de
+cette foi jurée. L'adultère est sympathique,
+cela est assez connu pour qu'il soit inutile
+d'apporter là une démonstration. Tout Paris
+pour le jeune amant, a les yeux de la femme
+mariée. Mettez-les tous les deux en scène,
+et une salle de deux mille personnes, de
+tout âge et de toute classe, applaudira, n'en
+doutez point.</p>
+
+<p>Mais:</p>
+
+<p>Devant le même public et dans le même<a name="page_183" id="page_183"></a>
+théâtre, introduisez un conférencier qui
+propose de porter atteinte au mariage, non
+plus dans ce qu'il a de sacré, d'universel et
+de nécessaire, mais dans ce qu'il offre de
+variable selon le temps et de particulier
+selon les nations,&mdash;l'âge requis, les formalités,
+le consentement paternel,&mdash;aussitôt
+on interpellera, l'orateur, on l'accusera de
+«toucher à l'institution de la famille» et
+de compromettre par là l'équilibre de la
+société.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Voilà donc une opinion reçue: sympathiser
+avec l'adultère, ce n'est pas «toucher
+à l'institution de la famille», mais vanter,
+par exemple, les droits du mariage à vingt
+ans sans le consentement des ancêtres,
+c'est «toucher...» etc.</p>
+
+<p>Et l'importance de cette expression se
+déduit du principe connu: la société repose
+sur la famille.</p>
+
+<p>Soit. Admettons ce dernier axiome pour<a name="page_184" id="page_184"></a>
+juger de la thèse tout entière. Les théoriciens
+ne s'entendent point sur les caractères
+de la famille idéale; mais tout le
+monde est d'accord sur la valeur relative
+des sociétés, puisque le concours des peuples
+se poursuit au grand jour, depuis le commencement
+de l'Histoire. Les sociétés saines,
+comme les individus sains, se reconnaissent
+à leur survivance et à leur développement.
+Si donc, et je le veux bien, la société repose
+sur la famille, on peut juger par évidence
+que la famille la mieux organisée est celle
+qui a permis le développement de la société
+la plus prospère.</p>
+
+<p>Celle-là, tout le monde la peut nommer.
+Britannique ou américaine, la race anglo-saxonne
+possède le monde depuis cent
+cinquante ans; nulle part nous ne pourrons
+trouver un aussi parfait exemple d'une société
+à succès; nulle part il ne sera donc
+plus intéressant d'étudier l'organisation de
+la famille et son recrutement par le mariage,<a name="page_185" id="page_185"></a>
+considéré comme institution fondamentale de
+la société.</p>
+
+<p>Si, du premier coup d'œil, nous constatons
+que les Anglais et les Américains
+accordent à la cérémonie nuptiale toute
+les facilités que nos lois lui dénient, il faudra
+bien en conclure que notre Code civil a
+été limité par des précautions vaines, puisque
+les codes voisins, plus libres, ont permis
+en même temps une croissance nationale
+et une activité universelle que nous
+n'avons pu dépasser.</p>
+
+<p>Or, aux États-Unis et en Écosse, les libertés
+du mariage sont telles qu'on ne pourrait
+les rêver plus grandes. Un homme et
+une femme échangent leur serment devant
+un témoin, quel que soit ce témoin, et la
+loi les regarde comme mariés.</p>
+
+<p>Selon la volonté des parties, le mariage
+est laïc ou religieux, civil ou familial, clandestin
+ou public: il est toujours valable. Il
+est toujours légitime.<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>Aucune pièce n'est exigée. Aucune preuve
+écrite du mariage ne le sera plus tard. La
+parole du témoin suffit; et, si ce témoin est
+mort, la parole des époux.</p>
+
+<p>D'ailleurs, toutes les garanties civiles
+peuvent être données aux conjoints, mais
+seulement sur leur demande et dans la
+limite de leurs désirs.</p>
+
+<p>Un mariage secret, immédiat, gratuit et
+sans entraves,&mdash;le mariage de Roméo et
+de Juliette,&mdash;est considéré comme inattaquable,
+d'Édimbourg à San-Francisco, et on
+ne nous dit pas que la solidité du lien familial
+en soit compromise, ni qu'Aberdeen
+croupisse dans l'anarchie, ni que l'abomination
+de la désolation soit l'état moral de
+Louisville (Kentucky).</p>
+
+<p>Un peu moins libérale que l'Écosse et la
+plupart des États-Unis, l'Angleterre a donné,
+vers 1836, quelques formes obligatoires à
+l'union légale, mais avec quelle réserve encore,
+et quelle largeur de vues.<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>A quatorze ans, un petit Anglais peut
+épouser sa meilleure amie, qui en a douze.
+La loi n'y voit aucun inconvénient, et si les
+pères de ces enfants croient devoir protester,
+ne croyez pas qu'il leur suffise de prononcer
+un simple <i>veto</i>, comme en France.
+On leur demande leurs motifs; on les interroge,
+au besoin, devant les tribunaux, où
+les enfants ont le droit d'attaquer le refus
+mal justifié qui les sépare. Ceci se passe
+tous les jours à Londres, à Melbourne, à
+Bombay et à Liverpool, cités qui ne paraissent
+pas encore en décadence, et où le sentiment
+filial est aussi développé, dit-on, qu'à
+Montmartre ou à La Villette. La loi anglaise
+n'a jamais pensé que ce fût porter atteinte
+à aucune institution que de discuter la volonté
+d'un père le jour où son fils veut, à
+son tour, fonder une <i>famille nouvelle</i>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Car c'est là le nœud de la question.</p>
+
+<p>Quel est le parangon de la famille française?<a name="page_188" id="page_188"></a>&mdash;La famille
+antique... réunion de
+familles groupées sous la main d'un Aïeul.</p>
+
+<p>Et la famille antique n'est plus.</p>
+
+<p>Nous ne sommes plus au temps où la descendance
+d'un homme s'abritait tout entière
+sous les peaux de bouc de la tente, assemblée
+autour du foyer, protégée par son Chef,
+son Maître, son Père.</p>
+
+<p>Alors, en effet, et justement! le maître
+de la tente avait le droit de dire: «J'admets
+chez moi cette femme et non cette autre. Je
+gouverne ceux que je défends.»&mdash;Ce qu'un
+tel état social devait engendrer à l'époque
+moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle
+des sociétés nomades de l'Asie ou des
+pays maures qui sont tombées, une à une,
+sous la main des peuples libres. De même
+qu'au sommet de l'échelle nous avions
+trouvé les libertés nuptiales, de même, au
+dernier point de la décadence, nous trouvons
+la puissance paternelle à son comble: et cela
+n'est pas moins frappant.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<p>Aujourd'hui, la famille se désagrège dès
+la naissance. Dans les milieux bourgeois,
+l'enfant vit jusqu'à sept ans avec ses bonnes,
+jusqu'à seize ans avec ses pions et, ensuite,
+avec... qui vous savez. De quel droit ceux
+qui l'ont exilé d'abord dans la lingerie, puis
+emprisonné dans l'atroce internat, avec la
+menace des maisons de correction, s'il résiste,
+de quel droit viendraient-ils, ensuite,
+non pas même discuter, mais briser d'un
+seul geste l'inclination de cet enfant, devenu
+homme, lorsqu'elle se manifeste si naturelle,
+si tendre, et vraiment si morale au
+sens vulgaire du mot? Où est le foyer patriarcal,
+la tente et le piquet, le troupeau
+commun? L'un habite Montluçon et l'autre
+Paris, si ce n'est Tananarive. Comment l'intérêt
+de l'aîné prétend-il balancer celui du
+plus jeune, celui de l'homme qui engage sa
+propre existence et peut, seul, décider de
+la valeur de son choix? Si le fils se marie
+sottement, le père en rougira; d'accord;<a name="page_190" id="page_190"></a>
+mais le fils se sentira bien autrement atteint
+si le père, veuf, se remarie avec une femme
+indigne, et la loi ne lui donne nul recours<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.
+D'ailleurs, demande-t-on au père de juger
+les projets de son fils? En aucune façon. Le
+silence suffit. Ce silence tient lieu de raisons.
+Ce silence vaut un arrêt. Cette abstention
+est un vote.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, peut-être est-ce beaucoup avancer
+dans le sens de l'indulgence et de l'affection
+humaines, mais j'imagine que d'excellents
+pères, aussi bien parmi ceux qui cèdent
+que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient
+pas fâchés de s'abstenir, purement et simplement,
+dans certains cas matrimoniaux.
+En exigeant leur consentement public et
+solennel, on les charge d'une responsabilité
+qui n'est pas toujours acceptée de bonne
+grâce. On les oblige à laisser de leur<a name="page_191" id="page_191"></a>
+assentiment une preuve écrite et formelle
+qui est bien souvent gênante, et pour des
+raisons qui ne touchent point aux questions
+d'honneur. Certains Capulets aimeraient
+assez leur fille pour consentir à sa joie, s'il
+ne fallait ensuite avouer à tout Vérone
+qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.
+La question qui leur est posée n'est
+pas:&mdash;«Autorisez-vous votre fille à se marier
+selon son goût?»&mdash;mais, aux yeux de
+tout le monde, celle-ci:&mdash;«Vous, Monsieur
+A..., député bonapartiste, prenez-vous
+pour gendre M. B..., fils d'un préfet du 4 Septembre?»&mdash;Tel
+qui répondrait oui à la première
+question répondra non à la seconde,
+et la loi qui la pose lui dicte son refus.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui
+mourut plus tard premier président de cassation,
+écrivait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les droits du père ont leurs limites... Disons-le,
+messieurs, trop souvent les pères ne consultent que<a name="page_192" id="page_192"></a>
+l'ambition dans le consentement qu'ils donnent au
+mariage de leurs enfants ou dans l'empêchement
+qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages
+soient heureux, laissez la liberté des choix. Ainsi,
+en facilitant les mariages, vous les multiplierez, et
+vous ferez le bien de la société. En livrant l'homme
+plus tôt à lui-même, vous hâterez les progrès de sa
+raison.</p></div>
+
+<p>Depuis un siècle, et davantage, ces paroles
+ne sont pas entendues. Il faut, je le
+crois, désespérer de les voir jamais obéies.
+On continuera, en France, à conclure les
+mariages à peu près selon la mode de
+quelques peuplades nègres: par voie
+d'achat entre deux familles. La volonté des
+jeunes amants restera chose négligeable, et
+impuissante contre celle d'autrui. Des
+milliers de couples charmants, en qui la
+nature avait mis ses affinités mystérieuses,
+n'oseront jamais joindre leur lèvres par-dessus
+la barrière des lois. Que de larmes!
+Que de sanglots à venir! Et chaque année,
+régulièrement, l'an prochain comme l'an<a name="page_193" id="page_193"></a>
+dernier, quatre ou cinq cents jeunes filles
+de France se jetteront dans l'inconnu, la
+corde au cou, le poison à la bouche ou les
+bras vers la rivière, pour avoir entendu, un
+soir, le:</p>
+
+<p>«Non! tu ne l'épouseras pas.»</p>
+
+<p class="datt">18 décembre 1900.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p><a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<h3><a name="UNE_REFORME" id="UNE_REFORME"></a>UNE RÉFORME DANGEREUSE</h3>
+
+<p><a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p><a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Pour faire plaisir à quelques-uns de ses
+subordonnés, le ministre de l'Instruction
+publique avait institué l'année dernière une
+Commission chargée d'examiner comment
+et dans quelle mesure l'orthographe pourrait
+être simplifiée.</p>
+
+<p>Cette Commission vient d'achever ses
+travaux. Son président rapporteur, M.
+Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition
+de métamorphoser 20 000 mots
+français et qui les rend pour la plupart méconnaissables.</p>
+
+<p>Dans ses grandes lignes, la proposition<a name="page_198" id="page_198"></a>
+ramène de huit siècles en arrière l'orthographe
+de notre langue et revient aux
+principes du moyen âge le plus archaïque.&mdash;C'est
+l'esprit du projet.&mdash;Je ne discuterai
+pas ses dix-sept articles mot à mot.
+Le rapport a été publié, et bien que l'importance
+du bouleversement soit partout
+dissimulée sous des artifices, elle ne saurait
+échapper à personne.</p>
+
+<p>Écrire <small>KEUR</small> pour <i>chœur</i>, <small>FAZE</small> pour <i>phase</i>,
+<small>JÈME</small> pour <i>gemme</i>, <small>ÈLE AN UT</small> pour <i>elle en eut</i>
+et ainsi de suite pour 20 000 mots du dictionnaire,
+ce n'est pas réformer, c'est créer
+de toutes pièces une orthographe aussi
+barbare que celle de la <i>Chanson de Roland</i>,
+et destinée à être, comme elle, lettre morte
+pour les soixante millions d'hommes qui
+ont appris notre langue moderne en France
+ou à l'étranger.&mdash;Or, c'est ici que je voudrais
+appeler l'attention du lecteur; il n'y
+a pas de réforme plus facile a réaliser que
+la réforme de l'orthographe; c'est la plus<a name="page_199" id="page_199"></a>
+agréable à un ministre parce que c'est la
+seule qui ne risque pas de soulever un incident
+à la commission du budget; et néanmoins
+il n'y en a guère qui puissent avoir
+de plus désastreuses conséquences pour
+notre mouvement intellectuel, et pour notre
+influence extérieure. La raison en est simple.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>A qui n'est-il pas arrivé de prendre dans
+sa bibliothèque un Montaigne ou un Amyot,
+d'en montrer une page à un ami (ingénieur,
+architecte, officier... qui sait? littérateur
+peut-être) et de voir aussitôt un mouvement
+de recul, une main qui se lève, un visage qui
+s'écarte: «Non. C'est de l'ancienne orthographe.
+Je n'y comprends rien.» Dès aujourd'hui,
+le seizième siècle n'est plus connu
+que des curieux. La langue a peu changé
+depuis Mathurin Régnier; mais la masse du
+public ne sait plus traduire «<i>Iay ueu</i>» en<a name="page_200" id="page_200"></a>
+«<i>J'ai vu</i>». Une réforme de l'orthographe à
+creusé ce fossé entre nos pères et nous.</p>
+
+<p>Pourtant, auprès de la réforme artificielle
+et totale que médite M. Paul Meyer, les
+lentes transformations naturelles, qui ont
+évolué depuis trois siècles «ne sont que
+jeux de petits enfants». Si d'un trait de
+plume nous changeons, comme on le propose,
+l'<i>s</i> en <i>z</i>, le <i>g</i> en <i>j</i>, le <i>ph</i> en <i>f</i>, le <i>ch</i> en
+<i>k</i>, l'<i>x</i> en <i>s</i>, etc.;&mdash;si, sous prétexte de simplicité,
+nous supprimons la moitié des lettres
+qui forment les mots les plus anciens
+et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons
+une langue nouvelle en apparence,
+une sorte d'idiome factice, moins logique et
+plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir
+entre le français nouveau et le français
+d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le
+temps d'apprendre à lire les deux. Les
+étrangers encore bien moins.</p>
+
+<p>Dès lors, les générations de 1925, les hommes
+qui auront appris à écrire exclusivement<a name="page_201" id="page_201"></a>
+avec la nouvelle orthographe pourront
+choisir entre deux solutions:&mdash;ou
+bien ils apprendront tout à la fois l'orthographe
+de M. Meyer et la nôtre;&mdash;dans
+ce cas, je ne vois pas comment la réforme
+projetée simplifierait les études;&mdash;ou bien
+ils se trouveront aussi dépaysés, aussi
+complètement impuissants devant un livre
+de 1904 que nous le sommes nous-mêmes
+devant une chanson de geste. L'espèce d'effarement
+que nous éprouvons devant le
+mot <i>faze</i> écrit par M. Meyer, notre mot
+<i>phase</i> le leur donnera en sens inverse, c'est
+l'évidence même.</p>
+
+<p>Et alors l'immense patrimoine de science
+et d'érudition amassé par les deux derniers
+siècles et légué par eux à celui-ci, les millions
+et les millions de livres français qui
+représentent l'effort national jusqu'à l'heure
+actuelle et qui ont en puissance l'énergie
+pensante de la génération future, ces livres
+qui sont toute la fortune de l'instruction publique<a name="page_202" id="page_202"></a>
+et le capital intellectuel de la France,
+nous les verrons bientôt interdits virtuellement
+à la jeunesse entière ou réservés à
+quelques chartistes qui joueront le rôle
+d'interprètes entre nous et nos petits-neveux.</p>
+
+<p>M. Meyer ne mesure pas lui-même les
+conséquences de la réforme qu'il soumet et
+cela est assez naturel: toutes les orthographes
+lui sont familières; son métier est de
+déchiffrer. C'est pour cela qu'il a été créé,
+comme disent les bonnes gens, et mis au
+monde. Lire la même phrase écrite de deux
+façons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une
+tâche, pour le commun des hommes, et
+comme nul n'accepte de lire en épelant,
+comme les deux tiers d'une lecture se passent
+à parcourir les pages inutiles pour arriver
+tout droit à la page nécessaire, l'obstacle de
+<i>notre</i> orthographe sera invincible pour ceux
+qui n'auront appris que la nouvelle et on
+ne le franchira pas. Je le répète, le trésor<a name="page_203" id="page_203"></a>
+de nos bibliothèques publiques, tel qu'il est
+aujourd'hui amassé, perdra toute valeur
+pour la nation. Nos livres <i>ne seront plus des
+instruments de travail</i>.</p>
+
+<p>On réimprimera, dit-on? Mais c'est une
+rêverie. On ne réimprimera pas la millième
+partie de ce qui est nécessaire à un travailleur.
+Quel que soit le champ de l'activité
+individuelle, quelle que soit notre profession,
+elle suppose toute une catégorie d'ouvrages
+fondamentaux, de «Dalloz», impossibles
+à remettre sous presse et qu'il est
+indispensable de connaître sous peine de
+rester plus médiocre. Si l'on ne peut plus
+les lire, ces ouvrages de fonds, il faudra
+bien se contenter des compilations hâtives
+que l'on fabriquera commercialement pour
+la circonstance et qui auront à peu près la
+valeur de manuels à l'usage des classes. La
+science française n'y résistera pas.</p>
+
+<p>L'influence française non plus. Notre
+gloire à l'étranger est faite de notre passé.<a name="page_204" id="page_204"></a>
+Montesquieu y tient plus de place que tous
+les auteurs vivants réunis. Si nous adoptons
+une orthographe radicalement différente de
+la sienne au point d'être méconnaissable,
+laquelle enseignera-t-on dans les lycées allemands?
+Je crois bien qu'il faut répondre:
+aucune. Les hommes qui dirigent l'enseignement
+à l'étranger voient dans l'étude du
+français un double avantage: une littérature
+ancienne utile à connaître, une langue moderne
+utile à parler. Le jour où ils seront
+forcés de faire choix entre l'une et l'autre,
+ils trouveront facilement ailleurs en Europe
+cette double qualité que nous aurons perdue
+à leurs yeux. Nulle part, est-il besoin de le
+dire, on n'enseignera les deux orthographes,
+celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce
+jour-là, ce sera la fin de notre expansion
+intellectuelle.</p>
+
+<p>Et pourquoi risque-t-on une si grosse
+partie? dans quel but? quel est le dessein
+des initiateurs?<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<p>La réponse est écrite en tête du rapport:
+«Direction de l'Enseignement primaire.»</p>
+
+<p>Si la Commission ne craint pas de jeter
+ce trouble irréparable dans les développements
+de la pensée française, c'est pour
+qu'en rentrant chez lui, après avoir conduit
+son école au certificat d'études, l'instituteur
+puisse s'écrier: «Tous mes élèves ont fait
+leur dictée sans faute!» Il n'y a pas d'autre
+motif sérieux. C'est afin d'améliorer l'orthographe
+des écoliers qu'on se propose de
+rendre inintelligible pour eux tout ce qui a
+été imprimé jusqu'à notre époque.&mdash;Mais
+supprimez donc la dictée de ces bambins!
+Oui protesterait? Nous? certainement non.
+Eux?&mdash;Les instituteurs restent seuls à conserver
+aujourd'hui la superstition de la dictée
+correcte. Cette question de l'orthographe
+les hante, et avec eux, les universitaires.
+Puisque d'un accord général on reconnaît
+qu'elle fait perdre aux petits écoliers un
+temps qui pourrait être mieux employé, à<a name="page_206" id="page_206"></a>
+d'autres études, supprimez la dictée des examens
+primaires. La réforme aura contre elle
+quelques maniaques, mais la France entière
+l'approuvera.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>On invoque une deuxième raison: avec
+une orthographe simplifiée, notre langue
+serait plus facilement apprise par les étrangers.
+Je viens de dire comment les étrangers
+ne l'apprendraient plus du tout, si
+facile qu'elle fût. Terminons: il faut répondre
+à cet argument, non par une théorie,
+mais par un exemple.&mdash;L'orthographe la
+plus simple et la plus logique du monde,
+est celle de l'italien. La plus compliquée, la
+plus irrégulière, la plus contraire à toutes
+les lois de ce qu'on pourrait appeler la phonétique
+internationale de l'Europe, n'est-ce
+pas celle de l'anglais?</p>
+
+<p>Or, l'anglais, sans changer une lettre à
+son orthographe classique, est parlé aujourd'hui
+par 180 000 000 d'hommes, dont<a name="page_207" id="page_207"></a>
+150 000 000 gagnés depuis un siècle. L'italien
+n'est parlé nulle part en dehors de la
+Méditerranée, et là même il perd du terrain;
+il en perd en Égypte, il en perd dans
+le Levant, il en perd en Provence. Jadis
+compris par tous les lettrés de France,
+l'italien nous est devenu inutile. Et à quoi
+lui sert la simplicité de son orthographe, si
+personne ne prend plus la peine de l'apprendre?</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>La réforme soutenue par M. Meyer a été
+accueillie par un <i>tolle</i> chez les écrivains. Je
+ne puis reproduire ici les noms de tous
+les littérateurs qui ont voulu signer le manifeste
+de protestation et je m'honore d'avoir
+été le premier à signaler dans la presse ce
+véritable péril français.</p>
+
+<p>Notre science est faite de tout un passé
+qui s'élève jusqu'à nous et qui nous soutient
+par la masse énorme de ses travaux.<a name="page_208" id="page_208"></a>
+C'est le sol sur lequel vivra la France
+future. Deux siècles communiquent ensemble
+par le Livre. Aucune raison ne peut
+justifier la rupture de cette communication
+vitale. C'est là qu'est le danger, et c'est là
+le terrain sur lequel il faut se placer pour
+résister à la dangereuse réforme que je ne
+sais quelle coterie d'instituteurs et de
+paléographes nous propose.</p>
+
+<p class="datt">1904.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<h3><a name="LA_VILLE" id="LA_VILLE"></a>LA VILLE<br /><br />
+<small>PLUS BELLE QUE LE MONUMENT</small></h3>
+
+<p><a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p><a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Si l'informe Campanile qui vient de tomber
+en poussière n'avait jamais existé dans
+le flamboyant décor vénitien et si un malheureux
+architecte eût proposé de bâtir
+cette cheminée quadrangulaire entre la place
+Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu
+de beaux cris chez les amis de la
+vieille cité rouge: «C'est un crime! une infamie!
+c'est un sacrilège artistique! on défigure
+Venise! on écrase San-Marco! on
+écrase le Palais des Doges!...» Et alors nous
+comprendrions les clameurs comme les<a name="page_212" id="page_212"></a>
+grincements de dents. Rarement un édifice
+plus laid fut élevé sur une place publique.
+Il était mal conçu, mal construit, mal placé.
+Il avait trop peu de base et trop de couronnement.
+Il était surmonté d'un ange en
+forme de cigogne qui ne symbolisait rien
+dans la ville du Lion. Il haussait au hasard
+sa masse aveugle et sèche, avec une disproportion
+déplorable par rapport aux
+monuments d'alentour. Enfin, il était quelconque,
+dans une ville où rien n'est indifférent.
+Désormais, il n'existe plus, et l'on
+parle déjà de le réédifier.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Rappelez-vous tout ce qui apparaît comme
+à jamais inoubliable dans la brume où se
+confondent les «souvenirs de voyage».</p>
+
+<p>Est-ce tel monument romain, telle église
+picarde ou telle mosquée d'Orient? Allons
+donc! c'est une rue verte, un carrefour imprévu,
+un détour de canal entre deux murs<a name="page_213" id="page_213"></a>
+cassés, une collaboration de la nature et de l'homme,
+où la nature, peu à peu, envahit
+et enveloppe la pierre. C'est encore une voie
+antique et surpeuplée, irrégulière, biscornue,
+multicolore, retentissante, un ruisseau
+de vie dont les hautes berges se sont amoncelées
+sous l'effort d'une race, une rue aussi
+belle qu'un être vivant, une rue qui n'est
+pas la fille d'un architecte, mais l'œuvre d'une
+population.</p>
+
+<p>Il y a dans certaines villes jusqu'ici préservées,
+il y a de ces rues extraordinaires,
+remarquables tantôt par leur fourmillement
+et tantôt par leur silence, car la variété des
+villes est infinie. Remparts déserts, ruelles
+vives de faubourgs, ombres de cathédrales,
+impasses bleues, quais penchants, c'est de
+vous que nous revient sans cesse la réminiscence
+triste et tendre qui traîne devant nos
+yeux clos les admirations passées.</p>
+
+<p>Votre beauté est si complète, et naturellement
+née que le monument est obligé de se<a name="page_214" id="page_214"></a>
+conformer à elle et qu'il lui doit la plus large
+part de l'émotion latente qui palpite dans
+ses marbres. Le monument n'est beau qu'autant
+qu'il participe à la vie qui l'entoure ou
+à la nature qui le soutient. La lagune fait
+le Palais des Doges, l'Acropole fait le Parthénon;
+la lumière fait toute l'Italie, je dirais
+presque tout le monde antique. Entre
+l'obélisque de Paris et son frère resté à
+Louxor, il n'y a plus ressemblance aucune,
+et c'est miracle que le nôtre ait su prendre
+une beauté nouvelle en abandonnant sur la
+terre égyptienne tout ce qui lui donnait signification
+et grandeur.</p>
+
+<p>Ainsi, l'esthétique d'un palais dépend de
+ce qu'on pourrait appeler l'âme de la ville.
+Vous vous rappelez quelles protestations
+ont surgi récemment à Paris lorsque l'on a
+cru (peut-être à tort) que certain projet de
+pont menaçait la vue de la Cité. Ce n'était
+pas que les pétitionnaires fussent émus
+d'admiration devant les lignes du Pont-Neuf;<a name="page_215" id="page_215"></a>
+ce n'était pas non plus que les maisons de
+la place Dauphine eussent les caractères des
+chefs-d'œuvre; mais la Cité est le cœur de
+Paris; il n'en reste à peu près rien que cette
+pointe occidentale; tout ce qui était notre
+berceau a été jeté bas depuis cinquante ans;
+Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la caserne,
+a presque l'apparence d'une église moderne
+construite en faux style gothique, depuis
+qu'on a élagué autour d'elle la futaie de
+vieilles maisons qui lui donnait la vie.
+Quelques artistes ont voulu sauver le peu
+qui demeurait encore du Paris spontané,
+personnel et survivant.</p>
+
+<p>Eh bien! ce trésor des villes, le quartier
+antique ou moderne où elles ont poussé selon
+leur destin ou selon leur génie voilà ce
+que les guides n'indiquent point et ce que
+les touristes n'ont pas tous le loisir de chercher
+eux-mêmes. On pousse le voyageur vers
+un but unique: le monument, toujours le
+monument. Peu importe aux Joanne et aux<a name="page_216" id="page_216"></a>
+Baedeker que telle église soit à sa place ou
+qu'elle semble dépaysée: il suffit qu'elle
+soit monumentale pour qu'on vous y conduise
+de force. Peu leur importe que tel
+quartier populaire et jardinier soit pour le
+passant qui le traverse un paradis d'émotions
+neuves, de surprises, presque d'amour:
+s'il n'a point d'architecture, personne ne
+daignera vous l'indiquer du doigt. C'est
+ainsi qu'on entend un voyage artistique au
+début de notre jeune siècle.</p>
+
+<p>Nous possédons ici même, en plein Paris,
+un hameau à peu près inconnu malgré son
+nom illustre, et qui est la Butte. Les guides,
+si vous les consultez, vous mèneront au
+Sacré-Cœur avec les explications que comporte
+une pareille visite. Ils vous diront
+aussi qu'une maison, place du Tertre, reçut
+une plaque commémorative. Ils vous diront
+aussi qu'on appelle «Montmartre» dans la
+conversation courante un boulevard extérieur
+semé de cafés chantants. Mais ne comptez<a name="page_217" id="page_217"></a>
+pas qu'ils vous dévoilent ce qui est
+l'âme de Montmartre; ils ne vous diront
+point qu'au sommet de la Butte, à l'écart de
+tout ce qu'ils vous montrent, il y a un très
+petit village, dessiné par trois rues: la rue
+de l'Abreuvoir, la rue des Saules, la rue Girardon.
+Là-haut, c'est la pleine campagne:
+jardins, murs décrépits, sentiers, silences,
+cris d'oiseaux. Ni trottoirs, ni pavés. Jamais
+une voiture. A peine un passant. Quelquefois,
+un chat qui saute par-dessus l'herbe.
+Et si l'on s'avance jusqu'à la limite de ce
+hameau perdu sur sa colline déserte, on découvre,
+à ses pieds, un nuage de brume
+grise ou bleue, un océan de villes entr'aperçues
+qui, depuis les villas de Colombes
+jusqu'à la hauteur de Nogent-sur-Marne,
+nourrissent et emprisonnent quatre millions
+d'hommes.</p>
+
+<p>Ceci est unique au monde.</p>
+
+<p>Maintenant, vous pouvez construire là,
+ou démolir pierre à pierre tous les édifices<a name="page_218" id="page_218"></a>
+qu'il vous plaira, remplacer la vieille église
+par le Sacré-Cœur, le Sacré-Cœur par une
+Madeleine ou une Tour Eiffel, cela est indifférent
+aux artistes. Montmartre est un
+hameau vert, assiégé par quarante centaines
+de mille êtres humains. Il est à lui
+seul toute la paix des champs, dominant |a
+bataille des villes. Nul autre patelin n'est
+situé de la sorte, comme une île des airs,
+au-dessus d'une tempête, et nulle part
+ailleurs le calme et les prés, nulle part la
+solitude n'ont, par opposition, cette suprême
+valeur. Ceci demeurera pur tant que la rue
+des Saules restera intacte. Le jour où elle
+sera envahie par les maisons de rapport,
+ce jour-là Montmartre disparaîtra, quels
+que soient d'ailleurs ses monuments publics
+si chers aux Baedekers et à leurs lecteurs.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Or, entre toutes les villes qui obtinrent
+sur le globe ce don exceptionnel, la personnalité,
+Venise est peut-être la plus douée,<a name="page_219" id="page_219"></a>
+la plus singulière. Elle est extra-terrestre.
+Elle est la seule incomparable. On l'a dite
+à la fois la Cité des Eaux, la Cité du Silence,
+la Cité du Rouge. Rien de ce qui lui appartient
+ne pourrait être ailleurs la richesse
+d'une autre. Elle possède, inutilement, l'une
+des merveilles de l'art humain: l'intérieur
+de Saint-Marc; et elle est elle-même tellement
+merveilleuse que Saint-Marc se fond
+dans son glorieux ensemble au point qu'on
+arrive à douter s'il orne sa beauté ou s'il
+lui doit la sienne. Venise plane comme le
+grand oiseau dessiné par le poète, entre
+deux océans. La gamme de couleurs où elle
+est baignée est d'une somptuosité que l'on
+ne peut décrire. Depuis le rouge et l'or
+jusqu'au violet céleste, toutes les teintes
+frappent ses murailles avec une largeur et
+une pureté splendides. C'était la seule
+excuse du Campanile tombé, de recueillir
+parfois, à cent mètres au-dessus du niveau
+des eaux, certaines nuances flottantes dans<a name="page_220" id="page_220"></a>
+l'air supérieur... Mais quelle monstrueuse
+et barbare construction il dressait là, au
+coin de ces deux places délicates! Comme
+il chargeait de sa masse indue la muraille
+rouge du palais oriental et les cinq coupoles
+rondes de la mosquée chrétienne! Comme
+il était inutile, encombrant et inesthétique!
+On va le réédifier... Pourquoi?</p>
+
+<p>Parce que le Campanile possède le privilège
+universellement reconnu aux seuls
+monuments historiques; parce que ni loi
+ni opinion ne défendent contre la pioche
+des démolisseurs ni la rue vénérable ni le
+jardin nouveau; parce que les municipalités
+s'imaginent préserver le caractère de leurs
+villes en laissant subsister quelques tours
+vétustes, sans comprendre que l'âme des
+cités ne perche pas sur les girouettes, mais
+palpite au sein des rues.</p>
+
+<p>Venise aura le sort d'Alger, le sort de
+Santa-Lucia: on démolira maison par maison
+tout ce qui fit sa beauté antique. On a<a name="page_221" id="page_221"></a>
+déjà troublé les eaux du Grand Canal avec
+les roues violentes des bateaux à vapeur.
+Un jour, par mesure sanitaire, on comblera
+tous les canaux. Il y passera des tramways
+de banlieue, c'est-à-dire des trains de cinq
+voitures. C'en sera fait pour toujours de tes
+trois beautés, Cité des Eaux, Cité du Rouge,
+Cité des Soirs Silencieux; mais les ineffables,
+touristes ne songeront pas à en gémir
+pourvu qu'entre la place Saint-Marc et la
+Piazzetta de Venise se dresse un Campanile
+tout neuf: doublement abominable.</p>
+
+<p class="datt">19 juillet 1902.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p><a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<h3><a name="LA_STATUE_DE_LA_VERITE" id="LA_STATUE_DE_LA_VERITE"></a>LA STATUE DE LA VÉRITÉ</h3>
+
+<p><a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p><a name="page_225" id="page_225"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Une intéressante polémique est engagée
+depuis trois mois entre chercheurs et curieux
+sur un mystère bien singulier de la
+morale artistique. Voici l'origine de la discussion:</p>
+
+<p>La <i>Diane</i> de Houdon, l'une des statues
+les plus classiques de l'école française,
+aurait été refusée au Salon de 1777.&mdash;A
+quel propos? Houdon était Prix de Rome,
+membre de l'Académie: en son temps
+comme du nôtre ces titres-là suffisaient,
+semble-t-il, à dispenser les sculpteurs de
+l'examen préalable.<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>Sans doute. Aussi n'est-ce point à des
+raisons esthétiques que nous voyons attribuer
+le refus, mais à des raisons morales.&mdash;Voilà
+qui est encore plus extraordinaire.
+La <i>Diane</i> de Houdon est nue, mais si décente!
+L'enseignement des Beaux-Arts l'a
+toujours proposée comme le modèle typique
+de la nudité chaste. Cette figure est par
+excellence la statue de la Pureté. A force
+d'être vierge, elle est froide. Que peut-on
+bien lui reprocher, au nom de la pudeur
+même dont elle est le symbole?</p>
+
+<p>Presque rien, mais quelque chose. La
+<i>Diane</i> de Houdon fut écartée du Salon parce
+que l'académicien qui l'avait faite si pure
+s'était cru permis en un point... «une certaine
+liberté de détail», comme dit si bien
+Lady Dilke<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> en rapportant cette anecdote.</p>
+
+<p>La hardiesse de l'innovation épouvanta.
+Les mœurs du dix-huitième siècle et le censeur<a name="page_227" id="page_227"></a>
+qui parlait pour elles, opposèrent le
+respect du marbre aux déplorables exemples
+de sa petite sœur la terre cuite. On refusa
+le chef-d'œuvre.</p>
+
+<p>Et après le scandale, savez-vous qui l'acheta,
+cette statue inexpressible? L'histoire
+est assez bonne vraiment et sa morale obtient
+une moralité.&mdash;La <i>Diane</i> fut achetée par
+une femme. Mieux que par une femme,
+dirait M. Rostand: par une impératrice.
+Mieux que par une impératrice, eût dit Voltaire:
+par Catherine II.</p>
+
+<p>Le marbre original de Houdon est aujourd'hui
+exposé à Saint-Pétérsbourg, au musée
+de l'Ermitage. Quant à nous, et par la faute
+d'une irréparable pruderie, il faut nous,
+contenter de posséder au Louvre un mauvais
+moulage on bronze d'une œuvre perdue
+pour toujours. Encore le moulage n'est-il
+pas exact, car avant de passer la <i>Diane</i> au
+plâtre; une main pudibonde nivela, par l'introduction
+d'un peu de cire, le détail le<a name="page_228" id="page_228"></a>
+plus féminin. Désormais, la pauvre Olympienne
+porte un maillot comme un modèle
+de carte postale illustrée. L'effet est littéralement
+monstrueux, et j'emploie ce mot
+dans le sens de tératologique. Le cas relève
+du scalpel. Mais les visiteurs du Louvre ne
+semblent pas s'en étonner autrement et j'en
+connais qui, plus volontiers, blâmeraient
+une représentation moins étrangère à la
+nature.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«Pourquoi ce qui n'a jamais choqué les
+habitants de Pétersbourg choquerait-il les
+habitants de Paris?». La question a été
+posée en ces termes par un des collaborateurs
+de l'<i>Intermédiaire</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi surtout,&mdash;je voudrais élargir la
+discussion&mdash;pourquoi l'usage a-t-il prévalu
+de représenter l'homme tel qu'il est, et la
+femme telle qu'elle n'est pas?</p>
+
+<p>L'usage est bien inconséquent. Nous
+vivons parmi des éducateurs qui regardent<a name="page_229" id="page_229"></a>
+la différence des sexes comme un redoutable
+mystère dont la jeunesse ne doit pas être
+informée. En fait, les jeunes filles l'ignorent
+quelquefois; les collégiens jamais.
+Logiquement, on pourrait donc mener une
+classe de rhétorique devant la <i>Diane</i> de
+l'Ermitage sans que les élèves en fussent
+plus savants;&mdash;et, par contre, il faudrait
+enfouir dans les souterrains du Louvre les
+nudités masculines qui décorent les jardins
+publics sous l'œil curieux des écolières.</p>
+
+<p>Est-ce que ce ne serait pas le bon sens?</p>
+
+<p>Vous vous préoccupez surtout de garantir
+l'ingénuité des jeunes personnes&mdash;et vous
+postez à la porte du Luxembourg, où les
+mères sont forcées de passer pour mener
+leurs filles au jeu, un jeune homme nu
+comme un ver et complet comme un amant.</p>
+
+<p>Tout au contraire vous êtes certains que
+vos fils sont informés et vous ne permettez
+même pas que dans le Salon de sculpture
+(c'est-à-dire dans un lieu clos où vous êtes<a name="page_230" id="page_230"></a>
+parfaitement libres de ne pas conduire vos
+enfants) les artistes exposent des Vénus
+vraisemblables,&mdash;lesquelles d'ailleurs
+n'apprendraient rien, ni à vos fils parce
+qu'ils savent, ni à vos filles, et pour cause.</p>
+
+<p>C'est le comble de l'illogisme et de l'extravagance.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>A une coutume si singulière, on a cherché
+des antécédents qui l'expliquassent.</p>
+
+<p>Car il s'agit d'une tradition, cela est bien
+entendu. Si l'art venait de naître, nous
+adopterions sur ce point un principe conforme
+à l'idéologie de la vie contemporaine,
+et nettement opposé au précédent.</p>
+
+<p>Cette tradition, certains ont cru pouvoir
+en fixer l'origine chez les Grecs, de qui
+notre art descend et s'inspire. Rares, il est
+vrai, sont les Aphrodites sexuées: cela tient
+d'abord à ce que les Grecs représentaient
+volontiers la déesse dans une attitude naturellement
+chaste, qui dissimulait la difficulté<a name="page_231" id="page_231"></a>
+par un certain recul et une inclinaison;
+mais il s'en faut que la règle ait été générale,
+comme le croyait Quatremère de Quincy,
+et qu'une Aphrodite au corps droit soit
+toujours incomplètement femme. Jamais
+les Athéniens n'ont légiféré sur cette question.
+Les Lacédémoniens eux-mêmes se
+permettaient d'être exacts: on conserve au
+musée de Sparte, dans la salle de gauche,
+près de la porte, une figure de grandeur
+naturelle qui en est un bel exemple<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Ailleurs,
+une statue de premier ordre et de la
+meilleure époque grecque, dont nous possédons&mdash;la
+une excellente réplique alexandrine
+femme nue vulgairement appelée la
+<i>Vénus de l'Esquilin</i>&mdash;suffirait de nos jours
+à disculper Houdon. Sa vérité anatomique
+est exacte.</p>
+
+<p>Et combien de statues analogues ont été
+brisées au marteau par le vandalisme chrétien!<a name="page_232" id="page_232"></a>
+Si les Vénus pudiques étaient décapitées,
+que ne faisait-on pas des autres! Celles
+de ces dernières qui nous sont parvenues
+sont presque toutes archaïques parce que la
+terre de l'oubli les recouvrait déjà et les
+protégeait à l'époque où les Polyeuctes
+massacraient les déesses jusque sur les
+autels. Les vases et les statuettes de terre
+que nous retrouvons dans les tombes inviolées
+nous laissent un meilleur témoignage,
+plus fidèle et plus complet, de ce que permit
+l'art grec depuis son origine jusqu'à
+son déclin.</p>
+
+<p>Non, la loi dont nous parlons ne s'est pas
+imposée en Grèce. Elle n'appartient pas
+davantage aux deux autres grands pays qui
+pourraient partager avec elle l'honneur
+d'avoir créé une esthétique humaine, et qui
+se rapprochent à travers les âges par la
+perfection de leur goût: je veux dire
+l'Égypte et le Japon. A Memphis comme à
+Kioto, nul n'a jamais eu la pensée de mutiler<a name="page_233" id="page_233"></a>
+une femme nue avec l'audace de nos
+contemporains.</p>
+
+<p>De même, les primitifs de toutes les écoles
+européennes ignoraient cette altération, que
+leur public n'eût pas comprise. On sculptait
+des <i>Èves</i> naturelles aux portails des cathédrales.
+Sainte Marie l'Égyptienne était
+peinte sans détours sur les plus vieux vitraux
+des églises de Paris et sur les miniatures
+pieuses des livres d'heures, en regard d'une
+prière ou d'un évangile. Les cuivres du
+moyen âge, les bois anciens, les ivoires,
+puis, au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, les faïences décorées,
+les estampes de toutes sortes et de tous
+pays, certaines statuettes et peintures
+témoignent de la même liberté<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. La Renaissance
+allemande, loin de réagir, pose cette
+tolérance en principe. Dürer l'applique dans
+son enseignement<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Son ami, Peter Vischer,<a name="page_234" id="page_234"></a>
+sculpte une <i>Vénus</i> qui est toujours exposée
+en Allemagne, et qui devance de deux
+siècles «l'innovation» de Houdon. Nous
+exposons nous-mêmes au Louvre une <i>Pandore</i>,
+une <i>Maternité</i> qui appartiennent à la
+même école, et qui, pour être sexuées, ne
+sont nullement licencieuses.</p>
+
+<p>Un art entre tous gardait le privilège de
+la sincérité dans le détail des figures nues:
+la gravure. On peut affirmer que depuis
+l'invention de l'estampe jusqu'au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
+la majorité des graveurs fut hostile à toute
+suppression. Le chef-d'œuvre de l'invention
+décorative sous le règne de Fontainebleau,
+le <i>Livre de la Conqueste de la Toison d'Or</i>,
+par René Boyvin et Léonard Thiry, pourrait
+illustrer le sujet à toutes ses pages, s'il en
+était besoin. Encore, en 1609 et en 1617,
+lorsqu'il s'agit d'élever à la poésie française
+un monument définitif, en publiant les
+œuvres complètes de Ronsard, le graveur
+du frontispice, Léonard Gautier, burine sous<a name="page_235" id="page_235"></a>
+le buste du poète une grande Naïade debout,
+dont l'exacte nudité ne sera couverte que
+plus tard, par une retouche dont il faut
+retenir la date: 1623. C'est la date du Procès
+des Satyriques.&mdash;Pendant deux siècles, les
+graveurs vont protester contre une rigueur
+nouvelle qui trouble évidemment leurs traditions
+particulières. Certains vendront sous
+le manteau leurs estampes nues, plutôt que
+de les altérer. D'autres tireront pour eux et
+pour leurs amis un état découvert de chaque
+planche, un état «avant la draperie», selon
+la coutume du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Mais la rigueur
+ne se relâcha point, et elle n'a pas encore
+disparu après deux cent quatre-vingts ans.
+«1623» est une date de démarcation très
+nette entre la liberté du nu féminin et sa
+contrainte.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il est donc bien établi que jusqu'au règne
+de Louis XIII il a été licite en France de
+peindre l'homme et la femme avec une<a name="page_236" id="page_236"></a>
+égale exactitude; et que depuis cette époque
+la représentation de l'un des deux sexes est
+interdite, tandis que celle du second demeure
+autorisée.&mdash;De raison à cet arbitraire, on
+n'en donne pas, il n'en existe aucune. C'est
+ainsi, voilà tout.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on se garde bien de créer au
+Louvre un musée secret pour les Baigneuses
+de la Galerie d'Apollon, pour les terres cuites
+grecques de la première salle, ou pour les
+ivoires de la collection Sauvageot. Tout est
+libre, hors l'art moderne. Ce qu'on permet
+à Peter Vischer, on l'interdirait à Rodin. Le
+dernier musée important que l'on ait ouvert
+à Paris, celui de M. Guimet, a décoré ses
+grandes surfaces murales avec des copies de
+peintures égyptiennes, où les femmes ne
+portent point le maillot couleur de chair
+que nos peintres sont toujours contraints de
+leur donner; il expose dans ses vitrines certaines
+déesses gréco-orientales qui réalisent
+à l'extrême la vérité physique de la femme;<a name="page_237" id="page_237"></a>
+le public ne proteste pas.&mdash;Dès lors, au
+nom de quels arguments défendrait-il à un
+imitateur les libertés de ses modèles officiels?
+Pourquoi ces deux poids et ces deux
+mesures? Pourquoi exposer ce que l'on
+condamne, condamner ce que l'on expose,
+offrir enfin le même objet d'art en exemple
+si l'artiste est mort, en exécration s'il est
+vivant?</p>
+
+<p>Une pareille antinomie ne s'explique ni
+ne se défend. On finira bien par le reconnaître.
+Les idées du public français, qui déjà
+commencent à évoluer sur plusieurs questions
+artistiques, achèveront de se laisser
+convaincre. Publier la nudité de l'homme,
+et expurger celle de la femme, c'est simplement
+obéir à deux traditions aveugles,
+irraisonnées, contradictoires, et dont nous
+ne savons même plus déterminer le dessein.
+Nos sculpteurs adopteront un principe
+moral uniforme, et comme l'esprit parisien
+ne permettra jamais qu'on affuble d'un<a name="page_238" id="page_238"></a>
+caleçon le Génie de la Bastille ou l'Apollon
+de l'Opéra, il est superflu d'énoncer plus
+clairement laquelle des deux théories finira
+par prévaloir.<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<h3><a name="LA_CENSURE" id="LA_CENSURE"></a>LA CENSURE</h3>
+
+<p><a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p><a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>La Censure vient d'être atteinte par un
+vote de la Chambre.</p>
+
+<p>Elle durait depuis si longtemps qu'on pouvait
+la croire immortelle comme M. Wallon.
+C'est une des singularités de notre esprit
+que plus les hommes et les choses vivent et
+plus nous les croyons solides pour l'avenir.
+A l'annonce de la nouvelle, on a pu voir
+dans le public un mouvement général de
+surprise.</p>
+
+<p>Dire que cette surprise a été mélancolique
+ce serait farder la vérité. Il est des
+institutions qui exhalent l'antipathie comme<a name="page_242" id="page_242"></a>
+un parfum naturel. La Censure n'était pas
+aimée. Un ne la dit encore que malade; mais
+quel que soit le respect dû à son grand âge,
+on espère bien qu'elle va trépasser.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Nous ne la regretterons pas, pour une
+première raison: c'est qu'elle était inutile.</p>
+
+<p>Tous les écarts de langage ou de sujet
+qu'elle avait mission d'empêcher sont, en
+effet, punis par les lois, et parfois même
+avec une sévérité extrême. Outrage aux
+mœurs, outrage envers les souverains étrangers,
+diffamations envers les particuliers ou
+les membres du gouvernement: tous ces
+délits correspondent à des articles du Code
+pénal et des lois usuelles; leurs auteurs
+sont passibles de prison et d'amende; ils
+peuvent être condamnés à des dommages-intérêts
+sans limite: c'est-à-dire que sans le
+concours de MM. les censeurs, un directeur<a name="page_243" id="page_243"></a>
+de théâtre, un dramaturge et une troupe
+d'acteurs peuvent être, au gré du tribunal,
+déshonorés ou ruinés.&mdash;N'est-ce pas suffisant?</p>
+
+<p>Un second motif pour lequel la Censure
+ne sera pas pleurée, c'est qu'elle s'exerçait
+d'une façon qu'on s'accorde à juger extraordinaire.</p>
+
+<p>Ses rigueurs frappaient de préférence les
+grands théâtres, ceux dont le public se compose
+d'hommes indifférents et blasés, que
+l'action dramatique n'émeut guère et qui
+n'écoutent pas toujours ce que l'auteur voudrait
+leur faire entendre.</p>
+
+<p>Ses indulgences couvraient de leur protection
+les revues et les chansons des cafés-concerts,
+qui s'adressent précisément au
+spectateur dont l'âme est la plus naïve et la
+plus malléable. C'est ainsi que la Censure
+comprenait sa mission morale et politique.</p>
+
+<p>Prenez dans votre bibliothèque une des
+pièces imprimées depuis vingt ans «avec<a name="page_244" id="page_244"></a>
+les passages supprimés» et comparez ce
+qu'on interdit aux bons auteurs avec ce
+qu'on permet aux pires. Lisez ces phrases
+entre guillemets, jugées dangereuses pour
+la morale publique et rappelez dans votre
+souvenir les scatologies que vous avez entendu
+chanter ailleurs, dûment visées par
+la Censure et protégées par la policé. On
+corrige les meilleurs; mais qu'un chansonnier
+présente un jeu de mots platement
+obscène, sans goût, sans esprit, et surtout
+sans littérature, la bienveillance du censeur
+lui est assurée. On protège les étrangers
+contre les pièces à thèse qui attaqueraient
+leurs pays, mais une basse injure à l'adresse
+d'une nation amie passe comme un simple
+sourire sous les yeux du correcteur.</p>
+
+<p>Il y a deux ans, j'entrais par hasard dans
+un établissement des Champs-Élysées. Les
+journaux du soir annonçaient l'interdiction
+d'une pièce qui aurait pu éveiller les susceptibilités
+d'un pays voisin. Je levai les<a name="page_245" id="page_245"></a>
+yeux vers la scène, elle était couverte de
+drapeaux et d'uniformes étrangers. On jouait
+une revue militaire bafouant une série d'alliances
+que la presse nous avait promises
+quelques semaines auparavant. Un officier
+russe, un officier italien, un officier espagnol,
+tous trois en grand costume, et suivis
+de leurs couleurs, venaient chanter sur les
+planches les couplets les plus outrageants
+pour leurs pays. C'était en été: les étrangers
+emplissaient la salle et, entre Français,
+nous nous demandions pourquoi la Censure
+avait reçu le droit d'interdire les tragédies
+de M. de Bornier, si les questions de convenances
+internationales étaient à ce point
+ignorées d'elle.</p>
+
+<p>Ici, les censeurs n'avaient pas seulement
+laissé faire, ils étaient protecteurs et complices,
+puisque, d'après la loi, ils signaient
+le manuscrit. Cette signature étant une sauvegarde
+pour la direction du théâtre, celle-ci
+n'avait pas hésité à monter la pièce. Il est<a name="page_246" id="page_246"></a>
+probable qu'elle y aurait regardé à deux fois,
+si, après l'abolition de la Censure, l'auteur
+avait exposé la maison à un procès diplomatique.</p>
+
+<p>Mais comment toutes les complaisances
+des lecteurs officiels ne seraient-elles pas
+acquises aux théâtres bouffes? Les censeurs
+eux-mêmes écrivent pour les petites scènes
+qu'ils sont appelés à morigéner.</p>
+
+<p>L'un d'eux (il est toujours en fonctions)
+est l'auteur d'une petite pièce qu'il a intitulée:
+<i>la Noce à Mézidon</i>... Charmante qualité
+d'esprit!... Et voici un spécimen de son
+talent poétique. Je puis bien citer ce couplet
+puisqu'il a été lu un jour en pleine Chambre
+des Députés<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">L'Amour, c'est un érysipèle,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand ça démange il faut s'gratter.</td></tr>
+<tr><td align="left">C'est com' le chien de Jean d' Nivelle</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.</td></tr>
+<tr><td align="left">Ça vous fait l'effet d'un clystère,<a name="page_247" id="page_247"></a></td></tr>
+<tr><td align="left">Ça fait du mal et puis du bien.</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour s'en guérir, y a rien à faire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ça vous tient bien quand ça vous tient.</td></tr>
+<tr><td align="left">Oh! oui! l'amour est un clystère.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Voilà.&mdash;C'est l'auteur de ces vers qui est
+chargé d'expurger Edmond de Goncourt et
+de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait
+faire jouer une pièce sans la soumettre
+au préalable à ce juge.</p>
+
+<p>Le couplet que je viens de copier a reçu le
+visa de la Censure. Parbleu! Anastasie avait
+eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte.
+Cette poésie était signée d'elle.&mdash;Et dès
+lors, comment les sympathies de la vieille
+dame n'iraient-elles pas tout droit à ses
+confrères les plus proches, ou, pour mieux
+dire, à ses maîtres?</p>
+
+<p>Réformer cela? Changer les hommes? Il
+est inutile d'y songer. Ceux-là valent leurs
+prédécesseurs et vaudraient leurs remplaçants.
+On perdrait son temps à vouloir
+réformer une institution qui est traditionnellement<a name="page_248" id="page_248"></a>
+incompétente et malfaisante. La
+Censure royale a combattu Molière, Racine,
+Sedaine et Beaumarchais. La Révolution
+interdit <i>Horace</i>, <i>Andromaque</i>, <i>Phèdre</i>, <i>Macbeth</i>,
+<i>Henri VIII</i> et brûle la partition de
+<i>Richard Cœur de Lion</i>, suspecte de royalisme.
+Dès la Renaissance romantique on
+arrête <i>Marion Delorme</i>, <i>le Roi s'amuse</i> et
+même <i>Hernani</i> dont l'interdiction n'est levée
+que sur un ordre formel du roi. On persécute
+<i>le Chevalier de Maison-Rouge</i>, <i>les
+Effrontés</i>, <i>les Lionnes pauvres</i>, <i>Diane de Lys</i>
+et <i>la Dame aux Camélias</i>. Depuis moins
+d'un siècle la Censure s'est battue contre
+Victor Hugo, Dumas père, Dumas fils,
+Émile Augier, Ponsard (Ponsard lui-même!)
+Legouvé, Balzac, Déroulède, Erckmann-Chatrian,
+Meilhac et Halévy, Jules Claretie,
+Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond
+Haraucourt;&mdash;Voilà ceux contre qui la
+censure fait usage des armes qu'on lui a
+données.<a name="page_249" id="page_249"></a></p>
+
+<p>Depuis son origine jusqu'à l'heure actuelle,
+son histoire n'est qu'une lutte acharnée
+contre les meilleurs de nos écrivains.
+Parmi ceux que je viens de citer, tous les
+morts ont déjà leur statue. Ils sont vengés,
+dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous
+si les tracasseries, si les persécutions
+qui les arrêtèrent n'ont pas étouffé dans
+leur cerveau l'idée du chef-d'œuvre qui
+était en eux et qu'ils ont renoncé à écrire
+devant la certitude du <i>veto</i>? Que savons-nous
+si cette espèce de tiédeur que nous
+reprochons aujourd'hui à Ponsard, Augier
+ou Scribe, n'est pas due pour une part à
+l'influence stérilisante qu'exerça la contrainte
+officielle sur leurs esprits? Qui nous
+dira le drame prodigieux que Victor Hugo
+aurait pu écrire en 1855, s'il n'avait été
+pour longtemps excommunié de la scène
+française?</p>
+
+<p>Ceci est inexplicable: vers le milieu du
+siècle, notre littérature, livresque, est à son<a name="page_250" id="page_250"></a>
+apogée; elle est faible au théâtre. Pourquoi?</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Il y a eu près de nous une école dramatique
+étrangère, qui fut illustre et qui a
+cessé de l'être. L'exemple que donne son
+histoire vaut mieux que toutes les théories,
+car son développement a procédé par révolutions
+brusques et sa montée comme sa
+chute sont nettement déterminées par des
+causes très bien connues.</p>
+
+<p>Sous le règne d'Élisabeth, le théâtre anglais
+était libre, en fait. Il dut sa grandeur à
+cette liberté. Shakespeare naît au milieu
+d'un mouvement dramatique considérable,
+qui n'a pas d'égal chez les peuples
+contemporains et qui ne semble pas avoir
+été dépassé, même par nous. Libre, ce
+théâtre l'est de toutes façons: les pièces de
+Beaumont et Fletcher, de Marlowe, Massinger,
+Webster ont une franchise de langage<a name="page_251" id="page_251"></a>
+qui n'offusque pas alors le public, mais
+dont nos censeurs actuels seraient horrifiés.
+Leurs auteurs les concevaient ainsi. On
+leur laissa la bride sur le cou. La gloire
+littéraire de leur pays grandit dans cette
+indépendance qui est la bonne terre des
+écrivains.</p>
+
+<p>Après une réaction puritaine qui dura peu,
+la Restauration anglaise rendit aux auteurs
+dramatiques la liberté. Une nouvelle école
+naquit, presque aussi remarquable que son
+aînée, possédant même certaines qualités de
+finesse et d'esprit que la précédente n'avait
+pas au même degré, et cette fois poussant à
+l'extrême les hardiesses de parole et de
+situation. Congreve et Wycherley ne pourraient
+être joués à notre époque sur aucune
+scène parisienne, mais on connaît assez le
+rang élevé qu'ils occupent dans leur littérature
+nationale.</p>
+
+<p>Tel était l'éclat de la scène britannique,
+lorsqu'un brave homme, un honnête protestant<a name="page_252" id="page_252"></a>
+nommé Jeremy Collier, publia une
+simple brochure sur l'immoralité des spectacles,
+une <i>Courte Vue</i>, comme il l'intitulait
+lui-même sans ironie. Son intention était
+excellente: il ne voulait pas éloigner, mais
+réformer les dramaturges, et remplacer les
+bonnes pièces licencieuses par des pièces
+morales non moins bonnes.</p>
+
+<p>Il tua le théâtre anglais.</p>
+
+<p>L'effet de la brochure fut immense. Toutes
+les libertés de la scène disparurent, et avec
+elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncèrent
+bientôt à la lutte, cessèrent d'écrire,
+et pour la grande école théâtrale qui depuis
+cent cinquante ans faisait l'orgueil de
+Londres, ce fut la mort sans autre phrase.&mdash;Elle
+ne devait jamais renaître.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Nous n'en sommes pas là. Néanmoins
+l'exemple vaut qu'on le médite un instant.<a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<p>Une école dramatique n'est vraiment
+grande que si elle a devant elle la libre
+expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La
+gouverner, même de loin, c'est encore
+nuire à sa beauté.</p>
+
+<p>Que la Censure meure donc du coup
+qu'elle a reçu. Puisse le théâtre éprouver
+à son tour le bienfait des libertés plus larges
+dont la littérature ressent l'heureux effet
+depuis un quart de siècle. Et qui pourrait
+se plaindre de voir certains auteurs hausser
+le ton de leur dialogue? Personne n'est
+forcé d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est
+qu'on le veut bien. Le lendemain du jour
+où la Censure serait abolie, une scission
+diviserait tout naturellement les scènes parisiennes.
+Les unes prendraient soin d'avertir
+les familles que les petites filles sont
+reçues à l'entrée. Pour les autres, celles où
+l'on représenterait Shakespeare sans coupures,
+chacun serait libre de s'en écarter.</p>
+
+<p>On verrait pourtant, je le sais bien, des<a name="page_254" id="page_254"></a>
+gens s'y rendre tout exprès, pour être
+scandalisés, et pour en gémir. Grévin qui
+était si bon psychologue nous a laissé un
+dessin où se cache toute la moralité de ces
+petites pudibonderies.&mdash;Une dame et une
+jeune fille s'accoudent sur un balcon. A l'extrémité
+de la rue se passe vaguement une
+scène banale qui pourrait être légère:</p>
+
+<p>&mdash;De si loin, ma chère enfant, je ne crois
+pas que cela puisse vous choquer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, madame, avec une lorgnette.<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<h3><a name="LE_BOULEVARD" id="LE_BOULEVARD"></a>LE BOULEVARD</h3>
+
+<p><a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<p><a name="page_257" id="page_257"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Le soir où Tortoni ferma ses portes, j'assistais
+à cette fin célèbre. J'étais venu là en
+curieux, pour voir disparaître le vieux
+romantique.</p>
+
+<p>Comme je sortais le dernier, quand
+l'heure fatale sonna, le propriétaire de
+l'établissement m'offrit (en souvenir du
+défunt) le carton de lecture qui avait
+enveloppé l'<i>Illustration</i>, et qui portait en
+lettres d'or sur le plat de molesquine noire
+ces deux mots historiques: «Café Tortoni».
+Puis, comme un homme qui prononce une<a name="page_258" id="page_258"></a>
+phrase définitive, il dit en versant des
+larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le Boulevard est mort.</p>
+
+<p>Le pauvre vieillard blasphémait, car le
+Boulevard est immortel et son caractère
+principal est justement la persistance. Il est
+à l'épreuve du temps et des hommes. Les
+démolisseurs eux-mêmes ne réussissent pas
+à le défigurer. On a jeté bas la moitié de
+ses maisons pour construire des hôtels modernes,
+des théâtres, des maisons de banque
+ou d'assurance; on a renouvelé toutes ses
+boutiques, changé ou supprimé tous ses
+restaurants et il semble que cette transformation
+perpétuelle soit nécessaire à son
+existence comme le labourage régulier est
+nécessaire à la vie d'un champ. Plus on le
+bouleverse et mieux nous comprenons que
+sa personnalité est invulnérable.</p>
+
+<p>D'où vient donc cette suprématie qu'il
+exerce depuis un demi-siècle sur l'opinion
+de Paris et sur les esprits de tous ceux que<a name="page_259" id="page_259"></a>
+l'âme parisienne inspire et domine? D'où
+vient qu'en un temps où la vie mondaine
+s'est éloignée d'une lieue vers l'ouest et
+environne le bois de Boulogne, l'arbitre des
+élégances reste immuablement à sa place,
+entre la Madeleine et la Bourse?</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le
+cerveau de Paris? Non, certes.</p>
+
+<p>Paris enferme une cité intellectuelle qui
+s'étend de l'Institut vers le Panthéon, et du
+Palais de justice à l'Observatoire. Ses habitants
+ne passent les ponts qu'en voyage.
+Ils vont parfois jusqu'aux musées du Louvre,
+jusqu'à la Bibliothèque nationale; mais le
+Boulevard ne leur appartient pas. Ils s'y promènent
+en étrangers, comme s'ils venaient
+de plus loin que New-York, et avec un
+sentiment de défiance à l'égard des passants
+qu'ils croisent. Leur costume est exotique,
+leur barbe date d'un autre âge, leur voix
+n'est rien dans la voix ambiante, qui s'inquiète<a name="page_260" id="page_260"></a>
+rarement de leurs idées, plus rarement
+encore de leurs personnes. Et cependant le
+cerveau de Paris est fait de leur multitude.
+Il faut chercher ailleurs notre définition.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le
+centre du mouvement et de la vie? Pas
+davantage.</p>
+
+<p>Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'où sa
+force rayonne: la place du Châtelet, qui
+doit au voisinage des Halles sa prodigieuse
+circulation, et la place de la République,
+qui est le forum industriel de l'immense
+ville. Ici Paris travaille, là il se nourrit;
+Les manufactures se sont groupées par une
+élection naturelle entre les grandes gares du
+Nord, de l'Est, du Paris-Lyon Méditerranée
+et d'Orléans. Les Halles ont grandi où elles
+devaient croître, au point central de la ville.
+Le boulevard de Sébastopol et la rue de
+Turbigo sont donc, et peut-être à jamais,
+nos deux artères vitales. L'exode de la société
+riche vers les quartiers occidentaux n'a<a name="page_261" id="page_261"></a>
+presque rien attiré sur ses pas. Il faudrait
+des événements extraordinaires, comme la
+création du port maritime projeté à Saint-Ouen,
+pour faire dévier par influence les
+grands courants actifs de la force parisienne...
+Mais le Boulevard est bien loin de
+ces fleuves nourriciers. Où prend-il la source
+de son énergie?</p>
+
+<p>Est-il situé,&mdash;comme s'exprimait une
+annonce fameuse,&mdash;au centre des affaires
+et des plaisirs?</p>
+
+<p>Des affaires, assurément non. La Bourse
+des valeurs est à l'extrême limite de son
+parcours, et la Bourse de commerce lui
+échappe tout à fait, de même que la Banque
+de France, les Finances et l'Hôtel de Ville.
+Des plaisirs? c'était vrai jadis. Aujourd'hui,
+les Champs-Élysées, Montmartre et le bois
+de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux,
+et souvent plus recherchés que les
+siens. D'ailleurs, il est singulier que l'animation
+du Boulevard atteigne son maximum<a name="page_262" id="page_262"></a>
+vers cinq heures du soir, heure où tous les
+théâtres sont clos, et où il n'est pas d'usage
+de se jeter dans la vie joyeuse...</p>
+
+<p>Ainsi, voilà un coin de ville que rien ne
+paraissait destiner à sa fortune éclatante,
+une avenue étroite et médiocre, plutôt
+laide, assez mal bâtie, plantée de mauvais
+arbres, éloignée de tous les parcs et jardins
+publics, privée même du moindre square
+où ses promeneurs pourraient chercher
+l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,&mdash;et
+c'est là que palpite le cœur de Paris.
+Cette avenue quelconque, c'est le Boulevard
+tout court, la voie la plus illustre qui soit au
+monde. Qui à fait le miracle?</p>
+
+<p>La Presse.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Car si le Boulevard n'est le centre ni de
+la pensée, ni du mouvement, ni de la vie,
+ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il
+est le centre des nouvelles, et voilà pourquoi
+la ville y afflue.<a name="page_263" id="page_263"></a></p>
+
+<p>En un siècle où les journaux disposent
+d'une puissance formidable, le quartier où
+ils s'impriment est devenu sans autre effet
+le premier quartier ce Paris.</p>
+
+<p>Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent.
+Les feuilles du lendemain se composent. La
+foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce
+que Paris saura le lendemain, le Boulevard
+le sait la veille. Il a cette force: le renseignement.
+Et dès qu'il tient un fait, il le
+juge. Il est à lui seul l'opinion publique
+pendant la soirée tout entière.</p>
+
+<p>Tous ceux qui, par intérêt, par crainte ou
+par désir sont anxieux de la nouvelle imminente
+et de l'opinion qui l'accueillera, ceux
+qui espèrent et ceux qui appréhendent, les
+confiants et les timorés, tous les curieux et
+les ardents appartiennent à ce trottoir gris
+où la manne des nouvelles se quémande,
+se donne ou s'échange, se vend et s'achète
+perpétuellement. Le Boulevard, c'est la
+Bourse des potins,&mdash;et de l'histoire.<a name="page_264" id="page_264"></a></p>
+
+<p>Il a les privilèges de savoir d'abord, et de
+savoir mieux; car tout se dit, si tout ne
+se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont
+pas de mystères. Il sait qui est M. G...,
+M. N... et M<sup>me</sup> de X. Il connaît le nom et
+l'adresse du «haut personnage compromis»,
+comme aussi de la «dame voilée». Si les
+journaux suppriment les détails d'une affaire
+par prudence ou par pudeur, le Boulevard
+les rétablit. Si un financier suspect s'attribue,
+à coups de réclame, une prospérité
+factice, le Boulevard le démasque, et s'abstient.
+Pas une campagne qu'il ne pressente,
+pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait
+d'avance mesuré dans son étendue et ses
+conséquences. Il est l'observatoire du
+monde invisible.</p>
+
+<p>De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit:
+c'est sa conquête. Elle possède la place
+et l'avenue de l'Opéra, la rue Richelieu, la
+rue du Croissant, la rue Montmartre et le
+faubourg Montmartre, la rue du Helder et la<a name="page_265" id="page_265"></a>
+rue Drouot, la rue Réaumur et la rue Lafayette.
+Sur le Boulevard elle est dans ses
+murailles. C'est là qu'elle se retranche et
+se concerte. Le reste de la ville n'est que
+son champ d'action; le Boulevard est sa forteresse.
+Elle l'a voulu à son image. Dans le
+langage contemporain, elle et lui sont synonymes.
+Elle lui a donné son caractère, ses
+mœurs, presque sa physionomie. Elle seule
+l'a créé tel qu'il est; elle seule pourrait le
+tuer, en l'abandonnant.</p>
+
+<p>De là vient que le Boulevard se transforme
+selon les jours et non selon les années.
+Tel il était, il y a vingt ans, tel nous le revoyons
+aujourd'hui, mais dans l'espace d'une
+nuit, il se métamorphose. Il a ses marées
+et ses tempêtes.</p>
+
+<p>La monotonie générale des autres voies
+parisiennes est une règle à laquelle il ne se
+soumet point. Une rue est toujours semblable
+à elle-même. Lui, jamais. Certaines avenues
+connaissent leurs jours de fête, les<a name="page_266" id="page_266"></a>
+Champs-Élysées ont leurs Grands Prix, les
+boulevards extérieurs leurs semaines de
+foire; mais cela aussi est une monotonie
+que chaque année ramène à des dates prévues.
+Lui, il change tout, à coup, comme la
+mer, sous une rafale.</p>
+
+<p>Ce soir, il est calme. Il se promène et
+s'amuse. En l'absence des inquiétudes, il
+joue à l'esprit. Il invente des mots. Les passantes
+l'intéressent. Les modes l'occupent.
+La voiture nouvelle d'une actrice est l'événement
+de la soirée. Une femme qui passe
+avec un inconnu fait hausser les têtes des
+hommes et chacun raconte son histoire ou
+développe sa légende. On entoure les colonnes
+Morris, on considère les étalages, on
+lirait presque les affiches tant cette fin de
+jour est désœuvrée.</p>
+
+<p>Et puis, voici un remous de la foule; des
+gens se pressent, des crieurs hurlent, les
+transparents des journaux s'allument: une
+dépêche grave, un événement. C'est l'orage.<a name="page_267" id="page_267"></a>
+En un instant, le Boulevard est devenu noir.</p>
+
+<p>Alors toute la ville accourt vers lui, inquiète,
+furieuse ou enthousiaste. Les trottoirs
+débordent, la voie est envahie. Les camelots,
+suants et haletants, jettent à la foule des
+centaines de feuilles blanches, imprimées
+d'encre fraîche et pas même pliées: on les
+voit voler de groupe en groupe comme des
+oiseaux annonciateurs. Les petites baraques
+des journaux sont assaillies, cernées,
+vidées. Mille têtes levées guettent le transparent
+où apparaîtra le second télégramme.
+La Presse tient cette multitude dans sa main.
+Pendant ces heures-là, elle est investie
+d'une puissance souveraine. Un article écrit
+sur un coin de table, composé à la hâte et
+livré au peuple, soulèverait la ville, d'un
+seul cri.</p>
+
+<p><a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<p><a name="page_269" id="page_269"></a></p>
+
+<h3><a name="LE_CAPITAINE_AUX_GUIDES" id="LE_CAPITAINE_AUX_GUIDES"></a>LE CAPITAINE AUX GUIDES</h3>
+
+<p><a name="page_270" id="page_270"></a></p>
+
+<p><a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Le vieux Professeur Chartelot se redressa
+de toute sa haute taille comme s'il allait
+prédire la vie ou la mort d'un malade; il
+tira sa montre et, la considérant avec ses
+yeux de presbyte:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le temps de vous raconter cela,
+dit-il; mais ne me laissez pas manquer mon
+train. Je dois parler demain à l'Académie.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Nous l'entourions dans un coin de parc
+devant une maison de campagne où nos
+amis l'avaient appelé en consultation. Un
+diagnostic très rassurant nous laissait l'esprit<a name="page_272" id="page_272"></a>
+assez libre pour apprécier le talent du
+causeur après avoir admiré la perspicacité
+du savant; et nous l'écoutions avec un vif
+sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en
+nous racontant ses souvenirs.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le
+véritable confident des femmes, c'est le
+médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos
+clientes, sur tout ce que le monde ignore
+d'elle, nous en savons beaucoup plus que le
+directeur de sa conscience. Les mœurs ont
+marché depuis les Grecs, chez qui tant de
+malheureuses mouraient en couches, parce
+que les sages-femmes étaient interdites par
+la loi et parce que les femmes honnêtes ne
+voulaient pas toujours se montrer aux
+accoucheurs. Aujourd'hui... je ne veux
+pas dire que toute pudeur ait disparu, ce
+serait absurde; mais si, devant un médecin,<a name="page_273" id="page_273"></a>
+le sentiment des convenances fait encore
+baisser les yeux, il ne fait plus baisser la
+chemise, et c'est en cela que nos contemporaines
+ne ressemblent pas exactement à la
+femme de Xénophon.</p>
+
+<p>Autant la santé du corps est un bien plus
+réel, plus pressant et (pour quelques-unes)
+plus certain que le salut éternel, autant les
+femmes viennent à nous avec un désir plus
+sincère, et plus ardent d'être exaucé. On
+nous permet tous les examens; on nous
+pardonne toutes les questions. Le confesseur
+ne pénètre pas dans le secret de la vie
+conjugale: ce détail n'étant pas le péché,
+n'est pas soumis à la pénitence; mais, comme
+il est la santé, il est soumis à la médecine.
+A d'autres égards le confesseur doutera
+toujours au milieu des aveux incomplets
+qu'il entend. La preuve n'est pas admise au
+confessionnal. Sur le lit de la malade, elle
+est entre nos mains. Ce n'est pas pour nous
+qu'est écrit le fameux verset de Salomon<a name="page_274" id="page_274"></a>
+sur la trace invisible de l'aigle dans les
+cieux et du jeune homme chez la jeune
+femme. «La femme mange, et s'essuie la
+bouche, puis elle dit:&mdash;Je n'ai point fait
+de mal.» Elle le dit à d'autres qu'à son
+médecin.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Somme toute, il ne nous manque guère
+que l'aveu de la faute en soi, du péché en
+tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence,
+identique à celui que nous entendons,
+puisqu'il est d'abord l'exposé du
+même acte et puisque, au surplus, c'est
+toujours la crainte qui le provoque. Qu'il
+s'agisse de sa guérison physique ou de son
+salut, la femme redoute la mort dans le premier
+cas, l'enfer dans le second, et c'est un
+égal sentiment d'épouvante qui la pousse à
+livrer son secret. Eh bien, en fait, les deux
+aveux sont assez différents de caractère,
+néanmoins. Si laconique que soit celui dont
+nous ne sommes pas les confidents, il est,<a name="page_275" id="page_275"></a>
+comment dirai-je? plus joli. La pénitente ne
+s'avoue pas qu'elle est contrainte et forcée
+par l'idée des peines éternelles. La chère
+petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant
+une minute, l'illusion du remords se
+fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance
+de cause, car le hasard a voulu que
+je fusse, un jour, et médecin et confesseur:
+<i>doctor in utroque</i>, comme disaient nos
+pères.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Il y a une vingtaine d'années, j'étais
+appelé d'urgence dans une famille protestante
+pour soigner une femme de trente ans
+que j'avais vue naître, ou à peu près. J'entre.
+Je trouve une maladie à début dramatique:
+40° de fièvre, trois heures après le frisson et
+le claquement de dents. Un point de côté
+devint bientôt sensible. Dans la soirée, il
+avait beaucoup augmenté. La toux était
+forte, la respiration haletante et rapide, les<a name="page_276" id="page_276"></a>
+crachats visqueux et sanguinolents: bref,
+une belle pneumonie.</p>
+
+<p>Le lendemain, la température se maintenait
+à 40º; le surlendemain, elle approchait
+de 41º. Vous voyez d'ici le mari affolé,
+la vieille bonne en larmes, et la mère s'accrochant
+à mes bras: «Sauvez-la! sauvez-la!»
+Je ne sais si toute cette émotion avait
+été entendue par la malade, mais je trouvai
+celle-ci dans un état d'abattement qui n'était
+pas seulement causé par la fièvre.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Dès que je fus seul avec elle:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! pour un accès de fièvre!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi la vérité, je vais mourir,
+n'est-ce pas? C'est pour aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas même en danger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne me parlez pas sincèrement...
+Je sens bien que je m'en vais... Je
+suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma
+fièvre continue ainsi, je ne passerai pas la<a name="page_277" id="page_277"></a>
+nuit, docteur, je n'ai plus la force de respirer...</p>
+
+<p>En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant
+de la rassurer; ce fut peine perdue. Elle
+se voyait mourante, et rien de ce que je pus
+lui dire ne lui donna même un éclair d'espoir.</p>
+
+<p>Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix
+grave de calviniste résolue à tous les courages:</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrai cette nuit... Je mourrai
+cette nuit.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna.
+Elle poussa un soupir aussi profond que
+l'état de ses poumons le lui permettait, et
+murmura en levant les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Les catholiques sont bien heureuses!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Les catholiques sont plus heureuses
+que nous! Le jour où le Seigneur les rappelle
+à lui; leurs derniers moments sont<a name="page_278" id="page_278"></a>
+des instants de joie... Elles sont lavées du
+péché... Elles sont délivrées du remords...</p>
+
+<p>Voulait-elle se convertir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez le temps d'y penser, lui
+dis-je, quand vous serez guérie.</p>
+
+<p>&mdash;Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie!</p>
+
+<p>Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller,
+et presque aussitôt une quinte violente
+suspendait une conversation que je ne tenais
+pas à prolonger.</p>
+
+<p>Je me levais... Elle parla encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Des peccadilles!</p>
+
+<p>&mdash;Un aveu terrible... vous ne savez pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'imagination!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trompé mon mari.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Cette fois je me rassis, complètement
+égaré.</p>
+
+<p>Au cours de ma carrière, je me suis trouvé
+être le témoin où l'acteur de scènes bien
+singulières, mais celle-là est assurément<a name="page_279" id="page_279"></a>
+l'une des plus «fortes» dont j'aie conservé
+le souvenir.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Elle joignit les mains tout à coup, et les
+souleva au-dessus du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! laissez-moi vous dire... vous dire
+tout... avouer ma faute... pendant que je puis
+encore parler... Je ne sais pas si la religion
+romaine est celle que j'aurais dû suivre...
+mais je sais du moins... je <i>sens</i> que si
+quelque chose peut racheter mon crime...
+si je puis l'expier à ma dernière heure...
+c'est par la honte de cet aveu!</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, je vous en conjure!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne m'interrompez pas, je soulage
+mon âme, en vous parlant ainsi... Je me
+sens moins criminelle de tout ce que j'ose
+vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;La plupart des femmes ont plus ou
+moins trompé leur mari, madame. L'Évangile,
+lui-même, leur a pardonné...</p>
+
+<p>&mdash;Aucune n'a trahi, comme moi dans la<a name="page_280" id="page_280"></a>
+seule faute de ma vie, un mari si bon, si
+parfait...</p>
+
+<p>&mdash;Une seule faute? Ce n'est pas un péché,
+c'est à peine un instant d'oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi... Pendant la dernière
+année de l'Empire... Un de mes cousins,
+capitaine aux guides...</p>
+
+<p>&mdash;Un capitaine aux guides, madame!
+quelle circonstance atténuante!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments
+que je prenais moi-même pour des
+balivernes, et qui n'arrêtèrent pas une fois
+le flot de ses paroles imprudentes.</p>
+
+<p>Elle parlait avec faiblesse, mais dans une
+exaltation qui s'amplifiait de phrase en
+phrase... D'ailleurs, sa confession n'était
+pas bien grave. Les effets du remords
+dépassaient de beaucoup les détails de la
+faute; je regardais, plus que je ne l'écoutais,
+cette pénitente <i>in partibus</i>, qui me prenait
+pour un vicaire.<a name="page_281" id="page_281"></a></p>
+
+<p>Le capitaine aux guides avait une moustache
+blonde; je me rappelle trop bien ce
+détail qu'elle me répéta souvent. Un matin,
+il avait emmené, sa cousine aux hasards
+d'une promenade à cheval. Ils avaient gagné
+la forêt voisine. Cette forêt avait des fourrés,
+des buissons, de la mousse fraîche (on était
+à la fin de mai). La moustache blonde s'était
+plusieurs fois rapprochée... Vraiment «le
+fond des bois et leur vaste silence» étaient
+les seuls coupables de cette pauvre aventure.</p>
+
+<p>Je donnai l'absolution.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>En quittant la malade, j'aperçus debout,
+dans la salle à manger, le troisième héros
+du roman: je veux dire le cher mari.</p>
+
+<p>Rapidement, j'eus la vision de ce qui
+allait suivre: je vis cet homme sur le point
+d'entrer dans la chambre de la confession,<a name="page_282" id="page_282"></a>
+et sa femme lui tendant les bras: «Pardonne-moi!...
+je suis une misérable!...»
+toutes phrases parfaitement inutiles si la
+mort devait s'ensuivre, et fâcheuses à plus
+forte raison si la malade en réchappait.</p>
+
+<p>&mdash;Défense d'entrer! lui dis-je nettement,
+même si elle vous fait appeler. Elle a un
+peu de délire, ce soir, elle a besoin de repos.
+Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain
+matin.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence.
+On ne saurait penser à tout.</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin du mois, j'eus le plaisir
+de présider à son lent rétablissement. Il est
+inutile de vous dire que je ne lui parlai
+plus du capitaine aux guides, et que les
+confidences n'eurent pas de lendemain.
+Guérie, elle ne me demanda pas la note de
+mes honoraires, car, depuis sa première
+enfance, je la soignais en ami...</p>
+
+<p>M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha<a name="page_283" id="page_283"></a>
+du pommeau de sa canne ses vieilles lèvres
+bien rasées qu'un sourire amincissait:</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne la revis plus jamais, dit-il en
+levant les sourcils. Elle prit un autre médecin.</p>
+
+<p><a name="page_284" id="page_284"></a></p>
+
+<p><a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<h3><a name="UN_CAS_JURIDIQUE" id="UN_CAS_JURIDIQUE"></a>UN CAS JURIDIQUE<br /><br />
+<small>SANS PRÉCÉDENT</small></h3>
+
+<p><a name="page_286" id="page_286"></a></p>
+
+<p><a name="page_287" id="page_287"></a></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>La bibliothèque de M. le Président Barbeville
+était le lieu de ses délices. Il l'appelait:
+ma garçonnière.</p>
+
+<p>Tous les matins, il y montait, familièrement,
+en robe de chambre. Délaissant un
+cabinet où il n'avait plus rien à faire, depuis
+que l'âge de la retraite l'exilait du tribunal,
+M. le Président Barbeville gravissait
+d'un pas encore vif un petit escalier de
+pierre en colimaçon qui le menait au dernier
+étage, et jamais il n'ouvrait la porte,
+sans un sourire de contentement.<a name="page_288" id="page_288"></a></p>
+
+<p>Le trésor de ses livres était éclairé par un
+vaste reflet de verdure. A travers les petits
+carreaux d'une grande fenêtre Louis XIV,
+on voyait flotter au dehors la fraîcheur des
+feuilles nouvelles. Deux marronniers dépassaient
+de la cime le toit du vieil hôtel
+rouge. Le soleil ne pénétrait pas à travers
+leur épaisseur, mais ils jetaient sur le tapis
+une ombre claire et mouvante qui donnait
+à cet ermitage quelque chose de pastoral.</p>
+
+<p>Assis dans un grand fauteuil à pupitre
+dont le modèle lui avait été communiqué
+par Mgr le duc d'Aumale, le bon M. Barbeville
+posait son crachoir à gauche, son
+porte-cigarettes à droite et son livre devant
+lui.</p>
+
+<p>Il avait la passion des livres. C'était
+même la seule passion que la Faculté lui
+permît, encore qu'il fût très capable d'en
+éprouver plusieurs autres et qu'il en fit, de
+loin on loin, la juvénile expérience. Mais
+ces expériences-là devenaient peu à peu,<a name="page_289" id="page_289"></a>
+sinon pour lui difficiles, au moins toujours
+plus imprudentes, et pour rassurer son médecin,
+il ouvrait enfin plus souvent un
+vieux livre qu'un jeune corsage.</p>
+
+<p class="ast">*
+<br />
+* *
+</p>
+
+<p>Un matin, comme il terminait la lecture
+d'une curieuse plaquette acquise la veille,
+son médecin vint le voir en ami.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous arrivez bien, dit le
+vieillard d'un ton réjoui. J'ai une question
+à vous poser, et vous serez bien malin si
+vous savez me répondre, car c'est un point
+de jurisprudence sur lequel, avant de lire
+ceci, j'eusse donné ma langue au chat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je me récuse!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez. Il s'agit de mariage, et si la
+question est de droit, elle est d'abord de
+médecine comme vous le verrez par la suite.
+Mon cher, je n'ai jamais rien vu, ni lu de
+plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux
+ans, je suis abonné à la <i>Gazette des Tribunaux<a name="page_290" id="page_290"></a></i>
+et aux suppléments du <i>Dalloz</i>; j'ai
+entendu moi-même des milliers d'affaires;
+on m'a conté les anecdotes juridiques les
+plus cocasses de notre temps; mais rien qui
+ressemble à ceci. Vous m'en voyez stupéfait.</p>
+
+<p>M. le Président Barbeville s'enfonça dans
+son fauteuil, mit ses mains dans les manches
+de sa robe de chambre et formula lentement
+la question suivante en articulant
+chaque terme avez précision et netteté:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>&mdash;Comment un mariage régulier, conclu
+avec le consentement des deux parties, peut-il
+entraîner, par des nécessités immédiates et
+inéluctables, de la part de l'un des conjoints
+et avec la complicité de l'autre, les crimes
+de rapt, de séquestration, de proxénétisme,
+d'attentat à la pudeur, de viol répété, d'inceste,
+d'adultère et de polygamie?</i></p></div>
+
+<p>Effaré au début de l'énumération, le médecin
+finit par éclater de rire.<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<p>&mdash;Notez bien, poursuivit M. Barbeville,
+notez bien que je vous ai dit: par des
+nécessités immédiates et inéluctables. En
+effet, ce ne sont point des faits subséquents
+ni soumis à l'initiative de l'un des époux. A
+l'instant même où a lieu la consommation
+légitime de ce mariage, <i>tous les crimes contre
+les mœurs se trouvent perpétrés à la fois</i>!
+et ni l'un ni l'autre des conjoints ne peut
+empêcher qu'il n'en soit ainsi, ou alors il
+leur faut renoncer à s'unir.</p>
+
+<p>L'ami du Président resta quelque temps
+méditatif, puis il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un conte de fées?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Rien n'est plus authentique.
+L'histoire est possible, vraisemblable
+et vraie. J'irai plus loin: si le cas est unique
+à ma connaissance, il est évident qu'il a
+eu dans le passé plusieurs précédents que
+j'ignore, et il se représentera dans l'avenir,
+n'en doutez pas un instant. En effet, la
+situation de la jeune fille ne lui est pas particulière;<a name="page_292" id="page_292"></a>
+et l'aventure ne dépend pas du
+fiancé: n'importe quel homme à sa place
+eût traversé les mêmes épreuves.</p>
+
+<p>&mdash;Alors expliquez-moi. Je ne devine pas
+du tout.</p>
+
+<p>&mdash;M. Barbeville commença ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinerez dès le premier mot.
+Une Italienne de Paris accoucha un jour
+d'un enfant double. Ces couches étaient
+clandestines et la sage-femme qui les soigna
+n'eut garde de communiquer le fait à l'Académie
+des sciences. L'enfant (une ou deux
+petites filles, selon qu'on l'examinait par
+le haut ou par le bas) avait deux têtes,
+quatre bras, deux poitrines, un ventre commun
+et deux jambes seulement. Il était
+double jusqu'à la ceinture et simple de là
+jusqu'aux pieds. Le cas n'est pas absolument
+rare, si je ne me trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Surtout chez les mort-nés... Continuez.
+Désormais, je vous suis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on en connaît qui ont vécu?<a name="page_293" id="page_293"></a></p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce furent donc, si l'on peut dire, des
+monstres bien constitués, comme celui dont
+je vous entretiens. Citez-m'en un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent
+en Sardaigne, vers 1830. Elles ressemblaient
+beaucoup à la description que vous
+venez de donner; poitrine double, bassin
+commun. Leurs parents les amenèrent à
+Paris pour les offrir en spectacle, mais les
+autorités jugèrent l'exhibition contraire aux
+mœurs, et l'interdirent. La pauvre famille
+privée de ressources dut laisser les enfants
+dans une chambre sans feu où elles moururent
+d'une bronchite.</p>
+
+<p>&mdash;On a fait leur autopsie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Leurs systèmes nerveux étaient distincts?</p>
+
+<p>&mdash;Entièrement, sauf à la partie inférieure
+de l'abdomen dont les sensations étaient
+perçues par les deux cerveaux à la fois.<a name="page_294" id="page_294"></a></p>
+
+<p>&mdash;Parfait! Vous allez voir combien votre
+exemple ajoute de force à mon récit.</p>
+
+<p>Le vieux Président mit une longue cigarette
+dans un tuyau d'écume, l'alluma et
+reprit avec animation:</p>
+
+<p>&mdash;Les deux petites filles de mon Italienne
+furent déclarées sous les noms de Maria-Maddalena.
+Elles vécurent. Leur mère ne
+les montrait point, mais les élevait très tendrement.
+Elles eurent une croissance régulière,
+une puberté normale: bref, à seize
+ans, c'étaient deux adolescentes fort jolies,
+malgré l'étrange union de leurs beautés.
+Si la queue de la sirène ne l'empêcha pas
+de séduire les hommes, nous ne devons pas
+nous étonner que Maria-Maddalena aient
+troublé le cœur d'un amant.</p>
+
+<p>A vrai dire, toutes deux furent éprises;
+Maddalena seule fut aimée. Un jeune homme
+devint amoureux de celle-ci; mais comme
+il était plein d'égards pour l'autre, les sœurs
+crurent partager un commun amour et<a name="page_295" id="page_295"></a>
+elles y répondirent ensemble avec tout le
+premier feu de leur jeunesse nouvelle. Malheureusement
+l'illusion ne dura guère. Le
+jeune homme eut scrupule de la prolonger.
+Une lettre de lui, adressée un jour à
+«M<sup>lle</sup> Maddalena», éveilla dans le cœur
+voisin les mille serpents que vous savez
+bien et lorsque la demanda en mariage fut
+présentée officiellement, Maddalena répondit
+<i>oui</i>, et Maria répondit <i>non</i>.</p>
+
+<p>Instances, prières, tout fut en vain. La
+mère se joignit aux amants pour apaiser la
+récalcitrante et ne réussit pas davantage...</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'un comique extravagant! s'écria
+le médecin, secoué d'hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Tragique, mon cher! Voilà une situation
+dramatique comme je n'en connais pas
+d'autre. Être sœur ennemie, rivale d'amour;
+se confondre pour moitié avec celle qu'on
+abhorre; être condamnée par la nature à
+voir toutes les caresses dont l'autre sera
+l'objet; que dis-je, à les voir? à les éprouver!<a name="page_296" id="page_296"></a>
+et plus tard à porter le fruit d'un amant
+deux fois détesté! Dante n'a pas inventé
+cela, voilà qui dépasse en horreur les supplices
+des enfers chinois.</p>
+
+<p>Donc,&mdash;et je reprends mon récit,&mdash;l'Italienne,
+résolue à marier l'une de ses
+filles malgré l'opposition de l'autre, s'en fut
+trouver le maire de l'endroit et lui demanda
+s'il consentirait à célébrer le mariage
+dans de telles conditions. Le maire,
+indécis, répondit que la question lui paraissait
+être d'une complexité sans précédent;
+qu'il ne se croyait pas autorisé à la
+trancher; que ses travaux quotidiens ne lui
+permettaient pas de faire l'examen juridique
+d'un litige aussi délicat; et qu'enfin
+il priait ses administrées de bien vouloir
+lui envoyer (à titre de consultation) deux
+avocats plaidant le pour et le contre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le procès eut lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Un procès privé, bien entendu;
+dans le cabinet du maire, sans autre<a name="page_297" id="page_297"></a>
+assistance que les adjoints et le greffier.</p>
+
+<p>L'avocat de Maddalena plaida le premier.
+L'exorde fut ironique, l'exposé du fait, facétieux.
+Il commença la discussion sur le
+même ton. Tour à tour, il invoqua l'article
+1645. («L'obligation de délivrer la
+chose comprend ses accessoires») ou l'article 569,
+encore plus injurieux dans son
+application. Puis, cessant les plaisanteries,
+il posa le dilemme suivant: ou Maria-Maddalena
+comprend deux femmes distinctes
+et différentes, ou elle n'en forme qu'une.
+Dans le premier cas, il est évident que le
+consentement de la sœur n'est pas nécessaire.
+Dans le second cas, où l'on fait abstraction
+de la partie adverse, l'évidence est
+encore plus grande. Il développa et soutint
+cette dernière thèse. Jamais, dit-il, on n'a
+considéré, ni dans la réalité ni même dans
+l'imagination des poètes, que la multiplicité
+des membres multipliât les individus. Un
+veau à six pattes n'est jamais qu'un veau.<a name="page_298" id="page_298"></a>
+Les cent yeux d'Argus n'appartiennent pas
+à cent personnes. Janus aux deux visages
+n'était qu'un seul dieu. Cerbère se dit au
+singulier malgré ses trois têtes infernales.
+Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement
+indivisible, formerait-elle deux individus,
+puisque le propre de l'individu est, par
+étymologie, l'indivisibilité?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! fit le médecin, j'aime
+beaucoup ce raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, poursuivit-il, et en admettant
+même que l'on pût soutenir la dualité
+des intelligences, nous n'avons pas à nous
+occuper ici de psychologie mais de mariage. Le
+mariage a un but précis que nous
+connaissons tous et que nul ne discute. Or,
+si Maria-Maddalena est venue au monde
+avec un cerveau double, elle est parfaitement
+simple au point de vue nuptial. De
+ces deux femmes, que vous distinguez
+jusqu'à la ceinture, l'unité d'organe ne fait
+qu'une seule épouse.<a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>&mdash;L'avocat de la deuxième sœur répondit
+qu'il ne s'égarerait pas dans les digressions
+mythologiques où s'était complu l'adversaire
+et qu'il plaiderait pour le bon sens.
+Le seul fait que Maria et Maddalena sont en
+procès l'une contre l'autre, dit-il, prouve
+suffisamment qu'elles ne se confondent pas.
+Maria refuse de se marier. Si M. X... épouse
+sa sœur, ma cliente sera nécessairement
+enlevée: rapt, compliqué par la minorité
+du sujet, premier crime.&mdash;Enlevée, elle
+sera détenue malgré elle au domicile conjugal
+des demandeurs: séquestration, deuxième
+crime.&mdash;Là, notre mineure séquestrée
+sera contrainte d'assister à toutes les caresses
+intimes échangées entre les époux:
+outrage à la pudeur, exhibitionnisme, troisième
+crime.&mdash;Par la force elle sera mise
+au lit près d'un homme avec la complicité
+de Maddalena et dans l'intérêt de celle-ci:
+proxénétisme, traite des blanches, quatrième<a name="page_300" id="page_300"></a>
+crime.&mdash;Malgré sa résistance indignée
+elle cessera d'être vierge en même
+temps que sa sœur, puisque sa conformation
+physique le veut ainsi: viol, cinquième
+crime.&mdash;Le coupable sera son
+beau-frère: inceste, sixième crime, non
+prévu par les lois, mais que je retiens
+néanmoins comme circonstance aggravante.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, cet homme est un homme marié:
+adultère et septième crime.&mdash;Est-ce là
+tout? Non pas encore: le mariage de l'une
+détermine le mariage de l'autre jumelle,
+puisque toutes deux sont indivisibles,
+comme vous le démontrait mon confrère
+avec une lumineuse justesse de déduction.
+Vous êtes donc contraint d'inscrire à la
+fois sur deux états civils de femmes le nom
+d'un seul et même mari auquel vous n'épargnez
+le cas d'adultère que pour le précipiter
+dans celui de bigamie, devenir sciemment
+son complice et le suivre plus tard aux
+travaux forcés!<a name="page_301" id="page_301"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le jugement fut remis à huitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non. Le maire protesta sur-le-champ
+qu'il n'avait jamais songé à donner
+son assentiment et le mariage ne fut pas
+conclu.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! dit gaiement le médecin.</p>
+
+<p><a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<p><a name="page_303" id="page_303"></a></p>
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></th></tr>
+<tr><td class="sml">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="sml"><a href="#LA_NUIT">LA NUIT DE PRINTEMPS</a></td><td align="right"><a href="#page_004">4</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LILE_MYSTERIEUSE">L'ILE MYSTÉRIEUSE</a></td><td align="right"><a href="#page_019">19</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LES_CHERCHEURS">LES CHERCHEURS DE TRÉSORS</a></td><td align="right"><a href="#page_033">33</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#UNE_FETE_A_ALEXANDRIE">UNE FÊTE A ALEXANDRIE</a></td><td align="right"><a href="#page_045">45</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#SPORTS_ANTIQUES">SPORTS ANTIQUES</a></td><td align="right"><a href="#page_061">61</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LESBOS_DAUJOURDHUI">LESBOS D'AUJOURD'HUI</a></td><td align="right"><a href="#page_075">75</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LA_FEMME">LA FEMME DANS LA POÉSIE ARABE</a></td><td align="right"><a href="#page_091">91</a></td></tr>
+<tr><td class="sml">&nbsp;</td></tr>
+<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">SECONDE PARTIE</a></th></tr>
+<tr><td class="sml">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="sml"><a href="#LA_DESESPEREE">LA DÉSESPÉRÉE</a></td><td align="right"><a href="#page_125">125</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LIBERTE">LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE</a></td><td align="right"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#I">&nbsp;&nbsp;&nbsp;I.&mdash;Liberté pour l'amour et pour le mariage</a></td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#II">&nbsp;&nbsp;II.&mdash;Histoire d'un fiancé</a></td><td align="right"><a href="#page_164">164</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#III">&nbsp;III.&mdash;Plaidoyer pour Roméo et Juliette</a></td><td align="right"><a href="#page_181">181</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#UNE_REFORME">UNE RÉFORME DANGEREUSE</a></td><td align="right"><a href="#page_195">195</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LA_VILLE">LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT</a></td><td align="right"><a href="#page_209">209</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LA_STATUE_DE_LA_VERITE">LA STATUE DE LA VÉRITÉ</a></td><td align="right"><a href="#page_223">223</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LA_CENSURE">LA CENSURE</a></td><td align="right"><a href="#page_239">239</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LE_BOULEVARD">LE BOULEVARD</a></td><td align="right"><a href="#page_255">255</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#LE_CAPITAINE_AUX_GUIDES">LE CAPITAINE AUX GUIDES</a></td><td align="right"><a href="#page_269">269</a></td></tr>
+
+<tr><td class="sml"><a href="#UN_CAS_JURIDIQUE">UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT</a></td><td align="right"><a href="#page_285">285</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>Paris.&mdash;Typ. P<small>H.</small> R<small>ENOUARD</small>, 19, rue des Saints-Pères.&mdash;64580.</small></p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les fouilles ont été poursuivies jusqu'à la fin de 1903,
+sans résultat. M. Dœrpfeld vient de publier qu'il renonçait
+à son entreprise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> 6 octobre 1896.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Kaillixeinos le Rhodien, contemporain de Ptolémée
+Philadelphe et témoin de la fête, en donnait la description
+dans son <i>Alexandrie</i> (livre IV). Athénée nous a
+conservé son récit (édition Kaibel, t. I, p. 435-450).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Au 1/25<sup>e</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> A. C<small>ONZE</small>, <i>Reise auf der Insel Lesbos</i>. Hannover, 1865,
+in-4º.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> G. G<small>EORGEAKIS</small> et L<small>ÉON</small> P<small>INEAU</small>, <i>Le Folk Lore de
+Lesbos</i>. Paris, 1894, in-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Daphnis et Chloé</i>, I, 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Cantique des Cantiques, IV, 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Persane, arabe ou turque. V. <i>Les Mille et une Nuits</i>. Le
+<i>Mikri Zenan, ou les Ruses des Femmes</i>, traduit du turc
+par Decourdemanche. Paris, 1896, in-12, etc. On sait que
+les <i>Mille et un Jours</i> de Pétis de la Croix sont un recueil
+factice imité des deux recueils précédents, et du Feredj
+bad Chiddeh.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Koran, XXIV, 31. Cf. XXXIII, 55 et 59.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> G<small>ABRIEL</small> S<small>IONITA.</small> <i>De nonnullis orientalium urbibus
+necnon indigenarum religione ac moribus, tractatus brevis.</i>&mdash;Amstelodami,
+1633.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> E. W. L<small>ANE</small>, <i>An account of the manners and customs
+of the modem Egyptians written in Egypt during the
+years 1833, 1834, 1835</i>.&mdash;London, 1871, t. I, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> B<small>RUCE</small>, <i>Voyages</i>. Paris, 1790, t. I, 345.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Aujourd'hui, le fait est beaucoup plus rare. Je ne
+l'ai constaté pour ma part que dans le Hodna algérien
+et, exceptionnellement, chez quelques jeunes mendiantes.
+Jusqu'en Nubie, les cotonnades anglaises habillent de nos
+jours les plus pauvres filles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> J<small>ONES</small>, <i>Essai sur la poésie asiatique</i>, IV, p. 527.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La plupart des citations qui suivent sont prises dans:
+T<small>HARAFA</small>, édition Seligsohn, 1901.&mdash;N<small>ABIGA</small> D<small>HOBYANI</small>,
+édition Derenbourg, 1869.&mdash;<i>The Seven Poems</i> (<i>Moallakât</i>)
+édition Johnson, 1894.&mdash;<i>Anthologie de l'Amour Arabe</i>,
+par F. de Martino et Abe-el Khalek Saroit Bey, 1902.&mdash;<i>Anthologie
+Arabe</i> de Humbert, 1819.&mdash;<i>Anthologie Arabe</i>
+de Grangeret de Lagrange, 1823, etc.&mdash;H<small>ARTMANN</small>, <i>Ueber
+die Ideale weiblicher Schönheit bei den Morgenländern</i>,
+1798.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ce caractère de beauté se trouve déjà noté chez les
+poètes grecs qui avaient subi l'influence orientale (<i>Anthol.
+Palatine</i>, V. 60) et, pour la même raison, chez les auteurs
+de nos fabliaux du <small>XII</small><sup>e</sup> et du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> V. l'<i>Anis et Ochchâq</i> de Cheref-Eddin Rami, trad.
+Huart. Paris, 1875.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Même ouvrage, pp. 21, 22.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Ibid.</i>, pp. 36, 39.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> F. <small>DE</small> M<small>ARTINO ET</small> S<small>AROIT BEY</small>, <i>Anthologie</i>, p. 271.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> F. <small>DE</small> M<small>ARTINO ET</small> S<small>AROIT BEY</small>, <i>Anthologie</i>, p. 225.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 167.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> En France, sur 10 000 mariages, 9 993 ne donnent
+lieu à aucune opposition.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Quinze jours après la publication de cet article, la
+Chambre a voté d'urgence un projet de loi déposé par
+M. P. Grousset, exemptant de tous droits la transcription
+du jugement de divorce; mais les autres frais
+subsistent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> «L'enfant n'a point d'action contre ses père et mère,
+pour un établissement par mariage.» Code civil, art. 204.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> L<small>ADY</small> D<small>ILKE</small>, <i>French architects and sculptors of the</i>
+<small>XVIII</small><sup>th</sup> <i>Century</i>. 1 vol. gr. in-8º. London, 1900, p. 131.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Athenische Mittheilungen</i>, t. (1885). p. 6.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Les exemples sont si nombreux qu'on ne saurait les
+énumérer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Les Quatre Livres d'Albert Durer.</i> Arnhem, 1613,
+ff. 50, 58, 63, 65 vº, 115, etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Journal Officiel.</i> Chambre.&mdash;Séance du 23 mai 1901, p. 1115.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
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+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Louÿs
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL ***
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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