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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:57 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Robinson Crusoe (I/II) + +Author: Daniel DeFoe + +Translator: Petrus Borel + +Release Date: January 29, 2012 [EBook #38705] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) *** + + + + +Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Daniel De Foë + +VIE + +ET + +AVENTURES + +DE + +ROBINSON CRUSOE + +ÉCRITES + +PAR LUI-MÊME, + +TRADUITES + +PAR + +PETRUS + +BOREL. + +TOME PREMIER. + +FRANCISQUE BOREL + +ET + +ALEXANDRE VARENNE. + +1836 + + + + +Table des matières + + +_PRÉFACE_ + +ROBINSON + +LA TEMPÊTE + +ROBINSON MARCHAND DE GUIN + +ROBINSON CAPTIF + +PREMIÈRE AIGUADE + +ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION + +PROPOSITIONS DES TROIS COLONS + +NAUFRAGE + +SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE + +LE RADEAU + +LA CHAMBRE DU CAPITAINE + +LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU + +LA CHAISE + +CHASSE DU 3 NOVEMBRE + +LE SAC AUX GRAINS + +L'OURAGAN + +LE SONGE + +LA SAINTE BIBLE + +LA SAVANE + +VENDANGES + +SOUVENIR D'ENFANCE + +LA CAGE DE POLL + +LE GIBET + +LA POTERIE + +LA PIROGUE + +RÉDACTION DU JOURNAL + +SÉJOUR SUR LA COLLINE + +POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU? + +ROBINSON ET SA COUR + +LE VESTIGE + +LES OSSEMENTS + +EMBUSCADE + +DIGRESSION HISTORIQUE + +LA CAVERNE + +FESTIN + +LE FANAL + +VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ + +LE RÊVE + +FIN DE LA VIE SOLITAIRE + +VENDREDI + +ÉDUCATION DE VENDREDI + +DIEU + +HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI + +CHANTIER DE CONSTRUCTION + +CHRISTIANUS + +VENDREDI ET SON PÈRE + +PRÉVOYANCE + +DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS + +OFFRES DE SERVICE + +TRANSLATION DES PRISONNIERS + +LA CAPITULATION + +REPRISE DU NAVIRE + +DÉPART DE L'ÎLE + + + + + + + + + +_PRÉFACE_ + + +_Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout +bonnement un poète_ _qui s'est pris de belle passion et de courage. Une +des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par +les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la +paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui +était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à +arracher à deux mains cette paille et ces haillons._ + +_Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le +plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné +de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect +pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et +Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un +mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un +usage si magnifique de notre belle langue._ + +_Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de +valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité +qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un +libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle. +Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement +dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont +fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le +Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est +auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été +contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À +cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et +Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style, +simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen +ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que +la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un +assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante, +semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne +laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se +trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et +sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant +de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur +une pauvreté._ + +_Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir +garder le silence sur une traduction_ androgyne _publiée concurremment +avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à +entendre que dans cette œuvre tout ce qui nous semble appartenir à _ +Hermès _n'est pas remarquable: pour ce qui est d'_Aphrodite, _nous avons +trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à +regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui._ + +_Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la +plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur +de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut +de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre +viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son cœur; mais +aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que +soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux +faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à +l'original._ + +_C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des +grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne +voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres +populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents +de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons +ces parias et croyons notre part assez belle._ + +_On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe +du mot_ mouce _et du mot_ touts. _Ce n'est point ici le lieu d'une +dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à +ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme +en ajoutant une_ s. _S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il +ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de +Port-Royal lui suffit._[1] _Quant au mot_ mouce, _c'est une simple +rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer +qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques, +escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent +les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que +le_ moço _des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse, +le_ museus _de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la +philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a +fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais +leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est +peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une +cacologie._ + +_Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise? +confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne +faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce +serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui +fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils +tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien, +chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui +convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice._ + + + + +ROBINSON + + +En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point +de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull, +après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu +résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson, +une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais +mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une +corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous +nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours +appelé. + +J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un +régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel +Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que +devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne +connurent pas mieux la mienne. + +Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête +commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père, +qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en +général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école +gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller +sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa +volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les +sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût +une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère. + +Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents +conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il +m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me +réprimanda chaleureusement à ce sujet.--«[2]Quelle autre raison as-tu, +me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison +paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as +l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie, +et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les +hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure +dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre +fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de +beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le +médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage; +une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le +monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux +misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans: +il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des +hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la +vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des +cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité +d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits; +enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en +implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse. + +«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la +vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre +humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est +point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la +société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de +corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs +vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du +nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des +misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La +condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes +les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune +médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la +société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs +désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie, +les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et +uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de +l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque +jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent +la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par +les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de +l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout +mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de +la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et +apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus +profondément.» + +Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne +pas faire le jeune homme:--«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au +milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent +t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton +pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer +parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te +recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait +par ta destinée ou tout-à -fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je +n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en +t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot, +j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer +ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes +infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton +frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le +dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent +l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où +il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois +j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te +bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu +aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.» + +Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était +véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait +eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient +abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon +frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le +loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il +s'arrêta court, puis ajouta:--«J'ai le cœur trop plein, je ne saurais +t'en dire davantage.» + +Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en +être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais +à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours +tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités +paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir. +Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première +ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de +coutume, je la pris à part et lui dis:--Je suis tellement préoccupé du +désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser +avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me +donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer +outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour +que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je +le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant +mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer. +Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage +lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous +promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.» + +Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:--«Cela n'est pas +proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton +père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son +assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que +tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et +l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers +toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point +de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre +approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'œuvre de +ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à +une chose réprouvée par ton père.» + +Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le +tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:--«Ce +garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais, +s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait +jamais été: je n'y consentirai jamais.» + +Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique +cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes +propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à +mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient +très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me +trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein +prémédité, étant là , dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par +mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec +l'amorce ordinaire des marins, c'est-à -dire qu'il ne m'en coûterait rien +pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai +aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient, +sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune +considération des circonstances et des conséquences, malheureusement, +Dieu sait! Le _1er_ _septembre 1651,_ j'allai à bord du vaisseau chargé +pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne +commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes. + +Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les +vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer +auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté +d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais +fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable. +Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les +paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma +conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté +qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la +violation de mes devoirs envers Dieu et mon père. + +Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse, +quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même +seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice +tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que +le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond +de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet +et le vœu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je +pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à +bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de +m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles +misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la +vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé +touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de +l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant +prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle. + + + + +LA TEMPÊTE + + +Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et +même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et +la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois, +j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste +pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit, +le vent s'appaisa tout-à -fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se +coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un +soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau +spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie. + +J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées, +j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la +veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps +après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes +résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait +débauché, vint à moi:--«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur +l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit +dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un _plein bonnet de +vent?»_--«Vous n'appelez cela qu'un _plein bonnet de vent?_ C'était une +horrible tourmente!»--«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une +tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau +et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu +n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl_ de +_punch,_ et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il +fait à cette heure!»--Enfin, pour abréger cette triste portion de mon +histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du +_punch,_ je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma +repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes +résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa +surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même, +après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes +et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et +j'oubliai entièrement les promesses et les vœux que j'avais faits en ma +détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en +pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments +reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme +d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt +j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais, +et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi +complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait +désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la +Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser +entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour +une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais +bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la +miséricorde. + +Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade +d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions +fait que peu de chemin depuis la tempête. Là , nous fûmes obligés de +jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à -dire de +souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant +lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la +même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable +pour gagner la Tamise. + +Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû, +à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été +trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il +n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée +aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de +notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans +la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos +et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le +vent força; nous mîmes touts la main à l'œuvre; nous calâmes nos mâts de +hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau +des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint +très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes +plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre +labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance, +de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles +jusqu'au bout. + +Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur +sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la +conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et +passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer +tout bas ces paroles et d'autres semblables:--«Seigneur ayez pitié de +nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»--Durant ces +premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au +logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je +pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si +manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je +pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne +serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le +disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:--«Nous sommes touts +perdus!»--je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je +regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes +yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait +contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne +voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient +non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens +s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur +ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la +rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les +bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou +trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant +vent arrière avec leur civadière seulement. + +Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y +opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman +lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à +fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât, +ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le +couper aussi et de faire pont ras. + +Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que +précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant +que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient +alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris +de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que +j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la +tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la +dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua +avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir +jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était +lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots +s'écriaient qu'il allait _couler à _ _fond._ Sous un rapport, ce fut un +bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce +mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que +je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres +plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant à tout +moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour +surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite, +cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait +quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à +la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le +bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les +matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été +bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me +levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout cœur. Dans cette +entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments +charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de +glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de +tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que +cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé +ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus +si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où +chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce +que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me +repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que +long-temps après que je revins à moi. + +On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait +toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente +commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il +surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine +continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui +venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous +secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il +était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc +du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant +leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant +une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après +beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes +jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût +été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun +fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le +plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la +barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son +patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre +bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness. + +Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné +notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la +première fois ce que signifiait _couler-bas._ Mais, je dois l'avouer, +j'avais l'œil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me +dirent qu'il _coulait,_ car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on +me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la +crainte de l'avenir. + +Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage. +Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et +le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous +assister lorsque nous serions proches. + + + + +ROBINSON MARCHAND DE GUIN[4] + + +Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé +le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de +sorte que la terre brisait la violence du vent. Là , nous abordâmes, et, +non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la +plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous +fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la +ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les +armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres +ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable. + +C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de +rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la +parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car, +ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans +la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je +n'étais pas mort. + +Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible; +et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de +revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais +ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret +arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre +destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous +y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est +quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il +m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma +froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et +contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma +première entreprise. + +Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était +le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La +première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le +second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers +de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton +me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la +tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que +j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en +entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et, +avec un accent de gravité et d'affliction:--«Jeune homme, me dit-il, +vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme +une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un +marin.»--«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»--«Le +cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir; +au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel +avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre +si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous, +semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous +prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»--Je lui contai en partie +mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange +manière.--«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à +bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling +remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»--C'était, en vérité, +comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés +par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son +autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à +retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit +qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre +moi;--«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne +vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez +qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se +vérifient en vous.» + +Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je +ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant +quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là , +comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre +de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez +nous ou retourner sur mer. + +Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements +de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé +dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma +mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris +occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite +ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette +raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux +de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés, +mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire +honorer comme sages. + +Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant +quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie +mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison +paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la +détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs +de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à -fait de côté, et +cherchai à faire un voyage. + +Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la +maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et +indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces +fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et +même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle +fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises, +celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou, +comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée. + +Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne +fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais +travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais +instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps, +j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un +capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que +j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais +toujours aller à bord comme un _gentleman;_ aussi je n'eus jamais aucune +charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune. + +J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne +compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et +abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement +à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi. +Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé +sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y +retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout +désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde, +il me dit:--«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez +aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous +vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les +avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous +quelque profit. + +J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui +était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une +petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai +considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres +sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé +d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par +l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je +correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma +mère à contribuer d'autant à ma première entreprise. + +C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes +spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le +capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des +mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime +d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des +choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon +capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir +à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et +marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de +poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois +cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus +tard, consommèrent ma ruine. + +Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout +continuellement malade et jeté dans une violente calenture[5] par la +chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la +côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à +l'équateur. + +Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon +ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre +encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui, +la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait +obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car +bien que je n'emportasse pas tout-à -fait cent livres sterling de ma +nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon +ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de +terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou +plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du +jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute +la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de +voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent +charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément +avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat. +Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit. + +Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous +attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous +enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos +canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après +avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de +deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se +tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous +attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois, +venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre +pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes +de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si +rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin, +pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant +désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes +contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à +Sallé, port appartenant aux Maures. + +Là , je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé +d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans +le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour +sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il +me fit son esclave. + + + + +ROBINSON CAPTIF + + +À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait +misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors +du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et +n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à -fait +accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras +de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource. +Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me +traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire. + +Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison; +j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait +en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau +de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté; +mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en +course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à +la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa +croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le +navire. + +Là , je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais +employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit +la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet +raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer, +pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni +Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans, +quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins +jamais la moindre chance favorable de le réaliser. + +Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière +qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour +recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de +coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent, +avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine, +quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire +et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il +m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque[6]; nous le +divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le +poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses +parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui +pêcher un plat de poisson. + +Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand +calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage, +quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à +l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante; +et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au +lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux +lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de +peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à +souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim. + +Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus +soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre +navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la +pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au +charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y +construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à +celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour +manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant +pour qu'une personne ou deux pussent manœuvrer la voile. Cette chaloupe +cinglait avec ce que nous appelons une voile _d'épaule de +mouton_[7]qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et +étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et +un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour +mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout +son pain, son riz et son café. + +Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme +j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans +moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans +ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette +place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya +au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me +commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui +se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le +plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche. + +Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin +j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au +vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon +patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis +la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il +m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le +Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses +amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison +aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir +d'obéir. + +Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté; +car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon +commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non +d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse +ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu, +tout chemin m'étant bon. + +Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à +mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne +fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.--Cela +est juste, répliqua-t-il;--et il apporta une grande corbeille de _rusk_ +ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je +savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était +évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les +Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le +Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là +auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire +vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou +ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un +grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des +chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans +laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les +Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:--Moléy, les +mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous +pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer, +pour nous autres, quelques _alcamies,_--oiseau semblable à notre +courlieu,--car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de +la soute aux poudres.--Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;--et en effet +il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie +de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et +de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la +chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais +découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui +s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui +y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du +havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port +on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine +étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous +assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était +contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain +d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de +Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet +horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin. + +Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais +un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais +point dehors:--Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître +n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au +large.--Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la +proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je +conduisis l'embarcation à une lieue au-delà ; alors je mis en panne comme +si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon, +j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais +pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en +passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du +bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un +liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura +qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec +une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent, +il m'aurait promptement atteint. + +Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de +chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal, +et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez +bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y +aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du +bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à +recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne +doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent +nageur. + +J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le +jeune garçon; mais, là , je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand +il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je +lui dis:--Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais +si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,--ce qui +est jurer par Mahomet et la barbe de son père,--il faut que je te jette +aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si +innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment +de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux. + +Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai +directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que +j'étais allé vers le détroit[8], comme en vérité on eût pu le supposer +de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous +faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous +étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de +leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage +sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables +sauvages de l'espèce humaine. + +Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au +Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner +de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis +tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi, +quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent +cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à -fait au-delà des États de +l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là , car nous ne +vîmes personne. + + + + +PREMIÈRE AIGUADE + + +Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les +appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si +terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser +tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi +cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si +quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer; +aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une +petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude, +quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y +voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de +l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous +déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de +reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous +entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de +rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce, +que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia +de ne point descendre à terre avant le jour.--«Bien, Xury, lui dis-je, +maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des +hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»--«Alors nous +tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux +s'enfuir loin.»--Tel était l'anglais que Xury avait appris par la +fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir +cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de +liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout, +l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite +ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles +parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous +apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes +espèces,--auxquelles nous ne savions quels noms donner,--qui +descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se +lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements +et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de +semblable. + +Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais +nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de +ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne +pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que +ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury +prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je +sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire +force de rames.--«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer +par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il +ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que +j'apperçus cet animal,--quel qu'il fût,--à deux portées d'aviron, ce qui +me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine, +je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et +nagea de nouveau vers le rivage. + +Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et +les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur +des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec +quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de +pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette +côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder +pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était, +pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des +lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et +l'autre danger. + +Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade; +il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où? +c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à +terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en +apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne +resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet +enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours +depuis. Il me dit: «--Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous +s'enfuir.»--«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les +hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni +l'un ni l'autre.»--Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à +boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont +j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du +rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre, +n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire +de l'eau. + +Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une +descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon +ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y +courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était +poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je +volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je +distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal +sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur +différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort +joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la +grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il +avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages. + +Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de +peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous +étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle +remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous +régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à +reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette +portion de la contrée. + +Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que +les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais +comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la +latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me +rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je +ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le +cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles. +En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où +trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération +habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait +et nous prendrait à bord. + +Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être +cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et +la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces, +les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur +des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa +stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce +qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions, +de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux +Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou +trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles +de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste +et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les +rugissements des bêtes sauvages. + +Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de +Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et +j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre; +mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires; +et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je +résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage. + +Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour +faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous +vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la +marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous +portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi +l'œil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de +nous éloigner du rivage.--«Car regardez là -bas, ajouta-t-il, ce monstre +affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.» +Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable, +en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant +du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque +sorte, pendait presque au-dessus de lui.--«Xury, lui dis-je, va à terre, +et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:--«Moi tuer! lui manger moi +d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je +ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester +tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du +calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre +et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux +balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de +cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour +le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une +patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots +l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il +tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se +rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable +rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir +point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet, +et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je +l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber +silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors +du cœur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui +dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet +d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché +du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui +déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à -fait. + +C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du +gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des +balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury, +néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me +demanda de lui donner la hache.--«Pourquoi faire, Xury? lui +dis-je.»--«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas +la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était +monstrueuse. + +Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou +d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si +je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'œuvre; mais à +cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne +savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant +la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur +le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours. +Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus. + +Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant +dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui +commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque +nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors +d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à -dire +aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment +européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route +tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse +périr au milieu des Nègres. + + + + +ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION + + +Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée, +le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En +un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse +rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr. + +Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus, +comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était +habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des +gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions +aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à -fait nus. +J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut +meilleur conseiller, et me dit:--«Pas aller! Pas aller!» Je halai +cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me +suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils +n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long +et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort +loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je +causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement +pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter +ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce, +j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux +coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent, +apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain, +productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était; +pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y +parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers +eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un +détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le +rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les +eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous. + +N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de +remerciements, quand tout-à -coup s'offrit une merveilleuse occasion de +les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir +des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur. +Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en +rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange? +je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que +ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous +vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui +portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme +tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer, +et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres, +elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là , comme +si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces +animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne +m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car +j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et +j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée, +je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans +l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter +avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers +le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des +coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa. + +Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au +bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à +en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus +grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous +l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent +du cœur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son +sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde +dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le +traînèrent au rivage. Là , il se trouva que c'était un léopard des plus +curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs +mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je +l'avais tué. + +L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet, +regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes +d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il +était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la +chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une +faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir +qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt +ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois +affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions +le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette +offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes, +leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en +m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que +j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des +signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la +tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que +j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns +des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui, +je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le +déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres, +et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement +nues que les hommes. + +J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris +congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai +ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la +terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre +ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour +gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis +distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela +était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces +îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées, +et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais +été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni +l'un ni l'autre. + +Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la +cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand +subitement ce jeune garçon s'écria:--«Maître! maître! un vaisseau avec +une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui +pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître +envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne +l'ignorais pas, tout-à -fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma +cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je +reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la +traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la +route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre +destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors, +je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de +lui parler s'il était possible. + +Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne +viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui +donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme +j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses +lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation +européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il +diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme +j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en +signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses +furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien +qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour +moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le +joignis. + +On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui +j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un +matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et +lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de +l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on +m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages. + +J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être +ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à -fait +misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du +vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me +répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce +que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.--«Car, +dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la +sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru +dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à +une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous +pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la +vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez[9], c'est-à -dire +monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et +ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre +traversée de retour.» + +Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il +avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots +de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa +garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout +recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre. + +Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de +l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais +avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en +toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je +m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de +sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et +que, si arrivé là , quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait +compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit +pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à +le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant, +qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque +je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa +pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le +rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur +cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine. + +Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous +arrivâmes à la _Bahia de Todos os Santos,_ ou Baie de Touts les Saints, +environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois, +délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et +j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi. + + + + +PROPOSITIONS DES TROIS COLONS + + +La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop +louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt +ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que +j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui +m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre +il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets +et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des +chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit +de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au +Brésil. + +Là , peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un +très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un +_engenho_[10], c'est-à -dire une plantation et une sucrerie. Je vécus +quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la +manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que +menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je +résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et +de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher +quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans +ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation, +j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je +formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la +somme que j'espérais recevoir de Londres. + +J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais; +son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes +circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était +proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir +était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années, +nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous +commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se +bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et +apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des +cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin +d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me +séparer de mon garçon Xury. + +Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce +n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de +poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à -fait éloignée de mon +esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour +laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses +bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce +premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et +que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être +fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:--«Ce que je fais ici, +j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes +amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de +venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle +distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où +l'on a la moindre connaissance de moi.» + +Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand +regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps +mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes +mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à -fait comme un +naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même. +Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que +tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le +Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa +propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste, +dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement +déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si +souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si +j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande +prospérité et à une grande richesse. + +J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma +plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui +m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ +trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque +je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à +Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:--«Senhor Inglez, me +dit-il,--car il m'appelait toujours ainsi,--si vous voulez me donner, +pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de +votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à +Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles +marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai, +si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes +sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres +que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié +de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela +arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si +cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde +moitié.» + +Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus +convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence, +je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et +une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait. + +J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes +aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le +capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel +j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise +de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne, +il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette +ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon +histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la +veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre +cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour +son humanité et sa charité envers moi. + +Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en +marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il +les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en +bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,--car j'étais +trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de +mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles +nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage. + +Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma +fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq +livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer, +pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut +rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac, +que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte. + +Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de +manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres +choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai +moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que +je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment +au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation, +car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et +de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que +le capitaine m'avait amené de Lisbonne. + +Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos +plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année +suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon +propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que, +pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces +cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien +confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne. +Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à +être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui +souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs. + +Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu +m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père +m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et +desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était +remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef +l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et +doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le +loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon +attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le +monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus +évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite +de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence +concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs. + +Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais +plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que +j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes +affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour +suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que +la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus +profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le +seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde. + +Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de +mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre +années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma +plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais +lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi +qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes +conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux +voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les +Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des +grains de collier[11], des breloques, des couteaux, des ciseaux, des +haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement +de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.; +mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre. + +Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre, +mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres, +trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il +était, n'avait jamais été fait qu'avec les _Asientos,_ ou permission des +rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de +sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement +chers. + +Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et +des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément; +trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me +dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec +eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète +proposition. + + + + +NAUFRAGE + + +Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils +avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.--«Nous +avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous +n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas +entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les +Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul +voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos +plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à +bord comme leur subrécargue[12], pour diriger la traite sur la côte de +Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma +quote-part d'argent. + +C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été +faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une +plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et +d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi, +qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou +quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent +livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à +peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient +encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage, +c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables +circonstances pouvait se rendre coupable. + +Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi +impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser +mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père +échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon +cœur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon +absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire +naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par +convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et +de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le +capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus +haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais +prescrit dans mon testament, c'est-à -dire qu'il se réserverait pour +lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait +embarquée pour l'Angleterre. + +Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et +entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à +considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je +devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais +éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné +toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je +serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons +que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles. + +Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon +goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la +cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes +partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure[13], le 1er +septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné +de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le +fou quant à mes propres intérêts. + +Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et +quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous +n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des +clincailleries[14] convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels +que des grains de collier[15], des morceaux de verre, des coquilles, de +méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des +ciseaux, des cognées et autres choses semblables. + +Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au +Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle +d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude +septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce +trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement +chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap +Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes +le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais, +tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette +île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous +avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime, +par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un +violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il +commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa +au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant +douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et +nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous +poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je +m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le +vaisseau n'espérait sauver sa vie. + +Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de +nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés +par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le +capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était +environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap +Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude +Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou +partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers +l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à +consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire +faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à -fait désemparé. Il opinait +pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil. + +J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui +les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y +avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous +eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire +voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour +éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze +jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre +voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et +pour nous-mêmes. + +Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes +Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où +je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être +autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous +fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même +impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route +fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer, +nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que +celle de retourner en notre pays. + +En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la +pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous +précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître +en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un +banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer +déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à +périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard +d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des +vagues. + +Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une +pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un +équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous +étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une +île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la +fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions +pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se +briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne +changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les +autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour +un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire +en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort, +c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait +pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à +s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un +peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant +trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment +dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à +sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à +notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force +de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses +amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne +pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe +à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y +avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le +vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà +il était entr'ouvert. + +Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des +matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y +descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de +Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement +appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre +le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer +sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse. + +Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts +pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût +résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler, +nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions +rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur +gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait +que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc +de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la +manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre +destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent +nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou +escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur +d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par +un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du +vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela +n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre +nous semblait plus redoutable que la mer. + +Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que +nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en +roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle +nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la +chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous +laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts +engloutis en un moment. + + + + +SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE + + +Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées +lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me +fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La +vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et +s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé +par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que +je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force +pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant +qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que +c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et +aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force +de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon +haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de +préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était +possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir +transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en +retournant. + +La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre +masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté +avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté +de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes +forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me +sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains +percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi +plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me +redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez +long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle +commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied. +Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine, +et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant +mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne +put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et, +par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment, +m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à -fait plat. + +La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car +la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou +plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force, +qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma +délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait +pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne +l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il +me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient +encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir +mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était +proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point +prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je +m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me +traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un +dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande +satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis +sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de +l'Océan. + +J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder +le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas +où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je +croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases +et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond +de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un +chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres +de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de +recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits +vitaux de son cœur, et ne le tue point. + +_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est +d'anéantir._[16] + +Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là +sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et +mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes +compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être +sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige +d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers +dépareillés. + +Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné, +et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine +pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait +été possible que j'eusse atteint le rivage. + +Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant +dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir +en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis +bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était +affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me +changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non +plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré +par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de +ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma +subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui +voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un +couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là +toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation +d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé. +À la tombée du jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à +considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes +dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder +et chercher leur proie. + +La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un +arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait +près de là , et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant +au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je +n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un +demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point +d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai. +Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir +la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer +de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma +défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris +possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai +dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de +personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en +trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion +opportune. + +Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair, +l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme +la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait +été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de +sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au +récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité +et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il +paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin +de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage. + +Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à -dire de l'arbre, je +regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris +fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient +lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage +aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette +embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de +largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de +parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma +subsistance. + +Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je +pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là , j'éprouvai un +renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions +demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à -dire que nous +serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été +si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de +toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles +larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus +d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la +chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande +difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur +terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien +à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage, +et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus +étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de +misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande +difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard +d'avant. Là , je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une +grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores +d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe +extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur +d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait +dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première +besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était +intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient +en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort +disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets +de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais +pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre; +j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner +du cœur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque +pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort +essentielles. + +Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais +avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs +vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois +espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à +l'œuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop +pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas +dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les +tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les +deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau. +Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je +pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une +forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à +l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la +longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de +travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me +poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter +en toute autre occasion. + + + + +LE RADEAU + + +Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il +ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je +préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma +détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches +que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus +besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais +forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le +remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de +Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage +faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis +à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient +été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé +ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces +grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je +trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans +lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six +gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas +nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y +avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je +remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et +j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma +chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à +mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux, +je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi +qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en +trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le +présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien +davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut +qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui +fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus +grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le +descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à +regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait. + +Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande +chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis +d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu +plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord +trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait +rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en +avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon +état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors +assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout +cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la +moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation. + +Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la +marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il +était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames +rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un +marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en +mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla +très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de +l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait +là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une +crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour +débarquer mon chargement. + +La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une +petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je +gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le +milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui, +s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant +tout-à -fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un +banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en +fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans +l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres, +pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été +insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs, +quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes +forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant +laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau. +L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de +nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal. +Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure +d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide +qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre +bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le +temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser +entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir +aussi près de la côte que je le pourrais. + +Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers +laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon +radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame, +j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de +nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était +raide, c'est-à -dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder, +où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé +aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et +n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce +fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant +d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre +le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui +arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau +tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je +l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées; +l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre +bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en +sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison. + +Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de +chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes +bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir. +J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce +habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes +féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute +et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne +s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes +pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la +découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de +difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma +destinée, c'est-à -dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan, +d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux +petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues +environ vers l'Ouest. + +Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle +n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais +aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne +connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais +tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient +pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un +arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de +fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus +pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un +nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur +confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était +d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris +pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas +les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument +rien. + +Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à +l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que +ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais; +car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce +ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces +craintes étaient réellement mal fondées. + +Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et +les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte +de hutte pour mon logement de cette nuit-là . Quant à ma nourriture, je +ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu +deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où +j'avais tiré sur l'oiseau. + +Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du +vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement +des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être +transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si +c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente +qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je +renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce +que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je +dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut +impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première +fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me +déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise +rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins. + +Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant +eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai +moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une +très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges +du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes +et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de +plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis +tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au +canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles +de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite +quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de +feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le +soulever pour le faire passer par-dessus le bord. + +En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un +coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai +donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le +rivage, à ma très-grande satisfaction. + + + + +LA CHAMBRE DU CAPITAINE + + +Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne +fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de +visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis +sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une +petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et +très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier +connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne +savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans +même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de +biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma +provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau, +et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air +d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en +offrir davantage; alors il se retira. + +Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été +contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par +paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à +l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches +que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui +pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à +l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier +contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes. + +Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette +tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis +à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon +fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis +très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je +n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement +travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses +qu'à les transporter à terre. + +J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans +doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas +satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à +l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais. +Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une +chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis, +j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits +cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour +raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref, +j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière; +seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la +fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais +comme simple toile qu'elles devaient servir. + +Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages +semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien +qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique +de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une +caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna +beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions +que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de +biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques +morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore +tout cela heureusement à terre. + +Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau +de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles. +Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces; +et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les +ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière +et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un +grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais +ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si +lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je +débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi +adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans +l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas +grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en +grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si +grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre +la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une +peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau, +travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas +chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je +pouvais. + +Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze +fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle, +tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois +vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le +bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la +douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à +la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement +fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien +rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un +desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux, +et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans +un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces +d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres +quelques pièces de huit. + +À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô +drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas +la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est +plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure +donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite +pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant +enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à +faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel +était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart +d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il +était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de +terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot, +qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai +donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le +bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des +objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le +vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la +marée fût haute. + +Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en +sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la +nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu. +Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante +réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune +diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au +fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand +même j'aurais eu plus de temps. + +Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en +provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver +sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui +furent pour moi de peu d'utilité. + +Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre +en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre +les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs +sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la +demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte +sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et +l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point +hors de propos. + +Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour +mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et +marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et +plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce +près de là . Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus +favorable. + +Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la +salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à -l'heure; 2º l'abri +contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures +rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu +envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma +délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon +cœur. + +En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une +petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant +cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte +que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce +rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la +porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun +chemin souterrain. + +Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de +m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une +longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en +allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette +situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque +jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à +l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est +pas éloigné de son coucher. + +Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un +demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et +le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre. + +Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai +en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros +bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq +pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces +d'intervalle. + +Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du +vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de +la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle, +j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre +les premiers et leur servant de contrefiches. + +Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni +le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour +couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'œuvre et les +enfoncer en terre. + + + + +LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU + + +Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite +échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en +dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi +parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais +donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu +faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement +besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais +imaginé avoir à redouter. + +Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup +de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions +et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai +une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont +excessives en cette région pendant certain temps de l'année; +c'est-à -dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur; +ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile +goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles. + +Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais +apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au +capitaine de notre vaisseau. + +Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui +pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens, +je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je +passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit. + +Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers +ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte +de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la +palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui +me servait comme de cellier pour ma maison. + +Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je +pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui +m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon +attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte +n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais +fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut +suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette +pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma +poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que toute ma poudre +pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à +ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse +aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris +feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui +me frappait. + +Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage +passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et +me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites +quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne +pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle +façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à +l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois +que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut +pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été +mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma +nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au +reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous +de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer. + +Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une +foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si +je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin +pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les +productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y +avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut +modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si +fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus +difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea +pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de +temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un +peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que +lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées, +elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient +dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient +nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs +yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne +voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en +conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur +des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour +tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique +qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me +fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau, +non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser, +mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à +mon enclos. Arrivé là , je la déposai à terre, et prenant le biquet dans +mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de +l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de +le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de +viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes +provisions,--surtout mon pain,--autant qu'il était possible. + +Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était +absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu, +et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de +la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai, +je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut +d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma +vie. + +Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais +échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente +tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de +lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes +raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de +cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces +réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et +quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait +ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument +misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il +raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence. + +Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le +cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me +promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de +mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me +parla ainsi:--«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi, +s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas +descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi +n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul +épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là ?»--En même temps je +désignais du doigt la mer.--Il faut toujours considérer dans les maux le +bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de +pire. + +Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma +subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une +chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau +se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche +de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été +mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me +trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie, +et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y +suppléer!--«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans +munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses, +sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»--Mais +j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir +m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes +munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir +tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement +j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient +survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions, +mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé. + +J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions +pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel +pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me +consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai +dit plus haut. + +Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation +mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le +monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai +avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis +le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil +était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb +sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par +les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur. + +Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là , il me vint en +l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de +plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les +dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai +sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros +poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en +lettres capitales, cette inscription: + +=J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.= + +Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une +hoche[21], chaque septième hoche avait le double de la longueur des +autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue +encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon +temps, divisé par semaines, mois et années. + +C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que +j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me +procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un +moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment; +comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres +objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et +du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de +mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des +livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en +aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que +j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées +avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de +prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai +soigneusement. + + + + +LA CHAISE + + +Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et +deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse. +J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même +hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y +eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour +moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait +m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement +j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit +que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai +extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un +compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint +impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des +moyens que j'imaginai. + +Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me +manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre, +ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la +terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile, +j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine. + +Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que +lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement +achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux +étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les +soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans +les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma +demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un +seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce +dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois +mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui +n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux +ne fût une rude et longue besogne. + +Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe +quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que +cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au +moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour +chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour. + +Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les +circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes +affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après +moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup +d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient +et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me +rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du +mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je +pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme +débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte +très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais: + +LE MAL. + +Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de +délivrance. + +LE BIEN. + +Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts +mes compagnons de voyage. + +LE MAL. + +Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être +misérable. + +LE BIEN. + +Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la +mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me +délivrer de cette condition. + +LE MAL. + +Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni +de la société humaine. + +LE BIEN. + +Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile +qui ne produise pas de subsistances. + +LE MAL. + +Je n'ai point de vêtements pour me couvrir. + +LE BIEN. + +Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je +pourrais à peine les porter. + +LE MAL. + +Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque +d'hommes ou de bêtes. + +LE BIEN. + +Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse +me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si +j'y avais naufragé? + +LE MAL. + +Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler. + +LE BIEN. + +Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage +pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer +à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi +long-temps que je vivrai. + + +En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde, +il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de +positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure +donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions +humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques +consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des +maux au crédit de ce compte. + +Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant +plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je +commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les +choses aussi douces que possible. + +J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche, +et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que, +maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais +renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu +près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai +sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je +couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la +pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année. + +J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans +mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je +dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans +un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à +peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma +grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était +une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me +trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai +obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je +poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une +porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes +fortifications. + +Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque +sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de +l'espace pour ranger tout mon attirail. + +J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont +j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela +je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans +une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses +avec tant de plaisir. + +Je me mis donc à l'œuvre; et ici je constaterai nécessairement cette +observation, que la raison étant l'essence et l'origine des +mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge +des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer +maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié +un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application, +mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui +me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des +instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité +d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à +bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là , n'avaient jamais été +faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si +j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui +d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux +côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le +dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode +je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non +plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais, +il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou +mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse +d'une manière ou d'une autre. + +Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une +table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais +tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes +tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le +long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma +ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir +les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi +du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se +suspendre. + +Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait +semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes +choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel +ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande +provision. + +Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon +occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop +embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble; +mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il +aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné +le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de +ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et +m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes +mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et +criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je +fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur +d'être dévoré. + +Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que +j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le +sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance +d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans +le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé +fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision +évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi +j'accroissais mes misères par ma folie. + + + + +CHASSE DU 3 NOVEMBRE + + +Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant +établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais +ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon +encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre. + +=JOURNAL= + +=30 SEPTEMBRE 1659= + +Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au +large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même +étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île +du Désespoir. + +Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où +j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans +armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais +rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes +ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je +montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis +profondément, quoiqu'il plût toute la nuit. + +=OCTOBRE= + +Le 1er.--À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau +avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près +du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant +entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait +à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses +nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela +la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais +que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire, +ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils +l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous +eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui +nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande +partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin, +voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que +je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir +tout le jour, mais il ne faisait point de vent. + +Du 1er au 24.--Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs +voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à +terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut +beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau +temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse. + +Le 20.--Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis +dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la +cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une +partie quand la marée se fut retirée. + +Le 25.--Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de +rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé +plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris +qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les +effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la +pluie. + +Le 26.--Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une +place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me +mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes +sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un +rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus +d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de +câbles et renformie de gazon. + +Du 26 au 30.--Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages +dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une +partie de ce temps-là . + +Le 31.--Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque +nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau +me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de +manger, je le tuai aussi. + +=NOVEMBRE= + +Le 1er.--Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la +première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des +piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac. + +Le 2.--J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois +de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart +autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes +fortifications. + +Le 3.--Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des +canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à +l'œuvre pour faire une table. + +Le 4.--Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon +temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai +d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil +pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures +environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures +je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la +soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce +jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais +alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité +firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de +tout autre. + +Le 5.--Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat +sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien. +J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En +revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui +m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou +trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant +pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent +pour cette fois. + +Le 6.--Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à +ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa +pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts. + +Le 7.--Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une +partie du 12,--le 11 était un dimanche,--je passai tout mon temps à me +fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une +forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la +faisant, je la démontai plusieurs fois. + +Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis +de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand +tombait ce jour. + +Le 13.--Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup; +mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui +m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent +passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits +paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger. + +Les 14, 15 et 16.--Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de +petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou +deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et +aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois +jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus +quel nom lui donner. + +Le 17.--Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente, +pour ajouter à mes commodités. + +Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument +nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je +discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de +suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le +pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un +peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont +j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela, +je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la +remplacer. + +Le 18.--En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était +semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on +appelle _bois de fer_, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une +pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas +moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était +extrêmement lourde. + +La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution, +firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut +que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une +bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert +en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait +pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son +office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle, +je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer. + +Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une +brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire, +n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de +la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la +brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception +de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment +entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer +qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour +emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine +semblable à l'oiseau dans lequel les manœuvres portent le mortier quand +ils servent les maçons. + +La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que +celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse +tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins +de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du +matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi +manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger. + +Le 23.--Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de +ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant +ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours +entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes +meubles plus commodément. + + + + +LE SAC AUX GRAINS + + +Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte +assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de +salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma +tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il +pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea, +plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de +chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de +grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume. + +=DÉCEMBRE= + +Le 10.--Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme +terminée, lorsque tout-à -coup,--sans doute je l'avais faite trop +vaste,--une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés; +j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je +m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur. +Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut +emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus +important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien +sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien. + +Le 11.--Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou +poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de +planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain; +puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une +semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient +placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis. + +Le 17.--À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes +et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui +pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en +assez bon ordre. + +Le 20.--Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler +ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table +de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches +commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus +aucune autre table. + +Le 24.--Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis +pas. + +Le 25.--Pluie toute la journée. + +Le 26.--Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant +et plus agréable. + +Le 27.--Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus +attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai +avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée. + +Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint +aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps, +il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans +chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la +pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand +toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés. + +Les 28, 29 et 30,--Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne +m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance. +Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon +habitation. + +=JANVIER 1660= + +Le 1er.--Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin +et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour. +Ce soir là , m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de +l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches +et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne +pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi. + +Le 2.--En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le +lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent +face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même +se risquer près d'eux. + +Le 3.--Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais +toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire +très-épais et très-solide. + +Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce +journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que +je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au +14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle +n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun +demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point +éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au +centre, se trouvait la porte de ma grotte. + +Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par +les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs +semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement +à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi +difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose, +surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans +le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était +nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement +défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je +me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on +n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort +heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite +dans une occasion remarquable. + +Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins +que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez +souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je +trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les +arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la +manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits +pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais +quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture +en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi +qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais +leurs pigeonneaux dont la chair était excellente. + +En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de +choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au +fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener +une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux, +comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à -fait hors de ma portée +d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à +cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre +assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus +encore obligé de passer outre. + +En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il +faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais +forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge +dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je +n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué +une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de +terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis +une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une +lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un +flambeau. + +Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes +bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été +empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du +vaisseau,--non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de +son précédent retour de Lisbonne.--Le peu de grains qui était resté dans +le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de +la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque +autre usage,--c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je +la partageai de crainte du tonnerre,--j'allai en secouer la bale au pied +du rocher, sur un des côtés de mes fortifications. + +C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je +jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me +souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou +environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre, +j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais +point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de +temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et +parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre +orge d'Angleterre. + +Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon +esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur +aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions +religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais +vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de +Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la +Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après +que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas +propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là , je +fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit +que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours +d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable +désert. + +Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et +je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma +faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des +premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui +semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce +que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique. + +Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais, +étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je +parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà +visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers, +dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais +je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais +secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la +volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma +religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit +aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans +cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne +méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet, +n'était-ce pas tout aussi bien l'œuvre de la Providence que s'ilsétaient +tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand +tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les +eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils +avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs, +ils auraient été brûlés par le soleilet détruits? + + + + +L'OURAGAN + + +Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces +blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant +en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en +avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour +faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me +permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je +le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre, +la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant +justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa +tout au moins fort mal. Nous reviendrons là -dessus. + +Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je +conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à -dire pour me +faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen +de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons +à mon journal. + +Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la +construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de +pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une +porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation. + +=AVRIL= + +Le 16.--Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je +montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la +replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais +assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du +dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille. + +Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts +mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici +comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte, +lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse; +tout-à -coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la +montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma +grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les +entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je +pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme +elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers +mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai +par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je +m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de +ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de +terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit +minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes, +qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais +été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche +de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit +que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut +violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes +encore sous les flots que dans l'île. + +N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela +existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou +stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à +quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me +réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit +n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et +l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde +fois mon âme dans la torpeur. + +Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé +quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à +reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma +muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis +à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que +faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de +religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de +moi, qui cessa en même temps que le péril. + +Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel +s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir; +bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure +un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à -coup d'écume, +les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut +une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla +en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le +calme, et il commença à pleuvoir abondamment. + +Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et +l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette +pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être +passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette +pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader, +j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de +la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y +fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête. + +Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à -dire à +pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un +écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation. +Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles +secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes +sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision, +et je pris une petite goutte de _rum_;alors, comme toujours, j'en usai +très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible +d'en avoir d'autre. + +Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du +lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à +réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île +étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une +caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans +un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un +mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre +enterré tout vif. + +Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle +occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul +doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours +suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais +mon habitation. + +La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et +la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi +grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où +j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à +l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à +déménager. + +Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me +demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques, +rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que +je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me +tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec +toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la +première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente +quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet +enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21. + +Le 22.--Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais +j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande +quantité de hachettes,--car nous avions emporté des hachettes pour +trafiquer avec les Indiens;--mais à force d'avoir coupé et taillé des +bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je +possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire +tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant +de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point +de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin +j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en +mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres. + +Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du +moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y +est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et +très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à +perfection. + +Les 28 et 29.--J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le +procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien. + +Le 30.--M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits +diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce +qui me rendit le cœur très-chagrin. + +=MAI= + +Le 1er.--Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse, +j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui +ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que +c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés +sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la +carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau +plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je +reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris +l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une +pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage, +et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du +navire, afin de mieux la voir. + +Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment +changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable, +était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de +la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus +fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée +sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que +là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus +d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher +jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de +cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être +la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour +il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et +que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre. + +Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer +d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là , fut de chercher à +pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne +devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable. +Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en +arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en +tirerais me serait de quelque utilité. + + + + +LE SONGE + + +Le 3.--Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure +proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce +que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la +marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois. + +Le 4.--J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse +manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer +quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec +du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais +assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au +soleil et je le mangeais sec. + +Le 5.--Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je +tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble, +et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée. + +Le 6.--Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de +chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez +moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage. + +Le 7.--Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y +travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée +depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment +semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert, +que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau. + +Le 8.--J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour +démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et +de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la +marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain. + +Le 9.--J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une +ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que +j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également +le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd +pour que je pusse le transporter. + +Les 10, 11, 12, 13 et 14.--J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en +tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et +deux ou trois cents livres de fer. + +Le 15.--Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point +couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de +l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert +d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui +portât. + +Le 16.--Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse +paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je +restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma +nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là . + +Le 17.--J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à +deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et +je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je +l'emportasse. + +Le 24.--Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et +j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à +la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres +de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à +terre ce jour-là , si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine +de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté. + +Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps +nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant +cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le +jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de +ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins +aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près +de cent livres de plomb laminé. + +=JUIN= + +Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou +tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise +chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était +arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par +centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les +aurais-je payés assez cher. + +Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans +soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus +savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que +celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible +séjour. + +Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me +semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette +latitude. + +Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été +froid. + +Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de +violentes douleurs dans la tête. + +Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension +d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu +pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais +je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes +pensées étaient confuses. + +Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une +maladie. + +Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et +j'avais une violente migraine. + +Le 24.--Beaucoup de mieux. + +Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était +alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes. + +Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris +mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre, +que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai +quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir +pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot. + +Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour, +sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que +je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau. +J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut +passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais +étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie +pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis +rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès +ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la +nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement +altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon +habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me +rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe: + +Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma +muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de +terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée +épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant +de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une +flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance +était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible. +Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste +comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon +imagination, sillonné de traits de feu. + +À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec +une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers +une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible +qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi; +tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes +ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il +me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer. + +Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que +je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible +vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas +plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit +après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe. + +J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux +bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années +successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par +la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi, +pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu +pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à +me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite. + +Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une +sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait +supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie +d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de +crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance. + +En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera +moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères +qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois +la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un +juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour +l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma +coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique, +je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que +Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui +vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit +de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la +Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma +nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens +commun. + +Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui +en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de +bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon +second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à +l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder +ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que +j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable. + + + + +LA SAINTE BIBLE + + +Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout +l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte +d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu, +auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement +passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de +se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté +signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour +être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai +pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une +joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui +abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un +_bowl_ de _punch,_ et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il +estpassé.--Et tout lecours de ma vie avait été comme cela! + +Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait +connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors +de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans +aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de +vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon +affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à +travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de +m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que +le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées +n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit. + +La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut +premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez +fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de +miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais +reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit. + +Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne +saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de +la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses; +néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait +faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu +ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'œuvre de ses +mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie. + +Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint +peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à +s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé +par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se +réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait +provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me +traiter d'une façon si cruelle. + +Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de +mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres +reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui +ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant +que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un +cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords +cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de +poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau, +et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue +articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme +celle-ci:--«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à +être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que +deviendrai-je!»--Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et +il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage. + +Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père, +et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que +si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais +dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais +fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter +assistance.--«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher +père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai +personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la +Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang +où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai +point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les +biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma +folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette +folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire +dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des +difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait +pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»--Et +je m'écriai alors:--«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une +grande détresse!» + +Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite +depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal. + +Le 28.--Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon +accès étant tout-à -fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore +plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion +cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il +fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir +quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre +de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table, +à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité +fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de +_rum._ J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller +sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour +me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le +cœur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon +mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois œufs de +tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque, +comme on dit. Ce fut là , autant que je puis m'en souvenir, le premier +morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il +m'avait donné la vie. + +Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si +affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,--car je ne sortais +jamais sans lui.--Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre, +contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que +j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées: + +«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où +cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les +créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous? + +«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui +a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?» + +J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a +créé tout cela.--«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les +guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car +l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la +puissance de les conduire et de les diriger. + +«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de +ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre. + +«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici +dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a +ordonné que tout ceci m'advînt.» + +Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces +conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné +tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais +été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître +non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le +monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion: + +«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être +ainsi traité?» + +Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais +blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:--«Malheureux! tu +demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie +coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande +pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas +été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le +combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu +n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou +englouti _là _, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te +rediras-tu: Qu'ai-je donc fait? + +Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un +mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers +ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me +coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie +de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il +commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du +retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les +Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que +leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau +tout-à -fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié. + +J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai +tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et +j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres +que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles +dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes, +soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et +je l'apportai avec le tabac sur ma table. + +Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou +contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si +j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en +mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela +m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort, +et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant +une heure ou deux dans un peu de _rum_ pour prendre cette potion en me +couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez +au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence +purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation. + +Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais +j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une +lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières +paroles que je rencontrai furent celles-ci:--«Invoque-moi au jour de ton +affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.» + + + + +LA SAVANE + + +Ces paroles étaient tout-à -fait applicables à ma situation; elles firent +quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins +pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance +n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose +si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler +comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à +manger--«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»--moi je +disais:--«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»--Et, comme ce ne +fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce +doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit, +ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur +elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait, +comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de +dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de +crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai +me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais +fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi +la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse. +Après cette prière brusque et incomplète je bus le _rum_ dans lequel +j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que +ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là -dessus je me mis +au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la +tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que +le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus +juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je +dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du +surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une +journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le +reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en +traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour. +Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais +d'où il était provenu. + +Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement +rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me +sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim; +bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de +mieux en mieux. Ceci se passa le 29. + +Le 30.--C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec +mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un +ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les +apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me +contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je +réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,--je veux +dire le tabac infusé dans du _rum,_--seulement j'en bus moins que la +première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation. +Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas +aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de +frisson, mais ce ne fut que peu de chose. + +=JUILLET= + +Le 2.--Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai +comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion. + +Le 3.--La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai +entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette +convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:--«Je te +délivrerai;»--et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en +mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me +décourageais avec de telles pensées, tout-à -coup j'avisai que j'étais si +préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais +la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces +questions:--«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de +la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si +épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je +rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié; +c'est-à -dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé +cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?» + +Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je +remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie. + +Le 4.--Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le +Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je +m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans +m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi +long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais +religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et +profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de +mon songe se raviva, et ces paroles:--«Toutes ces choses ne t'ont point +amené à repentance»--m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette +repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la +Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:--«Il est +exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner +rémission.»--Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes +mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:--«Jésus +fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi +repentance!» + +Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière; +car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance +toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je +conçus l'espoir qu'il m'exaucerait. + +Le passage--«Invoque-moi et je te délivrerai»,--me parut enfin contenir +un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion +d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est +l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je +fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison +pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à +voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma +vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes, +que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses +fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus +rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais +pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute +enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à +prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction +d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction. + +Mais laissons cela, et retournons à mon _journal_. + +Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation +morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées +par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers +des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui +m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur +revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin +et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était +possible. + +Du 4 au 14.--Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil +à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme +qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile +d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse +j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à -fait +nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi +ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il +chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à +m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et +des convulsions dans touts les membres. + +J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la +plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse, +surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or, +comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours +accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup +plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre. + +Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute +possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais +fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu. +Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert, +j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de +l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que +je ne connaissais point encore. + +Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île. +J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé +avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je +trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce +n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et +très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque +point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le +courant fût sensible. + +Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou +prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties +élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne +devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de +tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là +diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être +avaient des vertus que je ne pouvais imaginer. + +Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire +du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en +découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en +connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à +sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de +ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au +moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des +plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune +conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que +je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de +connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien +dans ma détresse. + + + + +VENDANGES + + +Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé +un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les +savanes ne s'étendaient pas au-delà , et que la campagne commençait à +être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des +melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les +vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur +primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante +découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par +expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me +ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie, +plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné +la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai +cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et +passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette +manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je +n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée. + +Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon +habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors +de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai +sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin, +poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que +j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours +droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi. + +Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter +sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc +d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à -dire droit à l'Est. +Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et +tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise +pour un jardin artificiel. + +Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la +contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,--quoique mêlé +de pensées affligeantes,--que tout cela était mon bien, et que j'étais +Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de +possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en +héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir. +J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de +citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette +saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient +non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la +suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre, +très-froide et très-rafraîchissante. + +Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces +fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une +provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse, +que je savais approcher. + +À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre, +puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de +l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de +revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour +transporter le reste à la maison. + +Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez +moi;--désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma +grotte;--mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus: +leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de +sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils +étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre. + +Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai +chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient +si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de +les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là , et dévorés en grande +partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures +sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce? +Je l'ignorais. + +Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en +monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils +seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre +poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande +quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des +arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux +limons, j'en emportai ma charge. + +À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la +fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des +vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais +fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme, +je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était +possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais +alors. + +Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps, +épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses +de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il +était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir; +que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres +malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil +y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois, +dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et +rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je +compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation. + +Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le +reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse +résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de +tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une +double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et +bien fourrée de broussailles. Là , tranquille, je couchais quelquefois +deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie, +au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà . Dès lors je me +figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage +m'occupa jusqu'au commencement d'août. + +=AOÛT= + +Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur, +les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien +que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile +très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais +point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et +derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient +excessives. + +Vers le 1er de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma +tonnelle et commencé à en jouir. + +Le 3.--Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs; +et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à +les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait +ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient +fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux +cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et +transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis +le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et +quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant +plusieurs jours. + +Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande +surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en +était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais +plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle +revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que +l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat +sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe; +pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma +vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était +bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si +grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers +ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que +possible. + +Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus +sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité. +Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de +vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un +bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue, +qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon +déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de +chèvre ou de tortue grillé;--car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de +vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.--Enfin deux ou trois +œufs de tortue faisaient mon souper. + +Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour +deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma +fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je +pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon +enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je +n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose +précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me +croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant +qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse +encore vue dans l'île était un bouc. + +=SEPTEMBRE= + +Le 30.--J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement; +j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce +rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette +journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices +religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me +confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et +l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins +de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil, +après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant +terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au +lit. + +Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu +d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout +de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus +longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le +discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours, +comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un +an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de +chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un +jour ou deux de mécompte. + + + + +SOUVENIR D'ENFANCE + + +Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me +manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et +de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans +continuer un mémorial journalier de toutes choses. + +La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître +régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en +conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je +vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma +vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et +de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il +pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies +étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa +position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes +semailles. + +Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de +bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain. +Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je +ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si +alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de +mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut +plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De +touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les +mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils +manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au +retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils +venaient d'être nouvellement semés. + +Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant +facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain, +plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de +terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain +en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour +l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa +très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce +n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve, +n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en +résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à +demi-picotin de chaque sorte. + +Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors +positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je +pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons. + +Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut +très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que +le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre, +j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques +mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou +la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière, +mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient +dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches, +comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année +après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui +m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir +pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître +aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure +qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ +trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je +pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et +formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger +dessous durant toute la saison sèche. + +Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire, +semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille, +j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je +plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de +huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et +formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me +servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu. + +J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se +diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie +et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi: + +Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril: + +Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe. + +Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août: + +Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne. + +Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre: + +Pluie, le soleil étant revenu. + +Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février: + +Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne. + +La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui +venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais +faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de +se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes +provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais +à la maison autant que possible durant les mois pluvieux. + +Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,--même très-convenables à +cette situation,--car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je +ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante +application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser +un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si +cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand +avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un +vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses +ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits +garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages, +quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une +connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des +matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel +j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être +aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je +résolus de m'en assurer. + +Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je +l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai +aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins +dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je +trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis +en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès +qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte, +où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,--aussi bien +qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la +terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais +besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me +furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus +l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma +vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout +des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de +l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson. + +Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me +tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je +suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent +contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins +de _rum,_ quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques +flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas +seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une +chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour +faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La +seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac; +mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je +trouvai aussi une assez bonne invention pour cela. + +Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes +seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me +prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs. + +J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île, +que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où +j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à +la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la +traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon +chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant +mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je +commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait +située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à +l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai +parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais +le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à +l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de +quinze ou vingt lieues. + +Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de +savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique. +D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux +possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des +Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire +que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la +Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne +chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit, +bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays. + +En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai +que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais +infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques +vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que +cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et +le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont +cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et +de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains. + + + + +LA CAGE DE POLL + + +En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de +l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient +douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets +charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en +attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui +apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en +surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé, +je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je +pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler +familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit +qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante. + +Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses +terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils +étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues +jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point +mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas +d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des +pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le +marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à +proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable, +j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être +entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une +abondance poussée même jusqu'à la délicatesse. + +Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par +jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne +ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où +je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un +arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre +jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi +sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de +voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était +couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que +trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de +différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour +la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais +aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle _Pingouins_. + +J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais +très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une +chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à +manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance +dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins +beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant +plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais +sur les collines. + +J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et +pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à +mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je +demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma +patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant +environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le +rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à +retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure, +afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je +parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place. + +Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais +venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île, +et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en +explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou +trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée +de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le +soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien +la position de cet astre à cette heure du jour. + +Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette +vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme +il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai +très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de +la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle +j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le +soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache +et tout mon équipement extrêmement lourds. + +Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit. +J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule. +J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible; +souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former +une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture +quand ma poudre et mon plomb seraient consommés. + +Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je +tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le +menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à +ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de +rentrer chez moi après un mois d'absence. + +Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me +retrouver dans ma vieille huche[24], et de me coucher dans mon hamac. Ce +petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si +désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait +en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce +qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps +aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île. + +Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long +pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire +importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait +alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement +avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué +dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui +porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je +l'avais laissé:--au fait il ne pouvait sortir,--mais il était presque +mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques +branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand +il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je +l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas +même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme +je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux, +qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut +jamais m'abandonner. + +La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai +l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île, +avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans +que j'étais là , et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le +premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier +humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait +comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus +misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de +ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je +pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et +de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il +remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute +compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce, +assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur +sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre +vie. + +Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que +je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus +heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute +la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient +changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le +même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce +qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait +pendant les deux années passées. + +Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la +campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se +réveillait tout-à -coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la +seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et +que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par +l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes +d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait +tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me +surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais, +et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là . +Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en +larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après +m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue. + +Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais +chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les +consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste, +j'ouvris la Bible à ce passage:--«Jamais, jamais, je ne te délaisserai; +je ne t'abandonnerai jamais!»--Immédiatement il me sembla que ces mots +s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste +au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de +Dieu et des hommes?--«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point, +que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si +j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les +bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.» + +Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être +plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été +dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée, +j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu. + +Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa +l'esprit et m'arrêta.--«Comment peux-tu être assez hypocrite, +m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu +t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du cœur tu prierais plutôt +pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là . Mais quoique je n'eusse pu +remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de +m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je +pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me +repentir.--Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans +qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon +ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre +parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse +des débris du navire. + + + + +LE GIBET + + +Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième +année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une +relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux +de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que +je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon +temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées. +Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des +Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même +jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet +à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois +heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement +l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais +tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma +journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour, +lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante +pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon +temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette +variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse, +c'est-à -dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon +mousquet sur le soir. + +À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter +l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par +manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque +chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus +quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont +j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils +et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul +arbre. + +Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma +planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux +pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher +et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle +fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai +une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je +tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce +qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il +n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes +mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme +de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour +montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si +peu d'ouvrage; c'est-à -dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien +quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et +demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains. + +Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien +des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que +je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit. + +J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma +récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché +n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles +de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais +perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche. +Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus +tout-à -coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par +divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par +les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant +tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le +broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait +pas eu le temps de monter en épis. + +Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui +me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait +célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage. +Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma +semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement. +Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur +opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne +cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la +place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir. + +Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me +menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que +je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une +multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui +entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je +partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,--car je sortais +toujours avec mon mousquet.--À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux +que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés. + +Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient +toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne +pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à +cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand +bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai +dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis +qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il +était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le +reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver. + +Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un +peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres +d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma; +car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas +plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans +les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre +qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour +ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie, +je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je +souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes +voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des +autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit: +non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils +émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul +aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails. + +Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance; +et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de +l'année, je fis la récolte de mon blé. + +J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille +pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de +mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du +bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je +n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma +manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille +que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de +toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé +m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux +et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors +aucune mesure. + +Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à +l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois +je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou +comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter; +ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en +faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je +pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que +j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer +constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point +toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles +de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon +application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand œuvre +de me pourvoir de blé et de pain. + +C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon +pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes +réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour +entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever _une +parcelle de pain_. + +Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là +mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était +devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé +qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si +émerveillante. + +Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de +bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en +fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle +faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand +nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer, +non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus +pénible et très-imparfait. + +Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me +rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je +fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde +branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la +terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais. + +Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait +observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le +préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le +battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le +moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir; +et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir +dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces +instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être +et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait +toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de +remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre +entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces +ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé +jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois +prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me +fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je +recueillerais pour mon usage. + +Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez +de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que +d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une +bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en +était une fois plus pénible. + + + + +LA POTERIE + + +Néanmoins je passai outre, et j'emblavai deux pièces de terre plates et +unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je les +entourai d'une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois +que j'avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais qu'au bout d'une +année j'aurais une haie vive qui n'exigerait que peu d'entretien. Cet +ouvrage ne m'occupa guère moins de trois mois, parce qu'une grande +partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me +permettait pas de sortir. + +C'est au logis, tandis qu'il pleuvait et que je ne pouvais mettre le +pied dehors, que je m'occupai de la matière qui va suivre, observant +toutefois que pendant que j'étais à l'ouvrage je m'amusais à causer avec +mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à +connaître son nom, et à dire assez distinctement Poll, qui fut le +premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par une autre bouche que +la mienne. Ce n'était point là mon travail, mais cela m'aidait beaucoup +à le supporter[25]. Alors, comme je l'ai dit, j'avais une grande affaire +sur les bras. J'avais songé depuis long-temps à n'importe quel moyen de +me façonner quelques vases de terre dont j'avais un besoin extrême; mais +je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur +du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l'argile, je +n'arrivasse à fabriquer un pot qui, séché au soleil, serait assez dur et +assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à +être gardées ainsi; et, comme il me fallait des vaisseaux pour la +préparation du blé et de la farine que j'allais avoir, je résolus d'en +faire quelques-uns aussi grands que je pourrais, et propres à contenir, +comme des jarres, tout ce qu'on voudrait y renfermer. + +Je ferais pitié au lecteur, ou plutôt je le ferais rire, si je disais de +combien de façons maladroites je m'y pris pour modeler cette glaise; +combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules; combien il +s'en affaissa, combien il s'en renversa, l'argile n'étant pas assez +ferme pour supporter son propre poids; combien, pour les avoir exposés +trop tôt, se fêlèrent à l'ardeur du soleil; combien tombèrent en pièces +seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu'il furent +secs; en un mot, comment, après que j'eus travaillé si rudement pour +trouver de la glaise, pour l'extraire, l'accommoder, la transporter chez +moi, et la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux +grandes machines de terre grotesques, que je n'ose appeler jarres. + +Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les +soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers +d'osier que j'avais faits exprès pour qu'elles ne pussent être brisées; +et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis +avec de la paille de riz et d'orge. Je comptais, si ces jarres restaient +toujours sèches, y serrer mes grains et peut être même ma farine, quand +ils seraient égrugés. + +Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement, je +fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès, +telles que des pots ronds, des assiettes plates, des cruches et des +jattes, que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et +durcissait étonnamment. + +Mais tout cela ne répondait point encore à mes fins, qui étaient d'avoir +un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu'aucun de ceux que +j'avais n'aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant +fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où je la +retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d'un de mes +pots de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus +agréablement surpris du voir cela, et je me dis qu'assurément ma poterie +pourrait se faire cuire en son entier, puisqu'elle cuisait bien en +morceaux. + +Cette découverte fit que je m'appliquai à rechercher comment je pourrais +disposer mon feu pour y cuire quelques pots. Je n'avais aucune idée du +four dont les potiers se servent, ni de leurs vernis, et j'avais +pourtant du plomb pour en faire. Je plaçai donc trois grandes cruches et +deux ou trois autres pots, en pile les uns sur les autres, sur un gros +tas de cendres chaudes, et j'allumai un feu de bois tout à l'entour. +J'entretins le feu sur touts les côtés et sur le sommet, jusqu'à ce que +j'eusse vu mes pots rouges de part en part et remarqué qu'ils n'étaient +point fendus. Je les maintins à ce degré pendant cinq ou six heures +environ, au bout desquelles j'en apperçus un qui, sans être fêlé, +commençait à fondre et à couler. Le sable, mêlé à la glaise, se +liquéfiait par la violence de la chaleur, et se serait vitrifié si +j'eusse poursuivi. Je diminuai donc mon brasier graduellement, jusqu'à +ce que mes pots perdissent leur couleur rouge. Ayant veillé toute la +nuit pour que le feu ne s'abattît point trop promptement, au point du +jour je me vis possesseur de trois excellentes... je n'ose pas dire +cruches, et deux autres pots aussi bien cuits que je pouvais le désirer. +Un d'entre eux avait été parfaitement verni par la fonte du gravier. + +Après cette épreuve, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai +plus d'aucun vase pour mon usage; mais je dois avouer que leur forme +était fort insignifiante, comme on peut le supposer. Je les modelais +absolument comme les enfants qui font des boulettes de terre grasse, ou +comme une femme qui voudrait faire des pâtés sans avoir jamais appris à +pâtisser. + +Jamais joie pour une chose si minime n'égala celle que je ressentis en +voyant que j'avais fait un pot qui pourrait supporter le feu; et à peine +eus-je la patience d'attendre qu'il soit tout-à -fait refroidi pour le +remettre sur le feu avec un peu d'eau dedans pour bouillir de la viande, +ce qui me réussit admirablement bien. Je fis un excellent bouillon avec +un morceau de chevreau; cependant je manquais de gruau et de plusieurs +autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi bon que j'aurais pu +l'avoir. + +J'eus un nouvel embarras pour me procurer un mortier de pierre où je +pusse piler ou écraser mon grain; quant à un moulin, il n'y avait pas +lieu de penser qu'avec le seul secours de mes mains je parvinsse jamais +à ce degré d'industrie. Pour suppléer à ce besoin, j'étais vraiment +très-embarrassé, car de touts les métiers du monde, le métier de +tailleur de pierre était celui pour lequel j'avais le moins de +dispositions; d'ailleurs je n'avais point d'outils pour l'entreprendre. +Je passai plusieurs jours à chercher une grande pierre assez épaisse +pour la creuser et faire un mortier; mais je n'en trouvai pas, si ce +n'est dans de solides rochers, et que je ne pouvais ni tailler ni +extraire. Au fait, il n'y avait point de roches dans l'île d'une +suffisante dureté, elles étaient toutes d'une nature sablonneuse et +friable, qui n'aurait pu résister aux coups d'un pilon pesant, et le blé +n'aurait pu s'y broyer sans qu'il s'y mêlât du sable. Après avoir perdu +ainsi beaucoup de temps à la recherche d'une pierre, je renonçai, et je +me déterminai à chercher un grand billot de bois dur, que je trouvai +beaucoup plus aisément. J'en choisis un si gros qu'à peine pouvais-je le +remuer, je l'arrondis et je le façonnai à l'extérieur avec ma hache et +mon herminette; ensuite, avec une peine infinie, j'y pratiquai un trou, +au moyen du feu, comme font les Sauvages du Brésil pour creuser leurs +pirogues. Je fis enfin une hie ou grand pilon avec de ce bois appelé +_bois de fer_, et je mis de côté ces instruments en attendant ma +prochaine récolte, après laquelle je me proposai de moudre mon grain, au +plutôt de l'égruger, pour faire du pain. + +Ma difficulté suivante fut celle de faire un sas ou blutoir pour passer +ma farine et la séparer du son et de la bale, sans quoi je ne voyais pas +possibilité que je pusse avoir du pain; cette difficulté était si grande +que je ne voulais pas même y songer, assuré que j'étais de n'avoir rien +de ce qu'il faut pour faire un tamis; j'entends ni canevas fin et clair, +ni étoffe à bluter la farine à travers. J'en restai là pendant plusieurs +mois; je ne savais vraiment que faire. Le linge qui me restait était en +haillons; j'avais bien du poil de chèvre, mais je ne savais ni filer ni +tisser; et, quand même je l'eusse su, il me manquait les instruments +nécessaires. Je ne trouvai aucun remède à cela. Seulement je me +ressouvins qu'il y avait parmi les hardes de matelots que j'avais +emportées du navire quelques cravates de calicot ou de mousseline. J'en +pris plusieurs morceaux, et je fis trois petits sas, assez propre à leur +usage. Je fus ainsi pourvu pour quelques années. On verra en son lieu ce +que j'y substituai plus tard. + +J'avais ensuite à songer à la boulangerie, et comment je pourrais faire +le pain quand je viendrais à avoir du blé; d'abord je n'avais point de +levain. Comme rien ne pouvait suppléer à cette absence, je ne m'en +embarrassai pas beaucoup. Quant au four, j'étais vraiment en grande +peine. + +À la fin je trouvai l'expédient que voici: je fis quelques vases de +terre très-larges et peu profonds, c'est-à -dire qui avaient environ deux +pieds de diamètre et neuf pouces seulement de profondeur; je les cuisis +dans le feu, comme j'avais fait des autres, et je les mis ensuite à +part. Quand j'avais besoin de cuire, j'allumais d'abord un grand feu sur +mon âtre, qui était pavé de briques carrées de ma propre fabrique; je +n'affirmerais pas toutefois qu'elles fussent parfaitement carrées. + +Quand le feu de bois était à peu près tombé en cendres et en charbons +ardents, je les éparpillais sur l'âtre, de façon à le couvrir +entièrement, et je les y laissais jusqu'à ce qu'il fût très-chaud. Alors +j'en balayais toutes les cendres, je posais ma miche ou mes miches que +je couvrais d'une jatte de terre, autour de laquelle je relevais les +cendres pour conserver et augmenter la chaleur. De cette manière, aussi +bien que dans le meilleur four du monde, je cuisais mes pains d'orge, et +devins en très-peu de temps un vrai pâtissier; car je fis des gâteaux de +riz et des _poudings_. Toutefois je n'allai point jusqu'aux pâtés: je +n'aurais rien eu à y mettre, supposant que j'en eusse fait, si ce n'est +de la chair d'oiseaux et de la viande de chèvre. + +On ne s'étonnera point de ce que toutes ces choses me prirent une grande +partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on considère +que dans l'intervalle de toutes ces choses j'eus à faire mon labourage +et une nouvelle moisson. En effet, je récoltai mon blé dans sa saison, +je le transportai au logis du mieux que je pouvais, et je le conservai +en épis dans une grande manne jusqu'à ce que j'eusse le temps de +l'égrainer, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour le battre. + +L'accroissement de mes récoltes me nécessita réellement alors à agrandir +ma grange. Je manquais d'emplacement pour les serrer; car mes semailles +m'avaient rapporté au moins vingt boisseaux d'orge et tout au moins +autant de riz; si bien que dès lors je résolus de commencer à en user à +discrétion: mon biscuit depuis long-temps était achevé. Je résolus aussi +de m'assurer de la quantité qu'il me fallait pour toute mon année, et si +je ne pourrais pas ne faire qu'une seule semaille. + + + + +LA PIROGUE + + +Somme toute, je reconnus que quarante boisseaux d'orge et de riz étaient +plus que je n'en pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à +semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans +l'espérance qu'elle pourrait largement me pourvoir de pain. + +Tandis que toutes ces choses se faisaient, mes pensées, comme on peut le +croire, se reportèrent plusieurs fois sur la découverte de la terre que +j'avais apperçue de l'autre côté de l'île. Je n'étais pas sans quelques +désirs secrets d'aller sur ce rivage, imaginant que je voyais la terre +ferme, et une contrée habitée d'où je pourrais d'une façon ou d'une +autre me transporter plus loin, et peut-être trouver enfin quelques +moyens de salut. + +Mais dans tout ce raisonnement je ne tenais aucun compte des dangers +d'une telle entreprise dans le cas où je viendrais à tomber entre les +mains des Sauvages, qui pouvaient être, comme j'aurais eu raison de le +penser, plus féroces que les lions et les tigres de l'Afrique. Une fois +en leur pouvoir, il y avait, mille chances à courir contre une qu'ils me +tueraient et sans doute me mangeraient. J'avais ouï dire que les peuples +de la côte des Caraïbes étaient cannibales ou mangeurs d'hommes, et je +jugeais par la latitude que je ne devais pas être fort éloigné de cette +côte. Supposant que ces nations ne fussent point cannibales, elles +auraient pu néanmoins me tuer, comme cela était advenu à d'autres +Européens qui avaient été pris, quoiqu'ils fussent au nombre de dix et +même de vingt, et elles l'auraient pu d'autant plus facilement que +j'étais seul, et ne pouvais opposer que peu ou point de résistance. +Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû mûrement considérer et qui +plus tard se présentèrent à mon esprit, ne me donnèrent premièrement +aucune appréhension, ma tête ne roulait que la pensée d'aborder à ce +rivage. + +C'est ici que je regrettai mon garçon Xury, et mon long bateau avec sa +voile _d'épaule de mouton,_ sur lequel j'avais navigué plus de neuf +cents milles le long de la côte d'Afrique; mais c'était un regret +superflu. Je m'avisai alors d'aller visiter la chaloupe de notre navire, +qui, comme je l'ai dit, avait été lancée au loin sur la rive durant la +tempête, lors de notre naufrage. Elle se trouvait encore à peu de chose +près dans la même situation: renversée par la force des vagues et des +vents, elle était presque sens dessus dessous sur l'éminence d'une +longue dune de gros sable, mais elle n'était point entourée d'eau comme +auparavant. + +Si j'avais eu quelque aide pour le radouber et le lancer à la mer, ce +bateau m'aurait suffi, et j'aurais pu retourner au Brésil assez +aisément; mais j'eusse dû prévoir qu'il ne me serait pas plus possible +de le retourner et de le remettre sur son fond que de remuer l'île. +J'allai néanmoins dans les bois, et je coupai des leviers et des +rouleaux, que j'apportai près de la chaloupe, déterminé à essayer ce que +je pourrais faire, et persuadé que si je parvenais à la redresser il me +serait facile de réparer le dommage qu'elle avait reçu, et d'en faire +une excellente embarcation, dans laquelle je pourrais sans crainte aller +à la mer. + +Au fait je n'épargnai point les peines dans cette infructueuse besogne, +et j'y employai, je pense, trois ou quatre semaines environ. Enfin, +reconnaissant qu'il était impossible à mes faibles forces de la +soulever, je me mis à creuser le sable en dessous pour la dégager et la +faire tomber; et je plaçai des pièces de bois pour la retenir et la +guider convenablement dans sa chute. + +Mais quand j'eus fait cette fouille, je fus encore hors d'état de +l'ébranler et de pénétrer en dessous, bien loin de pouvoir la pousser +jusqu'à l'eau. Je fus donc forcé de l'abandonner; et cependant bien que +je désespérasse de cette chaloupe, mon désir de m'aventurer sur mer pour +gagner le continent augmentait plutôt qu'il ne décroissait, au fur et à +mesure que la chose m'apparaissait plus impraticable. + +Cela m'amena enfin à penser s'il ne serait pas possible de me +construire, seul et sans outils, avec le tronc d'un grand arbre, une +pirogue toute semblable à celles que font les naturels de ces climats. +Je reconnus que c'était non-seulement faisable, mais aisé. Ce projet me +souriait infiniment, avec l'idée surtout que j'avais en main plus de +ressources pour l'exécuter qu'aucun Nègre ou Indien; mais je ne +considérais nullement les inconvénients particuliers qui me plaçaient +au-dessous d'eux; par exemple le manque d'aide pour mettre ma pirogue à +la mer quand elle serait achevée, obstacle beaucoup plus difficile à +surmonter pour moi que toutes les conséquences du manque d'outils ne +pouvaient l'être pour les Indiens. Effectivement, que devait me servir +d'avoir choisi un gros arbre dans les bois, d'avoir pu à grande peine le +jeter bas, si après l'avoir façonné avec mes outils, si après lui avoir +donné la forme extérieure d'un canot, l'avoir brûlé ou taillé en dedans +pour le creuser, pour en faire une embarcation; si après tout cela, +dis-je, il me fallait l'abandonner dans l'endroit même où je l'aurais +trouvé, incapable de le mettre à la mer. + +Il est croyable que si j'eusse fait la moindre réflexion sur ma +situation tandis que je construisais ma pirogue, j'aurais immédiatement +songé au moyen de la lancer à l'eau; mais j'étais si préoccupé de mon +voyage, que je ne considérai pas une seule fois comment je la +transporterais; et vraiment elle était de nature à ce qu'il fût pour moi +plus facile de lui faire franchir en mer quarante-cinq milles, que du +lieu où elle était quarante-cinq brasses pour la mettre à flot. + +J'entrepris ce bateau plus follement que ne fit jamais homme ayant ses +sens éveillés. Je me complaisais dans ce dessein, sans déterminer si +j'étais capable de le conduire à bonne fin, non pas que la difficulté de +le lancer ne me vînt souvent en tête; mais je tranchais court à tout +examen par cette réponse insensée que je m'adressais:--«Allons, +faisons-le d'abord; à coup sûr je trouverai moyen d'une façon ou d'une +autre de le mettre à flot quand il sera fait.» + +C'était bien la plus absurde méthode; mais mon idée opiniâtre prévalait: +je me mis à l'œuvre et j'abattis un cèdre. Je doute beaucoup que Salomon +en ait eu jamais un pareil pour la construction du temple de Jérusalem. +Il avait cinq pieds dix pouces de diamètre près de la souche et quatre +pieds onze pouces à la distance de vingt-deux pieds, après quoi il +diminuait un peu et se partageait en branches. Ce ne fut pas sans un +travail infini que je jetai par terre cet arbre; car je fus vingt jours +à le hacher et le tailler au pied, et, avec une peine indicible, +quatorze jours à séparer à coups de hache sa tête vaste et touffue. Je +passai un mois à le façonner, à le mettre en proportion et à lui faire +une espèce de carène semblable à celle d'un bateau, afin qu'il pût +flotter droit sur sa quille et convenablement. Il me fallut ensuite près +de trois mois pour évider l'intérieur et le travailler de façon à en +faire une parfaite embarcation. En vérité je vins à bout de cette +opération sans employer le feu, seulement avec un maillet et un ciseau +et l'ardeur d'un rude travail qui ne me quitta pas, jusqu'à ce que j'en +eusse fait une belle pirogue assez grande pour recevoir vingt-six +hommes, et par conséquent bien assez grande pour me transporter moi et +toute ma cargaison. + +Quand j'eus achevé cet ouvrage j'en ressentis une joie extrême: au fait, +c'était la plus grande pirogue d'une seule pièce que j'eusse vue de ma +vie. Mais, vous le savez, que de rudes coups ne m'avait-elle pas coûté! +Il ne me restait plus qu'à la lancer à la mer; et, si j'y fusse parvenu, +je ne fais pas de doute que je n'eusse commencé le voyage le plus +insensé et le plus aventureux qui fût jamais entrepris. + +Mais touts mes expédients pour l'amener jusqu'à l'eau avortèrent, bien +qu'ils m'eussent aussi coûté un travail infini, et qu'elle ne fût +éloignée de la mer que de cent verges tout au plus. Comme premier +inconvénient, elle était sur une éminence à pic du côté de la baie. +Nonobstant, pour aplanir cet obstacle, je résolus de creuser la surface +du terrain en pente douce. Je me mis donc à l'œuvre. Que de sueurs cela +me coûta! Mais compte-t-on ses peines quand on a sa liberté en vue? +Cette besogne achevée et cette difficulté vaincue, une plus grande +existait encore, car il ne m'était pas plus possible de remuer cette +pirogue qu'il ne me l'avait été de remuer la chaloupe. + +Alors je mesurai la longueur du terrain, et je me déterminai à ouvrir +une darce ou canal pour amener la mer jusqu'à la pirogue, puisque je ne +pouvais pas amener ma pirogue jusqu'à la mer. Soit! Je me mis donc à la +besogne; et quand j'eus commencé et calculé la profondeur et la longueur +qu'il fallait que je lui donnasse, et de quelle manière j'enlèverais les +déblais, je reconnus que, n'ayant de ressources qu'en mes bras et en +moi-même, il me faudrait dix ou douze années pour en venir à bout; car +le rivage était si élevé, que l'extrémité supérieure de mon bassin +aurait dû être profonde de vingt-deux pieds tout au moins. Enfin, +quoique à regret, j'abandonnai donc aussi ce dessein. + +J'en fus vraiment navré, et je compris alors, mais trop tard, quelle +folie c'était d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les +frais et d'avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à +bonne fin. + +Au milieu de cette besogne je finis ma quatrième année dans l'île, et +j'en célébrai l'anniversaire avec la même dévotion et tout autant de +satisfaction que les années précédentes; car, par une étude constante et +une sérieuse application de la parole de Dieu et par le secours de sa +grâce, j'acquérais une science bien différente de celle que je possédais +autrefois, et j'appréciais tout autrement les choses: je considérais +alors le monde comme une terre lointaine où je n'avais rien à souhaiter, +rien à désirer; d'où je n'avais rien à attendre, en un mot avec laquelle +je n'avais rien et vraisemblablement ne devais plus rien avoir à faire. +Je pense que je le regardais comme peut-être le regarderons-nous après +cette vie, je veux dire ainsi qu'un lieu où j'avais vécu, mais d'où +j'étais sorti; et je pouvais bien dire comme notre père Abraham au +Mauvais Riche:--«Entre toi et moi il y a un abyme profond.» + +Là j'étais éloigné de la perversité du monde: je n'avais ni +concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la +vie. Je ne convoitais rien, car j'avais alors tout ce dont j'étais +capable de jouir; j'étais seigneur de tout le manoir: je pouvais, s'il +me plaisait, m'appeler Roi ou Empereur de toute cette contrée rangée +sous ma puissance; je n'avais point de rivaux, je n'avais point de +compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la +souveraineté. J'aurais pu récolter du blé de quoi charger des navires; +mais, n'en ayant que faire, je n'en semais que suivant mon besoin. +J'avais à foison des chélones ou tortues de mer, mais une de temps en +temps c'était tout ce que je pouvais consommer; j'avais assez de bois de +charpente pour construire une flotte de vaisseaux, et quand elle aurait +été construite j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la +charger de passerilles et de vin. + + + + +RÉDACTION DU JOURNAL + + +Mais ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi. +J'avais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que +m'importait tout le reste! Si j'avais tué du gibier au-delà , de ma +consommation, il m'aurait fallu l'abandonner au chien ou aux vers. Si +j'avais semé plus de blé qu'il ne convenait pour mon usage, il se serait +gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient à pourrir sur la terre; +je ne pouvais les employer qu'au chauffage, et je n'avais besoin de feu +que pour préparer mes aliments. + +En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion, +que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que +suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on +s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus. +Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de +convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment +plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si +ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient +été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une +petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six +livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en +avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais +volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras +pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six +_penny_ de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une +poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je +n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un +tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de +ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la +même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de +leur inutilité. + +J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux +qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon +esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec +reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui +m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder +plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à +considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me +donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici +sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents +qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés, +parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses +qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous +manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous +avons. + +Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de +même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne: +je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais +premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement +été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que +le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu +l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré +pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué +d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de +plomb pour me procurer ma nourriture. + +Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me +représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je +fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais +pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons +et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps +assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû +périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre +comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une +chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou +l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu +le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une +bête. + +Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence +envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes +ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce +passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur +infortune:--«Est-il une affliction semblable à la mienne?»--Qu'ils +considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur +aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable. + +Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon +âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que +j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine. +J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute +connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par +mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer +de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs +et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé +bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la +crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs; +tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins, +tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les +dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des +dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon +absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes +pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au +bien. + +J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment +de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont +j'avais joui,--telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine +portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma +cargaison d'Angleterre,--je n'avais pas eu une seule fois ces +mots:--«Merci, ô mon Dieu!»--ni dans le cœur ni à la bouche. Dans mes +plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou +à lui dire:--«Seigneur, ayez pitié de moi!»--Je ne prononçais le nom de +Dieu que pour jurer et blasphémer. + +J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme +je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie +passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence +particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et +combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant +moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si +abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon +repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde +de Dieu. + +J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de +Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une +sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi, +qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je +n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de +bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu; +que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort +aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu +m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer +que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie +nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles! +enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde +nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place +où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un +côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes +féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses, +ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni +Sauvages pour me massacrer et me dévorer. + +En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre +c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une +vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il +prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis +ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je +secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique. + +Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des +choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou +entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées. + +Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque +temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre +j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine +laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura +j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de +remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir +qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements +qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant +superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu +lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité. + +D'abord,--je l'avais remarqué,--le même jour où je rompis avec mon père +et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans +la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave. + +Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade +d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un +bateau. + +Le même jour que je naquis, c'est-à -dire le 20 septembre, le même jour +ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île. +Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le +même jour. + +La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le +biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême +réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près +une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du +blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en +avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse. + +Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais +plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais +trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais +soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres +vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en +eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où +se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je +laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter. +Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas +besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand +bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout +seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée. + + + + +SÉJOUR SUR LA COLLINE + + +La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à -fait nu, c'est que +l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que +lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même +souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une +chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais +doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au +soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment +dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient +immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais +couvert. + +À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les +quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes +vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de +grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais +avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de +ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à +bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir +long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une +façon vraiment pitoyable. + +J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais, +des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil +sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures +qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement +très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand +bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en +acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout +entier, c'est-à -dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux +genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt +contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient +très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore +plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et +quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque +et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti. + +J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un +parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en +avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les +chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en +mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus +proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin, +c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les +chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps +sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé +avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma +fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La +principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu +l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter +au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je +le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le +poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et +repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le +plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le +temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le +portais sous mon bras. + +Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se +résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux +dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la +vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de +conversation, je me disais:--«Converser ainsi mutuellement avec mes +propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes +prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la +société des hommes?» + +Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien +d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la +même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture +annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,--je +gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une +provision d'un an;--outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties +journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la +construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal +que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la +crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si +démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord, +comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant +toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener +l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un +commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au +fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre +convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau, +et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant +point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à +peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu +par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute +mer. + +Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit +point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la +première, c'est-à -dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ +quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet, +et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île. +J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse +dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que +j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les +autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne +songeai plus qu'à faire cette reconnaissance. + +Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus +régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile +de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais +en grande quantité par-devers moi. + +Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je +trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis +alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes +provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des +éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait +tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de +toute humidité. + +À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un +mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet; +équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer, +mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin, +impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me +décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence. +J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt +appeler des gâteaux,--un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais +une grande consommation, une petite bouteille de _rum,_ une moitié de +chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux +grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que +j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour +me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit. + +Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité, +comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut +beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île +elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale, +je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer, +les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de +sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je +fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe. + +Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon +entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il +faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais +revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un +morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire. + +Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre, +et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en +découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer. + +En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je +dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la +pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y +avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa +violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse +pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les +choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre +côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je +reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais +donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver +aussitôt dans un remous. + +Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent, +qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait +de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de +côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du +courant. + +Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la +mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les +pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,--je +n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,--que +je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme +l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que +tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en +plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il +n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec +mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu; +car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas +qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là +ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité +d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et +l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de +périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse +tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais +une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à -dire un de mes pots de +terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du +vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni +continent ni île, avant mille lieues tout au moins? + +Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre +pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors +mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et +l'unique bonheur que souhaitât mon cœur était d'y rentrer. Plein de ce +brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.--«Heureux désert, +m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où +vas-tu?» + + + + +POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU? + + +Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je +murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette +heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le +véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par +des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après +que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle +était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,--telle +elle m'apparaissait alors,--emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais +éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la +revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes +forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma +pirogue vers le Nord, c'est-à -dire au côté Nord du courant où se +trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil +passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant +du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au cœur, surtout quand +au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment +j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou +la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car, +n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner +pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps +continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et +portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant. + +À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue +commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la +limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le +courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En +remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait, +et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui +déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux +parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au +Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous +rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest. + +Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle, +d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou +qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement +peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel +empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec +quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus +joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux. + +Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon +île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord +drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte +septentrionale, c'est-à -dire à son extrémité opposée à celle d'où +j'étais parti. + +Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce +remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je +trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait +entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues +environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau +tout-à -fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je +continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais +plus un grand sillage, comme auparavant. + +Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je +trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre, +s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le +courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le +Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin +de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un +bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et +en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus +bientôt gagné le rivage. + +Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma +délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue; +et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la +hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte +sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et +la fatigue du voyage. + +J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma +pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas, +pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant; +et ce que pouvait être l'autre côté,--l'Ouest, veux-je dire,--je +l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me +déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du +côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma +frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin. +Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une +très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant +jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon +embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui +eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant +parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et +voir où j'étais. + +Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais +allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma +pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement +chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le +trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne +tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la +maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà +dit, ma maison de campagne. + +Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour +reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez +si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma +surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela +plusieurs fois par mon nom:--«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre +Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?--, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où +êtes-vous allé?» + +J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme +cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute +l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le +sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme +la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,--je +m'éveillai enfin tout-à -fait, horriblement épouvanté et dans la plus +grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon +Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui +qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais +coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu, +qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et +crier:--«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment +êtes-vous venu ici?»--et autres choses semblables que je lui avais +enseignées. + +Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au +fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me +remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là , et je cherchais +quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus +bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui +tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint +à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et +continua de me dire:--«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là , +où êtes-vous allé?--» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et +je l'emportai ainsi avec moi au logis. + +J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer; +j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et +réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise +d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il +fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais +parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser +mon cœur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour +l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en +supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à +l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin +de l'île ainsi que je l'avais été déjà . Toutes ces raisons firent que je +me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de +tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer. + +Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et +sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant +parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à -fait consolé +en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de +société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points. + +Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux +mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je +serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils +que j'aurais pu faire un très-bon charpentier. + +J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et +j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai +infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde +et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant +hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon +propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je +parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en +terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme +et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive +satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de +notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement +négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île, +et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main +sur aucune. + +Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que +mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires, +qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de +m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter +d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la +suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais +en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour +une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses œufs et une pièce ou deux de sa +chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un +panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes +corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et +vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me +servaient de grainiers. + + + + +ROBINSON ET SA COUR + + +Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait +considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de +suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je +fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à -dire à ce qu'il faudrait que je +fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans +la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais +apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus +parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille +chèvre. Mon cœur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse. + +J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai +dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer +quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si +je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin +par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri. + +À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent +plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas +bonnes,--je n'avais point de fil d'archal,--je les trouvai toujours +rompues et mes amorces mangées. + +Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai +donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles +avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma +façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis +d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus +aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient +venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain +matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent +mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon +système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails, +un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux +bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles. + +Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que +je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce +que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela +n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai +donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante. +Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut +apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours +sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire +et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces +animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien +avec eux. + +Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors +davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je +les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans +beaucoup de peine. + +Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le +bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se +familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de +chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire +multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en +avoir un troupeau autour de ma maison. + +Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes +chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient +sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me +fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que +ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne +pourraient forcer. + +L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue +m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce +de terre convenable c'est-à -dire où il y eût de l'herbage pour leur +pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du +soleil. + +Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut +une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou +_savane_,--comme on dit dans nos colonies occidentales,--un lieu plat et +ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou +trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma +prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain +de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux +milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette +palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu +dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je +n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans +un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et +que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper. + +Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges +d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je +résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent +verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres +que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à +même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait. + +C'était agir avec prudence, et je me mis à l'œuvre avec courage. Je fus +trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce +fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux +pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour +les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge +et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après +l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs +liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée +de grains. + +Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un +troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après +j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour +ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur +usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les +prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un +enclos à l'autre. + +Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait, +non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle +je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à +l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma +laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de +lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont +nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage. +Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre, +qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il +est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et +très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus +jamais faute. + +Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses +créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans +la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous +donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle +table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu +que la faim et la mort! + +Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite +famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute +l'île:--j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais +les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point +de rebelles parmi mes peuples! + +Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme +s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon +chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point +trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours +assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté +et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma +main leur donnait comme une marque de faveur spéciale. + +Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils +étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon +habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle +espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là , tandis que +les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent +fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient +tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un +grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de +laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un +peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir +beaucoup trop. + +J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma +pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau +le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver +moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me +résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie +d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une +colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de +voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je +résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce +que je fis.--Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel +que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je +m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de +sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage. +Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure: + +J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec +une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau +de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en +ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses +vêtements. + +J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans +descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux +genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc +dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un +pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point; +mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel +nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et +se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le +reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare. + +J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait +avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y +appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en +outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait +par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient +deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma +poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille, +sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de +peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus +nécessaire de mon équipage. + + + + +LE VESTIGE + + +Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on +l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait +à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma +barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des +ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle +qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière +de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à +quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en +portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient +assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une +longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils +eussent paru effroyables. + +Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu +remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y +reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau +voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le +long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais +mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme +alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court +chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de +rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré +plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à -fait calme et douce: là +comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point +de courant. + +J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je +résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était +point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait, +c'est-à -dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se +joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause +de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest +ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux +aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers +je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une +demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était +tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce +moment il n'aurait pu faire. + +Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du +jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation. +Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur +au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à +l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais +plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre +pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île. + +Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux +plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente, +entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que +j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans +l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus +grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement, +c'est-à -dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je +tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze +ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux, +où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en +épis séparés de la paille. + +Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle +avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient +devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir +qu'ils masquaient une habitation. + +Près de cette demeure, mais un peu plus avant dans le pays et dans un +terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et +ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en +saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de +grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées. + +Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez +belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec +soin, c'est-à -dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment +émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu, +sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord +n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je +les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent +s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce +qu'ils faisaient tout-à -fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma +tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur +des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être +réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de +repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec +d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture +provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande +houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne +où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de +mon principal manoir. + +Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à -dire pour mes +chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et +le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté +qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits +pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade +qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux, +ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le +temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure +muraille. + +Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais +pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon +bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux +domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande, +de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce +lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette +race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme +toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits +pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher +quelques-uns. + +Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver +ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec +beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes +aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain, +médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré. + +Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre +habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais +habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car +je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la +montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de +voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre +du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des +courants, le vent ou quelque autre malencontre.--Mais me voici arrivé à +une nouvelle scène de ma vie. + +Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus +excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu +parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de +la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je +regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je +montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur +le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne +pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là . J'y retournai encore +pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était +point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car +c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les +parties d'un pied. Comment cela était-il venu là ? je ne le savais ni ne +pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme +confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on +dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais +derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à +chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans +l'éloignement.--Il n'est pas possible de décrire les formes diverses +dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées +extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes +bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin! + +Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours +depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je +d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une +porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se +cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans +cette retraite. + +Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de +ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des +choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux. +J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je +n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il +fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce +raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine +aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui +l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et +comment était-il possible qu'un homme fût venu là ? Mais d'un autre côté +je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan +se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de +laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car +il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai +d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres +moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais +tout-à -fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple +pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier +contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la +première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer +totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et +avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon. + +Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute +appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus +dangereuses créatures, c'est-à -dire des Sauvages de la terre ferme +située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été +entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon +île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se +souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne +me serais soucié moi-même de les y avoir. + + + + +LES OSSEMENTS + + +Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au +Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors +dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation; +car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en +cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs +recherches jusqu'à moi.--Puis de terribles pensées assaillaient mon +esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que +l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre, +et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire, +toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé, +emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à +mourir de faim. + +La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute +ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que +j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure +m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver +les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette +inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que +juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne +pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et +je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux +ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût +advenir, réduit à périr faute de pain. + +Quelle œuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme! +Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses +ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que +demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons +demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai +même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et +manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction +était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste +Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie +silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être +compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures; +moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de +la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité +éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à +la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre +à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied +dans l'île! + +Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de +nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu +de ma première stupeur.--Je considérai alors que c'était l'infiniment +sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie; +qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard, +je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon +Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à +son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me +condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il +jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère, +puisque j'avais péché contre lui. + +Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout +puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé +quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable +de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à +sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui, +de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et +aux inspirations de sa providence de chaque jour. + +Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des +semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier: +un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme +préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans +un profond abattement, quand tout-à -coup me revinrent en l'esprit ces +paroles de la Sainte Écriture:--«Invoque-moi au jour de ton affliction, +et je te délivrerai, et tu me glorifieras.» + +Là -dessus je me levai, non-seulement le cœur empli de joie et de +courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance. +Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le +premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:--«Sers le Seigneur, +et aie bon courage, et il fortifiera ton cœur; sers, dis-je, le +Seigneur.»--Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me +réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus +plus triste au moins à ce sujet. + +Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il +me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le +vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage +par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua +aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une +illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu +prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant? +D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si +cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris +que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle +de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et +d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que +tout autre. + +Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas +sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à +languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge +et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que +je les trayasse,--ce qui était ordinairement ma récréation du soir,--et +que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au +fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait +tari. + +Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de +mes propres pieds,--je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur +de mon ombre,--je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs +pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais, +regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma +corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un +homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible +effroi: ce qui, au fait, était vrai. + +Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je +m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon +imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant +de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le +mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou +quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là +mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment, +lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux +environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai +qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double +désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon cœur de +la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la +fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou +des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée, +et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma +sécurité? je ne savais. + +Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de +la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la +raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes +clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de +peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île, +dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après +cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût +point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin +qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à +pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de +l'île. + +Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon +retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de +mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs +de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante +que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus +lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout +cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la +résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de +ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné; +je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à +Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut +sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait, +j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et +peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution. + +Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je +m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes +esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai +beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et, +après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si +agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue, +n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y +avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais +qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit +avec dessein, soit poussées par les vents contraires. + +Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré +l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si +quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que +possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque +alors. + +Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable +descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute +apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec +toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour +attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à +faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais +prendre terre à des Sauvages. + +Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui +avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de +l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre +délibération, je résolus de me faire un second retranchement en +demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans +auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait +mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il +n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire +aussitôt une muraille épaisse et forte. + + + + +EMBUSCADE + + +De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé +de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé +propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour +passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en +amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en +piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les +mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de +les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je +pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus +plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus +point en sûreté qu'il ne fût fini. + +Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain +environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui +croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt +mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande +esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de +ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied +de ma muraille extérieure. + +Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans +j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru +et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait +jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une +habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais +pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un +endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde; +et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute +impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même +il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille +extérieure. + +C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures +que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite +qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne +prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur. + +Durant ces travaux je n'étais pas tout-à -fait insouciant de mes autres +affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui +non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me +suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore +m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de +perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux +frais. + +Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux +moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre +emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je +l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois +petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que +possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de +chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal, +je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce +dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le +plus raisonnable. + +En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les +plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le +désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et +profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en +essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il +y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de +bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement, +n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais +faits si péniblement. + +Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien +enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le +comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y +trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix +chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette +clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois, +comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps. + +La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce +travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici +que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie +beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer +ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux +de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon +esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte +et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales +accablaient tellement mon cœur, que je me trouvais rarement en état de +m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette +résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que +dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais +plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être +massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma +propre expérience qu'un cœur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour +et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un cœur plein de +terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain, +un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu +qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles +affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent +être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier +Dieu est purement un acte de l'esprit. + +Mais poursuivons.--Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite +provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu +secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la +pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et +promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation +qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes +d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre +navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné +que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés +jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps. +Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de +la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai +plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette +dans ma poche. + +Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où +vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un +vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu +que je l'imaginais.--Si par une providence spéciale je n'avais pas été +jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il +m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots +du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute +mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces +Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats, +et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où +suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en +repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard. + +Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île, +comme je le disais tout-à -l'heure, je fus profondément atterré. Il me +serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à +l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres +ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et +un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs, +où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce +festin de chair humaine. + +Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps +l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient +étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale +brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine. +J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais +jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face, +mon cœur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne +m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même, +je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte +sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure. + +Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai +tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection +de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai +Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère +à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que +j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que +je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de +ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa +connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui +compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que +je pouvais souffrir encore. + +Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je +commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne +l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient +jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni +souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver +quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie +couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.--J'avais été +plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature +humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer +dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais +facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours +parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des +hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais +me faire connaître. + +Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de +leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer, +que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre +district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district, +j'entends par cela mes trois plantations: mon _château_, ma _maison de +campagne_, que j'appelais ma tonnelle, et mes _parcs_ dans les bois, où +je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la +nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je +redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une +seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer +à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer +autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur +d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel +aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs +mains. + +Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque +d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre +tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de +précautions, que j'avais l'œil plus au guet, et que j'évitais de tirer +mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait +dans l'île. + + + + +DIGRESSION HISTORIQUE + + +C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu +d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité +de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore +quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards; +car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet, +quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que +j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma +ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que +j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le +mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on +ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux +pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté. + +Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions, +j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de +plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être +misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il +eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette +réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que +soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant +leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs +plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses +positions. + +Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les +frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que +j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit +imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un +excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire +de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était +vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté; +car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien, +des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer: +d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme +je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs +semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais +tout-à -fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la +rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni +chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des +Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu +à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie, +quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour +m'y faire mettre la main. + +Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne +faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces +monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible, +de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je +remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si +je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je +couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les +effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout +avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait +s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente +Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient +aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet? + +Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur +servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui, +venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter +tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de +poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la +certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre: +elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer, +ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je +renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en +embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à +deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie +quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à +chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon +sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette +idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que +j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois +juste au moment de faire feu sur les Sauvages. + +J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à +chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que +même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel +je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais +rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou +trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur +que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces +misérables barbares s'entre-dévorant. + +Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je +pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même +qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif +d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier. +Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et +les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si +serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne +pas en blesser trois ou quatre à la première décharge. + +Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence +deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux +mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre +de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et +mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de +munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me +mettre en campagne. + +Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en +imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque +matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ +trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer +quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais +après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de +cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune +découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose, +non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan, +aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de +toutes parts. + +Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon +dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours +être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une +trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la +discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant +tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la +monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la +Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir +d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et +qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à +cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne +pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et +entraînée par une infernale dépravation.--Mais lorsque je commençai à me +lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je +faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion +elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme +et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle +mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes +criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis +durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les +exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de +m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils +vidaient entre eux?--Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment +puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il +est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce +n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur +reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point +pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les +péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce +soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf, +et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton. + +De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et +que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je +les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent +mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent +encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée, +quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises. + +Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il +me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien: +ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si +je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux, +il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir, +mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent +aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été +justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils +pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces +peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils +observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices +humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux +Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les +autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette +extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde +exécration, et comme d'une boucherie et d'une œuvre monstrueuse de +cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par +là le nom d'_Espagnol_ est devenu odieux et terrible pour toute âme +pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était +seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les +malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des cœurs +magnanimes. + +Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je +commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que +c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que +mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils +ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que +possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me +découvrir et à m'attaquer. + + + + +LA CAVERNE + + +D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non +d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins +que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient +alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard; +car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui +était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs +compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction +certaine, dont je n'étais point menacé. + +Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais +en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire +était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas +laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans +l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine. + +La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que +j'étais tout-à -fait sorti de mes devoirs en concertant des plans +sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends +innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient +coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les +offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu +qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont +publiquement offensé. + +Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour +moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le +voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre +volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi +détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la +protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains +des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins +d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de +ma vie. + +Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si +éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant +tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je +n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus +sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être +tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se +présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté +de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans +une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je +savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au +moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison +que ce fût. + +J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais +laissé là , c'est-à -dire un mât, une voile, et cette chose en manière +d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin: +c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes +ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne +laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île. + +Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne +sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles, +c'est-à -dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans +les bois, qui, parqué tout-à -fait de l'autre côté de l'île, était à +couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui +hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque +chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne +doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné, +ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien +qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon +sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois, +quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent +n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant +et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma +terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse +apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je +n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course? + +Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement +mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme +pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer +quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence +d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens +bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de +considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient +sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois +durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de +gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls +invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable +de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur +imminence ou de leur possibilité. + +Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit +lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à +l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous +sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand +nous sommes en suspens,--comme on dit,--dans le doute ou l'hésitation du +chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une +autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens, +notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une +étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du +pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous +avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination +nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine +et à notre perte.--Par ces réflexions et par quelques autres semblables +je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète +toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de +ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en +avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur +mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette +conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière +partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques +autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors +du même œil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour +être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la +vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne, +ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils +avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle +intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là -dessus, +peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une +preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits +unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai +occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette +terre fatale. + +Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces +anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à +mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour +mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du +soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne +s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper +un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon +mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du +feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande +distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais +transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient +l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma +nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je +découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire +que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son +ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu +comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée. + +L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un +pur hasard,--dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes +ces choses à la Providence,--je coupais de grosses branches d'arbre pour +faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je +faisais ce charbon, ce que voici: + +Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je +l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire +mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous +des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand +il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le +charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à +tout ce qui réclamait l'usage du feu. + +Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois, +j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce +de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans +difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux, +c'est-à -dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être +une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de +hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de +cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux +brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la +sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils +étincelaient comme deux étoiles. + +Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille +fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu +vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je +devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que +moi-même. Là -dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et +me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas +fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car +j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un +bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un +profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me +saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes +cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du +mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant +que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout +pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma +torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre +un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit, +lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse. + +Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir; +il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort +bien rester là , car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant +qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait +d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire. + + + + +FESTIN + + +Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je +trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze +pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la +main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le +côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si +basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux +pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de +flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir +le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec +une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une +pièce d'artifice. + +En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles +de ma façon,--car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif +de chèvre;--j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à +quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce +qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais +pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout. +Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt +pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas +un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de +cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles +de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des +diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,--ce que je suppose plus +volontiers?--je l'ignorais. + +Bien que tout-à -fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on +puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte +de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il +n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule +difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais +comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr +dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je +résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la +conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes +de réserve, c'est-à -dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de +mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que +cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme +des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas +d'expédition. + +Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de +poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai +que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou +quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une +croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de +sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne +poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je +l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai +dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi +tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles. + +Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on, +dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais +persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les +Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le +faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque. + +Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la +caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus +commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y +jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver +de toute odeur infecte. + +J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette +île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse +eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler, +j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes +jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je +mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques +distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus +vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit, +appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il +articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un +grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six +ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces +animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets +existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin +CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon +île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il +croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et +très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse. +Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel +point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de +me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des +deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque +temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils +s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou +trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma +famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer +touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou +trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma +main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin +CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux +je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux +de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés +sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que +j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un +bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les +arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le +disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle +n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages. + +Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon +histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste +observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie, +que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le +plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre +délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en +trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais +jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma +résidence solitaire dans cette île. + +Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour, +comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,--car je ne puis +l'appeler solstice d'hiver,--temps particulier de ma moisson, qui +m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de +très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la +lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers +l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient +venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à +ma grande affliction, sur le côté que j'habitais. + +À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas +sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas +tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en +rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe +quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que +l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent +découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et, +ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage, +aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi. + +Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon +artillerie, comme je l'appelais, c'est-à -dire mes mousquets montés sur +mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à +combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander +avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer +des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures, +je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au +dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte. + +Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce +que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter +davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le +flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après +moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là , +couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais +apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas +moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour +se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai, +pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient +apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir. + +Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme +c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour +du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le +trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi +et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement +devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de +calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du +flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation +faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité. + +La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta +à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou +pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure +environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma +longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs +gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils +étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais +étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le +distinguer. + +Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets +sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans +fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je +me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les +traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux +heures,--car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je +l'étais,--je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de +Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant +route pour le continent. + +Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au +rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des +tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie. +Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à +méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils +pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent. + + + + +LE FANAL + + +Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez +rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent, +c'est-à -dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige. +Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de +chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle +je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste +m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est +plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de +cette attente ou de ces appréhensions. + +Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et +j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup +mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les +assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en +deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si +j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain, +la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de +suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs +d'hommes, et peut-être plus encore. + +J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété +d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de +ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce +n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout +le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande +consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse +pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune +occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les +Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils +enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de +quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je +devais m'attendre alors. + +Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais +comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est +possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois +fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point +connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai +et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux +l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu. + +La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize +mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et +souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents +accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des +sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet +acte.--Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le +milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en +rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes +marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout +le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La +nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif +particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions +sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup +de canon tiré en mer. + +Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de +toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon +esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable, +et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je +montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et +j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à +entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute +frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette +partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants. + +Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant +de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de +détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence +d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui +m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait +aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la +colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la +violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si +toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et +il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que +j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs +autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit +jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci, +je vis quelque chose en mer, tout-à -fait à l'Est de l'île. Était-ce un +navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec +mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps +encore trop brumeux, du moins en mer. + +Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus +bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un +navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire, +je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de +l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les +courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors +parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la +carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur +d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et +qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de +contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position +la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma +vie. + +C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre; +car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune +connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été +poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de +l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis +supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la +chaloupe.--Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon +feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de +conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté +dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant +très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait +commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les +flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à +mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord. +D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui +allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse, +avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je +pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur +chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné, +ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient +rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la +faim à se manger les uns les autres. + +Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma +position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer. +Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus +reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon +malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur +ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est +rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère +si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et +trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les +nôtres. + +Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun +homme eût échappé,--rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri +tout entier,--à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre +bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure +possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de +semblable. + +Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent +désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent +s'en exhalait ainsi:--«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être +sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un +compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»--Dans tout +le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la +société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en +être séparé. + +Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles +sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents +à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre +âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non +possession en devient vraiment insupportable. + +Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul +homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:--«Oh! qu'un homme +ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!--J'étais si +violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains +se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec +tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse +brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se +serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les +séparer. + +Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature; +quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours +surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute +l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me +représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société +d'un Chrétien comme moi. + +Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux +peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour +dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du +naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le +corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île, +proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste +de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue. +Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses +poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois +plus de valeur pour moi. + +La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma +pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à +bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui +m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais +peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là +réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait +tellement au cœur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il +fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je +m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une +impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir +d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne +le faisais point. + + + + +VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ + + +Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château +afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de +pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une +bouteille de _rum,_--j'en avais encore beaucoup en réserve,--et une +pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je +vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma +cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge, +composée d'un grand sac de riz, de mon parasol--pour placer au-dessus de +ma tête et me donner de l'ombre,--d'un second pot d'eau fraîche, de deux +douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille +de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon +embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de +diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long +du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté +Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou +de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque +distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que +j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença +à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait, +je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et +qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais +s'élevât, j'étais inévitablement perdu. + +Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à +abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage, +je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant +entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à +réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot +montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il +me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je +pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le +flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne +pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me +fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un +monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis +clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre +pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud +de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que +j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe +septentrionale de l'île. + +Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin +avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir +reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait +mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me +sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à +une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait +fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la +direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie, +j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je +l'atteignis. + +C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol +par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe +et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le +gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence +extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied; +mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon +paraissaient fermes.--Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le +tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je +l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma +barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un +de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze +jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre +bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever. + +Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut, +dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se +tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au +moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames +brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens +n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle +chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.--Outre le chien, +il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que +je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale +quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne +sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils +étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi +plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et +j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient. + +Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis +persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je +trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de +richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de +Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà +du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de +là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor, +mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de +son équipage, je ne le sus pas alors. + +Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt +gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans +beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets +et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant +aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je +pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui +me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une +chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand +la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure +de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues. + +Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne +point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle +caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à +en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de +_rum,_ mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un +mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris +plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai +un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et +remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la +contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai +deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu +y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à -fait gâtés. Je trouvai +en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ +une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de +couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus +rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur. +Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs +de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et +dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et +quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à +peu près une livre. + +Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de +valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître +canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais +environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve, +je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme +toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand +usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi +comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre +paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis +bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est +vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes +noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je +trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne +valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le +service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des +souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de +huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à +un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier +pour maître. + +Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme +le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand +dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût +pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent +de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse +jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu +rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher. + +Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon +embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans +sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai +tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon +ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant +un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais +encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et +ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais +avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de +l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas, +et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes +et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de +l'autre côté. + +Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma +malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable, +fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins +pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une +nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y +restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais +à aller çà et là , tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois +vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé +de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel +lieu, pour aller je ne sais où. + +J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de +ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où +découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de +n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont +placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux +excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis +l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même +nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable +condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au +Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté +d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps +que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je +suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années +que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse +demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires. + + + + +LE RÊVE + + +J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une +plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller +comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la +patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter +au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul +négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais +cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards? + +La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur +les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou +d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant +l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je +ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit +appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de +m'échapper de ce lieu.--Pour que je puisse avec le plus grand agrément +du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne +quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et +que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais. + +Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon +dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et +amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce +qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je +n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage +de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols. + +Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième +année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans +pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à +l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble +d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'œil, du moins pour +sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il +suit. + +Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude +innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la +mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire +de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après +ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition +depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux +de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état +d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que +j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas +croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette +époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais, +comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune +appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même. +J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui +m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.--Cette +vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et +particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence +qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science +de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le +spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et +terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que +l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien +des dangers qui l'environnent. + +Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à +réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant +tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande +sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y +avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de +la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de +tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient +saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une +tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me +dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais +injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas +sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances +inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa +toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement +tombé entre ces mains impitoyables. + +Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de +ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage +Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses +créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même, +qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme +cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher +dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance +était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de +chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne +pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à +même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi. + +Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je +serais parvenu là , de ce que je deviendrais si je tombais entre les +mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient, +comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par +quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin, +s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me +procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course. +Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de +gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma +position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais +pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je +pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le +côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque +pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas +possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son +bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce +qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.--Notez, je vous +prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon +esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes +souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau +naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment +désireux, c'est-à -dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me +donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens +probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par +ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la +Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être +suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma +pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux +qu'il était impossible d'y résister. + +Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec +une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait +comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre, +la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.--On +pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non +pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de +mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et +onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le +tuer et le manger. Tout-à -coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce +Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors +je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le +bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il +était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je +me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il +s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je +lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais +dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis +cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner +le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il +faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller +de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me +réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression +de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais +en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je +ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un +grand abattement d'esprit. + +J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer +quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout, +si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à +terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était +impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une +caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un +autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et +mon cœur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que +ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les +arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les +mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse +encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à -dire que ces hommes +étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que +c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer +de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout +aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons +militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour +ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de +long-temps me concilier avec elle. + +Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de +grandes perplexités,--car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent +long-temps dans ma tête,--mon véhément désir prévalut et étouffa tout le +reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de +ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et +c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne +se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle +pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans +l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il +voudrait. + +Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que +possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant +un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au +moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour +découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment +décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne +puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois. +Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été +d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être +apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre. + + + + +FIN DE LA VIE SOLITAIRE + + +Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois +Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire +esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout +moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien +ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à +rien, car il ne venait point de Sauvages. + +Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une +longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient +sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne +heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage +sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà +à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes +mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six, +quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de +cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente +hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu. +Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me +préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque +chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté +l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai +enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai +jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là , +posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime, +pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide +de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente, +qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment +était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir; +mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume, +avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares. + +Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux +misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis +en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis +aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de +bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se +mirent incontinent à l'œuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant +que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour +elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se +voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança, +et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables, +droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon +habitation. + +Je fus horriblement effrayé,--il faut que je l'avoue,--quand je le vis +enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par +toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se +vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne +comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à -dire que +les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient +point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai +quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois +hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il +les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux, +de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il +était indubitable qu'il leur échapperait. + +Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé +dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du +navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre +infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage +échappé eut atteint jusque là , il ne fit ni une ni deux, malgré la marée +haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de +brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse +sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis +qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur +le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de +quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint, +ce fut très-heureux pour lui. + +Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la +crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les +fuyait.--Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que +l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou +un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver +la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par +mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme +je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je +m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la +montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et +j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi +effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la +main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux +qui accouraient. Tout-à -coup je me précipitai sur le premier, et je +l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire +feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette +distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu +appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela +provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta +comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je +m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une +flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je +le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait +halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il +était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il +demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut +cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je +l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit +facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu +plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût +été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis. +Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les +marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près +il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner +sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le +regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il +s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa +tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il +me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai, +je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la +besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que +j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il +commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui +faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques +mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à +entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne +exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de +m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage +abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et +je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis +cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si +j'eusse voulu tirer sur lui. Là -dessus, mon Sauvage, car dès lors je +pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui +pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il +courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement +qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni +mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec +raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de +bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que +ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils +peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il +revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes +que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du +Sauvage. + +Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin +j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit +des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du +mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché, +il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt +d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait +frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang +avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était +bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je +me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui +donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand +nombre. + +Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour +que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui +permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses +mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier, +qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je +pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les +deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais +dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir +cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri. + +Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis +qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut +restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui +montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me +servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc +et s'endormit. + +C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime +d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant +ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il +avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout +quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue +comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et +pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien +avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, +des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt +d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à +décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas +aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les +dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.--Après avoir +sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et +sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes +chèvres, parquées dans l'enclos près de là . Quand il m'apperçut il vint +à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles +d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de +grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre, +prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait; +puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de +servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était +grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en +beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de +lui. + + + + +VENDREDI + + +En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me +parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était +le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire +de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler _maître_, à dire +_oui_ et _non_, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.--Je lui +donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y +trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en +accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon. + +Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui +fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des +vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme +nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le +désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le +reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les +manger. Là -dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur +en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis +de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande +soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir +si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris +parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni +de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils +avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune +recherche. + +Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de +courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec +moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches, +dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter +un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le +lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus +amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines, +et mon cœur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose +terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La +place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et +là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en +un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là +après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains, +les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres +parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les +Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois +l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième; +qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur +voisin,--dont, ce semble, il était le sujet;--qu'un grand nombre de +prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux +qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que +l'avaient été ceux débarqués par ces misérables. + +Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et +tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand +feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait +encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était +encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la +moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je +lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le +tuerais. + +Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là +je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui +donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du +pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans +le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien. +Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me +le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis +je lui donnai un bonnet très-commode et assez _fashionable_ que j'avais +fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le +moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que +son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes +ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de +casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les +endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y +accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien. + +Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma _huche_ je commençai à +examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et +cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane +dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la +dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture +donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de +planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée. +Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la +barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi +n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire, +en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce +retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant +toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de +branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de +paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que +j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une +sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait +point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes, +je les prenais toutes avec moi pendant la nuit. + +Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme +n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. +Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et +affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son +père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en +toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de +doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas +nécessaire d'user de précautions à son égard. + +Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si +toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement +des œuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du +bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de +leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même +raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et +d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les +outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin +toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été +données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer +l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées, +même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel +elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique +lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous +faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée +par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre +entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me +demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à +tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en +auraient fait un meilleur usage que nous? + +De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la +souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa +justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux +uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes +devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais +par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle +loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence +infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne +pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre +cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et +par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être +justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous; +qu'enfin nous sommes touts _comme l'argile entre les mains du potier, à +qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?_ + +Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je +m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le +rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me +comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il +était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait +m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable +de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me +disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je +demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais. + +Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour +détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son +appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je +l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans +l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et +l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à +l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai +Vendredi. Holà ! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas +remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un +des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une +grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer +comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il +tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le +voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel +j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il +arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il +croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint +s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une +multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de +ne pas le tuer. + +Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui +faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui +montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de +l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à +voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au +même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un +grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce +que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau; +c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon. +Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre +au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et +lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En +conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il +vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il +demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté +ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il +pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction +propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de +loin. + + + + +ÉDUCATION DE VENDREDI + + +Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je +crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil. +Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais +lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu +lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne +pas le tuer. + +Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir +chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez +long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à -fait mort, +s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu. +Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je +m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de +son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être +tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne +s'offrit alors.--J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même +soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase +convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis +un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai +à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son +goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel +avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et, +en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla se soulever, il le +cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À +mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher +et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida +point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si +ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu. + +Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus +de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire +cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,--comme je l'avais vu +pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,--en plantant deux pieux, un +sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur +leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant +tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette +invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de +manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je +n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne +mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise. + +Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la +manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela +aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le +but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à +pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable +d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même. + +Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu +d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer +une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une +plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que +mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers +et de tout cœur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir +du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi +et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut +très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je +prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il +travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait +faire. + +Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans +l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de +presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les +lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de +temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu +utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans +sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement; +sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour. +Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je +crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer +jusque là . + +Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à +retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris +l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui +demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans +les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:--«Oui, oui, nous +toujours se battre le meilleur;»--il voulait dire: nous avons toujours +l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien +suivant:--Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors, +Vendredi, que tu as été fait prisonnier? + +Vendredi.--Ma nation battre beaucoup pour tout cela. + +Le maître.--Comment battre! si ta nation les a battus, comment se +fait-il que tu aies été pris? + +Vendredi.--Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux +prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à -fait dans la +place là -bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand +mille. + +Le maître.--Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de +l'ennemi? + +Vendredi.--Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le +canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois. + +Le maître.--Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle +prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi? + +Vendredi.--Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts. + +Le maître.--Où les mène-t-elle? + +Vendredi.--Aller à toute place où elle pense. + +Le maître.--Vient-elle ici? + +Vendredi.--Oui, oui; elle venir ici, venir autre place. + +Le maître.--Es-tu venu ici avec vos gens? + +Vendredi.--Oui, moi venir là .--Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest +de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient. + +Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre +des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la +plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y +apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller +avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il +reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une +fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne +savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de +pierres sur un même rang et me pria de les compter. + +J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.--Après +que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait +de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me +répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un +canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours +le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un +courant opposés. + +Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de +la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la +cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de +l'Orénoque,--dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus +tard, notre île était située,--et que la terre que je découvrais à +l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la +pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi +mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et +les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait +avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi +les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute +réponse que _Caribs_, d'où je déduisis aisément que c'étaient les +_Caribes_, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui +s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et +jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il +voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest +de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes +moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus +comme moi, et qu'ils avaient tué _beaucoup hommes_, ce fut son +expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les +cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont +chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils. + +Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île +jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:--«Oui, oui, pouvoir y aller +dans deux canots.»--Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par _deux +canots_. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté, +qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux +pirogues. + +Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis +lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre +l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre +Sauvage me prêterait. + +Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il +avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de +jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour, +entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me +comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père. +Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait +fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il +me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de +tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était +très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que +la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage +avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il +devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me +repartit:--«Toute chose lui dit: Ô!»--Mais, repris-je, les gens qui +meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?--«Oui, répliqua-t-il, +eux touts aller vers Benamuckée.»--Enfin je lui demandai si ceux qu'on +mange y vont de même,--et il répondit: Oui. + +Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu. +Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là -haut, en lui +désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir +et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant +et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout. +Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande +attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ--envoyé +pour nous racheter--et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous +entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait +nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu +que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait +les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes +montagnes, où il faisait sa demeure. + + + + +DIEU + + +Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que +non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait +que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à -dire, je me +le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces +vieillards allaient lui dire: Ô!--c'est ainsi qu'il appelait faire des +prières;--puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que +Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses +même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde, +et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au +clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le +catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre, +voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares. + +Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la +supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller +sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une +imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus +encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient +réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors +j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa +rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette +haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde +au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use +pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se +ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses +piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres +tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix. + +Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de +justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur +l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui +démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême +pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et +la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de +tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son +origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à +faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.--Le pauvre garçon +m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et +innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé +longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible +détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les _ouvriers +d'iniquité_; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous +détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il +m'avait écouté avec un grand sérieux. + +Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le +cœur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à +renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de +Christ sur la terre:--«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est +si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus +puissance que le diable?»--«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus +fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous +prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de +résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»--«Mais, +reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le +diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus +méchant?» + +Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse +alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant +guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un _résolveur_ de +difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas +l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une +réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son +langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui +dis:--«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le +jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer +dans le feu éternel.»--Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la +charge en répétant mes paroles:--«Réservé à la fin! moi pas comprendre; +mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand +auparavant?»--«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi +Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes +qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir +et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à +cela:--«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi +vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu +pardonner touts.»--Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et +ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la +nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu +et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la +conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut +amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée +pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur +devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule, +dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de +Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,--j'entends la parole divine,--et +l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont +les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance +salutaire de Dieu et les voies du salut. + +J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me +levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors; +et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier +Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet +infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le cœur de cette pauvre +ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la +réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si +efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa +conscience convaincue et son âme sauvée.--Quand il fut de retour, +j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des +hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile +annoncée de la part du Ciel, c'est-à -dire la repentance envers Dieu et +la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi +notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien +la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient +exclus de la Rédemption, venue seulement pour les _brebis égarées de la +maison d'Israël_. + +Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes +les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse +créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera +en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je +m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je +n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent +naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour +l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la +recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma +vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais +pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé. +Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait +excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie +solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement +conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui +m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence +pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour +l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine +chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût +connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je +réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait +dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce +lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de +toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir. + +Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes +conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je +passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et +complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui +puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon +Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni! +j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et +des pénitents consolés et régénérés.--Nous avions la parole de Dieu à +lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en +Angleterre. + +Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon +mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens +et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais +tout-à -l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des +deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une +lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette +portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui, +c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la +doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans +les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et +entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de +mon devoir pour me porter directement au grand œuvre de la repentance +sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur, +source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à +touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où +précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même +suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien +tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent. + +Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux +contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion, +soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement +ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à -fait chose vaine, comme, +autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre +humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et +nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant +et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et +nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de +sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la +connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui +répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions +pu y parvenir.--Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et +suivre chaque chose dans son ordre. + +Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance, +lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler +couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes +aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île; +comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au +mystère,--car c'en était un pour lui,--de la poudre et des balles, et je +lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir +extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu, +semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse; +mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui +non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme +beaucoup plus utile dans une foule d'autres. + + + + +HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI + + +Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement +de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment +nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les +autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les +parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord +duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où +il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et +avait entièrement disparu. + +Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes +quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je +n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement +délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort +long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à +quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir +au lieu à ma nation.» + +Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en +y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé +sur le rivage qu'il habitait, c'est-à -dire, comme il me l'expliqua, y +avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque +vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa +chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je +fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes +s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations +pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce +bateau. + +Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même +de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:--«Nous sauver hommes +blancs de noyer.»--Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans +le bateau?»--«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»--Je le +questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à +dix-sept.--«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»--«Ils vivent, +ils demeurent chez ma nation.» + +Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce +pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon +île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut +donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés +dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les +Sauvages. + +Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient +devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans +qu'ils étaient là , que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur +donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils +n'eussent point été tués et mangés:--«Non, me dit-il, eux faire frère +avec eux»--C'est-à -dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé. +Puis il ajouta:--«Eux manger non hommes que quand la guerre fait +battre,»--c'est-à -dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit +battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre. + +Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet +de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans +un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je, +que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la +terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à +sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je +lui en demandai le sujet:--«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon +pays, là ma nation! + +Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face; +ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion, +comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet +air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me +laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de +mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais +il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait +toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il +ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses +compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens, +pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il +avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits +prisonniers de guerre. + +Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête +créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma +défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins +plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi +aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas +une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois +comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que +plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction. + +Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je +le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des +nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il +disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps +ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai +de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon +trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie. + +Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était +brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent, +j'appelai Vendredi et lui dis:--«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton +pays, chez ta propre nation?»--«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux +d'être dans ma propre nation.»--«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu +redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état +sauvage où tu étais auparavant?»--Il prit un air chagrin, et, secouant +la tête, il répondit:--«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur +conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau, +lait; non plus manger hommes.»--«Alors ils te tueront.»--À ce mot il +devint sérieux, et répliqua:--«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers +aimer apprendre.»--Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à +s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des +hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors +s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit +qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un +canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:--«Moi partir +avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»--«Non, non, +moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»--Il +entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis +et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me +narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept +hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à +leur rivage dans la détresse. + +Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour +tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient +être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je +réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne +pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île +éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans +secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière +de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour +retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite +frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,--car je +la tenais toujours enfoncée sous l'eau,--je la mis à flot, je la lui fis +voir, et nous y entrâmes touts les deux. + +Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la manœuvre: il la faisait +courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire. +Tandis que nous voguions, je lui dis:--«Eh bien! maintenant, Vendredi, +irons-nous chez ta nation?»--À ces mots il resta tout stupéfait, sans +doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller +si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain +donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais +faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment +grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée +là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue +et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un +bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait--beaucoup assez +vivres, boire, pain:--c'était là sa manière de parler. + +En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui +le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de +cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua +pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il +avait. Il me répondit ainsi:--«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi +moi fait?»--Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais +point du tout en colère.--«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant +ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma +nation?»--«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y +retourner?»--«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là : +Vendredi là et pas maître là .»--En un mot il ne pouvait se faire à +l'idée de partir sans moi.--«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je; +mais que ferais-je là ?»--Il me répliqua très-vivement là -dessus:--«Vous +faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être +hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner +connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»--«Hélas! Vendredi, +répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un +ignorant.»--«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner +eux bien.»--«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi; +laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»--À ces paroles il +retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait +coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.--«Que +faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»--«Vous prendre, vous tuer +Vendredi.»--«Moi te tuer! Et pourquoi?»--«Pourquoi, répliqua-t-il +prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas +renvoyer Vendredi loin.»--Il prononça ces paroles avec tant de +componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je +découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si +ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne +l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi. + +Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une +affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même +je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa +source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son +espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je +n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie +d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire +une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la +supposition déduite du premier entretien, c'est-à -dire qu'il y avait là +dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis +en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être +abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon +projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une +flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons +gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était +qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer +notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que +j'avais commise la première fois. + + + + +CHANTIER DE CONSTRUCTION + + +À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle +sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais +même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais +seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle _fustok_ et +qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de +Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur. +Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire +un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des +outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné +la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre +pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches, +que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son +extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta +encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en +quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.--Elle +aurait pu porter vingt hommes très-aisément. + +Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa +grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur +Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui +demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y +aventurer.--«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand +même grand souffler vent.»--Cependant j'avais encore un projet qu'il ne +connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma +pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez +aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là , +car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi +de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et +l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais +que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de +vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais +mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation, +n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un +semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries, +et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui +me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup +de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car +je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose +triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en +_épaule de mouton,_ qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic +au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une +voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la +manœuvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de +Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de +mon histoire. + +Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à -dire à +gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement, +j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider +à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail. +Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais +l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y +travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en +considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours +et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta +autant de labeur que le bateau tout entier. + +Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur +Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car, +bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la manœuvre +de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand +il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et +quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt +de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors, +dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu +de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un +navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui +faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare +d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la +boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours +visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les +saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni +sur terre, ni sur mer. + +J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans +cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon +serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie +d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout +le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce +lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses +miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais +encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant +de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte +et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que +ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans +l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire +je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes +raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même +qu'auparavant. + +La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de +coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en +sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit +au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage +pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit +bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à +la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher +l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du +retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes +d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien +qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de +novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon +entreprise. + +Quand la saison favorable s'approcha, comme la pensée de mon dessein +renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer +tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une +certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je +me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer +notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces +apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour +voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous +faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands +des œufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que +depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma +fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre, +et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:--«Ô maître! +ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»--«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui +dis-je.»--«Oh! Là -bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»--Je +conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais, +après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,--«Eh bien! +Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»--Je le rassurai ainsi autant +que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était +tout-à -fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages +étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le +dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le +réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand +danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.--«Mais il faut, +ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre, +Vendredi?»--«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand +nombre.»--«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils +ne tueront pas.»--Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il +me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce +que je lui enjoindrais. Il répondit:--«Moi mourir quand vous commander +mourir, maître.» Là -dessus j'allai chercher une bonne goutte de _rum_ et +la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon _rum_ que j'en avais +encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux +fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de +chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris +ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de +cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles +seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté, +et je donnai à Vendredi sa hachette. + +Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je +gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais +découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là +vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur +unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois +corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé, +qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire. + +Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit +d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage +était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette +observation et l'horreur que m'inspirait l'œuvre atroce que ces +misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je +retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux +et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes +côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par +le _rum_ que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta +comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir. + +Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que +je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa +ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même +un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous +nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite +bouteille de _rum,_ et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles. +Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne +point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui +eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à +ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner +le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant +qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu +chose facile à faire. + +Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent +à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de +leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes, +il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais +été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle +nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des +hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention +de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare +est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi +bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à +leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs +actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera +bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national +il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon +affaire. + + + + +CHRISTIANUS + + +Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur +ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à +lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi--Ces +pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de +me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir +alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre, +à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une +injonction formelle. + +Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la +précaution et le silence possibles,--ayant Vendredi sur mes talons,--je +marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche +des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi. +J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était +juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter +réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il +obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait +très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un +de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un +autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt, +affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était +pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il +m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul +mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à +l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc +couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou +quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était +Européen et qu'il avait des vêtements. + +Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux +que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant +un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors +je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère, +quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant +d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui +couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre +arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement +sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ. + +Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces +misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement +d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être +l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés +pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:--«Maintenant, +lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.--«Alors, +Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y +manquer en rien.»--Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de +chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en +joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.--«Es-tu prêt? lui +dis-je alors.»--«Oui,» répondit-il.--«Allons, feu sur touts!»--Et au +même instant je tirai aussi. + +Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en +blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut, +soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas +blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient +de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur +venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin, +comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements. +Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil +de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma +et ajusta aussi.--«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.--«Oui, +répondit-il.--«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous +tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes +n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites +balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de +frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang, +criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la +plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas +tout-à -fait morts. + +--«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides +et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»--Ce qu'il +fit avec beaucoup de courage. Là -dessus je me précipitai hors du bois +avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils +m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi +d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était +guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre +victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du +festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne +sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et +s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient +jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai +vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me +comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges +pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait +touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en +vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un +troisième, qui resta comme mort au fond du bateau. + +Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je +coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé +ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui +il était. Il répondit en latin: _Christianus_. Mais il était si faible +et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma +bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de +boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea. +Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: _Español_. +Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes +possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.--«Señor, lui +dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus +tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force, +prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»--il les prit avec +gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si +elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses +meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais +il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres +misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur +étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à +s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le +cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si +trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent +seulement d'effroi. + +Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon +coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon +sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous +avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous +avions laissées là ; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui +donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et +recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient +besoin. + +Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre +l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de +leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui +ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et +aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà +cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à +la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon, +l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui +arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna +sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du +corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au +secours, j'eusse eu le temps de le joindre. + +Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans +autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha +premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je +l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol +m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et +il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux; +mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où +Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui, +malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces +vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois +rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions +savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui +s'échappèrent de nos mains.-- + +3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre. + +2 Tués à la décharge suivante. + +2 Tués par Vendredi dans le bateau. + +2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord. + +1 Tué par le même dans les bois. + +3 Tués par l'Espagnol. + +4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna +la chasse. + +4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort. + +21 en tout. + +Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre hors +de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois +coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait +vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse; +et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais +qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent +peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur +nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à +un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre; +mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage, +étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été +l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se +passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il +était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si +long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie. + +Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui +l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se +soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant +sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir. + +Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de +l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une +goutte de _rum_ à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son +salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint +à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à +attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce +Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser, +chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et +la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il +se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui +faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à +lui-même, il s'écria:--«C'est mon père!» + + + + +VENDREDI ET SON PÈRE + + +Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie +et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père +délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses +extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit +je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de +son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui +tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il +prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les +réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je +lui donnai du _rum_ de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent +un excellent effet. + +Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui +était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au +bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur +chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si +violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était +contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et +qu'ils eussent regagné leur côte. + +Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père, +que de quelque temps je n'eus pas le cœur de l'arracher de là . Cependant +lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers +moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui +demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et +répondit:--«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»--Je lui +donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je +portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de _rum_ pour +lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais +encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en +donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée +que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été +épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,--car c'était le garçon le +plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;--il courait avec une telle +vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant. +J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son +chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins +de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus +qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la +main. + +Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un +pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en +outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il +porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré, +j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que +le _rum_ ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait +de soif. + +Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un +peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au +pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui +envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme, +qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un +arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils +avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui +apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre +le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une +poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude +et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais, +quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant +qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais +réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses. +Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter +et de les lui bassiner avec du _rum,_ comme il avait fait à son père. + +J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi +fut retenu là , toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait +la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même +posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva +sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait +que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva +seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc +aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât +à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre +demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune +et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et +l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur; +puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il +ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez +violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais +marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et, +les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment +où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il +me répondit:--«Vais chercher plus bateau.»--Puis il repartit comme le +vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et +il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y +arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla +ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois +dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne +savait que faire. + +Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les +inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus +bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur +laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous +les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification, +nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était +impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point +l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes +fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de +vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans +l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que +j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais +avoir, c'est-à -dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées +dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir. + +Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il +me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un +Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que +j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple +était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur; +touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si +besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et +ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était +protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était +papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de +conscience dans toute l'étendue de mes États. + +Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers +délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je +songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à +Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri +d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que +je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et +étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de +viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le +bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,--car jamais je +n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,--je portai le +tout dans la nouvelle tente; et là , ayant dressé une table pour mes +hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner. +Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant +d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui +parlait assez bien la langue des Sauvages. + +Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de +prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes +à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de +bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les +cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu +l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de +leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne +pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en +supporter la vue si je fusse allé par là . Il exécuta touts mes ordres +ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages; +si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement +que par le coin du bois qui saillait sur la place. + +Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets. +Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il +pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous +attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que +nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu +surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite; +qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers +certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il +était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à +ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit +qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si +effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués, +du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que +leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs, +et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient +apparus,--c'est-à -dire Vendredi et moi,--étaient deux esprits célestes +ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des +hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les +avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne +pouvaient pas concevoir qu'un homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et +tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux +Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et +d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de +descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de +ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer, +qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île +ensorcelée serait détruit par le feu des dieux. + +Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de +continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et +toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase +campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares. + +Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot +reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me +remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père +de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement +qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais. + + + + +PRÉVOYANCE + + +Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation +sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait +encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant +fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité, +en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur +nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes +les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu +à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane, +où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en +pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les +marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord +cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que +le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres +à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de +faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être +dévorés. + +Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur +étaient tout-à -fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant +gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès +leur débarquement pour se procurer quelque nourriture. + +Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là , et s'ils +n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils +avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni +bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte, +leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le +désespoir. + +Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient, +venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si, +étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui +avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur +trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance +n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent +mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux +avantages qu'ils se promettent.--«Ce serait une chose bien dure pour +moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils +me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un +Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la +nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais +mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les +griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant +l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais +persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide +de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous +transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte +espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur +aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur +patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon +sort pire qu'il n'était auparavant. + +Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur +condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés, +qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un +homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je +voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de +tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait +en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient +entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait +jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi, +d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part, +et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils +eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je +voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par +eux et signé de leur main. + +Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se +séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse +l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang +s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi. + +Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et +très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable, +dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle +qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils +avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il +était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et +mourir pour moi. + +Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le +vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut +tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui +décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que +je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai +de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait: + +Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce +temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes +besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce +que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais +ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma +famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes, +qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette +provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir +avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à +l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il +croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de +défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain +que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin +d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la +disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point +se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.--«Vous le +savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de +leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu +lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain +dans le désert.» + +Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé +de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à +labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois +dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout +duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé +assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de +riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de +notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour +notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre +récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part +notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il +demeure six mois en terre dans ce pays. + +Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les +Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement +dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous +avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance, +il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de +l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me +paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père +de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de +leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette +affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit +un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même +jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes +planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq +pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser +quel prodigieux travail cela exigeait. + +En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit +troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la +chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même +avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes +une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car +toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris, +et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les +raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité +tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se +préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante +ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une +grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous +assure, excessivement succulent. + +C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut +pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle +l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux +boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt +boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien +assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien +même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous +eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé +notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde, +c'est-à -dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté +notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie, +j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes. +L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me +blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme +clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand +surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à +l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait +négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui +donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût +d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il +n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait +dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur +délivrance; mais, bien loin de là ! qu'il la soutiendrait et la +défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait +il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être +écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être +satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce +fut une question que nous ne nous adressâmes jamais. + +Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,--le père de +Vendredi,--partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire +qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils +arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages. + +Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de +poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de +n'en user que dans les occasions urgentes. + +Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures +que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques +jours.--Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs +suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs +compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir, +leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils +déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les +reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage. + + + + +DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS + + +Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans +son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte +exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le +retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des +années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je +vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des +années. + +Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint +une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe +dans l'histoire.--J'étais un matin profondément endormi dans ma _huche;_ +tout-à -coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me +cria:--«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!» + +Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai, +aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage, +qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis +ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume; +mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer, +j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui +portait le cap sur mon île, avec une voile en _épaule de mouton,_ comme +on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi +tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était +située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là -dessus +j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens +n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore +s'ils étaient amis ou ennemis. + +Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à +faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher, +comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et +que je voulais planer au loin sans me découvrir. + +À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon œil distingua +parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi +au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes +observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être +anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise. + +Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir +un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes +compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la +dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source +m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris +d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir +dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour +revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir. +Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en +état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus +que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait +mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de +voleurs et de meurtriers. + +Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements +secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir +la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et +avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait +quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les +manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des +esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent +tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas +qu'ils nous viennent de quelque agent propice,--soit suprême ou +inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,--et qu'ils +nous sont donnés pour notre bien? + +Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce +raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette +secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été +inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire +qu'auparavant, comme on le verra tout-à -l'heure. + +Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation +approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer +et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas +tout-à -fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où +j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la +grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car +autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait +eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de +tout ce que j'avais. + +Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils +étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent +Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes, +dont je trouvai que trois étaient sans armes et--autant que je pus +voir--garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre +firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus +distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés, +des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une +sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient +quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés, +mais pas aussi profondément que le premier. + +À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel +serait le sens de tout cela.--Vendredi tout-à -coup s'écria en anglais et +de son mieux possible:--Ô maître! vous voir hommes anglais manger +prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»--«Quoi! dis-je à Vendredi, +tu penses qu'ils vont les manger?»--«Oui, répondit-il, eux vouloir les +manger.»--«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne +veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.» + +Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce +pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle, +m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés. +Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou +poignard,--comme l'appellent les marins,--pour frapper un de ces +malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se +glaça dans mes veines. + +Je regrettais alors du fond du cœur notre Espagnol et le vieux Sauvage +parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver +inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois +hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre +expédient se présenta à mon esprit. + +Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers +par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par +toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai +aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur +plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'œil +hagard comme des hommes au désespoir. + +Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et +commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me +croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de +moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai +dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes +féroces. + +De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j'allais +recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la +tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si +long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas +combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien +elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils +étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et +dans un cas désespéré. + +Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes +raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui +ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont +toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre +grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne +l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens +qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine. + +C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient +venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt +rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils +s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que +l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée. + +Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus +tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant +l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe +trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses +camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais +touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était +trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse, +presque comme un sable mouvant. + +Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de +touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là +dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre--, en +l'engageant à s'éloigner de la chaloupe--«Hé! Jack, peux-tu pas la +laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».--Ces mots me +confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes +compatriotes. + +Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois +sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation, +sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma +demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à +flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même +d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient. + +Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien +qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout +autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à +Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je +pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma +figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de +chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux +pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule. + +Mon dessein était, comme je le disais tout-à -l'heure, de ne faire aucune +tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus +chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans +les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres +infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient +cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de +mille de moi, et probablement hors de la vue des autres. + +Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de +leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que +j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi, +aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à -fait une +figure de fantôme aussi effroyable que la mienne. + + + + +OFFRES DE SERVICE + + +Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant +qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:--«Qui +êtes-vous, gentlemen?» + +Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés +quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils +restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la +parole en anglais:--Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma +venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous +y attendissiez pas»--«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me +répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car +notre condition passe tout secours humain.»--«Tout secours vient du +Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à +même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand +malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une +supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,--j'ai vu l'un d'eux +lever son sabre pour vous tuer.» + +Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans +l'ébahissement, s'écria:--«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité, +êtes-vous un homme ou un Ange?»--«Soyez sans crainte, sir, répondis-je; +si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux +vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie, +mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous +secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons +des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir? +Dites quelle est votre infortune? + +--«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos +assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce +vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande +peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce +lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre +un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place +inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.» + +--«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont +allés?»--«Ils sont là , sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré +d'arbres; mon cœur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils +ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous +massacreraient touts.» + +--«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.--«Deux mousquets seulement +et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.--. «Fort bien, +dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est +chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les +faire prisonniers?»--Il me dit alors que parmi eux il y avait deux +désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce; +mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres +retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me +dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait +à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.--«Eh bien, dis-je, +retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur +qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»--Puis +volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous +eussent cachés. + +--«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous +prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en +me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en +toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le +navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans +quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres +hommes protestèrent de même. + +--«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici: + +«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez +ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos +mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni +aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres; + +«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez +gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.» + +Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi +humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes +extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il +le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait. + +--«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la +poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable +de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais +il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je +croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi, +était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient +couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait +se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la +providence de Dieu la direction de nos coups. + +Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les +tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles +vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le +bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord +et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.--«Cela étant, dis-je, la +nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre +vie.»--Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le +sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le +jugeraient convenable. + +Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller, +et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine +s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.--«Eh +bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à +dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent, +c'est votre faute.» + +Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais +donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons, +armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes +firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna, +et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop +tard, car au moment où il cria ils firent feu,--j'entends les deux +hommes,--le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien +visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la +place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se +dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine +le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il +ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots +il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De +cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement +blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il +serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde. +Le capitaine leur dit:--«Je vous accorderai la vie si vous voulez me +donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont +vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à +recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»--Ils +lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer; +et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je +n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds +et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île. + +Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la +chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la +voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort +heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit +des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il +était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter +aussi; et notre victoire fut complète. + +Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir +réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui +contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait +jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été +fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un +tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand +il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été +préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent +sur sa face, et il ne put proférer une parole. + +Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses +deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue, +c'est-à -dire par le haut de la maison. Là , pour se rafraîchir, je leur +offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai +toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour, +mon bien long séjour en ce lieu. + +Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait +leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et +combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il +y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces +régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il +était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de +toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage +tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais +que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance +à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la +lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire +était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec +moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures +prendre.--«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant +trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie +vis-à -vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser +les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils +seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses +colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les +attaquer.» + +Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la +conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement +quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans +quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et +de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les +gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et +la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation +pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en +force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci +très-plausible. + +Là -dessus je lui dis:--«La première chose que nous avons à faire est de +nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils +ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la +désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence +nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à +bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à -dire une bouteille +d'eau de vie et une autre de _rum_, quelques biscuits, une corne à +poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il +y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi, +surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant +d'années. + + + + +TRANSLATION DES PRISONNIERS + + +Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,--les rames, le mât, la +voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai +dit,--nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils +venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent +toutefois la remmener. + +À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de +recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils +repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la +mettre en état de nous transporter aux Îles-sous-le-Vent et de +recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours +présents à ma pensée. + +Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la +grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un +trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous +étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que +nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis +nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour +rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se +remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux. + +À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon +n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le +vîmes,--à l'aide de mes longues-vues,--mettre à la mer une autre +embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait +nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes, +munis d'armes à feu. + +Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes +tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes +d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait +dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour +venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante. + +De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le +capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes +qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi +eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été +assurément entraînés dans le complot par les autres. + +Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal +officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui +que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés +dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils +ne fussent trop forts pour nous. + +Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position +étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les +conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions +être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou +mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des +circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne +d'être tentée.--«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que +j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui +vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une +chose malencontreuse dans toute cette affaire.»--«Eh quelle est-elle?» +dit-il.--«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous +l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner. +S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la +providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains; +car faites fond là -dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage +sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.» + +Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui +redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre +besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire, +nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en +étions parfaitement assurés. + +Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je +les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma +caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité +d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des +bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent +garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur +promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur +liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper, +ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement +qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent +très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des +provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur +bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions +nous-mêmes.--Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle +à l'entrée de la caverne. + +Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la +vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop +s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la +recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et +de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves +garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en +doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant +surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre +honnêtes hommes parmi eux. + +Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre +embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre +en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais +craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage, +avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible +de nous en emparer. + +Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir +touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent +dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,--comme il a été +dit,--de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond. + +Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de +toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne +pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était +peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une +salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en +firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient +dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en +notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois +la hardiesse de répondre. + +Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent, +comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers +le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et +leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur +esquif et remontèrent touts à bord. + +À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il +pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile, +regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait +décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer. +Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter. + +À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais +avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils +avaient délibéré, c'est-à -dire qu'ils laissèrent trois hommes dans +l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent +dans le pays pour chercher leurs compagnons. + +Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir +que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne +serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce +qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de +l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous +perdrions le bâtiment sans retour. + +Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce +qu'offrirait l'issue des choses.--Après que les sept hommes furent +descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à +une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre. +Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux. + +Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et +marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle +était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans +en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près +de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent +davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer. + +Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils +pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au +Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à +appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là , n'osant pas sans doute +s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils +s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient +trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première +bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de +l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien +qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril +qu'ils avaient à craindre. + +Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur +délibération.--«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve +générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons +touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à +coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans +effusion de sang.»--J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût +exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant +qu'ils eussent pu recharger leurs armes. + +Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps +fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon +opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors, +s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions +peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque +stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif. + +Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir +s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables +consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer. +Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place +pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour +annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage +projeté. + +Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,--et +cela était réellement,--qu'ils renonçaient à leurs recherches et se +décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à +qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance; +mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai +d'un stratagème qui répondit complètement à mon but. + +J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté +de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages +lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite +butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier +aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots +les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu, +de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant +toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les +attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis +enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai. + + + + +LA CAPITULATION + + +Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand +Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt, +et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté +de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à -coup ils furent arrêtés +par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et +firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je +l'avais prévu. + +Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été +conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port, +ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en +laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit +arbre sur le rivage. + +C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du +capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi, +et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux +matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le +rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait +entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le +capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria +à l'autre, qui était dans l'esquif:--«Rends-toi ou tu es mort.» + +Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui +voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs +c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins +de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement +il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit +sincèrement à nous. + +Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si +bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils +les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre, +jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les +laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner +la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils +revinrent auprès de nous. + +Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans +l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché. + +Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils +arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes +entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci +répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient +marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous. + +Enfin ils atteignirent la chaloupe.--il serait impossible de décrire +quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée +dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux +compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre +de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans +une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils +seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des +esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés. + +Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois +leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment +après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait, +courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir. +Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt +ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez +long-temps dura ce manége. + +Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement +sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec +avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je +voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais +l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se +sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon +embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à +quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne +pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient +avant de faire feu. + +Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le +maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et +qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna +ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était +tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir, +qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le +frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès +qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi +que Vendredi, ils firent feu dessus. + +Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps +et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le +troisième prit la fuite. + +À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée, +qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi, +mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les +trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes. + +Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait +juger de notre nombre.--J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans +la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs +noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là +peut-être à des termes d'accommodement;--ce qui nous réussit à +souhait;--car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où +ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit +donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:--«Tom Smith! Tom +Smith!»--Tom Smith répondit aussitôt:--«Est-ce toi, Robinson?»--Car il +paraît qu'il avait reconnu sa voix.--«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom +de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous +êtes touts morts à l'instant.» + +--À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»--«Ils sont +ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous +pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye +blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes +touts perdus.» + +--«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous +rendons?»--«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,» +répondit Robinson.--Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine +lui-même se mit alors à crier:--«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous +déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la +vie sauve, hormis WILL ATKINS.» + +Sur ce, WILL ATKINS s'écria:--Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi +quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»--Ce +qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce WILL ATKINS avait +été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte, +et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en +l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se +rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur: +c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts +gouverneur. + +Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai +pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses +compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y +compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes, +s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins +avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État. + +Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer +le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler +avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son +égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait +conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence. + +Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur +répondit là -dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du +gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île +stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une +île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire +pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait +donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y +être traités comme la justice le requérait, hormis ATKINS, à qui le +gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il +serait pendu le lendemain matin. + +Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit +cependant tout l'effet désiré. ATKINS se jeta à genoux et supplia le +capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les +autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en +Angleterre. + +Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était +venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à +s'employer de tout cœur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans +l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils +avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si +j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à +son tour, et il dit au capitaine:--«Capitaine, le commandant vous +appelle.»--Le capitaine répondit aussitôt:--«Dites à son Excellence que +je viens à l'instant.»--Ceci les trompa encore parfaitement, et ils +crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante +hommes. + +Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la +prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à +exécution le lendemain. + +Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je +lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il +prît ATKINS et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer, +bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à +Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine. + +Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait +un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position. + +Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont +j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils +avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur +conduite dépendait leur sort. + +À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en +pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait +qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le +navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la +condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le +gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr +mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient +s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le +vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce. + +On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par +des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine, +et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient +fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie, +ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur +père tant qu'ils vivraient. + +--«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que +vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son +consentement.»--Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans +lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils +seraient fidèles. + + + + +REPRISE DU NAVIRE + + +Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en +choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait +pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que +les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au +château,--ma caverne,--le gouverneur voulait les garder comme otages, +pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient +perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés +à un gibet sur le rivage. + +Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le +gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors +autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les +cinq autres à faire leur devoir. + +Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le +capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la +première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine, +j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que +j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais +de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en +dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions +prisonniers dans la caverne comme otages. + +Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage +du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il +fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept +hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les +garder à l'écart, et de les fournir de vivres. + +Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais +Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire. +J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine +distance, où Vendredi devait les prendre. + +Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le +capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait +désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était +qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le +faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur +ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour +lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison, +du château et autres choses semblables, en toute occasion. + +Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les +deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit +son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son +second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent +très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la +nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine +ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes +et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les +trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils +eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec +leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à +coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et, +fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui +étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer +les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand +les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de +misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon[26] qui +descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits +prisonniers. + +Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son +second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté +le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté +et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce[27]. Quand le +second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses +hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le +second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés, +mais personne ne fut tué. + +Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé +qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à +travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la +bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais. +Là -dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans +qu'aucun autre perdît la vie. + +Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de +tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me +donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les +entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux +heures du matin. + +Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme +cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément +jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me +levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:--«Gouverneur, +gouverneur!»--Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai +sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et, +me montrant du doigt le bâtiment:--«Mon cher ami et libérateur, me +dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et +tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était +mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient +appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau, +ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique; +puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près +de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait +débarqué juste à ma porte. + +Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais +positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un +grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant +quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le +capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui, +sans quoi je serais tombé par terre. + +Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa +poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée +exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela +m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire +un mot. + +Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi, +seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me +disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes +sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que +mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des +larmes, et peu après je recouvrai la parole. + +Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et +nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme +un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me +semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour +nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne +l'univers et une preuve évidente que l'œil d'une puissance infinie sait +pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux +malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît. + +Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon cœur reconnaissant. Et quel cœur +aurait pu se défendre de le bénir, _Celui_ qui non-seulement avait d'une +façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert +et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le +reconnaître, toute délivrance procède! + +Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait +apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment, +et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient +pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna +d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était +réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller +avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme +s'ils eussent dû partir sans moi. + +Premièrement il m'avait apporté un coffret à flacons plein d'excellentes +eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère, de la +contenance de deux quartes, deux livres de très-bon tabac, douze grosses +pièces de bœuf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et +environ cent livres de biscuit. + +Il m'apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine, +un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule +d'autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile, il +ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires +de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, et un +très-bon habillement complet qu'il n'avait que très-peu porté. En un +mot, il m'équipa des pieds à la tête. + +Comme on l'imagine, c'était un bien doux et bien agréable présent pour +quelqu'un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi +déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces +habits les premières fois que je m'en affublai. + +Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent +transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter +sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était +important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre +avec nous, surtout les deux d'entre eux que nous savions être +incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit +qu'il les connaissait pour des vauriens tels qu'il n'y avait pas à les +domter, et que s'il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers, +comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la +première colonie anglaise qu'il atteindrait. Je m'apperçus que le +capitaine lui-même en était fort chagrin. + +Aussi lui dis-je que, s'il le souhaitait, j'entreprendrais d'amener les +deux hommes en question à demander eux-mêmes d'être laissés dans +l'île.--«J'en serais aise, répondit-il, de tout mon cœur.» + +--«Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre +part.»--Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors +étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur +ordonnai donc, dis-je, d'aller à la caverne, d'emmener les cinq +prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y +garder jusqu'à ce que je vinsse. + +Quelque temps après je m'y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus +alors derechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine +m'accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis +que j'étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le +capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et +d'exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans +leurs propres piéges, et qu'il étaient tombés dans la fosse qu'ils +avaient creusée pour d'autres. + +Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été +recouvré, qu'il était pour lors dans la rade, et que tout-à -l'heure ils +verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison, +car ils le verraient pendu au bout d'une vergue. + + + + +DÉPART DE L'ÎLE + + +Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu'ils avaient à alléguer pour +que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait, +ainsi qu'ils ne pouvaient douter que ma commission m'y autorisât. + +Un d'eux me répondit au nom de touts qu'ils n'avaient rien à dire, sinon +que lorsqu'ils s'étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie, +et qu'ils imploraient humblement ma miséricorde.--«Je ne sais quelle +grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j'ai résolu de quitter l'île +avec mes hommes, je m'embarque avec le capitaine pour retourner en +Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers, +dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui, +vous ne l'ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je +n'entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n'ayez envie +d'achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m'est +loisible de le quitter, je ne m'y oppose pas; je me sens même quelque +penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder +de cette île.»--Ils parurent très-reconnaissants, et me déclarèrent +qu'ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que +d'être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit. + +Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s'il +redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui, +et je lui dis qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que, +puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi +bon que ma parole; que s'il ne jugeait point à propos d'y consentir je +les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de +les reprendre, s'il pouvait les attraper. + +Là -dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, +conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se +retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur +laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions +nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait. + +Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au +capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, +et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir +le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je +lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le +nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le +voir. + +Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et +j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis +que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les +emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine +à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils +n'auraient rien moins que cela à attendre. + +Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je +leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en +cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable. +Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce +lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière +dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en +un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur +bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient +à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis +promettre de fraterniser avec eux[28]. + +Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois +fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que +j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais +peu et n'en gaspillais point. + +Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres, +et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du +beurre et du fromage. + +En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et +leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur +laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de +légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux +d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine +m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les +semer, qu'immanquablement ils multiplieraient. + +Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du +navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais +nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne +heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se +plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au +nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils +supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus +sur-le-champ. + +À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après +quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse +d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent +fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort +tranquilles et de fort honnêtes compagnons. + +Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des +choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le +capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs +vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les +encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur +envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas. + +Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand +bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de +mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je +fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était +terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant +d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui +que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol. + +C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent +quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré +vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité +je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le +barco-longo, de chez les Maures de Sallé. + +Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11 +juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années. + + + + +NOTES: + + +[1] L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches +menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des +dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver +un seul exemple de l'emploi de _touts_ à la place de _tous_; il est +probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui +s'écrit effectivement _touts_ au pluriel, et l'adjectif. _(Note du +correcteur--ELG.)_ + +[2] Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir +nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B. + +[3] Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions +passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de +leur valeur négative.--Il y a dans l'original anglais cette excellente +phrase.--_But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a +bowl of punch, and we'll forget all that_.--_Vous n'êtes qu'un marin +d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous +oubliions tout cela_. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la +plume de nos traducteurs:--_Vous n'êtes encore qu'un novice; +mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de_ Bacchus _nous +fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de_ Neptune.--Daniel de +Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une +calomnie. P. B. + +[4] Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a +servi de support à notre travail; il faut probablement lire _GUINÉE_. +_(Note du correcteur--ELG.)_ + +[5] _Calenture_: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui +vont dans la zone torride. + +[6] On appelle _Moriscos_, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le +Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont +été chassés. P. B. + +[7] _Shoulder of mutton sail._--Voile aurique. + +[8] _Straits mouth._--Détroit de Gibraltar. + +[9] L'édition originale anglaise de Stockdale porte _Seignor inglese_, +ce qui n'est pas plus espagnol que portugais. + +[10] _Engenho de açucar_, moulin à sucre. + +[11] Saint-Hyacinthe a confondu _such as beads_ avec _such as beds_, et +a traduit _pour des bagatelles, telles que des lits_... P.B. + +[12] Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire. +_(Note du correcteur--ELG.)_ + +[13] Mauvaise heure, heure défavorable. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[14] Quincailleries. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[15] Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore _bead_ avec _bed_, a +traduit _tels que des matelas_. + +[16] _For sudden joys, like griefs, confound at first._ + +[17] _Espar_: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière +synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe +historiques: _esparre_, _espare_. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[18] Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées +dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a +traduit _a chiquered shirt_ par _une chemise déchirée_, _et a pair of +trowsers_, haut-de-chausses à la matelote, par _des caleçons_. P.B. + +[19] _Hogshead_, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un +muid.--Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant _hogshead of +bread_, par _un morceau de biscuit_. P.B. + +[20] _One of those knives is worth all this heap_.--Saint-Hyacinthe a +dénaturé ainsi cette phrase:--Un seul de ces couteaux est plus estimable +que les trésors de Crésus. + +[21] Petite entaille. Synonyme de _coche_. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[22] _A mere common flight of joy_; _un lumignon aussitôt éteint +qu'allumé_. Traduction de Saint-Hyacinthe. + +[23] Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le +Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. _(Note +du correcteur--ELG.)_ + +[24] _Into my old hutch_. _Hutch_: huche ou lapinière. + +[25] «This therefore was not my work, but an assistant to my +work.»--(_Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon +travail._)--Voici comment cette phrase, brève et concise, a été +travestie,--d'après Saint-Hyacinthe,--dans une traduction +contemporaine:--«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail; +les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de +mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»--À +chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B. + +[26] Diminutif d'_écoutille_. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[27] Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié +le mot _mousse_ ainsi. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[28] Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un +petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve +point dans l'édition originale de Stockdale. P. B. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) *** + +***** This file should be named 38705-0.txt or 38705-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/./8/7/0/38705/ + +Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38705-0.zip b/38705-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..54b5c2c --- /dev/null +++ b/38705-0.zip diff --git a/38705-8.txt b/38705-8.txt new file mode 100644 index 0000000..758e375 --- /dev/null +++ b/38705-8.txt @@ -0,0 +1,11181 @@ +The Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Robinson Crusoe (I/II) + +Author: Daniel DeFoe + +Translator: Petrus Borel + +Release Date: January 29, 2012 [EBook #38705] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) *** + + + + +Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Daniel De Foë + +VIE + +ET + +AVENTURES + +DE + +ROBINSON CRUSOE + +ÉCRITES + +PAR LUI-MÊME, + +TRADUITES + +PAR + +PETRUS + +BOREL. + +TOME PREMIER. + +FRANCISQUE BOREL + +ET + +ALEXANDRE VARENNE. + +1836 + + + + +Table des matières + + +_PRÉFACE_ + +ROBINSON + +LA TEMPÊTE + +ROBINSON MARCHAND DE GUIN + +ROBINSON CAPTIF + +PREMIÈRE AIGUADE + +ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION + +PROPOSITIONS DES TROIS COLONS + +NAUFRAGE + +SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE + +LE RADEAU + +LA CHAMBRE DU CAPITAINE + +LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU + +LA CHAISE + +CHASSE DU 3 NOVEMBRE + +LE SAC AUX GRAINS + +L'OURAGAN + +LE SONGE + +LA SAINTE BIBLE + +LA SAVANE + +VENDANGES + +SOUVENIR D'ENFANCE + +LA CAGE DE POLL + +LE GIBET + +LA POTERIE + +LA PIROGUE + +RÉDACTION DU JOURNAL + +SÉJOUR SUR LA COLLINE + +POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU? + +ROBINSON ET SA COUR + +LE VESTIGE + +LES OSSEMENTS + +EMBUSCADE + +DIGRESSION HISTORIQUE + +LA CAVERNE + +FESTIN + +LE FANAL + +VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ + +LE RÊVE + +FIN DE LA VIE SOLITAIRE + +VENDREDI + +ÉDUCATION DE VENDREDI + +DIEU + +HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI + +CHANTIER DE CONSTRUCTION + +CHRISTIANUS + +VENDREDI ET SON PÈRE + +PRÉVOYANCE + +DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS + +OFFRES DE SERVICE + +TRANSLATION DES PRISONNIERS + +LA CAPITULATION + +REPRISE DU NAVIRE + +DÉPART DE L'ÎLE + + + + + + + + + +_PRÉFACE_ + + +_Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout +bonnement un poète_ _qui s'est pris de belle passion et de courage. Une +des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par +les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la +paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui +était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à +arracher à deux mains cette paille et ces haillons._ + +_Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le +plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné +de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect +pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et +Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un +mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un +usage si magnifique de notre belle langue._ + +_Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de +valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité +qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un +libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle. +Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement +dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont +fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le +Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est +auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été +contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À +cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et +Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style, +simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen +ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que +la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un +assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante, +semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne +laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se +trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et +sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant +de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur +une pauvreté._ + +_Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir +garder le silence sur une traduction_ androgyne _publiée concurremment +avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à +entendre que dans cette oeuvre tout ce qui nous semble appartenir à _ +Hermès _n'est pas remarquable: pour ce qui est d'_Aphrodite, _nous avons +trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à +regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui._ + +_Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la +plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur +de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut +de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre +viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son coeur; mais +aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que +soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux +faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à +l'original._ + +_C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des +grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne +voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres +populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents +de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons +ces parias et croyons notre part assez belle._ + +_On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe +du mot_ mouce _et du mot_ touts. _Ce n'est point ici le lieu d'une +dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à +ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme +en ajoutant une_ s. _S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il +ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de +Port-Royal lui suffit._[1] _Quant au mot_ mouce, _c'est une simple +rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer +qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques, +escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent +les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que +le_ moço _des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse, +le_ museus _de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la +philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a +fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais +leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est +peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une +cacologie._ + +_Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise? +confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne +faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce +serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui +fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils +tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien, +chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui +convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice._ + + + + +ROBINSON + + +En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point +de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull, +après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu +résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson, +une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais +mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une +corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous +nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours +appelé. + +J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un +régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel +Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que +devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne +connurent pas mieux la mienne. + +Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête +commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père, +qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en +général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école +gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller +sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa +volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les +sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût +une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère. + +Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents +conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il +m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me +réprimanda chaleureusement à ce sujet.--«[2]Quelle autre raison as-tu, +me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison +paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as +l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie, +et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les +hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure +dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre +fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de +beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le +médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage; +une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le +monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux +misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans: +il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des +hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la +vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des +cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité +d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits; +enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en +implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse. + +«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la +vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre +humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est +point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la +société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de +corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs +vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du +nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des +misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La +condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes +les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune +médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la +société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs +désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie, +les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et +uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de +l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque +jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent +la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par +les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de +l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout +mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de +la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et +apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus +profondément.» + +Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne +pas faire le jeune homme:--«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au +milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent +t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton +pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer +parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te +recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait +par ta destinée ou tout-à -fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je +n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en +t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot, +j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer +ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes +infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton +frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le +dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent +l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où +il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois +j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te +bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu +aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.» + +Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était +véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait +eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient +abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon +frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le +loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il +s'arrêta court, puis ajouta:--«J'ai le coeur trop plein, je ne saurais +t'en dire davantage.» + +Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en +être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais +à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours +tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités +paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir. +Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première +ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de +coutume, je la pris à part et lui dis:--Je suis tellement préoccupé du +désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser +avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me +donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer +outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour +que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je +le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant +mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer. +Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage +lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous +promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.» + +Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:--«Cela n'est pas +proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton +père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son +assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que +tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et +l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers +toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point +de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre +approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'oeuvre de +ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à +une chose réprouvée par ton père.» + +Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le +tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:--«Ce +garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais, +s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait +jamais été: je n'y consentirai jamais.» + +Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique +cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes +propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à +mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient +très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me +trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein +prémédité, étant là , dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par +mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec +l'amorce ordinaire des marins, c'est-à -dire qu'il ne m'en coûterait rien +pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai +aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient, +sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune +considération des circonstances et des conséquences, malheureusement, +Dieu sait! Le _1er_ _septembre 1651,_ j'allai à bord du vaisseau chargé +pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne +commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes. + +Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les +vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer +auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté +d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais +fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable. +Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les +paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma +conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté +qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la +violation de mes devoirs envers Dieu et mon père. + +Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse, +quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même +seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice +tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que +le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond +de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet +et le voeu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je +pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à +bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de +m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles +misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la +vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé +touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de +l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant +prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle. + + + + +LA TEMPÊTE + + +Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et +même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et +la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois, +j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste +pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit, +le vent s'appaisa tout-à -fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se +coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un +soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau +spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie. + +J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées, +j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la +veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps +après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes +résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait +débauché, vint à moi:--«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur +l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit +dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un _plein bonnet de +vent?»_--«Vous n'appelez cela qu'un _plein bonnet de vent?_ C'était une +horrible tourmente!»--«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une +tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau +et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu +n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl_ de +_punch,_ et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il +fait à cette heure!»--Enfin, pour abréger cette triste portion de mon +histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du +_punch,_ je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma +repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes +résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa +surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même, +après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes +et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et +j'oubliai entièrement les promesses et les voeux que j'avais faits en ma +détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en +pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments +reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme +d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt +j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais, +et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi +complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait +désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la +Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser +entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour +une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais +bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la +miséricorde. + +Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade +d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions +fait que peu de chemin depuis la tempête. Là , nous fûmes obligés de +jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à -dire de +souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant +lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la +même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable +pour gagner la Tamise. + +Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû, +à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été +trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il +n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée +aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de +notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans +la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos +et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le +vent força; nous mîmes touts la main à l'oeuvre; nous calâmes nos mâts de +hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau +des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint +très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes +plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre +labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance, +de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles +jusqu'au bout. + +Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur +sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la +conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et +passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer +tout bas ces paroles et d'autres semblables:--«Seigneur ayez pitié de +nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»--Durant ces +premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au +logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je +pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si +manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je +pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne +serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le +disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:--«Nous sommes touts +perdus!»--je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je +regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes +yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait +contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne +voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient +non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens +s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur +ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la +rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les +bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou +trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant +vent arrière avec leur civadière seulement. + +Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y +opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman +lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à +fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât, +ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le +couper aussi et de faire pont ras. + +Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que +précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant +que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient +alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris +de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que +j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la +tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la +dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua +avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir +jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était +lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots +s'écriaient qu'il allait _couler à _ _fond._ Sous un rapport, ce fut un +bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce +mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que +je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres +plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant à tout +moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour +surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite, +cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait +quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à +la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le +bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les +matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été +bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me +levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout coeur. Dans cette +entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments +charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de +glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de +tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que +cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé +ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus +si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où +chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce +que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me +repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que +long-temps après que je revins à moi. + +On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait +toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente +commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il +surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine +continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui +venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous +secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il +était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc +du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant +leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant +une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après +beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes +jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût +été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun +fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le +plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la +barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son +patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre +bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness. + +Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné +notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la +première fois ce que signifiait _couler-bas._ Mais, je dois l'avouer, +j'avais l'oeil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me +dirent qu'il _coulait,_ car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on +me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la +crainte de l'avenir. + +Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage. +Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et +le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous +assister lorsque nous serions proches. + + + + +ROBINSON MARCHAND DE GUIN[4] + + +Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé +le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de +sorte que la terre brisait la violence du vent. Là , nous abordâmes, et, +non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la +plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous +fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la +ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les +armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres +ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable. + +C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de +rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la +parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car, +ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans +la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je +n'étais pas mort. + +Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible; +et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de +revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais +ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret +arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre +destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous +y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est +quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il +m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma +froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et +contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma +première entreprise. + +Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était +le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La +première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le +second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers +de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton +me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la +tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que +j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en +entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et, +avec un accent de gravité et d'affliction:--«Jeune homme, me dit-il, +vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme +une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un +marin.»--«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»--«Le +cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir; +au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel +avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre +si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous, +semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous +prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»--Je lui contai en partie +mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange +manière.--«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à +bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling +remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»--C'était, en vérité, +comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés +par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son +autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à +retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit +qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre +moi;--«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne +vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez +qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se +vérifient en vous.» + +Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je +ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant +quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là , +comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre +de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez +nous ou retourner sur mer. + +Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements +de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé +dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma +mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris +occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite +ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette +raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux +de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés, +mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire +honorer comme sages. + +Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant +quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie +mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison +paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la +détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs +de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à -fait de côté, et +cherchai à faire un voyage. + +Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la +maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et +indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces +fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et +même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle +fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises, +celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou, +comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée. + +Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne +fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais +travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais +instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps, +j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un +capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que +j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais +toujours aller à bord comme un _gentleman;_ aussi je n'eus jamais aucune +charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune. + +J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne +compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et +abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement +à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi. +Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé +sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y +retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout +désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde, +il me dit:--«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez +aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous +vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les +avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous +quelque profit. + +J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui +était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une +petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai +considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres +sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé +d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par +l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je +correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma +mère à contribuer d'autant à ma première entreprise. + +C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes +spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le +capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des +mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime +d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des +choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon +capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir +à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et +marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de +poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois +cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus +tard, consommèrent ma ruine. + +Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout +continuellement malade et jeté dans une violente calenture[5] par la +chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la +côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à +l'équateur. + +Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon +ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre +encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui, +la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait +obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car +bien que je n'emportasse pas tout-à -fait cent livres sterling de ma +nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon +ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de +terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou +plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du +jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute +la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de +voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent +charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément +avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat. +Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit. + +Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous +attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous +enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos +canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après +avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de +deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se +tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous +attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois, +venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre +pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes +de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si +rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin, +pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant +désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes +contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à +Sallé, port appartenant aux Maures. + +Là , je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé +d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans +le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour +sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il +me fit son esclave. + + + + +ROBINSON CAPTIF + + +À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait +misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors +du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et +n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à -fait +accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras +de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource. +Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me +traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire. + +Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison; +j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait +en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau +de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté; +mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en +course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à +la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa +croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le +navire. + +Là , je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais +employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit +la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet +raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer, +pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni +Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans, +quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins +jamais la moindre chance favorable de le réaliser. + +Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière +qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour +recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de +coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent, +avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine, +quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire +et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il +m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque[6]; nous le +divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le +poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses +parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui +pêcher un plat de poisson. + +Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand +calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage, +quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à +l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante; +et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au +lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux +lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de +peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à +souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim. + +Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus +soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre +navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la +pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au +charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y +construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à +celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour +manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant +pour qu'une personne ou deux pussent manoeuvrer la voile. Cette chaloupe +cinglait avec ce que nous appelons une voile _d'épaule de +mouton_[7]qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et +étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et +un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour +mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout +son pain, son riz et son café. + +Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme +j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans +moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans +ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette +place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya +au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me +commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui +se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le +plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche. + +Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin +j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au +vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon +patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis +la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il +m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le +Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses +amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison +aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir +d'obéir. + +Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté; +car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon +commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non +d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse +ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu, +tout chemin m'étant bon. + +Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à +mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne +fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.--Cela +est juste, répliqua-t-il;--et il apporta une grande corbeille de _rusk_ +ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je +savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était +évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les +Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le +Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là +auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire +vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou +ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un +grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des +chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans +laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les +Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:--Moléy, les +mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous +pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer, +pour nous autres, quelques _alcamies,_--oiseau semblable à notre +courlieu,--car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de +la soute aux poudres.--Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;--et en effet +il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie +de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et +de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la +chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais +découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui +s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui +y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du +havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port +on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine +étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous +assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était +contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain +d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de +Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet +horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin. + +Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais +un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais +point dehors:--Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître +n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au +large.--Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la +proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je +conduisis l'embarcation à une lieue au-delà ; alors je mis en panne comme +si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon, +j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais +pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en +passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du +bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un +liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura +qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec +une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent, +il m'aurait promptement atteint. + +Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de +chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal, +et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez +bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y +aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du +bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à +recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne +doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent +nageur. + +J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le +jeune garçon; mais, là , je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand +il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je +lui dis:--Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais +si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,--ce qui +est jurer par Mahomet et la barbe de son père,--il faut que je te jette +aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si +innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment +de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux. + +Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai +directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que +j'étais allé vers le détroit[8], comme en vérité on eût pu le supposer +de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous +faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous +étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de +leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage +sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables +sauvages de l'espèce humaine. + +Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au +Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner +de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis +tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi, +quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent +cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à -fait au-delà des États de +l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là , car nous ne +vîmes personne. + + + + +PREMIÈRE AIGUADE + + +Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les +appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si +terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser +tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi +cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si +quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer; +aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une +petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude, +quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y +voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de +l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous +déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de +reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous +entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de +rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce, +que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia +de ne point descendre à terre avant le jour.--«Bien, Xury, lui dis-je, +maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des +hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»--«Alors nous +tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux +s'enfuir loin.»--Tel était l'anglais que Xury avait appris par la +fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir +cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de +liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout, +l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite +ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles +parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous +apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes +espèces,--auxquelles nous ne savions quels noms donner,--qui +descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se +lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements +et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de +semblable. + +Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais +nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de +ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne +pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que +ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury +prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je +sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire +force de rames.--«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer +par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il +ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que +j'apperçus cet animal,--quel qu'il fût,--à deux portées d'aviron, ce qui +me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine, +je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et +nagea de nouveau vers le rivage. + +Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et +les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur +des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec +quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de +pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette +côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder +pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était, +pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des +lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et +l'autre danger. + +Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade; +il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où? +c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à +terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en +apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne +resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet +enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours +depuis. Il me dit: «--Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous +s'enfuir.»--«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les +hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni +l'un ni l'autre.»--Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à +boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont +j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du +rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre, +n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire +de l'eau. + +Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une +descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon +ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y +courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était +poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je +volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je +distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal +sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur +différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort +joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la +grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il +avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages. + +Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de +peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous +étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle +remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous +régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à +reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette +portion de la contrée. + +Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que +les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais +comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la +latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me +rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je +ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le +cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles. +En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où +trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération +habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait +et nous prendrait à bord. + +Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être +cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et +la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces, +les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur +des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa +stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce +qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions, +de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux +Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou +trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles +de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste +et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les +rugissements des bêtes sauvages. + +Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de +Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et +j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre; +mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires; +et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je +résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage. + +Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour +faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous +vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la +marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous +portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi +l'oeil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de +nous éloigner du rivage.--«Car regardez là -bas, ajouta-t-il, ce monstre +affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.» +Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable, +en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant +du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque +sorte, pendait presque au-dessus de lui.--«Xury, lui dis-je, va à terre, +et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:--«Moi tuer! lui manger moi +d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je +ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester +tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du +calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre +et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux +balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de +cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour +le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une +patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots +l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il +tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se +rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable +rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir +point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet, +et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je +l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber +silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors +du coeur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui +dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet +d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché +du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui +déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à -fait. + +C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du +gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des +balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury, +néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me +demanda de lui donner la hache.--«Pourquoi faire, Xury? lui +dis-je.»--«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas +la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était +monstrueuse. + +Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou +d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si +je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'oeuvre; mais à +cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne +savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant +la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur +le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours. +Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus. + +Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant +dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui +commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque +nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors +d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à -dire +aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment +européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route +tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse +périr au milieu des Nègres. + + + + +ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION + + +Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée, +le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En +un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse +rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr. + +Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus, +comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était +habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des +gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions +aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à -fait nus. +J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut +meilleur conseiller, et me dit:--«Pas aller! Pas aller!» Je halai +cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me +suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils +n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long +et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort +loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je +causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement +pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter +ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce, +j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux +coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent, +apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain, +productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était; +pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y +parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers +eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un +détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le +rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les +eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous. + +N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de +remerciements, quand tout-à -coup s'offrit une merveilleuse occasion de +les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir +des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur. +Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en +rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange? +je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que +ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous +vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui +portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme +tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer, +et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres, +elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là , comme +si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces +animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne +m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car +j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et +j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée, +je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans +l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter +avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers +le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des +coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa. + +Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au +bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à +en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus +grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous +l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent +du coeur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son +sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde +dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le +traînèrent au rivage. Là , il se trouva que c'était un léopard des plus +curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs +mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je +l'avais tué. + +L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet, +regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes +d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il +était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la +chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une +faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir +qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt +ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois +affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions +le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette +offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes, +leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en +m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que +j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des +signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la +tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que +j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns +des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui, +je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le +déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres, +et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement +nues que les hommes. + +J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris +congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai +ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la +terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre +ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour +gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis +distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela +était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces +îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées, +et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais +été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni +l'un ni l'autre. + +Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la +cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand +subitement ce jeune garçon s'écria:--«Maître! maître! un vaisseau avec +une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui +pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître +envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne +l'ignorais pas, tout-à -fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma +cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je +reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la +traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la +route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre +destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors, +je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de +lui parler s'il était possible. + +Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne +viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui +donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme +j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses +lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation +européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il +diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme +j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en +signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses +furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien +qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour +moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le +joignis. + +On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui +j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un +matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et +lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de +l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on +m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages. + +J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être +ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à -fait +misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du +vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me +répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce +que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.--«Car, +dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la +sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru +dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à +une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous +pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la +vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez[9], c'est-à -dire +monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et +ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre +traversée de retour.» + +Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il +avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots +de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa +garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout +recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre. + +Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de +l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais +avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en +toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je +m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de +sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et +que, si arrivé là , quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait +compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit +pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à +le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant, +qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque +je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa +pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le +rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur +cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine. + +Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous +arrivâmes à la _Bahia de Todos os Santos,_ ou Baie de Touts les Saints, +environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois, +délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et +j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi. + + + + +PROPOSITIONS DES TROIS COLONS + + +La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop +louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt +ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que +j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui +m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre +il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets +et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des +chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit +de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au +Brésil. + +Là , peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un +très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un +_engenho_[10], c'est-à -dire une plantation et une sucrerie. Je vécus +quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la +manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que +menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je +résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et +de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher +quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans +ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation, +j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je +formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la +somme que j'espérais recevoir de Londres. + +J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais; +son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes +circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était +proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir +était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années, +nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous +commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se +bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et +apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des +cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin +d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me +séparer de mon garçon Xury. + +Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce +n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de +poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à -fait éloignée de mon +esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour +laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses +bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce +premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et +que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être +fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:--«Ce que je fais ici, +j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes +amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de +venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle +distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où +l'on a la moindre connaissance de moi.» + +Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand +regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps +mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes +mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à -fait comme un +naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même. +Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que +tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le +Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa +propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste, +dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement +déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si +souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si +j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande +prospérité et à une grande richesse. + +J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma +plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui +m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ +trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque +je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à +Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:--«Senhor Inglez, me +dit-il,--car il m'appelait toujours ainsi,--si vous voulez me donner, +pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de +votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à +Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles +marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai, +si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes +sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres +que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié +de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela +arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si +cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde +moitié.» + +Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus +convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence, +je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et +une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait. + +J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes +aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le +capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel +j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise +de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne, +il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette +ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon +histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la +veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre +cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour +son humanité et sa charité envers moi. + +Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en +marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il +les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en +bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,--car j'étais +trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de +mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles +nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage. + +Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma +fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq +livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer, +pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut +rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac, +que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte. + +Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de +manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres +choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai +moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que +je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment +au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation, +car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et +de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que +le capitaine m'avait amené de Lisbonne. + +Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos +plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année +suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon +propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que, +pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces +cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien +confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne. +Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à +être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui +souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs. + +Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu +m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père +m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et +desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était +remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef +l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et +doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le +loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon +attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le +monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus +évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite +de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence +concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs. + +Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais +plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que +j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes +affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour +suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que +la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus +profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le +seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde. + +Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de +mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre +années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma +plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais +lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi +qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes +conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux +voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les +Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des +grains de collier[11], des breloques, des couteaux, des ciseaux, des +haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement +de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.; +mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre. + +Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre, +mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres, +trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il +était, n'avait jamais été fait qu'avec les _Asientos,_ ou permission des +rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de +sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement +chers. + +Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et +des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément; +trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me +dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec +eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète +proposition. + + + + +NAUFRAGE + + +Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils +avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.--«Nous +avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous +n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas +entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les +Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul +voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos +plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à +bord comme leur subrécargue[12], pour diriger la traite sur la côte de +Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma +quote-part d'argent. + +C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été +faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une +plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et +d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi, +qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou +quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent +livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à +peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient +encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage, +c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables +circonstances pouvait se rendre coupable. + +Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi +impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser +mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père +échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon +coeur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon +absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire +naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par +convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et +de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le +capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus +haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais +prescrit dans mon testament, c'est-à -dire qu'il se réserverait pour +lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait +embarquée pour l'Angleterre. + +Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et +entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à +considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je +devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais +éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné +toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je +serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons +que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles. + +Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon +goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la +cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes +partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure[13], le 1er +septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné +de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le +fou quant à mes propres intérêts. + +Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et +quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous +n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des +clincailleries[14] convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels +que des grains de collier[15], des morceaux de verre, des coquilles, de +méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des +ciseaux, des cognées et autres choses semblables. + +Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au +Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle +d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude +septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce +trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement +chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap +Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes +le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais, +tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette +île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous +avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime, +par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un +violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il +commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa +au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant +douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et +nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous +poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je +m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le +vaisseau n'espérait sauver sa vie. + +Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de +nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés +par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le +capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était +environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap +Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude +Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou +partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers +l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à +consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire +faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à -fait désemparé. Il opinait +pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil. + +J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui +les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y +avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous +eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire +voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour +éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze +jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre +voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et +pour nous-mêmes. + +Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes +Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où +je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être +autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous +fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même +impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route +fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer, +nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que +celle de retourner en notre pays. + +En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la +pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous +précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître +en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un +banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer +déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à +périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard +d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des +vagues. + +Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une +pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un +équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous +étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une +île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la +fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions +pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se +briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne +changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les +autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour +un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire +en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort, +c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait +pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à +s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un +peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant +trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment +dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à +sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à +notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force +de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses +amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne +pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe +à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y +avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le +vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà +il était entr'ouvert. + +Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des +matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y +descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de +Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement +appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre +le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer +sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse. + +Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts +pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût +résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler, +nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions +rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le coeur +gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait +que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc +de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la +manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre +destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent +nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou +escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur +d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par +un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du +vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela +n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre +nous semblait plus redoutable que la mer. + +Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que +nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en +roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle +nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la +chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous +laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts +engloutis en un moment. + + + + +SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE + + +Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées +lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me +fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La +vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et +s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé +par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que +je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force +pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant +qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que +c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et +aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force +de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon +haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de +préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était +possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir +transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en +retournant. + +La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre +masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté +avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté +de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes +forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me +sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains +percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi +plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me +redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez +long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle +commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied. +Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine, +et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant +mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne +put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et, +par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment, +m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à -fait plat. + +La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car +la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou +plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force, +qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma +délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait +pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne +l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il +me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient +encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir +mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était +proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point +prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je +m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me +traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un +dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande +satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis +sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de +l'Océan. + +J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder +le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas +où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je +croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases +et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond +de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un +chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres +de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de +recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits +vitaux de son coeur, et ne le tue point. + +_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est +d'anéantir._[16] + +Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là +sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et +mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes +compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être +sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige +d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers +dépareillés. + +Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné, +et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine +pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait +été possible que j'eusse atteint le rivage. + +Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant +dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir +en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis +bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était +affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me +changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non +plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré +par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de +ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma +subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui +voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un +couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là +toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation +d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé. +À la tombée du jour, le coeur plein de tristesse, je commençai à +considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes +dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder +et chercher leur proie. + +La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un +arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait +près de là , et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant +au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je +n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un +demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point +d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai. +Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir +la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer +de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma +défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris +possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai +dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de +personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en +trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion +opportune. + +Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair, +l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme +la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait +été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de +sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au +récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité +et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il +paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin +de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage. + +Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à -dire de l'arbre, je +regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris +fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient +lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage +aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette +embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de +largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de +parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma +subsistance. + +Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je +pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là , j'éprouvai un +renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions +demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à -dire que nous +serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été +si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de +toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles +larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus +d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la +chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande +difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur +terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien +à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage, +et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus +étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de +misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande +difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard +d'avant. Là , je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une +grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores +d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe +extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur +d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait +dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première +besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était +intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient +en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort +disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets +de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais +pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre; +j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner +du coeur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque +pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort +essentielles. + +Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais +avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs +vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois +espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à +l'oeuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop +pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas +dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les +tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les +deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau. +Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je +pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une +forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à +l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la +longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de +travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me +poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter +en toute autre occasion. + + + + +LE RADEAU + + +Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il +ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je +préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma +détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches +que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus +besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais +forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le +remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de +Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage +faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis +à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient +été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé +ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces +grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je +trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans +lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six +gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas +nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y +avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je +remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et +j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma +chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à +mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux, +je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi +qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en +trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le +présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien +davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut +qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui +fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus +grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le +descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à +regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait. + +Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande +chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis +d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu +plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord +trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait +rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en +avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon +état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors +assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout +cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la +moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation. + +Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la +marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il +était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames +rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un +marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en +mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla +très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de +l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait +là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une +crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour +débarquer mon chargement. + +La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une +petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je +gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le +milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui, +s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le coeur. Cette côte m'étant +tout-à -fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un +banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en +fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans +l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres, +pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été +insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs, +quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes +forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant +laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau. +L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de +nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal. +Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure +d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide +qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre +bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le +temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser +entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir +aussi près de la côte que je le pourrais. + +Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers +laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon +radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame, +j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de +nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était +raide, c'est-à -dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder, +où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé +aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et +n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce +fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant +d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre +le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui +arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau +tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je +l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées; +l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre +bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en +sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison. + +Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de +chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes +bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir. +J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce +habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes +féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute +et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne +s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes +pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la +découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de +difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma +destinée, c'est-à -dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan, +d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux +petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues +environ vers l'Ouest. + +Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle +n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais +aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne +connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais +tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient +pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un +arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de +fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus +pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un +nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur +confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était +d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris +pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas +les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument +rien. + +Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à +l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que +ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais; +car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce +ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces +craintes étaient réellement mal fondées. + +Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et +les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte +de hutte pour mon logement de cette nuit-là . Quant à ma nourriture, je +ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu +deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où +j'avais tiré sur l'oiseau. + +Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du +vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement +des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être +transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si +c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente +qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je +renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce +que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je +dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut +impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première +fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me +déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise +rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins. + +Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant +eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai +moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une +très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges +du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes +et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de +plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis +tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au +canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles +de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite +quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de +feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le +soulever pour le faire passer par-dessus le bord. + +En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un +coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai +donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le +rivage, à ma très-grande satisfaction. + + + + +LA CHAMBRE DU CAPITAINE + + +Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne +fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de +visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis +sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une +petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et +très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier +connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne +savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans +même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de +biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma +provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau, +et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air +d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en +offrir davantage; alors il se retira. + +Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été +contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par +paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à +l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches +que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui +pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à +l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier +contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes. + +Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette +tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis +à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon +fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis +très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je +n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement +travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses +qu'à les transporter à terre. + +J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans +doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas +satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à +l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais. +Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une +chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis, +j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits +cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour +raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref, +j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière; +seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la +fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais +comme simple toile qu'elles devaient servir. + +Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages +semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien +qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique +de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une +caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna +beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions +que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de +biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques +morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore +tout cela heureusement à terre. + +Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau +de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles. +Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces; +et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les +ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière +et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un +grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais +ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si +lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je +débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi +adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans +l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas +grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en +grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si +grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre +la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une +peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau, +travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas +chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je +pouvais. + +Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze +fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle, +tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois +vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le +bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la +douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à +la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement +fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien +rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un +desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux, +et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans +un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces +d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres +quelques pièces de huit. + +À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô +drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas +la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est +plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure +donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite +pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant +enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à +faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel +était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart +d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il +était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de +terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot, +qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai +donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le +bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des +objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le +vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la +marée fût haute. + +Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en +sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la +nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu. +Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante +réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune +diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au +fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand +même j'aurais eu plus de temps. + +Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en +provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver +sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui +furent pour moi de peu d'utilité. + +Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre +en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre +les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs +sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la +demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte +sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et +l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point +hors de propos. + +Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour +mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et +marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et +plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce +près de là . Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus +favorable. + +Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la +salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à -l'heure; 2º l'abri +contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures +rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu +envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma +délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon +coeur. + +En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une +petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant +cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte +que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce +rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la +porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun +chemin souterrain. + +Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de +m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une +longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en +allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette +situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque +jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à +l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est +pas éloigné de son coucher. + +Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un +demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et +le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre. + +Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai +en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros +bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq +pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces +d'intervalle. + +Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du +vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de +la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle, +j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre +les premiers et leur servant de contrefiches. + +Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni +le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour +couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'oeuvre et les +enfoncer en terre. + + + + +LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU + + +Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite +échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en +dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi +parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais +donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu +faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement +besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais +imaginé avoir à redouter. + +Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup +de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions +et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai +une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont +excessives en cette région pendant certain temps de l'année; +c'est-à -dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur; +ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile +goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles. + +Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais +apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au +capitaine de notre vaisseau. + +Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui +pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens, +je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je +passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit. + +Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers +ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte +de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la +palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui +me servait comme de cellier pour ma maison. + +Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je +pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui +m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon +attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte +n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais +fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut +suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette +pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma +poudre!... Le coeur me manqua quand je songeai que toute ma poudre +pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à +ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse +aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris +feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui +me frappait. + +Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage +passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et +me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites +quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne +pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle +façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à +l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois +que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut +pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été +mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma +nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au +reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous +de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer. + +Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une +foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si +je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin +pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les +productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y +avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut +modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si +fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus +difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea +pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de +temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un +peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que +lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées, +elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient +dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient +nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs +yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne +voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en +conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur +des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour +tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique +qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me +fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau, +non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser, +mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à +mon enclos. Arrivé là , je la déposai à terre, et prenant le biquet dans +mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de +l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de +le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de +viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes +provisions,--surtout mon pain,--autant qu'il était possible. + +Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était +absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu, +et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de +la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai, +je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut +d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma +vie. + +Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais +échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente +tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de +lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes +raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de +cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces +réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et +quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait +ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument +misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il +raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence. + +Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le +cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me +promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de +mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me +parla ainsi:--«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi, +s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas +descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi +n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul +épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là ?»--En même temps je +désignais du doigt la mer.--Il faut toujours considérer dans les maux le +bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de +pire. + +Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma +subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une +chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau +se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche +de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été +mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me +trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie, +et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y +suppléer!--«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans +munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses, +sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»--Mais +j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir +m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes +munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir +tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement +j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient +survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions, +mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé. + +J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions +pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel +pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me +consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai +dit plus haut. + +Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation +mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le +monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai +avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis +le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil +était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb +sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par +les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur. + +Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là , il me vint en +l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de +plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les +dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai +sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros +poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en +lettres capitales, cette inscription: + +=J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.= + +Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une +hoche[21], chaque septième hoche avait le double de la longueur des +autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue +encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon +temps, divisé par semaines, mois et années. + +C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que +j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me +procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un +moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment; +comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres +objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et +du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de +mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des +livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en +aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que +j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées +avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de +prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai +soigneusement. + + + + +LA CHAISE + + +Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et +deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse. +J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même +hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y +eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour +moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait +m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement +j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit +que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai +extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un +compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint +impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des +moyens que j'imaginai. + +Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me +manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre, +ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la +terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile, +j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine. + +Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que +lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement +achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux +étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les +soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans +les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma +demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un +seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce +dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois +mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui +n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux +ne fût une rude et longue besogne. + +Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe +quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que +cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au +moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour +chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour. + +Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les +circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes +affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après +moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup +d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient +et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me +rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du +mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je +pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme +débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte +très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais: + +LE MAL. + +Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de +délivrance. + +LE BIEN. + +Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts +mes compagnons de voyage. + +LE MAL. + +Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être +misérable. + +LE BIEN. + +Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la +mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me +délivrer de cette condition. + +LE MAL. + +Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni +de la société humaine. + +LE BIEN. + +Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile +qui ne produise pas de subsistances. + +LE MAL. + +Je n'ai point de vêtements pour me couvrir. + +LE BIEN. + +Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je +pourrais à peine les porter. + +LE MAL. + +Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque +d'hommes ou de bêtes. + +LE BIEN. + +Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse +me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si +j'y avais naufragé? + +LE MAL. + +Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler. + +LE BIEN. + +Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage +pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer +à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi +long-temps que je vivrai. + + +En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde, +il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de +positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure +donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions +humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques +consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des +maux au crédit de ce compte. + +Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant +plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je +commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les +choses aussi douces que possible. + +J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche, +et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que, +maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais +renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu +près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai +sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je +couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la +pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année. + +J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans +mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je +dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans +un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à +peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma +grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était +une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me +trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai +obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je +poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une +porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes +fortifications. + +Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque +sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de +l'espace pour ranger tout mon attirail. + +J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont +j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela +je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans +une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses +avec tant de plaisir. + +Je me mis donc à l'oeuvre; et ici je constaterai nécessairement cette +observation, que la raison étant l'essence et l'origine des +mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge +des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer +maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié +un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application, +mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui +me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des +instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité +d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à +bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là , n'avaient jamais été +faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si +j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui +d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux +côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le +dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode +je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non +plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais, +il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou +mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse +d'une manière ou d'une autre. + +Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une +table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais +tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes +tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le +long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma +ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir +les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi +du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se +suspendre. + +Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait +semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes +choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel +ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande +provision. + +Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon +occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop +embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble; +mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il +aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné +le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de +ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et +m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes +mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et +criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je +fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur +d'être dévoré. + +Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que +j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le +sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance +d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans +le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé +fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision +évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi +j'accroissais mes misères par ma folie. + + + + +CHASSE DU 3 NOVEMBRE + + +Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant +établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais +ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon +encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre. + +=JOURNAL= + +=30 SEPTEMBRE 1659= + +Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au +large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même +étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île +du Désespoir. + +Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où +j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans +armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais +rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes +ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je +montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis +profondément, quoiqu'il plût toute la nuit. + +=OCTOBRE= + +Le 1er.--À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau +avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près +du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant +entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait +à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses +nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela +la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais +que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire, +ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils +l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous +eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui +nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande +partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin, +voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que +je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir +tout le jour, mais il ne faisait point de vent. + +Du 1er au 24.--Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs +voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à +terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut +beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau +temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse. + +Le 20.--Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis +dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la +cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une +partie quand la marée se fut retirée. + +Le 25.--Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de +rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé +plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris +qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les +effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la +pluie. + +Le 26.--Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une +place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me +mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes +sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un +rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus +d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de +câbles et renformie de gazon. + +Du 26 au 30.--Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages +dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une +partie de ce temps-là . + +Le 31.--Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque +nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau +me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de +manger, je le tuai aussi. + +=NOVEMBRE= + +Le 1er.--Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la +première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des +piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac. + +Le 2.--J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois +de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart +autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes +fortifications. + +Le 3.--Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des +canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à +l'oeuvre pour faire une table. + +Le 4.--Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon +temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai +d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil +pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures +environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures +je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la +soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce +jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais +alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité +firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de +tout autre. + +Le 5.--Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat +sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien. +J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En +revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui +m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou +trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant +pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent +pour cette fois. + +Le 6.--Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à +ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa +pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts. + +Le 7.--Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une +partie du 12,--le 11 était un dimanche,--je passai tout mon temps à me +fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une +forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la +faisant, je la démontai plusieurs fois. + +Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis +de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand +tombait ce jour. + +Le 13.--Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup; +mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui +m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent +passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits +paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger. + +Les 14, 15 et 16.--Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de +petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou +deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et +aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois +jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus +quel nom lui donner. + +Le 17.--Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente, +pour ajouter à mes commodités. + +Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument +nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je +discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de +suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le +pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un +peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont +j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela, +je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la +remplacer. + +Le 18.--En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était +semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on +appelle _bois de fer_, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une +pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas +moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était +extrêmement lourde. + +La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution, +firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut +que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une +bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert +en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait +pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son +office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle, +je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer. + +Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une +brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire, +n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de +la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la +brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception +de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment +entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer +qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour +emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine +semblable à l'oiseau dans lequel les manoeuvres portent le mortier quand +ils servent les maçons. + +La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que +celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse +tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins +de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du +matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi +manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger. + +Le 23.--Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de +ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant +ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours +entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes +meubles plus commodément. + + + + +LE SAC AUX GRAINS + + +Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte +assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de +salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma +tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il +pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea, +plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de +chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de +grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume. + +=DÉCEMBRE= + +Le 10.--Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme +terminée, lorsque tout-à -coup,--sans doute je l'avais faite trop +vaste,--une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés; +j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je +m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur. +Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut +emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus +important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien +sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien. + +Le 11.--Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou +poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de +planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain; +puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une +semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient +placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis. + +Le 17.--À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes +et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui +pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en +assez bon ordre. + +Le 20.--Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler +ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table +de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches +commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus +aucune autre table. + +Le 24.--Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis +pas. + +Le 25.--Pluie toute la journée. + +Le 26.--Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant +et plus agréable. + +Le 27.--Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus +attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai +avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée. + +Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint +aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps, +il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans +chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la +pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand +toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés. + +Les 28, 29 et 30,--Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne +m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance. +Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon +habitation. + +=JANVIER 1660= + +Le 1er.--Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin +et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour. +Ce soir là , m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de +l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches +et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne +pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi. + +Le 2.--En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le +lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent +face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même +se risquer près d'eux. + +Le 3.--Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais +toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire +très-épais et très-solide. + +Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce +journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que +je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au +14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle +n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun +demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point +éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au +centre, se trouvait la porte de ma grotte. + +Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par +les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs +semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement +à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi +difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose, +surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans +le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était +nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement +défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je +me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on +n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort +heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite +dans une occasion remarquable. + +Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins +que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez +souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je +trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les +arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la +manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits +pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais +quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture +en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi +qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais +leurs pigeonneaux dont la chair était excellente. + +En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de +choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au +fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener +une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux, +comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à -fait hors de ma portée +d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à +cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre +assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus +encore obligé de passer outre. + +En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il +faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais +forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge +dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je +n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué +une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de +terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis +une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une +lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un +flambeau. + +Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes +bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été +empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du +vaisseau,--non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de +son précédent retour de Lisbonne.--Le peu de grains qui était resté dans +le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de +la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque +autre usage,--c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je +la partageai de crainte du tonnerre,--j'allai en secouer la bale au pied +du rocher, sur un des côtés de mes fortifications. + +C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je +jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me +souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou +environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre, +j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais +point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de +temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et +parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre +orge d'Angleterre. + +Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon +esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur +aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions +religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais +vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de +Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la +Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après +que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas +propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là , je +fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit +que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours +d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable +désert. + +Cela me toucha un peu le coeur et me fit couler des larmes des yeux, et +je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma +faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des +premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui +semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce +que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique. + +Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais, +étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je +parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà +visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers, +dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais +je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais +secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la +volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma +religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit +aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans +cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne +méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet, +n'était-ce pas tout aussi bien l'oeuvre de la Providence que s'ilsétaient +tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand +tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les +eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils +avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs, +ils auraient été brûlés par le soleilet détruits? + + + + +L'OURAGAN + + +Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces +blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant +en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en +avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour +faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me +permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je +le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre, +la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant +justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa +tout au moins fort mal. Nous reviendrons là -dessus. + +Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je +conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à -dire pour me +faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen +de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons +à mon journal. + +Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la +construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de +pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une +porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation. + +=AVRIL= + +Le 16.--Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je +montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la +replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais +assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du +dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille. + +Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts +mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici +comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte, +lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse; +tout-à -coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la +montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma +grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les +entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je +pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme +elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers +mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai +par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je +m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de +ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de +terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit +minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes, +qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais +été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche +de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit +que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut +violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes +encore sous les flots que dans l'île. + +N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela +existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou +stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à +quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me +réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit +n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et +l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde +fois mon âme dans la torpeur. + +Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé +quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à +reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma +muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis +à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que +faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de +religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de +moi, qui cessa en même temps que le péril. + +Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel +s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir; +bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure +un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à -coup d'écume, +les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut +une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla +en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le +calme, et il commença à pleuvoir abondamment. + +Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et +l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette +pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être +passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette +pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader, +j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de +la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y +fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête. + +Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à -dire à +pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un +écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation. +Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles +secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes +sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision, +et je pris une petite goutte de _rum_;alors, comme toujours, j'en usai +très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible +d'en avoir d'autre. + +Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du +lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à +réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île +étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une +caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans +un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un +mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre +enterré tout vif. + +Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle +occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul +doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours +suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais +mon habitation. + +La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et +la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi +grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où +j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à +l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à +déménager. + +Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me +demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques, +rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que +je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me +tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec +toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la +première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente +quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet +enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21. + +Le 22.--Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais +j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande +quantité de hachettes,--car nous avions emporté des hachettes pour +trafiquer avec les Indiens;--mais à force d'avoir coupé et taillé des +bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je +possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire +tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant +de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point +de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin +j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en +mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres. + +Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du +moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y +est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et +très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à +perfection. + +Les 28 et 29.--J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le +procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien. + +Le 30.--M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits +diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce +qui me rendit le coeur très-chagrin. + +=MAI= + +Le 1er.--Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse, +j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui +ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que +c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés +sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la +carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau +plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je +reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris +l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une +pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage, +et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du +navire, afin de mieux la voir. + +Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment +changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable, +était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de +la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus +fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée +sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que +là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus +d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher +jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de +cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être +la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour +il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et +que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre. + +Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer +d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là , fut de chercher à +pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne +devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable. +Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en +arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en +tirerais me serait de quelque utilité. + + + + +LE SONGE + + +Le 3.--Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure +proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce +que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la +marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois. + +Le 4.--J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse +manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer +quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec +du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais +assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au +soleil et je le mangeais sec. + +Le 5.--Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je +tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble, +et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée. + +Le 6.--Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de +chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez +moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage. + +Le 7.--Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y +travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée +depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment +semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert, +que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau. + +Le 8.--J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour +démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et +de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la +marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain. + +Le 9.--J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une +ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que +j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également +le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd +pour que je pusse le transporter. + +Les 10, 11, 12, 13 et 14.--J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en +tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et +deux ou trois cents livres de fer. + +Le 15.--Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point +couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de +l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert +d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui +portât. + +Le 16.--Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse +paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je +restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma +nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là . + +Le 17.--J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à +deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et +je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je +l'emportasse. + +Le 24.--Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et +j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à +la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres +de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à +terre ce jour-là , si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine +de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté. + +Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps +nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant +cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le +jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de +ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins +aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près +de cent livres de plomb laminé. + +=JUIN= + +Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou +tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise +chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était +arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par +centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les +aurais-je payés assez cher. + +Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans +soixante oeufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus +savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que +celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible +séjour. + +Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me +semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette +latitude. + +Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été +froid. + +Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de +violentes douleurs dans la tête. + +Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension +d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu +pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais +je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes +pensées étaient confuses. + +Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une +maladie. + +Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et +j'avais une violente migraine. + +Le 24.--Beaucoup de mieux. + +Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était +alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes. + +Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris +mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre, +que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai +quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir +pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot. + +Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour, +sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que +je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau. +J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut +passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais +étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie +pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis +rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès +ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la +nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement +altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon +habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me +rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe: + +Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma +muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de +terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée +épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant +de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une +flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance +était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible. +Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste +comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon +imagination, sillonné de traits de feu. + +À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec +une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers +une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible +qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi; +tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes +ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il +me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer. + +Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que +je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible +vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas +plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit +après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe. + +J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux +bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années +successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par +la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi, +pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu +pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à +me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite. + +Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une +sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait +supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie +d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de +crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance. + +En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera +moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères +qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois +la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un +juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour +l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma +coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique, +je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que +Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui +vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit +de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la +Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma +nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens +commun. + +Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui +en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de +bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon +second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à +l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder +ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que +j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable. + + + + +LA SAINTE BIBLE + + +Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout +l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte +d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu, +auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement +passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de +se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté +signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour +être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai +pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une +joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui +abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un +_bowl_ de _punch,_ et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il +estpassé.--Et tout lecours de ma vie avait été comme cela! + +Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait +connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors +de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans +aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de +vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon +affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à +travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de +m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que +le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées +n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit. + +La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut +premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez +fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de +miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais +reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit. + +Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne +saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de +la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses; +néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait +faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu +ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'oeuvre de ses +mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie. + +Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint +peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à +s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé +par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se +réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait +provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me +traiter d'une façon si cruelle. + +Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de +mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres +reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui +ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant +que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un +cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords +cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de +poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau, +et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue +articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme +celle-ci:--«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à +être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que +deviendrai-je!»--Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et +il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage. + +Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père, +et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que +si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais +dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais +fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter +assistance.--«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher +père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai +personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la +Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang +où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai +point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les +biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma +folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette +folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire +dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des +difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait +pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»--Et +je m'écriai alors:--«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une +grande détresse!» + +Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite +depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal. + +Le 28.--Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon +accès étant tout-à -fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore +plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion +cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il +fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir +quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre +de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table, +à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité +fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de +_rum._ J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller +sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour +me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le +coeur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon +mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois oeufs de +tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque, +comme on dit. Ce fut là , autant que je puis m'en souvenir, le premier +morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il +m'avait donné la vie. + +Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si +affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,--car je ne sortais +jamais sans lui.--Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre, +contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que +j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées: + +«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où +cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les +créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous? + +«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui +a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?» + +J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a +créé tout cela.--«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les +guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car +l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la +puissance de les conduire et de les diriger. + +«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de +ces oeuvres sans sa connaissance ou sans son ordre. + +«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici +dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a +ordonné que tout ceci m'advînt.» + +Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces +conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné +tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais +été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître +non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le +monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion: + +«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être +ainsi traité?» + +Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais +blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:--«Malheureux! tu +demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie +coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande +pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas +été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le +combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu +n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou +englouti _là _, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te +rediras-tu: Qu'ai-je donc fait? + +Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un +mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers +ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me +coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie +de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il +commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du +retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les +Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que +leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau +tout-à -fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié. + +J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai +tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et +j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres +que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles +dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes, +soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et +je l'apportai avec le tabac sur ma table. + +Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou +contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si +j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en +mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela +m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort, +et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant +une heure ou deux dans un peu de _rum_ pour prendre cette potion en me +couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez +au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence +purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation. + +Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais +j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une +lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières +paroles que je rencontrai furent celles-ci:--«Invoque-moi au jour de ton +affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.» + + + + +LA SAVANE + + +Ces paroles étaient tout-à -fait applicables à ma situation; elles firent +quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins +pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance +n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose +si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler +comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à +manger--«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»--moi je +disais:--«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»--Et, comme ce ne +fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce +doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit, +ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur +elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait, +comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de +dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de +crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai +me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais +fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi +la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse. +Après cette prière brusque et incomplète je bus le _rum_ dans lequel +j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que +ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là -dessus je me mis +au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la +tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que +le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus +juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je +dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du +surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une +journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le +reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en +traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour. +Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais +d'où il était provenu. + +Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement +rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me +sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim; +bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de +mieux en mieux. Ceci se passa le 29. + +Le 30.--C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec +mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un +ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les +apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me +contentai de quelques oeufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je +réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,--je veux +dire le tabac infusé dans du _rum,_--seulement j'en bus moins que la +première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation. +Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas +aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de +frisson, mais ce ne fut que peu de chose. + +=JUILLET= + +Le 2.--Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai +comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion. + +Le 3.--La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai +entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette +convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:--«Je te +délivrerai;»--et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en +mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me +décourageais avec de telles pensées, tout-à -coup j'avisai que j'étais si +préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais +la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces +questions:--«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de +la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si +épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je +rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié; +c'est-à -dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé +cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?» + +Ces réflexions pénétrèrent mon coeur; je me jetai à genoux, et je +remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie. + +Le 4.--Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le +Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je +m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans +m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi +long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais +religieusement cette pratique, je sentis mon coeur sincèrement et +profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de +mon songe se raviva, et ces paroles:--«Toutes ces choses ne t'ont point +amené à repentance»--m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette +repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la +Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:--«Il est +exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner +rémission.»--Je laissai choir le livre, et, élevant mon coeur et mes +mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:--«Jésus +fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi +repentance!» + +Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière; +car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance +toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je +conçus l'espoir qu'il m'exaucerait. + +Le passage--«Invoque-moi et je te délivrerai»,--me parut enfin contenir +un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion +d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est +l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je +fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison +pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à +voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma +vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes, +que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses +fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus +rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais +pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute +enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à +prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction +d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction. + +Mais laissons cela, et retournons à mon _journal_. + +Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation +morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées +par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers +des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui +m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur +revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin +et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était +possible. + +Du 4 au 14.--Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil +à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme +qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile +d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse +j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à -fait +nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi +ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il +chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à +m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et +des convulsions dans touts les membres. + +J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la +plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse, +surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or, +comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours +accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup +plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre. + +Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute +possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais +fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu. +Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert, +j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de +l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que +je ne connaissais point encore. + +Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île. +J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé +avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je +trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce +n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et +très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque +point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le +courant fût sensible. + +Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou +prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties +élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne +devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de +tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là +diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être +avaient des vertus que je ne pouvais imaginer. + +Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire +du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en +découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en +connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à +sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de +ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au +moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des +plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune +conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que +je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de +connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien +dans ma détresse. + + + + +VENDANGES + + +Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé +un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les +savanes ne s'étendaient pas au-delà , et que la campagne commençait à +être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des +melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les +vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur +primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante +découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par +expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me +ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie, +plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné +la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai +cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et +passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette +manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je +n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée. + +Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon +habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors +de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai +sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin, +poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que +j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours +droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi. + +Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter +sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc +d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à -dire droit à l'Est. +Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et +tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise +pour un jardin artificiel. + +Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la +contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,--quoique mêlé +de pensées affligeantes,--que tout cela était mon bien, et que j'étais +Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de +possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en +héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir. +J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de +citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette +saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient +non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la +suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre, +très-froide et très-rafraîchissante. + +Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces +fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une +provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse, +que je savais approcher. + +À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre, +puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de +l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de +revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour +transporter le reste à la maison. + +Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez +moi;--désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma +grotte;--mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus: +leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de +sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils +étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre. + +Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai +chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient +si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de +les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là , et dévorés en grande +partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures +sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce? +Je l'ignorais. + +Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en +monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils +seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre +poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande +quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des +arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux +limons, j'en emportai ma charge. + +À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la +fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des +vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais +fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme, +je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était +possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais +alors. + +Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps, +épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses +de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il +était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir; +que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres +malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil +y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois, +dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et +rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je +compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation. + +Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le +reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse +résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de +tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une +double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et +bien fourrée de broussailles. Là , tranquille, je couchais quelquefois +deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie, +au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà . Dès lors je me +figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage +m'occupa jusqu'au commencement d'août. + +=AOÛT= + +Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur, +les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien +que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile +très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais +point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et +derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient +excessives. + +Vers le 1er de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma +tonnelle et commencé à en jouir. + +Le 3.--Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs; +et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à +les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait +ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient +fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux +cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et +transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis +le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et +quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant +plusieurs jours. + +Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande +surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en +était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais +plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle +revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que +l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat +sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe; +pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma +vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était +bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si +grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers +ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que +possible. + +Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus +sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité. +Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de +vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un +bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue, +qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon +déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de +chèvre ou de tortue grillé;--car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de +vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.--Enfin deux ou trois +oeufs de tortue faisaient mon souper. + +Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour +deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma +fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je +pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon +enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je +n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose +précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me +croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant +qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse +encore vue dans l'île était un bouc. + +=SEPTEMBRE= + +Le 30.--J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement; +j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce +rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette +journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices +religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me +confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et +l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins +de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil, +après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant +terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au +lit. + +Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu +d'abord aucun sentiment de religion dans le coeur, j'avais omis au bout +de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus +longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le +discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours, +comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un +an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de +chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un +jour ou deux de mécompte. + + + + +SOUVENIR D'ENFANCE + + +Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me +manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et +de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans +continuer un mémorial journalier de toutes choses. + +La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître +régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en +conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je +vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma +vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et +de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il +pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies +étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa +position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes +semailles. + +Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de +bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain. +Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je +ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si +alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de +mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut +plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De +touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les +mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils +manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au +retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils +venaient d'être nouvellement semés. + +Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant +facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain, +plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de +terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain +en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour +l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa +très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce +n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve, +n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en +résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à +demi-picotin de chaque sorte. + +Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors +positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je +pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons. + +Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut +très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que +le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre, +j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques +mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou +la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière, +mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient +dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches, +comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année +après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui +m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir +pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître +aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure +qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ +trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je +pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et +formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger +dessous durant toute la saison sèche. + +Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire, +semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille, +j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je +plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de +huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et +formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me +servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu. + +J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se +diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie +et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi: + +Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril: + +Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe. + +Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août: + +Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne. + +Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre: + +Pluie, le soleil étant revenu. + +Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février: + +Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne. + +La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui +venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais +faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de +se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes +provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais +à la maison autant que possible durant les mois pluvieux. + +Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,--même très-convenables à +cette situation,--car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je +ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante +application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser +un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si +cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand +avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un +vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses +ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits +garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages, +quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une +connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des +matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel +j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être +aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je +résolus de m'en assurer. + +Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je +l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai +aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins +dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je +trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis +en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès +qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte, +où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,--aussi bien +qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la +terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais +besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me +furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus +l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma +vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout +des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de +l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson. + +Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me +tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je +suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent +contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins +de _rum,_ quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques +flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas +seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une +chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour +faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La +seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac; +mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je +trouvai aussi une assez bonne invention pour cela. + +Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes +seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me +prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs. + +J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île, +que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où +j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à +la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la +traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon +chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant +mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je +commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait +située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à +l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai +parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais +le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à +l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de +quinze ou vingt lieues. + +Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de +savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique. +D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux +possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des +Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire +que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la +Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne +chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit, +bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays. + +En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai +que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais +infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques +vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que +cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et +le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont +cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et +de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains. + + + + +LA CAGE DE POLL + + +En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de +l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient +douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets +charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en +attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui +apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en +surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé, +je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je +pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler +familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit +qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante. + +Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses +terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils +étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues +jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point +mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas +d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des +pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le +marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à +proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable, +j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être +entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une +abondance poussée même jusqu'à la délicatesse. + +Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par +jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne +ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où +je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un +arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre +jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi +sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de +voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était +couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que +trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de +différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour +la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais +aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle _Pingouins_. + +J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais +très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une +chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à +manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance +dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins +beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant +plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais +sur les collines. + +J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et +pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à +mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je +demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma +patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant +environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le +rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à +retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure, +afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je +parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place. + +Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais +venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île, +et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en +explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou +trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée +de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le +soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien +la position de cet astre à cette heure du jour. + +Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette +vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme +il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai +très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de +la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle +j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le +soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache +et tout mon équipement extrêmement lourds. + +Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit. +J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule. +J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible; +souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former +une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture +quand ma poudre et mon plomb seraient consommés. + +Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je +tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le +menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à +ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de +rentrer chez moi après un mois d'absence. + +Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me +retrouver dans ma vieille huche[24], et de me coucher dans mon hamac. Ce +petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si +désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait +en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce +qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps +aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île. + +Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long +pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire +importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait +alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement +avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué +dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui +porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je +l'avais laissé:--au fait il ne pouvait sortir,--mais il était presque +mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques +branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand +il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je +l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas +même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme +je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux, +qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut +jamais m'abandonner. + +La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai +l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île, +avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans +que j'étais là , et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le +premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier +humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait +comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus +misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de +ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je +pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et +de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il +remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute +compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce, +assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur +sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre +vie. + +Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que +je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus +heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute +la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient +changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le +même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce +qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait +pendant les deux années passées. + +Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la +campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se +réveillait tout-à -coup, et mon coeur défaillait en ma poitrine, à la +seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et +que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par +l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes +d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait +tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me +surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais, +et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là . +Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en +larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après +m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue. + +Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais +chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les +consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste, +j'ouvris la Bible à ce passage:--«Jamais, jamais, je ne te délaisserai; +je ne t'abandonnerai jamais!»--Immédiatement il me sembla que ces mots +s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste +au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de +Dieu et des hommes?--«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point, +que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si +j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les +bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.» + +Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être +plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été +dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée, +j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu. + +Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa +l'esprit et m'arrêta.--«Comment peux-tu être assez hypocrite, +m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu +t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du coeur tu prierais plutôt +pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là . Mais quoique je n'eusse pu +remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de +m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je +pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me +repentir.--Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans +qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon +ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre +parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse +des débris du navire. + + + + +LE GIBET + + +Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième +année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une +relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux +de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que +je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon +temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées. +Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des +Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même +jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet +à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois +heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement +l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais +tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma +journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour, +lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante +pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon +temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette +variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse, +c'est-à -dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon +mousquet sur le soir. + +À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter +l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par +manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque +chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus +quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont +j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils +et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul +arbre. + +Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma +planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux +pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher +et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle +fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai +une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je +tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce +qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il +n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes +mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme +de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour +montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si +peu d'ouvrage; c'est-à -dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien +quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et +demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains. + +Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien +des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que +je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit. + +J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma +récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché +n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles +de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais +perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche. +Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus +tout-à -coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par +divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par +les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant +tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le +broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait +pas eu le temps de monter en épis. + +Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui +me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait +célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage. +Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma +semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement. +Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur +opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne +cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la +place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir. + +Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me +menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que +je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une +multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui +entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je +partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,--car je sortais +toujours avec mon mousquet.--À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux +que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés. + +Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient +toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne +pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à +cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand +bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai +dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis +qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il +était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le +reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver. + +Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un +peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres +d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma; +car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas +plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans +les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre +qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour +ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie, +je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je +souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes +voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des +autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit: +non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils +émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul +aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails. + +Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance; +et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de +l'année, je fis la récolte de mon blé. + +J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille +pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de +mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du +bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je +n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma +manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille +que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de +toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé +m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux +et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors +aucune mesure. + +Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à +l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois +je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou +comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter; +ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en +faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je +pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que +j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer +constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point +toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles +de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon +application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand oeuvre +de me pourvoir de blé et de pain. + +C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon +pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes +réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour +entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever _une +parcelle de pain_. + +Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là +mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était +devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé +qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si +émerveillante. + +Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de +bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en +fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle +faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand +nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer, +non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus +pénible et très-imparfait. + +Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me +rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je +fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde +branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la +terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais. + +Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait +observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le +préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le +battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le +moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir; +et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir +dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces +instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être +et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait +toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de +remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre +entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces +ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé +jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois +prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me +fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je +recueillerais pour mon usage. + +Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez +de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que +d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une +bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en +était une fois plus pénible. + + + + +LA POTERIE + + +Néanmoins je passai outre, et j'emblavai deux pièces de terre plates et +unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je les +entourai d'une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois +que j'avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais qu'au bout d'une +année j'aurais une haie vive qui n'exigerait que peu d'entretien. Cet +ouvrage ne m'occupa guère moins de trois mois, parce qu'une grande +partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me +permettait pas de sortir. + +C'est au logis, tandis qu'il pleuvait et que je ne pouvais mettre le +pied dehors, que je m'occupai de la matière qui va suivre, observant +toutefois que pendant que j'étais à l'ouvrage je m'amusais à causer avec +mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à +connaître son nom, et à dire assez distinctement Poll, qui fut le +premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par une autre bouche que +la mienne. Ce n'était point là mon travail, mais cela m'aidait beaucoup +à le supporter[25]. Alors, comme je l'ai dit, j'avais une grande affaire +sur les bras. J'avais songé depuis long-temps à n'importe quel moyen de +me façonner quelques vases de terre dont j'avais un besoin extrême; mais +je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur +du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l'argile, je +n'arrivasse à fabriquer un pot qui, séché au soleil, serait assez dur et +assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à +être gardées ainsi; et, comme il me fallait des vaisseaux pour la +préparation du blé et de la farine que j'allais avoir, je résolus d'en +faire quelques-uns aussi grands que je pourrais, et propres à contenir, +comme des jarres, tout ce qu'on voudrait y renfermer. + +Je ferais pitié au lecteur, ou plutôt je le ferais rire, si je disais de +combien de façons maladroites je m'y pris pour modeler cette glaise; +combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules; combien il +s'en affaissa, combien il s'en renversa, l'argile n'étant pas assez +ferme pour supporter son propre poids; combien, pour les avoir exposés +trop tôt, se fêlèrent à l'ardeur du soleil; combien tombèrent en pièces +seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu'il furent +secs; en un mot, comment, après que j'eus travaillé si rudement pour +trouver de la glaise, pour l'extraire, l'accommoder, la transporter chez +moi, et la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux +grandes machines de terre grotesques, que je n'ose appeler jarres. + +Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les +soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers +d'osier que j'avais faits exprès pour qu'elles ne pussent être brisées; +et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis +avec de la paille de riz et d'orge. Je comptais, si ces jarres restaient +toujours sèches, y serrer mes grains et peut être même ma farine, quand +ils seraient égrugés. + +Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement, je +fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès, +telles que des pots ronds, des assiettes plates, des cruches et des +jattes, que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et +durcissait étonnamment. + +Mais tout cela ne répondait point encore à mes fins, qui étaient d'avoir +un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu'aucun de ceux que +j'avais n'aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant +fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où je la +retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d'un de mes +pots de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus +agréablement surpris du voir cela, et je me dis qu'assurément ma poterie +pourrait se faire cuire en son entier, puisqu'elle cuisait bien en +morceaux. + +Cette découverte fit que je m'appliquai à rechercher comment je pourrais +disposer mon feu pour y cuire quelques pots. Je n'avais aucune idée du +four dont les potiers se servent, ni de leurs vernis, et j'avais +pourtant du plomb pour en faire. Je plaçai donc trois grandes cruches et +deux ou trois autres pots, en pile les uns sur les autres, sur un gros +tas de cendres chaudes, et j'allumai un feu de bois tout à l'entour. +J'entretins le feu sur touts les côtés et sur le sommet, jusqu'à ce que +j'eusse vu mes pots rouges de part en part et remarqué qu'ils n'étaient +point fendus. Je les maintins à ce degré pendant cinq ou six heures +environ, au bout desquelles j'en apperçus un qui, sans être fêlé, +commençait à fondre et à couler. Le sable, mêlé à la glaise, se +liquéfiait par la violence de la chaleur, et se serait vitrifié si +j'eusse poursuivi. Je diminuai donc mon brasier graduellement, jusqu'à +ce que mes pots perdissent leur couleur rouge. Ayant veillé toute la +nuit pour que le feu ne s'abattît point trop promptement, au point du +jour je me vis possesseur de trois excellentes... je n'ose pas dire +cruches, et deux autres pots aussi bien cuits que je pouvais le désirer. +Un d'entre eux avait été parfaitement verni par la fonte du gravier. + +Après cette épreuve, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai +plus d'aucun vase pour mon usage; mais je dois avouer que leur forme +était fort insignifiante, comme on peut le supposer. Je les modelais +absolument comme les enfants qui font des boulettes de terre grasse, ou +comme une femme qui voudrait faire des pâtés sans avoir jamais appris à +pâtisser. + +Jamais joie pour une chose si minime n'égala celle que je ressentis en +voyant que j'avais fait un pot qui pourrait supporter le feu; et à peine +eus-je la patience d'attendre qu'il soit tout-à -fait refroidi pour le +remettre sur le feu avec un peu d'eau dedans pour bouillir de la viande, +ce qui me réussit admirablement bien. Je fis un excellent bouillon avec +un morceau de chevreau; cependant je manquais de gruau et de plusieurs +autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi bon que j'aurais pu +l'avoir. + +J'eus un nouvel embarras pour me procurer un mortier de pierre où je +pusse piler ou écraser mon grain; quant à un moulin, il n'y avait pas +lieu de penser qu'avec le seul secours de mes mains je parvinsse jamais +à ce degré d'industrie. Pour suppléer à ce besoin, j'étais vraiment +très-embarrassé, car de touts les métiers du monde, le métier de +tailleur de pierre était celui pour lequel j'avais le moins de +dispositions; d'ailleurs je n'avais point d'outils pour l'entreprendre. +Je passai plusieurs jours à chercher une grande pierre assez épaisse +pour la creuser et faire un mortier; mais je n'en trouvai pas, si ce +n'est dans de solides rochers, et que je ne pouvais ni tailler ni +extraire. Au fait, il n'y avait point de roches dans l'île d'une +suffisante dureté, elles étaient toutes d'une nature sablonneuse et +friable, qui n'aurait pu résister aux coups d'un pilon pesant, et le blé +n'aurait pu s'y broyer sans qu'il s'y mêlât du sable. Après avoir perdu +ainsi beaucoup de temps à la recherche d'une pierre, je renonçai, et je +me déterminai à chercher un grand billot de bois dur, que je trouvai +beaucoup plus aisément. J'en choisis un si gros qu'à peine pouvais-je le +remuer, je l'arrondis et je le façonnai à l'extérieur avec ma hache et +mon herminette; ensuite, avec une peine infinie, j'y pratiquai un trou, +au moyen du feu, comme font les Sauvages du Brésil pour creuser leurs +pirogues. Je fis enfin une hie ou grand pilon avec de ce bois appelé +_bois de fer_, et je mis de côté ces instruments en attendant ma +prochaine récolte, après laquelle je me proposai de moudre mon grain, au +plutôt de l'égruger, pour faire du pain. + +Ma difficulté suivante fut celle de faire un sas ou blutoir pour passer +ma farine et la séparer du son et de la bale, sans quoi je ne voyais pas +possibilité que je pusse avoir du pain; cette difficulté était si grande +que je ne voulais pas même y songer, assuré que j'étais de n'avoir rien +de ce qu'il faut pour faire un tamis; j'entends ni canevas fin et clair, +ni étoffe à bluter la farine à travers. J'en restai là pendant plusieurs +mois; je ne savais vraiment que faire. Le linge qui me restait était en +haillons; j'avais bien du poil de chèvre, mais je ne savais ni filer ni +tisser; et, quand même je l'eusse su, il me manquait les instruments +nécessaires. Je ne trouvai aucun remède à cela. Seulement je me +ressouvins qu'il y avait parmi les hardes de matelots que j'avais +emportées du navire quelques cravates de calicot ou de mousseline. J'en +pris plusieurs morceaux, et je fis trois petits sas, assez propre à leur +usage. Je fus ainsi pourvu pour quelques années. On verra en son lieu ce +que j'y substituai plus tard. + +J'avais ensuite à songer à la boulangerie, et comment je pourrais faire +le pain quand je viendrais à avoir du blé; d'abord je n'avais point de +levain. Comme rien ne pouvait suppléer à cette absence, je ne m'en +embarrassai pas beaucoup. Quant au four, j'étais vraiment en grande +peine. + +À la fin je trouvai l'expédient que voici: je fis quelques vases de +terre très-larges et peu profonds, c'est-à -dire qui avaient environ deux +pieds de diamètre et neuf pouces seulement de profondeur; je les cuisis +dans le feu, comme j'avais fait des autres, et je les mis ensuite à +part. Quand j'avais besoin de cuire, j'allumais d'abord un grand feu sur +mon âtre, qui était pavé de briques carrées de ma propre fabrique; je +n'affirmerais pas toutefois qu'elles fussent parfaitement carrées. + +Quand le feu de bois était à peu près tombé en cendres et en charbons +ardents, je les éparpillais sur l'âtre, de façon à le couvrir +entièrement, et je les y laissais jusqu'à ce qu'il fût très-chaud. Alors +j'en balayais toutes les cendres, je posais ma miche ou mes miches que +je couvrais d'une jatte de terre, autour de laquelle je relevais les +cendres pour conserver et augmenter la chaleur. De cette manière, aussi +bien que dans le meilleur four du monde, je cuisais mes pains d'orge, et +devins en très-peu de temps un vrai pâtissier; car je fis des gâteaux de +riz et des _poudings_. Toutefois je n'allai point jusqu'aux pâtés: je +n'aurais rien eu à y mettre, supposant que j'en eusse fait, si ce n'est +de la chair d'oiseaux et de la viande de chèvre. + +On ne s'étonnera point de ce que toutes ces choses me prirent une grande +partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on considère +que dans l'intervalle de toutes ces choses j'eus à faire mon labourage +et une nouvelle moisson. En effet, je récoltai mon blé dans sa saison, +je le transportai au logis du mieux que je pouvais, et je le conservai +en épis dans une grande manne jusqu'à ce que j'eusse le temps de +l'égrainer, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour le battre. + +L'accroissement de mes récoltes me nécessita réellement alors à agrandir +ma grange. Je manquais d'emplacement pour les serrer; car mes semailles +m'avaient rapporté au moins vingt boisseaux d'orge et tout au moins +autant de riz; si bien que dès lors je résolus de commencer à en user à +discrétion: mon biscuit depuis long-temps était achevé. Je résolus aussi +de m'assurer de la quantité qu'il me fallait pour toute mon année, et si +je ne pourrais pas ne faire qu'une seule semaille. + + + + +LA PIROGUE + + +Somme toute, je reconnus que quarante boisseaux d'orge et de riz étaient +plus que je n'en pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à +semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans +l'espérance qu'elle pourrait largement me pourvoir de pain. + +Tandis que toutes ces choses se faisaient, mes pensées, comme on peut le +croire, se reportèrent plusieurs fois sur la découverte de la terre que +j'avais apperçue de l'autre côté de l'île. Je n'étais pas sans quelques +désirs secrets d'aller sur ce rivage, imaginant que je voyais la terre +ferme, et une contrée habitée d'où je pourrais d'une façon ou d'une +autre me transporter plus loin, et peut-être trouver enfin quelques +moyens de salut. + +Mais dans tout ce raisonnement je ne tenais aucun compte des dangers +d'une telle entreprise dans le cas où je viendrais à tomber entre les +mains des Sauvages, qui pouvaient être, comme j'aurais eu raison de le +penser, plus féroces que les lions et les tigres de l'Afrique. Une fois +en leur pouvoir, il y avait, mille chances à courir contre une qu'ils me +tueraient et sans doute me mangeraient. J'avais ouï dire que les peuples +de la côte des Caraïbes étaient cannibales ou mangeurs d'hommes, et je +jugeais par la latitude que je ne devais pas être fort éloigné de cette +côte. Supposant que ces nations ne fussent point cannibales, elles +auraient pu néanmoins me tuer, comme cela était advenu à d'autres +Européens qui avaient été pris, quoiqu'ils fussent au nombre de dix et +même de vingt, et elles l'auraient pu d'autant plus facilement que +j'étais seul, et ne pouvais opposer que peu ou point de résistance. +Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû mûrement considérer et qui +plus tard se présentèrent à mon esprit, ne me donnèrent premièrement +aucune appréhension, ma tête ne roulait que la pensée d'aborder à ce +rivage. + +C'est ici que je regrettai mon garçon Xury, et mon long bateau avec sa +voile _d'épaule de mouton,_ sur lequel j'avais navigué plus de neuf +cents milles le long de la côte d'Afrique; mais c'était un regret +superflu. Je m'avisai alors d'aller visiter la chaloupe de notre navire, +qui, comme je l'ai dit, avait été lancée au loin sur la rive durant la +tempête, lors de notre naufrage. Elle se trouvait encore à peu de chose +près dans la même situation: renversée par la force des vagues et des +vents, elle était presque sens dessus dessous sur l'éminence d'une +longue dune de gros sable, mais elle n'était point entourée d'eau comme +auparavant. + +Si j'avais eu quelque aide pour le radouber et le lancer à la mer, ce +bateau m'aurait suffi, et j'aurais pu retourner au Brésil assez +aisément; mais j'eusse dû prévoir qu'il ne me serait pas plus possible +de le retourner et de le remettre sur son fond que de remuer l'île. +J'allai néanmoins dans les bois, et je coupai des leviers et des +rouleaux, que j'apportai près de la chaloupe, déterminé à essayer ce que +je pourrais faire, et persuadé que si je parvenais à la redresser il me +serait facile de réparer le dommage qu'elle avait reçu, et d'en faire +une excellente embarcation, dans laquelle je pourrais sans crainte aller +à la mer. + +Au fait je n'épargnai point les peines dans cette infructueuse besogne, +et j'y employai, je pense, trois ou quatre semaines environ. Enfin, +reconnaissant qu'il était impossible à mes faibles forces de la +soulever, je me mis à creuser le sable en dessous pour la dégager et la +faire tomber; et je plaçai des pièces de bois pour la retenir et la +guider convenablement dans sa chute. + +Mais quand j'eus fait cette fouille, je fus encore hors d'état de +l'ébranler et de pénétrer en dessous, bien loin de pouvoir la pousser +jusqu'à l'eau. Je fus donc forcé de l'abandonner; et cependant bien que +je désespérasse de cette chaloupe, mon désir de m'aventurer sur mer pour +gagner le continent augmentait plutôt qu'il ne décroissait, au fur et à +mesure que la chose m'apparaissait plus impraticable. + +Cela m'amena enfin à penser s'il ne serait pas possible de me +construire, seul et sans outils, avec le tronc d'un grand arbre, une +pirogue toute semblable à celles que font les naturels de ces climats. +Je reconnus que c'était non-seulement faisable, mais aisé. Ce projet me +souriait infiniment, avec l'idée surtout que j'avais en main plus de +ressources pour l'exécuter qu'aucun Nègre ou Indien; mais je ne +considérais nullement les inconvénients particuliers qui me plaçaient +au-dessous d'eux; par exemple le manque d'aide pour mettre ma pirogue à +la mer quand elle serait achevée, obstacle beaucoup plus difficile à +surmonter pour moi que toutes les conséquences du manque d'outils ne +pouvaient l'être pour les Indiens. Effectivement, que devait me servir +d'avoir choisi un gros arbre dans les bois, d'avoir pu à grande peine le +jeter bas, si après l'avoir façonné avec mes outils, si après lui avoir +donné la forme extérieure d'un canot, l'avoir brûlé ou taillé en dedans +pour le creuser, pour en faire une embarcation; si après tout cela, +dis-je, il me fallait l'abandonner dans l'endroit même où je l'aurais +trouvé, incapable de le mettre à la mer. + +Il est croyable que si j'eusse fait la moindre réflexion sur ma +situation tandis que je construisais ma pirogue, j'aurais immédiatement +songé au moyen de la lancer à l'eau; mais j'étais si préoccupé de mon +voyage, que je ne considérai pas une seule fois comment je la +transporterais; et vraiment elle était de nature à ce qu'il fût pour moi +plus facile de lui faire franchir en mer quarante-cinq milles, que du +lieu où elle était quarante-cinq brasses pour la mettre à flot. + +J'entrepris ce bateau plus follement que ne fit jamais homme ayant ses +sens éveillés. Je me complaisais dans ce dessein, sans déterminer si +j'étais capable de le conduire à bonne fin, non pas que la difficulté de +le lancer ne me vînt souvent en tête; mais je tranchais court à tout +examen par cette réponse insensée que je m'adressais:--«Allons, +faisons-le d'abord; à coup sûr je trouverai moyen d'une façon ou d'une +autre de le mettre à flot quand il sera fait.» + +C'était bien la plus absurde méthode; mais mon idée opiniâtre prévalait: +je me mis à l'oeuvre et j'abattis un cèdre. Je doute beaucoup que Salomon +en ait eu jamais un pareil pour la construction du temple de Jérusalem. +Il avait cinq pieds dix pouces de diamètre près de la souche et quatre +pieds onze pouces à la distance de vingt-deux pieds, après quoi il +diminuait un peu et se partageait en branches. Ce ne fut pas sans un +travail infini que je jetai par terre cet arbre; car je fus vingt jours +à le hacher et le tailler au pied, et, avec une peine indicible, +quatorze jours à séparer à coups de hache sa tête vaste et touffue. Je +passai un mois à le façonner, à le mettre en proportion et à lui faire +une espèce de carène semblable à celle d'un bateau, afin qu'il pût +flotter droit sur sa quille et convenablement. Il me fallut ensuite près +de trois mois pour évider l'intérieur et le travailler de façon à en +faire une parfaite embarcation. En vérité je vins à bout de cette +opération sans employer le feu, seulement avec un maillet et un ciseau +et l'ardeur d'un rude travail qui ne me quitta pas, jusqu'à ce que j'en +eusse fait une belle pirogue assez grande pour recevoir vingt-six +hommes, et par conséquent bien assez grande pour me transporter moi et +toute ma cargaison. + +Quand j'eus achevé cet ouvrage j'en ressentis une joie extrême: au fait, +c'était la plus grande pirogue d'une seule pièce que j'eusse vue de ma +vie. Mais, vous le savez, que de rudes coups ne m'avait-elle pas coûté! +Il ne me restait plus qu'à la lancer à la mer; et, si j'y fusse parvenu, +je ne fais pas de doute que je n'eusse commencé le voyage le plus +insensé et le plus aventureux qui fût jamais entrepris. + +Mais touts mes expédients pour l'amener jusqu'à l'eau avortèrent, bien +qu'ils m'eussent aussi coûté un travail infini, et qu'elle ne fût +éloignée de la mer que de cent verges tout au plus. Comme premier +inconvénient, elle était sur une éminence à pic du côté de la baie. +Nonobstant, pour aplanir cet obstacle, je résolus de creuser la surface +du terrain en pente douce. Je me mis donc à l'oeuvre. Que de sueurs cela +me coûta! Mais compte-t-on ses peines quand on a sa liberté en vue? +Cette besogne achevée et cette difficulté vaincue, une plus grande +existait encore, car il ne m'était pas plus possible de remuer cette +pirogue qu'il ne me l'avait été de remuer la chaloupe. + +Alors je mesurai la longueur du terrain, et je me déterminai à ouvrir +une darce ou canal pour amener la mer jusqu'à la pirogue, puisque je ne +pouvais pas amener ma pirogue jusqu'à la mer. Soit! Je me mis donc à la +besogne; et quand j'eus commencé et calculé la profondeur et la longueur +qu'il fallait que je lui donnasse, et de quelle manière j'enlèverais les +déblais, je reconnus que, n'ayant de ressources qu'en mes bras et en +moi-même, il me faudrait dix ou douze années pour en venir à bout; car +le rivage était si élevé, que l'extrémité supérieure de mon bassin +aurait dû être profonde de vingt-deux pieds tout au moins. Enfin, +quoique à regret, j'abandonnai donc aussi ce dessein. + +J'en fus vraiment navré, et je compris alors, mais trop tard, quelle +folie c'était d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les +frais et d'avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à +bonne fin. + +Au milieu de cette besogne je finis ma quatrième année dans l'île, et +j'en célébrai l'anniversaire avec la même dévotion et tout autant de +satisfaction que les années précédentes; car, par une étude constante et +une sérieuse application de la parole de Dieu et par le secours de sa +grâce, j'acquérais une science bien différente de celle que je possédais +autrefois, et j'appréciais tout autrement les choses: je considérais +alors le monde comme une terre lointaine où je n'avais rien à souhaiter, +rien à désirer; d'où je n'avais rien à attendre, en un mot avec laquelle +je n'avais rien et vraisemblablement ne devais plus rien avoir à faire. +Je pense que je le regardais comme peut-être le regarderons-nous après +cette vie, je veux dire ainsi qu'un lieu où j'avais vécu, mais d'où +j'étais sorti; et je pouvais bien dire comme notre père Abraham au +Mauvais Riche:--«Entre toi et moi il y a un abyme profond.» + +Là j'étais éloigné de la perversité du monde: je n'avais ni +concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la +vie. Je ne convoitais rien, car j'avais alors tout ce dont j'étais +capable de jouir; j'étais seigneur de tout le manoir: je pouvais, s'il +me plaisait, m'appeler Roi ou Empereur de toute cette contrée rangée +sous ma puissance; je n'avais point de rivaux, je n'avais point de +compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la +souveraineté. J'aurais pu récolter du blé de quoi charger des navires; +mais, n'en ayant que faire, je n'en semais que suivant mon besoin. +J'avais à foison des chélones ou tortues de mer, mais une de temps en +temps c'était tout ce que je pouvais consommer; j'avais assez de bois de +charpente pour construire une flotte de vaisseaux, et quand elle aurait +été construite j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la +charger de passerilles et de vin. + + + + +RÉDACTION DU JOURNAL + + +Mais ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi. +J'avais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que +m'importait tout le reste! Si j'avais tué du gibier au-delà , de ma +consommation, il m'aurait fallu l'abandonner au chien ou aux vers. Si +j'avais semé plus de blé qu'il ne convenait pour mon usage, il se serait +gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient à pourrir sur la terre; +je ne pouvais les employer qu'au chauffage, et je n'avais besoin de feu +que pour préparer mes aliments. + +En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion, +que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que +suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on +s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus. +Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de +convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment +plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si +ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient +été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une +petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six +livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en +avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais +volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras +pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six +_penny_ de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une +poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je +n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un +tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de +ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la +même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de +leur inutilité. + +J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux +qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon +esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec +reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui +m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder +plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à +considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me +donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici +sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents +qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés, +parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses +qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous +manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous +avons. + +Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de +même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne: +je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais +premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement +été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que +le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu +l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré +pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué +d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de +plomb pour me procurer ma nourriture. + +Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me +représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je +fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais +pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons +et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps +assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû +périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre +comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une +chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou +l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu +le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une +bête. + +Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence +envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes +ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce +passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur +infortune:--«Est-il une affliction semblable à la mienne?»--Qu'ils +considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur +aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable. + +Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon +âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que +j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine. +J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute +connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par +mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer +de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs +et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé +bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la +crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs; +tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins, +tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les +dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des +dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon +absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes +pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au +bien. + +J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment +de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont +j'avais joui,--telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine +portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma +cargaison d'Angleterre,--je n'avais pas eu une seule fois ces +mots:--«Merci, ô mon Dieu!»--ni dans le coeur ni à la bouche. Dans mes +plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou +à lui dire:--«Seigneur, ayez pitié de moi!»--Je ne prononçais le nom de +Dieu que pour jurer et blasphémer. + +J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme +je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie +passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence +particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et +combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant +moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si +abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon +repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde +de Dieu. + +J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de +Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une +sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi, +qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je +n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de +bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu; +que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort +aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu +m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer +que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie +nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles! +enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde +nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place +où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un +côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes +féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses, +ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni +Sauvages pour me massacrer et me dévorer. + +En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre +c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une +vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il +prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis +ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je +secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique. + +Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des +choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou +entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées. + +Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque +temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre +j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine +laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura +j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de +remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir +qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements +qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant +superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu +lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité. + +D'abord,--je l'avais remarqué,--le même jour où je rompis avec mon père +et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans +la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave. + +Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade +d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un +bateau. + +Le même jour que je naquis, c'est-à -dire le 20 septembre, le même jour +ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île. +Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le +même jour. + +La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le +biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême +réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près +une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du +blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en +avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse. + +Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais +plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais +trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais +soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres +vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en +eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où +se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je +laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter. +Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas +besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand +bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout +seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée. + + + + +SÉJOUR SUR LA COLLINE + + +La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à -fait nu, c'est que +l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que +lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même +souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une +chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais +doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au +soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment +dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient +immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais +couvert. + +À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les +quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes +vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de +grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais +avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de +ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à +bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir +long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une +façon vraiment pitoyable. + +J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais, +des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil +sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures +qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement +très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand +bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en +acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout +entier, c'est-à -dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux +genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt +contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient +très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore +plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et +quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque +et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti. + +J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un +parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en +avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les +chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en +mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus +proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin, +c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les +chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps +sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé +avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma +fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La +principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu +l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter +au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je +le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le +poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et +repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le +plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le +temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le +portais sous mon bras. + +Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se +résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux +dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la +vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de +conversation, je me disais:--«Converser ainsi mutuellement avec mes +propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes +prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la +société des hommes?» + +Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien +d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la +même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture +annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,--je +gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une +provision d'un an;--outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties +journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la +construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal +que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la +crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si +démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord, +comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant +toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener +l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un +commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au +fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre +convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau, +et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant +point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à +peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu +par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute +mer. + +Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit +point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la +première, c'est-à -dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ +quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet, +et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île. +J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse +dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que +j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les +autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne +songeai plus qu'à faire cette reconnaissance. + +Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus +régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile +de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais +en grande quantité par-devers moi. + +Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je +trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis +alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes +provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des +éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait +tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de +toute humidité. + +À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un +mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet; +équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer, +mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin, +impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me +décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence. +J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt +appeler des gâteaux,--un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais +une grande consommation, une petite bouteille de _rum,_ une moitié de +chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux +grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que +j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour +me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit. + +Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité, +comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut +beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île +elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale, +je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer, +les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de +sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je +fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe. + +Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon +entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il +faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais +revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un +morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire. + +Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre, +et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en +découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer. + +En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je +dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la +pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y +avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa +violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse +pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les +choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre +côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je +reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais +donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver +aussitôt dans un remous. + +Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent, +qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait +de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de +côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du +courant. + +Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la +mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les +pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,--je +n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,--que +je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme +l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que +tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en +plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il +n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec +mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu; +car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas +qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là +ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité +d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et +l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de +périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse +tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais +une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à -dire un de mes pots de +terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du +vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni +continent ni île, avant mille lieues tout au moins? + +Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre +pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors +mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et +l'unique bonheur que souhaitât mon coeur était d'y rentrer. Plein de ce +brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.--«Heureux désert, +m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où +vas-tu?» + + + + +POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU? + + +Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je +murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette +heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le +véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par +des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après +que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle +était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,--telle +elle m'apparaissait alors,--emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais +éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la +revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes +forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma +pirogue vers le Nord, c'est-à -dire au côté Nord du courant où se +trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil +passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant +du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au coeur, surtout quand +au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment +j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou +la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car, +n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner +pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps +continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et +portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant. + +À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue +commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la +limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le +courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En +remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait, +et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui +déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux +parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au +Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous +rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest. + +Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle, +d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou +qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement +peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel +empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec +quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus +joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux. + +Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon +île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord +drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte +septentrionale, c'est-à -dire à son extrémité opposée à celle d'où +j'étais parti. + +Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce +remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je +trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait +entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues +environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau +tout-à -fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je +continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais +plus un grand sillage, comme auparavant. + +Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je +trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre, +s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le +courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le +Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin +de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un +bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et +en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus +bientôt gagné le rivage. + +Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma +délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue; +et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la +hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte +sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et +la fatigue du voyage. + +J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma +pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas, +pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant; +et ce que pouvait être l'autre côté,--l'Ouest, veux-je dire,--je +l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me +déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du +côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma +frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin. +Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une +très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant +jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon +embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui +eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant +parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et +voir où j'étais. + +Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais +allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma +pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement +chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le +trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne +tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la +maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà +dit, ma maison de campagne. + +Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour +reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez +si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma +surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela +plusieurs fois par mon nom:--«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre +Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?--, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où +êtes-vous allé?» + +J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme +cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute +l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le +sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme +la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,--je +m'éveillai enfin tout-à -fait, horriblement épouvanté et dans la plus +grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon +Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui +qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais +coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu, +qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et +crier:--«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment +êtes-vous venu ici?»--et autres choses semblables que je lui avais +enseignées. + +Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au +fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me +remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là , et je cherchais +quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus +bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui +tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint +à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et +continua de me dire:--«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là , +où êtes-vous allé?--» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et +je l'emportai ainsi avec moi au logis. + +J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer; +j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et +réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise +d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il +fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais +parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser +mon coeur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour +l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en +supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à +l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin +de l'île ainsi que je l'avais été déjà . Toutes ces raisons firent que je +me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de +tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer. + +Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et +sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant +parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à -fait consolé +en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de +société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points. + +Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux +mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je +serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils +que j'aurais pu faire un très-bon charpentier. + +J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et +j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai +infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde +et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant +hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon +propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je +parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en +terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme +et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive +satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de +notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement +négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île, +et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main +sur aucune. + +Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que +mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires, +qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de +m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter +d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la +suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais +en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour +une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses oeufs et une pièce ou deux de sa +chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un +panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes +corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et +vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me +servaient de grainiers. + + + + +ROBINSON ET SA COUR + + +Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait +considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de +suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je +fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à -dire à ce qu'il faudrait que je +fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans +la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais +apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus +parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille +chèvre. Mon coeur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse. + +J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai +dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer +quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si +je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin +par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri. + +À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent +plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas +bonnes,--je n'avais point de fil d'archal,--je les trouvai toujours +rompues et mes amorces mangées. + +Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai +donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles +avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma +façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis +d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus +aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient +venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain +matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent +mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon +système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails, +un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux +bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles. + +Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que +je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce +que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela +n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai +donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante. +Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut +apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours +sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire +et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces +animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien +avec eux. + +Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors +davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je +les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans +beaucoup de peine. + +Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le +bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se +familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de +chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire +multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en +avoir un troupeau autour de ma maison. + +Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes +chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient +sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me +fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que +ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne +pourraient forcer. + +L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue +m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce +de terre convenable c'est-à -dire où il y eût de l'herbage pour leur +pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du +soleil. + +Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut +une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou +_savane_,--comme on dit dans nos colonies occidentales,--un lieu plat et +ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou +trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma +prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain +de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux +milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette +palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu +dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je +n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans +un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et +que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper. + +Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges +d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je +résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent +verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres +que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à +même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait. + +C'était agir avec prudence, et je me mis à l'oeuvre avec courage. Je fus +trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce +fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux +pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour +les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge +et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après +l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs +liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée +de grains. + +Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un +troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après +j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour +ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur +usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les +prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un +enclos à l'autre. + +Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait, +non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle +je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à +l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma +laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de +lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont +nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage. +Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre, +qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il +est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et +très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus +jamais faute. + +Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses +créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans +la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous +donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle +table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu +que la faim et la mort! + +Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite +famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute +l'île:--j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais +les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point +de rebelles parmi mes peuples! + +Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme +s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon +chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point +trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours +assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté +et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma +main leur donnait comme une marque de faveur spéciale. + +Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils +étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon +habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle +espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là , tandis que +les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent +fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient +tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un +grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de +laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un +peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir +beaucoup trop. + +J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma +pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau +le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver +moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me +résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie +d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une +colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de +voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je +résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce +que je fis.--Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel +que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je +m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de +sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage. +Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure: + +J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec +une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau +de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en +ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses +vêtements. + +J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans +descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux +genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc +dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un +pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point; +mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel +nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et +se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le +reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare. + +J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait +avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y +appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en +outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait +par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient +deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma +poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille, +sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de +peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus +nécessaire de mon équipage. + + + + +LE VESTIGE + + +Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on +l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait +à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma +barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des +ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle +qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière +de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à +quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en +portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient +assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une +longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils +eussent paru effroyables. + +Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu +remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y +reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau +voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le +long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais +mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme +alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court +chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de +rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré +plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à -fait calme et douce: là +comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point +de courant. + +J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je +résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était +point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait, +c'est-à -dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se +joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause +de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest +ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux +aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers +je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une +demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était +tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce +moment il n'aurait pu faire. + +Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du +jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation. +Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur +au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à +l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais +plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre +pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île. + +Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux +plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente, +entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que +j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans +l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus +grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement, +c'est-à -dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je +tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze +ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux, +où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en +épis séparés de la paille. + +Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle +avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient +devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir +qu'ils masquaient une habitation. + +Près de cette demeure, mais un peu plus avant dans le pays et dans un +terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et +ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en +saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de +grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées. + +Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez +belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec +soin, c'est-à -dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment +émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu, +sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord +n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je +les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent +s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce +qu'ils faisaient tout-à -fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma +tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur +des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être +réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de +repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec +d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture +provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande +houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne +où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de +mon principal manoir. + +Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à -dire pour mes +chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et +le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté +qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits +pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade +qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux, +ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le +temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure +muraille. + +Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais +pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon +bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux +domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande, +de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce +lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette +race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme +toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits +pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher +quelques-uns. + +Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver +ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec +beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes +aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain, +médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré. + +Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre +habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais +habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car +je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la +montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de +voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre +du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des +courants, le vent ou quelque autre malencontre.--Mais me voici arrivé à +une nouvelle scène de ma vie. + +Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus +excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu +parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de +la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je +regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je +montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur +le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne +pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là . J'y retournai encore +pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était +point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car +c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les +parties d'un pied. Comment cela était-il venu là ? je ne le savais ni ne +pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme +confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on +dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais +derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à +chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans +l'éloignement.--Il n'est pas possible de décrire les formes diverses +dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées +extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes +bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin! + +Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours +depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je +d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une +porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se +cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans +cette retraite. + +Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de +ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des +choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux. +J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je +n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il +fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce +raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine +aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui +l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et +comment était-il possible qu'un homme fût venu là ? Mais d'un autre côté +je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan +se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de +laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car +il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai +d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres +moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais +tout-à -fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple +pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier +contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la +première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer +totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et +avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon. + +Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute +appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus +dangereuses créatures, c'est-à -dire des Sauvages de la terre ferme +située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été +entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon +île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se +souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne +me serais soucié moi-même de les y avoir. + + + + +LES OSSEMENTS + + +Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au +Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors +dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation; +car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en +cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs +recherches jusqu'à moi.--Puis de terribles pensées assaillaient mon +esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que +l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre, +et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire, +toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé, +emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à +mourir de faim. + +La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute +ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que +j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure +m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver +les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette +inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que +juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne +pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et +je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux +ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût +advenir, réduit à périr faute de pain. + +Quelle oeuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme! +Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses +ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que +demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons +demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai +même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et +manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction +était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste +Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie +silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être +compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures; +moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de +la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité +éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à +la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre +à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied +dans l'île! + +Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de +nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu +de ma première stupeur.--Je considérai alors que c'était l'infiniment +sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie; +qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard, +je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon +Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à +son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me +condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il +jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère, +puisque j'avais péché contre lui. + +Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout +puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé +quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable +de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à +sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui, +de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et +aux inspirations de sa providence de chaque jour. + +Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des +semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier: +un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme +préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans +un profond abattement, quand tout-à -coup me revinrent en l'esprit ces +paroles de la Sainte Écriture:--«Invoque-moi au jour de ton affliction, +et je te délivrerai, et tu me glorifieras.» + +Là -dessus je me levai, non-seulement le coeur empli de joie et de +courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance. +Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le +premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:--«Sers le Seigneur, +et aie bon courage, et il fortifiera ton coeur; sers, dis-je, le +Seigneur.»--Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me +réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus +plus triste au moins à ce sujet. + +Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il +me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le +vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage +par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua +aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une +illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu +prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant? +D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si +cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris +que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle +de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et +d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que +tout autre. + +Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas +sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à +languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge +et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que +je les trayasse,--ce qui était ordinairement ma récréation du soir,--et +que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au +fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait +tari. + +Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de +mes propres pieds,--je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur +de mon ombre,--je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs +pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais, +regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma +corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un +homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible +effroi: ce qui, au fait, était vrai. + +Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je +m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon +imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant +de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le +mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou +quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là +mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment, +lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux +environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai +qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double +désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon coeur de +la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la +fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou +des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée, +et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma +sécurité? je ne savais. + +Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de +la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la +raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes +clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de +peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île, +dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après +cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût +point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin +qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à +pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de +l'île. + +Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon +retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de +mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs +de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante +que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus +lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout +cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la +résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de +ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné; +je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à +Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut +sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait, +j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et +peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution. + +Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je +m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes +esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai +beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et, +après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si +agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue, +n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y +avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais +qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit +avec dessein, soit poussées par les vents contraires. + +Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré +l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si +quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que +possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque +alors. + +Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable +descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute +apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec +toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour +attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à +faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais +prendre terre à des Sauvages. + +Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui +avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de +l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre +délibération, je résolus de me faire un second retranchement en +demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans +auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait +mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il +n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire +aussitôt une muraille épaisse et forte. + + + + +EMBUSCADE + + +De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé +de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé +propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour +passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en +amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en +piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les +mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de +les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je +pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus +plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus +point en sûreté qu'il ne fût fini. + +Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain +environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui +croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt +mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande +esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de +ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied +de ma muraille extérieure. + +Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans +j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru +et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait +jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une +habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais +pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un +endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde; +et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute +impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même +il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille +extérieure. + +C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures +que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite +qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne +prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur. + +Durant ces travaux je n'étais pas tout-à -fait insouciant de mes autres +affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui +non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me +suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore +m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de +perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux +frais. + +Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux +moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre +emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je +l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois +petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que +possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de +chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal, +je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce +dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le +plus raisonnable. + +En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les +plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le +désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et +profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en +essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il +y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de +bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement, +n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais +faits si péniblement. + +Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien +enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le +comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y +trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix +chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette +clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois, +comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps. + +La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce +travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici +que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie +beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer +ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux +de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon +esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte +et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales +accablaient tellement mon coeur, que je me trouvais rarement en état de +m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette +résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que +dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais +plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être +massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma +propre expérience qu'un coeur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour +et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un coeur plein de +terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain, +un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu +qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles +affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent +être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier +Dieu est purement un acte de l'esprit. + +Mais poursuivons.--Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite +provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu +secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la +pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et +promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation +qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes +d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre +navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné +que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés +jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps. +Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de +la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai +plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette +dans ma poche. + +Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où +vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un +vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu +que je l'imaginais.--Si par une providence spéciale je n'avais pas été +jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il +m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots +du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute +mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces +Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats, +et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où +suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en +repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard. + +Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île, +comme je le disais tout-à -l'heure, je fus profondément atterré. Il me +serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à +l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres +ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et +un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs, +où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce +festin de chair humaine. + +Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps +l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient +étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale +brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine. +J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais +jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face, +mon coeur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne +m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même, +je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte +sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure. + +Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai +tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection +de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai +Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère +à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que +j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que +je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de +ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa +connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui +compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que +je pouvais souffrir encore. + +Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je +commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne +l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient +jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni +souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver +quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie +couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.--J'avais été +plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature +humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer +dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais +facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours +parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des +hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais +me faire connaître. + +Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de +leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer, +que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre +district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district, +j'entends par cela mes trois plantations: mon _château_, ma _maison de +campagne_, que j'appelais ma tonnelle, et mes _parcs_ dans les bois, où +je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la +nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je +redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une +seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer +à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer +autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur +d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel +aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs +mains. + +Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque +d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre +tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de +précautions, que j'avais l'oeil plus au guet, et que j'évitais de tirer +mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait +dans l'île. + + + + +DIGRESSION HISTORIQUE + + +C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu +d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité +de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore +quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards; +car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet, +quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que +j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma +ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que +j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le +mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on +ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux +pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté. + +Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions, +j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de +plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être +misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il +eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette +réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que +soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant +leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs +plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses +positions. + +Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les +frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que +j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit +imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un +excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire +de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était +vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté; +car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien, +des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer: +d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme +je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs +semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais +tout-à -fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la +rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni +chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des +Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu +à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie, +quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour +m'y faire mettre la main. + +Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne +faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces +monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible, +de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je +remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si +je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je +couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les +effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout +avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait +s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente +Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient +aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet? + +Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur +servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui, +venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter +tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de +poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la +certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre: +elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer, +ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je +renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en +embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à +deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie +quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à +chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon +sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette +idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que +j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois +juste au moment de faire feu sur les Sauvages. + +J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à +chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que +même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel +je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais +rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou +trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur +que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces +misérables barbares s'entre-dévorant. + +Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je +pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même +qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif +d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier. +Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et +les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si +serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne +pas en blesser trois ou quatre à la première décharge. + +Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence +deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux +mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre +de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et +mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de +munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me +mettre en campagne. + +Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en +imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque +matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ +trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer +quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais +après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de +cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune +découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose, +non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan, +aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de +toutes parts. + +Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon +dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours +être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une +trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la +discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant +tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la +monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la +Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir +d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et +qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à +cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne +pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et +entraînée par une infernale dépravation.--Mais lorsque je commençai à me +lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je +faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion +elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme +et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle +mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes +criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis +durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les +exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de +m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils +vidaient entre eux?--Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment +puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il +est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce +n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur +reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point +pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les +péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce +soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un boeuf, +et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton. + +De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et +que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je +les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent +mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent +encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée, +quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises. + +Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il +me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien: +ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si +je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux, +il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir, +mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent +aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été +justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils +pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces +peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils +observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices +humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux +Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les +autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette +extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde +exécration, et comme d'une boucherie et d'une oeuvre monstrueuse de +cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par +là le nom d'_Espagnol_ est devenu odieux et terrible pour toute âme +pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était +seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les +malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des coeurs +magnanimes. + +Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je +commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que +c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que +mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils +ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que +possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me +découvrir et à m'attaquer. + + + + +LA CAVERNE + + +D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non +d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins +que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient +alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard; +car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui +était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs +compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction +certaine, dont je n'étais point menacé. + +Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais +en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire +était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas +laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans +l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine. + +La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que +j'étais tout-à -fait sorti de mes devoirs en concertant des plans +sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends +innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient +coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les +offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu +qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont +publiquement offensé. + +Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour +moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le +voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre +volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi +détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la +protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains +des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins +d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de +ma vie. + +Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si +éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant +tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je +n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus +sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être +tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se +présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté +de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans +une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je +savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au +moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison +que ce fût. + +J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais +laissé là , c'est-à -dire un mât, une voile, et cette chose en manière +d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin: +c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes +ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne +laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île. + +Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne +sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles, +c'est-à -dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans +les bois, qui, parqué tout-à -fait de l'autre côté de l'île, était à +couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui +hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque +chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne +doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné, +ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien +qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon +sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois, +quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent +n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant +et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma +terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse +apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je +n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course? + +Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement +mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme +pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer +quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence +d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens +bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de +considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient +sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois +durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de +gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls +invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable +de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur +imminence ou de leur possibilité. + +Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit +lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à +l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous +sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand +nous sommes en suspens,--comme on dit,--dans le doute ou l'hésitation du +chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une +autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens, +notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une +étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du +pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous +avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination +nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine +et à notre perte.--Par ces réflexions et par quelques autres semblables +je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète +toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de +ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en +avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur +mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette +conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière +partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques +autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors +du même oeil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour +être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la +vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne, +ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils +avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle +intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là -dessus, +peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une +preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits +unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai +occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette +terre fatale. + +Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces +anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à +mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour +mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du +soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne +s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper +un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon +mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du +feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande +distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais +transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient +l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma +nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je +découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire +que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son +ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu +comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée. + +L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un +pur hasard,--dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes +ces choses à la Providence,--je coupais de grosses branches d'arbre pour +faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je +faisais ce charbon, ce que voici: + +Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je +l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire +mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous +des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand +il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le +charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à +tout ce qui réclamait l'usage du feu. + +Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois, +j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce +de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans +difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux, +c'est-à -dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être +une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de +hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de +cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux +brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la +sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils +étincelaient comme deux étoiles. + +Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille +fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu +vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je +devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que +moi-même. Là -dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et +me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas +fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car +j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un +bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un +profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me +saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes +cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du +mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant +que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout +pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma +torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre +un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit, +lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse. + +Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir; +il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort +bien rester là , car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant +qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait +d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire. + + + + +FESTIN + + +Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je +trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze +pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la +main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le +côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si +basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux +pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de +flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir +le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec +une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une +pièce d'artifice. + +En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles +de ma façon,--car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif +de chèvre;--j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à +quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce +qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais +pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout. +Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt +pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas +un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de +cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles +de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des +diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,--ce que je suppose plus +volontiers?--je l'ignorais. + +Bien que tout-à -fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on +puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte +de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il +n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule +difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais +comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr +dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je +résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la +conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes +de réserve, c'est-à -dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de +mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que +cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme +des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas +d'expédition. + +Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de +poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai +que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou +quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une +croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de +sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne +poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je +l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai +dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi +tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles. + +Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on, +dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais +persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les +Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le +faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque. + +Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la +caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus +commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y +jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver +de toute odeur infecte. + +J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette +île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse +eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler, +j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes +jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je +mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques +distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus +vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit, +appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il +articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un +grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six +ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces +animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets +existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin +CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon +île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il +croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et +très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse. +Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel +point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de +me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des +deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque +temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils +s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou +trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma +famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer +touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou +trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma +main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin +CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux +je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux +de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés +sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que +j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un +bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les +arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le +disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle +n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages. + +Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon +histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste +observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie, +que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le +plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre +délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en +trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais +jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma +résidence solitaire dans cette île. + +Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour, +comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,--car je ne puis +l'appeler solstice d'hiver,--temps particulier de ma moisson, qui +m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de +très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la +lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers +l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient +venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à +ma grande affliction, sur le côté que j'habitais. + +À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas +sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas +tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en +rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe +quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que +l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent +découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et, +ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage, +aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi. + +Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon +artillerie, comme je l'appelais, c'est-à -dire mes mousquets montés sur +mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à +combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander +avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer +des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures, +je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au +dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte. + +Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce +que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter +davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le +flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après +moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là , +couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais +apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas +moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour +se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai, +pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient +apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir. + +Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme +c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour +du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le +trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi +et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement +devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de +calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du +flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation +faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité. + +La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta +à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou +pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure +environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma +longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs +gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils +étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais +étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le +distinguer. + +Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets +sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans +fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je +me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les +traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux +heures,--car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je +l'étais,--je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de +Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant +route pour le continent. + +Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au +rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des +tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie. +Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à +méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils +pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent. + + + + +LE FANAL + + +Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez +rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent, +c'est-à -dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige. +Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de +chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle +je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste +m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est +plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de +cette attente ou de ces appréhensions. + +Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et +j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup +mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les +assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en +deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si +j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain, +la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de +suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs +d'hommes, et peut-être plus encore. + +J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété +d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de +ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce +n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout +le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande +consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse +pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune +occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les +Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils +enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de +quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je +devais m'attendre alors. + +Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais +comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est +possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois +fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point +connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai +et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux +l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu. + +La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize +mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et +souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents +accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des +sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet +acte.--Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le +milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en +rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes +marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout +le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La +nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif +particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions +sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup +de canon tiré en mer. + +Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de +toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon +esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable, +et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je +montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et +j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à +entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute +frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette +partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants. + +Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant +de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de +détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence +d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui +m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait +aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la +colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la +violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si +toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et +il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que +j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs +autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit +jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci, +je vis quelque chose en mer, tout-à -fait à l'Est de l'île. Était-ce un +navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec +mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps +encore trop brumeux, du moins en mer. + +Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus +bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un +navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire, +je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de +l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les +courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors +parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la +carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur +d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et +qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de +contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position +la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma +vie. + +C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre; +car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune +connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été +poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de +l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis +supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la +chaloupe.--Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon +feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de +conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté +dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant +très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait +commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les +flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à +mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord. +D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui +allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse, +avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je +pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur +chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné, +ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient +rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la +faim à se manger les uns les autres. + +Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma +position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer. +Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus +reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon +malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur +ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est +rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère +si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et +trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les +nôtres. + +Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun +homme eût échappé,--rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri +tout entier,--à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre +bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure +possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de +semblable. + +Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent +désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent +s'en exhalait ainsi:--«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être +sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un +compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»--Dans tout +le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la +société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en +être séparé. + +Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles +sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents +à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre +âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non +possession en devient vraiment insupportable. + +Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul +homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:--«Oh! qu'un homme +ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!--J'étais si +violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains +se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec +tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse +brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se +serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les +séparer. + +Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature; +quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours +surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute +l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me +représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société +d'un Chrétien comme moi. + +Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux +peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour +dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du +naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le +corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île, +proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste +de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue. +Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses +poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois +plus de valeur pour moi. + +La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma +pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à +bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui +m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais +peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là +réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait +tellement au coeur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il +fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je +m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une +impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir +d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne +le faisais point. + + + + +VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ + + +Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château +afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de +pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une +bouteille de _rum,_--j'en avais encore beaucoup en réserve,--et une +pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je +vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma +cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge, +composée d'un grand sac de riz, de mon parasol--pour placer au-dessus de +ma tête et me donner de l'ombre,--d'un second pot d'eau fraîche, de deux +douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille +de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon +embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de +diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long +du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté +Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou +de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque +distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que +j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le coeur commença +à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait, +je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et +qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais +s'élevât, j'étais inévitablement perdu. + +Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à +abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage, +je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant +entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à +réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot +montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il +me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je +pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le +flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne +pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me +fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un +monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis +clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre +pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud +de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que +j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe +septentrionale de l'île. + +Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin +avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir +reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait +mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me +sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à +une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait +fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la +direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie, +j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je +l'atteignis. + +C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol +par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe +et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le +gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence +extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied; +mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon +paraissaient fermes.--Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le +tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je +l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma +barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un +de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze +jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre +bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever. + +Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut, +dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se +tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au +moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames +brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens +n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle +chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.--Outre le chien, +il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que +je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale +quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne +sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils +étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi +plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et +j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient. + +Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis +persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je +trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de +richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de +Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà +du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de +là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor, +mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de +son équipage, je ne le sus pas alors. + +Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt +gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans +beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets +et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant +aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je +pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui +me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une +chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand +la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure +de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues. + +Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne +point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle +caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à +en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de +_rum,_ mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un +mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris +plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai +un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et +remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la +contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai +deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu +y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à -fait gâtés. Je trouvai +en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ +une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de +couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus +rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur. +Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs +de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et +dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et +quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à +peu près une livre. + +Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de +valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître +canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais +environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve, +je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme +toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand +usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi +comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre +paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis +bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est +vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes +noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je +trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne +valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le +service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des +souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de +huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à +un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier +pour maître. + +Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme +le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand +dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût +pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent +de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse +jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu +rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher. + +Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon +embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans +sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai +tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon +ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant +un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais +encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et +ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais +avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de +l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas, +et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes +et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de +l'autre côté. + +Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma +malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable, +fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins +pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une +nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y +restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais +à aller çà et là , tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois +vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé +de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel +lieu, pour aller je ne sais où. + +J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de +ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où +découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de +n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont +placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux +excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis +l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même +nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable +condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au +Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté +d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps +que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je +suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années +que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse +demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires. + + + + +LE RÊVE + + +J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une +plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller +comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la +patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter +au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul +négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais +cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards? + +La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur +les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou +d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant +l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon coeur, que je +ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit +appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de +m'échapper de ce lieu.--Pour que je puisse avec le plus grand agrément +du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne +quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et +que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais. + +Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon +dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et +amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce +qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je +n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage +de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols. + +Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième +année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans +pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à +l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble +d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'oeil, du moins pour +sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il +suit. + +Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude +innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la +mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire +de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après +ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition +depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux +de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état +d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que +j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas +croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette +époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais, +comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune +appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même. +J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui +m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.--Cette +vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et +particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence +qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science +de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le +spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et +terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que +l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien +des dangers qui l'environnent. + +Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à +réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant +tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande +sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y +avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de +la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de +tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient +saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une +tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me +dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais +injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas +sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances +inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa +toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement +tombé entre ces mains impitoyables. + +Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de +ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage +Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses +créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même, +qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme +cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher +dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance +était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de +chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne +pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à +même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi. + +Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je +serais parvenu là , de ce que je deviendrais si je tombais entre les +mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient, +comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par +quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin, +s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me +procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course. +Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de +gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma +position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais +pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je +pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le +côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque +pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas +possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son +bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce +qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.--Notez, je vous +prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon +esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes +souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau +naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment +désireux, c'est-à -dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me +donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens +probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par +ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la +Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être +suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma +pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux +qu'il était impossible d'y résister. + +Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec +une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait +comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre, +la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.--On +pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non +pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de +mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et +onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le +tuer et le manger. Tout-à -coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce +Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors +je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le +bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il +était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je +me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il +s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je +lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais +dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis +cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner +le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il +faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller +de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me +réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression +de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais +en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je +ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un +grand abattement d'esprit. + +J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer +quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout, +si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à +terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était +impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une +caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un +autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et +mon coeur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que +ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les +arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les +mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse +encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à -dire que ces hommes +étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que +c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer +de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout +aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons +militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour +ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de +long-temps me concilier avec elle. + +Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de +grandes perplexités,--car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent +long-temps dans ma tête,--mon véhément désir prévalut et étouffa tout le +reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de +ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et +c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne +se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle +pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans +l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il +voudrait. + +Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que +possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant +un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au +moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour +découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment +décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne +puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois. +Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été +d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être +apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre. + + + + +FIN DE LA VIE SOLITAIRE + + +Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois +Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire +esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout +moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien +ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à +rien, car il ne venait point de Sauvages. + +Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une +longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient +sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne +heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage +sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà +à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes +mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six, +quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de +cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente +hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu. +Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me +préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque +chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté +l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai +enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai +jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là , +posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime, +pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide +de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente, +qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment +était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir; +mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume, +avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares. + +Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux +misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis +en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis +aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de +bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se +mirent incontinent à l'oeuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant +que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour +elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se +voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança, +et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables, +droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon +habitation. + +Je fus horriblement effrayé,--il faut que je l'avoue,--quand je le vis +enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par +toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se +vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne +comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à -dire que +les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient +point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai +quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois +hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il +les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux, +de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il +était indubitable qu'il leur échapperait. + +Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé +dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du +navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre +infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage +échappé eut atteint jusque là , il ne fit ni une ni deux, malgré la marée +haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de +brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse +sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis +qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur +le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de +quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint, +ce fut très-heureux pour lui. + +Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la +crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les +fuyait.--Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que +l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou +un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver +la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par +mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme +je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je +m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la +montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et +j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi +effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la +main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux +qui accouraient. Tout-à -coup je me précipitai sur le premier, et je +l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire +feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette +distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu +appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela +provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta +comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je +m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une +flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je +le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait +halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il +était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il +demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut +cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je +l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit +facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu +plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût +été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis. +Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les +marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près +il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner +sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le +regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il +s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa +tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il +me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai, +je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la +besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que +j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il +commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui +faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques +mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à +entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne +exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de +m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage +abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et +je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis +cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si +j'eusse voulu tirer sur lui. Là -dessus, mon Sauvage, car dès lors je +pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui +pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il +courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement +qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni +mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec +raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de +bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que +ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils +peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il +revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes +que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du +Sauvage. + +Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin +j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit +des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du +mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché, +il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt +d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait +frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang +avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était +bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je +me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui +donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand +nombre. + +Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour +que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui +permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses +mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier, +qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je +pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les +deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais +dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir +cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri. + +Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis +qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut +restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui +montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me +servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc +et s'endormit. + +C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime +d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant +ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il +avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout +quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue +comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et +pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien +avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, +des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt +d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à +décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas +aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les +dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.--Après avoir +sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et +sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes +chèvres, parquées dans l'enclos près de là . Quand il m'apperçut il vint +à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles +d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de +grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre, +prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait; +puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de +servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était +grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en +beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de +lui. + + + + +VENDREDI + + +En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me +parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était +le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire +de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler _maître_, à dire +_oui_ et _non_, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.--Je lui +donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y +trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en +accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon. + +Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui +fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des +vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme +nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le +désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le +reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les +manger. Là -dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur +en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis +de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande +soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir +si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris +parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni +de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils +avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune +recherche. + +Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de +courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec +moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches, +dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter +un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le +lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus +amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines, +et mon coeur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose +terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La +place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et +là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en +un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là +après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains, +les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres +parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les +Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois +l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième; +qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur +voisin,--dont, ce semble, il était le sujet;--qu'un grand nombre de +prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux +qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que +l'avaient été ceux débarqués par ces misérables. + +Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et +tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand +feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait +encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était +encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la +moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je +lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le +tuerais. + +Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là +je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui +donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du +pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans +le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien. +Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me +le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis +je lui donnai un bonnet très-commode et assez _fashionable_ que j'avais +fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le +moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que +son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes +ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de +casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les +endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y +accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien. + +Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma _huche_ je commençai à +examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et +cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane +dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la +dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture +donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de +planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée. +Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la +barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi +n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire, +en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce +retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant +toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de +branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de +paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que +j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une +sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait +point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes, +je les prenais toutes avec moi pendant la nuit. + +Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme +n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. +Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et +affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son +père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en +toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de +doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas +nécessaire d'user de précautions à son égard. + +Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si +toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement +des oeuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du +bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de +leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même +raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et +d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les +outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin +toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été +données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer +l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées, +même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel +elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique +lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous +faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée +par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre +entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me +demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à +tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en +auraient fait un meilleur usage que nous? + +De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la +souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa +justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux +uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes +devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais +par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle +loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence +infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne +pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre +cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et +par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être +justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous; +qu'enfin nous sommes touts _comme l'argile entre les mains du potier, à +qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?_ + +Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je +m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le +rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me +comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il +était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait +m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable +de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me +disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je +demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais. + +Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour +détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son +appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je +l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans +l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et +l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à +l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai +Vendredi. Holà ! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas +remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un +des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une +grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer +comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il +tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le +voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel +j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il +arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il +croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint +s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une +multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de +ne pas le tuer. + +Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui +faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui +montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de +l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à +voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au +même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un +grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce +que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau; +c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon. +Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre +au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et +lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En +conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il +vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il +demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté +ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il +pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction +propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de +loin. + + + + +ÉDUCATION DE VENDREDI + + +Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je +crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil. +Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais +lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu +lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne +pas le tuer. + +Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir +chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez +long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à -fait mort, +s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu. +Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je +m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de +son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être +tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne +s'offrit alors.--J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même +soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase +convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis +un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai +à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son +goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel +avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et, +en ayant mis un peu dans sa bouche, son coeur sembla se soulever, il le +cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À +mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher +et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida +point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si +ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu. + +Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus +de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire +cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,--comme je l'avais vu +pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,--en plantant deux pieux, un +sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur +leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant +tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette +invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de +manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je +n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne +mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise. + +Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la +manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela +aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le +but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à +pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable +d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même. + +Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu +d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer +une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une +plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que +mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers +et de tout coeur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir +du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi +et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut +très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je +prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il +travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait +faire. + +Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans +l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de +presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les +lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de +temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu +utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans +sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement; +sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour. +Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je +crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer +jusque là . + +Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à +retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris +l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui +demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans +les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:--«Oui, oui, nous +toujours se battre le meilleur;»--il voulait dire: nous avons toujours +l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien +suivant:--Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors, +Vendredi, que tu as été fait prisonnier? + +Vendredi.--Ma nation battre beaucoup pour tout cela. + +Le maître.--Comment battre! si ta nation les a battus, comment se +fait-il que tu aies été pris? + +Vendredi.--Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux +prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à -fait dans la +place là -bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand +mille. + +Le maître.--Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de +l'ennemi? + +Vendredi.--Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le +canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois. + +Le maître.--Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle +prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi? + +Vendredi.--Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts. + +Le maître.--Où les mène-t-elle? + +Vendredi.--Aller à toute place où elle pense. + +Le maître.--Vient-elle ici? + +Vendredi.--Oui, oui; elle venir ici, venir autre place. + +Le maître.--Es-tu venu ici avec vos gens? + +Vendredi.--Oui, moi venir là .--Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest +de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient. + +Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre +des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la +plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y +apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller +avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il +reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une +fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne +savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de +pierres sur un même rang et me pria de les compter. + +J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.--Après +que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait +de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me +répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un +canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours +le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un +courant opposés. + +Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de +la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la +cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de +l'Orénoque,--dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus +tard, notre île était située,--et que la terre que je découvrais à +l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la +pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi +mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et +les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait +avec la plus grande ouverture de coeur imaginable. Je lui demandai aussi +les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute +réponse que _Caribs_, d'où je déduisis aisément que c'étaient les +_Caribes_, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui +s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et +jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il +voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest +de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes +moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus +comme moi, et qu'ils avaient tué _beaucoup hommes_, ce fut son +expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les +cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont +chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils. + +Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île +jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:--«Oui, oui, pouvoir y aller +dans deux canots.»--Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par _deux +canots_. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté, +qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux +pirogues. + +Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis +lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre +l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre +Sauvage me prêterait. + +Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il +avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de +jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour, +entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me +comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père. +Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait +fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il +me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de +tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était +très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que +la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage +avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il +devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me +repartit:--«Toute chose lui dit: Ô!»--Mais, repris-je, les gens qui +meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?--«Oui, répliqua-t-il, +eux touts aller vers Benamuckée.»--Enfin je lui demandai si ceux qu'on +mange y vont de même,--et il répondit: Oui. + +Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu. +Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là -haut, en lui +désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir +et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant +et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout. +Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande +attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ--envoyé +pour nous racheter--et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous +entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait +nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu +que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait +les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes +montagnes, où il faisait sa demeure. + + + + +DIEU + + +Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que +non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait +que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à -dire, je me +le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces +vieillards allaient lui dire: Ô!--c'est ainsi qu'il appelait faire des +prières;--puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que +Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses +même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde, +et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au +clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le +catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre, +voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares. + +Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la +supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller +sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une +imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus +encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient +réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors +j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa +rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette +haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde +au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use +pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se +ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses +piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres +tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix. + +Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de +justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur +l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui +démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême +pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et +la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de +tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son +origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à +faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.--Le pauvre garçon +m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et +innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé +longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible +détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les _ouvriers +d'iniquité_; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous +détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il +m'avait écouté avec un grand sérieux. + +Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le +coeur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à +renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de +Christ sur la terre:--«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est +si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus +puissance que le diable?»--«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus +fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous +prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de +résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»--«Mais, +reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le +diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus +méchant?» + +Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse +alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant +guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un _résolveur_ de +difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas +l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une +réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son +langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui +dis:--«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le +jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer +dans le feu éternel.»--Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la +charge en répétant mes paroles:--«Réservé à la fin! moi pas comprendre; +mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand +auparavant?»--«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi +Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes +qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir +et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à +cela:--«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi +vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu +pardonner touts.»--Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et +ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la +nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu +et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la +conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut +amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée +pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur +devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule, +dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de +Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,--j'entends la parole divine,--et +l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont +les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance +salutaire de Dieu et les voies du salut. + +J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me +levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors; +et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier +Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet +infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le coeur de cette pauvre +ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la +réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si +efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa +conscience convaincue et son âme sauvée.--Quand il fut de retour, +j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des +hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile +annoncée de la part du Ciel, c'est-à -dire la repentance envers Dieu et +la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi +notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien +la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient +exclus de la Rédemption, venue seulement pour les _brebis égarées de la +maison d'Israël_. + +Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes +les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse +créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera +en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je +m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je +n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent +naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour +l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la +recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma +vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais +pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé. +Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait +excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie +solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement +conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui +m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence +pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour +l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine +chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût +connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je +réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait +dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce +lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de +toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir. + +Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes +conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je +passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et +complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui +puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon +Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni! +j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et +des pénitents consolés et régénérés.--Nous avions la parole de Dieu à +lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en +Angleterre. + +Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon +mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens +et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais +tout-à -l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des +deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une +lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette +portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui, +c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la +doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans +les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et +entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de +mon devoir pour me porter directement au grand oeuvre de la repentance +sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur, +source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à +touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où +précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même +suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien +tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent. + +Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux +contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion, +soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement +ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à -fait chose vaine, comme, +autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre +humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et +nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant +et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et +nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de +sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la +connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui +répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions +pu y parvenir.--Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et +suivre chaque chose dans son ordre. + +Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance, +lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler +couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes +aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île; +comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au +mystère,--car c'en était un pour lui,--de la poudre et des balles, et je +lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir +extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu, +semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse; +mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui +non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme +beaucoup plus utile dans une foule d'autres. + + + + +HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI + + +Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement +de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment +nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les +autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les +parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord +duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où +il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et +avait entièrement disparu. + +Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes +quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je +n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement +délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort +long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à +quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir +au lieu à ma nation.» + +Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en +y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé +sur le rivage qu'il habitait, c'est-à -dire, comme il me l'expliqua, y +avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque +vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa +chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je +fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes +s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations +pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce +bateau. + +Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même +de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:--«Nous sauver hommes +blancs de noyer.»--Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans +le bateau?»--«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»--Je le +questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à +dix-sept.--«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»--«Ils vivent, +ils demeurent chez ma nation.» + +Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce +pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon +île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut +donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés +dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les +Sauvages. + +Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient +devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans +qu'ils étaient là , que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur +donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils +n'eussent point été tués et mangés:--«Non, me dit-il, eux faire frère +avec eux»--C'est-à -dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé. +Puis il ajouta:--«Eux manger non hommes que quand la guerre fait +battre,»--c'est-à -dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit +battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre. + +Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet +de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans +un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je, +que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la +terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à +sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je +lui en demandai le sujet:--«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon +pays, là ma nation! + +Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face; +ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion, +comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet +air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me +laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de +mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais +il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait +toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il +ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses +compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens, +pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il +avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits +prisonniers de guerre. + +Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête +créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma +défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins +plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi +aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas +une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois +comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que +plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction. + +Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je +le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des +nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il +disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps +ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai +de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon +trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie. + +Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était +brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent, +j'appelai Vendredi et lui dis:--«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton +pays, chez ta propre nation?»--«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux +d'être dans ma propre nation.»--«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu +redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état +sauvage où tu étais auparavant?»--Il prit un air chagrin, et, secouant +la tête, il répondit:--«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur +conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau, +lait; non plus manger hommes.»--«Alors ils te tueront.»--À ce mot il +devint sérieux, et répliqua:--«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers +aimer apprendre.»--Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à +s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des +hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors +s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit +qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un +canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:--«Moi partir +avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»--«Non, non, +moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»--Il +entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis +et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me +narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept +hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à +leur rivage dans la détresse. + +Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour +tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient +être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je +réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne +pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île +éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans +secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière +de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour +retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite +frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,--car je +la tenais toujours enfoncée sous l'eau,--je la mis à flot, je la lui fis +voir, et nous y entrâmes touts les deux. + +Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la manoeuvre: il la faisait +courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire. +Tandis que nous voguions, je lui dis:--«Eh bien! maintenant, Vendredi, +irons-nous chez ta nation?»--À ces mots il resta tout stupéfait, sans +doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller +si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain +donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais +faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment +grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée +là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue +et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un +bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait--beaucoup assez +vivres, boire, pain:--c'était là sa manière de parler. + +En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui +le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de +cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua +pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il +avait. Il me répondit ainsi:--«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi +moi fait?»--Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais +point du tout en colère.--«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant +ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma +nation?»--«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y +retourner?»--«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là : +Vendredi là et pas maître là .»--En un mot il ne pouvait se faire à +l'idée de partir sans moi.--«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je; +mais que ferais-je là ?»--Il me répliqua très-vivement là -dessus:--«Vous +faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être +hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner +connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»--«Hélas! Vendredi, +répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un +ignorant.»--«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner +eux bien.»--«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi; +laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»--À ces paroles il +retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait +coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.--«Que +faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»--«Vous prendre, vous tuer +Vendredi.»--«Moi te tuer! Et pourquoi?»--«Pourquoi, répliqua-t-il +prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas +renvoyer Vendredi loin.»--Il prononça ces paroles avec tant de +componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je +découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si +ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne +l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi. + +Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une +affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même +je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa +source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son +espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je +n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie +d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire +une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la +supposition déduite du premier entretien, c'est-à -dire qu'il y avait là +dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis +en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être +abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon +projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une +flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons +gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était +qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer +notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que +j'avais commise la première fois. + + + + +CHANTIER DE CONSTRUCTION + + +À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle +sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais +même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais +seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle _fustok_ et +qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de +Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur. +Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire +un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des +outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné +la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre +pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches, +que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son +extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta +encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en +quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.--Elle +aurait pu porter vingt hommes très-aisément. + +Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa +grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur +Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui +demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y +aventurer.--«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand +même grand souffler vent.»--Cependant j'avais encore un projet qu'il ne +connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma +pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez +aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là , +car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi +de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et +l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais +que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de +vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais +mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation, +n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un +semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries, +et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui +me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup +de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car +je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose +triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en +_épaule de mouton,_ qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic +au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une +voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la +manoeuvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de +Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de +mon histoire. + +Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à -dire à +gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement, +j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider +à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail. +Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais +l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y +travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en +considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours +et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta +autant de labeur que le bateau tout entier. + +Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur +Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car, +bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la manoeuvre +de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand +il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et +quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt +de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors, +dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu +de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un +navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui +faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare +d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la +boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours +visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les +saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni +sur terre, ni sur mer. + +J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans +cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon +serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie +d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout +le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce +lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses +miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais +encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant +de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte +et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que +ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans +l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire +je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes +raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même +qu'auparavant. + +La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de +coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en +sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit +au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage +pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit +bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à +la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher +l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du +retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes +d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien +qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de +novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon +entreprise. + +Quand la saison favorable s'approcha, comme la pensée de mon dessein +renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer +tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une +certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je +me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer +notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces +apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour +voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous +faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands +des oeufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que +depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma +fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre, +et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:--«Ô maître! +ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»--«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui +dis-je.»--«Oh! Là -bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»--Je +conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais, +après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,--«Eh bien! +Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»--Je le rassurai ainsi autant +que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était +tout-à -fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages +étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le +dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le +réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand +danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.--«Mais il faut, +ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre, +Vendredi?»--«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand +nombre.»--«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils +ne tueront pas.»--Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il +me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce +que je lui enjoindrais. Il répondit:--«Moi mourir quand vous commander +mourir, maître.» Là -dessus j'allai chercher une bonne goutte de _rum_ et +la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon _rum_ que j'en avais +encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux +fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de +chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris +ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de +cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles +seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté, +et je donnai à Vendredi sa hachette. + +Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je +gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais +découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là +vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur +unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois +corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé, +qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire. + +Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit +d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage +était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette +observation et l'horreur que m'inspirait l'oeuvre atroce que ces +misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je +retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux +et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes +côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par +le _rum_ que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta +comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir. + +Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que +je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa +ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même +un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous +nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite +bouteille de _rum,_ et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles. +Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne +point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui +eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à +ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner +le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant +qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu +chose facile à faire. + +Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent +à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de +leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes, +il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais +été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle +nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des +hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention +de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare +est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi +bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à +leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs +actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera +bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national +il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon +affaire. + + + + +CHRISTIANUS + + +Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur +ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à +lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi--Ces +pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de +me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir +alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre, +à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une +injonction formelle. + +Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la +précaution et le silence possibles,--ayant Vendredi sur mes talons,--je +marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche +des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi. +J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était +juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter +réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il +obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait +très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un +de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un +autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt, +affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était +pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il +m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul +mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à +l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc +couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou +quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était +Européen et qu'il avait des vêtements. + +Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux +que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant +un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors +je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère, +quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant +d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui +couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre +arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement +sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ. + +Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces +misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement +d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être +l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés +pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:--«Maintenant, +lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.--«Alors, +Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y +manquer en rien.»--Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de +chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en +joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.--«Es-tu prêt? lui +dis-je alors.»--«Oui,» répondit-il.--«Allons, feu sur touts!»--Et au +même instant je tirai aussi. + +Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en +blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut, +soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas +blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient +de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur +venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin, +comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements. +Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil +de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma +et ajusta aussi.--«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.--«Oui, +répondit-il.--«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous +tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes +n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites +balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de +frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang, +criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la +plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas +tout-à -fait morts. + +--«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides +et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»--Ce qu'il +fit avec beaucoup de courage. Là -dessus je me précipitai hors du bois +avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils +m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi +d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était +guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre +victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du +festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne +sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et +s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient +jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai +vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me +comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges +pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait +touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en +vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un +troisième, qui resta comme mort au fond du bateau. + +Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je +coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé +ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui +il était. Il répondit en latin: _Christianus_. Mais il était si faible +et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma +bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de +boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea. +Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: _Español_. +Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes +possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.--«Señor, lui +dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus +tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force, +prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»--il les prit avec +gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si +elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses +meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais +il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres +misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur +étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à +s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le +cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si +trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent +seulement d'effroi. + +Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon +coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon +sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous +avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous +avions laissées là ; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui +donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et +recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient +besoin. + +Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre +l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de +leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui +ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et +aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà +cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à +la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon, +l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui +arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna +sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du +corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au +secours, j'eusse eu le temps de le joindre. + +Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans +autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha +premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je +l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol +m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et +il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux; +mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où +Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui, +malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces +vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois +rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions +savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui +s'échappèrent de nos mains.-- + +3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre. + +2 Tués à la décharge suivante. + +2 Tués par Vendredi dans le bateau. + +2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord. + +1 Tué par le même dans les bois. + +3 Tués par l'Espagnol. + +4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna +la chasse. + +4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort. + +21 en tout. + +Ceux qui étaient dans le canot manoeuvrèrent rudement pour se mettre hors +de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois +coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait +vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse; +et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais +qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent +peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur +nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à +un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre; +mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage, +étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été +l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se +passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il +était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si +long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie. + +Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui +l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se +soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant +sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir. + +Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de +l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une +goutte de _rum_ à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son +salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint +à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à +attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce +Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser, +chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et +la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il +se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui +faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à +lui-même, il s'écria:--«C'est mon père!» + + + + +VENDREDI ET SON PÈRE + + +Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie +et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père +délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses +extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit +je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de +son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui +tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il +prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les +réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je +lui donnai du _rum_ de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent +un excellent effet. + +Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui +était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au +bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur +chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si +violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était +contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et +qu'ils eussent regagné leur côte. + +Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père, +que de quelque temps je n'eus pas le coeur de l'arracher de là . Cependant +lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers +moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui +demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et +répondit:--«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»--Je lui +donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je +portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de _rum_ pour +lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais +encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en +donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée +que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été +épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,--car c'était le garçon le +plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;--il courait avec une telle +vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant. +J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son +chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins +de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus +qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la +main. + +Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un +pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en +outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il +porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré, +j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que +le _rum_ ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait +de soif. + +Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un +peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au +pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui +envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme, +qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un +arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils +avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui +apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre +le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une +poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude +et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais, +quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant +qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais +réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses. +Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter +et de les lui bassiner avec du _rum,_ comme il avait fait à son père. + +J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi +fut retenu là , toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait +la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même +posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva +sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait +que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva +seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc +aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât +à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre +demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune +et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et +l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur; +puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il +ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez +violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais +marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et, +les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment +où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il +me répondit:--«Vais chercher plus bateau.»--Puis il repartit comme le +vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et +il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y +arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla +ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois +dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne +savait que faire. + +Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les +inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus +bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur +laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous +les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification, +nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était +impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point +l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes +fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de +vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans +l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que +j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais +avoir, c'est-à -dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées +dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir. + +Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il +me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un +Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que +j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple +était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur; +touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si +besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et +ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était +protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était +papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de +conscience dans toute l'étendue de mes États. + +Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers +délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je +songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à +Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri +d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que +je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et +étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de +viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le +bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,--car jamais je +n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,--je portai le +tout dans la nouvelle tente; et là , ayant dressé une table pour mes +hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner. +Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant +d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui +parlait assez bien la langue des Sauvages. + +Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de +prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes +à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de +bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les +cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu +l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de +leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne +pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en +supporter la vue si je fusse allé par là . Il exécuta touts mes ordres +ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages; +si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement +que par le coin du bois qui saillait sur la place. + +Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets. +Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il +pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous +attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que +nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu +surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite; +qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers +certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il +était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à +ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit +qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si +effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués, +du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que +leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs, +et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient +apparus,--c'est-à -dire Vendredi et moi,--étaient deux esprits célestes +ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des +hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les +avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne +pouvaient pas concevoir qu'un homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et +tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux +Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et +d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de +descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de +ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer, +qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île +ensorcelée serait détruit par le feu des dieux. + +Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de +continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et +toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase +campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares. + +Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot +reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me +remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père +de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement +qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais. + + + + +PRÉVOYANCE + + +Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation +sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait +encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant +fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité, +en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur +nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes +les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu +à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane, +où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en +pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les +marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord +cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que +le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres +à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de +faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être +dévorés. + +Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur +étaient tout-à -fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant +gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès +leur débarquement pour se procurer quelque nourriture. + +Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là , et s'ils +n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils +avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni +bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte, +leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le +désespoir. + +Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient, +venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si, +étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui +avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur +trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance +n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent +mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux +avantages qu'ils se promettent.--«Ce serait une chose bien dure pour +moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils +me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un +Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la +nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais +mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les +griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant +l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais +persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide +de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous +transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte +espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur +aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur +patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon +sort pire qu'il n'était auparavant. + +Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur +condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés, +qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un +homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je +voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de +tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait +en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient +entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait +jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi, +d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part, +et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils +eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je +voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par +eux et signé de leur main. + +Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se +séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse +l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang +s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi. + +Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et +très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable, +dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle +qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils +avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il +était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et +mourir pour moi. + +Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le +vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut +tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui +décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que +je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai +de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait: + +Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce +temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes +besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce +que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais +ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma +famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes, +qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette +provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir +avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à +l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il +croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de +défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain +que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin +d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la +disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point +se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.--«Vous le +savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de +leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu +lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain +dans le désert.» + +Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé +de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à +labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois +dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout +duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé +assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de +riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de +notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour +notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre +récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part +notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il +demeure six mois en terre dans ce pays. + +Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les +Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement +dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous +avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance, +il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de +l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me +paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père +de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de +leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette +affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit +un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même +jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes +planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq +pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser +quel prodigieux travail cela exigeait. + +En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit +troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la +chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même +avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes +une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car +toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris, +et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les +raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité +tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se +préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante +ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une +grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous +assure, excessivement succulent. + +C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut +pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle +l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux +boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt +boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien +assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien +même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous +eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé +notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde, +c'est-à -dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté +notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie, +j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes. +L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me +blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme +clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand +surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à +l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait +négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui +donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût +d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il +n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait +dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur +délivrance; mais, bien loin de là ! qu'il la soutiendrait et la +défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait +il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être +écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être +satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce +fut une question que nous ne nous adressâmes jamais. + +Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,--le père de +Vendredi,--partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire +qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils +arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages. + +Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de +poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de +n'en user que dans les occasions urgentes. + +Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures +que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques +jours.--Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs +suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs +compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir, +leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils +déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les +reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage. + + + + +DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS + + +Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans +son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte +exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le +retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des +années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je +vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des +années. + +Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint +une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe +dans l'histoire.--J'étais un matin profondément endormi dans ma _huche;_ +tout-à -coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me +cria:--«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!» + +Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai, +aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage, +qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis +ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume; +mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer, +j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui +portait le cap sur mon île, avec une voile en _épaule de mouton,_ comme +on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi +tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était +située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là -dessus +j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens +n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore +s'ils étaient amis ou ennemis. + +Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à +faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher, +comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et +que je voulais planer au loin sans me découvrir. + +À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon oeil distingua +parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi +au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes +observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être +anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise. + +Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir +un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes +compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la +dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source +m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris +d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir +dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour +revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir. +Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en +état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus +que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait +mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de +voleurs et de meurtriers. + +Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements +secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir +la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et +avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait +quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les +manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des +esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent +tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas +qu'ils nous viennent de quelque agent propice,--soit suprême ou +inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,--et qu'ils +nous sont donnés pour notre bien? + +Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce +raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette +secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été +inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire +qu'auparavant, comme on le verra tout-à -l'heure. + +Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation +approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer +et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas +tout-à -fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où +j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la +grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car +autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait +eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de +tout ce que j'avais. + +Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils +étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent +Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes, +dont je trouvai que trois étaient sans armes et--autant que je pus +voir--garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre +firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus +distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés, +des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une +sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient +quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés, +mais pas aussi profondément que le premier. + +À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel +serait le sens de tout cela.--Vendredi tout-à -coup s'écria en anglais et +de son mieux possible:--Ô maître! vous voir hommes anglais manger +prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»--«Quoi! dis-je à Vendredi, +tu penses qu'ils vont les manger?»--«Oui, répondit-il, eux vouloir les +manger.»--«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne +veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.» + +Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce +pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle, +m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés. +Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou +poignard,--comme l'appellent les marins,--pour frapper un de ces +malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se +glaça dans mes veines. + +Je regrettais alors du fond du coeur notre Espagnol et le vieux Sauvage +parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver +inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois +hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre +expédient se présenta à mon esprit. + +Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers +par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par +toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai +aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur +plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'oeil +hagard comme des hommes au désespoir. + +Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et +commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me +croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de +moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai +dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes +féroces. + +De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j'allais +recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la +tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si +long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas +combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien +elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils +étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et +dans un cas désespéré. + +Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes +raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui +ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont +toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre +grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne +l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens +qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine. + +C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient +venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt +rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils +s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que +l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée. + +Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus +tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant +l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe +trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses +camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais +touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était +trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse, +presque comme un sable mouvant. + +Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de +touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là +dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre--, en +l'engageant à s'éloigner de la chaloupe--«Hé! Jack, peux-tu pas la +laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».--Ces mots me +confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes +compatriotes. + +Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois +sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation, +sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma +demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à +flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même +d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient. + +Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien +qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout +autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à +Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je +pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma +figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de +chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux +pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule. + +Mon dessein était, comme je le disais tout-à -l'heure, de ne faire aucune +tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus +chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans +les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres +infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient +cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de +mille de moi, et probablement hors de la vue des autres. + +Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de +leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que +j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi, +aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à -fait une +figure de fantôme aussi effroyable que la mienne. + + + + +OFFRES DE SERVICE + + +Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant +qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:--«Qui +êtes-vous, gentlemen?» + +Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés +quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils +restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la +parole en anglais:--Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma +venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous +y attendissiez pas»--«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me +répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car +notre condition passe tout secours humain.»--«Tout secours vient du +Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à +même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand +malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une +supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,--j'ai vu l'un d'eux +lever son sabre pour vous tuer.» + +Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans +l'ébahissement, s'écria:--«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité, +êtes-vous un homme ou un Ange?»--«Soyez sans crainte, sir, répondis-je; +si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux +vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie, +mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous +secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons +des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir? +Dites quelle est votre infortune? + +--«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos +assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce +vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande +peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce +lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre +un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place +inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.» + +--«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont +allés?»--«Ils sont là , sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré +d'arbres; mon coeur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils +ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous +massacreraient touts.» + +--«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.--«Deux mousquets seulement +et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.--. «Fort bien, +dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est +chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les +faire prisonniers?»--Il me dit alors que parmi eux il y avait deux +désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce; +mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres +retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me +dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait +à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.--«Eh bien, dis-je, +retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur +qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»--Puis +volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous +eussent cachés. + +--«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous +prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en +me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en +toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le +navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans +quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres +hommes protestèrent de même. + +--«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici: + +«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez +ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos +mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni +aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres; + +«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez +gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.» + +Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi +humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes +extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il +le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait. + +--«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la +poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable +de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais +il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je +croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi, +était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient +couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait +se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la +providence de Dieu la direction de nos coups. + +Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les +tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles +vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le +bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord +et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.--«Cela étant, dis-je, la +nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre +vie.»--Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le +sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le +jugeraient convenable. + +Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller, +et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine +s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.--«Eh +bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à +dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent, +c'est votre faute.» + +Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais +donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons, +armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes +firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna, +et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop +tard, car au moment où il cria ils firent feu,--j'entends les deux +hommes,--le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien +visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la +place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se +dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine +le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il +ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots +il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De +cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement +blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il +serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde. +Le capitaine leur dit:--«Je vous accorderai la vie si vous voulez me +donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont +vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à +recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»--Ils +lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer; +et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je +n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds +et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île. + +Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la +chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la +voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort +heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit +des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il +était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter +aussi; et notre victoire fut complète. + +Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir +réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui +contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait +jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été +fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un +tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand +il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été +préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent +sur sa face, et il ne put proférer une parole. + +Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses +deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue, +c'est-à -dire par le haut de la maison. Là , pour se rafraîchir, je leur +offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai +toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour, +mon bien long séjour en ce lieu. + +Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait +leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et +combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il +y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces +régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il +était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de +toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage +tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais +que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance +à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la +lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire +était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec +moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures +prendre.--«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant +trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie +vis-à -vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser +les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils +seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses +colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les +attaquer.» + +Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la +conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement +quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans +quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et +de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les +gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et +la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation +pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en +force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci +très-plausible. + +Là -dessus je lui dis:--«La première chose que nous avons à faire est de +nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils +ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la +désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence +nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à +bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à -dire une bouteille +d'eau de vie et une autre de _rum_, quelques biscuits, une corne à +poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il +y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi, +surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant +d'années. + + + + +TRANSLATION DES PRISONNIERS + + +Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,--les rames, le mât, la +voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai +dit,--nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils +venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent +toutefois la remmener. + +À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de +recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils +repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la +mettre en état de nous transporter aux ÃŽles-sous-le-Vent et de +recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours +présents à ma pensée. + +Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la +grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un +trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous +étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que +nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis +nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour +rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se +remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux. + +À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon +n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le +vîmes,--à l'aide de mes longues-vues,--mettre à la mer une autre +embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait +nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes, +munis d'armes à feu. + +Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes +tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes +d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait +dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour +venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante. + +De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le +capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes +qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi +eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été +assurément entraînés dans le complot par les autres. + +Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal +officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui +que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés +dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils +ne fussent trop forts pour nous. + +Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position +étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les +conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions +être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou +mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des +circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne +d'être tentée.--«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que +j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui +vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une +chose malencontreuse dans toute cette affaire.»--«Eh quelle est-elle?» +dit-il.--«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous +l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner. +S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la +providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains; +car faites fond là -dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage +sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.» + +Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui +redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre +besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire, +nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en +étions parfaitement assurés. + +Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je +les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma +caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité +d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des +bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent +garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur +promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur +liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper, +ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement +qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent +très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des +provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur +bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions +nous-mêmes.--Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle +à l'entrée de la caverne. + +Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la +vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop +s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la +recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et +de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves +garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en +doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant +surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre +honnêtes hommes parmi eux. + +Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre +embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre +en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais +craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage, +avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible +de nous en emparer. + +Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir +touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent +dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,--comme il a été +dit,--de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond. + +Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de +toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne +pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était +peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une +salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en +firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient +dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en +notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois +la hardiesse de répondre. + +Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent, +comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers +le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et +leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur +esquif et remontèrent touts à bord. + +À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il +pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile, +regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait +décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer. +Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter. + +À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais +avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils +avaient délibéré, c'est-à -dire qu'ils laissèrent trois hommes dans +l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent +dans le pays pour chercher leurs compagnons. + +Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir +que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne +serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce +qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de +l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous +perdrions le bâtiment sans retour. + +Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce +qu'offrirait l'issue des choses.--Après que les sept hommes furent +descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à +une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre. +Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux. + +Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et +marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle +était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans +en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près +de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent +davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer. + +Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils +pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au +Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à +appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là , n'osant pas sans doute +s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils +s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient +trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première +bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de +l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien +qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril +qu'ils avaient à craindre. + +Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur +délibération.--«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve +générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons +touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à +coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans +effusion de sang.»--J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût +exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant +qu'ils eussent pu recharger leurs armes. + +Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps +fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon +opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors, +s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions +peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque +stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif. + +Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir +s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables +consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer. +Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place +pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour +annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage +projeté. + +Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,--et +cela était réellement,--qu'ils renonçaient à leurs recherches et se +décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à +qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance; +mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai +d'un stratagème qui répondit complètement à mon but. + +J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté +de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages +lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite +butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier +aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots +les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu, +de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant +toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les +attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis +enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai. + + + + +LA CAPITULATION + + +Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand +Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt, +et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté +de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à -coup ils furent arrêtés +par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et +firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je +l'avais prévu. + +Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été +conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port, +ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en +laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit +arbre sur le rivage. + +C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du +capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi, +et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux +matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le +rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait +entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le +capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria +à l'autre, qui était dans l'esquif:--«Rends-toi ou tu es mort.» + +Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui +voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs +c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins +de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement +il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit +sincèrement à nous. + +Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si +bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils +les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre, +jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les +laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner +la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils +revinrent auprès de nous. + +Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans +l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché. + +Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils +arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes +entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci +répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient +marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous. + +Enfin ils atteignirent la chaloupe.--il serait impossible de décrire +quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée +dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux +compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre +de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans +une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils +seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des +esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés. + +Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois +leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment +après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait, +courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir. +Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt +ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez +long-temps dura ce manége. + +Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement +sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec +avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je +voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais +l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se +sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon +embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à +quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne +pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient +avant de faire feu. + +Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le +maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et +qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna +ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était +tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir, +qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le +frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès +qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi +que Vendredi, ils firent feu dessus. + +Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps +et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le +troisième prit la fuite. + +À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée, +qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi, +mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les +trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes. + +Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait +juger de notre nombre.--J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans +la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs +noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là +peut-être à des termes d'accommodement;--ce qui nous réussit à +souhait;--car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où +ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit +donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:--«Tom Smith! Tom +Smith!»--Tom Smith répondit aussitôt:--«Est-ce toi, Robinson?»--Car il +paraît qu'il avait reconnu sa voix.--«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom +de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous +êtes touts morts à l'instant.» + +--À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»--«Ils sont +ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous +pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye +blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes +touts perdus.» + +--«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous +rendons?»--«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,» +répondit Robinson.--Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine +lui-même se mit alors à crier:--«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous +déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la +vie sauve, hormis WILL ATKINS.» + +Sur ce, WILL ATKINS s'écria:--Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi +quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»--Ce +qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce WILL ATKINS avait +été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte, +et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en +l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se +rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur: +c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts +gouverneur. + +Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai +pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses +compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y +compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes, +s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins +avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État. + +Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer +le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler +avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son +égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait +conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence. + +Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur +répondit là -dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du +gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île +stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une +île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire +pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait +donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y +être traités comme la justice le requérait, hormis ATKINS, à qui le +gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il +serait pendu le lendemain matin. + +Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit +cependant tout l'effet désiré. ATKINS se jeta à genoux et supplia le +capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les +autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en +Angleterre. + +Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était +venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à +s'employer de tout coeur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans +l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils +avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si +j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à +son tour, et il dit au capitaine:--«Capitaine, le commandant vous +appelle.»--Le capitaine répondit aussitôt:--«Dites à son Excellence que +je viens à l'instant.»--Ceci les trompa encore parfaitement, et ils +crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante +hommes. + +Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la +prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à +exécution le lendemain. + +Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je +lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il +prît ATKINS et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer, +bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à +Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine. + +Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait +un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position. + +Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont +j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils +avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur +conduite dépendait leur sort. + +À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en +pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait +qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le +navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la +condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le +gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr +mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient +s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le +vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce. + +On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par +des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine, +et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient +fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie, +ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur +père tant qu'ils vivraient. + +--«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que +vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son +consentement.»--Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans +lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils +seraient fidèles. + + + + +REPRISE DU NAVIRE + + +Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en +choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait +pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que +les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au +château,--ma caverne,--le gouverneur voulait les garder comme otages, +pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient +perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés +à un gibet sur le rivage. + +Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le +gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors +autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les +cinq autres à faire leur devoir. + +Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le +capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la +première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine, +j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que +j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais +de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en +dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions +prisonniers dans la caverne comme otages. + +Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage +du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il +fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept +hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les +garder à l'écart, et de les fournir de vivres. + +Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais +Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire. +J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine +distance, où Vendredi devait les prendre. + +Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le +capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait +désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était +qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le +faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur +ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour +lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison, +du château et autres choses semblables, en toute occasion. + +Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les +deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit +son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son +second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent +très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la +nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine +ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes +et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les +trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils +eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec +leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à +coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et, +fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui +étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer +les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand +les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de +misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon[26] qui +descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits +prisonniers. + +Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son +second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté +le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté +et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce[27]. Quand le +second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses +hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le +second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés, +mais personne ne fut tué. + +Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé +qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à +travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la +bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais. +Là -dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans +qu'aucun autre perdît la vie. + +Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de +tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me +donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les +entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux +heures du matin. + +Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme +cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément +jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me +levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:--«Gouverneur, +gouverneur!»--Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai +sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et, +me montrant du doigt le bâtiment:--«Mon cher ami et libérateur, me +dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et +tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était +mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient +appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau, +ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique; +puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près +de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait +débarqué juste à ma porte. + +Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais +positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un +grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant +quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le +capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui, +sans quoi je serais tombé par terre. + +Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa +poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée +exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela +m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire +un mot. + +Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi, +seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me +disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes +sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que +mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des +larmes, et peu après je recouvrai la parole. + +Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et +nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme +un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me +semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour +nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne +l'univers et une preuve évidente que l'oeil d'une puissance infinie sait +pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux +malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît. + +Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon coeur reconnaissant. Et quel coeur +aurait pu se défendre de le bénir, _Celui_ qui non-seulement avait d'une +façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert +et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le +reconnaître, toute délivrance procède! + +Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait +apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment, +et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient +pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna +d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était +réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller +avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme +s'ils eussent dû partir sans moi. + +Premièrement il m'avait apporté un coffret à flacons plein d'excellentes +eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère, de la +contenance de deux quartes, deux livres de très-bon tabac, douze grosses +pièces de boeuf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et +environ cent livres de biscuit. + +Il m'apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine, +un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule +d'autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile, il +ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires +de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, et un +très-bon habillement complet qu'il n'avait que très-peu porté. En un +mot, il m'équipa des pieds à la tête. + +Comme on l'imagine, c'était un bien doux et bien agréable présent pour +quelqu'un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi +déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces +habits les premières fois que je m'en affublai. + +Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent +transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter +sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était +important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre +avec nous, surtout les deux d'entre eux que nous savions être +incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit +qu'il les connaissait pour des vauriens tels qu'il n'y avait pas à les +domter, et que s'il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers, +comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la +première colonie anglaise qu'il atteindrait. Je m'apperçus que le +capitaine lui-même en était fort chagrin. + +Aussi lui dis-je que, s'il le souhaitait, j'entreprendrais d'amener les +deux hommes en question à demander eux-mêmes d'être laissés dans +l'île.--«J'en serais aise, répondit-il, de tout mon coeur.» + +--«Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre +part.»--Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors +étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur +ordonnai donc, dis-je, d'aller à la caverne, d'emmener les cinq +prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y +garder jusqu'à ce que je vinsse. + +Quelque temps après je m'y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus +alors derechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine +m'accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis +que j'étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le +capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et +d'exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans +leurs propres piéges, et qu'il étaient tombés dans la fosse qu'ils +avaient creusée pour d'autres. + +Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été +recouvré, qu'il était pour lors dans la rade, et que tout-à -l'heure ils +verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison, +car ils le verraient pendu au bout d'une vergue. + + + + +DÉPART DE L'ÃŽLE + + +Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu'ils avaient à alléguer pour +que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait, +ainsi qu'ils ne pouvaient douter que ma commission m'y autorisât. + +Un d'eux me répondit au nom de touts qu'ils n'avaient rien à dire, sinon +que lorsqu'ils s'étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie, +et qu'ils imploraient humblement ma miséricorde.--«Je ne sais quelle +grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j'ai résolu de quitter l'île +avec mes hommes, je m'embarque avec le capitaine pour retourner en +Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers, +dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui, +vous ne l'ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je +n'entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n'ayez envie +d'achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m'est +loisible de le quitter, je ne m'y oppose pas; je me sens même quelque +penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder +de cette île.»--Ils parurent très-reconnaissants, et me déclarèrent +qu'ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que +d'être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit. + +Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s'il +redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui, +et je lui dis qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que, +puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi +bon que ma parole; que s'il ne jugeait point à propos d'y consentir je +les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de +les reprendre, s'il pouvait les attraper. + +Là -dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, +conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se +retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur +laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions +nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait. + +Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au +capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, +et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir +le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je +lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le +nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le +voir. + +Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et +j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis +que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les +emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine +à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils +n'auraient rien moins que cela à attendre. + +Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je +leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en +cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable. +Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce +lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière +dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en +un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur +bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient +à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis +promettre de fraterniser avec eux[28]. + +Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois +fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que +j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais +peu et n'en gaspillais point. + +Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres, +et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du +beurre et du fromage. + +En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et +leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur +laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de +légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux +d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine +m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les +semer, qu'immanquablement ils multiplieraient. + +Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du +navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais +nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne +heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se +plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au +nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils +supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus +sur-le-champ. + +À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après +quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse +d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent +fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort +tranquilles et de fort honnêtes compagnons. + +Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des +choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le +capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs +vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les +encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur +envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas. + +Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand +bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de +mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je +fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était +terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant +d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui +que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol. + +C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent +quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré +vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité +je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le +barco-longo, de chez les Maures de Sallé. + +Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11 +juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années. + + + + +NOTES: + + +[1] L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches +menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des +dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver +un seul exemple de l'emploi de _touts_ à la place de _tous_; il est +probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui +s'écrit effectivement _touts_ au pluriel, et l'adjectif. _(Note du +correcteur--ELG.)_ + +[2] Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir +nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B. + +[3] Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions +passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de +leur valeur négative.--Il y a dans l'original anglais cette excellente +phrase.--_But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a +bowl of punch, and we'll forget all that_.--_Vous n'êtes qu'un marin +d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous +oubliions tout cela_. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la +plume de nos traducteurs:--_Vous n'êtes encore qu'un novice; +mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de_ Bacchus _nous +fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de_ Neptune.--Daniel de +Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une +calomnie. P. B. + +[4] Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a +servi de support à notre travail; il faut probablement lire _GUINÉE_. +_(Note du correcteur--ELG.)_ + +[5] _Calenture_: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui +vont dans la zone torride. + +[6] On appelle _Moriscos_, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le +Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont +été chassés. P. B. + +[7] _Shoulder of mutton sail._--Voile aurique. + +[8] _Straits mouth._--Détroit de Gibraltar. + +[9] L'édition originale anglaise de Stockdale porte _Seignor inglese_, +ce qui n'est pas plus espagnol que portugais. + +[10] _Engenho de açucar_, moulin à sucre. + +[11] Saint-Hyacinthe a confondu _such as beads_ avec _such as beds_, et +a traduit _pour des bagatelles, telles que des lits_... P.B. + +[12] Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire. +_(Note du correcteur--ELG.)_ + +[13] Mauvaise heure, heure défavorable. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[14] Quincailleries. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[15] Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore _bead_ avec _bed_, a +traduit _tels que des matelas_. + +[16] _For sudden joys, like griefs, confound at first._ + +[17] _Espar_: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière +synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe +historiques: _esparre_, _espare_. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[18] Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées +dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a +traduit _a chiquered shirt_ par _une chemise déchirée_, _et a pair of +trowsers_, haut-de-chausses à la matelote, par _des caleçons_. P.B. + +[19] _Hogshead_, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un +muid.--Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant _hogshead of +bread_, par _un morceau de biscuit_. P.B. + +[20] _One of those knives is worth all this heap_.--Saint-Hyacinthe a +dénaturé ainsi cette phrase:--Un seul de ces couteaux est plus estimable +que les trésors de Crésus. + +[21] Petite entaille. Synonyme de _coche_. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[22] _A mere common flight of joy_; _un lumignon aussitôt éteint +qu'allumé_. Traduction de Saint-Hyacinthe. + +[23] Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le +Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. _(Note +du correcteur--ELG.)_ + +[24] _Into my old hutch_. _Hutch_: huche ou lapinière. + +[25] «This therefore was not my work, but an assistant to my +work.»--(_Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon +travail._)--Voici comment cette phrase, brève et concise, a été +travestie,--d'après Saint-Hyacinthe,--dans une traduction +contemporaine:--«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail; +les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de +mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»--À +chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B. + +[26] Diminutif d'_écoutille_. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[27] Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié +le mot _mousse_ ainsi. _(Note du correcteur--ELG.)_ + +[28] Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un +petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve +point dans l'édition originale de Stockdale. P. B. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) *** + +***** This file should be named 38705-8.txt or 38705-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/0/38705/ + +Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Robinson Crusoe (I/II) + +Author: Daniel DeFoe + +Translator: Petrus Borel + +Release Date: January 29, 2012 [EBook #38705] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) *** + + + + +Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr /> + +<p class="cb">Daniel De Foë</p> + +<h1><small>VIE<br /><br /> + +ET<br /><br /> + +AVENTURES<br /><br /> + +<small>DE</small></small><br /><br /> + +ROBINSON CRUSOE<br /><br /> + +<small>ÉCRITES<br /><br /> + +PAR LUI-MÊME,<br /><br /> + +TRADUITES<br /><br /> + +PAR</small><br /><br /> + +PETRUS<br /><br /> + +BOREL.<br /><br /> + +<small>TOME PREMIER.<br /><br /> + +FRANCISQUE BOREL<br /><br /> + +<small>ET</small><br /><br /> + +ALEXANDRE VARENNE.<br /><br /> + +1836</small></h1> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="Table des matières"> +<tr><th align="center"><big>Table des matières</big></th></tr> +<tr><td><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#ROBINSON">ROBINSON</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_TEMPETE">LA TEMPÊTE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#ROBINSON_MARCHAND_DE_GUIN4">ROBINSON MARCHAND DE GUIN</a></td></tr> +<tr><td><a href="#ROBINSON_CAPTIF">ROBINSON CAPTIF</a></td></tr> +<tr><td><a href="#PREMIERE_AIGUADE">PREMIÈRE AIGUADE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#ROBINSON_ET_XURY_VAINQUEURS_DUN_LION">ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION</a></td></tr> +<tr><td><a href="#PROPOSITIONS_DES_TROIS_COLONS">PROPOSITIONS DES TROIS COLONS</a></td></tr> +<tr><td><a href="#NAUFRAGE">NAUFRAGE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SEULS_RESTES_DE_LEQUIPAGE">SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_RADEAU">LE RADEAU</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_CHAMBRE_DU_CAPITAINE">LA CHAMBRE DU CAPITAINE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_CHEVRE_ET_SON_CHEVREAU">LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_CHAISE">LA CHAISE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#CHASSE_DU_3_NOVEMBRE">CHASSE DU 3 NOVEMBRE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_SAC_AUX_GRAINS">LE SAC AUX GRAINS</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LOURAGAN">L'OURAGAN</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_SONGE">LE SONGE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_SAINTE_BIBLE">LA SAINTE BIBLE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_SAVANE">LA SAVANE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#VENDANGES">VENDANGES</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SOUVENIR_DENFANCE">SOUVENIR D'ENFANCE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_CAGE_DE_POLL">LA CAGE DE POLL</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_GIBET">LE GIBET</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_POTERIE">LA POTERIE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_PIROGUE">LA PIROGUE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#REDACTION_DU_JOURNAL">RÉDACTION DU JOURNAL</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SEJOUR_SUR_LA_COLLINE">SÉJOUR SUR LA COLLINE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#POOR_ROBIN_CRUSOE_WHERE_ARE_YOU">POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?</a></td></tr> +<tr><td><a href="#ROBINSON_ET_SA_COUR">ROBINSON ET SA COUR</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_VESTIGE">LE VESTIGE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LES_OSSEMENTS">LES OSSEMENTS</a></td></tr> +<tr><td><a href="#EMBUSCADE">EMBUSCADE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#DIGRESSION_HISTORIQUE">DIGRESSION HISTORIQUE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_CAVERNE">LA CAVERNE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#FESTIN">FESTIN</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_FANAL">LE FANAL</a></td></tr> +<tr><td><a href="#VOYAGE_AU_VAISSEAU_NAUFRAGE">VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LE_REVE">LE RÊVE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#FIN_DE_LA_VIE_SOLITAIRE">FIN DE LA VIE SOLITAIRE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#VENDREDI">VENDREDI</a></td></tr> +<tr><td><a href="#EDUCATION_DE_VENDREDI">ÉDUCATION DE VENDREDI</a></td></tr> +<tr><td><a href="#DIEU">DIEU</a></td></tr> +<tr><td><a href="#HOMMES_BARBUS_AU_PAYS_DE_VENDREDI">HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI</a></td></tr> +<tr><td><a href="#CHANTIER_DE_CONSTRUCTION">CHANTIER DE CONSTRUCTION</a></td></tr> +<tr><td><a href="#CHRISTIANUS">CHRISTIANUS</a></td></tr> +<tr><td><a href="#VENDREDI_ET_SON_PERE">VENDREDI ET SON PÈRE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#PREVOYANCE">PRÉVOYANCE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#DEBARQUEMENT_DU_CAPITAINE_ANGLAIS">DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS</a></td></tr> +<tr><td><a href="#OFFRES_DE_SERVICE">OFFRES DE SERVICE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#TRANSLATION_DES_PRISONNIERS">TRANSLATION DES PRISONNIERS</a></td></tr> +<tr><td><a href="#LA_CAPITULATION">LA CAPITULATION</a></td></tr> +<tr><td><a href="#REPRISE_DU_NAVIRE">REPRISE DU NAVIRE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#DEPART_DE_LILE">DÉPART DE L'ÎLE</a></td></tr> +<tr><td><a href="#NOTES">NOTES:</a></td></tr> +</table> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><i>PRÉFACE</i></h2> + +<p><i>Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout +bonnement un poète</i> <i>qui s'est pris de belle passion et de courage. Une +des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par +les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la +paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui +était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à +arracher à deux mains cette paille et ces haillons.</i></p> + +<p><i>Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le +plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné +de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect +pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et +Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un +mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un +usage si magnifique de notre belle langue.</i></p> + +<p><i>Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de +valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité +qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un +libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle. +Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement +dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont +fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le +Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est +auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été +contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À +cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et +Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style, +simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen +ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que +la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un +assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante, +semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne +laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se +trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et +sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant +de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur +une pauvreté.</i></p> + +<p><i>Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir +garder le silence sur une traduction</i> androgyne <i>publiée concurremment +avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à +entendre que dans cette œuvre tout ce qui nous semble appartenir à</i> +Hermès <i>n'est pas remarquable: pour ce qui est d'</i>Aphrodite, <i>nous avons +trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à +regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui.</i></p> + +<p><i>Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la +plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur +de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut +de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre +viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son cœur; mais +aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que +soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux +faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à +l'original.</i></p> + +<p><i>C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des +grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne +voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres +populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents +de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons +ces parias et croyons notre part assez belle.</i></p> + +<p><i>On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe +du mot</i> mouce <i>et du mot</i> touts. <i>Ce n'est point ici le lieu d'une +dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à +ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme +en ajoutant une</i> s. <i>S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il +ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de +Port-Royal lui suffit.</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> <i>Quant au mot</i> mouce, <i>c'est une simple +rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer +qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques, +escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent +les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que +le</i> moço <i>des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse, +le</i> museus <i>de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la +philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a +fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais +leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est +peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une +cacologie.</i></p> + +<p><i>Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise? +confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne +faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce +serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui +fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils +tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien, +chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui +convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice.</i></p> + +<h2><a name="ROBINSON" id="ROBINSON"></a>ROBINSON</h2> + +<p>En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point +de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull, +après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu +résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson, +une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais +mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une +corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous +nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours +appelé.</p> + +<p>J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un +régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel +Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que +devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne +connurent pas mieux la mienne.</p> + +<p>Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête +commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père, +qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en +général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école +gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller +sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa +volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les +sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût +une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.</p> + +<p>Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents +conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il +m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me +réprimanda chaleureusement à ce sujet.—«<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>Quelle autre raison as-tu, +me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison +paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as +l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie, +et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les +hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure +dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre +fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de +beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le +médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage; +une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le +monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux +misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans: +il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des +hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la +vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des +cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité +d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits; +enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en +implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.</p> + +<p>«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la +vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre +humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est +point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la +société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de +corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs +vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du +nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des +misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La +condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes +les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune +médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la +société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs +désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie, +les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et +uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de +l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque +jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent +la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par +les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de +l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout +mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de +la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et +apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus +profondément.»</p> + +<p>Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne +pas faire le jeune homme:—«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au +milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent +t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton +pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer +parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te +recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait +par ta destinée ou tout-à-fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je +n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en +t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot, +j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer +ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes +infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton +frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le +dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent +l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où +il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois +j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te +bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu +aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»</p> + +<p>Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était +véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait +eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient +abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon +frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le +loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il +s'arrêta court, puis ajouta:—«J'ai le cœur trop plein, je ne saurais +t'en dire davantage.»</p> + +<p>Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en +être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais +à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours +tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités +paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir. +Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première +ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de +coutume, je la pris à part et lui dis:—Je suis tellement préoccupé du +désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser +avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me +donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer +outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour +que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je +le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant +mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer. +Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage +lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous +promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.»</p> + +<p>Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:—«Cela n'est pas +proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton +père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son +assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que +tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et +l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers +toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point +de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre +approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'œuvre de +ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à +une chose réprouvée par ton père.»</p> + +<p>Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le +tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:—«Ce +garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais, +s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait +jamais été: je n'y consentirai jamais.»</p> + +<p>Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique +cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes +propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à +mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient +très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me +trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein +prémédité, étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par +mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec +l'amorce ordinaire des marins, c'est-à-dire qu'il ne m'en coûterait rien +pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai +aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient, +sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune +considération des circonstances et des conséquences, malheureusement, +Dieu sait! Le <i>1<sup>er</sup></i> <i>septembre 1651,</i> j'allai à bord du vaisseau chargé +pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne +commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes.</p> + +<p>Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les +vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer +auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté +d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais +fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable. +Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les +paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma +conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté +qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la +violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.</p> + +<p>Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse, +quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même +seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice +tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que +le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond +de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet +et le vœu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je +pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à +bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de +m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles +misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la +vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé +touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de +l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant +prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.</p> + +<h2><a name="LA_TEMPETE" id="LA_TEMPETE"></a>LA TEMPÊTE</h2> + +<p>Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et +même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et +la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois, +j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste +pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit, +le vent s'appaisa tout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se +coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un +soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau +spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie.</p> + +<p>J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées, +j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la +veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps +après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes +résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait +débauché, vint à moi:—«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur +l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit +dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un <i>plein bonnet de +vent?»</i>—«Vous n'appelez cela qu'un <i>plein bonnet de vent?</i> C'était une +horrible tourmente!»—«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une +tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau +et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu +n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un <i>bowl</i> de +<i>punch,</i> et que nous oubliions tout cela<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Vois quel temps charmant il +fait à cette heure!»—Enfin, pour abréger cette triste portion de mon +histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du +<i>punch,</i> je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma +repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes +résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa +surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même, +après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes +et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et +j'oubliai entièrement les promesses et les vœux que j'avais faits en ma +détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en +pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments +reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme +d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt +j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais, +et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi +complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait +désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la +Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser +entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour +une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais +bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la +miséricorde.</p> + +<p>Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade +d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions +fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de +jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à-dire de +souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant +lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la +même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable +pour gagner la Tamise.</p> + +<p>Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû, +à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été +trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il +n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée +aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de +notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans +la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos +et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le +vent força; nous mîmes touts la main à l'œuvre; nous calâmes nos mâts de +hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau +des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint +très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes +plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre +labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance, +de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles +jusqu'au bout.</p> + +<p>Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur +sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la +conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et +passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer +tout bas ces paroles et d'autres semblables:—«Seigneur ayez pitié de +nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»—Durant ces +premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au +logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je +pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si +manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je +pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne +serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le +disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:—«Nous sommes touts +perdus!»—je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je +regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes +yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait +contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne +voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient +non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens +s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur +ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la +rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les +bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou +trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant +vent arrière avec leur civadière seulement.</p> + +<p>Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y +opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman +lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à +fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât, +ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le +couper aussi et de faire pont ras.</p> + +<p>Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que +précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant +que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient +alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris +de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que +j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la +tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la +dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua +avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir +jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était +lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots +s'écriaient qu'il allait <i>couler à</i> <i>fond.</i> Sous un rapport, ce fut un +bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce +mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que +je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres +plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant àtout +moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour +surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite, +cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait +quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à +la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le +bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les +matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été +bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me +levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout cœur. Dans cette +entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments +charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de +glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de +tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que +cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé +ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus +si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où +chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce +que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me +repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que +long-temps après que je revins à moi.</p> + +<p>On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait +toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente +commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il +surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine +continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui +venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous +secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il +était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc +du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant +leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant +une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après +beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes +jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût +été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun +fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le +plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la +barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son +patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre +bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness.</p> + +<p>Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné +notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la +première fois ce que signifiait <i>couler-bas.</i> Mais, je dois l'avouer, +j'avais l'œil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me +dirent qu'il <i>coulait,</i> car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on +me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la +crainte de l'avenir.</p> + +<p>Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage. +Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et +le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous +assister lorsque nous serions proches.</p> + +<h2><a name="ROBINSON_MARCHAND_DE_GUIN4" id="ROBINSON_MARCHAND_DE_GUIN4"></a>ROBINSON MARCHAND DE GUIN<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></h2> + +<p>Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé +le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de +sorte que la terre brisait la violence du vent. Là, nous abordâmes, et, +non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la +plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous +fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la +ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les +armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres +ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.</p> + +<p>C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de +rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la +parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car, +ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans +la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je +n'étais pas mort.</p> + +<p>Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible; +et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de +revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais +ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret +arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre +destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous +y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est +quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il +m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma +froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et +contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma +première entreprise.</p> + +<p>Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était +le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La +première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le +second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers +de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton +me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la +tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que +j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en +entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et, +avec un accent de gravité et d'affliction:—«Jeune homme, me dit-il, +vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme +une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un +marin.»—«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»—«Le +cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir; +au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel +avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre +si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous, +semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous +prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»—Je lui contai en partie +mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange +manière.—«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à +bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling +remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»—C'était, en vérité, +comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés +par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son +autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à +retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit +qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre +moi;—«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne +vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez +qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se +vérifient en vous.»</p> + +<p>Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je +ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant +quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là, +comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre +de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez +nous ou retourner sur mer.</p> + +<p>Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements +de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé +dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma +mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris +occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite +ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette +raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux +de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés, +mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire +honorer comme sages.</p> + +<p>Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant +quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie +mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison +paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la +détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs +de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à-fait de côté, et +cherchai à faire un voyage.</p> + +<p>Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la +maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et +indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces +fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et +même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle +fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises, +celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou, +comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.</p> + +<p>Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne +fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais +travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais +instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps, +j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un +capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que +j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais +toujours aller à bord comme un <i>gentleman;</i> aussi je n'eus jamais aucune +charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.</p> + +<p>J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne +compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et +abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement +à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi. +Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé +sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y +retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout +désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde, +il me dit:—«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez +aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous +vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les +avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous +quelque profit.</p> + +<p>J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui +était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une +petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai +considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres +sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé +d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par +l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je +correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma +mère à contribuer d'autant à ma première entreprise.</p> + +<p>C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes +spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le +capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des +mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime +d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des +choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon +capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir +à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et +marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de +poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois +cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus +tard, consommèrent ma ruine.</p> + +<p>Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout +continuellement malade et jeté dans une violente calenture<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> par la +chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la +côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à +l'équateur.</p> + +<p>Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon +ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre +encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui, +la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait +obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car +bien que je n'emportasse pas tout-à-fait cent livres sterling de ma +nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon +ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de +terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou +plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du +jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute +la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de +voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent +charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément +avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat. +Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit.</p> + +<p>Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous +attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous +enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos +canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après +avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de +deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se +tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous +attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois, +venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre +pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes +de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si +rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin, +pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant +désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes +contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à +Sallé, port appartenant aux Maures.</p> + +<p>Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé +d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans +le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour +sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il +me fit son esclave.</p> + +<h2><a name="ROBINSON_CAPTIF" id="ROBINSON_CAPTIF"></a>ROBINSON CAPTIF</h2> + +<p>À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait +misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors +du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et +n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à-fait +accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras +de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource. +Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me +traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.</p> + +<p>Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison; +j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait +en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau +de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté; +mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en +course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à +la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa +croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le +navire.</p> + +<p>Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais +employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit +la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet +raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer, +pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni +Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans, +quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins +jamais la moindre chance favorable de le réaliser.</p> + +<p>Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière +qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour +recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de +coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent, +avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine, +quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire +et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il +m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>; nous le +divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le +poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses +parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui +pêcher un plat de poisson.</p> + +<p>Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand +calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage, +quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à +l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante; +et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au +lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux +lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de +peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à +souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.</p> + +<p>Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus +soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre +navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la +pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au +charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y +construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à +celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour +manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant +pour qu'une personne ou deux pussent manœuvrer la voile. Cette chaloupe +cinglait avec ce que nous appelons une voile <i>d'épaule de +mouton</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et +étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et +un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour +mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout +son pain, son riz et son café.</p> + +<p>Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme +j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans +moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans +ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette +place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya +au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me +commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui +se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le +plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche.</p> + +<p>Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin +j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au +vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon +patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis +la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il +m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le +Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses +amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison +aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir +d'obéir.</p> + +<p>Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté; +car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon +commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non +d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse +ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu, +tout chemin m'étant bon.</p> + +<p>Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à +mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne +fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.—Cela +est juste, répliqua-t-il;—et il apporta une grande corbeille de <i>rusk</i> +ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je +savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était +évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les +Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le +Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là +auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire +vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou +ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un +grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des +chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans +laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les +Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:—Moléy, les +mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous +pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer, +pour nous autres, quelques <i>alcamies,</i>—oiseau semblable à notre +courlieu,—car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de +la soute aux poudres.—Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;—et en effet +il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie +de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et +de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la +chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais +découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui +s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui +y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du +havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port +on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine +étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous +assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était +contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain +d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de +Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet +horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin.</p> + +<p>Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais +un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais +point dehors:—Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître +n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au +large.—Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la +proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je +conduisis l'embarcation à une lieue au-delà; alors je mis en panne comme +si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon, +j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais +pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en +passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du +bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un +liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura +qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec +une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent, +il m'aurait promptement atteint.</p> + +<p>Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de +chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal, +et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez +bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y +aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du +bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à +recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne +doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent +nageur.</p> + +<p>J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le +jeune garçon; mais, là, je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand +il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je +lui dis:—Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais +si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,—ce qui +est jurer par Mahomet et la barbe de son père,—il faut que je te jette +aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si +innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment +de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux.</p> + +<p>Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai +directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que +j'étais allé vers le détroit<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, comme en vérité on eût pu le supposer +de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous +faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous +étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de +leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage +sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables +sauvages de l'espèce humaine.</p> + +<p>Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au +Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner +de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis +tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi, +quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent +cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à-fait au-delà des États de +l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là, car nous ne +vîmes personne.</p> + +<h2><a name="PREMIERE_AIGUADE" id="PREMIERE_AIGUADE"></a>PREMIÈRE AIGUADE</h2> + +<p>Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les +appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si +terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser +tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi +cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si +quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer; +aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une +petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude, +quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y +voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de +l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous +déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de +reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous +entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de +rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce, +que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia +de ne point descendre à terre avant le jour.—«Bien, Xury, lui dis-je, +maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des +hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»—«Alors nous +tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux +s'enfuir loin.»—Tel était l'anglais que Xury avait appris par la +fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir +cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de +liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout, +l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite +ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles +parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous +apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes +espèces,—auxquelles nous ne savions quels noms donner,—qui +descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se +lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements +et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de +semblable.</p> + +<p>Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais +nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de +ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne +pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que +ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury +prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je +sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire +force de rames.—«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer +par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il +ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que +j'apperçus cet animal,—quel qu'il fût,—à deux portées d'aviron, ce qui +me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine, +je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et +nagea de nouveau vers le rivage.</p> + +<p>Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et +les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur +des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec +quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de +pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette +côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder +pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était, +pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des +lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et +l'autre danger.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade; +il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où? +c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à +terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en +apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne +resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet +enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours +depuis. Il me dit: «—Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous +s'enfuir.»—«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les +hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni +l'un ni l'autre.»—Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à +boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont +j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du +rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre, +n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire +de l'eau.</p> + +<p>Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une +descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon +ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y +courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était +poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je +volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je +distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal +sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur +différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort +joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la +grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il +avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages.</p> + +<p>Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de +peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous +étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle +remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous +régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à +reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette +portion de la contrée.</p> + +<p>Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que +les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais +comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la +latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me +rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je +ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le +cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles. +En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où +trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération +habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait +et nous prendrait à bord.</p> + +<p>Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être +cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et +la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces, +les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur +des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa +stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce +qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions, +de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux +Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou +trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles +de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste +et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les +rugissements des bêtes sauvages.</p> + +<p>Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de +Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et +j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre; +mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires; +et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je +résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage.</p> + +<p>Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour +faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous +vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la +marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous +portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi +l'œil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de +nous éloigner du rivage.—«Car regardez là-bas, ajouta-t-il, ce monstre +affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.» +Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable, +en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant +du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque +sorte, pendait presque au-dessus de lui.—«Xury, lui dis-je, va à terre, +et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:—«Moi tuer! lui manger moi +d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je +ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester +tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du +calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre +et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux +balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de +cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour +le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une +patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots +l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il +tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se +rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable +rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir +point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet, +et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je +l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber +silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors +du cœur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui +dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet +d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché +du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui +déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à-fait.</p> + +<p>C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du +gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des +balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury, +néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me +demanda de lui donner la hache.—«Pourquoi faire, Xury? lui +dis-je.»—«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas +la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était +monstrueuse.</p> + +<p>Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou +d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si +je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'œuvre; mais à +cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne +savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant +la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur +le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours. +Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus.</p> + +<p>Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant +dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui +commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque +nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors +d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à-dire +aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment +européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route +tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse +périr au milieu des Nègres.</p> + +<h2><a name="ROBINSON_ET_XURY_VAINQUEURS_DUN_LION" id="ROBINSON_ET_XURY_VAINQUEURS_DUN_LION"></a>ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION</h2> + +<p>Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée, +le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En +un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse +rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr.</p> + +<p>Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus, +comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était +habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des +gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions +aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à-fait nus. +J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut +meilleur conseiller, et me dit:—«Pas aller! Pas aller!» Je halai +cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me +suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils +n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long +et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort +loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je +causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement +pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter +ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce, +j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux +coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent, +apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain, +productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était; +pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y +parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers +eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un +détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le +rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les +eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous.</p> + +<p>N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de +remerciements, quand tout-à-coup s'offrit une merveilleuse occasion de +les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir +des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur. +Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en +rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange? +je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que +ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous +vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui +portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme +tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer, +et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres, +elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là, comme +si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces +animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne +m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car +j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et +j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée, +je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans +l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter +avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers +le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des +coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa.</p> + +<p>Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au +bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à +en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus +grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous +l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent +du cœur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son +sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde +dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le +traînèrent au rivage. Là, il se trouva que c'était un léopard des plus +curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs +mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je +l'avais tué.</p> + +<p>L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet, +regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes +d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il +était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la +chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une +faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir +qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt +ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois +affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions +le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette +offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes, +leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en +m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que +j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des +signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la +tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que +j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns +des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui, +je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le +déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres, +et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement +nues que les hommes.</p> + +<p>J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris +congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai +ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la +terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre +ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour +gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis +distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela +était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces +îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées, +et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais +été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni +l'un ni l'autre.</p> + +<p>Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la +cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand +subitement ce jeune garçon s'écria:—«Maître! maître! un vaisseau avec +une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui +pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître +envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne +l'ignorais pas, tout-à-fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma +cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je +reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la +traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la +route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre +destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors, +je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de +lui parler s'il était possible.</p> + +<p>Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne +viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui +donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme +j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses +lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation +européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il +diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme +j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en +signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses +furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien +qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour +moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le +joignis.</p> + +<p>On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui +j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un +matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et +lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de +l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on +m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages.</p> + +<p>J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être +ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à-fait +misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du +vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me +répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce +que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.—«Car, +dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la +sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru +dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à +une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous +pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la +vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, c'est-à-dire +monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et +ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre +traversée de retour.»</p> + +<p>Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il +avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots +de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa +garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout +recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre.</p> + +<p>Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de +l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais +avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en +toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je +m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de +sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et +que, si arrivé là, quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait +compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit +pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à +le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant, +qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque +je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa +pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le +rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur +cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine.</p> + +<p>Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous +arrivâmes à la <i>Bahia de Todos os Santos,</i> ou Baie de Touts les Saints, +environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois, +délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et +j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi.</p> + +<h2><a name="PROPOSITIONS_DES_TROIS_COLONS" id="PROPOSITIONS_DES_TROIS_COLONS"></a>PROPOSITIONS DES TROIS COLONS</h2> + +<p>La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop +louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt +ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que +j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui +m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre +il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets +et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des +chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit +de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au +Brésil.</p> + +<p>Là, peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un +très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un +<i>engenho</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, c'est-à-dire une plantation et une sucrerie. Je vécus +quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la +manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que +menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je +résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et +de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher +quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans +ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation, +j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je +formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la +somme que j'espérais recevoir de Londres.</p> + +<p>J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais; +son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes +circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était +proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir +était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années, +nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous +commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se +bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et +apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des +cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin +d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me +séparer de mon garçon Xury.</p> + +<p>Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce +n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de +poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à-fait éloignée de mon +esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour +laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses +bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce +premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et +que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être +fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:—«Ce que je fais ici, +j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes +amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de +venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle +distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où +l'on a la moindre connaissance de moi.»</p> + +<p>Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand +regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps +mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes +mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à-fait comme un +naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même. +Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que +tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le +Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa +propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste, +dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement +déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si +souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si +j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande +prospérité et à une grande richesse.</p> + +<p>J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma +plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui +m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ +trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque +je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à +Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:—«Senhor Inglez, me +dit-il,—car il m'appelait toujours ainsi,—si vous voulez me donner, +pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de +votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à +Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles +marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai, +si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes +sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres +que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié +de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela +arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si +cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde +moitié.»</p> + +<p>Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus +convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence, +je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et +une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait.</p> + +<p>J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes +aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le +capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel +j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise +de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne, +il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette +ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon +histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la +veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre +cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour +son humanité et sa charité envers moi.</p> + +<p>Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en +marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il +les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en +bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,—car j'étais +trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de +mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles +nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage.</p> + +<p>Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma +fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq +livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer, +pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut +rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac, +que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte.</p> + +<p>Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de +manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres +choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai +moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que +je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment +au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation, +car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et +de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que +le capitaine m'avait amené de Lisbonne.</p> + +<p>Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos +plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année +suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon +propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que, +pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces +cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien +confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne. +Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à +être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui +souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs.</p> + +<p>Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu +m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père +m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et +desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était +remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef +l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et +doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le +loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon +attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le +monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus +évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite +de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence +concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs.</p> + +<p>Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais +plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que +j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes +affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour +suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que +la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus +profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le +seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde.</p> + +<p>Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de +mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre +années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma +plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais +lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi +qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes +conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux +voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les +Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des +grains de collier<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, des breloques, des couteaux, des ciseaux, des +haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement +de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.; +mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre.</p> + +<p>Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre, +mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres, +trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il +était, n'avait jamais été fait qu'avec les <i>Asientos,</i> ou permission des +rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de +sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement +chers.</p> + +<p>Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et +des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément; +trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me +dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec +eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète +proposition.</p> + +<h2><a name="NAUFRAGE" id="NAUFRAGE"></a>NAUFRAGE</h2> + +<p>Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils +avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.—«Nous +avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous +n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas +entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les +Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul +voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos +plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à +bord comme leur subrécargue<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, pour diriger la traite sur la côte de +Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma +quote-part d'argent.</p> + +<p>C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été +faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une +plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et +d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi, +qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou +quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent +livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à +peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient +encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage, +c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables +circonstances pouvait se rendre coupable.</p> + +<p>Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi +impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser +mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père +échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon +cœur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon +absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire +naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par +convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et +de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le +capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus +haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais +prescrit dans mon testament, c'est-à-dire qu'il se réserverait pour +lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait +embarquée pour l'Angleterre.</p> + +<p>Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et +entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à +considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je +devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais +éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné +toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je +serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons +que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles.</p> + +<p>Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon +goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la +cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes +partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, le 1<sup>er</sup> +septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné +de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le +fou quant à mes propres intérêts.</p> + +<p>Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et +quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous +n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des +clincailleries<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels +que des grains de collier<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, des morceaux de verre, des coquilles, de +méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des +ciseaux, des cognées et autres choses semblables.</p> + +<p>Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au +Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle +d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude +septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce +trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement +chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap +Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes +le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais, +tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette +île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous +avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime, +par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un +violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il +commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa +au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant +douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et +nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous +poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je +m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le +vaisseau n'espérait sauver sa vie.</p> + +<p>Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de +nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés +par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le +capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était +environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap +Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude +Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou +partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers +l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à +consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire +faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à-fait désemparé. Il opinait +pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil.</p> + +<p>J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui +les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y +avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous +eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire +voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour +éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze +jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre +voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et +pour nous-mêmes.</p> + +<p>Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes +Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où +je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être +autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous +fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même +impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route +fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer, +nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que +celle de retourner en notre pays.</p> + +<p>En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la +pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous +précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître +en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un +banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer +déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à +périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard +d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des +vagues.</p> + +<p>Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une +pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un +équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous +étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une +île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la +fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions +pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se +briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne +changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les +autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour +un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire +en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort, +c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait +pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à +s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un +peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant +trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment +dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à +sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à +notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force +de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses +amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne +pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe +à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y +avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le +vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà +il était entr'ouvert.</p> + +<p>Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des +matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y +descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de +Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement +appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre +le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,—la mer +sauvage,—comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.</p> + +<p>Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts +pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût +résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler, +nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions +rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur +gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait +que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc +de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la +manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre +destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent +nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou +escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur +d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par +un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du +vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela +n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre +nous semblait plus redoutable que la mer.</p> + +<p>Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que +nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en +roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle +nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la +chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous +laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts +engloutis en un moment.</p> + +<h2><a name="SEULS_RESTES_DE_LEQUIPAGE" id="SEULS_RESTES_DE_LEQUIPAGE"></a>SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE</h2> + +<p>Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées +lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me +fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La +vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et +s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé +par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que +je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force +pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant +qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que +c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et +aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force +de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon +haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de +préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était +possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir +transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en +retournant.</p> + +<p>La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre +masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté +avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté +de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes +forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me +sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains +percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi +plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me +redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez +long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle +commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied. +Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine, +et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant +mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne +put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et, +par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment, +m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.</p> + +<p>La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car +la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou +plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force, +qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma +délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait +pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne +l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il +me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient +encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir +mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était +proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point +prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je +m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me +traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un +dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande +satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis +sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de +l'Océan.</p> + +<p>J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder +le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas +où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je +croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases +et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond +de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un +chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres +de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de +recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits +vitaux de son cœur, et ne le tue point.</p> + +<p><i>Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est +d'anéantir.</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<p>Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là +sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et +mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes +compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être +sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige +d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers +dépareillés.</p> + +<p>Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné, +et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine +pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait +été possible que j'eusse atteint le rivage.</p> + +<p>Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant +dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir +en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis +bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était +affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me +changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non +plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré +par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de +ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma +subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui +voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un +couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là +toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation +d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé. +À la tombée du jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à +considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes +dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder +et chercher leur proie.</p> + +<p>La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un +arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait +près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant +au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je +n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un +demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point +d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai. +Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir +la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer +de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma +défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris +possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai +dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de +personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en +trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion +opportune.</p> + +<p>Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair, +l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme +la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait +été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de +sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au +récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité +et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il +paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin +de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.</p> + +<p>Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je +regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris +fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient +lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage +aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette +embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de +largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de +parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma +subsistance.</p> + +<p>Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je +pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un +renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions +demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous +serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été +si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de +toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles +larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus +d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la +chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande +difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur +terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien +à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage, +et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus +étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de +misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande +difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard +d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une +grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores +d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe +extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur +d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait +dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première +besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était +intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient +en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort +disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets +de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais +pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du <i>rum</i> dans la grande chambre; +j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner +du cœur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque +pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort +essentielles.</p> + +<p>Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais +avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs +vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois +espares<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à +l'œuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop +pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas +dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les +tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les +deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau. +Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je +pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une +forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à +l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la +longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de +travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me +poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter +en toute autre occasion.</p> + +<h2><a name="LE_RADEAU" id="LE_RADEAU"></a>LE RADEAU</h2> + +<p>Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il +ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je +préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma +détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches +que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus +besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais +forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le +remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de +Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage +faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis +à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient +été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé +ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces +grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je +trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans +lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six +gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas +nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y +avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je +remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et +j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma +chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à +mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux, +je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi +qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en +trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le +présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien +davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut +qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui +fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus +grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le +descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à +regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.</p> + +<p>Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande +chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis +d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu +plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord +trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait +rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en +avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon +état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors +assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout +cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la +moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.</p> + +<p>Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la +marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il +était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames +rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un +marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en +mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla +très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de +l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait +là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une +crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour +débarquer mon chargement.</p> + +<p>La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une +petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je +gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le +milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui, +s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant +tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un +banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en +fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans +l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres, +pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été +insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs, +quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes +forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant +laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau. +L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de +nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal. +Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure +d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide +qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre +bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le +temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser +entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir +aussi près de la côte que je le pourrais.</p> + +<p>Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers +laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon +radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame, +j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de +nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était +raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder, +où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé +aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et +n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce +fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant +d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre +le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui +arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,—mon radeau +tirait environ un pied,—je le poussai sur le terrain plat, où je +l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées; +l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre +bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en +sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.</p> + +<p>Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de +chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes +bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir. +J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce +habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes +féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute +et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne +s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes +pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la +découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de +difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma +destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan, +d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux +petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues +environ vers l'Ouest.</p> + +<p>Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle +n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais +aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne +connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais +tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient +pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un +arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de +fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus +pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un +nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur +confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était +d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris +pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas +les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument +rien.</p> + +<p>Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à +l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que +ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais; +car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce +ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces +craintes étaient réellement mal fondées.</p> + +<p>Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et +les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte +de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je +ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu +deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où +j'avais tiré sur l'oiseau.</p> + +<p>Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du +vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement +des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être +transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si +c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente +qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je +renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce +que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je +dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut +impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première +fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me +déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise +rayée<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, une paire de braies de toile et des escarpins.</p> + +<p>Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant +eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai +moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une +très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges +du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes +et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de +plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis +tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au +canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles +de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite +quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de +feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le +soulever pour le faire passer par-dessus le bord.</p> + +<p>En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un +coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai +donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le +rivage, à ma très-grande satisfaction.</p> + +<h2><a name="LA_CHAMBRE_DU_CAPITAINE" id="LA_CHAMBRE_DU_CAPITAINE"></a>LA CHAMBRE DU CAPITAINE</h2> + +<p>Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne +fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de +visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis +sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une +petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et +très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier +connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne +savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans +même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de +biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma +provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau, +et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air +d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en +offrir davantage; alors il se retira.</p> + +<p>Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été +contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par +paquets,—car c'étaient de gros tonneau fort lourds,—je me mis à +l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches +que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui +pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à +l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier +contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.</p> + +<p>Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette +tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis +à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon +fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis +très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je +n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement +travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses +qu'à les transporter à terre.</p> + +<p>J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans +doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas +satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à +l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais. +Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une +chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis, +j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits +cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour +raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref, +j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière; +seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la +fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais +comme simple toile qu'elles devaient servir.</p> + +<p>Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages +semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien +qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique +de biscuits<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, trois gros barils de <i>rum</i> ou de liqueurs fortes, une +caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna +beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions +que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de +biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques +morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore +tout cela heureusement à terre.</p> + +<p>Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau +de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles. +Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces; +et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les +ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière +et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un +grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais +ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si +lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je +débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi +adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans +l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas +grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en +grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si +grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre +la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une +peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau, +travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas +chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je +pouvais.</p> + +<p>Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze +fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle, +tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois +vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le +bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la +douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à +la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement +fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien +rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un +desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux, +et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;—puis, dans +un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces +d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres +quelques pièces de huit.</p> + +<p>À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:—«Ô drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas +la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est +plus pour moi que cette somme.<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> Je n'ai nul besoin de toi; demeure +donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite +pas qu'on la sauve.»—Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant +enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à +faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel +était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart +d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il +était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de +terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot, +qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai +donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le +bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des +objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le +vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la +marée fût haute.</p> + +<p>Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en +sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la +nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu. +Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante +réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune +diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au +fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand +même j'aurais eu plus de temps.</p> + +<p>Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en +provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver +sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui +furent pour moi de peu d'utilité.</p> + +<p>Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre +en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre +les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs +sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la +demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte +sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et +l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point +hors de propos.</p> + +<p>Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour +mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et +marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et +plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce +près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus +favorable.</p> + +<p>Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la +salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri +contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures +rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu +envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma +délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon +cœur.</p> + +<p>En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une +petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant +cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte +que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce +rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la +porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun +chemin souterrain.</p> + +<p>Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de +m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une +longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en +allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette +situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque +jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à +l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est +pas éloigné de son coucher.</p> + +<p>Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un +demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et +le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.</p> + +<p>Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai +en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros +bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq +pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces +d'intervalle.</p> + +<p>Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du +vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de +la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle, +j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre +les premiers et leur servant de contrefiches.</p> + +<p>Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni +le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour +couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'œuvre et les +enfoncer en terre.</p> + +<h2><a name="LA_CHEVRE_ET_SON_CHEVREAU" id="LA_CHEVRE_ET_SON_CHEVREAU"></a>LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU</h2> + +<p>Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite +échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en +dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi +parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais +donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu +faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement +besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais +imaginé avoir à redouter.</p> + +<p>Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup +de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions +et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai +une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont +excessives en cette région pendant certain temps de l'année; +c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur; +ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile +goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.</p> + +<p>Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais +apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au +capitaine de notre vaisseau.</p> + +<p>Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui +pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens, +je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je +passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.</p> + +<p>Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers +ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte +de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la +palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui +me servait comme de cellier pour ma maison.</p> + +<p>Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je +pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui +m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon +attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte +n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais +fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut +suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette +pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma +poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que toute ma poudre +pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à +ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse +aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris +feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui +me frappait.</p> + +<p>Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage +passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et +me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites +quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne +pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle +façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à +l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois +que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut +pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été +mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma +nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au +reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous +de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.</p> + +<p>Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une +foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si +je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin +pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les +productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y +avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut +modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si +fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus +difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea +pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de +temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un +peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que +lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées, +elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient +dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient +nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs +yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne +voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en +conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur +des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour +tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique +qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me +fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau, +non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser, +mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à +mon enclos. Arrivé là, je la déposai à terre, et prenant le biquet dans +mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de +l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de +le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de +viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes +provisions,—surtout mon pain,—autant qu'il était possible.</p> + +<p>Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était +absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu, +et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de +la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai, +je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut +d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma +vie.</p> + +<p>Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais +échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente +tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de +lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes +raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de +cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces +réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et +quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait +ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument +misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il +raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence.</p> + +<p>Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le +cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me +promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de +mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me +parla ainsi:—«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi, +s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas +descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi +n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul +épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là?»—En même temps je +désignais du doigt la mer.—Il faut toujours considérer dans les maux le +bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de +pire.</p> + +<p>Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma +subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une +chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau +se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche +de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été +mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me +trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie, +et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y +suppléer!—«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans +munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses, +sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»—Mais +j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir +m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes +munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir +tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement +j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient +survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions, +mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé.</p> + +<p>J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions +pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel +pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me +consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai +dit plus haut.</p> + +<p>Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation +mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le +monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai +avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis +le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil +était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb +sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par +les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur.</p> + +<p>Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint en +l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de +plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les +dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai +sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros +poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en +lettres capitales, cette inscription:</p> + +<h3>J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.</h3> + +<p>Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une +hoche<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, chaque septième hoche avait le double de la longueur des +autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue +encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon +temps, divisé par semaines, mois et années.</p> + +<p>C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que +j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me +procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un +moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment; +comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres +objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et +du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de +mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des +livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en +aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que +j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées +avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de +prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai +soigneusement.</p> + +<h2><a name="LA_CHAISE" id="LA_CHAISE"></a>LA CHAISE</h2> + +<p>Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et +deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse. +J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même +hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y +eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour +moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait +m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement +j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit +que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai +extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un +compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint +impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des +moyens que j'imaginai.</p> + +<p>Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me +manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre, +ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la +terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile, +j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine.</p> + +<p>Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que +lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement +achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux +étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les +soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans +les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma +demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un +seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce +dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois +mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui +n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux +ne fût une rude et longue besogne.</p> + +<p>Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe +quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que +cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au +moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour +chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour.</p> + +<p>Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les +circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes +affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après +moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup +d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient +et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me +rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du +mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je +pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme +débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte +très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais:</p> + +<p>LE MAL.</p> + +<p>Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de +délivrance.</p> + +<p>LE BIEN.</p> + +<p>Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts +mes compagnons de voyage.</p> + +<p>LE MAL.</p> + +<p>Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être +misérable.</p> + +<p>LE BIEN.</p> + +<p>Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la +mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me +délivrer de cette condition.</p> + +<p>LE MAL.</p> + +<p>Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni +de la société humaine.</p> + +<p>LE BIEN.</p> + +<p>Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile +qui ne produise pas de subsistances.</p> + +<p>LE MAL.</p> + +<p>Je n'ai point de vêtements pour me couvrir.</p> + +<p>LE BIEN.</p> + +<p>Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je +pourrais à peine les porter.</p> + +<p>LE MAL.</p> + +<p>Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque +d'hommes ou de bêtes.</p> + +<p>LE BIEN.</p> + +<p>Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse +me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si +j'y avais naufragé?</p> + +<p>LE MAL.</p> + +<p>Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler.</p> + +<p>LE BIEN.</p> + +<p>Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage +pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer +à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi +long-temps que je vivrai.</p> + +<p>En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde, +il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de +positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure +donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions +humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques +consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des +maux au crédit de ce compte.</p> + +<p>Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant +plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je +commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les +choses aussi douces que possible.</p> + +<p>J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche, +et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que, +maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais +renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu +près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai +sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je +couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la +pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année.</p> + +<p>J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans +mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je +dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans +un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à +peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma +grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était +une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me +trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai +obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je +poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une +porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes +fortifications.</p> + +<p>Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque +sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de +l'espace pour ranger tout mon attirail.</p> + +<p>J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont +j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela +je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans +une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses +avec tant de plaisir.</p> + +<p>Je me mis donc à l'œuvre; et ici je constaterai nécessairement cette +observation, que la raison étant l'essence et l'origine des +mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge +des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer +maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié +un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application, +mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui +me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des +instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité +d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à +bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là, n'avaient jamais été +faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si +j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui +d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux +côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le +dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode +je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non +plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais, +il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou +mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse +d'une manière ou d'une autre.</p> + +<p>Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une +table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais +tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes +tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le +long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma +ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir +les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi +du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se +suspendre.</p> + +<p>Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait +semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes +choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel +ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande +provision.</p> + +<p>Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon +occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop +embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble; +mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il +aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné +le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de +ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et +m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes +mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et +criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je +fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur +d'être dévoré.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que +j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le +sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance +d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans +le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé +fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision +évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi +j'accroissais mes misères par ma folie.</p> + +<h2><a name="CHASSE_DU_3_NOVEMBRE" id="CHASSE_DU_3_NOVEMBRE"></a>CHASSE DU 3 NOVEMBRE</h2> + +<p>Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant +établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais +ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon +encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.</p> + +<h3>JOURNAL</h3> + +<h3>30 SEPTEMBRE 1659</h3> + +<p>Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au +large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même +étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île +du Désespoir.</p> + +<p>Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où +j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans +armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais +rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes +ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je +montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis +profondément, quoiqu'il plût toute la nuit.</p> + +<h3>OCTOBRE</h3> + +<p>Le 1<sup>er</sup>.—À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau +avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près +du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant +entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait +à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses +nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela +la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais +que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire, +ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils +l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous +eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui +nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande +partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin, +voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que +je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir +tout le jour, mais il ne faisait point de vent.</p> + +<p>Du 1<sup>er</sup> au 24.—Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs +voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à +terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut +beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau +temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse.</p> + +<p>Le 20.—Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis +dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la +cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une +partie quand la marée se fut retirée.</p> + +<p>Le 25.—Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de +rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé +plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris +qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les +effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la +pluie.</p> + +<p>Le 26.—Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une +place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me +mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes +sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un +rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus +d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de +câbles et renformie de gazon.</p> + +<p>Du 26 au 30.—Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages +dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une +partie de ce temps-là.</p> + +<p>Le 31.—Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque +nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau +me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de +manger, je le tuai aussi.</p> + +<h3>NOVEMBRE</h3> + +<p>Le 1<sup>er</sup>.—Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la +première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des +piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac.</p> + +<p>Le 2.—J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois +de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart +autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes +fortifications.</p> + +<p>Le 3.—Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des +canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à +l'œuvre pour faire une table.</p> + +<p>Le 4.—Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon +temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai +d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil +pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures +environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures +je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la +soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce +jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais +alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité +firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de +tout autre.</p> + +<p>Le 5.—Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat +sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien. +J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En +revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui +m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou +trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant +pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent +pour cette fois.</p> + +<p>Le 6.—Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à +ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa +pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts.</p> + +<p>Le 7.—Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une +partie du 12,—le 11 était un dimanche,—je passai tout mon temps à me +fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une +forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la +faisant, je la démontai plusieurs fois.</p> + +<p>Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis +de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand +tombait ce jour.</p> + +<p>Le 13.—Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup; +mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui +m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent +passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits +paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.</p> + +<p>Les 14, 15 et 16.—Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de +petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou +deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et +aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois +jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus +quel nom lui donner.</p> + +<p>Le 17.—Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente, +pour ajouter à mes commodités.</p> + +<p>Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument +nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je +discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de +suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le +pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un +peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont +j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela, +je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la +remplacer.</p> + +<p>Le 18.—En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était +semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on +appelle <i>bois de fer</i>, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une +pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas +moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était +extrêmement lourde.</p> + +<p>La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution, +firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut +que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une +bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert +en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait +pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son +office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle, +je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.</p> + +<p>Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une +brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire, +n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de +la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la +brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception +de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment +entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer +qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour +emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine +semblable à l'oiseau dans lequel les manœuvres portent le mortier quand +ils servent les maçons.</p> + +<p>La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que +celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse +tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins +de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du +matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi +manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger.</p> + +<p>Le 23.—Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de +ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant +ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours +entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes +meubles plus commodément.</p> + +<h2><a name="LE_SAC_AUX_GRAINS" id="LE_SAC_AUX_GRAINS"></a>LE SAC AUX GRAINS</h2> + +<p>Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte +assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de +salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma +tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il +pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea, +plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de +chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de +grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume.</p> + +<h3>DÉCEMBRE</h3> + +<p>Le 10.—Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme +terminée, lorsque tout-à-coup,—sans doute je l'avais faite trop +vaste,—une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés; +j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je +m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur. +Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut +emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus +important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien +sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien.</p> + +<p>Le 11.—Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou +poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de +planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain; +puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une +semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient +placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.</p> + +<p>Le 17.—À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes +et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui +pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en +assez bon ordre.</p> + +<p>Le 20.—Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler +ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table +de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches +commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus +aucune autre table.</p> + +<p>Le 24.—Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis +pas.</p> + +<p>Le 25.—Pluie toute la journée.</p> + +<p>Le 26.—Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant +et plus agréable.</p> + +<p>Le 27.—Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus +attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai +avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée.</p> + +<p>Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint +aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps, +il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans +chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la +pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand +toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.</p> + +<p>Les 28, 29 et 30,—Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne +m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance. +Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon +habitation.</p> + +<h3>JANVIER 1660</h3> + +<p>Le 1<sup>er</sup>.—Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin +et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour. +Ce soir là, m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de +l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches +et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne +pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi.</p> + +<p>Le 2.—En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le +lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent +face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même +se risquer près d'eux.</p> + +<p>Le 3.—Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais +toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire +très-épais et très-solide.</p> + +<p>Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce +journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que +je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au +14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle +n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun +demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point +éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au +centre, se trouvait la porte de ma grotte.</p> + +<p>Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par +les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs +semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement +à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi +difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose, +surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans +le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était +nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement +défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je +me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on +n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort +heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite +dans une occasion remarquable.</p> + +<p>Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins +que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez +souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je +trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les +arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la +manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits +pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais +quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture +en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi +qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais +leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.</p> + +<p>En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de +choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au +fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener +une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux, +comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à-fait hors de ma portée +d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à +cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre +assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus +encore obligé de passer outre.</p> + +<p>En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il +faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais +forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge +dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je +n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué +une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de +terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis +une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une +lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un +flambeau.</p> + +<p>Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes +bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été +empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du +vaisseau,—non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de +son précédent retour de Lisbonne.—Le peu de grains qui était resté dans +le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de +la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque +autre usage,—c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je +la partageai de crainte du tonnerre,—j'allai en secouer la bale au pied +du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.</p> + +<p>C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je +jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me +souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou +environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre, +j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais +point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de +temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et +parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre +orge d'Angleterre.</p> + +<p>Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon +esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur +aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions +religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais +vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de +Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la +Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après +que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas +propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je +fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit +que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours +d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable +désert.</p> + +<p>Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et +je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma +faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des +premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui +semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce +que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique.</p> + +<p>Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais, +étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je +parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà +visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers, +dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais +je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais +secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la +volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma +religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit +aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans +cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne +méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet, +n'était-ce pas tout aussi bien l'œuvre de la Providence que s'ilsétaient +tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand +tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les +eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils +avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs, +ils auraient été brûlés par le soleilet détruits?</p> + +<h2><a name="LOURAGAN" id="LOURAGAN"></a>L'OURAGAN</h2> + +<p>Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces +blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant +en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en +avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour +faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me +permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je +le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre, +la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant +justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa +tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.</p> + +<p>Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je +conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à-dire pour me +faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen +de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons +à mon journal.</p> + +<p>Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la +construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de +pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une +porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.</p> + +<h3>AVRIL</h3> + +<p>Le 16.—Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je +montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la +replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais +assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du +dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille.</p> + +<p>Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts +mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici +comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte, +lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse; +tout-à-coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la +montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma +grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les +entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je +pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme +elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers +mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai +par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je +m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de +ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de +terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit +minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes, +qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais +été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche +de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit +que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut +violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes +encore sous les flots que dans l'île.</p> + +<p>N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela +existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou +stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à +quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me +réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit +n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et +l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde +fois mon âme dans la torpeur.</p> + +<p>Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé +quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à +reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma +muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis +à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que +faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de +religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de +moi, qui cessa en même temps que le péril.</p> + +<p>Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel +s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir; +bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure +un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à-coup d'écume, +les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut +une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla +en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le +calme, et il commença à pleuvoir abondamment.</p> + +<p>Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et +l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette +pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être +passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette +pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader, +j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de +la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y +fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.</p> + +<p>Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à-dire à +pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un +écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation. +Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles +secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes +sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision, +et je pris une petite goutte de <i>rum</i>;alors, comme toujours, j'en usai +très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible +d'en avoir d'autre.</p> + +<p>Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du +lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à +réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île +étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une +caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans +un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un +mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre +enterré tout vif.</p> + +<p>Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle +occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul +doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours +suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais +mon habitation.</p> + +<p>La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et +la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi +grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où +j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à +l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à +déménager.</p> + +<p>Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me +demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques, +rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que +je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me +tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec +toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la +première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente +quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet +enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.</p> + +<p>Le 22.—Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais +j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande +quantité de hachettes,—car nous avions emporté des hachettes pour +trafiquer avec les Indiens;—mais à force d'avoir coupé et taillé des +bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je +possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire +tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant +de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point +de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin +j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en +mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.</p> + +<p>Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du +moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y +est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et +très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à +perfection.</p> + +<p>Les 28 et 29.—J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le +procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.</p> + +<p>Le 30.—M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits +diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce +qui me rendit le cœur très-chagrin.</p> + +<h3>MAI</h3> + +<p>Le 1<sup>er</sup>.—Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse, +j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui +ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que +c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés +sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la +carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau +plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je +reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris +l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une +pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage, +et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du +navire, afin de mieux la voir.</p> + +<p>Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment +changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable, +était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de +la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus +fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée +sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que +là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus +d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher +jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de +cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être +la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour +il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et +que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.</p> + +<p>Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer +d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à +pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne +devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable. +Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en +arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en +tirerais me serait de quelque utilité.</p> + +<h2><a name="LE_SONGE" id="LE_SONGE"></a>LE SONGE</h2> + +<p>Le 3.—Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure +proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce +que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la +marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois.</p> + +<p>Le 4.—J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse +manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer +quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec +du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais +assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au +soleil et je le mangeais sec.</p> + +<p>Le 5.—Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je +tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble, +et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.</p> + +<p>Le 6.—Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de +chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez +moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage.</p> + +<p>Le 7.—Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y +travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée +depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment +semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert, +que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau.</p> + +<p>Le 8.—J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour +démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et +de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la +marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.</p> + +<p>Le 9.—J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une +ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que +j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également +le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd +pour que je pusse le transporter.</p> + +<p>Les 10, 11, 12, 13 et 14.—J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en +tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et +deux ou trois cents livres de fer.</p> + +<p>Le 15.—Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point +couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de +l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert +d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui +portât.</p> + +<p>Le 16.—Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse +paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je +restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma +nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là.</p> + +<p>Le 17.—J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à +deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et +je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je +l'emportasse.</p> + +<p>Le 24.—Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et +j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à +la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres +de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à +terre ce jour-là, si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine +de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté.</p> + +<p>Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps +nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant +cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le +jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de +ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins +aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près +de cent livres de plomb laminé.</p> + +<h3>JUIN</h3> + +<p>Le 16.—En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou +tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise +chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était +arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par +centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les +aurais-je payés assez cher.</p> + +<p>Le 17.—J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans +soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus +savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que +celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible +séjour.</p> + +<p>Le 18.—Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me +semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette +latitude.</p> + +<p>Le 19.—J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été +froid.</p> + +<p>Le 20.—Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de +violentes douleurs dans la tête.</p> + +<p>Le 21.—Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension +d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu +pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais +je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes +pensées étaient confuses.</p> + +<p>Le 22.—J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une +maladie.</p> + +<p>Le 23.—Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et +j'avais une violente migraine.</p> + +<p>Le 24.—Beaucoup de mieux.</p> + +<p>Le 25.—Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était +alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.</p> + +<p>Le 26.—Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris +mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre, +que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai +quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir +pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.</p> + +<p>Le 27.—La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour, +sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que +je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau. +J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut +passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais +étendu et je criais:—Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie +pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis +rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès +ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la +nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement +altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon +habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me +rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:</p> + +<p>Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma +muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de +terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée +épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant +de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une +flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance +était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible. +Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste +comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon +imagination, sillonné de traits de feu.</p> + +<p>À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec +une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers +une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible +qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi; +tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:—«Puisque toutes +ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»—À ces mots il +me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.</p> + +<p>Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que +je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible +vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas +plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit +après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.</p> + +<p>J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux +bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années +successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par +la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi, +pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu +pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à +me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.</p> + +<p>Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une +sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait +supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie +d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de +crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.</p> + +<p>En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera +moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères +qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois +la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un +juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour +l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma +coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique, +je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que +Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui +vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit +de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la +Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma +nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens +commun.</p> + +<p>Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui +en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de +bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon +second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à +l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder +ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que +j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.</p> + +<h2><a name="LA_SAINTE_BIBLE" id="LA_SAINTE_BIBLE"></a>LA SAINTE BIBLE</h2> + +<p>Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout +l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte +d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu, +auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement +passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de +se retrouver en vie<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, sans la moindre réflexion sur la bonté +signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour +être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai +pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une +joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui +abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un +<i>bowl</i> de <i>punch,</i> et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il +estpassé.—Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!</p> + +<p>Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait +connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors +de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans +aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de +vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon +affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à +travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de +m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que +le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées +n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.</p> + +<p>La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut +premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez +fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de +miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais +reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.</p> + +<p>Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne +saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de +la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses; +néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait +faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu +ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'œuvre de ses +mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.</p> + +<p>Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint +peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à +s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé +par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se +réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait +provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me +traiter d'une façon si cruelle.</p> + +<p>Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de +mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres +reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui +ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant +que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un +cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords +cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de +poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau, +et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue +articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme +celle-ci:—«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à +être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que +deviendrai-je!»—Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et +il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.</p> + +<p>Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père, +et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que +si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais +dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais +fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter +assistance.—«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher +père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai +personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la +Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang +où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai +point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les +biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma +folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette +folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire +dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des +difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait +pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»—Et +je m'écriai alors:—«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une +grande détresse!»</p> + +<p>Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite +depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.</p> + +<p>Le 28.—Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon +accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore +plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion +cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il +fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir +quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre +de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table, +à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité +fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de +<i>rum.</i> J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller +sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour +me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le +cœur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon +mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois œufs de +tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque, +comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier +morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il +m'avait donné la vie.</p> + +<p>Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si +affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,—car je ne sortais +jamais sans lui.—Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre, +contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que +j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:</p> + +<p>«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où +cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les +créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?</p> + +<p>«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui +a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»</p> + +<p>J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a +créé tout cela.—«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les +guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car +l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la +puissance de les conduire et de les diriger.</p> + +<p>«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de +ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.</p> + +<p>«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici +dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a +ordonné que tout ceci m'advînt.»</p> + +<p>Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces +conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné +tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais +été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître +non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le +monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:</p> + +<p>«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être +ainsi traité?»</p> + +<p>Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais +blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:—«Malheureux! tu +demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie +coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande +pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas +été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le +combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu +n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou +englouti <i>là</i>, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te +rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?</p> + +<p>Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un +mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers +ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me +coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie +de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il +commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du +retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les +Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que +leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau +tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.</p> + +<p>J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai +tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et +j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres +que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles +dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes, +soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et +je l'apportai avec le tabac sur ma table.</p> + +<p>Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou +contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si +j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en +mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela +m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort, +et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant +une heure ou deux dans un peu de <i>rum</i> pour prendre cette potion en me +couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez +au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence +purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.</p> + +<p>Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais +j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une +lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières +paroles que je rencontrai furent celles-ci:—«Invoque-moi au jour de ton +affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»</p> + +<h2><a name="LA_SAVANE" id="LA_SAVANE"></a>LA SAVANE</h2> + +<p>Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent +quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins +pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance +n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose +si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler +comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à +manger—«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»—moi je +disais:—«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»—Et, comme ce ne +fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce +doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit, +ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur +elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait, +comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de +dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de +crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai +me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais +fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi +la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse. +Après cette prière brusque et incomplète je bus le <i>rum</i> dans lequel +j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que +ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis +au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la +tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que +le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus +juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je +dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du +surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une +journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le +reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en +traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour. +Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais +d'où il était provenu.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement +rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me +sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim; +bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de +mieux en mieux. Ceci se passa le 29.</p> + +<p>Le 30.—C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec +mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un +ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les +apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me +contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je +réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,—je veux +dire le tabac infusé dans du <i>rum,</i>—seulement j'en bus moins que la +première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation. +Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1<sup>er</sup> juillet, je ne fus pas +aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de +frisson, mais ce ne fut que peu de chose.</p> + +<h3>JUILLET</h3> + +<p>Le 2.—Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai +comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.</p> + +<p>Le 3.—La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai +entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette +convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:—«Je te +délivrerai;»—et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en +mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me +décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si +préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais +la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces +questions:—«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de +la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si +épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je +rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié; +c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé +cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»</p> + +<p>Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je +remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.</p> + +<p>Le 4.—Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le +Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je +m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans +m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi +long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais +religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et +profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de +mon songe se raviva, et ces paroles:—«Toutes ces choses ne t'ont point +amené à repentance»—m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette +repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la +Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:—«Il est +exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner +rémission.»—Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes +mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:—«Jésus +fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi +repentance!»</p> + +<p>Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière; +car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance +toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je +conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.</p> + +<p>Le passage—«Invoque-moi et je te délivrerai»,—me parut enfin contenir +un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion +d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est +l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je +fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison +pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à +voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma +vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes, +que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses +fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus +rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais +pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute +enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à +prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction +d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.</p> + +<p>Mais laissons cela, et retournons à mon <i>journal</i>.</p> + +<p>Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation +morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées +par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers +des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui +m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur +revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin +et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était +possible.</p> + +<p>Du 4 au 14.—Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil +à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme +qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile +d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse +j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait +nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi +ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il +chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à +m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et +des convulsions dans touts les membres.</p> + +<p>J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la +plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse, +surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or, +comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours +accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup +plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.</p> + +<p>Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute +possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais +fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu. +Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert, +j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de +l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que +je ne connaissais point encore.</p> + +<p>Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île. +J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé +avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je +trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce +n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et +très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque +point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le +courant fût sensible.</p> + +<p>Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou +prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties +élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne +devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de +tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là +diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être +avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.</p> + +<p>Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire +du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en +découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en +connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à +sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de +ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au +moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des +plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune +conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que +je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de +connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien +dans ma détresse.</p> + +<h2><a name="VENDANGES" id="VENDANGES"></a>VENDANGES</h2> + +<p>Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé +un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les +savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à +être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des +melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les +vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur +primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante +découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par +expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me +ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie, +plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné +la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai +cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et +passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette +manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je +n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.</p> + +<p>Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon +habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors +de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai +sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin, +poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que +j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours +droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.</p> + +<p>Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter +sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc +d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est. +Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et +tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise +pour un jardin artificiel.</p> + +<p>Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la +contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,—quoique mêlé +de pensées affligeantes,—que tout cela était mon bien, et que j'étais +Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de +possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en +héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir. +J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de +citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette +saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient +non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la +suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre, +très-froide et très-rafraîchissante.</p> + +<p>Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces +fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une +provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse, +que je savais approcher.</p> + +<p>À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre, +puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de +l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de +revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour +transporter le reste à la maison.</p> + +<p>Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez +moi;—désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma +grotte;—mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus: +leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de +sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils +étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.</p> + +<p>Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai +chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient +si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de +les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande +partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures +sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce? +Je l'ignorais.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en +monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils +seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre +poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande +quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des +arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux +limons, j'en emportai ma charge.</p> + +<p>À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la +fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des +vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais +fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme, +je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était +possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais +alors.</p> + +<p>Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps, +épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses +de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il +était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir; +que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres +malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil +y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois, +dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et +rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je +compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.</p> + +<p>Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le +reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse +résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de +tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une +double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et +bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois +deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie, +au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me +figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage +m'occupa jusqu'au commencement d'août.</p> + +<h3>AOÛT</h3> + +<p>Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur, +les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien +que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile +très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais +point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et +derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient +excessives.</p> + +<p>Vers le 1<sup>er</sup> de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma +tonnelle et commencé à en jouir.</p> + +<p>Le 3.—Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs; +et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>; aussi me mis-je à +les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait +ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient +fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux +cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et +transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis +le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et +quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant +plusieurs jours.</p> + +<p>Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande +surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en +était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais +plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle +revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que +l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat +sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe; +pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma +vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était +bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si +grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers +ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que +possible.</p> + +<p>Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus +sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité. +Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de +vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un +bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue, +qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon +déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de +chèvre ou de tortue grillé;—car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de +vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.—Enfin deux ou trois +œufs de tortue faisaient mon souper.</p> + +<p>Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour +deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma +fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je +pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon +enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je +n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose +précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me +croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant +qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse +encore vue dans l'île était un bouc.</p> + +<h3>SEPTEMBRE</h3> + +<p>Le 30.—J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement; +j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce +rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette +journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices +religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me +confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et +l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins +de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil, +après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant +terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au +lit.</p> + +<p>Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu +d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout +de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus +longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le +discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours, +comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un +an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de +chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un +jour ou deux de mécompte.</p> + +<h2><a name="SOUVENIR_DENFANCE" id="SOUVENIR_DENFANCE"></a>SOUVENIR D'ENFANCE</h2> + +<p>Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me +manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et +de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans +continuer un mémorial journalier de toutes choses.</p> + +<p>La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître +régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en +conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je +vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma +vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et +de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il +pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies +étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa +position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes +semailles.</p> + +<p>Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de +bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain. +Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je +ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si +alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de +mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut +plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De +touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les +mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils +manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au +retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils +venaient d'être nouvellement semés.</p> + +<p>Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant +facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain, +plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de +terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain +en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour +l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa +très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce +n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve, +n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en +résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à +demi-picotin de chaque sorte.</p> + +<p>Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors +positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je +pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.</p> + +<p>Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut +très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que +le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre, +j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques +mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou +la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière, +mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient +dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches, +comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année +après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui +m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir +pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître +aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure +qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ +trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je +pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et +formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger +dessous durant toute la saison sèche.</p> + +<p>Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire, +semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille, +j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je +plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de +huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et +formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me +servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.</p> + +<p>J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se +diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie +et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:</p> + +<p>Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:</p> + +<p>Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.</p> + +<p>Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:</p> + +<p>Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.</p> + +<p>Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:</p> + +<p>Pluie, le soleil étant revenu.</p> + +<p>Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:</p> + +<p>Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.</p> + +<p>La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui +venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais +faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de +se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes +provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais +à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.</p> + +<p>Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,—même très-convenables à +cette situation,—car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je +ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante +application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser +un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si +cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand +avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un +vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses +ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits +garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages, +quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une +connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des +matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel +j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être +aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je +résolus de m'en assurer.</p> + +<p>Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je +l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai +aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins +dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je +trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis +en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès +qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte, +où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,—aussi bien +qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la +terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais +besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me +furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus +l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma +vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout +des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de +l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.</p> + +<p>Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me +tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je +suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent +contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins +de <i>rum,</i> quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques +flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas +seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une +chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour +faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La +seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac; +mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je +trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.</p> + +<p>Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes +seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me +prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.</p> + +<p>J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île, +que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où +j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à +la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la +traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon +chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant +mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je +commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait +située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à +l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai +parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais +le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à +l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de +quinze ou vingt lieues.</p> + +<p>Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de +savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique. +D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux +possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des +Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire +que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la +Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne +chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit, +bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.</p> + +<p>En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai +que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais +infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques +vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que +cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et +le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont +cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et +de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.</p> + +<h2><a name="LA_CAGE_DE_POLL" id="LA_CAGE_DE_POLL"></a>LA CAGE DE POLL</h2> + +<p>En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de +l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient +douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets +charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en +attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui +apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en +surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé, +je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je +pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler +familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit +qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, +très-divertissante.</p> + +<p>Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses +terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils +étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues +jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point +mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas +d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des +pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le +marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à +proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable, +j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être +entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une +abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.</p> + +<p>Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par +jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne +ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où +je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un +arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre +jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi +sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de +voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était +couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que +trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de +différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour +la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais +aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle <i>Pingouins</i>.</p> + +<p>J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais +très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une +chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à +manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance +dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins +beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant +plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais +sur les collines.</p> + +<p>J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et +pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à +mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je +demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma +patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant +environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le +rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à +retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure, +afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je +parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.</p> + +<p>Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais +venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île, +et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en +explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou +trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée +de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le +soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien +la position de cet astre à cette heure du jour.</p> + +<p>Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette +vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme +il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai +très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de +la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle +j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le +soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache +et tout mon équipement extrêmement lourds.</p> + +<p>Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit. +J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule. +J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible; +souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former +une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture +quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.</p> + +<p>Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je +tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le +menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à +ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de +rentrer chez moi après un mois d'absence.</p> + +<p>Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me +retrouver dans ma vieille huche<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, et de me coucher dans mon hamac. Ce +petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si +désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait +en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce +qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps +aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île.</p> + +<p>Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long +pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire +importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait +alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement +avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué +dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui +porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je +l'avais laissé:—au fait il ne pouvait sortir,—mais il était presque +mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques +branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand +il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je +l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas +même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme +je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux, +qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut +jamais m'abandonner.</p> + +<p>La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai +l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île, +avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans +que j'étais là, et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le +premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier +humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait +comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus +misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de +ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je +pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et +de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il +remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute +compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce, +assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur +sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre +vie.</p> + +<p>Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que +je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus +heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute +la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient +changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le +même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce +qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait +pendant les deux années passées.</p> + +<p>Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la +campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se +réveillait tout-à-coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la +seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et +que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par +l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes +d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait +tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me +surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais, +et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là. +Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en +larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après +m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue.</p> + +<p>Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais +chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les +consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste, +j'ouvris la Bible à ce passage:—«Jamais, jamais, je ne te délaisserai; +je ne t'abandonnerai jamais!»—Immédiatement il me sembla que ces mots +s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste +au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de +Dieu et des hommes?—«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point, +que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si +j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les +bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.»</p> + +<p>Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être +plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été +dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée, +j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu.</p> + +<p>Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa +l'esprit et m'arrêta.—«Comment peux-tu être assez hypocrite, +m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu +t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du cœur tu prierais plutôt +pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là. Mais quoique je n'eusse pu +remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de +m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je +pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me +repentir.—Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans +qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon +ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre +parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse +des débris du navire.</p> + +<h2><a name="LE_GIBET" id="LE_GIBET"></a>LE GIBET</h2> + +<p>Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième +année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une +relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux +de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que +je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon +temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées. +Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des +Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même +jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet +à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois +heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement +l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais +tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma +journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour, +lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante +pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon +temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette +variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse, +c'est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon +mousquet sur le soir.</p> + +<p>À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter +l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par +manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque +chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus +quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont +j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils +et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul +arbre.</p> + +<p>Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma +planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux +pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher +et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle +fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai +une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je +tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce +qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il +n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes +mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme +de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour +montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si +peu d'ouvrage; c'est-à-dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien +quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et +demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains.</p> + +<p>Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien +des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que +je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit.</p> + +<p>J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma +récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché +n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles +de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais +perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche. +Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus +tout-à-coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par +divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par +les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant +tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le +broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait +pas eu le temps de monter en épis.</p> + +<p>Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui +me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait +célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage. +Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma +semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement. +Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur +opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne +cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la +place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.</p> + +<p>Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me +menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que +je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une +multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui +entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je +partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,—car je sortais +toujours avec mon mousquet.—À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux +que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés.</p> + +<p>Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient +toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne +pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à +cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand +bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai +dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis +qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il +était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le +reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver.</p> + +<p>Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un +peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres +d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma; +car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas +plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans +les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre +qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour +ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie, +je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je +souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes +voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des +autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit: +non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils +émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul +aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.</p> + +<p>Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance; +et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de +l'année, je fis la récolte de mon blé.</p> + +<p>J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille +pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de +mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du +bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je +n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma +manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille +que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de +toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé +m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux +et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors +aucune mesure.</p> + +<p>Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à +l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois +je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou +comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter; +ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en +faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je +pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que +j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer +constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point +toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles +de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon +application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand œuvre +de me pourvoir de blé et de pain.</p> + +<p>C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon +pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes +réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour +entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever <i>une +parcelle de pain</i>.</p> + +<p>Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là +mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était +devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé +qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si +émerveillante.</p> + +<p>Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de +bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en +fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle +faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand +nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer, +non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus +pénible et très-imparfait.</p> + +<p>Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me +rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je +fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde +branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la +terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.</p> + +<p>Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait +observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le +préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le +battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le +moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir; +et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir +dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces +instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être +et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait +toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de +remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre +entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces +ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé +jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois +prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me +fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je +recueillerais pour mon usage.</p> + +<p>Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez +de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que +d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une +bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en +était une fois plus pénible.</p> + +<h2><a name="LA_POTERIE" id="LA_POTERIE"></a>LA POTERIE</h2> + +<p>Néanmoins je passai outre, et j'emblavai deux pièces de terre plates et +unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je les +entourai d'une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois +que j'avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais qu'au bout d'une +année j'aurais une haie vive qui n'exigerait que peu d'entretien. Cet +ouvrage ne m'occupa guère moins de trois mois, parce qu'une grande +partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me +permettait pas de sortir.</p> + +<p>C'est au logis, tandis qu'il pleuvait et que je ne pouvais mettre le +pied dehors, que je m'occupai de la matière qui va suivre, observant +toutefois que pendant que j'étais à l'ouvrage je m'amusais à causer avec +mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à +connaître son nom, et à dire assez distinctement Poll, qui fut le +premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par une autre bouche que +la mienne. Ce n'était point là mon travail, mais cela m'aidait beaucoup +à le supporter<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Alors, comme je l'ai dit, j'avais une grande affaire +sur les bras. J'avais songé depuis long-temps à n'importe quel moyen de +me façonner quelques vases de terre dont j'avais un besoin extrême; mais +je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur +du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l'argile, je +n'arrivasse à fabriquer un pot qui, séché au soleil, serait assez dur et +assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à +être gardées ainsi; et, comme il me fallait des vaisseaux pour la +préparation du blé et de la farine que j'allais avoir, je résolus d'en +faire quelques-uns aussi grands que je pourrais, et propres à contenir, +comme des jarres, tout ce qu'on voudrait y renfermer.</p> + +<p>Je ferais pitié au lecteur, ou plutôt je le ferais rire, si je disais de +combien de façons maladroites je m'y pris pour modeler cette glaise; +combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules; combien il +s'en affaissa, combien il s'en renversa, l'argile n'étant pas assez +ferme pour supporter son propre poids; combien, pour les avoir exposés +trop tôt, se fêlèrent à l'ardeur du soleil; combien tombèrent en pièces +seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu'il furent +secs; en un mot, comment, après que j'eus travaillé si rudement pour +trouver de la glaise, pour l'extraire, l'accommoder, la transporter chez +moi, et la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux +grandes machines de terre grotesques, que je n'ose appeler jarres.</p> + +<p>Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les +soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers +d'osier que j'avais faits exprès pour qu'elles ne pussent être brisées; +et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis +avec de la paille de riz et d'orge. Je comptais, si ces jarres restaient +toujours sèches, y serrer mes grains et peut être même ma farine, quand +ils seraient égrugés.</p> + +<p>Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement, je +fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès, +telles que des pots ronds, des assiettes plates, des cruches et des +jattes, que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et +durcissait étonnamment.</p> + +<p>Mais tout cela ne répondait point encore à mes fins, qui étaient d'avoir +un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu'aucun de ceux que +j'avais n'aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant +fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où je la +retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d'un de mes +pots de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus +agréablement surpris du voir cela, et je me dis qu'assurément ma poterie +pourrait se faire cuire en son entier, puisqu'elle cuisait bien en +morceaux.</p> + +<p>Cette découverte fit que je m'appliquai à rechercher comment je pourrais +disposer mon feu pour y cuire quelques pots. Je n'avais aucune idée du +four dont les potiers se servent, ni de leurs vernis, et j'avais +pourtant du plomb pour en faire. Je plaçai donc trois grandes cruches et +deux ou trois autres pots, en pile les uns sur les autres, sur un gros +tas de cendres chaudes, et j'allumai un feu de bois tout à l'entour. +J'entretins le feu sur touts les côtés et sur le sommet, jusqu'à ce que +j'eusse vu mes pots rouges de part en part et remarqué qu'ils n'étaient +point fendus. Je les maintins à ce degré pendant cinq ou six heures +environ, au bout desquelles j'en apperçus un qui, sans être fêlé, +commençait à fondre et à couler. Le sable, mêlé à la glaise, se +liquéfiait par la violence de la chaleur, et se serait vitrifié si +j'eusse poursuivi. Je diminuai donc mon brasier graduellement, jusqu'à +ce que mes pots perdissent leur couleur rouge. Ayant veillé toute la +nuit pour que le feu ne s'abattît point trop promptement, au point du +jour je me vis possesseur de trois excellentes... je n'ose pas dire +cruches, et deux autres pots aussi bien cuits que je pouvais le désirer. +Un d'entre eux avait été parfaitement verni par la fonte du gravier.</p> + +<p>Après cette épreuve, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai +plus d'aucun vase pour mon usage; mais je dois avouer que leur forme +était fort insignifiante, comme on peut le supposer. Je les modelais +absolument comme les enfants qui font des boulettes de terre grasse, ou +comme une femme qui voudrait faire des pâtés sans avoir jamais appris à +pâtisser.</p> + +<p>Jamais joie pour une chose si minime n'égala celle que je ressentis en +voyant que j'avais fait un pot qui pourrait supporter le feu; et à peine +eus-je la patience d'attendre qu'il soit tout-à-fait refroidi pour le +remettre sur le feu avec un peu d'eau dedans pour bouillir de la viande, +ce qui me réussit admirablement bien. Je fis un excellent bouillon avec +un morceau de chevreau; cependant je manquais de gruau et de plusieurs +autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi bon que j'aurais pu +l'avoir.</p> + +<p>J'eus un nouvel embarras pour me procurer un mortier de pierre où je +pusse piler ou écraser mon grain; quant à un moulin, il n'y avait pas +lieu de penser qu'avec le seul secours de mes mains je parvinsse jamais +à ce degré d'industrie. Pour suppléer à ce besoin, j'étais vraiment +très-embarrassé, car de touts les métiers du monde, le métier de +tailleur de pierre était celui pour lequel j'avais le moins de +dispositions; d'ailleurs je n'avais point d'outils pour l'entreprendre. +Je passai plusieurs jours à chercher une grande pierre assez épaisse +pour la creuser et faire un mortier; mais je n'en trouvai pas, si ce +n'est dans de solides rochers, et que je ne pouvais ni tailler ni +extraire. Au fait, il n'y avait point de roches dans l'île d'une +suffisante dureté, elles étaient toutes d'une nature sablonneuse et +friable, qui n'aurait pu résister aux coups d'un pilon pesant, et le blé +n'aurait pu s'y broyer sans qu'il s'y mêlât du sable. Après avoir perdu +ainsi beaucoup de temps à la recherche d'une pierre, je renonçai, et je +me déterminai à chercher un grand billot de bois dur, que je trouvai +beaucoup plus aisément. J'en choisis un si gros qu'à peine pouvais-je le +remuer, je l'arrondis et je le façonnai à l'extérieur avec ma hache et +mon herminette; ensuite, avec une peine infinie, j'y pratiquai un trou, +au moyen du feu, comme font les Sauvages du Brésil pour creuser leurs +pirogues. Je fis enfin une hie ou grand pilon avec de ce bois appelé +<i>bois de fer</i>, et je mis de côté ces instruments en attendant ma +prochaine récolte, après laquelle je me proposai de moudre mon grain, au +plutôt de l'égruger, pour faire du pain.</p> + +<p>Ma difficulté suivante fut celle de faire un sas ou blutoir pour passer +ma farine et la séparer du son et de la bale, sans quoi je ne voyais pas +possibilité que je pusse avoir du pain; cette difficulté était si grande +que je ne voulais pas même y songer, assuré que j'étais de n'avoir rien +de ce qu'il faut pour faire un tamis; j'entends ni canevas fin et clair, +ni étoffe à bluter la farine à travers. J'en restai là pendant plusieurs +mois; je ne savais vraiment que faire. Le linge qui me restait était en +haillons; j'avais bien du poil de chèvre, mais je ne savais ni filer ni +tisser; et, quand même je l'eusse su, il me manquait les instruments +nécessaires. Je ne trouvai aucun remède à cela. Seulement je me +ressouvins qu'il y avait parmi les hardes de matelots que j'avais +emportées du navire quelques cravates de calicot ou de mousseline. J'en +pris plusieurs morceaux, et je fis trois petits sas, assez propre à leur +usage. Je fus ainsi pourvu pour quelques années. On verra en son lieu ce +que j'y substituai plus tard.</p> + +<p>J'avais ensuite à songer à la boulangerie, et comment je pourrais faire +le pain quand je viendrais à avoir du blé; d'abord je n'avais point de +levain. Comme rien ne pouvait suppléer à cette absence, je ne m'en +embarrassai pas beaucoup. Quant au four, j'étais vraiment en grande +peine.</p> + +<p>À la fin je trouvai l'expédient que voici: je fis quelques vases de +terre très-larges et peu profonds, c'est-à-dire qui avaient environ deux +pieds de diamètre et neuf pouces seulement de profondeur; je les cuisis +dans le feu, comme j'avais fait des autres, et je les mis ensuite à +part. Quand j'avais besoin de cuire, j'allumais d'abord un grand feu sur +mon âtre, qui était pavé de briques carrées de ma propre fabrique; je +n'affirmerais pas toutefois qu'elles fussent parfaitement carrées.</p> + +<p>Quand le feu de bois était à peu près tombé en cendres et en charbons +ardents, je les éparpillais sur l'âtre, de façon à le couvrir +entièrement, et je les y laissais jusqu'à ce qu'il fût très-chaud. Alors +j'en balayais toutes les cendres, je posais ma miche ou mes miches que +je couvrais d'une jatte de terre, autour de laquelle je relevais les +cendres pour conserver et augmenter la chaleur. De cette manière, aussi +bien que dans le meilleur four du monde, je cuisais mes pains d'orge, et +devins en très-peu de temps un vrai pâtissier; car je fis des gâteaux de +riz et des <i>poudings</i>. Toutefois je n'allai point jusqu'aux pâtés: je +n'aurais rien eu à y mettre, supposant que j'en eusse fait, si ce n'est +de la chair d'oiseaux et de la viande de chèvre.</p> + +<p>On ne s'étonnera point de ce que toutes ces choses me prirent une grande +partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on considère +que dans l'intervalle de toutes ces choses j'eus à faire mon labourage +et une nouvelle moisson. En effet, je récoltai mon blé dans sa saison, +je le transportai au logis du mieux que je pouvais, et je le conservai +en épis dans une grande manne jusqu'à ce que j'eusse le temps de +l'égrainer, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour le battre.</p> + +<p>L'accroissement de mes récoltes me nécessita réellement alors à agrandir +ma grange. Je manquais d'emplacement pour les serrer; car mes semailles +m'avaient rapporté au moins vingt boisseaux d'orge et tout au moins +autant de riz; si bien que dès lors je résolus de commencer à en user à +discrétion: mon biscuit depuis long-temps était achevé. Je résolus aussi +de m'assurer de la quantité qu'il me fallait pour toute mon année, et si +je ne pourrais pas ne faire qu'une seule semaille.</p> + +<h2><a name="LA_PIROGUE" id="LA_PIROGUE"></a>LA PIROGUE</h2> + +<p>Somme toute, je reconnus que quarante boisseaux d'orge et de riz étaient +plus que je n'en pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à +semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans +l'espérance qu'elle pourrait largement me pourvoir de pain.</p> + +<p>Tandis que toutes ces choses se faisaient, mes pensées, comme on peut le +croire, se reportèrent plusieurs fois sur la découverte de la terre que +j'avais apperçue de l'autre côté de l'île. Je n'étais pas sans quelques +désirs secrets d'aller sur ce rivage, imaginant que je voyais la terre +ferme, et une contrée habitée d'où je pourrais d'une façon ou d'une +autre me transporter plus loin, et peut-être trouver enfin quelques +moyens de salut.</p> + +<p>Mais dans tout ce raisonnement je ne tenais aucun compte des dangers +d'une telle entreprise dans le cas où je viendrais à tomber entre les +mains des Sauvages, qui pouvaient être, comme j'aurais eu raison de le +penser, plus féroces que les lions et les tigres de l'Afrique. Une fois +en leur pouvoir, il y avait, mille chances à courir contre une qu'ils me +tueraient et sans doute me mangeraient. J'avais ouï dire que les peuples +de la côte des Caraïbes étaient cannibales ou mangeurs d'hommes, et je +jugeais par la latitude que je ne devais pas être fort éloigné de cette +côte. Supposant que ces nations ne fussent point cannibales, elles +auraient pu néanmoins me tuer, comme cela était advenu à d'autres +Européens qui avaient été pris, quoiqu'ils fussent au nombre de dix et +même de vingt, et elles l'auraient pu d'autant plus facilement que +j'étais seul, et ne pouvais opposer que peu ou point de résistance. +Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû mûrement considérer et qui +plus tard se présentèrent à mon esprit, ne me donnèrent premièrement +aucune appréhension, ma tête ne roulait que la pensée d'aborder à ce +rivage.</p> + +<p>C'est ici que je regrettai mon garçon Xury, et mon long bateau avec sa +voile <i>d'épaule de mouton,</i> sur lequel j'avais navigué plus de neuf +cents milles le long de la côte d'Afrique; mais c'était un regret +superflu. Je m'avisai alors d'aller visiter la chaloupe de notre navire, +qui, comme je l'ai dit, avait été lancée au loin sur la rive durant la +tempête, lors de notre naufrage. Elle se trouvait encore à peu de chose +près dans la même situation: renversée par la force des vagues et des +vents, elle était presque sens dessus dessous sur l'éminence d'une +longue dune de gros sable, mais elle n'était point entourée d'eau comme +auparavant.</p> + +<p>Si j'avais eu quelque aide pour le radouber et le lancer à la mer, ce +bateau m'aurait suffi, et j'aurais pu retourner au Brésil assez +aisément; mais j'eusse dû prévoir qu'il ne me serait pas plus possible +de le retourner et de le remettre sur son fond que de remuer l'île. +J'allai néanmoins dans les bois, et je coupai des leviers et des +rouleaux, que j'apportai près de la chaloupe, déterminé à essayer ce que +je pourrais faire, et persuadé que si je parvenais à la redresser il me +serait facile de réparer le dommage qu'elle avait reçu, et d'en faire +une excellente embarcation, dans laquelle je pourrais sans crainte aller +à la mer.</p> + +<p>Au fait je n'épargnai point les peines dans cette infructueuse besogne, +et j'y employai, je pense, trois ou quatre semaines environ. Enfin, +reconnaissant qu'il était impossible à mes faibles forces de la +soulever, je me mis à creuser le sable en dessous pour la dégager et la +faire tomber; et je plaçai des pièces de bois pour la retenir et la +guider convenablement dans sa chute.</p> + +<p>Mais quand j'eus fait cette fouille, je fus encore hors d'état de +l'ébranler et de pénétrer en dessous, bien loin de pouvoir la pousser +jusqu'à l'eau. Je fus donc forcé de l'abandonner; et cependant bien que +je désespérasse de cette chaloupe, mon désir de m'aventurer sur mer pour +gagner le continent augmentait plutôt qu'il ne décroissait, au fur et à +mesure que la chose m'apparaissait plus impraticable.</p> + +<p>Cela m'amena enfin à penser s'il ne serait pas possible de me +construire, seul et sans outils, avec le tronc d'un grand arbre, une +pirogue toute semblable à celles que font les naturels de ces climats. +Je reconnus que c'était non-seulement faisable, mais aisé. Ce projet me +souriait infiniment, avec l'idée surtout que j'avais en main plus de +ressources pour l'exécuter qu'aucun Nègre ou Indien; mais je ne +considérais nullement les inconvénients particuliers qui me plaçaient +au-dessous d'eux; par exemple le manque d'aide pour mettre ma pirogue à +la mer quand elle serait achevée, obstacle beaucoup plus difficile à +surmonter pour moi que toutes les conséquences du manque d'outils ne +pouvaient l'être pour les Indiens. Effectivement, que devait me servir +d'avoir choisi un gros arbre dans les bois, d'avoir pu à grande peine le +jeter bas, si après l'avoir façonné avec mes outils, si après lui avoir +donné la forme extérieure d'un canot, l'avoir brûlé ou taillé en dedans +pour le creuser, pour en faire une embarcation; si après tout cela, +dis-je, il me fallait l'abandonner dans l'endroit même où je l'aurais +trouvé, incapable de le mettre à la mer.</p> + +<p>Il est croyable que si j'eusse fait la moindre réflexion sur ma +situation tandis que je construisais ma pirogue, j'aurais immédiatement +songé au moyen de la lancer à l'eau; mais j'étais si préoccupé de mon +voyage, que je ne considérai pas une seule fois comment je la +transporterais; et vraiment elle était de nature à ce qu'il fût pour moi +plus facile de lui faire franchir en mer quarante-cinq milles, que du +lieu où elle était quarante-cinq brasses pour la mettre à flot.</p> + +<p>J'entrepris ce bateau plus follement que ne fit jamais homme ayant ses +sens éveillés. Je me complaisais dans ce dessein, sans déterminer si +j'étais capable de le conduire à bonne fin, non pas que la difficulté de +le lancer ne me vînt souvent en tête; mais je tranchais court à tout +examen par cette réponse insensée que je m'adressais:—«Allons, +faisons-le d'abord; à coup sûr je trouverai moyen d'une façon ou d'une +autre de le mettre à flot quand il sera fait.»</p> + +<p>C'était bien la plus absurde méthode; mais mon idée opiniâtre prévalait: +je me mis à l'œuvre et j'abattis un cèdre. Je doute beaucoup que Salomon +en ait eu jamais un pareil pour la construction du temple de Jérusalem. +Il avait cinq pieds dix pouces de diamètre près de la souche et quatre +pieds onze pouces à la distance de vingt-deux pieds, après quoi il +diminuait un peu et se partageait en branches. Ce ne fut pas sans un +travail infini que je jetai par terre cet arbre; car je fus vingt jours +à le hacher et le tailler au pied, et, avec une peine indicible, +quatorze jours à séparer à coups de hache sa tête vaste et touffue. Je +passai un mois à le façonner, à le mettre en proportion et à lui faire +une espèce de carène semblable à celle d'un bateau, afin qu'il pût +flotter droit sur sa quille et convenablement. Il me fallut ensuite près +de trois mois pour évider l'intérieur et le travailler de façon à en +faire une parfaite embarcation. En vérité je vins à bout de cette +opération sans employer le feu, seulement avec un maillet et un ciseau +et l'ardeur d'un rude travail qui ne me quitta pas, jusqu'à ce que j'en +eusse fait une belle pirogue assez grande pour recevoir vingt-six +hommes, et par conséquent bien assez grande pour me transporter moi et +toute ma cargaison.</p> + +<p>Quand j'eus achevé cet ouvrage j'en ressentis une joie extrême: au fait, +c'était la plus grande pirogue d'une seule pièce que j'eusse vue de ma +vie. Mais, vous le savez, que de rudes coups ne m'avait-elle pas coûté! +Il ne me restait plus qu'à la lancer à la mer; et, si j'y fusse parvenu, +je ne fais pas de doute que je n'eusse commencé le voyage le plus +insensé et le plus aventureux qui fût jamais entrepris.</p> + +<p>Mais touts mes expédients pour l'amener jusqu'à l'eau avortèrent, bien +qu'ils m'eussent aussi coûté un travail infini, et qu'elle ne fût +éloignée de la mer que de cent verges tout au plus. Comme premier +inconvénient, elle était sur une éminence à pic du côté de la baie. +Nonobstant, pour aplanir cet obstacle, je résolus de creuser la surface +du terrain en pente douce. Je me mis donc à l'œuvre. Que de sueurs cela +me coûta! Mais compte-t-on ses peines quand on a sa liberté en vue? +Cette besogne achevée et cette difficulté vaincue, une plus grande +existait encore, car il ne m'était pas plus possible de remuer cette +pirogue qu'il ne me l'avait été de remuer la chaloupe.</p> + +<p>Alors je mesurai la longueur du terrain, et je me déterminai à ouvrir +une darce ou canal pour amener la mer jusqu'à la pirogue, puisque je ne +pouvais pas amener ma pirogue jusqu'à la mer. Soit! Je me mis donc à la +besogne; et quand j'eus commencé et calculé la profondeur et la longueur +qu'il fallait que je lui donnasse, et de quelle manière j'enlèverais les +déblais, je reconnus que, n'ayant de ressources qu'en mes bras et en +moi-même, il me faudrait dix ou douze années pour en venir à bout; car +le rivage était si élevé, que l'extrémité supérieure de mon bassin +aurait dû être profonde de vingt-deux pieds tout au moins. Enfin, +quoique à regret, j'abandonnai donc aussi ce dessein.</p> + +<p>J'en fus vraiment navré, et je compris alors, mais trop tard, quelle +folie c'était d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les +frais et d'avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à +bonne fin.</p> + +<p>Au milieu de cette besogne je finis ma quatrième année dans l'île, et +j'en célébrai l'anniversaire avec la même dévotion et tout autant de +satisfaction que les années précédentes; car, par une étude constante et +une sérieuse application de la parole de Dieu et par le secours de sa +grâce, j'acquérais une science bien différente de celle que je possédais +autrefois, et j'appréciais tout autrement les choses: je considérais +alors le monde comme une terre lointaine où je n'avais rien à souhaiter, +rien à désirer; d'où je n'avais rien à attendre, en un mot avec laquelle +je n'avais rien et vraisemblablement ne devais plus rien avoir à faire. +Je pense que je le regardais comme peut-être le regarderons-nous après +cette vie, je veux dire ainsi qu'un lieu où j'avais vécu, mais d'où +j'étais sorti; et je pouvais bien dire comme notre père Abraham au +Mauvais Riche:—«Entre toi et moi il y a un abyme profond.»</p> + +<p>Là j'étais éloigné de la perversité du monde: je n'avais ni +concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la +vie. Je ne convoitais rien, car j'avais alors tout ce dont j'étais +capable de jouir; j'étais seigneur de tout le manoir: je pouvais, s'il +me plaisait, m'appeler Roi ou Empereur de toute cette contrée rangée +sous ma puissance; je n'avais point de rivaux, je n'avais point de +compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la +souveraineté. J'aurais pu récolter du blé de quoi charger des navires; +mais, n'en ayant que faire, je n'en semais que suivant mon besoin. +J'avais à foison des chélones ou tortues de mer, mais une de temps en +temps c'était tout ce que je pouvais consommer; j'avais assez de bois de +charpente pour construire une flotte de vaisseaux, et quand elle aurait +été construite j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la +charger de passerilles et de vin.</p> + +<h2><a name="REDACTION_DU_JOURNAL" id="REDACTION_DU_JOURNAL"></a>RÉDACTION DU JOURNAL</h2> + +<p>Mais ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi. +J'avais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que +m'importait tout le reste! Si j'avais tué du gibier au-delà, de ma +consommation, il m'aurait fallu l'abandonner au chien ou aux vers. Si +j'avais semé plus de blé qu'il ne convenait pour mon usage, il se serait +gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient à pourrir sur la terre; +je ne pouvais les employer qu'au chauffage, et je n'avais besoin de feu +que pour préparer mes aliments.</p> + +<p>En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion, +que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que +suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on +s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus. +Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de +convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment +plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si +ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient +été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une +petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six +livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en +avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais +volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras +pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six +<i>penny</i> de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une +poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je +n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un +tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de +ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la +même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de +leur inutilité.</p> + +<p>J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux +qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon +esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec +reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui +m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder +plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à +considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me +donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici +sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents +qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés, +parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses +qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous +manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous +avons.</p> + +<p>Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de +même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne: +je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais +premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement +été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que +le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu +l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré +pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué +d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de +plomb pour me procurer ma nourriture.</p> + +<p>Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me +représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je +fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais +pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons +et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps +assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû +périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre +comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une +chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou +l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu +le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une +bête.</p> + +<p>Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence +envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes +ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce +passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur +infortune:—«Est-il une affliction semblable à la mienne?»—Qu'ils +considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur +aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable.</p> + +<p>Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon +âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que +j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine. +J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute +connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par +mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer +de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs +et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé +bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la +crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs; +tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins, +tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les +dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des +dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon +absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes +pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au +bien.</p> + +<p>J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment +de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont +j'avais joui,—telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine +portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma +cargaison d'Angleterre,—je n'avais pas eu une seule fois ces +mots:—«Merci, ô mon Dieu!»—ni dans le cœur ni à la bouche. Dans mes +plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou +à lui dire:—«Seigneur, ayez pitié de moi!»—Je ne prononçais le nom de +Dieu que pour jurer et blasphémer.</p> + +<p>J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme +je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie +passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence +particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et +combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant +moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si +abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon +repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde +de Dieu.</p> + +<p>J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de +Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une +sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi, +qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je +n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de +bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu; +que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort +aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu +m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer +que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie +nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles! +enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde +nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place +où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un +côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes +féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses, +ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni +Sauvages pour me massacrer et me dévorer.</p> + +<p>En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre +c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une +vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il +prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis +ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je +secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique.</p> + +<p>Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des +choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou +entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées.</p> + +<p>Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque +temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre +j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine +laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura +j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de +remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir +qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements +qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant +superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu +lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité.</p> + +<p>D'abord,—je l'avais remarqué,—le même jour où je rompis avec mon père +et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans +la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave.</p> + +<p>Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade +d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un +bateau.</p> + +<p>Le même jour que je naquis, c'est-à-dire le 20 septembre, le même jour +ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île. +Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le +même jour.</p> + +<p>La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le +biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême +réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près +une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du +blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en +avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse.</p> + +<p>Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais +plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais +trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais +soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres +vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en +eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où +se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je +laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter. +Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas +besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand +bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout +seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée.</p> + +<h2><a name="SEJOUR_SUR_LA_COLLINE" id="SEJOUR_SUR_LA_COLLINE"></a>SÉJOUR SUR LA COLLINE</h2> + +<p>La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à-fait nu, c'est que +l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que +lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même +souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une +chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais +doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au +soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment +dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient +immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais +couvert.</p> + +<p>À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les +quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes +vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de +grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais +avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de +ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à +bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir +long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une +façon vraiment pitoyable.</p> + +<p>J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais, +des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil +sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures +qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement +très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand +bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en +acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout +entier, c'est-à-dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux +genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt +contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient +très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore +plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et +quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque +et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti.</p> + +<p>J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un +parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en +avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les +chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en +mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus +proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin, +c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les +chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps +sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé +avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma +fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La +principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu +l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter +au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je +le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le +poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et +repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le +plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le +temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le +portais sous mon bras.</p> + +<p>Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se +résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux +dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la +vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de +conversation, je me disais:—«Converser ainsi mutuellement avec mes +propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes +prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la +société des hommes?»</p> + +<p>Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien +d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la +même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture +annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,—je +gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une +provision d'un an;—outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties +journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la +construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal +que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la +crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si +démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord, +comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant +toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener +l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un +commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au +fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre +convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau, +et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant +point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à +peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu +par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute +mer.</p> + +<p>Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit +point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la +première, c'est-à-dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ +quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet, +et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île. +J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse +dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que +j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les +autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne +songeai plus qu'à faire cette reconnaissance.</p> + +<p>Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus +régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile +de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais +en grande quantité par-devers moi.</p> + +<p>Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je +trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis +alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes +provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des +éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait +tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de +toute humidité.</p> + +<p>À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un +mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet; +équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer, +mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin, +impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me +décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence. +J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt +appeler des gâteaux,—un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais +une grande consommation, une petite bouteille de <i>rum,</i> une moitié de +chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux +grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que +j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour +me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.</p> + +<p>Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité, +comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut +beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île +elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale, +je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer, +les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de +sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je +fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe.</p> + +<p>Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon +entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il +faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais +revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un +morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire.</p> + +<p>Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre, +et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en +découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer.</p> + +<p>En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je +dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la +pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y +avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa +violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse +pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les +choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre +côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je +reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais +donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver +aussitôt dans un remous.</p> + +<p>Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent, +qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait +de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de +côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du +courant.</p> + +<p>Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la +mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les +pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,—je +n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,—que +je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme +l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que +tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en +plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il +n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec +mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu; +car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas +qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là +ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité +d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et +l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de +périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse +tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais +une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à-dire un de mes pots de +terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du +vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni +continent ni île, avant mille lieues tout au moins?</p> + +<p>Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre +pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors +mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et +l'unique bonheur que souhaitât mon cœur était d'y rentrer. Plein de ce +brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.—«Heureux désert, +m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où +vas-tu?»</p> + +<h2><a name="POOR_ROBIN_CRUSOE_WHERE_ARE_YOU" id="POOR_ROBIN_CRUSOE_WHERE_ARE_YOU"></a>POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?</h2> + +<p>Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je +murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette +heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le +véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par +des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après +que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle +était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,—telle +elle m'apparaissait alors,—emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais +éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la +revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes +forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma +pirogue vers le Nord, c'est-à-dire au côté Nord du courant où se +trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil +passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant +du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au cœur, surtout quand +au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment +j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou +la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car, +n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner +pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps +continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et +portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.</p> + +<p>À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue +commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la +limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le +courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En +remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait, +et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui +déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux +parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au +Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous +rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.</p> + +<p>Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle, +d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou +qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement +peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel +empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec +quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus +joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux.</p> + +<p>Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon +île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord +drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte +septentrionale, c'est-à-dire à son extrémité opposée à celle d'où +j'étais parti.</p> + +<p>Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce +remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je +trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait +entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues +environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau +tout-à-fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je +continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais +plus un grand sillage, comme auparavant.</p> + +<p>Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je +trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre, +s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le +courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le +Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin +de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un +bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et +en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus +bientôt gagné le rivage.</p> + +<p>Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma +délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue; +et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la +hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte +sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et +la fatigue du voyage.</p> + +<p>J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma +pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas, +pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant; +et ce que pouvait être l'autre côté,—l'Ouest, veux-je dire,—je +l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me +déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du +côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma +frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin. +Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une +très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant +jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon +embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui +eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant +parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et +voir où j'étais.</p> + +<p>Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais +allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma +pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement +chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le +trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne +tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la +maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà +dit, ma maison de campagne.</p> + +<p>Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour +reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez +si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma +surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela +plusieurs fois par mon nom:—«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre +Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?—, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où +êtes-vous allé?»</p> + +<p>J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme +cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute +l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le +sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme +la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,—je +m'éveillai enfin tout-à-fait, horriblement épouvanté et dans la plus +grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon +Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui +qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais +coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu, +qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et +crier:—«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment +êtes-vous venu ici?»—et autres choses semblables que je lui avais +enseignées.</p> + +<p>Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au +fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me +remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là, et je cherchais +quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus +bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui +tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint +à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et +continua de me dire:—«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là, +où êtes-vous allé?—» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et +je l'emportai ainsi avec moi au logis.</p> + +<p>J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer; +j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et +réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise +d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il +fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais +parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser +mon cœur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour +l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en +supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à +l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin +de l'île ainsi que je l'avais été déjà. Toutes ces raisons firent que je +me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de +tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.</p> + +<p>Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et +sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant +parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à-fait consolé +en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de +société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points.</p> + +<p>Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux +mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je +serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils +que j'aurais pu faire un très-bon charpentier.</p> + +<p>J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et +j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai +infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde +et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant +hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon +propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je +parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en +terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme +et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive +satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de +notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement +négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île, +et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main +sur aucune.</p> + +<p>Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que +mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires, +qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de +m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter +d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la +suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais +en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour +une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses œufs et une pièce ou deux de sa +chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un +panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes +corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et +vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me +servaient de grainiers.</p> + +<h2><a name="ROBINSON_ET_SA_COUR" id="ROBINSON_ET_SA_COUR"></a>ROBINSON ET SA COUR</h2> + +<p>Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait +considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de +suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je +fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à-dire à ce qu'il faudrait que je +fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans +la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais +apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus +parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille +chèvre. Mon cœur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse.</p> + +<p>J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai +dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer +quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si +je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin +par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri.</p> + +<p>À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent +plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas +bonnes,—je n'avais point de fil d'archal,—je les trouvai toujours +rompues et mes amorces mangées.</p> + +<p>Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai +donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles +avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma +façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis +d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus +aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient +venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain +matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent +mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon +système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails, +un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux +bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles.</p> + +<p>Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que +je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce +que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela +n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai +donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante. +Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut +apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours +sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire +et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces +animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien +avec eux.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors +davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je +les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans +beaucoup de peine.</p> + +<p>Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le +bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se +familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de +chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire +multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en +avoir un troupeau autour de ma maison.</p> + +<p>Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes +chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient +sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me +fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que +ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne +pourraient forcer.</p> + +<p>L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue +m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce +de terre convenable c'est-à-dire où il y eût de l'herbage pour leur +pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du +soleil.</p> + +<p>Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut +une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou +<i>savane</i>,—comme on dit dans nos colonies occidentales,—un lieu plat et +ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou +trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma +prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain +de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux +milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette +palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu +dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je +n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans +un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et +que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper.</p> + +<p>Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges +d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je +résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent +verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres +que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à +même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait.</p> + +<p>C'était agir avec prudence, et je me mis à l'œuvre avec courage. Je fus +trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce +fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux +pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour +les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge +et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après +l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs +liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée +de grains.</p> + +<p>Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un +troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après +j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour +ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur +usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les +prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un +enclos à l'autre.</p> + +<p>Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait, +non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle +je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à +l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma +laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de +lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont +nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage. +Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre, +qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il +est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et +très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus +jamais faute.</p> + +<p>Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses +créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans +la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous +donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle +table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu +que la faim et la mort!</p> + +<p>Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite +famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute +l'île:—j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais +les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point +de rebelles parmi mes peuples!</p> + +<p>Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme +s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon +chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point +trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours +assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté +et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma +main leur donnait comme une marque de faveur spéciale.</p> + +<p>Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils +étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon +habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle +espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là, tandis que +les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent +fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient +tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un +grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de +laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un +peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir +beaucoup trop.</p> + +<p>J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma +pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau +le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver +moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me +résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie +d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une +colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de +voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je +résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce +que je fis.—Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel +que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je +m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de +sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage. +Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure:</p> + +<p>J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec +une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau +de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en +ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses +vêtements.</p> + +<p>J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans +descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux +genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc +dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un +pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point; +mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel +nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et +se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le +reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare.</p> + +<p>J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait +avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y +appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en +outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait +par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient +deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma +poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille, +sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de +peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus +nécessaire de mon équipage.</p> + +<h2><a name="LE_VESTIGE" id="LE_VESTIGE"></a>LE VESTIGE</h2> + +<p>Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on +l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait +à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma +barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des +ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle +qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière +de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à +quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en +portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient +assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une +longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils +eussent paru effroyables.</p> + +<p>Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu +remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y +reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau +voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le +long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais +mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme +alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court +chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de +rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré +plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à-fait calme et douce: là +comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point +de courant.</p> + +<p>J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je +résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était +point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait, +c'est-à-dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se +joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause +de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest +ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux +aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers +je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une +demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était +tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce +moment il n'aurait pu faire.</p> + +<p>Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du +jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation. +Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur +au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à +l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais +plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre +pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île.</p> + +<p>Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux +plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente, +entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que +j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans +l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus +grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement, +c'est-à-dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je +tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze +ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux, +où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en +épis séparés de la paille.</p> + +<p>Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle +avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient +devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir +qu'ils masquaient une habitation.</p> + +<p>Près de cette demeure, mais un peu plus avant dans le pays et dans un +terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et +ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en +saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de +grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées.</p> + +<p>Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez +belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec +soin, c'est-à-dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment +émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu, +sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord +n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je +les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent +s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce +qu'ils faisaient tout-à-fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma +tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur +des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être +réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de +repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec +d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture +provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande +houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne +où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de +mon principal manoir.</p> + +<p>Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à-dire pour mes +chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et +le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté +qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits +pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade +qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux, +ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le +temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure +muraille.</p> + +<p>Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais +pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon +bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux +domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande, +de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce +lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette +race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme +toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits +pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher +quelques-uns.</p> + +<p>Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver +ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec +beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes +aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain, +médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré.</p> + +<p>Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre +habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais +habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car +je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la +montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de +voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre +du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des +courants, le vent ou quelque autre malencontre.—Mais me voici arrivé à +une nouvelle scène de ma vie.</p> + +<p>Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus +excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu +parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de +la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je +regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je +montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur +le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne +pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là. J'y retournai encore +pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était +point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car +c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les +parties d'un pied. Comment cela était-il venu là? je ne le savais ni ne +pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme +confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on +dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais +derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à +chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans +l'éloignement.—Il n'est pas possible de décrire les formes diverses +dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées +extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes +bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin!</p> + +<p>Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours +depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je +d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une +porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se +cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans +cette retraite.</p> + +<p>Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de +ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des +choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux. +J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je +n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il +fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce +raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine +aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui +l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et +comment était-il possible qu'un homme fût venu là? Mais d'un autre côté +je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan +se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de +laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car +il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai +d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres +moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais +tout-à-fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple +pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier +contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la +première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer +totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et +avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon.</p> + +<p>Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute +appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus +dangereuses créatures, c'est-à-dire des Sauvages de la terre ferme +située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été +entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon +île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se +souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne +me serais soucié moi-même de les y avoir.</p> + +<h2><a name="LES_OSSEMENTS" id="LES_OSSEMENTS"></a>LES OSSEMENTS</h2> + +<p>Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au +Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors +dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation; +car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en +cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs +recherches jusqu'à moi.—Puis de terribles pensées assaillaient mon +esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que +l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre, +et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire, +toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé, +emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à +mourir de faim.</p> + +<p>La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute +ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que +j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure +m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver +les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette +inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que +juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne +pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et +je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux +ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût +advenir, réduit à périr faute de pain.</p> + +<p>Quelle œuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme! +Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses +ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que +demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons +demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai +même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et +manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction +était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste +Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie +silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être +compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures; +moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de +la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité +éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à +la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre +à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied +dans l'île!</p> + +<p>Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de +nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu +de ma première stupeur.—Je considérai alors que c'était l'infiniment +sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie; +qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard, +je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon +Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à +son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me +condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il +jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère, +puisque j'avais péché contre lui.</p> + +<p>Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout +puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé +quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable +de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à +sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui, +de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et +aux inspirations de sa providence de chaque jour.</p> + +<p>Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des +semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier: +un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme +préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans +un profond abattement, quand tout-à-coup me revinrent en l'esprit ces +paroles de la Sainte Écriture:—«Invoque-moi au jour de ton affliction, +et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»</p> + +<p>Là-dessus je me levai, non-seulement le cœur empli de joie et de +courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance. +Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le +premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:—«Sers le Seigneur, +et aie bon courage, et il fortifiera ton cœur; sers, dis-je, le +Seigneur.»—Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me +réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus +plus triste au moins à ce sujet.</p> + +<p>Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il +me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le +vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage +par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua +aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une +illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu +prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant? +D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si +cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris +que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle +de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et +d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que +tout autre.</p> + +<p>Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas +sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à +languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge +et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que +je les trayasse,—ce qui était ordinairement ma récréation du soir,—et +que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au +fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait +tari.</p> + +<p>Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de +mes propres pieds,—je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur +de mon ombre,—je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs +pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais, +regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma +corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un +homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible +effroi: ce qui, au fait, était vrai.</p> + +<p>Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je +m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon +imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant +de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le +mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou +quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là +mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment, +lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux +environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai +qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double +désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon cœur de +la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la +fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou +des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée, +et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma +sécurité? je ne savais.</p> + +<p>Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de +la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la +raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes +clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de +peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île, +dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après +cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût +point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin +qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à +pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de +l'île.</p> + +<p>Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon +retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de +mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs +de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante +que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus +lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout +cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la +résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de +ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné; +je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à +Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut +sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait, +j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et +peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution.</p> + +<p>Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je +m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes +esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai +beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et, +après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si +agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue, +n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y +avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais +qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit +avec dessein, soit poussées par les vents contraires.</p> + +<p>Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré +l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si +quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que +possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque +alors.</p> + +<p>Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable +descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute +apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec +toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour +attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à +faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais +prendre terre à des Sauvages.</p> + +<p>Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui +avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de +l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre +délibération, je résolus de me faire un second retranchement en +demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans +auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait +mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il +n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire +aussitôt une muraille épaisse et forte.</p> + +<h2><a name="EMBUSCADE" id="EMBUSCADE"></a>EMBUSCADE</h2> + +<p>De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé +de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé +propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour +passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en +amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en +piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les +mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de +les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je +pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus +plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus +point en sûreté qu'il ne fût fini.</p> + +<p>Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain +environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui +croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt +mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande +esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de +ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied +de ma muraille extérieure.</p> + +<p>Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans +j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru +et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait +jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une +habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais +pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un +endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde; +et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute +impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même +il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille +extérieure.</p> + +<p>C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures +que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite +qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne +prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur.</p> + +<p>Durant ces travaux je n'étais pas tout-à-fait insouciant de mes autres +affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui +non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me +suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore +m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de +perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux +frais.</p> + +<p>Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux +moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre +emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je +l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois +petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que +possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de +chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal, +je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce +dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le +plus raisonnable.</p> + +<p>En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les +plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le +désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et +profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en +essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il +y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de +bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement, +n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais +faits si péniblement.</p> + +<p>Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien +enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le +comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y +trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix +chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette +clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois, +comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps.</p> + +<p>La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce +travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici +que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie +beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer +ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux +de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon +esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte +et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales +accablaient tellement mon cœur, que je me trouvais rarement en état de +m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette +résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que +dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais +plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être +massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma +propre expérience qu'un cœur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour +et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un cœur plein de +terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain, +un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu +qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles +affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent +être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier +Dieu est purement un acte de l'esprit.</p> + +<p>Mais poursuivons.—Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite +provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu +secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la +pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et +promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation +qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes +d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre +navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné +que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés +jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps. +Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de +la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai +plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette +dans ma poche.</p> + +<p>Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où +vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un +vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu +que je l'imaginais.—Si par une providence spéciale je n'avais pas été +jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il +m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots +du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute +mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces +Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats, +et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où +suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en +repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard.</p> + +<p>Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île, +comme je le disais tout-à-l'heure, je fus profondément atterré. Il me +serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à +l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres +ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et +un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs, +où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce +festin de chair humaine.</p> + +<p>Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps +l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient +étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale +brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine. +J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais +jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face, +mon cœur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne +m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même, +je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte +sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.</p> + +<p>Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai +tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection +de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai +Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère +à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que +j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que +je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de +ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa +connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui +compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que +je pouvais souffrir encore.</p> + +<p>Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je +commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne +l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient +jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni +souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver +quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie +couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.—J'avais été +plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature +humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer +dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais +facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours +parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des +hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais +me faire connaître.</p> + +<p>Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de +leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer, +que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre +district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district, +j'entends par cela mes trois plantations: mon <i>château</i>, ma <i>maison de +campagne</i>, que j'appelais ma tonnelle, et mes <i>parcs</i> dans les bois, où +je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la +nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je +redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une +seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer +à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer +autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur +d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel +aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs +mains.</p> + +<p>Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque +d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre +tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de +précautions, que j'avais l'œil plus au guet, et que j'évitais de tirer +mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait +dans l'île.</p> + +<h2><a name="DIGRESSION_HISTORIQUE" id="DIGRESSION_HISTORIQUE"></a>DIGRESSION HISTORIQUE</h2> + +<p>C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu +d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité +de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore +quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards; +car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet, +quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que +j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma +ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que +j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le +mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on +ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux +pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.</p> + +<p>Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions, +j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de +plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être +misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il +eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette +réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que +soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant +leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs +plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses +positions.</p> + +<p>Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les +frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que +j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit +imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un +excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire +de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était +vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté; +car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien, +des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer: +d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme +je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs +semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais +tout-à-fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la +rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni +chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des +Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu +à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie, +quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour +m'y faire mettre la main.</p> + +<p>Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne +faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces +monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible, +de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je +remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si +je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je +couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les +effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout +avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait +s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente +Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient +aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?</p> + +<p>Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur +servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui, +venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter +tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de +poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la +certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre: +elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer, +ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je +renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en +embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à +deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie +quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à +chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon +sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette +idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que +j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois +juste au moment de faire feu sur les Sauvages.</p> + +<p>J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à +chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que +même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel +je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais +rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou +trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur +que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces +misérables barbares s'entre-dévorant.</p> + +<p>Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je +pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même +qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif +d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier. +Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et +les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si +serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne +pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.</p> + +<p>Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence +deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux +mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre +de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et +mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de +munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me +mettre en campagne.</p> + +<p>Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en +imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque +matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ +trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer +quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais +après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de +cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune +découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose, +non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan, +aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de +toutes parts.</p> + +<p>Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon +dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours +être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une +trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la +discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant +tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la +monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la +Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir +d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et +qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à +cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne +pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et +entraînée par une infernale dépravation.—Mais lorsque je commençai à me +lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je +faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion +elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme +et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle +mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes +criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis +durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les +exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de +m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils +vidaient entre eux?—Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment +puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il +est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce +n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur +reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point +pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les +péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce +soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf, +et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.</p> + +<p>De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et +que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je +les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent +mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent +encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée, +quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises.</p> + +<p>Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il +me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien: +ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si +je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux, +il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir, +mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent +aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été +justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils +pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces +peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils +observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices +humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux +Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les +autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette +extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde +exécration, et comme d'une boucherie et d'une œuvre monstrueuse de +cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par +là le nom d'<i>Espagnol</i> est devenu odieux et terrible pour toute âme +pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était +seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les +malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des cœurs +magnanimes.</p> + +<p>Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je +commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que +c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que +mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils +ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que +possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me +découvrir et à m'attaquer.</p> + +<h2><a name="LA_CAVERNE" id="LA_CAVERNE"></a>LA CAVERNE</h2> + +<p>D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non +d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins +que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient +alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard; +car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui +était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs +compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction +certaine, dont je n'étais point menacé.</p> + +<p>Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais +en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire +était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas +laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans +l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine.</p> + +<p>La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que +j'étais tout-à-fait sorti de mes devoirs en concertant des plans +sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends +innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient +coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les +offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu +qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont +publiquement offensé.</p> + +<p>Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour +moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le +voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre +volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi +détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la +protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains +des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins +d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de +ma vie.</p> + +<p>Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si +éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant +tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je +n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus +sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être +tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se +présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté +de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans +une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je +savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au +moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison +que ce fût.</p> + +<p>J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais +laissé là, c'est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière +d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin: +c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes +ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne +laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île.</p> + +<p>Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne +sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles, +c'est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans +les bois, qui, parqué tout-à-fait de l'autre côté de l'île, était à +couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui +hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque +chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne +doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné, +ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien +qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon +sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois, +quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent +n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant +et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma +terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse +apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je +n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course?</p> + +<p>Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement +mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme +pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer +quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence +d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens +bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de +considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient +sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois +durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de +gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls +invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable +de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur +imminence ou de leur possibilité.</p> + +<p>Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit +lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à +l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous +sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand +nous sommes en suspens,—comme on dit,—dans le doute ou l'hésitation du +chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une +autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens, +notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une +étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du +pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous +avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination +nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine +et à notre perte.—Par ces réflexions et par quelques autres semblables +je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète +toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de +ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en +avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur +mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette +conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière +partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques +autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors +du même œil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour +être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la +vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne, +ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils +avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle +intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus, +peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une +preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits +unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai +occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette +terre fatale.</p> + +<p>Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces +anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à +mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour +mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du +soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne +s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper +un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon +mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du +feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande +distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais +transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient +l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma +nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je +découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire +que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son +ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu +comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.</p> + +<p>L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un +pur hasard,—dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes +ces choses à la Providence,—je coupais de grosses branches d'arbre pour +faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je +faisais ce charbon, ce que voici:</p> + +<p>Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je +l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire +mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous +des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand +il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le +charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à +tout ce qui réclamait l'usage du feu.</p> + +<p>Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois, +j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce +de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans +difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux, +c'est-à-dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être +une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de +hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de +cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux +brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la +sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils +étincelaient comme deux étoiles.</p> + +<p>Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille +fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu +vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je +devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que +moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et +me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas +fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car +j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un +bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un +profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me +saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes +cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du +mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant +que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout +pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma +torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre +un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit, +lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse.</p> + +<p>Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir; +il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort +bien rester là, car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant +qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait +d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire.</p> + +<h2><a name="FESTIN" id="FESTIN"></a>FESTIN</h2> + +<p>Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je +trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze +pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la +main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le +côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si +basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux +pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de +flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir +le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec +une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une +pièce d'artifice.</p> + +<p>En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles +de ma façon,—car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif +de chèvre;—j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à +quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce +qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais +pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout. +Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt +pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas +un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de +cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles +de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des +diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,—ce que je suppose plus +volontiers?—je l'ignorais.</p> + +<p>Bien que tout-à-fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on +puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte +de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il +n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule +difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais +comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr +dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je +résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la +conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes +de réserve, c'est-à-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de +mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que +cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme +des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas +d'expédition.</p> + +<p>Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de +poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai +que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou +quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une +croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de +sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne +poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je +l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai +dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi +tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles.</p> + +<p>Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on, +dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais +persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les +Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le +faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque.</p> + +<p>Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la +caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus +commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y +jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver +de toute odeur infecte.</p> + +<p>J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette +île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse +eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler, +j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes +jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je +mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques +distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus +vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit, +appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il +articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un +grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six +ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces +animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets +existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin +CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon +île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il +croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et +très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse. +Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel +point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de +me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des +deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque +temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils +s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou +trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma +famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer +touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou +trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma +main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin +CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux +je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux +de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés +sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que +j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un +bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les +arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le +disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle +n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages.</p> + +<p>Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon +histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste +observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie, +que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le +plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre +délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en +trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais +jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma +résidence solitaire dans cette île.</p> + +<p>Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour, +comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,—car je ne puis +l'appeler solstice d'hiver,—temps particulier de ma moisson, qui +m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de +très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la +lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers +l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient +venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à +ma grande affliction, sur le côté que j'habitais.</p> + +<p>À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas +sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas +tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en +rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe +quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que +l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent +découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et, +ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage, +aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.</p> + +<p>Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon +artillerie, comme je l'appelais, c'est-à-dire mes mousquets montés sur +mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à +combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander +avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer +des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures, +je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au +dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte.</p> + +<p>Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce +que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter +davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le +flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après +moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là, +couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais +apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas +moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour +se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai, +pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient +apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir.</p> + +<p>Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme +c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour +du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le +trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi +et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement +devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de +calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du +flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation +faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.</p> + +<p>La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta +à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou +pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure +environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma +longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs +gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils +étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais +étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le +distinguer.</p> + +<p>Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets +sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans +fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je +me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les +traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux +heures,—car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je +l'étais,—je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de +Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant +route pour le continent.</p> + +<p>Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au +rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des +tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie. +Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à +méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils +pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent.</p> + +<h2><a name="LE_FANAL" id="LE_FANAL"></a>LE FANAL</h2> + +<p>Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez +rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent, +c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige. +Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de +chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle +je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste +m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est +plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de +cette attente ou de ces appréhensions.</p> + +<p>Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et +j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup +mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les +assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en +deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si +j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain, +la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de +suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs +d'hommes, et peut-être plus encore.</p> + +<p>J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété +d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de +ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce +n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout +le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande +consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse +pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune +occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les +Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils +enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de +quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je +devais m'attendre alors.</p> + +<p>Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais +comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est +possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois +fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point +connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai +et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux +l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.</p> + +<p>La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize +mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et +souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents +accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des +sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet +acte.—Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le +milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en +rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes +marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout +le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La +nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif +particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions +sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup +de canon tiré en mer.</p> + +<p>Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de +toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon +esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable, +et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je +montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et +j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à +entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute +frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette +partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.</p> + +<p>Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant +de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de +détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence +d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui +m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait +aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la +colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la +violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si +toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et +il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que +j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs +autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit +jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci, +je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un +navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec +mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps +encore trop brumeux, du moins en mer.</p> + +<p>Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus +bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un +navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire, +je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de +l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les +courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors +parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la +carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur +d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et +qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de +contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position +la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma +vie.</p> + +<p>C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre; +car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune +connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été +poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de +l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis +supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la +chaloupe.—Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon +feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de +conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté +dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant +très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait +commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les +flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à +mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord. +D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui +allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse, +avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je +pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur +chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné, +ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient +rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la +faim à se manger les uns les autres.</p> + +<p>Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma +position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer. +Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus +reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon +malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur +ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est +rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère +si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et +trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les +nôtres.</p> + +<p>Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun +homme eût échappé,—rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri +tout entier,—à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre +bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure +possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de +semblable.</p> + +<p>Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent +désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent +s'en exhalait ainsi:—«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être +sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un +compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»—Dans tout +le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la +société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en +être séparé.</p> + +<p>Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles +sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents +à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre +âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non +possession en devient vraiment insupportable.</p> + +<p>Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul +homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:—«Oh! qu'un homme +ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!—J'étais si +violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains +se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec +tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse +brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se +serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les +séparer.</p> + +<p>Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature; +quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours +surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute +l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me +représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société +d'un Chrétien comme moi.</p> + +<p>Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux +peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour +dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du +naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le +corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île, +proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste +de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue. +Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses +poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois +plus de valeur pour moi.</p> + +<p>La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma +pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à +bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui +m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais +peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là +réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait +tellement au cœur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il +fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je +m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une +impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir +d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne +le faisais point.</p> + +<h2><a name="VOYAGE_AU_VAISSEAU_NAUFRAGE" id="VOYAGE_AU_VAISSEAU_NAUFRAGE"></a>VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ</h2> + +<p>Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château +afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de +pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une +bouteille de <i>rum,</i>—j'en avais encore beaucoup en réserve,—et une +pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je +vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma +cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge, +composée d'un grand sac de riz, de mon parasol—pour placer au-dessus de +ma tête et me donner de l'ombre,—d'un second pot d'eau fraîche, de deux +douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille +de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon +embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de +diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long +du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté +Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou +de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque +distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que +j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença +à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait, +je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et +qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais +s'élevât, j'étais inévitablement perdu.</p> + +<p>Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à +abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage, +je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant +entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à +réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot +montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il +me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je +pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le +flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne +pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me +fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un +monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis +clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre +pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud +de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que +j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe +septentrionale de l'île.</p> + +<p>Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin +avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir +reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait +mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me +sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à +une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait +fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la +direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie, +j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je +l'atteignis.</p> + +<p>C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol +par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe +et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le +gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence +extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied; +mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon +paraissaient fermes.—Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le +tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je +l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma +barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un +de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze +jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre +bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.</p> + +<p>Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut, +dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se +tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au +moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames +brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens +n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle +chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.—Outre le chien, +il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que +je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale +quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne +sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils +étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi +plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et +j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.</p> + +<p>Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis +persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je +trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de +richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de +Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà +du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de +là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor, +mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de +son équipage, je ne le sus pas alors.</p> + +<p>Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt +gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans +beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets +et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant +aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je +pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui +me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une +chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand +la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure +de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.</p> + +<p>Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne +point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle +caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à +en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de +<i>rum,</i> mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un +mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris +plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai +un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et +remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la +contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai +deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu +y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai +en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ +une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de +couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus +rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur. +Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs +de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et +dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et +quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à +peu près une livre.</p> + +<p>Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de +valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître +canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais +environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve, +je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme +toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand +usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi +comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre +paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis +bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est +vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes +noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je +trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne +valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le +service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des +souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de +huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à +un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier +pour maître.</p> + +<p>Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme +le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand +dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût +pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent +de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse +jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu +rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.</p> + +<p>Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon +embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans +sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai +tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon +ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant +un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais +encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et +ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais +avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de +l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas, +et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes +et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de +l'autre côté.</p> + +<p>Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma +malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable, +fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins +pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une +nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y +restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais +à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois +vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé +de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel +lieu, pour aller je ne sais où.</p> + +<p>J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de +ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où +découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de +n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont +placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux +excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis +l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même +nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable +condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au +Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté +d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps +que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je +suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années +que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse +demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.</p> + +<h2><a name="LE_REVE" id="LE_REVE"></a>LE RÊVE</h2> + +<p>J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une +plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller +comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la +patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter +au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul +négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais +cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?</p> + +<p>La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur +les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou +d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant +l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je +ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit +appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de +m'échapper de ce lieu.—Pour que je puisse avec le plus grand agrément +du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne +quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et +que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.</p> + +<p>Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon +dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et +amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce +qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je +n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage +de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.</p> + +<p>Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième +année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans +pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à +l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble +d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'œil, du moins pour +sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il +suit.</p> + +<p>Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude +innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la +mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire +de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après +ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition +depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux +de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état +d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que +j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas +croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette +époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais, +comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune +appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même. +J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui +m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.—Cette +vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et +particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence +qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science +de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le +spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et +terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que +l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien +des dangers qui l'environnent.</p> + +<p>Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à +réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant +tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande +sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y +avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de +la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de +tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient +saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une +tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me +dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais +injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas +sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances +inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa +toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement +tombé entre ces mains impitoyables.</p> + +<p>Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de +ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage +Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses +créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même, +qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme +cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher +dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance +était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de +chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne +pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à +même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.</p> + +<p>Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je +serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les +mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient, +comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par +quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin, +s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me +procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course. +Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de +gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma +position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais +pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je +pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le +côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque +pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas +possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son +bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce +qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.—Notez, je vous +prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon +esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes +souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau +naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment +désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me +donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens +probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par +ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la +Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être +suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma +pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux +qu'il était impossible d'y résister.</p> + +<p>Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec +une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait +comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre, +la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.—On +pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non +pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de +mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et +onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le +tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce +Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors +je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le +bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il +était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je +me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il +s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je +lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais +dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis +cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner +le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il +faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller +de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me +réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression +de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais +en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je +ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un +grand abattement d'esprit.</p> + +<p>J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer +quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout, +si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à +terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était +impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une +caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un +autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et +mon cœur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que +ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les +arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les +mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse +encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes +étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que +c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer +de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout +aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons +militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour +ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de +long-temps me concilier avec elle.</p> + +<p>Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de +grandes perplexités,—car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent +long-temps dans ma tête,—mon véhément désir prévalut et étouffa tout le +reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de +ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et +c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne +se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle +pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans +l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il +voudrait.</p> + +<p>Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que +possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant +un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au +moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour +découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment +décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne +puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois. +Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été +d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être +apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.</p> + +<h2><a name="FIN_DE_LA_VIE_SOLITAIRE" id="FIN_DE_LA_VIE_SOLITAIRE"></a>FIN DE LA VIE SOLITAIRE</h2> + +<p>Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois +Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire +esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout +moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien +ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à +rien, car il ne venait point de Sauvages.</p> + +<p>Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une +longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient +sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne +heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage +sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà +à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes +mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six, +quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de +cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente +hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu. +Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me +préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque +chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté +l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai +enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai +jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là, +posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime, +pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide +de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente, +qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment +était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir; +mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume, +avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.</p> + +<p>Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux +misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis +en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis +aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de +bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se +mirent incontinent à l'œuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant +que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour +elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se +voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança, +et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables, +droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon +habitation.</p> + +<p>Je fus horriblement effrayé,—il faut que je l'avoue,—quand je le vis +enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par +toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se +vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne +comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à-dire que +les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient +point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai +quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois +hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il +les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux, +de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il +était indubitable qu'il leur échapperait.</p> + +<p>Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé +dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du +navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre +infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage +échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux, malgré la marée +haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de +brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse +sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis +qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur +le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de +quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint, +ce fut très-heureux pour lui.</p> + +<p>Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la +crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les +fuyait.—Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que +l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou +un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver +la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par +mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme +je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je +m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la +montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et +j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi +effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la +main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux +qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je +l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire +feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette +distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu +appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela +provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta +comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je +m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une +flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je +le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait +halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il +était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il +demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut +cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je +l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit +facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu +plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût +été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis. +Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les +marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près +il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner +sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le +regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il +s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa +tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il +me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai, +je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la +besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que +j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il +commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui +faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques +mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à +entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne +exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de +m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage +abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et +je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis +cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si +j'eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je +pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui +pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il +courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement +qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni +mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec +raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de +bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que +ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils +peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il +revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes +que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du +Sauvage.</p> + +<p>Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin +j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit +des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du +mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché, +il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt +d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait +frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang +avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était +bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je +me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui +donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand +nombre.</p> + +<p>Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour +que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui +permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses +mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier, +qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je +pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les +deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais +dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir +cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.</p> + +<p>Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis +qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut +restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui +montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me +servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc +et s'endormit.</p> + +<p>C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime +d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant +ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il +avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout +quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue +comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et +pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien +avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, +des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt +d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à +décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas +aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les +dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.—Après avoir +sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et +sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes +chèvres, parquées dans l'enclos près de là. Quand il m'apperçut il vint +à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles +d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de +grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre, +prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait; +puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de +servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était +grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en +beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de +lui.</p> + +<h2><a name="VENDREDI" id="VENDREDI"></a>VENDREDI</h2> + +<p>En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me +parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était +le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire +de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler <i>maître</i>, à dire +<i>oui</i> et <i>non</i>, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.—Je lui +donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y +trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en +accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon.</p> + +<p>Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui +fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des +vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme +nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le +désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le +reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les +manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur +en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis +de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande +soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir +si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris +parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni +de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils +avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune +recherche.</p> + +<p>Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de +courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec +moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches, +dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter +un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le +lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus +amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines, +et mon cœur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose +terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La +place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et +là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en +un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là +après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains, +les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres +parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les +Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois +l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième; +qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur +voisin,—dont, ce semble, il était le sujet;—qu'un grand nombre de +prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux +qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que +l'avaient été ceux débarqués par ces misérables.</p> + +<p>Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et +tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand +feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait +encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était +encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la +moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je +lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le +tuerais.</p> + +<p>Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là +je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui +donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du +pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans +le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien. +Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me +le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis +je lui donnai un bonnet très-commode et assez <i>fashionable</i> que j'avais +fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le +moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que +son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes +ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de +casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les +endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y +accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien.</p> + +<p>Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma <i>huche</i> je commençai à +examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et +cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane +dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la +dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture +donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de +planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée. +Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la +barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi +n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire, +en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce +retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant +toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de +branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de +paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que +j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une +sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait +point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes, +je les prenais toutes avec moi pendant la nuit.</p> + +<p>Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme +n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. +Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et +affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son +père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en +toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de +doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas +nécessaire d'user de précautions à son égard.</p> + +<p>Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si +toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement +des œuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du +bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de +leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même +raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et +d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les +outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin +toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été +données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer +l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées, +même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel +elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique +lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous +faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée +par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre +entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me +demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à +tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en +auraient fait un meilleur usage que nous?</p> + +<p>De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la +souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa +justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux +uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes +devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais +par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle +loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence +infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne +pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre +cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et +par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être +justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous; +qu'enfin nous sommes touts <i>comme l'argile entre les mains du potier, à +qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?</i></p> + +<p>Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je +m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le +rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me +comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il +était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait +m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable +de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me +disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je +demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais.</p> + +<p>Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour +détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son +appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je +l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans +l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et +l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à +l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai +Vendredi. Holà! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas +remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un +des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une +grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer +comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il +tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le +voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel +j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il +arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il +croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint +s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une +multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de +ne pas le tuer.</p> + +<p>Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui +faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui +montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de +l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à +voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au +même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un +grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce +que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau; +c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon. +Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre +au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et +lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En +conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il +vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il +demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté +ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il +pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction +propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de +loin.</p> + +<h2><a name="EDUCATION_DE_VENDREDI" id="EDUCATION_DE_VENDREDI"></a>ÉDUCATION DE VENDREDI</h2> + +<p>Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je +crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil. +Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais +lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu +lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne +pas le tuer.</p> + +<p>Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir +chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez +long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à-fait mort, +s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu. +Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je +m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de +son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être +tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne +s'offrit alors.—J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même +soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase +convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis +un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai +à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son +goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel +avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et, +en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla se soulever, il le +cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À +mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher +et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida +point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si +ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu.</p> + +<p>Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus +de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire +cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,—comme je l'avais vu +pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,—en plantant deux pieux, un +sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur +leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant +tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette +invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de +manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je +n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne +mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.</p> + +<p>Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la +manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela +aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le +but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à +pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable +d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.</p> + +<p>Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu +d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer +une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une +plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que +mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers +et de tout cœur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir +du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi +et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut +très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je +prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il +travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait +faire.</p> + +<p>Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans +l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de +presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les +lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de +temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu +utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans +sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement; +sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour. +Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je +crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer +jusque là.</p> + +<p>Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à +retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris +l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui +demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans +les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:—«Oui, oui, nous +toujours se battre le meilleur;»—il voulait dire: nous avons toujours +l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien +suivant:—Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors, +Vendredi, que tu as été fait prisonnier?</p> + +<p>Vendredi.—Ma nation battre beaucoup pour tout cela.</p> + +<p>Le maître.—Comment battre! si ta nation les a battus, comment se +fait-il que tu aies été pris?</p> + +<p>Vendredi.—Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux +prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la +place là-bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand +mille.</p> + +<p>Le maître.—Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de +l'ennemi?</p> + +<p>Vendredi.—Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le +canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois.</p> + +<p>Le maître.—Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle +prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?</p> + +<p>Vendredi.—Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.</p> + +<p>Le maître.—Où les mène-t-elle?</p> + +<p>Vendredi.—Aller à toute place où elle pense.</p> + +<p>Le maître.—Vient-elle ici?</p> + +<p>Vendredi.—Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.</p> + +<p>Le maître.—Es-tu venu ici avec vos gens?</p> + +<p>Vendredi.—Oui, moi venir là.—Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest +de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient.</p> + +<p>Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre +des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la +plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y +apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller +avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il +reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une +fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne +savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de +pierres sur un même rang et me pria de les compter.</p> + +<p>J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.—Après +que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait +de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me +répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un +canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours +le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un +courant opposés.</p> + +<p>Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de +la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la +cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de +l'Orénoque,—dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus +tard, notre île était située,—et que la terre que je découvrais à +l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la +pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi +mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et +les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait +avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi +les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute +réponse que <i>Caribs</i>, d'où je déduisis aisément que c'étaient les +<i>Caribes</i>, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui +s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et +jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il +voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest +de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes +moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus +comme moi, et qu'ils avaient tué <i>beaucoup hommes</i>, ce fut son +expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les +cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont +chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.</p> + +<p>Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île +jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:—«Oui, oui, pouvoir y aller +dans deux canots.»—Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par <i>deux +canots</i>. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté, +qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux +pirogues.</p> + +<p>Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis +lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre +l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre +Sauvage me prêterait.</p> + +<p>Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il +avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de +jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour, +entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me +comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père. +Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait +fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il +me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de +tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était +très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que +la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage +avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il +devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me +repartit:—«Toute chose lui dit: Ô!»—Mais, repris-je, les gens qui +meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?—«Oui, répliqua-t-il, +eux touts aller vers Benamuckée.»—Enfin je lui demandai si ceux qu'on +mange y vont de même,—et il répondit: Oui.</p> + +<p>Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu. +Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui +désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir +et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant +et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout. +Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande +attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ—envoyé +pour nous racheter—et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous +entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait +nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu +que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait +les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes +montagnes, où il faisait sa demeure.</p> + +<h2><a name="DIEU" id="DIEU"></a>DIEU</h2> + +<p>Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que +non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait +que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à-dire, je me +le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces +vieillards allaient lui dire: Ô!—c'est ainsi qu'il appelait faire des +prières;—puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que +Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses +même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde, +et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au +clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le +catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre, +voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares.</p> + +<p>Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la +supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller +sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une +imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus +encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient +réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors +j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa +rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette +haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde +au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use +pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se +ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses +piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres +tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix.</p> + +<p>Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de +justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur +l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui +démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême +pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et +la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de +tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son +origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à +faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.—Le pauvre garçon +m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et +innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé +longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible +détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les <i>ouvriers +d'iniquité</i>; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous +détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il +m'avait écouté avec un grand sérieux.</p> + +<p>Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le +cœur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à +renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de +Christ sur la terre:—«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est +si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus +puissance que le diable?»—«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus +fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous +prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de +résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»—«Mais, +reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le +diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus +méchant?»</p> + +<p>Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse +alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant +guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un <i>résolveur</i> de +difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas +l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une +réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son +langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui +dis:—«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le +jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer +dans le feu éternel.»—Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la +charge en répétant mes paroles:—«Réservé à la fin! moi pas comprendre; +mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand +auparavant?»—«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi +Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes +qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir +et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à +cela:—«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi +vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu +pardonner touts.»—Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et +ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la +nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu +et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la +conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut +amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée +pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur +devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule, +dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de +Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,—j'entends la parole divine,—et +l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont +les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance +salutaire de Dieu et les voies du salut.</p> + +<p>J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me +levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors; +et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier +Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet +infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le cœur de cette pauvre +ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la +réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si +efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa +conscience convaincue et son âme sauvée.—Quand il fut de retour, +j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des +hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile +annoncée de la part du Ciel, c'est-à-dire la repentance envers Dieu et +la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi +notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien +la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient +exclus de la Rédemption, venue seulement pour les <i>brebis égarées de la +maison d'Israël</i>.</p> + +<p>Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes +les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse +créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera +en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je +m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je +n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent +naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour +l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la +recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma +vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais +pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé. +Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait +excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie +solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement +conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui +m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence +pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour +l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine +chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût +connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je +réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait +dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce +lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de +toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir.</p> + +<p>Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes +conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je +passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et +complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui +puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon +Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni! +j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et +des pénitents consolés et régénérés.—Nous avions la parole de Dieu à +lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en +Angleterre.</p> + +<p>Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon +mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens +et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais +tout-à-l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des +deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une +lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette +portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui, +c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la +doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans +les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et +entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de +mon devoir pour me porter directement au grand œuvre de la repentance +sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur, +source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à +touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où +précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même +suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien +tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent.</p> + +<p>Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux +contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion, +soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement +ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à-fait chose vaine, comme, +autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre +humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et +nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant +et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et +nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de +sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la +connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui +répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions +pu y parvenir.—Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et +suivre chaque chose dans son ordre.</p> + +<p>Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance, +lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler +couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes +aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île; +comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au +mystère,—car c'en était un pour lui,—de la poudre et des balles, et je +lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir +extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu, +semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse; +mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui +non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme +beaucoup plus utile dans une foule d'autres.</p> + +<h2><a name="HOMMES_BARBUS_AU_PAYS_DE_VENDREDI" id="HOMMES_BARBUS_AU_PAYS_DE_VENDREDI"></a>HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI</h2> + +<p>Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement +de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment +nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les +autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les +parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord +duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où +il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et +avait entièrement disparu.</p> + +<p>Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes +quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je +n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement +délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort +long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à +quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir +au lieu à ma nation.»</p> + +<p>Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en +y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé +sur le rivage qu'il habitait, c'est-à-dire, comme il me l'expliqua, y +avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque +vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa +chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je +fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes +s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations +pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce +bateau.</p> + +<p>Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même +de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:—«Nous sauver hommes +blancs de noyer.»—Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans +le bateau?»—«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»—Je le +questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à +dix-sept.—«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»—«Ils vivent, +ils demeurent chez ma nation.»</p> + +<p>Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce +pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon +île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut +donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés +dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les +Sauvages.</p> + +<p>Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient +devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans +qu'ils étaient là, que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur +donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils +n'eussent point été tués et mangés:—«Non, me dit-il, eux faire frère +avec eux»—C'est-à-dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé. +Puis il ajouta:—«Eux manger non hommes que quand la guerre fait +battre,»—c'est-à-dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit +battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre.</p> + +<p>Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet +de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans +un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je, +que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la +terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à +sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je +lui en demandai le sujet:—«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon +pays, là ma nation!</p> + +<p>Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face; +ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion, +comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet +air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me +laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de +mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais +il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait +toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il +ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses +compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens, +pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il +avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits +prisonniers de guerre.</p> + +<p>Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête +créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma +défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins +plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi +aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas +une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois +comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que +plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction.</p> + +<p>Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je +le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des +nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il +disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps +ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai +de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon +trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie.</p> + +<p>Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était +brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent, +j'appelai Vendredi et lui dis:—«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton +pays, chez ta propre nation?»—«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux +d'être dans ma propre nation.»—«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu +redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état +sauvage où tu étais auparavant?»—Il prit un air chagrin, et, secouant +la tête, il répondit:—«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur +conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau, +lait; non plus manger hommes.»—«Alors ils te tueront.»—À ce mot il +devint sérieux, et répliqua:—«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers +aimer apprendre.»—Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à +s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des +hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors +s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit +qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un +canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:—«Moi partir +avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»—«Non, non, +moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»—Il +entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis +et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me +narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept +hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à +leur rivage dans la détresse.</p> + +<p>Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour +tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient +être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je +réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne +pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île +éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans +secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière +de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour +retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite +frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,—car je +la tenais toujours enfoncée sous l'eau,—je la mis à flot, je la lui fis +voir, et nous y entrâmes touts les deux.</p> + +<p>Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la manœuvre: il la faisait +courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire. +Tandis que nous voguions, je lui dis:—«Eh bien! maintenant, Vendredi, +irons-nous chez ta nation?»—À ces mots il resta tout stupéfait, sans +doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller +si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain +donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais +faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment +grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée +là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue +et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un +bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait—beaucoup assez +vivres, boire, pain:—c'était là sa manière de parler.</p> + +<p>En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui +le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de +cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua +pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il +avait. Il me répondit ainsi:—«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi +moi fait?»—Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais +point du tout en colère.—«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant +ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma +nation?»—«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y +retourner?»—«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là: +Vendredi là et pas maître là.»—En un mot il ne pouvait se faire à +l'idée de partir sans moi.—«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je; +mais que ferais-je là?»—Il me répliqua très-vivement là-dessus:—«Vous +faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être +hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner +connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»—«Hélas! Vendredi, +répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un +ignorant.»—«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner +eux bien.»—«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi; +laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»—À ces paroles il +retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait +coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.—«Que +faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»—«Vous prendre, vous tuer +Vendredi.»—«Moi te tuer! Et pourquoi?»—«Pourquoi, répliqua-t-il +prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas +renvoyer Vendredi loin.»—Il prononça ces paroles avec tant de +componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je +découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si +ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne +l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi.</p> + +<p>Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une +affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même +je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa +source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son +espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je +n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie +d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire +une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la +supposition déduite du premier entretien, c'est-à-dire qu'il y avait là +dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis +en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être +abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon +projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une +flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons +gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était +qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer +notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que +j'avais commise la première fois.</p> + +<h2><a name="CHANTIER_DE_CONSTRUCTION" id="CHANTIER_DE_CONSTRUCTION"></a>CHANTIER DE CONSTRUCTION</h2> + +<p>À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle +sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais +même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais +seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle <i>fustok</i> et +qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de +Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur. +Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire +un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des +outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné +la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre +pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches, +que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son +extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta +encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en +quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.—Elle +aurait pu porter vingt hommes très-aisément.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa +grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur +Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui +demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y +aventurer.—«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand +même grand souffler vent.»—Cependant j'avais encore un projet qu'il ne +connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma +pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez +aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là, +car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi +de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et +l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais +que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de +vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais +mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation, +n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un +semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries, +et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui +me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup +de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car +je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose +triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en +<i>épaule de mouton,</i> qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic +au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une +voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la +manœuvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de +Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de +mon histoire.</p> + +<p>Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à-dire à +gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement, +j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider +à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail. +Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais +l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y +travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en +considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours +et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta +autant de labeur que le bateau tout entier.</p> + +<p>Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur +Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car, +bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la manœuvre +de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand +il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et +quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt +de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors, +dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu +de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un +navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui +faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare +d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la +boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours +visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les +saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni +sur terre, ni sur mer.</p> + +<p>J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans +cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon +serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie +d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout +le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce +lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses +miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais +encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant +de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte +et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que +ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans +l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire +je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes +raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même +qu'auparavant.</p> + +<p>La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de +coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en +sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit +au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage +pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit +bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à +la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher +l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du +retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes +d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien +qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de +novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon +entreprise.</p> + +<p>Quand la saison favorable s'approcha, comme la pensée de mon dessein +renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer +tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une +certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je +me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer +notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces +apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour +voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous +faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands +des œufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que +depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma +fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre, +et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:—«Ô maître! +ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»—«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui +dis-je.»—«Oh! Là-bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»—Je +conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais, +après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,—«Eh bien! +Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»—Je le rassurai ainsi autant +que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était +tout-à-fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages +étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le +dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le +réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand +danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.—«Mais il faut, +ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre, +Vendredi?»—«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand +nombre.»—«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils +ne tueront pas.»—Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il +me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce +que je lui enjoindrais. Il répondit:—«Moi mourir quand vous commander +mourir, maître.» Là-dessus j'allai chercher une bonne goutte de <i>rum</i> et +la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon <i>rum</i> que j'en avais +encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux +fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de +chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris +ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de +cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles +seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté, +et je donnai à Vendredi sa hachette.</p> + +<p>Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je +gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais +découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là +vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur +unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois +corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé, +qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire.</p> + +<p>Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit +d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage +était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette +observation et l'horreur que m'inspirait l'œuvre atroce que ces +misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je +retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux +et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes +côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par +le <i>rum</i> que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta +comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir.</p> + +<p>Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que +je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa +ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même +un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous +nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite +bouteille de <i>rum,</i> et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles. +Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne +point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui +eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à +ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner +le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant +qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu +chose facile à faire.</p> + +<p>Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent +à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de +leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes, +il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais +été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle +nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des +hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention +de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare +est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi +bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à +leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs +actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera +bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national +il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon +affaire.</p> + +<h2><a name="CHRISTIANUS" id="CHRISTIANUS"></a>CHRISTIANUS</h2> + +<p>Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur +ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à +lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi—Ces +pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de +me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir +alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre, +à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une +injonction formelle.</p> + +<p>Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la +précaution et le silence possibles,—ayant Vendredi sur mes talons,—je +marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche +des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi. +J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était +juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter +réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il +obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait +très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un +de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un +autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt, +affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était +pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il +m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul +mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à +l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc +couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou +quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était +Européen et qu'il avait des vêtements.</p> + +<p>Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux +que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant +un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors +je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère, +quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant +d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui +couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre +arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement +sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ.</p> + +<p>Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces +misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement +d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être +l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés +pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:—«Maintenant, +lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.—«Alors, +Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y +manquer en rien.»—Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de +chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en +joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.—«Es-tu prêt? lui +dis-je alors.»—«Oui,» répondit-il.—«Allons, feu sur touts!»—Et au +même instant je tirai aussi.</p> + +<p>Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en +blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut, +soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas +blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient +de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur +venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin, +comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements. +Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil +de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma +et ajusta aussi.—«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.—«Oui, +répondit-il.—«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous +tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes +n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites +balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de +frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang, +criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la +plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas +tout-à-fait morts.</p> + +<p>—«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides +et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»—Ce qu'il +fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois +avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils +m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi +d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était +guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre +victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du +festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne +sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et +s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient +jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai +vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me +comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges +pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait +touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en +vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un +troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.</p> + +<p>Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je +coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé +ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui +il était. Il répondit en latin: <i>Christianus</i>. Mais il était si faible +et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma +bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de +boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea. +Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: <i>Español</i>. +Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes +possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.—«Señor, lui +dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus +tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force, +prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»—il les prit avec +gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si +elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses +meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais +il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres +misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur +étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à +s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le +cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si +trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent +seulement d'effroi.</p> + +<p>Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon +coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon +sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous +avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous +avions laissées là; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui +donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et +recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient +besoin.</p> + +<p>Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre +l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de +leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui +ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et +aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà +cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à +la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon, +l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui +arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna +sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du +corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au +secours, j'eusse eu le temps de le joindre.</p> + +<p>Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans +autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha +premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je +l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol +m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et +il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux; +mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où +Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui, +malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces +vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois +rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions +savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui +s'échappèrent de nos mains.—</p> + +<p>3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre.</p> + +<p>2 Tués à la décharge suivante.</p> + +<p>2 Tués par Vendredi dans le bateau.</p> + +<p>2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord.</p> + +<p>1 Tué par le même dans les bois.</p> + +<p>3 Tués par l'Espagnol.</p> + +<p>4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna +la chasse.</p> + +<p>4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort.</p> + +<p>21 en tout.</p> + +<p>Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre hors +de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois +coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait +vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse; +et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais +qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent +peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur +nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à +un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre; +mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage, +étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été +l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se +passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il +était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si +long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.</p> + +<p>Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui +l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se +soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant +sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir.</p> + +<p>Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de +l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une +goutte de <i>rum</i> à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son +salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint +à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à +attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce +Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser, +chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et +la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il +se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui +faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à +lui-même, il s'écria:—«C'est mon père!»</p> + +<h2><a name="VENDREDI_ET_SON_PERE" id="VENDREDI_ET_SON_PERE"></a>VENDREDI ET SON PÈRE</h2> + +<p>Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie +et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père +délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses +extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit +je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de +son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui +tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il +prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les +réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je +lui donnai du <i>rum</i> de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent +un excellent effet.</p> + +<p>Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui +était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au +bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur +chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si +violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était +contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et +qu'ils eussent regagné leur côte.</p> + +<p>Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père, +que de quelque temps je n'eus pas le cœur de l'arracher de là. Cependant +lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers +moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui +demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et +répondit:—«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»—Je lui +donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je +portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de <i>rum</i> pour +lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais +encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en +donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée +que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été +épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,—car c'était le garçon le +plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;—il courait avec une telle +vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant. +J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son +chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins +de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus +qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la +main.</p> + +<p>Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un +pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en +outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il +porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré, +j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que +le <i>rum</i> ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait +de soif.</p> + +<p>Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un +peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au +pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui +envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme, +qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un +arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils +avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui +apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre +le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une +poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude +et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais, +quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant +qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais +réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses. +Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter +et de les lui bassiner avec du <i>rum,</i> comme il avait fait à son père.</p> + +<p>J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi +fut retenu là, toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait +la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même +posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva +sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait +que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva +seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc +aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât +à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre +demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune +et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et +l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur; +puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il +ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez +violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais +marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et, +les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment +où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il +me répondit:—«Vais chercher plus bateau.»—Puis il repartit comme le +vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et +il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y +arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla +ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois +dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne +savait que faire.</p> + +<p>Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les +inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus +bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur +laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous +les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification, +nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était +impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point +l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes +fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de +vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans +l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que +j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais +avoir, c'est-à-dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées +dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir.</p> + +<p>Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il +me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un +Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que +j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple +était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur; +touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si +besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et +ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était +protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était +papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de +conscience dans toute l'étendue de mes États.</p> + +<p>Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers +délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je +songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à +Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri +d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que +je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et +étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de +viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le +bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,—car jamais je +n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,—je portai le +tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table pour mes +hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner. +Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant +d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui +parlait assez bien la langue des Sauvages.</p> + +<p>Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de +prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes +à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de +bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les +cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu +l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de +leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne +pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en +supporter la vue si je fusse allé par là. Il exécuta touts mes ordres +ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages; +si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement +que par le coin du bois qui saillait sur la place.</p> + +<p>Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets. +Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il +pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous +attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que +nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu +surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite; +qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers +certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il +était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à +ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit +qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si +effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués, +du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que +leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs, +et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient +apparus,—c'est-à-dire Vendredi et moi,—étaient deux esprits célestes +ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des +hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les +avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne +pouvaient pas concevoir qu'un homme pût <i>darder feu, parler tonnerre</i> et +tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux +Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et +d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de +descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de +ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer, +qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île +ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.</p> + +<p>Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de +continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et +toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase +campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.</p> + +<p>Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot +reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me +remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père +de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement +qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais.</p> + +<h2><a name="PREVOYANCE" id="PREVOYANCE"></a>PRÉVOYANCE</h2> + +<p>Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation +sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait +encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant +fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité, +en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur +nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes +les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu +à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane, +où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en +pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les +marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord +cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que +le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres +à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de +faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être +dévorés.</p> + +<p>Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur +étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant +gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès +leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.</p> + +<p>Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là, et s'ils +n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils +avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni +bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte, +leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le +désespoir.</p> + +<p>Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient, +venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si, +étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui +avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur +trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance +n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent +mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux +avantages qu'ils se promettent.—«Ce serait une chose bien dure pour +moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils +me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un +Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la +nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais +mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les +griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant +l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais +persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide +de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous +transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte +espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur +aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur +patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon +sort pire qu'il n'était auparavant.</p> + +<p>Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur +condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés, +qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un +homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je +voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de +tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait +en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient +entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait +jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi, +d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part, +et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils +eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je +voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par +eux et signé de leur main.</p> + +<p>Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se +séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse +l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang +s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.</p> + +<p>Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et +très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable, +dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle +qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils +avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il +était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et +mourir pour moi.</p> + +<p>Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le +vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut +tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui +décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que +je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai +de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait:</p> + +<p>Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce +temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes +besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce +que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais +ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma +famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes, +qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette +provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir +avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à +l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il +croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de +défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain +que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin +d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la +disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point +se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.—«Vous le +savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de +leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu +lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain +dans le désert.»</p> + +<p>Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé +de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à +labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois +dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout +duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé +assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de +riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de +notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour +notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre +récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part +notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il +demeure six mois en terre dans ce pays.</p> + +<p>Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les +Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement +dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous +avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance, +il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de +l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me +paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père +de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de +leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette +affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit +un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même +jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes +planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq +pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser +quel prodigieux travail cela exigeait.</p> + +<p>En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit +troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la +chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même +avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes +une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car +toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris, +et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les +raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité +tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se +préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante +ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une +grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous +assure, excessivement succulent.</p> + +<p>C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut +pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle +l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux +boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt +boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien +assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien +même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous +eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé +notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde, +c'est-à-dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté +notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie, +j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes. +L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me +blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme +clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand +surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à +l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait +négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui +donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût +d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il +n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait +dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur +délivrance; mais, bien loin de là! qu'il la soutiendrait et la +défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait +il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être +écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être +satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce +fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.</p> + +<p>Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,—le père de +Vendredi,—partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire +qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils +arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.</p> + +<p>Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de +poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de +n'en user que dans les occasions urgentes.</p> + +<p>Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures +que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques +jours.—Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs +suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs +compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir, +leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils +déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les +reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage.</p> + +<h2><a name="DEBARQUEMENT_DU_CAPITAINE_ANGLAIS" id="DEBARQUEMENT_DU_CAPITAINE_ANGLAIS"></a>DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS</h2> + +<p>Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans +son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte +exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le +retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des +années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je +vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des +années.</p> + +<p>Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint +une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe +dans l'histoire.—J'étais un matin profondément endormi dans ma <i>huche;</i> +tout-à-coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me +cria:—«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»</p> + +<p>Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai, +aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage, +qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis +ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume; +mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer, +j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui +portait le cap sur mon île, avec une voile en <i>épaule de mouton,</i> comme +on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi +tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était +située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là-dessus +j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens +n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore +s'ils étaient amis ou ennemis.</p> + +<p>Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à +faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher, +comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et +que je voulais planer au loin sans me découvrir.</p> + +<p>À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon œil distingua +parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi +au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes +observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être +anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise.</p> + +<p>Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir +un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes +compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la +dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source +m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris +d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir +dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour +revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir. +Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en +état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus +que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait +mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de +voleurs et de meurtriers.</p> + +<p>Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements +secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir +la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et +avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait +quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les +manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des +esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent +tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas +qu'ils nous viennent de quelque agent propice,—soit suprême ou +inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,—et qu'ils +nous sont donnés pour notre bien?</p> + +<p>Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce +raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette +secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été +inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire +qu'auparavant, comme on le verra tout-à-l'heure.</p> + +<p>Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation +approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer +et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas +tout-à-fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où +j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la +grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car +autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait +eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de +tout ce que j'avais.</p> + +<p>Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils +étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent +Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes, +dont je trouvai que trois étaient sans armes et—autant que je pus +voir—garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre +firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus +distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés, +des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une +sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient +quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés, +mais pas aussi profondément que le premier.</p> + +<p>À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel +serait le sens de tout cela.—Vendredi tout-à-coup s'écria en anglais et +de son mieux possible:—Ô maître! vous voir hommes anglais manger +prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»—«Quoi! dis-je à Vendredi, +tu penses qu'ils vont les manger?»—«Oui, répondit-il, eux vouloir les +manger.»—«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne +veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.»</p> + +<p>Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce +pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle, +m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés. +Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou +poignard,—comme l'appellent les marins,—pour frapper un de ces +malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se +glaça dans mes veines.</p> + +<p>Je regrettais alors du fond du cœur notre Espagnol et le vieux Sauvage +parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver +inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois +hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre +expédient se présenta à mon esprit.</p> + +<p>Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers +par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par +toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai +aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur +plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'œil +hagard comme des hommes au désespoir.</p> + +<p>Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et +commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me +croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de +moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai +dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes +féroces.</p> + +<p>De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j'allais +recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la +tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si +long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas +combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien +elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils +étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et +dans un cas désespéré.</p> + +<p>Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes +raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui +ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont +toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre +grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne +l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens +qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine.</p> + +<p>C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient +venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt +rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils +s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que +l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée.</p> + +<p>Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus +tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant +l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe +trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses +camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais +touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était +trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse, +presque comme un sable mouvant.</p> + +<p>Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de +touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là +dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre—, en +l'engageant à s'éloigner de la chaloupe—«Hé! Jack, peux-tu pas la +laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».—Ces mots me +confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes +compatriotes.</p> + +<p>Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois +sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation, +sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma +demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à +flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même +d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient.</p> + +<p>Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien +qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout +autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à +Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je +pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma +figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de +chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux +pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.</p> + +<p>Mon dessein était, comme je le disais tout-à-l'heure, de ne faire aucune +tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus +chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans +les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres +infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient +cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de +mille de moi, et probablement hors de la vue des autres.</p> + +<p>Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de +leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que +j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi, +aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à-fait une +figure de fantôme aussi effroyable que la mienne.</p> + +<h2><a name="OFFRES_DE_SERVICE" id="OFFRES_DE_SERVICE"></a>OFFRES DE SERVICE</h2> + +<p>Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant +qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:—«Qui +êtes-vous, gentlemen?»</p> + +<p>Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés +quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils +restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la +parole en anglais:—Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma +venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous +y attendissiez pas»—«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me +répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car +notre condition passe tout secours humain.»—«Tout secours vient du +Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à +même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand +malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une +supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,—j'ai vu l'un d'eux +lever son sabre pour vous tuer.»</p> + +<p>Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans +l'ébahissement, s'écria:—«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité, +êtes-vous un homme ou un Ange?»—«Soyez sans crainte, sir, répondis-je; +si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux +vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie, +mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous +secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons +des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir? +Dites quelle est votre infortune?</p> + +<p>—«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos +assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce +vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande +peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce +lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre +un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place +inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.»</p> + +<p>—«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont +allés?»—«Ils sont là, sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré +d'arbres; mon cœur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils +ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous +massacreraient touts.»</p> + +<p>—«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.—«Deux mousquets seulement +et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.—. «Fort bien, +dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est +chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les +faire prisonniers?»—Il me dit alors que parmi eux il y avait deux +désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce; +mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres +retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me +dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait +à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.—«Eh bien, dis-je, +retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur +qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»—Puis +volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous +eussent cachés.</p> + +<p>—«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous +prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en +me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en +toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le +navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans +quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres +hommes protestèrent de même.</p> + +<p>—«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici:</p> + +<p>«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez +ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos +mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni +aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres;</p> + +<p>«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez +gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.»</p> + +<p>Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi +humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes +extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il +le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait.</p> + +<p>—«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la +poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable +de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais +il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je +croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi, +était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient +couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait +se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la +providence de Dieu la direction de nos coups.</p> + +<p>Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les +tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles +vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le +bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord +et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.—«Cela étant, dis-je, la +nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre +vie.»—Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le +sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le +jugeraient convenable.</p> + +<p>Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller, +et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine +s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.—«Eh +bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à +dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent, +c'est votre faute.»</p> + +<p>Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais +donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons, +armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes +firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna, +et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop +tard, car au moment où il cria ils firent feu,—j'entends les deux +hommes,—le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien +visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la +place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se +dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine +le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il +ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots +il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De +cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement +blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il +serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde. +Le capitaine leur dit:—«Je vous accorderai la vie si vous voulez me +donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont +vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à +recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»—Ils +lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer; +et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je +n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds +et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île.</p> + +<p>Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la +chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la +voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort +heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit +des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il +était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter +aussi; et notre victoire fut complète.</p> + +<p>Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir +réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui +contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait +jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été +fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un +tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand +il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été +préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent +sur sa face, et il ne put proférer une parole.</p> + +<p>Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses +deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue, +c'est-à-dire par le haut de la maison. Là, pour se rafraîchir, je leur +offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai +toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour, +mon bien long séjour en ce lieu.</p> + +<p>Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait +leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et +combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il +y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces +régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il +était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de +toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage +tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais +que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance +à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la +lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire +était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec +moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures +prendre.—«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant +trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie +vis-à-vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser +les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils +seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses +colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les +attaquer.»</p> + +<p>Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la +conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement +quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans +quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et +de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les +gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et +la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation +pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en +force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci +très-plausible.</p> + +<p>Là-dessus je lui dis:—«La première chose que nous avons à faire est de +nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils +ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la +désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence +nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à +bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à-dire une bouteille +d'eau de vie et une autre de <i>rum</i>, quelques biscuits, une corne à +poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il +y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi, +surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant +d'années.</p> + +<h2><a name="TRANSLATION_DES_PRISONNIERS" id="TRANSLATION_DES_PRISONNIERS"></a>TRANSLATION DES PRISONNIERS</h2> + +<p>Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,—les rames, le mât, la +voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai +dit,—nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils +venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent +toutefois la remmener.</p> + +<p>À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de +recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils +repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la +mettre en état de nous transporter aux Îles-sous-le-Vent et de +recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours +présents à ma pensée.</p> + +<p>Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la +grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un +trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous +étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que +nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis +nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour +rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se +remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux.</p> + +<p>À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon +n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le +vîmes,—à l'aide de mes longues-vues,—mettre à la mer une autre +embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait +nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes, +munis d'armes à feu.</p> + +<p>Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes +tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes +d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait +dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour +venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante.</p> + +<p>De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le +capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes +qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi +eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été +assurément entraînés dans le complot par les autres.</p> + +<p>Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal +officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui +que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés +dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils +ne fussent trop forts pour nous.</p> + +<p>Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position +étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les +conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions +être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou +mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des +circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne +d'être tentée.—«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que +j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui +vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une +chose malencontreuse dans toute cette affaire.»—«Eh quelle est-elle?» +dit-il.—«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous +l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner. +S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la +providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains; +car faites fond là-dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage +sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.»</p> + +<p>Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui +redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre +besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire, +nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en +étions parfaitement assurés.</p> + +<p>Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je +les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma +caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité +d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des +bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent +garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur +promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur +liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper, +ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement +qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent +très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des +provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur +bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions +nous-mêmes.—Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle +à l'entrée de la caverne.</p> + +<p>Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la +vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop +s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la +recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et +de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves +garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en +doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant +surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre +honnêtes hommes parmi eux.</p> + +<p>Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre +embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre +en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais +craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage, +avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible +de nous en emparer.</p> + +<p>Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir +touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent +dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,—comme il a été +dit,—de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond.</p> + +<p>Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de +toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne +pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était +peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une +salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en +firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient +dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en +notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois +la hardiesse de répondre.</p> + +<p>Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent, +comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers +le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et +leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur +esquif et remontèrent touts à bord.</p> + +<p>À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il +pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile, +regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait +décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer. +Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter.</p> + +<p>À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais +avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils +avaient délibéré, c'est-à-dire qu'ils laissèrent trois hommes dans +l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent +dans le pays pour chercher leurs compagnons.</p> + +<p>Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir +que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne +serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce +qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de +l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous +perdrions le bâtiment sans retour.</p> + +<p>Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce +qu'offrirait l'issue des choses.—Après que les sept hommes furent +descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à +une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre. +Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux.</p> + +<p>Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et +marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle +était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans +en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près +de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent +davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer.</p> + +<p>Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils +pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au +Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à +appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là, n'osant pas sans doute +s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils +s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient +trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première +bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de +l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien +qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril +qu'ils avaient à craindre.</p> + +<p>Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur +délibération.—«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve +générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons +touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à +coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans +effusion de sang.»—J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût +exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant +qu'ils eussent pu recharger leurs armes.</p> + +<p>Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps +fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon +opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors, +s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions +peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque +stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif.</p> + +<p>Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir +s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables +consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer. +Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place +pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour +annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage +projeté.</p> + +<p>Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,—et +cela était réellement,—qu'ils renonçaient à leurs recherches et se +décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à +qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance; +mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai +d'un stratagème qui répondit complètement à mon but.</p> + +<p>J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté +de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages +lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite +butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier +aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots +les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu, +de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant +toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les +attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis +enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai.</p> + +<h2><a name="LA_CAPITULATION" id="LA_CAPITULATION"></a>LA CAPITULATION</h2> + +<p>Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand +Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt, +et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté +de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à-coup ils furent arrêtés +par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et +firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je +l'avais prévu.</p> + +<p>Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été +conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port, +ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en +laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit +arbre sur le rivage.</p> + +<p>C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du +capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi, +et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux +matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le +rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait +entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le +capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria +à l'autre, qui était dans l'esquif:—«Rends-toi ou tu es mort.»</p> + +<p>Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui +voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs +c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins +de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement +il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit +sincèrement à nous.</p> + +<p>Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si +bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils +les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre, +jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les +laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner +la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils +revinrent auprès de nous.</p> + +<p>Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans +l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché.</p> + +<p>Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils +arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes +entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci +répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient +marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous.</p> + +<p>Enfin ils atteignirent la chaloupe.—il serait impossible de décrire +quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée +dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux +compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre +de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans +une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils +seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des +esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés.</p> + +<p>Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois +leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment +après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait, +courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir. +Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt +ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez +long-temps dura ce manége.</p> + +<p>Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement +sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec +avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je +voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais +l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se +sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon +embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à +quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne +pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient +avant de faire feu.</p> + +<p>Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le +maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et +qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna +ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était +tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir, +qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le +frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès +qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi +que Vendredi, ils firent feu dessus.</p> + +<p>Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps +et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le +troisième prit la fuite.</p> + +<p>À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée, +qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi, +mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les +trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.</p> + +<p>Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait +juger de notre nombre.—J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans +la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs +noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là +peut-être à des termes d'accommodement;—ce qui nous réussit à +souhait;—car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où +ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit +donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:—«Tom Smith! Tom +Smith!»—Tom Smith répondit aussitôt:—«Est-ce toi, Robinson?»—Car il +paraît qu'il avait reconnu sa voix.—«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom +de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous +êtes touts morts à l'instant.»</p> + +<p>—À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»—«Ils sont +ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous +pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye +blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes +touts perdus.»</p> + +<p>—«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous +rendons?»—«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,» +répondit Robinson.—Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine +lui-même se mit alors à crier:—«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous +déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la +vie sauve, hormis W<small>ILL</small> A<small>TKINS</small>.»</p> + +<p>Sur ce, W<small>ILL</small> A<small>TKINS</small> s'écria:—Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi +quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»—Ce +qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce W<small>ILL</small> A<small>TKINS</small> avait +été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte, +et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en +l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se +rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur: +c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts +gouverneur.</p> + +<p>Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai +pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses +compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y +compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes, +s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins +avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État.</p> + +<p>Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer +le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler +avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son +égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait +conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence.</p> + +<p>Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur +répondit là-dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du +gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île +stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une +île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire +pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait +donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y +être traités comme la justice le requérait, hormis A<small>TKINS</small>, à qui le +gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il +serait pendu le lendemain matin.</p> + +<p>Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit +cependant tout l'effet désiré. A<small>TKINS</small> se jeta à genoux et supplia le +capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les +autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en +Angleterre.</p> + +<p>Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était +venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à +s'employer de tout cœur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans +l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils +avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si +j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à +son tour, et il dit au capitaine:—«Capitaine, le commandant vous +appelle.»—Le capitaine répondit aussitôt:—«Dites à son Excellence que +je viens à l'instant.»—Ceci les trompa encore parfaitement, et ils +crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante +hommes.</p> + +<p>Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la +prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à +exécution le lendemain.</p> + +<p>Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je +lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il +prît A<small>TKINS</small> et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer, +bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à +Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine.</p> + +<p>Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait +un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position.</p> + +<p>Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont +j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils +avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur +conduite dépendait leur sort.</p> + +<p>À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en +pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait +qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le +navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la +condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le +gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr +mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient +s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le +vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce.</p> + +<p>On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par +des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine, +et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient +fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie, +ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur +père tant qu'ils vivraient.</p> + +<p>—«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que +vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son +consentement.»—Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans +lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils +seraient fidèles.</p> + +<h2><a name="REPRISE_DU_NAVIRE" id="REPRISE_DU_NAVIRE"></a>REPRISE DU NAVIRE</h2> + +<p>Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en +choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait +pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que +les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au +château,—ma caverne,—le gouverneur voulait les garder comme otages, +pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient +perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés +à un gibet sur le rivage.</p> + +<p>Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le +gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors +autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les +cinq autres à faire leur devoir.</p> + +<p>Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le +capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la +première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine, +j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que +j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais +de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en +dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions +prisonniers dans la caverne comme otages.</p> + +<p>Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage +du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il +fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept +hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les +garder à l'écart, et de les fournir de vivres.</p> + +<p>Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais +Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire. +J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine +distance, où Vendredi devait les prendre.</p> + +<p>Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le +capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait +désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était +qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le +faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur +ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour +lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison, +du château et autres choses semblables, en toute occasion.</p> + +<p>Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les +deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit +son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son +second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent +très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la +nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine +ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes +et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les +trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils +eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec +leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à +coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et, +fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui +étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer +les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand +les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de +misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> qui +descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits +prisonniers.</p> + +<p>Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son +second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté +le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté +et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Quand le +second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses +hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le +second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés, +mais personne ne fut tué.</p> + +<p>Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé +qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à +travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la +bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais. +Là-dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans +qu'aucun autre perdît la vie.</p> + +<p>Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de +tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me +donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les +entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux +heures du matin.</p> + +<p>Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme +cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément +jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me +levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:—«Gouverneur, +gouverneur!»—Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai +sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et, +me montrant du doigt le bâtiment:—«Mon cher ami et libérateur, me +dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et +tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était +mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient +appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau, +ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique; +puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près +de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait +débarqué juste à ma porte.</p> + +<p>Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais +positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un +grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant +quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le +capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui, +sans quoi je serais tombé par terre.</p> + +<p>Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa +poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée +exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela +m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire +un mot.</p> + +<p>Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi, +seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me +disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes +sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que +mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des +larmes, et peu après je recouvrai la parole.</p> + +<p>Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et +nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme +un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me +semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour +nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne +l'univers et une preuve évidente que l'œil d'une puissance infinie sait +pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux +malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît.</p> + +<p>Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon cœur reconnaissant. Et quel cœur +aurait pu se défendre de le bénir, <i>Celui</i> qui non-seulement avait d'une +façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert +et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le +reconnaître, toute délivrance procède!</p> + +<p>Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait +apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment, +et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient +pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna +d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était +réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller +avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme +s'ils eussent dû partir sans moi.</p> + +<p>Premièrement il m'avait apporté un coffret à flacons plein d'excellentes +eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère, de la +contenance de deux quartes, deux livres de très-bon tabac, douze grosses +pièces de bœuf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et +environ cent livres de biscuit.</p> + +<p>Il m'apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine, +un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule +d'autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile, il +ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires +de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, et un +très-bon habillement complet qu'il n'avait que très-peu porté. En un +mot, il m'équipa des pieds à la tête.</p> + +<p>Comme on l'imagine, c'était un bien doux et bien agréable présent pour +quelqu'un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi +déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces +habits les premières fois que je m'en affublai.</p> + +<p>Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent +transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter +sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était +important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre +avec nous, surtout les deux d'entre eux que nous savions être +incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit +qu'il les connaissait pour des vauriens tels qu'il n'y avait pas à les +domter, et que s'il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers, +comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la +première colonie anglaise qu'il atteindrait. Je m'apperçus que le +capitaine lui-même en était fort chagrin.</p> + +<p>Aussi lui dis-je que, s'il le souhaitait, j'entreprendrais d'amener les +deux hommes en question à demander eux-mêmes d'être laissés dans +l'île.—«J'en serais aise, répondit-il, de tout mon cœur.»</p> + +<p>—«Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre +part.»—Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors +étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur +ordonnai donc, dis-je, d'aller à la caverne, d'emmener les cinq +prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y +garder jusqu'à ce que je vinsse.</p> + +<p>Quelque temps après je m'y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus +alors derechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine +m'accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis +que j'étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le +capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et +d'exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans +leurs propres piéges, et qu'il étaient tombés dans la fosse qu'ils +avaient creusée pour d'autres.</p> + +<p>Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été +recouvré, qu'il était pour lors dans la rade, et que tout-à-l'heure ils +verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison, +car ils le verraient pendu au bout d'une vergue.</p> + +<h2><a name="DEPART_DE_LILE" id="DEPART_DE_LILE"></a>DÉPART DE L'ÎLE</h2> + +<p>Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu'ils avaient à alléguer pour +que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait, +ainsi qu'ils ne pouvaient douter que ma commission m'y autorisât.</p> + +<p>Un d'eux me répondit au nom de touts qu'ils n'avaient rien à dire, sinon +que lorsqu'ils s'étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie, +et qu'ils imploraient humblement ma miséricorde.—«Je ne sais quelle +grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j'ai résolu de quitter l'île +avec mes hommes, je m'embarque avec le capitaine pour retourner en +Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers, +dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui, +vous ne l'ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je +n'entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n'ayez envie +d'achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m'est +loisible de le quitter, je ne m'y oppose pas; je me sens même quelque +penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder +de cette île.»—Ils parurent très-reconnaissants, et me déclarèrent +qu'ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que +d'être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit.</p> + +<p>Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s'il +redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui, +et je lui dis qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que, +puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi +bon que ma parole; que s'il ne jugeait point à propos d'y consentir je +les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de +les reprendre, s'il pouvait les attraper.</p> + +<p>Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, +conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se +retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur +laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions +nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait.</p> + +<p>Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au +capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, +et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir +le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je +lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le +nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le +voir.</p> + +<p>Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et +j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis +que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les +emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine +à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils +n'auraient rien moins que cela à attendre.</p> + +<p>Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je +leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en +cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable. +Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce +lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière +dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en +un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur +bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient +à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis +promettre de fraterniser avec eux<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois +fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que +j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais +peu et n'en gaspillais point.</p> + +<p>Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres, +et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du +beurre et du fromage.</p> + +<p>En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et +leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur +laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de +légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux +d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine +m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les +semer, qu'immanquablement ils multiplieraient.</p> + +<p>Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du +navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais +nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne +heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se +plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au +nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils +supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus +sur-le-champ.</p> + +<p>À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après +quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse +d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent +fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort +tranquilles et de fort honnêtes compagnons.</p> + +<p>Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des +choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le +capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs +vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les +encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur +envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.</p> + +<p>Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand +bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de +mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je +fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était +terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant +d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui +que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.</p> + +<p>C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent +quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré +vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité +je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le +barco-longo, de chez les Maures de Sallé.</p> + +<p>Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11 +juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années.</p> + +<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h2> + +<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a> L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches +menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des +dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver +un seul exemple de l'emploi de <i>touts</i> à la place de <i>tous</i>; il est +probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui +s'écrit effectivement <i>touts</i> au pluriel, et l'adjectif. <i>(Note du +correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a> Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir +nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B.</p> + +<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a> Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions +passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de +leur valeur négative.—Il y a dans l'original anglais cette excellente +phrase.—<i>But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a +bowl of punch, and we'll forget all that</i>.—<i>Vous n'êtes qu'un marin +d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous +oubliions tout cela</i>. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la +plume de nos traducteurs:—<i>Vous n'êtes encore qu'un novice; +mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de</i> Bacchus <i>nous +fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de</i> Neptune.—Daniel de +Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une +calomnie. P. B.</p> + +<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a> Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a +servi de support à notre travail; il faut probablement lire <i>GUINÉE</i>. +<i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a> <i>Calenture</i>: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui +vont dans la zone torride.</p> + +<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a> On appelle <i>Moriscos</i>, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le +Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont +été chassés. P. B.</p> + +<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a> <i>Shoulder of mutton sail.</i>—Voile aurique.</p> + +<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a> <i>Straits mouth.</i>—Détroit de Gibraltar.</p> + +<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a> L'édition originale anglaise de Stockdale porte <i>Seignor inglese</i>, +ce qui n'est pas plus espagnol que portugais.</p> + +<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a> <i>Engenho de açucar</i>, moulin à sucre.</p> + +<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a> Saint-Hyacinthe a confondu <i>such as beads</i> avec <i>such as beds</i>, et +a traduit <i>pour des bagatelles, telles que des lits</i>... P.B.</p> + +<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a> Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire. +<i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a> Mauvaise heure, heure défavorable. <i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a> Quincailleries. <i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a> Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore <i>bead</i> avec <i>bed</i>, a +traduit <i>tels que des matelas</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a> <i>For sudden joys, like griefs, confound at first.</i></p> + +<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a> <i>Espar</i>: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière +synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe +historiques: <i>esparre</i>, <i>espare</i>. <i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18">[18]</a> Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées +dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a +traduit <i>a chiquered shirt</i> par <i>une chemise déchirée</i>, <i>et a pair of +trowsers</i>, haut-de-chausses à la matelote, par <i>des caleçons</i>. P.B.</p> + +<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19">[19]</a> <i>Hogshead</i>, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un +muid.—Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant <i>hogshead of +bread</i>, par <i>un morceau de biscuit</i>. P.B.</p> + +<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20">[20]</a> <i>One of those knives is worth all this heap</i>.—Saint-Hyacinthe a +dénaturé ainsi cette phrase:—Un seul de ces couteaux est plus estimable +que les trésors de Crésus.</p> + +<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21">[21]</a> Petite entaille. Synonyme de <i>coche</i>. <i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22">[22]</a> <i>A mere common flight of joy</i>; <i>un lumignon aussitôt éteint +qu'allumé</i>. Traduction de Saint-Hyacinthe.</p> + +<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23">[23]</a> Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le +Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. <i>(Note +du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24">[24]</a> <i>Into my old hutch</i>. <i>Hutch</i>: huche ou lapinière.</p> + +<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25">[25]</a> «This therefore was not my work, but an assistant to my +work.»—(<i>Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon +travail.</i>)—Voici comment cette phrase, brève et concise, a été +travestie,—d'après Saint-Hyacinthe,—dans une traduction +contemporaine:—«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail; +les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de +mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»—À +chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B.</p> + +<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26">[26]</a> Diminutif d'<i>écoutille</i>. <i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27">[27]</a> Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié +le mot <i>mousse</i> ainsi. <i>(Note du correcteur—ELG.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28">[28]</a> Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un +petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve +point dans l'édition originale de Stockdale. P. B.</p> + +<hr /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) *** + +***** This file should be named 38705-h.htm or 38705-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/./8/7/0/38705/ + +Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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