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+The Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Robinson Crusoe (I/II)
+
+Author: Daniel DeFoe
+
+Translator: Petrus Borel
+
+Release Date: January 29, 2012 [EBook #38705]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) ***
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+
+Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com
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+Daniel De Foë
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+VIE
+
+ET
+
+AVENTURES
+
+DE
+
+ROBINSON CRUSOE
+
+ÉCRITES
+
+PAR LUI-MÊME,
+
+TRADUITES
+
+PAR
+
+PETRUS
+
+BOREL.
+
+TOME PREMIER.
+
+FRANCISQUE BOREL
+
+ET
+
+ALEXANDRE VARENNE.
+
+1836
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+_PRÉFACE_
+
+ROBINSON
+
+LA TEMPÊTE
+
+ROBINSON MARCHAND DE GUIN
+
+ROBINSON CAPTIF
+
+PREMIÈRE AIGUADE
+
+ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
+
+PROPOSITIONS DES TROIS COLONS
+
+NAUFRAGE
+
+SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
+
+LE RADEAU
+
+LA CHAMBRE DU CAPITAINE
+
+LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU
+
+LA CHAISE
+
+CHASSE DU 3 NOVEMBRE
+
+LE SAC AUX GRAINS
+
+L'OURAGAN
+
+LE SONGE
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+LA SAINTE BIBLE
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+LA SAVANE
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+VENDANGES
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+SOUVENIR D'ENFANCE
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+LA CAGE DE POLL
+
+LE GIBET
+
+LA POTERIE
+
+LA PIROGUE
+
+RÉDACTION DU JOURNAL
+
+SÉJOUR SUR LA COLLINE
+
+POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?
+
+ROBINSON ET SA COUR
+
+LE VESTIGE
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+LES OSSEMENTS
+
+EMBUSCADE
+
+DIGRESSION HISTORIQUE
+
+LA CAVERNE
+
+FESTIN
+
+LE FANAL
+
+VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ
+
+LE RÊVE
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+FIN DE LA VIE SOLITAIRE
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+VENDREDI
+
+ÉDUCATION DE VENDREDI
+
+DIEU
+
+HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI
+
+CHANTIER DE CONSTRUCTION
+
+CHRISTIANUS
+
+VENDREDI ET SON PÈRE
+
+PRÉVOYANCE
+
+DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS
+
+OFFRES DE SERVICE
+
+TRANSLATION DES PRISONNIERS
+
+LA CAPITULATION
+
+REPRISE DU NAVIRE
+
+DÉPART DE L'ÎLE
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+
+
+
+
+_PRÉFACE_
+
+
+_Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout
+bonnement un poète_ _qui s'est pris de belle passion et de courage. Une
+des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par
+les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la
+paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui
+était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à
+arracher à deux mains cette paille et ces haillons._
+
+_Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le
+plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné
+de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect
+pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et
+Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un
+mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un
+usage si magnifique de notre belle langue._
+
+_Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de
+valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité
+qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un
+libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle.
+Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement
+dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont
+fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le
+Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est
+auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été
+contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À
+cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et
+Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style,
+simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen
+ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que
+la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un
+assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante,
+semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne
+laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se
+trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et
+sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant
+de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur
+une pauvreté._
+
+_Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir
+garder le silence sur une traduction_ androgyne _publiée concurremment
+avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à
+entendre que dans cette œuvre tout ce qui nous semble appartenir à_
+Hermès _n'est pas remarquable: pour ce qui est d'_Aphrodite, _nous avons
+trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à
+regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui._
+
+_Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la
+plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur
+de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut
+de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre
+viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son cœur; mais
+aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que
+soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux
+faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à
+l'original._
+
+_C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des
+grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne
+voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres
+populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents
+de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons
+ces parias et croyons notre part assez belle._
+
+_On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe
+du mot_ mouce _et du mot_ touts. _Ce n'est point ici le lieu d'une
+dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à
+ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme
+en ajoutant une_ s. _S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il
+ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de
+Port-Royal lui suffit._[1] _Quant au mot_ mouce, _c'est une simple
+rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer
+qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques,
+escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent
+les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que
+le_ moço _des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse,
+le_ museus _de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la
+philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a
+fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais
+leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est
+peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une
+cacologie._
+
+_Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise?
+confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne
+faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce
+serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui
+fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils
+tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien,
+chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui
+convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice._
+
+
+
+
+ROBINSON
+
+
+En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point
+de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull,
+après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu
+résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson,
+une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais
+mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une
+corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous
+nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours
+appelé.
+
+J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un
+régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel
+Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que
+devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne
+connurent pas mieux la mienne.
+
+Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête
+commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père,
+qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en
+général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école
+gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller
+sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa
+volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les
+sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût
+une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.
+
+Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents
+conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il
+m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me
+réprimanda chaleureusement à ce sujet.--«[2]Quelle autre raison as-tu,
+me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison
+paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as
+l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie,
+et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les
+hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure
+dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre
+fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de
+beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le
+médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage;
+une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le
+monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux
+misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans:
+il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des
+hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la
+vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des
+cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité
+d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits;
+enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en
+implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.
+
+«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la
+vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre
+humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est
+point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la
+société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de
+corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs
+vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du
+nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des
+misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La
+condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes
+les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune
+médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la
+société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs
+désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie,
+les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et
+uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de
+l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque
+jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent
+la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par
+les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de
+l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout
+mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de
+la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et
+apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus
+profondément.»
+
+Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne
+pas faire le jeune homme:--«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au
+milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent
+t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton
+pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer
+parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te
+recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait
+par ta destinée ou tout-à-fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je
+n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en
+t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot,
+j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer
+ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes
+infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton
+frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le
+dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent
+l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où
+il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois
+j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te
+bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu
+aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»
+
+Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était
+véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait
+eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient
+abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon
+frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le
+loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il
+s'arrêta court, puis ajouta:--«J'ai le cœur trop plein, je ne saurais
+t'en dire davantage.»
+
+Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en
+être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais
+à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours
+tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités
+paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir.
+Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première
+ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de
+coutume, je la pris à part et lui dis:--Je suis tellement préoccupé du
+désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser
+avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me
+donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer
+outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour
+que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je
+le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant
+mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer.
+Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage
+lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous
+promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.»
+
+Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:--«Cela n'est pas
+proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton
+père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son
+assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que
+tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et
+l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers
+toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point
+de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre
+approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'œuvre de
+ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à
+une chose réprouvée par ton père.»
+
+Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le
+tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:--«Ce
+garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais,
+s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait
+jamais été: je n'y consentirai jamais.»
+
+Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique
+cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes
+propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à
+mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient
+très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me
+trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein
+prémédité, étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par
+mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec
+l'amorce ordinaire des marins, c'est-à-dire qu'il ne m'en coûterait rien
+pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai
+aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient,
+sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune
+considération des circonstances et des conséquences, malheureusement,
+Dieu sait! Le _1er_ _septembre 1651,_ j'allai à bord du vaisseau chargé
+pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne
+commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes.
+
+Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les
+vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer
+auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté
+d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais
+fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable.
+Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les
+paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma
+conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté
+qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la
+violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.
+
+Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse,
+quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même
+seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice
+tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que
+le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond
+de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet
+et le vœu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je
+pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à
+bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de
+m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles
+misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la
+vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé
+touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de
+l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant
+prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.
+
+
+
+
+LA TEMPÊTE
+
+
+Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et
+même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et
+la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois,
+j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste
+pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit,
+le vent s'appaisa tout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se
+coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un
+soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau
+spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie.
+
+J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées,
+j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la
+veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps
+après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes
+résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait
+débauché, vint à moi:--«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur
+l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit
+dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un _plein bonnet de
+vent?»_--«Vous n'appelez cela qu'un _plein bonnet de vent?_ C'était une
+horrible tourmente!»--«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une
+tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau
+et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu
+n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl_ de
+_punch,_ et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il
+fait à cette heure!»--Enfin, pour abréger cette triste portion de mon
+histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du
+_punch,_ je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma
+repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes
+résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa
+surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même,
+après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes
+et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et
+j'oubliai entièrement les promesses et les vœux que j'avais faits en ma
+détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en
+pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments
+reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme
+d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt
+j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais,
+et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi
+complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait
+désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la
+Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser
+entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour
+une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais
+bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la
+miséricorde.
+
+Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade
+d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions
+fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de
+jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à-dire de
+souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant
+lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la
+même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable
+pour gagner la Tamise.
+
+Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû,
+à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été
+trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il
+n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée
+aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de
+notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans
+la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos
+et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le
+vent força; nous mîmes touts la main à l'œuvre; nous calâmes nos mâts de
+hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau
+des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint
+très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes
+plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre
+labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance,
+de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles
+jusqu'au bout.
+
+Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur
+sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la
+conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et
+passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer
+tout bas ces paroles et d'autres semblables:--«Seigneur ayez pitié de
+nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»--Durant ces
+premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au
+logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je
+pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si
+manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je
+pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne
+serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le
+disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:--«Nous sommes touts
+perdus!»--je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je
+regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes
+yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait
+contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne
+voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient
+non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens
+s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur
+ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la
+rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les
+bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou
+trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant
+vent arrière avec leur civadière seulement.
+
+Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y
+opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman
+lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à
+fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât,
+ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le
+couper aussi et de faire pont ras.
+
+Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que
+précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant
+que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient
+alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris
+de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que
+j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la
+tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la
+dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua
+avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir
+jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était
+lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots
+s'écriaient qu'il allait _couler à_ _fond._ Sous un rapport, ce fut un
+bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce
+mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que
+je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres
+plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant àtout
+moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour
+surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite,
+cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait
+quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à
+la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le
+bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les
+matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été
+bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me
+levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout cœur. Dans cette
+entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments
+charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de
+glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de
+tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que
+cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé
+ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus
+si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où
+chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce
+que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me
+repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que
+long-temps après que je revins à moi.
+
+On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait
+toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente
+commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il
+surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine
+continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui
+venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous
+secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il
+était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc
+du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant
+leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant
+une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après
+beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes
+jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût
+été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun
+fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le
+plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la
+barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son
+patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre
+bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness.
+
+Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné
+notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la
+première fois ce que signifiait _couler-bas._ Mais, je dois l'avouer,
+j'avais l'œil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me
+dirent qu'il _coulait,_ car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on
+me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la
+crainte de l'avenir.
+
+Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage.
+Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et
+le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous
+assister lorsque nous serions proches.
+
+
+
+
+ROBINSON MARCHAND DE GUIN[4]
+
+
+Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé
+le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de
+sorte que la terre brisait la violence du vent. Là, nous abordâmes, et,
+non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la
+plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous
+fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la
+ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les
+armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres
+ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.
+
+C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de
+rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la
+parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car,
+ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans
+la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je
+n'étais pas mort.
+
+Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible;
+et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de
+revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais
+ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret
+arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre
+destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous
+y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est
+quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il
+m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma
+froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et
+contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma
+première entreprise.
+
+Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était
+le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La
+première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le
+second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers
+de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton
+me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la
+tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que
+j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en
+entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et,
+avec un accent de gravité et d'affliction:--«Jeune homme, me dit-il,
+vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme
+une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un
+marin.»--«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»--«Le
+cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir;
+au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel
+avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre
+si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous,
+semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous
+prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»--Je lui contai en partie
+mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange
+manière.--«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à
+bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling
+remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»--C'était, en vérité,
+comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés
+par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son
+autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à
+retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit
+qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre
+moi;--«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne
+vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez
+qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se
+vérifient en vous.»
+
+Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je
+ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant
+quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là,
+comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre
+de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez
+nous ou retourner sur mer.
+
+Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements
+de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé
+dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma
+mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris
+occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite
+ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette
+raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux
+de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés,
+mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire
+honorer comme sages.
+
+Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant
+quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie
+mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison
+paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la
+détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs
+de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à-fait de côté, et
+cherchai à faire un voyage.
+
+Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la
+maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et
+indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces
+fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et
+même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle
+fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises,
+celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou,
+comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.
+
+Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne
+fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais
+travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais
+instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps,
+j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un
+capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que
+j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais
+toujours aller à bord comme un _gentleman;_ aussi je n'eus jamais aucune
+charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.
+
+J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne
+compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et
+abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement
+à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi.
+Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé
+sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y
+retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout
+désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde,
+il me dit:--«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez
+aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous
+vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les
+avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous
+quelque profit.
+
+J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui
+était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une
+petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai
+considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres
+sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé
+d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par
+l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je
+correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma
+mère à contribuer d'autant à ma première entreprise.
+
+C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes
+spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le
+capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des
+mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime
+d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des
+choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon
+capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir
+à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et
+marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de
+poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois
+cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus
+tard, consommèrent ma ruine.
+
+Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout
+continuellement malade et jeté dans une violente calenture[5] par la
+chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la
+côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à
+l'équateur.
+
+Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon
+ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre
+encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui,
+la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait
+obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car
+bien que je n'emportasse pas tout-à-fait cent livres sterling de ma
+nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon
+ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de
+terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou
+plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du
+jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute
+la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de
+voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent
+charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément
+avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat.
+Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit.
+
+Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous
+attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous
+enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos
+canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après
+avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de
+deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se
+tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous
+attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois,
+venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre
+pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes
+de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si
+rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin,
+pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant
+désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes
+contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à
+Sallé, port appartenant aux Maures.
+
+Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé
+d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans
+le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour
+sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il
+me fit son esclave.
+
+
+
+
+ROBINSON CAPTIF
+
+
+À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait
+misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors
+du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et
+n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à-fait
+accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras
+de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource.
+Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me
+traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
+
+Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison;
+j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait
+en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau
+de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté;
+mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en
+course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à
+la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa
+croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le
+navire.
+
+Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais
+employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit
+la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet
+raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer,
+pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni
+Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans,
+quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins
+jamais la moindre chance favorable de le réaliser.
+
+Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière
+qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour
+recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de
+coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent,
+avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine,
+quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire
+et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il
+m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque[6]; nous le
+divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le
+poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses
+parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui
+pêcher un plat de poisson.
+
+Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand
+calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage,
+quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à
+l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante;
+et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au
+lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux
+lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de
+peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à
+souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.
+
+Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus
+soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre
+navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la
+pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au
+charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y
+construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à
+celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour
+manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant
+pour qu'une personne ou deux pussent manœuvrer la voile. Cette chaloupe
+cinglait avec ce que nous appelons une voile _d'épaule de
+mouton_[7]qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et
+étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et
+un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour
+mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout
+son pain, son riz et son café.
+
+Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme
+j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans
+moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans
+ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette
+place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya
+au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me
+commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui
+se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le
+plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche.
+
+Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin
+j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au
+vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon
+patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis
+la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il
+m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le
+Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses
+amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison
+aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir
+d'obéir.
+
+Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté;
+car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon
+commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non
+d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse
+ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu,
+tout chemin m'étant bon.
+
+Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à
+mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne
+fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.--Cela
+est juste, répliqua-t-il;--et il apporta une grande corbeille de _rusk_
+ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je
+savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était
+évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les
+Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le
+Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là
+auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire
+vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou
+ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un
+grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des
+chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans
+laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les
+Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:--Moléy, les
+mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous
+pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer,
+pour nous autres, quelques _alcamies,_--oiseau semblable à notre
+courlieu,--car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de
+la soute aux poudres.--Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;--et en effet
+il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie
+de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et
+de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la
+chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais
+découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui
+s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui
+y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du
+havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port
+on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine
+étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous
+assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était
+contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain
+d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de
+Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet
+horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin.
+
+Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais
+un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais
+point dehors:--Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître
+n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au
+large.--Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la
+proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je
+conduisis l'embarcation à une lieue au-delà; alors je mis en panne comme
+si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon,
+j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais
+pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en
+passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du
+bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un
+liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura
+qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec
+une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent,
+il m'aurait promptement atteint.
+
+Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de
+chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal,
+et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez
+bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y
+aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du
+bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à
+recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne
+doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent
+nageur.
+
+J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le
+jeune garçon; mais, là, je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand
+il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je
+lui dis:--Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais
+si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,--ce qui
+est jurer par Mahomet et la barbe de son père,--il faut que je te jette
+aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si
+innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment
+de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux.
+
+Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai
+directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que
+j'étais allé vers le détroit[8], comme en vérité on eût pu le supposer
+de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous
+faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous
+étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de
+leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage
+sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables
+sauvages de l'espèce humaine.
+
+Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au
+Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner
+de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis
+tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi,
+quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent
+cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à-fait au-delà des États de
+l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là, car nous ne
+vîmes personne.
+
+
+
+
+PREMIÈRE AIGUADE
+
+
+Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les
+appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si
+terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser
+tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi
+cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si
+quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer;
+aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une
+petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude,
+quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y
+voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de
+l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous
+déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de
+reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous
+entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de
+rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce,
+que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia
+de ne point descendre à terre avant le jour.--«Bien, Xury, lui dis-je,
+maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des
+hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»--«Alors nous
+tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux
+s'enfuir loin.»--Tel était l'anglais que Xury avait appris par la
+fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir
+cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de
+liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout,
+l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite
+ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles
+parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous
+apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes
+espèces,--auxquelles nous ne savions quels noms donner,--qui
+descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se
+lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements
+et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de
+semblable.
+
+Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais
+nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de
+ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne
+pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que
+ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury
+prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je
+sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire
+force de rames.--«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer
+par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il
+ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que
+j'apperçus cet animal,--quel qu'il fût,--à deux portées d'aviron, ce qui
+me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine,
+je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et
+nagea de nouveau vers le rivage.
+
+Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et
+les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur
+des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec
+quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de
+pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette
+côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder
+pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était,
+pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des
+lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et
+l'autre danger.
+
+Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade;
+il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où?
+c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à
+terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en
+apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne
+resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet
+enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours
+depuis. Il me dit: «--Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous
+s'enfuir.»--«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les
+hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni
+l'un ni l'autre.»--Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à
+boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont
+j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du
+rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre,
+n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire
+de l'eau.
+
+Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une
+descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon
+ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y
+courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était
+poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je
+volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je
+distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal
+sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur
+différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort
+joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la
+grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il
+avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages.
+
+Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de
+peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous
+étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle
+remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous
+régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à
+reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette
+portion de la contrée.
+
+Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que
+les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais
+comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la
+latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me
+rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je
+ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le
+cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles.
+En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où
+trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération
+habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait
+et nous prendrait à bord.
+
+Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être
+cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et
+la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces,
+les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur
+des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa
+stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce
+qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions,
+de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux
+Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou
+trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles
+de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste
+et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les
+rugissements des bêtes sauvages.
+
+Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de
+Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et
+j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre;
+mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires;
+et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je
+résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage.
+
+Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour
+faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous
+vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la
+marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous
+portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi
+l'œil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de
+nous éloigner du rivage.--«Car regardez là-bas, ajouta-t-il, ce monstre
+affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.»
+Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable,
+en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant
+du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque
+sorte, pendait presque au-dessus de lui.--«Xury, lui dis-je, va à terre,
+et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:--«Moi tuer! lui manger moi
+d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je
+ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester
+tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du
+calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre
+et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux
+balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de
+cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour
+le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une
+patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots
+l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il
+tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se
+rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable
+rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir
+point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet,
+et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je
+l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber
+silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors
+du cœur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui
+dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet
+d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché
+du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui
+déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à-fait.
+
+C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du
+gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des
+balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury,
+néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me
+demanda de lui donner la hache.--«Pourquoi faire, Xury? lui
+dis-je.»--«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas
+la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était
+monstrueuse.
+
+Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou
+d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si
+je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'œuvre; mais à
+cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne
+savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant
+la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur
+le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours.
+Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus.
+
+Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant
+dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui
+commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque
+nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors
+d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à-dire
+aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment
+européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route
+tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse
+périr au milieu des Nègres.
+
+
+
+
+ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
+
+
+Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée,
+le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En
+un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse
+rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr.
+
+Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus,
+comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était
+habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des
+gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions
+aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à-fait nus.
+J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut
+meilleur conseiller, et me dit:--«Pas aller! Pas aller!» Je halai
+cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me
+suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils
+n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long
+et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort
+loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je
+causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement
+pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter
+ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce,
+j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux
+coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent,
+apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain,
+productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était;
+pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y
+parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers
+eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un
+détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le
+rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les
+eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous.
+
+N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de
+remerciements, quand tout-à-coup s'offrit une merveilleuse occasion de
+les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir
+des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur.
+Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en
+rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange?
+je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que
+ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous
+vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui
+portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme
+tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer,
+et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres,
+elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là, comme
+si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces
+animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne
+m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car
+j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et
+j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée,
+je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans
+l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter
+avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers
+le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des
+coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa.
+
+Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au
+bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à
+en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus
+grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous
+l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent
+du cœur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son
+sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde
+dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le
+traînèrent au rivage. Là, il se trouva que c'était un léopard des plus
+curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs
+mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je
+l'avais tué.
+
+L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet,
+regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes
+d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il
+était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la
+chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une
+faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir
+qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt
+ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois
+affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions
+le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette
+offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes,
+leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en
+m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que
+j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des
+signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la
+tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que
+j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns
+des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui,
+je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le
+déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres,
+et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement
+nues que les hommes.
+
+J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris
+congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai
+ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la
+terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre
+ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour
+gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis
+distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela
+était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces
+îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées,
+et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais
+été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni
+l'un ni l'autre.
+
+Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la
+cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand
+subitement ce jeune garçon s'écria:--«Maître! maître! un vaisseau avec
+une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui
+pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître
+envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne
+l'ignorais pas, tout-à-fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma
+cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je
+reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la
+traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la
+route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre
+destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors,
+je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de
+lui parler s'il était possible.
+
+Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne
+viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui
+donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme
+j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses
+lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation
+européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il
+diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme
+j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en
+signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses
+furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien
+qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour
+moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le
+joignis.
+
+On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui
+j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un
+matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et
+lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de
+l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on
+m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages.
+
+J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être
+ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à-fait
+misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du
+vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me
+répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce
+que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.--«Car,
+dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la
+sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru
+dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à
+une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous
+pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la
+vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez[9], c'est-à-dire
+monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et
+ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre
+traversée de retour.»
+
+Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il
+avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots
+de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa
+garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout
+recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre.
+
+Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de
+l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais
+avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en
+toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je
+m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de
+sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et
+que, si arrivé là, quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait
+compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit
+pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à
+le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant,
+qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque
+je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa
+pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le
+rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur
+cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine.
+
+Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous
+arrivâmes à la _Bahia de Todos os Santos,_ ou Baie de Touts les Saints,
+environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois,
+délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et
+j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi.
+
+
+
+
+PROPOSITIONS DES TROIS COLONS
+
+
+La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop
+louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt
+ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que
+j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui
+m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre
+il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets
+et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des
+chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit
+de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au
+Brésil.
+
+Là, peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un
+très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un
+_engenho_[10], c'est-à-dire une plantation et une sucrerie. Je vécus
+quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la
+manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que
+menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je
+résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et
+de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher
+quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans
+ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation,
+j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je
+formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la
+somme que j'espérais recevoir de Londres.
+
+J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais;
+son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes
+circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était
+proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir
+était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années,
+nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous
+commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se
+bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et
+apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des
+cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin
+d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me
+séparer de mon garçon Xury.
+
+Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce
+n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de
+poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à-fait éloignée de mon
+esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour
+laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses
+bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce
+premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et
+que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être
+fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:--«Ce que je fais ici,
+j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes
+amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de
+venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle
+distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où
+l'on a la moindre connaissance de moi.»
+
+Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand
+regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps
+mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes
+mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à-fait comme un
+naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même.
+Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que
+tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le
+Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa
+propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste,
+dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement
+déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si
+souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si
+j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande
+prospérité et à une grande richesse.
+
+J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma
+plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui
+m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ
+trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque
+je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à
+Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:--«Senhor Inglez, me
+dit-il,--car il m'appelait toujours ainsi,--si vous voulez me donner,
+pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de
+votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à
+Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles
+marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai,
+si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes
+sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres
+que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié
+de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela
+arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si
+cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde
+moitié.»
+
+Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus
+convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence,
+je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et
+une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait.
+
+J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes
+aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le
+capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel
+j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise
+de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne,
+il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette
+ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon
+histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la
+veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre
+cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour
+son humanité et sa charité envers moi.
+
+Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en
+marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il
+les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en
+bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,--car j'étais
+trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de
+mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles
+nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage.
+
+Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma
+fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq
+livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer,
+pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut
+rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac,
+que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte.
+
+Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de
+manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres
+choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai
+moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que
+je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment
+au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation,
+car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et
+de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que
+le capitaine m'avait amené de Lisbonne.
+
+Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos
+plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année
+suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon
+propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que,
+pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces
+cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien
+confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne.
+Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à
+être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui
+souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs.
+
+Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu
+m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père
+m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et
+desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était
+remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef
+l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et
+doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le
+loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon
+attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le
+monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus
+évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite
+de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence
+concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs.
+
+Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais
+plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que
+j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes
+affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour
+suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que
+la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus
+profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le
+seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde.
+
+Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de
+mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre
+années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma
+plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais
+lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi
+qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes
+conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux
+voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les
+Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des
+grains de collier[11], des breloques, des couteaux, des ciseaux, des
+haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement
+de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.;
+mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre.
+
+Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre,
+mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres,
+trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il
+était, n'avait jamais été fait qu'avec les _Asientos,_ ou permission des
+rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de
+sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement
+chers.
+
+Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et
+des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément;
+trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me
+dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec
+eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète
+proposition.
+
+
+
+
+NAUFRAGE
+
+
+Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils
+avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.--«Nous
+avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous
+n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas
+entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les
+Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul
+voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos
+plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à
+bord comme leur subrécargue[12], pour diriger la traite sur la côte de
+Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma
+quote-part d'argent.
+
+C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été
+faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une
+plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et
+d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi,
+qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou
+quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent
+livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à
+peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient
+encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage,
+c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables
+circonstances pouvait se rendre coupable.
+
+Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi
+impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser
+mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père
+échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon
+cœur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon
+absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire
+naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par
+convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et
+de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le
+capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus
+haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais
+prescrit dans mon testament, c'est-à-dire qu'il se réserverait pour
+lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait
+embarquée pour l'Angleterre.
+
+Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et
+entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à
+considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je
+devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais
+éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné
+toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je
+serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons
+que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles.
+
+Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon
+goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la
+cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes
+partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure[13], le 1er
+septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné
+de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le
+fou quant à mes propres intérêts.
+
+Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et
+quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous
+n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des
+clincailleries[14] convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels
+que des grains de collier[15], des morceaux de verre, des coquilles, de
+méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des
+ciseaux, des cognées et autres choses semblables.
+
+Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au
+Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle
+d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude
+septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce
+trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement
+chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap
+Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes
+le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais,
+tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette
+île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous
+avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime,
+par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un
+violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il
+commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa
+au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant
+douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et
+nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous
+poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je
+m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le
+vaisseau n'espérait sauver sa vie.
+
+Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de
+nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés
+par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le
+capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était
+environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap
+Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude
+Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou
+partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers
+l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à
+consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire
+faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à-fait désemparé. Il opinait
+pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil.
+
+J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui
+les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y
+avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous
+eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire
+voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour
+éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze
+jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre
+voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et
+pour nous-mêmes.
+
+Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes
+Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où
+je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être
+autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous
+fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même
+impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route
+fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer,
+nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que
+celle de retourner en notre pays.
+
+En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la
+pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous
+précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître
+en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un
+banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer
+déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à
+périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard
+d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des
+vagues.
+
+Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une
+pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un
+équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous
+étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une
+île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la
+fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions
+pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se
+briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne
+changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les
+autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour
+un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire
+en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort,
+c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait
+pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à
+s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un
+peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant
+trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment
+dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à
+sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à
+notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force
+de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses
+amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne
+pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe
+à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y
+avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le
+vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà
+il était entr'ouvert.
+
+Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des
+matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y
+descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de
+Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement
+appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre
+le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer
+sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.
+
+Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts
+pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût
+résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler,
+nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions
+rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur
+gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait
+que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc
+de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la
+manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre
+destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent
+nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou
+escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur
+d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par
+un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du
+vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela
+n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre
+nous semblait plus redoutable que la mer.
+
+Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que
+nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en
+roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle
+nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la
+chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous
+laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts
+engloutis en un moment.
+
+
+
+
+SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
+
+
+Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées
+lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me
+fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La
+vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et
+s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé
+par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que
+je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force
+pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant
+qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que
+c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et
+aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force
+de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon
+haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de
+préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était
+possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir
+transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en
+retournant.
+
+La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre
+masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté
+avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté
+de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes
+forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me
+sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains
+percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi
+plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me
+redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez
+long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle
+commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied.
+Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine,
+et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant
+mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne
+put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et,
+par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment,
+m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.
+
+La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car
+la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou
+plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force,
+qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma
+délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait
+pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne
+l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il
+me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient
+encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir
+mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était
+proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point
+prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je
+m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me
+traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un
+dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande
+satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis
+sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de
+l'Océan.
+
+J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder
+le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas
+où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je
+croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases
+et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond
+de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un
+chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres
+de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de
+recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits
+vitaux de son cœur, et ne le tue point.
+
+_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est
+d'anéantir._[16]
+
+Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là
+sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et
+mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes
+compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être
+sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige
+d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers
+dépareillés.
+
+Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné,
+et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine
+pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait
+été possible que j'eusse atteint le rivage.
+
+Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant
+dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir
+en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis
+bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était
+affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me
+changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non
+plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré
+par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de
+ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma
+subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui
+voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un
+couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là
+toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation
+d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé.
+À la tombée du jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à
+considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes
+dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder
+et chercher leur proie.
+
+La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un
+arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait
+près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant
+au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je
+n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un
+demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point
+d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai.
+Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir
+la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer
+de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma
+défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris
+possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai
+dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de
+personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en
+trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion
+opportune.
+
+Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair,
+l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme
+la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait
+été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de
+sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au
+récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité
+et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il
+paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin
+de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.
+
+Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je
+regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris
+fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient
+lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage
+aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette
+embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de
+largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de
+parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma
+subsistance.
+
+Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je
+pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un
+renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions
+demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous
+serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été
+si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de
+toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles
+larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus
+d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la
+chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande
+difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur
+terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien
+à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage,
+et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus
+étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de
+misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande
+difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard
+d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une
+grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores
+d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe
+extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur
+d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait
+dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première
+besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était
+intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient
+en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort
+disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets
+de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais
+pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre;
+j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner
+du cœur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque
+pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort
+essentielles.
+
+Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais
+avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs
+vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois
+espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à
+l'œuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop
+pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas
+dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les
+tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les
+deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau.
+Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je
+pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une
+forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à
+l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la
+longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de
+travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me
+poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter
+en toute autre occasion.
+
+
+
+
+LE RADEAU
+
+
+Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il
+ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je
+préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma
+détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches
+que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus
+besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais
+forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le
+remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de
+Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage
+faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis
+à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient
+été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé
+ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces
+grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je
+trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans
+lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six
+gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas
+nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y
+avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je
+remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et
+j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma
+chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à
+mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux,
+je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi
+qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en
+trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le
+présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien
+davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut
+qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui
+fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus
+grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le
+descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à
+regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.
+
+Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande
+chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis
+d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu
+plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord
+trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait
+rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en
+avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon
+état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors
+assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout
+cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la
+moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.
+
+Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la
+marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il
+était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames
+rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un
+marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en
+mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla
+très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de
+l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait
+là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une
+crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour
+débarquer mon chargement.
+
+La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une
+petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je
+gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le
+milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui,
+s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant
+tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un
+banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en
+fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans
+l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres,
+pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été
+insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs,
+quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes
+forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant
+laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau.
+L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de
+nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal.
+Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure
+d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide
+qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre
+bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le
+temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser
+entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir
+aussi près de la côte que je le pourrais.
+
+Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers
+laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon
+radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame,
+j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de
+nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était
+raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder,
+où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé
+aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et
+n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce
+fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant
+d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre
+le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui
+arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau
+tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je
+l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées;
+l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre
+bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en
+sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.
+
+Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de
+chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes
+bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.
+J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce
+habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes
+féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute
+et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne
+s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes
+pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la
+découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de
+difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma
+destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan,
+d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux
+petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues
+environ vers l'Ouest.
+
+Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle
+n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais
+aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne
+connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais
+tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient
+pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un
+arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de
+fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus
+pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un
+nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur
+confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était
+d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris
+pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas
+les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument
+rien.
+
+Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à
+l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que
+ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais;
+car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce
+ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces
+craintes étaient réellement mal fondées.
+
+Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et
+les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte
+de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je
+ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu
+deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où
+j'avais tiré sur l'oiseau.
+
+Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du
+vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement
+des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être
+transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si
+c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente
+qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je
+renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce
+que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je
+dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut
+impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première
+fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me
+déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise
+rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins.
+
+Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant
+eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai
+moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une
+très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges
+du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes
+et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de
+plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis
+tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au
+canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles
+de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite
+quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de
+feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le
+soulever pour le faire passer par-dessus le bord.
+
+En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un
+coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai
+donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le
+rivage, à ma très-grande satisfaction.
+
+
+
+
+LA CHAMBRE DU CAPITAINE
+
+
+Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne
+fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de
+visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis
+sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une
+petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et
+très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier
+connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne
+savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans
+même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de
+biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma
+provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau,
+et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air
+d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en
+offrir davantage; alors il se retira.
+
+Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été
+contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par
+paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à
+l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches
+que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui
+pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à
+l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier
+contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.
+
+Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette
+tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis
+à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon
+fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis
+très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je
+n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement
+travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses
+qu'à les transporter à terre.
+
+J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans
+doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas
+satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à
+l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais.
+Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une
+chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis,
+j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits
+cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour
+raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref,
+j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière;
+seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la
+fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais
+comme simple toile qu'elles devaient servir.
+
+Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages
+semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien
+qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique
+de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une
+caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna
+beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions
+que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de
+biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques
+morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore
+tout cela heureusement à terre.
+
+Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau
+de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles.
+Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces;
+et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les
+ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière
+et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un
+grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais
+ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si
+lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je
+débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi
+adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans
+l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas
+grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en
+grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si
+grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre
+la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une
+peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau,
+travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas
+chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je
+pouvais.
+
+Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze
+fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle,
+tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois
+vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le
+bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la
+douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à
+la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement
+fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien
+rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un
+desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux,
+et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans
+un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces
+d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres
+quelques pièces de huit.
+
+À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô
+drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas
+la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est
+plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure
+donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite
+pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant
+enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à
+faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel
+était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart
+d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il
+était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de
+terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot,
+qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai
+donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le
+bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des
+objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le
+vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la
+marée fût haute.
+
+Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en
+sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la
+nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu.
+Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante
+réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune
+diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au
+fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand
+même j'aurais eu plus de temps.
+
+Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en
+provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver
+sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui
+furent pour moi de peu d'utilité.
+
+Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre
+en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre
+les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs
+sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la
+demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte
+sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et
+l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point
+hors de propos.
+
+Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour
+mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et
+marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et
+plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce
+près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus
+favorable.
+
+Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la
+salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri
+contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures
+rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu
+envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma
+délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon
+cœur.
+
+En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une
+petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant
+cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte
+que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce
+rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la
+porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun
+chemin souterrain.
+
+Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de
+m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une
+longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en
+allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette
+situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque
+jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à
+l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est
+pas éloigné de son coucher.
+
+Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un
+demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et
+le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.
+
+Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai
+en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros
+bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq
+pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces
+d'intervalle.
+
+Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du
+vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de
+la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle,
+j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre
+les premiers et leur servant de contrefiches.
+
+Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni
+le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour
+couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'œuvre et les
+enfoncer en terre.
+
+
+
+
+LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU
+
+
+Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite
+échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en
+dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi
+parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais
+donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu
+faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement
+besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais
+imaginé avoir à redouter.
+
+Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup
+de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions
+et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai
+une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont
+excessives en cette région pendant certain temps de l'année;
+c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur;
+ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile
+goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.
+
+Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais
+apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au
+capitaine de notre vaisseau.
+
+Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui
+pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens,
+je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je
+passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.
+
+Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers
+ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte
+de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la
+palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui
+me servait comme de cellier pour ma maison.
+
+Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je
+pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui
+m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon
+attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte
+n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais
+fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut
+suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette
+pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma
+poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que toute ma poudre
+pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à
+ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse
+aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris
+feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui
+me frappait.
+
+Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage
+passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et
+me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites
+quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne
+pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle
+façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à
+l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois
+que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut
+pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été
+mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma
+nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au
+reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous
+de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.
+
+Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une
+foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si
+je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin
+pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les
+productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y
+avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut
+modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si
+fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus
+difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea
+pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de
+temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un
+peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que
+lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées,
+elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient
+dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient
+nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs
+yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne
+voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en
+conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur
+des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour
+tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique
+qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me
+fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau,
+non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser,
+mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à
+mon enclos. Arrivé là, je la déposai à terre, et prenant le biquet dans
+mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de
+l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de
+le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de
+viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes
+provisions,--surtout mon pain,--autant qu'il était possible.
+
+Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était
+absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu,
+et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de
+la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai,
+je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut
+d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma
+vie.
+
+Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais
+échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente
+tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de
+lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes
+raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de
+cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces
+réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et
+quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait
+ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument
+misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il
+raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence.
+
+Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le
+cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me
+promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de
+mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me
+parla ainsi:--«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi,
+s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas
+descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi
+n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul
+épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là?»--En même temps je
+désignais du doigt la mer.--Il faut toujours considérer dans les maux le
+bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de
+pire.
+
+Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma
+subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une
+chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau
+se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche
+de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été
+mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me
+trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie,
+et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y
+suppléer!--«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans
+munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses,
+sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»--Mais
+j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir
+m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes
+munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir
+tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement
+j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient
+survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions,
+mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé.
+
+J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions
+pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel
+pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me
+consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai
+dit plus haut.
+
+Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation
+mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le
+monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai
+avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis
+le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil
+était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb
+sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par
+les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur.
+
+Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint en
+l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de
+plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les
+dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai
+sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros
+poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en
+lettres capitales, cette inscription:
+
+=J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.=
+
+Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une
+hoche[21], chaque septième hoche avait le double de la longueur des
+autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue
+encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon
+temps, divisé par semaines, mois et années.
+
+C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que
+j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me
+procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un
+moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment;
+comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres
+objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et
+du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de
+mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des
+livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en
+aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que
+j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées
+avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de
+prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai
+soigneusement.
+
+
+
+
+LA CHAISE
+
+
+Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et
+deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse.
+J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même
+hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y
+eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour
+moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait
+m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement
+j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit
+que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai
+extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un
+compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint
+impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des
+moyens que j'imaginai.
+
+Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me
+manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre,
+ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la
+terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile,
+j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine.
+
+Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que
+lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement
+achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux
+étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les
+soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans
+les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma
+demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un
+seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce
+dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois
+mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui
+n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux
+ne fût une rude et longue besogne.
+
+Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe
+quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que
+cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au
+moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour
+chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour.
+
+Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les
+circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes
+affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après
+moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup
+d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient
+et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me
+rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du
+mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je
+pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme
+débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte
+très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais:
+
+LE MAL.
+
+Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de
+délivrance.
+
+LE BIEN.
+
+Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts
+mes compagnons de voyage.
+
+LE MAL.
+
+Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être
+misérable.
+
+LE BIEN.
+
+Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la
+mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me
+délivrer de cette condition.
+
+LE MAL.
+
+Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni
+de la société humaine.
+
+LE BIEN.
+
+Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile
+qui ne produise pas de subsistances.
+
+LE MAL.
+
+Je n'ai point de vêtements pour me couvrir.
+
+LE BIEN.
+
+Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je
+pourrais à peine les porter.
+
+LE MAL.
+
+Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque
+d'hommes ou de bêtes.
+
+LE BIEN.
+
+Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse
+me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si
+j'y avais naufragé?
+
+LE MAL.
+
+Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler.
+
+LE BIEN.
+
+Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage
+pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer
+à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi
+long-temps que je vivrai.
+
+
+En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde,
+il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de
+positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure
+donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions
+humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques
+consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des
+maux au crédit de ce compte.
+
+Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant
+plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je
+commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les
+choses aussi douces que possible.
+
+J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche,
+et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que,
+maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais
+renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu
+près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai
+sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je
+couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la
+pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année.
+
+J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans
+mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je
+dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans
+un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à
+peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma
+grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était
+une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me
+trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai
+obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je
+poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une
+porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes
+fortifications.
+
+Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque
+sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de
+l'espace pour ranger tout mon attirail.
+
+J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont
+j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela
+je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans
+une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses
+avec tant de plaisir.
+
+Je me mis donc à l'œuvre; et ici je constaterai nécessairement cette
+observation, que la raison étant l'essence et l'origine des
+mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge
+des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer
+maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié
+un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application,
+mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui
+me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des
+instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité
+d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à
+bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là, n'avaient jamais été
+faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si
+j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui
+d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux
+côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le
+dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode
+je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non
+plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais,
+il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou
+mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse
+d'une manière ou d'une autre.
+
+Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une
+table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais
+tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes
+tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le
+long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma
+ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir
+les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi
+du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se
+suspendre.
+
+Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait
+semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes
+choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel
+ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande
+provision.
+
+Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon
+occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop
+embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble;
+mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il
+aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné
+le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de
+ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et
+m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes
+mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et
+criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je
+fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur
+d'être dévoré.
+
+Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que
+j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le
+sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance
+d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans
+le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé
+fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision
+évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi
+j'accroissais mes misères par ma folie.
+
+
+
+
+CHASSE DU 3 NOVEMBRE
+
+
+Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant
+établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais
+ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon
+encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.
+
+=JOURNAL=
+
+=30 SEPTEMBRE 1659=
+
+Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au
+large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même
+étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île
+du Désespoir.
+
+Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où
+j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans
+armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais
+rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes
+ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je
+montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis
+profondément, quoiqu'il plût toute la nuit.
+
+=OCTOBRE=
+
+Le 1er.--À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau
+avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près
+du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant
+entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait
+à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses
+nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela
+la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais
+que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire,
+ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils
+l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous
+eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui
+nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande
+partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin,
+voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que
+je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir
+tout le jour, mais il ne faisait point de vent.
+
+Du 1er au 24.--Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs
+voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à
+terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut
+beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau
+temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse.
+
+Le 20.--Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis
+dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la
+cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une
+partie quand la marée se fut retirée.
+
+Le 25.--Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de
+rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé
+plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris
+qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les
+effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la
+pluie.
+
+Le 26.--Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une
+place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me
+mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes
+sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un
+rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus
+d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de
+câbles et renformie de gazon.
+
+Du 26 au 30.--Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages
+dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une
+partie de ce temps-là.
+
+Le 31.--Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque
+nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau
+me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de
+manger, je le tuai aussi.
+
+=NOVEMBRE=
+
+Le 1er.--Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la
+première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des
+piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac.
+
+Le 2.--J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois
+de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart
+autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes
+fortifications.
+
+Le 3.--Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des
+canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à
+l'œuvre pour faire une table.
+
+Le 4.--Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon
+temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai
+d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil
+pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures
+environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures
+je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la
+soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce
+jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais
+alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité
+firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de
+tout autre.
+
+Le 5.--Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat
+sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien.
+J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En
+revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui
+m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou
+trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant
+pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent
+pour cette fois.
+
+Le 6.--Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à
+ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa
+pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts.
+
+Le 7.--Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une
+partie du 12,--le 11 était un dimanche,--je passai tout mon temps à me
+fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une
+forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la
+faisant, je la démontai plusieurs fois.
+
+Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis
+de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand
+tombait ce jour.
+
+Le 13.--Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup;
+mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui
+m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent
+passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits
+paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.
+
+Les 14, 15 et 16.--Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de
+petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou
+deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et
+aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois
+jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus
+quel nom lui donner.
+
+Le 17.--Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente,
+pour ajouter à mes commodités.
+
+Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument
+nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je
+discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de
+suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le
+pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un
+peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont
+j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela,
+je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la
+remplacer.
+
+Le 18.--En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était
+semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on
+appelle _bois de fer_, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une
+pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas
+moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était
+extrêmement lourde.
+
+La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution,
+firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut
+que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une
+bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert
+en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait
+pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son
+office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle,
+je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.
+
+Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une
+brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire,
+n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de
+la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la
+brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception
+de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment
+entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer
+qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour
+emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine
+semblable à l'oiseau dans lequel les manœuvres portent le mortier quand
+ils servent les maçons.
+
+La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que
+celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse
+tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins
+de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du
+matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi
+manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger.
+
+Le 23.--Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de
+ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant
+ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours
+entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes
+meubles plus commodément.
+
+
+
+
+LE SAC AUX GRAINS
+
+
+Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte
+assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de
+salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma
+tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il
+pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea,
+plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de
+chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de
+grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume.
+
+=DÉCEMBRE=
+
+Le 10.--Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme
+terminée, lorsque tout-à-coup,--sans doute je l'avais faite trop
+vaste,--une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés;
+j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je
+m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur.
+Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut
+emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus
+important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien
+sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien.
+
+Le 11.--Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou
+poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de
+planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain;
+puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une
+semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient
+placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.
+
+Le 17.--À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes
+et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui
+pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en
+assez bon ordre.
+
+Le 20.--Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler
+ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table
+de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches
+commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus
+aucune autre table.
+
+Le 24.--Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis
+pas.
+
+Le 25.--Pluie toute la journée.
+
+Le 26.--Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant
+et plus agréable.
+
+Le 27.--Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus
+attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai
+avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée.
+
+Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint
+aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps,
+il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans
+chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la
+pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand
+toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.
+
+Les 28, 29 et 30,--Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne
+m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance.
+Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon
+habitation.
+
+=JANVIER 1660=
+
+Le 1er.--Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin
+et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour.
+Ce soir là, m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de
+l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches
+et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne
+pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi.
+
+Le 2.--En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le
+lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent
+face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même
+se risquer près d'eux.
+
+Le 3.--Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais
+toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire
+très-épais et très-solide.
+
+Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce
+journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que
+je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au
+14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle
+n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun
+demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point
+éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au
+centre, se trouvait la porte de ma grotte.
+
+Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par
+les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs
+semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement
+à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi
+difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose,
+surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans
+le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était
+nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement
+défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je
+me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on
+n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort
+heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite
+dans une occasion remarquable.
+
+Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins
+que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez
+souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je
+trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les
+arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la
+manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits
+pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais
+quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture
+en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi
+qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais
+leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.
+
+En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de
+choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au
+fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener
+une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux,
+comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à-fait hors de ma portée
+d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à
+cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre
+assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus
+encore obligé de passer outre.
+
+En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il
+faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais
+forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge
+dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je
+n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué
+une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de
+terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis
+une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une
+lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un
+flambeau.
+
+Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes
+bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été
+empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du
+vaisseau,--non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de
+son précédent retour de Lisbonne.--Le peu de grains qui était resté dans
+le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de
+la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque
+autre usage,--c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je
+la partageai de crainte du tonnerre,--j'allai en secouer la bale au pied
+du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.
+
+C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je
+jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me
+souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou
+environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre,
+j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais
+point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de
+temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et
+parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre
+orge d'Angleterre.
+
+Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon
+esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur
+aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions
+religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais
+vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de
+Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la
+Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après
+que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas
+propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je
+fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit
+que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours
+d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable
+désert.
+
+Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et
+je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma
+faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des
+premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui
+semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce
+que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique.
+
+Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais,
+étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je
+parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà
+visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers,
+dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais
+je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais
+secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la
+volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma
+religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit
+aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans
+cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne
+méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet,
+n'était-ce pas tout aussi bien l'œuvre de la Providence que s'ilsétaient
+tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand
+tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les
+eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils
+avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs,
+ils auraient été brûlés par le soleilet détruits?
+
+
+
+
+L'OURAGAN
+
+
+Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces
+blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant
+en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en
+avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour
+faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me
+permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je
+le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre,
+la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant
+justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa
+tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.
+
+Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je
+conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à-dire pour me
+faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen
+de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons
+à mon journal.
+
+Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la
+construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de
+pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une
+porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.
+
+=AVRIL=
+
+Le 16.--Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je
+montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la
+replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais
+assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du
+dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille.
+
+Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts
+mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici
+comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte,
+lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse;
+tout-à-coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la
+montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma
+grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les
+entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je
+pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme
+elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers
+mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai
+par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je
+m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de
+ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de
+terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit
+minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes,
+qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais
+été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche
+de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit
+que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut
+violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes
+encore sous les flots que dans l'île.
+
+N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela
+existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou
+stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à
+quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me
+réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit
+n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et
+l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde
+fois mon âme dans la torpeur.
+
+Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé
+quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à
+reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma
+muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis
+à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que
+faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de
+religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de
+moi, qui cessa en même temps que le péril.
+
+Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel
+s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir;
+bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure
+un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à-coup d'écume,
+les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut
+une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla
+en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le
+calme, et il commença à pleuvoir abondamment.
+
+Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et
+l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette
+pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être
+passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette
+pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader,
+j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de
+la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y
+fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.
+
+Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à-dire à
+pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un
+écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.
+Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles
+secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes
+sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision,
+et je pris une petite goutte de _rum_;alors, comme toujours, j'en usai
+très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible
+d'en avoir d'autre.
+
+Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du
+lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à
+réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île
+étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une
+caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans
+un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un
+mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre
+enterré tout vif.
+
+Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle
+occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul
+doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours
+suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais
+mon habitation.
+
+La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et
+la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi
+grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où
+j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à
+l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à
+déménager.
+
+Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me
+demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques,
+rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que
+je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me
+tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec
+toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la
+première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente
+quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet
+enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.
+
+Le 22.--Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais
+j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande
+quantité de hachettes,--car nous avions emporté des hachettes pour
+trafiquer avec les Indiens;--mais à force d'avoir coupé et taillé des
+bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je
+possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire
+tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant
+de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point
+de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin
+j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en
+mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.
+
+Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du
+moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y
+est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et
+très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à
+perfection.
+
+Les 28 et 29.--J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le
+procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.
+
+Le 30.--M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits
+diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce
+qui me rendit le cœur très-chagrin.
+
+=MAI=
+
+Le 1er.--Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse,
+j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui
+ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que
+c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés
+sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la
+carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau
+plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je
+reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris
+l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une
+pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage,
+et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du
+navire, afin de mieux la voir.
+
+Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment
+changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable,
+était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de
+la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus
+fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée
+sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que
+là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus
+d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher
+jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de
+cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être
+la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour
+il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et
+que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.
+
+Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer
+d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à
+pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne
+devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable.
+Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en
+arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en
+tirerais me serait de quelque utilité.
+
+
+
+
+LE SONGE
+
+
+Le 3.--Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure
+proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce
+que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la
+marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois.
+
+Le 4.--J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse
+manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer
+quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec
+du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais
+assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au
+soleil et je le mangeais sec.
+
+Le 5.--Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je
+tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble,
+et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.
+
+Le 6.--Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de
+chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez
+moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage.
+
+Le 7.--Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y
+travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée
+depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment
+semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert,
+que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau.
+
+Le 8.--J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour
+démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et
+de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la
+marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.
+
+Le 9.--J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une
+ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que
+j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également
+le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd
+pour que je pusse le transporter.
+
+Les 10, 11, 12, 13 et 14.--J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en
+tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et
+deux ou trois cents livres de fer.
+
+Le 15.--Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point
+couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de
+l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert
+d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui
+portât.
+
+Le 16.--Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse
+paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je
+restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma
+nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là.
+
+Le 17.--J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à
+deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et
+je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je
+l'emportasse.
+
+Le 24.--Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et
+j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à
+la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres
+de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à
+terre ce jour-là, si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine
+de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté.
+
+Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps
+nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant
+cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le
+jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de
+ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins
+aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près
+de cent livres de plomb laminé.
+
+=JUIN=
+
+Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou
+tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise
+chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était
+arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par
+centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les
+aurais-je payés assez cher.
+
+Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans
+soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus
+savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que
+celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible
+séjour.
+
+Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me
+semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette
+latitude.
+
+Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été
+froid.
+
+Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de
+violentes douleurs dans la tête.
+
+Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension
+d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu
+pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais
+je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes
+pensées étaient confuses.
+
+Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une
+maladie.
+
+Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et
+j'avais une violente migraine.
+
+Le 24.--Beaucoup de mieux.
+
+Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était
+alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.
+
+Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris
+mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre,
+que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai
+quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir
+pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.
+
+Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,
+sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que
+je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau.
+J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut
+passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais
+étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie
+pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis
+rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès
+ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la
+nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement
+altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon
+habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me
+rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:
+
+Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma
+muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de
+terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée
+épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant
+de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une
+flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance
+était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible.
+Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste
+comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon
+imagination, sillonné de traits de feu.
+
+À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec
+une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers
+une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible
+qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi;
+tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes
+ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il
+me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.
+
+Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que
+je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible
+vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas
+plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit
+après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.
+
+J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux
+bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années
+successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par
+la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi,
+pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu
+pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à
+me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.
+
+Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une
+sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait
+supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie
+d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de
+crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.
+
+En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera
+moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères
+qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois
+la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un
+juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour
+l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma
+coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique,
+je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que
+Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui
+vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit
+de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la
+Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma
+nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens
+commun.
+
+Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui
+en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de
+bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon
+second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à
+l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder
+ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que
+j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.
+
+
+
+
+LA SAINTE BIBLE
+
+
+Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout
+l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte
+d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu,
+auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement
+passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de
+se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté
+signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour
+être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai
+pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une
+joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui
+abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un
+_bowl_ de _punch,_ et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il
+estpassé.--Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!
+
+Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait
+connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors
+de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans
+aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de
+vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon
+affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à
+travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de
+m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que
+le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées
+n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.
+
+La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut
+premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez
+fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de
+miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais
+reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.
+
+Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne
+saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de
+la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses;
+néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait
+faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu
+ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'œuvre de ses
+mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.
+
+Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint
+peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à
+s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé
+par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se
+réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait
+provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me
+traiter d'une façon si cruelle.
+
+Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de
+mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres
+reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui
+ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant
+que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un
+cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords
+cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de
+poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau,
+et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue
+articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme
+celle-ci:--«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à
+être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que
+deviendrai-je!»--Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et
+il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.
+
+Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père,
+et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que
+si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais
+dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais
+fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter
+assistance.--«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher
+père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai
+personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la
+Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang
+où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai
+point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les
+biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma
+folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette
+folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire
+dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des
+difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait
+pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»--Et
+je m'écriai alors:--«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une
+grande détresse!»
+
+Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite
+depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.
+
+Le 28.--Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon
+accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore
+plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion
+cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il
+fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir
+quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre
+de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table,
+à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité
+fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de
+_rum._ J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller
+sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour
+me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le
+cœur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon
+mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois œufs de
+tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque,
+comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier
+morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il
+m'avait donné la vie.
+
+Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si
+affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,--car je ne sortais
+jamais sans lui.--Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre,
+contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que
+j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:
+
+«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où
+cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les
+créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?
+
+«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui
+a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»
+
+J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a
+créé tout cela.--«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les
+guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car
+l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la
+puissance de les conduire et de les diriger.
+
+«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de
+ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.
+
+«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici
+dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a
+ordonné que tout ceci m'advînt.»
+
+Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces
+conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné
+tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais
+été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître
+non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le
+monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:
+
+«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être
+ainsi traité?»
+
+Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais
+blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:--«Malheureux! tu
+demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie
+coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande
+pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas
+été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le
+combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu
+n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou
+englouti _là_, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te
+rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?
+
+Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un
+mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers
+ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me
+coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie
+de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il
+commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du
+retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les
+Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que
+leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau
+tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.
+
+J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai
+tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et
+j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres
+que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles
+dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes,
+soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et
+je l'apportai avec le tabac sur ma table.
+
+Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou
+contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si
+j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en
+mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela
+m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort,
+et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant
+une heure ou deux dans un peu de _rum_ pour prendre cette potion en me
+couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez
+au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence
+purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.
+
+Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais
+j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une
+lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières
+paroles que je rencontrai furent celles-ci:--«Invoque-moi au jour de ton
+affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
+
+
+
+
+LA SAVANE
+
+
+Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent
+quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins
+pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance
+n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose
+si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler
+comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à
+manger--«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»--moi je
+disais:--«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»--Et, comme ce ne
+fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce
+doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit,
+ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur
+elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait,
+comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de
+dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de
+crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai
+me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais
+fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi
+la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse.
+Après cette prière brusque et incomplète je bus le _rum_ dans lequel
+j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que
+ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis
+au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la
+tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que
+le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus
+juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je
+dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du
+surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une
+journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le
+reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en
+traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour.
+Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais
+d'où il était provenu.
+
+Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement
+rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me
+sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim;
+bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de
+mieux en mieux. Ceci se passa le 29.
+
+Le 30.--C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec
+mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un
+ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les
+apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me
+contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je
+réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,--je veux
+dire le tabac infusé dans du _rum,_--seulement j'en bus moins que la
+première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation.
+Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas
+aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de
+frisson, mais ce ne fut que peu de chose.
+
+=JUILLET=
+
+Le 2.--Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai
+comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.
+
+Le 3.--La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai
+entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette
+convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:--«Je te
+délivrerai;»--et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en
+mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me
+décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si
+préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais
+la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces
+questions:--«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de
+la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si
+épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je
+rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié;
+c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé
+cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»
+
+Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je
+remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.
+
+Le 4.--Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le
+Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je
+m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans
+m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi
+long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais
+religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et
+profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de
+mon songe se raviva, et ces paroles:--«Toutes ces choses ne t'ont point
+amené à repentance»--m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette
+repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la
+Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:--«Il est
+exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner
+rémission.»--Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes
+mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:--«Jésus
+fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi
+repentance!»
+
+Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière;
+car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance
+toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je
+conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.
+
+Le passage--«Invoque-moi et je te délivrerai»,--me parut enfin contenir
+un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion
+d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est
+l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je
+fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison
+pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à
+voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma
+vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes,
+que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses
+fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus
+rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais
+pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute
+enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à
+prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction
+d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.
+
+Mais laissons cela, et retournons à mon _journal_.
+
+Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation
+morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées
+par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers
+des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui
+m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur
+revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin
+et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était
+possible.
+
+Du 4 au 14.--Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil
+à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme
+qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile
+d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse
+j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait
+nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi
+ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il
+chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à
+m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et
+des convulsions dans touts les membres.
+
+J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la
+plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse,
+surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or,
+comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours
+accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup
+plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.
+
+Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute
+possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais
+fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu.
+Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert,
+j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de
+l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que
+je ne connaissais point encore.
+
+Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île.
+J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé
+avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je
+trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce
+n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et
+très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque
+point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le
+courant fût sensible.
+
+Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou
+prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties
+élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne
+devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de
+tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là
+diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être
+avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.
+
+Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire
+du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en
+découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en
+connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à
+sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de
+ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au
+moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des
+plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune
+conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que
+je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de
+connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien
+dans ma détresse.
+
+
+
+
+VENDANGES
+
+
+Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé
+un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les
+savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à
+être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des
+melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les
+vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur
+primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante
+découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par
+expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me
+ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie,
+plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné
+la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai
+cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et
+passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette
+manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je
+n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.
+
+Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon
+habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors
+de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai
+sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin,
+poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que
+j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours
+droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.
+
+Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter
+sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc
+d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est.
+Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et
+tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise
+pour un jardin artificiel.
+
+Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la
+contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,--quoique mêlé
+de pensées affligeantes,--que tout cela était mon bien, et que j'étais
+Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de
+possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en
+héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir.
+J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de
+citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette
+saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient
+non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la
+suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre,
+très-froide et très-rafraîchissante.
+
+Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces
+fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une
+provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse,
+que je savais approcher.
+
+À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre,
+puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de
+l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de
+revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour
+transporter le reste à la maison.
+
+Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez
+moi;--désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma
+grotte;--mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus:
+leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de
+sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils
+étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.
+
+Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai
+chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient
+si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de
+les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande
+partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures
+sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce?
+Je l'ignorais.
+
+Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en
+monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils
+seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre
+poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande
+quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des
+arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux
+limons, j'en emportai ma charge.
+
+À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la
+fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des
+vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais
+fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme,
+je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était
+possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais
+alors.
+
+Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps,
+épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses
+de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il
+était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir;
+que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres
+malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil
+y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois,
+dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et
+rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je
+compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.
+
+Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le
+reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse
+résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de
+tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une
+double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et
+bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois
+deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie,
+au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me
+figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage
+m'occupa jusqu'au commencement d'août.
+
+=AOÛT=
+
+Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur,
+les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien
+que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile
+très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais
+point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et
+derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient
+excessives.
+
+Vers le 1er de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma
+tonnelle et commencé à en jouir.
+
+Le 3.--Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs;
+et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à
+les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait
+ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient
+fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux
+cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et
+transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis
+le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et
+quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant
+plusieurs jours.
+
+Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande
+surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en
+était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais
+plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle
+revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que
+l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat
+sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe;
+pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma
+vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était
+bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si
+grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers
+ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que
+possible.
+
+Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus
+sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité.
+Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de
+vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un
+bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue,
+qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon
+déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de
+chèvre ou de tortue grillé;--car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de
+vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.--Enfin deux ou trois
+œufs de tortue faisaient mon souper.
+
+Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour
+deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma
+fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je
+pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon
+enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je
+n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose
+précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me
+croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant
+qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse
+encore vue dans l'île était un bouc.
+
+=SEPTEMBRE=
+
+Le 30.--J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement;
+j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce
+rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette
+journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices
+religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me
+confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et
+l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins
+de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil,
+après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant
+terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au
+lit.
+
+Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu
+d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout
+de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus
+longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le
+discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours,
+comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un
+an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de
+chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un
+jour ou deux de mécompte.
+
+
+
+
+SOUVENIR D'ENFANCE
+
+
+Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me
+manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et
+de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans
+continuer un mémorial journalier de toutes choses.
+
+La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître
+régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en
+conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je
+vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma
+vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et
+de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il
+pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies
+étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa
+position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes
+semailles.
+
+Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de
+bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain.
+Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je
+ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si
+alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de
+mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut
+plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De
+touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les
+mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils
+manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au
+retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils
+venaient d'être nouvellement semés.
+
+Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant
+facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain,
+plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de
+terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain
+en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour
+l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa
+très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce
+n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve,
+n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en
+résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à
+demi-picotin de chaque sorte.
+
+Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors
+positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je
+pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.
+
+Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut
+très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que
+le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre,
+j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques
+mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou
+la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière,
+mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient
+dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches,
+comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année
+après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui
+m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir
+pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître
+aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure
+qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ
+trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je
+pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et
+formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger
+dessous durant toute la saison sèche.
+
+Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire,
+semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille,
+j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je
+plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de
+huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et
+formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me
+servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.
+
+J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se
+diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie
+et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:
+
+Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:
+
+Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.
+
+Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:
+
+Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.
+
+Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:
+
+Pluie, le soleil étant revenu.
+
+Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:
+
+Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.
+
+La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui
+venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais
+faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de
+se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes
+provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais
+à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.
+
+Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,--même très-convenables à
+cette situation,--car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je
+ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante
+application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser
+un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si
+cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand
+avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un
+vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses
+ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits
+garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages,
+quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une
+connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des
+matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel
+j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être
+aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je
+résolus de m'en assurer.
+
+Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je
+l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai
+aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins
+dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je
+trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis
+en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès
+qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte,
+où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,--aussi bien
+qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la
+terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais
+besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me
+furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus
+l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma
+vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout
+des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de
+l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.
+
+Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me
+tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je
+suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent
+contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins
+de _rum,_ quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques
+flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas
+seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une
+chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour
+faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La
+seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac;
+mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je
+trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.
+
+Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes
+seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me
+prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.
+
+J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île,
+que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où
+j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à
+la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la
+traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon
+chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant
+mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je
+commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait
+située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à
+l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai
+parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais
+le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à
+l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de
+quinze ou vingt lieues.
+
+Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de
+savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique.
+D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux
+possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des
+Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire
+que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la
+Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne
+chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit,
+bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.
+
+En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai
+que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais
+infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques
+vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que
+cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et
+le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont
+cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et
+de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.
+
+
+
+
+LA CAGE DE POLL
+
+
+En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de
+l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient
+douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets
+charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en
+attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui
+apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en
+surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé,
+je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je
+pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler
+familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit
+qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante.
+
+Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses
+terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils
+étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues
+jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point
+mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas
+d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des
+pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le
+marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à
+proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable,
+j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être
+entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une
+abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.
+
+Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par
+jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne
+ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où
+je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un
+arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre
+jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi
+sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de
+voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était
+couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que
+trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de
+différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour
+la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais
+aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle _Pingouins_.
+
+J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais
+très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une
+chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à
+manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance
+dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins
+beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant
+plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais
+sur les collines.
+
+J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et
+pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à
+mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je
+demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma
+patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant
+environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le
+rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à
+retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure,
+afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je
+parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.
+
+Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais
+venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île,
+et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en
+explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou
+trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée
+de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le
+soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien
+la position de cet astre à cette heure du jour.
+
+Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette
+vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme
+il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai
+très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de
+la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle
+j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le
+soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache
+et tout mon équipement extrêmement lourds.
+
+Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit.
+J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule.
+J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible;
+souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former
+une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture
+quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.
+
+Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je
+tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le
+menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à
+ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de
+rentrer chez moi après un mois d'absence.
+
+Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me
+retrouver dans ma vieille huche[24], et de me coucher dans mon hamac. Ce
+petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si
+désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait
+en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce
+qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps
+aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île.
+
+Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long
+pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire
+importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait
+alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement
+avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué
+dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui
+porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je
+l'avais laissé:--au fait il ne pouvait sortir,--mais il était presque
+mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques
+branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand
+il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je
+l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas
+même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme
+je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux,
+qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut
+jamais m'abandonner.
+
+La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai
+l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île,
+avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans
+que j'étais là, et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le
+premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier
+humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait
+comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus
+misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de
+ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je
+pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et
+de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il
+remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute
+compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce,
+assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur
+sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre
+vie.
+
+Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que
+je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus
+heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute
+la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient
+changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le
+même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce
+qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait
+pendant les deux années passées.
+
+Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la
+campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se
+réveillait tout-à-coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la
+seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et
+que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par
+l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes
+d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait
+tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me
+surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais,
+et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là.
+Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en
+larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après
+m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue.
+
+Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais
+chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les
+consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste,
+j'ouvris la Bible à ce passage:--«Jamais, jamais, je ne te délaisserai;
+je ne t'abandonnerai jamais!»--Immédiatement il me sembla que ces mots
+s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste
+au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de
+Dieu et des hommes?--«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point,
+que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si
+j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les
+bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.»
+
+Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être
+plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été
+dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée,
+j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu.
+
+Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa
+l'esprit et m'arrêta.--«Comment peux-tu être assez hypocrite,
+m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu
+t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du cœur tu prierais plutôt
+pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là. Mais quoique je n'eusse pu
+remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de
+m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je
+pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me
+repentir.--Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans
+qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon
+ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre
+parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse
+des débris du navire.
+
+
+
+
+LE GIBET
+
+
+Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième
+année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une
+relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux
+de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que
+je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon
+temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées.
+Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des
+Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même
+jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet
+à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois
+heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement
+l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais
+tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma
+journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour,
+lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante
+pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon
+temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette
+variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse,
+c'est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon
+mousquet sur le soir.
+
+À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter
+l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par
+manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque
+chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus
+quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont
+j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils
+et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul
+arbre.
+
+Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma
+planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux
+pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher
+et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle
+fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai
+une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je
+tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce
+qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il
+n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes
+mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme
+de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour
+montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si
+peu d'ouvrage; c'est-à-dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien
+quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et
+demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains.
+
+Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien
+des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que
+je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit.
+
+J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma
+récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché
+n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles
+de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais
+perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche.
+Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus
+tout-à-coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par
+divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par
+les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant
+tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le
+broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait
+pas eu le temps de monter en épis.
+
+Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui
+me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait
+célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage.
+Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma
+semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement.
+Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur
+opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne
+cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la
+place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.
+
+Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me
+menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que
+je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une
+multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui
+entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je
+partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,--car je sortais
+toujours avec mon mousquet.--À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux
+que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés.
+
+Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient
+toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne
+pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à
+cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand
+bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai
+dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis
+qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il
+était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le
+reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver.
+
+Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un
+peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres
+d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma;
+car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas
+plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans
+les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre
+qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour
+ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie,
+je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je
+souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes
+voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des
+autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit:
+non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils
+émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul
+aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.
+
+Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance;
+et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de
+l'année, je fis la récolte de mon blé.
+
+J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille
+pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de
+mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du
+bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je
+n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma
+manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille
+que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de
+toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé
+m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux
+et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors
+aucune mesure.
+
+Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à
+l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois
+je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou
+comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter;
+ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en
+faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je
+pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que
+j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer
+constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point
+toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles
+de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon
+application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand œuvre
+de me pourvoir de blé et de pain.
+
+C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon
+pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes
+réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour
+entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever _une
+parcelle de pain_.
+
+Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là
+mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était
+devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé
+qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si
+émerveillante.
+
+Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de
+bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en
+fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle
+faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand
+nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer,
+non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus
+pénible et très-imparfait.
+
+Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me
+rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je
+fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde
+branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la
+terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.
+
+Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait
+observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le
+préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le
+battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le
+moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir;
+et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir
+dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces
+instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être
+et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait
+toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de
+remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre
+entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces
+ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé
+jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois
+prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me
+fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je
+recueillerais pour mon usage.
+
+Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez
+de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que
+d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une
+bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en
+était une fois plus pénible.
+
+
+
+
+LA POTERIE
+
+
+Néanmoins je passai outre, et j'emblavai deux pièces de terre plates et
+unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je les
+entourai d'une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois
+que j'avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais qu'au bout d'une
+année j'aurais une haie vive qui n'exigerait que peu d'entretien. Cet
+ouvrage ne m'occupa guère moins de trois mois, parce qu'une grande
+partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me
+permettait pas de sortir.
+
+C'est au logis, tandis qu'il pleuvait et que je ne pouvais mettre le
+pied dehors, que je m'occupai de la matière qui va suivre, observant
+toutefois que pendant que j'étais à l'ouvrage je m'amusais à causer avec
+mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à
+connaître son nom, et à dire assez distinctement Poll, qui fut le
+premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par une autre bouche que
+la mienne. Ce n'était point là mon travail, mais cela m'aidait beaucoup
+à le supporter[25]. Alors, comme je l'ai dit, j'avais une grande affaire
+sur les bras. J'avais songé depuis long-temps à n'importe quel moyen de
+me façonner quelques vases de terre dont j'avais un besoin extrême; mais
+je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur
+du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l'argile, je
+n'arrivasse à fabriquer un pot qui, séché au soleil, serait assez dur et
+assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à
+être gardées ainsi; et, comme il me fallait des vaisseaux pour la
+préparation du blé et de la farine que j'allais avoir, je résolus d'en
+faire quelques-uns aussi grands que je pourrais, et propres à contenir,
+comme des jarres, tout ce qu'on voudrait y renfermer.
+
+Je ferais pitié au lecteur, ou plutôt je le ferais rire, si je disais de
+combien de façons maladroites je m'y pris pour modeler cette glaise;
+combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules; combien il
+s'en affaissa, combien il s'en renversa, l'argile n'étant pas assez
+ferme pour supporter son propre poids; combien, pour les avoir exposés
+trop tôt, se fêlèrent à l'ardeur du soleil; combien tombèrent en pièces
+seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu'il furent
+secs; en un mot, comment, après que j'eus travaillé si rudement pour
+trouver de la glaise, pour l'extraire, l'accommoder, la transporter chez
+moi, et la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux
+grandes machines de terre grotesques, que je n'ose appeler jarres.
+
+Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les
+soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers
+d'osier que j'avais faits exprès pour qu'elles ne pussent être brisées;
+et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis
+avec de la paille de riz et d'orge. Je comptais, si ces jarres restaient
+toujours sèches, y serrer mes grains et peut être même ma farine, quand
+ils seraient égrugés.
+
+Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement, je
+fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès,
+telles que des pots ronds, des assiettes plates, des cruches et des
+jattes, que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et
+durcissait étonnamment.
+
+Mais tout cela ne répondait point encore à mes fins, qui étaient d'avoir
+un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu'aucun de ceux que
+j'avais n'aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant
+fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où je la
+retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d'un de mes
+pots de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus
+agréablement surpris du voir cela, et je me dis qu'assurément ma poterie
+pourrait se faire cuire en son entier, puisqu'elle cuisait bien en
+morceaux.
+
+Cette découverte fit que je m'appliquai à rechercher comment je pourrais
+disposer mon feu pour y cuire quelques pots. Je n'avais aucune idée du
+four dont les potiers se servent, ni de leurs vernis, et j'avais
+pourtant du plomb pour en faire. Je plaçai donc trois grandes cruches et
+deux ou trois autres pots, en pile les uns sur les autres, sur un gros
+tas de cendres chaudes, et j'allumai un feu de bois tout à l'entour.
+J'entretins le feu sur touts les côtés et sur le sommet, jusqu'à ce que
+j'eusse vu mes pots rouges de part en part et remarqué qu'ils n'étaient
+point fendus. Je les maintins à ce degré pendant cinq ou six heures
+environ, au bout desquelles j'en apperçus un qui, sans être fêlé,
+commençait à fondre et à couler. Le sable, mêlé à la glaise, se
+liquéfiait par la violence de la chaleur, et se serait vitrifié si
+j'eusse poursuivi. Je diminuai donc mon brasier graduellement, jusqu'à
+ce que mes pots perdissent leur couleur rouge. Ayant veillé toute la
+nuit pour que le feu ne s'abattît point trop promptement, au point du
+jour je me vis possesseur de trois excellentes... je n'ose pas dire
+cruches, et deux autres pots aussi bien cuits que je pouvais le désirer.
+Un d'entre eux avait été parfaitement verni par la fonte du gravier.
+
+Après cette épreuve, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai
+plus d'aucun vase pour mon usage; mais je dois avouer que leur forme
+était fort insignifiante, comme on peut le supposer. Je les modelais
+absolument comme les enfants qui font des boulettes de terre grasse, ou
+comme une femme qui voudrait faire des pâtés sans avoir jamais appris à
+pâtisser.
+
+Jamais joie pour une chose si minime n'égala celle que je ressentis en
+voyant que j'avais fait un pot qui pourrait supporter le feu; et à peine
+eus-je la patience d'attendre qu'il soit tout-à-fait refroidi pour le
+remettre sur le feu avec un peu d'eau dedans pour bouillir de la viande,
+ce qui me réussit admirablement bien. Je fis un excellent bouillon avec
+un morceau de chevreau; cependant je manquais de gruau et de plusieurs
+autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi bon que j'aurais pu
+l'avoir.
+
+J'eus un nouvel embarras pour me procurer un mortier de pierre où je
+pusse piler ou écraser mon grain; quant à un moulin, il n'y avait pas
+lieu de penser qu'avec le seul secours de mes mains je parvinsse jamais
+à ce degré d'industrie. Pour suppléer à ce besoin, j'étais vraiment
+très-embarrassé, car de touts les métiers du monde, le métier de
+tailleur de pierre était celui pour lequel j'avais le moins de
+dispositions; d'ailleurs je n'avais point d'outils pour l'entreprendre.
+Je passai plusieurs jours à chercher une grande pierre assez épaisse
+pour la creuser et faire un mortier; mais je n'en trouvai pas, si ce
+n'est dans de solides rochers, et que je ne pouvais ni tailler ni
+extraire. Au fait, il n'y avait point de roches dans l'île d'une
+suffisante dureté, elles étaient toutes d'une nature sablonneuse et
+friable, qui n'aurait pu résister aux coups d'un pilon pesant, et le blé
+n'aurait pu s'y broyer sans qu'il s'y mêlât du sable. Après avoir perdu
+ainsi beaucoup de temps à la recherche d'une pierre, je renonçai, et je
+me déterminai à chercher un grand billot de bois dur, que je trouvai
+beaucoup plus aisément. J'en choisis un si gros qu'à peine pouvais-je le
+remuer, je l'arrondis et je le façonnai à l'extérieur avec ma hache et
+mon herminette; ensuite, avec une peine infinie, j'y pratiquai un trou,
+au moyen du feu, comme font les Sauvages du Brésil pour creuser leurs
+pirogues. Je fis enfin une hie ou grand pilon avec de ce bois appelé
+_bois de fer_, et je mis de côté ces instruments en attendant ma
+prochaine récolte, après laquelle je me proposai de moudre mon grain, au
+plutôt de l'égruger, pour faire du pain.
+
+Ma difficulté suivante fut celle de faire un sas ou blutoir pour passer
+ma farine et la séparer du son et de la bale, sans quoi je ne voyais pas
+possibilité que je pusse avoir du pain; cette difficulté était si grande
+que je ne voulais pas même y songer, assuré que j'étais de n'avoir rien
+de ce qu'il faut pour faire un tamis; j'entends ni canevas fin et clair,
+ni étoffe à bluter la farine à travers. J'en restai là pendant plusieurs
+mois; je ne savais vraiment que faire. Le linge qui me restait était en
+haillons; j'avais bien du poil de chèvre, mais je ne savais ni filer ni
+tisser; et, quand même je l'eusse su, il me manquait les instruments
+nécessaires. Je ne trouvai aucun remède à cela. Seulement je me
+ressouvins qu'il y avait parmi les hardes de matelots que j'avais
+emportées du navire quelques cravates de calicot ou de mousseline. J'en
+pris plusieurs morceaux, et je fis trois petits sas, assez propre à leur
+usage. Je fus ainsi pourvu pour quelques années. On verra en son lieu ce
+que j'y substituai plus tard.
+
+J'avais ensuite à songer à la boulangerie, et comment je pourrais faire
+le pain quand je viendrais à avoir du blé; d'abord je n'avais point de
+levain. Comme rien ne pouvait suppléer à cette absence, je ne m'en
+embarrassai pas beaucoup. Quant au four, j'étais vraiment en grande
+peine.
+
+À la fin je trouvai l'expédient que voici: je fis quelques vases de
+terre très-larges et peu profonds, c'est-à-dire qui avaient environ deux
+pieds de diamètre et neuf pouces seulement de profondeur; je les cuisis
+dans le feu, comme j'avais fait des autres, et je les mis ensuite à
+part. Quand j'avais besoin de cuire, j'allumais d'abord un grand feu sur
+mon âtre, qui était pavé de briques carrées de ma propre fabrique; je
+n'affirmerais pas toutefois qu'elles fussent parfaitement carrées.
+
+Quand le feu de bois était à peu près tombé en cendres et en charbons
+ardents, je les éparpillais sur l'âtre, de façon à le couvrir
+entièrement, et je les y laissais jusqu'à ce qu'il fût très-chaud. Alors
+j'en balayais toutes les cendres, je posais ma miche ou mes miches que
+je couvrais d'une jatte de terre, autour de laquelle je relevais les
+cendres pour conserver et augmenter la chaleur. De cette manière, aussi
+bien que dans le meilleur four du monde, je cuisais mes pains d'orge, et
+devins en très-peu de temps un vrai pâtissier; car je fis des gâteaux de
+riz et des _poudings_. Toutefois je n'allai point jusqu'aux pâtés: je
+n'aurais rien eu à y mettre, supposant que j'en eusse fait, si ce n'est
+de la chair d'oiseaux et de la viande de chèvre.
+
+On ne s'étonnera point de ce que toutes ces choses me prirent une grande
+partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on considère
+que dans l'intervalle de toutes ces choses j'eus à faire mon labourage
+et une nouvelle moisson. En effet, je récoltai mon blé dans sa saison,
+je le transportai au logis du mieux que je pouvais, et je le conservai
+en épis dans une grande manne jusqu'à ce que j'eusse le temps de
+l'égrainer, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour le battre.
+
+L'accroissement de mes récoltes me nécessita réellement alors à agrandir
+ma grange. Je manquais d'emplacement pour les serrer; car mes semailles
+m'avaient rapporté au moins vingt boisseaux d'orge et tout au moins
+autant de riz; si bien que dès lors je résolus de commencer à en user à
+discrétion: mon biscuit depuis long-temps était achevé. Je résolus aussi
+de m'assurer de la quantité qu'il me fallait pour toute mon année, et si
+je ne pourrais pas ne faire qu'une seule semaille.
+
+
+
+
+LA PIROGUE
+
+
+Somme toute, je reconnus que quarante boisseaux d'orge et de riz étaient
+plus que je n'en pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à
+semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans
+l'espérance qu'elle pourrait largement me pourvoir de pain.
+
+Tandis que toutes ces choses se faisaient, mes pensées, comme on peut le
+croire, se reportèrent plusieurs fois sur la découverte de la terre que
+j'avais apperçue de l'autre côté de l'île. Je n'étais pas sans quelques
+désirs secrets d'aller sur ce rivage, imaginant que je voyais la terre
+ferme, et une contrée habitée d'où je pourrais d'une façon ou d'une
+autre me transporter plus loin, et peut-être trouver enfin quelques
+moyens de salut.
+
+Mais dans tout ce raisonnement je ne tenais aucun compte des dangers
+d'une telle entreprise dans le cas où je viendrais à tomber entre les
+mains des Sauvages, qui pouvaient être, comme j'aurais eu raison de le
+penser, plus féroces que les lions et les tigres de l'Afrique. Une fois
+en leur pouvoir, il y avait, mille chances à courir contre une qu'ils me
+tueraient et sans doute me mangeraient. J'avais ouï dire que les peuples
+de la côte des Caraïbes étaient cannibales ou mangeurs d'hommes, et je
+jugeais par la latitude que je ne devais pas être fort éloigné de cette
+côte. Supposant que ces nations ne fussent point cannibales, elles
+auraient pu néanmoins me tuer, comme cela était advenu à d'autres
+Européens qui avaient été pris, quoiqu'ils fussent au nombre de dix et
+même de vingt, et elles l'auraient pu d'autant plus facilement que
+j'étais seul, et ne pouvais opposer que peu ou point de résistance.
+Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû mûrement considérer et qui
+plus tard se présentèrent à mon esprit, ne me donnèrent premièrement
+aucune appréhension, ma tête ne roulait que la pensée d'aborder à ce
+rivage.
+
+C'est ici que je regrettai mon garçon Xury, et mon long bateau avec sa
+voile _d'épaule de mouton,_ sur lequel j'avais navigué plus de neuf
+cents milles le long de la côte d'Afrique; mais c'était un regret
+superflu. Je m'avisai alors d'aller visiter la chaloupe de notre navire,
+qui, comme je l'ai dit, avait été lancée au loin sur la rive durant la
+tempête, lors de notre naufrage. Elle se trouvait encore à peu de chose
+près dans la même situation: renversée par la force des vagues et des
+vents, elle était presque sens dessus dessous sur l'éminence d'une
+longue dune de gros sable, mais elle n'était point entourée d'eau comme
+auparavant.
+
+Si j'avais eu quelque aide pour le radouber et le lancer à la mer, ce
+bateau m'aurait suffi, et j'aurais pu retourner au Brésil assez
+aisément; mais j'eusse dû prévoir qu'il ne me serait pas plus possible
+de le retourner et de le remettre sur son fond que de remuer l'île.
+J'allai néanmoins dans les bois, et je coupai des leviers et des
+rouleaux, que j'apportai près de la chaloupe, déterminé à essayer ce que
+je pourrais faire, et persuadé que si je parvenais à la redresser il me
+serait facile de réparer le dommage qu'elle avait reçu, et d'en faire
+une excellente embarcation, dans laquelle je pourrais sans crainte aller
+à la mer.
+
+Au fait je n'épargnai point les peines dans cette infructueuse besogne,
+et j'y employai, je pense, trois ou quatre semaines environ. Enfin,
+reconnaissant qu'il était impossible à mes faibles forces de la
+soulever, je me mis à creuser le sable en dessous pour la dégager et la
+faire tomber; et je plaçai des pièces de bois pour la retenir et la
+guider convenablement dans sa chute.
+
+Mais quand j'eus fait cette fouille, je fus encore hors d'état de
+l'ébranler et de pénétrer en dessous, bien loin de pouvoir la pousser
+jusqu'à l'eau. Je fus donc forcé de l'abandonner; et cependant bien que
+je désespérasse de cette chaloupe, mon désir de m'aventurer sur mer pour
+gagner le continent augmentait plutôt qu'il ne décroissait, au fur et à
+mesure que la chose m'apparaissait plus impraticable.
+
+Cela m'amena enfin à penser s'il ne serait pas possible de me
+construire, seul et sans outils, avec le tronc d'un grand arbre, une
+pirogue toute semblable à celles que font les naturels de ces climats.
+Je reconnus que c'était non-seulement faisable, mais aisé. Ce projet me
+souriait infiniment, avec l'idée surtout que j'avais en main plus de
+ressources pour l'exécuter qu'aucun Nègre ou Indien; mais je ne
+considérais nullement les inconvénients particuliers qui me plaçaient
+au-dessous d'eux; par exemple le manque d'aide pour mettre ma pirogue à
+la mer quand elle serait achevée, obstacle beaucoup plus difficile à
+surmonter pour moi que toutes les conséquences du manque d'outils ne
+pouvaient l'être pour les Indiens. Effectivement, que devait me servir
+d'avoir choisi un gros arbre dans les bois, d'avoir pu à grande peine le
+jeter bas, si après l'avoir façonné avec mes outils, si après lui avoir
+donné la forme extérieure d'un canot, l'avoir brûlé ou taillé en dedans
+pour le creuser, pour en faire une embarcation; si après tout cela,
+dis-je, il me fallait l'abandonner dans l'endroit même où je l'aurais
+trouvé, incapable de le mettre à la mer.
+
+Il est croyable que si j'eusse fait la moindre réflexion sur ma
+situation tandis que je construisais ma pirogue, j'aurais immédiatement
+songé au moyen de la lancer à l'eau; mais j'étais si préoccupé de mon
+voyage, que je ne considérai pas une seule fois comment je la
+transporterais; et vraiment elle était de nature à ce qu'il fût pour moi
+plus facile de lui faire franchir en mer quarante-cinq milles, que du
+lieu où elle était quarante-cinq brasses pour la mettre à flot.
+
+J'entrepris ce bateau plus follement que ne fit jamais homme ayant ses
+sens éveillés. Je me complaisais dans ce dessein, sans déterminer si
+j'étais capable de le conduire à bonne fin, non pas que la difficulté de
+le lancer ne me vînt souvent en tête; mais je tranchais court à tout
+examen par cette réponse insensée que je m'adressais:--«Allons,
+faisons-le d'abord; à coup sûr je trouverai moyen d'une façon ou d'une
+autre de le mettre à flot quand il sera fait.»
+
+C'était bien la plus absurde méthode; mais mon idée opiniâtre prévalait:
+je me mis à l'œuvre et j'abattis un cèdre. Je doute beaucoup que Salomon
+en ait eu jamais un pareil pour la construction du temple de Jérusalem.
+Il avait cinq pieds dix pouces de diamètre près de la souche et quatre
+pieds onze pouces à la distance de vingt-deux pieds, après quoi il
+diminuait un peu et se partageait en branches. Ce ne fut pas sans un
+travail infini que je jetai par terre cet arbre; car je fus vingt jours
+à le hacher et le tailler au pied, et, avec une peine indicible,
+quatorze jours à séparer à coups de hache sa tête vaste et touffue. Je
+passai un mois à le façonner, à le mettre en proportion et à lui faire
+une espèce de carène semblable à celle d'un bateau, afin qu'il pût
+flotter droit sur sa quille et convenablement. Il me fallut ensuite près
+de trois mois pour évider l'intérieur et le travailler de façon à en
+faire une parfaite embarcation. En vérité je vins à bout de cette
+opération sans employer le feu, seulement avec un maillet et un ciseau
+et l'ardeur d'un rude travail qui ne me quitta pas, jusqu'à ce que j'en
+eusse fait une belle pirogue assez grande pour recevoir vingt-six
+hommes, et par conséquent bien assez grande pour me transporter moi et
+toute ma cargaison.
+
+Quand j'eus achevé cet ouvrage j'en ressentis une joie extrême: au fait,
+c'était la plus grande pirogue d'une seule pièce que j'eusse vue de ma
+vie. Mais, vous le savez, que de rudes coups ne m'avait-elle pas coûté!
+Il ne me restait plus qu'à la lancer à la mer; et, si j'y fusse parvenu,
+je ne fais pas de doute que je n'eusse commencé le voyage le plus
+insensé et le plus aventureux qui fût jamais entrepris.
+
+Mais touts mes expédients pour l'amener jusqu'à l'eau avortèrent, bien
+qu'ils m'eussent aussi coûté un travail infini, et qu'elle ne fût
+éloignée de la mer que de cent verges tout au plus. Comme premier
+inconvénient, elle était sur une éminence à pic du côté de la baie.
+Nonobstant, pour aplanir cet obstacle, je résolus de creuser la surface
+du terrain en pente douce. Je me mis donc à l'œuvre. Que de sueurs cela
+me coûta! Mais compte-t-on ses peines quand on a sa liberté en vue?
+Cette besogne achevée et cette difficulté vaincue, une plus grande
+existait encore, car il ne m'était pas plus possible de remuer cette
+pirogue qu'il ne me l'avait été de remuer la chaloupe.
+
+Alors je mesurai la longueur du terrain, et je me déterminai à ouvrir
+une darce ou canal pour amener la mer jusqu'à la pirogue, puisque je ne
+pouvais pas amener ma pirogue jusqu'à la mer. Soit! Je me mis donc à la
+besogne; et quand j'eus commencé et calculé la profondeur et la longueur
+qu'il fallait que je lui donnasse, et de quelle manière j'enlèverais les
+déblais, je reconnus que, n'ayant de ressources qu'en mes bras et en
+moi-même, il me faudrait dix ou douze années pour en venir à bout; car
+le rivage était si élevé, que l'extrémité supérieure de mon bassin
+aurait dû être profonde de vingt-deux pieds tout au moins. Enfin,
+quoique à regret, j'abandonnai donc aussi ce dessein.
+
+J'en fus vraiment navré, et je compris alors, mais trop tard, quelle
+folie c'était d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les
+frais et d'avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à
+bonne fin.
+
+Au milieu de cette besogne je finis ma quatrième année dans l'île, et
+j'en célébrai l'anniversaire avec la même dévotion et tout autant de
+satisfaction que les années précédentes; car, par une étude constante et
+une sérieuse application de la parole de Dieu et par le secours de sa
+grâce, j'acquérais une science bien différente de celle que je possédais
+autrefois, et j'appréciais tout autrement les choses: je considérais
+alors le monde comme une terre lointaine où je n'avais rien à souhaiter,
+rien à désirer; d'où je n'avais rien à attendre, en un mot avec laquelle
+je n'avais rien et vraisemblablement ne devais plus rien avoir à faire.
+Je pense que je le regardais comme peut-être le regarderons-nous après
+cette vie, je veux dire ainsi qu'un lieu où j'avais vécu, mais d'où
+j'étais sorti; et je pouvais bien dire comme notre père Abraham au
+Mauvais Riche:--«Entre toi et moi il y a un abyme profond.»
+
+Là j'étais éloigné de la perversité du monde: je n'avais ni
+concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la
+vie. Je ne convoitais rien, car j'avais alors tout ce dont j'étais
+capable de jouir; j'étais seigneur de tout le manoir: je pouvais, s'il
+me plaisait, m'appeler Roi ou Empereur de toute cette contrée rangée
+sous ma puissance; je n'avais point de rivaux, je n'avais point de
+compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la
+souveraineté. J'aurais pu récolter du blé de quoi charger des navires;
+mais, n'en ayant que faire, je n'en semais que suivant mon besoin.
+J'avais à foison des chélones ou tortues de mer, mais une de temps en
+temps c'était tout ce que je pouvais consommer; j'avais assez de bois de
+charpente pour construire une flotte de vaisseaux, et quand elle aurait
+été construite j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la
+charger de passerilles et de vin.
+
+
+
+
+RÉDACTION DU JOURNAL
+
+
+Mais ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi.
+J'avais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que
+m'importait tout le reste! Si j'avais tué du gibier au-delà, de ma
+consommation, il m'aurait fallu l'abandonner au chien ou aux vers. Si
+j'avais semé plus de blé qu'il ne convenait pour mon usage, il se serait
+gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient à pourrir sur la terre;
+je ne pouvais les employer qu'au chauffage, et je n'avais besoin de feu
+que pour préparer mes aliments.
+
+En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion,
+que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que
+suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on
+s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus.
+Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de
+convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment
+plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si
+ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient
+été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une
+petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six
+livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en
+avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais
+volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras
+pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six
+_penny_ de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une
+poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je
+n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un
+tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de
+ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la
+même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de
+leur inutilité.
+
+J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux
+qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon
+esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec
+reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui
+m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder
+plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à
+considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me
+donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici
+sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents
+qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés,
+parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses
+qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous
+manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous
+avons.
+
+Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de
+même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne:
+je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais
+premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement
+été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que
+le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu
+l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré
+pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué
+d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de
+plomb pour me procurer ma nourriture.
+
+Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me
+représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je
+fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais
+pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons
+et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps
+assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû
+périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre
+comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une
+chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou
+l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu
+le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une
+bête.
+
+Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence
+envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes
+ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce
+passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur
+infortune:--«Est-il une affliction semblable à la mienne?»--Qu'ils
+considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur
+aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable.
+
+Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon
+âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que
+j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine.
+J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute
+connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par
+mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer
+de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs
+et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé
+bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la
+crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs;
+tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins,
+tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les
+dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des
+dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon
+absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes
+pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au
+bien.
+
+J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment
+de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont
+j'avais joui,--telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine
+portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma
+cargaison d'Angleterre,--je n'avais pas eu une seule fois ces
+mots:--«Merci, ô mon Dieu!»--ni dans le cœur ni à la bouche. Dans mes
+plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou
+à lui dire:--«Seigneur, ayez pitié de moi!»--Je ne prononçais le nom de
+Dieu que pour jurer et blasphémer.
+
+J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme
+je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie
+passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence
+particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et
+combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant
+moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si
+abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon
+repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde
+de Dieu.
+
+J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de
+Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une
+sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi,
+qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je
+n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de
+bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu;
+que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort
+aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu
+m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer
+que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie
+nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles!
+enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde
+nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place
+où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un
+côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes
+féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses,
+ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni
+Sauvages pour me massacrer et me dévorer.
+
+En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre
+c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une
+vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il
+prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis
+ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je
+secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique.
+
+Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des
+choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou
+entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées.
+
+Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque
+temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre
+j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine
+laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura
+j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de
+remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir
+qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements
+qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant
+superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu
+lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité.
+
+D'abord,--je l'avais remarqué,--le même jour où je rompis avec mon père
+et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans
+la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave.
+
+Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade
+d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un
+bateau.
+
+Le même jour que je naquis, c'est-à-dire le 20 septembre, le même jour
+ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île.
+Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le
+même jour.
+
+La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le
+biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême
+réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près
+une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du
+blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en
+avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse.
+
+Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais
+plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais
+trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais
+soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres
+vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en
+eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où
+se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je
+laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter.
+Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas
+besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand
+bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout
+seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée.
+
+
+
+
+SÉJOUR SUR LA COLLINE
+
+
+La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à-fait nu, c'est que
+l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que
+lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même
+souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une
+chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais
+doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au
+soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment
+dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient
+immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais
+couvert.
+
+À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les
+quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes
+vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de
+grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais
+avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de
+ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à
+bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir
+long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une
+façon vraiment pitoyable.
+
+J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais,
+des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil
+sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures
+qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement
+très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand
+bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en
+acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout
+entier, c'est-à-dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux
+genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt
+contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient
+très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore
+plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et
+quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque
+et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti.
+
+J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un
+parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en
+avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les
+chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en
+mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus
+proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin,
+c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les
+chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps
+sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé
+avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma
+fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La
+principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu
+l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter
+au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je
+le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le
+poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et
+repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le
+plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le
+temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le
+portais sous mon bras.
+
+Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se
+résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux
+dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la
+vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de
+conversation, je me disais:--«Converser ainsi mutuellement avec mes
+propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes
+prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la
+société des hommes?»
+
+Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien
+d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la
+même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture
+annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,--je
+gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une
+provision d'un an;--outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties
+journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la
+construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal
+que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la
+crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si
+démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord,
+comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant
+toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener
+l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un
+commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au
+fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre
+convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau,
+et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant
+point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à
+peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu
+par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute
+mer.
+
+Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit
+point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la
+première, c'est-à-dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ
+quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet,
+et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île.
+J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse
+dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que
+j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les
+autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne
+songeai plus qu'à faire cette reconnaissance.
+
+Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus
+régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile
+de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais
+en grande quantité par-devers moi.
+
+Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je
+trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis
+alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes
+provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des
+éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait
+tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de
+toute humidité.
+
+À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un
+mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet;
+équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer,
+mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin,
+impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me
+décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence.
+J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt
+appeler des gâteaux,--un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais
+une grande consommation, une petite bouteille de _rum,_ une moitié de
+chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux
+grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que
+j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour
+me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.
+
+Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité,
+comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut
+beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île
+elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale,
+je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer,
+les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de
+sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je
+fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe.
+
+Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon
+entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il
+faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais
+revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un
+morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire.
+
+Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre,
+et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en
+découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer.
+
+En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je
+dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la
+pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y
+avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa
+violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse
+pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les
+choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre
+côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je
+reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais
+donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver
+aussitôt dans un remous.
+
+Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent,
+qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait
+de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de
+côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du
+courant.
+
+Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la
+mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les
+pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,--je
+n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,--que
+je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme
+l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que
+tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en
+plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il
+n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec
+mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu;
+car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas
+qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là
+ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité
+d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et
+l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de
+périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse
+tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais
+une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à-dire un de mes pots de
+terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du
+vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni
+continent ni île, avant mille lieues tout au moins?
+
+Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre
+pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors
+mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et
+l'unique bonheur que souhaitât mon cœur était d'y rentrer. Plein de ce
+brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.--«Heureux désert,
+m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où
+vas-tu?»
+
+
+
+
+POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?
+
+
+Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je
+murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette
+heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le
+véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par
+des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après
+que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle
+était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,--telle
+elle m'apparaissait alors,--emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais
+éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la
+revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes
+forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma
+pirogue vers le Nord, c'est-à-dire au côté Nord du courant où se
+trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil
+passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant
+du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au cœur, surtout quand
+au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment
+j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou
+la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car,
+n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner
+pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps
+continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et
+portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.
+
+À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue
+commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la
+limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le
+courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En
+remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait,
+et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui
+déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux
+parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au
+Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous
+rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.
+
+Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle,
+d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou
+qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement
+peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel
+empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec
+quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus
+joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux.
+
+Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon
+île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord
+drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte
+septentrionale, c'est-à-dire à son extrémité opposée à celle d'où
+j'étais parti.
+
+Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce
+remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je
+trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait
+entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues
+environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau
+tout-à-fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je
+continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais
+plus un grand sillage, comme auparavant.
+
+Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je
+trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre,
+s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le
+courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le
+Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin
+de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un
+bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et
+en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus
+bientôt gagné le rivage.
+
+Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma
+délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue;
+et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la
+hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte
+sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et
+la fatigue du voyage.
+
+J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma
+pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas,
+pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant;
+et ce que pouvait être l'autre côté,--l'Ouest, veux-je dire,--je
+l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me
+déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du
+côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma
+frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin.
+Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une
+très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant
+jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon
+embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui
+eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant
+parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et
+voir où j'étais.
+
+Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais
+allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma
+pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement
+chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le
+trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne
+tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la
+maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà
+dit, ma maison de campagne.
+
+Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour
+reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez
+si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma
+surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela
+plusieurs fois par mon nom:--«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre
+Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?--, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où
+êtes-vous allé?»
+
+J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme
+cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute
+l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le
+sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme
+la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,--je
+m'éveillai enfin tout-à-fait, horriblement épouvanté et dans la plus
+grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon
+Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui
+qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais
+coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu,
+qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et
+crier:--«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment
+êtes-vous venu ici?»--et autres choses semblables que je lui avais
+enseignées.
+
+Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au
+fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me
+remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là, et je cherchais
+quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus
+bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui
+tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint
+à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et
+continua de me dire:--«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là,
+où êtes-vous allé?--» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et
+je l'emportai ainsi avec moi au logis.
+
+J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer;
+j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et
+réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise
+d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il
+fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais
+parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser
+mon cœur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour
+l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en
+supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à
+l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin
+de l'île ainsi que je l'avais été déjà. Toutes ces raisons firent que je
+me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de
+tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.
+
+Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et
+sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant
+parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à-fait consolé
+en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de
+société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points.
+
+Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux
+mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je
+serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils
+que j'aurais pu faire un très-bon charpentier.
+
+J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et
+j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai
+infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde
+et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant
+hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon
+propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je
+parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en
+terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme
+et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive
+satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de
+notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement
+négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île,
+et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main
+sur aucune.
+
+Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que
+mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires,
+qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de
+m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter
+d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la
+suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais
+en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour
+une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses œufs et une pièce ou deux de sa
+chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un
+panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes
+corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et
+vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me
+servaient de grainiers.
+
+
+
+
+ROBINSON ET SA COUR
+
+
+Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait
+considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de
+suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je
+fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à-dire à ce qu'il faudrait que je
+fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans
+la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais
+apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus
+parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille
+chèvre. Mon cœur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse.
+
+J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai
+dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer
+quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si
+je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin
+par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri.
+
+À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent
+plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas
+bonnes,--je n'avais point de fil d'archal,--je les trouvai toujours
+rompues et mes amorces mangées.
+
+Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai
+donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles
+avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma
+façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis
+d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus
+aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient
+venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain
+matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent
+mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon
+système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails,
+un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux
+bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles.
+
+Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que
+je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce
+que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela
+n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai
+donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante.
+Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut
+apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours
+sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire
+et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces
+animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien
+avec eux.
+
+Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors
+davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je
+les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans
+beaucoup de peine.
+
+Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le
+bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se
+familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de
+chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire
+multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en
+avoir un troupeau autour de ma maison.
+
+Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes
+chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient
+sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me
+fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que
+ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne
+pourraient forcer.
+
+L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue
+m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce
+de terre convenable c'est-à-dire où il y eût de l'herbage pour leur
+pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du
+soleil.
+
+Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut
+une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou
+_savane_,--comme on dit dans nos colonies occidentales,--un lieu plat et
+ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou
+trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma
+prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain
+de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux
+milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette
+palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu
+dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je
+n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans
+un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et
+que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper.
+
+Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges
+d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je
+résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent
+verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres
+que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à
+même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait.
+
+C'était agir avec prudence, et je me mis à l'œuvre avec courage. Je fus
+trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce
+fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux
+pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour
+les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge
+et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après
+l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs
+liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée
+de grains.
+
+Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un
+troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après
+j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour
+ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur
+usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les
+prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un
+enclos à l'autre.
+
+Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait,
+non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle
+je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à
+l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma
+laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de
+lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont
+nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage.
+Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre,
+qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il
+est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et
+très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus
+jamais faute.
+
+Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses
+créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans
+la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous
+donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle
+table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu
+que la faim et la mort!
+
+Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite
+famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute
+l'île:--j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais
+les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point
+de rebelles parmi mes peuples!
+
+Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme
+s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon
+chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point
+trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours
+assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté
+et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma
+main leur donnait comme une marque de faveur spéciale.
+
+Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils
+étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon
+habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle
+espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là, tandis que
+les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent
+fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient
+tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un
+grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de
+laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un
+peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir
+beaucoup trop.
+
+J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma
+pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau
+le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver
+moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me
+résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie
+d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une
+colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de
+voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je
+résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce
+que je fis.--Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel
+que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je
+m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de
+sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage.
+Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure:
+
+J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec
+une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau
+de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en
+ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses
+vêtements.
+
+J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans
+descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux
+genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc
+dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un
+pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point;
+mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel
+nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et
+se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le
+reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare.
+
+J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait
+avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y
+appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en
+outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait
+par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient
+deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma
+poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille,
+sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de
+peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus
+nécessaire de mon équipage.
+
+
+
+
+LE VESTIGE
+
+
+Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on
+l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait
+à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma
+barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des
+ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle
+qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière
+de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à
+quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en
+portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient
+assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une
+longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils
+eussent paru effroyables.
+
+Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu
+remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y
+reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau
+voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le
+long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais
+mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme
+alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court
+chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de
+rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré
+plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à-fait calme et douce: là
+comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point
+de courant.
+
+J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je
+résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était
+point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait,
+c'est-à-dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se
+joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause
+de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest
+ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux
+aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers
+je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une
+demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était
+tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce
+moment il n'aurait pu faire.
+
+Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du
+jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation.
+Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur
+au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à
+l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais
+plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre
+pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île.
+
+Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux
+plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente,
+entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que
+j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans
+l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus
+grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement,
+c'est-à-dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je
+tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze
+ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux,
+où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en
+épis séparés de la paille.
+
+Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle
+avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient
+devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir
+qu'ils masquaient une habitation.
+
+Près de cette demeure, mais un peu plus avant dans le pays et dans un
+terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et
+ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en
+saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de
+grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées.
+
+Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez
+belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec
+soin, c'est-à-dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment
+émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu,
+sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord
+n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je
+les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent
+s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce
+qu'ils faisaient tout-à-fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma
+tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur
+des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être
+réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de
+repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec
+d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture
+provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande
+houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne
+où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de
+mon principal manoir.
+
+Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à-dire pour mes
+chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et
+le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté
+qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits
+pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade
+qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux,
+ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le
+temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure
+muraille.
+
+Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais
+pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon
+bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux
+domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande,
+de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce
+lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette
+race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme
+toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits
+pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher
+quelques-uns.
+
+Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver
+ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec
+beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes
+aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain,
+médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré.
+
+Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre
+habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais
+habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car
+je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la
+montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de
+voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre
+du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des
+courants, le vent ou quelque autre malencontre.--Mais me voici arrivé à
+une nouvelle scène de ma vie.
+
+Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus
+excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu
+parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de
+la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je
+regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je
+montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur
+le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne
+pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là. J'y retournai encore
+pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était
+point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car
+c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les
+parties d'un pied. Comment cela était-il venu là? je ne le savais ni ne
+pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme
+confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on
+dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais
+derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à
+chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans
+l'éloignement.--Il n'est pas possible de décrire les formes diverses
+dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées
+extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes
+bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin!
+
+Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours
+depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je
+d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une
+porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se
+cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans
+cette retraite.
+
+Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de
+ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des
+choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux.
+J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je
+n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il
+fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce
+raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine
+aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui
+l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et
+comment était-il possible qu'un homme fût venu là? Mais d'un autre côté
+je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan
+se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de
+laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car
+il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai
+d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres
+moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais
+tout-à-fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple
+pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier
+contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la
+première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer
+totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et
+avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon.
+
+Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute
+appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus
+dangereuses créatures, c'est-à-dire des Sauvages de la terre ferme
+située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été
+entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon
+île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se
+souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne
+me serais soucié moi-même de les y avoir.
+
+
+
+
+LES OSSEMENTS
+
+
+Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au
+Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors
+dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation;
+car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en
+cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs
+recherches jusqu'à moi.--Puis de terribles pensées assaillaient mon
+esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que
+l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre,
+et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire,
+toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé,
+emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à
+mourir de faim.
+
+La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute
+ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que
+j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure
+m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver
+les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette
+inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que
+juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne
+pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et
+je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux
+ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût
+advenir, réduit à périr faute de pain.
+
+Quelle œuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme!
+Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses
+ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que
+demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons
+demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai
+même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et
+manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction
+était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste
+Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie
+silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être
+compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures;
+moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de
+la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité
+éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à
+la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre
+à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied
+dans l'île!
+
+Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de
+nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu
+de ma première stupeur.--Je considérai alors que c'était l'infiniment
+sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie;
+qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard,
+je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon
+Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à
+son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me
+condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il
+jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère,
+puisque j'avais péché contre lui.
+
+Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout
+puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé
+quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable
+de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à
+sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui,
+de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et
+aux inspirations de sa providence de chaque jour.
+
+Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des
+semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier:
+un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme
+préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans
+un profond abattement, quand tout-à-coup me revinrent en l'esprit ces
+paroles de la Sainte Écriture:--«Invoque-moi au jour de ton affliction,
+et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
+
+Là-dessus je me levai, non-seulement le cœur empli de joie et de
+courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance.
+Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le
+premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:--«Sers le Seigneur,
+et aie bon courage, et il fortifiera ton cœur; sers, dis-je, le
+Seigneur.»--Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me
+réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus
+plus triste au moins à ce sujet.
+
+Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il
+me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le
+vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage
+par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua
+aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une
+illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu
+prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant?
+D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si
+cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris
+que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle
+de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et
+d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que
+tout autre.
+
+Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas
+sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à
+languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge
+et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que
+je les trayasse,--ce qui était ordinairement ma récréation du soir,--et
+que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au
+fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait
+tari.
+
+Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de
+mes propres pieds,--je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur
+de mon ombre,--je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs
+pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais,
+regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma
+corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un
+homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible
+effroi: ce qui, au fait, était vrai.
+
+Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je
+m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon
+imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant
+de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le
+mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou
+quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là
+mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment,
+lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux
+environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai
+qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double
+désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon cœur de
+la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la
+fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou
+des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée,
+et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma
+sécurité? je ne savais.
+
+Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de
+la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la
+raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes
+clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de
+peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île,
+dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après
+cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût
+point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin
+qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à
+pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de
+l'île.
+
+Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon
+retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de
+mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs
+de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante
+que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus
+lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout
+cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la
+résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de
+ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné;
+je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à
+Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut
+sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait,
+j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et
+peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution.
+
+Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je
+m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes
+esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai
+beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et,
+après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si
+agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue,
+n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y
+avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais
+qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit
+avec dessein, soit poussées par les vents contraires.
+
+Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré
+l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si
+quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que
+possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque
+alors.
+
+Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable
+descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute
+apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec
+toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour
+attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à
+faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais
+prendre terre à des Sauvages.
+
+Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui
+avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de
+l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre
+délibération, je résolus de me faire un second retranchement en
+demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans
+auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait
+mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il
+n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire
+aussitôt une muraille épaisse et forte.
+
+
+
+
+EMBUSCADE
+
+
+De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé
+de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé
+propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour
+passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en
+amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en
+piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les
+mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de
+les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je
+pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus
+plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus
+point en sûreté qu'il ne fût fini.
+
+Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain
+environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui
+croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt
+mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande
+esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de
+ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied
+de ma muraille extérieure.
+
+Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans
+j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru
+et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait
+jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une
+habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais
+pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un
+endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde;
+et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute
+impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même
+il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille
+extérieure.
+
+C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures
+que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite
+qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne
+prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur.
+
+Durant ces travaux je n'étais pas tout-à-fait insouciant de mes autres
+affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui
+non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me
+suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore
+m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de
+perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux
+frais.
+
+Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux
+moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre
+emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je
+l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois
+petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que
+possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de
+chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal,
+je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce
+dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le
+plus raisonnable.
+
+En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les
+plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le
+désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et
+profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en
+essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il
+y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de
+bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement,
+n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais
+faits si péniblement.
+
+Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien
+enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le
+comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y
+trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix
+chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette
+clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois,
+comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps.
+
+La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce
+travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici
+que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie
+beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer
+ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux
+de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon
+esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte
+et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales
+accablaient tellement mon cœur, que je me trouvais rarement en état de
+m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette
+résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que
+dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais
+plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être
+massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma
+propre expérience qu'un cœur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour
+et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un cœur plein de
+terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain,
+un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu
+qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles
+affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent
+être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier
+Dieu est purement un acte de l'esprit.
+
+Mais poursuivons.--Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite
+provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu
+secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la
+pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et
+promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation
+qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes
+d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre
+navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné
+que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés
+jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps.
+Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de
+la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai
+plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette
+dans ma poche.
+
+Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où
+vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un
+vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu
+que je l'imaginais.--Si par une providence spéciale je n'avais pas été
+jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il
+m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots
+du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute
+mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces
+Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats,
+et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où
+suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en
+repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard.
+
+Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île,
+comme je le disais tout-à-l'heure, je fus profondément atterré. Il me
+serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à
+l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres
+ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et
+un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs,
+où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce
+festin de chair humaine.
+
+Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps
+l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient
+étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale
+brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine.
+J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais
+jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face,
+mon cœur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne
+m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même,
+je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte
+sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.
+
+Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai
+tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection
+de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai
+Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère
+à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que
+j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que
+je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de
+ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa
+connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui
+compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que
+je pouvais souffrir encore.
+
+Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je
+commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne
+l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient
+jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni
+souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver
+quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie
+couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.--J'avais été
+plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature
+humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer
+dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais
+facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours
+parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des
+hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais
+me faire connaître.
+
+Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de
+leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer,
+que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre
+district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district,
+j'entends par cela mes trois plantations: mon _château_, ma _maison de
+campagne_, que j'appelais ma tonnelle, et mes _parcs_ dans les bois, où
+je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la
+nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je
+redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une
+seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer
+à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer
+autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur
+d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel
+aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs
+mains.
+
+Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque
+d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre
+tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de
+précautions, que j'avais l'œil plus au guet, et que j'évitais de tirer
+mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait
+dans l'île.
+
+
+
+
+DIGRESSION HISTORIQUE
+
+
+C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu
+d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité
+de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore
+quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards;
+car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet,
+quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que
+j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma
+ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que
+j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le
+mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on
+ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux
+pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.
+
+Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions,
+j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de
+plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être
+misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il
+eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette
+réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que
+soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant
+leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs
+plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses
+positions.
+
+Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les
+frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que
+j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit
+imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un
+excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire
+de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était
+vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté;
+car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien,
+des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer:
+d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme
+je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs
+semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais
+tout-à-fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la
+rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni
+chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des
+Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu
+à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie,
+quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour
+m'y faire mettre la main.
+
+Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne
+faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces
+monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible,
+de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je
+remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si
+je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je
+couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les
+effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout
+avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait
+s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente
+Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient
+aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?
+
+Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur
+servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui,
+venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter
+tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de
+poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la
+certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre:
+elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer,
+ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je
+renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en
+embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à
+deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie
+quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à
+chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon
+sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette
+idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que
+j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois
+juste au moment de faire feu sur les Sauvages.
+
+J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à
+chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que
+même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel
+je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais
+rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou
+trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur
+que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces
+misérables barbares s'entre-dévorant.
+
+Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je
+pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même
+qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif
+d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier.
+Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et
+les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si
+serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne
+pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.
+
+Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence
+deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux
+mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre
+de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et
+mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de
+munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me
+mettre en campagne.
+
+Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en
+imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque
+matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ
+trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer
+quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais
+après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de
+cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune
+découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose,
+non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan,
+aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de
+toutes parts.
+
+Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon
+dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours
+être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une
+trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la
+discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant
+tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la
+monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la
+Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir
+d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et
+qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à
+cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne
+pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et
+entraînée par une infernale dépravation.--Mais lorsque je commençai à me
+lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je
+faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion
+elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme
+et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle
+mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes
+criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis
+durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les
+exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de
+m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils
+vidaient entre eux?--Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment
+puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il
+est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce
+n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur
+reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point
+pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les
+péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce
+soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf,
+et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
+
+De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et
+que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je
+les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent
+mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent
+encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée,
+quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises.
+
+Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il
+me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien:
+ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si
+je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux,
+il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir,
+mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent
+aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été
+justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils
+pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces
+peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils
+observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices
+humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux
+Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les
+autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette
+extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde
+exécration, et comme d'une boucherie et d'une œuvre monstrueuse de
+cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par
+là le nom d'_Espagnol_ est devenu odieux et terrible pour toute âme
+pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était
+seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les
+malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des cœurs
+magnanimes.
+
+Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je
+commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que
+c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que
+mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils
+ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que
+possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me
+découvrir et à m'attaquer.
+
+
+
+
+LA CAVERNE
+
+
+D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non
+d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins
+que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient
+alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard;
+car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui
+était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs
+compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction
+certaine, dont je n'étais point menacé.
+
+Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais
+en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire
+était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas
+laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans
+l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine.
+
+La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que
+j'étais tout-à-fait sorti de mes devoirs en concertant des plans
+sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends
+innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient
+coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les
+offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu
+qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont
+publiquement offensé.
+
+Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour
+moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le
+voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre
+volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi
+détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la
+protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains
+des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins
+d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de
+ma vie.
+
+Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si
+éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant
+tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je
+n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus
+sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être
+tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se
+présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté
+de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans
+une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je
+savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au
+moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison
+que ce fût.
+
+J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais
+laissé là, c'est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière
+d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin:
+c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes
+ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne
+laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île.
+
+Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne
+sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles,
+c'est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans
+les bois, qui, parqué tout-à-fait de l'autre côté de l'île, était à
+couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui
+hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque
+chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne
+doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné,
+ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien
+qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon
+sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois,
+quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent
+n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant
+et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma
+terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse
+apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je
+n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course?
+
+Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement
+mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme
+pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer
+quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence
+d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens
+bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de
+considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient
+sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois
+durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de
+gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls
+invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable
+de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur
+imminence ou de leur possibilité.
+
+Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit
+lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à
+l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous
+sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand
+nous sommes en suspens,--comme on dit,--dans le doute ou l'hésitation du
+chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une
+autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens,
+notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une
+étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du
+pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous
+avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination
+nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine
+et à notre perte.--Par ces réflexions et par quelques autres semblables
+je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète
+toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de
+ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en
+avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur
+mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette
+conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière
+partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques
+autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors
+du même œil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour
+être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la
+vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne,
+ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils
+avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle
+intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus,
+peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une
+preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits
+unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai
+occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette
+terre fatale.
+
+Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces
+anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à
+mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour
+mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du
+soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne
+s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper
+un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon
+mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du
+feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande
+distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais
+transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient
+l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma
+nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je
+découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire
+que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son
+ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu
+comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.
+
+L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un
+pur hasard,--dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes
+ces choses à la Providence,--je coupais de grosses branches d'arbre pour
+faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je
+faisais ce charbon, ce que voici:
+
+Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je
+l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire
+mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous
+des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand
+il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le
+charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à
+tout ce qui réclamait l'usage du feu.
+
+Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois,
+j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce
+de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans
+difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux,
+c'est-à-dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être
+une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de
+hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de
+cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux
+brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la
+sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils
+étincelaient comme deux étoiles.
+
+Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille
+fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu
+vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je
+devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que
+moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et
+me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas
+fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car
+j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un
+bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un
+profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me
+saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes
+cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du
+mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant
+que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout
+pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma
+torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre
+un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit,
+lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse.
+
+Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir;
+il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort
+bien rester là, car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant
+qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait
+d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire.
+
+
+
+
+FESTIN
+
+
+Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je
+trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze
+pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la
+main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le
+côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si
+basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux
+pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de
+flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir
+le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec
+une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une
+pièce d'artifice.
+
+En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles
+de ma façon,--car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif
+de chèvre;--j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à
+quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce
+qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais
+pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout.
+Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt
+pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas
+un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de
+cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles
+de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des
+diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,--ce que je suppose plus
+volontiers?--je l'ignorais.
+
+Bien que tout-à-fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on
+puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte
+de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il
+n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule
+difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais
+comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr
+dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je
+résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la
+conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes
+de réserve, c'est-à-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de
+mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que
+cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme
+des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas
+d'expédition.
+
+Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de
+poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai
+que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou
+quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une
+croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de
+sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne
+poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je
+l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai
+dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi
+tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles.
+
+Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on,
+dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais
+persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les
+Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le
+faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque.
+
+Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la
+caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus
+commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y
+jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver
+de toute odeur infecte.
+
+J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette
+île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse
+eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler,
+j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes
+jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je
+mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques
+distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus
+vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit,
+appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il
+articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un
+grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six
+ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces
+animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets
+existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin
+CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon
+île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il
+croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et
+très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse.
+Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel
+point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de
+me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des
+deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque
+temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils
+s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou
+trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma
+famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer
+touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou
+trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma
+main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin
+CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux
+je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux
+de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés
+sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que
+j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un
+bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les
+arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le
+disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle
+n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages.
+
+Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon
+histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste
+observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie,
+que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le
+plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre
+délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en
+trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais
+jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma
+résidence solitaire dans cette île.
+
+Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour,
+comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,--car je ne puis
+l'appeler solstice d'hiver,--temps particulier de ma moisson, qui
+m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de
+très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la
+lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers
+l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient
+venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à
+ma grande affliction, sur le côté que j'habitais.
+
+À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas
+sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas
+tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en
+rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe
+quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que
+l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent
+découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et,
+ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage,
+aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.
+
+Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon
+artillerie, comme je l'appelais, c'est-à-dire mes mousquets montés sur
+mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à
+combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander
+avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer
+des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures,
+je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au
+dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte.
+
+Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce
+que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter
+davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le
+flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après
+moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là,
+couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais
+apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas
+moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour
+se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai,
+pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient
+apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir.
+
+Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme
+c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour
+du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le
+trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi
+et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement
+devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de
+calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du
+flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation
+faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.
+
+La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta
+à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou
+pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure
+environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma
+longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs
+gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils
+étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais
+étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le
+distinguer.
+
+Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets
+sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans
+fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je
+me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les
+traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux
+heures,--car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je
+l'étais,--je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de
+Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant
+route pour le continent.
+
+Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au
+rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des
+tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie.
+Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à
+méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils
+pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent.
+
+
+
+
+LE FANAL
+
+
+Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez
+rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent,
+c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige.
+Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de
+chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle
+je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste
+m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est
+plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de
+cette attente ou de ces appréhensions.
+
+Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et
+j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup
+mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les
+assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en
+deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si
+j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain,
+la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de
+suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs
+d'hommes, et peut-être plus encore.
+
+J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété
+d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de
+ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce
+n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout
+le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande
+consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse
+pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune
+occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les
+Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils
+enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de
+quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je
+devais m'attendre alors.
+
+Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais
+comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est
+possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois
+fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point
+connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai
+et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux
+l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.
+
+La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize
+mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et
+souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents
+accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des
+sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet
+acte.--Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le
+milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en
+rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes
+marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout
+le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La
+nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif
+particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions
+sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup
+de canon tiré en mer.
+
+Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de
+toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon
+esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable,
+et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je
+montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et
+j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à
+entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute
+frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette
+partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.
+
+Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant
+de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de
+détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence
+d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui
+m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait
+aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la
+colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la
+violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si
+toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et
+il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que
+j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs
+autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit
+jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci,
+je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un
+navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec
+mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps
+encore trop brumeux, du moins en mer.
+
+Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus
+bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un
+navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire,
+je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de
+l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les
+courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors
+parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la
+carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur
+d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et
+qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de
+contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position
+la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma
+vie.
+
+C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre;
+car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune
+connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été
+poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de
+l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis
+supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la
+chaloupe.--Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon
+feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de
+conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté
+dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant
+très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait
+commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les
+flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à
+mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord.
+D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui
+allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse,
+avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je
+pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur
+chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné,
+ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient
+rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la
+faim à se manger les uns les autres.
+
+Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma
+position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer.
+Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus
+reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon
+malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur
+ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est
+rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère
+si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et
+trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les
+nôtres.
+
+Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun
+homme eût échappé,--rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri
+tout entier,--à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre
+bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure
+possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de
+semblable.
+
+Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent
+désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent
+s'en exhalait ainsi:--«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être
+sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un
+compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»--Dans tout
+le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la
+société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en
+être séparé.
+
+Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles
+sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents
+à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre
+âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non
+possession en devient vraiment insupportable.
+
+Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul
+homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:--«Oh! qu'un homme
+ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!--J'étais si
+violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains
+se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec
+tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse
+brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se
+serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les
+séparer.
+
+Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature;
+quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours
+surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute
+l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me
+représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société
+d'un Chrétien comme moi.
+
+Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux
+peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour
+dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du
+naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le
+corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île,
+proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste
+de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue.
+Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses
+poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois
+plus de valeur pour moi.
+
+La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma
+pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à
+bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui
+m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais
+peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là
+réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait
+tellement au cœur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il
+fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je
+m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une
+impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir
+d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne
+le faisais point.
+
+
+
+
+VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ
+
+
+Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château
+afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de
+pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une
+bouteille de _rum,_--j'en avais encore beaucoup en réserve,--et une
+pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je
+vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma
+cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge,
+composée d'un grand sac de riz, de mon parasol--pour placer au-dessus de
+ma tête et me donner de l'ombre,--d'un second pot d'eau fraîche, de deux
+douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille
+de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon
+embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de
+diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long
+du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté
+Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou
+de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque
+distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que
+j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença
+à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait,
+je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et
+qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais
+s'élevât, j'étais inévitablement perdu.
+
+Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à
+abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage,
+je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant
+entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à
+réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot
+montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il
+me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je
+pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le
+flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne
+pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me
+fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un
+monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis
+clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre
+pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud
+de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que
+j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe
+septentrionale de l'île.
+
+Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin
+avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir
+reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait
+mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me
+sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à
+une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait
+fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la
+direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie,
+j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je
+l'atteignis.
+
+C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol
+par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe
+et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le
+gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence
+extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied;
+mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon
+paraissaient fermes.--Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le
+tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je
+l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma
+barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un
+de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze
+jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre
+bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.
+
+Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut,
+dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se
+tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au
+moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames
+brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens
+n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle
+chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.--Outre le chien,
+il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que
+je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale
+quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne
+sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils
+étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi
+plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et
+j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.
+
+Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis
+persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je
+trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de
+richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de
+Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà
+du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de
+là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor,
+mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de
+son équipage, je ne le sus pas alors.
+
+Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt
+gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans
+beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets
+et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant
+aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je
+pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui
+me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une
+chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand
+la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure
+de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.
+
+Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne
+point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle
+caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à
+en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de
+_rum,_ mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un
+mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris
+plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai
+un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et
+remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la
+contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai
+deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu
+y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai
+en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ
+une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de
+couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus
+rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur.
+Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs
+de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et
+dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et
+quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à
+peu près une livre.
+
+Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de
+valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître
+canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais
+environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve,
+je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme
+toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand
+usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi
+comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre
+paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis
+bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est
+vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes
+noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je
+trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne
+valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le
+service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des
+souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de
+huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à
+un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier
+pour maître.
+
+Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme
+le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand
+dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût
+pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent
+de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse
+jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu
+rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.
+
+Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon
+embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans
+sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai
+tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon
+ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant
+un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais
+encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et
+ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais
+avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de
+l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas,
+et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes
+et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de
+l'autre côté.
+
+Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma
+malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable,
+fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins
+pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une
+nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y
+restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais
+à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois
+vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé
+de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel
+lieu, pour aller je ne sais où.
+
+J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de
+ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où
+découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de
+n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont
+placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux
+excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis
+l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même
+nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable
+condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au
+Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté
+d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps
+que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je
+suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années
+que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse
+demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.
+
+
+
+
+LE RÊVE
+
+
+J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une
+plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller
+comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la
+patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter
+au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul
+négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais
+cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?
+
+La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur
+les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou
+d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant
+l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je
+ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit
+appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de
+m'échapper de ce lieu.--Pour que je puisse avec le plus grand agrément
+du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne
+quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et
+que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.
+
+Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon
+dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et
+amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce
+qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je
+n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage
+de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.
+
+Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième
+année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans
+pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à
+l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble
+d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'œil, du moins pour
+sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il
+suit.
+
+Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude
+innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la
+mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire
+de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après
+ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition
+depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux
+de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état
+d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que
+j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas
+croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette
+époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais,
+comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune
+appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même.
+J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui
+m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.--Cette
+vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et
+particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence
+qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science
+de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le
+spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et
+terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que
+l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien
+des dangers qui l'environnent.
+
+Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à
+réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant
+tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande
+sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y
+avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de
+la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de
+tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient
+saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une
+tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me
+dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais
+injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas
+sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances
+inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa
+toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement
+tombé entre ces mains impitoyables.
+
+Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de
+ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage
+Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses
+créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même,
+qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme
+cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher
+dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance
+était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de
+chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne
+pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à
+même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.
+
+Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je
+serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les
+mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient,
+comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par
+quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin,
+s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me
+procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course.
+Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de
+gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma
+position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais
+pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je
+pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le
+côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque
+pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas
+possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son
+bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce
+qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.--Notez, je vous
+prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon
+esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes
+souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau
+naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment
+désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me
+donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens
+probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par
+ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la
+Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être
+suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma
+pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux
+qu'il était impossible d'y résister.
+
+Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec
+une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait
+comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre,
+la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.--On
+pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non
+pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de
+mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et
+onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le
+tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce
+Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors
+je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le
+bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il
+était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je
+me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il
+s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je
+lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais
+dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis
+cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner
+le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il
+faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller
+de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me
+réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression
+de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais
+en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je
+ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un
+grand abattement d'esprit.
+
+J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer
+quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout,
+si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à
+terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était
+impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une
+caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un
+autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et
+mon cœur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que
+ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les
+arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les
+mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse
+encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes
+étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que
+c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer
+de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout
+aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons
+militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour
+ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de
+long-temps me concilier avec elle.
+
+Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de
+grandes perplexités,--car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent
+long-temps dans ma tête,--mon véhément désir prévalut et étouffa tout le
+reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de
+ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et
+c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne
+se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle
+pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans
+l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il
+voudrait.
+
+Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que
+possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant
+un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au
+moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour
+découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment
+décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne
+puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois.
+Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été
+d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être
+apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.
+
+
+
+
+FIN DE LA VIE SOLITAIRE
+
+
+Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois
+Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire
+esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout
+moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien
+ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à
+rien, car il ne venait point de Sauvages.
+
+Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une
+longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient
+sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne
+heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage
+sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà
+à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes
+mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six,
+quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de
+cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente
+hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu.
+Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me
+préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque
+chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté
+l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai
+enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai
+jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là,
+posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime,
+pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide
+de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente,
+qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment
+était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir;
+mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume,
+avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.
+
+Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux
+misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis
+en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis
+aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de
+bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se
+mirent incontinent à l'œuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant
+que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour
+elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se
+voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança,
+et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables,
+droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon
+habitation.
+
+Je fus horriblement effrayé,--il faut que je l'avoue,--quand je le vis
+enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par
+toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se
+vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne
+comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à-dire que
+les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient
+point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai
+quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois
+hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il
+les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux,
+de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il
+était indubitable qu'il leur échapperait.
+
+Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé
+dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du
+navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre
+infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage
+échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux, malgré la marée
+haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de
+brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse
+sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis
+qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur
+le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de
+quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint,
+ce fut très-heureux pour lui.
+
+Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la
+crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les
+fuyait.--Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que
+l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou
+un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver
+la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par
+mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme
+je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je
+m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la
+montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et
+j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi
+effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la
+main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux
+qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je
+l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire
+feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette
+distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu
+appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela
+provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta
+comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je
+m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une
+flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je
+le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait
+halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il
+était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il
+demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut
+cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je
+l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit
+facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu
+plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût
+été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis.
+Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les
+marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près
+il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner
+sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le
+regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il
+s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa
+tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il
+me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai,
+je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la
+besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que
+j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il
+commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui
+faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques
+mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à
+entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne
+exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de
+m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage
+abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et
+je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis
+cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si
+j'eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je
+pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui
+pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il
+courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement
+qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni
+mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec
+raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de
+bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que
+ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils
+peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il
+revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes
+que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du
+Sauvage.
+
+Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin
+j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit
+des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du
+mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché,
+il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt
+d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait
+frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang
+avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était
+bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je
+me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui
+donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand
+nombre.
+
+Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour
+que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui
+permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses
+mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier,
+qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je
+pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les
+deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais
+dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir
+cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.
+
+Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis
+qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut
+restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui
+montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me
+servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc
+et s'endormit.
+
+C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime
+d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant
+ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il
+avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout
+quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue
+comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et
+pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien
+avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens,
+des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt
+d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à
+décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas
+aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les
+dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.--Après avoir
+sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et
+sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes
+chèvres, parquées dans l'enclos près de là. Quand il m'apperçut il vint
+à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles
+d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de
+grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre,
+prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait;
+puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de
+servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était
+grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en
+beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de
+lui.
+
+
+
+
+VENDREDI
+
+
+En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me
+parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était
+le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire
+de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler _maître_, à dire
+_oui_ et _non_, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.--Je lui
+donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y
+trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en
+accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon.
+
+Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui
+fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des
+vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme
+nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le
+désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le
+reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les
+manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur
+en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis
+de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande
+soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir
+si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris
+parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni
+de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils
+avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune
+recherche.
+
+Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de
+courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec
+moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches,
+dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter
+un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le
+lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus
+amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines,
+et mon cœur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose
+terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La
+place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et
+là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en
+un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là
+après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains,
+les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres
+parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les
+Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois
+l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième;
+qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur
+voisin,--dont, ce semble, il était le sujet;--qu'un grand nombre de
+prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux
+qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que
+l'avaient été ceux débarqués par ces misérables.
+
+Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et
+tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand
+feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait
+encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était
+encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la
+moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je
+lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le
+tuerais.
+
+Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là
+je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui
+donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du
+pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans
+le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien.
+Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me
+le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis
+je lui donnai un bonnet très-commode et assez _fashionable_ que j'avais
+fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le
+moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que
+son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes
+ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de
+casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les
+endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y
+accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien.
+
+Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma _huche_ je commençai à
+examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et
+cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane
+dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la
+dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture
+donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de
+planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée.
+Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la
+barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi
+n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire,
+en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce
+retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant
+toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de
+branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de
+paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que
+j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une
+sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait
+point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes,
+je les prenais toutes avec moi pendant la nuit.
+
+Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme
+n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi.
+Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et
+affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son
+père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en
+toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de
+doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas
+nécessaire d'user de précautions à son égard.
+
+Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si
+toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement
+des œuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du
+bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de
+leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même
+raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et
+d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les
+outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin
+toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été
+données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer
+l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées,
+même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel
+elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique
+lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous
+faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée
+par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre
+entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me
+demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à
+tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en
+auraient fait un meilleur usage que nous?
+
+De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la
+souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa
+justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux
+uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes
+devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais
+par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle
+loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence
+infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne
+pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre
+cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et
+par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être
+justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous;
+qu'enfin nous sommes touts _comme l'argile entre les mains du potier, à
+qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?_
+
+Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je
+m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le
+rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me
+comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il
+était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait
+m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable
+de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me
+disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je
+demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais.
+
+Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour
+détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son
+appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je
+l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans
+l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et
+l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à
+l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai
+Vendredi. Holà! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas
+remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un
+des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une
+grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer
+comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il
+tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le
+voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel
+j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il
+arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il
+croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint
+s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une
+multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de
+ne pas le tuer.
+
+Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui
+faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui
+montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de
+l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à
+voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au
+même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un
+grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce
+que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau;
+c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon.
+Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre
+au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et
+lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En
+conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il
+vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il
+demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté
+ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il
+pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction
+propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de
+loin.
+
+
+
+
+ÉDUCATION DE VENDREDI
+
+
+Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je
+crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil.
+Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais
+lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu
+lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne
+pas le tuer.
+
+Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir
+chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez
+long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à-fait mort,
+s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu.
+Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je
+m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de
+son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être
+tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne
+s'offrit alors.--J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même
+soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase
+convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis
+un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai
+à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son
+goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel
+avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et,
+en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla se soulever, il le
+cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À
+mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher
+et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida
+point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si
+ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu.
+
+Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus
+de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire
+cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,--comme je l'avais vu
+pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,--en plantant deux pieux, un
+sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur
+leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant
+tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette
+invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de
+manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je
+n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne
+mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.
+
+Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la
+manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela
+aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le
+but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à
+pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable
+d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.
+
+Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu
+d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer
+une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une
+plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que
+mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers
+et de tout cœur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir
+du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi
+et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut
+très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je
+prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il
+travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait
+faire.
+
+Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans
+l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de
+presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les
+lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de
+temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu
+utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans
+sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement;
+sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour.
+Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je
+crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer
+jusque là.
+
+Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à
+retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris
+l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui
+demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans
+les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:--«Oui, oui, nous
+toujours se battre le meilleur;»--il voulait dire: nous avons toujours
+l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien
+suivant:--Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors,
+Vendredi, que tu as été fait prisonnier?
+
+Vendredi.--Ma nation battre beaucoup pour tout cela.
+
+Le maître.--Comment battre! si ta nation les a battus, comment se
+fait-il que tu aies été pris?
+
+Vendredi.--Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux
+prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la
+place là-bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand
+mille.
+
+Le maître.--Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de
+l'ennemi?
+
+Vendredi.--Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le
+canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois.
+
+Le maître.--Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle
+prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?
+
+Vendredi.--Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.
+
+Le maître.--Où les mène-t-elle?
+
+Vendredi.--Aller à toute place où elle pense.
+
+Le maître.--Vient-elle ici?
+
+Vendredi.--Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.
+
+Le maître.--Es-tu venu ici avec vos gens?
+
+Vendredi.--Oui, moi venir là.--Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest
+de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient.
+
+Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre
+des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la
+plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y
+apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller
+avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il
+reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une
+fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne
+savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de
+pierres sur un même rang et me pria de les compter.
+
+J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.--Après
+que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait
+de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me
+répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un
+canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours
+le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un
+courant opposés.
+
+Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de
+la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la
+cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de
+l'Orénoque,--dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus
+tard, notre île était située,--et que la terre que je découvrais à
+l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la
+pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi
+mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et
+les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait
+avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi
+les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute
+réponse que _Caribs_, d'où je déduisis aisément que c'étaient les
+_Caribes_, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui
+s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et
+jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il
+voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest
+de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes
+moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus
+comme moi, et qu'ils avaient tué _beaucoup hommes_, ce fut son
+expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les
+cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont
+chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.
+
+Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île
+jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:--«Oui, oui, pouvoir y aller
+dans deux canots.»--Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par _deux
+canots_. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté,
+qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux
+pirogues.
+
+Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis
+lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre
+l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre
+Sauvage me prêterait.
+
+Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il
+avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de
+jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour,
+entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me
+comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père.
+Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait
+fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il
+me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de
+tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était
+très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que
+la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage
+avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il
+devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me
+repartit:--«Toute chose lui dit: Ô!»--Mais, repris-je, les gens qui
+meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?--«Oui, répliqua-t-il,
+eux touts aller vers Benamuckée.»--Enfin je lui demandai si ceux qu'on
+mange y vont de même,--et il répondit: Oui.
+
+Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu.
+Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui
+désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir
+et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant
+et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout.
+Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande
+attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ--envoyé
+pour nous racheter--et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous
+entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait
+nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu
+que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait
+les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes
+montagnes, où il faisait sa demeure.
+
+
+
+
+DIEU
+
+
+Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que
+non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait
+que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à-dire, je me
+le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces
+vieillards allaient lui dire: Ô!--c'est ainsi qu'il appelait faire des
+prières;--puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que
+Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses
+même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde,
+et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au
+clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le
+catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre,
+voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares.
+
+Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la
+supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller
+sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une
+imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus
+encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient
+réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors
+j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa
+rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette
+haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde
+au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use
+pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se
+ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses
+piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres
+tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix.
+
+Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de
+justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur
+l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui
+démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême
+pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et
+la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de
+tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son
+origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à
+faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.--Le pauvre garçon
+m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et
+innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé
+longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible
+détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les _ouvriers
+d'iniquité_; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous
+détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il
+m'avait écouté avec un grand sérieux.
+
+Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le
+cœur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à
+renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de
+Christ sur la terre:--«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est
+si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus
+puissance que le diable?»--«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus
+fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous
+prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de
+résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»--«Mais,
+reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le
+diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus
+méchant?»
+
+Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse
+alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant
+guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un _résolveur_ de
+difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas
+l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une
+réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son
+langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui
+dis:--«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le
+jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer
+dans le feu éternel.»--Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la
+charge en répétant mes paroles:--«Réservé à la fin! moi pas comprendre;
+mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand
+auparavant?»--«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi
+Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes
+qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir
+et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à
+cela:--«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi
+vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu
+pardonner touts.»--Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et
+ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la
+nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu
+et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la
+conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut
+amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée
+pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur
+devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule,
+dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de
+Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,--j'entends la parole divine,--et
+l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont
+les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance
+salutaire de Dieu et les voies du salut.
+
+J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me
+levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors;
+et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier
+Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet
+infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le cœur de cette pauvre
+ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la
+réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si
+efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa
+conscience convaincue et son âme sauvée.--Quand il fut de retour,
+j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des
+hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile
+annoncée de la part du Ciel, c'est-à-dire la repentance envers Dieu et
+la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi
+notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien
+la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient
+exclus de la Rédemption, venue seulement pour les _brebis égarées de la
+maison d'Israël_.
+
+Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes
+les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse
+créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera
+en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je
+m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je
+n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent
+naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour
+l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la
+recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma
+vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais
+pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé.
+Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait
+excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie
+solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement
+conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui
+m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence
+pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour
+l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine
+chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût
+connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je
+réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait
+dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce
+lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de
+toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir.
+
+Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes
+conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je
+passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et
+complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui
+puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon
+Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni!
+j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et
+des pénitents consolés et régénérés.--Nous avions la parole de Dieu à
+lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en
+Angleterre.
+
+Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon
+mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens
+et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais
+tout-à-l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des
+deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une
+lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette
+portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui,
+c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la
+doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans
+les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et
+entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de
+mon devoir pour me porter directement au grand œuvre de la repentance
+sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur,
+source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à
+touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où
+précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même
+suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien
+tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent.
+
+Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux
+contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion,
+soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement
+ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à-fait chose vaine, comme,
+autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre
+humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et
+nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant
+et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et
+nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de
+sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la
+connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui
+répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions
+pu y parvenir.--Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et
+suivre chaque chose dans son ordre.
+
+Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance,
+lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler
+couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes
+aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île;
+comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au
+mystère,--car c'en était un pour lui,--de la poudre et des balles, et je
+lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir
+extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu,
+semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse;
+mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui
+non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme
+beaucoup plus utile dans une foule d'autres.
+
+
+
+
+HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI
+
+
+Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement
+de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment
+nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les
+autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les
+parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord
+duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où
+il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et
+avait entièrement disparu.
+
+Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes
+quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je
+n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement
+délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort
+long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à
+quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir
+au lieu à ma nation.»
+
+Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en
+y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé
+sur le rivage qu'il habitait, c'est-à-dire, comme il me l'expliqua, y
+avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque
+vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa
+chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je
+fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes
+s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations
+pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce
+bateau.
+
+Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même
+de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:--«Nous sauver hommes
+blancs de noyer.»--Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans
+le bateau?»--«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»--Je le
+questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à
+dix-sept.--«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»--«Ils vivent,
+ils demeurent chez ma nation.»
+
+Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce
+pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon
+île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut
+donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés
+dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les
+Sauvages.
+
+Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient
+devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans
+qu'ils étaient là, que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur
+donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils
+n'eussent point été tués et mangés:--«Non, me dit-il, eux faire frère
+avec eux»--C'est-à-dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé.
+Puis il ajouta:--«Eux manger non hommes que quand la guerre fait
+battre,»--c'est-à-dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit
+battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre.
+
+Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet
+de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans
+un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je,
+que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la
+terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à
+sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je
+lui en demandai le sujet:--«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon
+pays, là ma nation!
+
+Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face;
+ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion,
+comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet
+air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me
+laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de
+mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais
+il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait
+toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il
+ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses
+compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens,
+pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il
+avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits
+prisonniers de guerre.
+
+Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête
+créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma
+défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins
+plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi
+aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas
+une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois
+comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que
+plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction.
+
+Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je
+le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des
+nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il
+disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps
+ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai
+de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon
+trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie.
+
+Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était
+brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent,
+j'appelai Vendredi et lui dis:--«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton
+pays, chez ta propre nation?»--«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux
+d'être dans ma propre nation.»--«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu
+redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état
+sauvage où tu étais auparavant?»--Il prit un air chagrin, et, secouant
+la tête, il répondit:--«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur
+conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau,
+lait; non plus manger hommes.»--«Alors ils te tueront.»--À ce mot il
+devint sérieux, et répliqua:--«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers
+aimer apprendre.»--Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à
+s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des
+hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors
+s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit
+qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un
+canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:--«Moi partir
+avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»--«Non, non,
+moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»--Il
+entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis
+et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me
+narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept
+hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à
+leur rivage dans la détresse.
+
+Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour
+tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient
+être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je
+réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne
+pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île
+éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans
+secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière
+de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour
+retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite
+frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,--car je
+la tenais toujours enfoncée sous l'eau,--je la mis à flot, je la lui fis
+voir, et nous y entrâmes touts les deux.
+
+Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la manœuvre: il la faisait
+courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire.
+Tandis que nous voguions, je lui dis:--«Eh bien! maintenant, Vendredi,
+irons-nous chez ta nation?»--À ces mots il resta tout stupéfait, sans
+doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller
+si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain
+donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais
+faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment
+grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée
+là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue
+et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un
+bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait--beaucoup assez
+vivres, boire, pain:--c'était là sa manière de parler.
+
+En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui
+le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de
+cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua
+pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il
+avait. Il me répondit ainsi:--«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi
+moi fait?»--Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais
+point du tout en colère.--«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant
+ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma
+nation?»--«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y
+retourner?»--«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là:
+Vendredi là et pas maître là.»--En un mot il ne pouvait se faire à
+l'idée de partir sans moi.--«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je;
+mais que ferais-je là?»--Il me répliqua très-vivement là-dessus:--«Vous
+faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être
+hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner
+connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»--«Hélas! Vendredi,
+répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un
+ignorant.»--«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner
+eux bien.»--«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi;
+laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»--À ces paroles il
+retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait
+coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.--«Que
+faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»--«Vous prendre, vous tuer
+Vendredi.»--«Moi te tuer! Et pourquoi?»--«Pourquoi, répliqua-t-il
+prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas
+renvoyer Vendredi loin.»--Il prononça ces paroles avec tant de
+componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je
+découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si
+ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne
+l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi.
+
+Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une
+affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même
+je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa
+source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son
+espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je
+n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie
+d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire
+une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la
+supposition déduite du premier entretien, c'est-à-dire qu'il y avait là
+dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis
+en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être
+abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon
+projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une
+flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons
+gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était
+qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer
+notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que
+j'avais commise la première fois.
+
+
+
+
+CHANTIER DE CONSTRUCTION
+
+
+À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle
+sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais
+même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais
+seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle _fustok_ et
+qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de
+Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur.
+Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire
+un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des
+outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné
+la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre
+pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches,
+que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son
+extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta
+encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en
+quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.--Elle
+aurait pu porter vingt hommes très-aisément.
+
+Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa
+grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur
+Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui
+demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y
+aventurer.--«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand
+même grand souffler vent.»--Cependant j'avais encore un projet qu'il ne
+connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma
+pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez
+aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là,
+car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi
+de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et
+l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais
+que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de
+vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais
+mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation,
+n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un
+semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries,
+et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui
+me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup
+de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car
+je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose
+triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en
+_épaule de mouton,_ qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic
+au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une
+voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la
+manœuvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de
+Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de
+mon histoire.
+
+Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à-dire à
+gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement,
+j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider
+à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail.
+Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais
+l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y
+travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en
+considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours
+et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta
+autant de labeur que le bateau tout entier.
+
+Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur
+Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car,
+bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la manœuvre
+de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand
+il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et
+quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt
+de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors,
+dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu
+de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un
+navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui
+faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare
+d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la
+boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours
+visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les
+saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni
+sur terre, ni sur mer.
+
+J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans
+cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon
+serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie
+d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout
+le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce
+lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses
+miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais
+encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant
+de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte
+et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que
+ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans
+l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire
+je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes
+raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même
+qu'auparavant.
+
+La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de
+coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en
+sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit
+au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage
+pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit
+bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à
+la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher
+l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du
+retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes
+d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien
+qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de
+novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon
+entreprise.
+
+Quand la saison favorable s'approcha, comme la pensée de mon dessein
+renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer
+tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une
+certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je
+me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer
+notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces
+apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour
+voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous
+faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands
+des œufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que
+depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma
+fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre,
+et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:--«Ô maître!
+ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»--«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui
+dis-je.»--«Oh! Là-bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»--Je
+conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais,
+après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,--«Eh bien!
+Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»--Je le rassurai ainsi autant
+que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était
+tout-à-fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages
+étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le
+dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le
+réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand
+danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.--«Mais il faut,
+ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre,
+Vendredi?»--«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand
+nombre.»--«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils
+ne tueront pas.»--Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il
+me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce
+que je lui enjoindrais. Il répondit:--«Moi mourir quand vous commander
+mourir, maître.» Là-dessus j'allai chercher une bonne goutte de _rum_ et
+la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon _rum_ que j'en avais
+encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux
+fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de
+chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris
+ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de
+cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles
+seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté,
+et je donnai à Vendredi sa hachette.
+
+Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je
+gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais
+découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là
+vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur
+unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois
+corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé,
+qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire.
+
+Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit
+d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage
+était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette
+observation et l'horreur que m'inspirait l'œuvre atroce que ces
+misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je
+retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux
+et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes
+côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par
+le _rum_ que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta
+comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir.
+
+Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que
+je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa
+ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même
+un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous
+nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite
+bouteille de _rum,_ et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles.
+Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne
+point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui
+eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à
+ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner
+le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant
+qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu
+chose facile à faire.
+
+Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent
+à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de
+leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes,
+il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais
+été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle
+nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des
+hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention
+de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare
+est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi
+bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à
+leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs
+actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera
+bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national
+il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon
+affaire.
+
+
+
+
+CHRISTIANUS
+
+
+Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur
+ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à
+lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi--Ces
+pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de
+me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir
+alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre,
+à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une
+injonction formelle.
+
+Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la
+précaution et le silence possibles,--ayant Vendredi sur mes talons,--je
+marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche
+des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi.
+J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était
+juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter
+réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il
+obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait
+très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un
+de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un
+autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt,
+affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était
+pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il
+m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul
+mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à
+l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc
+couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou
+quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était
+Européen et qu'il avait des vêtements.
+
+Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux
+que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant
+un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors
+je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère,
+quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant
+d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui
+couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre
+arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement
+sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ.
+
+Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces
+misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement
+d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être
+l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés
+pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:--«Maintenant,
+lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.--«Alors,
+Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y
+manquer en rien.»--Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de
+chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en
+joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.--«Es-tu prêt? lui
+dis-je alors.»--«Oui,» répondit-il.--«Allons, feu sur touts!»--Et au
+même instant je tirai aussi.
+
+Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en
+blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut,
+soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas
+blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient
+de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur
+venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin,
+comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements.
+Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil
+de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma
+et ajusta aussi.--«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.--«Oui,
+répondit-il.--«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous
+tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes
+n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites
+balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de
+frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang,
+criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la
+plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas
+tout-à-fait morts.
+
+--«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides
+et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»--Ce qu'il
+fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois
+avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils
+m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi
+d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était
+guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre
+victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du
+festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne
+sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et
+s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient
+jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai
+vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me
+comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges
+pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait
+touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en
+vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un
+troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.
+
+Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je
+coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé
+ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui
+il était. Il répondit en latin: _Christianus_. Mais il était si faible
+et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma
+bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de
+boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea.
+Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: _Español_.
+Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes
+possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.--«Señor, lui
+dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus
+tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force,
+prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»--il les prit avec
+gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si
+elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses
+meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais
+il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres
+misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur
+étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à
+s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le
+cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si
+trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent
+seulement d'effroi.
+
+Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon
+coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon
+sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous
+avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous
+avions laissées là; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui
+donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et
+recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient
+besoin.
+
+Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre
+l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de
+leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui
+ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et
+aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà
+cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à
+la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon,
+l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui
+arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna
+sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du
+corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au
+secours, j'eusse eu le temps de le joindre.
+
+Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans
+autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha
+premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je
+l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol
+m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et
+il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux;
+mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où
+Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui,
+malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces
+vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois
+rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions
+savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui
+s'échappèrent de nos mains.--
+
+3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre.
+
+2 Tués à la décharge suivante.
+
+2 Tués par Vendredi dans le bateau.
+
+2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord.
+
+1 Tué par le même dans les bois.
+
+3 Tués par l'Espagnol.
+
+4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna
+la chasse.
+
+4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort.
+
+21 en tout.
+
+Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre hors
+de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois
+coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait
+vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse;
+et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais
+qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent
+peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur
+nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à
+un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre;
+mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage,
+étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été
+l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se
+passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il
+était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si
+long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.
+
+Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui
+l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se
+soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant
+sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir.
+
+Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de
+l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une
+goutte de _rum_ à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son
+salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint
+à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à
+attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce
+Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser,
+chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et
+la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il
+se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui
+faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à
+lui-même, il s'écria:--«C'est mon père!»
+
+
+
+
+VENDREDI ET SON PÈRE
+
+
+Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie
+et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père
+délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses
+extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit
+je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de
+son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui
+tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il
+prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les
+réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je
+lui donnai du _rum_ de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent
+un excellent effet.
+
+Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui
+était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au
+bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur
+chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si
+violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était
+contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et
+qu'ils eussent regagné leur côte.
+
+Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père,
+que de quelque temps je n'eus pas le cœur de l'arracher de là. Cependant
+lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers
+moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui
+demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et
+répondit:--«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»--Je lui
+donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je
+portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de _rum_ pour
+lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais
+encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en
+donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée
+que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été
+épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,--car c'était le garçon le
+plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;--il courait avec une telle
+vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant.
+J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son
+chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins
+de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus
+qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la
+main.
+
+Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un
+pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en
+outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il
+porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré,
+j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que
+le _rum_ ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait
+de soif.
+
+Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un
+peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au
+pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui
+envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme,
+qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un
+arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils
+avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui
+apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre
+le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une
+poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude
+et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais,
+quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant
+qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais
+réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses.
+Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter
+et de les lui bassiner avec du _rum,_ comme il avait fait à son père.
+
+J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi
+fut retenu là, toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait
+la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même
+posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva
+sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait
+que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva
+seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc
+aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât
+à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre
+demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune
+et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et
+l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur;
+puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il
+ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez
+violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais
+marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et,
+les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment
+où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il
+me répondit:--«Vais chercher plus bateau.»--Puis il repartit comme le
+vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et
+il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y
+arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla
+ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois
+dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne
+savait que faire.
+
+Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les
+inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus
+bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur
+laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous
+les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification,
+nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était
+impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point
+l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes
+fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de
+vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans
+l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que
+j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais
+avoir, c'est-à-dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées
+dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir.
+
+Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il
+me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un
+Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que
+j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple
+était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur;
+touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si
+besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et
+ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était
+protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était
+papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de
+conscience dans toute l'étendue de mes États.
+
+Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers
+délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je
+songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à
+Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri
+d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que
+je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et
+étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de
+viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le
+bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,--car jamais je
+n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,--je portai le
+tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table pour mes
+hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner.
+Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant
+d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui
+parlait assez bien la langue des Sauvages.
+
+Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de
+prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes
+à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de
+bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les
+cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu
+l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de
+leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne
+pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en
+supporter la vue si je fusse allé par là. Il exécuta touts mes ordres
+ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages;
+si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement
+que par le coin du bois qui saillait sur la place.
+
+Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets.
+Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il
+pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous
+attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que
+nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu
+surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite;
+qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers
+certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il
+était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à
+ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit
+qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si
+effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués,
+du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que
+leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs,
+et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient
+apparus,--c'est-à-dire Vendredi et moi,--étaient deux esprits célestes
+ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des
+hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les
+avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne
+pouvaient pas concevoir qu'un homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et
+tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux
+Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et
+d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de
+descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de
+ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer,
+qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île
+ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.
+
+Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de
+continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et
+toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase
+campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.
+
+Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot
+reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me
+remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père
+de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement
+qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais.
+
+
+
+
+PRÉVOYANCE
+
+
+Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation
+sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait
+encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant
+fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité,
+en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur
+nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes
+les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu
+à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane,
+où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en
+pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les
+marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord
+cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que
+le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres
+à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de
+faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être
+dévorés.
+
+Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur
+étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant
+gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès
+leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.
+
+Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là, et s'ils
+n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils
+avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni
+bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte,
+leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le
+désespoir.
+
+Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient,
+venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si,
+étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui
+avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur
+trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance
+n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent
+mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux
+avantages qu'ils se promettent.--«Ce serait une chose bien dure pour
+moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils
+me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un
+Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la
+nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais
+mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les
+griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant
+l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais
+persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide
+de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous
+transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte
+espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur
+aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur
+patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon
+sort pire qu'il n'était auparavant.
+
+Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur
+condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés,
+qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un
+homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je
+voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de
+tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait
+en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient
+entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait
+jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi,
+d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part,
+et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils
+eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je
+voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par
+eux et signé de leur main.
+
+Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se
+séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse
+l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang
+s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.
+
+Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et
+très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable,
+dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle
+qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils
+avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il
+était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et
+mourir pour moi.
+
+Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le
+vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut
+tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui
+décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que
+je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai
+de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait:
+
+Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce
+temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes
+besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce
+que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais
+ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma
+famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes,
+qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette
+provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir
+avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à
+l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il
+croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de
+défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain
+que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin
+d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la
+disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point
+se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.--«Vous le
+savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de
+leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu
+lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain
+dans le désert.»
+
+Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé
+de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à
+labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois
+dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout
+duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé
+assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de
+riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de
+notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour
+notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre
+récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part
+notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il
+demeure six mois en terre dans ce pays.
+
+Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les
+Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement
+dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous
+avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance,
+il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de
+l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me
+paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père
+de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de
+leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette
+affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit
+un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même
+jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes
+planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq
+pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser
+quel prodigieux travail cela exigeait.
+
+En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit
+troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la
+chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même
+avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes
+une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car
+toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris,
+et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les
+raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité
+tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se
+préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante
+ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une
+grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous
+assure, excessivement succulent.
+
+C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut
+pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle
+l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux
+boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt
+boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien
+assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien
+même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous
+eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé
+notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde,
+c'est-à-dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté
+notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie,
+j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes.
+L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me
+blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme
+clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand
+surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à
+l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait
+négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui
+donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût
+d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il
+n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait
+dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur
+délivrance; mais, bien loin de là! qu'il la soutiendrait et la
+défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait
+il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être
+écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être
+satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce
+fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.
+
+Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,--le père de
+Vendredi,--partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire
+qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils
+arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.
+
+Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de
+poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de
+n'en user que dans les occasions urgentes.
+
+Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures
+que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques
+jours.--Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs
+suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs
+compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir,
+leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils
+déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les
+reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage.
+
+
+
+
+DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS
+
+
+Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans
+son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte
+exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le
+retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des
+années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je
+vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des
+années.
+
+Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint
+une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe
+dans l'histoire.--J'étais un matin profondément endormi dans ma _huche;_
+tout-à-coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me
+cria:--«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»
+
+Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai,
+aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage,
+qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis
+ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume;
+mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer,
+j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui
+portait le cap sur mon île, avec une voile en _épaule de mouton,_ comme
+on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi
+tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était
+située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là-dessus
+j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens
+n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore
+s'ils étaient amis ou ennemis.
+
+Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à
+faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher,
+comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et
+que je voulais planer au loin sans me découvrir.
+
+À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon œil distingua
+parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi
+au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes
+observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être
+anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise.
+
+Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir
+un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes
+compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la
+dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source
+m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris
+d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir
+dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour
+revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir.
+Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en
+état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus
+que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait
+mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de
+voleurs et de meurtriers.
+
+Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements
+secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir
+la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et
+avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait
+quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les
+manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des
+esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent
+tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas
+qu'ils nous viennent de quelque agent propice,--soit suprême ou
+inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,--et qu'ils
+nous sont donnés pour notre bien?
+
+Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce
+raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette
+secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été
+inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire
+qu'auparavant, comme on le verra tout-à-l'heure.
+
+Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation
+approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer
+et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas
+tout-à-fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où
+j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la
+grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car
+autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait
+eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de
+tout ce que j'avais.
+
+Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils
+étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent
+Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes,
+dont je trouvai que trois étaient sans armes et--autant que je pus
+voir--garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre
+firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus
+distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés,
+des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une
+sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient
+quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés,
+mais pas aussi profondément que le premier.
+
+À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel
+serait le sens de tout cela.--Vendredi tout-à-coup s'écria en anglais et
+de son mieux possible:--Ô maître! vous voir hommes anglais manger
+prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»--«Quoi! dis-je à Vendredi,
+tu penses qu'ils vont les manger?»--«Oui, répondit-il, eux vouloir les
+manger.»--«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne
+veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.»
+
+Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce
+pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle,
+m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés.
+Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou
+poignard,--comme l'appellent les marins,--pour frapper un de ces
+malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se
+glaça dans mes veines.
+
+Je regrettais alors du fond du cœur notre Espagnol et le vieux Sauvage
+parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver
+inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois
+hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre
+expédient se présenta à mon esprit.
+
+Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers
+par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par
+toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai
+aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur
+plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'œil
+hagard comme des hommes au désespoir.
+
+Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et
+commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me
+croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de
+moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai
+dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes
+féroces.
+
+De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j'allais
+recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la
+tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si
+long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas
+combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien
+elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils
+étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et
+dans un cas désespéré.
+
+Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes
+raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui
+ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont
+toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre
+grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne
+l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens
+qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine.
+
+C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient
+venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt
+rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils
+s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que
+l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée.
+
+Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus
+tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant
+l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe
+trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses
+camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais
+touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était
+trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse,
+presque comme un sable mouvant.
+
+Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de
+touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là
+dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre--, en
+l'engageant à s'éloigner de la chaloupe--«Hé! Jack, peux-tu pas la
+laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».--Ces mots me
+confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes
+compatriotes.
+
+Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois
+sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation,
+sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma
+demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à
+flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même
+d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient.
+
+Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien
+qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout
+autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à
+Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je
+pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma
+figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de
+chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux
+pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.
+
+Mon dessein était, comme je le disais tout-à-l'heure, de ne faire aucune
+tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus
+chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans
+les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres
+infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient
+cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de
+mille de moi, et probablement hors de la vue des autres.
+
+Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de
+leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que
+j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi,
+aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à-fait une
+figure de fantôme aussi effroyable que la mienne.
+
+
+
+
+OFFRES DE SERVICE
+
+
+Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant
+qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:--«Qui
+êtes-vous, gentlemen?»
+
+Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés
+quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils
+restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la
+parole en anglais:--Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma
+venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous
+y attendissiez pas»--«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me
+répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car
+notre condition passe tout secours humain.»--«Tout secours vient du
+Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à
+même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand
+malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une
+supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,--j'ai vu l'un d'eux
+lever son sabre pour vous tuer.»
+
+Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans
+l'ébahissement, s'écria:--«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité,
+êtes-vous un homme ou un Ange?»--«Soyez sans crainte, sir, répondis-je;
+si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux
+vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie,
+mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous
+secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons
+des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir?
+Dites quelle est votre infortune?
+
+--«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos
+assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce
+vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande
+peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce
+lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre
+un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place
+inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.»
+
+--«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont
+allés?»--«Ils sont là, sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré
+d'arbres; mon cœur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils
+ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous
+massacreraient touts.»
+
+--«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.--«Deux mousquets seulement
+et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.--. «Fort bien,
+dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est
+chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les
+faire prisonniers?»--Il me dit alors que parmi eux il y avait deux
+désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce;
+mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres
+retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me
+dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait
+à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.--«Eh bien, dis-je,
+retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur
+qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»--Puis
+volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous
+eussent cachés.
+
+--«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous
+prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en
+me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en
+toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le
+navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans
+quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres
+hommes protestèrent de même.
+
+--«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici:
+
+«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez
+ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos
+mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni
+aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres;
+
+«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez
+gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.»
+
+Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi
+humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes
+extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il
+le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait.
+
+--«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la
+poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable
+de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais
+il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je
+croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi,
+était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient
+couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait
+se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la
+providence de Dieu la direction de nos coups.
+
+Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les
+tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles
+vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le
+bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord
+et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.--«Cela étant, dis-je, la
+nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre
+vie.»--Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le
+sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le
+jugeraient convenable.
+
+Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller,
+et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine
+s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.--«Eh
+bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à
+dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent,
+c'est votre faute.»
+
+Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais
+donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons,
+armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes
+firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna,
+et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop
+tard, car au moment où il cria ils firent feu,--j'entends les deux
+hommes,--le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien
+visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la
+place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se
+dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine
+le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il
+ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots
+il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De
+cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement
+blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il
+serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde.
+Le capitaine leur dit:--«Je vous accorderai la vie si vous voulez me
+donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont
+vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à
+recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»--Ils
+lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer;
+et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je
+n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds
+et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île.
+
+Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la
+chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la
+voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort
+heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit
+des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il
+était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter
+aussi; et notre victoire fut complète.
+
+Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir
+réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui
+contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait
+jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été
+fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un
+tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand
+il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été
+préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent
+sur sa face, et il ne put proférer une parole.
+
+Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses
+deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue,
+c'est-à-dire par le haut de la maison. Là, pour se rafraîchir, je leur
+offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai
+toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour,
+mon bien long séjour en ce lieu.
+
+Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait
+leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et
+combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il
+y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces
+régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il
+était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de
+toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage
+tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais
+que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance
+à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la
+lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire
+était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec
+moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures
+prendre.--«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant
+trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie
+vis-à-vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser
+les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils
+seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses
+colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les
+attaquer.»
+
+Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la
+conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement
+quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans
+quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et
+de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les
+gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et
+la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation
+pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en
+force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci
+très-plausible.
+
+Là-dessus je lui dis:--«La première chose que nous avons à faire est de
+nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils
+ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la
+désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence
+nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à
+bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à-dire une bouteille
+d'eau de vie et une autre de _rum_, quelques biscuits, une corne à
+poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il
+y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi,
+surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant
+d'années.
+
+
+
+
+TRANSLATION DES PRISONNIERS
+
+
+Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,--les rames, le mât, la
+voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai
+dit,--nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils
+venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent
+toutefois la remmener.
+
+À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de
+recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils
+repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la
+mettre en état de nous transporter aux Îles-sous-le-Vent et de
+recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours
+présents à ma pensée.
+
+Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la
+grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un
+trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous
+étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que
+nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis
+nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour
+rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se
+remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux.
+
+À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon
+n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le
+vîmes,--à l'aide de mes longues-vues,--mettre à la mer une autre
+embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait
+nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes,
+munis d'armes à feu.
+
+Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes
+tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes
+d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait
+dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour
+venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante.
+
+De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le
+capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes
+qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi
+eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été
+assurément entraînés dans le complot par les autres.
+
+Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal
+officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui
+que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés
+dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils
+ne fussent trop forts pour nous.
+
+Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position
+étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les
+conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions
+être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou
+mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des
+circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne
+d'être tentée.--«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que
+j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui
+vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une
+chose malencontreuse dans toute cette affaire.»--«Eh quelle est-elle?»
+dit-il.--«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous
+l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner.
+S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la
+providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains;
+car faites fond là-dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage
+sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.»
+
+Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui
+redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre
+besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire,
+nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en
+étions parfaitement assurés.
+
+Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je
+les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma
+caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité
+d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des
+bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent
+garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur
+promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur
+liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper,
+ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement
+qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent
+très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des
+provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur
+bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions
+nous-mêmes.--Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle
+à l'entrée de la caverne.
+
+Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la
+vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop
+s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la
+recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et
+de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves
+garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en
+doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant
+surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre
+honnêtes hommes parmi eux.
+
+Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre
+embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre
+en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais
+craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage,
+avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible
+de nous en emparer.
+
+Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir
+touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent
+dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,--comme il a été
+dit,--de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond.
+
+Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de
+toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne
+pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était
+peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une
+salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en
+firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient
+dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en
+notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois
+la hardiesse de répondre.
+
+Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent,
+comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers
+le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et
+leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur
+esquif et remontèrent touts à bord.
+
+À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il
+pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile,
+regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait
+décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer.
+Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter.
+
+À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais
+avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils
+avaient délibéré, c'est-à-dire qu'ils laissèrent trois hommes dans
+l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent
+dans le pays pour chercher leurs compagnons.
+
+Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir
+que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne
+serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce
+qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de
+l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous
+perdrions le bâtiment sans retour.
+
+Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce
+qu'offrirait l'issue des choses.--Après que les sept hommes furent
+descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à
+une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre.
+Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux.
+
+Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et
+marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle
+était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans
+en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près
+de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent
+davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer.
+
+Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils
+pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au
+Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à
+appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là, n'osant pas sans doute
+s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils
+s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient
+trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première
+bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de
+l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien
+qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril
+qu'ils avaient à craindre.
+
+Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur
+délibération.--«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve
+générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons
+touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à
+coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans
+effusion de sang.»--J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût
+exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant
+qu'ils eussent pu recharger leurs armes.
+
+Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps
+fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon
+opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors,
+s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions
+peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque
+stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif.
+
+Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir
+s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables
+consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer.
+Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place
+pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour
+annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage
+projeté.
+
+Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,--et
+cela était réellement,--qu'ils renonçaient à leurs recherches et se
+décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à
+qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance;
+mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai
+d'un stratagème qui répondit complètement à mon but.
+
+J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté
+de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages
+lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite
+butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier
+aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots
+les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu,
+de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant
+toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les
+attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis
+enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai.
+
+
+
+
+LA CAPITULATION
+
+
+Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand
+Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt,
+et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté
+de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à-coup ils furent arrêtés
+par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et
+firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je
+l'avais prévu.
+
+Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été
+conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port,
+ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en
+laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit
+arbre sur le rivage.
+
+C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du
+capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi,
+et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux
+matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le
+rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait
+entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le
+capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria
+à l'autre, qui était dans l'esquif:--«Rends-toi ou tu es mort.»
+
+Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui
+voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs
+c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins
+de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement
+il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit
+sincèrement à nous.
+
+Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si
+bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils
+les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre,
+jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les
+laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner
+la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils
+revinrent auprès de nous.
+
+Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans
+l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché.
+
+Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils
+arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes
+entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci
+répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient
+marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous.
+
+Enfin ils atteignirent la chaloupe.--il serait impossible de décrire
+quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée
+dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux
+compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre
+de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans
+une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils
+seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des
+esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés.
+
+Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois
+leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment
+après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait,
+courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir.
+Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt
+ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez
+long-temps dura ce manége.
+
+Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement
+sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec
+avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je
+voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais
+l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se
+sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon
+embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à
+quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne
+pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient
+avant de faire feu.
+
+Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le
+maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et
+qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna
+ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était
+tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir,
+qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le
+frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès
+qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi
+que Vendredi, ils firent feu dessus.
+
+Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps
+et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le
+troisième prit la fuite.
+
+À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée,
+qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi,
+mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les
+trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.
+
+Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait
+juger de notre nombre.--J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans
+la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs
+noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là
+peut-être à des termes d'accommodement;--ce qui nous réussit à
+souhait;--car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où
+ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit
+donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:--«Tom Smith! Tom
+Smith!»--Tom Smith répondit aussitôt:--«Est-ce toi, Robinson?»--Car il
+paraît qu'il avait reconnu sa voix.--«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom
+de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous
+êtes touts morts à l'instant.»
+
+--À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»--«Ils sont
+ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous
+pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye
+blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes
+touts perdus.»
+
+--«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous
+rendons?»--«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,»
+répondit Robinson.--Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine
+lui-même se mit alors à crier:--«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous
+déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la
+vie sauve, hormis WILL ATKINS.»
+
+Sur ce, WILL ATKINS s'écria:--Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi
+quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»--Ce
+qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce WILL ATKINS avait
+été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte,
+et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en
+l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se
+rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur:
+c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts
+gouverneur.
+
+Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai
+pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses
+compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y
+compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes,
+s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins
+avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État.
+
+Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer
+le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler
+avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son
+égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait
+conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence.
+
+Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur
+répondit là-dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du
+gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île
+stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une
+île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire
+pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait
+donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y
+être traités comme la justice le requérait, hormis ATKINS, à qui le
+gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il
+serait pendu le lendemain matin.
+
+Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit
+cependant tout l'effet désiré. ATKINS se jeta à genoux et supplia le
+capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les
+autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en
+Angleterre.
+
+Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était
+venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à
+s'employer de tout cœur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans
+l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils
+avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si
+j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à
+son tour, et il dit au capitaine:--«Capitaine, le commandant vous
+appelle.»--Le capitaine répondit aussitôt:--«Dites à son Excellence que
+je viens à l'instant.»--Ceci les trompa encore parfaitement, et ils
+crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante
+hommes.
+
+Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la
+prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à
+exécution le lendemain.
+
+Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je
+lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il
+prît ATKINS et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer,
+bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à
+Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine.
+
+Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait
+un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position.
+
+Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont
+j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils
+avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur
+conduite dépendait leur sort.
+
+À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en
+pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait
+qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le
+navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la
+condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le
+gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr
+mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient
+s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le
+vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce.
+
+On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par
+des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine,
+et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient
+fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie,
+ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur
+père tant qu'ils vivraient.
+
+--«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que
+vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son
+consentement.»--Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans
+lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils
+seraient fidèles.
+
+
+
+
+REPRISE DU NAVIRE
+
+
+Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en
+choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait
+pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que
+les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au
+château,--ma caverne,--le gouverneur voulait les garder comme otages,
+pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient
+perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés
+à un gibet sur le rivage.
+
+Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le
+gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors
+autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les
+cinq autres à faire leur devoir.
+
+Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le
+capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la
+première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine,
+j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que
+j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais
+de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en
+dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions
+prisonniers dans la caverne comme otages.
+
+Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage
+du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il
+fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept
+hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les
+garder à l'écart, et de les fournir de vivres.
+
+Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais
+Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire.
+J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine
+distance, où Vendredi devait les prendre.
+
+Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le
+capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait
+désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était
+qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le
+faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur
+ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour
+lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison,
+du château et autres choses semblables, en toute occasion.
+
+Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les
+deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit
+son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son
+second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent
+très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la
+nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine
+ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes
+et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les
+trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils
+eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec
+leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à
+coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et,
+fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui
+étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer
+les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand
+les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de
+misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon[26] qui
+descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits
+prisonniers.
+
+Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son
+second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté
+le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté
+et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce[27]. Quand le
+second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses
+hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le
+second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés,
+mais personne ne fut tué.
+
+Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé
+qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à
+travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la
+bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais.
+Là-dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans
+qu'aucun autre perdît la vie.
+
+Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de
+tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me
+donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les
+entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux
+heures du matin.
+
+Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme
+cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément
+jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me
+levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:--«Gouverneur,
+gouverneur!»--Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai
+sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et,
+me montrant du doigt le bâtiment:--«Mon cher ami et libérateur, me
+dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et
+tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était
+mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient
+appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau,
+ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique;
+puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près
+de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait
+débarqué juste à ma porte.
+
+Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais
+positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un
+grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant
+quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le
+capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui,
+sans quoi je serais tombé par terre.
+
+Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa
+poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée
+exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela
+m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire
+un mot.
+
+Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi,
+seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me
+disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes
+sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que
+mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des
+larmes, et peu après je recouvrai la parole.
+
+Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et
+nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme
+un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me
+semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour
+nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne
+l'univers et une preuve évidente que l'œil d'une puissance infinie sait
+pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux
+malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît.
+
+Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon cœur reconnaissant. Et quel cœur
+aurait pu se défendre de le bénir, _Celui_ qui non-seulement avait d'une
+façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert
+et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le
+reconnaître, toute délivrance procède!
+
+Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait
+apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment,
+et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient
+pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna
+d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était
+réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller
+avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme
+s'ils eussent dû partir sans moi.
+
+Premièrement il m'avait apporté un coffret à flacons plein d'excellentes
+eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère, de la
+contenance de deux quartes, deux livres de très-bon tabac, douze grosses
+pièces de bœuf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et
+environ cent livres de biscuit.
+
+Il m'apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine,
+un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule
+d'autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile, il
+ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires
+de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, et un
+très-bon habillement complet qu'il n'avait que très-peu porté. En un
+mot, il m'équipa des pieds à la tête.
+
+Comme on l'imagine, c'était un bien doux et bien agréable présent pour
+quelqu'un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi
+déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces
+habits les premières fois que je m'en affublai.
+
+Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent
+transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter
+sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était
+important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre
+avec nous, surtout les deux d'entre eux que nous savions être
+incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit
+qu'il les connaissait pour des vauriens tels qu'il n'y avait pas à les
+domter, et que s'il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers,
+comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la
+première colonie anglaise qu'il atteindrait. Je m'apperçus que le
+capitaine lui-même en était fort chagrin.
+
+Aussi lui dis-je que, s'il le souhaitait, j'entreprendrais d'amener les
+deux hommes en question à demander eux-mêmes d'être laissés dans
+l'île.--«J'en serais aise, répondit-il, de tout mon cœur.»
+
+--«Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre
+part.»--Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors
+étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur
+ordonnai donc, dis-je, d'aller à la caverne, d'emmener les cinq
+prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y
+garder jusqu'à ce que je vinsse.
+
+Quelque temps après je m'y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus
+alors derechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine
+m'accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis
+que j'étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le
+capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et
+d'exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans
+leurs propres piéges, et qu'il étaient tombés dans la fosse qu'ils
+avaient creusée pour d'autres.
+
+Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été
+recouvré, qu'il était pour lors dans la rade, et que tout-à-l'heure ils
+verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison,
+car ils le verraient pendu au bout d'une vergue.
+
+
+
+
+DÉPART DE L'ÎLE
+
+
+Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu'ils avaient à alléguer pour
+que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait,
+ainsi qu'ils ne pouvaient douter que ma commission m'y autorisât.
+
+Un d'eux me répondit au nom de touts qu'ils n'avaient rien à dire, sinon
+que lorsqu'ils s'étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie,
+et qu'ils imploraient humblement ma miséricorde.--«Je ne sais quelle
+grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j'ai résolu de quitter l'île
+avec mes hommes, je m'embarque avec le capitaine pour retourner en
+Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers,
+dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui,
+vous ne l'ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je
+n'entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n'ayez envie
+d'achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m'est
+loisible de le quitter, je ne m'y oppose pas; je me sens même quelque
+penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder
+de cette île.»--Ils parurent très-reconnaissants, et me déclarèrent
+qu'ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que
+d'être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit.
+
+Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s'il
+redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui,
+et je lui dis qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que,
+puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi
+bon que ma parole; que s'il ne jugeait point à propos d'y consentir je
+les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de
+les reprendre, s'il pouvait les attraper.
+
+Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi,
+conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se
+retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur
+laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions
+nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait.
+
+Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au
+capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs,
+et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir
+le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je
+lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le
+nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le
+voir.
+
+Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et
+j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis
+que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les
+emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine
+à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils
+n'auraient rien moins que cela à attendre.
+
+Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je
+leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en
+cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable.
+Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce
+lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière
+dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en
+un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur
+bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient
+à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis
+promettre de fraterniser avec eux[28].
+
+Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois
+fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que
+j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais
+peu et n'en gaspillais point.
+
+Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres,
+et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du
+beurre et du fromage.
+
+En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et
+leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur
+laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de
+légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux
+d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine
+m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les
+semer, qu'immanquablement ils multiplieraient.
+
+Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du
+navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais
+nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne
+heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se
+plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au
+nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils
+supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus
+sur-le-champ.
+
+À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après
+quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse
+d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent
+fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort
+tranquilles et de fort honnêtes compagnons.
+
+Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des
+choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le
+capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs
+vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les
+encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur
+envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.
+
+Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand
+bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de
+mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je
+fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était
+terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant
+d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui
+que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.
+
+C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent
+quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré
+vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité
+je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le
+barco-longo, de chez les Maures de Sallé.
+
+Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11
+juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+
+[1] L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches
+menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des
+dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver
+un seul exemple de l'emploi de _touts_ à la place de _tous_; il est
+probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui
+s'écrit effectivement _touts_ au pluriel, et l'adjectif. _(Note du
+correcteur--ELG.)_
+
+[2] Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir
+nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B.
+
+[3] Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions
+passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de
+leur valeur négative.--Il y a dans l'original anglais cette excellente
+phrase.--_But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a
+bowl of punch, and we'll forget all that_.--_Vous n'êtes qu'un marin
+d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous
+oubliions tout cela_. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la
+plume de nos traducteurs:--_Vous n'êtes encore qu'un novice;
+mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de_ Bacchus _nous
+fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de_ Neptune.--Daniel de
+Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une
+calomnie. P. B.
+
+[4] Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a
+servi de support à notre travail; il faut probablement lire _GUINÉE_.
+_(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[5] _Calenture_: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui
+vont dans la zone torride.
+
+[6] On appelle _Moriscos_, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le
+Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont
+été chassés. P. B.
+
+[7] _Shoulder of mutton sail._--Voile aurique.
+
+[8] _Straits mouth._--Détroit de Gibraltar.
+
+[9] L'édition originale anglaise de Stockdale porte _Seignor inglese_,
+ce qui n'est pas plus espagnol que portugais.
+
+[10] _Engenho de açucar_, moulin à sucre.
+
+[11] Saint-Hyacinthe a confondu _such as beads_ avec _such as beds_, et
+a traduit _pour des bagatelles, telles que des lits_... P.B.
+
+[12] Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire.
+_(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[13] Mauvaise heure, heure défavorable. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[14] Quincailleries. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[15] Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore _bead_ avec _bed_, a
+traduit _tels que des matelas_.
+
+[16] _For sudden joys, like griefs, confound at first._
+
+[17] _Espar_: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière
+synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe
+historiques: _esparre_, _espare_. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[18] Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées
+dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a
+traduit _a chiquered shirt_ par _une chemise déchirée_, _et a pair of
+trowsers_, haut-de-chausses à la matelote, par _des caleçons_. P.B.
+
+[19] _Hogshead_, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un
+muid.--Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant _hogshead of
+bread_, par _un morceau de biscuit_. P.B.
+
+[20] _One of those knives is worth all this heap_.--Saint-Hyacinthe a
+dénaturé ainsi cette phrase:--Un seul de ces couteaux est plus estimable
+que les trésors de Crésus.
+
+[21] Petite entaille. Synonyme de _coche_. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[22] _A mere common flight of joy_; _un lumignon aussitôt éteint
+qu'allumé_. Traduction de Saint-Hyacinthe.
+
+[23] Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le
+Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. _(Note
+du correcteur--ELG.)_
+
+[24] _Into my old hutch_. _Hutch_: huche ou lapinière.
+
+[25] «This therefore was not my work, but an assistant to my
+work.»--(_Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon
+travail._)--Voici comment cette phrase, brève et concise, a été
+travestie,--d'après Saint-Hyacinthe,--dans une traduction
+contemporaine:--«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail;
+les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de
+mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»--À
+chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B.
+
+[26] Diminutif d'_écoutille_. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[27] Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié
+le mot _mousse_ ainsi. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[28] Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un
+petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve
+point dans l'édition originale de Stockdale. P. B.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) ***
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38705-0.zip b/38705-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..54b5c2c
--- /dev/null
+++ b/38705-0.zip
Binary files differ
diff --git a/38705-8.txt b/38705-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..758e375
--- /dev/null
+++ b/38705-8.txt
@@ -0,0 +1,11181 @@
+The Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Robinson Crusoe (I/II)
+
+Author: Daniel DeFoe
+
+Translator: Petrus Borel
+
+Release Date: January 29, 2012 [EBook #38705]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+Daniel De Foë
+
+VIE
+
+ET
+
+AVENTURES
+
+DE
+
+ROBINSON CRUSOE
+
+ÉCRITES
+
+PAR LUI-MÊME,
+
+TRADUITES
+
+PAR
+
+PETRUS
+
+BOREL.
+
+TOME PREMIER.
+
+FRANCISQUE BOREL
+
+ET
+
+ALEXANDRE VARENNE.
+
+1836
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+_PRÉFACE_
+
+ROBINSON
+
+LA TEMPÊTE
+
+ROBINSON MARCHAND DE GUIN
+
+ROBINSON CAPTIF
+
+PREMIÈRE AIGUADE
+
+ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
+
+PROPOSITIONS DES TROIS COLONS
+
+NAUFRAGE
+
+SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
+
+LE RADEAU
+
+LA CHAMBRE DU CAPITAINE
+
+LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU
+
+LA CHAISE
+
+CHASSE DU 3 NOVEMBRE
+
+LE SAC AUX GRAINS
+
+L'OURAGAN
+
+LE SONGE
+
+LA SAINTE BIBLE
+
+LA SAVANE
+
+VENDANGES
+
+SOUVENIR D'ENFANCE
+
+LA CAGE DE POLL
+
+LE GIBET
+
+LA POTERIE
+
+LA PIROGUE
+
+RÉDACTION DU JOURNAL
+
+SÉJOUR SUR LA COLLINE
+
+POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?
+
+ROBINSON ET SA COUR
+
+LE VESTIGE
+
+LES OSSEMENTS
+
+EMBUSCADE
+
+DIGRESSION HISTORIQUE
+
+LA CAVERNE
+
+FESTIN
+
+LE FANAL
+
+VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ
+
+LE RÊVE
+
+FIN DE LA VIE SOLITAIRE
+
+VENDREDI
+
+ÉDUCATION DE VENDREDI
+
+DIEU
+
+HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI
+
+CHANTIER DE CONSTRUCTION
+
+CHRISTIANUS
+
+VENDREDI ET SON PÈRE
+
+PRÉVOYANCE
+
+DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS
+
+OFFRES DE SERVICE
+
+TRANSLATION DES PRISONNIERS
+
+LA CAPITULATION
+
+REPRISE DU NAVIRE
+
+DÉPART DE L'ÎLE
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+_PRÉFACE_
+
+
+_Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout
+bonnement un poète_ _qui s'est pris de belle passion et de courage. Une
+des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par
+les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la
+paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui
+était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à
+arracher à deux mains cette paille et ces haillons._
+
+_Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le
+plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné
+de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect
+pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et
+Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un
+mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un
+usage si magnifique de notre belle langue._
+
+_Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de
+valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité
+qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un
+libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle.
+Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement
+dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont
+fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le
+Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est
+auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été
+contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À
+cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et
+Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style,
+simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen
+ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que
+la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un
+assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante,
+semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne
+laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se
+trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et
+sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant
+de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur
+une pauvreté._
+
+_Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir
+garder le silence sur une traduction_ androgyne _publiée concurremment
+avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à
+entendre que dans cette oeuvre tout ce qui nous semble appartenir à_
+Hermès _n'est pas remarquable: pour ce qui est d'_Aphrodite, _nous avons
+trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à
+regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui._
+
+_Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la
+plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur
+de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut
+de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre
+viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son coeur; mais
+aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que
+soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux
+faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à
+l'original._
+
+_C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des
+grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne
+voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres
+populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents
+de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons
+ces parias et croyons notre part assez belle._
+
+_On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe
+du mot_ mouce _et du mot_ touts. _Ce n'est point ici le lieu d'une
+dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à
+ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme
+en ajoutant une_ s. _S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il
+ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de
+Port-Royal lui suffit._[1] _Quant au mot_ mouce, _c'est une simple
+rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer
+qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques,
+escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent
+les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que
+le_ moço _des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse,
+le_ museus _de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la
+philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a
+fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais
+leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est
+peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une
+cacologie._
+
+_Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise?
+confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne
+faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce
+serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui
+fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils
+tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien,
+chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui
+convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice._
+
+
+
+
+ROBINSON
+
+
+En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point
+de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull,
+après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu
+résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson,
+une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais
+mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une
+corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous
+nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours
+appelé.
+
+J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un
+régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel
+Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que
+devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne
+connurent pas mieux la mienne.
+
+Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête
+commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père,
+qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en
+général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école
+gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller
+sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa
+volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les
+sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût
+une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.
+
+Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents
+conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il
+m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me
+réprimanda chaleureusement à ce sujet.--«[2]Quelle autre raison as-tu,
+me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison
+paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as
+l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie,
+et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les
+hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure
+dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre
+fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de
+beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le
+médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage;
+une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le
+monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux
+misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans:
+il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des
+hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la
+vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des
+cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité
+d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits;
+enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en
+implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.
+
+«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la
+vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre
+humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est
+point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la
+société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de
+corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs
+vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du
+nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des
+misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La
+condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes
+les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune
+médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la
+société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs
+désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie,
+les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et
+uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de
+l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque
+jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent
+la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par
+les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de
+l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout
+mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de
+la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et
+apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus
+profondément.»
+
+Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne
+pas faire le jeune homme:--«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au
+milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent
+t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton
+pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer
+parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te
+recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait
+par ta destinée ou tout-à-fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je
+n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en
+t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot,
+j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer
+ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes
+infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton
+frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le
+dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent
+l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où
+il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois
+j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te
+bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu
+aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»
+
+Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était
+véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait
+eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient
+abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon
+frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le
+loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il
+s'arrêta court, puis ajouta:--«J'ai le coeur trop plein, je ne saurais
+t'en dire davantage.»
+
+Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en
+être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais
+à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours
+tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités
+paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir.
+Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première
+ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de
+coutume, je la pris à part et lui dis:--Je suis tellement préoccupé du
+désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser
+avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me
+donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer
+outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour
+que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je
+le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant
+mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer.
+Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage
+lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous
+promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.»
+
+Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:--«Cela n'est pas
+proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton
+père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son
+assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que
+tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et
+l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers
+toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point
+de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre
+approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'oeuvre de
+ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à
+une chose réprouvée par ton père.»
+
+Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le
+tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:--«Ce
+garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais,
+s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait
+jamais été: je n'y consentirai jamais.»
+
+Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique
+cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes
+propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à
+mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient
+très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me
+trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein
+prémédité, étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par
+mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec
+l'amorce ordinaire des marins, c'est-à-dire qu'il ne m'en coûterait rien
+pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai
+aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient,
+sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune
+considération des circonstances et des conséquences, malheureusement,
+Dieu sait! Le _1er_ _septembre 1651,_ j'allai à bord du vaisseau chargé
+pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne
+commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes.
+
+Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les
+vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer
+auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté
+d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais
+fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable.
+Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les
+paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma
+conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté
+qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la
+violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.
+
+Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse,
+quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même
+seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice
+tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que
+le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond
+de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet
+et le voeu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je
+pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à
+bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de
+m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles
+misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la
+vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé
+touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de
+l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant
+prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.
+
+
+
+
+LA TEMPÊTE
+
+
+Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et
+même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et
+la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois,
+j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste
+pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit,
+le vent s'appaisa tout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se
+coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un
+soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau
+spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie.
+
+J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées,
+j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la
+veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps
+après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes
+résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait
+débauché, vint à moi:--«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur
+l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit
+dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un _plein bonnet de
+vent?»_--«Vous n'appelez cela qu'un _plein bonnet de vent?_ C'était une
+horrible tourmente!»--«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une
+tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau
+et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu
+n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl_ de
+_punch,_ et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il
+fait à cette heure!»--Enfin, pour abréger cette triste portion de mon
+histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du
+_punch,_ je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma
+repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes
+résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa
+surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même,
+après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes
+et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et
+j'oubliai entièrement les promesses et les voeux que j'avais faits en ma
+détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en
+pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments
+reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme
+d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt
+j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais,
+et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi
+complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait
+désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la
+Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser
+entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour
+une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais
+bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la
+miséricorde.
+
+Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade
+d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions
+fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de
+jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à-dire de
+souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant
+lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la
+même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable
+pour gagner la Tamise.
+
+Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû,
+à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été
+trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il
+n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée
+aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de
+notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans
+la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos
+et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le
+vent força; nous mîmes touts la main à l'oeuvre; nous calâmes nos mâts de
+hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau
+des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint
+très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes
+plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre
+labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance,
+de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles
+jusqu'au bout.
+
+Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur
+sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la
+conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et
+passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer
+tout bas ces paroles et d'autres semblables:--«Seigneur ayez pitié de
+nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»--Durant ces
+premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au
+logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je
+pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si
+manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je
+pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne
+serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le
+disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:--«Nous sommes touts
+perdus!»--je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je
+regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes
+yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait
+contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne
+voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient
+non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens
+s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur
+ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la
+rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les
+bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou
+trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant
+vent arrière avec leur civadière seulement.
+
+Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y
+opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman
+lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à
+fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât,
+ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le
+couper aussi et de faire pont ras.
+
+Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que
+précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant
+que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient
+alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris
+de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que
+j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la
+tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la
+dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua
+avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir
+jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était
+lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots
+s'écriaient qu'il allait _couler à_ _fond._ Sous un rapport, ce fut un
+bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce
+mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que
+je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres
+plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant àtout
+moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour
+surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite,
+cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait
+quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à
+la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le
+bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les
+matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été
+bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me
+levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout coeur. Dans cette
+entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments
+charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de
+glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de
+tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que
+cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé
+ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus
+si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où
+chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce
+que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me
+repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que
+long-temps après que je revins à moi.
+
+On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait
+toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente
+commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il
+surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine
+continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui
+venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous
+secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il
+était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc
+du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant
+leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant
+une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après
+beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes
+jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût
+été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun
+fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le
+plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la
+barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son
+patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre
+bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness.
+
+Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné
+notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la
+première fois ce que signifiait _couler-bas._ Mais, je dois l'avouer,
+j'avais l'oeil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me
+dirent qu'il _coulait,_ car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on
+me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la
+crainte de l'avenir.
+
+Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage.
+Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et
+le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous
+assister lorsque nous serions proches.
+
+
+
+
+ROBINSON MARCHAND DE GUIN[4]
+
+
+Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé
+le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de
+sorte que la terre brisait la violence du vent. Là, nous abordâmes, et,
+non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la
+plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous
+fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la
+ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les
+armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres
+ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.
+
+C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de
+rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la
+parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car,
+ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans
+la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je
+n'étais pas mort.
+
+Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible;
+et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de
+revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais
+ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret
+arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre
+destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous
+y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est
+quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il
+m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma
+froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et
+contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma
+première entreprise.
+
+Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était
+le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La
+première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le
+second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers
+de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton
+me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la
+tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que
+j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en
+entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et,
+avec un accent de gravité et d'affliction:--«Jeune homme, me dit-il,
+vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme
+une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un
+marin.»--«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»--«Le
+cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir;
+au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel
+avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre
+si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous,
+semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous
+prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»--Je lui contai en partie
+mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange
+manière.--«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à
+bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling
+remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»--C'était, en vérité,
+comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés
+par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son
+autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à
+retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit
+qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre
+moi;--«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne
+vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez
+qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se
+vérifient en vous.»
+
+Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je
+ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant
+quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là,
+comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre
+de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez
+nous ou retourner sur mer.
+
+Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements
+de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé
+dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma
+mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris
+occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite
+ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette
+raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux
+de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés,
+mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire
+honorer comme sages.
+
+Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant
+quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie
+mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison
+paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la
+détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs
+de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à-fait de côté, et
+cherchai à faire un voyage.
+
+Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la
+maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et
+indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces
+fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et
+même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle
+fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises,
+celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou,
+comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.
+
+Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne
+fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais
+travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais
+instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps,
+j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un
+capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que
+j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais
+toujours aller à bord comme un _gentleman;_ aussi je n'eus jamais aucune
+charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.
+
+J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne
+compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et
+abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement
+à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi.
+Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé
+sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y
+retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout
+désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde,
+il me dit:--«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez
+aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous
+vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les
+avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous
+quelque profit.
+
+J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui
+était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une
+petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai
+considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres
+sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé
+d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par
+l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je
+correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma
+mère à contribuer d'autant à ma première entreprise.
+
+C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes
+spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le
+capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des
+mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime
+d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des
+choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon
+capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir
+à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et
+marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de
+poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois
+cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus
+tard, consommèrent ma ruine.
+
+Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout
+continuellement malade et jeté dans une violente calenture[5] par la
+chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la
+côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à
+l'équateur.
+
+Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon
+ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre
+encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui,
+la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait
+obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car
+bien que je n'emportasse pas tout-à-fait cent livres sterling de ma
+nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon
+ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de
+terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou
+plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du
+jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute
+la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de
+voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent
+charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément
+avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat.
+Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit.
+
+Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous
+attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous
+enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos
+canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après
+avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de
+deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se
+tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous
+attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois,
+venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre
+pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes
+de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si
+rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin,
+pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant
+désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes
+contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à
+Sallé, port appartenant aux Maures.
+
+Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé
+d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans
+le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour
+sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il
+me fit son esclave.
+
+
+
+
+ROBINSON CAPTIF
+
+
+À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait
+misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors
+du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et
+n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à-fait
+accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras
+de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource.
+Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me
+traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
+
+Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison;
+j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait
+en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau
+de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté;
+mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en
+course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à
+la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa
+croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le
+navire.
+
+Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais
+employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit
+la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet
+raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer,
+pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni
+Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans,
+quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins
+jamais la moindre chance favorable de le réaliser.
+
+Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière
+qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour
+recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de
+coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent,
+avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine,
+quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire
+et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il
+m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque[6]; nous le
+divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le
+poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses
+parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui
+pêcher un plat de poisson.
+
+Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand
+calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage,
+quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à
+l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante;
+et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au
+lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux
+lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de
+peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à
+souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.
+
+Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus
+soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre
+navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la
+pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au
+charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y
+construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à
+celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour
+manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant
+pour qu'une personne ou deux pussent manoeuvrer la voile. Cette chaloupe
+cinglait avec ce que nous appelons une voile _d'épaule de
+mouton_[7]qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et
+étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et
+un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour
+mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout
+son pain, son riz et son café.
+
+Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme
+j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans
+moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans
+ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette
+place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya
+au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me
+commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui
+se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le
+plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche.
+
+Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin
+j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au
+vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon
+patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis
+la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il
+m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le
+Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses
+amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison
+aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir
+d'obéir.
+
+Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté;
+car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon
+commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non
+d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse
+ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu,
+tout chemin m'étant bon.
+
+Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à
+mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne
+fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.--Cela
+est juste, répliqua-t-il;--et il apporta une grande corbeille de _rusk_
+ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je
+savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était
+évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les
+Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le
+Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là
+auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire
+vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou
+ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un
+grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des
+chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans
+laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les
+Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:--Moléy, les
+mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous
+pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer,
+pour nous autres, quelques _alcamies,_--oiseau semblable à notre
+courlieu,--car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de
+la soute aux poudres.--Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;--et en effet
+il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie
+de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et
+de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la
+chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais
+découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui
+s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui
+y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du
+havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port
+on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine
+étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous
+assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était
+contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain
+d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de
+Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet
+horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin.
+
+Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais
+un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais
+point dehors:--Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître
+n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au
+large.--Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la
+proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je
+conduisis l'embarcation à une lieue au-delà; alors je mis en panne comme
+si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon,
+j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais
+pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en
+passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du
+bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un
+liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura
+qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec
+une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent,
+il m'aurait promptement atteint.
+
+Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de
+chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal,
+et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez
+bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y
+aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du
+bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à
+recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne
+doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent
+nageur.
+
+J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le
+jeune garçon; mais, là, je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand
+il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je
+lui dis:--Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais
+si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,--ce qui
+est jurer par Mahomet et la barbe de son père,--il faut que je te jette
+aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si
+innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment
+de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux.
+
+Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai
+directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que
+j'étais allé vers le détroit[8], comme en vérité on eût pu le supposer
+de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous
+faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous
+étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de
+leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage
+sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables
+sauvages de l'espèce humaine.
+
+Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au
+Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner
+de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis
+tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi,
+quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent
+cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à-fait au-delà des États de
+l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là, car nous ne
+vîmes personne.
+
+
+
+
+PREMIÈRE AIGUADE
+
+
+Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les
+appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si
+terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser
+tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi
+cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si
+quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer;
+aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une
+petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude,
+quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y
+voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de
+l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous
+déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de
+reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous
+entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de
+rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce,
+que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia
+de ne point descendre à terre avant le jour.--«Bien, Xury, lui dis-je,
+maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des
+hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»--«Alors nous
+tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux
+s'enfuir loin.»--Tel était l'anglais que Xury avait appris par la
+fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir
+cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de
+liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout,
+l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite
+ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles
+parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous
+apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes
+espèces,--auxquelles nous ne savions quels noms donner,--qui
+descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se
+lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements
+et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de
+semblable.
+
+Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais
+nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de
+ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne
+pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que
+ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury
+prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je
+sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire
+force de rames.--«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer
+par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il
+ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que
+j'apperçus cet animal,--quel qu'il fût,--à deux portées d'aviron, ce qui
+me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine,
+je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et
+nagea de nouveau vers le rivage.
+
+Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et
+les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur
+des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec
+quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de
+pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette
+côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder
+pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était,
+pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des
+lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et
+l'autre danger.
+
+Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade;
+il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où?
+c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à
+terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en
+apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne
+resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet
+enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours
+depuis. Il me dit: «--Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous
+s'enfuir.»--«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les
+hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni
+l'un ni l'autre.»--Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à
+boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont
+j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du
+rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre,
+n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire
+de l'eau.
+
+Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une
+descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon
+ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y
+courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était
+poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je
+volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je
+distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal
+sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur
+différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort
+joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la
+grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il
+avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages.
+
+Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de
+peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous
+étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle
+remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous
+régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à
+reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette
+portion de la contrée.
+
+Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que
+les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais
+comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la
+latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me
+rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je
+ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le
+cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles.
+En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où
+trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération
+habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait
+et nous prendrait à bord.
+
+Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être
+cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et
+la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces,
+les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur
+des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa
+stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce
+qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions,
+de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux
+Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou
+trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles
+de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste
+et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les
+rugissements des bêtes sauvages.
+
+Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de
+Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et
+j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre;
+mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires;
+et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je
+résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage.
+
+Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour
+faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous
+vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la
+marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous
+portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi
+l'oeil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de
+nous éloigner du rivage.--«Car regardez là-bas, ajouta-t-il, ce monstre
+affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.»
+Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable,
+en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant
+du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque
+sorte, pendait presque au-dessus de lui.--«Xury, lui dis-je, va à terre,
+et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:--«Moi tuer! lui manger moi
+d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je
+ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester
+tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du
+calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre
+et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux
+balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de
+cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour
+le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une
+patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots
+l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il
+tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se
+rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable
+rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir
+point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet,
+et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je
+l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber
+silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors
+du coeur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui
+dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet
+d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché
+du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui
+déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à-fait.
+
+C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du
+gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des
+balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury,
+néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me
+demanda de lui donner la hache.--«Pourquoi faire, Xury? lui
+dis-je.»--«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas
+la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était
+monstrueuse.
+
+Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou
+d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si
+je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'oeuvre; mais à
+cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne
+savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant
+la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur
+le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours.
+Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus.
+
+Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant
+dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui
+commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque
+nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors
+d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à-dire
+aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment
+européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route
+tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse
+périr au milieu des Nègres.
+
+
+
+
+ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
+
+
+Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée,
+le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En
+un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse
+rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr.
+
+Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus,
+comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était
+habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des
+gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions
+aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à-fait nus.
+J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut
+meilleur conseiller, et me dit:--«Pas aller! Pas aller!» Je halai
+cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me
+suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils
+n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long
+et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort
+loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je
+causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement
+pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter
+ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce,
+j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux
+coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent,
+apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain,
+productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était;
+pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y
+parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers
+eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un
+détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le
+rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les
+eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous.
+
+N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de
+remerciements, quand tout-à-coup s'offrit une merveilleuse occasion de
+les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir
+des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur.
+Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en
+rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange?
+je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que
+ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous
+vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui
+portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme
+tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer,
+et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres,
+elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là, comme
+si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces
+animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne
+m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car
+j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et
+j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée,
+je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans
+l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter
+avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers
+le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des
+coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa.
+
+Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au
+bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à
+en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus
+grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous
+l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent
+du coeur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son
+sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde
+dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le
+traînèrent au rivage. Là, il se trouva que c'était un léopard des plus
+curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs
+mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je
+l'avais tué.
+
+L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet,
+regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes
+d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il
+était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la
+chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une
+faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir
+qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt
+ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois
+affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions
+le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette
+offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes,
+leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en
+m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que
+j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des
+signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la
+tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que
+j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns
+des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui,
+je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le
+déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres,
+et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement
+nues que les hommes.
+
+J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris
+congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai
+ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la
+terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre
+ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour
+gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis
+distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela
+était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces
+îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées,
+et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais
+été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni
+l'un ni l'autre.
+
+Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la
+cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand
+subitement ce jeune garçon s'écria:--«Maître! maître! un vaisseau avec
+une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui
+pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître
+envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne
+l'ignorais pas, tout-à-fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma
+cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je
+reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la
+traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la
+route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre
+destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors,
+je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de
+lui parler s'il était possible.
+
+Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne
+viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui
+donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme
+j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses
+lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation
+européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il
+diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme
+j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en
+signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses
+furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien
+qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour
+moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le
+joignis.
+
+On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui
+j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un
+matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et
+lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de
+l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on
+m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages.
+
+J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être
+ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à-fait
+misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du
+vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me
+répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce
+que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.--«Car,
+dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la
+sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru
+dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à
+une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous
+pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la
+vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez[9], c'est-à-dire
+monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et
+ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre
+traversée de retour.»
+
+Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il
+avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots
+de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa
+garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout
+recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre.
+
+Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de
+l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais
+avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en
+toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je
+m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de
+sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et
+que, si arrivé là, quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait
+compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit
+pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à
+le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant,
+qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque
+je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa
+pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le
+rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur
+cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine.
+
+Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous
+arrivâmes à la _Bahia de Todos os Santos,_ ou Baie de Touts les Saints,
+environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois,
+délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et
+j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi.
+
+
+
+
+PROPOSITIONS DES TROIS COLONS
+
+
+La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop
+louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt
+ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que
+j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui
+m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre
+il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets
+et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des
+chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit
+de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au
+Brésil.
+
+Là, peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un
+très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un
+_engenho_[10], c'est-à-dire une plantation et une sucrerie. Je vécus
+quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la
+manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que
+menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je
+résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et
+de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher
+quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans
+ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation,
+j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je
+formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la
+somme que j'espérais recevoir de Londres.
+
+J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais;
+son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes
+circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était
+proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir
+était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années,
+nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous
+commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se
+bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et
+apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des
+cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin
+d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me
+séparer de mon garçon Xury.
+
+Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce
+n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de
+poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à-fait éloignée de mon
+esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour
+laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses
+bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce
+premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et
+que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être
+fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:--«Ce que je fais ici,
+j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes
+amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de
+venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle
+distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où
+l'on a la moindre connaissance de moi.»
+
+Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand
+regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps
+mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes
+mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à-fait comme un
+naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même.
+Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que
+tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le
+Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa
+propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste,
+dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement
+déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si
+souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si
+j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande
+prospérité et à une grande richesse.
+
+J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma
+plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui
+m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ
+trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque
+je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à
+Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:--«Senhor Inglez, me
+dit-il,--car il m'appelait toujours ainsi,--si vous voulez me donner,
+pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de
+votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à
+Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles
+marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai,
+si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes
+sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres
+que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié
+de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela
+arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si
+cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde
+moitié.»
+
+Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus
+convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence,
+je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et
+une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait.
+
+J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes
+aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le
+capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel
+j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise
+de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne,
+il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette
+ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon
+histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la
+veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre
+cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour
+son humanité et sa charité envers moi.
+
+Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en
+marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il
+les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en
+bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,--car j'étais
+trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de
+mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles
+nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage.
+
+Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma
+fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq
+livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer,
+pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut
+rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac,
+que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte.
+
+Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de
+manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres
+choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai
+moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que
+je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment
+au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation,
+car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et
+de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que
+le capitaine m'avait amené de Lisbonne.
+
+Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos
+plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année
+suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon
+propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que,
+pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces
+cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien
+confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne.
+Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à
+être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui
+souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs.
+
+Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu
+m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père
+m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et
+desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était
+remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef
+l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et
+doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le
+loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon
+attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le
+monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus
+évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite
+de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence
+concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs.
+
+Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais
+plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que
+j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes
+affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour
+suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que
+la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus
+profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le
+seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde.
+
+Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de
+mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre
+années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma
+plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais
+lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi
+qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes
+conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux
+voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les
+Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des
+grains de collier[11], des breloques, des couteaux, des ciseaux, des
+haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement
+de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.;
+mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre.
+
+Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre,
+mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres,
+trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il
+était, n'avait jamais été fait qu'avec les _Asientos,_ ou permission des
+rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de
+sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement
+chers.
+
+Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et
+des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément;
+trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me
+dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec
+eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète
+proposition.
+
+
+
+
+NAUFRAGE
+
+
+Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils
+avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.--«Nous
+avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous
+n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas
+entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les
+Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul
+voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos
+plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à
+bord comme leur subrécargue[12], pour diriger la traite sur la côte de
+Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma
+quote-part d'argent.
+
+C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été
+faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une
+plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et
+d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi,
+qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou
+quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent
+livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à
+peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient
+encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage,
+c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables
+circonstances pouvait se rendre coupable.
+
+Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi
+impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser
+mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père
+échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon
+coeur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon
+absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire
+naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par
+convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et
+de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le
+capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus
+haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais
+prescrit dans mon testament, c'est-à-dire qu'il se réserverait pour
+lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait
+embarquée pour l'Angleterre.
+
+Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et
+entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à
+considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je
+devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais
+éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné
+toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je
+serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons
+que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles.
+
+Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon
+goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la
+cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes
+partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure[13], le 1er
+septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné
+de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le
+fou quant à mes propres intérêts.
+
+Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et
+quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous
+n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des
+clincailleries[14] convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels
+que des grains de collier[15], des morceaux de verre, des coquilles, de
+méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des
+ciseaux, des cognées et autres choses semblables.
+
+Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au
+Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle
+d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude
+septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce
+trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement
+chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap
+Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes
+le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais,
+tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette
+île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous
+avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime,
+par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un
+violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il
+commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa
+au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant
+douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et
+nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous
+poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je
+m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le
+vaisseau n'espérait sauver sa vie.
+
+Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de
+nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés
+par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le
+capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était
+environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap
+Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude
+Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou
+partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers
+l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à
+consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire
+faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à-fait désemparé. Il opinait
+pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil.
+
+J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui
+les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y
+avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous
+eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire
+voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour
+éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze
+jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre
+voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et
+pour nous-mêmes.
+
+Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes
+Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où
+je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être
+autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous
+fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même
+impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route
+fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer,
+nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que
+celle de retourner en notre pays.
+
+En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la
+pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous
+précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître
+en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un
+banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer
+déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à
+périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard
+d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des
+vagues.
+
+Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une
+pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un
+équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous
+étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une
+île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la
+fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions
+pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se
+briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne
+changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les
+autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour
+un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire
+en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort,
+c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait
+pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à
+s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un
+peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant
+trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment
+dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à
+sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à
+notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force
+de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses
+amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne
+pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe
+à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y
+avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le
+vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà
+il était entr'ouvert.
+
+Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des
+matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y
+descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de
+Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement
+appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre
+le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer
+sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.
+
+Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts
+pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût
+résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler,
+nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions
+rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le coeur
+gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait
+que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc
+de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la
+manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre
+destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent
+nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou
+escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur
+d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par
+un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du
+vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela
+n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre
+nous semblait plus redoutable que la mer.
+
+Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que
+nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en
+roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle
+nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la
+chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous
+laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts
+engloutis en un moment.
+
+
+
+
+SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
+
+
+Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées
+lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me
+fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La
+vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et
+s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé
+par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que
+je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force
+pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant
+qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que
+c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et
+aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force
+de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon
+haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de
+préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était
+possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir
+transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en
+retournant.
+
+La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre
+masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté
+avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté
+de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes
+forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me
+sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains
+percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi
+plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me
+redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez
+long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle
+commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied.
+Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine,
+et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant
+mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne
+put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et,
+par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment,
+m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.
+
+La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car
+la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou
+plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force,
+qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma
+délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait
+pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne
+l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il
+me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient
+encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir
+mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était
+proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point
+prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je
+m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me
+traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un
+dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande
+satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis
+sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de
+l'Océan.
+
+J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder
+le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas
+où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je
+croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases
+et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond
+de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un
+chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres
+de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de
+recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits
+vitaux de son coeur, et ne le tue point.
+
+_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est
+d'anéantir._[16]
+
+Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là
+sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et
+mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes
+compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être
+sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige
+d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers
+dépareillés.
+
+Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné,
+et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine
+pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait
+été possible que j'eusse atteint le rivage.
+
+Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant
+dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir
+en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis
+bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était
+affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me
+changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non
+plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré
+par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de
+ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma
+subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui
+voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un
+couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là
+toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation
+d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé.
+À la tombée du jour, le coeur plein de tristesse, je commençai à
+considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes
+dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder
+et chercher leur proie.
+
+La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un
+arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait
+près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant
+au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je
+n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un
+demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point
+d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai.
+Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir
+la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer
+de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma
+défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris
+possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai
+dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de
+personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en
+trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion
+opportune.
+
+Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair,
+l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme
+la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait
+été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de
+sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au
+récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité
+et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il
+paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin
+de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.
+
+Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je
+regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris
+fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient
+lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage
+aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette
+embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de
+largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de
+parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma
+subsistance.
+
+Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je
+pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un
+renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions
+demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous
+serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été
+si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de
+toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles
+larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus
+d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la
+chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande
+difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur
+terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien
+à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage,
+et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus
+étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de
+misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande
+difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard
+d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une
+grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores
+d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe
+extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur
+d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait
+dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première
+besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était
+intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient
+en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort
+disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets
+de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais
+pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre;
+j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner
+du coeur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque
+pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort
+essentielles.
+
+Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais
+avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs
+vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois
+espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à
+l'oeuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop
+pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas
+dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les
+tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les
+deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau.
+Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je
+pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une
+forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à
+l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la
+longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de
+travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me
+poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter
+en toute autre occasion.
+
+
+
+
+LE RADEAU
+
+
+Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il
+ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je
+préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma
+détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches
+que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus
+besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais
+forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le
+remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de
+Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage
+faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis
+à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient
+été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé
+ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces
+grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je
+trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans
+lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six
+gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas
+nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y
+avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je
+remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et
+j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma
+chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à
+mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux,
+je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi
+qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en
+trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le
+présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien
+davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut
+qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui
+fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus
+grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le
+descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à
+regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.
+
+Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande
+chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis
+d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu
+plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord
+trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait
+rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en
+avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon
+état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors
+assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout
+cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la
+moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.
+
+Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la
+marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il
+était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames
+rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un
+marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en
+mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla
+très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de
+l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait
+là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une
+crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour
+débarquer mon chargement.
+
+La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une
+petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je
+gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le
+milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui,
+s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le coeur. Cette côte m'étant
+tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un
+banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en
+fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans
+l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres,
+pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été
+insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs,
+quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes
+forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant
+laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau.
+L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de
+nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal.
+Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure
+d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide
+qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre
+bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le
+temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser
+entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir
+aussi près de la côte que je le pourrais.
+
+Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers
+laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon
+radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame,
+j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de
+nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était
+raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder,
+où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé
+aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et
+n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce
+fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant
+d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre
+le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui
+arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau
+tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je
+l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées;
+l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre
+bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en
+sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.
+
+Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de
+chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes
+bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.
+J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce
+habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes
+féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute
+et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne
+s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes
+pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la
+découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de
+difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma
+destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan,
+d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux
+petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues
+environ vers l'Ouest.
+
+Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle
+n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais
+aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne
+connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais
+tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient
+pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un
+arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de
+fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus
+pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un
+nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur
+confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était
+d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris
+pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas
+les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument
+rien.
+
+Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à
+l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que
+ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais;
+car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce
+ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces
+craintes étaient réellement mal fondées.
+
+Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et
+les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte
+de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je
+ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu
+deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où
+j'avais tiré sur l'oiseau.
+
+Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du
+vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement
+des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être
+transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si
+c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente
+qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je
+renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce
+que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je
+dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut
+impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première
+fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me
+déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise
+rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins.
+
+Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant
+eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai
+moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une
+très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges
+du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes
+et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de
+plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis
+tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au
+canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles
+de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite
+quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de
+feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le
+soulever pour le faire passer par-dessus le bord.
+
+En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un
+coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai
+donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le
+rivage, à ma très-grande satisfaction.
+
+
+
+
+LA CHAMBRE DU CAPITAINE
+
+
+Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne
+fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de
+visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis
+sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une
+petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et
+très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier
+connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne
+savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans
+même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de
+biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma
+provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau,
+et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air
+d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en
+offrir davantage; alors il se retira.
+
+Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été
+contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par
+paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à
+l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches
+que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui
+pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à
+l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier
+contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.
+
+Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette
+tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis
+à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon
+fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis
+très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je
+n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement
+travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses
+qu'à les transporter à terre.
+
+J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans
+doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas
+satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à
+l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais.
+Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une
+chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis,
+j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits
+cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour
+raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref,
+j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière;
+seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la
+fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais
+comme simple toile qu'elles devaient servir.
+
+Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages
+semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien
+qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique
+de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une
+caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna
+beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions
+que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de
+biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques
+morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore
+tout cela heureusement à terre.
+
+Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau
+de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles.
+Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces;
+et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les
+ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière
+et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un
+grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais
+ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si
+lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je
+débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi
+adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans
+l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas
+grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en
+grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si
+grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre
+la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une
+peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau,
+travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas
+chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je
+pouvais.
+
+Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze
+fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle,
+tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois
+vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le
+bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la
+douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à
+la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement
+fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien
+rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un
+desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux,
+et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans
+un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces
+d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres
+quelques pièces de huit.
+
+À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô
+drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas
+la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est
+plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure
+donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite
+pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant
+enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à
+faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel
+était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart
+d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il
+était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de
+terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot,
+qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai
+donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le
+bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des
+objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le
+vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la
+marée fût haute.
+
+Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en
+sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la
+nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu.
+Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante
+réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune
+diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au
+fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand
+même j'aurais eu plus de temps.
+
+Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en
+provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver
+sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui
+furent pour moi de peu d'utilité.
+
+Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre
+en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre
+les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs
+sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la
+demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte
+sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et
+l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point
+hors de propos.
+
+Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour
+mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et
+marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et
+plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce
+près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus
+favorable.
+
+Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la
+salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri
+contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures
+rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu
+envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma
+délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon
+coeur.
+
+En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une
+petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant
+cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte
+que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce
+rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la
+porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun
+chemin souterrain.
+
+Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de
+m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une
+longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en
+allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette
+situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque
+jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à
+l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est
+pas éloigné de son coucher.
+
+Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un
+demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et
+le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.
+
+Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai
+en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros
+bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq
+pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces
+d'intervalle.
+
+Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du
+vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de
+la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle,
+j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre
+les premiers et leur servant de contrefiches.
+
+Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni
+le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour
+couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'oeuvre et les
+enfoncer en terre.
+
+
+
+
+LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU
+
+
+Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite
+échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en
+dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi
+parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais
+donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu
+faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement
+besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais
+imaginé avoir à redouter.
+
+Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup
+de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions
+et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai
+une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont
+excessives en cette région pendant certain temps de l'année;
+c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur;
+ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile
+goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.
+
+Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais
+apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au
+capitaine de notre vaisseau.
+
+Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui
+pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens,
+je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je
+passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.
+
+Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers
+ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte
+de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la
+palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui
+me servait comme de cellier pour ma maison.
+
+Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je
+pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui
+m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon
+attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte
+n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais
+fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut
+suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette
+pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma
+poudre!... Le coeur me manqua quand je songeai que toute ma poudre
+pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à
+ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse
+aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris
+feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui
+me frappait.
+
+Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage
+passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et
+me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites
+quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne
+pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle
+façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à
+l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois
+que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut
+pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été
+mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma
+nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au
+reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous
+de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.
+
+Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une
+foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si
+je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin
+pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les
+productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y
+avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut
+modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si
+fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus
+difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea
+pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de
+temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un
+peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que
+lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées,
+elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient
+dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient
+nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs
+yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne
+voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en
+conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur
+des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour
+tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique
+qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me
+fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau,
+non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser,
+mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à
+mon enclos. Arrivé là, je la déposai à terre, et prenant le biquet dans
+mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de
+l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de
+le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de
+viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes
+provisions,--surtout mon pain,--autant qu'il était possible.
+
+Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était
+absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu,
+et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de
+la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai,
+je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut
+d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma
+vie.
+
+Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais
+échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente
+tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de
+lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes
+raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de
+cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces
+réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et
+quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait
+ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument
+misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il
+raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence.
+
+Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le
+cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me
+promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de
+mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me
+parla ainsi:--«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi,
+s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas
+descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi
+n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul
+épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là?»--En même temps je
+désignais du doigt la mer.--Il faut toujours considérer dans les maux le
+bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de
+pire.
+
+Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma
+subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une
+chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau
+se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche
+de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été
+mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me
+trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie,
+et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y
+suppléer!--«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans
+munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses,
+sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»--Mais
+j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir
+m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes
+munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir
+tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement
+j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient
+survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions,
+mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé.
+
+J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions
+pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel
+pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me
+consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai
+dit plus haut.
+
+Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation
+mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le
+monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai
+avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis
+le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil
+était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb
+sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par
+les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur.
+
+Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint en
+l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de
+plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les
+dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai
+sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros
+poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en
+lettres capitales, cette inscription:
+
+=J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.=
+
+Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une
+hoche[21], chaque septième hoche avait le double de la longueur des
+autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue
+encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon
+temps, divisé par semaines, mois et années.
+
+C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que
+j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me
+procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un
+moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment;
+comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres
+objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et
+du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de
+mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des
+livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en
+aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que
+j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées
+avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de
+prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai
+soigneusement.
+
+
+
+
+LA CHAISE
+
+
+Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et
+deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse.
+J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même
+hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y
+eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour
+moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait
+m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement
+j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit
+que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai
+extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un
+compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint
+impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des
+moyens que j'imaginai.
+
+Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me
+manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre,
+ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la
+terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile,
+j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine.
+
+Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que
+lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement
+achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux
+étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les
+soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans
+les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma
+demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un
+seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce
+dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois
+mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui
+n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux
+ne fût une rude et longue besogne.
+
+Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe
+quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que
+cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au
+moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour
+chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour.
+
+Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les
+circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes
+affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après
+moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup
+d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient
+et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me
+rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du
+mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je
+pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme
+débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte
+très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais:
+
+LE MAL.
+
+Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de
+délivrance.
+
+LE BIEN.
+
+Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts
+mes compagnons de voyage.
+
+LE MAL.
+
+Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être
+misérable.
+
+LE BIEN.
+
+Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la
+mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me
+délivrer de cette condition.
+
+LE MAL.
+
+Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni
+de la société humaine.
+
+LE BIEN.
+
+Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile
+qui ne produise pas de subsistances.
+
+LE MAL.
+
+Je n'ai point de vêtements pour me couvrir.
+
+LE BIEN.
+
+Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je
+pourrais à peine les porter.
+
+LE MAL.
+
+Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque
+d'hommes ou de bêtes.
+
+LE BIEN.
+
+Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse
+me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si
+j'y avais naufragé?
+
+LE MAL.
+
+Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler.
+
+LE BIEN.
+
+Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage
+pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer
+à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi
+long-temps que je vivrai.
+
+
+En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde,
+il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de
+positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure
+donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions
+humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques
+consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des
+maux au crédit de ce compte.
+
+Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant
+plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je
+commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les
+choses aussi douces que possible.
+
+J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche,
+et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que,
+maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais
+renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu
+près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai
+sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je
+couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la
+pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année.
+
+J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans
+mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je
+dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans
+un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à
+peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma
+grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était
+une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me
+trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai
+obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je
+poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une
+porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes
+fortifications.
+
+Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque
+sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de
+l'espace pour ranger tout mon attirail.
+
+J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont
+j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela
+je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans
+une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses
+avec tant de plaisir.
+
+Je me mis donc à l'oeuvre; et ici je constaterai nécessairement cette
+observation, que la raison étant l'essence et l'origine des
+mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge
+des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer
+maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié
+un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application,
+mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui
+me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des
+instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité
+d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à
+bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là, n'avaient jamais été
+faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si
+j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui
+d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux
+côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le
+dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode
+je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non
+plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais,
+il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou
+mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse
+d'une manière ou d'une autre.
+
+Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une
+table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais
+tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes
+tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le
+long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma
+ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir
+les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi
+du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se
+suspendre.
+
+Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait
+semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes
+choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel
+ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande
+provision.
+
+Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon
+occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop
+embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble;
+mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il
+aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné
+le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de
+ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et
+m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes
+mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et
+criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je
+fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur
+d'être dévoré.
+
+Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que
+j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le
+sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance
+d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans
+le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé
+fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision
+évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi
+j'accroissais mes misères par ma folie.
+
+
+
+
+CHASSE DU 3 NOVEMBRE
+
+
+Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant
+établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais
+ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon
+encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.
+
+=JOURNAL=
+
+=30 SEPTEMBRE 1659=
+
+Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au
+large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même
+étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île
+du Désespoir.
+
+Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où
+j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans
+armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais
+rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes
+ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je
+montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis
+profondément, quoiqu'il plût toute la nuit.
+
+=OCTOBRE=
+
+Le 1er.--À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau
+avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près
+du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant
+entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait
+à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses
+nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela
+la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais
+que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire,
+ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils
+l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous
+eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui
+nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande
+partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin,
+voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que
+je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir
+tout le jour, mais il ne faisait point de vent.
+
+Du 1er au 24.--Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs
+voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à
+terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut
+beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau
+temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse.
+
+Le 20.--Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis
+dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la
+cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une
+partie quand la marée se fut retirée.
+
+Le 25.--Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de
+rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé
+plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris
+qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les
+effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la
+pluie.
+
+Le 26.--Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une
+place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me
+mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes
+sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un
+rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus
+d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de
+câbles et renformie de gazon.
+
+Du 26 au 30.--Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages
+dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une
+partie de ce temps-là.
+
+Le 31.--Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque
+nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau
+me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de
+manger, je le tuai aussi.
+
+=NOVEMBRE=
+
+Le 1er.--Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la
+première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des
+piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac.
+
+Le 2.--J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois
+de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart
+autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes
+fortifications.
+
+Le 3.--Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des
+canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à
+l'oeuvre pour faire une table.
+
+Le 4.--Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon
+temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai
+d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil
+pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures
+environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures
+je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la
+soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce
+jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais
+alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité
+firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de
+tout autre.
+
+Le 5.--Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat
+sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien.
+J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En
+revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui
+m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou
+trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant
+pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent
+pour cette fois.
+
+Le 6.--Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à
+ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa
+pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts.
+
+Le 7.--Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une
+partie du 12,--le 11 était un dimanche,--je passai tout mon temps à me
+fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une
+forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la
+faisant, je la démontai plusieurs fois.
+
+Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis
+de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand
+tombait ce jour.
+
+Le 13.--Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup;
+mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui
+m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent
+passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits
+paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.
+
+Les 14, 15 et 16.--Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de
+petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou
+deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et
+aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois
+jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus
+quel nom lui donner.
+
+Le 17.--Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente,
+pour ajouter à mes commodités.
+
+Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument
+nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je
+discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de
+suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le
+pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un
+peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont
+j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela,
+je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la
+remplacer.
+
+Le 18.--En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était
+semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on
+appelle _bois de fer_, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une
+pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas
+moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était
+extrêmement lourde.
+
+La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution,
+firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut
+que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une
+bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert
+en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait
+pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son
+office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle,
+je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.
+
+Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une
+brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire,
+n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de
+la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la
+brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception
+de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment
+entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer
+qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour
+emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine
+semblable à l'oiseau dans lequel les manoeuvres portent le mortier quand
+ils servent les maçons.
+
+La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que
+celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse
+tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins
+de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du
+matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi
+manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger.
+
+Le 23.--Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de
+ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant
+ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours
+entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes
+meubles plus commodément.
+
+
+
+
+LE SAC AUX GRAINS
+
+
+Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte
+assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de
+salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma
+tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il
+pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea,
+plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de
+chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de
+grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume.
+
+=DÉCEMBRE=
+
+Le 10.--Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme
+terminée, lorsque tout-à-coup,--sans doute je l'avais faite trop
+vaste,--une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés;
+j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je
+m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur.
+Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut
+emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus
+important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien
+sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien.
+
+Le 11.--Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou
+poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de
+planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain;
+puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une
+semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient
+placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.
+
+Le 17.--À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes
+et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui
+pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en
+assez bon ordre.
+
+Le 20.--Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler
+ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table
+de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches
+commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus
+aucune autre table.
+
+Le 24.--Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis
+pas.
+
+Le 25.--Pluie toute la journée.
+
+Le 26.--Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant
+et plus agréable.
+
+Le 27.--Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus
+attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai
+avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée.
+
+Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint
+aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps,
+il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans
+chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la
+pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand
+toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.
+
+Les 28, 29 et 30,--Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne
+m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance.
+Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon
+habitation.
+
+=JANVIER 1660=
+
+Le 1er.--Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin
+et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour.
+Ce soir là, m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de
+l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches
+et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne
+pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi.
+
+Le 2.--En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le
+lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent
+face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même
+se risquer près d'eux.
+
+Le 3.--Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais
+toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire
+très-épais et très-solide.
+
+Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce
+journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que
+je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au
+14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle
+n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun
+demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point
+éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au
+centre, se trouvait la porte de ma grotte.
+
+Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par
+les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs
+semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement
+à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi
+difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose,
+surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans
+le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était
+nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement
+défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je
+me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on
+n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort
+heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite
+dans une occasion remarquable.
+
+Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins
+que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez
+souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je
+trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les
+arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la
+manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits
+pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais
+quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture
+en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi
+qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais
+leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.
+
+En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de
+choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au
+fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener
+une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux,
+comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à-fait hors de ma portée
+d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à
+cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre
+assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus
+encore obligé de passer outre.
+
+En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il
+faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais
+forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge
+dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je
+n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué
+une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de
+terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis
+une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une
+lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un
+flambeau.
+
+Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes
+bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été
+empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du
+vaisseau,--non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de
+son précédent retour de Lisbonne.--Le peu de grains qui était resté dans
+le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de
+la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque
+autre usage,--c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je
+la partageai de crainte du tonnerre,--j'allai en secouer la bale au pied
+du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.
+
+C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je
+jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me
+souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou
+environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre,
+j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais
+point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de
+temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et
+parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre
+orge d'Angleterre.
+
+Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon
+esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur
+aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions
+religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais
+vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de
+Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la
+Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après
+que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas
+propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je
+fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit
+que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours
+d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable
+désert.
+
+Cela me toucha un peu le coeur et me fit couler des larmes des yeux, et
+je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma
+faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des
+premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui
+semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce
+que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique.
+
+Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais,
+étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je
+parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà
+visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers,
+dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais
+je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais
+secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la
+volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma
+religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit
+aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans
+cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne
+méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet,
+n'était-ce pas tout aussi bien l'oeuvre de la Providence que s'ilsétaient
+tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand
+tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les
+eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils
+avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs,
+ils auraient été brûlés par le soleilet détruits?
+
+
+
+
+L'OURAGAN
+
+
+Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces
+blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant
+en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en
+avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour
+faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me
+permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je
+le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre,
+la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant
+justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa
+tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.
+
+Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je
+conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à-dire pour me
+faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen
+de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons
+à mon journal.
+
+Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la
+construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de
+pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une
+porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.
+
+=AVRIL=
+
+Le 16.--Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je
+montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la
+replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais
+assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du
+dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille.
+
+Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts
+mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici
+comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte,
+lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse;
+tout-à-coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la
+montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma
+grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les
+entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je
+pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme
+elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers
+mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai
+par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je
+m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de
+ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de
+terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit
+minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes,
+qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais
+été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche
+de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit
+que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut
+violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes
+encore sous les flots que dans l'île.
+
+N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela
+existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou
+stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à
+quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me
+réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit
+n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et
+l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde
+fois mon âme dans la torpeur.
+
+Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé
+quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à
+reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma
+muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis
+à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que
+faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de
+religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de
+moi, qui cessa en même temps que le péril.
+
+Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel
+s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir;
+bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure
+un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à-coup d'écume,
+les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut
+une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla
+en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le
+calme, et il commença à pleuvoir abondamment.
+
+Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et
+l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette
+pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être
+passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette
+pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader,
+j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de
+la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y
+fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.
+
+Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à-dire à
+pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un
+écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.
+Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles
+secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes
+sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision,
+et je pris une petite goutte de _rum_;alors, comme toujours, j'en usai
+très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible
+d'en avoir d'autre.
+
+Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du
+lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à
+réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île
+étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une
+caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans
+un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un
+mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre
+enterré tout vif.
+
+Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle
+occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul
+doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours
+suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais
+mon habitation.
+
+La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et
+la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi
+grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où
+j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à
+l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à
+déménager.
+
+Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me
+demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques,
+rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que
+je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me
+tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec
+toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la
+première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente
+quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet
+enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.
+
+Le 22.--Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais
+j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande
+quantité de hachettes,--car nous avions emporté des hachettes pour
+trafiquer avec les Indiens;--mais à force d'avoir coupé et taillé des
+bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je
+possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire
+tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant
+de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point
+de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin
+j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en
+mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.
+
+Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du
+moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y
+est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et
+très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à
+perfection.
+
+Les 28 et 29.--J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le
+procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.
+
+Le 30.--M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits
+diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce
+qui me rendit le coeur très-chagrin.
+
+=MAI=
+
+Le 1er.--Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse,
+j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui
+ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que
+c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés
+sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la
+carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau
+plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je
+reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris
+l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une
+pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage,
+et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du
+navire, afin de mieux la voir.
+
+Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment
+changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable,
+était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de
+la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus
+fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée
+sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que
+là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus
+d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher
+jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de
+cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être
+la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour
+il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et
+que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.
+
+Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer
+d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à
+pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne
+devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable.
+Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en
+arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en
+tirerais me serait de quelque utilité.
+
+
+
+
+LE SONGE
+
+
+Le 3.--Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure
+proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce
+que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la
+marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois.
+
+Le 4.--J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse
+manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer
+quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec
+du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais
+assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au
+soleil et je le mangeais sec.
+
+Le 5.--Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je
+tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble,
+et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.
+
+Le 6.--Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de
+chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez
+moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage.
+
+Le 7.--Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y
+travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée
+depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment
+semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert,
+que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau.
+
+Le 8.--J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour
+démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et
+de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la
+marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.
+
+Le 9.--J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une
+ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que
+j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également
+le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd
+pour que je pusse le transporter.
+
+Les 10, 11, 12, 13 et 14.--J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en
+tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et
+deux ou trois cents livres de fer.
+
+Le 15.--Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point
+couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de
+l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert
+d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui
+portât.
+
+Le 16.--Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse
+paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je
+restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma
+nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là.
+
+Le 17.--J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à
+deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et
+je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je
+l'emportasse.
+
+Le 24.--Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et
+j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à
+la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres
+de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à
+terre ce jour-là, si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine
+de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté.
+
+Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps
+nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant
+cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le
+jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de
+ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins
+aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près
+de cent livres de plomb laminé.
+
+=JUIN=
+
+Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou
+tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise
+chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était
+arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par
+centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les
+aurais-je payés assez cher.
+
+Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans
+soixante oeufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus
+savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que
+celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible
+séjour.
+
+Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me
+semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette
+latitude.
+
+Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été
+froid.
+
+Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de
+violentes douleurs dans la tête.
+
+Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension
+d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu
+pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais
+je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes
+pensées étaient confuses.
+
+Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une
+maladie.
+
+Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et
+j'avais une violente migraine.
+
+Le 24.--Beaucoup de mieux.
+
+Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était
+alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.
+
+Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris
+mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre,
+que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai
+quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir
+pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.
+
+Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,
+sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que
+je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau.
+J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut
+passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais
+étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie
+pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis
+rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès
+ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la
+nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement
+altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon
+habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me
+rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:
+
+Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma
+muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de
+terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée
+épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant
+de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une
+flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance
+était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible.
+Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste
+comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon
+imagination, sillonné de traits de feu.
+
+À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec
+une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers
+une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible
+qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi;
+tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes
+ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il
+me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.
+
+Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que
+je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible
+vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas
+plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit
+après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.
+
+J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux
+bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années
+successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par
+la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi,
+pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu
+pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à
+me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.
+
+Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une
+sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait
+supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie
+d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de
+crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.
+
+En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera
+moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères
+qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois
+la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un
+juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour
+l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma
+coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique,
+je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que
+Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui
+vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit
+de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la
+Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma
+nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens
+commun.
+
+Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui
+en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de
+bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon
+second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à
+l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder
+ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que
+j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.
+
+
+
+
+LA SAINTE BIBLE
+
+
+Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout
+l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte
+d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu,
+auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement
+passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de
+se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté
+signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour
+être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai
+pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une
+joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui
+abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un
+_bowl_ de _punch,_ et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il
+estpassé.--Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!
+
+Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait
+connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors
+de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans
+aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de
+vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon
+affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à
+travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de
+m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que
+le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées
+n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.
+
+La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut
+premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez
+fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de
+miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais
+reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.
+
+Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne
+saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de
+la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses;
+néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait
+faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu
+ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'oeuvre de ses
+mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.
+
+Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint
+peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à
+s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé
+par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se
+réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait
+provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me
+traiter d'une façon si cruelle.
+
+Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de
+mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres
+reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui
+ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant
+que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un
+cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords
+cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de
+poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau,
+et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue
+articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme
+celle-ci:--«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à
+être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que
+deviendrai-je!»--Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et
+il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.
+
+Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père,
+et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que
+si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais
+dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais
+fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter
+assistance.--«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher
+père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai
+personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la
+Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang
+où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai
+point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les
+biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma
+folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette
+folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire
+dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des
+difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait
+pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»--Et
+je m'écriai alors:--«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une
+grande détresse!»
+
+Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite
+depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.
+
+Le 28.--Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon
+accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore
+plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion
+cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il
+fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir
+quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre
+de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table,
+à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité
+fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de
+_rum._ J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller
+sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour
+me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le
+coeur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon
+mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois oeufs de
+tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque,
+comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier
+morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il
+m'avait donné la vie.
+
+Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si
+affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,--car je ne sortais
+jamais sans lui.--Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre,
+contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que
+j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:
+
+«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où
+cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les
+créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?
+
+«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui
+a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»
+
+J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a
+créé tout cela.--«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les
+guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car
+l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la
+puissance de les conduire et de les diriger.
+
+«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de
+ces oeuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.
+
+«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici
+dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a
+ordonné que tout ceci m'advînt.»
+
+Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces
+conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné
+tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais
+été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître
+non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le
+monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:
+
+«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être
+ainsi traité?»
+
+Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais
+blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:--«Malheureux! tu
+demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie
+coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande
+pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas
+été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le
+combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu
+n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou
+englouti _là_, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te
+rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?
+
+Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un
+mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers
+ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me
+coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie
+de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il
+commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du
+retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les
+Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que
+leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau
+tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.
+
+J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai
+tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et
+j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres
+que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles
+dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes,
+soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et
+je l'apportai avec le tabac sur ma table.
+
+Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou
+contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si
+j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en
+mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela
+m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort,
+et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant
+une heure ou deux dans un peu de _rum_ pour prendre cette potion en me
+couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez
+au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence
+purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.
+
+Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais
+j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une
+lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières
+paroles que je rencontrai furent celles-ci:--«Invoque-moi au jour de ton
+affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
+
+
+
+
+LA SAVANE
+
+
+Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent
+quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins
+pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance
+n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose
+si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler
+comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à
+manger--«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»--moi je
+disais:--«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»--Et, comme ce ne
+fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce
+doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit,
+ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur
+elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait,
+comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de
+dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de
+crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai
+me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais
+fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi
+la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse.
+Après cette prière brusque et incomplète je bus le _rum_ dans lequel
+j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que
+ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis
+au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la
+tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que
+le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus
+juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je
+dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du
+surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une
+journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le
+reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en
+traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour.
+Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais
+d'où il était provenu.
+
+Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement
+rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me
+sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim;
+bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de
+mieux en mieux. Ceci se passa le 29.
+
+Le 30.--C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec
+mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un
+ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les
+apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me
+contentai de quelques oeufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je
+réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,--je veux
+dire le tabac infusé dans du _rum,_--seulement j'en bus moins que la
+première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation.
+Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas
+aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de
+frisson, mais ce ne fut que peu de chose.
+
+=JUILLET=
+
+Le 2.--Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai
+comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.
+
+Le 3.--La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai
+entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette
+convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:--«Je te
+délivrerai;»--et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en
+mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me
+décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si
+préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais
+la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces
+questions:--«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de
+la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si
+épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je
+rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié;
+c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé
+cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»
+
+Ces réflexions pénétrèrent mon coeur; je me jetai à genoux, et je
+remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.
+
+Le 4.--Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le
+Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je
+m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans
+m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi
+long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais
+religieusement cette pratique, je sentis mon coeur sincèrement et
+profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de
+mon songe se raviva, et ces paroles:--«Toutes ces choses ne t'ont point
+amené à repentance»--m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette
+repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la
+Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:--«Il est
+exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner
+rémission.»--Je laissai choir le livre, et, élevant mon coeur et mes
+mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:--«Jésus
+fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi
+repentance!»
+
+Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière;
+car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance
+toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je
+conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.
+
+Le passage--«Invoque-moi et je te délivrerai»,--me parut enfin contenir
+un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion
+d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est
+l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je
+fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison
+pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à
+voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma
+vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes,
+que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses
+fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus
+rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais
+pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute
+enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à
+prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction
+d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.
+
+Mais laissons cela, et retournons à mon _journal_.
+
+Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation
+morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées
+par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers
+des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui
+m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur
+revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin
+et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était
+possible.
+
+Du 4 au 14.--Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil
+à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme
+qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile
+d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse
+j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait
+nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi
+ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il
+chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à
+m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et
+des convulsions dans touts les membres.
+
+J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la
+plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse,
+surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or,
+comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours
+accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup
+plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.
+
+Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute
+possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais
+fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu.
+Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert,
+j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de
+l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que
+je ne connaissais point encore.
+
+Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île.
+J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé
+avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je
+trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce
+n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et
+très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque
+point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le
+courant fût sensible.
+
+Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou
+prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties
+élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne
+devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de
+tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là
+diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être
+avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.
+
+Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire
+du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en
+découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en
+connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à
+sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de
+ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au
+moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des
+plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune
+conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que
+je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de
+connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien
+dans ma détresse.
+
+
+
+
+VENDANGES
+
+
+Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé
+un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les
+savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à
+être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des
+melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les
+vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur
+primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante
+découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par
+expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me
+ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie,
+plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné
+la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai
+cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et
+passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette
+manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je
+n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.
+
+Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon
+habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors
+de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai
+sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin,
+poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que
+j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours
+droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.
+
+Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter
+sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc
+d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est.
+Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et
+tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise
+pour un jardin artificiel.
+
+Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la
+contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,--quoique mêlé
+de pensées affligeantes,--que tout cela était mon bien, et que j'étais
+Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de
+possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en
+héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir.
+J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de
+citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette
+saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient
+non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la
+suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre,
+très-froide et très-rafraîchissante.
+
+Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces
+fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une
+provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse,
+que je savais approcher.
+
+À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre,
+puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de
+l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de
+revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour
+transporter le reste à la maison.
+
+Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez
+moi;--désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma
+grotte;--mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus:
+leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de
+sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils
+étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.
+
+Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai
+chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient
+si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de
+les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande
+partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures
+sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce?
+Je l'ignorais.
+
+Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en
+monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils
+seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre
+poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande
+quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des
+arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux
+limons, j'en emportai ma charge.
+
+À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la
+fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des
+vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais
+fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme,
+je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était
+possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais
+alors.
+
+Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps,
+épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses
+de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il
+était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir;
+que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres
+malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil
+y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois,
+dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et
+rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je
+compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.
+
+Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le
+reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse
+résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de
+tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une
+double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et
+bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois
+deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie,
+au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me
+figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage
+m'occupa jusqu'au commencement d'août.
+
+=AOÛT=
+
+Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur,
+les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien
+que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile
+très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais
+point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et
+derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient
+excessives.
+
+Vers le 1er de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma
+tonnelle et commencé à en jouir.
+
+Le 3.--Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs;
+et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à
+les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait
+ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient
+fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux
+cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et
+transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis
+le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et
+quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant
+plusieurs jours.
+
+Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande
+surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en
+était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais
+plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle
+revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que
+l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat
+sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe;
+pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma
+vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était
+bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si
+grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers
+ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que
+possible.
+
+Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus
+sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité.
+Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de
+vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un
+bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue,
+qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon
+déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de
+chèvre ou de tortue grillé;--car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de
+vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.--Enfin deux ou trois
+oeufs de tortue faisaient mon souper.
+
+Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour
+deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma
+fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je
+pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon
+enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je
+n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose
+précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me
+croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant
+qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse
+encore vue dans l'île était un bouc.
+
+=SEPTEMBRE=
+
+Le 30.--J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement;
+j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce
+rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette
+journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices
+religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me
+confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et
+l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins
+de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil,
+après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant
+terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au
+lit.
+
+Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu
+d'abord aucun sentiment de religion dans le coeur, j'avais omis au bout
+de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus
+longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le
+discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours,
+comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un
+an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de
+chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un
+jour ou deux de mécompte.
+
+
+
+
+SOUVENIR D'ENFANCE
+
+
+Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me
+manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et
+de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans
+continuer un mémorial journalier de toutes choses.
+
+La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître
+régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en
+conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je
+vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma
+vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et
+de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il
+pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies
+étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa
+position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes
+semailles.
+
+Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de
+bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain.
+Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je
+ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si
+alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de
+mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut
+plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De
+touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les
+mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils
+manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au
+retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils
+venaient d'être nouvellement semés.
+
+Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant
+facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain,
+plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de
+terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain
+en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour
+l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa
+très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce
+n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve,
+n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en
+résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à
+demi-picotin de chaque sorte.
+
+Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors
+positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je
+pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.
+
+Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut
+très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que
+le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre,
+j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques
+mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou
+la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière,
+mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient
+dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches,
+comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année
+après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui
+m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir
+pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître
+aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure
+qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ
+trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je
+pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et
+formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger
+dessous durant toute la saison sèche.
+
+Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire,
+semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille,
+j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je
+plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de
+huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et
+formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me
+servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.
+
+J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se
+diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie
+et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:
+
+Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:
+
+Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.
+
+Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:
+
+Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.
+
+Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:
+
+Pluie, le soleil étant revenu.
+
+Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:
+
+Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.
+
+La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui
+venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais
+faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de
+se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes
+provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais
+à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.
+
+Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,--même très-convenables à
+cette situation,--car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je
+ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante
+application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser
+un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si
+cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand
+avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un
+vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses
+ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits
+garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages,
+quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une
+connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des
+matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel
+j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être
+aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je
+résolus de m'en assurer.
+
+Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je
+l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai
+aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins
+dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je
+trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis
+en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès
+qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte,
+où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,--aussi bien
+qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la
+terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais
+besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me
+furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus
+l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma
+vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout
+des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de
+l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.
+
+Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me
+tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je
+suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent
+contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins
+de _rum,_ quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques
+flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas
+seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une
+chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour
+faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La
+seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac;
+mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je
+trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.
+
+Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes
+seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me
+prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.
+
+J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île,
+que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où
+j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à
+la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la
+traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon
+chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant
+mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je
+commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait
+située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à
+l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai
+parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais
+le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à
+l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de
+quinze ou vingt lieues.
+
+Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de
+savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique.
+D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux
+possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des
+Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire
+que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la
+Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne
+chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit,
+bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.
+
+En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai
+que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais
+infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques
+vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que
+cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et
+le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont
+cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et
+de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.
+
+
+
+
+LA CAGE DE POLL
+
+
+En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de
+l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient
+douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets
+charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en
+attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui
+apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en
+surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé,
+je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je
+pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler
+familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit
+qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante.
+
+Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses
+terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils
+étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues
+jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point
+mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas
+d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des
+pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le
+marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à
+proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable,
+j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être
+entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une
+abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.
+
+Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par
+jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne
+ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où
+je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un
+arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre
+jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi
+sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de
+voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était
+couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que
+trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de
+différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour
+la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais
+aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle _Pingouins_.
+
+J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais
+très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une
+chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à
+manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance
+dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins
+beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant
+plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais
+sur les collines.
+
+J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et
+pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à
+mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je
+demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma
+patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant
+environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le
+rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à
+retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure,
+afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je
+parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.
+
+Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais
+venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île,
+et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en
+explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou
+trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée
+de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le
+soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien
+la position de cet astre à cette heure du jour.
+
+Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette
+vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme
+il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai
+très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de
+la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle
+j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le
+soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache
+et tout mon équipement extrêmement lourds.
+
+Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit.
+J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule.
+J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible;
+souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former
+une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture
+quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.
+
+Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je
+tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le
+menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à
+ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de
+rentrer chez moi après un mois d'absence.
+
+Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me
+retrouver dans ma vieille huche[24], et de me coucher dans mon hamac. Ce
+petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si
+désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait
+en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce
+qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps
+aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île.
+
+Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long
+pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire
+importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait
+alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement
+avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué
+dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui
+porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je
+l'avais laissé:--au fait il ne pouvait sortir,--mais il était presque
+mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques
+branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand
+il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je
+l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas
+même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme
+je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux,
+qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut
+jamais m'abandonner.
+
+La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai
+l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île,
+avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans
+que j'étais là, et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le
+premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier
+humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait
+comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus
+misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de
+ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je
+pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et
+de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il
+remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute
+compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce,
+assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur
+sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre
+vie.
+
+Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que
+je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus
+heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute
+la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient
+changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le
+même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce
+qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait
+pendant les deux années passées.
+
+Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la
+campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se
+réveillait tout-à-coup, et mon coeur défaillait en ma poitrine, à la
+seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et
+que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par
+l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes
+d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait
+tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me
+surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais,
+et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là.
+Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en
+larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après
+m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue.
+
+Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais
+chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les
+consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste,
+j'ouvris la Bible à ce passage:--«Jamais, jamais, je ne te délaisserai;
+je ne t'abandonnerai jamais!»--Immédiatement il me sembla que ces mots
+s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste
+au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de
+Dieu et des hommes?--«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point,
+que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si
+j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les
+bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.»
+
+Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être
+plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été
+dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée,
+j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu.
+
+Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa
+l'esprit et m'arrêta.--«Comment peux-tu être assez hypocrite,
+m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu
+t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du coeur tu prierais plutôt
+pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là. Mais quoique je n'eusse pu
+remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de
+m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je
+pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me
+repentir.--Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans
+qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon
+ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre
+parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse
+des débris du navire.
+
+
+
+
+LE GIBET
+
+
+Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième
+année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une
+relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux
+de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que
+je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon
+temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées.
+Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des
+Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même
+jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet
+à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois
+heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement
+l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais
+tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma
+journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour,
+lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante
+pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon
+temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette
+variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse,
+c'est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon
+mousquet sur le soir.
+
+À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter
+l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par
+manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque
+chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus
+quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont
+j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils
+et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul
+arbre.
+
+Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma
+planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux
+pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher
+et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle
+fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai
+une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je
+tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce
+qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il
+n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes
+mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme
+de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour
+montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si
+peu d'ouvrage; c'est-à-dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien
+quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et
+demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains.
+
+Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien
+des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que
+je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit.
+
+J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma
+récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché
+n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles
+de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais
+perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche.
+Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus
+tout-à-coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par
+divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par
+les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant
+tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le
+broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait
+pas eu le temps de monter en épis.
+
+Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui
+me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait
+célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage.
+Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma
+semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement.
+Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur
+opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne
+cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la
+place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.
+
+Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me
+menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que
+je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une
+multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui
+entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je
+partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,--car je sortais
+toujours avec mon mousquet.--À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux
+que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés.
+
+Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient
+toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne
+pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à
+cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand
+bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai
+dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis
+qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il
+était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le
+reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver.
+
+Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un
+peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres
+d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma;
+car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas
+plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans
+les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre
+qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour
+ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie,
+je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je
+souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes
+voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des
+autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit:
+non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils
+émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul
+aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.
+
+Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance;
+et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de
+l'année, je fis la récolte de mon blé.
+
+J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille
+pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de
+mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du
+bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je
+n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma
+manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille
+que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de
+toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé
+m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux
+et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors
+aucune mesure.
+
+Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à
+l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois
+je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou
+comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter;
+ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en
+faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je
+pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que
+j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer
+constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point
+toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles
+de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon
+application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand oeuvre
+de me pourvoir de blé et de pain.
+
+C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon
+pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes
+réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour
+entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever _une
+parcelle de pain_.
+
+Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là
+mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était
+devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé
+qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si
+émerveillante.
+
+Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de
+bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en
+fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle
+faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand
+nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer,
+non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus
+pénible et très-imparfait.
+
+Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me
+rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je
+fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde
+branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la
+terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.
+
+Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait
+observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le
+préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le
+battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le
+moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir;
+et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir
+dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces
+instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être
+et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait
+toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de
+remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre
+entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces
+ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé
+jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois
+prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me
+fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je
+recueillerais pour mon usage.
+
+Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez
+de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que
+d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une
+bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en
+était une fois plus pénible.
+
+
+
+
+LA POTERIE
+
+
+Néanmoins je passai outre, et j'emblavai deux pièces de terre plates et
+unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je les
+entourai d'une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois
+que j'avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais qu'au bout d'une
+année j'aurais une haie vive qui n'exigerait que peu d'entretien. Cet
+ouvrage ne m'occupa guère moins de trois mois, parce qu'une grande
+partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me
+permettait pas de sortir.
+
+C'est au logis, tandis qu'il pleuvait et que je ne pouvais mettre le
+pied dehors, que je m'occupai de la matière qui va suivre, observant
+toutefois que pendant que j'étais à l'ouvrage je m'amusais à causer avec
+mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à
+connaître son nom, et à dire assez distinctement Poll, qui fut le
+premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par une autre bouche que
+la mienne. Ce n'était point là mon travail, mais cela m'aidait beaucoup
+à le supporter[25]. Alors, comme je l'ai dit, j'avais une grande affaire
+sur les bras. J'avais songé depuis long-temps à n'importe quel moyen de
+me façonner quelques vases de terre dont j'avais un besoin extrême; mais
+je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur
+du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l'argile, je
+n'arrivasse à fabriquer un pot qui, séché au soleil, serait assez dur et
+assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à
+être gardées ainsi; et, comme il me fallait des vaisseaux pour la
+préparation du blé et de la farine que j'allais avoir, je résolus d'en
+faire quelques-uns aussi grands que je pourrais, et propres à contenir,
+comme des jarres, tout ce qu'on voudrait y renfermer.
+
+Je ferais pitié au lecteur, ou plutôt je le ferais rire, si je disais de
+combien de façons maladroites je m'y pris pour modeler cette glaise;
+combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules; combien il
+s'en affaissa, combien il s'en renversa, l'argile n'étant pas assez
+ferme pour supporter son propre poids; combien, pour les avoir exposés
+trop tôt, se fêlèrent à l'ardeur du soleil; combien tombèrent en pièces
+seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu'il furent
+secs; en un mot, comment, après que j'eus travaillé si rudement pour
+trouver de la glaise, pour l'extraire, l'accommoder, la transporter chez
+moi, et la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux
+grandes machines de terre grotesques, que je n'ose appeler jarres.
+
+Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les
+soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers
+d'osier que j'avais faits exprès pour qu'elles ne pussent être brisées;
+et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis
+avec de la paille de riz et d'orge. Je comptais, si ces jarres restaient
+toujours sèches, y serrer mes grains et peut être même ma farine, quand
+ils seraient égrugés.
+
+Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement, je
+fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès,
+telles que des pots ronds, des assiettes plates, des cruches et des
+jattes, que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et
+durcissait étonnamment.
+
+Mais tout cela ne répondait point encore à mes fins, qui étaient d'avoir
+un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu'aucun de ceux que
+j'avais n'aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant
+fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où je la
+retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d'un de mes
+pots de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus
+agréablement surpris du voir cela, et je me dis qu'assurément ma poterie
+pourrait se faire cuire en son entier, puisqu'elle cuisait bien en
+morceaux.
+
+Cette découverte fit que je m'appliquai à rechercher comment je pourrais
+disposer mon feu pour y cuire quelques pots. Je n'avais aucune idée du
+four dont les potiers se servent, ni de leurs vernis, et j'avais
+pourtant du plomb pour en faire. Je plaçai donc trois grandes cruches et
+deux ou trois autres pots, en pile les uns sur les autres, sur un gros
+tas de cendres chaudes, et j'allumai un feu de bois tout à l'entour.
+J'entretins le feu sur touts les côtés et sur le sommet, jusqu'à ce que
+j'eusse vu mes pots rouges de part en part et remarqué qu'ils n'étaient
+point fendus. Je les maintins à ce degré pendant cinq ou six heures
+environ, au bout desquelles j'en apperçus un qui, sans être fêlé,
+commençait à fondre et à couler. Le sable, mêlé à la glaise, se
+liquéfiait par la violence de la chaleur, et se serait vitrifié si
+j'eusse poursuivi. Je diminuai donc mon brasier graduellement, jusqu'à
+ce que mes pots perdissent leur couleur rouge. Ayant veillé toute la
+nuit pour que le feu ne s'abattît point trop promptement, au point du
+jour je me vis possesseur de trois excellentes... je n'ose pas dire
+cruches, et deux autres pots aussi bien cuits que je pouvais le désirer.
+Un d'entre eux avait été parfaitement verni par la fonte du gravier.
+
+Après cette épreuve, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai
+plus d'aucun vase pour mon usage; mais je dois avouer que leur forme
+était fort insignifiante, comme on peut le supposer. Je les modelais
+absolument comme les enfants qui font des boulettes de terre grasse, ou
+comme une femme qui voudrait faire des pâtés sans avoir jamais appris à
+pâtisser.
+
+Jamais joie pour une chose si minime n'égala celle que je ressentis en
+voyant que j'avais fait un pot qui pourrait supporter le feu; et à peine
+eus-je la patience d'attendre qu'il soit tout-à-fait refroidi pour le
+remettre sur le feu avec un peu d'eau dedans pour bouillir de la viande,
+ce qui me réussit admirablement bien. Je fis un excellent bouillon avec
+un morceau de chevreau; cependant je manquais de gruau et de plusieurs
+autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi bon que j'aurais pu
+l'avoir.
+
+J'eus un nouvel embarras pour me procurer un mortier de pierre où je
+pusse piler ou écraser mon grain; quant à un moulin, il n'y avait pas
+lieu de penser qu'avec le seul secours de mes mains je parvinsse jamais
+à ce degré d'industrie. Pour suppléer à ce besoin, j'étais vraiment
+très-embarrassé, car de touts les métiers du monde, le métier de
+tailleur de pierre était celui pour lequel j'avais le moins de
+dispositions; d'ailleurs je n'avais point d'outils pour l'entreprendre.
+Je passai plusieurs jours à chercher une grande pierre assez épaisse
+pour la creuser et faire un mortier; mais je n'en trouvai pas, si ce
+n'est dans de solides rochers, et que je ne pouvais ni tailler ni
+extraire. Au fait, il n'y avait point de roches dans l'île d'une
+suffisante dureté, elles étaient toutes d'une nature sablonneuse et
+friable, qui n'aurait pu résister aux coups d'un pilon pesant, et le blé
+n'aurait pu s'y broyer sans qu'il s'y mêlât du sable. Après avoir perdu
+ainsi beaucoup de temps à la recherche d'une pierre, je renonçai, et je
+me déterminai à chercher un grand billot de bois dur, que je trouvai
+beaucoup plus aisément. J'en choisis un si gros qu'à peine pouvais-je le
+remuer, je l'arrondis et je le façonnai à l'extérieur avec ma hache et
+mon herminette; ensuite, avec une peine infinie, j'y pratiquai un trou,
+au moyen du feu, comme font les Sauvages du Brésil pour creuser leurs
+pirogues. Je fis enfin une hie ou grand pilon avec de ce bois appelé
+_bois de fer_, et je mis de côté ces instruments en attendant ma
+prochaine récolte, après laquelle je me proposai de moudre mon grain, au
+plutôt de l'égruger, pour faire du pain.
+
+Ma difficulté suivante fut celle de faire un sas ou blutoir pour passer
+ma farine et la séparer du son et de la bale, sans quoi je ne voyais pas
+possibilité que je pusse avoir du pain; cette difficulté était si grande
+que je ne voulais pas même y songer, assuré que j'étais de n'avoir rien
+de ce qu'il faut pour faire un tamis; j'entends ni canevas fin et clair,
+ni étoffe à bluter la farine à travers. J'en restai là pendant plusieurs
+mois; je ne savais vraiment que faire. Le linge qui me restait était en
+haillons; j'avais bien du poil de chèvre, mais je ne savais ni filer ni
+tisser; et, quand même je l'eusse su, il me manquait les instruments
+nécessaires. Je ne trouvai aucun remède à cela. Seulement je me
+ressouvins qu'il y avait parmi les hardes de matelots que j'avais
+emportées du navire quelques cravates de calicot ou de mousseline. J'en
+pris plusieurs morceaux, et je fis trois petits sas, assez propre à leur
+usage. Je fus ainsi pourvu pour quelques années. On verra en son lieu ce
+que j'y substituai plus tard.
+
+J'avais ensuite à songer à la boulangerie, et comment je pourrais faire
+le pain quand je viendrais à avoir du blé; d'abord je n'avais point de
+levain. Comme rien ne pouvait suppléer à cette absence, je ne m'en
+embarrassai pas beaucoup. Quant au four, j'étais vraiment en grande
+peine.
+
+À la fin je trouvai l'expédient que voici: je fis quelques vases de
+terre très-larges et peu profonds, c'est-à-dire qui avaient environ deux
+pieds de diamètre et neuf pouces seulement de profondeur; je les cuisis
+dans le feu, comme j'avais fait des autres, et je les mis ensuite à
+part. Quand j'avais besoin de cuire, j'allumais d'abord un grand feu sur
+mon âtre, qui était pavé de briques carrées de ma propre fabrique; je
+n'affirmerais pas toutefois qu'elles fussent parfaitement carrées.
+
+Quand le feu de bois était à peu près tombé en cendres et en charbons
+ardents, je les éparpillais sur l'âtre, de façon à le couvrir
+entièrement, et je les y laissais jusqu'à ce qu'il fût très-chaud. Alors
+j'en balayais toutes les cendres, je posais ma miche ou mes miches que
+je couvrais d'une jatte de terre, autour de laquelle je relevais les
+cendres pour conserver et augmenter la chaleur. De cette manière, aussi
+bien que dans le meilleur four du monde, je cuisais mes pains d'orge, et
+devins en très-peu de temps un vrai pâtissier; car je fis des gâteaux de
+riz et des _poudings_. Toutefois je n'allai point jusqu'aux pâtés: je
+n'aurais rien eu à y mettre, supposant que j'en eusse fait, si ce n'est
+de la chair d'oiseaux et de la viande de chèvre.
+
+On ne s'étonnera point de ce que toutes ces choses me prirent une grande
+partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on considère
+que dans l'intervalle de toutes ces choses j'eus à faire mon labourage
+et une nouvelle moisson. En effet, je récoltai mon blé dans sa saison,
+je le transportai au logis du mieux que je pouvais, et je le conservai
+en épis dans une grande manne jusqu'à ce que j'eusse le temps de
+l'égrainer, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour le battre.
+
+L'accroissement de mes récoltes me nécessita réellement alors à agrandir
+ma grange. Je manquais d'emplacement pour les serrer; car mes semailles
+m'avaient rapporté au moins vingt boisseaux d'orge et tout au moins
+autant de riz; si bien que dès lors je résolus de commencer à en user à
+discrétion: mon biscuit depuis long-temps était achevé. Je résolus aussi
+de m'assurer de la quantité qu'il me fallait pour toute mon année, et si
+je ne pourrais pas ne faire qu'une seule semaille.
+
+
+
+
+LA PIROGUE
+
+
+Somme toute, je reconnus que quarante boisseaux d'orge et de riz étaient
+plus que je n'en pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à
+semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans
+l'espérance qu'elle pourrait largement me pourvoir de pain.
+
+Tandis que toutes ces choses se faisaient, mes pensées, comme on peut le
+croire, se reportèrent plusieurs fois sur la découverte de la terre que
+j'avais apperçue de l'autre côté de l'île. Je n'étais pas sans quelques
+désirs secrets d'aller sur ce rivage, imaginant que je voyais la terre
+ferme, et une contrée habitée d'où je pourrais d'une façon ou d'une
+autre me transporter plus loin, et peut-être trouver enfin quelques
+moyens de salut.
+
+Mais dans tout ce raisonnement je ne tenais aucun compte des dangers
+d'une telle entreprise dans le cas où je viendrais à tomber entre les
+mains des Sauvages, qui pouvaient être, comme j'aurais eu raison de le
+penser, plus féroces que les lions et les tigres de l'Afrique. Une fois
+en leur pouvoir, il y avait, mille chances à courir contre une qu'ils me
+tueraient et sans doute me mangeraient. J'avais ouï dire que les peuples
+de la côte des Caraïbes étaient cannibales ou mangeurs d'hommes, et je
+jugeais par la latitude que je ne devais pas être fort éloigné de cette
+côte. Supposant que ces nations ne fussent point cannibales, elles
+auraient pu néanmoins me tuer, comme cela était advenu à d'autres
+Européens qui avaient été pris, quoiqu'ils fussent au nombre de dix et
+même de vingt, et elles l'auraient pu d'autant plus facilement que
+j'étais seul, et ne pouvais opposer que peu ou point de résistance.
+Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû mûrement considérer et qui
+plus tard se présentèrent à mon esprit, ne me donnèrent premièrement
+aucune appréhension, ma tête ne roulait que la pensée d'aborder à ce
+rivage.
+
+C'est ici que je regrettai mon garçon Xury, et mon long bateau avec sa
+voile _d'épaule de mouton,_ sur lequel j'avais navigué plus de neuf
+cents milles le long de la côte d'Afrique; mais c'était un regret
+superflu. Je m'avisai alors d'aller visiter la chaloupe de notre navire,
+qui, comme je l'ai dit, avait été lancée au loin sur la rive durant la
+tempête, lors de notre naufrage. Elle se trouvait encore à peu de chose
+près dans la même situation: renversée par la force des vagues et des
+vents, elle était presque sens dessus dessous sur l'éminence d'une
+longue dune de gros sable, mais elle n'était point entourée d'eau comme
+auparavant.
+
+Si j'avais eu quelque aide pour le radouber et le lancer à la mer, ce
+bateau m'aurait suffi, et j'aurais pu retourner au Brésil assez
+aisément; mais j'eusse dû prévoir qu'il ne me serait pas plus possible
+de le retourner et de le remettre sur son fond que de remuer l'île.
+J'allai néanmoins dans les bois, et je coupai des leviers et des
+rouleaux, que j'apportai près de la chaloupe, déterminé à essayer ce que
+je pourrais faire, et persuadé que si je parvenais à la redresser il me
+serait facile de réparer le dommage qu'elle avait reçu, et d'en faire
+une excellente embarcation, dans laquelle je pourrais sans crainte aller
+à la mer.
+
+Au fait je n'épargnai point les peines dans cette infructueuse besogne,
+et j'y employai, je pense, trois ou quatre semaines environ. Enfin,
+reconnaissant qu'il était impossible à mes faibles forces de la
+soulever, je me mis à creuser le sable en dessous pour la dégager et la
+faire tomber; et je plaçai des pièces de bois pour la retenir et la
+guider convenablement dans sa chute.
+
+Mais quand j'eus fait cette fouille, je fus encore hors d'état de
+l'ébranler et de pénétrer en dessous, bien loin de pouvoir la pousser
+jusqu'à l'eau. Je fus donc forcé de l'abandonner; et cependant bien que
+je désespérasse de cette chaloupe, mon désir de m'aventurer sur mer pour
+gagner le continent augmentait plutôt qu'il ne décroissait, au fur et à
+mesure que la chose m'apparaissait plus impraticable.
+
+Cela m'amena enfin à penser s'il ne serait pas possible de me
+construire, seul et sans outils, avec le tronc d'un grand arbre, une
+pirogue toute semblable à celles que font les naturels de ces climats.
+Je reconnus que c'était non-seulement faisable, mais aisé. Ce projet me
+souriait infiniment, avec l'idée surtout que j'avais en main plus de
+ressources pour l'exécuter qu'aucun Nègre ou Indien; mais je ne
+considérais nullement les inconvénients particuliers qui me plaçaient
+au-dessous d'eux; par exemple le manque d'aide pour mettre ma pirogue à
+la mer quand elle serait achevée, obstacle beaucoup plus difficile à
+surmonter pour moi que toutes les conséquences du manque d'outils ne
+pouvaient l'être pour les Indiens. Effectivement, que devait me servir
+d'avoir choisi un gros arbre dans les bois, d'avoir pu à grande peine le
+jeter bas, si après l'avoir façonné avec mes outils, si après lui avoir
+donné la forme extérieure d'un canot, l'avoir brûlé ou taillé en dedans
+pour le creuser, pour en faire une embarcation; si après tout cela,
+dis-je, il me fallait l'abandonner dans l'endroit même où je l'aurais
+trouvé, incapable de le mettre à la mer.
+
+Il est croyable que si j'eusse fait la moindre réflexion sur ma
+situation tandis que je construisais ma pirogue, j'aurais immédiatement
+songé au moyen de la lancer à l'eau; mais j'étais si préoccupé de mon
+voyage, que je ne considérai pas une seule fois comment je la
+transporterais; et vraiment elle était de nature à ce qu'il fût pour moi
+plus facile de lui faire franchir en mer quarante-cinq milles, que du
+lieu où elle était quarante-cinq brasses pour la mettre à flot.
+
+J'entrepris ce bateau plus follement que ne fit jamais homme ayant ses
+sens éveillés. Je me complaisais dans ce dessein, sans déterminer si
+j'étais capable de le conduire à bonne fin, non pas que la difficulté de
+le lancer ne me vînt souvent en tête; mais je tranchais court à tout
+examen par cette réponse insensée que je m'adressais:--«Allons,
+faisons-le d'abord; à coup sûr je trouverai moyen d'une façon ou d'une
+autre de le mettre à flot quand il sera fait.»
+
+C'était bien la plus absurde méthode; mais mon idée opiniâtre prévalait:
+je me mis à l'oeuvre et j'abattis un cèdre. Je doute beaucoup que Salomon
+en ait eu jamais un pareil pour la construction du temple de Jérusalem.
+Il avait cinq pieds dix pouces de diamètre près de la souche et quatre
+pieds onze pouces à la distance de vingt-deux pieds, après quoi il
+diminuait un peu et se partageait en branches. Ce ne fut pas sans un
+travail infini que je jetai par terre cet arbre; car je fus vingt jours
+à le hacher et le tailler au pied, et, avec une peine indicible,
+quatorze jours à séparer à coups de hache sa tête vaste et touffue. Je
+passai un mois à le façonner, à le mettre en proportion et à lui faire
+une espèce de carène semblable à celle d'un bateau, afin qu'il pût
+flotter droit sur sa quille et convenablement. Il me fallut ensuite près
+de trois mois pour évider l'intérieur et le travailler de façon à en
+faire une parfaite embarcation. En vérité je vins à bout de cette
+opération sans employer le feu, seulement avec un maillet et un ciseau
+et l'ardeur d'un rude travail qui ne me quitta pas, jusqu'à ce que j'en
+eusse fait une belle pirogue assez grande pour recevoir vingt-six
+hommes, et par conséquent bien assez grande pour me transporter moi et
+toute ma cargaison.
+
+Quand j'eus achevé cet ouvrage j'en ressentis une joie extrême: au fait,
+c'était la plus grande pirogue d'une seule pièce que j'eusse vue de ma
+vie. Mais, vous le savez, que de rudes coups ne m'avait-elle pas coûté!
+Il ne me restait plus qu'à la lancer à la mer; et, si j'y fusse parvenu,
+je ne fais pas de doute que je n'eusse commencé le voyage le plus
+insensé et le plus aventureux qui fût jamais entrepris.
+
+Mais touts mes expédients pour l'amener jusqu'à l'eau avortèrent, bien
+qu'ils m'eussent aussi coûté un travail infini, et qu'elle ne fût
+éloignée de la mer que de cent verges tout au plus. Comme premier
+inconvénient, elle était sur une éminence à pic du côté de la baie.
+Nonobstant, pour aplanir cet obstacle, je résolus de creuser la surface
+du terrain en pente douce. Je me mis donc à l'oeuvre. Que de sueurs cela
+me coûta! Mais compte-t-on ses peines quand on a sa liberté en vue?
+Cette besogne achevée et cette difficulté vaincue, une plus grande
+existait encore, car il ne m'était pas plus possible de remuer cette
+pirogue qu'il ne me l'avait été de remuer la chaloupe.
+
+Alors je mesurai la longueur du terrain, et je me déterminai à ouvrir
+une darce ou canal pour amener la mer jusqu'à la pirogue, puisque je ne
+pouvais pas amener ma pirogue jusqu'à la mer. Soit! Je me mis donc à la
+besogne; et quand j'eus commencé et calculé la profondeur et la longueur
+qu'il fallait que je lui donnasse, et de quelle manière j'enlèverais les
+déblais, je reconnus que, n'ayant de ressources qu'en mes bras et en
+moi-même, il me faudrait dix ou douze années pour en venir à bout; car
+le rivage était si élevé, que l'extrémité supérieure de mon bassin
+aurait dû être profonde de vingt-deux pieds tout au moins. Enfin,
+quoique à regret, j'abandonnai donc aussi ce dessein.
+
+J'en fus vraiment navré, et je compris alors, mais trop tard, quelle
+folie c'était d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les
+frais et d'avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à
+bonne fin.
+
+Au milieu de cette besogne je finis ma quatrième année dans l'île, et
+j'en célébrai l'anniversaire avec la même dévotion et tout autant de
+satisfaction que les années précédentes; car, par une étude constante et
+une sérieuse application de la parole de Dieu et par le secours de sa
+grâce, j'acquérais une science bien différente de celle que je possédais
+autrefois, et j'appréciais tout autrement les choses: je considérais
+alors le monde comme une terre lointaine où je n'avais rien à souhaiter,
+rien à désirer; d'où je n'avais rien à attendre, en un mot avec laquelle
+je n'avais rien et vraisemblablement ne devais plus rien avoir à faire.
+Je pense que je le regardais comme peut-être le regarderons-nous après
+cette vie, je veux dire ainsi qu'un lieu où j'avais vécu, mais d'où
+j'étais sorti; et je pouvais bien dire comme notre père Abraham au
+Mauvais Riche:--«Entre toi et moi il y a un abyme profond.»
+
+Là j'étais éloigné de la perversité du monde: je n'avais ni
+concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la
+vie. Je ne convoitais rien, car j'avais alors tout ce dont j'étais
+capable de jouir; j'étais seigneur de tout le manoir: je pouvais, s'il
+me plaisait, m'appeler Roi ou Empereur de toute cette contrée rangée
+sous ma puissance; je n'avais point de rivaux, je n'avais point de
+compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la
+souveraineté. J'aurais pu récolter du blé de quoi charger des navires;
+mais, n'en ayant que faire, je n'en semais que suivant mon besoin.
+J'avais à foison des chélones ou tortues de mer, mais une de temps en
+temps c'était tout ce que je pouvais consommer; j'avais assez de bois de
+charpente pour construire une flotte de vaisseaux, et quand elle aurait
+été construite j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la
+charger de passerilles et de vin.
+
+
+
+
+RÉDACTION DU JOURNAL
+
+
+Mais ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi.
+J'avais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que
+m'importait tout le reste! Si j'avais tué du gibier au-delà, de ma
+consommation, il m'aurait fallu l'abandonner au chien ou aux vers. Si
+j'avais semé plus de blé qu'il ne convenait pour mon usage, il se serait
+gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient à pourrir sur la terre;
+je ne pouvais les employer qu'au chauffage, et je n'avais besoin de feu
+que pour préparer mes aliments.
+
+En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion,
+que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que
+suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on
+s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus.
+Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de
+convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment
+plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si
+ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient
+été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une
+petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six
+livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en
+avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais
+volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras
+pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six
+_penny_ de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une
+poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je
+n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un
+tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de
+ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la
+même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de
+leur inutilité.
+
+J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux
+qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon
+esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec
+reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui
+m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder
+plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à
+considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me
+donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici
+sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents
+qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés,
+parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses
+qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous
+manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous
+avons.
+
+Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de
+même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne:
+je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais
+premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement
+été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que
+le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu
+l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré
+pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué
+d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de
+plomb pour me procurer ma nourriture.
+
+Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me
+représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je
+fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais
+pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons
+et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps
+assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû
+périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre
+comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une
+chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou
+l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu
+le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une
+bête.
+
+Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence
+envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes
+ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce
+passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur
+infortune:--«Est-il une affliction semblable à la mienne?»--Qu'ils
+considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur
+aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable.
+
+Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon
+âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que
+j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine.
+J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute
+connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par
+mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer
+de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs
+et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé
+bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la
+crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs;
+tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins,
+tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les
+dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des
+dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon
+absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes
+pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au
+bien.
+
+J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment
+de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont
+j'avais joui,--telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine
+portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma
+cargaison d'Angleterre,--je n'avais pas eu une seule fois ces
+mots:--«Merci, ô mon Dieu!»--ni dans le coeur ni à la bouche. Dans mes
+plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou
+à lui dire:--«Seigneur, ayez pitié de moi!»--Je ne prononçais le nom de
+Dieu que pour jurer et blasphémer.
+
+J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme
+je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie
+passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence
+particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et
+combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant
+moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si
+abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon
+repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde
+de Dieu.
+
+J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de
+Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une
+sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi,
+qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je
+n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de
+bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu;
+que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort
+aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu
+m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer
+que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie
+nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles!
+enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde
+nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place
+où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un
+côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes
+féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses,
+ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni
+Sauvages pour me massacrer et me dévorer.
+
+En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre
+c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une
+vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il
+prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis
+ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je
+secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique.
+
+Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des
+choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou
+entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées.
+
+Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque
+temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre
+j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine
+laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura
+j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de
+remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir
+qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements
+qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant
+superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu
+lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité.
+
+D'abord,--je l'avais remarqué,--le même jour où je rompis avec mon père
+et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans
+la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave.
+
+Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade
+d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un
+bateau.
+
+Le même jour que je naquis, c'est-à-dire le 20 septembre, le même jour
+ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île.
+Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le
+même jour.
+
+La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le
+biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême
+réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près
+une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du
+blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en
+avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse.
+
+Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais
+plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais
+trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais
+soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres
+vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en
+eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où
+se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je
+laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter.
+Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas
+besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand
+bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout
+seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée.
+
+
+
+
+SÉJOUR SUR LA COLLINE
+
+
+La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à-fait nu, c'est que
+l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que
+lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même
+souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une
+chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais
+doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au
+soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment
+dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient
+immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais
+couvert.
+
+À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les
+quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes
+vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de
+grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais
+avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de
+ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à
+bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir
+long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une
+façon vraiment pitoyable.
+
+J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais,
+des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil
+sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures
+qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement
+très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand
+bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en
+acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout
+entier, c'est-à-dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux
+genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt
+contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient
+très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore
+plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et
+quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque
+et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti.
+
+J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un
+parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en
+avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les
+chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en
+mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus
+proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin,
+c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les
+chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps
+sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé
+avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma
+fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La
+principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu
+l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter
+au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je
+le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le
+poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et
+repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le
+plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le
+temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le
+portais sous mon bras.
+
+Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se
+résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux
+dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la
+vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de
+conversation, je me disais:--«Converser ainsi mutuellement avec mes
+propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes
+prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la
+société des hommes?»
+
+Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien
+d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la
+même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture
+annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,--je
+gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une
+provision d'un an;--outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties
+journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la
+construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal
+que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la
+crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si
+démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord,
+comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant
+toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener
+l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un
+commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au
+fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre
+convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau,
+et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant
+point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à
+peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu
+par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute
+mer.
+
+Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit
+point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la
+première, c'est-à-dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ
+quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet,
+et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île.
+J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse
+dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que
+j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les
+autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne
+songeai plus qu'à faire cette reconnaissance.
+
+Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus
+régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile
+de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais
+en grande quantité par-devers moi.
+
+Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je
+trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis
+alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes
+provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des
+éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait
+tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de
+toute humidité.
+
+À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un
+mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet;
+équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer,
+mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin,
+impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me
+décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence.
+J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt
+appeler des gâteaux,--un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais
+une grande consommation, une petite bouteille de _rum,_ une moitié de
+chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux
+grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que
+j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour
+me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.
+
+Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité,
+comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut
+beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île
+elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale,
+je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer,
+les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de
+sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je
+fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe.
+
+Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon
+entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il
+faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais
+revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un
+morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire.
+
+Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre,
+et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en
+découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer.
+
+En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je
+dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la
+pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y
+avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa
+violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse
+pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les
+choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre
+côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je
+reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais
+donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver
+aussitôt dans un remous.
+
+Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent,
+qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait
+de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de
+côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du
+courant.
+
+Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la
+mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les
+pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,--je
+n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,--que
+je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme
+l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que
+tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en
+plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il
+n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec
+mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu;
+car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas
+qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là
+ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité
+d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et
+l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de
+périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse
+tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais
+une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à-dire un de mes pots de
+terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du
+vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni
+continent ni île, avant mille lieues tout au moins?
+
+Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre
+pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors
+mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et
+l'unique bonheur que souhaitât mon coeur était d'y rentrer. Plein de ce
+brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.--«Heureux désert,
+m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où
+vas-tu?»
+
+
+
+
+POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?
+
+
+Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je
+murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette
+heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le
+véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par
+des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après
+que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle
+était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,--telle
+elle m'apparaissait alors,--emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais
+éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la
+revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes
+forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma
+pirogue vers le Nord, c'est-à-dire au côté Nord du courant où se
+trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil
+passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant
+du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au coeur, surtout quand
+au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment
+j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou
+la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car,
+n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner
+pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps
+continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et
+portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.
+
+À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue
+commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la
+limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le
+courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En
+remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait,
+et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui
+déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux
+parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au
+Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous
+rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.
+
+Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle,
+d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou
+qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement
+peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel
+empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec
+quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus
+joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux.
+
+Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon
+île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord
+drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte
+septentrionale, c'est-à-dire à son extrémité opposée à celle d'où
+j'étais parti.
+
+Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce
+remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je
+trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait
+entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues
+environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau
+tout-à-fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je
+continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais
+plus un grand sillage, comme auparavant.
+
+Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je
+trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre,
+s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le
+courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le
+Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin
+de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un
+bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et
+en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus
+bientôt gagné le rivage.
+
+Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma
+délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue;
+et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la
+hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte
+sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et
+la fatigue du voyage.
+
+J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma
+pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas,
+pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant;
+et ce que pouvait être l'autre côté,--l'Ouest, veux-je dire,--je
+l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me
+déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du
+côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma
+frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin.
+Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une
+très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant
+jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon
+embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui
+eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant
+parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et
+voir où j'étais.
+
+Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais
+allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma
+pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement
+chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le
+trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne
+tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la
+maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà
+dit, ma maison de campagne.
+
+Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour
+reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez
+si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma
+surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela
+plusieurs fois par mon nom:--«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre
+Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?--, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où
+êtes-vous allé?»
+
+J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme
+cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute
+l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le
+sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme
+la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,--je
+m'éveillai enfin tout-à-fait, horriblement épouvanté et dans la plus
+grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon
+Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui
+qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais
+coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu,
+qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et
+crier:--«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment
+êtes-vous venu ici?»--et autres choses semblables que je lui avais
+enseignées.
+
+Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au
+fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me
+remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là, et je cherchais
+quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus
+bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui
+tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint
+à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et
+continua de me dire:--«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là,
+où êtes-vous allé?--» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et
+je l'emportai ainsi avec moi au logis.
+
+J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer;
+j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et
+réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise
+d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il
+fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais
+parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser
+mon coeur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour
+l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en
+supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à
+l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin
+de l'île ainsi que je l'avais été déjà. Toutes ces raisons firent que je
+me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de
+tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.
+
+Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et
+sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant
+parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à-fait consolé
+en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de
+société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points.
+
+Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux
+mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je
+serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils
+que j'aurais pu faire un très-bon charpentier.
+
+J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et
+j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai
+infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde
+et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant
+hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon
+propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je
+parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en
+terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme
+et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive
+satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de
+notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement
+négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île,
+et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main
+sur aucune.
+
+Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que
+mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires,
+qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de
+m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter
+d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la
+suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais
+en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour
+une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses oeufs et une pièce ou deux de sa
+chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un
+panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes
+corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et
+vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me
+servaient de grainiers.
+
+
+
+
+ROBINSON ET SA COUR
+
+
+Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait
+considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de
+suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je
+fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à-dire à ce qu'il faudrait que je
+fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans
+la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais
+apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus
+parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille
+chèvre. Mon coeur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse.
+
+J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai
+dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer
+quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si
+je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin
+par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri.
+
+À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent
+plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas
+bonnes,--je n'avais point de fil d'archal,--je les trouvai toujours
+rompues et mes amorces mangées.
+
+Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai
+donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles
+avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma
+façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis
+d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus
+aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient
+venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain
+matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent
+mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon
+système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails,
+un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux
+bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles.
+
+Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que
+je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce
+que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela
+n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai
+donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante.
+Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut
+apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours
+sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire
+et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces
+animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien
+avec eux.
+
+Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors
+davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je
+les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans
+beaucoup de peine.
+
+Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le
+bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se
+familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de
+chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire
+multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en
+avoir un troupeau autour de ma maison.
+
+Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes
+chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient
+sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me
+fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que
+ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne
+pourraient forcer.
+
+L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue
+m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce
+de terre convenable c'est-à-dire où il y eût de l'herbage pour leur
+pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du
+soleil.
+
+Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut
+une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou
+_savane_,--comme on dit dans nos colonies occidentales,--un lieu plat et
+ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou
+trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma
+prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain
+de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux
+milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette
+palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu
+dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je
+n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans
+un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et
+que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper.
+
+Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges
+d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je
+résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent
+verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres
+que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à
+même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait.
+
+C'était agir avec prudence, et je me mis à l'oeuvre avec courage. Je fus
+trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce
+fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux
+pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour
+les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge
+et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après
+l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs
+liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée
+de grains.
+
+Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un
+troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après
+j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour
+ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur
+usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les
+prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un
+enclos à l'autre.
+
+Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait,
+non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle
+je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à
+l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma
+laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de
+lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont
+nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage.
+Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre,
+qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il
+est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et
+très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus
+jamais faute.
+
+Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses
+créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans
+la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous
+donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle
+table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu
+que la faim et la mort!
+
+Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite
+famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute
+l'île:--j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais
+les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point
+de rebelles parmi mes peuples!
+
+Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme
+s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon
+chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point
+trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours
+assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté
+et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma
+main leur donnait comme une marque de faveur spéciale.
+
+Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils
+étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon
+habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle
+espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là, tandis que
+les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent
+fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient
+tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un
+grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de
+laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un
+peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir
+beaucoup trop.
+
+J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma
+pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau
+le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver
+moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me
+résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie
+d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une
+colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de
+voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je
+résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce
+que je fis.--Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel
+que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je
+m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de
+sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage.
+Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure:
+
+J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec
+une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau
+de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en
+ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses
+vêtements.
+
+J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans
+descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux
+genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc
+dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un
+pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point;
+mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel
+nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et
+se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le
+reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare.
+
+J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait
+avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y
+appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en
+outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait
+par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient
+deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma
+poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille,
+sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de
+peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus
+nécessaire de mon équipage.
+
+
+
+
+LE VESTIGE
+
+
+Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on
+l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait
+à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma
+barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des
+ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle
+qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière
+de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à
+quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en
+portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient
+assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une
+longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils
+eussent paru effroyables.
+
+Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu
+remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y
+reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau
+voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le
+long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais
+mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme
+alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court
+chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de
+rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré
+plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à-fait calme et douce: là
+comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point
+de courant.
+
+J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je
+résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était
+point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait,
+c'est-à-dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se
+joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause
+de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest
+ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux
+aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers
+je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une
+demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était
+tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce
+moment il n'aurait pu faire.
+
+Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du
+jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation.
+Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur
+au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à
+l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais
+plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre
+pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île.
+
+Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux
+plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente,
+entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que
+j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans
+l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus
+grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement,
+c'est-à-dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je
+tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze
+ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux,
+où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en
+épis séparés de la paille.
+
+Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle
+avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient
+devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir
+qu'ils masquaient une habitation.
+
+Près de cette demeure, mais un peu plus avant dans le pays et dans un
+terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et
+ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en
+saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de
+grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées.
+
+Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez
+belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec
+soin, c'est-à-dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment
+émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu,
+sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord
+n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je
+les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent
+s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce
+qu'ils faisaient tout-à-fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma
+tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur
+des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être
+réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de
+repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec
+d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture
+provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande
+houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne
+où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de
+mon principal manoir.
+
+Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à-dire pour mes
+chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et
+le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté
+qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits
+pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade
+qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux,
+ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le
+temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure
+muraille.
+
+Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais
+pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon
+bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux
+domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande,
+de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce
+lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette
+race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme
+toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits
+pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher
+quelques-uns.
+
+Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver
+ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec
+beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes
+aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain,
+médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré.
+
+Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre
+habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais
+habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car
+je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la
+montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de
+voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre
+du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des
+courants, le vent ou quelque autre malencontre.--Mais me voici arrivé à
+une nouvelle scène de ma vie.
+
+Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus
+excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu
+parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de
+la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je
+regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je
+montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur
+le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne
+pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là. J'y retournai encore
+pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était
+point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car
+c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les
+parties d'un pied. Comment cela était-il venu là? je ne le savais ni ne
+pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme
+confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on
+dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais
+derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à
+chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans
+l'éloignement.--Il n'est pas possible de décrire les formes diverses
+dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées
+extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes
+bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin!
+
+Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours
+depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je
+d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une
+porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se
+cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans
+cette retraite.
+
+Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de
+ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des
+choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux.
+J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je
+n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il
+fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce
+raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine
+aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui
+l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et
+comment était-il possible qu'un homme fût venu là? Mais d'un autre côté
+je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan
+se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de
+laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car
+il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai
+d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres
+moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais
+tout-à-fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple
+pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier
+contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la
+première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer
+totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et
+avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon.
+
+Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute
+appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus
+dangereuses créatures, c'est-à-dire des Sauvages de la terre ferme
+située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été
+entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon
+île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se
+souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne
+me serais soucié moi-même de les y avoir.
+
+
+
+
+LES OSSEMENTS
+
+
+Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au
+Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors
+dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation;
+car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en
+cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs
+recherches jusqu'à moi.--Puis de terribles pensées assaillaient mon
+esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que
+l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre,
+et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire,
+toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé,
+emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à
+mourir de faim.
+
+La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute
+ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que
+j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure
+m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver
+les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette
+inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que
+juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne
+pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et
+je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux
+ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût
+advenir, réduit à périr faute de pain.
+
+Quelle oeuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme!
+Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses
+ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que
+demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons
+demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai
+même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et
+manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction
+était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste
+Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie
+silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être
+compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures;
+moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de
+la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité
+éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à
+la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre
+à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied
+dans l'île!
+
+Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de
+nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu
+de ma première stupeur.--Je considérai alors que c'était l'infiniment
+sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie;
+qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard,
+je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon
+Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à
+son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me
+condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il
+jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère,
+puisque j'avais péché contre lui.
+
+Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout
+puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé
+quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable
+de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à
+sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui,
+de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et
+aux inspirations de sa providence de chaque jour.
+
+Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des
+semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier:
+un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme
+préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans
+un profond abattement, quand tout-à-coup me revinrent en l'esprit ces
+paroles de la Sainte Écriture:--«Invoque-moi au jour de ton affliction,
+et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
+
+Là-dessus je me levai, non-seulement le coeur empli de joie et de
+courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance.
+Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le
+premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:--«Sers le Seigneur,
+et aie bon courage, et il fortifiera ton coeur; sers, dis-je, le
+Seigneur.»--Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me
+réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus
+plus triste au moins à ce sujet.
+
+Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il
+me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le
+vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage
+par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua
+aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une
+illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu
+prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant?
+D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si
+cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris
+que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle
+de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et
+d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que
+tout autre.
+
+Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas
+sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à
+languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge
+et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que
+je les trayasse,--ce qui était ordinairement ma récréation du soir,--et
+que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au
+fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait
+tari.
+
+Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de
+mes propres pieds,--je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur
+de mon ombre,--je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs
+pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais,
+regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma
+corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un
+homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible
+effroi: ce qui, au fait, était vrai.
+
+Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je
+m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon
+imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant
+de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le
+mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou
+quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là
+mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment,
+lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux
+environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai
+qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double
+désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon coeur de
+la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la
+fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou
+des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée,
+et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma
+sécurité? je ne savais.
+
+Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de
+la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la
+raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes
+clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de
+peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île,
+dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après
+cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût
+point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin
+qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à
+pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de
+l'île.
+
+Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon
+retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de
+mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs
+de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante
+que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus
+lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout
+cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la
+résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de
+ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné;
+je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à
+Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut
+sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait,
+j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et
+peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution.
+
+Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je
+m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes
+esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai
+beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et,
+après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si
+agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue,
+n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y
+avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais
+qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit
+avec dessein, soit poussées par les vents contraires.
+
+Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré
+l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si
+quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que
+possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque
+alors.
+
+Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable
+descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute
+apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec
+toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour
+attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à
+faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais
+prendre terre à des Sauvages.
+
+Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui
+avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de
+l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre
+délibération, je résolus de me faire un second retranchement en
+demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans
+auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait
+mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il
+n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire
+aussitôt une muraille épaisse et forte.
+
+
+
+
+EMBUSCADE
+
+
+De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé
+de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé
+propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour
+passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en
+amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en
+piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les
+mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de
+les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je
+pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus
+plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus
+point en sûreté qu'il ne fût fini.
+
+Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain
+environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui
+croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt
+mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande
+esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de
+ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied
+de ma muraille extérieure.
+
+Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans
+j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru
+et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait
+jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une
+habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais
+pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un
+endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde;
+et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute
+impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même
+il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille
+extérieure.
+
+C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures
+que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite
+qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne
+prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur.
+
+Durant ces travaux je n'étais pas tout-à-fait insouciant de mes autres
+affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui
+non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me
+suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore
+m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de
+perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux
+frais.
+
+Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux
+moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre
+emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je
+l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois
+petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que
+possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de
+chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal,
+je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce
+dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le
+plus raisonnable.
+
+En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les
+plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le
+désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et
+profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en
+essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il
+y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de
+bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement,
+n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais
+faits si péniblement.
+
+Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien
+enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le
+comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y
+trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix
+chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette
+clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois,
+comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps.
+
+La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce
+travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici
+que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie
+beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer
+ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux
+de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon
+esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte
+et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales
+accablaient tellement mon coeur, que je me trouvais rarement en état de
+m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette
+résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que
+dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais
+plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être
+massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma
+propre expérience qu'un coeur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour
+et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un coeur plein de
+terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain,
+un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu
+qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles
+affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent
+être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier
+Dieu est purement un acte de l'esprit.
+
+Mais poursuivons.--Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite
+provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu
+secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la
+pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et
+promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation
+qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes
+d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre
+navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné
+que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés
+jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps.
+Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de
+la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai
+plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette
+dans ma poche.
+
+Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où
+vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un
+vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu
+que je l'imaginais.--Si par une providence spéciale je n'avais pas été
+jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il
+m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots
+du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute
+mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces
+Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats,
+et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où
+suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en
+repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard.
+
+Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île,
+comme je le disais tout-à-l'heure, je fus profondément atterré. Il me
+serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à
+l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres
+ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et
+un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs,
+où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce
+festin de chair humaine.
+
+Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps
+l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient
+étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale
+brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine.
+J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais
+jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face,
+mon coeur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne
+m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même,
+je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte
+sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.
+
+Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai
+tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection
+de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai
+Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère
+à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que
+j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que
+je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de
+ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa
+connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui
+compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que
+je pouvais souffrir encore.
+
+Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je
+commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne
+l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient
+jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni
+souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver
+quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie
+couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.--J'avais été
+plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature
+humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer
+dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais
+facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours
+parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des
+hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais
+me faire connaître.
+
+Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de
+leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer,
+que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre
+district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district,
+j'entends par cela mes trois plantations: mon _château_, ma _maison de
+campagne_, que j'appelais ma tonnelle, et mes _parcs_ dans les bois, où
+je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la
+nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je
+redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une
+seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer
+à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer
+autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur
+d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel
+aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs
+mains.
+
+Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque
+d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre
+tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de
+précautions, que j'avais l'oeil plus au guet, et que j'évitais de tirer
+mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait
+dans l'île.
+
+
+
+
+DIGRESSION HISTORIQUE
+
+
+C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu
+d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité
+de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore
+quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards;
+car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet,
+quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que
+j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma
+ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que
+j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le
+mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on
+ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux
+pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.
+
+Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions,
+j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de
+plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être
+misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il
+eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette
+réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que
+soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant
+leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs
+plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses
+positions.
+
+Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les
+frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que
+j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit
+imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un
+excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire
+de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était
+vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté;
+car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien,
+des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer:
+d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme
+je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs
+semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais
+tout-à-fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la
+rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni
+chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des
+Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu
+à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie,
+quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour
+m'y faire mettre la main.
+
+Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne
+faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces
+monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible,
+de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je
+remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si
+je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je
+couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les
+effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout
+avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait
+s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente
+Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient
+aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?
+
+Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur
+servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui,
+venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter
+tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de
+poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la
+certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre:
+elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer,
+ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je
+renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en
+embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à
+deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie
+quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à
+chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon
+sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette
+idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que
+j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois
+juste au moment de faire feu sur les Sauvages.
+
+J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à
+chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que
+même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel
+je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais
+rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou
+trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur
+que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces
+misérables barbares s'entre-dévorant.
+
+Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je
+pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même
+qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif
+d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier.
+Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et
+les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si
+serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne
+pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.
+
+Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence
+deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux
+mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre
+de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et
+mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de
+munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me
+mettre en campagne.
+
+Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en
+imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque
+matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ
+trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer
+quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais
+après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de
+cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune
+découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose,
+non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan,
+aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de
+toutes parts.
+
+Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon
+dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours
+être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une
+trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la
+discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant
+tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la
+monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la
+Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir
+d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et
+qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à
+cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne
+pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et
+entraînée par une infernale dépravation.--Mais lorsque je commençai à me
+lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je
+faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion
+elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme
+et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle
+mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes
+criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis
+durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les
+exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de
+m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils
+vidaient entre eux?--Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment
+puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il
+est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce
+n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur
+reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point
+pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les
+péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce
+soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un boeuf,
+et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
+
+De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et
+que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je
+les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent
+mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent
+encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée,
+quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises.
+
+Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il
+me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien:
+ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si
+je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux,
+il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir,
+mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent
+aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été
+justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils
+pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces
+peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils
+observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices
+humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux
+Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les
+autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette
+extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde
+exécration, et comme d'une boucherie et d'une oeuvre monstrueuse de
+cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par
+là le nom d'_Espagnol_ est devenu odieux et terrible pour toute âme
+pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était
+seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les
+malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des coeurs
+magnanimes.
+
+Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je
+commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que
+c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que
+mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils
+ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que
+possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me
+découvrir et à m'attaquer.
+
+
+
+
+LA CAVERNE
+
+
+D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non
+d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins
+que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient
+alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard;
+car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui
+était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs
+compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction
+certaine, dont je n'étais point menacé.
+
+Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais
+en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire
+était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas
+laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans
+l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine.
+
+La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que
+j'étais tout-à-fait sorti de mes devoirs en concertant des plans
+sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends
+innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient
+coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les
+offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu
+qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont
+publiquement offensé.
+
+Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour
+moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le
+voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre
+volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi
+détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la
+protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains
+des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins
+d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de
+ma vie.
+
+Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si
+éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant
+tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je
+n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus
+sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être
+tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se
+présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté
+de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans
+une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je
+savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au
+moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison
+que ce fût.
+
+J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais
+laissé là, c'est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière
+d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin:
+c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes
+ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne
+laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île.
+
+Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne
+sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles,
+c'est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans
+les bois, qui, parqué tout-à-fait de l'autre côté de l'île, était à
+couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui
+hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque
+chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne
+doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné,
+ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien
+qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon
+sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois,
+quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent
+n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant
+et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma
+terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse
+apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je
+n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course?
+
+Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement
+mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme
+pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer
+quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence
+d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens
+bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de
+considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient
+sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois
+durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de
+gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls
+invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable
+de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur
+imminence ou de leur possibilité.
+
+Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit
+lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à
+l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous
+sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand
+nous sommes en suspens,--comme on dit,--dans le doute ou l'hésitation du
+chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une
+autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens,
+notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une
+étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du
+pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous
+avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination
+nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine
+et à notre perte.--Par ces réflexions et par quelques autres semblables
+je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète
+toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de
+ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en
+avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur
+mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette
+conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière
+partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques
+autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors
+du même oeil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour
+être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la
+vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne,
+ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils
+avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle
+intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus,
+peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une
+preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits
+unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai
+occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette
+terre fatale.
+
+Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces
+anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à
+mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour
+mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du
+soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne
+s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper
+un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon
+mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du
+feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande
+distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais
+transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient
+l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma
+nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je
+découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire
+que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son
+ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu
+comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.
+
+L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un
+pur hasard,--dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes
+ces choses à la Providence,--je coupais de grosses branches d'arbre pour
+faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je
+faisais ce charbon, ce que voici:
+
+Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je
+l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire
+mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous
+des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand
+il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le
+charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à
+tout ce qui réclamait l'usage du feu.
+
+Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois,
+j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce
+de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans
+difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux,
+c'est-à-dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être
+une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de
+hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de
+cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux
+brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la
+sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils
+étincelaient comme deux étoiles.
+
+Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille
+fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu
+vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je
+devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que
+moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et
+me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas
+fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car
+j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un
+bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un
+profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me
+saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes
+cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du
+mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant
+que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout
+pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma
+torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre
+un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit,
+lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse.
+
+Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir;
+il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort
+bien rester là, car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant
+qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait
+d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire.
+
+
+
+
+FESTIN
+
+
+Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je
+trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze
+pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la
+main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le
+côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si
+basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux
+pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de
+flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir
+le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec
+une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une
+pièce d'artifice.
+
+En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles
+de ma façon,--car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif
+de chèvre;--j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à
+quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce
+qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais
+pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout.
+Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt
+pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas
+un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de
+cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles
+de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des
+diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,--ce que je suppose plus
+volontiers?--je l'ignorais.
+
+Bien que tout-à-fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on
+puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte
+de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il
+n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule
+difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais
+comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr
+dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je
+résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la
+conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes
+de réserve, c'est-à-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de
+mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que
+cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme
+des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas
+d'expédition.
+
+Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de
+poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai
+que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou
+quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une
+croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de
+sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne
+poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je
+l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai
+dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi
+tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles.
+
+Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on,
+dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais
+persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les
+Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le
+faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque.
+
+Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la
+caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus
+commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y
+jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver
+de toute odeur infecte.
+
+J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette
+île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse
+eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler,
+j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes
+jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je
+mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques
+distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus
+vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit,
+appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il
+articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un
+grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six
+ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces
+animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets
+existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin
+CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon
+île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il
+croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et
+très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse.
+Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel
+point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de
+me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des
+deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque
+temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils
+s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou
+trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma
+famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer
+touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou
+trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma
+main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin
+CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux
+je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux
+de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés
+sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que
+j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un
+bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les
+arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le
+disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle
+n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages.
+
+Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon
+histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste
+observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie,
+que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le
+plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre
+délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en
+trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais
+jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma
+résidence solitaire dans cette île.
+
+Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour,
+comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,--car je ne puis
+l'appeler solstice d'hiver,--temps particulier de ma moisson, qui
+m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de
+très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la
+lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers
+l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient
+venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à
+ma grande affliction, sur le côté que j'habitais.
+
+À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas
+sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas
+tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en
+rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe
+quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que
+l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent
+découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et,
+ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage,
+aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.
+
+Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon
+artillerie, comme je l'appelais, c'est-à-dire mes mousquets montés sur
+mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à
+combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander
+avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer
+des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures,
+je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au
+dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte.
+
+Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce
+que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter
+davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le
+flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après
+moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là,
+couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais
+apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas
+moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour
+se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai,
+pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient
+apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir.
+
+Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme
+c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour
+du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le
+trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi
+et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement
+devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de
+calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du
+flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation
+faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.
+
+La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta
+à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou
+pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure
+environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma
+longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs
+gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils
+étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais
+étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le
+distinguer.
+
+Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets
+sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans
+fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je
+me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les
+traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux
+heures,--car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je
+l'étais,--je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de
+Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant
+route pour le continent.
+
+Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au
+rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des
+tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie.
+Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à
+méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils
+pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent.
+
+
+
+
+LE FANAL
+
+
+Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez
+rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent,
+c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige.
+Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de
+chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle
+je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste
+m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est
+plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de
+cette attente ou de ces appréhensions.
+
+Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et
+j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup
+mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les
+assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en
+deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si
+j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain,
+la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de
+suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs
+d'hommes, et peut-être plus encore.
+
+J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété
+d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de
+ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce
+n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout
+le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande
+consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse
+pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune
+occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les
+Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils
+enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de
+quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je
+devais m'attendre alors.
+
+Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais
+comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est
+possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois
+fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point
+connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai
+et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux
+l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.
+
+La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize
+mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et
+souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents
+accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des
+sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet
+acte.--Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le
+milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en
+rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes
+marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout
+le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La
+nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif
+particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions
+sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup
+de canon tiré en mer.
+
+Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de
+toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon
+esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable,
+et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je
+montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et
+j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à
+entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute
+frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette
+partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.
+
+Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant
+de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de
+détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence
+d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui
+m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait
+aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la
+colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la
+violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si
+toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et
+il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que
+j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs
+autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit
+jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci,
+je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un
+navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec
+mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps
+encore trop brumeux, du moins en mer.
+
+Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus
+bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un
+navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire,
+je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de
+l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les
+courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors
+parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la
+carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur
+d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et
+qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de
+contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position
+la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma
+vie.
+
+C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre;
+car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune
+connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été
+poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de
+l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis
+supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la
+chaloupe.--Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon
+feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de
+conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté
+dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant
+très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait
+commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les
+flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à
+mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord.
+D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui
+allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse,
+avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je
+pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur
+chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné,
+ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient
+rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la
+faim à se manger les uns les autres.
+
+Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma
+position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer.
+Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus
+reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon
+malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur
+ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est
+rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère
+si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et
+trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les
+nôtres.
+
+Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun
+homme eût échappé,--rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri
+tout entier,--à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre
+bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure
+possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de
+semblable.
+
+Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent
+désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent
+s'en exhalait ainsi:--«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être
+sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un
+compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»--Dans tout
+le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la
+société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en
+être séparé.
+
+Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles
+sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents
+à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre
+âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non
+possession en devient vraiment insupportable.
+
+Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul
+homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:--«Oh! qu'un homme
+ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!--J'étais si
+violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains
+se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec
+tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse
+brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se
+serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les
+séparer.
+
+Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature;
+quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours
+surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute
+l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me
+représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société
+d'un Chrétien comme moi.
+
+Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux
+peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour
+dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du
+naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le
+corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île,
+proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste
+de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue.
+Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses
+poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois
+plus de valeur pour moi.
+
+La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma
+pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à
+bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui
+m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais
+peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là
+réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait
+tellement au coeur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il
+fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je
+m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une
+impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir
+d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne
+le faisais point.
+
+
+
+
+VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ
+
+
+Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château
+afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de
+pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une
+bouteille de _rum,_--j'en avais encore beaucoup en réserve,--et une
+pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je
+vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma
+cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge,
+composée d'un grand sac de riz, de mon parasol--pour placer au-dessus de
+ma tête et me donner de l'ombre,--d'un second pot d'eau fraîche, de deux
+douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille
+de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon
+embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de
+diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long
+du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté
+Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou
+de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque
+distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que
+j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le coeur commença
+à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait,
+je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et
+qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais
+s'élevât, j'étais inévitablement perdu.
+
+Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à
+abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage,
+je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant
+entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à
+réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot
+montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il
+me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je
+pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le
+flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne
+pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me
+fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un
+monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis
+clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre
+pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud
+de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que
+j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe
+septentrionale de l'île.
+
+Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin
+avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir
+reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait
+mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me
+sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à
+une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait
+fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la
+direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie,
+j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je
+l'atteignis.
+
+C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol
+par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe
+et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le
+gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence
+extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied;
+mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon
+paraissaient fermes.--Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le
+tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je
+l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma
+barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un
+de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze
+jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre
+bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.
+
+Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut,
+dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se
+tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au
+moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames
+brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens
+n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle
+chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.--Outre le chien,
+il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que
+je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale
+quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne
+sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils
+étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi
+plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et
+j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.
+
+Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis
+persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je
+trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de
+richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de
+Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà
+du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de
+là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor,
+mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de
+son équipage, je ne le sus pas alors.
+
+Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt
+gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans
+beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets
+et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant
+aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je
+pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui
+me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une
+chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand
+la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure
+de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.
+
+Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne
+point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle
+caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à
+en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de
+_rum,_ mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un
+mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris
+plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai
+un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et
+remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la
+contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai
+deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu
+y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai
+en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ
+une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de
+couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus
+rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur.
+Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs
+de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et
+dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et
+quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à
+peu près une livre.
+
+Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de
+valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître
+canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais
+environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve,
+je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme
+toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand
+usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi
+comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre
+paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis
+bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est
+vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes
+noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je
+trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne
+valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le
+service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des
+souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de
+huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à
+un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier
+pour maître.
+
+Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme
+le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand
+dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût
+pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent
+de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse
+jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu
+rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.
+
+Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon
+embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans
+sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai
+tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon
+ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant
+un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais
+encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et
+ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais
+avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de
+l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas,
+et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes
+et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de
+l'autre côté.
+
+Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma
+malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable,
+fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins
+pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une
+nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y
+restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais
+à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois
+vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé
+de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel
+lieu, pour aller je ne sais où.
+
+J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de
+ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où
+découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de
+n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont
+placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux
+excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis
+l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même
+nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable
+condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au
+Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté
+d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps
+que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je
+suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années
+que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse
+demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.
+
+
+
+
+LE RÊVE
+
+
+J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une
+plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller
+comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la
+patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter
+au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul
+négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais
+cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?
+
+La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur
+les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou
+d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant
+l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon coeur, que je
+ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit
+appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de
+m'échapper de ce lieu.--Pour que je puisse avec le plus grand agrément
+du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne
+quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et
+que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.
+
+Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon
+dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et
+amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce
+qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je
+n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage
+de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.
+
+Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième
+année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans
+pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à
+l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble
+d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'oeil, du moins pour
+sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il
+suit.
+
+Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude
+innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la
+mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire
+de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après
+ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition
+depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux
+de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état
+d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que
+j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas
+croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette
+époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais,
+comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune
+appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même.
+J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui
+m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.--Cette
+vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et
+particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence
+qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science
+de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le
+spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et
+terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que
+l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien
+des dangers qui l'environnent.
+
+Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à
+réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant
+tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande
+sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y
+avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de
+la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de
+tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient
+saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une
+tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me
+dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais
+injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas
+sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances
+inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa
+toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement
+tombé entre ces mains impitoyables.
+
+Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de
+ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage
+Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses
+créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même,
+qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme
+cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher
+dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance
+était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de
+chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne
+pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à
+même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.
+
+Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je
+serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les
+mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient,
+comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par
+quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin,
+s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me
+procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course.
+Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de
+gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma
+position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais
+pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je
+pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le
+côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque
+pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas
+possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son
+bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce
+qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.--Notez, je vous
+prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon
+esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes
+souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau
+naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment
+désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me
+donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens
+probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par
+ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la
+Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être
+suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma
+pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux
+qu'il était impossible d'y résister.
+
+Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec
+une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait
+comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre,
+la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.--On
+pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non
+pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de
+mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et
+onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le
+tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce
+Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors
+je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le
+bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il
+était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je
+me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il
+s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je
+lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais
+dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis
+cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner
+le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il
+faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller
+de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me
+réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression
+de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais
+en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je
+ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un
+grand abattement d'esprit.
+
+J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer
+quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout,
+si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à
+terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était
+impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une
+caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un
+autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et
+mon coeur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que
+ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les
+arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les
+mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse
+encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes
+étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que
+c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer
+de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout
+aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons
+militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour
+ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de
+long-temps me concilier avec elle.
+
+Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de
+grandes perplexités,--car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent
+long-temps dans ma tête,--mon véhément désir prévalut et étouffa tout le
+reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de
+ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et
+c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne
+se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle
+pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans
+l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il
+voudrait.
+
+Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que
+possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant
+un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au
+moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour
+découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment
+décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne
+puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois.
+Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été
+d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être
+apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.
+
+
+
+
+FIN DE LA VIE SOLITAIRE
+
+
+Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois
+Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire
+esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout
+moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien
+ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à
+rien, car il ne venait point de Sauvages.
+
+Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une
+longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient
+sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne
+heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage
+sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà
+à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes
+mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six,
+quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de
+cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente
+hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu.
+Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me
+préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque
+chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté
+l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai
+enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai
+jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là,
+posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime,
+pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide
+de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente,
+qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment
+était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir;
+mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume,
+avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.
+
+Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux
+misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis
+en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis
+aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de
+bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se
+mirent incontinent à l'oeuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant
+que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour
+elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se
+voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança,
+et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables,
+droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon
+habitation.
+
+Je fus horriblement effrayé,--il faut que je l'avoue,--quand je le vis
+enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par
+toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se
+vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne
+comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à-dire que
+les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient
+point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai
+quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois
+hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il
+les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux,
+de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il
+était indubitable qu'il leur échapperait.
+
+Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé
+dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du
+navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre
+infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage
+échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux, malgré la marée
+haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de
+brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse
+sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis
+qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur
+le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de
+quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint,
+ce fut très-heureux pour lui.
+
+Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la
+crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les
+fuyait.--Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que
+l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou
+un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver
+la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par
+mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme
+je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je
+m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la
+montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et
+j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi
+effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la
+main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux
+qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je
+l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire
+feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette
+distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu
+appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela
+provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta
+comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je
+m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une
+flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je
+le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait
+halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il
+était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il
+demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut
+cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je
+l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit
+facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu
+plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût
+été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis.
+Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les
+marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près
+il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner
+sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le
+regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il
+s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa
+tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il
+me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai,
+je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la
+besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que
+j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il
+commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui
+faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques
+mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à
+entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne
+exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de
+m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage
+abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et
+je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis
+cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si
+j'eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je
+pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui
+pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il
+courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement
+qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni
+mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec
+raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de
+bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que
+ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils
+peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il
+revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes
+que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du
+Sauvage.
+
+Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin
+j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit
+des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du
+mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché,
+il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt
+d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait
+frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang
+avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était
+bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je
+me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui
+donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand
+nombre.
+
+Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour
+que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui
+permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses
+mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier,
+qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je
+pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les
+deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais
+dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir
+cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.
+
+Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis
+qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut
+restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui
+montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me
+servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc
+et s'endormit.
+
+C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime
+d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant
+ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il
+avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout
+quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue
+comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et
+pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien
+avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens,
+des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt
+d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à
+décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas
+aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les
+dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.--Après avoir
+sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et
+sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes
+chèvres, parquées dans l'enclos près de là. Quand il m'apperçut il vint
+à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles
+d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de
+grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre,
+prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait;
+puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de
+servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était
+grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en
+beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de
+lui.
+
+
+
+
+VENDREDI
+
+
+En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me
+parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était
+le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire
+de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler _maître_, à dire
+_oui_ et _non_, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.--Je lui
+donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y
+trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en
+accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon.
+
+Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui
+fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des
+vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme
+nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le
+désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le
+reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les
+manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur
+en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis
+de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande
+soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir
+si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris
+parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni
+de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils
+avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune
+recherche.
+
+Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de
+courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec
+moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches,
+dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter
+un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le
+lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus
+amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines,
+et mon coeur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose
+terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La
+place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et
+là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en
+un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là
+après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains,
+les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres
+parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les
+Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois
+l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième;
+qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur
+voisin,--dont, ce semble, il était le sujet;--qu'un grand nombre de
+prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux
+qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que
+l'avaient été ceux débarqués par ces misérables.
+
+Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et
+tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand
+feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait
+encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était
+encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la
+moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je
+lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le
+tuerais.
+
+Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là
+je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui
+donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du
+pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans
+le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien.
+Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me
+le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis
+je lui donnai un bonnet très-commode et assez _fashionable_ que j'avais
+fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le
+moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que
+son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes
+ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de
+casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les
+endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y
+accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien.
+
+Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma _huche_ je commençai à
+examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et
+cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane
+dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la
+dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture
+donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de
+planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée.
+Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la
+barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi
+n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire,
+en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce
+retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant
+toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de
+branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de
+paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que
+j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une
+sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait
+point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes,
+je les prenais toutes avec moi pendant la nuit.
+
+Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme
+n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi.
+Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et
+affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son
+père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en
+toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de
+doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas
+nécessaire d'user de précautions à son égard.
+
+Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si
+toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement
+des oeuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du
+bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de
+leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même
+raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et
+d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les
+outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin
+toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été
+données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer
+l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées,
+même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel
+elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique
+lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous
+faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée
+par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre
+entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me
+demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à
+tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en
+auraient fait un meilleur usage que nous?
+
+De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la
+souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa
+justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux
+uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes
+devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais
+par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle
+loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence
+infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne
+pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre
+cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et
+par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être
+justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous;
+qu'enfin nous sommes touts _comme l'argile entre les mains du potier, à
+qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?_
+
+Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je
+m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le
+rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me
+comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il
+était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait
+m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable
+de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me
+disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je
+demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais.
+
+Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour
+détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son
+appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je
+l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans
+l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et
+l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à
+l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai
+Vendredi. Holà! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas
+remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un
+des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une
+grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer
+comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il
+tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le
+voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel
+j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il
+arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il
+croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint
+s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une
+multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de
+ne pas le tuer.
+
+Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui
+faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui
+montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de
+l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à
+voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au
+même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un
+grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce
+que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau;
+c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon.
+Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre
+au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et
+lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En
+conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il
+vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il
+demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté
+ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il
+pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction
+propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de
+loin.
+
+
+
+
+ÉDUCATION DE VENDREDI
+
+
+Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je
+crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil.
+Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais
+lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu
+lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne
+pas le tuer.
+
+Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir
+chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez
+long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à-fait mort,
+s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu.
+Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je
+m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de
+son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être
+tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne
+s'offrit alors.--J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même
+soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase
+convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis
+un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai
+à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son
+goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel
+avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et,
+en ayant mis un peu dans sa bouche, son coeur sembla se soulever, il le
+cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À
+mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher
+et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida
+point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si
+ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu.
+
+Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus
+de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire
+cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,--comme je l'avais vu
+pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,--en plantant deux pieux, un
+sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur
+leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant
+tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette
+invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de
+manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je
+n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne
+mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.
+
+Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la
+manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela
+aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le
+but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à
+pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable
+d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.
+
+Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu
+d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer
+une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une
+plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que
+mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers
+et de tout coeur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir
+du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi
+et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut
+très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je
+prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il
+travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait
+faire.
+
+Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans
+l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de
+presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les
+lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de
+temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu
+utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans
+sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement;
+sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour.
+Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je
+crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer
+jusque là.
+
+Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à
+retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris
+l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui
+demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans
+les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:--«Oui, oui, nous
+toujours se battre le meilleur;»--il voulait dire: nous avons toujours
+l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien
+suivant:--Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors,
+Vendredi, que tu as été fait prisonnier?
+
+Vendredi.--Ma nation battre beaucoup pour tout cela.
+
+Le maître.--Comment battre! si ta nation les a battus, comment se
+fait-il que tu aies été pris?
+
+Vendredi.--Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux
+prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la
+place là-bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand
+mille.
+
+Le maître.--Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de
+l'ennemi?
+
+Vendredi.--Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le
+canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois.
+
+Le maître.--Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle
+prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?
+
+Vendredi.--Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.
+
+Le maître.--Où les mène-t-elle?
+
+Vendredi.--Aller à toute place où elle pense.
+
+Le maître.--Vient-elle ici?
+
+Vendredi.--Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.
+
+Le maître.--Es-tu venu ici avec vos gens?
+
+Vendredi.--Oui, moi venir là.--Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest
+de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient.
+
+Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre
+des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la
+plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y
+apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller
+avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il
+reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une
+fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne
+savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de
+pierres sur un même rang et me pria de les compter.
+
+J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.--Après
+que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait
+de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me
+répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un
+canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours
+le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un
+courant opposés.
+
+Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de
+la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la
+cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de
+l'Orénoque,--dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus
+tard, notre île était située,--et que la terre que je découvrais à
+l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la
+pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi
+mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et
+les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait
+avec la plus grande ouverture de coeur imaginable. Je lui demandai aussi
+les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute
+réponse que _Caribs_, d'où je déduisis aisément que c'étaient les
+_Caribes_, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui
+s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et
+jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il
+voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest
+de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes
+moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus
+comme moi, et qu'ils avaient tué _beaucoup hommes_, ce fut son
+expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les
+cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont
+chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.
+
+Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île
+jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:--«Oui, oui, pouvoir y aller
+dans deux canots.»--Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par _deux
+canots_. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté,
+qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux
+pirogues.
+
+Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis
+lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre
+l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre
+Sauvage me prêterait.
+
+Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il
+avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de
+jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour,
+entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me
+comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père.
+Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait
+fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il
+me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de
+tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était
+très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que
+la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage
+avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il
+devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me
+repartit:--«Toute chose lui dit: Ô!»--Mais, repris-je, les gens qui
+meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?--«Oui, répliqua-t-il,
+eux touts aller vers Benamuckée.»--Enfin je lui demandai si ceux qu'on
+mange y vont de même,--et il répondit: Oui.
+
+Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu.
+Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui
+désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir
+et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant
+et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout.
+Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande
+attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ--envoyé
+pour nous racheter--et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous
+entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait
+nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu
+que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait
+les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes
+montagnes, où il faisait sa demeure.
+
+
+
+
+DIEU
+
+
+Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que
+non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait
+que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à-dire, je me
+le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces
+vieillards allaient lui dire: Ô!--c'est ainsi qu'il appelait faire des
+prières;--puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que
+Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses
+même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde,
+et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au
+clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le
+catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre,
+voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares.
+
+Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la
+supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller
+sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une
+imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus
+encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient
+réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors
+j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa
+rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette
+haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde
+au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use
+pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se
+ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses
+piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres
+tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix.
+
+Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de
+justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur
+l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui
+démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême
+pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et
+la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de
+tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son
+origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à
+faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.--Le pauvre garçon
+m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et
+innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé
+longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible
+détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les _ouvriers
+d'iniquité_; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous
+détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il
+m'avait écouté avec un grand sérieux.
+
+Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le
+coeur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à
+renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de
+Christ sur la terre:--«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est
+si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus
+puissance que le diable?»--«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus
+fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous
+prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de
+résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»--«Mais,
+reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le
+diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus
+méchant?»
+
+Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse
+alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant
+guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un _résolveur_ de
+difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas
+l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une
+réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son
+langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui
+dis:--«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le
+jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer
+dans le feu éternel.»--Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la
+charge en répétant mes paroles:--«Réservé à la fin! moi pas comprendre;
+mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand
+auparavant?»--«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi
+Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes
+qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir
+et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à
+cela:--«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi
+vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu
+pardonner touts.»--Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et
+ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la
+nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu
+et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la
+conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut
+amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée
+pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur
+devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule,
+dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de
+Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,--j'entends la parole divine,--et
+l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont
+les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance
+salutaire de Dieu et les voies du salut.
+
+J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me
+levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors;
+et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier
+Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet
+infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le coeur de cette pauvre
+ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la
+réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si
+efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa
+conscience convaincue et son âme sauvée.--Quand il fut de retour,
+j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des
+hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile
+annoncée de la part du Ciel, c'est-à-dire la repentance envers Dieu et
+la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi
+notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien
+la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient
+exclus de la Rédemption, venue seulement pour les _brebis égarées de la
+maison d'Israël_.
+
+Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes
+les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse
+créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera
+en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je
+m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je
+n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent
+naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour
+l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la
+recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma
+vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais
+pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé.
+Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait
+excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie
+solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement
+conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui
+m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence
+pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour
+l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine
+chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût
+connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je
+réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait
+dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce
+lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de
+toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir.
+
+Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes
+conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je
+passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et
+complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui
+puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon
+Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni!
+j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et
+des pénitents consolés et régénérés.--Nous avions la parole de Dieu à
+lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en
+Angleterre.
+
+Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon
+mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens
+et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais
+tout-à-l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des
+deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une
+lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette
+portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui,
+c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la
+doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans
+les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et
+entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de
+mon devoir pour me porter directement au grand oeuvre de la repentance
+sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur,
+source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à
+touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où
+précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même
+suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien
+tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent.
+
+Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux
+contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion,
+soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement
+ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à-fait chose vaine, comme,
+autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre
+humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et
+nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant
+et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et
+nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de
+sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la
+connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui
+répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions
+pu y parvenir.--Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et
+suivre chaque chose dans son ordre.
+
+Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance,
+lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler
+couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes
+aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île;
+comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au
+mystère,--car c'en était un pour lui,--de la poudre et des balles, et je
+lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir
+extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu,
+semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse;
+mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui
+non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme
+beaucoup plus utile dans une foule d'autres.
+
+
+
+
+HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI
+
+
+Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement
+de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment
+nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les
+autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les
+parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord
+duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où
+il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et
+avait entièrement disparu.
+
+Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes
+quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je
+n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement
+délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort
+long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à
+quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir
+au lieu à ma nation.»
+
+Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en
+y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé
+sur le rivage qu'il habitait, c'est-à-dire, comme il me l'expliqua, y
+avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque
+vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa
+chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je
+fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes
+s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations
+pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce
+bateau.
+
+Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même
+de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:--«Nous sauver hommes
+blancs de noyer.»--Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans
+le bateau?»--«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»--Je le
+questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à
+dix-sept.--«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»--«Ils vivent,
+ils demeurent chez ma nation.»
+
+Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce
+pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon
+île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut
+donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés
+dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les
+Sauvages.
+
+Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient
+devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans
+qu'ils étaient là, que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur
+donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils
+n'eussent point été tués et mangés:--«Non, me dit-il, eux faire frère
+avec eux»--C'est-à-dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé.
+Puis il ajouta:--«Eux manger non hommes que quand la guerre fait
+battre,»--c'est-à-dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit
+battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre.
+
+Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet
+de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans
+un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je,
+que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la
+terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à
+sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je
+lui en demandai le sujet:--«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon
+pays, là ma nation!
+
+Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face;
+ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion,
+comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet
+air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me
+laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de
+mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais
+il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait
+toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il
+ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses
+compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens,
+pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il
+avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits
+prisonniers de guerre.
+
+Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête
+créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma
+défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins
+plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi
+aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas
+une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois
+comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que
+plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction.
+
+Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je
+le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des
+nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il
+disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps
+ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai
+de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon
+trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie.
+
+Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était
+brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent,
+j'appelai Vendredi et lui dis:--«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton
+pays, chez ta propre nation?»--«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux
+d'être dans ma propre nation.»--«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu
+redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état
+sauvage où tu étais auparavant?»--Il prit un air chagrin, et, secouant
+la tête, il répondit:--«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur
+conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau,
+lait; non plus manger hommes.»--«Alors ils te tueront.»--À ce mot il
+devint sérieux, et répliqua:--«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers
+aimer apprendre.»--Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à
+s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des
+hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors
+s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit
+qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un
+canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:--«Moi partir
+avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»--«Non, non,
+moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»--Il
+entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis
+et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me
+narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept
+hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à
+leur rivage dans la détresse.
+
+Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour
+tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient
+être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je
+réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne
+pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île
+éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans
+secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière
+de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour
+retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite
+frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,--car je
+la tenais toujours enfoncée sous l'eau,--je la mis à flot, je la lui fis
+voir, et nous y entrâmes touts les deux.
+
+Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la manoeuvre: il la faisait
+courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire.
+Tandis que nous voguions, je lui dis:--«Eh bien! maintenant, Vendredi,
+irons-nous chez ta nation?»--À ces mots il resta tout stupéfait, sans
+doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller
+si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain
+donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais
+faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment
+grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée
+là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue
+et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un
+bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait--beaucoup assez
+vivres, boire, pain:--c'était là sa manière de parler.
+
+En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui
+le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de
+cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua
+pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il
+avait. Il me répondit ainsi:--«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi
+moi fait?»--Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais
+point du tout en colère.--«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant
+ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma
+nation?»--«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y
+retourner?»--«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là:
+Vendredi là et pas maître là.»--En un mot il ne pouvait se faire à
+l'idée de partir sans moi.--«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je;
+mais que ferais-je là?»--Il me répliqua très-vivement là-dessus:--«Vous
+faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être
+hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner
+connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»--«Hélas! Vendredi,
+répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un
+ignorant.»--«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner
+eux bien.»--«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi;
+laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»--À ces paroles il
+retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait
+coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.--«Que
+faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»--«Vous prendre, vous tuer
+Vendredi.»--«Moi te tuer! Et pourquoi?»--«Pourquoi, répliqua-t-il
+prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas
+renvoyer Vendredi loin.»--Il prononça ces paroles avec tant de
+componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je
+découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si
+ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne
+l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi.
+
+Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une
+affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même
+je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa
+source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son
+espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je
+n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie
+d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire
+une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la
+supposition déduite du premier entretien, c'est-à-dire qu'il y avait là
+dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis
+en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être
+abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon
+projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une
+flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons
+gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était
+qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer
+notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que
+j'avais commise la première fois.
+
+
+
+
+CHANTIER DE CONSTRUCTION
+
+
+À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle
+sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais
+même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais
+seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle _fustok_ et
+qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de
+Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur.
+Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire
+un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des
+outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné
+la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre
+pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches,
+que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son
+extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta
+encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en
+quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.--Elle
+aurait pu porter vingt hommes très-aisément.
+
+Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa
+grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur
+Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui
+demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y
+aventurer.--«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand
+même grand souffler vent.»--Cependant j'avais encore un projet qu'il ne
+connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma
+pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez
+aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là,
+car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi
+de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et
+l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais
+que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de
+vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais
+mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation,
+n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un
+semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries,
+et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui
+me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup
+de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car
+je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose
+triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en
+_épaule de mouton,_ qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic
+au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une
+voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la
+manoeuvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de
+Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de
+mon histoire.
+
+Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à-dire à
+gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement,
+j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider
+à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail.
+Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais
+l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y
+travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en
+considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours
+et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta
+autant de labeur que le bateau tout entier.
+
+Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur
+Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car,
+bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la manoeuvre
+de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand
+il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et
+quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt
+de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors,
+dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu
+de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un
+navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui
+faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare
+d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la
+boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours
+visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les
+saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni
+sur terre, ni sur mer.
+
+J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans
+cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon
+serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie
+d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout
+le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce
+lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses
+miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais
+encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant
+de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte
+et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que
+ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans
+l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire
+je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes
+raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même
+qu'auparavant.
+
+La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de
+coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en
+sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit
+au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage
+pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit
+bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à
+la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher
+l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du
+retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes
+d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien
+qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de
+novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon
+entreprise.
+
+Quand la saison favorable s'approcha, comme la pensée de mon dessein
+renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer
+tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une
+certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je
+me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer
+notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces
+apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour
+voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous
+faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands
+des oeufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que
+depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma
+fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre,
+et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:--«Ô maître!
+ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»--«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui
+dis-je.»--«Oh! Là-bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»--Je
+conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais,
+après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,--«Eh bien!
+Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»--Je le rassurai ainsi autant
+que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était
+tout-à-fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages
+étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le
+dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le
+réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand
+danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.--«Mais il faut,
+ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre,
+Vendredi?»--«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand
+nombre.»--«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils
+ne tueront pas.»--Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il
+me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce
+que je lui enjoindrais. Il répondit:--«Moi mourir quand vous commander
+mourir, maître.» Là-dessus j'allai chercher une bonne goutte de _rum_ et
+la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon _rum_ que j'en avais
+encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux
+fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de
+chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris
+ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de
+cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles
+seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté,
+et je donnai à Vendredi sa hachette.
+
+Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je
+gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais
+découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là
+vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur
+unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois
+corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé,
+qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire.
+
+Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit
+d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage
+était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette
+observation et l'horreur que m'inspirait l'oeuvre atroce que ces
+misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je
+retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux
+et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes
+côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par
+le _rum_ que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta
+comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir.
+
+Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que
+je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa
+ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même
+un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous
+nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite
+bouteille de _rum,_ et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles.
+Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne
+point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui
+eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à
+ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner
+le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant
+qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu
+chose facile à faire.
+
+Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent
+à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de
+leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes,
+il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais
+été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle
+nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des
+hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention
+de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare
+est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi
+bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à
+leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs
+actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera
+bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national
+il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon
+affaire.
+
+
+
+
+CHRISTIANUS
+
+
+Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur
+ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à
+lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi--Ces
+pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de
+me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir
+alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre,
+à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une
+injonction formelle.
+
+Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la
+précaution et le silence possibles,--ayant Vendredi sur mes talons,--je
+marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche
+des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi.
+J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était
+juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter
+réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il
+obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait
+très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un
+de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un
+autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt,
+affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était
+pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il
+m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul
+mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à
+l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc
+couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou
+quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était
+Européen et qu'il avait des vêtements.
+
+Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux
+que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant
+un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors
+je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère,
+quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant
+d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui
+couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre
+arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement
+sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ.
+
+Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces
+misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement
+d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être
+l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés
+pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:--«Maintenant,
+lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.--«Alors,
+Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y
+manquer en rien.»--Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de
+chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en
+joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.--«Es-tu prêt? lui
+dis-je alors.»--«Oui,» répondit-il.--«Allons, feu sur touts!»--Et au
+même instant je tirai aussi.
+
+Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en
+blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut,
+soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas
+blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient
+de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur
+venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin,
+comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements.
+Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil
+de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma
+et ajusta aussi.--«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.--«Oui,
+répondit-il.--«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous
+tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes
+n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites
+balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de
+frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang,
+criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la
+plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas
+tout-à-fait morts.
+
+--«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides
+et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»--Ce qu'il
+fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois
+avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils
+m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi
+d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était
+guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre
+victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du
+festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne
+sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et
+s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient
+jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai
+vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me
+comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges
+pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait
+touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en
+vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un
+troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.
+
+Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je
+coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé
+ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui
+il était. Il répondit en latin: _Christianus_. Mais il était si faible
+et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma
+bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de
+boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea.
+Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: _Español_.
+Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes
+possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.--«Señor, lui
+dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus
+tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force,
+prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»--il les prit avec
+gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si
+elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses
+meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais
+il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres
+misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur
+étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à
+s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le
+cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si
+trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent
+seulement d'effroi.
+
+Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon
+coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon
+sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous
+avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous
+avions laissées là; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui
+donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et
+recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient
+besoin.
+
+Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre
+l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de
+leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui
+ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et
+aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà
+cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à
+la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon,
+l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui
+arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna
+sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du
+corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au
+secours, j'eusse eu le temps de le joindre.
+
+Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans
+autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha
+premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je
+l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol
+m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et
+il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux;
+mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où
+Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui,
+malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces
+vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois
+rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions
+savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui
+s'échappèrent de nos mains.--
+
+3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre.
+
+2 Tués à la décharge suivante.
+
+2 Tués par Vendredi dans le bateau.
+
+2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord.
+
+1 Tué par le même dans les bois.
+
+3 Tués par l'Espagnol.
+
+4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna
+la chasse.
+
+4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort.
+
+21 en tout.
+
+Ceux qui étaient dans le canot manoeuvrèrent rudement pour se mettre hors
+de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois
+coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait
+vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse;
+et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais
+qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent
+peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur
+nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à
+un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre;
+mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage,
+étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été
+l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se
+passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il
+était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si
+long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.
+
+Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui
+l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se
+soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant
+sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir.
+
+Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de
+l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une
+goutte de _rum_ à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son
+salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint
+à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à
+attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce
+Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser,
+chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et
+la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il
+se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui
+faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à
+lui-même, il s'écria:--«C'est mon père!»
+
+
+
+
+VENDREDI ET SON PÈRE
+
+
+Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie
+et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père
+délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses
+extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit
+je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de
+son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui
+tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il
+prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les
+réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je
+lui donnai du _rum_ de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent
+un excellent effet.
+
+Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui
+était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au
+bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur
+chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si
+violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était
+contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et
+qu'ils eussent regagné leur côte.
+
+Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père,
+que de quelque temps je n'eus pas le coeur de l'arracher de là. Cependant
+lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers
+moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui
+demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et
+répondit:--«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»--Je lui
+donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je
+portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de _rum_ pour
+lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais
+encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en
+donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée
+que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été
+épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,--car c'était le garçon le
+plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;--il courait avec une telle
+vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant.
+J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son
+chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins
+de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus
+qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la
+main.
+
+Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un
+pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en
+outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il
+porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré,
+j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que
+le _rum_ ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait
+de soif.
+
+Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un
+peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au
+pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui
+envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme,
+qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un
+arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils
+avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui
+apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre
+le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une
+poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude
+et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais,
+quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant
+qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais
+réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses.
+Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter
+et de les lui bassiner avec du _rum,_ comme il avait fait à son père.
+
+J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi
+fut retenu là, toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait
+la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même
+posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva
+sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait
+que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva
+seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc
+aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât
+à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre
+demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune
+et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et
+l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur;
+puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il
+ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez
+violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais
+marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et,
+les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment
+où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il
+me répondit:--«Vais chercher plus bateau.»--Puis il repartit comme le
+vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et
+il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y
+arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla
+ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois
+dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne
+savait que faire.
+
+Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les
+inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus
+bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur
+laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous
+les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification,
+nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était
+impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point
+l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes
+fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de
+vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans
+l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que
+j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais
+avoir, c'est-à-dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées
+dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir.
+
+Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il
+me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un
+Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que
+j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple
+était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur;
+touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si
+besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et
+ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était
+protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était
+papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de
+conscience dans toute l'étendue de mes États.
+
+Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers
+délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je
+songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à
+Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri
+d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que
+je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et
+étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de
+viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le
+bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,--car jamais je
+n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,--je portai le
+tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table pour mes
+hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner.
+Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant
+d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui
+parlait assez bien la langue des Sauvages.
+
+Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de
+prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes
+à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de
+bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les
+cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu
+l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de
+leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne
+pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en
+supporter la vue si je fusse allé par là. Il exécuta touts mes ordres
+ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages;
+si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement
+que par le coin du bois qui saillait sur la place.
+
+Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets.
+Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il
+pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous
+attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que
+nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu
+surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite;
+qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers
+certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il
+était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à
+ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit
+qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si
+effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués,
+du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que
+leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs,
+et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient
+apparus,--c'est-à-dire Vendredi et moi,--étaient deux esprits célestes
+ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des
+hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les
+avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne
+pouvaient pas concevoir qu'un homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et
+tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux
+Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et
+d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de
+descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de
+ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer,
+qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île
+ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.
+
+Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de
+continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et
+toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase
+campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.
+
+Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot
+reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me
+remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père
+de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement
+qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais.
+
+
+
+
+PRÉVOYANCE
+
+
+Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation
+sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait
+encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant
+fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité,
+en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur
+nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes
+les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu
+à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane,
+où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en
+pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les
+marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord
+cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que
+le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres
+à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de
+faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être
+dévorés.
+
+Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur
+étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant
+gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès
+leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.
+
+Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là, et s'ils
+n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils
+avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni
+bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte,
+leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le
+désespoir.
+
+Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient,
+venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si,
+étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui
+avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur
+trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance
+n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent
+mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux
+avantages qu'ils se promettent.--«Ce serait une chose bien dure pour
+moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils
+me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un
+Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la
+nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais
+mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les
+griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant
+l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais
+persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide
+de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous
+transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte
+espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur
+aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur
+patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon
+sort pire qu'il n'était auparavant.
+
+Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur
+condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés,
+qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un
+homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je
+voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de
+tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait
+en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient
+entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait
+jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi,
+d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part,
+et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils
+eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je
+voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par
+eux et signé de leur main.
+
+Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se
+séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse
+l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang
+s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.
+
+Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et
+très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable,
+dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle
+qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils
+avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il
+était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et
+mourir pour moi.
+
+Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le
+vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut
+tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui
+décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que
+je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai
+de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait:
+
+Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce
+temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes
+besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce
+que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais
+ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma
+famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes,
+qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette
+provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir
+avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à
+l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il
+croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de
+défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain
+que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin
+d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la
+disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point
+se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.--«Vous le
+savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de
+leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu
+lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain
+dans le désert.»
+
+Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé
+de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à
+labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois
+dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout
+duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé
+assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de
+riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de
+notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour
+notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre
+récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part
+notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il
+demeure six mois en terre dans ce pays.
+
+Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les
+Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement
+dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous
+avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance,
+il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de
+l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me
+paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père
+de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de
+leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette
+affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit
+un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même
+jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes
+planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq
+pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser
+quel prodigieux travail cela exigeait.
+
+En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit
+troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la
+chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même
+avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes
+une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car
+toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris,
+et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les
+raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité
+tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se
+préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante
+ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une
+grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous
+assure, excessivement succulent.
+
+C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut
+pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle
+l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux
+boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt
+boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien
+assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien
+même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous
+eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé
+notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde,
+c'est-à-dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté
+notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie,
+j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes.
+L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me
+blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme
+clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand
+surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à
+l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait
+négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui
+donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût
+d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il
+n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait
+dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur
+délivrance; mais, bien loin de là! qu'il la soutiendrait et la
+défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait
+il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être
+écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être
+satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce
+fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.
+
+Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,--le père de
+Vendredi,--partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire
+qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils
+arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.
+
+Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de
+poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de
+n'en user que dans les occasions urgentes.
+
+Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures
+que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques
+jours.--Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs
+suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs
+compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir,
+leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils
+déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les
+reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage.
+
+
+
+
+DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS
+
+
+Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans
+son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte
+exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le
+retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des
+années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je
+vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des
+années.
+
+Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint
+une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe
+dans l'histoire.--J'étais un matin profondément endormi dans ma _huche;_
+tout-à-coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me
+cria:--«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»
+
+Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai,
+aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage,
+qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis
+ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume;
+mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer,
+j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui
+portait le cap sur mon île, avec une voile en _épaule de mouton,_ comme
+on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi
+tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était
+située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là-dessus
+j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens
+n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore
+s'ils étaient amis ou ennemis.
+
+Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à
+faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher,
+comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et
+que je voulais planer au loin sans me découvrir.
+
+À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon oeil distingua
+parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi
+au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes
+observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être
+anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise.
+
+Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir
+un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes
+compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la
+dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source
+m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris
+d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir
+dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour
+revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir.
+Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en
+état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus
+que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait
+mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de
+voleurs et de meurtriers.
+
+Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements
+secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir
+la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et
+avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait
+quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les
+manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des
+esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent
+tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas
+qu'ils nous viennent de quelque agent propice,--soit suprême ou
+inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,--et qu'ils
+nous sont donnés pour notre bien?
+
+Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce
+raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette
+secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été
+inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire
+qu'auparavant, comme on le verra tout-à-l'heure.
+
+Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation
+approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer
+et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas
+tout-à-fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où
+j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la
+grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car
+autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait
+eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de
+tout ce que j'avais.
+
+Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils
+étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent
+Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes,
+dont je trouvai que trois étaient sans armes et--autant que je pus
+voir--garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre
+firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus
+distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés,
+des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une
+sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient
+quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés,
+mais pas aussi profondément que le premier.
+
+À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel
+serait le sens de tout cela.--Vendredi tout-à-coup s'écria en anglais et
+de son mieux possible:--Ô maître! vous voir hommes anglais manger
+prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»--«Quoi! dis-je à Vendredi,
+tu penses qu'ils vont les manger?»--«Oui, répondit-il, eux vouloir les
+manger.»--«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne
+veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.»
+
+Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce
+pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle,
+m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés.
+Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou
+poignard,--comme l'appellent les marins,--pour frapper un de ces
+malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se
+glaça dans mes veines.
+
+Je regrettais alors du fond du coeur notre Espagnol et le vieux Sauvage
+parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver
+inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois
+hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre
+expédient se présenta à mon esprit.
+
+Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers
+par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par
+toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai
+aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur
+plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'oeil
+hagard comme des hommes au désespoir.
+
+Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et
+commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me
+croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de
+moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai
+dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes
+féroces.
+
+De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j'allais
+recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la
+tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si
+long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas
+combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien
+elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils
+étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et
+dans un cas désespéré.
+
+Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes
+raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui
+ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont
+toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre
+grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne
+l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens
+qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine.
+
+C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient
+venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt
+rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils
+s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que
+l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée.
+
+Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus
+tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant
+l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe
+trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses
+camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais
+touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était
+trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse,
+presque comme un sable mouvant.
+
+Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de
+touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là
+dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre--, en
+l'engageant à s'éloigner de la chaloupe--«Hé! Jack, peux-tu pas la
+laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».--Ces mots me
+confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes
+compatriotes.
+
+Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois
+sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation,
+sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma
+demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à
+flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même
+d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient.
+
+Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien
+qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout
+autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à
+Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je
+pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma
+figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de
+chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux
+pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.
+
+Mon dessein était, comme je le disais tout-à-l'heure, de ne faire aucune
+tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus
+chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans
+les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres
+infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient
+cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de
+mille de moi, et probablement hors de la vue des autres.
+
+Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de
+leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que
+j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi,
+aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à-fait une
+figure de fantôme aussi effroyable que la mienne.
+
+
+
+
+OFFRES DE SERVICE
+
+
+Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant
+qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:--«Qui
+êtes-vous, gentlemen?»
+
+Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés
+quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils
+restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la
+parole en anglais:--Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma
+venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous
+y attendissiez pas»--«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me
+répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car
+notre condition passe tout secours humain.»--«Tout secours vient du
+Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à
+même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand
+malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une
+supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,--j'ai vu l'un d'eux
+lever son sabre pour vous tuer.»
+
+Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans
+l'ébahissement, s'écria:--«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité,
+êtes-vous un homme ou un Ange?»--«Soyez sans crainte, sir, répondis-je;
+si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux
+vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie,
+mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous
+secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons
+des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir?
+Dites quelle est votre infortune?
+
+--«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos
+assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce
+vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande
+peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce
+lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre
+un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place
+inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.»
+
+--«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont
+allés?»--«Ils sont là, sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré
+d'arbres; mon coeur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils
+ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous
+massacreraient touts.»
+
+--«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.--«Deux mousquets seulement
+et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.--. «Fort bien,
+dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est
+chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les
+faire prisonniers?»--Il me dit alors que parmi eux il y avait deux
+désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce;
+mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres
+retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me
+dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait
+à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.--«Eh bien, dis-je,
+retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur
+qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»--Puis
+volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous
+eussent cachés.
+
+--«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous
+prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en
+me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en
+toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le
+navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans
+quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres
+hommes protestèrent de même.
+
+--«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici:
+
+«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez
+ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos
+mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni
+aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres;
+
+«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez
+gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.»
+
+Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi
+humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes
+extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il
+le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait.
+
+--«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la
+poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable
+de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais
+il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je
+croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi,
+était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient
+couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait
+se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la
+providence de Dieu la direction de nos coups.
+
+Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les
+tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles
+vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le
+bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord
+et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.--«Cela étant, dis-je, la
+nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre
+vie.»--Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le
+sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le
+jugeraient convenable.
+
+Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller,
+et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine
+s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.--«Eh
+bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à
+dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent,
+c'est votre faute.»
+
+Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais
+donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons,
+armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes
+firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna,
+et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop
+tard, car au moment où il cria ils firent feu,--j'entends les deux
+hommes,--le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien
+visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la
+place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se
+dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine
+le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il
+ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots
+il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De
+cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement
+blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il
+serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde.
+Le capitaine leur dit:--«Je vous accorderai la vie si vous voulez me
+donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont
+vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à
+recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»--Ils
+lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer;
+et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je
+n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds
+et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île.
+
+Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la
+chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la
+voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort
+heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit
+des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il
+était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter
+aussi; et notre victoire fut complète.
+
+Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir
+réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui
+contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait
+jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été
+fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un
+tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand
+il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été
+préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent
+sur sa face, et il ne put proférer une parole.
+
+Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses
+deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue,
+c'est-à-dire par le haut de la maison. Là, pour se rafraîchir, je leur
+offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai
+toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour,
+mon bien long séjour en ce lieu.
+
+Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait
+leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et
+combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il
+y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces
+régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il
+était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de
+toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage
+tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais
+que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance
+à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la
+lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire
+était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec
+moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures
+prendre.--«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant
+trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie
+vis-à-vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser
+les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils
+seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses
+colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les
+attaquer.»
+
+Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la
+conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement
+quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans
+quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et
+de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les
+gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et
+la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation
+pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en
+force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci
+très-plausible.
+
+Là-dessus je lui dis:--«La première chose que nous avons à faire est de
+nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils
+ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la
+désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence
+nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à
+bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à-dire une bouteille
+d'eau de vie et une autre de _rum_, quelques biscuits, une corne à
+poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il
+y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi,
+surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant
+d'années.
+
+
+
+
+TRANSLATION DES PRISONNIERS
+
+
+Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,--les rames, le mât, la
+voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai
+dit,--nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils
+venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent
+toutefois la remmener.
+
+À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de
+recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils
+repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la
+mettre en état de nous transporter aux Îles-sous-le-Vent et de
+recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours
+présents à ma pensée.
+
+Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la
+grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un
+trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous
+étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que
+nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis
+nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour
+rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se
+remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux.
+
+À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon
+n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le
+vîmes,--à l'aide de mes longues-vues,--mettre à la mer une autre
+embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait
+nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes,
+munis d'armes à feu.
+
+Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes
+tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes
+d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait
+dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour
+venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante.
+
+De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le
+capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes
+qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi
+eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été
+assurément entraînés dans le complot par les autres.
+
+Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal
+officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui
+que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés
+dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils
+ne fussent trop forts pour nous.
+
+Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position
+étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les
+conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions
+être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou
+mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des
+circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne
+d'être tentée.--«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que
+j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui
+vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une
+chose malencontreuse dans toute cette affaire.»--«Eh quelle est-elle?»
+dit-il.--«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous
+l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner.
+S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la
+providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains;
+car faites fond là-dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage
+sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.»
+
+Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui
+redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre
+besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire,
+nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en
+étions parfaitement assurés.
+
+Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je
+les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma
+caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité
+d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des
+bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent
+garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur
+promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur
+liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper,
+ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement
+qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent
+très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des
+provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur
+bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions
+nous-mêmes.--Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle
+à l'entrée de la caverne.
+
+Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la
+vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop
+s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la
+recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et
+de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves
+garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en
+doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant
+surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre
+honnêtes hommes parmi eux.
+
+Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre
+embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre
+en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais
+craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage,
+avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible
+de nous en emparer.
+
+Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir
+touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent
+dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,--comme il a été
+dit,--de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond.
+
+Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de
+toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne
+pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était
+peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une
+salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en
+firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient
+dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en
+notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois
+la hardiesse de répondre.
+
+Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent,
+comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers
+le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et
+leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur
+esquif et remontèrent touts à bord.
+
+À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il
+pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile,
+regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait
+décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer.
+Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter.
+
+À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais
+avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils
+avaient délibéré, c'est-à-dire qu'ils laissèrent trois hommes dans
+l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent
+dans le pays pour chercher leurs compagnons.
+
+Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir
+que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne
+serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce
+qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de
+l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous
+perdrions le bâtiment sans retour.
+
+Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce
+qu'offrirait l'issue des choses.--Après que les sept hommes furent
+descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à
+une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre.
+Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux.
+
+Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et
+marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle
+était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans
+en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près
+de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent
+davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer.
+
+Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils
+pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au
+Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à
+appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là, n'osant pas sans doute
+s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils
+s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient
+trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première
+bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de
+l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien
+qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril
+qu'ils avaient à craindre.
+
+Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur
+délibération.--«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve
+générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons
+touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à
+coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans
+effusion de sang.»--J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût
+exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant
+qu'ils eussent pu recharger leurs armes.
+
+Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps
+fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon
+opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors,
+s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions
+peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque
+stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif.
+
+Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir
+s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables
+consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer.
+Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place
+pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour
+annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage
+projeté.
+
+Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,--et
+cela était réellement,--qu'ils renonçaient à leurs recherches et se
+décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à
+qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance;
+mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai
+d'un stratagème qui répondit complètement à mon but.
+
+J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté
+de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages
+lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite
+butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier
+aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots
+les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu,
+de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant
+toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les
+attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis
+enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai.
+
+
+
+
+LA CAPITULATION
+
+
+Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand
+Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt,
+et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté
+de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à-coup ils furent arrêtés
+par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et
+firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je
+l'avais prévu.
+
+Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été
+conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port,
+ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en
+laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit
+arbre sur le rivage.
+
+C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du
+capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi,
+et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux
+matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le
+rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait
+entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le
+capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria
+à l'autre, qui était dans l'esquif:--«Rends-toi ou tu es mort.»
+
+Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui
+voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs
+c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins
+de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement
+il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit
+sincèrement à nous.
+
+Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si
+bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils
+les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre,
+jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les
+laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner
+la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils
+revinrent auprès de nous.
+
+Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans
+l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché.
+
+Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils
+arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes
+entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci
+répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient
+marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous.
+
+Enfin ils atteignirent la chaloupe.--il serait impossible de décrire
+quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée
+dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux
+compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre
+de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans
+une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils
+seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des
+esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés.
+
+Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois
+leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment
+après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait,
+courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir.
+Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt
+ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez
+long-temps dura ce manége.
+
+Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement
+sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec
+avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je
+voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais
+l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se
+sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon
+embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à
+quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne
+pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient
+avant de faire feu.
+
+Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le
+maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et
+qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna
+ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était
+tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir,
+qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le
+frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès
+qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi
+que Vendredi, ils firent feu dessus.
+
+Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps
+et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le
+troisième prit la fuite.
+
+À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée,
+qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi,
+mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les
+trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.
+
+Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait
+juger de notre nombre.--J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans
+la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs
+noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là
+peut-être à des termes d'accommodement;--ce qui nous réussit à
+souhait;--car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où
+ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit
+donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:--«Tom Smith! Tom
+Smith!»--Tom Smith répondit aussitôt:--«Est-ce toi, Robinson?»--Car il
+paraît qu'il avait reconnu sa voix.--«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom
+de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous
+êtes touts morts à l'instant.»
+
+--À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»--«Ils sont
+ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous
+pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye
+blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes
+touts perdus.»
+
+--«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous
+rendons?»--«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,»
+répondit Robinson.--Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine
+lui-même se mit alors à crier:--«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous
+déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la
+vie sauve, hormis WILL ATKINS.»
+
+Sur ce, WILL ATKINS s'écria:--Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi
+quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»--Ce
+qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce WILL ATKINS avait
+été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte,
+et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en
+l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se
+rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur:
+c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts
+gouverneur.
+
+Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai
+pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses
+compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y
+compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes,
+s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins
+avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État.
+
+Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer
+le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler
+avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son
+égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait
+conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence.
+
+Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur
+répondit là-dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du
+gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île
+stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une
+île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire
+pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait
+donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y
+être traités comme la justice le requérait, hormis ATKINS, à qui le
+gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il
+serait pendu le lendemain matin.
+
+Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit
+cependant tout l'effet désiré. ATKINS se jeta à genoux et supplia le
+capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les
+autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en
+Angleterre.
+
+Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était
+venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à
+s'employer de tout coeur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans
+l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils
+avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si
+j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à
+son tour, et il dit au capitaine:--«Capitaine, le commandant vous
+appelle.»--Le capitaine répondit aussitôt:--«Dites à son Excellence que
+je viens à l'instant.»--Ceci les trompa encore parfaitement, et ils
+crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante
+hommes.
+
+Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la
+prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à
+exécution le lendemain.
+
+Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je
+lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il
+prît ATKINS et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer,
+bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à
+Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine.
+
+Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait
+un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position.
+
+Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont
+j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils
+avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur
+conduite dépendait leur sort.
+
+À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en
+pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait
+qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le
+navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la
+condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le
+gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr
+mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient
+s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le
+vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce.
+
+On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par
+des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine,
+et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient
+fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie,
+ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur
+père tant qu'ils vivraient.
+
+--«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que
+vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son
+consentement.»--Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans
+lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils
+seraient fidèles.
+
+
+
+
+REPRISE DU NAVIRE
+
+
+Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en
+choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait
+pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que
+les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au
+château,--ma caverne,--le gouverneur voulait les garder comme otages,
+pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient
+perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés
+à un gibet sur le rivage.
+
+Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le
+gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors
+autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les
+cinq autres à faire leur devoir.
+
+Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le
+capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la
+première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine,
+j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que
+j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais
+de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en
+dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions
+prisonniers dans la caverne comme otages.
+
+Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage
+du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il
+fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept
+hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les
+garder à l'écart, et de les fournir de vivres.
+
+Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais
+Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire.
+J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine
+distance, où Vendredi devait les prendre.
+
+Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le
+capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait
+désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était
+qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le
+faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur
+ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour
+lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison,
+du château et autres choses semblables, en toute occasion.
+
+Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les
+deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit
+son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son
+second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent
+très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la
+nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine
+ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes
+et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les
+trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils
+eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec
+leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à
+coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et,
+fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui
+étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer
+les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand
+les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de
+misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon[26] qui
+descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits
+prisonniers.
+
+Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son
+second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté
+le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté
+et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce[27]. Quand le
+second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses
+hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le
+second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés,
+mais personne ne fut tué.
+
+Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé
+qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à
+travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la
+bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais.
+Là-dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans
+qu'aucun autre perdît la vie.
+
+Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de
+tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me
+donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les
+entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux
+heures du matin.
+
+Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme
+cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément
+jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me
+levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:--«Gouverneur,
+gouverneur!»--Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai
+sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et,
+me montrant du doigt le bâtiment:--«Mon cher ami et libérateur, me
+dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et
+tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était
+mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient
+appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau,
+ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique;
+puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près
+de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait
+débarqué juste à ma porte.
+
+Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais
+positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un
+grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant
+quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le
+capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui,
+sans quoi je serais tombé par terre.
+
+Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa
+poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée
+exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela
+m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire
+un mot.
+
+Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi,
+seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me
+disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes
+sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que
+mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des
+larmes, et peu après je recouvrai la parole.
+
+Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et
+nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme
+un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me
+semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour
+nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne
+l'univers et une preuve évidente que l'oeil d'une puissance infinie sait
+pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux
+malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît.
+
+Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon coeur reconnaissant. Et quel coeur
+aurait pu se défendre de le bénir, _Celui_ qui non-seulement avait d'une
+façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert
+et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le
+reconnaître, toute délivrance procède!
+
+Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait
+apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment,
+et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient
+pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna
+d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était
+réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller
+avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme
+s'ils eussent dû partir sans moi.
+
+Premièrement il m'avait apporté un coffret à flacons plein d'excellentes
+eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère, de la
+contenance de deux quartes, deux livres de très-bon tabac, douze grosses
+pièces de boeuf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et
+environ cent livres de biscuit.
+
+Il m'apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine,
+un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule
+d'autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile, il
+ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires
+de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, et un
+très-bon habillement complet qu'il n'avait que très-peu porté. En un
+mot, il m'équipa des pieds à la tête.
+
+Comme on l'imagine, c'était un bien doux et bien agréable présent pour
+quelqu'un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi
+déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces
+habits les premières fois que je m'en affublai.
+
+Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent
+transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter
+sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était
+important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre
+avec nous, surtout les deux d'entre eux que nous savions être
+incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit
+qu'il les connaissait pour des vauriens tels qu'il n'y avait pas à les
+domter, et que s'il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers,
+comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la
+première colonie anglaise qu'il atteindrait. Je m'apperçus que le
+capitaine lui-même en était fort chagrin.
+
+Aussi lui dis-je que, s'il le souhaitait, j'entreprendrais d'amener les
+deux hommes en question à demander eux-mêmes d'être laissés dans
+l'île.--«J'en serais aise, répondit-il, de tout mon coeur.»
+
+--«Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre
+part.»--Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors
+étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur
+ordonnai donc, dis-je, d'aller à la caverne, d'emmener les cinq
+prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y
+garder jusqu'à ce que je vinsse.
+
+Quelque temps après je m'y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus
+alors derechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine
+m'accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis
+que j'étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le
+capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et
+d'exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans
+leurs propres piéges, et qu'il étaient tombés dans la fosse qu'ils
+avaient creusée pour d'autres.
+
+Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été
+recouvré, qu'il était pour lors dans la rade, et que tout-à-l'heure ils
+verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison,
+car ils le verraient pendu au bout d'une vergue.
+
+
+
+
+DÉPART DE L'ÎLE
+
+
+Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu'ils avaient à alléguer pour
+que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait,
+ainsi qu'ils ne pouvaient douter que ma commission m'y autorisât.
+
+Un d'eux me répondit au nom de touts qu'ils n'avaient rien à dire, sinon
+que lorsqu'ils s'étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie,
+et qu'ils imploraient humblement ma miséricorde.--«Je ne sais quelle
+grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j'ai résolu de quitter l'île
+avec mes hommes, je m'embarque avec le capitaine pour retourner en
+Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers,
+dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui,
+vous ne l'ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je
+n'entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n'ayez envie
+d'achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m'est
+loisible de le quitter, je ne m'y oppose pas; je me sens même quelque
+penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder
+de cette île.»--Ils parurent très-reconnaissants, et me déclarèrent
+qu'ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que
+d'être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit.
+
+Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s'il
+redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui,
+et je lui dis qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que,
+puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi
+bon que ma parole; que s'il ne jugeait point à propos d'y consentir je
+les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de
+les reprendre, s'il pouvait les attraper.
+
+Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi,
+conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se
+retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur
+laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions
+nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait.
+
+Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au
+capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs,
+et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir
+le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je
+lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le
+nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le
+voir.
+
+Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et
+j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis
+que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les
+emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine
+à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils
+n'auraient rien moins que cela à attendre.
+
+Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je
+leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en
+cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable.
+Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce
+lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière
+dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en
+un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur
+bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient
+à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis
+promettre de fraterniser avec eux[28].
+
+Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois
+fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que
+j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais
+peu et n'en gaspillais point.
+
+Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres,
+et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du
+beurre et du fromage.
+
+En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et
+leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur
+laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de
+légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux
+d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine
+m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les
+semer, qu'immanquablement ils multiplieraient.
+
+Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du
+navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais
+nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne
+heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se
+plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au
+nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils
+supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus
+sur-le-champ.
+
+À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après
+quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse
+d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent
+fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort
+tranquilles et de fort honnêtes compagnons.
+
+Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des
+choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le
+capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs
+vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les
+encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur
+envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.
+
+Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand
+bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de
+mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je
+fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était
+terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant
+d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui
+que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.
+
+C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent
+quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré
+vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité
+je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le
+barco-longo, de chez les Maures de Sallé.
+
+Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11
+juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+
+[1] L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches
+menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des
+dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver
+un seul exemple de l'emploi de _touts_ à la place de _tous_; il est
+probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui
+s'écrit effectivement _touts_ au pluriel, et l'adjectif. _(Note du
+correcteur--ELG.)_
+
+[2] Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir
+nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B.
+
+[3] Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions
+passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de
+leur valeur négative.--Il y a dans l'original anglais cette excellente
+phrase.--_But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a
+bowl of punch, and we'll forget all that_.--_Vous n'êtes qu'un marin
+d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous
+oubliions tout cela_. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la
+plume de nos traducteurs:--_Vous n'êtes encore qu'un novice;
+mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de_ Bacchus _nous
+fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de_ Neptune.--Daniel de
+Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une
+calomnie. P. B.
+
+[4] Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a
+servi de support à notre travail; il faut probablement lire _GUINÉE_.
+_(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[5] _Calenture_: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui
+vont dans la zone torride.
+
+[6] On appelle _Moriscos_, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le
+Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont
+été chassés. P. B.
+
+[7] _Shoulder of mutton sail._--Voile aurique.
+
+[8] _Straits mouth._--Détroit de Gibraltar.
+
+[9] L'édition originale anglaise de Stockdale porte _Seignor inglese_,
+ce qui n'est pas plus espagnol que portugais.
+
+[10] _Engenho de açucar_, moulin à sucre.
+
+[11] Saint-Hyacinthe a confondu _such as beads_ avec _such as beds_, et
+a traduit _pour des bagatelles, telles que des lits_... P.B.
+
+[12] Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire.
+_(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[13] Mauvaise heure, heure défavorable. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[14] Quincailleries. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[15] Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore _bead_ avec _bed_, a
+traduit _tels que des matelas_.
+
+[16] _For sudden joys, like griefs, confound at first._
+
+[17] _Espar_: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière
+synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe
+historiques: _esparre_, _espare_. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[18] Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées
+dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a
+traduit _a chiquered shirt_ par _une chemise déchirée_, _et a pair of
+trowsers_, haut-de-chausses à la matelote, par _des caleçons_. P.B.
+
+[19] _Hogshead_, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un
+muid.--Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant _hogshead of
+bread_, par _un morceau de biscuit_. P.B.
+
+[20] _One of those knives is worth all this heap_.--Saint-Hyacinthe a
+dénaturé ainsi cette phrase:--Un seul de ces couteaux est plus estimable
+que les trésors de Crésus.
+
+[21] Petite entaille. Synonyme de _coche_. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[22] _A mere common flight of joy_; _un lumignon aussitôt éteint
+qu'allumé_. Traduction de Saint-Hyacinthe.
+
+[23] Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le
+Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. _(Note
+du correcteur--ELG.)_
+
+[24] _Into my old hutch_. _Hutch_: huche ou lapinière.
+
+[25] «This therefore was not my work, but an assistant to my
+work.»--(_Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon
+travail._)--Voici comment cette phrase, brève et concise, a été
+travestie,--d'après Saint-Hyacinthe,--dans une traduction
+contemporaine:--«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail;
+les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de
+mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»--À
+chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B.
+
+[26] Diminutif d'_écoutille_. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[27] Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié
+le mot _mousse_ ainsi. _(Note du correcteur--ELG.)_
+
+[28] Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un
+petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve
+point dans l'édition originale de Stockdale. P. B.
+
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ The Project Gutenberg eBook of Vie et aventures de Robinson Crusoe (I), par Daniel De Foë.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Robinson Crusoe (I/II)
+
+Author: Daniel DeFoe
+
+Translator: Petrus Borel
+
+Release Date: January 29, 2012 [EBook #38705]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) ***
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+Produced by Chuck Greif & www.ebooksgratuits.com
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+
+<hr />
+
+<p class="cb">Daniel De Foë</p>
+
+<h1><small>VIE<br /><br />
+
+ET<br /><br />
+
+AVENTURES<br /><br />
+
+<small>DE</small></small><br /><br />
+
+ROBINSON CRUSOE<br /><br />
+
+<small>ÉCRITES<br /><br />
+
+PAR LUI-MÊME,<br /><br />
+
+TRADUITES<br /><br />
+
+PAR</small><br /><br />
+
+PETRUS<br /><br />
+
+BOREL.<br /><br />
+
+<small>TOME PREMIER.<br /><br />
+
+FRANCISQUE BOREL<br /><br />
+
+<small>ET</small><br /><br />
+
+ALEXANDRE VARENNE.<br /><br />
+
+1836</small></h1>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="Table des matières">
+<tr><th align="center"><big>Table des matières</big></th></tr>
+<tr><td><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#ROBINSON">ROBINSON</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_TEMPETE">LA TEMPÊTE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#ROBINSON_MARCHAND_DE_GUIN4">ROBINSON MARCHAND DE GUIN</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#ROBINSON_CAPTIF">ROBINSON CAPTIF</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#PREMIERE_AIGUADE">PREMIÈRE AIGUADE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#ROBINSON_ET_XURY_VAINQUEURS_DUN_LION">ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#PROPOSITIONS_DES_TROIS_COLONS">PROPOSITIONS DES TROIS COLONS</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#NAUFRAGE">NAUFRAGE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SEULS_RESTES_DE_LEQUIPAGE">SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_RADEAU">LE RADEAU</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_CHAMBRE_DU_CAPITAINE">LA CHAMBRE DU CAPITAINE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_CHEVRE_ET_SON_CHEVREAU">LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_CHAISE">LA CHAISE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#CHASSE_DU_3_NOVEMBRE">CHASSE DU 3 NOVEMBRE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_SAC_AUX_GRAINS">LE SAC AUX GRAINS</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LOURAGAN">L'OURAGAN</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_SONGE">LE SONGE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_SAINTE_BIBLE">LA SAINTE BIBLE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_SAVANE">LA SAVANE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#VENDANGES">VENDANGES</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SOUVENIR_DENFANCE">SOUVENIR D'ENFANCE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_CAGE_DE_POLL">LA CAGE DE POLL</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_GIBET">LE GIBET</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_POTERIE">LA POTERIE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_PIROGUE">LA PIROGUE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#REDACTION_DU_JOURNAL">RÉDACTION DU JOURNAL</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SEJOUR_SUR_LA_COLLINE">SÉJOUR SUR LA COLLINE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#POOR_ROBIN_CRUSOE_WHERE_ARE_YOU">POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#ROBINSON_ET_SA_COUR">ROBINSON ET SA COUR</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_VESTIGE">LE VESTIGE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LES_OSSEMENTS">LES OSSEMENTS</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#EMBUSCADE">EMBUSCADE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#DIGRESSION_HISTORIQUE">DIGRESSION HISTORIQUE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_CAVERNE">LA CAVERNE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#FESTIN">FESTIN</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_FANAL">LE FANAL</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#VOYAGE_AU_VAISSEAU_NAUFRAGE">VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LE_REVE">LE RÊVE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#FIN_DE_LA_VIE_SOLITAIRE">FIN DE LA VIE SOLITAIRE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#VENDREDI">VENDREDI</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#EDUCATION_DE_VENDREDI">ÉDUCATION DE VENDREDI</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#DIEU">DIEU</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#HOMMES_BARBUS_AU_PAYS_DE_VENDREDI">HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#CHANTIER_DE_CONSTRUCTION">CHANTIER DE CONSTRUCTION</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#CHRISTIANUS">CHRISTIANUS</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#VENDREDI_ET_SON_PERE">VENDREDI ET SON PÈRE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#PREVOYANCE">PRÉVOYANCE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#DEBARQUEMENT_DU_CAPITAINE_ANGLAIS">DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#OFFRES_DE_SERVICE">OFFRES DE SERVICE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#TRANSLATION_DES_PRISONNIERS">TRANSLATION DES PRISONNIERS</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#LA_CAPITULATION">LA CAPITULATION</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#REPRISE_DU_NAVIRE">REPRISE DU NAVIRE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#DEPART_DE_LILE">DÉPART DE L'ÎLE</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#NOTES">NOTES:</a></td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><i>PRÉFACE</i></h2>
+
+<p><i>Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout
+bonnement un poète</i> <i>qui s'est pris de belle passion et de courage. Une
+des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par
+les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la
+paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui
+était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à
+arracher à deux mains cette paille et ces haillons.</i></p>
+
+<p><i>Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le
+plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné
+de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect
+pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et
+Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un
+mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un
+usage si magnifique de notre belle langue.</i></p>
+
+<p><i>Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de
+valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité
+qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un
+libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle.
+Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement
+dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont
+fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le
+Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est
+auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été
+contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À
+cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et
+Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style,
+simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen
+ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que
+la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un
+assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante,
+semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne
+laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se
+trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et
+sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant
+de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur
+une pauvreté.</i></p>
+
+<p><i>Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir
+garder le silence sur une traduction</i> androgyne <i>publiée concurremment
+avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à
+entendre que dans cette &#339;uvre tout ce qui nous semble appartenir à</i>
+Hermès <i>n'est pas remarquable: pour ce qui est d'</i>Aphrodite, <i>nous avons
+trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à
+regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui.</i></p>
+
+<p><i>Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la
+plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur
+de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut
+de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre
+viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son c&#339;ur; mais
+aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que
+soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux
+faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à
+l'original.</i></p>
+
+<p><i>C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des
+grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne
+voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres
+populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents
+de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons
+ces parias et croyons notre part assez belle.</i></p>
+
+<p><i>On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe
+du mot</i> mouce <i>et du mot</i> touts. <i>Ce n'est point ici le lieu d'une
+dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à
+ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme
+en ajoutant une</i> s. <i>S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il
+ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de
+Port-Royal lui suffit.</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> <i>Quant au mot</i> mouce, <i>c'est une simple
+rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer
+qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques,
+escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent
+les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que
+le</i> moço <i>des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse,
+le</i> museus <i>de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la
+philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a
+fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais
+leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est
+peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une
+cacologie.</i></p>
+
+<p><i>Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise?
+confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne
+faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce
+serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui
+fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils
+tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien,
+chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui
+convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice.</i></p>
+
+<h2><a name="ROBINSON" id="ROBINSON"></a>ROBINSON</h2>
+
+<p>En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point
+de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull,
+après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu
+résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson,
+une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais
+mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une
+corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous
+nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours
+appelé.</p>
+
+<p>J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un
+régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel
+Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que
+devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne
+connurent pas mieux la mienne.</p>
+
+<p>Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête
+commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père,
+qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en
+général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école
+gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller
+sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa
+volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les
+sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût
+une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.</p>
+
+<p>Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents
+conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il
+m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me
+réprimanda chaleureusement à ce sujet.&mdash;«<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>Quelle autre raison as-tu,
+me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison
+paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as
+l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie,
+et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les
+hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure
+dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre
+fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de
+beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le
+médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage;
+une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le
+monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux
+misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans:
+il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des
+hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la
+vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des
+cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité
+d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits;
+enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en
+implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.</p>
+
+<p>«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la
+vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre
+humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est
+point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la
+société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de
+corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs
+vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du
+nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des
+misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La
+condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes
+les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune
+médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la
+société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs
+désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie,
+les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et
+uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de
+l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque
+jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent
+la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par
+les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de
+l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout
+mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de
+la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et
+apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus
+profondément.»</p>
+
+<p>Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne
+pas faire le jeune homme:&mdash;«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au
+milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent
+t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton
+pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer
+parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te
+recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait
+par ta destinée ou tout-à-fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je
+n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en
+t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot,
+j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer
+ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes
+infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton
+frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le
+dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent
+l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où
+il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois
+j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te
+bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu
+aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»</p>
+
+<p>Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était
+véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait
+eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient
+abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon
+frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le
+loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il
+s'arrêta court, puis ajouta:&mdash;«J'ai le c&#339;ur trop plein, je ne saurais
+t'en dire davantage.»</p>
+
+<p>Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en
+être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais
+à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours
+tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités
+paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir.
+Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première
+ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de
+coutume, je la pris à part et lui dis:&mdash;Je suis tellement préoccupé du
+désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser
+avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me
+donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer
+outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour
+que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je
+le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant
+mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer.
+Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage
+lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous
+promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.»</p>
+
+<p>Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:&mdash;«Cela n'est pas
+proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton
+père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son
+assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que
+tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et
+l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers
+toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point
+de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre
+approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'&#339;uvre de
+ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à
+une chose réprouvée par ton père.»</p>
+
+<p>Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le
+tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:&mdash;«Ce
+garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais,
+s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait
+jamais été: je n'y consentirai jamais.»</p>
+
+<p>Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique
+cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes
+propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à
+mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient
+très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me
+trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein
+prémédité, étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par
+mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec
+l'amorce ordinaire des marins, c'est-à-dire qu'il ne m'en coûterait rien
+pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai
+aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient,
+sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune
+considération des circonstances et des conséquences, malheureusement,
+Dieu sait! Le <i>1<sup>er</sup></i> <i>septembre 1651,</i> j'allai à bord du vaisseau chargé
+pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne
+commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes.</p>
+
+<p>Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les
+vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer
+auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté
+d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais
+fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable.
+Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les
+paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma
+conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté
+qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la
+violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse,
+quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même
+seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice
+tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que
+le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond
+de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet
+et le v&#339;u, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je
+pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à
+bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de
+m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles
+misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la
+vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé
+touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de
+l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant
+prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.</p>
+
+<h2><a name="LA_TEMPETE" id="LA_TEMPETE"></a>LA TEMPÊTE</h2>
+
+<p>Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et
+même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et
+la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois,
+j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste
+pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit,
+le vent s'appaisa tout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se
+coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un
+soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau
+spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie.</p>
+
+<p>J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées,
+j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la
+veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps
+après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes
+résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait
+débauché, vint à moi:&mdash;«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur
+l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit
+dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un <i>plein bonnet de
+vent?»</i>&mdash;«Vous n'appelez cela qu'un <i>plein bonnet de vent?</i> C'était une
+horrible tourmente!»&mdash;«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une
+tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau
+et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu
+n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un <i>bowl</i> de
+<i>punch,</i> et que nous oubliions tout cela<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Vois quel temps charmant il
+fait à cette heure!»&mdash;Enfin, pour abréger cette triste portion de mon
+histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du
+<i>punch,</i> je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma
+repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes
+résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa
+surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même,
+après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes
+et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et
+j'oubliai entièrement les promesses et les v&#339;ux que j'avais faits en ma
+détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en
+pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments
+reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme
+d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt
+j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais,
+et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi
+complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait
+désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la
+Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser
+entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour
+une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais
+bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la
+miséricorde.</p>
+
+<p>Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade
+d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions
+fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de
+jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à-dire de
+souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant
+lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la
+même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable
+pour gagner la Tamise.</p>
+
+<p>Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû,
+à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été
+trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il
+n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée
+aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de
+notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans
+la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos
+et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le
+vent força; nous mîmes touts la main à l'&#339;uvre; nous calâmes nos mâts de
+hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau
+des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint
+très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes
+plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre
+labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance,
+de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur
+sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la
+conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et
+passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer
+tout bas ces paroles et d'autres semblables:&mdash;«Seigneur ayez pitié de
+nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»&mdash;Durant ces
+premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au
+logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je
+pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si
+manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je
+pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne
+serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le
+disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:&mdash;«Nous sommes touts
+perdus!»&mdash;je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je
+regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes
+yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait
+contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne
+voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient
+non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens
+s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur
+ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la
+rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les
+bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou
+trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant
+vent arrière avec leur civadière seulement.</p>
+
+<p>Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y
+opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman
+lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à
+fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât,
+ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le
+couper aussi et de faire pont ras.</p>
+
+<p>Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que
+précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant
+que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient
+alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris
+de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que
+j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la
+tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la
+dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua
+avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir
+jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était
+lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots
+s'écriaient qu'il allait <i>couler à</i> <i>fond.</i> Sous un rapport, ce fut un
+bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce
+mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que
+je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres
+plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant àtout
+moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour
+surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite,
+cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait
+quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à
+la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le
+bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les
+matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été
+bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me
+levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout c&#339;ur. Dans cette
+entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments
+charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de
+glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de
+tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que
+cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé
+ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus
+si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où
+chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce
+que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me
+repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que
+long-temps après que je revins à moi.</p>
+
+<p>On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait
+toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente
+commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il
+surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine
+continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui
+venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous
+secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il
+était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc
+du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant
+leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant
+une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après
+beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes
+jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût
+été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun
+fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le
+plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la
+barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son
+patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre
+bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness.</p>
+
+<p>Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné
+notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la
+première fois ce que signifiait <i>couler-bas.</i> Mais, je dois l'avouer,
+j'avais l'&#339;il trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me
+dirent qu'il <i>coulait,</i> car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on
+me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la
+crainte de l'avenir.</p>
+
+<p>Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage.
+Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et
+le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous
+assister lorsque nous serions proches.</p>
+
+<h2><a name="ROBINSON_MARCHAND_DE_GUIN4" id="ROBINSON_MARCHAND_DE_GUIN4"></a>ROBINSON MARCHAND DE GUIN<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></h2>
+
+<p>Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé
+le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de
+sorte que la terre brisait la violence du vent. Là, nous abordâmes, et,
+non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la
+plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous
+fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la
+ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les
+armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres
+ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.</p>
+
+<p>C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de
+rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la
+parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car,
+ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans
+la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je
+n'étais pas mort.</p>
+
+<p>Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible;
+et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de
+revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais
+ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret
+arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre
+destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous
+y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est
+quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il
+m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma
+froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et
+contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma
+première entreprise.</p>
+
+<p>Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était
+le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La
+première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le
+second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers
+de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton
+me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la
+tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que
+j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en
+entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et,
+avec un accent de gravité et d'affliction:&mdash;«Jeune homme, me dit-il,
+vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme
+une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un
+marin.»&mdash;«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»&mdash;«Le
+cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir;
+au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel
+avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre
+si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous,
+semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous
+prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»&mdash;Je lui contai en partie
+mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange
+manière.&mdash;«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à
+bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling
+remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»&mdash;C'était, en vérité,
+comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés
+par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son
+autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à
+retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit
+qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre
+moi;&mdash;«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne
+vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez
+qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se
+vérifient en vous.»</p>
+
+<p>Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je
+ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant
+quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là,
+comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre
+de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez
+nous ou retourner sur mer.</p>
+
+<p>Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements
+de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé
+dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma
+mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris
+occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite
+ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette
+raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux
+de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés,
+mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire
+honorer comme sages.</p>
+
+<p>Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant
+quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie
+mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison
+paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la
+détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs
+de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à-fait de côté, et
+cherchai à faire un voyage.</p>
+
+<p>Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la
+maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et
+indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces
+fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et
+même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle
+fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises,
+celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou,
+comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.</p>
+
+<p>Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne
+fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais
+travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais
+instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps,
+j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un
+capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que
+j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais
+toujours aller à bord comme un <i>gentleman;</i> aussi je n'eus jamais aucune
+charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.</p>
+
+<p>J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne
+compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et
+abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement
+à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi.
+Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé
+sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y
+retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout
+désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde,
+il me dit:&mdash;«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez
+aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous
+vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les
+avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous
+quelque profit.</p>
+
+<p>J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui
+était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une
+petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai
+considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres
+sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé
+d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par
+l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je
+correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma
+mère à contribuer d'autant à ma première entreprise.</p>
+
+<p>C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes
+spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le
+capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des
+mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime
+d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des
+choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon
+capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir
+à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et
+marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de
+poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois
+cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus
+tard, consommèrent ma ruine.</p>
+
+<p>Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout
+continuellement malade et jeté dans une violente calenture<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> par la
+chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la
+côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à
+l'équateur.</p>
+
+<p>Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon
+ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre
+encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui,
+la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait
+obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car
+bien que je n'emportasse pas tout-à-fait cent livres sterling de ma
+nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon
+ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de
+terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou
+plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du
+jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute
+la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de
+voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent
+charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément
+avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat.
+Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit.</p>
+
+<p>Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous
+attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous
+enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos
+canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après
+avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de
+deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se
+tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous
+attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois,
+venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre
+pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes
+de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si
+rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin,
+pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant
+désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes
+contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à
+Sallé, port appartenant aux Maures.</p>
+
+<p>Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé
+d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans
+le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour
+sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il
+me fit son esclave.</p>
+
+<h2><a name="ROBINSON_CAPTIF" id="ROBINSON_CAPTIF"></a>ROBINSON CAPTIF</h2>
+
+<p>À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait
+misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors
+du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et
+n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à-fait
+accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras
+de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource.
+Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me
+traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.</p>
+
+<p>Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison;
+j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait
+en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau
+de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté;
+mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en
+course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à
+la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa
+croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le
+navire.</p>
+
+<p>Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais
+employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit
+la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet
+raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer,
+pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni
+Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans,
+quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins
+jamais la moindre chance favorable de le réaliser.</p>
+
+<p>Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière
+qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour
+recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de
+coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent,
+avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine,
+quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire
+et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il
+m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>; nous le
+divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le
+poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses
+parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui
+pêcher un plat de poisson.</p>
+
+<p>Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand
+calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage,
+quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à
+l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante;
+et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au
+lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux
+lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de
+peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à
+souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.</p>
+
+<p>Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus
+soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre
+navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la
+pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au
+charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y
+construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à
+celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour
+manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant
+pour qu'une personne ou deux pussent man&#339;uvrer la voile. Cette chaloupe
+cinglait avec ce que nous appelons une voile <i>d'épaule de
+mouton</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et
+étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et
+un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour
+mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout
+son pain, son riz et son café.</p>
+
+<p>Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme
+j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans
+moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans
+ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette
+place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya
+au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me
+commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui
+se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le
+plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche.</p>
+
+<p>Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin
+j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au
+vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon
+patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis
+la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il
+m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le
+Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses
+amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison
+aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir
+d'obéir.</p>
+
+<p>Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté;
+car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon
+commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non
+d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse
+ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu,
+tout chemin m'étant bon.</p>
+
+<p>Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à
+mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne
+fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.&mdash;Cela
+est juste, répliqua-t-il;&mdash;et il apporta une grande corbeille de <i>rusk</i>
+ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je
+savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était
+évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les
+Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le
+Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là
+auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire
+vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou
+ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un
+grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des
+chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans
+laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les
+Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:&mdash;Moléy, les
+mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous
+pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer,
+pour nous autres, quelques <i>alcamies,</i>&mdash;oiseau semblable à notre
+courlieu,&mdash;car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de
+la soute aux poudres.&mdash;Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;&mdash;et en effet
+il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie
+de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et
+de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la
+chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais
+découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui
+s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui
+y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du
+havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port
+on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine
+étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous
+assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était
+contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain
+d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de
+Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet
+horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin.</p>
+
+<p>Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais
+un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais
+point dehors:&mdash;Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître
+n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au
+large.&mdash;Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la
+proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je
+conduisis l'embarcation à une lieue au-delà; alors je mis en panne comme
+si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon,
+j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais
+pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en
+passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du
+bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un
+liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura
+qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec
+une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent,
+il m'aurait promptement atteint.</p>
+
+<p>Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de
+chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal,
+et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez
+bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y
+aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du
+bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à
+recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne
+doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent
+nageur.</p>
+
+<p>J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le
+jeune garçon; mais, là, je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand
+il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je
+lui dis:&mdash;Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais
+si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,&mdash;ce qui
+est jurer par Mahomet et la barbe de son père,&mdash;il faut que je te jette
+aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si
+innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment
+de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux.</p>
+
+<p>Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai
+directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que
+j'étais allé vers le détroit<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, comme en vérité on eût pu le supposer
+de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous
+faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous
+étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de
+leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage
+sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables
+sauvages de l'espèce humaine.</p>
+
+<p>Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au
+Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner
+de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis
+tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi,
+quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent
+cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à-fait au-delà des États de
+l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là, car nous ne
+vîmes personne.</p>
+
+<h2><a name="PREMIERE_AIGUADE" id="PREMIERE_AIGUADE"></a>PREMIÈRE AIGUADE</h2>
+
+<p>Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les
+appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si
+terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser
+tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi
+cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si
+quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer;
+aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une
+petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude,
+quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y
+voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de
+l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous
+déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de
+reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous
+entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de
+rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce,
+que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia
+de ne point descendre à terre avant le jour.&mdash;«Bien, Xury, lui dis-je,
+maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des
+hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»&mdash;«Alors nous
+tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux
+s'enfuir loin.»&mdash;Tel était l'anglais que Xury avait appris par la
+fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir
+cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de
+liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout,
+l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite
+ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles
+parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous
+apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes
+espèces,&mdash;auxquelles nous ne savions quels noms donner,&mdash;qui
+descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se
+lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements
+et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de
+semblable.</p>
+
+<p>Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais
+nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de
+ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne
+pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que
+ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury
+prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je
+sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire
+force de rames.&mdash;«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer
+par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il
+ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que
+j'apperçus cet animal,&mdash;quel qu'il fût,&mdash;à deux portées d'aviron, ce qui
+me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine,
+je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et
+nagea de nouveau vers le rivage.</p>
+
+<p>Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et
+les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur
+des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec
+quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de
+pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette
+côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder
+pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était,
+pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des
+lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et
+l'autre danger.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade;
+il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où?
+c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à
+terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en
+apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne
+resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet
+enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours
+depuis. Il me dit: «&mdash;Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous
+s'enfuir.»&mdash;«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les
+hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni
+l'un ni l'autre.»&mdash;Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à
+boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont
+j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du
+rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre,
+n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire
+de l'eau.</p>
+
+<p>Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une
+descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon
+ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y
+courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était
+poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je
+volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je
+distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal
+sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur
+différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort
+joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la
+grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il
+avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages.</p>
+
+<p>Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de
+peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous
+étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle
+remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous
+régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à
+reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette
+portion de la contrée.</p>
+
+<p>Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que
+les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais
+comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la
+latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me
+rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je
+ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le
+cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles.
+En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où
+trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération
+habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait
+et nous prendrait à bord.</p>
+
+<p>Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être
+cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et
+la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces,
+les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur
+des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa
+stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce
+qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions,
+de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux
+Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou
+trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles
+de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste
+et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les
+rugissements des bêtes sauvages.</p>
+
+<p>Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de
+Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et
+j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre;
+mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires;
+et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je
+résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage.</p>
+
+<p>Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour
+faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous
+vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la
+marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous
+portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi
+l'&#339;il au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de
+nous éloigner du rivage.&mdash;«Car regardez là-bas, ajouta-t-il, ce monstre
+affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.»
+Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable,
+en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant
+du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque
+sorte, pendait presque au-dessus de lui.&mdash;«Xury, lui dis-je, va à terre,
+et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:&mdash;«Moi tuer! lui manger moi
+d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je
+ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester
+tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du
+calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre
+et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux
+balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de
+cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour
+le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une
+patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots
+l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il
+tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se
+rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable
+rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir
+point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet,
+et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je
+l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber
+silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors
+du c&#339;ur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui
+dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet
+d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché
+du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui
+déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à-fait.</p>
+
+<p>C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du
+gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des
+balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury,
+néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me
+demanda de lui donner la hache.&mdash;«Pourquoi faire, Xury? lui
+dis-je.»&mdash;«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas
+la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était
+monstrueuse.</p>
+
+<p>Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou
+d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si
+je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'&#339;uvre; mais à
+cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne
+savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant
+la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur
+le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours.
+Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus.</p>
+
+<p>Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant
+dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui
+commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque
+nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors
+d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à-dire
+aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment
+européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route
+tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse
+périr au milieu des Nègres.</p>
+
+<h2><a name="ROBINSON_ET_XURY_VAINQUEURS_DUN_LION" id="ROBINSON_ET_XURY_VAINQUEURS_DUN_LION"></a>ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION</h2>
+
+<p>Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée,
+le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En
+un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse
+rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr.</p>
+
+<p>Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus,
+comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était
+habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des
+gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions
+aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à-fait nus.
+J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut
+meilleur conseiller, et me dit:&mdash;«Pas aller! Pas aller!» Je halai
+cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me
+suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils
+n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long
+et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort
+loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je
+causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement
+pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter
+ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce,
+j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux
+coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent,
+apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain,
+productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était;
+pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y
+parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers
+eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un
+détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le
+rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les
+eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous.</p>
+
+<p>N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de
+remerciements, quand tout-à-coup s'offrit une merveilleuse occasion de
+les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir
+des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur.
+Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en
+rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange?
+je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que
+ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous
+vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui
+portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme
+tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer,
+et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres,
+elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là, comme
+si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces
+animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne
+m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car
+j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et
+j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée,
+je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans
+l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter
+avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers
+le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des
+coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa.</p>
+
+<p>Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au
+bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à
+en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus
+grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous
+l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent
+du c&#339;ur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son
+sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde
+dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le
+traînèrent au rivage. Là, il se trouva que c'était un léopard des plus
+curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs
+mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je
+l'avais tué.</p>
+
+<p>L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet,
+regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes
+d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il
+était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la
+chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une
+faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir
+qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt
+ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois
+affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions
+le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette
+offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes,
+leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en
+m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que
+j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des
+signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la
+tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que
+j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns
+des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui,
+je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le
+déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres,
+et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement
+nues que les hommes.</p>
+
+<p>J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris
+congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai
+ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la
+terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre
+ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour
+gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis
+distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela
+était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces
+îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées,
+et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais
+été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni
+l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la
+cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand
+subitement ce jeune garçon s'écria:&mdash;«Maître! maître! un vaisseau avec
+une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui
+pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître
+envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne
+l'ignorais pas, tout-à-fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma
+cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je
+reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la
+traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la
+route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre
+destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors,
+je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de
+lui parler s'il était possible.</p>
+
+<p>Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne
+viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui
+donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme
+j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses
+lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation
+européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il
+diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme
+j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en
+signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses
+furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien
+qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour
+moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le
+joignis.</p>
+
+<p>On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui
+j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un
+matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et
+lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de
+l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on
+m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages.</p>
+
+<p>J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être
+ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à-fait
+misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du
+vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me
+répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce
+que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.&mdash;«Car,
+dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la
+sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru
+dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à
+une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous
+pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la
+vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, c'est-à-dire
+monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et
+ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre
+traversée de retour.»</p>
+
+<p>Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il
+avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots
+de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa
+garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout
+recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre.</p>
+
+<p>Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de
+l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais
+avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en
+toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je
+m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de
+sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et
+que, si arrivé là, quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait
+compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit
+pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à
+le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant,
+qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque
+je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa
+pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le
+rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur
+cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine.</p>
+
+<p>Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous
+arrivâmes à la <i>Bahia de Todos os Santos,</i> ou Baie de Touts les Saints,
+environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois,
+délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et
+j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi.</p>
+
+<h2><a name="PROPOSITIONS_DES_TROIS_COLONS" id="PROPOSITIONS_DES_TROIS_COLONS"></a>PROPOSITIONS DES TROIS COLONS</h2>
+
+<p>La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop
+louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt
+ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que
+j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui
+m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre
+il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets
+et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des
+chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit
+de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au
+Brésil.</p>
+
+<p>Là, peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un
+très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un
+<i>engenho</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, c'est-à-dire une plantation et une sucrerie. Je vécus
+quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la
+manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que
+menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je
+résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et
+de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher
+quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans
+ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation,
+j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je
+formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la
+somme que j'espérais recevoir de Londres.</p>
+
+<p>J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais;
+son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes
+circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était
+proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir
+était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années,
+nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous
+commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se
+bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et
+apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des
+cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin
+d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me
+séparer de mon garçon Xury.</p>
+
+<p>Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce
+n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de
+poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à-fait éloignée de mon
+esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour
+laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses
+bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce
+premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et
+que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être
+fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:&mdash;«Ce que je fais ici,
+j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes
+amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de
+venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle
+distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où
+l'on a la moindre connaissance de moi.»</p>
+
+<p>Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand
+regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps
+mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes
+mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à-fait comme un
+naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même.
+Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que
+tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le
+Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa
+propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste,
+dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement
+déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si
+souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si
+j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande
+prospérité et à une grande richesse.</p>
+
+<p>J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma
+plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui
+m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ
+trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque
+je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à
+Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:&mdash;«Senhor Inglez, me
+dit-il,&mdash;car il m'appelait toujours ainsi,&mdash;si vous voulez me donner,
+pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de
+votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à
+Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles
+marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai,
+si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes
+sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres
+que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié
+de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela
+arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si
+cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde
+moitié.»</p>
+
+<p>Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus
+convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence,
+je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et
+une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait.</p>
+
+<p>J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes
+aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le
+capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel
+j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise
+de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne,
+il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette
+ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon
+histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la
+veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre
+cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour
+son humanité et sa charité envers moi.</p>
+
+<p>Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en
+marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il
+les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en
+bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,&mdash;car j'étais
+trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de
+mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles
+nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage.</p>
+
+<p>Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma
+fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq
+livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer,
+pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut
+rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac,
+que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de
+manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres
+choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai
+moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que
+je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment
+au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation,
+car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et
+de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que
+le capitaine m'avait amené de Lisbonne.</p>
+
+<p>Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos
+plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année
+suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon
+propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que,
+pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces
+cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien
+confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne.
+Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à
+être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui
+souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs.</p>
+
+<p>Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu
+m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père
+m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et
+desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était
+remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef
+l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et
+doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le
+loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon
+attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le
+monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus
+évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite
+de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence
+concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs.</p>
+
+<p>Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais
+plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que
+j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes
+affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour
+suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que
+la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus
+profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le
+seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde.</p>
+
+<p>Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de
+mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre
+années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma
+plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais
+lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi
+qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes
+conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux
+voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les
+Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des
+grains de collier<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, des breloques, des couteaux, des ciseaux, des
+haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement
+de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.;
+mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre.</p>
+
+<p>Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre,
+mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres,
+trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il
+était, n'avait jamais été fait qu'avec les <i>Asientos,</i> ou permission des
+rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de
+sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement
+chers.</p>
+
+<p>Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et
+des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément;
+trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me
+dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec
+eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète
+proposition.</p>
+
+<h2><a name="NAUFRAGE" id="NAUFRAGE"></a>NAUFRAGE</h2>
+
+<p>Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils
+avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.&mdash;«Nous
+avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous
+n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas
+entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les
+Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul
+voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos
+plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à
+bord comme leur subrécargue<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, pour diriger la traite sur la côte de
+Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma
+quote-part d'argent.</p>
+
+<p>C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été
+faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une
+plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et
+d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi,
+qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou
+quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent
+livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à
+peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient
+encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage,
+c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables
+circonstances pouvait se rendre coupable.</p>
+
+<p>Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi
+impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser
+mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père
+échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon
+c&#339;ur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon
+absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire
+naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par
+convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et
+de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le
+capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus
+haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais
+prescrit dans mon testament, c'est-à-dire qu'il se réserverait pour
+lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait
+embarquée pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et
+entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à
+considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je
+devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais
+éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné
+toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je
+serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons
+que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles.</p>
+
+<p>Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon
+goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la
+cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes
+partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, le 1<sup>er</sup>
+septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné
+de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le
+fou quant à mes propres intérêts.</p>
+
+<p>Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et
+quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous
+n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des
+clincailleries<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels
+que des grains de collier<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, des morceaux de verre, des coquilles, de
+méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des
+ciseaux, des cognées et autres choses semblables.</p>
+
+<p>Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au
+Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle
+d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude
+septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce
+trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement
+chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap
+Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes
+le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais,
+tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette
+île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous
+avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime,
+par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un
+violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il
+commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa
+au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant
+douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et
+nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous
+poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je
+m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le
+vaisseau n'espérait sauver sa vie.</p>
+
+<p>Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de
+nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés
+par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le
+capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était
+environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap
+Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude
+Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou
+partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers
+l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à
+consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire
+faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à-fait désemparé. Il opinait
+pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil.</p>
+
+<p>J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui
+les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y
+avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous
+eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire
+voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour
+éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze
+jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre
+voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et
+pour nous-mêmes.</p>
+
+<p>Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes
+Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où
+je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être
+autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous
+fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même
+impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route
+fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer,
+nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que
+celle de retourner en notre pays.</p>
+
+<p>En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la
+pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous
+précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître
+en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un
+banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer
+déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à
+périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard
+d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des
+vagues.</p>
+
+<p>Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une
+pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un
+équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous
+étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une
+île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la
+fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions
+pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se
+briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne
+changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les
+autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour
+un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire
+en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort,
+c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait
+pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à
+s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un
+peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant
+trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment
+dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à
+sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à
+notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force
+de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses
+amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne
+pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe
+à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y
+avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le
+vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà
+il était entr'ouvert.</p>
+
+<p>Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des
+matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y
+descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de
+Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement
+appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre
+le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,&mdash;la mer
+sauvage,&mdash;comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.</p>
+
+<p>Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts
+pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût
+résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler,
+nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions
+rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le c&#339;ur
+gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait
+que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc
+de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la
+manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre
+destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent
+nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou
+escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur
+d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par
+un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du
+vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela
+n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre
+nous semblait plus redoutable que la mer.</p>
+
+<p>Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que
+nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en
+roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle
+nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la
+chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous
+laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts
+engloutis en un moment.</p>
+
+<h2><a name="SEULS_RESTES_DE_LEQUIPAGE" id="SEULS_RESTES_DE_LEQUIPAGE"></a>SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE</h2>
+
+<p>Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées
+lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me
+fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La
+vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et
+s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé
+par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que
+je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force
+pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant
+qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que
+c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et
+aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force
+de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon
+haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de
+préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était
+possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir
+transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en
+retournant.</p>
+
+<p>La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre
+masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté
+avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté
+de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes
+forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me
+sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains
+percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi
+plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me
+redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez
+long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle
+commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied.
+Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine,
+et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant
+mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne
+put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et,
+par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment,
+m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.</p>
+
+<p>La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car
+la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou
+plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force,
+qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma
+délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait
+pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne
+l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il
+me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient
+encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir
+mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était
+proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point
+prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je
+m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me
+traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un
+dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande
+satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis
+sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de
+l'Océan.</p>
+
+<p>J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder
+le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas
+où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je
+croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases
+et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond
+de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un
+chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres
+de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de
+recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits
+vitaux de son c&#339;ur, et ne le tue point.</p>
+
+<p><i>Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est
+d'anéantir.</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
+
+<p>Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là
+sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et
+mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes
+compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être
+sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige
+d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers
+dépareillés.</p>
+
+<p>Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné,
+et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine
+pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait
+été possible que j'eusse atteint le rivage.</p>
+
+<p>Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant
+dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir
+en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis
+bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était
+affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me
+changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non
+plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré
+par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de
+ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma
+subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui
+voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un
+couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là
+toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation
+d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé.
+À la tombée du jour, le c&#339;ur plein de tristesse, je commençai à
+considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes
+dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder
+et chercher leur proie.</p>
+
+<p>La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un
+arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait
+près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant
+au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je
+n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un
+demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point
+d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai.
+Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir
+la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer
+de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma
+défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris
+possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai
+dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de
+personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en
+trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion
+opportune.</p>
+
+<p>Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair,
+l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme
+la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait
+été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de
+sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au
+récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité
+et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il
+paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin
+de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.</p>
+
+<p>Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je
+regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris
+fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient
+lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage
+aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette
+embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de
+largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de
+parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma
+subsistance.</p>
+
+<p>Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je
+pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un
+renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions
+demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous
+serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été
+si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de
+toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles
+larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus
+d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la
+chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande
+difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur
+terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien
+à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage,
+et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus
+étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de
+misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande
+difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard
+d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une
+grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores
+d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe
+extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur
+d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait
+dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première
+besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était
+intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient
+en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort
+disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets
+de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais
+pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du <i>rum</i> dans la grande chambre;
+j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner
+du c&#339;ur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque
+pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort
+essentielles.</p>
+
+<p>Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais
+avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs
+vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois
+espares<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à
+l'&#339;uvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop
+pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas
+dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les
+tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les
+deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau.
+Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je
+pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une
+forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à
+l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la
+longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de
+travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me
+poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter
+en toute autre occasion.</p>
+
+<h2><a name="LE_RADEAU" id="LE_RADEAU"></a>LE RADEAU</h2>
+
+<p>Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il
+ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je
+préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma
+détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches
+que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus
+besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais
+forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le
+remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de
+Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage
+faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis
+à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient
+été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé
+ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces
+grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je
+trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans
+lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six
+gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas
+nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y
+avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je
+remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et
+j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma
+chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à
+mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux,
+je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi
+qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en
+trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le
+présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien
+davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut
+qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui
+fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus
+grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le
+descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à
+regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.</p>
+
+<p>Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande
+chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis
+d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu
+plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord
+trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait
+rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en
+avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon
+état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors
+assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout
+cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la
+moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.</p>
+
+<p>Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la
+marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il
+était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames
+rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un
+marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en
+mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla
+très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de
+l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait
+là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une
+crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour
+débarquer mon chargement.</p>
+
+<p>La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une
+petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je
+gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le
+milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui,
+s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le c&#339;ur. Cette côte m'étant
+tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un
+banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en
+fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans
+l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres,
+pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été
+insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs,
+quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes
+forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant
+laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau.
+L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de
+nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal.
+Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure
+d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide
+qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre
+bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le
+temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser
+entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir
+aussi près de la côte que je le pourrais.</p>
+
+<p>Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers
+laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon
+radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame,
+j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de
+nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était
+raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder,
+où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé
+aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et
+n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce
+fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant
+d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre
+le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui
+arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,&mdash;mon radeau
+tirait environ un pied,&mdash;je le poussai sur le terrain plat, où je
+l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées;
+l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre
+bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en
+sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.</p>
+
+<p>Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de
+chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes
+bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.
+J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce
+habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes
+féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute
+et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne
+s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes
+pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la
+découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de
+difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma
+destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan,
+d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux
+petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues
+environ vers l'Ouest.</p>
+
+<p>Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle
+n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais
+aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne
+connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais
+tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient
+pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un
+arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de
+fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus
+pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un
+nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur
+confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était
+d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris
+pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas
+les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument
+rien.</p>
+
+<p>Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à
+l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que
+ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais;
+car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce
+ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces
+craintes étaient réellement mal fondées.</p>
+
+<p>Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et
+les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte
+de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je
+ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu
+deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où
+j'avais tiré sur l'oiseau.</p>
+
+<p>Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du
+vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement
+des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être
+transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si
+c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente
+qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je
+renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce
+que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je
+dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut
+impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première
+fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me
+déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise
+rayée<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, une paire de braies de toile et des escarpins.</p>
+
+<p>Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant
+eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai
+moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une
+très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges
+du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes
+et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de
+plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis
+tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au
+canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles
+de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite
+quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de
+feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le
+soulever pour le faire passer par-dessus le bord.</p>
+
+<p>En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un
+coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai
+donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le
+rivage, à ma très-grande satisfaction.</p>
+
+<h2><a name="LA_CHAMBRE_DU_CAPITAINE" id="LA_CHAMBRE_DU_CAPITAINE"></a>LA CHAMBRE DU CAPITAINE</h2>
+
+<p>Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne
+fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de
+visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis
+sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une
+petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et
+très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier
+connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne
+savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans
+même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de
+biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma
+provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau,
+et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air
+d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en
+offrir davantage; alors il se retira.</p>
+
+<p>Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été
+contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par
+paquets,&mdash;car c'étaient de gros tonneau fort lourds,&mdash;je me mis à
+l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches
+que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui
+pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à
+l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier
+contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.</p>
+
+<p>Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette
+tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis
+à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon
+fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis
+très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je
+n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement
+travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses
+qu'à les transporter à terre.</p>
+
+<p>J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans
+doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas
+satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à
+l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais.
+Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une
+chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis,
+j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits
+cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour
+raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref,
+j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière;
+seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la
+fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais
+comme simple toile qu'elles devaient servir.</p>
+
+<p>Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages
+semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien
+qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique
+de biscuits<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, trois gros barils de <i>rum</i> ou de liqueurs fortes, une
+caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna
+beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions
+que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de
+biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques
+morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore
+tout cela heureusement à terre.</p>
+
+<p>Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau
+de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles.
+Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces;
+et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les
+ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière
+et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un
+grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais
+ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si
+lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je
+débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi
+adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans
+l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas
+grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en
+grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si
+grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre
+la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une
+peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau,
+travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas
+chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je
+pouvais.</p>
+
+<p>Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze
+fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle,
+tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois
+vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le
+bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la
+douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à
+la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement
+fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien
+rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un
+desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux,
+et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;&mdash;puis, dans
+un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces
+d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres
+quelques pièces de huit.</p>
+
+<p>À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:&mdash;«Ô drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas
+la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est
+plus pour moi que cette somme.<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> Je n'ai nul besoin de toi; demeure
+donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite
+pas qu'on la sauve.»&mdash;Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant
+enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à
+faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel
+était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart
+d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il
+était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de
+terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot,
+qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai
+donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le
+bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des
+objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le
+vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la
+marée fût haute.</p>
+
+<p>Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en
+sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la
+nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu.
+Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante
+réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune
+diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au
+fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand
+même j'aurais eu plus de temps.</p>
+
+<p>Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en
+provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver
+sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui
+furent pour moi de peu d'utilité.</p>
+
+<p>Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre
+en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre
+les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs
+sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la
+demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte
+sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et
+l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point
+hors de propos.</p>
+
+<p>Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour
+mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et
+marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et
+plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce
+près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus
+favorable.</p>
+
+<p>Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la
+salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri
+contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures
+rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu
+envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma
+délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon
+c&#339;ur.</p>
+
+<p>En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une
+petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant
+cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte
+que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce
+rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la
+porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun
+chemin souterrain.</p>
+
+<p>Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de
+m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une
+longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en
+allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette
+situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque
+jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à
+l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est
+pas éloigné de son coucher.</p>
+
+<p>Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un
+demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et
+le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.</p>
+
+<p>Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai
+en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros
+bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq
+pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces
+d'intervalle.</p>
+
+<p>Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du
+vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de
+la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle,
+j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre
+les premiers et leur servant de contrefiches.</p>
+
+<p>Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni
+le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour
+couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'&#339;uvre et les
+enfoncer en terre.</p>
+
+<h2><a name="LA_CHEVRE_ET_SON_CHEVREAU" id="LA_CHEVRE_ET_SON_CHEVREAU"></a>LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU</h2>
+
+<p>Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite
+échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en
+dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi
+parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais
+donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu
+faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement
+besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais
+imaginé avoir à redouter.</p>
+
+<p>Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup
+de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions
+et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai
+une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont
+excessives en cette région pendant certain temps de l'année;
+c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur;
+ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile
+goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.</p>
+
+<p>Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais
+apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au
+capitaine de notre vaisseau.</p>
+
+<p>Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui
+pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens,
+je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je
+passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.</p>
+
+<p>Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers
+ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte
+de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la
+palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui
+me servait comme de cellier pour ma maison.</p>
+
+<p>Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je
+pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui
+m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon
+attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte
+n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais
+fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut
+suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette
+pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma
+poudre!... Le c&#339;ur me manqua quand je songeai que toute ma poudre
+pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à
+ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse
+aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris
+feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui
+me frappait.</p>
+
+<p>Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage
+passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et
+me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites
+quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne
+pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle
+façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à
+l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois
+que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut
+pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été
+mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma
+nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au
+reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous
+de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.</p>
+
+<p>Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une
+foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si
+je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin
+pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les
+productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y
+avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut
+modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si
+fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus
+difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea
+pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de
+temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un
+peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que
+lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées,
+elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient
+dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient
+nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs
+yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne
+voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en
+conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur
+des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour
+tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique
+qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me
+fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau,
+non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser,
+mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à
+mon enclos. Arrivé là, je la déposai à terre, et prenant le biquet dans
+mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de
+l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de
+le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de
+viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes
+provisions,&mdash;surtout mon pain,&mdash;autant qu'il était possible.</p>
+
+<p>Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était
+absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu,
+et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de
+la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai,
+je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut
+d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma
+vie.</p>
+
+<p>Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais
+échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente
+tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de
+lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes
+raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de
+cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces
+réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et
+quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait
+ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument
+misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il
+raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence.</p>
+
+<p>Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le
+cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me
+promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de
+mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me
+parla ainsi:&mdash;«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi,
+s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas
+descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi
+n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul
+épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là?»&mdash;En même temps je
+désignais du doigt la mer.&mdash;Il faut toujours considérer dans les maux le
+bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de
+pire.</p>
+
+<p>Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma
+subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une
+chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau
+se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche
+de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été
+mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me
+trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie,
+et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y
+suppléer!&mdash;«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans
+munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses,
+sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»&mdash;Mais
+j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir
+m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes
+munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir
+tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement
+j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient
+survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions,
+mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé.</p>
+
+<p>J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions
+pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel
+pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me
+consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai
+dit plus haut.</p>
+
+<p>Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation
+mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le
+monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai
+avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis
+le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil
+était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb
+sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par
+les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur.</p>
+
+<p>Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint en
+l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de
+plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les
+dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai
+sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros
+poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en
+lettres capitales, cette inscription:</p>
+
+<h3>J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.</h3>
+
+<p>Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une
+hoche<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, chaque septième hoche avait le double de la longueur des
+autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue
+encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon
+temps, divisé par semaines, mois et années.</p>
+
+<p>C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que
+j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me
+procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un
+moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment;
+comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres
+objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et
+du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de
+mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des
+livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en
+aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que
+j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées
+avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de
+prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai
+soigneusement.</p>
+
+<h2><a name="LA_CHAISE" id="LA_CHAISE"></a>LA CHAISE</h2>
+
+<p>Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et
+deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse.
+J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même
+hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y
+eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour
+moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait
+m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement
+j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit
+que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai
+extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un
+compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint
+impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des
+moyens que j'imaginai.</p>
+
+<p>Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me
+manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre,
+ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la
+terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile,
+j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que
+lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement
+achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux
+étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les
+soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans
+les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma
+demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un
+seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce
+dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois
+mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui
+n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux
+ne fût une rude et longue besogne.</p>
+
+<p>Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe
+quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que
+cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au
+moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour
+chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour.</p>
+
+<p>Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les
+circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes
+affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après
+moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup
+d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient
+et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me
+rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du
+mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je
+pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme
+débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte
+très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais:</p>
+
+<p>LE MAL.</p>
+
+<p>Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de
+délivrance.</p>
+
+<p>LE BIEN.</p>
+
+<p>Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts
+mes compagnons de voyage.</p>
+
+<p>LE MAL.</p>
+
+<p>Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être
+misérable.</p>
+
+<p>LE BIEN.</p>
+
+<p>Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la
+mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me
+délivrer de cette condition.</p>
+
+<p>LE MAL.</p>
+
+<p>Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni
+de la société humaine.</p>
+
+<p>LE BIEN.</p>
+
+<p>Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile
+qui ne produise pas de subsistances.</p>
+
+<p>LE MAL.</p>
+
+<p>Je n'ai point de vêtements pour me couvrir.</p>
+
+<p>LE BIEN.</p>
+
+<p>Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je
+pourrais à peine les porter.</p>
+
+<p>LE MAL.</p>
+
+<p>Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque
+d'hommes ou de bêtes.</p>
+
+<p>LE BIEN.</p>
+
+<p>Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse
+me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si
+j'y avais naufragé?</p>
+
+<p>LE MAL.</p>
+
+<p>Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler.</p>
+
+<p>LE BIEN.</p>
+
+<p>Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage
+pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer
+à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi
+long-temps que je vivrai.</p>
+
+<p>En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde,
+il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de
+positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure
+donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions
+humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques
+consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des
+maux au crédit de ce compte.</p>
+
+<p>Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant
+plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je
+commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les
+choses aussi douces que possible.</p>
+
+<p>J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche,
+et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que,
+maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais
+renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu
+près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai
+sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je
+couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la
+pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année.</p>
+
+<p>J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans
+mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je
+dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans
+un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à
+peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma
+grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était
+une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me
+trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai
+obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je
+poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une
+porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes
+fortifications.</p>
+
+<p>Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque
+sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de
+l'espace pour ranger tout mon attirail.</p>
+
+<p>J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont
+j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela
+je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans
+une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses
+avec tant de plaisir.</p>
+
+<p>Je me mis donc à l'&#339;uvre; et ici je constaterai nécessairement cette
+observation, que la raison étant l'essence et l'origine des
+mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge
+des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer
+maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié
+un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application,
+mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui
+me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des
+instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité
+d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à
+bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là, n'avaient jamais été
+faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si
+j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui
+d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux
+côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le
+dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode
+je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non
+plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais,
+il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou
+mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse
+d'une manière ou d'une autre.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une
+table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais
+tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes
+tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le
+long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma
+ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir
+les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi
+du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se
+suspendre.</p>
+
+<p>Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait
+semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes
+choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel
+ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande
+provision.</p>
+
+<p>Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon
+occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop
+embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble;
+mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il
+aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné
+le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de
+ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et
+m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes
+mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et
+criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je
+fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur
+d'être dévoré.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que
+j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le
+sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance
+d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans
+le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé
+fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision
+évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi
+j'accroissais mes misères par ma folie.</p>
+
+<h2><a name="CHASSE_DU_3_NOVEMBRE" id="CHASSE_DU_3_NOVEMBRE"></a>CHASSE DU 3 NOVEMBRE</h2>
+
+<p>Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant
+établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais
+ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon
+encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.</p>
+
+<h3>JOURNAL</h3>
+
+<h3>30 SEPTEMBRE 1659</h3>
+
+<p>Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au
+large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même
+étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île
+du Désespoir.</p>
+
+<p>Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où
+j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans
+armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais
+rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes
+ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je
+montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis
+profondément, quoiqu'il plût toute la nuit.</p>
+
+<h3>OCTOBRE</h3>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup>.&mdash;À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau
+avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près
+du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant
+entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait
+à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses
+nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela
+la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais
+que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire,
+ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils
+l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous
+eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui
+nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande
+partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin,
+voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que
+je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir
+tout le jour, mais il ne faisait point de vent.</p>
+
+<p>Du 1<sup>er</sup> au 24.&mdash;Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs
+voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à
+terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut
+beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau
+temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse.</p>
+
+<p>Le 20.&mdash;Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis
+dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la
+cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une
+partie quand la marée se fut retirée.</p>
+
+<p>Le 25.&mdash;Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de
+rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé
+plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris
+qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les
+effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la
+pluie.</p>
+
+<p>Le 26.&mdash;Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une
+place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me
+mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes
+sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un
+rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus
+d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de
+câbles et renformie de gazon.</p>
+
+<p>Du 26 au 30.&mdash;Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages
+dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une
+partie de ce temps-là.</p>
+
+<p>Le 31.&mdash;Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque
+nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau
+me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de
+manger, je le tuai aussi.</p>
+
+<h3>NOVEMBRE</h3>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup>.&mdash;Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la
+première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des
+piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac.</p>
+
+<p>Le 2.&mdash;J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois
+de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart
+autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes
+fortifications.</p>
+
+<p>Le 3.&mdash;Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des
+canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à
+l'&#339;uvre pour faire une table.</p>
+
+<p>Le 4.&mdash;Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon
+temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai
+d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil
+pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures
+environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures
+je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la
+soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce
+jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais
+alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité
+firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de
+tout autre.</p>
+
+<p>Le 5.&mdash;Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat
+sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien.
+J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En
+revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui
+m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou
+trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant
+pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent
+pour cette fois.</p>
+
+<p>Le 6.&mdash;Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à
+ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa
+pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts.</p>
+
+<p>Le 7.&mdash;Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une
+partie du 12,&mdash;le 11 était un dimanche,&mdash;je passai tout mon temps à me
+fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une
+forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la
+faisant, je la démontai plusieurs fois.</p>
+
+<p>Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis
+de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand
+tombait ce jour.</p>
+
+<p>Le 13.&mdash;Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup;
+mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui
+m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent
+passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits
+paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.</p>
+
+<p>Les 14, 15 et 16.&mdash;Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de
+petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou
+deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et
+aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois
+jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus
+quel nom lui donner.</p>
+
+<p>Le 17.&mdash;Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente,
+pour ajouter à mes commodités.</p>
+
+<p>Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument
+nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je
+discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de
+suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le
+pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un
+peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont
+j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela,
+je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la
+remplacer.</p>
+
+<p>Le 18.&mdash;En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était
+semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on
+appelle <i>bois de fer</i>, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une
+pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas
+moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était
+extrêmement lourde.</p>
+
+<p>La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution,
+firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut
+que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une
+bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert
+en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait
+pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son
+office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle,
+je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une
+brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire,
+n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de
+la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la
+brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception
+de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment
+entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer
+qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour
+emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine
+semblable à l'oiseau dans lequel les man&#339;uvres portent le mortier quand
+ils servent les maçons.</p>
+
+<p>La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que
+celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse
+tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins
+de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du
+matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi
+manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger.</p>
+
+<p>Le 23.&mdash;Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de
+ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant
+ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours
+entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes
+meubles plus commodément.</p>
+
+<h2><a name="LE_SAC_AUX_GRAINS" id="LE_SAC_AUX_GRAINS"></a>LE SAC AUX GRAINS</h2>
+
+<p>Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte
+assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de
+salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma
+tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il
+pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea,
+plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de
+chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de
+grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume.</p>
+
+<h3>DÉCEMBRE</h3>
+
+<p>Le 10.&mdash;Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme
+terminée, lorsque tout-à-coup,&mdash;sans doute je l'avais faite trop
+vaste,&mdash;une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés;
+j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je
+m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur.
+Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut
+emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus
+important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien
+sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien.</p>
+
+<p>Le 11.&mdash;Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou
+poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de
+planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain;
+puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une
+semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient
+placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.</p>
+
+<p>Le 17.&mdash;À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes
+et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui
+pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en
+assez bon ordre.</p>
+
+<p>Le 20.&mdash;Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler
+ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table
+de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches
+commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus
+aucune autre table.</p>
+
+<p>Le 24.&mdash;Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis
+pas.</p>
+
+<p>Le 25.&mdash;Pluie toute la journée.</p>
+
+<p>Le 26.&mdash;Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant
+et plus agréable.</p>
+
+<p>Le 27.&mdash;Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus
+attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai
+avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée.</p>
+
+<p>Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint
+aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps,
+il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans
+chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la
+pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand
+toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.</p>
+
+<p>Les 28, 29 et 30,&mdash;Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne
+m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance.
+Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon
+habitation.</p>
+
+<h3>JANVIER 1660</h3>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup>.&mdash;Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin
+et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour.
+Ce soir là, m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de
+l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches
+et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne
+pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi.</p>
+
+<p>Le 2.&mdash;En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le
+lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent
+face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même
+se risquer près d'eux.</p>
+
+<p>Le 3.&mdash;Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais
+toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire
+très-épais et très-solide.</p>
+
+<p>Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce
+journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que
+je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au
+14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle
+n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun
+demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point
+éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au
+centre, se trouvait la porte de ma grotte.</p>
+
+<p>Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par
+les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs
+semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement
+à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi
+difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose,
+surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans
+le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était
+nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement
+défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je
+me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on
+n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort
+heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite
+dans une occasion remarquable.</p>
+
+<p>Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins
+que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez
+souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je
+trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les
+arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la
+manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits
+pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais
+quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture
+en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi
+qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais
+leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.</p>
+
+<p>En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de
+choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au
+fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener
+une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux,
+comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à-fait hors de ma portée
+d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à
+cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre
+assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus
+encore obligé de passer outre.</p>
+
+<p>En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il
+faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais
+forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge
+dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je
+n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué
+une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de
+terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis
+une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une
+lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un
+flambeau.</p>
+
+<p>Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes
+bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été
+empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du
+vaisseau,&mdash;non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de
+son précédent retour de Lisbonne.&mdash;Le peu de grains qui était resté dans
+le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de
+la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque
+autre usage,&mdash;c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je
+la partageai de crainte du tonnerre,&mdash;j'allai en secouer la bale au pied
+du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.</p>
+
+<p>C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je
+jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me
+souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou
+environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre,
+j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais
+point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de
+temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et
+parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre
+orge d'Angleterre.</p>
+
+<p>Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon
+esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur
+aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions
+religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais
+vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de
+Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la
+Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après
+que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas
+propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je
+fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit
+que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours
+d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable
+désert.</p>
+
+<p>Cela me toucha un peu le c&#339;ur et me fit couler des larmes des yeux, et
+je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma
+faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des
+premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui
+semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce
+que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique.</p>
+
+<p>Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais,
+étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je
+parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà
+visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers,
+dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais
+je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais
+secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la
+volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma
+religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit
+aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans
+cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne
+méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet,
+n'était-ce pas tout aussi bien l'&#339;uvre de la Providence que s'ilsétaient
+tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand
+tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les
+eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils
+avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs,
+ils auraient été brûlés par le soleilet détruits?</p>
+
+<h2><a name="LOURAGAN" id="LOURAGAN"></a>L'OURAGAN</h2>
+
+<p>Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces
+blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant
+en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en
+avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour
+faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me
+permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je
+le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre,
+la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant
+justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa
+tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.</p>
+
+<p>Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je
+conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à-dire pour me
+faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen
+de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons
+à mon journal.</p>
+
+<p>Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la
+construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de
+pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une
+porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.</p>
+
+<h3>AVRIL</h3>
+
+<p>Le 16.&mdash;Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je
+montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la
+replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais
+assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du
+dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille.</p>
+
+<p>Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts
+mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici
+comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte,
+lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse;
+tout-à-coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la
+montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma
+grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les
+entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je
+pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme
+elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers
+mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai
+par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je
+m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de
+ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de
+terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit
+minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes,
+qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais
+été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche
+de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit
+que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut
+violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes
+encore sous les flots que dans l'île.</p>
+
+<p>N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela
+existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou
+stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à
+quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me
+réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit
+n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et
+l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde
+fois mon âme dans la torpeur.</p>
+
+<p>Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé
+quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à
+reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma
+muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis
+à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que
+faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de
+religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de
+moi, qui cessa en même temps que le péril.</p>
+
+<p>Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel
+s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir;
+bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure
+un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à-coup d'écume,
+les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut
+une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla
+en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le
+calme, et il commença à pleuvoir abondamment.</p>
+
+<p>Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et
+l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette
+pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être
+passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette
+pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader,
+j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de
+la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y
+fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.</p>
+
+<p>Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à-dire à
+pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un
+écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.
+Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles
+secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes
+sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision,
+et je pris une petite goutte de <i>rum</i>;alors, comme toujours, j'en usai
+très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible
+d'en avoir d'autre.</p>
+
+<p>Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du
+lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à
+réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île
+étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une
+caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans
+un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un
+mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre
+enterré tout vif.</p>
+
+<p>Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle
+occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul
+doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours
+suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais
+mon habitation.</p>
+
+<p>La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et
+la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi
+grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où
+j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à
+l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à
+déménager.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me
+demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques,
+rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que
+je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me
+tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec
+toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la
+première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente
+quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet
+enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.</p>
+
+<p>Le 22.&mdash;Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais
+j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande
+quantité de hachettes,&mdash;car nous avions emporté des hachettes pour
+trafiquer avec les Indiens;&mdash;mais à force d'avoir coupé et taillé des
+bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je
+possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire
+tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant
+de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point
+de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin
+j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en
+mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.</p>
+
+<p>Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du
+moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y
+est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et
+très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à
+perfection.</p>
+
+<p>Les 28 et 29.&mdash;J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le
+procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.</p>
+
+<p>Le 30.&mdash;M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits
+diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce
+qui me rendit le c&#339;ur très-chagrin.</p>
+
+<h3>MAI</h3>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup>.&mdash;Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse,
+j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui
+ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que
+c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés
+sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la
+carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau
+plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je
+reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris
+l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une
+pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage,
+et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du
+navire, afin de mieux la voir.</p>
+
+<p>Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment
+changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable,
+était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de
+la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus
+fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée
+sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que
+là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus
+d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher
+jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de
+cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être
+la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour
+il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et
+que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer
+d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à
+pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne
+devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable.
+Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en
+arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en
+tirerais me serait de quelque utilité.</p>
+
+<h2><a name="LE_SONGE" id="LE_SONGE"></a>LE SONGE</h2>
+
+<p>Le 3.&mdash;Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure
+proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce
+que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la
+marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois.</p>
+
+<p>Le 4.&mdash;J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse
+manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer
+quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec
+du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais
+assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au
+soleil et je le mangeais sec.</p>
+
+<p>Le 5.&mdash;Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je
+tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble,
+et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.</p>
+
+<p>Le 6.&mdash;Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de
+chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez
+moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage.</p>
+
+<p>Le 7.&mdash;Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y
+travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée
+depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment
+semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert,
+que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau.</p>
+
+<p>Le 8.&mdash;J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour
+démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et
+de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la
+marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.</p>
+
+<p>Le 9.&mdash;J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une
+ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que
+j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également
+le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd
+pour que je pusse le transporter.</p>
+
+<p>Les 10, 11, 12, 13 et 14.&mdash;J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en
+tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et
+deux ou trois cents livres de fer.</p>
+
+<p>Le 15.&mdash;Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point
+couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de
+l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert
+d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui
+portât.</p>
+
+<p>Le 16.&mdash;Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse
+paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je
+restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma
+nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là.</p>
+
+<p>Le 17.&mdash;J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à
+deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et
+je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je
+l'emportasse.</p>
+
+<p>Le 24.&mdash;Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et
+j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à
+la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres
+de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à
+terre ce jour-là, si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine
+de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté.</p>
+
+<p>Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps
+nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant
+cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le
+jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de
+ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins
+aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près
+de cent livres de plomb laminé.</p>
+
+<h3>JUIN</h3>
+
+<p>Le 16.&mdash;En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou
+tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise
+chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était
+arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par
+centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les
+aurais-je payés assez cher.</p>
+
+<p>Le 17.&mdash;J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans
+soixante &#339;ufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus
+savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que
+celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible
+séjour.</p>
+
+<p>Le 18.&mdash;Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me
+semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette
+latitude.</p>
+
+<p>Le 19.&mdash;J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été
+froid.</p>
+
+<p>Le 20.&mdash;Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de
+violentes douleurs dans la tête.</p>
+
+<p>Le 21.&mdash;Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension
+d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu
+pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais
+je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes
+pensées étaient confuses.</p>
+
+<p>Le 22.&mdash;J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une
+maladie.</p>
+
+<p>Le 23.&mdash;Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et
+j'avais une violente migraine.</p>
+
+<p>Le 24.&mdash;Beaucoup de mieux.</p>
+
+<p>Le 25.&mdash;Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était
+alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.</p>
+
+<p>Le 26.&mdash;Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris
+mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre,
+que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai
+quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir
+pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.</p>
+
+<p>Le 27.&mdash;La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,
+sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que
+je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau.
+J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut
+passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais
+étendu et je criais:&mdash;Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie
+pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis
+rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès
+ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la
+nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement
+altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon
+habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me
+rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:</p>
+
+<p>Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma
+muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de
+terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée
+épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant
+de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une
+flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance
+était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible.
+Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste
+comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon
+imagination, sillonné de traits de feu.</p>
+
+<p>À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec
+une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers
+une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible
+qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi;
+tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:&mdash;«Puisque toutes
+ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»&mdash;À ces mots il
+me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.</p>
+
+<p>Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que
+je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible
+vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas
+plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit
+après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.</p>
+
+<p>J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux
+bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années
+successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par
+la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi,
+pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu
+pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à
+me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.</p>
+
+<p>Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une
+sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait
+supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie
+d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de
+crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.</p>
+
+<p>En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera
+moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères
+qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois
+la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un
+juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour
+l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma
+coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique,
+je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que
+Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui
+vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit
+de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la
+Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma
+nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens
+commun.</p>
+
+<p>Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui
+en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de
+bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon
+second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à
+l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder
+ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que
+j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.</p>
+
+<h2><a name="LA_SAINTE_BIBLE" id="LA_SAINTE_BIBLE"></a>LA SAINTE BIBLE</h2>
+
+<p>Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout
+l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte
+d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu,
+auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement
+passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de
+se retrouver en vie<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, sans la moindre réflexion sur la bonté
+signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour
+être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai
+pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une
+joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui
+abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un
+<i>bowl</i> de <i>punch,</i> et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il
+estpassé.&mdash;Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!</p>
+
+<p>Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait
+connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors
+de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans
+aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de
+vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon
+affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à
+travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de
+m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que
+le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées
+n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.</p>
+
+<p>La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut
+premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez
+fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de
+miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais
+reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.</p>
+
+<p>Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne
+saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de
+la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses;
+néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait
+faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu
+ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'&#339;uvre de ses
+mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.</p>
+
+<p>Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint
+peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à
+s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé
+par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se
+réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait
+provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me
+traiter d'une façon si cruelle.</p>
+
+<p>Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de
+mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres
+reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui
+ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant
+que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un
+cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords
+cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de
+poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau,
+et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue
+articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme
+celle-ci:&mdash;«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à
+être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que
+deviendrai-je!»&mdash;Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et
+il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.</p>
+
+<p>Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père,
+et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que
+si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais
+dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais
+fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter
+assistance.&mdash;«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher
+père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai
+personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la
+Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang
+où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai
+point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les
+biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma
+folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette
+folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire
+dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des
+difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait
+pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»&mdash;Et
+je m'écriai alors:&mdash;«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une
+grande détresse!»</p>
+
+<p>Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite
+depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.</p>
+
+<p>Le 28.&mdash;Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon
+accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore
+plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion
+cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il
+fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir
+quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre
+de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table,
+à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité
+fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de
+<i>rum.</i> J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller
+sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour
+me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le
+c&#339;ur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon
+mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois &#339;ufs de
+tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque,
+comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier
+morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il
+m'avait donné la vie.</p>
+
+<p>Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si
+affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,&mdash;car je ne sortais
+jamais sans lui.&mdash;Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre,
+contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que
+j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où
+cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les
+créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?</p>
+
+<p>«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui
+a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»</p>
+
+<p>J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a
+créé tout cela.&mdash;«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les
+guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car
+l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la
+puissance de les conduire et de les diriger.</p>
+
+<p>«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de
+ces &#339;uvres sans sa connaissance ou sans son ordre.</p>
+
+<p>«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici
+dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a
+ordonné que tout ceci m'advînt.»</p>
+
+<p>Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces
+conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné
+tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais
+été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître
+non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le
+monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:</p>
+
+<p>«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être
+ainsi traité?»</p>
+
+<p>Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais
+blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:&mdash;«Malheureux! tu
+demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie
+coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande
+pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas
+été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le
+combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu
+n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou
+englouti <i>là</i>, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te
+rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?</p>
+
+<p>Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un
+mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers
+ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me
+coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie
+de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il
+commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du
+retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les
+Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que
+leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau
+tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.</p>
+
+<p>J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai
+tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et
+j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres
+que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles
+dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes,
+soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et
+je l'apportai avec le tabac sur ma table.</p>
+
+<p>Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou
+contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si
+j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en
+mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela
+m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort,
+et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant
+une heure ou deux dans un peu de <i>rum</i> pour prendre cette potion en me
+couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez
+au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence
+purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.</p>
+
+<p>Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais
+j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une
+lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières
+paroles que je rencontrai furent celles-ci:&mdash;«Invoque-moi au jour de ton
+affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»</p>
+
+<h2><a name="LA_SAVANE" id="LA_SAVANE"></a>LA SAVANE</h2>
+
+<p>Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent
+quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins
+pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance
+n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose
+si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler
+comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à
+manger&mdash;«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»&mdash;moi je
+disais:&mdash;«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»&mdash;Et, comme ce ne
+fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce
+doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit,
+ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur
+elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait,
+comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de
+dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de
+crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai
+me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais
+fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi
+la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse.
+Après cette prière brusque et incomplète je bus le <i>rum</i> dans lequel
+j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que
+ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis
+au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la
+tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que
+le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus
+juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je
+dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du
+surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une
+journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le
+reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en
+traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour.
+Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais
+d'où il était provenu.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement
+rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me
+sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim;
+bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de
+mieux en mieux. Ceci se passa le 29.</p>
+
+<p>Le 30.&mdash;C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec
+mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un
+ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les
+apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me
+contentai de quelques &#339;ufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je
+réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,&mdash;je veux
+dire le tabac infusé dans du <i>rum,</i>&mdash;seulement j'en bus moins que la
+première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation.
+Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1<sup>er</sup> juillet, je ne fus pas
+aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de
+frisson, mais ce ne fut que peu de chose.</p>
+
+<h3>JUILLET</h3>
+
+<p>Le 2.&mdash;Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai
+comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.</p>
+
+<p>Le 3.&mdash;La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai
+entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette
+convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:&mdash;«Je te
+délivrerai;»&mdash;et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en
+mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me
+décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si
+préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais
+la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces
+questions:&mdash;«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de
+la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si
+épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je
+rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié;
+c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé
+cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»</p>
+
+<p>Ces réflexions pénétrèrent mon c&#339;ur; je me jetai à genoux, et je
+remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.</p>
+
+<p>Le 4.&mdash;Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le
+Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je
+m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans
+m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi
+long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais
+religieusement cette pratique, je sentis mon c&#339;ur sincèrement et
+profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de
+mon songe se raviva, et ces paroles:&mdash;«Toutes ces choses ne t'ont point
+amené à repentance»&mdash;m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette
+repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la
+Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:&mdash;«Il est
+exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner
+rémission.»&mdash;Je laissai choir le livre, et, élevant mon c&#339;ur et mes
+mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:&mdash;«Jésus
+fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi
+repentance!»</p>
+
+<p>Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière;
+car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance
+toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je
+conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.</p>
+
+<p>Le passage&mdash;«Invoque-moi et je te délivrerai»,&mdash;me parut enfin contenir
+un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion
+d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est
+l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je
+fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison
+pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à
+voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma
+vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes,
+que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses
+fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus
+rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais
+pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute
+enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à
+prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction
+d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.</p>
+
+<p>Mais laissons cela, et retournons à mon <i>journal</i>.</p>
+
+<p>Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation
+morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées
+par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers
+des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui
+m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur
+revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin
+et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était
+possible.</p>
+
+<p>Du 4 au 14.&mdash;Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil
+à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme
+qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile
+d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse
+j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait
+nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi
+ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il
+chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à
+m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et
+des convulsions dans touts les membres.</p>
+
+<p>J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la
+plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse,
+surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or,
+comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours
+accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup
+plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.</p>
+
+<p>Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute
+possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais
+fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu.
+Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert,
+j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de
+l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que
+je ne connaissais point encore.</p>
+
+<p>Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île.
+J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé
+avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je
+trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce
+n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et
+très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque
+point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le
+courant fût sensible.</p>
+
+<p>Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou
+prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties
+élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne
+devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de
+tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là
+diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être
+avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.</p>
+
+<p>Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire
+du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en
+découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en
+connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à
+sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de
+ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au
+moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des
+plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune
+conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que
+je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de
+connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien
+dans ma détresse.</p>
+
+<h2><a name="VENDANGES" id="VENDANGES"></a>VENDANGES</h2>
+
+<p>Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé
+un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les
+savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à
+être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des
+melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les
+vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur
+primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante
+découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par
+expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me
+ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie,
+plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné
+la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai
+cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et
+passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette
+manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je
+n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.</p>
+
+<p>Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon
+habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors
+de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai
+sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin,
+poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que
+j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours
+droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.</p>
+
+<p>Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter
+sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc
+d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est.
+Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et
+tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise
+pour un jardin artificiel.</p>
+
+<p>Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la
+contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,&mdash;quoique mêlé
+de pensées affligeantes,&mdash;que tout cela était mon bien, et que j'étais
+Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de
+possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en
+héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir.
+J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de
+citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette
+saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient
+non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la
+suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre,
+très-froide et très-rafraîchissante.</p>
+
+<p>Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces
+fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une
+provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse,
+que je savais approcher.</p>
+
+<p>À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre,
+puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de
+l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de
+revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour
+transporter le reste à la maison.</p>
+
+<p>Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez
+moi;&mdash;désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma
+grotte;&mdash;mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus:
+leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de
+sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils
+étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.</p>
+
+<p>Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai
+chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient
+si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de
+les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande
+partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures
+sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce?
+Je l'ignorais.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en
+monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils
+seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre
+poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande
+quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des
+arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux
+limons, j'en emportai ma charge.</p>
+
+<p>À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la
+fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des
+vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais
+fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme,
+je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était
+possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais
+alors.</p>
+
+<p>Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps,
+épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses
+de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il
+était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir;
+que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres
+malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil
+y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois,
+dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et
+rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je
+compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.</p>
+
+<p>Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le
+reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse
+résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de
+tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une
+double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et
+bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois
+deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie,
+au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me
+figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage
+m'occupa jusqu'au commencement d'août.</p>
+
+<h3>AOÛT</h3>
+
+<p>Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur,
+les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien
+que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile
+très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais
+point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et
+derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient
+excessives.</p>
+
+<p>Vers le 1<sup>er</sup> de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma
+tonnelle et commencé à en jouir.</p>
+
+<p>Le 3.&mdash;Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs;
+et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>; aussi me mis-je à
+les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait
+ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient
+fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux
+cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et
+transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis
+le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et
+quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant
+plusieurs jours.</p>
+
+<p>Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande
+surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en
+était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais
+plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle
+revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que
+l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat
+sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe;
+pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma
+vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était
+bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si
+grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers
+ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que
+possible.</p>
+
+<p>Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus
+sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité.
+Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de
+vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un
+bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue,
+qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon
+déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de
+chèvre ou de tortue grillé;&mdash;car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de
+vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.&mdash;Enfin deux ou trois
+&#339;ufs de tortue faisaient mon souper.</p>
+
+<p>Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour
+deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma
+fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je
+pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon
+enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je
+n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose
+précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me
+croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant
+qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse
+encore vue dans l'île était un bouc.</p>
+
+<h3>SEPTEMBRE</h3>
+
+<p>Le 30.&mdash;J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement;
+j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce
+rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette
+journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices
+religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me
+confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et
+l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins
+de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil,
+après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant
+terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au
+lit.</p>
+
+<p>Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu
+d'abord aucun sentiment de religion dans le c&#339;ur, j'avais omis au bout
+de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus
+longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le
+discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours,
+comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un
+an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de
+chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un
+jour ou deux de mécompte.</p>
+
+<h2><a name="SOUVENIR_DENFANCE" id="SOUVENIR_DENFANCE"></a>SOUVENIR D'ENFANCE</h2>
+
+<p>Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me
+manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et
+de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans
+continuer un mémorial journalier de toutes choses.</p>
+
+<p>La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître
+régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en
+conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je
+vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma
+vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et
+de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il
+pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies
+étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa
+position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes
+semailles.</p>
+
+<p>Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de
+bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain.
+Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je
+ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si
+alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de
+mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut
+plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De
+touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les
+mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils
+manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au
+retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils
+venaient d'être nouvellement semés.</p>
+
+<p>Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant
+facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain,
+plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de
+terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain
+en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour
+l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa
+très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce
+n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve,
+n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en
+résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à
+demi-picotin de chaque sorte.</p>
+
+<p>Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors
+positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je
+pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.</p>
+
+<p>Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut
+très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que
+le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre,
+j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques
+mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou
+la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière,
+mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient
+dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches,
+comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année
+après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui
+m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir
+pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître
+aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure
+qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ
+trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je
+pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et
+formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger
+dessous durant toute la saison sèche.</p>
+
+<p>Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire,
+semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille,
+j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je
+plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de
+huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et
+formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me
+servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.</p>
+
+<p>J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se
+diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie
+et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:</p>
+
+<p>Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:</p>
+
+<p>Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.</p>
+
+<p>Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:</p>
+
+<p>Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.</p>
+
+<p>Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:</p>
+
+<p>Pluie, le soleil étant revenu.</p>
+
+<p>Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:</p>
+
+<p>Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.</p>
+
+<p>La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui
+venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais
+faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de
+se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes
+provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais
+à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.</p>
+
+<p>Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,&mdash;même très-convenables à
+cette situation,&mdash;car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je
+ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante
+application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser
+un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si
+cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand
+avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un
+vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses
+ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits
+garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages,
+quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une
+connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des
+matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel
+j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être
+aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je
+résolus de m'en assurer.</p>
+
+<p>Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je
+l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai
+aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins
+dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je
+trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis
+en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès
+qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte,
+où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,&mdash;aussi bien
+qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la
+terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais
+besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me
+furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus
+l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma
+vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout
+des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de
+l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.</p>
+
+<p>Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me
+tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je
+suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent
+contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins
+de <i>rum,</i> quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques
+flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas
+seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une
+chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour
+faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La
+seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac;
+mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je
+trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.</p>
+
+<p>Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes
+seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me
+prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.</p>
+
+<p>J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île,
+que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où
+j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à
+la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la
+traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon
+chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant
+mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je
+commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait
+située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à
+l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai
+parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais
+le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à
+l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de
+quinze ou vingt lieues.</p>
+
+<p>Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de
+savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique.
+D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux
+possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des
+Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire
+que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la
+Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne
+chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit,
+bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.</p>
+
+<p>En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai
+que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais
+infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques
+vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que
+cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et
+le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont
+cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et
+de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.</p>
+
+<h2><a name="LA_CAGE_DE_POLL" id="LA_CAGE_DE_POLL"></a>LA CAGE DE POLL</h2>
+
+<p>En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de
+l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient
+douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets
+charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en
+attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui
+apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en
+surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé,
+je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je
+pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler
+familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit
+qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu,
+très-divertissante.</p>
+
+<p>Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses
+terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils
+étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues
+jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point
+mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas
+d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des
+pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le
+marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à
+proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable,
+j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être
+entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une
+abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.</p>
+
+<p>Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par
+jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne
+ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où
+je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un
+arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre
+jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi
+sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de
+voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était
+couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que
+trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de
+différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour
+la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais
+aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle <i>Pingouins</i>.</p>
+
+<p>J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais
+très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une
+chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à
+manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance
+dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins
+beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant
+plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais
+sur les collines.</p>
+
+<p>J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et
+pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à
+mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je
+demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma
+patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant
+environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le
+rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à
+retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure,
+afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je
+parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.</p>
+
+<p>Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais
+venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île,
+et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en
+explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou
+trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée
+de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le
+soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien
+la position de cet astre à cette heure du jour.</p>
+
+<p>Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette
+vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme
+il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai
+très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de
+la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle
+j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le
+soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache
+et tout mon équipement extrêmement lourds.</p>
+
+<p>Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit.
+J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule.
+J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible;
+souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former
+une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture
+quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.</p>
+
+<p>Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je
+tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le
+menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à
+ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de
+rentrer chez moi après un mois d'absence.</p>
+
+<p>Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me
+retrouver dans ma vieille huche<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, et de me coucher dans mon hamac. Ce
+petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si
+désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait
+en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce
+qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps
+aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île.</p>
+
+<p>Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long
+pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire
+importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait
+alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement
+avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué
+dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui
+porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je
+l'avais laissé:&mdash;au fait il ne pouvait sortir,&mdash;mais il était presque
+mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques
+branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand
+il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je
+l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas
+même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme
+je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux,
+qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut
+jamais m'abandonner.</p>
+
+<p>La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai
+l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île,
+avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans
+que j'étais là, et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le
+premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier
+humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait
+comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus
+misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de
+ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je
+pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et
+de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il
+remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute
+compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce,
+assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur
+sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre
+vie.</p>
+
+<p>Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que
+je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus
+heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute
+la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient
+changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le
+même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce
+qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait
+pendant les deux années passées.</p>
+
+<p>Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la
+campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se
+réveillait tout-à-coup, et mon c&#339;ur défaillait en ma poitrine, à la
+seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et
+que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par
+l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes
+d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait
+tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me
+surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais,
+et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là.
+Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en
+larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après
+m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue.</p>
+
+<p>Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais
+chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les
+consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste,
+j'ouvris la Bible à ce passage:&mdash;«Jamais, jamais, je ne te délaisserai;
+je ne t'abandonnerai jamais!»&mdash;Immédiatement il me sembla que ces mots
+s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste
+au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de
+Dieu et des hommes?&mdash;«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point,
+que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si
+j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les
+bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.»</p>
+
+<p>Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être
+plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été
+dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée,
+j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu.</p>
+
+<p>Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa
+l'esprit et m'arrêta.&mdash;«Comment peux-tu être assez hypocrite,
+m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu
+t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du c&#339;ur tu prierais plutôt
+pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là. Mais quoique je n'eusse pu
+remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de
+m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je
+pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me
+repentir.&mdash;Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans
+qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon
+ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre
+parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse
+des débris du navire.</p>
+
+<h2><a name="LE_GIBET" id="LE_GIBET"></a>LE GIBET</h2>
+
+<p>Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième
+année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une
+relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux
+de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que
+je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon
+temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées.
+Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des
+Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même
+jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet
+à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois
+heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement
+l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais
+tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma
+journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour,
+lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante
+pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon
+temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette
+variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse,
+c'est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon
+mousquet sur le soir.</p>
+
+<p>À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter
+l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par
+manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque
+chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus
+quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont
+j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils
+et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul
+arbre.</p>
+
+<p>Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma
+planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux
+pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher
+et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle
+fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai
+une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je
+tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce
+qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il
+n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes
+mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme
+de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour
+montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si
+peu d'ouvrage; c'est-à-dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien
+quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et
+demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains.</p>
+
+<p>Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien
+des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que
+je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit.</p>
+
+<p>J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma
+récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché
+n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles
+de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais
+perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche.
+Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus
+tout-à-coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par
+divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par
+les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant
+tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le
+broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait
+pas eu le temps de monter en épis.</p>
+
+<p>Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui
+me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait
+célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage.
+Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma
+semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement.
+Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur
+opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne
+cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la
+place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.</p>
+
+<p>Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me
+menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que
+je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une
+multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui
+entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je
+partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,&mdash;car je sortais
+toujours avec mon mousquet.&mdash;À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux
+que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés.</p>
+
+<p>Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient
+toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne
+pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à
+cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand
+bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai
+dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis
+qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il
+était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le
+reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un
+peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres
+d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma;
+car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas
+plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans
+les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre
+qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour
+ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie,
+je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je
+souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes
+voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des
+autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit:
+non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils
+émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul
+aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.</p>
+
+<p>Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance;
+et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de
+l'année, je fis la récolte de mon blé.</p>
+
+<p>J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille
+pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de
+mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du
+bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je
+n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma
+manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille
+que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de
+toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé
+m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux
+et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors
+aucune mesure.</p>
+
+<p>Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à
+l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois
+je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou
+comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter;
+ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en
+faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je
+pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que
+j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer
+constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point
+toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles
+de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon
+application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand &#339;uvre
+de me pourvoir de blé et de pain.</p>
+
+<p>C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon
+pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes
+réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour
+entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever <i>une
+parcelle de pain</i>.</p>
+
+<p>Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là
+mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était
+devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé
+qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si
+émerveillante.</p>
+
+<p>Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de
+bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en
+fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle
+faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand
+nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer,
+non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus
+pénible et très-imparfait.</p>
+
+<p>Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me
+rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je
+fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde
+branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la
+terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.</p>
+
+<p>Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait
+observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le
+préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le
+battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le
+moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir;
+et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir
+dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces
+instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être
+et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait
+toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de
+remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre
+entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces
+ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé
+jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois
+prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me
+fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je
+recueillerais pour mon usage.</p>
+
+<p>Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez
+de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que
+d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une
+bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en
+était une fois plus pénible.</p>
+
+<h2><a name="LA_POTERIE" id="LA_POTERIE"></a>LA POTERIE</h2>
+
+<p>Néanmoins je passai outre, et j'emblavai deux pièces de terre plates et
+unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je les
+entourai d'une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois
+que j'avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais qu'au bout d'une
+année j'aurais une haie vive qui n'exigerait que peu d'entretien. Cet
+ouvrage ne m'occupa guère moins de trois mois, parce qu'une grande
+partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me
+permettait pas de sortir.</p>
+
+<p>C'est au logis, tandis qu'il pleuvait et que je ne pouvais mettre le
+pied dehors, que je m'occupai de la matière qui va suivre, observant
+toutefois que pendant que j'étais à l'ouvrage je m'amusais à causer avec
+mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à
+connaître son nom, et à dire assez distinctement Poll, qui fut le
+premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par une autre bouche que
+la mienne. Ce n'était point là mon travail, mais cela m'aidait beaucoup
+à le supporter<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Alors, comme je l'ai dit, j'avais une grande affaire
+sur les bras. J'avais songé depuis long-temps à n'importe quel moyen de
+me façonner quelques vases de terre dont j'avais un besoin extrême; mais
+je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur
+du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l'argile, je
+n'arrivasse à fabriquer un pot qui, séché au soleil, serait assez dur et
+assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à
+être gardées ainsi; et, comme il me fallait des vaisseaux pour la
+préparation du blé et de la farine que j'allais avoir, je résolus d'en
+faire quelques-uns aussi grands que je pourrais, et propres à contenir,
+comme des jarres, tout ce qu'on voudrait y renfermer.</p>
+
+<p>Je ferais pitié au lecteur, ou plutôt je le ferais rire, si je disais de
+combien de façons maladroites je m'y pris pour modeler cette glaise;
+combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules; combien il
+s'en affaissa, combien il s'en renversa, l'argile n'étant pas assez
+ferme pour supporter son propre poids; combien, pour les avoir exposés
+trop tôt, se fêlèrent à l'ardeur du soleil; combien tombèrent en pièces
+seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu'il furent
+secs; en un mot, comment, après que j'eus travaillé si rudement pour
+trouver de la glaise, pour l'extraire, l'accommoder, la transporter chez
+moi, et la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux
+grandes machines de terre grotesques, que je n'ose appeler jarres.</p>
+
+<p>Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les
+soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers
+d'osier que j'avais faits exprès pour qu'elles ne pussent être brisées;
+et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis
+avec de la paille de riz et d'orge. Je comptais, si ces jarres restaient
+toujours sèches, y serrer mes grains et peut être même ma farine, quand
+ils seraient égrugés.</p>
+
+<p>Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement, je
+fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès,
+telles que des pots ronds, des assiettes plates, des cruches et des
+jattes, que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et
+durcissait étonnamment.</p>
+
+<p>Mais tout cela ne répondait point encore à mes fins, qui étaient d'avoir
+un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu'aucun de ceux que
+j'avais n'aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant
+fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où je la
+retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d'un de mes
+pots de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus
+agréablement surpris du voir cela, et je me dis qu'assurément ma poterie
+pourrait se faire cuire en son entier, puisqu'elle cuisait bien en
+morceaux.</p>
+
+<p>Cette découverte fit que je m'appliquai à rechercher comment je pourrais
+disposer mon feu pour y cuire quelques pots. Je n'avais aucune idée du
+four dont les potiers se servent, ni de leurs vernis, et j'avais
+pourtant du plomb pour en faire. Je plaçai donc trois grandes cruches et
+deux ou trois autres pots, en pile les uns sur les autres, sur un gros
+tas de cendres chaudes, et j'allumai un feu de bois tout à l'entour.
+J'entretins le feu sur touts les côtés et sur le sommet, jusqu'à ce que
+j'eusse vu mes pots rouges de part en part et remarqué qu'ils n'étaient
+point fendus. Je les maintins à ce degré pendant cinq ou six heures
+environ, au bout desquelles j'en apperçus un qui, sans être fêlé,
+commençait à fondre et à couler. Le sable, mêlé à la glaise, se
+liquéfiait par la violence de la chaleur, et se serait vitrifié si
+j'eusse poursuivi. Je diminuai donc mon brasier graduellement, jusqu'à
+ce que mes pots perdissent leur couleur rouge. Ayant veillé toute la
+nuit pour que le feu ne s'abattît point trop promptement, au point du
+jour je me vis possesseur de trois excellentes... je n'ose pas dire
+cruches, et deux autres pots aussi bien cuits que je pouvais le désirer.
+Un d'entre eux avait été parfaitement verni par la fonte du gravier.</p>
+
+<p>Après cette épreuve, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai
+plus d'aucun vase pour mon usage; mais je dois avouer que leur forme
+était fort insignifiante, comme on peut le supposer. Je les modelais
+absolument comme les enfants qui font des boulettes de terre grasse, ou
+comme une femme qui voudrait faire des pâtés sans avoir jamais appris à
+pâtisser.</p>
+
+<p>Jamais joie pour une chose si minime n'égala celle que je ressentis en
+voyant que j'avais fait un pot qui pourrait supporter le feu; et à peine
+eus-je la patience d'attendre qu'il soit tout-à-fait refroidi pour le
+remettre sur le feu avec un peu d'eau dedans pour bouillir de la viande,
+ce qui me réussit admirablement bien. Je fis un excellent bouillon avec
+un morceau de chevreau; cependant je manquais de gruau et de plusieurs
+autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi bon que j'aurais pu
+l'avoir.</p>
+
+<p>J'eus un nouvel embarras pour me procurer un mortier de pierre où je
+pusse piler ou écraser mon grain; quant à un moulin, il n'y avait pas
+lieu de penser qu'avec le seul secours de mes mains je parvinsse jamais
+à ce degré d'industrie. Pour suppléer à ce besoin, j'étais vraiment
+très-embarrassé, car de touts les métiers du monde, le métier de
+tailleur de pierre était celui pour lequel j'avais le moins de
+dispositions; d'ailleurs je n'avais point d'outils pour l'entreprendre.
+Je passai plusieurs jours à chercher une grande pierre assez épaisse
+pour la creuser et faire un mortier; mais je n'en trouvai pas, si ce
+n'est dans de solides rochers, et que je ne pouvais ni tailler ni
+extraire. Au fait, il n'y avait point de roches dans l'île d'une
+suffisante dureté, elles étaient toutes d'une nature sablonneuse et
+friable, qui n'aurait pu résister aux coups d'un pilon pesant, et le blé
+n'aurait pu s'y broyer sans qu'il s'y mêlât du sable. Après avoir perdu
+ainsi beaucoup de temps à la recherche d'une pierre, je renonçai, et je
+me déterminai à chercher un grand billot de bois dur, que je trouvai
+beaucoup plus aisément. J'en choisis un si gros qu'à peine pouvais-je le
+remuer, je l'arrondis et je le façonnai à l'extérieur avec ma hache et
+mon herminette; ensuite, avec une peine infinie, j'y pratiquai un trou,
+au moyen du feu, comme font les Sauvages du Brésil pour creuser leurs
+pirogues. Je fis enfin une hie ou grand pilon avec de ce bois appelé
+<i>bois de fer</i>, et je mis de côté ces instruments en attendant ma
+prochaine récolte, après laquelle je me proposai de moudre mon grain, au
+plutôt de l'égruger, pour faire du pain.</p>
+
+<p>Ma difficulté suivante fut celle de faire un sas ou blutoir pour passer
+ma farine et la séparer du son et de la bale, sans quoi je ne voyais pas
+possibilité que je pusse avoir du pain; cette difficulté était si grande
+que je ne voulais pas même y songer, assuré que j'étais de n'avoir rien
+de ce qu'il faut pour faire un tamis; j'entends ni canevas fin et clair,
+ni étoffe à bluter la farine à travers. J'en restai là pendant plusieurs
+mois; je ne savais vraiment que faire. Le linge qui me restait était en
+haillons; j'avais bien du poil de chèvre, mais je ne savais ni filer ni
+tisser; et, quand même je l'eusse su, il me manquait les instruments
+nécessaires. Je ne trouvai aucun remède à cela. Seulement je me
+ressouvins qu'il y avait parmi les hardes de matelots que j'avais
+emportées du navire quelques cravates de calicot ou de mousseline. J'en
+pris plusieurs morceaux, et je fis trois petits sas, assez propre à leur
+usage. Je fus ainsi pourvu pour quelques années. On verra en son lieu ce
+que j'y substituai plus tard.</p>
+
+<p>J'avais ensuite à songer à la boulangerie, et comment je pourrais faire
+le pain quand je viendrais à avoir du blé; d'abord je n'avais point de
+levain. Comme rien ne pouvait suppléer à cette absence, je ne m'en
+embarrassai pas beaucoup. Quant au four, j'étais vraiment en grande
+peine.</p>
+
+<p>À la fin je trouvai l'expédient que voici: je fis quelques vases de
+terre très-larges et peu profonds, c'est-à-dire qui avaient environ deux
+pieds de diamètre et neuf pouces seulement de profondeur; je les cuisis
+dans le feu, comme j'avais fait des autres, et je les mis ensuite à
+part. Quand j'avais besoin de cuire, j'allumais d'abord un grand feu sur
+mon âtre, qui était pavé de briques carrées de ma propre fabrique; je
+n'affirmerais pas toutefois qu'elles fussent parfaitement carrées.</p>
+
+<p>Quand le feu de bois était à peu près tombé en cendres et en charbons
+ardents, je les éparpillais sur l'âtre, de façon à le couvrir
+entièrement, et je les y laissais jusqu'à ce qu'il fût très-chaud. Alors
+j'en balayais toutes les cendres, je posais ma miche ou mes miches que
+je couvrais d'une jatte de terre, autour de laquelle je relevais les
+cendres pour conserver et augmenter la chaleur. De cette manière, aussi
+bien que dans le meilleur four du monde, je cuisais mes pains d'orge, et
+devins en très-peu de temps un vrai pâtissier; car je fis des gâteaux de
+riz et des <i>poudings</i>. Toutefois je n'allai point jusqu'aux pâtés: je
+n'aurais rien eu à y mettre, supposant que j'en eusse fait, si ce n'est
+de la chair d'oiseaux et de la viande de chèvre.</p>
+
+<p>On ne s'étonnera point de ce que toutes ces choses me prirent une grande
+partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on considère
+que dans l'intervalle de toutes ces choses j'eus à faire mon labourage
+et une nouvelle moisson. En effet, je récoltai mon blé dans sa saison,
+je le transportai au logis du mieux que je pouvais, et je le conservai
+en épis dans une grande manne jusqu'à ce que j'eusse le temps de
+l'égrainer, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour le battre.</p>
+
+<p>L'accroissement de mes récoltes me nécessita réellement alors à agrandir
+ma grange. Je manquais d'emplacement pour les serrer; car mes semailles
+m'avaient rapporté au moins vingt boisseaux d'orge et tout au moins
+autant de riz; si bien que dès lors je résolus de commencer à en user à
+discrétion: mon biscuit depuis long-temps était achevé. Je résolus aussi
+de m'assurer de la quantité qu'il me fallait pour toute mon année, et si
+je ne pourrais pas ne faire qu'une seule semaille.</p>
+
+<h2><a name="LA_PIROGUE" id="LA_PIROGUE"></a>LA PIROGUE</h2>
+
+<p>Somme toute, je reconnus que quarante boisseaux d'orge et de riz étaient
+plus que je n'en pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à
+semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans
+l'espérance qu'elle pourrait largement me pourvoir de pain.</p>
+
+<p>Tandis que toutes ces choses se faisaient, mes pensées, comme on peut le
+croire, se reportèrent plusieurs fois sur la découverte de la terre que
+j'avais apperçue de l'autre côté de l'île. Je n'étais pas sans quelques
+désirs secrets d'aller sur ce rivage, imaginant que je voyais la terre
+ferme, et une contrée habitée d'où je pourrais d'une façon ou d'une
+autre me transporter plus loin, et peut-être trouver enfin quelques
+moyens de salut.</p>
+
+<p>Mais dans tout ce raisonnement je ne tenais aucun compte des dangers
+d'une telle entreprise dans le cas où je viendrais à tomber entre les
+mains des Sauvages, qui pouvaient être, comme j'aurais eu raison de le
+penser, plus féroces que les lions et les tigres de l'Afrique. Une fois
+en leur pouvoir, il y avait, mille chances à courir contre une qu'ils me
+tueraient et sans doute me mangeraient. J'avais ouï dire que les peuples
+de la côte des Caraïbes étaient cannibales ou mangeurs d'hommes, et je
+jugeais par la latitude que je ne devais pas être fort éloigné de cette
+côte. Supposant que ces nations ne fussent point cannibales, elles
+auraient pu néanmoins me tuer, comme cela était advenu à d'autres
+Européens qui avaient été pris, quoiqu'ils fussent au nombre de dix et
+même de vingt, et elles l'auraient pu d'autant plus facilement que
+j'étais seul, et ne pouvais opposer que peu ou point de résistance.
+Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû mûrement considérer et qui
+plus tard se présentèrent à mon esprit, ne me donnèrent premièrement
+aucune appréhension, ma tête ne roulait que la pensée d'aborder à ce
+rivage.</p>
+
+<p>C'est ici que je regrettai mon garçon Xury, et mon long bateau avec sa
+voile <i>d'épaule de mouton,</i> sur lequel j'avais navigué plus de neuf
+cents milles le long de la côte d'Afrique; mais c'était un regret
+superflu. Je m'avisai alors d'aller visiter la chaloupe de notre navire,
+qui, comme je l'ai dit, avait été lancée au loin sur la rive durant la
+tempête, lors de notre naufrage. Elle se trouvait encore à peu de chose
+près dans la même situation: renversée par la force des vagues et des
+vents, elle était presque sens dessus dessous sur l'éminence d'une
+longue dune de gros sable, mais elle n'était point entourée d'eau comme
+auparavant.</p>
+
+<p>Si j'avais eu quelque aide pour le radouber et le lancer à la mer, ce
+bateau m'aurait suffi, et j'aurais pu retourner au Brésil assez
+aisément; mais j'eusse dû prévoir qu'il ne me serait pas plus possible
+de le retourner et de le remettre sur son fond que de remuer l'île.
+J'allai néanmoins dans les bois, et je coupai des leviers et des
+rouleaux, que j'apportai près de la chaloupe, déterminé à essayer ce que
+je pourrais faire, et persuadé que si je parvenais à la redresser il me
+serait facile de réparer le dommage qu'elle avait reçu, et d'en faire
+une excellente embarcation, dans laquelle je pourrais sans crainte aller
+à la mer.</p>
+
+<p>Au fait je n'épargnai point les peines dans cette infructueuse besogne,
+et j'y employai, je pense, trois ou quatre semaines environ. Enfin,
+reconnaissant qu'il était impossible à mes faibles forces de la
+soulever, je me mis à creuser le sable en dessous pour la dégager et la
+faire tomber; et je plaçai des pièces de bois pour la retenir et la
+guider convenablement dans sa chute.</p>
+
+<p>Mais quand j'eus fait cette fouille, je fus encore hors d'état de
+l'ébranler et de pénétrer en dessous, bien loin de pouvoir la pousser
+jusqu'à l'eau. Je fus donc forcé de l'abandonner; et cependant bien que
+je désespérasse de cette chaloupe, mon désir de m'aventurer sur mer pour
+gagner le continent augmentait plutôt qu'il ne décroissait, au fur et à
+mesure que la chose m'apparaissait plus impraticable.</p>
+
+<p>Cela m'amena enfin à penser s'il ne serait pas possible de me
+construire, seul et sans outils, avec le tronc d'un grand arbre, une
+pirogue toute semblable à celles que font les naturels de ces climats.
+Je reconnus que c'était non-seulement faisable, mais aisé. Ce projet me
+souriait infiniment, avec l'idée surtout que j'avais en main plus de
+ressources pour l'exécuter qu'aucun Nègre ou Indien; mais je ne
+considérais nullement les inconvénients particuliers qui me plaçaient
+au-dessous d'eux; par exemple le manque d'aide pour mettre ma pirogue à
+la mer quand elle serait achevée, obstacle beaucoup plus difficile à
+surmonter pour moi que toutes les conséquences du manque d'outils ne
+pouvaient l'être pour les Indiens. Effectivement, que devait me servir
+d'avoir choisi un gros arbre dans les bois, d'avoir pu à grande peine le
+jeter bas, si après l'avoir façonné avec mes outils, si après lui avoir
+donné la forme extérieure d'un canot, l'avoir brûlé ou taillé en dedans
+pour le creuser, pour en faire une embarcation; si après tout cela,
+dis-je, il me fallait l'abandonner dans l'endroit même où je l'aurais
+trouvé, incapable de le mettre à la mer.</p>
+
+<p>Il est croyable que si j'eusse fait la moindre réflexion sur ma
+situation tandis que je construisais ma pirogue, j'aurais immédiatement
+songé au moyen de la lancer à l'eau; mais j'étais si préoccupé de mon
+voyage, que je ne considérai pas une seule fois comment je la
+transporterais; et vraiment elle était de nature à ce qu'il fût pour moi
+plus facile de lui faire franchir en mer quarante-cinq milles, que du
+lieu où elle était quarante-cinq brasses pour la mettre à flot.</p>
+
+<p>J'entrepris ce bateau plus follement que ne fit jamais homme ayant ses
+sens éveillés. Je me complaisais dans ce dessein, sans déterminer si
+j'étais capable de le conduire à bonne fin, non pas que la difficulté de
+le lancer ne me vînt souvent en tête; mais je tranchais court à tout
+examen par cette réponse insensée que je m'adressais:&mdash;«Allons,
+faisons-le d'abord; à coup sûr je trouverai moyen d'une façon ou d'une
+autre de le mettre à flot quand il sera fait.»</p>
+
+<p>C'était bien la plus absurde méthode; mais mon idée opiniâtre prévalait:
+je me mis à l'&#339;uvre et j'abattis un cèdre. Je doute beaucoup que Salomon
+en ait eu jamais un pareil pour la construction du temple de Jérusalem.
+Il avait cinq pieds dix pouces de diamètre près de la souche et quatre
+pieds onze pouces à la distance de vingt-deux pieds, après quoi il
+diminuait un peu et se partageait en branches. Ce ne fut pas sans un
+travail infini que je jetai par terre cet arbre; car je fus vingt jours
+à le hacher et le tailler au pied, et, avec une peine indicible,
+quatorze jours à séparer à coups de hache sa tête vaste et touffue. Je
+passai un mois à le façonner, à le mettre en proportion et à lui faire
+une espèce de carène semblable à celle d'un bateau, afin qu'il pût
+flotter droit sur sa quille et convenablement. Il me fallut ensuite près
+de trois mois pour évider l'intérieur et le travailler de façon à en
+faire une parfaite embarcation. En vérité je vins à bout de cette
+opération sans employer le feu, seulement avec un maillet et un ciseau
+et l'ardeur d'un rude travail qui ne me quitta pas, jusqu'à ce que j'en
+eusse fait une belle pirogue assez grande pour recevoir vingt-six
+hommes, et par conséquent bien assez grande pour me transporter moi et
+toute ma cargaison.</p>
+
+<p>Quand j'eus achevé cet ouvrage j'en ressentis une joie extrême: au fait,
+c'était la plus grande pirogue d'une seule pièce que j'eusse vue de ma
+vie. Mais, vous le savez, que de rudes coups ne m'avait-elle pas coûté!
+Il ne me restait plus qu'à la lancer à la mer; et, si j'y fusse parvenu,
+je ne fais pas de doute que je n'eusse commencé le voyage le plus
+insensé et le plus aventureux qui fût jamais entrepris.</p>
+
+<p>Mais touts mes expédients pour l'amener jusqu'à l'eau avortèrent, bien
+qu'ils m'eussent aussi coûté un travail infini, et qu'elle ne fût
+éloignée de la mer que de cent verges tout au plus. Comme premier
+inconvénient, elle était sur une éminence à pic du côté de la baie.
+Nonobstant, pour aplanir cet obstacle, je résolus de creuser la surface
+du terrain en pente douce. Je me mis donc à l'&#339;uvre. Que de sueurs cela
+me coûta! Mais compte-t-on ses peines quand on a sa liberté en vue?
+Cette besogne achevée et cette difficulté vaincue, une plus grande
+existait encore, car il ne m'était pas plus possible de remuer cette
+pirogue qu'il ne me l'avait été de remuer la chaloupe.</p>
+
+<p>Alors je mesurai la longueur du terrain, et je me déterminai à ouvrir
+une darce ou canal pour amener la mer jusqu'à la pirogue, puisque je ne
+pouvais pas amener ma pirogue jusqu'à la mer. Soit! Je me mis donc à la
+besogne; et quand j'eus commencé et calculé la profondeur et la longueur
+qu'il fallait que je lui donnasse, et de quelle manière j'enlèverais les
+déblais, je reconnus que, n'ayant de ressources qu'en mes bras et en
+moi-même, il me faudrait dix ou douze années pour en venir à bout; car
+le rivage était si élevé, que l'extrémité supérieure de mon bassin
+aurait dû être profonde de vingt-deux pieds tout au moins. Enfin,
+quoique à regret, j'abandonnai donc aussi ce dessein.</p>
+
+<p>J'en fus vraiment navré, et je compris alors, mais trop tard, quelle
+folie c'était d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les
+frais et d'avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à
+bonne fin.</p>
+
+<p>Au milieu de cette besogne je finis ma quatrième année dans l'île, et
+j'en célébrai l'anniversaire avec la même dévotion et tout autant de
+satisfaction que les années précédentes; car, par une étude constante et
+une sérieuse application de la parole de Dieu et par le secours de sa
+grâce, j'acquérais une science bien différente de celle que je possédais
+autrefois, et j'appréciais tout autrement les choses: je considérais
+alors le monde comme une terre lointaine où je n'avais rien à souhaiter,
+rien à désirer; d'où je n'avais rien à attendre, en un mot avec laquelle
+je n'avais rien et vraisemblablement ne devais plus rien avoir à faire.
+Je pense que je le regardais comme peut-être le regarderons-nous après
+cette vie, je veux dire ainsi qu'un lieu où j'avais vécu, mais d'où
+j'étais sorti; et je pouvais bien dire comme notre père Abraham au
+Mauvais Riche:&mdash;«Entre toi et moi il y a un abyme profond.»</p>
+
+<p>Là j'étais éloigné de la perversité du monde: je n'avais ni
+concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la
+vie. Je ne convoitais rien, car j'avais alors tout ce dont j'étais
+capable de jouir; j'étais seigneur de tout le manoir: je pouvais, s'il
+me plaisait, m'appeler Roi ou Empereur de toute cette contrée rangée
+sous ma puissance; je n'avais point de rivaux, je n'avais point de
+compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la
+souveraineté. J'aurais pu récolter du blé de quoi charger des navires;
+mais, n'en ayant que faire, je n'en semais que suivant mon besoin.
+J'avais à foison des chélones ou tortues de mer, mais une de temps en
+temps c'était tout ce que je pouvais consommer; j'avais assez de bois de
+charpente pour construire une flotte de vaisseaux, et quand elle aurait
+été construite j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la
+charger de passerilles et de vin.</p>
+
+<h2><a name="REDACTION_DU_JOURNAL" id="REDACTION_DU_JOURNAL"></a>RÉDACTION DU JOURNAL</h2>
+
+<p>Mais ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi.
+J'avais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que
+m'importait tout le reste! Si j'avais tué du gibier au-delà, de ma
+consommation, il m'aurait fallu l'abandonner au chien ou aux vers. Si
+j'avais semé plus de blé qu'il ne convenait pour mon usage, il se serait
+gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient à pourrir sur la terre;
+je ne pouvais les employer qu'au chauffage, et je n'avais besoin de feu
+que pour préparer mes aliments.</p>
+
+<p>En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion,
+que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que
+suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on
+s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus.
+Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de
+convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment
+plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si
+ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient
+été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une
+petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six
+livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en
+avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais
+volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras
+pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six
+<i>penny</i> de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une
+poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je
+n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un
+tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de
+ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la
+même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de
+leur inutilité.</p>
+
+<p>J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux
+qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon
+esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec
+reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui
+m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder
+plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à
+considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me
+donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici
+sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents
+qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés,
+parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses
+qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous
+manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous
+avons.</p>
+
+<p>Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de
+même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne:
+je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais
+premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement
+été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que
+le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu
+l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré
+pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué
+d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de
+plomb pour me procurer ma nourriture.</p>
+
+<p>Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me
+représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je
+fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais
+pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons
+et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps
+assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû
+périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre
+comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une
+chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou
+l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu
+le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une
+bête.</p>
+
+<p>Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence
+envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes
+ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce
+passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur
+infortune:&mdash;«Est-il une affliction semblable à la mienne?»&mdash;Qu'ils
+considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur
+aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable.</p>
+
+<p>Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon
+âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que
+j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine.
+J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute
+connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par
+mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer
+de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs
+et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé
+bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la
+crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs;
+tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins,
+tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les
+dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des
+dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon
+absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes
+pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au
+bien.</p>
+
+<p>J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment
+de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont
+j'avais joui,&mdash;telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine
+portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma
+cargaison d'Angleterre,&mdash;je n'avais pas eu une seule fois ces
+mots:&mdash;«Merci, ô mon Dieu!»&mdash;ni dans le c&#339;ur ni à la bouche. Dans mes
+plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou
+à lui dire:&mdash;«Seigneur, ayez pitié de moi!»&mdash;Je ne prononçais le nom de
+Dieu que pour jurer et blasphémer.</p>
+
+<p>J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme
+je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie
+passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence
+particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et
+combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant
+moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si
+abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon
+repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde
+de Dieu.</p>
+
+<p>J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de
+Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une
+sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi,
+qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je
+n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de
+bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu;
+que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort
+aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu
+m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer
+que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie
+nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles!
+enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde
+nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place
+où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un
+côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes
+féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses,
+ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni
+Sauvages pour me massacrer et me dévorer.</p>
+
+<p>En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre
+c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une
+vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il
+prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis
+ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je
+secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique.</p>
+
+<p>Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des
+choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou
+entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées.</p>
+
+<p>Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque
+temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre
+j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine
+laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura
+j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de
+remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir
+qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements
+qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant
+superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu
+lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité.</p>
+
+<p>D'abord,&mdash;je l'avais remarqué,&mdash;le même jour où je rompis avec mon père
+et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans
+la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave.</p>
+
+<p>Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade
+d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un
+bateau.</p>
+
+<p>Le même jour que je naquis, c'est-à-dire le 20 septembre, le même jour
+ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île.
+Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le
+même jour.</p>
+
+<p>La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le
+biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême
+réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près
+une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du
+blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en
+avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse.</p>
+
+<p>Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais
+plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais
+trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais
+soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres
+vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en
+eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où
+se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je
+laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter.
+Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas
+besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand
+bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout
+seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée.</p>
+
+<h2><a name="SEJOUR_SUR_LA_COLLINE" id="SEJOUR_SUR_LA_COLLINE"></a>SÉJOUR SUR LA COLLINE</h2>
+
+<p>La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à-fait nu, c'est que
+l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que
+lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même
+souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une
+chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais
+doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au
+soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment
+dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient
+immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais
+couvert.</p>
+
+<p>À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les
+quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes
+vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de
+grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais
+avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de
+ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à
+bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir
+long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une
+façon vraiment pitoyable.</p>
+
+<p>J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais,
+des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil
+sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures
+qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement
+très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand
+bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en
+acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout
+entier, c'est-à-dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux
+genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt
+contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient
+très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore
+plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et
+quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque
+et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti.</p>
+
+<p>J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un
+parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en
+avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les
+chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en
+mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus
+proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin,
+c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les
+chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps
+sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé
+avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma
+fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La
+principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu
+l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter
+au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je
+le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le
+poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et
+repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le
+plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le
+temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le
+portais sous mon bras.</p>
+
+<p>Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se
+résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux
+dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la
+vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de
+conversation, je me disais:&mdash;«Converser ainsi mutuellement avec mes
+propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes
+prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la
+société des hommes?»</p>
+
+<p>Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien
+d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la
+même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture
+annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,&mdash;je
+gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une
+provision d'un an;&mdash;outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties
+journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la
+construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal
+que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la
+crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si
+démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord,
+comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant
+toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener
+l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un
+commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au
+fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre
+convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau,
+et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant
+point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à
+peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu
+par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute
+mer.</p>
+
+<p>Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit
+point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la
+première, c'est-à-dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ
+quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet,
+et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île.
+J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse
+dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que
+j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les
+autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne
+songeai plus qu'à faire cette reconnaissance.</p>
+
+<p>Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus
+régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile
+de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais
+en grande quantité par-devers moi.</p>
+
+<p>Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je
+trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis
+alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes
+provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des
+éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait
+tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de
+toute humidité.</p>
+
+<p>À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un
+mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet;
+équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer,
+mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin,
+impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me
+décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence.
+J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt
+appeler des gâteaux,&mdash;un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais
+une grande consommation, une petite bouteille de <i>rum,</i> une moitié de
+chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux
+grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que
+j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour
+me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.</p>
+
+<p>Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité,
+comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut
+beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île
+elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale,
+je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer,
+les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de
+sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je
+fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe.</p>
+
+<p>Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon
+entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il
+faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais
+revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un
+morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire.</p>
+
+<p>Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre,
+et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en
+découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer.</p>
+
+<p>En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je
+dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la
+pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y
+avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa
+violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse
+pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les
+choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre
+côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je
+reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais
+donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver
+aussitôt dans un remous.</p>
+
+<p>Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent,
+qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait
+de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de
+côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du
+courant.</p>
+
+<p>Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la
+mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les
+pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,&mdash;je
+n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,&mdash;que
+je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme
+l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que
+tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en
+plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il
+n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec
+mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu;
+car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas
+qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là
+ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité
+d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et
+l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de
+périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse
+tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais
+une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à-dire un de mes pots de
+terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du
+vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni
+continent ni île, avant mille lieues tout au moins?</p>
+
+<p>Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre
+pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors
+mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et
+l'unique bonheur que souhaitât mon c&#339;ur était d'y rentrer. Plein de ce
+brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.&mdash;«Heureux désert,
+m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où
+vas-tu?»</p>
+
+<h2><a name="POOR_ROBIN_CRUSOE_WHERE_ARE_YOU" id="POOR_ROBIN_CRUSOE_WHERE_ARE_YOU"></a>POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?</h2>
+
+<p>Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je
+murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette
+heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le
+véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par
+des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après
+que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle
+était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,&mdash;telle
+elle m'apparaissait alors,&mdash;emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais
+éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la
+revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes
+forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma
+pirogue vers le Nord, c'est-à-dire au côté Nord du courant où se
+trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil
+passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant
+du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au c&#339;ur, surtout quand
+au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment
+j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou
+la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car,
+n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner
+pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps
+continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et
+portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.</p>
+
+<p>À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue
+commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la
+limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le
+courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En
+remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait,
+et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui
+déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux
+parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au
+Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous
+rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle,
+d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou
+qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement
+peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel
+empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec
+quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus
+joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux.</p>
+
+<p>Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon
+île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord
+drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte
+septentrionale, c'est-à-dire à son extrémité opposée à celle d'où
+j'étais parti.</p>
+
+<p>Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce
+remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je
+trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait
+entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues
+environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau
+tout-à-fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je
+continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais
+plus un grand sillage, comme auparavant.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je
+trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre,
+s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le
+courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le
+Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin
+de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un
+bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et
+en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus
+bientôt gagné le rivage.</p>
+
+<p>Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma
+délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue;
+et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la
+hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte
+sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et
+la fatigue du voyage.</p>
+
+<p>J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma
+pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas,
+pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant;
+et ce que pouvait être l'autre côté,&mdash;l'Ouest, veux-je dire,&mdash;je
+l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me
+déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du
+côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma
+frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin.
+Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une
+très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant
+jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon
+embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui
+eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant
+parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et
+voir où j'étais.</p>
+
+<p>Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais
+allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma
+pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement
+chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le
+trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne
+tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la
+maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà
+dit, ma maison de campagne.</p>
+
+<p>Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour
+reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez
+si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma
+surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela
+plusieurs fois par mon nom:&mdash;«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre
+Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?&mdash;, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où
+êtes-vous allé?»</p>
+
+<p>J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme
+cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute
+l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le
+sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme
+la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,&mdash;je
+m'éveillai enfin tout-à-fait, horriblement épouvanté et dans la plus
+grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon
+Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui
+qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais
+coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu,
+qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et
+crier:&mdash;«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment
+êtes-vous venu ici?»&mdash;et autres choses semblables que je lui avais
+enseignées.</p>
+
+<p>Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au
+fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me
+remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là, et je cherchais
+quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus
+bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui
+tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint
+à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et
+continua de me dire:&mdash;«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là,
+où êtes-vous allé?&mdash;» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et
+je l'emportai ainsi avec moi au logis.</p>
+
+<p>J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer;
+j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et
+réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise
+d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il
+fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais
+parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser
+mon c&#339;ur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour
+l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en
+supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à
+l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin
+de l'île ainsi que je l'avais été déjà. Toutes ces raisons firent que je
+me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de
+tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.</p>
+
+<p>Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et
+sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant
+parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à-fait consolé
+en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de
+société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points.</p>
+
+<p>Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux
+mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je
+serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils
+que j'aurais pu faire un très-bon charpentier.</p>
+
+<p>J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et
+j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai
+infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde
+et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant
+hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon
+propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je
+parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en
+terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme
+et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive
+satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de
+notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement
+négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île,
+et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main
+sur aucune.</p>
+
+<p>Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que
+mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires,
+qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de
+m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter
+d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la
+suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais
+en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour
+une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses &#339;ufs et une pièce ou deux de sa
+chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un
+panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes
+corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et
+vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me
+servaient de grainiers.</p>
+
+<h2><a name="ROBINSON_ET_SA_COUR" id="ROBINSON_ET_SA_COUR"></a>ROBINSON ET SA COUR</h2>
+
+<p>Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait
+considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de
+suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je
+fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à-dire à ce qu'il faudrait que je
+fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans
+la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais
+apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus
+parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille
+chèvre. Mon c&#339;ur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse.</p>
+
+<p>J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai
+dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer
+quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si
+je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin
+par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri.</p>
+
+<p>À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent
+plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas
+bonnes,&mdash;je n'avais point de fil d'archal,&mdash;je les trouvai toujours
+rompues et mes amorces mangées.</p>
+
+<p>Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai
+donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles
+avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma
+façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis
+d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus
+aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient
+venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain
+matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent
+mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon
+système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails,
+un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux
+bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles.</p>
+
+<p>Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que
+je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce
+que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela
+n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai
+donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante.
+Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut
+apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours
+sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire
+et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces
+animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien
+avec eux.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors
+davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je
+les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans
+beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le
+bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se
+familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de
+chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire
+multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en
+avoir un troupeau autour de ma maison.</p>
+
+<p>Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes
+chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient
+sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me
+fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que
+ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne
+pourraient forcer.</p>
+
+<p>L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue
+m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce
+de terre convenable c'est-à-dire où il y eût de l'herbage pour leur
+pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du
+soleil.</p>
+
+<p>Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut
+une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou
+<i>savane</i>,&mdash;comme on dit dans nos colonies occidentales,&mdash;un lieu plat et
+ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou
+trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma
+prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain
+de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux
+milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette
+palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu
+dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je
+n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans
+un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et
+que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper.</p>
+
+<p>Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges
+d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je
+résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent
+verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres
+que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à
+même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait.</p>
+
+<p>C'était agir avec prudence, et je me mis à l'&#339;uvre avec courage. Je fus
+trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce
+fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux
+pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour
+les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge
+et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après
+l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs
+liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée
+de grains.</p>
+
+<p>Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un
+troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après
+j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour
+ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur
+usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les
+prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un
+enclos à l'autre.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait,
+non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle
+je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à
+l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma
+laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de
+lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont
+nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage.
+Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre,
+qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il
+est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et
+très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus
+jamais faute.</p>
+
+<p>Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses
+créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans
+la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous
+donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle
+table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu
+que la faim et la mort!</p>
+
+<p>Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite
+famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute
+l'île:&mdash;j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais
+les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point
+de rebelles parmi mes peuples!</p>
+
+<p>Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme
+s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon
+chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point
+trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours
+assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté
+et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma
+main leur donnait comme une marque de faveur spéciale.</p>
+
+<p>Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils
+étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon
+habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle
+espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là, tandis que
+les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent
+fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient
+tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un
+grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de
+laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un
+peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir
+beaucoup trop.</p>
+
+<p>J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma
+pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau
+le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver
+moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me
+résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie
+d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une
+colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de
+voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je
+résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce
+que je fis.&mdash;Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel
+que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je
+m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de
+sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage.
+Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure:</p>
+
+<p>J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec
+une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau
+de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en
+ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses
+vêtements.</p>
+
+<p>J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans
+descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux
+genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc
+dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un
+pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point;
+mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel
+nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et
+se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le
+reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare.</p>
+
+<p>J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait
+avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y
+appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en
+outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait
+par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient
+deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma
+poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille,
+sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de
+peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus
+nécessaire de mon équipage.</p>
+
+<h2><a name="LE_VESTIGE" id="LE_VESTIGE"></a>LE VESTIGE</h2>
+
+<p>Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on
+l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait
+à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma
+barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des
+ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle
+qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière
+de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à
+quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en
+portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient
+assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une
+longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils
+eussent paru effroyables.</p>
+
+<p>Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu
+remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y
+reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau
+voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le
+long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais
+mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme
+alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court
+chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de
+rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré
+plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à-fait calme et douce: là
+comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point
+de courant.</p>
+
+<p>J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je
+résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était
+point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait,
+c'est-à-dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se
+joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause
+de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest
+ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux
+aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers
+je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une
+demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était
+tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce
+moment il n'aurait pu faire.</p>
+
+<p>Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du
+jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation.
+Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur
+au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à
+l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais
+plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre
+pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île.</p>
+
+<p>Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux
+plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente,
+entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que
+j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans
+l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus
+grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement,
+c'est-à-dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je
+tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze
+ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux,
+où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en
+épis séparés de la paille.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle
+avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient
+devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir
+qu'ils masquaient une habitation.</p>
+
+<p>Près de cette demeure, mais un peu plus avant dans le pays et dans un
+terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et
+ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en
+saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de
+grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées.</p>
+
+<p>Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez
+belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec
+soin, c'est-à-dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment
+émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu,
+sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord
+n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je
+les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent
+s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce
+qu'ils faisaient tout-à-fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma
+tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur
+des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être
+réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de
+repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec
+d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture
+provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande
+houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne
+où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de
+mon principal manoir.</p>
+
+<p>Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à-dire pour mes
+chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et
+le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté
+qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits
+pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade
+qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux,
+ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le
+temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure
+muraille.</p>
+
+<p>Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais
+pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon
+bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux
+domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande,
+de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce
+lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette
+race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme
+toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits
+pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher
+quelques-uns.</p>
+
+<p>Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver
+ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec
+beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes
+aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain,
+médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré.</p>
+
+<p>Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre
+habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais
+habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car
+je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la
+montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de
+voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre
+du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des
+courants, le vent ou quelque autre malencontre.&mdash;Mais me voici arrivé à
+une nouvelle scène de ma vie.</p>
+
+<p>Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus
+excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu
+parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de
+la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je
+regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je
+montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur
+le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne
+pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là. J'y retournai encore
+pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était
+point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car
+c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les
+parties d'un pied. Comment cela était-il venu là? je ne le savais ni ne
+pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme
+confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on
+dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais
+derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à
+chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans
+l'éloignement.&mdash;Il n'est pas possible de décrire les formes diverses
+dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées
+extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes
+bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin!</p>
+
+<p>Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours
+depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je
+d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une
+porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se
+cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans
+cette retraite.</p>
+
+<p>Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de
+ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des
+choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux.
+J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je
+n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il
+fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce
+raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine
+aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui
+l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et
+comment était-il possible qu'un homme fût venu là? Mais d'un autre côté
+je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan
+se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de
+laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car
+il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai
+d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres
+moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais
+tout-à-fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple
+pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier
+contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la
+première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer
+totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et
+avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon.</p>
+
+<p>Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute
+appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus
+dangereuses créatures, c'est-à-dire des Sauvages de la terre ferme
+située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été
+entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon
+île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se
+souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne
+me serais soucié moi-même de les y avoir.</p>
+
+<h2><a name="LES_OSSEMENTS" id="LES_OSSEMENTS"></a>LES OSSEMENTS</h2>
+
+<p>Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au
+Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors
+dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation;
+car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en
+cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs
+recherches jusqu'à moi.&mdash;Puis de terribles pensées assaillaient mon
+esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que
+l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre,
+et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire,
+toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé,
+emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à
+mourir de faim.</p>
+
+<p>La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute
+ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que
+j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure
+m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver
+les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette
+inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que
+juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne
+pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et
+je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux
+ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût
+advenir, réduit à périr faute de pain.</p>
+
+<p>Quelle &#339;uvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme!
+Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses
+ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que
+demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons
+demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai
+même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et
+manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction
+était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste
+Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie
+silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être
+compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures;
+moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de
+la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité
+éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à
+la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre
+à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied
+dans l'île!</p>
+
+<p>Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de
+nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu
+de ma première stupeur.&mdash;Je considérai alors que c'était l'infiniment
+sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie;
+qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard,
+je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon
+Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à
+son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me
+condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il
+jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère,
+puisque j'avais péché contre lui.</p>
+
+<p>Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout
+puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé
+quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable
+de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à
+sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui,
+de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et
+aux inspirations de sa providence de chaque jour.</p>
+
+<p>Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des
+semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier:
+un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme
+préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans
+un profond abattement, quand tout-à-coup me revinrent en l'esprit ces
+paroles de la Sainte Écriture:&mdash;«Invoque-moi au jour de ton affliction,
+et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»</p>
+
+<p>Là-dessus je me levai, non-seulement le c&#339;ur empli de joie et de
+courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance.
+Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le
+premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:&mdash;«Sers le Seigneur,
+et aie bon courage, et il fortifiera ton c&#339;ur; sers, dis-je, le
+Seigneur.»&mdash;Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me
+réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus
+plus triste au moins à ce sujet.</p>
+
+<p>Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il
+me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le
+vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage
+par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua
+aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une
+illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu
+prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant?
+D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si
+cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris
+que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle
+de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et
+d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que
+tout autre.</p>
+
+<p>Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas
+sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à
+languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge
+et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que
+je les trayasse,&mdash;ce qui était ordinairement ma récréation du soir,&mdash;et
+que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au
+fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait
+tari.</p>
+
+<p>Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de
+mes propres pieds,&mdash;je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur
+de mon ombre,&mdash;je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs
+pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais,
+regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma
+corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un
+homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible
+effroi: ce qui, au fait, était vrai.</p>
+
+<p>Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je
+m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon
+imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant
+de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le
+mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou
+quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là
+mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment,
+lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux
+environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai
+qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double
+désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon c&#339;ur de
+la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la
+fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou
+des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée,
+et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma
+sécurité? je ne savais.</p>
+
+<p>Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de
+la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la
+raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes
+clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de
+peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île,
+dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après
+cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût
+point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin
+qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à
+pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de
+l'île.</p>
+
+<p>Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon
+retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de
+mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs
+de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante
+que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus
+lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout
+cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la
+résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de
+ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné;
+je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à
+Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut
+sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait,
+j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et
+peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution.</p>
+
+<p>Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je
+m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes
+esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai
+beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et,
+après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si
+agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue,
+n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y
+avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais
+qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit
+avec dessein, soit poussées par les vents contraires.</p>
+
+<p>Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré
+l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si
+quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que
+possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque
+alors.</p>
+
+<p>Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable
+descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute
+apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec
+toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour
+attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à
+faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais
+prendre terre à des Sauvages.</p>
+
+<p>Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui
+avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de
+l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre
+délibération, je résolus de me faire un second retranchement en
+demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans
+auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait
+mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il
+n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire
+aussitôt une muraille épaisse et forte.</p>
+
+<h2><a name="EMBUSCADE" id="EMBUSCADE"></a>EMBUSCADE</h2>
+
+<p>De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé
+de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé
+propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour
+passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en
+amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en
+piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les
+mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de
+les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je
+pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus
+plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus
+point en sûreté qu'il ne fût fini.</p>
+
+<p>Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain
+environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui
+croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt
+mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande
+esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de
+ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied
+de ma muraille extérieure.</p>
+
+<p>Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans
+j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru
+et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait
+jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une
+habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais
+pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un
+endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde;
+et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute
+impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même
+il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille
+extérieure.</p>
+
+<p>C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures
+que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite
+qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne
+prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur.</p>
+
+<p>Durant ces travaux je n'étais pas tout-à-fait insouciant de mes autres
+affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui
+non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me
+suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore
+m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de
+perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux
+frais.</p>
+
+<p>Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux
+moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre
+emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je
+l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois
+petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que
+possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de
+chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal,
+je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce
+dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le
+plus raisonnable.</p>
+
+<p>En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les
+plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le
+désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et
+profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en
+essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il
+y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de
+bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement,
+n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais
+faits si péniblement.</p>
+
+<p>Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien
+enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le
+comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y
+trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix
+chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette
+clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois,
+comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps.</p>
+
+<p>La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce
+travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici
+que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie
+beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer
+ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux
+de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon
+esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte
+et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales
+accablaient tellement mon c&#339;ur, que je me trouvais rarement en état de
+m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette
+résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que
+dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais
+plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être
+massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma
+propre expérience qu'un c&#339;ur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour
+et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un c&#339;ur plein de
+terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain,
+un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu
+qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles
+affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent
+être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier
+Dieu est purement un acte de l'esprit.</p>
+
+<p>Mais poursuivons.&mdash;Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite
+provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu
+secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la
+pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et
+promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation
+qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes
+d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre
+navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné
+que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés
+jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps.
+Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de
+la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai
+plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette
+dans ma poche.</p>
+
+<p>Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où
+vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un
+vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu
+que je l'imaginais.&mdash;Si par une providence spéciale je n'avais pas été
+jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il
+m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots
+du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute
+mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces
+Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats,
+et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où
+suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en
+repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard.</p>
+
+<p>Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île,
+comme je le disais tout-à-l'heure, je fus profondément atterré. Il me
+serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à
+l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres
+ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et
+un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs,
+où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce
+festin de chair humaine.</p>
+
+<p>Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps
+l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient
+étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale
+brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine.
+J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais
+jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face,
+mon c&#339;ur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne
+m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même,
+je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte
+sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.</p>
+
+<p>Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai
+tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection
+de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai
+Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère
+à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que
+j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que
+je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de
+ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa
+connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui
+compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que
+je pouvais souffrir encore.</p>
+
+<p>Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je
+commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne
+l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient
+jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni
+souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver
+quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie
+couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.&mdash;J'avais été
+plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature
+humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer
+dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais
+facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours
+parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des
+hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais
+me faire connaître.</p>
+
+<p>Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de
+leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer,
+que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre
+district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district,
+j'entends par cela mes trois plantations: mon <i>château</i>, ma <i>maison de
+campagne</i>, que j'appelais ma tonnelle, et mes <i>parcs</i> dans les bois, où
+je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la
+nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je
+redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une
+seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer
+à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer
+autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur
+d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel
+aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs
+mains.</p>
+
+<p>Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque
+d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre
+tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de
+précautions, que j'avais l'&#339;il plus au guet, et que j'évitais de tirer
+mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait
+dans l'île.</p>
+
+<h2><a name="DIGRESSION_HISTORIQUE" id="DIGRESSION_HISTORIQUE"></a>DIGRESSION HISTORIQUE</h2>
+
+<p>C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu
+d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité
+de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore
+quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards;
+car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet,
+quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que
+j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma
+ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que
+j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le
+mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on
+ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux
+pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.</p>
+
+<p>Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions,
+j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de
+plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être
+misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il
+eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette
+réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que
+soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant
+leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs
+plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses
+positions.</p>
+
+<p>Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les
+frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que
+j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit
+imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un
+excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire
+de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était
+vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté;
+car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien,
+des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer:
+d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme
+je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs
+semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais
+tout-à-fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la
+rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni
+chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des
+Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu
+à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie,
+quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour
+m'y faire mettre la main.</p>
+
+<p>Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne
+faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces
+monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible,
+de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je
+remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si
+je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je
+couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les
+effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout
+avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait
+s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente
+Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient
+aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?</p>
+
+<p>Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur
+servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui,
+venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter
+tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de
+poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la
+certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre:
+elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer,
+ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je
+renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en
+embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à
+deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie
+quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à
+chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon
+sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette
+idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que
+j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois
+juste au moment de faire feu sur les Sauvages.</p>
+
+<p>J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à
+chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que
+même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel
+je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais
+rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou
+trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur
+que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces
+misérables barbares s'entre-dévorant.</p>
+
+<p>Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je
+pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même
+qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif
+d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier.
+Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et
+les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si
+serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne
+pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.</p>
+
+<p>Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence
+deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux
+mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre
+de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et
+mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de
+munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me
+mettre en campagne.</p>
+
+<p>Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en
+imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque
+matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ
+trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer
+quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais
+après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de
+cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune
+découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose,
+non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan,
+aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de
+toutes parts.</p>
+
+<p>Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon
+dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours
+être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une
+trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la
+discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant
+tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la
+monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la
+Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir
+d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et
+qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à
+cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne
+pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et
+entraînée par une infernale dépravation.&mdash;Mais lorsque je commençai à me
+lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je
+faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion
+elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme
+et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle
+mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes
+criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis
+durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les
+exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de
+m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils
+vidaient entre eux?&mdash;Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment
+puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il
+est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce
+n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur
+reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point
+pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les
+péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce
+soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un b&#339;uf,
+et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.</p>
+
+<p>De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et
+que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je
+les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent
+mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent
+encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée,
+quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises.</p>
+
+<p>Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il
+me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien:
+ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si
+je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux,
+il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir,
+mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent
+aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été
+justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils
+pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces
+peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils
+observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices
+humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux
+Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les
+autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette
+extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde
+exécration, et comme d'une boucherie et d'une &#339;uvre monstrueuse de
+cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par
+là le nom d'<i>Espagnol</i> est devenu odieux et terrible pour toute âme
+pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était
+seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les
+malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des c&#339;urs
+magnanimes.</p>
+
+<p>Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je
+commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que
+c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que
+mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils
+ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que
+possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me
+découvrir et à m'attaquer.</p>
+
+<h2><a name="LA_CAVERNE" id="LA_CAVERNE"></a>LA CAVERNE</h2>
+
+<p>D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non
+d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins
+que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient
+alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard;
+car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui
+était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs
+compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction
+certaine, dont je n'étais point menacé.</p>
+
+<p>Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais
+en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire
+était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas
+laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans
+l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine.</p>
+
+<p>La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que
+j'étais tout-à-fait sorti de mes devoirs en concertant des plans
+sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends
+innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient
+coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les
+offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu
+qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont
+publiquement offensé.</p>
+
+<p>Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour
+moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le
+voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre
+volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi
+détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la
+protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains
+des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins
+d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de
+ma vie.</p>
+
+<p>Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si
+éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant
+tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je
+n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus
+sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être
+tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se
+présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté
+de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans
+une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je
+savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au
+moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison
+que ce fût.</p>
+
+<p>J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais
+laissé là, c'est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière
+d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin:
+c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes
+ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne
+laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île.</p>
+
+<p>Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne
+sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles,
+c'est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans
+les bois, qui, parqué tout-à-fait de l'autre côté de l'île, était à
+couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui
+hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque
+chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne
+doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné,
+ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien
+qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon
+sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois,
+quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent
+n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant
+et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma
+terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse
+apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je
+n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course?</p>
+
+<p>Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement
+mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme
+pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer
+quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence
+d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens
+bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de
+considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient
+sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois
+durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de
+gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls
+invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable
+de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur
+imminence ou de leur possibilité.</p>
+
+<p>Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit
+lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à
+l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous
+sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand
+nous sommes en suspens,&mdash;comme on dit,&mdash;dans le doute ou l'hésitation du
+chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une
+autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens,
+notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une
+étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du
+pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous
+avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination
+nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine
+et à notre perte.&mdash;Par ces réflexions et par quelques autres semblables
+je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète
+toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de
+ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en
+avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur
+mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette
+conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière
+partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques
+autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors
+du même &#339;il que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour
+être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la
+vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne,
+ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils
+avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle
+intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus,
+peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une
+preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits
+unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai
+occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette
+terre fatale.</p>
+
+<p>Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces
+anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à
+mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour
+mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du
+soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne
+s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper
+un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon
+mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du
+feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande
+distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais
+transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient
+l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma
+nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je
+découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire
+que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son
+ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu
+comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.</p>
+
+<p>L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un
+pur hasard,&mdash;dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes
+ces choses à la Providence,&mdash;je coupais de grosses branches d'arbre pour
+faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je
+faisais ce charbon, ce que voici:</p>
+
+<p>Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je
+l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire
+mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous
+des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand
+il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le
+charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à
+tout ce qui réclamait l'usage du feu.</p>
+
+<p>Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois,
+j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce
+de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans
+difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux,
+c'est-à-dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être
+une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de
+hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de
+cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux
+brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la
+sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils
+étincelaient comme deux étoiles.</p>
+
+<p>Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille
+fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu
+vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je
+devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que
+moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et
+me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas
+fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car
+j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un
+bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un
+profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me
+saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes
+cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du
+mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant
+que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout
+pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma
+torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre
+un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit,
+lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse.</p>
+
+<p>Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir;
+il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort
+bien rester là, car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant
+qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait
+d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire.</p>
+
+<h2><a name="FESTIN" id="FESTIN"></a>FESTIN</h2>
+
+<p>Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je
+trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze
+pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la
+main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le
+côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si
+basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux
+pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de
+flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir
+le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec
+une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une
+pièce d'artifice.</p>
+
+<p>En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles
+de ma façon,&mdash;car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif
+de chèvre;&mdash;j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à
+quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce
+qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais
+pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout.
+Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt
+pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas
+un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de
+cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles
+de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des
+diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,&mdash;ce que je suppose plus
+volontiers?&mdash;je l'ignorais.</p>
+
+<p>Bien que tout-à-fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on
+puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte
+de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il
+n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule
+difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais
+comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr
+dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je
+résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la
+conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes
+de réserve, c'est-à-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de
+mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que
+cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme
+des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas
+d'expédition.</p>
+
+<p>Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de
+poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai
+que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou
+quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une
+croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de
+sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne
+poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je
+l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai
+dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi
+tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles.</p>
+
+<p>Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on,
+dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais
+persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les
+Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le
+faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque.</p>
+
+<p>Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la
+caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus
+commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y
+jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver
+de toute odeur infecte.</p>
+
+<p>J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette
+île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse
+eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler,
+j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes
+jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je
+mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques
+distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus
+vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit,
+appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il
+articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un
+grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six
+ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces
+animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets
+existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin
+CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon
+île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il
+croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et
+très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse.
+Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel
+point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de
+me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des
+deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque
+temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils
+s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou
+trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma
+famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer
+touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou
+trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma
+main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin
+CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux
+je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux
+de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés
+sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que
+j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un
+bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les
+arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le
+disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle
+n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages.</p>
+
+<p>Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon
+histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste
+observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie,
+que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le
+plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre
+délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en
+trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais
+jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma
+résidence solitaire dans cette île.</p>
+
+<p>Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour,
+comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,&mdash;car je ne puis
+l'appeler solstice d'hiver,&mdash;temps particulier de ma moisson, qui
+m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de
+très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la
+lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers
+l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient
+venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à
+ma grande affliction, sur le côté que j'habitais.</p>
+
+<p>À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas
+sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas
+tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en
+rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe
+quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que
+l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent
+découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et,
+ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage,
+aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.</p>
+
+<p>Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon
+artillerie, comme je l'appelais, c'est-à-dire mes mousquets montés sur
+mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à
+combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander
+avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer
+des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures,
+je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au
+dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte.</p>
+
+<p>Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce
+que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter
+davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le
+flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après
+moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là,
+couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais
+apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas
+moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour
+se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai,
+pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient
+apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir.</p>
+
+<p>Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme
+c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour
+du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le
+trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi
+et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement
+devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de
+calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du
+flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation
+faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.</p>
+
+<p>La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta
+à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou
+pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure
+environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma
+longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs
+gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils
+étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais
+étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le
+distinguer.</p>
+
+<p>Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets
+sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans
+fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je
+me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les
+traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux
+heures,&mdash;car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je
+l'étais,&mdash;je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de
+Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant
+route pour le continent.</p>
+
+<p>Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au
+rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des
+tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie.
+Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à
+méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils
+pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent.</p>
+
+<h2><a name="LE_FANAL" id="LE_FANAL"></a>LE FANAL</h2>
+
+<p>Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez
+rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent,
+c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige.
+Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de
+chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle
+je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste
+m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est
+plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de
+cette attente ou de ces appréhensions.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et
+j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup
+mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les
+assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en
+deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si
+j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain,
+la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de
+suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs
+d'hommes, et peut-être plus encore.</p>
+
+<p>J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété
+d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de
+ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce
+n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout
+le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande
+consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse
+pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune
+occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les
+Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils
+enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de
+quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je
+devais m'attendre alors.</p>
+
+<p>Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais
+comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est
+possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois
+fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point
+connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai
+et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux
+l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.</p>
+
+<p>La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize
+mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et
+souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents
+accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des
+sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet
+acte.&mdash;Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le
+milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en
+rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes
+marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout
+le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La
+nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif
+particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions
+sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup
+de canon tiré en mer.</p>
+
+<p>Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de
+toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon
+esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable,
+et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je
+montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et
+j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à
+entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute
+frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette
+partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.</p>
+
+<p>Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant
+de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de
+détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence
+d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui
+m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait
+aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la
+colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la
+violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si
+toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et
+il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que
+j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs
+autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit
+jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci,
+je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un
+navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec
+mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps
+encore trop brumeux, du moins en mer.</p>
+
+<p>Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus
+bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un
+navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire,
+je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de
+l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les
+courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors
+parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la
+carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur
+d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et
+qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de
+contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position
+la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma
+vie.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre;
+car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune
+connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été
+poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de
+l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis
+supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la
+chaloupe.&mdash;Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon
+feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de
+conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté
+dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant
+très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait
+commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les
+flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à
+mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord.
+D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui
+allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse,
+avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je
+pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur
+chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné,
+ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient
+rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la
+faim à se manger les uns les autres.</p>
+
+<p>Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma
+position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer.
+Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus
+reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon
+malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur
+ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est
+rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère
+si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et
+trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les
+nôtres.</p>
+
+<p>Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun
+homme eût échappé,&mdash;rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri
+tout entier,&mdash;à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre
+bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure
+possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de
+semblable.</p>
+
+<p>Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent
+désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent
+s'en exhalait ainsi:&mdash;«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être
+sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un
+compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»&mdash;Dans tout
+le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la
+société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en
+être séparé.</p>
+
+<p>Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles
+sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents
+à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre
+âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non
+possession en devient vraiment insupportable.</p>
+
+<p>Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul
+homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:&mdash;«Oh! qu'un homme
+ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!&mdash;J'étais si
+violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains
+se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec
+tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse
+brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se
+serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les
+séparer.</p>
+
+<p>Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature;
+quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours
+surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute
+l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me
+représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société
+d'un Chrétien comme moi.</p>
+
+<p>Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux
+peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour
+dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du
+naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le
+corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île,
+proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste
+de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue.
+Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses
+poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois
+plus de valeur pour moi.</p>
+
+<p>La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma
+pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à
+bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui
+m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais
+peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là
+réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait
+tellement au c&#339;ur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il
+fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je
+m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une
+impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir
+d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne
+le faisais point.</p>
+
+<h2><a name="VOYAGE_AU_VAISSEAU_NAUFRAGE" id="VOYAGE_AU_VAISSEAU_NAUFRAGE"></a>VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ</h2>
+
+<p>Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château
+afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de
+pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une
+bouteille de <i>rum,</i>&mdash;j'en avais encore beaucoup en réserve,&mdash;et une
+pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je
+vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma
+cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge,
+composée d'un grand sac de riz, de mon parasol&mdash;pour placer au-dessus de
+ma tête et me donner de l'ombre,&mdash;d'un second pot d'eau fraîche, de deux
+douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille
+de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon
+embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de
+diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long
+du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté
+Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou
+de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque
+distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que
+j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le c&#339;ur commença
+à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait,
+je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et
+qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais
+s'élevât, j'étais inévitablement perdu.</p>
+
+<p>Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à
+abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage,
+je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant
+entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à
+réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot
+montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il
+me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je
+pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le
+flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne
+pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me
+fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un
+monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis
+clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre
+pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud
+de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que
+j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe
+septentrionale de l'île.</p>
+
+<p>Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin
+avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir
+reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait
+mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me
+sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à
+une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait
+fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la
+direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie,
+j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je
+l'atteignis.</p>
+
+<p>C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol
+par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe
+et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le
+gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence
+extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied;
+mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon
+paraissaient fermes.&mdash;Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le
+tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je
+l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma
+barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un
+de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze
+jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre
+bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.</p>
+
+<p>Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut,
+dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se
+tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au
+moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames
+brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens
+n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle
+chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.&mdash;Outre le chien,
+il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que
+je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale
+quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne
+sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils
+étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi
+plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et
+j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.</p>
+
+<p>Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis
+persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je
+trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de
+richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de
+Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà
+du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de
+là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor,
+mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de
+son équipage, je ne le sus pas alors.</p>
+
+<p>Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt
+gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans
+beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets
+et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant
+aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je
+pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui
+me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une
+chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand
+la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure
+de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.</p>
+
+<p>Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne
+point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle
+caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à
+en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de
+<i>rum,</i> mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un
+mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris
+plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai
+un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et
+remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la
+contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai
+deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu
+y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai
+en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ
+une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de
+couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus
+rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur.
+Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs
+de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et
+dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et
+quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à
+peu près une livre.</p>
+
+<p>Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de
+valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître
+canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais
+environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve,
+je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme
+toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand
+usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi
+comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre
+paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis
+bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est
+vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes
+noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je
+trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne
+valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le
+service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des
+souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de
+huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à
+un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier
+pour maître.</p>
+
+<p>Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme
+le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand
+dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût
+pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent
+de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse
+jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu
+rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.</p>
+
+<p>Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon
+embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans
+sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai
+tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon
+ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant
+un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais
+encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et
+ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais
+avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de
+l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas,
+et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes
+et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de
+l'autre côté.</p>
+
+<p>Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma
+malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable,
+fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins
+pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une
+nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y
+restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais
+à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois
+vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé
+de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel
+lieu, pour aller je ne sais où.</p>
+
+<p>J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de
+ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où
+découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de
+n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont
+placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux
+excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis
+l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même
+nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable
+condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au
+Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté
+d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps
+que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je
+suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années
+que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse
+demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.</p>
+
+<h2><a name="LE_REVE" id="LE_REVE"></a>LE RÊVE</h2>
+
+<p>J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une
+plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller
+comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la
+patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter
+au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul
+négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais
+cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?</p>
+
+<p>La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur
+les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou
+d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant
+l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon c&#339;ur, que je
+ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit
+appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de
+m'échapper de ce lieu.&mdash;Pour que je puisse avec le plus grand agrément
+du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne
+quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et
+que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.</p>
+
+<p>Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon
+dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et
+amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce
+qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je
+n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage
+de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.</p>
+
+<p>Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième
+année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans
+pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à
+l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble
+d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'&#339;il, du moins pour
+sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il
+suit.</p>
+
+<p>Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude
+innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la
+mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire
+de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après
+ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition
+depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux
+de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état
+d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que
+j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas
+croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette
+époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais,
+comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune
+appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même.
+J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui
+m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.&mdash;Cette
+vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et
+particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence
+qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science
+de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le
+spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et
+terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que
+l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien
+des dangers qui l'environnent.</p>
+
+<p>Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à
+réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant
+tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande
+sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y
+avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de
+la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de
+tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient
+saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une
+tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me
+dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais
+injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas
+sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances
+inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa
+toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement
+tombé entre ces mains impitoyables.</p>
+
+<p>Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de
+ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage
+Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses
+créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même,
+qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme
+cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher
+dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance
+était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de
+chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne
+pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à
+même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.</p>
+
+<p>Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je
+serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les
+mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient,
+comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par
+quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin,
+s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me
+procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course.
+Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de
+gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma
+position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais
+pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je
+pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le
+côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque
+pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas
+possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son
+bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce
+qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.&mdash;Notez, je vous
+prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon
+esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes
+souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau
+naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment
+désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me
+donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens
+probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par
+ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la
+Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être
+suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma
+pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux
+qu'il était impossible d'y résister.</p>
+
+<p>Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec
+une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait
+comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre,
+la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.&mdash;On
+pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non
+pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de
+mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et
+onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le
+tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce
+Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors
+je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le
+bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il
+était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je
+me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il
+s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je
+lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais
+dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis
+cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner
+le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il
+faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller
+de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me
+réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression
+de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais
+en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je
+ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un
+grand abattement d'esprit.</p>
+
+<p>J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer
+quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout,
+si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à
+terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était
+impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une
+caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un
+autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et
+mon c&#339;ur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que
+ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les
+arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les
+mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse
+encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes
+étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que
+c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer
+de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout
+aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons
+militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour
+ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de
+long-temps me concilier avec elle.</p>
+
+<p>Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de
+grandes perplexités,&mdash;car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent
+long-temps dans ma tête,&mdash;mon véhément désir prévalut et étouffa tout le
+reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de
+ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et
+c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne
+se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle
+pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans
+l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il
+voudrait.</p>
+
+<p>Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que
+possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant
+un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au
+moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour
+découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment
+décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne
+puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois.
+Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été
+d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être
+apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.</p>
+
+<h2><a name="FIN_DE_LA_VIE_SOLITAIRE" id="FIN_DE_LA_VIE_SOLITAIRE"></a>FIN DE LA VIE SOLITAIRE</h2>
+
+<p>Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois
+Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire
+esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout
+moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien
+ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à
+rien, car il ne venait point de Sauvages.</p>
+
+<p>Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une
+longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient
+sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne
+heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage
+sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà
+à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes
+mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six,
+quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de
+cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente
+hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu.
+Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me
+préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque
+chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté
+l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai
+enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai
+jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là,
+posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime,
+pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide
+de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente,
+qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment
+était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir;
+mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume,
+avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.</p>
+
+<p>Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux
+misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis
+en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis
+aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de
+bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se
+mirent incontinent à l'&#339;uvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant
+que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour
+elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se
+voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança,
+et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables,
+droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon
+habitation.</p>
+
+<p>Je fus horriblement effrayé,&mdash;il faut que je l'avoue,&mdash;quand je le vis
+enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par
+toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se
+vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne
+comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à-dire que
+les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient
+point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai
+quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois
+hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il
+les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux,
+de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il
+était indubitable qu'il leur échapperait.</p>
+
+<p>Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé
+dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du
+navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre
+infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage
+échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux, malgré la marée
+haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de
+brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse
+sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis
+qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur
+le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de
+quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint,
+ce fut très-heureux pour lui.</p>
+
+<p>Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la
+crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les
+fuyait.&mdash;Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que
+l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou
+un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver
+la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par
+mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme
+je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je
+m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la
+montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et
+j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi
+effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la
+main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux
+qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je
+l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire
+feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette
+distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu
+appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela
+provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta
+comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je
+m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une
+flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je
+le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait
+halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il
+était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il
+demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut
+cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je
+l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit
+facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu
+plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût
+été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis.
+Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les
+marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près
+il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner
+sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le
+regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il
+s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa
+tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il
+me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai,
+je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la
+besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que
+j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il
+commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui
+faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques
+mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à
+entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne
+exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de
+m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage
+abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et
+je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis
+cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si
+j'eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je
+pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui
+pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il
+courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement
+qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni
+mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec
+raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de
+bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que
+ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils
+peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il
+revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes
+que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du
+Sauvage.</p>
+
+<p>Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin
+j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit
+des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du
+mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché,
+il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt
+d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait
+frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang
+avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était
+bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je
+me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui
+donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand
+nombre.</p>
+
+<p>Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour
+que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui
+permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses
+mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier,
+qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je
+pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les
+deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais
+dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir
+cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.</p>
+
+<p>Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis
+qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut
+restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui
+montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me
+servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc
+et s'endormit.</p>
+
+<p>C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime
+d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant
+ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il
+avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout
+quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue
+comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et
+pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien
+avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens,
+des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt
+d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à
+décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas
+aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les
+dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.&mdash;Après avoir
+sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et
+sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes
+chèvres, parquées dans l'enclos près de là. Quand il m'apperçut il vint
+à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles
+d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de
+grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre,
+prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait;
+puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de
+servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était
+grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en
+beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de
+lui.</p>
+
+<h2><a name="VENDREDI" id="VENDREDI"></a>VENDREDI</h2>
+
+<p>En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me
+parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était
+le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire
+de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler <i>maître</i>, à dire
+<i>oui</i> et <i>non</i>, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.&mdash;Je lui
+donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y
+trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en
+accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon.</p>
+
+<p>Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui
+fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des
+vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme
+nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le
+désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le
+reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les
+manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur
+en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis
+de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande
+soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir
+si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris
+parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni
+de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils
+avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune
+recherche.</p>
+
+<p>Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de
+courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec
+moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches,
+dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter
+un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le
+lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus
+amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines,
+et mon c&#339;ur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose
+terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La
+place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et
+là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en
+un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là
+après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains,
+les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres
+parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les
+Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois
+l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième;
+qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur
+voisin,&mdash;dont, ce semble, il était le sujet;&mdash;qu'un grand nombre de
+prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux
+qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que
+l'avaient été ceux débarqués par ces misérables.</p>
+
+<p>Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et
+tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand
+feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait
+encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était
+encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la
+moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je
+lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le
+tuerais.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là
+je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui
+donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du
+pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans
+le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien.
+Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me
+le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis
+je lui donnai un bonnet très-commode et assez <i>fashionable</i> que j'avais
+fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le
+moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que
+son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes
+ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de
+casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les
+endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y
+accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma <i>huche</i> je commençai à
+examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et
+cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane
+dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la
+dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture
+donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de
+planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée.
+Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la
+barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi
+n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire,
+en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce
+retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant
+toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de
+branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de
+paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que
+j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une
+sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait
+point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes,
+je les prenais toutes avec moi pendant la nuit.</p>
+
+<p>Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme
+n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi.
+Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et
+affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son
+père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en
+toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de
+doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas
+nécessaire d'user de précautions à son égard.</p>
+
+<p>Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si
+toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement
+des &#339;uvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du
+bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de
+leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même
+raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et
+d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les
+outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin
+toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été
+données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer
+l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées,
+même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel
+elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique
+lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous
+faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée
+par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre
+entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me
+demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à
+tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en
+auraient fait un meilleur usage que nous?</p>
+
+<p>De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la
+souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa
+justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux
+uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes
+devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais
+par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle
+loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence
+infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne
+pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre
+cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et
+par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être
+justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous;
+qu'enfin nous sommes touts <i>comme l'argile entre les mains du potier, à
+qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?</i></p>
+
+<p>Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je
+m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le
+rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me
+comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il
+était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait
+m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable
+de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me
+disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je
+demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour
+détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son
+appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je
+l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans
+l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et
+l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à
+l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai
+Vendredi. Holà! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas
+remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un
+des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une
+grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer
+comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il
+tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le
+voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel
+j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il
+arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il
+croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint
+s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une
+multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de
+ne pas le tuer.</p>
+
+<p>Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui
+faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui
+montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de
+l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à
+voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au
+même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un
+grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce
+que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau;
+c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon.
+Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre
+au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et
+lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En
+conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il
+vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il
+demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté
+ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il
+pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction
+propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de
+loin.</p>
+
+<h2><a name="EDUCATION_DE_VENDREDI" id="EDUCATION_DE_VENDREDI"></a>ÉDUCATION DE VENDREDI</h2>
+
+<p>Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je
+crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil.
+Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais
+lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu
+lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne
+pas le tuer.</p>
+
+<p>Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir
+chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez
+long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à-fait mort,
+s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu.
+Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je
+m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de
+son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être
+tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne
+s'offrit alors.&mdash;J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même
+soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase
+convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis
+un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai
+à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son
+goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel
+avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et,
+en ayant mis un peu dans sa bouche, son c&#339;ur sembla se soulever, il le
+cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À
+mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher
+et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida
+point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si
+ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu.</p>
+
+<p>Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus
+de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire
+cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,&mdash;comme je l'avais vu
+pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,&mdash;en plantant deux pieux, un
+sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur
+leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant
+tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette
+invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de
+manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je
+n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne
+mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.</p>
+
+<p>Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la
+manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela
+aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le
+but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à
+pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable
+d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.</p>
+
+<p>Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu
+d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer
+une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une
+plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que
+mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers
+et de tout c&#339;ur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir
+du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi
+et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut
+très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je
+prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il
+travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait
+faire.</p>
+
+<p>Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans
+l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de
+presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les
+lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de
+temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu
+utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans
+sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement;
+sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour.
+Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je
+crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer
+jusque là.</p>
+
+<p>Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à
+retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris
+l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui
+demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans
+les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:&mdash;«Oui, oui, nous
+toujours se battre le meilleur;»&mdash;il voulait dire: nous avons toujours
+l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien
+suivant:&mdash;Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors,
+Vendredi, que tu as été fait prisonnier?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Ma nation battre beaucoup pour tout cela.</p>
+
+<p>Le maître.&mdash;Comment battre! si ta nation les a battus, comment se
+fait-il que tu aies été pris?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux
+prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la
+place là-bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand
+mille.</p>
+
+<p>Le maître.&mdash;Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de
+l'ennemi?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le
+canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois.</p>
+
+<p>Le maître.&mdash;Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle
+prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.</p>
+
+<p>Le maître.&mdash;Où les mène-t-elle?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Aller à toute place où elle pense.</p>
+
+<p>Le maître.&mdash;Vient-elle ici?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.</p>
+
+<p>Le maître.&mdash;Es-tu venu ici avec vos gens?</p>
+
+<p>Vendredi.&mdash;Oui, moi venir là.&mdash;Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest
+de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient.</p>
+
+<p>Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre
+des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la
+plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y
+apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller
+avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il
+reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une
+fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne
+savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de
+pierres sur un même rang et me pria de les compter.</p>
+
+<p>J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.&mdash;Après
+que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait
+de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me
+répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un
+canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours
+le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un
+courant opposés.</p>
+
+<p>Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de
+la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la
+cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de
+l'Orénoque,&mdash;dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus
+tard, notre île était située,&mdash;et que la terre que je découvrais à
+l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la
+pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi
+mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et
+les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait
+avec la plus grande ouverture de c&#339;ur imaginable. Je lui demandai aussi
+les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute
+réponse que <i>Caribs</i>, d'où je déduisis aisément que c'étaient les
+<i>Caribes</i>, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui
+s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et
+jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il
+voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest
+de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes
+moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus
+comme moi, et qu'ils avaient tué <i>beaucoup hommes</i>, ce fut son
+expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les
+cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont
+chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.</p>
+
+<p>Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île
+jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:&mdash;«Oui, oui, pouvoir y aller
+dans deux canots.»&mdash;Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par <i>deux
+canots</i>. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté,
+qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux
+pirogues.</p>
+
+<p>Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis
+lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre
+l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre
+Sauvage me prêterait.</p>
+
+<p>Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il
+avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de
+jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour,
+entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me
+comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père.
+Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait
+fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il
+me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de
+tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était
+très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que
+la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage
+avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il
+devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me
+repartit:&mdash;«Toute chose lui dit: Ô!»&mdash;Mais, repris-je, les gens qui
+meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?&mdash;«Oui, répliqua-t-il,
+eux touts aller vers Benamuckée.»&mdash;Enfin je lui demandai si ceux qu'on
+mange y vont de même,&mdash;et il répondit: Oui.</p>
+
+<p>Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu.
+Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui
+désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir
+et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant
+et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout.
+Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande
+attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ&mdash;envoyé
+pour nous racheter&mdash;et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous
+entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait
+nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu
+que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait
+les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes
+montagnes, où il faisait sa demeure.</p>
+
+<h2><a name="DIEU" id="DIEU"></a>DIEU</h2>
+
+<p>Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que
+non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait
+que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à-dire, je me
+le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces
+vieillards allaient lui dire: Ô!&mdash;c'est ainsi qu'il appelait faire des
+prières;&mdash;puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que
+Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses
+même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde,
+et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au
+clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le
+catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre,
+voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares.</p>
+
+<p>Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la
+supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller
+sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une
+imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus
+encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient
+réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors
+j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa
+rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette
+haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde
+au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use
+pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se
+ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses
+piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres
+tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix.</p>
+
+<p>Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de
+justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur
+l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui
+démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême
+pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et
+la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de
+tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son
+origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à
+faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.&mdash;Le pauvre garçon
+m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et
+innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé
+longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible
+détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les <i>ouvriers
+d'iniquité</i>; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous
+détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il
+m'avait écouté avec un grand sérieux.</p>
+
+<p>Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le
+c&#339;ur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à
+renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de
+Christ sur la terre:&mdash;«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est
+si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus
+puissance que le diable?»&mdash;«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus
+fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous
+prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de
+résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»&mdash;«Mais,
+reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le
+diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus
+méchant?»</p>
+
+<p>Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse
+alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant
+guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un <i>résolveur</i> de
+difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas
+l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une
+réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son
+langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui
+dis:&mdash;«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le
+jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer
+dans le feu éternel.»&mdash;Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la
+charge en répétant mes paroles:&mdash;«Réservé à la fin! moi pas comprendre;
+mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand
+auparavant?»&mdash;«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi
+Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes
+qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir
+et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à
+cela:&mdash;«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi
+vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu
+pardonner touts.»&mdash;Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et
+ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la
+nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu
+et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la
+conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut
+amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée
+pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur
+devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule,
+dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de
+Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,&mdash;j'entends la parole divine,&mdash;et
+l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont
+les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance
+salutaire de Dieu et les voies du salut.</p>
+
+<p>J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me
+levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors;
+et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier
+Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet
+infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le c&#339;ur de cette pauvre
+ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la
+réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si
+efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa
+conscience convaincue et son âme sauvée.&mdash;Quand il fut de retour,
+j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des
+hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile
+annoncée de la part du Ciel, c'est-à-dire la repentance envers Dieu et
+la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi
+notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien
+la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient
+exclus de la Rédemption, venue seulement pour les <i>brebis égarées de la
+maison d'Israël</i>.</p>
+
+<p>Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes
+les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse
+créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera
+en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je
+m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je
+n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent
+naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour
+l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la
+recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma
+vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais
+pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé.
+Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait
+excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie
+solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement
+conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui
+m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence
+pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour
+l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine
+chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût
+connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je
+réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait
+dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce
+lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de
+toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir.</p>
+
+<p>Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes
+conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je
+passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et
+complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui
+puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon
+Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni!
+j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et
+des pénitents consolés et régénérés.&mdash;Nous avions la parole de Dieu à
+lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en
+Angleterre.</p>
+
+<p>Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon
+mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens
+et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais
+tout-à-l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des
+deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une
+lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette
+portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui,
+c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la
+doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans
+les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et
+entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de
+mon devoir pour me porter directement au grand &#339;uvre de la repentance
+sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur,
+source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à
+touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où
+précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même
+suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien
+tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent.</p>
+
+<p>Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux
+contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion,
+soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement
+ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à-fait chose vaine, comme,
+autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre
+humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et
+nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant
+et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et
+nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de
+sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la
+connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui
+répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions
+pu y parvenir.&mdash;Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et
+suivre chaque chose dans son ordre.</p>
+
+<p>Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance,
+lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler
+couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes
+aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île;
+comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au
+mystère,&mdash;car c'en était un pour lui,&mdash;de la poudre et des balles, et je
+lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir
+extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu,
+semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse;
+mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui
+non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme
+beaucoup plus utile dans une foule d'autres.</p>
+
+<h2><a name="HOMMES_BARBUS_AU_PAYS_DE_VENDREDI" id="HOMMES_BARBUS_AU_PAYS_DE_VENDREDI"></a>HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI</h2>
+
+<p>Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement
+de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment
+nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les
+autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les
+parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord
+duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où
+il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et
+avait entièrement disparu.</p>
+
+<p>Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes
+quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je
+n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement
+délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort
+long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à
+quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir
+au lieu à ma nation.»</p>
+
+<p>Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en
+y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé
+sur le rivage qu'il habitait, c'est-à-dire, comme il me l'expliqua, y
+avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque
+vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa
+chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je
+fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes
+s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations
+pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce
+bateau.</p>
+
+<p>Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même
+de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:&mdash;«Nous sauver hommes
+blancs de noyer.»&mdash;Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans
+le bateau?»&mdash;«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»&mdash;Je le
+questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à
+dix-sept.&mdash;«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»&mdash;«Ils vivent,
+ils demeurent chez ma nation.»</p>
+
+<p>Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce
+pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon
+île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut
+donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés
+dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les
+Sauvages.</p>
+
+<p>Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient
+devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans
+qu'ils étaient là, que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur
+donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils
+n'eussent point été tués et mangés:&mdash;«Non, me dit-il, eux faire frère
+avec eux»&mdash;C'est-à-dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé.
+Puis il ajouta:&mdash;«Eux manger non hommes que quand la guerre fait
+battre,»&mdash;c'est-à-dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit
+battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre.</p>
+
+<p>Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet
+de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans
+un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je,
+que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la
+terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à
+sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je
+lui en demandai le sujet:&mdash;«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon
+pays, là ma nation!</p>
+
+<p>Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face;
+ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion,
+comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet
+air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me
+laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de
+mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais
+il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait
+toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il
+ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses
+compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens,
+pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il
+avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits
+prisonniers de guerre.</p>
+
+<p>Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête
+créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma
+défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins
+plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi
+aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas
+une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois
+comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que
+plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction.</p>
+
+<p>Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je
+le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des
+nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il
+disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps
+ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai
+de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon
+trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie.</p>
+
+<p>Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était
+brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent,
+j'appelai Vendredi et lui dis:&mdash;«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton
+pays, chez ta propre nation?»&mdash;«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux
+d'être dans ma propre nation.»&mdash;«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu
+redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état
+sauvage où tu étais auparavant?»&mdash;Il prit un air chagrin, et, secouant
+la tête, il répondit:&mdash;«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur
+conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau,
+lait; non plus manger hommes.»&mdash;«Alors ils te tueront.»&mdash;À ce mot il
+devint sérieux, et répliqua:&mdash;«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers
+aimer apprendre.»&mdash;Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à
+s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des
+hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors
+s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit
+qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un
+canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:&mdash;«Moi partir
+avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»&mdash;«Non, non,
+moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»&mdash;Il
+entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis
+et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me
+narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept
+hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à
+leur rivage dans la détresse.</p>
+
+<p>Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour
+tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient
+être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je
+réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne
+pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île
+éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans
+secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière
+de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour
+retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite
+frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,&mdash;car je
+la tenais toujours enfoncée sous l'eau,&mdash;je la mis à flot, je la lui fis
+voir, et nous y entrâmes touts les deux.</p>
+
+<p>Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la man&#339;uvre: il la faisait
+courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire.
+Tandis que nous voguions, je lui dis:&mdash;«Eh bien! maintenant, Vendredi,
+irons-nous chez ta nation?»&mdash;À ces mots il resta tout stupéfait, sans
+doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller
+si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain
+donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais
+faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment
+grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée
+là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue
+et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un
+bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait&mdash;beaucoup assez
+vivres, boire, pain:&mdash;c'était là sa manière de parler.</p>
+
+<p>En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui
+le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de
+cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua
+pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il
+avait. Il me répondit ainsi:&mdash;«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi
+moi fait?»&mdash;Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais
+point du tout en colère.&mdash;«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant
+ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma
+nation?»&mdash;«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y
+retourner?»&mdash;«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là:
+Vendredi là et pas maître là.»&mdash;En un mot il ne pouvait se faire à
+l'idée de partir sans moi.&mdash;«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je;
+mais que ferais-je là?»&mdash;Il me répliqua très-vivement là-dessus:&mdash;«Vous
+faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être
+hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner
+connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»&mdash;«Hélas! Vendredi,
+répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un
+ignorant.»&mdash;«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner
+eux bien.»&mdash;«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi;
+laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»&mdash;À ces paroles il
+retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait
+coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.&mdash;«Que
+faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»&mdash;«Vous prendre, vous tuer
+Vendredi.»&mdash;«Moi te tuer! Et pourquoi?»&mdash;«Pourquoi, répliqua-t-il
+prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas
+renvoyer Vendredi loin.»&mdash;Il prononça ces paroles avec tant de
+componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je
+découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si
+ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne
+l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi.</p>
+
+<p>Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une
+affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même
+je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa
+source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son
+espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je
+n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie
+d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire
+une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la
+supposition déduite du premier entretien, c'est-à-dire qu'il y avait là
+dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis
+en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être
+abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon
+projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une
+flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons
+gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était
+qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer
+notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que
+j'avais commise la première fois.</p>
+
+<h2><a name="CHANTIER_DE_CONSTRUCTION" id="CHANTIER_DE_CONSTRUCTION"></a>CHANTIER DE CONSTRUCTION</h2>
+
+<p>À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle
+sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais
+même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais
+seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle <i>fustok</i> et
+qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de
+Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur.
+Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire
+un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des
+outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné
+la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre
+pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches,
+que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son
+extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta
+encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en
+quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.&mdash;Elle
+aurait pu porter vingt hommes très-aisément.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa
+grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur
+Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui
+demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y
+aventurer.&mdash;«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand
+même grand souffler vent.»&mdash;Cependant j'avais encore un projet qu'il ne
+connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma
+pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez
+aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là,
+car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi
+de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et
+l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais
+que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de
+vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais
+mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation,
+n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un
+semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries,
+et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui
+me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup
+de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car
+je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose
+triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en
+<i>épaule de mouton,</i> qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic
+au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une
+voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la
+man&#339;uvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de
+Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de
+mon histoire.</p>
+
+<p>Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à-dire à
+gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement,
+j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider
+à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail.
+Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais
+l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y
+travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en
+considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours
+et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta
+autant de labeur que le bateau tout entier.</p>
+
+<p>Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur
+Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car,
+bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la man&#339;uvre
+de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand
+il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et
+quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt
+de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors,
+dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu
+de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un
+navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui
+faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare
+d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la
+boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours
+visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les
+saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni
+sur terre, ni sur mer.</p>
+
+<p>J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans
+cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon
+serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie
+d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout
+le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce
+lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses
+miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais
+encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant
+de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte
+et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que
+ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans
+l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire
+je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes
+raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même
+qu'auparavant.</p>
+
+<p>La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de
+coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en
+sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit
+au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage
+pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit
+bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à
+la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher
+l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du
+retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes
+d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien
+qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de
+novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon
+entreprise.</p>
+
+<p>Quand la saison favorable s'approcha, comme la pensée de mon dessein
+renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer
+tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une
+certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je
+me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer
+notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces
+apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour
+voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous
+faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands
+des &#339;ufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que
+depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma
+fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre,
+et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:&mdash;«Ô maître!
+ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»&mdash;«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui
+dis-je.»&mdash;«Oh! Là-bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»&mdash;Je
+conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais,
+après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,&mdash;«Eh bien!
+Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»&mdash;Je le rassurai ainsi autant
+que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était
+tout-à-fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages
+étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le
+dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le
+réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand
+danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.&mdash;«Mais il faut,
+ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre,
+Vendredi?»&mdash;«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand
+nombre.»&mdash;«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils
+ne tueront pas.»&mdash;Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il
+me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce
+que je lui enjoindrais. Il répondit:&mdash;«Moi mourir quand vous commander
+mourir, maître.» Là-dessus j'allai chercher une bonne goutte de <i>rum</i> et
+la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon <i>rum</i> que j'en avais
+encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux
+fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de
+chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris
+ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de
+cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles
+seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté,
+et je donnai à Vendredi sa hachette.</p>
+
+<p>Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je
+gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais
+découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là
+vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur
+unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois
+corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé,
+qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire.</p>
+
+<p>Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit
+d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage
+était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette
+observation et l'horreur que m'inspirait l'&#339;uvre atroce que ces
+misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je
+retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux
+et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes
+côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par
+le <i>rum</i> que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta
+comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir.</p>
+
+<p>Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que
+je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa
+ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même
+un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous
+nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite
+bouteille de <i>rum,</i> et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles.
+Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne
+point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui
+eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à
+ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner
+le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant
+qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu
+chose facile à faire.</p>
+
+<p>Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent
+à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de
+leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes,
+il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais
+été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle
+nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des
+hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention
+de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare
+est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi
+bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à
+leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs
+actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera
+bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national
+il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon
+affaire.</p>
+
+<h2><a name="CHRISTIANUS" id="CHRISTIANUS"></a>CHRISTIANUS</h2>
+
+<p>Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur
+ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à
+lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi&mdash;Ces
+pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de
+me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir
+alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre,
+à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une
+injonction formelle.</p>
+
+<p>Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la
+précaution et le silence possibles,&mdash;ayant Vendredi sur mes talons,&mdash;je
+marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche
+des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi.
+J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était
+juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter
+réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il
+obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait
+très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un
+de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un
+autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt,
+affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était
+pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il
+m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul
+mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à
+l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc
+couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou
+quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était
+Européen et qu'il avait des vêtements.</p>
+
+<p>Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux
+que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant
+un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors
+je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère,
+quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant
+d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui
+couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre
+arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement
+sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces
+misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement
+d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être
+l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés
+pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:&mdash;«Maintenant,
+lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.&mdash;«Alors,
+Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y
+manquer en rien.»&mdash;Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de
+chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en
+joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.&mdash;«Es-tu prêt? lui
+dis-je alors.»&mdash;«Oui,» répondit-il.&mdash;«Allons, feu sur touts!»&mdash;Et au
+même instant je tirai aussi.</p>
+
+<p>Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en
+blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut,
+soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas
+blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient
+de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur
+venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin,
+comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements.
+Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil
+de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma
+et ajusta aussi.&mdash;«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.&mdash;«Oui,
+répondit-il.&mdash;«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous
+tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes
+n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites
+balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de
+frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang,
+criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la
+plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas
+tout-à-fait morts.</p>
+
+<p>&mdash;«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides
+et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»&mdash;Ce qu'il
+fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois
+avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils
+m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi
+d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était
+guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre
+victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du
+festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne
+sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et
+s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient
+jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai
+vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me
+comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges
+pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait
+touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en
+vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un
+troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.</p>
+
+<p>Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je
+coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé
+ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui
+il était. Il répondit en latin: <i>Christianus</i>. Mais il était si faible
+et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma
+bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de
+boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea.
+Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: <i>Español</i>.
+Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes
+possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.&mdash;«Señor, lui
+dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus
+tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force,
+prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»&mdash;il les prit avec
+gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si
+elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses
+meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais
+il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres
+misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur
+étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à
+s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le
+cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si
+trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent
+seulement d'effroi.</p>
+
+<p>Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon
+coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon
+sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous
+avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous
+avions laissées là; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui
+donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et
+recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient
+besoin.</p>
+
+<p>Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre
+l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de
+leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui
+ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et
+aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà
+cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à
+la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon,
+l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui
+arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna
+sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du
+corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au
+secours, j'eusse eu le temps de le joindre.</p>
+
+<p>Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans
+autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha
+premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je
+l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol
+m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et
+il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux;
+mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où
+Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui,
+malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces
+vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois
+rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions
+savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui
+s'échappèrent de nos mains.&mdash;</p>
+
+<p>3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre.</p>
+
+<p>2 Tués à la décharge suivante.</p>
+
+<p>2 Tués par Vendredi dans le bateau.</p>
+
+<p>2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord.</p>
+
+<p>1 Tué par le même dans les bois.</p>
+
+<p>3 Tués par l'Espagnol.</p>
+
+<p>4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna
+la chasse.</p>
+
+<p>4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort.</p>
+
+<p>21 en tout.</p>
+
+<p>Ceux qui étaient dans le canot man&#339;uvrèrent rudement pour se mettre hors
+de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois
+coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait
+vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse;
+et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais
+qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent
+peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur
+nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à
+un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre;
+mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage,
+étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été
+l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se
+passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il
+était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si
+long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.</p>
+
+<p>Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui
+l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se
+soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant
+sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir.</p>
+
+<p>Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de
+l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une
+goutte de <i>rum</i> à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son
+salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint
+à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à
+attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce
+Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser,
+chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et
+la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il
+se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui
+faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à
+lui-même, il s'écria:&mdash;«C'est mon père!»</p>
+
+<h2><a name="VENDREDI_ET_SON_PERE" id="VENDREDI_ET_SON_PERE"></a>VENDREDI ET SON PÈRE</h2>
+
+<p>Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie
+et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père
+délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses
+extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit
+je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de
+son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui
+tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il
+prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les
+réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je
+lui donnai du <i>rum</i> de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent
+un excellent effet.</p>
+
+<p>Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui
+était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au
+bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur
+chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si
+violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était
+contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et
+qu'ils eussent regagné leur côte.</p>
+
+<p>Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père,
+que de quelque temps je n'eus pas le c&#339;ur de l'arracher de là. Cependant
+lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers
+moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui
+demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et
+répondit:&mdash;«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»&mdash;Je lui
+donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je
+portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de <i>rum</i> pour
+lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais
+encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en
+donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée
+que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été
+épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,&mdash;car c'était le garçon le
+plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;&mdash;il courait avec une telle
+vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant.
+J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son
+chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins
+de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus
+qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la
+main.</p>
+
+<p>Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un
+pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en
+outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il
+porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré,
+j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que
+le <i>rum</i> ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait
+de soif.</p>
+
+<p>Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un
+peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au
+pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui
+envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme,
+qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un
+arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils
+avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui
+apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre
+le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une
+poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude
+et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais,
+quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant
+qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais
+réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses.
+Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter
+et de les lui bassiner avec du <i>rum,</i> comme il avait fait à son père.</p>
+
+<p>J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi
+fut retenu là, toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait
+la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même
+posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva
+sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait
+que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva
+seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc
+aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât
+à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre
+demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune
+et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et
+l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur;
+puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il
+ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez
+violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais
+marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et,
+les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment
+où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il
+me répondit:&mdash;«Vais chercher plus bateau.»&mdash;Puis il repartit comme le
+vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et
+il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y
+arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla
+ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois
+dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne
+savait que faire.</p>
+
+<p>Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les
+inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus
+bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur
+laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous
+les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification,
+nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était
+impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point
+l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes
+fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de
+vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans
+l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que
+j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais
+avoir, c'est-à-dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées
+dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir.</p>
+
+<p>Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il
+me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un
+Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que
+j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple
+était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur;
+touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si
+besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et
+ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était
+protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était
+papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de
+conscience dans toute l'étendue de mes États.</p>
+
+<p>Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers
+délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je
+songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à
+Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri
+d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que
+je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et
+étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de
+viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le
+bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,&mdash;car jamais je
+n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,&mdash;je portai le
+tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table pour mes
+hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner.
+Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant
+d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui
+parlait assez bien la langue des Sauvages.</p>
+
+<p>Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de
+prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes
+à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de
+bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les
+cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu
+l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de
+leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne
+pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en
+supporter la vue si je fusse allé par là. Il exécuta touts mes ordres
+ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages;
+si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement
+que par le coin du bois qui saillait sur la place.</p>
+
+<p>Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets.
+Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il
+pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous
+attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que
+nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu
+surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite;
+qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers
+certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il
+était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à
+ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit
+qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si
+effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués,
+du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que
+leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs,
+et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient
+apparus,&mdash;c'est-à-dire Vendredi et moi,&mdash;étaient deux esprits célestes
+ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des
+hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les
+avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne
+pouvaient pas concevoir qu'un homme pût <i>darder feu, parler tonnerre</i> et
+tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux
+Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et
+d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de
+descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de
+ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer,
+qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île
+ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.</p>
+
+<p>Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de
+continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et
+toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase
+campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.</p>
+
+<p>Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot
+reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me
+remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père
+de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement
+qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais.</p>
+
+<h2><a name="PREVOYANCE" id="PREVOYANCE"></a>PRÉVOYANCE</h2>
+
+<p>Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation
+sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait
+encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant
+fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité,
+en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur
+nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes
+les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu
+à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane,
+où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en
+pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les
+marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord
+cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que
+le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres
+à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de
+faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être
+dévorés.</p>
+
+<p>Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur
+étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant
+gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès
+leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.</p>
+
+<p>Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là, et s'ils
+n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils
+avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni
+bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte,
+leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le
+désespoir.</p>
+
+<p>Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient,
+venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si,
+étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui
+avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur
+trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance
+n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent
+mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux
+avantages qu'ils se promettent.&mdash;«Ce serait une chose bien dure pour
+moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils
+me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un
+Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la
+nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais
+mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les
+griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant
+l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais
+persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide
+de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous
+transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte
+espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur
+aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur
+patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon
+sort pire qu'il n'était auparavant.</p>
+
+<p>Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur
+condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés,
+qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un
+homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je
+voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de
+tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait
+en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient
+entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait
+jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi,
+d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part,
+et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils
+eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je
+voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par
+eux et signé de leur main.</p>
+
+<p>Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se
+séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse
+l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang
+s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.</p>
+
+<p>Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et
+très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable,
+dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle
+qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils
+avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il
+était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et
+mourir pour moi.</p>
+
+<p>Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le
+vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut
+tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui
+décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que
+je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai
+de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait:</p>
+
+<p>Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce
+temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes
+besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce
+que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais
+ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma
+famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes,
+qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette
+provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir
+avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à
+l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il
+croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de
+défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain
+que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin
+d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la
+disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point
+se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.&mdash;«Vous le
+savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de
+leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu
+lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain
+dans le désert.»</p>
+
+<p>Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé
+de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à
+labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois
+dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout
+duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé
+assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de
+riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de
+notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour
+notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre
+récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part
+notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il
+demeure six mois en terre dans ce pays.</p>
+
+<p>Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les
+Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement
+dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous
+avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance,
+il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de
+l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me
+paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père
+de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de
+leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette
+affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit
+un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même
+jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes
+planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq
+pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser
+quel prodigieux travail cela exigeait.</p>
+
+<p>En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit
+troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la
+chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même
+avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes
+une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car
+toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris,
+et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les
+raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité
+tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se
+préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante
+ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une
+grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous
+assure, excessivement succulent.</p>
+
+<p>C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut
+pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle
+l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux
+boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt
+boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien
+assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien
+même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous
+eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé
+notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde,
+c'est-à-dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté
+notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie,
+j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes.
+L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me
+blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme
+clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand
+surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à
+l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait
+négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui
+donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût
+d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il
+n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait
+dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur
+délivrance; mais, bien loin de là! qu'il la soutiendrait et la
+défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait
+il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être
+écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être
+satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce
+fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.</p>
+
+<p>Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,&mdash;le père de
+Vendredi,&mdash;partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire
+qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils
+arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.</p>
+
+<p>Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de
+poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de
+n'en user que dans les occasions urgentes.</p>
+
+<p>Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures
+que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques
+jours.&mdash;Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs
+suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs
+compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir,
+leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils
+déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les
+reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage.</p>
+
+<h2><a name="DEBARQUEMENT_DU_CAPITAINE_ANGLAIS" id="DEBARQUEMENT_DU_CAPITAINE_ANGLAIS"></a>DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS</h2>
+
+<p>Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans
+son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte
+exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le
+retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des
+années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je
+vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des
+années.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint
+une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe
+dans l'histoire.&mdash;J'étais un matin profondément endormi dans ma <i>huche;</i>
+tout-à-coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me
+cria:&mdash;«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»</p>
+
+<p>Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai,
+aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage,
+qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis
+ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume;
+mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer,
+j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui
+portait le cap sur mon île, avec une voile en <i>épaule de mouton,</i> comme
+on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi
+tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était
+située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là-dessus
+j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens
+n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore
+s'ils étaient amis ou ennemis.</p>
+
+<p>Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à
+faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher,
+comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et
+que je voulais planer au loin sans me découvrir.</p>
+
+<p>À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon &#339;il distingua
+parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi
+au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes
+observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être
+anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise.</p>
+
+<p>Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir
+un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes
+compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la
+dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source
+m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris
+d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir
+dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour
+revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir.
+Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en
+état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus
+que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait
+mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de
+voleurs et de meurtriers.</p>
+
+<p>Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements
+secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir
+la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et
+avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait
+quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les
+manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des
+esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent
+tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas
+qu'ils nous viennent de quelque agent propice,&mdash;soit suprême ou
+inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,&mdash;et qu'ils
+nous sont donnés pour notre bien?</p>
+
+<p>Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce
+raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette
+secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été
+inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire
+qu'auparavant, comme on le verra tout-à-l'heure.</p>
+
+<p>Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation
+approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer
+et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas
+tout-à-fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où
+j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la
+grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car
+autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait
+eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de
+tout ce que j'avais.</p>
+
+<p>Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils
+étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent
+Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes,
+dont je trouvai que trois étaient sans armes et&mdash;autant que je pus
+voir&mdash;garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre
+firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus
+distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés,
+des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une
+sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient
+quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés,
+mais pas aussi profondément que le premier.</p>
+
+<p>À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel
+serait le sens de tout cela.&mdash;Vendredi tout-à-coup s'écria en anglais et
+de son mieux possible:&mdash;Ô maître! vous voir hommes anglais manger
+prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»&mdash;«Quoi! dis-je à Vendredi,
+tu penses qu'ils vont les manger?»&mdash;«Oui, répondit-il, eux vouloir les
+manger.»&mdash;«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne
+veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.»</p>
+
+<p>Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce
+pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle,
+m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés.
+Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou
+poignard,&mdash;comme l'appellent les marins,&mdash;pour frapper un de ces
+malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se
+glaça dans mes veines.</p>
+
+<p>Je regrettais alors du fond du c&#339;ur notre Espagnol et le vieux Sauvage
+parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver
+inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois
+hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre
+expédient se présenta à mon esprit.</p>
+
+<p>Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers
+par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par
+toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai
+aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur
+plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'&#339;il
+hagard comme des hommes au désespoir.</p>
+
+<p>Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et
+commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me
+croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de
+moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai
+dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes
+féroces.</p>
+
+<p>De même que cette nuit-là je ne me doutais pas du secours que j'allais
+recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la
+tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si
+long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas
+combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien
+elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils
+étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et
+dans un cas désespéré.</p>
+
+<p>Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes
+raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui
+ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont
+toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre
+grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne
+l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens
+qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine.</p>
+
+<p>C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient
+venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt
+rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils
+s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que
+l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée.</p>
+
+<p>Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus
+tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant
+l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe
+trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses
+camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais
+touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était
+trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse,
+presque comme un sable mouvant.</p>
+
+<p>Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de
+touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là
+dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre&mdash;, en
+l'engageant à s'éloigner de la chaloupe&mdash;«Hé! Jack, peux-tu pas la
+laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».&mdash;Ces mots me
+confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes
+compatriotes.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois
+sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation,
+sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma
+demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à
+flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même
+d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien
+qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout
+autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à
+Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je
+pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma
+figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de
+chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux
+pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.</p>
+
+<p>Mon dessein était, comme je le disais tout-à-l'heure, de ne faire aucune
+tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus
+chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans
+les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres
+infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient
+cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de
+mille de moi, et probablement hors de la vue des autres.</p>
+
+<p>Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de
+leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que
+j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi,
+aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à-fait une
+figure de fantôme aussi effroyable que la mienne.</p>
+
+<h2><a name="OFFRES_DE_SERVICE" id="OFFRES_DE_SERVICE"></a>OFFRES DE SERVICE</h2>
+
+<p>Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant
+qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:&mdash;«Qui
+êtes-vous, gentlemen?»</p>
+
+<p>Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés
+quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils
+restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la
+parole en anglais:&mdash;Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma
+venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous
+y attendissiez pas»&mdash;«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me
+répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car
+notre condition passe tout secours humain.»&mdash;«Tout secours vient du
+Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à
+même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand
+malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une
+supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,&mdash;j'ai vu l'un d'eux
+lever son sabre pour vous tuer.»</p>
+
+<p>Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans
+l'ébahissement, s'écria:&mdash;«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité,
+êtes-vous un homme ou un Ange?»&mdash;«Soyez sans crainte, sir, répondis-je;
+si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux
+vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie,
+mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous
+secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons
+des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir?
+Dites quelle est votre infortune?</p>
+
+<p>&mdash;«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos
+assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce
+vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande
+peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce
+lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre
+un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place
+inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.»</p>
+
+<p>&mdash;«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont
+allés?»&mdash;«Ils sont là, sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré
+d'arbres; mon c&#339;ur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils
+ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous
+massacreraient touts.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.&mdash;«Deux mousquets seulement
+et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.&mdash;. «Fort bien,
+dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est
+chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les
+faire prisonniers?»&mdash;Il me dit alors que parmi eux il y avait deux
+désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce;
+mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres
+retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me
+dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait
+à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.&mdash;«Eh bien, dis-je,
+retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur
+qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»&mdash;Puis
+volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous
+eussent cachés.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous
+prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en
+me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en
+toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le
+navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans
+quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres
+hommes protestèrent de même.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici:</p>
+
+<p>«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez
+ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos
+mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni
+aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres;</p>
+
+<p>«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez
+gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.»</p>
+
+<p>Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi
+humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes
+extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il
+le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la
+poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable
+de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais
+il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je
+croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi,
+était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient
+couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait
+se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la
+providence de Dieu la direction de nos coups.</p>
+
+<p>Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les
+tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles
+vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le
+bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord
+et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.&mdash;«Cela étant, dis-je, la
+nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre
+vie.»&mdash;Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le
+sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le
+jugeraient convenable.</p>
+
+<p>Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller,
+et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine
+s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.&mdash;«Eh
+bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à
+dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent,
+c'est votre faute.»</p>
+
+<p>Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais
+donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons,
+armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes
+firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna,
+et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop
+tard, car au moment où il cria ils firent feu,&mdash;j'entends les deux
+hommes,&mdash;le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien
+visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la
+place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se
+dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine
+le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il
+ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots
+il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De
+cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement
+blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il
+serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde.
+Le capitaine leur dit:&mdash;«Je vous accorderai la vie si vous voulez me
+donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont
+vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à
+recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»&mdash;Ils
+lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer;
+et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je
+n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds
+et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la
+chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la
+voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort
+heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit
+des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il
+était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter
+aussi; et notre victoire fut complète.</p>
+
+<p>Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir
+réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui
+contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait
+jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été
+fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un
+tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand
+il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été
+préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent
+sur sa face, et il ne put proférer une parole.</p>
+
+<p>Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses
+deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue,
+c'est-à-dire par le haut de la maison. Là, pour se rafraîchir, je leur
+offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai
+toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour,
+mon bien long séjour en ce lieu.</p>
+
+<p>Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait
+leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et
+combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il
+y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces
+régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il
+était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de
+toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage
+tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais
+que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance
+à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la
+lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire
+était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec
+moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures
+prendre.&mdash;«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant
+trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie
+vis-à-vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser
+les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils
+seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses
+colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les
+attaquer.»</p>
+
+<p>Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la
+conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement
+quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans
+quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et
+de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les
+gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et
+la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation
+pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en
+force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci
+très-plausible.</p>
+
+<p>Là-dessus je lui dis:&mdash;«La première chose que nous avons à faire est de
+nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils
+ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la
+désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence
+nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à
+bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à-dire une bouteille
+d'eau de vie et une autre de <i>rum</i>, quelques biscuits, une corne à
+poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il
+y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi,
+surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant
+d'années.</p>
+
+<h2><a name="TRANSLATION_DES_PRISONNIERS" id="TRANSLATION_DES_PRISONNIERS"></a>TRANSLATION DES PRISONNIERS</h2>
+
+<p>Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,&mdash;les rames, le mât, la
+voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai
+dit,&mdash;nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils
+venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent
+toutefois la remmener.</p>
+
+<p>À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de
+recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils
+repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la
+mettre en état de nous transporter aux Îles-sous-le-Vent et de
+recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours
+présents à ma pensée.</p>
+
+<p>Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la
+grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un
+trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous
+étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que
+nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis
+nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour
+rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se
+remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux.</p>
+
+<p>À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon
+n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le
+vîmes,&mdash;à l'aide de mes longues-vues,&mdash;mettre à la mer une autre
+embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait
+nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes,
+munis d'armes à feu.</p>
+
+<p>Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes
+tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes
+d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait
+dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour
+venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante.</p>
+
+<p>De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le
+capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes
+qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi
+eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été
+assurément entraînés dans le complot par les autres.</p>
+
+<p>Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal
+officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui
+que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés
+dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils
+ne fussent trop forts pour nous.</p>
+
+<p>Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position
+étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les
+conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions
+être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou
+mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des
+circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne
+d'être tentée.&mdash;«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que
+j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui
+vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une
+chose malencontreuse dans toute cette affaire.»&mdash;«Eh quelle est-elle?»
+dit-il.&mdash;«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous
+l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner.
+S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la
+providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains;
+car faites fond là-dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage
+sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.»</p>
+
+<p>Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui
+redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre
+besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire,
+nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en
+étions parfaitement assurés.</p>
+
+<p>Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je
+les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma
+caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité
+d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des
+bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent
+garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur
+promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur
+liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper,
+ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement
+qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent
+très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des
+provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur
+bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions
+nous-mêmes.&mdash;Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle
+à l'entrée de la caverne.</p>
+
+<p>Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la
+vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop
+s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la
+recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et
+de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves
+garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en
+doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant
+surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre
+honnêtes hommes parmi eux.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre
+embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre
+en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais
+craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage,
+avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible
+de nous en emparer.</p>
+
+<p>Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir
+touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent
+dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,&mdash;comme il a été
+dit,&mdash;de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond.</p>
+
+<p>Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de
+toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne
+pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était
+peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une
+salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en
+firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient
+dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en
+notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois
+la hardiesse de répondre.</p>
+
+<p>Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent,
+comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers
+le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et
+leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur
+esquif et remontèrent touts à bord.</p>
+
+<p>À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il
+pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile,
+regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait
+décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer.
+Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter.</p>
+
+<p>À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais
+avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils
+avaient délibéré, c'est-à-dire qu'ils laissèrent trois hommes dans
+l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent
+dans le pays pour chercher leurs compagnons.</p>
+
+<p>Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir
+que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne
+serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce
+qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de
+l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous
+perdrions le bâtiment sans retour.</p>
+
+<p>Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce
+qu'offrirait l'issue des choses.&mdash;Après que les sept hommes furent
+descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à
+une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre.
+Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et
+marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle
+était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans
+en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près
+de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent
+davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer.</p>
+
+<p>Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils
+pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au
+Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à
+appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là, n'osant pas sans doute
+s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils
+s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient
+trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première
+bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de
+l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien
+qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril
+qu'ils avaient à craindre.</p>
+
+<p>Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur
+délibération.&mdash;«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve
+générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons
+touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à
+coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans
+effusion de sang.»&mdash;J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût
+exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant
+qu'ils eussent pu recharger leurs armes.</p>
+
+<p>Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps
+fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon
+opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors,
+s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions
+peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque
+stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif.</p>
+
+<p>Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir
+s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables
+consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer.
+Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place
+pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour
+annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage
+projeté.</p>
+
+<p>Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,&mdash;et
+cela était réellement,&mdash;qu'ils renonçaient à leurs recherches et se
+décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à
+qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance;
+mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai
+d'un stratagème qui répondit complètement à mon but.</p>
+
+<p>J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté
+de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages
+lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite
+butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier
+aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots
+les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu,
+de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant
+toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les
+attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis
+enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai.</p>
+
+<h2><a name="LA_CAPITULATION" id="LA_CAPITULATION"></a>LA CAPITULATION</h2>
+
+<p>Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand
+Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt,
+et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté
+de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à-coup ils furent arrêtés
+par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et
+firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je
+l'avais prévu.</p>
+
+<p>Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été
+conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port,
+ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en
+laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit
+arbre sur le rivage.</p>
+
+<p>C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du
+capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi,
+et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux
+matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le
+rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait
+entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le
+capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria
+à l'autre, qui était dans l'esquif:&mdash;«Rends-toi ou tu es mort.»</p>
+
+<p>Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui
+voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs
+c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins
+de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement
+il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit
+sincèrement à nous.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si
+bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils
+les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre,
+jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les
+laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner
+la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils
+revinrent auprès de nous.</p>
+
+<p>Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans
+l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché.</p>
+
+<p>Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils
+arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes
+entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci
+répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient
+marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous.</p>
+
+<p>Enfin ils atteignirent la chaloupe.&mdash;il serait impossible de décrire
+quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée
+dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux
+compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre
+de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans
+une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils
+seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des
+esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés.</p>
+
+<p>Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois
+leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment
+après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait,
+courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir.
+Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt
+ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez
+long-temps dura ce manége.</p>
+
+<p>Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement
+sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec
+avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je
+voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais
+l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se
+sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon
+embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à
+quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne
+pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient
+avant de faire feu.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le
+maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et
+qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna
+ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était
+tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir,
+qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le
+frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès
+qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi
+que Vendredi, ils firent feu dessus.</p>
+
+<p>Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps
+et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le
+troisième prit la fuite.</p>
+
+<p>À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée,
+qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi,
+mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les
+trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.</p>
+
+<p>Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait
+juger de notre nombre.&mdash;J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans
+la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs
+noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là
+peut-être à des termes d'accommodement;&mdash;ce qui nous réussit à
+souhait;&mdash;car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où
+ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit
+donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:&mdash;«Tom Smith! Tom
+Smith!»&mdash;Tom Smith répondit aussitôt:&mdash;«Est-ce toi, Robinson?»&mdash;Car il
+paraît qu'il avait reconnu sa voix.&mdash;«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom
+de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous
+êtes touts morts à l'instant.»</p>
+
+<p>&mdash;À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»&mdash;«Ils sont
+ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous
+pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye
+blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes
+touts perdus.»</p>
+
+<p>&mdash;«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous
+rendons?»&mdash;«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,»
+répondit Robinson.&mdash;Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine
+lui-même se mit alors à crier:&mdash;«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous
+déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la
+vie sauve, hormis W<small>ILL</small> A<small>TKINS</small>.»</p>
+
+<p>Sur ce, W<small>ILL</small> A<small>TKINS</small> s'écria:&mdash;Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi
+quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»&mdash;Ce
+qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce W<small>ILL</small> A<small>TKINS</small> avait
+été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte,
+et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en
+l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se
+rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur:
+c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts
+gouverneur.</p>
+
+<p>Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai
+pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses
+compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y
+compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes,
+s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins
+avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État.</p>
+
+<p>Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer
+le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler
+avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son
+égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait
+conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence.</p>
+
+<p>Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur
+répondit là-dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du
+gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île
+stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une
+île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire
+pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait
+donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y
+être traités comme la justice le requérait, hormis A<small>TKINS</small>, à qui le
+gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il
+serait pendu le lendemain matin.</p>
+
+<p>Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit
+cependant tout l'effet désiré. A<small>TKINS</small> se jeta à genoux et supplia le
+capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les
+autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en
+Angleterre.</p>
+
+<p>Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était
+venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à
+s'employer de tout c&#339;ur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans
+l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils
+avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si
+j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à
+son tour, et il dit au capitaine:&mdash;«Capitaine, le commandant vous
+appelle.»&mdash;Le capitaine répondit aussitôt:&mdash;«Dites à son Excellence que
+je viens à l'instant.»&mdash;Ceci les trompa encore parfaitement, et ils
+crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante
+hommes.</p>
+
+<p>Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la
+prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à
+exécution le lendemain.</p>
+
+<p>Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je
+lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il
+prît A<small>TKINS</small> et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer,
+bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à
+Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine.</p>
+
+<p>Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait
+un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position.</p>
+
+<p>Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont
+j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils
+avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur
+conduite dépendait leur sort.</p>
+
+<p>À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en
+pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait
+qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le
+navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la
+condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le
+gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr
+mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient
+s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le
+vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce.</p>
+
+<p>On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par
+des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine,
+et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient
+fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie,
+ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur
+père tant qu'ils vivraient.</p>
+
+<p>&mdash;«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que
+vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son
+consentement.»&mdash;Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans
+lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils
+seraient fidèles.</p>
+
+<h2><a name="REPRISE_DU_NAVIRE" id="REPRISE_DU_NAVIRE"></a>REPRISE DU NAVIRE</h2>
+
+<p>Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en
+choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait
+pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que
+les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au
+château,&mdash;ma caverne,&mdash;le gouverneur voulait les garder comme otages,
+pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient
+perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés
+à un gibet sur le rivage.</p>
+
+<p>Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le
+gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors
+autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les
+cinq autres à faire leur devoir.</p>
+
+<p>Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le
+capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la
+première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine,
+j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que
+j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais
+de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en
+dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions
+prisonniers dans la caverne comme otages.</p>
+
+<p>Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage
+du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il
+fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept
+hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les
+garder à l'écart, et de les fournir de vivres.</p>
+
+<p>Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais
+Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire.
+J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine
+distance, où Vendredi devait les prendre.</p>
+
+<p>Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le
+capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait
+désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était
+qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le
+faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur
+ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour
+lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison,
+du château et autres choses semblables, en toute occasion.</p>
+
+<p>Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les
+deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit
+son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son
+second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent
+très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la
+nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine
+ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes
+et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les
+trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils
+eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec
+leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à
+coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et,
+fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui
+étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer
+les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand
+les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de
+misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> qui
+descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits
+prisonniers.</p>
+
+<p>Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son
+second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté
+le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté
+et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Quand le
+second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses
+hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le
+second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés,
+mais personne ne fut tué.</p>
+
+<p>Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé
+qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à
+travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la
+bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais.
+Là-dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans
+qu'aucun autre perdît la vie.</p>
+
+<p>Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de
+tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me
+donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les
+entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux
+heures du matin.</p>
+
+<p>Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme
+cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément
+jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me
+levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:&mdash;«Gouverneur,
+gouverneur!»&mdash;Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai
+sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et,
+me montrant du doigt le bâtiment:&mdash;«Mon cher ami et libérateur, me
+dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et
+tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était
+mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient
+appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau,
+ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique;
+puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près
+de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait
+débarqué juste à ma porte.</p>
+
+<p>Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais
+positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un
+grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant
+quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le
+capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui,
+sans quoi je serais tombé par terre.</p>
+
+<p>Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa
+poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée
+exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela
+m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire
+un mot.</p>
+
+<p>Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi,
+seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me
+disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes
+sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que
+mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des
+larmes, et peu après je recouvrai la parole.</p>
+
+<p>Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et
+nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme
+un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me
+semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour
+nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne
+l'univers et une preuve évidente que l'&#339;il d'une puissance infinie sait
+pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux
+malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît.</p>
+
+<p>Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon c&#339;ur reconnaissant. Et quel c&#339;ur
+aurait pu se défendre de le bénir, <i>Celui</i> qui non-seulement avait d'une
+façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert
+et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le
+reconnaître, toute délivrance procède!</p>
+
+<p>Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait
+apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment,
+et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient
+pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna
+d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était
+réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller
+avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme
+s'ils eussent dû partir sans moi.</p>
+
+<p>Premièrement il m'avait apporté un coffret à flacons plein d'excellentes
+eaux cordiales, six grandes bouteilles de vin de Madère, de la
+contenance de deux quartes, deux livres de très-bon tabac, douze grosses
+pièces de b&#339;uf salé et six pièces de porc, avec un sac de pois et
+environ cent livres de biscuit.</p>
+
+<p>Il m'apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine,
+un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule
+d'autres choses. Outre cela, et ce qui m'était mille fois plus utile, il
+ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires
+de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, et un
+très-bon habillement complet qu'il n'avait que très-peu porté. En un
+mot, il m'équipa des pieds à la tête.</p>
+
+<p>Comme on l'imagine, c'était un bien doux et bien agréable présent pour
+quelqu'un dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi
+déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces
+habits les premières fois que je m'en affublai.</p>
+
+<p>Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent
+transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter
+sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était
+important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre
+avec nous, surtout les deux d'entre eux que nous savions être
+incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit
+qu'il les connaissait pour des vauriens tels qu'il n'y avait pas à les
+domter, et que s'il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers,
+comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la
+première colonie anglaise qu'il atteindrait. Je m'apperçus que le
+capitaine lui-même en était fort chagrin.</p>
+
+<p>Aussi lui dis-je que, s'il le souhaitait, j'entreprendrais d'amener les
+deux hommes en question à demander eux-mêmes d'être laissés dans
+l'île.&mdash;«J'en serais aise, répondit-il, de tout mon c&#339;ur.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bien, je vais les envoyer chercher, et leur parler de votre
+part.»&mdash;Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors
+étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur
+ordonnai donc, dis-je, d'aller à la caverne, d'emmener les cinq
+prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y
+garder jusqu'à ce que je vinsse.</p>
+
+<p>Quelque temps après je m'y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus
+alors derechef appelé gouverneur. Touts étant réunis, et le capitaine
+m'accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis
+que j'étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le
+capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et
+d'exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans
+leurs propres piéges, et qu'il étaient tombés dans la fosse qu'ils
+avaient creusée pour d'autres.</p>
+
+<p>Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été
+recouvré, qu'il était pour lors dans la rade, et que tout-à-l'heure ils
+verraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison,
+car ils le verraient pendu au bout d'une vergue.</p>
+
+<h2><a name="DEPART_DE_LILE" id="DEPART_DE_LILE"></a>DÉPART DE L'ÎLE</h2>
+
+<p>Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu'ils avaient à alléguer pour
+que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait,
+ainsi qu'ils ne pouvaient douter que ma commission m'y autorisât.</p>
+
+<p>Un d'eux me répondit au nom de touts qu'ils n'avaient rien à dire, sinon
+que lorsqu'ils s'étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie,
+et qu'ils imploraient humblement ma miséricorde.&mdash;«Je ne sais quelle
+grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j'ai résolu de quitter l'île
+avec mes hommes, je m'embarque avec le capitaine pour retourner en
+Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers,
+dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui,
+vous ne l'ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je
+n'entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n'ayez envie
+d'achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m'est
+loisible de le quitter, je ne m'y oppose pas; je me sens même quelque
+penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder
+de cette île.»&mdash;Ils parurent très-reconnaissants, et me déclarèrent
+qu'ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que
+d'être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit.</p>
+
+<p>Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s'il
+redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui,
+et je lui dis qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que,
+puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi
+bon que ma parole; que s'il ne jugeait point à propos d'y consentir je
+les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de
+les reprendre, s'il pouvait les attraper.</p>
+
+<p>Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi,
+conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se
+retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur
+laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions
+nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait.</p>
+
+<p>Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au
+capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs,
+et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir
+le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je
+lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le
+nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le
+voir.</p>
+
+<p>Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et
+j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis
+que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les
+emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine
+à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils
+n'auraient rien moins que cela à attendre.</p>
+
+<p>Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je
+leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en
+cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable.
+Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce
+lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière
+dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en
+un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur
+bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient
+à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis
+promettre de fraterniser avec eux<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois
+fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que
+j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais
+peu et n'en gaspillais point.</p>
+
+<p>Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres,
+et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du
+beurre et du fromage.</p>
+
+<p>En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et
+leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur
+laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de
+légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux
+d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine
+m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les
+semer, qu'immanquablement ils multiplieraient.</p>
+
+<p>Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du
+navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais
+nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne
+heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se
+plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au
+nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils
+supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après
+quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse
+d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent
+fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort
+tranquilles et de fort honnêtes compagnons.</p>
+
+<p>Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des
+choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le
+capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs
+vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les
+encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur
+envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.</p>
+
+<p>Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand
+bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de
+mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je
+fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était
+terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant
+d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui
+que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.</p>
+
+<p>C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent
+quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré
+vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité
+je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le
+barco-longo, de chez les Maures de Sallé.</p>
+
+<p>Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11
+juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années.</p>
+
+<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h2>
+
+<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a> L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches
+menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des
+dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver
+un seul exemple de l'emploi de <i>touts</i> à la place de <i>tous</i>; il est
+probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui
+s'écrit effectivement <i>touts</i> au pluriel, et l'adjectif. <i>(Note du
+correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a> Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir
+nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a> Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions
+passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de
+leur valeur négative.&mdash;Il y a dans l'original anglais cette excellente
+phrase.&mdash;<i>But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a
+bowl of punch, and we'll forget all that</i>.&mdash;<i>Vous n'êtes qu'un marin
+d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous
+oubliions tout cela</i>. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la
+plume de nos traducteurs:&mdash;<i>Vous n'êtes encore qu'un novice;
+mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de</i> Bacchus <i>nous
+fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de</i> Neptune.&mdash;Daniel de
+Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une
+calomnie. P. B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a> Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a
+servi de support à notre travail; il faut probablement lire <i>GUINÉE</i>.
+<i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a> <i>Calenture</i>: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui
+vont dans la zone torride.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a> On appelle <i>Moriscos</i>, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le
+Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont
+été chassés. P. B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a> <i>Shoulder of mutton sail.</i>&mdash;Voile aurique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a> <i>Straits mouth.</i>&mdash;Détroit de Gibraltar.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a> L'édition originale anglaise de Stockdale porte <i>Seignor inglese</i>,
+ce qui n'est pas plus espagnol que portugais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a> <i>Engenho de açucar</i>, moulin à sucre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a> Saint-Hyacinthe a confondu <i>such as beads</i> avec <i>such as beds</i>, et
+a traduit <i>pour des bagatelles, telles que des lits</i>... P.B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a> Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire.
+<i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a> Mauvaise heure, heure défavorable. <i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a> Quincailleries. <i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a> Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore <i>bead</i> avec <i>bed</i>, a
+traduit <i>tels que des matelas</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a> <i>For sudden joys, like griefs, confound at first.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a> <i>Espar</i>: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière
+synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe
+historiques: <i>esparre</i>, <i>espare</i>. <i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18">[18]</a> Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées
+dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a
+traduit <i>a chiquered shirt</i> par <i>une chemise déchirée</i>, <i>et a pair of
+trowsers</i>, haut-de-chausses à la matelote, par <i>des caleçons</i>. P.B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19">[19]</a> <i>Hogshead</i>, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un
+muid.&mdash;Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant <i>hogshead of
+bread</i>, par <i>un morceau de biscuit</i>. P.B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20">[20]</a> <i>One of those knives is worth all this heap</i>.&mdash;Saint-Hyacinthe a
+dénaturé ainsi cette phrase:&mdash;Un seul de ces couteaux est plus estimable
+que les trésors de Crésus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21">[21]</a> Petite entaille. Synonyme de <i>coche</i>. <i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22">[22]</a> <i>A mere common flight of joy</i>; <i>un lumignon aussitôt éteint
+qu'allumé</i>. Traduction de Saint-Hyacinthe.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23">[23]</a> Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le
+Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. <i>(Note
+du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24">[24]</a> <i>Into my old hutch</i>. <i>Hutch</i>: huche ou lapinière.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25">[25]</a> «This therefore was not my work, but an assistant to my
+work.»&mdash;(<i>Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon
+travail.</i>)&mdash;Voici comment cette phrase, brève et concise, a été
+travestie,&mdash;d'après Saint-Hyacinthe,&mdash;dans une traduction
+contemporaine:&mdash;«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail;
+les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de
+mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»&mdash;À
+chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26">[26]</a> Diminutif d'<i>écoutille</i>. <i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27">[27]</a> Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié
+le mot <i>mousse</i> ainsi. <i>(Note du correcteur&mdash;ELG.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28">[28]</a> Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un
+petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve
+point dans l'édition originale de Stockdale. P. B.</p>
+
+<hr />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (I/II), by Daniel DeFoe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBINSON CRUSOE (I/II) ***
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+status under the laws that apply to them.
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