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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:02 -0700 |
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Lambert + +Author: Jules Rostaing + +Release Date: March 16, 2012 [EBook #39171] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +MANUEL + +DE + +LA POLITESSE + +DES + +USAGES DU MONDE + +ET + +DU SAVOIR-VIVRE + +PAR + +Madame J.-J. LAMBERT + +PARIS + +DELARUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR + +5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5 + + + + +LE SAVOIR-VIVRE + + Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre, + A vous former dans l'art du savoir-vivre. + + J.-B. ROUSSEAU. + + Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en cela surtout que + consiste le savoir-vivre. + +BOILEAU. + + ... Il parlait comme un livre, + Toujours d'un ton confit en savoir-vivre. + + GRESSET. + + +Faire connaître les usages, les convenances, tous les égards de +politesse que les hommes se doivent réciproquement dans la +société,--c'est le but de ce livre. Son titre l'annonce assez clairement +pour dispenser de tous prolégomènes. + +Cela dit, nous entrons en matière. + + + + +L'ÉTIQUETTE + + +Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour et l'étiquette des +salons. + +L'étiquette des salons, est, à proprement parler, le cachet, +l'estampille qui distingue la bonne compagnie. C'est l'ensemble des +obligations, des bienséances, qu'elle a cru devoir s'imposer dans les +relations sociales, afin de les rendre plus agréables. + +L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse dans +quelques-uns, mitigée dans d'autres; c'est à l'homme du monde qui les +fréquente, à consulter ce thermomètre et à régler ses allures en +conséquence. + +Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec la monarchie; elle +n'est plus qu'une tradition, qu'un souvenir des temps passés. Mais comme +ce souvenir revient souvent encore sous la plume des ennemis de la +royauté, comme ils se plaisent à le charger et à le noircir, il est bon +de lui restituer ses véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le +voulez bien, nous allons nous rendre à Versailles et pénétrer un instant +dans les grands et petits appartements. + + +UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV + +Nous sommes dans une grande chambre carrée, tendue de soie et d'or, +devant un lit resplendissant de velours: c'est la chambre du roi. + +Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé la nuit, couché sur un +lit de camp, auprès de Sa Majesté, est allé s'habiller dans +l'antichambre. Il rentre et attend en silence que la pendule ait marqué +sept heures, selon la consigne qu'il a reçue. Alors il s'approche du +lit, tire les rideaux en disant: «Sire, l'horloge a sonné.» + +Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi. C'est le _petit +lever_; ou, suivant l'expression des courtisans: «Il fait petit jour +chez le roi.» + +La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage au Dauphin et à ses +enfants, à Monsieur, et au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le +bonjour à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé. + +Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc de Beauvilliers, premier +gentilhomme de la chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître de +la garde-robe, entrent, suivis du premier valet de la garde-robe et +d'autres officiers, qui tiennent les habits du roi. + +Le premier médecin et le premier chirurgien sont présents: ils assistent +toujours au lever ainsi qu'au coucher. + +Bontemps prend une soucoupe de vermeil et verse de l'eau spiritueuse sur +les mains du roi. Le duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa +Majesté, après une courte prière, quitte son lit. Le duc lui aide à +passer une somptueuse robe de chambre; M. de Saint-Quentin étale +plusieurs perruques aux yeux du roi, qui en choisit une et l'ajuste +lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons, ses bas, et le duc de +Beauvilliers offre de nouveau le bénitier. + +Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et va s'asseoir dans un +fauteuil. Il donne l'ordre de la première entrée, ordre que le duc +répète à haute voix. + +Immédiatement un page introduit ceux qui, par leur charge ou par une +faveur toute spéciale, sont admis au petit lever. + +En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal de Villeroy, le +comte de Grammont, le marquis de Dangeau et M. de Beringhem; puis +viennent Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le baron de Breteuil +et quelques officiers de la garde-robe, dont ce n'est pas le jour de +service; enfin les gardes de la vaisselle d'or et d'argent. + +Voici l'heure de la barbe. + +Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le bassin; Saint-Quentin +ajuste la serviette et procède à l'opération. Il lave ensuite le visage +du roi, d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de senteur, puis +avec de l'eau pure: le roi s'essuie. + +Pendant que le marquis de la Salle et le marquis de Louvois, tous deux +maîtres de la garde-robe, s'occupent de compléter la toilette, le roi +ordonne les grandes entrées, autrement dit le _grand lever_. On sait +combien cet honneur était ambitionné et recherché des gens de cour. + +A mesure qu'un personnage se présentait dans l'antichambre, un des +huissiers, le sieur de Rassé, après avoir pris son nom, le transmettait +à voix basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au roi. Si Sa +Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction avait lieu. Ainsi +défilèrent successivement maréchaux de France, cardinaux et évêques, +gouverneurs de province, présidents de parlements, etc., etc. + +Tout à coup l'on entendit frapper discrètement un petit coup, suivi d'un +second. Le duc de Beauvilliers s'était à peine détourné pour recevoir le +nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute large comme pour un +prince du sang. Alors, à la stupéfaction générale, l'on vit entrer tout +de go, sans être le moins du monde annoncés:--Racine d'abord, puis +Boileau, puis Molière, puis enfin l'architecte Jules Mansard. + +C'était une surprise ménagée par Louis XIV à tous ces grands seigneurs, +si fiers d'être admis en sa présence. Il voulait leur faire comprendre +que le génie doit marcher de pair avec la naissance et les plus hautes +dignités. + + * * * * * + +Cependant le roi se trouvait engagé dans les grands apprêts de sa +toilette. Il mit ses bas et agraffa ses jarretières de diamants. Un +officier lui passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers. Puis +deux pages, magnifiquement vêtus, enlevèrent les habits que Sa Majesté +venait de quitter. + +Le déjeuner est prêt. + +Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa table. + +Deux officiers du gobelet apportent le service. Le Dauphin ôte son +chapeau et ses gants, les remet au premier gentilhomme de la chambre, et +donne la serviette au roi. + +Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe les viandes dont un +gentilhomme fait l'essai, avant d'en servir au roi. Quand Sa Majesté +manifeste le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie +aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre au buffet deux carafes +de cristal contenant, l'une du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce +double breuvage. Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté une coupe +de vermeil dans laquelle elle verse à sa guise de l'eau et du vin. Et, +après avoir bu, elle reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette +pour essuyer ses lèvres. + +Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la Salle et de +Bontemps, quitte sa robe de chambre et sa veste de nuit. Il remet sa +bourse à Bontemps, qui la transmet à François de Belloc, pour être +renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde spéciale. + +Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise. + +L'honneur de la servir appartient de droit à un fils de France ou, en +son absence, à un prince du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir +encore cette fonction. + +Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre sa soubreveste; puis on +apporte la veste, l'épée et le ruban bleu, avec les croix du +Saint-Esprit et de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis de la +Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse, et lui passe une riche +cravate de dentelle qu'Elle attache elle-même. Enfin le sieur de +Saint-Michel lui présente sur une salve ou plateau d'argent, trois +mouchoirs bordés de points, dont Elle prend un ou deux. + +Le roi repasse alors derrière la balustrade, s'agenouille et dit une +prière. Les cardinaux et les évêques présents l'accompagnent à voix +basse. + +On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire le rideau en avant +et au pied. + +Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux des ambassadeurs qui en +ont fait la demande. Il se place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les +princes du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le duc de la +Rochefoucauld, et le marquis de la Salle. Ensuite il ordonne qu'on +introduise l'ambassadeur d'Espagne. + +L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond salut; après quelques pas, +un second salut aussi respectueux; et, une fois arrivé devant Sa +Majesté, un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se lève, se +découvre et salue; puis il remet son chapeau et se rassied. Cependant +l'ambassadeur, qui a commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les +princes du sang font de même. + +L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à reculons, en s'inclinant +profondément à trois reprises différentes. + +Un lieutenant général, commandant une des provinces du royaume, fut +ensuite introduit pour prêter le serment d'office. Ayant remis son épée, +son chapeau et ses gants à un officier de la chambre, il s'agenouilla +et, les mains placées dans celles du roi, lui jura obéissance et +fidélité. + +Ce fut la fin de la cérémonie des grandes entrées. + + * * * * * + +Louis XIV s'était levé en prononçant à haute voix ces mots: «_Au +Conseil!_» + +Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient plusieurs +officiers de service, et leur donna ses ordres pour le jour. Il dit à +l'évêque d'Orléans, premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi, +au lieu de dix heures et demie, comme il en avait eu l'intention; au +marquis de Sivry, son premier maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son +appartement particulier, et souperait au _Grand Couvert_; à Bontemps, +qui lui présentait sa montre et son reliquaire, qu'il visiterait le jeu +de paume; à l'officier de la garde-robe, qu'il ferait un tour de +promenade après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau. + +Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que recouvrait un tapis de +velours vert. Le Dauphin, les ministres et autres grands personnages se +rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La discussion commença, +et Louis XIV ne laissa passer aucune affaire sans l'avoir mûrement +examinée, sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il pour +toutes les ordonnances qu'il discutait article par article; jamais il +n'a signé une lettre sans se l'être fait lire. + +Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et, en passant, donna le +mot d'ordre aux gendarmes, aux dragons et aux mousquetaires. + +Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent un motet composé par +l'abbé Robert. + +A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main, vint annoncer que le +dîner était servi. Le roi y fit honneur, selon son habitude, car il +était doué d'un robuste appétit. + +Après le repas, ayant reçu son manteau des mains du maître de la +garde-robe, il descendit dans la cour de marbre, au milieu d'une double +haie de seigneurs, rangés de chaque côté de l'escalier, monta dans son +carrosse et se rendit au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps +avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du Maine. + +De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame de Maintenon, et la +trouva en grande conversation avec Racine et Boileau. Il s'agissait de +l'art théâtral. Racine, qui possédait son sujet à plein fond, +l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que Louis XIV, pris au +charme, faillit oublier l'heure du souper. Il était près de dix heures +lorsqu'il sortit pour se rendre au grand Couvert. + +A son entrée dans le salon, toutes choses étant disposées, les plats +furent dressés à l'instant même. Ayant pris place, le roi dit au Dauphin +et aux princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la table, où +chacun des augustes convives trouva, debout derrière son siège, un +gentilhomme pour le servir. + +Après la récitation du _bénédicité_ par le grand aumônier, et la +présentation de la serviette par le Dauphin, le souper commença. On a vu +plus haut le cérémonial en usage pour la distribution du manger et du +boire. Ces formalités ne variaient pas. Seulement, au grand couvert, le +service était fait par un personnel beaucoup plus nombreux, et l'on y +déployait un luxe, un apparat des plus imposants. Quant aux menus, ils +étaient toujours composés de même. + +Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens potages, quatre petits +potages, hors-d'Å“uvre;--deux grandes entrées, deux moyennes entrées six +petites entrées, hors-d'Å“uvre;--deux grands plats de rôt, deux plats de +rôt, hors-d'Å“uvre. + +A souper, le même nombre de plats, mais deux potages en moins. + +Plusieurs morceaux de musique furent exécutés pendant le repas auquel +assistait un groupe d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout +ou occupant des sièges autour de la table. + +Le Roi se leva et, après les grâces dites par l'aumônier, passa dans le +grand salon. Là , il s'entretint familièrement avec quelques personnes, +puis salua les dames, et rejoignit sa famille. + + * * * * * + +Cependant les préparatifs se faisaient pour le coucher. On apportait la +collation de nuit; on mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette +de Sa Majesté. + +Minuit sonne! + +Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule, entre dans sa chambre: +c'est le _grand coucher_. + +Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au marquis de la Salle, et +tandis qu'il détache le ceinturon de son épée par devant, la Salle le +détache par derrière. L'épée est placée sur la table de toilette. + +Pendant que l'aumônier récite à voix basse des oraisons, le Roi +s'agenouille et prie. Ensuite, précédé toujours d'un huissier qui fait +faire place, il s'approche de son fauteuil, donne sa montre et son +reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de Chartres pour porter le +bougeoir, ce qui était, comme on le sait, une très haute faveur. + +Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte son justaucorps. Puis +s'étant assise, Bontemps et Bachelin détachent les jarretières; deux +valets déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un bas. Un page de +la chambre à droite, un page de la chambre à gauche, lui mettent chacun +une pantoufle. Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un valet de chambre +enveloppe dans une toilette de taffetas rouge. Le Dauphin présente +ensuite la chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé sa robe de +chambre, fait une révérence à la compagnie. + +Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs, passez.» + +La foule s'écoule. + +Nous voici au _petit coucher_. Il n'est resté que les princes et ceux +qui le matin ont assisté au petit lever. Le Roi, assis sur un pliant, +est peigné par un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld lui +présente, sur un plat d'argent, un bonnet de nuit avec deux mouchoirs +unis; le duc de Beauvilliers lui apporte, entre deux assiettes de +vermeil, une serviette dont un coin est mouillé, et avec laquelle le Roi +se lave et s'essuie le visage. + +Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure du lever. Tout le monde +se retire. Seul, le médecin et le chirurgien demeurent quelques +instants. Après leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les +rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé pour lui dans +la même chambre. + +Silence profond jusqu'au lendemain. + + * * * * * + +Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits de l'école +libérale, ce qui a excité outre mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont +vu ou voulu voir qu'une mascarade, là , où se révèle bien clairement une +idée politique profonde, un instrument de règne puissant. + +En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste hiérarchie de rangs, +de préséances et de fonctions, où tout était réglé comme les heures sur +un cadran, mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait, +rapportait gros au titulaire, que Louis XIV tint en haleine toutes les +ambitions, toutes les convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa +noblesse dans les mains, et par sa noblesse, le royaume, si bien qu'un +jour il a pu dire: + +«_L'État, c'est moi!_» + +Naturellement cela ne faisait pas le compte de nos égalitaires; aussi +quand Louis Courier eut écrit: «L'étiquette est la muraille de Chine des +Tuileries et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple», la chose +fut aussitôt répétée par les journaux, colportée dans toute la France, +criée sur tous les toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En +admettant même que le mot soit spirituel, toujours est-il qu'il est +faux, complètement faux. L'étiquette n'existait en réalité que pour le +cérémonial de cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait +jamais au peuple. + +Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient pas été admis à +adresser la parole au Roi, alors qu'il sortait de ses appartements pour +se rendre soit à la promenade, soit au conseil des ministres ou +ailleurs. Mais voici une pauvre vieille femme qui, un placet à la main, +aborde Louis XIV, se rendant à la chapelle de Versailles. + +--Retirez-vous, fit brusquement un capitaine des gardes. On ne parle pas +au Roi! + +--Vous avez tort, on parle au Roi, reprit Louis XIV d'un ton sévère. +Cette femme a un placet à me présenter. + +Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa requête, à laquelle il +fut répondu favorablement, le lendemain même. Voltaire qui rapporte le +fait ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on lui adressait +dans une cassette dont lui seul avait la clef. + +Passant seul un matin dans un appartement peu fréquenté du château de +Versailles, il y vit un ouvrier qui, monté sur une échelle, détachait +une magnifique pendule. Le parquet ciré était très glissant et le Roi, +consultant beaucoup plus les lois de l'équilibre, que les règles de +l'étiquette, tint le pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le +plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier n'était qu'un +hardi voleur, qui emporta la pendule. Le soir, on raconta l'aventure +dans les petits appartements, et le Roi en rit tout le premier; il +ordonna même de ne point poursuivre le coupable. + +Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à la chasse, vit une +pauvre femme qui tâchait de faire sortir son ânesse d'un fossé où elle +était tombée. Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal +sur pied. + +Autre fait: + +Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait de bienveillant et de +flatteur pour sa création du jardin des Tuileries, chef-d'Å“uvre de +grandeur et d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce dont les +courtisans se montrèrent très scandalisés. + +«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre est heureux de me voir +content.» + +Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles. Aujourd'hui--par +ce bienheureux temps de liberté, d'égalité et de fraternité, qui +court--nous serions curieux de savoir de quelle façon seraient reçus le +jardinier de l'Elysée ou le jardinier des Tuileries, s'ils s'avisaient +jamais l'un ou l'autre de sauter au cou de M. le Président de la +République ou de M. le préfet de la Seine. + + * * * * * + +Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion de la cassette du +Roi: + +Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un mémoire sur l'utilité qu'il +y aurait à convertir l'ancien rempart en un boulevard devant servir de +promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire, nommé Louis Pasquier, +contrôleur au sel, signalait également quelques abus administratifs et +en sollicitait le redressement. + +Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé, écrivit en marge du +Mémoire: _A renvoyer au prévôt des marchands, Claude Le +Peletier.--L'auteur ferait un excellent échevin!..._ + +Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la fâcheuse idée d'adresser une +copie de son Mémoire au lieutenant-général de police. Le magistrat qui +dirigeait alors cette administration, s'appelait Gabriel Nicolas de la +Reynie. C'était un homme de grand talent, un administrateur vraiment +habile, mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives. La +Reynie examina avec la plus grande attention le document administratif +qui lui était soumis. La lecture achevée, le lieutenant-général de +police prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs avec rapidité. + +Voici ce que contenait ce papier, écriture et imprimé: _L'exempt +Sarrazin conduira aujourd'hui, 17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé +Louis Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du Roy_. + +Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire des embellissements de +Paris, n'était pas un conspirateur bien redoutable. Le trône de France +n'était pas mis en péril par la franchise spirituelle du contrôleur du +grenier à sel, dont toute l'intervention dans la politique s'était +bornée à écrire que Paris pouvait être plus heureusement éclairé et +mieux assaini. + +Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis, et le contrôleur +méditait dans sa prison sur le malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie, +et l'inconvénient d'avoir mis un peu trop de sel dans un mets +administratif que nos magistrats n'assaisonnent guère de cette façon. + +Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur et parrain le duc de +Gesvres. Etonné de l'absence de son filleul, il en chercha la cause et +finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque. + +A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à Louis XIV, qui fit +mander le lieutenant-général de police. + +--Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté, d'un nommé Louis +Pasquier? + +--Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire en prison cet +_écrivailleur_, pour s'être permis d'insulter le gouvernement de Votre +Majesté. + +--Entendons-nous, monsieur de la Reynie: serait-ce pour ce Mémoire que +vous avez emprisonné son auteur? + +--Oui, sire. + +--Monsieur le lieutenant-général de police, continua Louis le Grand +d'un ton sévère, je vous ai choisi pour faire respecter mon +gouvernement, non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier est +l'Å“uvre d'un fidèle sujet, d'un homme de talent et de cÅ“ur; mon devoir +sera de récompenser celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir +injustement.--Allez bien vite réparer votre faute, et gardez-vous +désormais de tirer sur les soldats du Roi... + +De la Reynie s'inclina et sortit. + +Le lieutenant-général de police se fit conduire dans la rue +Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait le For-l'Evêque. + +--Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le magistrat au prisonnier; +permettez-moi de vous reconduire dans mon carrosse à votre domicile. + + * * * * * + +Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel, _l'écrivailleur_ Louis +Pasquier, était élu à l'unanimité, moins sa voix, échevin de la bonne +ville de Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait emprisonner. + +Quelques jours après cette nomination, il y avait fête à l'Hôtel de +ville. Dans le cabinet qui précède la grande salle des prévôts, deux +hommes parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général de +police, l'autre l'échevin Louis Pasquier. + +--Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier du magistrat, un +échevin vaut un lieutenant-général de police, n'est-ce pas? + +--C'est selon, maître Pasquier. + +--J'ai à vous réclamer le payement d'une dette. Tenez, reconnaissez-vous +ce billet? + +--Je ne nie jamais ma signature, répliqua le lieutenant-général de +police. + +--Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que vous viendrez vous +acquitter à sept heures du matin, derrière le clos des Chartreux. + +--J'y serai avec ce qu'il faut pour cela. + +--C'est une galanterie dont je vous tiendrai compte. + +Le lendemain soir, le lieutenant-général de police et l'échevin +assistaient au souper du Roi. + +--Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à chaque instant sa main +gauche sur son bras droit? demanda Louis XIV au duc de Gesvres. + +--Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui a faite l'échevin +Pasquier. + +--Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant à l'échevin, allez +serrer la main du lieutenant-général de police, celle que vous n'avez +pas endommagée. + +«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je ne vous ai pas fait +magistrats pour tirer l'épée, mais bien et uniquement pour utiliser au +profit de la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.» + + +LA POLITESSE + +«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la société qui s'est +formée de son temps que l'Europe a dû la politesse et l'esprit de +sociabilité qu'on y a vus régner depuis.» + +Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles à un tel degré de +splendeur que l'Europe la reconnut désormais comme l'arbitre du bon +goût, des grâces et des belles manières, comme le type, le prototype des +bienséances dans le monde. Aujourd'hui même, après deux siècles révolus, +quand il s'agit de beau langage, de questions de haute élégance, +d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique, Versailles fait encore +autorité. + +Nous aurons occasion de lui emprunter plus d'un modèle, plus d'un +exemple. + +La politesse est une façon de s'exprimer ou d'agir qui suppose une +culture suivie des qualités de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup +de bonté et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit, de +délicatesse, afin de pouvoir discerner à l'instant ce qu'il y a de mieux +à faire, dans telle ou telle circonstance. + +Etre affable et prévenant envers tout le monde, ne montrer ni raideur, +ni obséquiosité avec ses supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses +inférieurs, constitue une des obligations de la politesse. + +Elle s'impose à nous dans la vie privée comme dans la vie publique, dans +les rapports d'intérieur ou de famille, comme dans ceux du dehors. + +Entre femme et mari, il existe une politesse qui les unit jusqu'à la +fin. C'est un échange nécessaire, indispensable, d'égards et de bons +procédés. Veut-on arriver à la somme possible du bonheur domestique? il +faut alors s'astreindre, de part et d'autre, aux mêmes petits soins +qu'avant le mariage. + +S'il vient à s'élever quelque différend, quelque contestation, que l'on +se garde d'en rendre les enfants témoins: ce serait leur donner prise, +et compromettre le respect et l'obéissance auxquels ils sont tenus. + +Cultivez leur cÅ“ur et leur esprit; inspirez-leur le sentiment des vertus +morales; faites marcher de pair l'éducation et l'instruction, +c'est-à -dire, joignez aux connaissances scolastiques celle du +savoir-vivre, de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi formerez-vous +des sujets qui vous feront honneur dans le monde. + + +LE TUTOIEMENT + +C'est une question très controversée que celle du tutoiement. + +Un mari et une femme, appartenant au grand monde, pourront bien se +tutoyer dans l'intimité, mais jamais devant une tierce personne, et +encore moins en public. + +Il est encore beaucoup de familles qui persistent à repousser cette +circonstance atténuante de l'intimité. + +Autrefois, dans la classe bourgeoise et même parmi le peuple, les +enfants ne tutoyaient pas leurs parents, et certes ils ne les aimaient +pas moins pour cela. Mais vinrent les _Immortels principes_, qui +supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette marque de respect. + +Le _vous_ échappa à la guillotine, mais non pas à la proscription. Un +traité de politesse présenté à la Convention, porte en toutes lettres: + +_Article premier._--La politesse de la République est celle de la +nature. + +_Article second._--Il n'y a pas de _vous_ dans la République; tous les +citoyens sont des _tu_, des _toi_. + +Est-ce assez grotesque? + +Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper cette occasion de bon +rire. Nous nous rappelons avoir vu jouer, sous la Restauration, une +pièce intitulée _les Trois Innocents_, dans laquelle un des +personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse, lui disait avec autant +d'esprit que de bonheur: + + Je ne connais à vos genoux + Que _toi_ de plus joli que _vous_. + +Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront beau dire. Il est +tout au moins choquant d'entendre un jeune homme de vingt ans tutoyer +son grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou bien +un oncle, une tante du même âge. L'on rencontre même aujourd'hui des +gendres qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer leur +belle-mère. + +Où s'arrêtera le progrès? + + * * * * * + +La politesse entre amis est surtout nécessaire. L'on se voit tous les +jours, plusieurs fois même par jour;--raison de plus pour apporter dans +ces entrevues une certaine réserve de ton et de manières. Le tutoiement +conduit à une grande familiarité, laquelle mène à son tour à des +brouilles plus ou moins fâcheuses. + +On fera donc bien de ne se point laisser aller à cette privauté de +langage qui, du reste, n'est pas une preuve probante d'affection, d'une +sincère et solide amitié. Mme de Sévigné n'a jamais tutoyé sa fille, et +Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi donc toujours, c'est ma +vie, c'est mon âme que votre amitié... + +«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour +vous; ce sont des terres inconnues...» + +Que d'autres personnages célèbres, qui furent liés entre eux d'une +étroite amitié, ne pourrait-on pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il +y a danger, et danger sérieux à notre époque, de trop se familiariser. +Ce temps est si fertile en naufrages de toute sorte, que l'on s'y trouve +exposé à de terribles avaries. Votre ami du jour peut être reconnu, le +lendemain, pour un homme tout à fait indigne d'estime. + +Quelques conseils pour en finir avec les amis. + +Règle générale et sans exception: + +Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos amis, si vous ne voulez +pas vous exposer à de fâcheux mécomptes. + +«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de l'antiquité, comme si +vous deviez être un jour ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus +tard vous deviez devenir amis.» + +Tout attaché qu'il nous paraisse, le cÅ“ur d'un ami peut changer. Mme de +Maintenon devait en avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a +écrit ces mots: «On est souvent trompé par des amis de trente ans.» + + +LE COSTUME OU VÊTEMENT + +Le costume! cette science qui demande tant d'art et de goût, pour +arriver à une simplicité savante, à cette espèce de laisser-aller, qui +n'est point le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux, qui est +presque du génie... Nos pères en avaient bien compris l'importance. Ils +en avaient fait un tout complet jusque dans ses moindres détails. + +Rappelez-vous ces somptueux habits de velours ou de soie, ces vestes de +drap d'or et de toile d'argent; cette cravate d'un tissu si fin, roulée +nonchalamment autour du cou, pour laisser à la tête toute sa grâce et +son balancement naturel; et ces manchettes en points d'Angleterre, ces +jabots en point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus; et ces +chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies, galons et diamants; et +la poudre qui faisait la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de +soie à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à boucles d'or; et +ces riches épées, à la garde étincelante, si artistement travaillée. + +Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie sans nom. Nous avons +jeté sur nos épaules un morceau de drap noir--habit ou redingote--qui +nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement. Nos jambes, +nous les insérons dans un double entonnoir, afin d'en dissimuler les +grosseurs ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles, ma +foi! elles nous font un pied en forme de sole. Et le chapeau, ce fameux +tuyau de poêle, qui n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase +la tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne dirait-on pas qu'il +a été inventé pour résoudre un problème d'équilibre sur notre occiput? + +N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe à cet accoutrement, nous +donne l'air d'un croque-mort, en deuil de quelqu'un ou de quelque chose. + +Quand on pense que toutes ces belles choses-là nous sont venues en ligne +directe de la perfide Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux +Caton: «Delenda est _Albion_!» + +Heureusement, nos femmes se sont gardées de nous suivre dans cette voie +du laid et du ridicule. Elles créent, elles inventent tous les jours et +à toute heure. Elles prennent partout, empruntent à tous les siècles et +à tous les pays. La soie, le velours, le satin, le cachemire, les +dentelles, les étoffes tramées d'or et d'argent, les diamants et les +fleurs, sont par elles mis à contribution. + +Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette des femmes. Notre +costume, à nous, est stéréotypé: toujours le même, à part quelques +minces changements,--et le même pour tous! + +Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un millionnaire ou d'un +descendant des Croisés ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou +du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus en renom; moyennant +cent écus, il vous fournira un habillement complet, tout pareil à celui +de M. le baron de Rothschild ou de M. le président de la République. Or, +quel est le bourgeois, quel est l'ouvrier, qui, pour cette modique +somme, ne voudra pas se donner la satisfaction d'être mis comme un +archimillionnaire, ou comme le chef de l'État? + +Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit luxe de vanité, et +mieux encore, se livrer aux fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que +l'on ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance et le +savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux parvenus de la fortune, ainsi +qu'aux parvenus des révolutions, de refaire de fond en comble leur +éducation. + +Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser avec cette grande +existence qui est venue les surprendre tout à coup; ils arriveront, à la +longue, à façonner leur nature commune aux délicatesses et aux belles +manières, qui sont chez ceux qui les possèdent le résultat des +traditions de famille. + + +TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE + +De tout temps, en France, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à +désigner ceux que l'élégance réelle ou la prétention au succès en ce +genre, mettaient particulièrement en relief. + +On compte une très longue succession de ces types. Les raffinés, les +mignons, les muguets, sous Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous +la Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués, pendant la Régence; +les hommes à bonnes fortunes, sous Louis XV et Louis XVI; les +incroyables, les merveilleux du Directoire; les fashionables, et les +dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe, les lions et les tigres +dont nous allons nous occuper. + +Puis vinrent, après la révolution de Février, les daims, les gandins, +puis les cocodès, puis enfin les gommeux, qui forment aujourd'hui la +dynastie régnante. + +Cette dynastie se partage en deux branches; branche aînée--_Haute +gomme_; branche cadette,--_gomme_. Jusqu'à présent, elles n'ont produit +aucune célébrité marquante. Nous ne nous y arrêterons donc pas plus +longtemps, et nous passerons aux _lions et tigres civilisés_. + + +LIONS ET TIGRES CIVILISÉS + +Le mot _lion_, venu du monde anglais, indique un personnage sorti de la +ligne ordinaire par ses aventures, ses excentricités, sa beauté, ou +simplement par un faste bizarre et hardiment exceptionnel. + +Le _tigre_ se distingue par un luxe effréné, par sa mise, par son +langage, et des manières qui ne sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de +haute volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances sociales. + +Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde en tigres, le roi +Georges IV et Brumell, surnommé le roi de Bath, sont encore cités comme +les spécimens les plus remarquables de l'espèce. Ils luttaient entre eux +d'excentricités les plus extravagantes. + +Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim tellement collant, +qu'il fallait deux domestiques pour le précipiter dans ce double +entonnoir, où il ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell se +faisait coudre le sien (son pantalon) sur place. Si le tigre royal +ornait son parc de temples et de mosquées, le tigre domestique mettait +le feu à son château pour en chasser les rats. L'un dépensait des +milliers de livres sterling pour entretenir des poissons dans un +ruisseau bourbeux; l'autre, pour pêcher plus commodément les siens, +lâchait les écluses de ses étangs et inondait dix lieues de pays. + +Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues à ses chevaux; le roi +de Bath coupait les oreilles aux siens. Georges IV s'habillait en chef +écossais; le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout, et se +promena un jour dans ce costume adamique à Saint-James-Park. + +Cette excentricité fut la dernière. + +A quelques jours de là , dans une orgie, le tigre domestique osa dire au +tigre royal: «Georges, sonnez pour avoir ma voiture!» + +Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là , plus que sa pâture +habituelle, soit par toute autre raison, il accueillit fort mal cette +innocente familiarité, lui qui en avait toléré d'autres que l'on +n'oserait raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami; et quand il +devint officiel que le brillant Brumell n'était plus l'heureux émule du +roi, la faveur publique l'abandonna. + +A cette funeste nouvelle, ses créanciers le menacèrent de faire saisir +ses revenus. Devant un commencement d'exécution, il s'enfuit à +Boulogne-sur-mer, mettant ainsi la Manche entre lui et les poursuites de +cette sotte espèce d'individus, qui s'imaginent que les dettes sont +faites pour être payées! C'est là que s'est éteint le vieux beau, cet +astre de la fashion britannique, entouré encore à son coucher des +admirations de la foule: + +Le tigre s'était fait lion. + + * * * * * + +Après la mort de Brumell et celle de Georges IV, le trône de la mode +demeura vide. Ce fut lord Byron qui s'en empara. Le dandysme anglais +conserve encore ses belles traditions de luxe, et le cite comme l'un des +plus grands novateurs, l'un des puissants génies en matière de goût et +d'élégance. + +De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent le sceptre, parmi +lesquels M. Haine tint le premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il +avait tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que de son luxe et +de ses prodigalités; on parlait de sa toilette en palissandre qu'il paya +quarante mille francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le vîmes +porter un habit vert-pomme, au printemps de 1825, et un habit +feuille-morte, pendant l'automne de la même année. + +Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande splendeur de son luxe +rejeta bientôt sur le continent. Quand vint le dernier jour de cette +magnifique excentricité, lorsque les membres du jury furent appelés à +prononcer sur les droits des parfumeurs, des tailleurs, etc., etc., +dont il avait usé et abusé pendant son règne, des mystères incroyables +se révélèrent: un seul tailleur (et il en occupait six) produisit un +compte d'une année sur lequel figuraient quatre-vingt-quatre +habits,--cent vingt-six pantalons,--trois cent cinquante-deux gilets +blancs,--trois cent seize idem de fantaisie,--et deux mille trois cent +cinquante cravates. + +Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes les cours de l'Europe +ont accordé des lettres de naturalisation, fut assurément le comte +d'Orsay, notre compatriote. D'un consentement unanime, on l'a proclamé +le plus parfait modèle de l'espèce. Il n'appartenait à aucune école; ses +créations, ses inventions fantastiques, déroutaient ses émules aussi +bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il était toujours en +avance sur eux. + +Surpris un jour par un violent orage, il n'eut d'autre ressource pour +s'en préserver un peu, que d'emprunter une lourde capote à un invalide +de la marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements ce drap grossier +et rebelle, et lui imprimer le cachet de sa propre distinction, qu'il en +fit un vêtement à la mode. + +Le véritable élégant procède de lui-même, il n'attend pas les +inspirations de son tailleur. + + * * * * * + +La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment de la fortune +fabuleuse qu'en fin de compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a +des exigences de mouvement et de plaisir, des obligations forcées, qui +ne permettent pas de distraire la moindre parcelle de son temps pour se +livrer à d'autres occupations, à d'autres préoccupations que les +siennes; on lui appartient corps et âme, on s'absorbe, on s'identifie +complétement en elle. + +Confessons donc en toute humilité que le tigre pur sang n'existe pas en +France. Contentons-nous des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et +des lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières années du +XVIIIe siècle. + +En voici une esquisse assez complète: + +Nous avons eu David en costume romain, Garat avec ses cravates monstres, +ses gilets microscopiques et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous +eu _notre_ tigre royal, dans la personne de Murat, si Napoléon n'eût +réprimé ses goûts de parure somptueuse et théâtrale. + +«Allez mettre votre habit de maréchal de France, lui dit-il, le jour de +l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à +Franconi.» + +Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes les coutures, le chef +surmonté d'une toque, avec force plumes éclatantes et une grosse perle +par devant. + +Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant assez bon tigre; mais +son règne fut court. Il passa bientôt aux lions et conserva ce titre +jusqu'à sa mort. + +Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à l'aide de sa fameuse +canne et d'un habit bleu à boutons d'or. Il eut voiture et groom; il +donna des déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents en un +mois... Tout cela en pure perte! + + +LA LOGE DES LIONS + +Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord appelée la _loge des +mauvais sujets_. Les dames en particulier ne la désignaient pas +autrement, ce qui ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup +d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces jeunes gens, au nombre +de huit, ne méritaient pas cette qualification, bien qu'ils affectassent +des airs tout à fait _régence_. + +Venus parfois au théâtre, après une orgie de limonade ou d'eau sucrée, +ils interrompaient la représentation par leurs rires ou leurs +conversations à haute voix; mais le public se montrait si mal disposé à +leur égard qu'ils durent changer de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent +la prétention de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine; qu'ils +se posèrent en juges et arbitres du bon goût. C'est de ce moment là +aussi, que les figurantes du corps de ballet leur donnèrent ce nom de +_lions_ qui leur est resté. + +Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre épingles, les cheveux +artistement bouclés, la fleur à la boutonnière, étalant avec affectation +leurs gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune serin, jaune +citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard pour les petits jours. + +Parmi eux figurait un journaliste du petit format, Lautour-Mezeray. Nous +le signalons en toutes lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est +lui qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur et d'une ampleur si +disgracieuses. Il est mort préfet d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille +avoir son âme... et ses pantalons! + +Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués les plus assidus de +la loge. Gentilhomme parfait et de haute élégance, don Juan aussi +heureux que prodigue, il savait répandre l'or avec une délicatesse +exquise. + +Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à ses amis et aux +premiers sujets du chant et de la danse, au foyer de l'Opéra, il fit +circuler sur des plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes ou +froides, de gâteaux et de bonbons, tout un assortiment de riches bijoux: +broches, boucles d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour +quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela dut faire; le +lendemain, il n'était question que de cela dans Paris. + +Une autre fois, il assistait à une soirée chez un honnête bourgeois du +Marais. Dans ce monde, les choses ne se pratiquent pas précisément comme +au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se retirer est venue, on +n'entend pas crier:--Les gens de monsieur le comte!--les gens de madame +la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent pas, tenant sur +leur bras la sortie de bal qu'on pose sur les épaules, en attendant que +la voiture soit avancée. + +Non! tout se fait beaucoup plus simplement. La _bonne_ de la maison +apporte les chapeaux, les châles, les socques ou même les chaussons, que +l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son bien, s'il le trouve; +on se couvre, on s'emmitouffle de son mieux, pendant que le maître ou la +maîtresse de la maison vous recommande,--suprême attention de son +hospitalité!--de prendre garde au _chaud et froid_. Les trois quarts des +invités s'en vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les temps +douteux, il y a des files de parapluies en guise de files de voitures. +Les plus huppés s'en retournent en fiacre. + +Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la séduction de s'épanouir en +ces modestes logis, tout aussi bien que dans les salons les plus +distingués. La beauté a des duchesses dans tous les quartiers et à tous +les étages. + +C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire que le comte Gilbert +des Voisins se trouvait dans l'antichambre de cette maison bourgeoise, +où il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait d'offrir son +bras à une jeune et jolie femme qui ne pouvait retrouver son châle. + +Le mari s'impatientait et la tançait de belle sorte: «C'était toujours +la même chose!... Elle ne savait jamais où elle mettait ses affaires... +son étourderie serait cause qu'il faudrait payer une heure de fiacre, +quand une simple course aurait pu suffire... Et patati et patata...» + +La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle, souffrait péniblement de +ces reproches de mauvaise humeur, faits en présence du cavalier +accompli qui l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait son +mari paralysait d'autant ses recherches. On y voyait d'ailleurs fort +mal. Dans ces réunions à la bonne franquette, le salon n'est pas éclairé +_a giorno_ et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet fumeux. + +«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert, au moment où le mari +sans vergogne déplorait les quelques sous de dépense en plus que sa +femme allait lui occasionner. Là -dessus, sortant de son portefeuille un +billet de cinq cents francs, le gentilhomme le roula entre ses doigts; +puis, l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature, la dame +qui retrouva son châle. + +Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son intention, éblouit la +candide bourgeoise. Elle se sentit superbement vengée de l'humeur +parcimonieuse de son mari; aussi, en descendant l'escalier, la main qui +avait tenu l'allumette fut-elle récompensée par la pression +reconnaissante et émue d'une petite main qui tremblait. + + * * * * * + +La loge des lions s'ouvrait rarement pour des dames. Or il advint qu'un +jour,--c'était un mardi gras,--elle se trouva exclusivement occupée par +des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels? où diable +avaient-ils passé? Mystère et chuchotement général. Cependant la +représentation de _Gustave III_ n'en poursuivait pas moins son cours. + +Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent huit ours se +tenant gravement par la main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent +vers la rampe et saluent le public; puis, se mêlant au groupe des +danseurs, ils prennent part assez gauchement au galop général. De temps +à autre on voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière; cette +patte, qui n'était pas toujours lancée en mesure, avait subi le contact +un peu rude d'un pied de figurant. + +La plaisanterie n'eût pas été complète si le public n'avait pas su à qui +il avait affaire. Voici donc que nos ours se réunissent en troupe, +prennent leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche un énorme +éventail, se mettent à en jouer avec toute la désinvolture d'une +marquise de l'ancien régime: + +Les lions s'étaient faits ours! + +Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus vifs applaudissements. + + * * * * * + +Revenons aux tigres. + +L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est encore celle des auteurs et +des artistes; mais bien qu'elle réunisse les physionomies les plus +tranchées, les penchants les plus bizarres, les barbes les plus +splendides, elle n'offre aucun type complet. On peut citer feu Pradier, +le sculpteur, que tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, et +en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, pêcher des goujons +sur les bateaux amarrés le long du quai Voltaire. + +Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre de tigre qu'à l'aide de +nombreuses chaînes d'or et de boutons plus nombreux encore, égarés dans +les volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait à un Mondor de +l'ancien répertoire. + +Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent de se singulariser par +un déguisement perpétuel? Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler à +un _vieux de la vieille_; Duret, à un Arabe, etc., etc. Ces nuances-là +échappent à la foule, qui a besoin d'être frappée profondément par une +façon d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des procédés qui +s'adressent à son imagination, la soulèvent d'étonnement, la séduisent +et l'entraînent d'admiration. + +Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la hauteur du tigre +britannique. + + + + +DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE + + +Le salut a une haute importance dans les relations sociales; c'est la +pierre de touche qui sert à reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme +sans éducation. + +Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le sexe des personnes +auxquelles il s'adresse. + +Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre promenade, saluez le +premier les gens de votre connaissance, et n'allez pas calculer la +valeur de votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau venu, +toutes ces distinctions, ces façons de s'y prendre, qui sont d'un homme +mal élevé. + +Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? répondez-y avec +empressement, quand bien même il émanerait d'une personne inconnue, que +vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le monde. Le prince de +Condé avait pour principe que l'on doit toujours rendre politesse pour +politesse. + +Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait ce beau pont dont la +ville est si fière qu'elle en a fait une chanson: + + Sur le pont d'Avignon + L'on y danse tout en rond... + +le prince reçut de belles révérences de quelques demoiselles qui le +regardaient passer, et y répondit par un salut plein de courtoisie. Un +de ses compagnons lui ayant dit: + +--Il me semble, Monseigneur, que vous saluez là des femmes bien +légères!... + +--Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut un autre, et de la +sorte je ne suis pas exposé à ne pas saluer les honnêtes femmes. + +C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple du roi Louis XIV qui +ne passa jamais devant une femme,--fût-elle de la domesticité du +château, sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand roi!» +s'écriait Mme de Sévigné, voulant dire par là un roi bien élevé. En fait +de royauté, c'est même chose. + + * * * * * + +La question du salut a donné lieu à de nombreuses controverses. On s'en +est occupé au Jockey-Club, et voici comment elle fut résolue d'un commun +accord: + +«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut lorsque deux hommes, +accompagnés chacun d'une dame, se rencontrent sur les degrés d'un +escalier?» + +C'est évidemment à celui des deux qui tient à passer pour le mieux +élevé. C'est de ce principe, à l'époque où nous sommes, qu'il faut +nécessairement s'inspirer dans les relations du monde. + +Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans les corps constitués; il +ne peut donc résulter pour personne, en dehors des fonctions +officielles, l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut +résulte du désir de manifester tout à la fois le respect d'autrui et +l'oubli de soi. + +Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang modeste saluât le +premier celui qui appartenait à une classe supérieure; aujourd'hui +aucune prééminence n'est imposée par l'organisation sociale. Il n'y a +plus que la supériorité individuelle qui établisse une différence. Mais +comment la déterminer, par exemple, entre un avocat, un médecin, un +professeur, un millionnaire honnête, un manufacturier, un armateur, un +grand artiste, un écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant +par caractère et par position? Nul n'oserait prononcer, tous sont +également honorables. + +Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir devant son seigneur; +aujourd'hui il n'y a plus de seigneur; plus on a de valeur, moins on +doit paraître le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte de dignité +et de modestie; c'est faire preuve d'une certaine abnégation de fierté, +et même souvent d'orgueil, ce qui est de bon goût. + +Remarquez bien que sur dix personnes qui se posent et attendent qu'on +prenne à leur égard l'initiative du salut, neuf cèdent à des prétentions +non justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis d'hier, des +gens de condition douteuse et qui veulent se donner un air de rang, une +importance qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre +chez un homme de race et de grande éducation. + +Il existe des procédés de convenance entre gens comme il faut, que le +simple bon sens indique et explique sans avoir besoin d'étudier le +cérémonial. Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un escalier, +l'une montant, l'autre descendant, celle qui, après avoir pris sa +droite, se trouve du côté de la muraille, devra se ranger pour laisser +passer l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la rampe. + +Pour nous résumer, disons que, si deux hommes qui se connaissent et se +rencontrent, le mieux élevé sera toujours le plus empressé à saluer le +premier. + +Si un homme rencontre une femme qui est de sa société habituelle, il +saluera le premier; s'il n'est pour elle qu'une simple connaissance, il +attendra au contraire, qu'elle le salue. + +Et maintenant que cette question du salut est vidée, rappelons quelques +faits historiques où il a joué un rôle considérable. + +En Suisse, le tyran _Gessler_ fait placer son chapeau sur un poteau +portant une inscription qu'ordonne, sous peine de mort, à tout passant +de s'incliner et de se découvrir devant cet emblème du pouvoir. +_Guillaume Tell_, indigné, se révolte et refuse le salut; il en appelle +aux armes, renverse le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la +liberté de l'Helvétie. + +Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé du sujet, lui a dû son +plus beau chef-d'Å“uvre. + +Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui dont la fortune a +pour origine un coup de chapeau donné par un de ses aïeux. Un roi +d'Espagne--son nom nous échappe--étant un jour à la chasse avec un de +ses courtisans, fut contraint de se retirer dans une chaumière pour +éviter la pluie qui tombait à torrents. Le toit de la chaumière était en +si mauvais état que l'eau passait à travers. + +Touché de la situation désagréable de son compagnon, situation à +laquelle s'ajoutait encore un rhume très violent, le roi lui dit: +_Couvrez-vous!_ Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse un +décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, afin qu'il ne fût +pas dit qu'un sujet de _Sa Majesté_ catholique eût manqué à la _majesté_ +du trône, avec l'assentiment du roi. + +L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait la politesse du salut. +Le sort lui devait bien de l'en récompenser dignement un jour; c'est ce +qui arriva dans les dernières années de son règne. + +Les finances étaient alors complètement épuisées, la France ruinée et +aux abois. Déjà la noblesse avait dû vendre son argenterie, et le Roi, +le Grand Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne à la +Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison. + +Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence à Paris d'un fameux +banquier, nommé _Samuel Bernard_, le Rothschild de ce temps-là , et qui +jouissait d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait sauver le Roi +et le royaume; mais on lui avait si souvent manqué de parole, qu'il ne +voulait plus donner ni fonds, ni papier. + +En vain Desmarets lui représentait l'urgence, l'excès des besoins de +l'État; en vain essaya-t-il de le toucher au cÅ“ur avec les grands mots +de patrie, du salut du royaume, etc. Un financier ne connaît que les +chiffres, il n'est sensible qu'aux signatures et aux endos de bon +aloi:--Samuel demeurait inébranlable. + +--Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a que lui, que lui seul, +qui puisse nous tirer de là ; mais il faudrait peut-être que Votre +Majesté lui parlât elle-même. + +--Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le de ma part à venir me +trouver à Marly, je lui parlerai. + +Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la promenade. Louis XIV, du +plus loin qu'il le vit, lui _ôta son chapeau_ et lui dit: + +--Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly... Venez, nous allons +le visiter ensemble. + +Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver d'expressions capables +d'exalter un prince si bon, si grand, si affable, si généreux, etc. Il +courut offrir au contrôleur-général ses caisses, ses billets, son crédit +et sa signature sur toutes les banques de l'Europe, ne cessant de +répéter à tout venant: «Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie, +mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté son chapeau!!!» + +Et la France fut sauvée par un coup de chapeau. + + +LA POIGNÉE DE MAIN + +Tandis que le salut s'envoie respectueusement à distance, la poignée de +main, familière de sa nature, se distribue à bout portant--et à bout de +champ. + +Elle a cela de commun avec le tutoiement, qu'elle est comme lui un vrai +trompe-l'Å“il. Elle semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout +dévoué».--Eh bien! ne vous fiez pas trop à cette affirmation; vous +pourriez avoir à vous en repentir. + +Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée de main jouissait +d'une juste considération. Elle avait la force d'un contrat réputé +inviolable. L'on se montrait plus fidèle à un engagement pris de la +sorte, qu'à un engagement par écrit. + +Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il fait dire à Gros-René, +dans _le Dépit amoureux_: + +«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme nous, est chose bientôt +faite. Je te veux, me veux-tu?» + +MARINETTE + +Avec plaisir! + +GROS RENÉ, _tendant la main_: + +Touche, il suffit. + +Marinette touche et le mariage est conclu; et cette étreinte l'emportera +sur la paille qu'ils veulent rompre et qu'ils ne rompront pas. + +Mais alors la poignée de main n'avait rien de commun avec cette chose +banale, importée en France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité +même, a perdu toute valeur. + +Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au beau sexe; et c'est +d'autant plus à regretter, qu'en dehors de sa familiarité de mauvais +goût, il se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout au plus +tolérable chez une femme d'un certain âge. Au moins peut-il avoir l'air, +en pareille circonstance, d'être une preuve de bienveillance et +d'affection véritable. + + * * * * * + +Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, couvrez votre fille +bien-aimée de votre sauvegarde, qui suivez avec une attentive +sollicitude tous ses mouvements, veillez bien au contact magnétique, à +cette étreinte de deux mains qui se parlent et se répondent à la muette, +qui, grâce à l'agitation de la contredanse, et surtout à l'emportement +du _galop_, peuvent se dire sans que personne l'entende: «Je vous +aime!--M'aimez-vous?» + +Mères prudentes, surveillez le langage des mains! + + + + +LES VISITES + + +Les visites sont un des devoirs les plus importants de la société. + +Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, les autres que +l'on rend de son plein gré et à ses heures. + +Au nombre des premières il faut ranger: + +1º Les visites de digestion qui ont lieu dans la huitaine, à la suite +d'un déjeuner ou d'un dîner prié. Si un motif quelconque vous empêchait +de remplir ce devoir, excusez-vous par lettre. + +2º Avez-vous accepté une invitation à un grand bal ou à une grande +soirée? vous êtes tenu à rendre visite, dans les huit jours, à la +personne qui vous a fait cette politesse. + +3º Apprenez-vous qu'un événement heureux est arrivé à un de vos amis ou +une personne de votre connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt +est le mieux. + +4º Les visites de condoléance pour témoigner de la part qu'on prend à la +mort de quelqu'un, se font aux amis intimes, le jour même de +l'enterrement; pour toute autre personne, quinze jours au plus. + +5º Les visites de noces doivent être rendues dans la quinzaine au père +et à la mère qui vous ont invité à la bénédiction nuptiale de leur +enfant. Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour la leur +rendre. + +6º Les visites du jour de l'an ont lieu le jour même, pour les père et +mère, oncle et tante, frère et sÅ“ur aînés; c'est la veille que l'on va +voir les grands parents. + +Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou déposez votre carte. + +On a les huit premiers jours de janvier pour faire sa visite à ses amis, +et la quinzaine pour les personnes moins intimes. + +Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver de bonnes +relations. + +Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une toilette soignée, pour les +hommes comme pour les femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de +celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans quoi vous vous +exposeriez à vous trouver en faute. L'on est si friand d'innovations en +France, que tout y change souvent, du soir au matin:--Modes et +gouvernement. + + * * * * * + +Il est généralement reçu dans la Société de ne pas faire de visites +avant trois heures, et après six heures. + +Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de gêner la maîtresse de la +maison dans les apprêts de sa toilette; et trop tard, de la déranger +également. Un peu de répit est toujours nécessaire avant le dîner. En +outre, il est bon de ne pas se donner l'air d'un parasite en quête. + +_Règle générale_: Ne dérangeons jamais personne à l'heure de son dîner, +et encore moins pendant son dîner. + +Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un jour qu'il était allé rendre +visite à un surintendant des finances. Il fut reçu de fort mauvaise +grâce et à peine reconduit. + +--Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui dit le financier, si je ne +vous accompagne pas jusqu'à votre carrosse, mais vous savez, il est +l'heure _dînatoire_. + +--Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et de plus, la rue est +fort _crotatoire_. + +Autre preuve: + +Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, s'était rendu à la +Ferté-Milon pour y affermer une de ses terres, la terre de Muret. Il +était midi, quand le prince se présenta en habit de voyage chez le +tabellion de l'endroit, Me Arnould Cocault. Arnould dînait, et sa femme, +qui était sortie de table, se trouvait sur le pas de la porte, attendant +que le garde-notes eût fini son repas. + +Le prince demanda maître Arnould. + +--Y _daine_, répondit la chère femme. + +--Mais ne pourrait-on pas lui parler? + +--Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y parle pas. + +Le prince insiste: + +--Je vous dis que non, encore une fois; il faut qu'Arnould daine; +assisez-vous sur c'banc, en attendant. + +Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et dit au tabellion de +dresser un bail pour la terre de Muret. + +--Vous êtes le fondé de pouvoirs? + +--Oui. + +--Vos nom et prénoms? + +--Henri de Bourbon. + +--Henri de Bourbon!--Vos qualités? + +--Prince de Condé, premier prince du sang, seigneur de Muret. + +Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de Son Altesse, excusant +de son mieux sa femme et lui, de leur ignorance et de leur erreur. + +--Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: «Il faut qu'Arnould +daine!» + +L'aventure passa de bouche en bouche, et donna lieu au proverbe qui est +encore resté dans le pays. Quand on est forcé d'attendre, on se dit en +manière de consolation: + +«_Il faut qu'Arnould daine!_» + + * * * * * + +Revenons à notre sujet: + +Vous vous présentez dans un salon. Le maître et la maîtresse, ou +seulement l'un des deux, vous reçoivent. Après les salutations d'usage, +vous vous informez de leur santé et de celle de la famille. C'est le +préliminaire obligé de toute visite comme de toute rencontre à la +ville;--formule banale, si l'on veut, mais très commode évidemment pour +entrer en conversation. + +Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs personnes sont déjà +réunies au salon, faites une très légère inclination de tête, et allez +droit au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur adressez un salut +particulier, et vous tournant aussitôt vers le demi-cercle formé par la +compagnie, vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement. + +Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une nécessité absolue, auquel cas +vous le poserez à terre ou sur une chaise,--jamais sur un meuble. + +Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne partez pas sans avoir remis +votre gant. + +Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous jugez à propos de prendre +congé, retirez-vous discrètement et sans attirer l'attention. + +Dans une réunion quelconque où la foule est nombreuse, on peut à la +rigueur s'éclipser. Le procédé est un peu leste; mais il est toléré, +grâce à son estampille britannique. Cela s'appelle le _Départ à +l'Anglaise_. + +_A l'Anglaise!_ mot véritablement magique, qui comprend tout, qui +explique tout, qui dispense de tout aujourd'hui. Déjà , sous Louis XV, le +prononçait-on. + +Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune seigneur de sa suite +trottait à la portière, sur un cheval très fringant. La bête, avec ses +soubresauts, lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la voiture. +Alors Sa Majesté se penchant quelque peu en dehors, cria à l'écuyer. + +--Vous me crottez, Monsieur! + +Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle manière de monter à +cheval, crut que le roi l'en félicitait et répondit aussitôt: + +--Oui, sire! _A l'Anglaise!_ + + * * * * * + +Quand vous vous levez pour prendre congé, si vous êtes seul, +laissez-vous reconduire jusqu'à la porte du salon, mais pas au delà . +Dans le cas où votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin de +couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous exposez pas à +renouveler,--quoique dans des proportions minuscules,--la lutte que +soutint le duc de Coislin. + +Le duc passait à juste titre pour le modèle le plus complet de l'homme +de cour, sous Louis XIV. C'est à ce point que sa politesse était devenue +proverbiale. Il arriva cependant qu'il eut affaire un jour à quelqu'un +de même force que lui. + +Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le duc le voulut reconduire +jusqu'à la rue. Refus et prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du +duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il n'aurait pas le dernier +mot, prit le parti de fermer à double tour la porte du vestibule, et +d'empêcher ainsi M. de Coislin d'aller plus loin. + +Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. Comment se sortir de +là ? Le duc s'y perdait, lorsqu'une idée lui traversa le cerveau. Il +ouvre la fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas l'espace à +franchir trop considérable, il saute dans la rue, court au carrosse de +l'étranger, et s'y présente encore assez à temps pour le saluer une +dernière fois avant qu'il ne soit monté sur le marchepied. + +--Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui vous a porté ici? + +--C'est le respect que je vous dois, Monsieur l'ambassadeur, répondit M. +de Coislin, et pas autre chose. + +--Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! vous seriez-vous blessé? + +--N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu +mes devoirs. Mais souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à +mes désirs. + +M. de Coislin s'était démis le pouce de la main droite en sautant par la +fenêtre. Louis XIV ayant appris la chose, envoya son chirurgien Félix. + +Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au +praticien et le reconduire jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa +naturellement, et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un par la +clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se démit de nouveau le +pouce, et il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus +douloureuse que la première. + +L'excès en tout est un défaut, comme le dit un vieil adage. + + +LA CARTE DE VISITE + +Cette petite monnaie de convention, qui sert à nous alléger dans nos +obligations si nombreuses, ne laisse pas que d'avoir une importance +relative très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos. + +Dans les occasions où la carte peut tenir lieu d'une visite personnelle, +on devra la remettre soi-même, en la marquant d'une petite corne au +coin. + +Immédiatement après avoir reçu une invitation pour un bal ou une grande +soirée, on portera sa carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la +personne qui nous a fait cette gracieuseté. + +Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis d'adresser sa carte par la +poste, sous enveloppe. Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes +dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: d'autres enfin +plient la carte par le milieu, ce qui veut dire qu'elle est pour toute +la famille. + +A cette époque du renouvellement de l'année, il faut envoyer sa carte +non seulement à ses amis, mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des +rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous dispensera pas, pour +la plupart d'entre eux, de la visite de rigueur; mais on vous en saura +très bon gré. + +Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention aux cartes qu'on +reçoit, on fait beaucoup plus encore attention à celles qu'on ne reçoit +pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir oublié, et il est de +bonne pratique, en toute circonstance, d'observer les obligations +consacrées par l'usage. + + + + +LA PRESENTATION + + +Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, _Quousque tandem_, etc.? + +On sait que nos aimables voisins ne se parleraient pas de toute une +soirée, avant d'avoir été l'un à l'autre présentés. Plutôt mourir, +plutôt sécher d'ennui sur place, que de manquer à cette cérémonie. +Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du nombre des victimes +qu'il fait chaque année à Londres. Ce sont autant de présentations +manquées, autant de présentations rentrées. + +Voici le rite suivi en pareille circonstance: + +Un élégant, un gommeux--appelez-le comme vous voudrez--arrive, flanqué +d'un sien ami. Après les salutations d'usage, il le présente à la +maîtresse de la maison. + +--Madame la baronne, mon ami intime, monsieur de ***. + +La baronne s'incline gracieusement et avec un sourire aimable: + +--Monsieur!... + +Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, qui répond: + +--Madame!... + +Quelquefois, on allonge ce _discours_; on l'agrémente d'une formule +banale empruntée à la civilité puérile et honnête: + +--Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant Madame, de l'honneur +que vous voulez bien me faire, etc. + +Elle répondra: + +--Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; je l'ai souvent entendu +prononcer chez madame de ***, etc. + +Et tout est dit: voilà qui est fait. + +Il n'en allait pas ainsi autrefois. + +Un gentilhomme se présentait bien différemment. Tout d'abord il avait +envoyé un message pour solliciter la faveur d'être reçu. Puis, au jour +fixé, il arrivait en habit de gala. Après une révérence des plus +décentes et des plus gracieuses,--car l'on apprenait alors la politesse +du corps, des bras et des jambes, de la tête et des yeux,--il +s'approchait de la dame, lui prenait la main, qu'il portait +respectueusement à ses lèvres, puis il lui adressait un compliment des +mieux tournés. Alors, c'était une affaire d'État que le compliment! +Chacun s'y escrimait de son mieux, chacun y voulait raffiner. + +Convenons que les _monsieur_ et _madame_ d'aujourd'hui sont bien plus +expéditifs et surtout plus faciles à débiter. Cela met la présentation à +la portée de tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui déborde, +de très prochain avénement des nouvelles couches, la précaution n'est +pas inutile. + +En attendant, il faut se conformer aux règles établies. Si donc, après +votre réception, on vous a invité à revenir, remettez ou faites remettre +votre carte, le lendemain même, en ayant soin de la marquer d'une +petite corne, ou de la plier par le milieu. + +Une présentation qui eut dans le monde un grand succès d'esprit, est +celle du marquis de Jaucourt à Louis XVIII. Elle se rattache à une +aventure tragi-comique, arrivée quelque temps avant la première +révolution, et qui caractérise bien la différence des mÅ“urs galantes de +l'ancien régime avec celles de nos jours. + +Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable de sa personne, mais +de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer à la +cour _Clair de Lune_. Bien venu de la duchesse de La Châtre, dont il +était le chevalier assidu, un soir, à une heure assez avancée de la +nuit, il dut la quitter par suite du retour inopiné du duc. + +Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le marquis avait appris à +manÅ“uvrer le ressort d'une petite porte située au bout du parc. Mais, +pressé comme il l'était de disparaître au plus vite, il négligea la +précaution indispensable, et la porte en se refermant, saisit et arrêta +net au passage un de ses doigts. + +Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien comparativement au +cruel embarras où se trouvait placé le marquis. Impossible d'appeler à +son aide..., c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors? M. de +Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt résolue. «Quand on ne peut +pas dénouer le nÅ“ud, se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et +tirant aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure demeurée +prisonnière. + +Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir sauvé la situation +moralement. Mais il avait compté sans le jardinier, qui, en faisant sa +tournée du matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent. + +--Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré, Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien +pu se passer céans? Quelque lutte assurément, entre voleurs et assassins +qui n'auront pas pu s'entendre. + +Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction en main, conter la +chose au duc de La Châtre. + +A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le duc comprit tout de +suite que ce n'était ni à sa bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais +pour ne point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda dans son sens, +exagéra même sa frayeur, et, après l'avoir généreusement récompensé, il +le congédia en lui recommandant le secret le plus absolu. + +Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme qu'il avait +parfaitement devinée. + +La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent, et convinrent +entre eux de divorcer. M. de Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa +la duchesse. + +Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité d'être présenté à +Louis XVIII, le hasard voulut que, le jour même de la présentation, le +duc de La Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était donc à lui +qu'incombaient les fonctions d'introducteur; et voici la façon +spirituelle dont il s'y prit: + +--Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma femme. + +Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne put s'empêcher de rire, +et les assistants firent de même. Le mot eut un grand succès et fut +répété le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et des princes. + +C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime, à la cour aussi +bien que dans la haute société. + + + + +LES SALONS + +JADIS ET AUJOURD'HUI + + +De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France; mais il est +dispersé, abandonné à lui-même; il se dépense en petite monnaie. Ce qui +lui manque, ce sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois, où +il venait se former, se polir au contact de l'intelligence, du génie et +de la beauté, et où il rencontrait des modèles de perfection en tout +genre. + +Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine continue de toutes +les distinctions sociales; et les femmes, malheureusement, n'ont pas été +épargnées dans le naufrage. + +«Le glas de la haute société a sonné, disait un jour le prince de +Talleyrand à un personnage de l'Empire, et le premier coup qui a tinté +est votre mot moderne de _femme comme il faut_!...» + +Le prince avait raison. En effet, cette femme, venue de la noblesse ou +de la bourgeoisie, pourra bien réunir le bon goût, la grâce et la +distinction, en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on appelle +le ton; mais il lui manquera toujours ce cachet particulier, ce parfum +de délicatesse, qui ne se rencontraient que dans le monde de la cour. +Il en est de même pour les hommes. Demandez aux vieillards à qui il a +été donné de voir les derniers types du grand seigneur et de la grande +dame de Versailles, et dites-vous bien que leur admiration n'est pas +exagérée. + + * * * * * + +Un des salons où se réunissaient de préférence ces débris de l'ancienne +cour, était celui de la princesse de Vaudemont, si spirituelle, si +bonne, si parfaitement distinguée, que ces qualités morales faisaient +oublier en elle les disgrâces physiques. Elle portait, en Montmorency, +dans sa personne aussi bien que dans ses armes. Là venaient les +Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil, les Mouchy, les +Polignac, les Louvois, les Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc., +tous les grands noms de la monarchie. + +Il y avait le salon de madame la comtesse de Vaudreuil, où se trouvaient +la plupart de ces personnages. Le comte de Vaudreuil, malgré son âge, +rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de l'ancienne cour. D'un +dévouement à toute épreuve, il eut un jour une discussion assez vive +avec le comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour lui +exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi brouillés après trente +ans d'amitié. + +--Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu as perdu la mémoire, +car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami. + +Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm, sÅ“ur du duc de +Richelieu. C'était le rendez-vous de l'aristocratie intelligente, ce +groupe modéré et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les +conquêtes de la Révolution dans ce qu'elles avaient de bon et de +raisonnable, qui prenait l'honneur national pour drapeau, et pour +devise--l'égalité par le talent. Là , se rencontraient presque tous les +jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo, l'ambassadeur de +Russie, l'abbé de Féletz, Villemain, etc., etc. + +Chez madame la duchesse de Duras, l'élément aristocratique dominait, +mais toutes les sommités de l'intelligence y étaient parfaitement +accueillies. C'était un temple où brûlait sans cesse une cassolette en +l'honneur de Chateaubriand. Madame de Duras s'était fait en quelque +sorte le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son +ami. + +Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la littérature tenait plus de +place que la politique. Toutes les intelligences, toutes les célébrités +y avaient accès, sans acception de partis. Le duc Decazes, le comte +Beugnot; MM. Villemain, Cousin, de Barante; les amis du prince de +Talleyrand et la belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires, +étaient les hôtes habituels de ce salon, où affluaient aussi un grand +nombre de jeunes et jolies femmes, élégantes et lettrées. + +Citons également le salon de la duchesse de Broglie, fille de madame de +Staël. C'était le foyer de l'opposition parlementaire et des sympathies +orléanistes. L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin Constant, des tribuns, +des publicistes, des pamphlétaires; on eût dit d'un salon de la Ligue, +où l'on jouait à la popularité, comme les enfants jouent avec le feu. + +On recevait chez madame Gay, où trônait déjà sa fille, la belle +Delphine, qui fut plus tard madame Emile de Girardin, et dont vers ce +temps et à son insu, quelques personnages de la cour voulaient unir, par +un mariage secret, l'éblouissante jeunesse à la vieillesse mélancolique +du comte d'Artois, resté fidèle à la mémoire de la marquise de +Polastron. + +MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier, Alfred de Vigny, Mérimée, +Sainte-Beuve, de Girardin,--nous en passons--s'y rencontraient côte à +côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens n'étaient pas +moins curieux qu'instructifs. + +Le salon de madame Récamier mérite une place à part, en raison de sa +célébrité et du rôle considérable qu'il a tenu pendant près de quarante +ans. Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine le récit des +_Soirées de l'Abbaye-au-Bois_. En voici un fragment qui, certes, est un +des beaux morceaux de la langue française. + +Après avoir passé en revue la vie de son héroïne, l'auteur conclut par +les réflexions suivantes: + +«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent maintenant les +salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, +tout le génie de la moitié d'un siècle. + +«Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et +tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et +mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de +la cour silencieuse de l'abbaye, sur laquelle ouvrait l'escalier de +Julienne. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend +encore les marches de cet escalier. + +«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les +jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de +tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par +l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes +sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit; +tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur +de l'Europe, le réveille-matin du monde. + +«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais +valide d'esprit et devenu tendre de cÅ“ur, foula deux fois par jour +pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour +Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il +se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger qui souriait +trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus +bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu: la vertu, les +talents, la beauté; + +«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, +Sosthène de Larochefoucauld, son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de +Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés +actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des +idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et +mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de +Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la +modération dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât jamais sa +raison; + +«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce +salon profane, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont +la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les +controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu +qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus; + +«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son +triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes +ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite +d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine +détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de +grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie +de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans +l'intimité, comme la duchesse de Duras, des nouvelles, des poèmes +féminins, qui ne cherchent leur publicité que dans le cÅ“ur; + +«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa +plume dans ses larmes et chantée par Béranger, le poète du rire amer; +madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés, auxquels il ne reste +que la voix de mère qui fait son inspiration; madame Delphine de +Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de poésie +avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau +visage et sur son esprit; + +«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant; +son amie inséparable, la duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi +forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso, +belle et tragique comme la Cinci du Guide, éloquente et patricienne +comme une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel, +ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand; + +«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans +l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny, +rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve, +caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé +et qui ne se fixait pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis, +improvisateur léger quand il était debout, poète pathétique quand il +s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme, +seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes +d'esprit, comme aux hommes de génie; + +«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des +hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de +la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé +Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, +veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: +il était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent +tout entier, et dont le souvenir est une providence que vous invoquez, +après leur disposition d'ici-bas dans le ciel; + +«Ampère, savant aussi profond que brillant écrivain; Brifaut, esprit +gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu +morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées +amusaient et ne blessaient pas; de Latouche, esprit républicain qui +exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa +retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec +Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de +renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à -dire la gloire. + +«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, +esprit qui ne se révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût +l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien +converti par popularité. + +«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile; moi-même enfin, de temps +en temps, quand le hasard me ramenait à Paris. + +«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir se joignaient, comme +un fond de table ou de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, +modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte de Belisle; ceux-là +personnages de conversation et non de littérature, apportant dans ce +salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et +désintéressée, ce que l'on appelle les hommes sans prétention. + +«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre, juge intelligent de +la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs. + +«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de +gloire, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de +cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu, +depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et +suivi d'un cortège d'amis, est sorti de cette grille de +l'Abbaye-au-Bois? + +«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau, comme +une scène éternelle de sa mémoire, sur un écueil de la rade de +Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par +le murmure aussi vain de l'Océan breton; Ballanche repose, comme un +serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux +pieds de la morte à laquelle il n'aurait pas voulu survivre! + +«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux +déserts d'Egypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans +la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de +la poésie, de l'histoire, qu'il jette comme les fleurs de la vie, sur le +cercueil de son amie. + +«Les Mathieu de Montmorency dorment dans une terre jonchée des débris du +trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une +retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques +quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, _splendida +bilis_ (Horace); il étudie l'_envers_ des évènements et des hommes, en +se moquant souvent de l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans +la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, l'envers est le côté de +Dieu. + +«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de +sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels +il assiste du haut de son génie. + +«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë +du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire! + +«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté +qui a eu lâchement peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était +confié à son nom, nom qui est devenu depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le +dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur +tambour le sort du monde, la veille des batailles! + +«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire +quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses +et d'humiliations par la justice ou l'injustice de ma patrie, je cherche +en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et +j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!...» + + Avril 1869. + + * * * * * + +A cette liste des salons marquants de la Restauration, l'on pourrait en +ajouter bien d'autres qui furent, pour la jeunesse d'alors, autant +d'écoles vivantes où elle se formait à la vie politique et littéraire, +en même temps qu'aux traditions élégantes du monde. + +Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans acception de partis, de +condition sociale. Le mérite et le talent y marchaient de pair avec le +blason. C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol, préfet de la +Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville, on voyait les écrivains en +renom, les hommes éminents dans les arts et dans les sciences, mêlés et +confondus avec les premiers personnages de l'État. + +Il en était de même chez le duc d'Aumont, un des quatre premiers +gentilshommes de la chambre du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc. +Ses bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population +parisienne. Une particularité de très bon goût les faisait rechercher +avec fureur: ainsi, à côté des grandes dames de la cour et de la ville, +on voyait figurer les grandes dames du théâtre. + +Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique, mademoiselle Noblet, à +la danse si suave et si décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut +depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient dans tout l'éclat de +leur beauté et de leur talent, et les femmes les plus titrées les +accueillaient et les traitaient d'égales à égales. + +Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est à cause des accusations +sans cesse renouvelées contre la prétendue arrogance de l'ancienne +aristocratie et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier fait qui +fera justice de ces attaques ridicules: + +Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant l'émigration, de +souper tous les ans, le soir de sa fête, chez le comte de Vaudreuil. +Cette habitude continua après le retour de la famille royale en France, +et chaque année la comtesse prenait soin d'arranger une soirée qui pût +amuser le prince. + +Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita l'artiste à venir +chanter chez elle. A cette époque, Garat, qui commençait à vieillir, +avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle; et tous +deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En conséquence, il +est inutile de dire qu'ils avaient été rémunérés d'avance très +largement, et plus inutile encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir +l'un et l'autre. + +Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se disposait à partir. + +--Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous? demanda-t-il à la comtesse. + +--Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé prendre sur moi de +l'inviter à la table de Votre Altesse Royale. + +--Allons donc, reprit vivement le prince, je ne veux point de ces +choses-là ; je vais l'inviter moi-même. + +Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau à la main: + +--Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garat? lui dit-il avec +une aimable familiarité. Quand on chante comme vous venez de le faire, +avec une voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un besoin de +se coucher de bonne heure; et puis, je vous avertis que nous garderions +Madame. + +Garat et sa femme prirent place à table, et furent pendant tout le +repas, l'objet des attentions les plus courtoises de la part du prince. +Garat s'en montra profondément touché; il rappelait souvent le fait dans +ses conversations, et toujours avec une émotion nouvelle. + + * * * * * + +La révolution de Juillet vint jeter une grande perturbation dans le +monde parisien. Elle lui enleva toutes ses notabilités, toutes les +personnes de distinction qui se faisaient remarquer par cette +délicatesse de ton élégante, par cette dignité simple et naturelle qu'on +ne rencontrait qu'à la cour des Bourbons de la branche aînée. + +Les héros de Juillet n'étaient pas précisément des héros de salon. Ils +ne brillaient ni par l'élégance, ni par le savoir-vivre. C'est à ce +point que, dans les premiers temps, on en vit beaucoup se présenter aux +Tuileries dans un négligé de toilette singulier vraiment remarquable. +Ils y venaient en redingote, pantalon de couleur, cravate item, et +bottes crottées. + +Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient alors les +fonctions de chambellans, furent obligés--ceci est à la +lettre--d'établir au bas du grand escalier, des décrotteurs en +permanence. Et ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces étranges +visiteurs de se laisser approprier, tout au moins par les pieds. + +Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en quelque sorte se croire +autorisés à ce laisser aller par l'exemple même de Louis-Philippe. + +Sans parler des poignées de main devenues légendaires, le roi-citoyen, +dans ses façons d'être et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli +complet de la Majesté royale. Il se donnait en spectacle sur le balcon +du Palais-Royal, il s'y montrait, entouré de ses enfants, jeunes filles +vêtues de blanc, jeunes princes revenant du collège. Puis, comme +intermède, il chantait la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_, aux +applaudissements réitérés de la multitude. + +Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau gris émaillé d'une +cocarde tricolore, portant son parapluie sous le bras, comme un bon +bourgeois du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur d'une grande +puissance étrangère, qu'il eût mieux valu abolir tout de suite la +royauté que de la rabaisser ainsi aux yeux du peuple. + +Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a quelque ressemblance avec +le théâtre; il commet toujours une faute en négligeant la mise en scène. +Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter la vanité des +masses, de conquérir leur sympathie et leur appui, ne servirent à rien. +Elles ne sauvèrent pas plus le trône de Juillet, au jour du danger, que +le développement donné par lui aux intérêts matériels et à la prospérité +publique. + +C'est de cette époque que date l'ère des affaires et de l'agiotage. Un +goût de luxe et de bien-être excessif, et par contre un besoin +impérieux d'argent, se répandirent dans toutes les classes. +_Enrichissez-vous!_ avait dit, dans un banquet fameux, le ministre +dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre du jour; il devint le guide +des consciences, le but de tous les efforts. Nos mÅ“urs, déjà fort +entamées, en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent +profondément sous l'action dissolvante de cette fièvre de l'or. + +Puis éclata la révolution de Février, qui livrait la Société aux mains +de la démocratie. L'air malsain de la rue pénétra dans les appartements, +et en chassa ce qui restait encore de l'élégance et de la courtoisie +françaises. + +Muselée par Napoléon III, la démocratie reparut triomphante au 4 +Septembre. Depuis lors, elle n'a cessé de grandir, de s'étendre comme +une lèpre: c'est assez dire où en est aujourd'hui la politesse. En vain +quelques âmes d'élite ont tenté de lui ouvrir un dernier refuge. Les +lundis de madame de Blocqueville, les jeudis académiques de madame +d'Haussonville, les raoûts intimes de madame de Janzé, les réceptions de +madame Drouyn de Lhuys et de la princesse Lise de Troubetzkoi, n'avaient +pas d'autre but que de recueillir les épaves de ce qui fut autrefois le +monde. On sait le sort qu'ont eu ces tentatives. + +La démocratie a tué le règne des femmes et des salons. + +Elle n'a que faire d'élégance et de belles manières, qui la gêneraient +dans ses allures. Pour elle le savoir-vivre consiste en ceci: +s'affranchir de toutes les bienséances publiques et privées, parler un +langage qui n'est rien moins que parfumé; en un mot agir à sa guise, +sans le moindre égard pour les convenances d'autrui. + +Telle est la note dominante du jour. + +Cependant, les grandes traditions de l'ancienne Société subsistent +encore chez quelques familles, qui les gardent très soigneusement, comme +ces conserves de fruits excellents qu'on renferme dans des boîtes, pour +les soustraire à l'influence de l'air du dehors. + + +LA CONVERSATION + +En tuant les salons, la démocratie a tué du même coup la conversation, +et privé la société de son charme le plus puissant. Le mélange de toutes +les classes a fait du monde un assemblage confus, hétérogène, un +pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement, quels entretiens sont +possibles désormais entre gens de condition toute différente, qui n'ont +reçu ni la même instruction, ni la même éducation? Il n'en peut résulter +que des contacts, des froissements d'amour-propre tout à fait +désagréables,--témoin l'aventure suivante arrivée dans un bal de la +cour, en 1834 ou 1835. + +Une jeune femme charmante, mariée depuis peu à un lieutenant-général, +avait été invitée à valser par un capitaine de la garde nationale. Elle +venait de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui un de ses +fournisseurs attitrés. Une subite rougeur couvrit son visage, mais il +était trop tard pour dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait +retenti, et les groupes tourbillonnaient. + +Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre, elle résolut d'en punir +l'auteur. En conséquence, après quelques tours de valse, elle feignit de +se trouver indisposée, et demanda à son cavalier de vouloir bien la +reconduire à sa place. Quel fâcheux contre-temps pour la vanité de notre +homme! En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire, de lui +prouver que l'agitation même de la valse ferait disparaître ce malaise +passager. + +--Non, répondit-elle, je souffre trop. + +--Mais où souffrez-vous, Madame? + +--Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas que vous m'avez fait ma +chaussure beaucoup trop juste? + + * * * * * + +Après l'aventure du _Cordonnier pour dames_, celle du _Changeur_ du +Palais-Royal: + +Un sergent de la garde nationale avait été invité au château, à son tour +de légion. Il ne manquait jamais, quand cette bonne fortune lui +arrivait, de se poser gracieusement devant le maître de la maison et de +lui sourire avec une bienveillance affectée. Ce manège s'étant renouvelé +à diverses reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion voulut en +avoir le cÅ“ur net. Il s'approche du sergent-major et l'interroge sur ce +qui peut lui valoir ses politesses réitérées. + +Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt: + +--Sire, nous sommes de vieilles connaissances. C'est chez moi que, +depuis dix ans, Altesse Royale ou Majesté, vous envoyez chaque mois +changer vos pièces d'or contre des pièces de cent sous... + +Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos. + +Que si l'on demande maintenant: + +«Comment en _vil argent_ l'or pur se changeait-il?» + +Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude de payer en or la +Liste Civile. Et comme il y avait à réaliser sur le change un bénéfice +assez rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y manquer, tous les +30 ou 31 du mois. + + * * * * * + +Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de Mme de Maintenon, +que naquit réellement la conversation: cet art si charmant, dont les +règles ne peuvent se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition et +par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où la bienveillance, la +simplicité, la politesse nuancée, s'étiquette même et la science des +usages, la variété des tons et des sujets, le choc des idées +différentes, les récits piquants et animés, une certaine forme de dire +et de conter, les bons mots qui se répètent, la finesse, la grâce, la +malice, l'abandon, l'imprévu, se trouvent sans cesse mêlés, et forment +un des plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent goûter. + +Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu, ce qu'était la +conversation du XVIIe siècle. Généralement on s'en fait une fausse idée; +on croit que, soumise aux exigences d'une inflexible étiquette, elle +était gourmée et solennelle. On va voir qu'il n'en est rien et qu'elle +se distingue, au contraire, par une grande liberté d'allure et de +mouvement. + +Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement d'Aigues-Mortes, à +la suite d'un exil de vingt ans. + +Après une première entrevue, raconte Mme de Sévigné, le Roi fit appeler +le Dauphin et le présenta comme un jeune courtisan. M. de Vardes le +reconnut et le salua. Le Roi lui dit en riant: + +--Vardes, voilà une sottise; vous savez bien qu'on ne salue personne +devant moi. + +--Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre +Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises. + +--Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt neuf... + +Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément. + +Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir jouer _Esther_. + +Nous voici dans la compagnie du Roi, de Mme de Maintenon, de Mme de +Sévigné, du maréchal de Bellefond, etc., etc. + +Il s'agit d'une première représentation; et l'on peut juger à la manière +dont en parlent ses augustes auditeurs, combien leur langage diffère de +celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du monde actuel. + +«J'en fus charmée, écrit Mme de Sévigné, et le maréchal de Bellefond +aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il était +content, et qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien digne +d'avoir vu _Esther_. + +Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi +et me dit: + +--Madame, je suis assuré que vous avez été contente. + +Moi, sans m'étonner, je répondis: + +--Sire, je suis charmée; ce que je ressens est au-dessus des paroles. + +Le Roi me dit: + +--Racine a bien de l'esprit... + +--Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes personnes en ont +beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient +jamais fait autre chose. + +--Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai. + +Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie. + +Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue, le Roi eut plaisir de voir +mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et Mme +la Princesse vinrent me dire un mot. Mme de Maintenon un éclair; elle +s'en allait avec le Roi.» + +Quel goût dans cette _admiration sans bruit et sans éclat_! + +Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux compte-rendu ne se livre +à aucune théorie sur la tragédie ou sur l'art scénique. Rien +n'empêchait, cependant, Mme de Sévigné de citer, avec toute l'autorité +voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de Vega. + +Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative. «_Elle est +charmée_», c'est tout. + +_Racine a bien de l'esprit_, dit le Roi.--_Il en a beaucoup_, répond Mme +de Sévigné. + +Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce qu'ils se sentent +naturellement de plain-pied avec le génie? Nous soupçonnerions fort +Racine, s'il ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que des +dissertations prolixes et exaltées faites depuis sur ses Å“uvres. + +Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur sur le succès de sa pièce? +on y dépense plus de transports que n'en excitèrent de leur temps +Corneille et Racine. + +Et les artistes donc! comparez les applaudissements frénétiques et les +couronnes dont on les accable, avec cet éloge si simple, si concis, et +qui pourtant dit tout: + +«Les jeunes personnes entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient +jamais fait autre chose.» + +N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au XVIIe siècle, qu'on pourrait adresser +le reproche d'emphase? + + * * * * * + +Ce langage simple et naturel était tellement dans les habitudes de la +Société d'alors qu'on ne s'en départait même pas en traitant les +affaires les plus sérieuses. Ecoutons ce récit. + +Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal de Bellefond, dont il +connaissait les embarras extrêmes. + +--Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir pourquoi vous voulez +me quitter. Est-ce dévotion, envie de vous retirer à la Trappe? ou bien +serait-ce l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier motif, j'y +veux donner ordre et entrer dans le détail de vos affaires. + +Le maréchal fut sensiblement touché de cette générosité. + +--Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis abîmé. Je ne puis voir +souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté et que je ne puis +satisfaire. + +--Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs créances; je vous +donne... etc. + +Voilà certes qui fait honneur à la bonté de Louis XIV; mais voici qui +n'est pas moins à l'honneur du caractère du maréchal, chargé du poids de +sa reconnaissance. + +Quelque temps après, le Roi parla de nouveau au maréchal. Il lui dit que +son intention était que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de +Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence. + +Le maréchal, sans demander du temps et chercher à voiler son refus, +répondit qu'il ne serait point digne de la haute faveur que Sa Majesté +avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il se déshonorait par +une obéissance sans exemple. + +Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses paroles, ajoutant qu'il +attendait cette preuve de son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus +vivement qu'il y allait de sa disgrâce. + +Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces +de Sa Majesté et sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de +perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les ordres de M. de +Turenne, sans compromettre la dignité dont le Roi avait daigné +l'investir. + +--Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer. + +Le maréchal fit une profonde révérence et sortit. + +«Il est abîmé, mais il est content, ajoute Mme de Sévigné, et l'on ne +doute pas qu'il ne se retire à la Trappe.» + +En présence de ce sentiment de la dignité personnelle poussé jusqu'à +l'abnégation complète de la fortune, les réflexions naissent en foule. +Que la balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui, prosternés et +aplatis aux pieds de la plèbe, osent parler encore de la servilité des +courtisans! + +Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de la conversation au XVIIe +siècle que par le passage suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve +sur le maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce beau langage de +la cour dans lequel Louis XIV était passé maître: + +«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au seul prince Eugène, +et la Cour aussi devait lui laisser plus de liberté d'action. Louis XIV, +en le recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus fort de tous +ses deuils de famille, lui avait dit ces paroles qu'il faut savoir gré +au maréchal de nous avoir textuellement conservées: + +«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce +qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa +petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande espérance et très +aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans +l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs +domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du +royaume. + +«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets +les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de +mes troupes: mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il +arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre +sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne?... + +«Je sais les raisonnements des courtisans: presque tous veulent que je +me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche +de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi +je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites +pour que la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme. +Je connais cette rivière: elle est très difficile à passer; il y a des +places qu'on peut rendre bonnes. + +«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que +j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr +ensemble ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à laisser +approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne: dites-moi +présentement votre avis.» + +Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, aussi touchantes +qu'héroïques, des observations qui suivent: + +«Notez bien une distinction très essentielle, selon moi. Si Louis XIV +nous paraît un peu auguste et solennel, il était naturel aussi, il +n'était jamais emphatique, il ne visait pas à _l'effet_. Dans le cas +présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant plus belles qu'elles lui +sortaient du cÅ“ur et n'étaient pas faites pour être redites. Et on en a +la preuve particulière: + +«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie française et qu'il fit +son discours de réception, il eut l'idée de l'orner de ces paroles +généreuses de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne de Denain, et +qui l'y avaient enhardi. Il demanda au Roi la permission de les citer et +de s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui répondit: + +«On ne croira jamais que, sans m'en avoir demandé la permission, vous +parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et +vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux pas que l'on puisse +penser ni l'un ni l'autre.» + +«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, dont certes le jugement +n'est pas suspect, qui manquera jamais à une noble et délicate +convenance. Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, pour +rendre plus respectable et plus digne de mémoire le sentiment qui dicta +ces royales et patriotiques paroles.» + +Nous accusera-t-on de partialité quand nous dirons à notre tour que rien +n'est plus noble et plus véritablement patriotique, que ce langage de +Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que l'on ne commente pas, +parce qu'ils parlent assez d'eux-mêmes à tous les cÅ“urs, à tous les +esprits. + +Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait soixante-treize ans quand il +manifestait ainsi sa résolution de combattre avec Villars et de périr +avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait donc bien raison de +dire: _L'État, c'est moi!_ + +Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il ne faisait qu'un avec +la nation, qu'il s'était complètement identifié avec son honneur et sa +gloire. + + +DE L'A-PROPOS + +L'à -propos tient une place brillante dans la conversation. C'est une +fusée qui part soudain, et illumine le discours ou la situation d'une +douce et agréable lumière. + +Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie, lorsque le cardinal +de Richelieu lui accorda une pension. Il vint pour l'en remercier. + +--J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que vous n'oublierez pas le +mot _Pension_ dans votre dictionnaire. + +--Non, Monseigneur, répliqua l'académicien, et encore moins celui de +_Reconnaissance_. + +Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle avait déployé toutes +les grâces de son esprit pour faire sa cour à madame Helvétius, il passa +par inadvertance devant elle sans s'arrêter. + +--Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel cas voulez-vous donc +que je fasse de vos déclarations? Vous passez devant moi, sans même me +regarder. + +--Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je vous avais regardée, je ne +serais pas passé. + +Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV s'identifier à la situation +du moment, et personne n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce +qu'il avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées et ses +sentiments dans des paroles en relief et faites pour l'histoire. + +C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant le prince de Condé +monter l'escalier de Versailles, le roi qui l'attendait en haut des +marches, lui dit avec cette présence d'esprit et cette politesse toute +royale qui ne l'abandonnaient jamais: + +--Mon cousin, quand on est chargé de lauriers comme vous, on ne peut +marcher bien vite. + +Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV trouvera un de ces mots +partis du cÅ“ur, pour consoler le maréchal de Villeroi de ses défaites +successives: + +--Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est plus heureux. + +Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné de Boileau, il +causait du passage du Rhin avec le roi. Louis XIV leur ayant dit: + +--Je suis fâché que vous ne soyez point venus à cette dernière campagne, +vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût pas été long. + +Racine répondit aussitôt: + +--Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui n'avons que des habits de +ville; nous en commandâmes de campagne, mais les places que vous +attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits. + +Cela fut reçu très agréablement. + + +LA RÉPLIQUE + +Venant à propos, la réplique est d'autant plus piquante qu'elle répond à +une attaque imprévue. Notre tempérament national veut que nous nous +portions de préférence du côté de celui qui est attaqué. + +Voici, par exemple, deux poëtes--Lebrun (Ecouchard) et +Baour-Lormian--qui croisent la plume. C'est Lebrun qui porte le premier +coup: + + Sottise entretient la santé, + Baour s'est toujours bien porté. + +--Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte ne se fait pas +attendre: + + Lebrun de gloire se nourrit, + Aussi voyez comme il maigrit. + +--Bravo! fait la galerie qui se range en riant du côté de Baour. + +M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de s'être lancé à la légère, +sans provocation aucune, contre Fouché. + +On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué, si ardu. +Fouché faisait observer que pour le bien remplir, il y faudrait un +coquin devenu honnête homme. + +--Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur le duc d'Otrante est +un excellent ministre de la police générale. + +--Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur le prince de Bénévent +n'aurait pas encore toutes les qualités requises pour faire un bon +ministre de la police. + +La Fontaine, dans ses fables les plus hardies, n'avait jamais osé mettre +deux renards en présence. + + +LES NUANCES + +Les nuances consistent à régler ses manières et son langage sur le degré +d'estime et de considération que l'on doit aux personnes avec lesquelles +l'on se trouve en rapport. + +L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en saurait fixer la pratique. +C'est une chose d'instinct et d'appréciation. + +L'on a souvent cité à ce propos la _Leçon du bÅ“uf_,--les cinq ou six +manières imaginées par M. de Talleyrand, pour offrir du bÅ“uf à ses +convives: + +1º Monseigneur, disait-il avec une grande déférence, et en choisissant +le meilleur morceau, aurai-je l'honneur d'offrir du bÅ“uf à Votre +Altesse? + +2º Monsieur le marquis (avec un sourire plein de grâce), aurai-je le +plaisir de vous offrir du bÅ“uf? + +3º Cher comte (avec un signe d'affabilité familière), vous offrirai-je +du bÅ“uf? + +4º Baron (avec bienveillance), accepterez-vous du bÅ“uf? + +5º Monsieur le conseiller,--non titré et de noblesse de +robe--voulez-vous du bÅ“uf? + +6º Enfin le prince, en indiquant le plat avec son couteau, disait à un +monsieur placé au bout de la table: un peu de bÅ“uf? et il accompagnait +ces quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger sourire. + +N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de nuances nous ont +toujours paru d'un ridicule achevé. Si c'est un honneur d'offrir du +bÅ“uf, que sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un? et de quelle +expression vous servirez-vous alors? Cette assimilation d'un morceau de +bÅ“uf bouilli ou rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie +exhilarante. + +Quant au _plaisir d'offrir du bÅ“uf_... c'est un comble que le proverbe +«Chacun prend son plaisir où il le trouve» pourrait seul expliquer. + +Mais voici qui va nous dédommager des _nuances_ de M. de Talleyrand, et +qui, en même temps, aura l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel +point extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité impériale: + +«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur fut obligé de donner +personnellement pour se dégager d'une place où il pouvait être surpris. +Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les débris d'un régiment +de la vieille-garde, et les restes de cette brillante garde d'honneur, +commandée par M. de Mathan. + +Cette garde fut alors la dernière goutte de sang de la France, ses +derniers fils de famille, ses derniers chevaux. Malheureusement il n'y +en eut pas encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement, les +immenses efforts de Bautzen et de Lutzen, n'eussent pas été nuls faute +de cavalerie. On ne comptait que des gens comme il faut dans les Gardes +d'honneur. + +Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle était heureusement +complète. Après avoir mesuré le danger par un coup d'Å“il d'aigle, il +sent la nécessité d'encourager ces trois masses d'hommes: + +--_Soldats_, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la France! +_Compagnons_, cria-t-il à son escorte, faisons notre devoir! Puis, se +tournant vers les Gardes d'honneur, il leur dit: Et vous, _Messieurs_, +suivez-moi!» + +Assurément, trouver de pareilles nuances au milieu de la mitraille et du +feu, c'est être à la fois un homme de génie et parler en Louis XIV. + + +DES ÉCUEILS A ÉVITER. + +«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste bien moins à +montrer beaucoup d'esprit qu'à en faire trouver aux autres.» Il ne +suffit donc pas de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte +d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre de ses auditeurs, de +manière qu'en nous quittant, ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes +que de nous. Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire qu'à +être goûtés et applaudis. + +La première règle à observer dans la conversation c'est de s'abstenir de +tout sujet irritant, de toute discussion politique ou religieuse. Ces +controverses amènent presque toujours des scissions fâcheuses, même +entre amis, sans aboutir jamais à convaincre l'adversaire auquel on +s'adresse. + +Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour l'autre des discoureurs. Si +l'on vous prend pour juge, apportez dans cette tâche délicate tous les +ménagements possibles; cherchez à concilier le différend plutôt qu'à le +trancher. + +Laissez le dé de la conversation aux mains des virtuoses de la parole; +ne le ramassez qu'autant que vous vous sentez en passe de le tenir avec +avantage. Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence +renfermez-vous autant que possible dans les généralités. C'est encore +faire preuve de savoir-vivre que de parler sans rien dire. On a même vu +des gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser pas plus qu'ils n'en +disent. + +Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de l'interrompre, si c'est un +vieillard surtout. Ecoutez avec attention, ou tout au moins ayez-en +l'air. + +Le prince K..., conteur fort agréable, adressait un jour des compliments +au marquis de Custine sur la manière avec laquelle il semblait prendre +plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui disait-il, l'homme +bien élevé à l'air dont vous paraissez écouter. + +--Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit que de politesse, la +meilleure façon de paraître écouter, c'est... d'écouter.» + +Une dernière recommandation: + +Un homme d'honneur s'abstiendra de tout propos léger, inconsidéré, qui +pourrait compromettre la réputation d'autrui. Celle d'une femme surtout, +devra toujours trouver en lui un défenseur. C'est ainsi que se montra le +colonel d'Entragues dans l'occasion suivante. + +Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une femme à qui on donnait pour +amant un homme qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda à +celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait été témoin du fait. + +--Non... Mais... + +--Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez à l'aise en nous +permettant de croire que ceux qui vous l'ont dit s'en sont rapportés, +comme cela arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, ou qu'ils +ont eu quelque intérêt à vous tromper dans une circonstance qui touche +d'aussi près à la réputation d'une femme. + +Un peu confus, notre homme crut pouvoir se tirer de ce mauvais pas en +affirmant la chose. + +--Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu? + +--En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a dû compter sur la +discrétion d'un galant homme, et nous ne pouvons que vous savoir très +bon gré d'avoir la même confiance en la nôtre. + + + + +DES LETTRES DIVERSES + +DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC. + + +Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation par écrit entre +deux personnes que l'éloignement empêche de communiquer de vive voix: +_Absentium mutuus sermo_, comme disaient les anciens. + +Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui fait le charme des +entretiens, en se réglant toutefois d'après les circonstances et la +position de la personne à laquelle on écrit. + +Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation de la bonne +compagnie, et aussi par la lecture des écrivains-modèle dans le genre, +tels que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc. + + +LETTRES DE DEMANDE + +Une lettre de demande doit être très courte, exposer les faits d'une +manière simple et concise, en même temps que respectueuse. Quelque juste +et fondée que soit votre requête, laissez toujours entrevoir à la +personne à qui vous l'adressez, que le mérite du succès lui en +reviendra. + +Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres à Louis XIV pour qu'il +lui permît d'aller se faire tuer à l'armée, au lieu de le laisser se +morfondre dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, il parlait +de sa condition, il vantait son esprit... Il n'obtint rien. C'est que +l'amour-propre demande à être flatté. Celui qui rend un service tient à +ce qu'il lui soit compté comme une grâce, comme une faveur, et non pas +comme une chose due. + +Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez recours, intéressez leur +vanité. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr moyen est de +parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu comme M. _Jourdain_ du +_Bourgeois gentilhomme_, qui se serait fait un scrupule de laisser sans +récompense les termes obligeants que lui prodiguait son tailleur. + + * * * * * + +Ce serait une impolitesse marquée que de ne rien dire à quelqu'un qui +nous adresserait la parole dans une réunion; c'en serait une non moins +grande que de ne pas répondre à une lettre. + +Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins de motifs sérieux, et +alors on doit les faire connaître et s'en excuser. + +Une seule chose peut dispenser d'une réponse, c'est quand la lettre +reçue est inconvenante. Le silence est ce qu'il y a de mieux à opposer; +c'est un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que l'on pourrait +écrire. + +Si dans une affaire quelconque, vous avez à répondre d'une manière +entièrement contraire à ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la +faute sur les circonstances, sur les entraves que vous avez +rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets de la non-réussite. + +S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne peut ou l'on ne veut pas +satisfaire? Opposez, dans le premier cas, votre bonne +volonté--malheureusement impuissante; dans l'autre, colorez votre +refus des raisons les plus vraisemblables. C'est bien le moins que +d'accorder cette fiche de consolation et de s'abstenir de la franchise +par _trop franche_ de feu le marquis d'Aligre. + +En pareille occurrence, le marquis ne manquait jamais de prendre dans +son secrétaire un livre de comptes dont les feuillets étaient couverts +de chiffres et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y ajouter +son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires accomplis, il +serrait le livre en disant: + +--Cette somme ajoutée aux autres, forme un total de... + +Ce total était énorme! + +--Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été demandé depuis un an. Si +j'avais souscrit à toutes ces demandes, il y a longtemps que je serais +ruiné. J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour +vous... de refuser nettement! + +Et le marquis vous reconduisait, avec une extrême politesse, jusqu'à +l'escalier. + + +DES PÉTITIONS + +Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande que par les formules +et les formalités auxquelles elles sont astreintes. + +Elles doivent être écrites sur grand papier ou papier ministre, que l'on +plie en deux dans toute sa longueur. Tout en haut de la page, se place +le nom du personnage auquel on s'adresse; puis, au milieu, sur le côté +droit, et en vedette: _Sire_, ou _Madame_, quand c'est à une tête +couronnée. + +Entre la vedette et le commencement de la pétition, il faut laisser un +espace assez grand, n'écrire que trois ou quatre lignes pour laisser un +blanc au bas de la page. La première ligne du verso ne doit venir qu'au +dessous de la vedette. L'adresse se place au bas de la page; et, de +l'autre côté sur la même ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On +plie alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe que l'on +cachète avec de la cire. + +Voici le protocole suivi de nos jours par la République Française: + +AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS + +Sur papier carré, SIRE (ou Madame), +doré +sur tranches + +En vedette (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1er + recto.) + +Traitement Votre Majesté (ou Votre Majesté + Impériale--Majesté Impériale et + Royale.) + +Fin Je suis avec respect, + + SIRE (ou Madame), + + De Votre Majesté, + + le très humble + et très obéissant serviteur, + + A Paris, le... + +On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, ou les deux à la fois, +aux fils et petits-fils des souverains. + +Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», et l'on se +sert dans le courant de la pétition ou de la lettre, des termes de: +«Votre Sainteté, Votre Béatitude.» + +Une femme ne doit jamais écrire directement au pape. + +Continuons à faire connaître le formulaire en usage dans la Chancellerie +française: + +AUX CARDINAUX + +Inscription Monsieur le Cardinal, +en +vedette + +Traitement Votre Eminence, + + Agréez les assurances de la respectueuse + considération avec laquelle + j'ai l'honneur d'être, + +Courtoisie Monsieur le Cardinal, + + De Votre Eminence, + + Le très humble + et très obéissant serviteur, + +Date A Paris, le... + +Réclame A Son Eminence Monsieur le Cardinal +et adresse N... + +Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre Altesse éminentissime» +et, dans le courant de la lettre ou de la pétition, «Monseigneur». + +La République a supprimé le «Monseigneur» aux archevêques et évêques; +elle les appelle: «Monsieur». C'est plus court... de trois lettres. Elle +leur a enlevé aussi la «Grandeur». La République n'admet pas la +grandeur. + +En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, n'ont droit qu'à la +«haute considération», du reste, comme les maréchaux, les amiraux, le +grand chancelier de la Légion d'honneur, les sénateurs et les députés. +Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans leurs rapports intimes avec +les archevêques et évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur» +et de la «Grandeur». + +Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop avec la R. F., le +protocole l'a supprimé. + +Dans ses formules de courtoisie, le protocole accorde du «profond +respect» au président de la République; de la «très haute considération» +aux Présidents du sénat et de la chambre des députés. + +Le chef du cabinet du Président a la «considération la plus distinguée», +de même que les conseillers d'Etat et les préfets. Les maires des +grandes villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont «très +distinguée», et les simples particuliers l'ont «parfaite». + +C'est parfait! + +Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de convenance de la +République envers les «dames». + +A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant. + +AUX DAMES[1] + +En vedette Madame, + +Courtoisie Agréez, Madame, l'hommage de + mon respect, + + _ou_ + +En ligne Madame, vous... + +Courtoisie J'ai l'honneur d'être, Madame, + votre très humble serviteur, + +Note 1: Pour les dames, les titres héraldiques à la réclame et sur +l'adresse seulement. + +Vous avez bien lu: les _titres héraldiques_! la République a daigné les +conserver. On pourrait même l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet; +on pourrait lui reprocher de laisser prendre des titres à des gens qui +n'y ont aucun droit, de les y encourager, pourvu toutefois qu'ils +endossent la livrée républicaine. + +Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, autant d'usurpations, +de fabrications de noms, que de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré +au gouvernement d'avoir retenu quelques formules de l'ancien protocole, +quelques-uns des égards de la vieille courtoisie française. + +Lors donc que vous écrirez à une personne qui a un titre nobiliaire, +n'oubliez pas de le mentionner dans votre lettre: «Monsieur le duc, +Monsieur le comte, etc.» + +Pour les personnages de très haute dignité, il était d'usage en France, +et il l'est encore à l'étranger, de substituer à la seconde personne +_Vous_, une périphrase, comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres que +«Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a donnés». + + * * * * * + +Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres ordinaires. Leur +rédaction varie selon le rang, la position des destinataires; leur +formulaire est calqué sur ceux qu'on a vus plus haut. + +Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel de placer le nom de +«Monsieur ou Madame» le plus tôt possible, et de le rappeler dans le +courant de la lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer. +Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.--Madame, vous avez mille fois +raison, etc.» + +Vous adressez-vous à une personne avec laquelle vous entretenez des +rapports familiers? à un collègue, un camarade de classe ou de régiment, +supprimez le mot «Monsieur» et remplacez le par: «Mon cher collègue, Mon +cher camarade, etc.» + +Un homme qui écrit à une femme, même d'un rang inférieur au sien, doit +toujours le faire avec une forme respectueuse. + +Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, ne doit jamais se +servir des expressions suivantes: «Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir +bien lui faire l'honneur, etc.» + +Dans une lettre, comme dans une visite ou une rencontre, l'on ne +chargera la personne à laquelle on s'adresse, de présenter ses hommages +ou ses compliments à un tiers, que s'il appartient à sa famille; et +encore fera-t-on bien de se servir dans la lettre d'un correctif: +«Permettez que Madame *** reçoive ici les assurances de mon respect, +etc.» + +Abstenez-vous de _post-scriptum_, à moins d'une circonstance imprévue et +subite qui vous y force. + +Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine pour amener avec esprit la +fin d'une lettre; aujourd'hui, l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on +finit en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur d'être, etc.» + +On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je suis avec respect, ou: +avec le plus profond respect, etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou +Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération +distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de ma haute» ou, selon son +caractère sacerdotal ou magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse +considération», ou encore: «de mes sentiments les plus respectueux». + +Ce sont là autant de formules, autant de règles, consacrées par la +politesse, qu'il faut observer. + + +LETTRES DE REMERCIEMENT + +C'est au cÅ“ur à parler dans ces sortes de lettres, puisque le +remerciement n'est autre chose, comme l'observe Bossuet, qu'un acte de +reconnaissance. + +Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, la générosité +de celui qui oblige, la sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde +gratitude, sont autant de thèmes à développer dans une lettre de +remerciement. Quelques fragments de lettres à l'appui: + +_Le maréchal de Tallard à Mme de Maintenon._ + + «Madame, + +«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles remerciements du mot que +vous me fîtes l'honneur de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien +n'égale ma reconnaissance, etc.» + + +_Lettre de Saint-Evremont._ + +«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais même parler de +reconnaissance; mais je ne suis pas moins sensible à l'obligation, etc.» + + +_Lettre de Mme de Maintenon._ + +«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne voulez pas l'être; mais la +reconnaissance ne perd rien au silence que vous m'imposez.» + + +_Lettre du comte de Bussy._ + +«Je suis pénétré du service que vous m'avez rendu; et ce qui me charme +dans votre procédé, c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans +me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, Madame, de +ma reconnaissance et de mon respect.» + + +DES LETTRES DE FÉLICITATION + +Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs ou à des égaux. +L'on se réjouit avec ses amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à +tout ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, pour cela +que de laisser courir la plume. + +Il n'en est pas de même des félicitations adressées à ses supérieurs ou +à ses égaux. Comme les convenances en font presque tous les frais, que +le sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter sur ces lieux +communs que la politesse place chaque jour sur nos lèvres, de les +tourner et retourner jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment +le:--«Je suis», ou--«J'ai l'honneur d'être, etc.» + +Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une lettre de félicitation, il ne +fait que donner une saveur plus piquante aux compliments. Mme de Sévigné +écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome: + +«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon cher Duc! on ne pourra plus +vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous jettera +dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre +jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une +chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle +tracasserie faites-vous encore à celui de l'Empereur sur ses franchises? +Vous êtes devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera à deux fois +comme elle se devra conduire avec Votre Excellence, etc.» + + +LETTRES DE CONDOLÉANCE + +On se borne généralement, dans ces lettres, à témoigner la part que l'on +prend à la perte qui en fait le sujet. + +Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, pleure une +personne qui lui était chère à plus d'un titre, ne craignez pas de lui +en parler longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, à se +nourrir de sa douleur. + +Quelques courtes réflexions de piété font très bien dans une lettre de +condoléance. La religion, cette grande chose, a seule des consolations +qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines. + +Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France, +venait d'écrire à Louis XV, qui était tombé malade à Metz, pour le +féliciter sur sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un courrier +qui lui annonce la mort de Madame Sixième à Fontrevault, où Mesdames +étaient élevées. Il devenait donc indispensable de joindre à la lettre +de félicitation une lettre de condoléance. Madame de Ventadour trouva +une façon fort ingénieuse de les réunir en une seule: + + «Sire, + +«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder à la France, en lui +conservant Votre Majesté, il ne fallait rien moins qu'un ange en +ambassade pour l'en aller remercier». + + +DES BILLETS + +Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa contexture, son _sans +façon_. Il n'y a qu'une supériorité bien marquée ou une familiarité bien +établie qui puisse autoriser à écrire un billet. + +On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de La Rochefoucauld qu'il +venait de nommer Grand-Maître de la Garde-robe: + +«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous ai +fait comme votre maître.» + +En voici un très spirituel qui est écrit à la troisième personne. Il fut +adressé par M. Villemain à une dame qui lui avait prêté les poésies +d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux demeuraient porte à +porte: + +«Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne sait plus +par cÅ“ur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous +lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre +à votre porte, inutilement voisine de la sienne; et il saisit cette +occasion de vous offrir l'hommage de son respect, et l'assurance qu'il +n'est mort ou imbécile qu'officiellement.» + +Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que M. Villemain +relevait alors d'une longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à +la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour fou. + +Cette façon d'écrire à la troisième personne a donné lieu par son +ambiguïté à plus d'une méprise assez drôle,--témoin l'anecdote suivante: + +C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs hommes de lettres. +On causait style épistolaire, et l'un d'eux attaquait vivement les +billets écrits à la troisième personne. Un autre les défendait, +prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, plus polis. + +--Bah! reprit le premier, un des mérites de la politesse, c'est d'être +claire, et rien ne l'est moins que vos diables de billets à la troisième +personne. Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous parle, il y a +quelques années. Je reçus un beau matin de mon ami D..., chef de +division au ministère de..., un petit mot conçu en ces termes: + +«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer son ami A... (votre +très humble!) qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion +d'honneur.» + +«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais l'homme le plus +heureux du monde! Je courus chez mon graveur, et lui commandai des +cartes portant la flatteuse mention: + +_M. A..., chevalier de la Légion d'honneur._ + +«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis une croix du plus élégant +module... Je courus chez un marchand de rubans et lui achetai une pièce +du plus beau moiré rouge. Je courus chez tous mes amis pour recevoir +leurs félicitations; enfin je courus au ministère pour remercier mon ami +D..., et je me jetai dans ses bras: + +--Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien je vous remercie de la +bonne nouvelle. + +--Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part il prend à mon bonheur! + +--Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, et le bonheur est pour +vous! + +--Comment! c'est vous qu'on décore? + +--Mais oui, n'est-ce pas? + +--Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré. + +--Vous? + +--Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus que moi; mais enfin, +c'est moi qui le suis. + +«Je compris alors quel sens il fallait donner à la phrase ambiguë. + +--Que le diable vous emporte avec votre troisième personne. Ne +pouviez-vous pas m'écrire tout simplement: + +«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, que je viens d'être +décoré.» + +Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux ans après, lorsque je +fus _réellement_ décoré. + +Et voilà cependant les conséquences que peut amener cette prétentieuse +troisième personne! + + +LETTRES D'INVITATION + +Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, peuvent se faire de +vive voix ou par écrit. Dans ce dernier cas, il faut varier la rédaction +des billets, selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, et +d'après le rang et la position qu'elles occupent dans le monde. Trois +ou quatre brouillons que l'on fera recopier y suffiront. + +On ajoute au bas: «_Vous êtes prié de répondre_». + +Ces invitations devront être envoyées quatre ou cinq jours d'avance, +afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement. S'il ne peut +accepter, il ira le jour même ou le lendemain au plus tard, s'en +excuser, ou bien il s'en excusera par lettre. + +Ne pas répondre équivaut à une acceptation. + +Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de faire remettre sa carte +chez l'amphitryon, l'avant-veille du jour désigné pour le dîner ou la +soirée. + +Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours à la poésie pour les +invitations. Voltaire, chargé par madame la duchesse du Maine de prier à +souper chez elle l'auteur de l'_Art d'aimer_, lui écrivit cet ingénieux +quatrain: + + Au nom du Pinde et de Cythère, + Gentil-Bernard est averti + Que l'_Art d'aimer_ doit samedi, + Venir souper chez l'_Art de plaire_. + + +LETTRES DE FAIRE PART + +Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement ont une +formule adoptée que connaissent les imprimeurs ou lithographes. Il sera +bon toutefois d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne s'y est +rien glissé contre les convenances. + +Il faut se garder d'étaler avec complaisance les titres et décorations +des personnes qui figurent dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de +faire argent de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa douleur. +La qualité de parent suffit en pareille circonstance. + +Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant doivent être envoyées +au nom du père, à l'exclusion de la mère et des grands parents. + + + + +DES DINERS EN GÉNÉRAL + + +De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners et dîners, depuis le +dîner d'apparat,--dîner grand seigneur, haute banque, ministre, etc., +dont le coût varie de cent à cent cinquante francs par +personne,--jusqu'au repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c. + + +MENU + + Potage au pain ou Julienne. + Bouilli, bifteck, lapin sauté. + Pommes de terre ou haricots. + Fromage ou pruneaux. + Pain à discrétion. +Vin--un carafon (le crû n'est pas indiqué). + _Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution_. + _Café avec petit verre, 0 fr. 30 c._ + +Entre ces deux extrêmes--cent à cent cinquante francs, et quatre-vingts +ou quatre-vingt-dix centimes,--il y a bien de la marge, bien des +intermédiaires; voyons: + +Le _repas de noce_, le _repas de corps_, qui se font l'un et l'autre sur +commande, et où l'on mange fort mal; + +Le _dîner en ville_, également de commande: première, deuxième, +troisième classe, etc., comme pour les enterrements. + +Les menus ne varient pas: + +Potage Julienne ou purée Crécy;--Turbot, sauce aux câpres, ou sauce +genevoise;--Filet de bÅ“uf aux champignons;--Poularde truffée, à la +Périgueux, etc. + +Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce goût d'étuvé bien prononcé +qui accuse leur cuisson au four; les mêmes sauces banales, les mêmes +vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; car dans ces usines +culinaires on fournit tout ce dont on peut avoir besoin: linge de table, +ruolz, porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes industriels +tiennent en réserve un stock de _quatorzièmes_, prêts à toute heure, +pour les cas où l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives +au nombre fatidique de _treize_! + +Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés sur mesure, +horripilaient Roqueplan; aussi les a-t-il flétris de bonne encre: + +«Une des plus grandes douleurs du dîner en ville, c'est l'uniformité de +l'organisation de son menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent. + +«Après cette soupe ridicule, composée d'un bouillon pâle et sans yeux, +et dans lequel s'entrechoquent de petits losanges blancs, + +«--Madère!» + +«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant de croire qu'il +tient à la main du vin de Madère, et non pas une décoction de fleurs de +sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre. + +«--Château-Yquem 47!» + +«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait pas qu'il verse +du petit vin de Lunel coupé de Grave. + +«--Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise! + +«La rage vous saisit.--Nous sommes pincés, disent les gens d'expérience, +nous n'éviterons pas le filet de bÅ“uf aux champignons! + +«Puis, le délire vous prend: on mange de tout un peu, on s'empoisonne +avec variété, on grignote sa mort! + +«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais et pernicieux. + +«Par cette première raison que presque personne à Paris n'a de cave, et +que la plupart des donneurs de dîners achètent du vin pour la +circonstance, comme certains érudits ne prennent que dans Bouillet la +science dont ils ont besoin pour le jour même. + +«C'est la cave Bouillet.» + +Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à deux et trois invitations par +jour, il a fini par succomber à la peine. Les dîners en ville et le faux +madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait à ses amis la +veille de sa mort. + + * * * * * + +Reprenons l'énumération des dîners: + +Le _dîner de famille_, où l'on mange comme l'on veut, quelquefois même +comme l'on peut. + +Le _dîner sans façon_, ou à la _fortune du pot_, + + «...... Mal que le ciel en sa fureur + Inventa pour punir les _gourmands_ de la terre.» + +gardez-vous en comme de la peste; + + «Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie, + Qu'un dîner sans façon est une perfidie.» + +c'est le législateur du Parnasse français qui le dit. + +Le _banquet populaire_, à l'usage des Robert Macaire et des Gogos de la +politique, où l'on se repaît de veau et de salade, où l'on s'abreuve de +petit bleu. + +Passons à des sujets plus relevés «_Paulò majora canamus_.» + + +LES GRANDS DINERS + +Les gens qui ont un grand état de maison, qui font ce que l'on appelle +_figure dans le monde_, peuvent seuls donner de ces dîners. + +Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un chef de cuisine de premier +ordre, avec une armée de marmitons; une cave bien fournie, une cave +_vécue_; puis quelque chose comme trois ou quatre cent mille livres de +rente, et même davantage--ce ne sera pas de trop. + +Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais si vous n'y joignez +l'éducation, l'esprit, le tact et le goût; si vous n'avez pas été initié +en famille aux secrets de la grande existence, aux délicatesses, aux +raffinements qu'elle comporte, c'est comme si vous n'aviez rien. Vous +aurez beau tenir table ouverte, déployer tout le luxe possible,--_ce ne +sera pas ça_... l'on mangera vos dîners, mais on se moquera de vous en +arrière, on vous traitera de Californien. + +Sans doute les lingots pèsent dans la balance, mais ils ne sont pas +tout, ce n'est qu'un accessoire. + +«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal qui montre mieux nos +mérites et dévoile davantage nos défauts.» + + * * * * * + +L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence et d'art pour +composer et dresser un dîner parfait, un de ces dîners dont tous les +détails sont étudiés, pesés avec soin. + +Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante ans, a reçu et traité à sa +table toute l'Europe politique, militaire, savante, artistique, +conférait chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier; il +discutait avec eux la composition du dîner, car il ne déjeunait jamais. +Il prenait deux ou trois tasses de camomille avant de se mettre au +travail. + +Ses grands dîners sont restés légendaires dans le monde diplomatique, et +l'on consulte encore aujourd'hui leurs menus. + +Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description de son ordinaire +pour une table de dix à douze couverts. Il se composait de deux potages; +de deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées; de deux rôts; de +quatre entremets et du dessert. + +Le prince mangeait avec appétit du potage, du poisson, d'une entrée de +boucherie, qui était presque toujours une noix de veau, ou de +côtelettes de mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la poularde au +consommé. + +Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets habituels étaient les +épinards ou les cardons, les Å“ufs ou les légumes de primeur, et comme +entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées. Un autre jour, +c'était un peu de crème au café. + +Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux, légèrement trempé d'eau, +et un peu de xérès; à son dessert, il demandait un petit verre de vieux +malaga. Rentré au salon, on lui présentait une grande tasse qu'il +emplissait lui-même de morceaux de sucre, puis on lui versait le café. + +Avec ce régime-là , le prince a vécu quatre-vingt-deux ans. Que ceux qui +veulent arriver jusque-là observent la recette: nous la leur livrons +gratis. + + * * * * * + +Les dîners se sont servis tour à tour à la française et à la russe. +Aujourd'hui le service russe a prévalu. Cependant le service français +est encore en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale, mais +surtout en province, parmi les familles de vieille souche. Écoutons ce +que dit à ce sujet le _Carnet d'un mondain_: + +«La mode française ne plaçait pas le dessert sur la table. On en +disposait les friandises sur un dressoir. + +«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de cristal de Venise ou de +biscuit de Sèvres avec des montures ciselées, composait le seul ornement +de la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont le nombre +augmentait suivant l'importance du dîner. + +«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle exigeait un plus grand +nombre de plats et un soin plus attentif dans la manière de les monter. +Elle indiquait une hospitalité plus large. + +«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons remplacent les +antiques réchauds.» + +C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à l'Å“il; mais à quel +prix? Au détriment des mets qui veulent être servis et mangés aussitôt +qu'on les retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'Å“uvre, qu'on +passait après le potage, et qui stimulaient, qui préparaient si bien +l'estomac. Espérons qu'on y reviendra. + +Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du XVIIIe siècle, ont apparu +cette année sur la table de quelques maisons du high-life. Voici la +nomenclature qu'en donne le _Carnet_: + +Les laitances de carpes à l'Indienne; +Les pattes d'oie bottées à l'Intendant; +Les oreilles de cerf en menus-droits; +Les crêtes de coq à la gauloise; +Les glaces au pain bis et au beurre frais; +Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar). + +Les deux menus qui suivent sont également empruntés au _Carnet_. Le +premier est celui du dîner du Jour de l'an, offert au grand-duc +Constantin à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un dîner +intime de dix-huit personnes chez un grand financier. + + +GRAND DINER + + Potage crème d'orge aux quenelles. + Soupe tortue à l'anglaise. + Petite croustade Régence. + Sterlets à la Russe. + Selle de chevreuil garnie. +Filets de poularde petits pois nouveaux. + Aspic de crustacés à la Bagration. + Sorbets au kirsch. + + * * * * * + + Faisans truffés. + Pâtés de foie gras de Strasbourg. + Asperges en branches. +Gâteau de Compiègne aux cerises. + Glace d'ananas. + + +DINER INTIME + + Huîtres. + Potage princesse et tortue. +Laitances de carpes aux truffes. + Côtelettes de chevreuil purée Soubise. + Faisans à la Godard. + Chaufroix de cailles et de bécasses. + Rôti d'ortolans. + Dinde truffée. + Salade Impératrice. + Bombe royale. + Dessert. + + +LE DINER ENTRE GASTRONOMES + +Le gastronome n'aime pas les grands dîners. Ces repas solennels, où l'on +donne plus à l'étiquette qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer +les yeux qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de gens inconnus +pour la plupart les uns aux autres, où règnent la froideur et la +contrainte, n'ont pour lui aucun attrait. + +Le gastronome par excellence pousse l'amour de la table jusqu'à +l'exclusion de toute autre passion. Il n'admet pas l'élément féminin à +ses agapes. A tort ou à raison, il prétend que la plus belle moitié du +genre humain veut être sans cesse admirée, et il ne saurait distraire la +moindre parcelle de son admiration, il la réserve tout entière pour les +mets délicats. + +Le marquis de Cussy, un des derniers représentants de l'exquise +politesse de l'ancienne cour, partageait cette doctrine de l'exclusion +des femmes aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous ne l'avons +connu que dans les derniers temps de sa vie. Peut-être n'avait-il pas +toujours pensé de même? + + «Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mÅ“urs.» + +C'était bien le type du gastronome le plus accompli, le plus parfait de +tous points. Ruiné par les évènements politiques, après avoir eu une +immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité dont parle +Horace; elle lui suffisait cependant pour vivre avec dignité et +recevoir quelques amis. + +Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait lui-même son marché. +Ce jour-là , il était à la halle dès quatre heures du matin. + +Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de onze convives, jamais +moins de cinq. Puis sept, puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs? +Était-ce pour se conformer au vieil adage romain: _Numero Deus impare +gaudet_? On ne sait pas. M. de Cussy a emporté son secret dans la tombe. + +Voici quelques-uns de ses aphorismes: + +«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient en morale et en +pensées; + +«Mangez avec mesure, buvez à petits traits; + +«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou il vous abandonnera, car +il est ingrat; + +«En hiver, votre salle à manger sera chaude; treize degrés; baignez-là +de lumière.» + +C'était un aimable et gai causeur, aimant assez la controverse. Il +s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin; il le considérait comme un +gros mangeur et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent le +gastronome fin et délicat. L'entendant, un jour, demander deux douzaines +d'huîtres par couvert, détachées et placées d'avance: + +«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des huîtres ouvertes et +détachées! Je ne vous excuse que parce que vous êtes né dans le +département de l'Ain!» + +Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger devait être ornée de +glaces. M. de Cussy résistait, parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit +s'étudier dans son miroir». + +Le professeur conseillait la musique pendant le dîner; M. de Cussy +l'admettait, mais à la condition que les instruments à vent y +domineraient. + +Aussi passionné pour la musique que pour la bonne chère, il passa trois +heures, la veille de sa mort, à répéter avec sa fille des scènes +entières d'opéras, et le jour même où il expira, il avait mangé et +digéré un perdreau rouge en entier. + +C'était mourir au champ d'honneur! + + +LE DINER BOURGEOIS + +C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux temps, lorsqu'il existait +une haute bourgeoisie, composée de l'élite des citoyens voués aux +professions libérales, qu'ils honoraient de leur mérite et de leurs +vertus. Bien habile qui pourrait dire aujourd'hui où commence et où +finit ce que l'on nomme la bourgeoisie. + +Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie, de donner tous les +ans un ou plusieurs dîners qu'on appelait _de cérémonie_. Cela se +pratique toujours en province, de même que dans certaines familles +parisiennes, pour qui ces dîners sont une obligation d'état, de position +de fortune. + +Le nombre des convives varie de dix à dix-huit au maximum, en ayant soin +de ne s'arrêter jamais au chiffre redouté de _treize_, qui n'est +cependant à craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière, +qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour douze. + +C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes invité. + +La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate blanche, les gants +blancs ou paille. + +Déjà quelques personnes sont réunies, à votre entrée dans le salon. Vous +faites les salutations d'usage et vous restez debout, en causant avec +vos voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou le domestique qui +en tient lieu, ouvre les deux battants de la porte et prononce les mots +sacramentels: + +«_Madame est servie!_» + +Le maître de la maison offre alors le bras à la femme qui, en raison de +son âge ou de sa position sociale, a droit à cette marque de respect ou +de déférence. Il passe le premier. + +La maîtresse de la maison donne le bras à l'homme le plus âgé ou le plus +considérable. Elle vient en second. + +Les invités prennent la file, en se conformant aux règles prescrites par +l'étiquette. + +C'est le bras droit que le cavalier doit toujours offrir. + +Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant un peu à gauche, +afin de laisser plus d'espace à sa dame, et de ne point amener de +rencontre fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe. + +Arrivés tous deux dans la salle à manger, il saluera sa compagne qui +répondra par une légère inclination. + +Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à moins que celles-ci ne +soient indiquées par des cartes posées sur les serviettes. + +Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines de droite et de gauche +se seront parfaitement installées--toujours en vertu de cette extrême +attention que commandent l'agencement et les ondulations coquettes des +robes. + +Le maître et la maîtresse de la maison occupent le milieu de la table, +en face l'un de l'autre. Les places d'honneur sont à leur droite +d'abord, puis à la gauche. Les convives se rangent à la suite, de chaque +côté, en observant toujours les prescriptions des diverses hiérarchies +sociales. + +C'est un très grand art de savoir placer son monde, que de bien assortir +les âges, les positions et les sympathies, de manière à ne froisser +personne, à ne blesser aucun amour-propre. + +Nous avons entendu un maître dans la science du savoir-vivre,--_Magister +elegantiarum_--critiquer cette façon de numéroter les convives, de les +mesurer à la toise hiérarchique. + +A son avis, tous les invités étant gens d'éducation, devraient être +traités sur le pied d'égalité. Il n'admettait de préséance que pour les +ministres de Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance de +l'habit ecclésiastique est du reste consacrée par l'usage. Quand il se +trouve un prêtre parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit +la première place d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, de même +qu'elle appartient de droit aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce +du Pape. + + * * * * * + +Vous voilà donc parfaitement installé. + +Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en échangeant quelques +paroles banales. N'oubliez pas que votre position de cavalier servant +vous oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée tous les +petits services possibles. Vous lui verserez à boire, si les vins sont +sur la table; vous veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque. +Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité. Pesez bien vos +paroles, et, pour plus de sûreté, renfermez-vous dans les généralités. + +Si le maître de la maison offre lui-même d'un plat, ou la maîtresse de +la maison d'une pâtisserie, d'une friandise quelconque confectionnée par +elle, on est tenu de faire honneur à cette attention toute gracieuse. + +Quand la conversation devient générale, si vous tenez à y prendre part, +faites-le en homme de bon ton. N'interrompez pas, et surtout +n'interpellez jamais personne d'un bout de la table à l'autre. + +Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin d'inviter un de ces beaux +esprits, joyeux conteurs, qui ont toujours quelque nouvelle et +merveilleuse histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne en ce +genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine époque un grand nombre de +lettres d'invitation à dîner se terminaient invariablement par cette +formule alléchante: «_Nous aurons Méry._» + +Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui la faute? + +Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable: c'étaient les seuls +peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer. Par ses emprunts réitérés, il +s'était mis à la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient +excusables, et même à tout prendre, très louables, de consentir à se +rembourser en _racontars_. Est-il beaucoup de gens aujourd'hui qui se +contenteraient d'une pareille monnaie? + +Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature une somme, +relativement assez forte, à un banquier qui fut depuis député de +l'arrondissement de Saint-Denis. Bien entendu qu'à l'échéance le susdit +billet revint sans être payé. C'était une habitude à laquelle Méry ne +dérogeait guère; mais il eut le tort de ne point reparaître chez son +créancier. Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à outrance: +si bien que, de petit papier en petit papier, le débiteur un beau matin +fut appréhendé au corps et conduit... à la prison pour dettes?--Non pas! +Mais bellement chez son créancier. + +--Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous êtes mon prisonnier de +par la loi; cependant, en faveur de nos anciennes relations, je veux +bien vous laisser libre sur parole, à la condition expresse que vous +comparaîtrez à ma table, toutes les fois que vous en serez requis, et +ce--jusqu'au jour où vous m'aurez remboursé intégralement--capital et +intérêt. + +--Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me devez les aliments. + +A peu près à la même époque, Dumas père, ayant appris que, dans une +maison où il n'allait que fort rarement, l'on s'était servi de son nom, +au bas des invitations, imagina cette vengeance spirituelle de n'ouvrir +la bouche que pour manger. A toutes les questions qu'on lui adressait, +il répondait par des oui, des non, ou quelques mots des plus laconiques. + +Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne s'attendait pas, +l'amphitryon prit le parti d'interpeller directement son hôte. + +--Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous n'allez pas nous raconter +quelque chose? + +--Très volontiers, cher Monsieur, mais à la condition que chacun y +mettra du sien et servira un plat de son métier. Mon voisin, par +exemple, qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un coup de +canon, et aussitôt je commencerai une histoire. + + * * * * * + +Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive circule avec les vins de +dessert; la joie rayonne sur tous les visages. + +Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts que dans les banquets +politiques. Pourtant si l'amphitryon offrait une santé, tous les +convives s'inclineraient pour saluer la personne à qui elle est +adressée, et videraient entièrement leurs verres. + +Mais voici que le signal de quitter la table est donné. Chacun se lève +en déposant sa serviette sur son assiette, et offre le bras à sa voisine +de droite. Le retour au salon s'effectue de la même manière que pour la +sortie, à cette différence près que la maîtresse de maison laisse passer +tout le monde devant elle. Son mari ouvre la marche comme avant le +dîner. Les convives le suivent, et chacun d'eux ramène à sa place la +dame qu'il a conduite à table. + +Un instant après, on apporte le café: c'est la maîtresse de la maison +qui en fait les honneurs. Ne versez pas votre café dans votre soucoupe; +laissez votre cuiller dans la tasse. + +Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se priver du cigare ou de la +cigarette après avoir mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir, et +rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse exige que vous +contribuiez pour votre part à l'agrément du reste de la soirée. + +Si la maîtresse de la maison parle de faire un peu de musique, les +amateurs s'empresseront de déférer à son désir. C'est à elle à ne point +abuser de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante réponse de +Chopin à son amphitryon qui se croyait en quelque sorte en droit de +tenir le grand artiste au piano pendant toute la soirée. + +--Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué une mazurka, j'ai si peu +mangé! + + * * * * * + +Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé, comme le dit +Brillat-Savarin, du bonheur de ses invités durant cinq ou six heures. En +conséquence, des tables de jeu ont été dressées dans un petit salon, +pour les personnes dont c'est la passion favorite, et même l'unique +amusement, de remuer les cartes. + +Le maître ou la maîtresse de la maison engageront les parties entre les +amateurs qui ne se mettront au jeu qu'après en avoir été priés. + +Les dames choisissent leurs places; les hommes attendent pour s'asseoir +qu'elles aient fait ce choix. Il est d'usage que la personne qui +distribue les cartes pour la première fois, s'incline et que chacun lui +rende son salut avant de relever son jeu. + +Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une jeune femme ne paraîtra +à une table de jeu, qu'autant que sa présence sera nécessaire pour +remplir une place vacante. + +Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi le thé dont la +maîtresse de la maison a fait les honneurs comme pour le café. + +La soirée s'avance, et déjà quelques personnes se sont levées, bien que +la maîtresse de la maison ait cherché à les retenir. Il est l'heure, +plus que l'heure de se retirer. + +Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels vous devez une visite dans +les huit jours. + +N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire l'éloge du dîner et +des convives. Appuyez surtout sur la gracieuse hospitalité du maître, et +de la maîtresse de la maison. + + +LES DÉJEUNERS + +Les déjeuners dits _à la fourchette_ sont peu usités à Paris, en raison +de l'heure qu'il faudrait leur consacrer, et qui est due forcément aux +affaires. Il n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup plus +de temps à soi. + +Là , les _déjeuners-dînatoires_ sont en grand honneur. L'on se met à +table à midi et l'on y reste jusqu'à trois ou quatre heures. La bonne +chère fait les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine excellente +confectionnée par un véritable cordon bleu, des sauces qui ne sont point +frelatées, des viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à +démêler avec cet ignoble _four_,--sans contredit la plus désastreuse +conquête de la civilisation moderne. + +Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de propriétaire, de rentier +un peu riche, qui n'ait un caveau réservé, avec ses vins bien rangés et +étiquetés par récolte: toutes choses fort rares à Paris et qui tendent à +le devenir davantage chaque jour. + +A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des déjeuners d'affaires, +entre hommes. Aussi est-il reçu qu'après le dessert les dames quittent +la table pour laisser ces messieurs à leurs conversations sérieuses et à +leurs cigares. + +Les hommes y assistent en redingote noire, cravate item; + +Les femmes en toilettes mixtes, ou _toilettes d'intérieur_. + + + + +LE TABAC + + +Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou qu'on l'aspire en fumée, +occupe une si large place dans nos habitudes, il y a opéré un changement +si considérable, si funeste à l'existence même de la bonne compagnie, +qu'il nous est impossible de n'en pas dire quelques mots. + + * * * * * + +Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte cabale, est resté divin +pour les priseurs. Il est à remarquer toutefois que sa consommation tend +à diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va sans cesse en +progressant. + +Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui se compose en très +grande majorité de vieillards des deux sexes, est loin de se recruter en +proportion des vides qu'elle éprouve. + +Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet de luxe et +d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à la mode, la fameuse _poudre à +la reine_ a été frappée de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans +l'estime des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais jeu de mot, des +nez qui prisent. + +Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître son empire; chaque jour +il fait de nouvelles conquêtes. C'est qu'aussi il flatte et caresse +bien mieux les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée: fumée de +la gloire, fumée des richesses, fumée des honneurs, etc., etc. Chacun +poursuit ici-bas sa fumée avec la même ardeur que ce pauvre Ixion +poursuivait sa nue. + +On fume partout--au dehors et au dedans, dans la rue comme chez soi, à +la ville et aux champs. C'est une épidémie qui prend les générations +presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles comme une plaie +incurable. + +En vain des sociétés se sont fondées, des médecins, des savants, des +académiciens, des journalistes, se sont réunis pour conjurer le mal; en +vain ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles sur +articles, pour signaler les dangers du tabac,--ce poison aussi fatal à +la santé de l'homme que préjudiciable à sa bourse. + +«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium de l'esprit humain: +Peuple qui fume, peuple qui périt.» + +Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même temps si profond, a +poussé plus avant et surtout plus en avant ses observations: + +«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage, si l'Allemagne +rêve dans l'espace, si l'Espagne dort d'un sommeil entrecoupé de +somnambulisme, si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la France +enfin laisse flotter son regard, nous devons désormais accuser de ce +mystérieux suicide national, le chibouque, la pipe, le cigare et la +cigarette. Pour peu que la chose dure encore un siècle ou deux, +l'intelligence du monde finira en fumée, et le singe pourra traiter avec +l'homme d'égal à égal.» + +Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les fumeurs n'en ont tenu +aucun compte; ils ont allumé leur tabac avec les feuillets des +brochures, avec les articles des journaux, et le feu des cigares et de +la cigarette a continué sur toute la ligne avec plus d'intensité que +jamais. + +Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en maître absolu. + +De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de Lisbonne à Pétersbourg, +de Brest à Stamboul, c'est à qui se rangera + + Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu. + +Il est devenu le commensal de tous les logis, et s'assied à tous les +foyers, se mêle à tous les propos même aux entretiens les plus doux. Il +est l'ami, le confident de nos pensées, le compagnon de nos travaux; il +a sa part de toutes nos peines, de tous nos plaisirs. + +Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville, à la campagne, aux +eaux; il est de tous les voyages, monte en chemin de fer, et secoue sa +cendre sur la robe des dames. + +Parfois, il veut bien encore leur demander la permission de s'allumer; +mais c'est pour la forme, et il le fait de façon à n'être pas refusé. + +Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera tout seul! + +Où cela s'arrêtera-t-il? + +Cela ne s'arrêtera pas. + +Les choses prendront même un développement que les circonstances n'ont +pas permis jusqu'à présent. A l'aide du progrès,--n'en doutez pas--les +écoles, les collèges, un peu bien situés dans l'Université, finiront par +posséder des professeurs assermentés de _fumerie_. On fumera partout et +toujours: en se couchant, en se levant, en mangeant, en vaquant à toutes +ses occupations. + +Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée: on se mariera le cigare à +la bouche. Le monde enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore, et +les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il est dit dans +l'_Apocalypse_: + + Et circumdabit gentes fumus, et perebunt! + +Et la fumée envahira les nations, et elles périront! + +Cette fumée aperçue à travers les âges par saint Jean ne peut être que +la fumée du tabac, à moins pourtant que ce ne soit celle de la +dynamite! + + + + +CÉRÉMONIES + +DU BAPTÊME, DU MARIAGE ET DE L'ENTERREMENT + + +Nous n'avons pas à entrer ici dans tous les détails de ces diverses +cérémonies; nous nous bornerons à rappeler les principaux usages que +l'étiquette prescrit pour chacune d'elles. + + +LE BAPTÊME + +Le baptême est une cérémonie purement religieuse. C'est l'entrée dans le +giron de l'Église de l'enfant qui vient de naître, et à qui son parrain +et sa marraine servent d'introducteurs. + +Le grand-père paternel et la grand'mère maternelle sont de droit parrain +et marraine du premier né. + +On alterne pour le second. Le père de la jeune femme en est le parrain, +et la mère du mari la marraine. + +A défaut de l'un ou de l'autre, ou de tous les deux, on choisit toujours +l'ascendant le plus proche et le plus âgé dans la ligne paternelle et +dans la ligne maternelle. + +Il est d'usage de laisser à la marraine le choix de son compère. +Quelquefois cependant on lui désigne la personne qu'on désirerait +donner pour parrain à l'enfant; mais elle est libre de refuser. + +Avant d'offrir le parrainage à une personne, les parents auront soin de +s'assurer si cette proposition lui agrée. + +Dans le cas où il ne vous conviendrait pas d'accepter une pareille +demande, apportez dans votre refus toutes les formes et la bonne grâce +possibles. + +On ne doit pas refuser de servir de parrain ou de marraine à l'enfant +d'une personne qui est dans une situation peu aisée. Ce serait manquer +tout à la fois de charité et de savoir-vivre. + +Ne vous offrez jamais personnellement pour être parrain ou marraine dans +une famille d'une condition égale à la vôtre, et encore moins d'une +condition supérieure. + +La qualité de parrain et de marraine implique une sorte de +responsabilité presque paternelle; elle est tout à la fois une charge +matérielle et morale. + +Ainsi elle oblige à des frais de cérémonie, à des dépenses diverses pour +cadeaux. Nous ne parlerons pas des cadeaux qui varient selon les +localités, et qui sont en outre subordonnés à la position de fortune de +ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent. + +Le parrain est le grand dispensateur de dragées. + +La veille du jour du baptême, il envoie à sa commère une ou plusieurs +douzaines de boîtes, selon qu'il tient à faire les choses plus ou moins +largement. + +Il distribue des cornets de bonbons avec pièces d'argent à la +garde-malade et aux domestiques. + +Voici comment se règlent les choses, le jour de la cérémonie: + +Le père se charge du service des voitures. Il en envoie une au parrain +qui va lui-même chercher la marraine et la fait monter avec lui. + +Le père, la nourrice ou la garde, occupent une seconde voiture; mais, à +la rigueur, une seule peut suffire. + +Dans ce cas, la marraine occupe le fond de la voiture avec l'enfant et +la nourrice. Le père et le parrain se plaçent sur la banquette du +devant. + +Si c'est l'enfant d'un haut personnage que l'on va faire baptiser, +l'enfant occupera le fond de la voiture avec la marraine, et même on lui +donnera la droite comme place d'honneur. + +En arrivant à l'église, la femme qui porte l'enfant, entre la première. +Le parrain et la marraine la suivent, sans se donner le bras; puis +viennent le père, les parents et les amis de la famille. + +Quand la cérémonie commence, le parrain se place à droite de l'enfant, +la marraine à gauche. La nourrice tient la tête de l'enfant appuyée sur +le bras droit. + +Le prêtre fait les questions voulues et exorcise le nouveau-né. + +Le parrain et la marraine récitent à voix basse, et en français, le +_Pater_ et le _Credo_, et prennent les engagements chrétiens pour le +compte du bébé. + +De là l'obligation qu'ils contractent de surveiller la façon dont il +sera élevé et de le suivre dans le développement graduel de son +existence. + +L'enfant a reçu trois noms: un de sa marraine, un autre du parrain, et +le troisième choisi par la mère; et c'est sous ces trois noms, qui +doivent se trouver dans le calendrier des Saints, que le prêtre baptise +l'enfant. + +On se rend alors à la sacristie pour y signer l'acte de baptême. + +Il faut veiller très attentivement à ce que les noms donnés à l'enfant +soient les mêmes que ceux qui figurent sur les registres de la mairie, +sans quoi il serait exposé par la suite à toute sorte d'embarras, chaque +fois qu'il aurait à se servir de ces deux actes. + +Le père envoie une boîte de bonbons à l'ecclésiastique qui a administré +le baptême, et y ajoute quelques pièces d'or ou d'argent, selon sa +fortune. + +Il y a encore le suisse, le sacristain, l'enfant de chÅ“ur ainsi que les +pauvres, qui vous attendent à la sortie de l'église, et auxquels il est +d'usage de distribuer quelque argent: c'est l'affaire du parrain. + +Le parrain et la marraine reconduisent l'enfant à sa mère, et reçoivent +ses remerciements en échange de leurs félicitations. + +Généralement, un repas de gala a lieu après la cérémonie. Si la mère est +encore trop faible pour y assister, l'on se borne à une collation, et +l'on attend son rétablissement, afin qu'elle puisse participer au repas +et en faire les honneurs. + +A partir de ce jour, le parrain et la marraine sont considérés comme +membres de la famille. Ils s'occuperont de leur filleul ou filleule qui, +de leur côté, n'oublieront jamais le respect et la reconnaissance +qu'ils doivent à l'un et à l'autre. + + +LE MARIAGE + +_Mariage à la Mairie._ + +Passons sur les préliminaires pour arriver tout de suite aux cérémonies +civile et religieuse. + +Le contrat a été signé par les deux parties. Le sacrifice est fait, d'un +côté comme de l'autre; le notaire y a passé, comme on le dit encore dans +certaines provinces; en d'autres termes, il n'y a plus à y revenir. + +La publication des bans se fait à l'église, en même temps que le mariage +est affiché à la mairie. + +Il ne peut avoir lieu que dans la commune où l'un des deux contractants +a son domicile, lequel s'établit par six mois de résidence continue. + +Les pièces à fournir à la mairie, sont: + +1º Un certificat constatant que la publication des bans a été faite dans +les localités où la loi l'exige; + +2º Les extraits de naissance des conjoints, et en cas d'impossibilité, +un acte de notoriété délivré sur le lieu de leur naissance, ou de leur +domicile. Cet acte devra être légalisé sans le moindre vice de forme. + +3º Le consentement par acte notarié des père et mère, dans le cas où ils +ne pourraient assister à la célébration du mariage; et, dans le cas où +ils auraient refusé ce consentement, la preuve légale que les +soumissions respectueuses ont été faites suivant les prescriptions de la +loi; + +4º Le futur est tenu de fournir son acte de libération du service +militaire; + +5º S'il appartient à l'armée, l'autorisation du ministre de la guerre. + +A Paris, le mariage à la mairie a presque toujours lieu la veille du +jour de sa célébration à l'église. Cependant la célébration à l'église +peut être retardée de plusieurs jours. + +Aujourd'hui, il n'y a guère que les parents des futurs et leurs témoins +qui assistent au mariage civil. + +Ces témoins au nombre de quatre,--deux pour le marié, deux pour la +mariée,--sont pris parmi les plus proches parents; quelquefois aussi ce +sont des personnages dont on désire se faire honneur et appui. + +On se rend à la mairie en voitures ordinaires et en toilette de ville, +qui est laissée au goût de chacun. + +Le maire ou l'adjoint lisent la loi aux futurs et leur font prononcer le +_Oui_ sacramental. + +Après quoi, ils sont déclarés unis devant la loi. + +C'est la mariée qui signe la première; puis elle passe la plume à son +mari qui, en la recevant, salue et dit: «Merci, _Madame_!» + +A partir de ce moment, chacun l'appelle _Madame_. + +L'époux et ses parents reconduisent la mariée à son domicile. Le soir, +un dîner auquel les témoins seuls assistent, réunit les deux familles. + + +_Le Mariage à l'Église._ + +Pour se marier à l'église, on devra fournir: + +1º Un certificat constatant la publication des bans dans les églises où +elle est exigible; + +2º Un extrait de l'acte de baptême, ou à son défaut, une attestation que +l'on a fait sa première communion; + +3º Un billet de confession. + +Le marié et sa famille vont chercher la mariée et les siens à leur +domicile; + +Le marié offre à celle-ci le bouquet de _noces_ qui doit être +entièrement blanc; + +Il porte également avec lui l'anneau et la pièce de mariage, laquelle +peut être d'or ou d'argent, selon la fortune des conjoints. + +Les lettres d'invitation faites en double, ont dû être envoyées huit +jours au moins avant le mariage; + +Les lettres de faire part ne s'envoient que dans la quinzaine qui suit. +Elles sont destinées aux personnes habitant une autre résidence, à +celles avec qui l'on n'a pas de relations suivies, à tous ceux enfin +dont on n'espère pas, ou même dont on ne désire pas la présence à la +cérémonie. + +On expédie ces lettres dans de grandes enveloppes, en ayant soin de +placer en dessus la lettre des parents ou tuteurs qui en font l'envoi. + +Voici dans quel ordre le cortège se rend à l'église: + +La première voiture est occupée par la mariée qui s'installe au fond et +à droite, ayant sa mère à sa gauche. Le père s'assied sur la banquette +du devant; + +Dans la seconde voiture, prennent place le marié et sa famille. Il +occupe le fond, à gauche, sa mère à sa droite, et le père sur le devant; + +Puis vient la voiture de la demoiselle d'honneur; et après celles des +témoins et des autres membres de la famille. + +C'est une sÅ“ur de la mariée, ou une des plus proches parentes, ou encore +une amie intime qui remplit le rôle de la demoiselle d'honneur; + +De même pour le marié, c'est son frère ou un ami qui lui sert de garçon +d'honneur. + +La demoiselle et le garçon d'honneur doivent être célibataires. + +La quête est toujours faite par la demoiselle d'honneur. + +S'il y a deux quêteuses, cette fonction en double revient à la plus +jeune parente du marié, et le plus jeune parent de la mariée lui donne +la main pour quêter. + +Il est de bon goût d'indiquer très exactement sur les lettres l'heure de +la cérémonie, afin de ne pas faire attendre les invités; + +Ceux-ci doivent être rendus à l'église pour le moment de l'entrée des +jeunes époux. + +Quand les voitures arrivent devant le portail, le suisse dispose +aussitôt le cortège sur deux rangs, de manière que la jeune mariée, en +passant au milieu, soit protégée contre les regards indiscrets des +curieux; + +Le père de la mariée lui offre la main pour la conduire à l'autel. + +Le marié la suit avec sa mère; la mère de la mariée est au bras du père +du jeune homme. + +Puis viennent la demoiselle et le garçon d'honneur; les témoins avec les +plus proches parents et les autres membres de la famille. + +Arrivés devant les sièges qui leur sont réservés, le marié se place à +droite, la mariée à gauche. + +Les parents de chaque famille, les amis et les invités, se rangent dans +le même ordre; à droite, ceux du jeune homme; à gauche, ceux de la jeune +femme. + +A l'Offertoire, le poêle est tenu par les deux plus jeunes garçons de la +famille. Si l'un d'eux est trop petit, on le hisse droit sur une chaise. + +Aux questions adressées par le prêtre, le marié et la mariée répondent à +demi-voix et en s'inclinant avec respect. + +Au moment de la bénédiction de l'anneau, les époux ôtent leurs gants, et +le marié prend de la main droite l'anneau que lui présente le prêtre et +le passe au doigt annulaire de la main gauche de la mariée. + +La messe terminée, on se rend dans l'ordre suivant à la sacristie pour +signer les actes du mariage: + +Le père du marié donne le bras à la mariée; la mère de la mariée au +jeune époux; et ainsi de suite en intervertissant les rôles. + +Après la signature, le marié présente les personnes de sa connaissance à +la mariée qui, autant que possible, adresse à chacune d'elles un mot +aimable. + +Les parents de la mariée présentent leur gendre. + +Chacun adresse son petit compliment aux deux époux en leur serrant la +main avec effusion, tout en passant assez vite: un mot du cÅ“ur suffit. + +Il est bien d'attendre les mariés à la sortie de l'église; c'est un +dernier hommage. + +Le marié donne le bras à sa femme; + +Le père de la mariée suit en donnant le bras à la mère du marié; puis le +père du marié à la mère de la mariée, etc. + +L'on mêle et l'on confond ainsi les deux familles. + +Avons-nous besoin de dire que les gens de bonne compagnie ne font pas de +noces chez les restaurateurs? On invite moins de monde, mais l'on reçoit +chez soi. + +Il s'est introduit depuis quelque temps un nouvel usage qui rompt +ouvertement en visière aux vieux us et coutumes, si fatigants, si +gênants pour les jeunes mariés. + +En sortant de l'église, ceux-ci montent seuls dans une voiture, et +rentrent chez eux. + +C'est une manière de rapt de bon ton de la part du mari. + +La jeune femme reçoit alors la famille et les amis intimes; et nul autre +que ceux qui ont été priés, n'assiste à la réunion. + +Il arrive même aux nouveaux époux de se soustraire à cette dernière +obligation, et de laisser à leurs parents le soin de faire les honneurs +du déjeuner ou du lunch que l'on offre à la famille. + +Après s'être esquivés, ils partent pour un voyage réel à l'étranger ou +simplement pour une résidence peu éloignée, où ils pourront au moins +jouir en liberté du premier quartier de la lune de miel. + +Les visites de noces ne commencent guère que dans le mois qui suit le +mariage. + +Les nouveaux mariés ne rendent de visites qu'aux invités avec lesquels +ils veulent avoir et entretenir des relations; aux autres, ils envoient +leurs cartes. + +Les personnes ayant reçu une lettre d'invitation ou seulement une lettre +de faire part,--qu'elles aient on non assisté au mariage,--sont tenues à +remettre ou à envoyer dans la huitaine leurs cartes au membre de la +famille qui leur a adressé cette lettre d'invitation ou de faire part. + +Si c'est par suite d'un cas de force majeure qu'elles n'ont pas paru à +la cérémonie, les convenances veulent qu'elles le fassent savoir et s'en +excusent par lettre. + +On ne rend jamais de visite aux nouveaux mariés avant d'avoir reçu la +leur. + + +L'ENTERREMENT + + Là , d'un enterrement la funèbre ordonnance + D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance. + + BOILEAU. + +Les cérémonies de l'enterrement sont les dernières marques d'affection +que l'on donne à celui qui s'en va. A moins d'un empêchement absolu, +c'est manquer à toutes les convenances que de ne pas assister à un +enterrement auquel on est prié par une lettre spéciale. + +Les lettres d'invitation doivent être remises la veille du jour du +convoi. Les lettres de faire part aux personnes éloignées s'envoient +aussitôt après. On y supprime depuis quelque temps les noms des membres +féminins de la famille. + +Il est plus respectueux de faire porter à domicile les lettres +d'invitation. Sauf quelques rares exceptions, on peut toutefois les +mettre à la poste. + +Quand les relations du défunt sont trop nombreuses, et que le temps +manque pour écrire les adresses, il convient de faire insérer dans les +journaux les plus répandus une invitation générale; c'est le meilleur +moyen de réparer les omissions qu'on peut commettre. + +Les hommes se rendent à la maison mortuaire; les femmes vont directement +à l'église. Les proches parentes restent au domicile. + +Chacun sera vêtu de noir ou tout au moins de couleur foncée; les hommes, +autant que possible, en habit noir, cravate blanche et gants noirs. + +Il était d'usage autrefois qu'une femme n'assistât point au convoi de +son mari, ni de son enfant,--le mari à celui de sa femme. Cet usage tend +à disparaître à Paris, malgré tout ce qu'il peut y avoir de douloureux +pour une épouse, pour une mère, d'accompagner à sa dernière demeure son +mari ou son enfant. + +Au départ du cortège, les parents les plus proches sortent les premiers +et se rangent derrière la personne qui conduit le deuil; puis viennent +les invités, les amis et les connaissances. + +Si la température est douce, il faut, par respect pour le mort, tenir +son chapeau à la main. S'il fait froid ou qu'il pleuve, on reste +couvert, en ayant soin toutefois de se découvrir au moment où l'on +descend le corps pour l'entrer à l'église. + +Les hommes se rangent à droite, les femmes à gauche; elles +n'accompagnent que fort rarement le convoi au cimetière. + +On ne monte dans les voitures de deuil qu'au sortir de l'église, et l'on +y monte indistinctement avec des personnes qu'on ne connaît pas. + +Dans la première, se trouve le clergé; + +Dans celles qui suivent les parents, puis les gens de la maison, et +enfin les invités. + +La famille devra toujours se pourvoir d'un nombre de voitures en rapport +avec celui des invités; et ces voitures reconduiront à leur domicile +tous ceux qui auront suivi le convoi jusqu'au cimetière. On donne un +modeste pourboire au cocher. + +Le jour même ou le lendemain au plus tard, les invités, hommes et +femmes, remettront chez la personne de la famille qui leur a adressé le +billet d'invitation, leur carte pliée ou brisée à l'envers ainsi qu'il +est indiqué à la rubrique _Cartes de visite_. + +Dans quelques maisons,--en bien petit nombre, il est vrai,--le veuf, la +veuve ou les proches parents, reçoivent le jour même de l'enterrement; +on fera donc bien de se renseigner chez le concierge, en déposant sa +carte. + +Les personnes qui ont reçu une lettre de faire part, envoient leurs +cartes par la poste. Si elles tiennent à témoigner de leur sympathie +particulière, elles écriront une lettre de condoléance. + +Il est toujours très convenable de faire acte de cÅ“ur dans ces +circonstances douloureuses. + +On est tenu, dans les cinq ou six semaines qui suivent, de renvoyer des +cartes à toutes les personnes qui vous en ont adressé ou qui vous ont +écrit. + +Quant aux visites, elles ne se rendent qu'à l'expiration du grand +deuil. + + + + +CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES + + +Nous avons réuni, sous ce titre, plusieurs sujets nouveaux qui sont du +ressort du savoir-vivre, et d'autres qui, bien que traités déjà dans +l'ouvrage, appelaient un supplément pour réparer les omissions +inévitables. + + +AU DEHORS + +_La Rue, les Boulevards, la Promenade._ + +Il faut être poli, gracieux et serviable en tout lieu et en toute +circonstance. + +Si vous voyez venir à vous, sur le trottoir, une femme, un prêtre, un +vieillard, un infirme ou un homme chargé d'un fardeau, vous leur céderez +le haut du pavé, c'est-à -dire le côté des maisons. + +Donnez toujours le haut du pavé à la femme que vous accompagnez. + +Réglez votre pas sur le sien, et veillez à ce qu'elle ne soit pas +heurtée par les passants. + +Si vous êtes seul et que vous rencontriez un ami, saluez-le et remettez +votre chapeau, quand bien même vous vous arrêteriez pour causer avec +lui. + +Si c'est un supérieur ou un vieillard, restez découvert jusqu'à ce que +l'on vous ait prié de remettre votre chapeau. + +Si vous entamez une conversation, parlez à voix basse pour ne pas +attirer l'attention des passants. + +L'entretien doit être très court, et c'est à la personne la plus âgée ou +la plus considérable à le rompre la première, et à prendre congé. + +Un homme qui rencontre une dame de sa connaissance, la saluera, mais ne +s'arrêtera point à causer avec elle, surtout si l'un et l'autre sont +jeunes. + +La discrétion veut que l'on ne salue pas un homme qui donne le bras à +une dame, à moins qu'il ne vous y autorise par un signe. + +On saluera bien moins encore une femme qui serait accompagnée par un +cavalier que l'on ne connaît pas. + +Les règles de la bonne compagnie s'opposent à ce qu'un homme donne le +bras à deux dames à la fois, et à ce qu'une dame se tienne aux bras de +deux cavaliers; + +Il y a exception toutefois pour le premier cas c'est lorsque l'obscurité +de la nuit et le pavé glissant et mauvais, peuvent nécessiter un appui, +un soutien. + +Un fumeur qui aborde une femme doit jeter son cigare aussitôt. Il serait +plus qu'inconvenant de le garder à la main en parlant à une personne +qu'on respecte. + +Dans la rue et à la promenade, un père peut donner le bras à sa fille, +au lieu de le donner à sa femme; + +Un jeune homme l'offrira à sa mère, et non pas à sa sÅ“ur; + +Un oncle à sa nièce, un neveu à sa tante, et non à sa cousine. + +Un cavalier peut accompagner plusieurs dames à la promenade; mais il y +aurait inconvenance de sa part à s'implanter en quelque sorte au milieu +de la famille, à moins de prétendre à la main de la jeune fille. + +Il ne faut pas non plus quitter son monde avec trop de précipitation, ce +serait impoli. Le tact est le meilleur juge en pareille circonstance. + +Montez-vous en voiture pour accompagner une ou plusieurs personnes? +Faites-les passer devant vous; offrez la main aux dames et soutenez les +vieillards par le bras. + +A l'arrivée de la voiture, descendez le premier, et usez des mêmes +attentions. + +Quoi qu'il soit reçu aujourd'hui qu'un cavalier garde son chapeau dans +une voiture, même fermée, il sera de bon ton d'en faire la demande. + +Maintenant est-il besoin d'ajouter que l'on doit toujours, par +politesse, offrir les places du fond et s'installer sur la banquette du +devant. + +Si vous vous trouvez en tête à tête avec une dame dans une voiture, ne +vous asseyez pas à son côté avant qu'elle ne vous en ait prié. Agissez +de même envers un supérieur ou un vieillard. + +Si l'on veut vous faire monter le premier, refusez d'abord; si l'on +insiste, montez. On ne doit même pas hésiter, quand c'est un supérieur +ou un haut personnage qui vous y convie. + +Un jour, Louis XIV avait invité un Mortemart à l'accompagner à la +promenade. A cette époque déjà , les Mortemart étaient réputés pour leur +grand ton et leurs manières élégantes. On disait en parlant d'eux: +«L'esprit et la politesse des Mortemart». + +Le carrosse du roi s'étant approché, Louis XIV fit signe de la main au +duc de passer le premier. Tout autre peut-être eût fait des cérémonies; +le duc monta aussitôt, ce qui lui valut les félicitations du grand roi. + +L'invitation d'un souverain est un ordre. + + + + +EN FAMILLE + + +DEVOIRS DES ÉPOUX + +Le savoir-vivre en famille comprend les devoirs des époux entre eux et +envers leurs enfants, et les devoirs de ceux-ci envers leurs parents. + +En bonne règle de conduite, les époux ne devraient jamais se départir +entre eux des attentions, des petits soins qu'ils se prodiguaient, avant +et pendant les premiers temps de leur mariage. + +Se regarder comme affranchi de toute contrainte, se relâcher de +l'observation scrupuleuse des égards et des convenances qu'on se doit +mutuellement, c'est compromettre le bonheur conjugal. + +Un excellent moyen de le conserver, sera toujours de suivre le précepte +du Fabuliste: + + Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, + Toujours divers, toujours nouveau. + +La vie privée, plus encore que la vie publique, exige ce maintien +rigoureux des convenances, puisqu'elle nous place en tête-à -tête +continuel. De là ces concessions qu'il faut se faire de bonne grâce, +sans acrimonie aucune, afin de ne blesser jamais l'amour-propre qui +pardonne si difficilement. + +Ecartez avec le plus grand soin dans vos entretiens tout sujet sur +lequel vous êtes en désaccord. + +Ce serait une insigne maladresse à un mari de chercher à détourner sa +femme de ses devoirs religieux, surtout lorsque leur accomplissement ne +nuit en rien aux devoirs domestiques. + +De son côté, la femme fera bien, dans l'intérêt de la paix et de la +tranquillité du ménage, de ne point vouloir convertir son mari. Qu'elle +se contente de lui donner le bon exemple, de le rendre heureux dans son +intérieur: le temps et les circonstances feront mieux que toutes les +controverses. + +Bien d'autres sujets encore peuvent donner lieu à des altercations dans +le ménage. + +Evitez-les autant que possible. Que jamais ces débats ne dépassent le +seuil de la chambre à coucher. N'en rendez témoins, ni vos enfants, ni +vos domestiques: ce serait diminuer d'autant votre autorité et le +respect qui vous est dû. + +Les époux doivent toujours observer entre eux la décence, même dans +leurs rapports les plus intimes. Beaucoup de maris ont le tort très +grave de l'oublier, de perdre toute retenue après un certain temps de +mariage. En cela, ils se montrent aussi inconvenants qu'imprudents. +C'est courir de soi-même au-devant du danger, c'est ressembler à ce fou +qui, après avoir mis le feu aux poudres, se plaignait de l'explosion. + +Si vous voulez qu'on respecte votre femme, commencez par la respecter +vous-même; honorez-la, si vous voulez qu'elle soit honorée. + +La femme, dans toutes les circonstances de la vie, obéira à son mari, à +moins qu'il ne lui commande des choses contraires à l'honnêteté, et à +ses devoirs de mère et de chrétienne. + +De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa femme est son égale +devant Dieu et devant la nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces +airs de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait d'un homme sans +éducation. + +S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente avec toute la +courtoisie possible; mais qu'il les maintienne avec d'autant plus de +fermeté qu'elles sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part +serait coupable, et pourrait avoir des conséquences désastreuses. + +Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que racontait, il y a +quelque temps, un chroniqueur du _Figaro_: + +«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron de C..., le plus +charmant et le meilleur des hommes. Nom illustre, fortune, esprit, +savoir, il avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations +de son cÅ“ur. Sa femme était pauvre, mais belle, de cette beauté qui en +fit, en peu de temps, la femme la plus fêtée, la plus recherchée de +Paris. Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès et du luxe de +ses amies, son unique ambition était d'attirer à elle tous les hommages, +et de posséder le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison +royalement, sans se préoccuper si tout son luxe se trouvait en rapport +avec sa fortune,--cent mille francs de rente, pas davantage. Mais pourvu +qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures, de ses domestiques, de +ses toilettes, de ses dîners et de ses bals, elle se tenait pour +satisfaite. + +Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de ses amies et donner un +bal costumé, où le compte des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille +francs. Le reste à l'avenant. + +Le baron essaya de parler raison à sa femme, lui montra le gouffre +ouvert, au bout de toutes ces folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà +des propriétés, et que si ces dépenses continuaient, c'était la ruine, +la ruine complète en deux ans. + +Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre son train de vie, +elle le chargea encore de nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme, +il eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant plus qu'il était +convaincu que ses remontrances n'aboutiraient qu'à se faire détester par +elle. Et ce qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est +qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours de ces +tendresses dont il avait tant besoin. Et puis on verrait quand le +malheur serait venu. + +Il arriva vite. + +La baronne fut très étonnée. Non seulement il n'y avait plus d'argent, +mais il y avait des dettes. Que faire? Renoncer à cette existence! Elle +n'y songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il fallait prendre +une décision, car les fournisseurs refusaient du crédit, et commençaient +à devenir insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances. + +--Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va jouer. Hier encore, D... +a gagné deux cent mille francs, tu le sais bien. + +Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie il n'avait touché à une +carte. Le jeu lui semblait une chose sinistre, et bien des fois, au +club, il avait frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et cette +longue table verte autour de laquelle des mains blêmes remuaient des +piles d'or et des jetons. Il semblait qu'il entendît dans le tintement +de l'or, le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix du banquier +abattant neuf lui donnait l'impression terrifiante d'un arrêt de cour +d'assises. + +--Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise de Presles disait à +son mari: «Va te battre». + +Il y alla. + +Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle ne fut plus navrant. +Il passait toute ses nuits au cercle, dans les tripots les plus +ignobles. Et il jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge, ses +joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient l'or et les plaques +avec des mouvements tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses +jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait les lèvres, comme s'il +eût voulu s'empêcher de crier. + +Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis perdit de nouveau. +Chaque fois qu'il rentrait chez lui, ses poches vides, hâve et défait, +sa femme s'emportait en de folles colères, lui reprochait de la ruiner. +Quand il avait été heureux, elle le dépouillait. + +Cette existence dura deux autres années. Finalement la déveine fut +complète. Chassé de son club, n'osant plus pénétrer dans les tripots où +il devait à tout le monde d'importantes sommes, voyant que tout était +fini, il tenta de se brûler la cervelle. Mais il ne mourut pas, hélas! + +Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme l'a quitté, etc., etc.» + +N'allons pas plus loin. + +Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment de ce récit qui +n'est malheureusement pas l'unique en son genre. + +Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable faiblesse; il a +manqué à tous ses devoirs de chef de la communauté. Le jour où sa femme +n'a tenu aucun compte de ses sages avertissements, il devait, sans +attendre le lendemain, faire acte d'autorité souveraine. + +Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur. + +Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un vieil adage fort sensé, +il faut que le coq chante plus haut que la poule. + + +DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES + +Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est de prêcher d'exemple. + +La première règle à observer par les parents, sera donc de ne donner à +leurs enfants que de bons exemples, soit en parole, soit en action. + +Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez de bonne heure dans +leur âme le germe de toutes les qualités morales, la bonté, la charité, +etc., etc. + +Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer des privations pour +secourir les malheureux. + +Combattez leurs mauvais penchants. + +Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils tourmentent et fassent +souffrir un animal. Comme le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les +enfants qui sont barbares avec les bêtes innocentes, ne tardent pas à le +devenir avec les hommes». + +Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers tout le monde; forcez-les +à demander pardon à celui qu'ils auront offensé. Cette petite +humiliation leur sera très sensible, et les empêchera très probablement +de recommencer. + +Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du mensonge qui est le +père de tous les vices. Il faut apprendre à l'enfant l'amour de la +vérité comme on lui apprend la pudeur. + +Le plus difficile dans l'éducation des enfants, c'est le choix et +l'application des punitions. + +Autant d'individus, autant de natures différentes. Tel moyen qui réussit +avec l'un, échouera avec l'autre. C'est une étude qui exige une +patience, une égalité de caractère dont malheureusement peu de personnes +sont douées. + +En thèse générale, il ne faut passer aux enfants aucun de leurs +caprices, aucune de leurs fautes, sous peine de perdre sur eux toute +autorité, et d'en faire de mauvais sujets. + +Soyez donc sévères, mais justes autant que possible, car l'enfant a le +sentiment de la justice. + +Toute punition infligée à tort, toute préférence accordée au détriment +de l'un ou de l'autre, l'aigrissent et le découragent. + +Employez tous vos efforts à le ramener par le raisonnement, par la +douceur; ne le frappez jamais; vous obtiendrez plus par l'affection que +par la crainte. + +«Les remonstrances d'un père faites doucement, dit saint François de +Sales, ont beaucoup plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger, +que non pas les colères et les courroux.» + +Gardez-vous bien toutefois de montrer de la faiblesse; ne menacez jamais +en vain; ne revenez jamais sur une décision prise. Tout se résume enfin +dans ces deux mots: Douceur et fermeté. + +A mesure que les enfants grandissent,--nous ne parlons ici que des +garçons--ils appellent une attention plus active et plus étendue. + +Il faut surveiller leurs passions qui se développent, leur interdire +toute fréquentation dangereuse, toute lecture malsaine, s'occuper tout à +la fois de leur instruction littéraire et scientifique, de leur +éducation proprement dite,--leur apprendre les règles et les usages du +monde, ce que l'on néglige beaucoup trop malheureusement. + +Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement aux mères, qui +s'efforceront de la diriger au mieux des résultats. + +Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa fille la pratique de +toutes les vertus que commande la religion et que la société honore et +respecte. + +Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir point de secrets +pour elle, à lui faire ses petites confidences. + +Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée de toute +conversation qu'une jeune fille ne doit pas entendre. + +Toute lecture de romans doit être sévèrement proscrite. Nous signalons +ce danger en première ligne. Que d'unions troublées et même rompues, +parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son mari le héros +imaginaire de ses lectures! + +Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître» qui sévit de nos +jours à tous les échelons de la société. Les parents sont en cela les +premiers coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de cette funeste +manie de briller. + +La jeune fille y est en quelque sorte dressée, façonnée par tout ce +qu'elle voit, par tout ce qu'elle entend autour d'elle. L'on y parle +souvent toilettes et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux, +bien avant son entrée dans le monde. + +Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur de sa fille, se gardera +de ces errements. Elle l'accoutumera de bonne heure aux idées d'ordre et +d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison, l'initiera aux +plus minutieux détails du ménage. Tous ses efforts enfin auront pour but +de faire de sa fille une digne et excellente compagne pour son futur +mari, une digne et excellente mère pour ses enfants. + +Comme dit un poëte: + + Heureux est le mari dont la femme humble et sage + Elève ses enfants et règle son ménage. + + +DEVOIRS DES ENFANTS + +Le premier devoir des enfants est de ne jamais oublier l'amour et le +respect qu'ils doivent à leurs parents. S'en affranchir, c'est se +montrer ingrat; c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu, la +moins pardonnable aux yeux du monde. + +Quels que soient les torts des parents, il n'appartient pas aux enfants +de les leur reprocher. Qui nous prouve que nous ne nous trompons pas, et +que ces torts sont réellement fondés? + +Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être jugés, a dit l'Évangile. + +Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer entre nos parents et nous. + +Si nous leur venons en aide, que ce soit avec la plus extrême +délicatesse, afin de ne point les blesser. + +Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans leurs goûts et leurs +plaisirs, de même que dans leurs chagrins et leurs souffrances. + +S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos soins. + +Ne laissons jamais entrevoir les incommodités que nous pouvons en +ressentir. + +Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes nos tendresses, de +toutes les consolations possibles. + +Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents, nous sera compté +devant Dieu. + + + + +A L'ÉGLISE + + +Une des premières règles du savoir-vivre est de respecter les +convictions de chacun, à plus forte raison ses croyances religieuses. + +Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en portant atteinte à +celle d'autrui, c'est faire acte de despotisme. + +Si vous entrez dans une église, dans un temple ou une synagogue, que +votre maintien soit des plus convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme +mal élevé qui puisse faire parade de son incrédulité. + +Observez de tous points les pratiques des cérémonies auxquelles vous +assistez, ne fût-ce que par respect humain. + +N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris accompagnant leur femme +à l'église, de grands écoliers accompagnés de leur instituteur, +témoigner les uns et les autres par leur attitude distraite et ennuyée, +qu'ils n'assistent au service divin que par complaisance ou contrainte? + +Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec fracas et en grande +toilette, au milieu des offices en dérangeant tout le monde, comme si +elles ne venaient absolument que pour se faire remarquer? + +La première obligation, en entrant dans une église, est de prendre de +l'eau bénite. + +Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de lui en offrir le premier. + +Vous agirez de même envers un vieillard, un pauvre ou un infirme. L'âge +et l'infortune ont droit à cette déférence. + +Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce qu'elle vous serait +présentée par une personne d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise +n'admet pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes tous égaux. + +Les prêtres, de même que les ministres de toute religion, ont droit aux +plus grands égards. A l'église comme ailleurs, on doit leur céder le +pas. Ce n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages, mais aux +fonctions qu'il remplit. + +Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre, encore bien moins à +un évêque et à un cardinal. On demande leur bénédiction, et l'on baise +l'anneau des prélats. + +Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne se rencontre pas +toujours, se bornent à un simple salut. + + + + +A PROPOS DES PRÉSENTATIONS + + +Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques conseils et +renseignements nouveaux: + +Ne faites jamais de présentations à un personnage considérable, sans +qu'il vous y ait préalablement autorisé. + +En général, on ne doit présenter deux personnes l'une à l'autre qu'après +les avoir consultées séparément. + +C'est toujours la personne la plus jeune qu'on présente à la plus âgée, +l'inférieur à son supérieur. + +On présente un homme à une femme, et jamais une femme à un homme, à +moins qu'il n'occupe une position très élevée ou qu'il n'appartienne au +clergé. + +Voici la formule en usage: + +Si c'est un homme qui fait la présentation: + +--«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur ou Madame (puis on ajoute +les nom et titres de la personne). + +Si c'est une femme, elle dira: + +--«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre, etc.», et jamais: «J'ai +l'honneur», etc. + +L'homme présenté saluera respectueusement, la femme s'inclinera +gracieusement, et tous deux répondront par quelques paroles aimables à +l'accueil qui leur est fait. + +Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il s'agit de procéder +rapidement, on se contente de nommer les personnes l'une à l'autre. +C'est ce qui a lieu le plus ordinairement. + +Quand on présente quelqu'un à un personnage élevé, on ne nomme jamais +celui-ci. + + +DES PRÉSÉANCES + +Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer combien il est +difficile, dans une grande réunion, de placer son monde au mieux et à la +satisfaction de chacun. + +Entrons à ce sujet dans quelques détails: + +Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent le plus du maître et +de la maîtresse de la maison, en commençant par la droite. Ainsi la +femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra à la droite du maître +du logis, et le personnage à qui l'on veut faire honneur, à la droite de +la maîtresse. + +A leur gauche, prennent place les autres invités, par ordre de rang et +d'âge, en ayant soin d'alterner les sexes. + +Rien de plus simple et de plus facile en apparence; cependant lorsqu'on +vient à l'application de ces _petites grandes choses_, l'on est souvent +fort embarrassé. + +En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en référer aux +règles prescrites par le décret de messidor an XII. En voici un extrait +succinct, mais suffisant pour se guider: + +La première place, la place d'honneur, appartient aux cardinaux, aux +ministres de l'État, aux maréchaux, aux amiraux. + +Immédiatement après viennent: + +Le général commandant en chef; le premier président de cour; +l'archevêque; le général de division; le préfet,--à moins que celui-ci +ne soit conseiller d'État, auquel cas il passe avant le général; puis +l'évêque, puis le général de brigade, puis le maire de la localité. + +En ce qui concerne la magistrature, celle qui est assise a le pas sur la +magistrature debout. C'est d'abord le président de la cour de cassation +avec les membres de la cour; ensuite le conseil d'État et les procureurs +généraux; puis la cour d'appel, ses avocats et ses avoués; les tribunaux +civils avec leurs avoués, les greffiers et huissiers. + +S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est naturellement la plus +élevée qui fait titre et passe la première. + +A égalité de grades dans l'armée, la préséance revient de droit à +l'ancienneté du grade. + +Les femmes bénéficient de la position hiérarchique de leur mari. + +Notons en passant que si l'armée a le pas sur la magistrature, cette +préséance est tout individuelle. En tant que corps constitué, dans les +cérémonies publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature. + +C'est l'application du vieux principe: _Cedant arma togæ_. + +Notons aussi que, dans les réunions privées, toutes deux, par un juste +sentiment des convenances sociales, se font un devoir de toujours céder +la place d'honneur à un prélat, et même à un simple curé. C'est un +hommage respectueux que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du +Très-Haut. + + + + +L'ENTRÉE DANS LE MONDE + + +C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec le plus d'amour. +Elles soupirent après ce bienheureux jour, comme les collégiens après +leur sortie du collège. + +Jusque là , la jeune enfant a été tenue en charte privée, elle a vécu +fort retirée. C'est à peine si, à de rares intervalles, on lui +permettait de paraître un instant au salon. Ses distractions, ses seuls +plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters et soirées, à +quelques sauteries chez les camarades de son âge; mais le temps a +marché. La petite fille est devenue une grande demoiselle. Il faut +songer à l'établir, lui trouver un parti convenable, avantageux. Pour +cela, il est indispensable de la mener dans le monde, de l'y présenter. +Grosse affaire, affaire d'État, qui demande une longue et laborieuse +préparation. + +Chaque matin, on voit arriver le maître de danse et de maintien dont +c'est la mission de parfaire sur ce point l'éducation de la jeune +personne. Il lui fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des +mouvements, les poses gracieuses, les différents saluts et révérences, +la manière de tenir son mouchoir et son éventail, d'appuyer en valsant +le bras gauche sur l'épaule de son cavalier, etc. + +Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de son expérience et de +ses conseils. Elle initie sa fille aux petits secrets de la coquetterie +permise; elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises, contre +les ruses et les propos des galants trop empressés; elle lui apprend le +langage et les formules voulus dans telle ou telle circonstance. + +Toutes deux ensuite passent en revue les différentes toilettes, se +creusent la tête pour en imaginer, en combiner une, dont la simplicité +et l'élégance exquise soient de nature à soulever l'admiration, à +conquérir tous les suffrages. Quand on est à la veille d'affronter les +feux de la rampe, l'on ne saurait trop soigner son entrée en scène. + +Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait son entrée au bras +de son père qui la présente à ses amis intimes et à ses connaissances. +On l'entoure, on la fête avec l'enthousiasme qui accueille d'habitude +toutes les nouveautés. + +A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste des demoiselles à +marier. Les candidats-maris peuvent la rechercher et s'offrir. + +Il s'opère alors dans son existence une de ces métamorphoses aussi +rapide qu'un changement à vue dans une pièce féerique. On la traite avec +tous les égards, toutes les convenances que commande sa situation +nouvelle. Elle est de toutes les réceptions, de toutes les fêtes, de +tous les grands dîners; elle aide sa mère à faire les honneurs du +salon; elle l'accompagne partout, dans ses visites, au théâtre, au +concert, etc. + +Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour _Madame_, on aura bien soin +d'en joindre une pour _Mademoiselle_; son nom enfin sera inscrit sur +toutes les lettres d'invitation. + +Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon du monde et des +plaisirs, il ne nous reste qu'à former des vÅ“ux pour son bonheur, qu'à +lui souhaiter de trouver le plus tôt possible un mari--selon son goût et +selon son cÅ“ur. + + + + +LE BAL + + Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule, + De sentir par le bal ses sens multipliés, + Et de ne pas savoir si dans la nue on roule + Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule + Un flot tournoyant à ses pieds. + + VICTOR HUGO. + + +A Paris, les bals commencent fort tard. + +Votre invitation porte onze heures. Il y aurait indiscrétion à venir +avant, et impolitesse à se présenter trop tard: ce serait témoigner peu +d'empressement. + +A votre entrée, vous avez rendu vos hommages au maître et à la maîtresse +de la maison. Vous circulez dans le salon et saluez successivement les +personnages de votre connaissance. Un coup d'Å“il rapide, jeté sur les +banquettes, vous a fait distinguer les femmes et les jeunes filles +auxquelles, par devoir ou par tout autre motif, vous devez adresser vos +premières invitations. + +Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici l'orchestre qui prélude. +N'oubliez pas les formules voulues: + +«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer que vous voudrez bien me +faire l'honneur, etc.;--ou serai-je assez heureux pour obtenir la +faveur, etc.» + +La personne vous répondra affirmativement, ou, si elle était déjà +engagée, elle exprimera ses regrets de ne pouvoir accepter. + +Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son siège, ou votre épée, +si vous êtes militaire; vous offrez votre bras droit et, tous deux, vous +allez prendre place. + +Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre partenaire que vous +saluez très respectueusement. Elle répond à votre salut par une profonde +révérence. + +Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de trois fois dans la +même soirée une femme ou une demoiselle, à moins d'être en petit comité +et qu'il n'y ait pénurie de danseurs. + +Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est pas obligatoire pour les +jeunes gens qui sont fiancés. + +Un cavalier ne doit pas passer son bras autour de la taille d'une +demoiselle, cela n'est permis qu'envers une femme mariée. Il posera donc +sa main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa danseuse trop +rapprochée de lui. + +Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur l'épaule de son valseur, +pas plus qu'elle ne se rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont +à éviter. + +Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement ceux qui se +présentent. Elle apportera la plus grande attention à ne pas prendre +deux engagements pour la même danse, et si, par mégarde, elle avait +commis cette maladresse, le seul moyen de la réparer, serait de +s'abstenir pour cette fois, et de demeurer assise. + +Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser se morfondre une personne +qu'il aurait invitée, il s'expose à de fâcheuses conséquences: + + «Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.» + + + + +TOILETTE DES FEMMES + + +«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne craint pas de mettre à +contribution les quatre parties du monde.» + +Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois à constituer la +véritable élégance: il faut savoir en outre assortir avec goût ces +éléments divers, et en former un ensemble harmonieux qui ait son style à +soi, son cachet particulier. + +Toutes les femmes possèdent ce secret à un degré plus ou moins intime, +et toutes en font un usage plus ou moins raisonnable, plus ou moins +dispendieux. L'on ne saurait donc leur recommander avec trop +d'insistance la modération en matière de toilette: + +Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles ont, sur la +position qu'elles occupent. + +Ni trop de luxe, ni trop de simplicité; + +Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes courantes: c'est entre +ces extrêmes qu'il est sage de se placer. + + + + +TOILETTE DES HOMMES + + +Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses. Il demeure +toujours aussi noir, aussi triste, aussi disgracieux. Mais c'est +précisément cette uniformité désespérante qui le rend si difficile à +porter. Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse ne faut-il pas +pour se distinguer du commun des martyrs! + +Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme du monde seul sait +s'habiller. + +L'homme du monde a des grâces de tenue comme d'autres ont des grâces +d'état. Il pare ses vêtements, les chiffonne, les assouplit à tous les +mouvements de son corps; il sait imprimer à son habit, à son gilet un +chic, un je ne sais quoi qui lui appartient en propre. + +Très sobre de bijoux, il abandonne volontiers ce faux éclat, cet +affichage de chaînes et de breloques aux courtiers enrichis. A ce +propos, que vont devenir ces pauvres hères, si on leur enlève cet unique +moyen qu'ils ont de se faire remarquer? Voici ce qu'on lisait, il y a +quelque temps, dans un journal de haut high-life: + +«C'est une faute de goût de porter une chaîne, quelque précieuse qu'elle +soit, dès qu'on se met en habit noir; car paraître s'inquiéter de +l'heure dans un salon est une impolitesse à l'égard du maître et de ses +hôtes.» + +Et le chroniqueur concluait en ces termes: + +«Un manquement à cette règle de haute convenance suffit à classer, ou +pour mieux dire, à déclasser son homme.» + +Il y a peut-être là toute une révolution sociale. Mais il est bon +d'attendre pour savoir si l'arrêt ne sera pas cassé. + + * * * * * + +Et, maintenant, quelques indications sur le vêtement des hommes, dans +certaines réunions et cérémonies. + +L'habit, le gilet et le pantalon noirs avec la cravate blanche, sont de +rigueur dans les grands dîners, les bals et les soirées, les +représentations théâtrales, toute réunion enfin où les femmes se +montrent coiffées en cheveux et en robes décolletées. + +Même tenue pour les messes de mariage, d'enterrement, et autres +solennités officielles. + +Pour une visite de condoléance, la redingote noire croisée et les gants +foncés. + +Une visite de jour qui n'est pas officielle, se fait en redingote. + +Le gilet blanc a été abandonné dans toute toilette de cérémonie; on ne +le porte plus qu'avec la redingote croisée. + + + + +VISITES ET CARTES DE VISITE + + +Les visites du jour de l'an, les plus intimes comme les plus +cérémonieuses, se font le jour même. + +Il est admis, pour ce jour-là seulement, que les dames reçoivent à +partir de dix heures du matin. + +Les hommes doivent être en habit noir et cravate blanche. + +Dans la matinée, les parents enverront les enfants présenter leurs vÅ“ux +et bons souhaits à leurs ascendants, ainsi qu'aux parrains et marraines. + +Au cours d'une visite, quand une autre personne se présente, ne vous +levez pas immédiatement; attendez deux ou trois minutes. + +Ne sortez jamais en même temps qu'une jeune femme pour ne pas donner +prise à la médisance. + +Si la personne que l'on va voir, a un jour déterminé pour ses +réceptions, c'est ce jour naturellement qu'il faut prendre. + +A moins d'intimité, l'on ne fera point de visite le Vendredi-Saint, le +jour des Morts, le mercredi des Cendres, et même la veille des grandes +fêtes religieuses. C'est un usage reçu dans la Société. + +Une visite de cérémonie ne doit pas se prolonger au delà de vingt +minutes. + +Quand on se présente dans une maison, on doit soulever son chapeau en +s'adressant à la personne qui vient ouvrir, et l'ôter en entrant dans +l'antichambre. C'est une marque de respect envers les maîtres du logis, +à laquelle il serait inconvenant de manquer. + +Les fonctionnaires civils qui arrivent dans une ville pour s'y fixer, +les militaires pour y tenir garnison, sont tenus de rendre visite à +leurs supérieurs, dans le plus bref délai. + + * * * * * + +Il n'en est pas de la remise des cartes de visite comme des visites +elles-mêmes. + +L'envoi des cartes doit toujours être fait pour le premier de l'an, à +moins d'un empêchement sérieux. + +Nous avons déjà dit que la carte ne dispensait pas de la visite, mais on +ne saurait trop le répéter. + +La politesse veut que l'on dépose sous enveloppe autant de cartes qu'il +y a de personnes dans la famille, avec les nom et prénom de chacune +d'elles. + +Une femme n'en remet que pour les personnes de son sexe. + +Le mari et la femme doivent avoir des cartes séparées et des cartes +collectives. + +Un homme ne fera jamais précéder son nom du mot Monsieur. Il mettra +l'initiale de son prénom et ajoutera sa profession. + +Une femme, au contraire, placera toujours le titre de Madame avant son +nom, et ne prendra jamais d'autre prénom que celui de son mari. + +La carte collective portera: Monsieur et Madame ***. + +On doit porter soi-même sa carte chez un supérieur ou un personnage +important. + +Chez les hauts fonctionnaires, les dignitaires de l'État, il y a un +registre ouvert chez le concierge où les hommes s'inscrivent. Une femme +peut envoyer sa carte. + +Si l'on a oublié quelques personnes sur la liste de ses visites, il faut +réparer cet oubli aussitôt qu'on s'en aperçoit. + +Une carte que l'on dépose par simple politesse, ne doit porter ni corne +ni pli. + +C'est seulement lorsqu'on se présente avec l'intention de faire une +visite, et que l'on ne rencontre personne, qu'il faut marquer sa carte +d'un pli transversal, sur le côté gauche. + +Pour une visite de condoléance, après décès, ce sera de l'autre côté, à +droite, et en sens contraire. + +A toutes les politesses que l'on peut recevoir, telles qu'invitations, +lettres de faire part pour un événement quelconque, on doit répondre par +une visite ou tout au moins par la remise d'une carte. + +Si, après une visite qu'on a reçue, on juge à propos de ne pas lier de +relations avec le visiteur, on lui envoie simplement sa carte. + +Quittez-vous votre résidence pour un laps de temps assez long, remettez +une carte chez vos amis et chez vos connaissances, avec ces trois +lettres au bas--P. P. C. c'est-à -dire Pour prendre congé. + +On fera connaître son retour par l'envoi d'une nouvelle carte avec son +adresse. + + + + +A TABLE + + +Nous ne rééditerons pas ici toutes les infractions au savoir-vivre +notées dans la conversation si connue de l'abbé Delisle avec l'abbé +Cosson. Les usages se modifient sans cesse. Pour n'en citer qu'un +exemple, il était admis alors qu'on devait briser sur son assiette la +coquille d'un Å“uf mangé à la coque. Aujourd'hui cette petite opération, +assez déplaisante et malpropre en soi, serait fort mal vue. + +Nous nous bornerons donc aux recommandations les plus essentielles, aux +choses que peut ignorer un écolier en rupture de ban ou de bancs. + + * * * * * + +Dès que vous vous êtes assis à table, prenez une attitude décente et +convenable. + +Evitez de gêner vos voisins par des mouvements trop brusques. + +Ne mettez pas vos coudes sur la table. + +Ne vous balancez pas sur votre chaise; ne vous appuyez pas sur le +dossier. + +N'agitez pas vos pieds sous la table. + +Si votre potage est trop chaud, attendez qu'il soit refroidi; ne +soufflez pas dessus. + +Laissez votre cuiller dans votre assiette, et soulevez toujours +celle-ci, pour faciliter son enlèvement par le domestique de service. + +Quand on vous présente un plat, servez-vous avec discrétion; n'ayez pas +l'air de faire un choix. + +Tenez votre fourchette de la main gauche, et votre couteau de la main +droite. + +Coupez votre viande par petits morceaux, et mangez-les au fur et à +mesure. + +Ne portez jamais la lame du couteau à votre bouche. + +Ne coupez pas votre pain, rompez-le au-dessus de votre assiette. + +N'essuyez jamais la sauce qui est sur votre assiette avec de la mie de +pain. + +Ne parlez ni ne buvez la bouche pleine. + +Ne mangez ni trop vite ni trop lentement; mais n'eussiez-vous pas fini, +laissez enlever votre assiette quand le domestique se présente. + +Si l'on renouvelle l'argenterie à chaque service, comme cela se pratique +dans certaines maisons, déposez votre fourchette et votre couteau sur +l'assiette; en cas contraire, replacez-les à côté de vous, mais de +manière à ne pas salir la nappe. + +N'essuyez jamais votre verre avec votre serviette. Ce serait une +accusation tacite de malpropreté contre le service de la maison. + +S'il vous arrivait de trouver un cheveu dans un mets, gardez-vous de le +faire remarquer, afin de ne point dégoûter les convives. + +Le gibier vous paraît-il trop faisandé, le poisson un peu avancé? N'en +mangez pas, et si l'on vous demande la raison, dites que vous n'aimez +point cette espèce de gibier ou de poisson. + +Ne vous servez jamais des mots de bouilli, au lieu de bÅ“uf; de volaille, +au lieu de poularde ou de dinde; de bordeaux, de bourgogne, de +champagne, au lieu de vin de Bordeaux, vin de Bourgogne, vin de +Champagne. + +Quand le maître ou la maîtresse de la maison font les honneurs de la +table, et que l'un d'eux vous envoie une assiette servie, conservez-la; +ce serait une impolitesse que de l'offrir à votre voisin. + +Ne critiquez jamais un plat; n'établissez jamais de comparaison avec un +mets semblable que vous auriez mangé ailleurs et qui vous aurait paru de +meilleur goût. + +Ne buvez pas sans vous être bien essuyé les lèvres, afin de ne pas +graisser les bords de votre verre, ce qui est très malpropre à voir. + +Ne faites ni tartines de beurre, ni tartines de confitures. La tartine +de beurre n'est admise qu'au déjeuner avec le thé. + +Ne flairez pas votre vin, ne le dégustez pas à petites gorgées comme un +marchand de l'Entrepôt. + +Il n'y a que les commis-voyageurs qui frappent avec la paume de la main +un verre à vin de Champagne pour en faire jaillir la mousse, au risque +de casser le verre et de se blesser grièvement. + +Ne vous avisez pas de faire brûler votre eau-de-vie dans la tasse à café +ou dans la soucoupe. Cela n'est de mise qu'au cabaret ou à l'estaminet. + +Au dessert, ne mettez jamais ni bonbons ni friandises d'aucune sorte +dans votre poche, c'est contraire à toutes les convenances. + +Une poire ou une pomme ne se pèlent jamais en spirale. On les divise +longitudinalement d'abord, puis en quatre quartiers que l'on pèle, à +mesure qu'on les mange. + +Gardez-vous d'offrir à une dame de partager un fruit que vous auriez sur +votre assiette. Ce procédé serait trop cavalier. + +Il peut arriver cependant qu'il n'y ait pas assez de fruits pour tout le +monde. Dans ce cas, c'est la plus forte partie de la poire, celle à +laquelle adhère la queue, que l'on doit offrir. + +Ne parlez jamais bas, et d'un air mystérieux, à l'oreille de votre +voisine; c'est tout à fait de mauvais ton. + +Ajouterons-nous qu'il ne faut jamais désigner personne avec le doigt? + +Si un usage vous est inconnu, observez comment font les autres convives, +ne vous exposez pas à commettre quelque incongruité par trop de +précipitation. Rappelez-vous ce pauvre garçon fraîchement émoulu du +collège, à qui l'on avait servi à la fin du repas un bol d'eau tiède, +parfumé d'un peu d'essence de menthe, et qui l'avala d'un trait en +croyant faire comme tout le monde. + + + + +AU THÉATRE + + +Le respect d'autrui devrait être la mesure et la règle de toute liberté. +Malheureusement, par ce temps de démocratie dévergondée, une foule de +gens se figurent qu'être libres, c'est pouvoir agir à sa guise et sans +aucun égard pour les convenances des autres. + +Ainsi, au théâtre, le rideau est levé. Un monsieur arrive en retard. Il +dérangera sans vergogne quinze, vingt assistants, vous rudoiera les +genoux pour gagner sa place. Si vous vous permettez la plus petite +observation, il vous répondra qu'il a payé sa place et qu'il a le droit +d'arriver à son heure. + +Autre exemple: + +Le spectacle tire à sa fin. Il y a encore deux ou trois scènes à jouer. +Cependant vingt, quarante, cent personnes se lèvent à la fois, font un +vacarme d'enfer, et empêchent les autres spectateurs d'entendre le +dénouement. Ces messieurs le connaissent, et ils vous brûlent la +politesse. A leurs yeux, le fait d'avoir payé en entrant implique tout, +répond à tout. + +Ainsi le veut la liberté... républicaine! + +Que d'autres griefs il y aurait encore à porter au compte de ces fâcheux +mal-appris! + +Les uns mâchonnent un cure-dent pendant toute la représentation, sans +pitié pour vos nerfs; les autres battent la mesure à faux, au détriment +de vos oreilles. Ceux-ci fredonnent à satiété l'air du chanteur; ceux-là +se mouchent à grand bruit, tandis que l'amoureuse et l'amoureux +s'évertuent à moduler leurs plaintes ou leurs tendres déclarations, etc, +etc. Elle serait longue la liste des _et cætera_. + +Vraiment, c'est à vous faire prendre le théâtre en aversion. + + + + +FUMEURS ET PRISEURS + + +Les parents ne sauraient apporter trop de soins, trop de vigilance à +empêcher leurs enfants de priser ou de fumer. Ceux-ci le font d'abord +par amusement, puis ils s'y accoutument, et il leur devient fort +difficile par la suite, pour ne pas dire impossible, de se défaire de +cette funeste habitude. + +Les priseurs sont tenus à une excessive propreté. Ils doivent toujours +se munir de deux mouchoirs: l'un de couleur, pour leur usage +particulier, l'autre en toile blanche qu'ils peuvent exhiber au besoin. + +Il est très impoli de prendre ou de demander une prise, de même qu'il +est de très mauvais ton d'en offrir une. + +On doit s'abstenir de priser à table, et si toutefois on ne peut s'en +dispenser, prendre bien garde alors de ne pas laisser tomber du tabac +sur la nappe. + +Quand vous êtes chez quelqu'un, ne posez jamais votre tabatière sur un +meuble, pas plus que votre chapeau. + +Un jour M. de Corbière, ministre de l'intérieur, était venu soumettre à +Louis XVIII un projet de loi, dont il s'efforçait de faire ressortir les +avantages. Entraîné par la chaleur de l'argumentation, il s'oublia +jusqu'à déposer sa tabatière et son mouchoir sur le petit meuble qui +servait de bureau à Sa Majesté. + +--Ah ça, mon cher ministre, s'écria tout à coup le roi qui était très +sévère sur l'article de l'étiquette, vous n'allez pas, je pense, vider +toutes vos poches devant moi. + +--Sire, répondit M. de Corbière après s'être excusé, je le pourrais en +tout bien tout honneur, car l'on ne m'accusera point de les avoir +emplies au service de Votre Majesté. + +--C'est bien! reprit Louis XVIII avec bonté, continuons la lecture. + +Quant aux fumeurs, que pourrions-nous ajouter à ce que nous avons déjà +dit? Leur recommander de s'abstenir de fumer dans tout lieu public où +des femmes peuvent se présenter, quand bien même il n'y en aurait pas +pour le moment. Ils ne l'ignorent point, et s'ils n'en font rien, c'est +qu'il leur plaît de passer outre envers et contre toutes les +convenances. + +Le temps n'est plus, hélas! où une dame a pu répondre à la personne qui +lui demandait si la fumée l'incommodait: + +--Je n'en sais rien, Monsieur, car l'on n'a jamais fumé devant moi. + +Aujourd'hui le cigare a pénétré partout. Il a conquis le boudoir, la +salle à manger; on prétend même qu'il a forcé les portes de quelques +salons. Ce n'est peut-être là qu'une calomnie; mais gare que demain ce +ne soit une vérité! + + + + +EN VOYAGE + + +Les voyageurs sont astreints à des égards et à des concessions +réciproques,--par politesse d'abord, et ensuite par intérêt +personnel,--s'ils veulent alléger les ennuis et les fatigues du +parcours. + +Chacun doit ranger ses bagages dans les filets ou grillages, ou sous la +banquette. + +Il n'a droit qu'à l'espace correspondant au-dessus et au-dessous de la +place qu'il occupe. + +Abstenez-vous de manger en wagon ou en voiture publique, à moins d'une +nécessité absolue; et faites-le alors avec discrétion et le plus +promptement possible. + +Vous n'êtes pas libre, en effet, d'incommoder vos voisins de l'odeur et +de la vue de vos victuailles et épluchures. + +Vous ne l'êtes pas davantage de les interroger à tout bout de champ, non +plus que d'entamer à haute voix des conversations sur vos propres +affaires, qui ne peuvent intéresser d'aucune manière les assistants. + +Il s'élève assez fréquemment des contestations au sujet des glaces que +les uns veulent tenir ouvertes et les autres fermées. + +Beaucoup de gens se figurent qu'ils ont la libre disposition de la +fenêtre près de laquelle ils sont placés--cela arrive surtout en wagon. +Eh bien! c'est une erreur complète. Votre vis-à -vis, qui est là au même +titre que vous, a parfaitement le droit d'être d'un avis contraire au +vôtre. + +Il faut donc que chacun y mette du sien. + +Deux choses seulement sont exigibles: la fermeture de l'une de deux +fenêtres quand il y a un courant d'air; et, d'autre part, l'abstention +de fumer. + +Du reste, la politesse la plus élémentaire nous fait un devoir de +déférer sur-le-champ à la demande d'une dame ou de toute personne qui se +déclarerait incommodée. + +Il est toujours galant et de bon ton d'offrir le coin que l'on occupe à +une dame ou à un vieillard; mais on peut s'en dispenser, lorsqu'on se +trouve en famille, et placé à côté de l'un des siens. + + + + +AUX EAUX + + +Les eaux sont devenues un des besoins impérieux de la vie moderne. Cela +s'explique. Il y a de si bons arguments, de si excellentes raisons en +faveur de ce déplacement annuel. Le docteur n'a-t-il pas ordonné l'eau +et les senteurs de la mer, l'usage de telle ou telle source thermale, +pour refaire la santé affaiblie de Madame, et fortifier la complexion si +frêle des enfants? + +Les eaux ont pour cela,--nul ne l'ignore,--des qualités spécifiques, des +vertus souveraines. Elles guérissent de toutes les maladies, même de +celles qu'on n'a pas,--de celles-là surtout. + +Autre considération non moins prépondérante: + +Dans les stations balnéaires, les femmes n'ont plus à s'occuper des +soins fastidieux du ménage. Elles sont en pleine possession +d'elles-mêmes, affranchies du contrôle marital, en un mot, libres comme +l'air. + +Les maris sont retenus à la ville par leurs affaires, quelques-uns par +d'autres obligations qui, pour être plus légères, n'en sont pas moins +attachantes. Tout au plus, peuvent-ils se permettre une visite +hebdomadaire, ou semi-mensuelle ou seulement mensuelle; cela dépend de +la distance. Ils montent en chemin de fer, le samedi, en sortant de la +Bourse, et s'en reviennent, le surlendemain ou plusieurs jours après, +reprendre le harnais. + +C'est ce que l'on appelle, en langage boursier, mener de front les +affaires et les convenances conjugales. + +Donc, en présence de la liberté si complète et de l'isolement que cette +situation fait aux femmes, peut-être n'est-il pas hors de propos de +soumettre ici quelques observations et recommandations. + + * * * * * + +La première de toutes, c'est de s'observer rigoureusement, de ne se lier +qu'avec des personnes dont on connaît l'origine, ainsi que la situation +présente. Mais, s'écriera-t-on, l'on ne va pas aux eaux pour se +condamner à la vie claustrale, et se priver de relations plus ou moins +agréables, qu'après tout on n'est pas tenu d'emporter avec soi, bouclées +dans sa valise. Eh bien! c'est ce qui vous trompe. Vous envisagez les +choses trop légèrement. + +Parmi ces rencontres fortuites, il se trouvera naturellement des gens +honorables. Vous les avez admis par circonstance, pour les besoins et +les distractions du moment, quoique n'étant pas de votre monde; eux, ont +pris cet accueil au sérieux et, de retour à Paris, ils ne manqueront pas +de vous rendre visite. Comment ferez-vous pour les évincer? Si vous leur +refusez votre porte,--autant d'ennemis mortels: leur amour-propre blessé +ne vous le pardonnera jamais. + +Mais ce n'est pas là que gît le plus grand danger. Admettons pour un +instant que vous avez eu le malheur de tomber sur un ménage interlope, +ou sur quelqu'un de ces aigrefins, homme ou femme, qui font métier de +capter la confiance des familles pour s'en parer en public, et exploiter +le reflet de leur honorabilité. Vous vous êtes laissé prendre à des +dehors séduisants, vous avez été circonvenu, sans aller toutefois +jusqu'à l'intimité. Toutes les apparences sont contre vous, vous voilà +compromis: vous en subirez les conséquences. + + * * * * * + +L'on ne saurait donc être trop circonspect dans ses relations de +villégiature, même les plus passagères. Se tenir sur une extrême +réserve, apporter beaucoup de tact et de jugement dans sa +conduite,--telles sont les règles à suivre. Ne vous modelez pas sur ce +qui se pratique dans les salons de Paris, les conditions de la vie +balnéaire sont tout autres. + +Ainsi, par exemple, une jeune personne ne devra point accepter, dans un +bal de casino, l'invitation d'un cavalier qui n'a pas été présenté à ses +parents. Jamais elle n'ira seule au salon; elle n'y restera que très peu +de temps, afin de n'être pas exposée à entendre certaines conversations, +et à se voir adresser la parole par le premier venu. + +Mêmes recommandations en ce qui concerne les tables d'hôte, où il règne +un ton familier de mauvais goût, et parfois très embarrassant. + +Toute mère prudente, toute jeune femme qui n'est pas accompagnée, feront +bien de prendre leurs repas dans leur appartement. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + +L'étiquette + +Une journée de Louis XIV + +La politesse + +Le tutoiement + +Le costume ou vêtement + +Types de l'élégance parisienne + +Lions et tigres civilisés + +La loge des lions + +Du salut et de son importance + +La poignée de main + +Les visites + +La carte de visite + +La présentation + +Les salons + +La conversation + +De l'à -propos + +La réplique + +Les nuances + +Des écueils à éviter + +Lettres de demande + +Pétitions + +Lettres de remerciement + +Lettres de félicitation + +Lettres de condoléance + +Des billets + +Des invitations + +Lettres de faire part + +Des dîners en général + +Les grands dîners + +Le dîner entre gastronomes + +Le dîner bourgeois + +Les déjeuners + +Du tabac + +Cérémonie du baptême + +Le mariage à la mairie + +Le mariage à l'église + +L'enterrement + + + CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES + + AU DEHORS: + +La rue, les boulevards, la promenade + + EN FAMILLE: + +Devoirs des époux + +Devoirs des pères et mères + +Devoirs des enfants + +A l'église + +A propos des présentations + +Des préséances + +L'entrée dans le monde + +Le bal + +Toilette des femmes + +Toilette des hommes + +Visites et cartes de visite + +A table + +Au théâtre + +Fumeurs et priseurs + +En voyage + +Aux eaux + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Manuel de la politesse des usages du +monde et du savoir-vivre, by Jules Rostaing + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE *** + +***** This file should be named 39171-0.txt or 39171-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/7/39171/ + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39171-0.zip b/39171-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9fe62ac --- /dev/null +++ b/39171-0.zip diff --git a/39171-h.zip b/39171-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a581d49 --- /dev/null +++ b/39171-h.zip diff --git a/39171-h/39171-h.htm b/39171-h/39171-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3f6b790 --- /dev/null +++ b/39171-h/39171-h.htm @@ -0,0 +1,7518 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre, Author: J. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre + par madame J.-J. Lambert + +Author: Jules Rostaing + +Release Date: March 16, 2012 [EBook #39171] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>MANUEL<br /> DE<br /> LA POLITESSE +DES<br /> USAGES DU MONDE<br /> +ET<br /> DU SAVOIR-VIVRE</h1> + +<p class="center">PAR</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Madame J.-J. LAMBERT</span></p> + +<p class="center">PARIS</p> + +<p class="center">DELARUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> + +<p class="center">5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5 +</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2>LE SAVOIR-VIVRE</h2> + +<div class="citation"> + +Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,<br /> +A vous former dans l'art du savoir-vivre.<br /><br /> + +<span class="smcap">J.-B. Rousseau.</span><br /><br /> + +Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en +cela surtout que consiste le savoir-vivre.<br /><br /> + +<span class="smcap">Boileau.</span><br /><br /> + +... Il parlait comme un livre,<br /> +Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.<br /><br /> + +<span class="smcap">Gresset.</span><br /> +</div> + +<hr class="tb" /> + +<p>Faire connaître les usages, les convenances, tous +les égards de politesse que les hommes se doivent +réciproquement dans la société,—c'est le but de +ce livre. Son titre l'annonce assez clairement pour +dispenser de tous prolégomènes.</p> + +<p>Cela dit, nous entrons en matière.</p> + +<h2><a name="LETIQUETTE" id="LETIQUETTE">L'ÉTIQUETTE</a></h2> + +<p>Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour +et l'étiquette des salons.</p> + +<p>L'étiquette des salons, est, à proprement parler, +le cachet, l'estampille qui distingue la bonne compagnie. +C'est l'ensemble des obligations, des bienséances, +qu'elle a cru devoir s'imposer dans les +relations sociales, afin de les rendre plus agréables.</p> + +<p>L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse +dans quelques-uns, mitigée dans d'autres; +c'est à l'homme du monde qui les fréquente, à +consulter ce thermomètre et à régler ses allures en +conséquence.</p> + +<p>Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec +la monarchie; elle n'est plus qu'une tradition, qu'un +souvenir des temps passés. Mais comme ce souvenir +revient souvent encore sous la plume des ennemis +de la royauté, comme ils se plaisent à le charger +et à le noircir, il est bon de lui restituer ses +véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le voulez +bien, nous allons nous rendre à Versailles et +pénétrer un instant dans les grands et petits appartements.</p> + +<h3><a id="UNE_JOURNEE_DE_LOUIS_XIV"></a>UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV</h3> + +<p>Nous sommes dans une grande chambre carrée, +tendue de soie et d'or, devant un lit resplendissant +de velours: c'est la chambre du roi.</p> + +<p>Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé +la nuit, couché sur un lit de camp, auprès de Sa +Majesté, est allé s'habiller dans l'antichambre. Il +rentre et attend en silence que la pendule ait marqué +sept heures, selon la consigne qu'il a reçue. +Alors il s'approche du lit, tire les rideaux en disant: +«Sire, l'horloge a sonné.»</p> + +<p>Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi. +C'est le <i>petit lever</i>; ou, suivant l'expression des +courtisans: «Il fait petit jour chez le roi.»</p> + +<p>La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage +au Dauphin et à ses enfants, à Monsieur, et +au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le bonjour +à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé.</p> + +<p>Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc +de Beauvilliers, premier gentilhomme de la +chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître +de la garde-robe, entrent, suivis du premier valet +de la garde-robe et d'autres officiers, qui tiennent +les habits du roi.</p> + +<p>Le premier médecin et le premier chirurgien +sont présents: ils assistent toujours au lever ainsi +qu'au coucher.</p> + +<p>Bontemps prend une soucoupe de vermeil et +verse de l'eau spiritueuse sur les mains du roi. Le +duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa Majesté, +après une courte prière, quitte son lit. Le +duc lui aide à passer une somptueuse robe de +chambre; M. de Saint-Quentin étale plusieurs perruques +aux yeux du roi, qui en choisit une et +l'ajuste lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons, +ses bas, et le duc de Beauvilliers offre de +nouveau le bénitier.</p> + +<p>Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et +va s'asseoir dans un fauteuil. Il donne l'ordre de +la première entrée, ordre que le duc répète à haute +voix.</p> + +<p>Immédiatement un page introduit ceux qui, par +leur charge ou par une faveur toute spéciale, sont +admis au petit lever.</p> + +<p>En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal +de Villeroy, le comte de Grammont, le marquis +de Dangeau et M. de Beringhem; puis viennent +Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le +baron de Breteuil et quelques officiers de la garde-robe, +dont ce n'est pas le jour de service; enfin les +gardes de la vaisselle d'or et d'argent.</p> + +<p>Voici l'heure de la barbe.</p> + +<p>Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le +bassin; Saint-Quentin ajuste la serviette et procède +à l'opération. Il lave ensuite le visage du roi, +d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de +senteur, puis avec de l'eau pure: le roi s'essuie.</p> + +<p>Pendant que le marquis de la Salle et le marquis +de Louvois, tous deux maîtres de la garde-robe, +s'occupent de compléter la toilette, le roi ordonne +les grandes entrées, autrement dit le <i>grand lever</i>. +On sait combien cet honneur était ambitionné et +recherché des gens de cour.</p> + +<p>A mesure qu'un personnage se présentait dans +l'antichambre, un des huissiers, le sieur de Rassé, +après avoir pris son nom, le transmettait à voix +basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au +roi. Si Sa Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction +avait lieu. Ainsi défilèrent successivement +maréchaux de France, cardinaux et évêques, +gouverneurs de province, présidents de parlements, +etc., etc.</p> + +<p>Tout à coup l'on entendit frapper discrètement +un petit coup, suivi d'un second. Le duc de Beauvilliers +s'était à peine détourné pour recevoir le +nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute +large comme pour un prince du sang. Alors, à la +stupéfaction générale, l'on vit entrer tout de go, +sans être le moins du monde annoncés:—Racine +d'abord, puis Boileau, puis Molière, puis enfin +l'architecte Jules Mansard.</p> + +<p>C'était une surprise ménagée par Louis XIV à +tous ces grands seigneurs, si fiers d'être admis en +sa présence. Il voulait leur faire comprendre +que le génie doit marcher de pair avec la naissance +et les plus hautes dignités.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Cependant le roi se trouvait engagé dans les +grands apprêts de sa toilette. Il mit ses bas et +agraffa ses jarretières de diamants. Un officier lui +passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers. +Puis deux pages, magnifiquement vêtus, +enlevèrent les habits que Sa Majesté venait de +quitter.</p> + +<p>Le déjeuner est prêt.</p> + +<p>Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa +table.</p> + +<p>Deux officiers du gobelet apportent le service. Le +Dauphin ôte son chapeau et ses gants, les remet +au premier gentilhomme de la chambre, et donne +la serviette au roi.</p> + +<p>Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe +les viandes dont un gentilhomme fait l'essai, avant +d'en servir au roi. Quand Sa Majesté manifeste +le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie +aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre +au buffet deux carafes de cristal contenant, l'une +du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce double breuvage. +Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté +une coupe de vermeil dans laquelle elle verse à sa +guise de l'eau et du vin. Et, après avoir bu, elle +reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette +pour essuyer ses lèvres.</p> + +<p>Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la +Salle et de Bontemps, quitte sa robe de chambre +et sa veste de nuit. Il remet sa bourse à Bontemps, +qui la transmet à François de Belloc, pour être +renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde +spéciale.</p> + +<p>Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise.</p> + +<p>L'honneur de la servir appartient de droit à +un fils de France ou, en son absence, à un prince +du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir +encore cette fonction.</p> + +<p>Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre +sa soubreveste; puis on apporte la veste, l'épée +et le ruban bleu, avec les croix du Saint-Esprit et +de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis +de la Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse, +et lui passe une riche cravate de dentelle qu'Elle +attache elle-même. Enfin le sieur de Saint-Michel +lui présente sur une salve ou plateau d'argent, +trois mouchoirs bordés de points, dont Elle prend +un ou deux.</p> + +<p>Le roi repasse alors derrière la balustrade, +s'agenouille et dit une prière. Les cardinaux et les +évêques présents l'accompagnent à voix basse.</p> + +<p>On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire +le rideau en avant et au pied.</p> + +<p>Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux +des ambassadeurs qui en ont fait la demande. Il se +place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les princes +du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le +duc de la Rochefoucauld, et le marquis de la Salle. +Ensuite il ordonne qu'on introduise l'ambassadeur +d'Espagne.</p> + +<p>L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond +salut; après quelques pas, un second salut aussi +respectueux; et, une fois arrivé devant Sa Majesté, +un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se +lève, se découvre et salue; puis il remet son chapeau +et se rassied. Cependant l'ambassadeur, qui a +commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les +princes du sang font de même.</p> + +<p>L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à +reculons, en s'inclinant profondément à trois reprises +différentes.</p> + +<p>Un lieutenant général, commandant une des +provinces du royaume, fut ensuite introduit pour +prêter le serment d'office. Ayant remis son épée, +son chapeau et ses gants à un officier de la chambre, +il s'agenouilla et, les mains placées dans celles +du roi, lui jura obéissance et fidélité.</p> + +<p>Ce fut la fin de la cérémonie des grandes +entrées.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Louis XIV s'était levé en prononçant à haute +voix ces mots: «<i>Au Conseil!</i>»</p> + +<p>Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient +plusieurs officiers de service, et leur donna +ses ordres pour le jour. Il dit à l'évêque d'Orléans, +premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi, +au lieu de dix heures et demie, comme il en avait +eu l'intention; au marquis de Sivry, son premier +maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son appartement +particulier, et souperait au <i>Grand Couvert</i>; à +Bontemps, qui lui présentait sa montre et son reliquaire, +qu'il visiterait le jeu de paume; à l'officier +de la garde-robe, qu'il ferait un tour de promenade +après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau.</p> + +<p>Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que +recouvrait un tapis de velours vert. Le Dauphin, +les ministres et autres grands personnages se +rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La +discussion commença, et Louis XIV ne laissa passer +aucune affaire sans l'avoir mûrement examinée, +sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il +pour toutes les ordonnances qu'il discutait article +par article; jamais il n'a signé une lettre sans se +l'être fait lire.</p> + +<p>Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et, +en passant, donna le mot d'ordre aux gendarmes, +aux dragons et aux mousquetaires.</p> + +<p>Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent +un motet composé par l'abbé Robert.</p> + +<p>A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main, +vint annoncer que le dîner était servi. Le roi y fit +honneur, selon son habitude, car il était doué d'un +robuste appétit.</p> + +<p>Après le repas, ayant reçu son manteau des +mains du maître de la garde-robe, il descendit +dans la cour de marbre, au milieu d'une double +haie de seigneurs, rangés de chaque côté de +l'escalier, monta dans son carrosse et se rendit +au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps +avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du +Maine.</p> + +<p>De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame +de Maintenon, et la trouva en grande conversation +avec Racine et Boileau. Il s'agissait de l'art théâtral. +Racine, qui possédait son sujet à plein fond, +l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que +Louis XIV, pris au charme, faillit oublier l'heure +du souper. Il était près de dix heures lorsqu'il +sortit pour se rendre au grand Couvert.</p> + +<p>A son entrée dans le salon, toutes choses étant +disposées, les plats furent dressés à l'instant même. +Ayant pris place, le roi dit au Dauphin et aux +princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la +table, où chacun des augustes convives trouva, +debout derrière son siège, un gentilhomme pour +le servir.</p> + +<p>Après la récitation du <i>bénédicité</i> par le grand +aumônier, et la présentation de la serviette par le +Dauphin, le souper commença. On a vu plus haut +le cérémonial en usage pour la distribution du +manger et du boire. Ces formalités ne variaient +pas. Seulement, au grand couvert, le service était +fait par un personnel beaucoup plus nombreux, +et l'on y déployait un luxe, un apparat des plus +imposants. Quant aux menus, ils étaient toujours +composés de même.</p> + +<p>Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens +potages, quatre petits potages, hors-d'œuvre;—deux +grandes entrées, deux moyennes entrées +six petites entrées, hors-d'œuvre;—deux grands +plats de rôt, deux plats de rôt, hors-d'œuvre.</p> + +<p>A souper, le même nombre de plats, mais deux +potages en moins.</p> + +<p>Plusieurs morceaux de musique furent exécutés +pendant le repas auquel assistait un groupe +d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout +ou occupant des sièges autour de la table.</p> + +<p>Le Roi se leva et, après les grâces dites par +l'aumônier, passa dans le grand salon. Là, il +s'entretint familièrement avec quelques personnes, +puis salua les dames, et rejoignit sa famille.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Cependant les préparatifs se faisaient pour +le coucher. On apportait la collation de nuit; on +mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette de +Sa Majesté.</p> + +<p>Minuit sonne!</p> + +<p>Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule, +entre dans sa chambre: c'est le <i>grand coucher</i>.</p> + +<p>Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au +marquis de la Salle, et tandis qu'il détache le +ceinturon de son épée par devant, la Salle le +détache par derrière. L'épée est placée sur la table +de toilette.</p> + +<p>Pendant que l'aumônier récite à voix basse des +oraisons, le Roi s'agenouille et prie. Ensuite, précédé +toujours d'un huissier qui fait faire place, il +s'approche de son fauteuil, donne sa montre et +son reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de +Chartres pour porter le bougeoir, ce qui était, +comme on le sait, une très haute faveur.</p> + +<p>Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte +son justaucorps. Puis s'étant assise, Bontemps et +Bachelin détachent les jarretières; deux valets +déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un +bas. Un page de la chambre à droite, un page de +la chambre à gauche, lui mettent chacun une pantoufle. +Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un +valet de chambre enveloppe dans une toilette de +taffetas rouge. Le Dauphin présente ensuite la +chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé +sa robe de chambre, fait une révérence à la compagnie.</p> + +<p>Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs, +passez.»</p> + +<p>La foule s'écoule.</p> + +<p>Nous voici au <i>petit coucher</i>. Il n'est resté que les +princes et ceux qui le matin ont assisté au petit +lever. Le Roi, assis sur un pliant, est peigné par +un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld +lui présente, sur un plat d'argent, un bonnet de +nuit avec deux mouchoirs unis; le duc de Beauvilliers +lui apporte, entre deux assiettes de vermeil, +une serviette dont un coin est mouillé, et avec +laquelle le Roi se lave et s'essuie le visage.</p> + +<p>Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure +du lever. Tout le monde se retire. Seul, le médecin +et le chirurgien demeurent quelques instants. Après +leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les +rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé +pour lui dans la même chambre.</p> + +<p>Silence profond jusqu'au lendemain.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits +de l'école libérale, ce qui a excité outre +mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont vu ou +voulu voir qu'une mascarade, là, où se révèle bien +clairement une idée politique profonde, un instrument +de règne puissant.</p> + +<p>En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste +hiérarchie de rangs, de préséances et de fonctions, +où tout était réglé comme les heures sur un cadran, +mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait, +rapportait gros au titulaire, que Louis XIV +tint en haleine toutes les ambitions, toutes les +convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa noblesse +dans les mains, et par sa noblesse, le royaume, +si bien qu'un jour il a pu dire:</p> + +<p>«<i>L'État, c'est moi!</i>»</p> + +<p>Naturellement cela ne faisait pas le compte de +nos égalitaires; aussi quand Louis Courier eut écrit: +«L'étiquette est la muraille de Chine des Tuileries +et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple», +la chose fut aussitôt répétée par les journaux, colportée +dans toute la France, criée sur tous les +toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En admettant +même que le mot soit spirituel, toujours +est-il qu'il est faux, complètement faux. L'étiquette +n'existait en réalité que pour le cérémonial de +cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait +jamais au peuple.</p> + +<p>Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient +pas été admis à adresser la parole au Roi, +alors qu'il sortait de ses appartements pour se +rendre soit à la promenade, soit au conseil des +ministres ou ailleurs. Mais voici une pauvre vieille +femme qui, un placet à la main, aborde Louis XIV, +se rendant à la chapelle de Versailles.</p> + +<p>—Retirez-vous, fit brusquement un capitaine +des gardes. On ne parle pas au Roi!</p> + +<p>—Vous avez tort, on parle au Roi, reprit +Louis XIV d'un ton sévère. Cette femme a un placet +à me présenter.</p> + +<p>Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa +requête, à laquelle il fut répondu favorablement, +le lendemain même. Voltaire qui rapporte le fait +ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on +lui adressait dans une cassette dont lui seul avait +la clef.</p> + +<p>Passant seul un matin dans un appartement peu +fréquenté du château de Versailles, il y vit un ouvrier +qui, monté sur une échelle, détachait une +magnifique pendule. Le parquet ciré était très +glissant et le Roi, consultant beaucoup plus les lois +de l'équilibre, que les règles de l'étiquette, tint le +pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le +plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier +n'était qu'un hardi voleur, qui emporta la +pendule. Le soir, on raconta l'aventure dans les +petits appartements, et le Roi en rit tout le premier; +il ordonna même de ne point poursuivre le coupable.</p> + +<p>Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à +la chasse, vit une pauvre femme qui tâchait de faire +sortir son ânesse d'un fossé où elle était tombée. +Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal +sur pied.</p> + +<p>Autre fait:</p> + +<p>Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait +de bienveillant et de flatteur pour sa création du +jardin des Tuileries, chef-d'œuvre de grandeur et +d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce +dont les courtisans se montrèrent très scandalisés.</p> + +<p>«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre +est heureux de me voir content.»</p> + +<p>Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles. +Aujourd'hui—par ce bienheureux temps +de liberté, d'égalité et de fraternité, qui court—nous +serions curieux de savoir de quelle façon +seraient reçus le jardinier de l'Elysée ou le jardinier +des Tuileries, s'ils s'avisaient jamais l'un ou +l'autre de sauter au cou de M. le Président de la +République ou de M. le préfet de la Seine.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion +de la cassette du Roi:</p> + +<p>Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un +mémoire sur l'utilité qu'il y aurait à convertir l'ancien +rempart en un boulevard devant servir de +promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire, +nommé Louis Pasquier, contrôleur au sel, signalait +également quelques abus administratifs et en +sollicitait le redressement.</p> + +<p>Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé, +écrivit en marge du Mémoire: <i>A renvoyer au prévôt +des marchands, Claude Le Peletier.—L'auteur +ferait un excellent échevin!...</i></p> + +<p>Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la +fâcheuse idée d'adresser une copie de son Mémoire +au lieutenant-général de police. Le magistrat qui +dirigeait alors cette administration, s'appelait +Gabriel Nicolas de la Reynie. C'était un homme de +grand talent, un administrateur vraiment habile, +mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives. +La Reynie examina avec la plus grande attention +le document administratif qui lui était soumis. +La lecture achevée, le lieutenant-général de police +prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs +avec rapidité.</p> + +<p>Voici ce que contenait ce papier, écriture et +imprimé: <i>L'exempt Sarrazin conduira aujourd'hui, +17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé Louis +Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du +Roy</i>.</p> + +<p>Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire +des embellissements de Paris, n'était pas un conspirateur +bien redoutable. Le trône de France n'était +pas mis en péril par la franchise spirituelle du +contrôleur du grenier à sel, dont toute l'intervention +dans la politique s'était bornée à écrire que +Paris pouvait être plus heureusement éclairé et +mieux assaini.</p> + +<p>Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis, +et le contrôleur méditait dans sa prison sur le +malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie, et l'inconvénient +d'avoir mis un peu trop de sel dans un +mets administratif que nos magistrats n'assaisonnent +guère de cette façon.</p> + +<p>Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur +et parrain le duc de Gesvres. Etonné de +l'absence de son filleul, il en chercha la cause et +finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque.</p> + +<p>A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à +Louis XIV, qui fit mander le lieutenant-général de +police.</p> + +<p>—Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté, +d'un nommé Louis Pasquier?</p> + +<p>—Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire +en prison cet <i>écrivailleur</i>, pour s'être permis d'insulter +le gouvernement de Votre Majesté.</p> + +<p>—Entendons-nous, monsieur de la Reynie: +serait-ce pour ce Mémoire que vous avez emprisonné +son auteur?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Monsieur le lieutenant-général de police, +continua Louis le Grand d'un ton sévère, je vous +ai choisi pour faire respecter mon gouvernement, +non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier +est l'œuvre d'un fidèle sujet, d'un homme de +talent et de cœur; mon devoir sera de récompenser +celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir +injustement.—Allez bien vite réparer votre faute, +et gardez-vous désormais de tirer sur les soldats du +Roi...</p> + +<p>De la Reynie s'inclina et sortit.</p> + +<p>Le lieutenant-général de police se fit conduire +dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait +le For-l'Evêque.</p> + +<p>—Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le +magistrat au prisonnier; permettez-moi de vous +reconduire dans mon carrosse à votre domicile.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel, +<i>l'écrivailleur</i> Louis Pasquier, était élu à l'unanimité, +moins sa voix, échevin de la bonne ville de +Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait +emprisonner.</p> + +<p>Quelques jours après cette nomination, il y avait +fête à l'Hôtel de ville. Dans le cabinet qui précède +la grande salle des prévôts, deux hommes +parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général +de police, l'autre l'échevin Louis Pasquier.</p> + +<p>—Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier +du magistrat, un échevin vaut un lieutenant-général +de police, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est selon, maître Pasquier.</p> + +<p>—J'ai à vous réclamer le payement d'une dette. +Tenez, reconnaissez-vous ce billet?</p> + +<p>—Je ne nie jamais ma signature, répliqua le +lieutenant-général de police.</p> + +<p>—Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que +vous viendrez vous acquitter à sept heures du matin, +derrière le clos des Chartreux.</p> + +<p>—J'y serai avec ce qu'il faut pour cela.</p> + +<p>—C'est une galanterie dont je vous tiendrai +compte.</p> + +<p>Le lendemain soir, le lieutenant-général de police +et l'échevin assistaient au souper du Roi.</p> + +<p>—Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à +chaque instant sa main gauche sur son bras droit? +demanda Louis XIV au duc de Gesvres.</p> + +<p>—Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui +a faite l'échevin Pasquier.</p> + +<p>—Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant +à l'échevin, allez serrer la main du lieutenant-général +de police, celle que vous n'avez pas endommagée.</p> + +<p>«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je +ne vous ai pas fait magistrats pour tirer l'épée, +mais bien et uniquement pour utiliser au profit de +la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.»</p> + +<h3><a id="LA_POLITESSE"></a>LA POLITESSE</h3> + +<p>«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la +société qui s'est formée de son temps que l'Europe +a dû la politesse et l'esprit de sociabilité qu'on y +a vus régner depuis.»</p> + +<p>Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles +à un tel degré de splendeur que l'Europe la reconnut +désormais comme l'arbitre du bon goût, des +grâces et des belles manières, comme le type, le +prototype des bienséances dans le monde. Aujourd'hui +même, après deux siècles révolus, quand il +s'agit de beau langage, de questions de haute élégance, +d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique, +Versailles fait encore autorité.</p> + +<p>Nous aurons occasion de lui emprunter plus +d'un modèle, plus d'un exemple.</p> + +<p>La politesse est une façon de s'exprimer ou +d'agir qui suppose une culture suivie des qualités +de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup de bonté +et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit, +de délicatesse, afin de pouvoir discerner à +l'instant ce qu'il y a de mieux à faire, dans telle +ou telle circonstance.</p> + +<p>Etre affable et prévenant envers tout le monde, +ne montrer ni raideur, ni obséquiosité avec ses +supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses inférieurs, +constitue une des obligations de la politesse.</p> + +<p>Elle s'impose à nous dans la vie privée comme +dans la vie publique, dans les rapports d'intérieur +ou de famille, comme dans ceux du dehors.</p> + +<p>Entre femme et mari, il existe une politesse qui +les unit jusqu'à la fin. C'est un échange nécessaire, +indispensable, d'égards et de bons procédés. Veut-on +arriver à la somme possible du bonheur domestique? +il faut alors s'astreindre, de part et d'autre, +aux mêmes petits soins qu'avant le mariage.</p> + +<p>S'il vient à s'élever quelque différend, quelque +contestation, que l'on se garde d'en rendre les +enfants témoins: ce serait leur donner prise, et +compromettre le respect et l'obéissance auxquels +ils sont tenus.</p> + +<p>Cultivez leur cœur et leur esprit; inspirez-leur +le sentiment des vertus morales; faites marcher de +pair l'éducation et l'instruction, c'est-à-dire, joignez +aux connaissances scolastiques celle du savoir-vivre, +de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi +formerez-vous des sujets qui vous feront honneur +dans le monde.</p> + +<h3><a id="LE_TUTOIEMENT"></a>LE TUTOIEMENT</h3> + +<p>C'est une question très controversée que celle du +tutoiement.</p> + +<p>Un mari et une femme, appartenant au grand +monde, pourront bien se tutoyer dans l'intimité, +mais jamais devant une tierce personne, et encore +moins en public.</p> + +<p>Il est encore beaucoup de familles qui persistent +à repousser cette circonstance atténuante de l'intimité.</p> + +<p>Autrefois, dans la classe bourgeoise et même +parmi le peuple, les enfants ne tutoyaient pas leurs +parents, et certes ils ne les aimaient pas moins +pour cela. Mais vinrent les <i>Immortels principes</i>, qui +supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette +marque de respect.</p> + +<p>Le <i>vous</i> échappa à la guillotine, mais non pas à +la proscription. Un traité de politesse présenté à la +Convention, porte en toutes lettres:</p> + +<p><i>Article premier.</i>—La politesse de la République +est celle de la nature.</p> + +<p><i>Article second.</i>—Il n'y a pas de <i>vous</i> dans la +République; tous les citoyens sont des <i>tu</i>, des <i>toi</i>.</p> + +<p>Est-ce assez grotesque?</p> + +<p>Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper +cette occasion de bon rire. Nous nous rappelons +avoir vu jouer, sous la Restauration, une pièce intitulée +<i>les Trois Innocents</i>, dans laquelle un des +personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse, +lui disait avec autant d'esprit que de bonheur:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne connais à vos genoux<br /></span> +<span class="i0">Que <i>toi</i> de plus joli que <i>vous</i>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront +beau dire. Il est tout au moins choquant d'entendre +un jeune homme de vingt ans tutoyer son +grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts +ans, ou bien un oncle, une tante du même +âge. L'on rencontre même aujourd'hui des gendres +qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer +leur belle-mère.</p> + +<p>Où s'arrêtera le progrès?</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>La politesse entre amis est surtout nécessaire. +L'on se voit tous les jours, plusieurs fois même +par jour;—raison de plus pour apporter dans ces +entrevues une certaine réserve de ton et de manières. +Le tutoiement conduit à une grande familiarité, +laquelle mène à son tour à des brouilles +plus ou moins fâcheuses.</p> + +<p>On fera donc bien de ne se point laisser aller à +cette privauté de langage qui, du reste, n'est pas +une preuve probante d'affection, d'une sincère et +solide amitié. M<sup>me</sup> de Sévigné n'a jamais tutoyé sa +fille, et Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi +donc toujours, c'est ma vie, c'est mon âme +que votre amitié...</p> + +<p>«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de +celle que je sens pour vous; ce sont des terres +inconnues...»</p> + +<p>Que d'autres personnages célèbres, qui furent +liés entre eux d'une étroite amitié, ne pourrait-on +pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il y a danger, +et danger sérieux à notre époque, de trop se +familiariser. Ce temps est si fertile en naufrages de +toute sorte, que l'on s'y trouve exposé à de terribles +avaries. Votre ami du jour peut être reconnu, +le lendemain, pour un homme tout à fait indigne +d'estime.</p> + +<p>Quelques conseils pour en finir avec les amis.</p> + +<p>Règle générale et sans exception:</p> + +<p>Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos +amis, si vous ne voulez pas vous exposer à de +fâcheux mécomptes.</p> + +<p>«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de +l'antiquité, comme si vous deviez être un jour +ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus tard +vous deviez devenir amis.»</p> + +<p>Tout attaché qu'il nous paraisse, le cœur d'un +ami peut changer. M<sup>me</sup> de Maintenon devait en +avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a +écrit ces mots: «On est souvent trompé par des +amis de trente ans.»</p> + +<h3><a id="LE_COSTUME_OU_VETEMENT"></a>LE COSTUME OU VÊTEMENT</h3> + +<p>Le costume! cette science qui demande tant +d'art et de goût, pour arriver à une simplicité savante, +à cette espèce de laisser-aller, qui n'est point +le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux, +qui est presque du génie... Nos pères en avaient +bien compris l'importance. Ils en avaient fait un +tout complet jusque dans ses moindres détails.</p> + +<p>Rappelez-vous ces somptueux habits de velours +ou de soie, ces vestes de drap d'or et de toile d'argent; +cette cravate d'un tissu si fin, roulée nonchalamment +autour du cou, pour laisser à la tête +toute sa grâce et son balancement naturel; et ces +manchettes en points d'Angleterre, ces jabots en +point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus; +et ces chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies, +galons et diamants; et la poudre qui faisait +la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de soie +à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à +boucles d'or; et ces riches épées, à la garde étincelante, +si artistement travaillée.</p> + +<p>Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie +sans nom. Nous avons jeté sur nos épaules un +morceau de drap noir—habit ou redingote—qui +nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement. +Nos jambes, nous les insérons dans un +double entonnoir, afin d'en dissimuler les grosseurs +ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles, +ma foi! elles nous font un pied en forme de +sole. Et le chapeau, ce fameux tuyau de poêle, qui +n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase la +tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne +dirait-on pas qu'il a été inventé pour résoudre un +problème d'équilibre sur notre occiput?</p> + +<p>N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe +à cet accoutrement, nous donne l'air d'un croque-mort, +en deuil de quelqu'un ou de quelque chose.</p> + +<p>Quand on pense que toutes ces belles choses-là +nous sont venues en ligne directe de la perfide +Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux +Caton: «Delenda est <i>Albion</i>!»</p> + +<p>Heureusement, nos femmes se sont gardées de +nous suivre dans cette voie du laid et du ridicule. +Elles créent, elles inventent tous les jours et à toute +heure. Elles prennent partout, empruntent à tous +les siècles et à tous les pays. La soie, le velours, le +satin, le cachemire, les dentelles, les étoffes tramées +d'or et d'argent, les diamants et les fleurs, sont par +elles mis à contribution.</p> + +<p>Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette +des femmes. Notre costume, à nous, est stéréotypé: +toujours le même, à part quelques minces +changements,—et le même pour tous!</p> + +<p>Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un +millionnaire ou d'un descendant des Croisés +ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou +du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus +en renom; moyennant cent écus, il vous fournira +un habillement complet, tout pareil à celui de M. le +baron de Rothschild ou de M. le président de la +République. Or, quel est le bourgeois, quel est +l'ouvrier, qui, pour cette modique somme, ne voudra +pas se donner la satisfaction d'être mis comme un +archimillionnaire, ou comme le chef de l'État?</p> + +<p>Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit +luxe de vanité, et mieux encore, se livrer aux +fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que l'on +ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance +et le savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux +parvenus de la fortune, ainsi qu'aux parvenus des +révolutions, de refaire de fond en comble leur +éducation.</p> + +<p>Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser +avec cette grande existence qui est venue les surprendre +tout à coup; ils arriveront, à la longue, à +façonner leur nature commune aux délicatesses et +aux belles manières, qui sont chez ceux qui les +possèdent le résultat des traditions de famille.</p> + +<h3><a id="TYPES_DE_LELEGANCE_PARISIENNE"></a>TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE</h3> + +<p>De tout temps, en France, un nom plus ou moins +fantaisiste a servi à désigner ceux que l'élégance +réelle ou la prétention au succès en ce genre, +mettaient particulièrement en relief.</p> + +<p>On compte une très longue succession de ces +types. Les raffinés, les mignons, les muguets, sous +Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous la +Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués, +pendant la Régence; les hommes à bonnes fortunes, +sous Louis XV et Louis XVI; les incroyables, les +merveilleux du Directoire; les fashionables, et les +dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe, +les lions et les tigres dont nous allons nous +occuper.</p> + +<p>Puis vinrent, après la révolution de Février, les +daims, les gandins, puis les cocodès, puis enfin +les gommeux, qui forment aujourd'hui la dynastie +régnante.</p> + +<p>Cette dynastie se partage en deux branches; +branche aînée—<i>Haute gomme</i>; branche cadette,—<i>gomme</i>. +Jusqu'à présent, elles n'ont produit +aucune célébrité marquante. Nous ne nous y +arrêterons donc pas plus longtemps, et nous +passerons aux <i>lions et tigres civilisés</i>.</p> + +<h3><a id="LIONS_ET_TIGRES_CIVILISES"></a>LIONS ET TIGRES CIVILISÉS</h3> + +<p>Le mot <i>lion</i>, venu du monde anglais, indique +un personnage sorti de la ligne ordinaire par ses +aventures, ses excentricités, sa beauté, ou simplement +par un faste bizarre et hardiment exceptionnel.</p> + +<p>Le <i>tigre</i> se distingue par un luxe effréné, par sa +mise, par son langage, et des manières qui ne +sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de haute +volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances +sociales.</p> + +<p>Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde +en tigres, le roi Georges IV et Brumell, surnommé +le roi de Bath, sont encore cités comme les spécimens +les plus remarquables de l'espèce. Ils +luttaient entre eux d'excentricités les plus extravagantes.</p> + +<p>Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim +tellement collant, qu'il fallait deux domestiques +pour le précipiter dans ce double entonnoir, où il +ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell +se faisait coudre le sien (son pantalon) sur place. +Si le tigre royal ornait son parc de temples et de +mosquées, le tigre domestique mettait le feu à son +château pour en chasser les rats. L'un dépensait +des milliers de livres sterling pour entretenir des +poissons dans un ruisseau bourbeux; l'autre, pour +pêcher plus commodément les siens, lâchait les +écluses de ses étangs et inondait dix lieues de +pays.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues +à ses chevaux; le roi de Bath coupait les oreilles +aux siens. Georges IV s'habillait en chef écossais; +le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout, +et se promena un jour dans ce costume adamique +à Saint-James-Park.</p> + +<p>Cette excentricité fut la dernière.</p> + +<p>A quelques jours de là, dans une orgie, le tigre +domestique osa dire au tigre royal: «Georges, +sonnez pour avoir ma voiture!»</p> + +<p>Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là, plus +que sa pâture habituelle, soit par toute autre raison, +il accueillit fort mal cette innocente familiarité, +lui qui en avait toléré d'autres que l'on n'oserait +raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami; +et quand il devint officiel que le brillant Brumell +n'était plus l'heureux émule du roi, la faveur +publique l'abandonna.</p> + +<p>A cette funeste nouvelle, ses créanciers le +menacèrent de faire saisir ses revenus. Devant un +commencement d'exécution, il s'enfuit à Boulogne-sur-mer, +mettant ainsi la Manche entre lui et +les poursuites de cette sotte espèce d'individus, +qui s'imaginent que les dettes sont faites pour +être payées! C'est là que s'est éteint le vieux +beau, cet astre de la fashion britannique, entouré +encore à son coucher des admirations de la +foule:</p> + +<p>Le tigre s'était fait lion.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Après la mort de Brumell et celle de Georges IV, +le trône de la mode demeura vide. Ce fut lord Byron +qui s'en empara. Le dandysme anglais conserve +encore ses belles traditions de luxe, et le cite +comme l'un des plus grands novateurs, l'un des +puissants génies en matière de goût et d'élégance.</p> + +<p>De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent +le sceptre, parmi lesquels M. Haine tint le +premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il avait +tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que +de son luxe et de ses prodigalités; on parlait de +sa toilette en palissandre qu'il paya quarante mille +francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le +vîmes porter un habit vert-pomme, au printemps +de 1825, et un habit feuille-morte, pendant l'automne +de la même année.</p> + +<p>Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande +splendeur de son luxe rejeta bientôt sur le continent. +Quand vint le dernier jour de cette magnifique +excentricité, lorsque les membres du jury +furent appelés à prononcer sur les droits des parfumeurs, +des tailleurs, etc., etc., dont il avait usé +et abusé pendant son règne, des mystères incroyables +se révélèrent: un seul tailleur (et il en +occupait six) produisit un compte d'une année sur +lequel figuraient quatre-vingt-quatre habits,—cent +vingt-six pantalons,—trois cent cinquante-deux +gilets blancs,—trois cent seize idem de fantaisie,—et +deux mille trois cent cinquante cravates.</p> + +<p>Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes +les cours de l'Europe ont accordé des lettres de +naturalisation, fut assurément le comte d'Orsay, +notre compatriote. D'un consentement unanime, +on l'a proclamé le plus parfait modèle de l'espèce. +Il n'appartenait à aucune école; ses créations, ses +inventions fantastiques, déroutaient ses émules +aussi bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il +était toujours en avance sur eux.</p> + +<p>Surpris un jour par un violent orage, il n'eut +d'autre ressource pour s'en préserver un peu, que +d'emprunter une lourde capote à un invalide de la +marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements +ce drap grossier et rebelle, et lui imprimer le cachet +de sa propre distinction, qu'il en fit un vêtement à +la mode.</p> + +<p>Le véritable élégant procède de lui-même, il +n'attend pas les inspirations de son tailleur.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment +de la fortune fabuleuse qu'en fin de +compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a des +exigences de mouvement et de plaisir, des obligations +forcées, qui ne permettent pas de distraire +la moindre parcelle de son temps pour se livrer à +d'autres occupations, à d'autres préoccupations +que les siennes; on lui appartient corps et âme, +on s'absorbe, on s'identifie complétement en +elle.</p> + +<p>Confessons donc en toute humilité que le tigre +pur sang n'existe pas en France. Contentons-nous +des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et des +lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières +années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>En voici une esquisse assez complète:</p> + +<p>Nous avons eu David en costume romain, Garat +avec ses cravates monstres, ses gilets microscopiques +et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous +eu <i>notre</i> tigre royal, dans la personne de Murat, si +Napoléon n'eût réprimé ses goûts de parure somptueuse +et théâtrale.</p> + +<p>«Allez mettre votre habit de maréchal de +France, lui dit-il, le jour de l'entrevue des deux +empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à +Franconi.»</p> + +<p>Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes +les coutures, le chef surmonté d'une toque, avec +force plumes éclatantes et une grosse perle par +devant.</p> + +<p>Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant +assez bon tigre; mais son règne fut court. Il +passa bientôt aux lions et conserva ce titre jusqu'à +sa mort.</p> + +<p>Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à +l'aide de sa fameuse canne et d'un habit bleu à +boutons d'or. Il eut voiture et groom; il donna des +déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents +en un mois... Tout cela en pure perte!</p> + +<h3><a id="LA_LOGE_DES_LIONS"></a>LA LOGE DES LIONS</h3> + +<p>Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord +appelée la <i>loge des mauvais sujets</i>. Les dames en +particulier ne la désignaient pas autrement, ce qui +ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup +d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces +jeunes gens, au nombre de huit, ne méritaient pas +cette qualification, bien qu'ils affectassent des airs +tout à fait <i>régence</i>.</p> + +<p>Venus parfois au théâtre, après une orgie de +limonade ou d'eau sucrée, ils interrompaient la +représentation par leurs rires ou leurs conversations +à haute voix; mais le public se montrait si +mal disposé à leur égard qu'ils durent changer +de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent la prétention +de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine; +qu'ils se posèrent en juges et arbitres du bon goût. +C'est de ce moment là aussi, que les figurantes du +corps de ballet leur donnèrent ce nom de <i>lions</i> qui +leur est resté.</p> + +<p>Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre +épingles, les cheveux artistement bouclés, la fleur +à la boutonnière, étalant avec affectation leurs +gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune +serin, jaune citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard +pour les petits jours.</p> + +<p>Parmi eux figurait un journaliste du petit format, +Lautour-Mezeray. Nous le signalons en toutes +lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est lui +qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur +et d'une ampleur si disgracieuses. Il est mort préfet +d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille avoir son +âme... et ses pantalons!</p> + +<p>Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués +les plus assidus de la loge. Gentilhomme parfait +et de haute élégance, don Juan aussi heureux +que prodigue, il savait répandre l'or avec une +délicatesse exquise.</p> + +<p>Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à +ses amis et aux premiers sujets du chant et de la +danse, au foyer de l'Opéra, il fit circuler sur des +plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes +ou froides, de gâteaux et de bonbons, tout un +assortiment de riches bijoux: broches, boucles +d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour +quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela +dut faire; le lendemain, il n'était question que de +cela dans Paris.</p> + +<p>Une autre fois, il assistait à une soirée chez un +honnête bourgeois du Marais. Dans ce monde, les +choses ne se pratiquent pas précisément comme +au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se +retirer est venue, on n'entend pas crier:—Les +gens de monsieur le comte!—les gens de madame +la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent +pas, tenant sur leur bras la sortie de bal qu'on +pose sur les épaules, en attendant que la voiture +soit avancée.</p> + +<p>Non! tout se fait beaucoup plus simplement. +La <i>bonne</i> de la maison apporte les chapeaux, les +châles, les socques ou même les chaussons, que +l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son +bien, s'il le trouve; on se couvre, on s'emmitouffle +de son mieux, pendant que le maître ou la maîtresse +de la maison vous recommande,—suprême +attention de son hospitalité!—de prendre garde +au <i>chaud et froid</i>. Les trois quarts des invités s'en +vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les +temps douteux, il y a des files de parapluies en +guise de files de voitures. Les plus huppés s'en +retournent en fiacre.</p> + +<p>Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la +séduction de s'épanouir en ces modestes logis, tout +aussi bien que dans les salons les plus distingués. +La beauté a des duchesses dans tous les quartiers +et à tous les étages.</p> + +<p>C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire +que le comte Gilbert des Voisins se trouvait +dans l'antichambre de cette maison bourgeoise, où +il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait +d'offrir son bras à une jeune et jolie femme qui ne +pouvait retrouver son châle.</p> + +<p>Le mari s'impatientait et la tançait de belle +sorte: «C'était toujours la même chose!... Elle ne +savait jamais où elle mettait ses affaires... son +étourderie serait cause qu'il faudrait payer une +heure de fiacre, quand une simple course aurait +pu suffire... Et patati et patata...»</p> + +<p>La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle, +souffrait péniblement de ces reproches de mauvaise +humeur, faits en présence du cavalier accompli qui +l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait +son mari paralysait d'autant ses recherches. On y +voyait d'ailleurs fort mal. Dans ces réunions à la +bonne franquette, le salon n'est pas éclairé <i>a giorno</i> +et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet +fumeux.</p> + +<p>«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert, +au moment où le mari sans vergogne déplorait +les quelques sous de dépense en plus que sa +femme allait lui occasionner. Là-dessus, sortant +de son portefeuille un billet de cinq cents francs, +le gentilhomme le roula entre ses doigts; puis, +l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature, +la dame qui retrouva son châle.</p> + +<p>Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son +intention, éblouit la candide bourgeoise. Elle se +sentit superbement vengée de l'humeur parcimonieuse +de son mari; aussi, en descendant l'escalier, +la main qui avait tenu l'allumette fut-elle +récompensée par la pression reconnaissante et +émue d'une petite main qui tremblait.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>La loge des lions s'ouvrait rarement pour des +dames. Or il advint qu'un jour,—c'était un mardi +gras,—elle se trouva exclusivement occupée par +des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels? +où diable avaient-ils passé? Mystère et chuchotement +général. Cependant la représentation +de <i>Gustave III</i> n'en poursuivait pas moins son +cours.</p> + +<p>Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent +huit ours se tenant gravement par la +main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent vers la +rampe et saluent le public; puis, se mêlant au +groupe des danseurs, ils prennent part assez gauchement +au galop général. De temps à autre on +voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière; +cette patte, qui n'était pas toujours lancée +en mesure, avait subi le contact un peu rude d'un +pied de figurant.</p> + +<p>La plaisanterie n'eût pas été complète si le public +n'avait pas su à qui il avait affaire. Voici donc +que nos ours se réunissent en troupe, prennent +leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche +un énorme éventail, se mettent à en jouer avec +toute la désinvolture d'une marquise de l'ancien +régime:</p> + +<p>Les lions s'étaient faits ours!</p> + +<p>Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus +vifs applaudissements.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Revenons aux tigres.</p> + +<p>L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est +encore celle des auteurs et des artistes; mais bien +qu'elle réunisse les physionomies les plus tranchées, +les penchants les plus bizarres, les barbes +les plus splendides, elle n'offre aucun type complet. +On peut citer feu Pradier, le sculpteur, que +tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, +et en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, +pêcher des goujons sur les bateaux amarrés le +long du quai Voltaire.</p> + +<p>Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre +de tigre qu'à l'aide de nombreuses chaînes d'or et +de boutons plus nombreux encore, égarés dans les +volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait +à un Mondor de l'ancien répertoire.</p> + +<p>Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent +de se singulariser par un déguisement perpétuel? +Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler +à un <i>vieux de la vieille</i>; Duret, à un Arabe, etc., +etc. Ces nuances-là échappent à la foule, qui a +besoin d'être frappée profondément par une façon +d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des +procédés qui s'adressent à son imagination, la +soulèvent d'étonnement, la séduisent et l'entraînent +d'admiration.</p> + +<p>Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la +hauteur du tigre britannique.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="DU_SALUT_ET_DE_SON_IMPORTANCE" id="DU_SALUT_ET_DE_SON_IMPORTANCE">DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE</a></h2> + +<p>Le salut a une haute importance dans les relations +sociales; c'est la pierre de touche qui sert à +reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme sans +éducation.</p> + +<p>Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le +sexe des personnes auxquelles il s'adresse.</p> + +<p>Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre +promenade, saluez le premier les gens de votre +connaissance, et n'allez pas calculer la valeur de +votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau +venu, toutes ces distinctions, ces façons de s'y +prendre, qui sont d'un homme mal élevé.</p> + +<p>Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? +répondez-y avec empressement, quand bien +même il émanerait d'une personne inconnue, que +vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le +monde. Le prince de Condé avait pour principe +que l'on doit toujours rendre politesse pour politesse.</p> + +<p>Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait +ce beau pont dont la ville est si fière qu'elle en +a fait une chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Sur le pont d'Avignon<br /></span> +<span class="i0">L'on y danse tout en rond...<br /></span> +</div></div> + +<p>le prince reçut de belles révérences de quelques +demoiselles qui le regardaient passer, et y répondit +par un salut plein de courtoisie. Un de ses compagnons +lui ayant dit:</p> + +<p>—Il me semble, Monseigneur, que vous saluez +là des femmes bien légères!...</p> + +<p>—Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut +un autre, et de la sorte je ne suis pas exposé à ne +pas saluer les honnêtes femmes.</p> + +<p>C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple +du roi Louis XIV qui ne passa jamais devant une +femme,—fût-elle de la domesticité du château, +sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand +roi!» s'écriait M<sup>me</sup> de Sévigné, voulant dire par +là un roi bien élevé. En fait de royauté, c'est même +chose.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>La question du salut a donné lieu à de nombreuses +controverses. On s'en est occupé au Jockey-Club, +et voici comment elle fut résolue d'un +commun accord:</p> + +<p>«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut +lorsque deux hommes, accompagnés chacun d'une +dame, se rencontrent sur les degrés d'un escalier?»</p> + +<p>C'est évidemment à celui des deux qui tient à +passer pour le mieux élevé. C'est de ce principe, +à l'époque où nous sommes, qu'il faut nécessairement +s'inspirer dans les relations du monde.</p> + +<p>Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans +les corps constitués; il ne peut donc résulter pour +personne, en dehors des fonctions officielles, +l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut +résulte du désir de manifester tout à la fois le respect +d'autrui et l'oubli de soi.</p> + +<p>Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang +modeste saluât le premier celui qui appartenait à +une classe supérieure; aujourd'hui aucune prééminence +n'est imposée par l'organisation sociale. +Il n'y a plus que la supériorité individuelle qui +établisse une différence. Mais comment la déterminer, +par exemple, entre un avocat, un médecin, +un professeur, un millionnaire honnête, un +manufacturier, un armateur, un grand artiste, un +écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant +par caractère et par position? Nul n'oserait +prononcer, tous sont également honorables.</p> + +<p>Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir +devant son seigneur; aujourd'hui il n'y a plus de +seigneur; plus on a de valeur, moins on doit paraître +le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte +de dignité et de modestie; c'est faire preuve d'une +certaine abnégation de fierté, et même souvent +d'orgueil, ce qui est de bon goût.</p> + +<p>Remarquez bien que sur dix personnes qui se +posent et attendent qu'on prenne à leur égard l'initiative +du salut, neuf cèdent à des prétentions non +justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis +d'hier, des gens de condition douteuse et qui +veulent se donner un air de rang, une importance +qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre +chez un homme de race et de grande éducation.</p> + +<p>Il existe des procédés de convenance entre gens +comme il faut, que le simple bon sens indique et +explique sans avoir besoin d'étudier le cérémonial. +Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un +escalier, l'une montant, l'autre descendant, celle +qui, après avoir pris sa droite, se trouve du côté +de la muraille, devra se ranger pour laisser passer +l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la +rampe.</p> + +<p>Pour nous résumer, disons que, si deux hommes +qui se connaissent et se rencontrent, le mieux +élevé sera toujours le plus empressé à saluer le +premier.</p> + +<p>Si un homme rencontre une femme qui est de sa +société habituelle, il saluera le premier; s'il n'est +pour elle qu'une simple connaissance, il attendra +au contraire, qu'elle le salue.</p> + +<p>Et maintenant que cette question du salut est +vidée, rappelons quelques faits historiques où il +a joué un rôle considérable.</p> + +<p>En Suisse, le tyran <i>Gessler</i> fait placer son chapeau +sur un poteau portant une inscription qu'ordonne, +sous peine de mort, à tout passant de +s'incliner et de se découvrir devant cet emblème +du pouvoir. <i>Guillaume Tell</i>, indigné, se révolte et +refuse le salut; il en appelle aux armes, renverse +le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la +liberté de l'Helvétie.</p> + +<p>Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé +du sujet, lui a dû son plus beau chef-d'œuvre.</p> + +<p>Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui +dont la fortune a pour origine un coup de chapeau +donné par un de ses aïeux. Un roi d'Espagne—son +nom nous échappe—étant un jour à la chasse +avec un de ses courtisans, fut contraint de se retirer +dans une chaumière pour éviter la pluie qui +tombait à torrents. Le toit de la chaumière était +en si mauvais état que l'eau passait à travers.</p> + +<p>Touché de la situation désagréable de son compagnon, +situation à laquelle s'ajoutait encore un +rhume très violent, le roi lui dit: <i>Couvrez-vous!</i> +Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse +un décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, +afin qu'il ne fût pas dit qu'un sujet de <i>Sa +Majesté</i> catholique eût manqué à la <i>majesté</i> du +trône, avec l'assentiment du roi.</p> + +<p>L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait +la politesse du salut. Le sort lui devait bien de l'en +récompenser dignement un jour; c'est ce qui arriva +dans les dernières années de son règne.</p> + +<p>Les finances étaient alors complètement épuisées, +la France ruinée et aux abois. Déjà la noblesse +avait dû vendre son argenterie, et le Roi, le Grand +Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne +à la Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.</p> + +<p>Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence +à Paris d'un fameux banquier, nommé <i>Samuel +Bernard</i>, le Rothschild de ce temps-là, et qui jouissait +d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait +sauver le Roi et le royaume; mais on lui +avait si souvent manqué de parole, qu'il ne voulait +plus donner ni fonds, ni papier.</p> + +<p>En vain Desmarets lui représentait l'urgence, +l'excès des besoins de l'État; en vain essaya-t-il de +le toucher au cœur avec les grands mots de patrie, +du salut du royaume, etc. Un financier ne +connaît que les chiffres, il n'est sensible qu'aux +signatures et aux endos de bon aloi:—Samuel +demeurait inébranlable.</p> + +<p>—Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a +que lui, que lui seul, qui puisse nous tirer de là; +mais il faudrait peut-être que Votre Majesté lui +parlât elle-même.</p> + +<p>—Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le +de ma part à venir me trouver à Marly, je lui parlerai.</p> + +<p>Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la +promenade. Louis XIV, du plus loin qu'il le vit, +lui <i>ôta son chapeau</i> et lui dit:</p> + +<p>—Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu +Marly... Venez, nous allons le visiter ensemble.</p> + +<p>Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver +d'expressions capables d'exalter un prince si bon, +si grand, si affable, si généreux, etc. Il courut offrir +au contrôleur-général ses caisses, ses billets, +son crédit et sa signature sur toutes les banques +de l'Europe, ne cessant de répéter à tout venant: +«Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie, +mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté +son chapeau!!!»</p> + +<p>Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.</p> + +<h3><a id="LA_POIGNEE_DE_MAIN"></a>LA POIGNÉE DE MAIN</h3> + +<p>Tandis que le salut s'envoie respectueusement à +distance, la poignée de main, familière de sa nature, +se distribue à bout portant—et à bout de +champ.</p> + +<p>Elle a cela de commun avec le tutoiement, +qu'elle est comme lui un vrai trompe-l'œil. Elle +semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout +dévoué».—Eh bien! ne vous fiez pas trop à +cette affirmation; vous pourriez avoir à vous en +repentir.</p> + +<p>Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée +de main jouissait d'une juste considération. Elle +avait la force d'un contrat réputé inviolable. L'on +se montrait plus fidèle à un engagement pris de la +sorte, qu'à un engagement par écrit.</p> + +<p>Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il +fait dire à Gros-René, dans <i>le Dépit amoureux</i>:</p> + +<p>«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme +nous, est chose bientôt faite. Je te veux, me veux-tu?»</p> + +<p class="center"><span class="smcap">MARINETTE</span></p> + +<p>Avec plaisir!</p> + +<p class="center"><span class="smcap">GROS RENÉ</span>, <i>tendant la main</i>:</p> + +<p>Touche, il suffit.</p> + +<p>Marinette touche et le mariage est conclu; et +cette étreinte l'emportera sur la paille qu'ils veulent +rompre et qu'ils ne rompront pas.</p> + +<p>Mais alors la poignée de main n'avait rien de +commun avec cette chose banale, importée en +France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité +même, a perdu toute valeur.</p> + +<p>Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au +beau sexe; et c'est d'autant plus à regretter, +qu'en dehors de sa familiarité de mauvais goût, il +se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout +au plus tolérable chez une femme d'un certain âge. +Au moins peut-il avoir l'air, en pareille circonstance, +d'être une preuve de bienveillance et d'affection +véritable.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, +couvrez votre fille bien-aimée de votre sauvegarde, +qui suivez avec une attentive sollicitude tous ses +mouvements, veillez bien au contact magnétique, +à cette étreinte de deux mains qui se parlent et +se répondent à la muette, qui, grâce à l'agitation +de la contredanse, et surtout à l'emportement +du <i>galop</i>, peuvent se dire sans que personne l'entende: +«Je vous aime!—M'aimez-vous?»</p> + +<p>Mères prudentes, surveillez le langage des mains!</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="LES_VISITES" id="LES_VISITES">LES VISITES</a></h2> + +<p>Les visites sont un des devoirs les plus importants +de la société.</p> + +<p>Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, +les autres que l'on rend de son plein gré et à ses +heures.</p> + +<p>Au nombre des premières il faut ranger:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les visites de digestion qui ont lieu dans la +huitaine, à la suite d'un déjeuner ou d'un dîner +prié. Si un motif quelconque vous empêchait de +remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Avez-vous accepté une invitation à un grand +bal ou à une grande soirée? vous êtes tenu à rendre +visite, dans les huit jours, à la personne qui vous +a fait cette politesse.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Apprenez-vous qu'un événement heureux est +arrivé à un de vos amis ou une personne de votre +connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt est +le mieux.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Les visites de condoléance pour témoigner de +la part qu'on prend à la mort de quelqu'un, se font +aux amis intimes, le jour même de l'enterrement; +pour toute autre personne, quinze jours au plus.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Les visites de noces doivent être rendues dans +la quinzaine au père et à la mère qui vous ont +invité à la bénédiction nuptiale de leur enfant. +Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour +la leur rendre.</p> + +<p>6<sup>o</sup> Les visites du jour de l'an ont lieu le jour +même, pour les père et mère, oncle et tante, frère +et sœur aînés; c'est la veille que l'on va voir les +grands parents.</p> + +<p>Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou +déposez votre carte.</p> + +<p>On a les huit premiers jours de janvier pour +faire sa visite à ses amis, et la quinzaine pour les +personnes moins intimes.</p> + +<p>Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver +de bonnes relations.</p> + +<p>Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une +toilette soignée, pour les hommes comme pour les +femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de +celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans +quoi vous vous exposeriez à vous trouver en faute. +L'on est si friand d'innovations en France, que +tout y change souvent, du soir au matin:—Modes +et gouvernement.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Il est généralement reçu dans la Société de ne pas +faire de visites avant trois heures, et après six heures.</p> + +<p>Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de +gêner la maîtresse de la maison dans les apprêts +de sa toilette; et trop tard, de la déranger également. +Un peu de répit est toujours nécessaire +avant le dîner. En outre, il est bon de ne pas se +donner l'air d'un parasite en quête.</p> + +<p><i>Règle générale</i>: Ne dérangeons jamais personne +à l'heure de son dîner, et encore moins pendant +son dîner.</p> + +<p>Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un +jour qu'il était allé rendre visite à un surintendant +des finances. Il fut reçu de fort mauvaise grâce et +à peine reconduit.</p> + +<p>—Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui +dit le financier, si je ne vous accompagne pas jusqu'à +votre carrosse, mais vous savez, il est l'heure +<i>dînatoire</i>.</p> + +<p>—Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et +de plus, la rue est fort <i>crotatoire</i>.</p> + +<p>Autre preuve:</p> + +<p>Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, +s'était rendu à la Ferté-Milon pour y affermer une +de ses terres, la terre de Muret. Il était midi, quand +le prince se présenta en habit de voyage chez le +tabellion de l'endroit, M<sup>e</sup> Arnould Cocault. Arnould +dînait, et sa femme, qui était sortie de table, se +trouvait sur le pas de la porte, attendant que le +garde-notes eût fini son repas.</p> + +<p>Le prince demanda maître Arnould.</p> + +<p>—Y <i>daine</i>, répondit la chère femme.</p> + +<p>—Mais ne pourrait-on pas lui parler?</p> + +<p>—Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y +parle pas.</p> + +<p>Le prince insiste:</p> + +<p>—Je vous dis que non, encore une fois; il faut +qu'Arnould daine; assisez-vous sur c'banc, en +attendant.</p> + +<p>Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et +dit au tabellion de dresser un bail pour la terre de +Muret.</p> + +<p>—Vous êtes le fondé de pouvoirs?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vos nom et prénoms?</p> + +<p>—Henri de Bourbon.</p> + +<p>—Henri de Bourbon!—Vos qualités?</p> + +<p>—Prince de Condé, premier prince du sang, +seigneur de Muret.</p> + +<p>Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de +Son Altesse, excusant de son mieux sa femme et +lui, de leur ignorance et de leur erreur.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: +«Il faut qu'Arnould daine!»</p> + +<p>L'aventure passa de bouche en bouche, et donna +lieu au proverbe qui est encore resté dans le pays. +Quand on est forcé d'attendre, on se dit en manière +de consolation:</p> + +<p>«<i>Il faut qu'Arnould daine!</i>»</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Revenons à notre sujet:</p> + +<p>Vous vous présentez dans un salon. Le maître +et la maîtresse, ou seulement l'un des deux, vous +reçoivent. Après les salutations d'usage, vous vous +informez de leur santé et de celle de la famille. +C'est le préliminaire obligé de toute visite comme +de toute rencontre à la ville;—formule banale, +si l'on veut, mais très commode évidemment pour +entrer en conversation.</p> + +<p>Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs +personnes sont déjà réunies au salon, faites une +très légère inclination de tête, et allez droit +au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur +adressez un salut particulier, et vous tournant +aussitôt vers le demi-cercle formé par la compagnie, +vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.</p> + +<p>Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une +nécessité absolue, auquel cas vous le poserez à +terre ou sur une chaise,—jamais sur un meuble.</p> + +<p>Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne +partez pas sans avoir remis votre gant.</p> + +<p>Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous +jugez à propos de prendre congé, retirez-vous discrètement +et sans attirer l'attention.</p> + +<p>Dans une réunion quelconque où la foule est +nombreuse, on peut à la rigueur s'éclipser. Le procédé +est un peu leste; mais il est toléré, grâce à son +estampille britannique. Cela s'appelle le <i>Départ à +l'Anglaise</i>.</p> + +<p><i>A l'Anglaise!</i> mot véritablement magique, qui +comprend tout, qui explique tout, qui dispense de +tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le prononçait-on.</p> + +<p>Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune +seigneur de sa suite trottait à la portière, sur un +cheval très fringant. La bête, avec ses soubresauts, +lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la +voiture. Alors Sa Majesté se penchant quelque peu +en dehors, cria à l'écuyer.</p> + +<p>—Vous me crottez, Monsieur!</p> + +<p>Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle +manière de monter à cheval, crut que le roi l'en +félicitait et répondit aussitôt:</p> + +<p>—Oui, sire! <i>A l'Anglaise!</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Quand vous vous levez pour prendre congé, si +vous êtes seul, laissez-vous reconduire jusqu'à la +porte du salon, mais pas au delà. Dans le cas où +votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin +de couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous +exposez pas à renouveler,—quoique dans des +proportions minuscules,—la lutte que soutint le +duc de Coislin.</p> + +<p>Le duc passait à juste titre pour le modèle le +plus complet de l'homme de cour, sous Louis XIV. +C'est à ce point que sa politesse était devenue proverbiale. +Il arriva cependant qu'il eut affaire un +jour à quelqu'un de même force que lui.</p> + +<p>Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le +duc le voulut reconduire jusqu'à la rue. Refus et +prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du +duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il +n'aurait pas le dernier mot, prit le parti de fermer +à double tour la porte du vestibule, et d'empêcher +ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.</p> + +<p>Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. +Comment se sortir de là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une +idée lui traversa le cerveau. Il ouvre la +fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas +l'espace à franchir trop considérable, il saute dans +la rue, court au carrosse de l'étranger, et s'y +présente encore assez à temps pour le saluer +une dernière fois avant qu'il ne soit monté sur +le marchepied.</p> + +<p>—Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui +vous a porté ici?</p> + +<p>—C'est le respect que je vous dois, Monsieur +l'ambassadeur, répondit M. de Coislin, et pas autre +chose.</p> + +<p>—Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! +vous seriez-vous blessé?</p> + +<p>—N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit +que je vous aie rendu mes devoirs. Mais souvenez-vous +une autre fois de ne plus vous opposer à mes +désirs.</p> + +<p>M. de Coislin s'était démis le pouce de la main +droite en sautant par la fenêtre. Louis XIV ayant +appris la chose, envoya son chirurgien Félix.</p> + +<p>Après un pansement assez douloureux, le duc +voulut faire honneur au praticien et le reconduire +jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa naturellement, +et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un +par la clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se +démit de nouveau le pouce, et il fallut procéder +immédiatement à une seconde opération, plus douloureuse +que la première.</p> + +<p>L'excès en tout est un défaut, comme le dit un +vieil adage.</p> + +<h3><a id="LA_CARTE_DE_VISITE"></a>LA CARTE DE VISITE</h3> + +<p>Cette petite monnaie de convention, qui sert à +nous alléger dans nos obligations si nombreuses, +ne laisse pas que d'avoir une importance relative +très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.</p> + +<p>Dans les occasions où la carte peut tenir lieu +d'une visite personnelle, on devra la remettre +soi-même, en la marquant d'une petite corne au +coin.</p> + +<p>Immédiatement après avoir reçu une invitation +pour un bal ou une grande soirée, on portera sa +carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la +personne qui nous a fait cette gracieuseté.</p> + +<p>Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis +d'adresser sa carte par la poste, sous enveloppe. +Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes +dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: +d'autres enfin plient la carte par le milieu, ce qui +veut dire qu'elle est pour toute la famille.</p> + +<p>A cette époque du renouvellement de l'année, +il faut envoyer sa carte non seulement à ses amis, +mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des +rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous +dispensera pas, pour la plupart d'entre eux, de la +visite de rigueur; mais on vous en saura très bon +gré.</p> + +<p>Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention +aux cartes qu'on reçoit, on fait beaucoup +plus encore attention à celles qu'on ne reçoit +pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir +oublié, et il est de bonne pratique, en toute circonstance, +d'observer les obligations consacrées +par l'usage.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="LA_PRESENTATION" id="LA_PRESENTATION">LA PRESENTATION</a></h2> + +<p>Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, +<i>Quousque tandem</i>, etc.?</p> + +<p>On sait que nos aimables voisins ne se parleraient +pas de toute une soirée, avant d'avoir été l'un à +l'autre présentés. Plutôt mourir, plutôt sécher d'ennui +sur place, que de manquer à cette cérémonie. +Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du +nombre des victimes qu'il fait chaque année à Londres. +Ce sont autant de présentations manquées, +autant de présentations rentrées.</p> + +<p>Voici le rite suivi en pareille circonstance:</p> + +<p>Un élégant, un gommeux—appelez-le comme +vous voudrez—arrive, flanqué d'un sien ami. +Après les salutations d'usage, il le présente à la +maîtresse de la maison.</p> + +<p>—Madame la baronne, mon ami intime, monsieur +de ***.</p> + +<p>La baronne s'incline gracieusement et avec un +sourire aimable:</p> + +<p>—Monsieur!...</p> + +<p>Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, +qui répond:</p> + +<p>—Madame!...</p> + +<p>Quelquefois, on allonge ce <i>discours</i>; on l'agrémente +d'une formule banale empruntée à la civilité +puérile et honnête:</p> + +<p>—Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant +Madame, de l'honneur que vous voulez bien me +faire, etc.</p> + +<p>Elle répondra:</p> + +<p>—Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; +je l'ai souvent entendu prononcer chez madame +de ***, etc.</p> + +<p>Et tout est dit: voilà qui est fait.</p> + +<p>Il n'en allait pas ainsi autrefois.</p> + +<p>Un gentilhomme se présentait bien différemment. +Tout d'abord il avait envoyé un message pour solliciter +la faveur d'être reçu. Puis, au jour fixé, il +arrivait en habit de gala. Après une révérence des +plus décentes et des plus gracieuses,—car l'on +apprenait alors la politesse du corps, des bras et +des jambes, de la tête et des yeux,—il s'approchait +de la dame, lui prenait la main, qu'il portait respectueusement +à ses lèvres, puis il lui adressait un +compliment des mieux tournés. Alors, c'était une +affaire d'État que le compliment! Chacun s'y escrimait +de son mieux, chacun y voulait raffiner.</p> + +<p>Convenons que les <i>monsieur</i> et <i>madame</i> d'aujourd'hui +sont bien plus expéditifs et surtout plus faciles +à débiter. Cela met la présentation à la portée de +tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui +déborde, de très prochain avénement des nouvelles +couches, la précaution n'est pas inutile.</p> + +<p>En attendant, il faut se conformer aux règles établies. +Si donc, après votre réception, on vous a +invité à revenir, remettez ou faites remettre votre +carte, le lendemain même, en ayant soin de la +marquer d'une petite corne, ou de la plier par le +milieu.</p> + +<p>Une présentation qui eut dans le monde un grand +succès d'esprit, est celle du marquis de Jaucourt à +Louis XVIII. Elle se rattache à une aventure tragi-comique, +arrivée quelque temps avant la première +révolution, et qui caractérise bien la différence des +mœurs galantes de l'ancien régime avec celles de +nos jours.</p> + +<p>Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable +de sa personne, mais de cette beauté mélancolique +et douce qui l'avait fait surnommer à la cour <i>Clair +de Lune</i>. Bien venu de la duchesse de La Châtre, +dont il était le chevalier assidu, un soir, à une heure +assez avancée de la nuit, il dut la quitter par suite +du retour inopiné du duc.</p> + +<p>Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le +marquis avait appris à manœuvrer le ressort d'une +petite porte située au bout du parc. Mais, pressé +comme il l'était de disparaître au plus vite, il +négligea la précaution indispensable, et la porte en +se refermant, saisit et arrêta net au passage un de +ses doigts.</p> + +<p>Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien +comparativement au cruel embarras où se trouvait +placé le marquis. Impossible d'appeler à son aide..., +c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors? +M. de Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt +résolue. «Quand on ne peut pas dénouer le nœud, +se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et tirant +aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure +demeurée prisonnière.</p> + +<p>Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir +sauvé la situation moralement. Mais il avait compté +sans le jardinier, qui, en faisant sa tournée du +matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré, +Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien pu se passer céans? Quelque +lutte assurément, entre voleurs et assassins +qui n'auront pas pu s'entendre.</p> + +<p>Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction +en main, conter la chose au duc de La Châtre.</p> + +<p>A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le +duc comprit tout de suite que ce n'était ni à sa +bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais pour ne +point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda +dans son sens, exagéra même sa frayeur, et, après +l'avoir généreusement récompensé, il le congédia +en lui recommandant le secret le plus absolu.</p> + +<p>Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme +qu'il avait parfaitement devinée.</p> + +<p>La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent, +et convinrent entre eux de divorcer. M. de +Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa la duchesse.</p> + +<p>Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité +d'être présenté à Louis XVIII, le hasard voulut +que, le jour même de la présentation, le duc de La +Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était +donc à lui qu'incombaient les fonctions d'introducteur; +et voici la façon spirituelle dont il s'y prit:</p> + +<p>—Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma +femme.</p> + +<p>Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne +put s'empêcher de rire, et les assistants firent de +même. Le mot eut un grand succès et fut répété +le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et +des princes.</p> + +<p>C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime, +à la cour aussi bien que dans la haute société.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="LES_SALONS" id="LES_SALONS">LES SALONS</a></h2> + +<h3>JADIS ET AUJOURD'HUI</h3> + +<p>De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France; +mais il est dispersé, abandonné à lui-même; il se +dépense en petite monnaie. Ce qui lui manque, ce +sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois, +où il venait se former, se polir au contact de l'intelligence, +du génie et de la beauté, et où il rencontrait +des modèles de perfection en tout genre.</p> + +<p>Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine +continue de toutes les distinctions sociales; et les +femmes, malheureusement, n'ont pas été épargnées +dans le naufrage.</p> + +<p>«Le glas de la haute société a sonné, disait un +jour le prince de Talleyrand à un personnage de +l'Empire, et le premier coup qui a tinté est votre +mot moderne de <i>femme comme il faut</i>!...»</p> + +<p>Le prince avait raison. En effet, cette femme, +venue de la noblesse ou de la bourgeoisie, pourra +bien réunir le bon goût, la grâce et la distinction, +en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on +appelle le ton; mais il lui manquera toujours ce +cachet particulier, ce parfum de délicatesse, qui ne +se rencontraient que dans le monde de la cour. Il +en est de même pour les hommes. Demandez aux +vieillards à qui il a été donné de voir les derniers +types du grand seigneur et de la grande dame de +Versailles, et dites-vous bien que leur admiration +n'est pas exagérée.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Un des salons où se réunissaient de préférence +ces débris de l'ancienne cour, était celui de la princesse +de Vaudemont, si spirituelle, si bonne, si parfaitement +distinguée, que ces qualités morales +faisaient oublier en elle les disgrâces physiques. +Elle portait, en Montmorency, dans sa personne +aussi bien que dans ses armes. Là venaient les +Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil, +les Mouchy, les Polignac, les Louvois, les +Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc., tous les +grands noms de la monarchie.</p> + +<p>Il y avait le salon de madame la comtesse de +Vaudreuil, où se trouvaient la plupart de ces personnages. +Le comte de Vaudreuil, malgré son âge, +rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de +l'ancienne cour. D'un dévouement à toute épreuve, +il eut un jour une discussion assez vive avec le +comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour +lui exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi +brouillés après trente ans d'amitié.</p> + +<p>—Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu +as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que +je suis ton meilleur ami.</p> + +<p>Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm, +sœur du duc de Richelieu. C'était le rendez-vous +de l'aristocratie intelligente, ce groupe modéré +et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les conquêtes +de la Révolution dans ce qu'elles avaient +de bon et de raisonnable, qui prenait l'honneur +national pour drapeau, et pour devise—l'égalité +par le talent. Là, se rencontraient presque tous les +jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo, +l'ambassadeur de Russie, l'abbé de Féletz, Villemain, +etc., etc.</p> + +<p>Chez madame la duchesse de Duras, l'élément +aristocratique dominait, mais toutes les sommités +de l'intelligence y étaient parfaitement accueillies. +C'était un temple où brûlait sans cesse une +cassolette en l'honneur de Chateaubriand. Madame +de Duras s'était fait en quelque sorte le machiniste +passionné de la politique et de la gloire de son +ami.</p> + +<p>Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la +littérature tenait plus de place que la politique. +Toutes les intelligences, toutes les célébrités y +avaient accès, sans acception de partis. Le duc +Decazes, le comte Beugnot; MM. Villemain, Cousin, +de Barante; les amis du prince de Talleyrand et la +belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires, +étaient les hôtes habituels de ce salon, où +affluaient aussi un grand nombre de jeunes et jolies +femmes, élégantes et lettrées.</p> + +<p>Citons également le salon de la duchesse de Broglie, +fille de madame de Staël. C'était le foyer de +l'opposition parlementaire et des sympathies orléanistes. +L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin +Constant, des tribuns, des publicistes, des pamphlétaires; +on eût dit d'un salon de la Ligue, où l'on +jouait à la popularité, comme les enfants jouent +avec le feu.</p> + +<p>On recevait chez madame Gay, où trônait déjà +sa fille, la belle Delphine, qui fut plus tard madame +Emile de Girardin, et dont vers ce temps et à son +insu, quelques personnages de la cour voulaient +unir, par un mariage secret, l'éblouissante jeunesse +à la vieillesse mélancolique du comte d'Artois, +resté fidèle à la mémoire de la marquise de +Polastron.</p> + +<p>MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier, +Alfred de Vigny, Mérimée, Sainte-Beuve, de Girardin,—nous +en passons—s'y rencontraient côte +à côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens +n'étaient pas moins curieux qu'instructifs.</p> + +<p>Le salon de madame Récamier mérite une place +à part, en raison de sa célébrité et du rôle considérable +qu'il a tenu pendant près de quarante ans. +Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine +le récit des <i>Soirées de l'Abbaye-au-Bois</i>. En +voici un fragment qui, certes, est un des beaux +morceaux de la langue française.</p> + +<p>Après avoir passé en revue la vie de son héroïne, +l'auteur conclut par les réflexions suivantes:</p> + +<p>«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent +maintenant les salons vides où brillèrent naguère +toute la grâce, toute la passion, tout le génie +de la moitié d'un siècle.</p> + +<p>«Quand je repasse par hasard dans cette grande +rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant +la petite porte de la maison où vécut et mourut +Ballanche, je m'arrête machinalement devant la +grille de fer de la cour silencieuse de l'abbaye, sur +laquelle ouvrait l'escalier de Julienne. Je regarde +et j'écoute si personne ne monte ou ne descend +encore les marches de cet escalier.</p> + +<p>«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil +qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, +les pas de tant de femmes charmantes, de tant +d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les +noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la +gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la +France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit; +tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, +l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du +monde.</p> + +<p>«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme +de corps, mais valide d'esprit et devenu +tendre de cœur, foula deux fois par jour pendant +trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour +à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour +les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant +dans sa renommée future; Béranger qui souriait +trop malignement des aristocraties sociales, mais +qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les +aristocraties de Dieu: la vertu, les talents, la +beauté;</p> + +<p>«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le +duc de Doudeauville, Sosthène de Larochefoucauld, +son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de +Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces +salons les piétés actives de leur foi; Lamennais, +dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, +mais sincères, dans lesquelles il vécut et +mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur +ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique, +ennemi de tous les excès et prêchant la modération +dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât +jamais sa raison;</p> + +<p>«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux +tout voisin de ce salon profane, élève du +comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont +la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément +attique amollissait les controverses, et qui pardonnait +de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût +par l'amour au diapason de ses vertus;</p> + +<p>«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur +demandant pardon de son triomphe à Paris, comme +le premier Alexandre demandait pardon à Athènes +ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes +contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère +alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée +de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, +luttant de grâce avec madame Récamier dans son +salon; la marquise de Lagrange, amie de cette +reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant +dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, +des nouvelles, des poèmes féminins, qui ne cherchent +leur publicité que dans le cœur;</p> + +<p>«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique +et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes +et chantée par Béranger, le poète du rire amer; +madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés, +auxquels il ne reste que la voix de mère qui +fait son inspiration; madame Delphine de Girardin, +ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de +poésie avec tout le siècle, hélas! morte avant la +première ride sur son beau visage et sur son esprit;</p> + +<p>«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait +penser en l'écoutant; son amie inséparable, la +duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi +forte, mais plus souple de conversation; la princesse +de Belgiojoso, belle et tragique comme la +Cinci du Guide, éloquente et patricienne comme +une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan; +mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant +Hugo et Racine devant Chateaubriand;</p> + +<p>«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie +à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination +d'un auditoire ivre de sons; Vigny, rêveur +comme son génie trop haut entre ciel et terre; +Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout +le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fixait +pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis, +improvisateur léger quand il était debout, poète +pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant +en homme de madame de Girardin en femme, seul +capable de donner la réplique aux femmes de cour, +aux femmes d'esprit, comme aux hommes de génie;</p> + +<p>«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais +roulant déjà à des hauteurs où l'art et la politique +se confondent dans son jeune front de la politique +et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; +Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami, +qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de +Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il +était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui +vous comprennent tout entier, et dont le souvenir +est une providence que vous invoquez, après leur +disposition d'ici-bas dans le ciel;</p> + +<p>«Ampère, savant aussi profond que brillant +écrivain; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces +et par des femmes de cour, qui était devenu +morose et grondeur contre le siècle, mais dont les +épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient +pas; de Latouche, esprit républicain qui exhumait +André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, +dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec +Anacréon, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, +insoucieux de tout, hormis de renommée, +mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire +la gloire.</p> + +<p>«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, +entre deux fortunes, esprit qui ne se +révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût +l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, +l'anti-napoléonien converti par popularité.</p> + +<p>«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile; +moi-même enfin, de temps en temps, quand le +hasard me ramenait à Paris.</p> + +<p>«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir +se joignaient, comme un fond de table ou de +cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, +modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte +de Belisle; ceux-là personnages de conversation et +non de littérature, apportant dans ce salon le plus +facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée, +ce que l'on appelle les hommes sans +prétention.</p> + +<p>«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre, +juge intelligent de la scène, souvent plus dignes +d'y figurer que les acteurs.</p> + +<p>«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités +littéraires, hommes de gloire, hommes d'agrément, +femmes illustres et charmantes, acteurs de cette +scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout +cela est devenu, depuis le jour où un modeste cercueil, +couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortège +d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye-au-Bois?</p> + +<p>«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps +son tombeau, comme une scène éternelle de +sa mémoire, sur un écueil de la rade de Saint-Malo, +dort dans son lit de granit battu par l'écume +vaine et par le murmure aussi vain de l'Océan +breton; Ballanche repose, comme un serviteur +fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, +couché aux pieds de la morte à laquelle il n'aurait +pas voulu survivre!</p> + +<p>«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des +déserts d'Amérique aux déserts d'Egypte, sans +trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans la +foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie +de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette +comme les fleurs de la vie, sur le cercueil de son +amie.</p> + +<p>«Les Mathieu de Montmorency dorment dans +une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant +aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une +retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, +des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours +étincelantes de bile, <i>splendida bilis</i> (Horace); +il étudie l'<i>envers</i> des évènements et des hommes, +en se moquant souvent de l'<i>endroit</i>, et il n'a pas +toujours tort, car dans la vie humaine l'endroit est +le côté des hommes, l'envers est le côté de Dieu.</p> + +<p>«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme +César mourant, du manteau de sa renommée, écrit +dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels +il assiste du haut de son génie.</p> + +<p>«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, +dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée, +de la République et de l'Empire!</p> + +<p>«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le +reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement +peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était +confié à son nom, nom qui est devenu depuis +Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec +lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour +le sort du monde, la veille des batailles!</p> + +<p>«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour +pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit +nourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations +par la justice ou l'injustice de ma patrie, je +cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un +prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, +non pour la gloire, mais pour le pain!...»</p> + +<p class="caption">Avril 1869.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>A cette liste des salons marquants de la Restauration, +l'on pourrait en ajouter bien d'autres qui +furent, pour la jeunesse d'alors, autant d'écoles +vivantes où elle se formait à la vie politique et +littéraire, en même temps qu'aux traditions élégantes +du monde.</p> + +<p>Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans +acception de partis, de condition sociale. Le mérite +et le talent y marchaient de pair avec le blason. +C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol, +préfet de la Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville, +on voyait les écrivains en renom, les hommes éminents +dans les arts et dans les sciences, mêlés et +confondus avec les premiers personnages de +l'État.</p> + +<p>Il en était de même chez le duc d'Aumont, un +des quatre premiers gentilshommes de la chambre +du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc. Ses +bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population +parisienne. Une particularité de très bon +goût les faisait rechercher avec fureur: ainsi, à +côté des grandes dames de la cour et de la ville, on +voyait figurer les grandes dames du théâtre.</p> + +<p>Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique, +mademoiselle Noblet, à la danse si suave et si +décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut +depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient +dans tout l'éclat de leur beauté et de leur +talent, et les femmes les plus titrées les accueillaient +et les traitaient d'égales à égales.</p> + +<p>Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est +à cause des accusations sans cesse renouvelées +contre la prétendue arrogance de l'ancienne aristocratie +et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier +fait qui fera justice de ces attaques ridicules:</p> + +<p>Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant +l'émigration, de souper tous les ans, le soir +de sa fête, chez le comte de Vaudreuil. Cette habitude +continua après le retour de la famille royale +en France, et chaque année la comtesse prenait +soin d'arranger une soirée qui pût amuser le +prince.</p> + +<p>Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita +l'artiste à venir chanter chez elle. A cette époque, +Garat, qui commençait à vieillir, avait épousé une +jeune personne dont la voix était fort belle; et tous +deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En +conséquence, il est inutile de dire qu'ils avaient +été rémunérés d'avance très largement, et plus inutile +encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir l'un +et l'autre.</p> + +<p>Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se +disposait à partir.</p> + +<p>—Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous? +demanda-t-il à la comtesse.</p> + +<p>—Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé +prendre sur moi de l'inviter à la table de Votre +Altesse Royale.</p> + +<p>—Allons donc, reprit vivement le prince, je ne +veux point de ces choses-là; je vais l'inviter moi-même.</p> + +<p>Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau +à la main:</p> + +<p>—Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur +Garat? lui dit-il avec une aimable familiarité. Quand +on chante comme vous venez de le faire, avec une +voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un +besoin de se coucher de bonne heure; et puis, je +vous avertis que nous garderions Madame.</p> + +<p>Garat et sa femme prirent place à table, et furent +pendant tout le repas, l'objet des attentions les +plus courtoises de la part du prince. Garat s'en +montra profondément touché; il rappelait souvent +le fait dans ses conversations, et toujours avec une +émotion nouvelle.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>La révolution de Juillet vint jeter une grande +perturbation dans le monde parisien. Elle lui enleva +toutes ses notabilités, toutes les personnes de distinction +qui se faisaient remarquer par cette délicatesse +de ton élégante, par cette dignité simple et +naturelle qu'on ne rencontrait qu'à la cour des +Bourbons de la branche aînée.</p> + +<p>Les héros de Juillet n'étaient pas précisément +des héros de salon. Ils ne brillaient ni par l'élégance, +ni par le savoir-vivre. C'est à ce point que, +dans les premiers temps, on en vit beaucoup se +présenter aux Tuileries dans un négligé de toilette +singulier vraiment remarquable. Ils y venaient en +redingote, pantalon de couleur, cravate item, et +bottes crottées.</p> + +<p>Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient +alors les fonctions de chambellans, furent +obligés—ceci est à la lettre—d'établir au bas du +grand escalier, des décrotteurs en permanence. Et +ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces +étranges visiteurs de se laisser approprier, tout +au moins par les pieds.</p> + +<p>Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en +quelque sorte se croire autorisés à ce laisser aller +par l'exemple même de Louis-Philippe.</p> + +<p>Sans parler des poignées de main devenues +légendaires, le roi-citoyen, dans ses façons d'être +et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli +complet de la Majesté royale. Il se donnait en +spectacle sur le balcon du Palais-Royal, il s'y montrait, +entouré de ses enfants, jeunes filles vêtues +de blanc, jeunes princes revenant du collège. +Puis, comme intermède, il chantait la <i>Parisienne</i> +ou la <i>Marseillaise</i>, aux applaudissements réitérés +de la multitude.</p> + +<p>Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau +gris émaillé d'une cocarde tricolore, portant +son parapluie sous le bras, comme un bon bourgeois +du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur +d'une grande puissance étrangère, qu'il eût mieux +valu abolir tout de suite la royauté que de la +rabaisser ainsi aux yeux du peuple.</p> + +<p>Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a +quelque ressemblance avec le théâtre; il commet +toujours une faute en négligeant la mise en scène. +Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter +la vanité des masses, de conquérir leur sympathie +et leur appui, ne servirent à rien. Elles ne sauvèrent +pas plus le trône de Juillet, au jour du danger, +que le développement donné par lui aux intérêts +matériels et à la prospérité publique.</p> + +<p>C'est de cette époque que date l'ère des affaires +et de l'agiotage. Un goût de luxe et de bien-être +excessif, et par contre un besoin impérieux d'argent, +se répandirent dans toutes les classes. <i>Enrichissez-vous!</i> +avait dit, dans un banquet fameux, le +ministre dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre +du jour; il devint le guide des consciences, le but +de tous les efforts. Nos mœurs, déjà fort entamées, +en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent +profondément sous l'action dissolvante de cette +fièvre de l'or.</p> + +<p>Puis éclata la révolution de Février, qui livrait la +Société aux mains de la démocratie. L'air malsain +de la rue pénétra dans les appartements, et en +chassa ce qui restait encore de l'élégance et de la +courtoisie françaises.</p> + +<p>Muselée par Napoléon III, la démocratie reparut +triomphante au 4 Septembre. Depuis lors, elle n'a +cessé de grandir, de s'étendre comme une lèpre: +c'est assez dire où en est aujourd'hui la politesse. +En vain quelques âmes d'élite ont tenté de lui +ouvrir un dernier refuge. Les lundis de madame +de Blocqueville, les jeudis académiques de madame +d'Haussonville, les raoûts intimes de madame de +Janzé, les réceptions de madame Drouyn de Lhuys +et de la princesse Lise de Troubetzkoi, n'avaient +pas d'autre but que de recueillir les épaves de ce +qui fut autrefois le monde. On sait le sort qu'ont +eu ces tentatives.</p> + +<p>La démocratie a tué le règne des femmes et des +salons.</p> + +<p>Elle n'a que faire d'élégance et de belles manières, +qui la gêneraient dans ses allures. Pour +elle le savoir-vivre consiste en ceci: s'affranchir +de toutes les bienséances publiques et privées, +parler un langage qui n'est rien moins que parfumé; +en un mot agir à sa guise, sans le moindre égard +pour les convenances d'autrui.</p> + +<p>Telle est la note dominante du jour.</p> + +<p>Cependant, les grandes traditions de l'ancienne +Société subsistent encore chez quelques familles, +qui les gardent très soigneusement, comme ces +conserves de fruits excellents qu'on renferme dans +des boîtes, pour les soustraire à l'influence de l'air +du dehors.</p> + +<h3><a id="LA_CONVERSATION"></a>LA CONVERSATION</h3> + +<p>En tuant les salons, la démocratie a tué du même +coup la conversation, et privé la société de son +charme le plus puissant. Le mélange de toutes les +classes a fait du monde un assemblage confus, +hétérogène, un pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement, +quels entretiens sont possibles désormais +entre gens de condition toute différente, qui +n'ont reçu ni la même instruction, ni la même éducation? +Il n'en peut résulter que des contacts, des +froissements d'amour-propre tout à fait désagréables,—témoin +l'aventure suivante arrivée dans +un bal de la cour, en 1834 ou 1835.</p> + +<p>Une jeune femme charmante, mariée depuis peu +à un lieutenant-général, avait été invitée à valser +par un capitaine de la garde nationale. Elle venait +de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui +un de ses fournisseurs attitrés. Une subite rougeur +couvrit son visage, mais il était trop tard pour +dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait +retenti, et les groupes tourbillonnaient.</p> + +<p>Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre, +elle résolut d'en punir l'auteur. En conséquence, +après quelques tours de valse, elle feignit de se +trouver indisposée, et demanda à son cavalier de +vouloir bien la reconduire à sa place. Quel fâcheux +contre-temps pour la vanité de notre homme! +En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire, +de lui prouver que l'agitation même de la +valse ferait disparaître ce malaise passager.</p> + +<p>—Non, répondit-elle, je souffre trop.</p> + +<p>—Mais où souffrez-vous, Madame?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas +que vous m'avez fait ma chaussure beaucoup trop +juste?</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Après l'aventure du <i>Cordonnier pour dames</i>, celle +du <i>Changeur</i> du Palais-Royal:</p> + +<p>Un sergent de la garde nationale avait été invité +au château, à son tour de légion. Il ne manquait +jamais, quand cette bonne fortune lui arrivait, de +se poser gracieusement devant le maître de la maison +et de lui sourire avec une bienveillance affectée. +Ce manège s'étant renouvelé à diverses +reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion +voulut en avoir le cœur net. Il s'approche du sergent-major +et l'interroge sur ce qui peut lui valoir +ses politesses réitérées.</p> + +<p>Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt:</p> + +<p>—Sire, nous sommes de vieilles connaissances. +C'est chez moi que, depuis dix ans, Altesse Royale +ou Majesté, vous envoyez chaque mois changer vos +pièces d'or contre des pièces de cent sous...</p> + +<p>Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos.</p> + +<p>Que si l'on demande maintenant:</p> + +<p>«Comment en <i>vil argent</i> l'or pur se changeait-il?»</p> + +<p>Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude +de payer en or la Liste Civile. Et comme il y +avait à réaliser sur le change un bénéfice assez +rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y +manquer, tous les 30 ou 31 du mois.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de +M<sup>me</sup> de Maintenon, que naquit réellement la conversation: +cet art si charmant, dont les règles ne peuvent +se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition +et par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où +la bienveillance, la simplicité, la politesse nuancée, +s'étiquette même et la science des usages, la variété +des tons et des sujets, le choc des idées différentes, +les récits piquants et animés, une certaine forme +de dire et de conter, les bons mots qui se répètent, +la finesse, la grâce, la malice, l'abandon, l'imprévu, +se trouvent sans cesse mêlés, et forment un des +plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent +goûter.</p> + +<p>Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu, +ce qu'était la conversation du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Généralement +on s'en fait une fausse idée; on croit que, +soumise aux exigences d'une inflexible étiquette, +elle était gourmée et solennelle. On va voir qu'il +n'en est rien et qu'elle se distingue, au contraire, +par une grande liberté d'allure et de mouvement.</p> + +<p>Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement +d'Aigues-Mortes, à la suite d'un exil de +vingt ans.</p> + +<p>Après une première entrevue, raconte M<sup>me</sup> de +Sévigné, le Roi fit appeler le Dauphin et le présenta +comme un jeune courtisan. M. de Vardes le reconnut +et le salua. Le Roi lui dit en riant:</p> + +<p>—Vardes, voilà une sottise; vous savez bien +qu'on ne salue personne devant moi.</p> + +<p>—Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il +faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente +sottises.</p> + +<p>—Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt +neuf...</p> + +<p>Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément.</p> + +<p>Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir +jouer <i>Esther</i>.</p> + +<p>Nous voici dans la compagnie du Roi, de +M<sup>me</sup> de Maintenon, de M<sup>me</sup> de Sévigné, du maréchal +de Bellefond, etc., etc.</p> + +<p>Il s'agit d'une première représentation; et l'on +peut juger à la manière dont en parlent ses augustes +auditeurs, combien leur langage diffère de +celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du +monde actuel.</p> + +<p>«J'en fus charmée, écrit M<sup>me</sup> de Sévigné, et le +maréchal de Bellefond aussi, qui sortit de sa place +pour aller dire au Roi combien il était content, et +qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien +digne d'avoir vu <i>Esther</i>.</p> + +<p>Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné, +il s'adressa à moi et me dit:</p> + +<p>—Madame, je suis assuré que vous avez été contente.</p> + +<p>Moi, sans m'étonner, je répondis:</p> + +<p>—Sire, je suis charmée; ce que je ressens est +au-dessus des paroles.</p> + +<p>Le Roi me dit:</p> + +<p>—Racine a bien de l'esprit...</p> + +<p>—Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes +personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent +dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait +autre chose.</p> + +<p>—Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.</p> + +<p>Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet +de l'envie.</p> + +<p>Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue, +le Roi eut plaisir de voir mes sincères admirations +sans bruit et sans éclat. M. le Prince et M<sup>me</sup> la +Princesse vinrent me dire un mot. M<sup>me</sup> de Maintenon +un éclair; elle s'en allait avec le Roi.»</p> + +<p>Quel goût dans cette <i>admiration sans bruit et sans +éclat</i>!</p> + +<p>Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux +compte-rendu ne se livre à aucune théorie sur la +tragédie ou sur l'art scénique. Rien n'empêchait, +cependant, M<sup>me</sup> de Sévigné de citer, avec toute +l'autorité voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de +Vega.</p> + +<p>Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative. +«<i>Elle est charmée</i>», c'est tout.</p> + +<p><i>Racine a bien de l'esprit</i>, dit le Roi.—<i>Il en a +beaucoup</i>, répond M<sup>me</sup> de Sévigné.</p> + +<p>Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce +qu'ils se sentent naturellement de plain-pied avec +le génie? Nous soupçonnerions fort Racine, s'il +ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que +des dissertations prolixes et exaltées faites depuis +sur ses œuvres.</p> + +<p>Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur +sur le succès de sa pièce? on y dépense plus de +transports que n'en excitèrent de leur temps +Corneille et Racine.</p> + +<p>Et les artistes donc! comparez les applaudissements +frénétiques et les couronnes dont on les +accable, avec cet éloge si simple, si concis, et qui +pourtant dit tout:</p> + +<p>«Les jeunes personnes entrent dans le sujet, +comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.»</p> + +<p>N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +qu'on pourrait adresser le reproche d'emphase?</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ce langage simple et naturel était tellement dans +les habitudes de la Société d'alors qu'on ne s'en +départait même pas en traitant les affaires les plus +sérieuses. Ecoutons ce récit.</p> + +<p>Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal +de Bellefond, dont il connaissait les embarras +extrêmes.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir +pourquoi vous voulez me quitter. Est-ce dévotion, +envie de vous retirer à la Trappe? ou bien serait-ce +l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier +motif, j'y veux donner ordre et entrer dans le +détail de vos affaires.</p> + +<p>Le maréchal fut sensiblement touché de cette +générosité.</p> + +<p>—Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis +abîmé. Je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes +amis qui m'ont assisté et que je ne puis satisfaire.</p> + +<p>—Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs +créances; je vous donne... etc.</p> + +<p>Voilà certes qui fait honneur à la bonté de +Louis XIV; mais voici qui n'est pas moins à l'honneur +du caractère du maréchal, chargé du poids +de sa reconnaissance.</p> + +<p>Quelque temps après, le Roi parla de nouveau +au maréchal. Il lui dit que son intention était +que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de +Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence.</p> + +<p>Le maréchal, sans demander du temps et chercher +à voiler son refus, répondit qu'il ne serait +point digne de la haute faveur que Sa Majesté +avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il +se déshonorait par une obéissance sans exemple.</p> + +<p>Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses +paroles, ajoutant qu'il attendait cette preuve de +son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus vivement +qu'il y allait de sa disgrâce.</p> + +<p>Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il +perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et +sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de +perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les +ordres de M. de Turenne, sans compromettre la +dignité dont le Roi avait daigné l'investir.</p> + +<p>—Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer.</p> + +<p>Le maréchal fit une profonde révérence et +sortit.</p> + +<p>«Il est abîmé, mais il est content, ajoute M<sup>me</sup> de +Sévigné, et l'on ne doute pas qu'il ne se retire à la +Trappe.»</p> + +<p>En présence de ce sentiment de la dignité personnelle +poussé jusqu'à l'abnégation complète de la +fortune, les réflexions naissent en foule. Que la +balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui, +prosternés et aplatis aux pieds de la plèbe, osent +parler encore de la servilité des courtisans!</p> + +<p>Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de +la conversation au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle que par le passage +suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve sur le +maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce +beau langage de la cour dans lequel Louis XIV +était passé maître:</p> + +<p>«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au +seul prince Eugène, et la Cour aussi devait lui +laisser plus de liberté d'action. Louis XIV, en le +recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus +fort de tous ses deuils de famille, lui avait dit ces +paroles qu'il faut savoir gré au maréchal de nous +avoir textuellement conservées:</p> + +<p>«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. +Il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que +l'on perde dans la même semaine son petit-fils, +sa petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande +espérance et très aimés. Dieu me punit, je l'ai bien +mérité. J'en souffrirai moins dans l'autre monde. +Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs +domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour +prévenir ceux du royaume.</p> + +<p>«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, +puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. +Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes: +mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il +arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, +quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais +à prendre pour ma personne?...</p> + +<p>«Je sais les raisonnements des courtisans: presque +tous veulent que je me retire à Blois et que je +n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de +Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était +battue. Pour moi je sais que des armées aussi considérables +ne sont jamais assez défaites pour que +la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur +la Somme. Je connais cette rivière: elle est très +difficile à passer; il y a des places qu'on peut rendre +bonnes.</p> + +<p>«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin +y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, +faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble +ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à +laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà +comme je raisonne: dites-moi présentement votre +avis.»</p> + +<p>Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, +aussi touchantes qu'héroïques, des observations +qui suivent:</p> + +<p>«Notez bien une distinction très essentielle, selon +moi. Si Louis XIV nous paraît un peu auguste et +solennel, il était naturel aussi, il n'était jamais +emphatique, il ne visait pas à <i>l'effet</i>. Dans le cas +présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant +plus belles qu'elles lui sortaient du cœur et n'étaient +pas faites pour être redites. Et on en a la preuve +particulière:</p> + +<p>«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie +française et qu'il fit son discours de réception, +il eut l'idée de l'orner de ces paroles généreuses +de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne +de Denain, et qui l'y avaient enhardi. Il +demanda au Roi la permission de les citer et de +s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui +répondit:</p> + +<p>«On ne croira jamais que, sans m'en avoir +demandé la permission, vous parliez de ce qui +s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et +vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux +pas que l'on puisse penser ni l'un ni l'autre.»</p> + +<p>«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, +dont certes le jugement n'est pas suspect, qui manquera +jamais à une noble et délicate convenance. +Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, +pour rendre plus respectable et plus digne de +mémoire le sentiment qui dicta ces royales et +patriotiques paroles.»</p> + +<p>Nous accusera-t-on de partialité quand nous +dirons à notre tour que rien n'est plus noble et +plus véritablement patriotique, que ce langage de +Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que +l'on ne commente pas, parce qu'ils parlent +assez d'eux-mêmes à tous les cœurs, à tous les +esprits.</p> + +<p>Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait +soixante-treize ans quand il manifestait ainsi sa +résolution de combattre avec Villars et de périr +avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait +donc bien raison de dire: <i>L'État, c'est moi!</i></p> + +<p>Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il +ne faisait qu'un avec la nation, qu'il s'était complètement +identifié avec son honneur et sa gloire.</p> + +<h3><a id="DE_LA-PROPOS"></a>DE L'A-PROPOS</h3> + +<p>L'à-propos tient une place brillante dans la conversation. +C'est une fusée qui part soudain, et illumine +le discours ou la situation d'une douce et +agréable lumière.</p> + +<p>Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie, +lorsque le cardinal de Richelieu lui accorda +une pension. Il vint pour l'en remercier.</p> + +<p>—J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que +vous n'oublierez pas le mot <i>Pension</i> dans votre +dictionnaire.</p> + +<p>—Non, Monseigneur, répliqua l'académicien, +et encore moins celui de <i>Reconnaissance</i>.</p> + +<p>Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle +avait déployé toutes les grâces de son esprit pour +faire sa cour à madame Helvétius, il passa par +inadvertance devant elle sans s'arrêter.</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel +cas voulez-vous donc que je fasse de vos déclarations? +Vous passez devant moi, sans même me +regarder.</p> + +<p>—Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je +vous avais regardée, je ne serais pas passé.</p> + +<p>Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV +s'identifier à la situation du moment, et personne +n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce qu'il +avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées +et ses sentiments dans des paroles en relief et +faites pour l'histoire.</p> + +<p>C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant +le prince de Condé monter l'escalier de Versailles, +le roi qui l'attendait en haut des marches, lui dit +avec cette présence d'esprit et cette politesse toute +royale qui ne l'abandonnaient jamais:</p> + +<p>—Mon cousin, quand on est chargé de lauriers +comme vous, on ne peut marcher bien vite.</p> + +<p>Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV +trouvera un de ces mots partis du cœur, pour consoler +le maréchal de Villeroi de ses défaites successives:</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est +plus heureux.</p> + +<p>Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné +de Boileau, il causait du passage du Rhin +avec le roi. Louis XIV leur ayant dit:</p> + +<p>—Je suis fâché que vous ne soyez point venus à +cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre +et votre voyage n'eût pas été long.</p> + +<p>Racine répondit aussitôt:</p> + +<p>—Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui +n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes +de campagne, mais les places que vous attaquiez +furent plus tôt prises que nos habits ne furent +faits.</p> + +<p>Cela fut reçu très agréablement.</p> + +<h3><a id="LA_REPLIQUE"></a>LA RÉPLIQUE</h3> + +<p>Venant à propos, la réplique est d'autant plus +piquante qu'elle répond à une attaque imprévue. +Notre tempérament national veut que nous nous +portions de préférence du côté de celui qui est +attaqué.</p> + +<p>Voici, par exemple, deux poëtes—Lebrun (Ecouchard) +et Baour-Lormian—qui croisent la plume. +C'est Lebrun qui porte le premier coup:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Sottise entretient la santé,<br /></span> +<span class="i2">Baour s'est toujours bien porté.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte +ne se fait pas attendre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Lebrun de gloire se nourrit,<br /></span> +<span class="i2">Aussi voyez comme il maigrit.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Bravo! fait la galerie qui se range en riant +du côté de Baour.</p> + +<p>M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de +s'être lancé à la légère, sans provocation aucune, +contre Fouché.</p> + +<p>On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué, +si ardu. Fouché faisait observer que pour le +bien remplir, il y faudrait un coquin devenu honnête +homme.</p> + +<p>—Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur +le duc d'Otrante est un excellent ministre de +la police générale.</p> + +<p>—Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur +le prince de Bénévent n'aurait pas encore +toutes les qualités requises pour faire un bon ministre +de la police.</p> + +<p>La Fontaine, dans ses fables les plus hardies, +n'avait jamais osé mettre deux renards en présence.</p> + +<h3><a id="LES_NUANCES"></a>LES NUANCES</h3> + +<p>Les nuances consistent à régler ses manières et +son langage sur le degré d'estime et de considération +que l'on doit aux personnes avec lesquelles +l'on se trouve en rapport.</p> + +<p>L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en +saurait fixer la pratique. C'est une chose d'instinct +et d'appréciation.</p> + +<p>L'on a souvent cité à ce propos la <i>Leçon du bœuf</i>,—les +cinq ou six manières imaginées par M. de +Talleyrand, pour offrir du bœuf à ses convives:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Monseigneur, disait-il avec une grande déférence, +et en choisissant le meilleur morceau, +aurai-je l'honneur d'offrir du bœuf à Votre Altesse?</p> + +<p>2<sup>o</sup> Monsieur le marquis (avec un sourire plein de +grâce), aurai-je le plaisir de vous offrir du bœuf?</p> + +<p>3<sup>o</sup> Cher comte (avec un signe d'affabilité familière), +vous offrirai-je du bœuf?</p> + +<p>4<sup>o</sup> Baron (avec bienveillance), accepterez-vous +du bœuf?</p> + +<p>5<sup>o</sup> Monsieur le conseiller,—non titré et de +noblesse de robe—voulez-vous du bœuf?</p> + +<p>6<sup>o</sup> Enfin le prince, en indiquant le plat avec son +couteau, disait à un monsieur placé au bout de la +table: un peu de bœuf? et il accompagnait ces +quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger +sourire.</p> + +<p>N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de +nuances nous ont toujours paru d'un ridicule +achevé. Si c'est un honneur d'offrir du bœuf, que +sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un? +et de quelle expression vous servirez-vous alors? +Cette assimilation d'un morceau de bœuf bouilli ou +rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie exhilarante.</p> + +<p>Quant au <i>plaisir d'offrir du bœuf</i>... c'est un comble +que le proverbe «Chacun prend son plaisir où il le +trouve» pourrait seul expliquer.</p> + +<p>Mais voici qui va nous dédommager des <i>nuances</i> +de M. de Talleyrand, et qui, en même temps, aura +l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel point +extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité +impériale:</p> + +<p>«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur +fut obligé de donner personnellement pour +se dégager d'une place où il pouvait être surpris. +Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les +débris d'un régiment de la vieille-garde, et les restes +de cette brillante garde d'honneur, commandée +par M. de Mathan.</p> + +<p>Cette garde fut alors la dernière goutte de sang +de la France, ses derniers fils de famille, ses derniers +chevaux. Malheureusement il n'y en eut pas +encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement, +les immenses efforts de Bautzen et de Lutzen, +n'eussent pas été nuls faute de cavalerie. On +ne comptait que des gens comme il faut dans les +Gardes d'honneur.</p> + +<p>Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle +était heureusement complète. Après avoir mesuré +le danger par un coup d'œil d'aigle, il sent la nécessité +d'encourager ces trois masses d'hommes:</p> + +<p>—<i>Soldats</i>, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la +France! <i>Compagnons</i>, cria-t-il à son escorte, faisons +notre devoir! Puis, se tournant vers les Gardes +d'honneur, il leur dit: Et vous, <i>Messieurs</i>, suivez-moi!»</p> + +<p>Assurément, trouver de pareilles nuances au +milieu de la mitraille et du feu, c'est être à la fois +un homme de génie et parler en Louis XIV.</p> + +<h3><a id="DES_ECUEILS_A_EVITER"></a>DES ÉCUEILS A ÉVITER</h3> + +<p>«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste +bien moins à montrer beaucoup d'esprit qu'à +en faire trouver aux autres.» Il ne suffit donc pas +de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte +d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre +de ses auditeurs, de manière qu'en nous quittant, +ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes que de nous. +Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire +qu'à être goûtés et applaudis.</p> + +<p>La première règle à observer dans la conversation +c'est de s'abstenir de tout sujet irritant, de toute +discussion politique ou religieuse. Ces controverses +amènent presque toujours des scissions fâcheuses, +même entre amis, sans aboutir jamais à convaincre +l'adversaire auquel on s'adresse.</p> + +<p>Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour +l'autre des discoureurs. Si l'on vous prend pour +juge, apportez dans cette tâche délicate tous les +ménagements possibles; cherchez à concilier le +différend plutôt qu'à le trancher.</p> + +<p>Laissez le dé de la conversation aux mains des +virtuoses de la parole; ne le ramassez qu'autant +que vous vous sentez en passe de le tenir avec avantage. +Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence +renfermez-vous autant que possible dans les généralités. +C'est encore faire preuve de savoir-vivre +que de parler sans rien dire. On a même vu des +gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser +pas plus qu'ils n'en disent.</p> + +<p>Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de +l'interrompre, si c'est un vieillard surtout. Ecoutez +avec attention, ou tout au moins ayez-en l'air.</p> + +<p>Le prince K..., conteur fort agréable, adressait +un jour des compliments au marquis de Custine +sur la manière avec laquelle il semblait prendre +plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui +disait-il, l'homme bien élevé à l'air dont vous paraissez +écouter.</p> + +<p>—Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit +que de politesse, la meilleure façon de paraître +écouter, c'est... d'écouter.»</p> + +<p>Une dernière recommandation:</p> + +<p>Un homme d'honneur s'abstiendra de tout +propos léger, inconsidéré, qui pourrait compromettre +la réputation d'autrui. Celle d'une femme +surtout, devra toujours trouver en lui un défenseur. +C'est ainsi que se montra le colonel d'Entragues +dans l'occasion suivante.</p> + +<p>Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une +femme à qui on donnait pour amant un homme +qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda +à celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait +été témoin du fait.</p> + +<p>—Non... Mais...</p> + +<p>—Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez +à l'aise en nous permettant de croire que ceux qui +vous l'ont dit s'en sont rapportés, comme cela +arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, +ou qu'ils ont eu quelque intérêt à vous tromper +dans une circonstance qui touche d'aussi près à la +réputation d'une femme.</p> + +<p>Un peu confus, notre homme crut pouvoir se +tirer de ce mauvais pas en affirmant la chose.</p> + +<p>—Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?</p> + +<p>—En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a +dû compter sur la discrétion d'un galant homme, +et nous ne pouvons que vous savoir très bon gré +d'avoir la même confiance en la nôtre.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2>DES LETTRES DIVERSES</h2> + +<h3>DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.</h3> + +<p>Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation +par écrit entre deux personnes que l'éloignement +empêche de communiquer de vive voix: <i>Absentium +mutuus sermo</i>, comme disaient les anciens.</p> + +<p>Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui +fait le charme des entretiens, en se réglant toutefois +d'après les circonstances et la position de la +personne à laquelle on écrit.</p> + +<p>Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation +de la bonne compagnie, et aussi par la +lecture des écrivains-modèle dans le genre, tels +que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.</p> + +<h3><a id="LETTRES_DE_DEMANDE"></a>LETTRES DE DEMANDE</h3> + +<p>Une lettre de demande doit être très courte, exposer +les faits d'une manière simple et concise, en +même temps que respectueuse. Quelque juste et +fondée que soit votre requête, laissez toujours +entrevoir à la personne à qui vous l'adressez, que +le mérite du succès lui en reviendra.</p> + +<p>Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres +à Louis XIV pour qu'il lui permît d'aller se faire +tuer à l'armée, au lieu de le laisser se morfondre +dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, +il parlait de sa condition, il vantait son esprit... Il +n'obtint rien. C'est que l'amour-propre demande +à être flatté. Celui qui rend un service tient à ce +qu'il lui soit compté comme une grâce, comme +une faveur, et non pas comme une chose due.</p> + +<p>Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez +recours, intéressez leur vanité. Pour obtenir quelque +chose des hommes, le plus sûr moyen est de +parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu +comme M. <i>Jourdain</i> du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, qui +se serait fait un scrupule de laisser sans récompense +les termes obligeants que lui prodiguait son +tailleur.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ce serait une impolitesse marquée que de ne +rien dire à quelqu'un qui nous adresserait la parole +dans une réunion; c'en serait une non moins grande +que de ne pas répondre à une lettre.</p> + +<p>Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins +de motifs sérieux, et alors on doit les faire connaître +et s'en excuser.</p> + +<p>Une seule chose peut dispenser d'une réponse, +c'est quand la lettre reçue est inconvenante. Le +silence est ce qu'il y a de mieux à opposer; c'est +un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que +l'on pourrait écrire.</p> + +<p>Si dans une affaire quelconque, vous avez à +répondre d'une manière entièrement contraire à +ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la faute +sur les circonstances, sur les entraves que vous +avez rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets +de la non-réussite.</p> + +<p>S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne +peut ou l'on ne veut pas satisfaire? Opposez, dans +le premier cas, votre bonne volonté—malheureusement +impuissante; dans l'autre, colorez votre +refus des raisons les plus vraisemblables. C'est +bien le moins que d'accorder cette fiche de consolation +et de s'abstenir de la franchise par <i>trop +franche</i> de feu le marquis d'Aligre.</p> + +<p>En pareille occurrence, le marquis ne manquait +jamais de prendre dans son secrétaire un livre de +comptes dont les feuillets étaient couverts de chiffres +et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y +ajouter son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires +accomplis, il serrait le livre en disant:</p> + +<p>—Cette somme ajoutée aux autres, forme un +total de...</p> + +<p>Ce total était énorme!</p> + +<p>—Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été +demandé depuis un an. Si j'avais souscrit à toutes +ces demandes, il y a longtemps que je serais ruiné. +J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que +je fais pour vous... de refuser nettement!</p> + +<p>Et le marquis vous reconduisait, avec une +extrême politesse, jusqu'à l'escalier.</p> + +<h3><a id="DES_PETITIONS"></a>DES PÉTITIONS</h3> + +<p>Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande +que par les formules et les formalités auxquelles +elles sont astreintes.</p> + +<p>Elles doivent être écrites sur grand papier ou +papier ministre, que l'on plie en deux dans toute +sa longueur. Tout en haut de la page, se place le +nom du personnage auquel on s'adresse; puis, +au milieu, sur le côté droit, et en vedette: <i>Sire</i>, +ou <i>Madame</i>, quand c'est à une tête couronnée.</p> + +<p>Entre la vedette et le commencement de la pétition, +il faut laisser un espace assez grand, n'écrire +que trois ou quatre lignes pour laisser un blanc au +bas de la page. La première ligne du verso ne doit +venir qu'au dessous de la vedette. L'adresse se place +au bas de la page; et, de l'autre côté sur la même +ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On plie +alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe +que l'on cachète avec de la cire.</p> + +<p>Voici le protocole suivi de nos jours par la République +Française:</p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="2" summary="AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS"> +<caption><span class="caption">AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS</span></caption> + +<tr><td><p>Sur papier carré, doré sur tranches<br/> +En vedette</p></td> <td><p><span class="smcap">Sire</span> (ou Madame),<br/> + (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1<sup>er</sup> + recto.)</p></td></tr> + +<tr><td>Traitement</td> <td>Votre Majesté (ou Votre Majesté + Impériale—Majesté Impériale et + Royale.)</td></tr> + +<tr><td>Fin</td> <td><p>Je suis avec respect,<br/> + + <span class="smcap">Sire</span> (ou Madame),<br/> + + De Votre Majesté,<br/> + + le très humble + et très obéissant serviteur,<br/> + + A Paris, le...</p></td></tr> +</table> + +<p>On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, +ou les deux à la fois, aux fils et petits-fils des souverains.</p> + +<p>Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», +et l'on se sert dans le courant de la +pétition ou de la lettre, des termes de: «Votre +Sainteté, Votre Béatitude.»</p> + +<p>Une femme ne doit jamais écrire directement au +pape.</p> + +<p>Continuons à faire connaître le formulaire en +usage dans la Chancellerie française:</p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="2" summary="AUX CARDINAUX"> +<caption><span class="caption">AUX CARDINAUX</span></caption> +<tr><td>Inscription en vedette</td><td>Monsieur le Cardinal,</td></tr> +<tr><td>Traitement</td><td><p>Votre Eminence,<br/> + Agréez les assurances de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,</p></td></tr> +<tr><td>Courtoisie</td><td><p>Monsieur le Cardinal,<br/> + De Votre Eminence,<br/> + Le très humble et très obéissant serviteur,</p></td></tr> +<tr><td>Date</td><td>A Paris, le...</td></tr> +<tr><td>Réclame</td><td>A Son Eminence Monsieur le Cardinal N...</td></tr> +</table> + +<p>Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre +Altesse éminentissime» et, dans le courant de la +lettre ou de la pétition, «Monseigneur».</p> + +<p>La République a supprimé le «Monseigneur» aux +archevêques et évêques; elle les appelle: «Monsieur». +C'est plus court... de trois lettres. Elle leur +a enlevé aussi la «Grandeur». La République +n'admet pas la grandeur.</p> + +<p>En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, +n'ont droit qu'à la «haute considération», du reste, +comme les maréchaux, les amiraux, le grand chancelier +de la Légion d'honneur, les sénateurs et les +députés. Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans +leurs rapports intimes avec les archevêques et +évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur» +et de la «Grandeur».</p> + +<p>Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop +avec la R. F., le protocole l'a supprimé.</p> + +<p>Dans ses formules de courtoisie, le protocole +accorde du «profond respect» au président de la +République; de la «très haute considération» aux +Présidents du sénat et de la chambre des députés.</p> + +<p>Le chef du cabinet du Président a la «considération +la plus distinguée», de même que les conseillers +d'Etat et les préfets. Les maires des grandes +villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont +«très distinguée», et les simples particuliers l'ont +«parfaite».</p> + +<p>C'est parfait!</p> + +<p>Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de +convenance de la République envers les «dames».</p> + +<p>A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.</p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="2" summary="AUX DAMES"> +<caption><span class="caption">AUX DAMES</span><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></caption> +<tr><td>En vedette</td> <td>Madame,</td></tr> + +<tr><td>Courtoisie</td> <td>Agréez, Madame, l'hommage de mon respect,</td></tr> + +<tr><td></td> <td><i>ou</i></td></tr> + +<tr><td>En ligne</td> <td>Madame, vous...</td></tr> + +<tr><td>Courtoisie</td> <td>J'ai l'honneur d'être, Madame, + votre très humble serviteur,</td></tr> +</table> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Pour les dames, les titres héraldiques à +la réclame et sur l'adresse seulement.</p></div> + +<p>Vous avez bien lu: les <i>titres héraldiques</i>! la République +a daigné les conserver. On pourrait même +l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet; on pourrait +lui reprocher de laisser prendre des titres à +des gens qui n'y ont aucun droit, de les y encourager, +pourvu toutefois qu'ils endossent la livrée +républicaine.</p> + +<p>Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, +autant d'usurpations, de fabrications de noms, que +de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré au gouvernement +d'avoir retenu quelques formules de +l'ancien protocole, quelques-uns des égards de la +vieille courtoisie française.</p> + +<p>Lors donc que vous écrirez à une personne qui a +un titre nobiliaire, n'oubliez pas de le mentionner +dans votre lettre: «Monsieur le duc, Monsieur le +comte, etc.»</p> + +<p>Pour les personnages de très haute dignité, il +était d'usage en France, et il l'est encore à l'étranger, +de substituer à la seconde personne <i>Vous</i>, une périphrase, +comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres +que «Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a +donnés».</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres +ordinaires. Leur rédaction varie selon le rang, la +position des destinataires; leur formulaire est calqué +sur ceux qu'on a vus plus haut.</p> + +<p>Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel +de placer le nom de «Monsieur ou Madame» le plus +tôt possible, et de le rappeler dans le courant de la +lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer. +Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.—Madame, +vous avez mille fois raison, etc.»</p> + +<p>Vous adressez-vous à une personne avec laquelle +vous entretenez des rapports familiers? à un collègue, +un camarade de classe ou de régiment, supprimez +le mot «Monsieur» et remplacez le par: +«Mon cher collègue, Mon cher camarade, etc.»</p> + +<p>Un homme qui écrit à une femme, même d'un +rang inférieur au sien, doit toujours le faire avec +une forme respectueuse.</p> + +<p>Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, +ne doit jamais se servir des expressions suivantes: +«Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir bien +lui faire l'honneur, etc.»</p> + +<p>Dans une lettre, comme dans une visite ou une +rencontre, l'on ne chargera la personne à laquelle +on s'adresse, de présenter ses hommages ou ses +compliments à un tiers, que s'il appartient à sa +famille; et encore fera-t-on bien de se servir dans +la lettre d'un correctif: «Permettez que Madame *** +reçoive ici les assurances de mon respect, etc.»</p> + +<p>Abstenez-vous de <i>post-scriptum</i>, à moins d'une +circonstance imprévue et subite qui vous y force.</p> + +<p>Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine +pour amener avec esprit la fin d'une lettre; aujourd'hui, +l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on finit +en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur +d'être, etc.»</p> + +<p>On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je +suis avec respect, ou: avec le plus profond respect, +etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou Veuillez +recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération +distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de +ma haute» ou, selon son caractère sacerdotal ou +magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse +considération», ou encore: «de mes sentiments +les plus respectueux».</p> + +<p>Ce sont là autant de formules, autant de règles, +consacrées par la politesse, qu'il faut observer.</p> + +<h3><a id="LETTRES_DE_REMERCIEMENT"></a>LETTRES DE REMERCIEMENT</h3> + +<p>C'est au cœur à parler dans ces sortes de lettres, +puisque le remerciement n'est autre chose, comme +l'observe Bossuet, qu'un acte de reconnaissance.</p> + +<p>Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, +la générosité de celui qui oblige, la +sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde gratitude, +sont autant de thèmes à développer dans une lettre +de remerciement. Quelques fragments de lettres à +l'appui:</p> + +<p class="center"><i>Le maréchal de Tallard à M<sup>me</sup> de Maintenon.</i></p> + +<p> +«Madame,<br /> +</p> + +<p>«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles +remerciements du mot que vous me fîtes l'honneur +de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien +n'égale ma reconnaissance, etc.»</p> + +<p class="center"><i>Lettre de Saint-Evremont.</i></p> + +<p>«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais +même parler de reconnaissance; mais je ne suis +pas moins sensible à l'obligation, etc.»</p> + +<p class="center"><i>Lettre de M<sup>me</sup> de Maintenon.</i></p> + +<p>«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne +voulez pas l'être; mais la reconnaissance ne perd +rien au silence que vous m'imposez.»</p> + +<p class="center"><i>Lettre du comte de Bussy.</i></p> + +<p>«Je suis pénétré du service que vous m'avez +rendu; et ce qui me charme dans votre procédé, +c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans +me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, +jugez, Madame, de ma reconnaissance et de mon +respect.»</p> + +<h3><a id="DES_LETTRES_DE_FELICITATION"></a>DES LETTRES DE FÉLICITATION</h3> + +<p>Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs +ou à des égaux. L'on se réjouit avec ses +amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à tout +ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, +pour cela que de laisser courir la plume.</p> + +<p>Il n'en est pas de même des félicitations adressées +à ses supérieurs ou à ses égaux. Comme les convenances +en font presque tous les frais, que le +sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter +sur ces lieux communs que la politesse place +chaque jour sur nos lèvres, de les tourner et retourner +jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment +le:—«Je suis», ou—«J'ai l'honneur +d'être, etc.»</p> + +<p>Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une +lettre de félicitation, il ne fait que donner une +saveur plus piquante aux compliments. M<sup>me</sup> de +Sévigné écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à +Rome:</p> + +<p>«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon +cher Duc! on ne pourra plus vivre avec vous; +vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous +jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne +donnâtes-vous point l'autre jour à ce pauvre ambassadeur +d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une +chose bien agréable de reculer tout le long d'une +rue? Et quelle tracasserie faites-vous encore à +celui de l'Empereur sur ses franchises? Vous êtes +devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera +à deux fois comme elle se devra conduire avec Votre +Excellence, etc.»</p> + +<h3><a id="LETTRES_DE_CONDOLEANCE"></a>LETTRES DE CONDOLÉANCE</h3> + +<p>On se borne généralement, dans ces lettres, à +témoigner la part que l'on prend à la perte qui en +fait le sujet.</p> + +<p>Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, +pleure une personne qui lui était chère à +plus d'un titre, ne craignez pas de lui en parler +longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, +à se nourrir de sa douleur.</p> + +<p>Quelques courtes réflexions de piété font très +bien dans une lettre de condoléance. La religion, +cette grande chose, a seule des consolations qui +nous élèvent au-dessus des regrets et des misères +humaines.</p> + +<p>Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante +des enfants de France, venait d'écrire à Louis XV, +qui était tombé malade à Metz, pour le féliciter sur +sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un +courrier qui lui annonce la mort de Madame Sixième +à Fontrevault, où Mesdames étaient élevées. Il +devenait donc indispensable de joindre à la lettre +de félicitation une lettre de condoléance. Madame +de Ventadour trouva une façon fort ingénieuse de +les réunir en une seule:</p> + +<p> +«Sire,<br /> +</p> + +<p>«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder +à la France, en lui conservant Votre Majesté, il ne +fallait rien moins qu'un ange en ambassade pour +l'en aller remercier».</p> + +<h3><a id="DES_BILLETS"></a>DES BILLETS</h3> + +<p>Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa +contexture, son <i>sans façon</i>. Il n'y a qu'une supériorité +bien marquée ou une familiarité bien +établie qui puisse autoriser à écrire un billet.</p> + +<p>On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de +La Rochefoucauld qu'il venait de nommer Grand-Maître +de la Garde-robe:</p> + +<p>«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du +présent que je vous ai fait comme votre maître.»</p> + +<p>En voici un très spirituel qui est écrit à la +troisième personne. Il fut adressé par M. Villemain +à une dame qui lui avait prêté les poésies +d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux +demeuraient porte à porte:</p> + +<p>«Madame, un académicien malade, qui ne lit +plus de vers et ne sait plus par cœur que les vôtres, +se fait scrupule de garder ce volume que vous lui +avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de +le faire remettre à votre porte, inutilement voisine +de la sienne; et il saisit cette occasion de vous +offrir l'hommage de son respect, et l'assurance +qu'il n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»</p> + +<p>Pour comprendre ce dernier trait, il faut se +rappeler que M. Villemain relevait alors d'une +longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à +la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour +fou.</p> + +<p>Cette façon d'écrire à la troisième personne a +donné lieu par son ambiguïté à plus d'une méprise +assez drôle,—témoin l'anecdote suivante:</p> + +<p>C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs +hommes de lettres. On causait style épistolaire, +et l'un d'eux attaquait vivement les billets +écrits à la troisième personne. Un autre les défendait, +prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, +plus polis.</p> + +<p>—Bah! reprit le premier, un des mérites de la +politesse, c'est d'être claire, et rien ne l'est moins +que vos diables de billets à la troisième personne. +Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous +parle, il y a quelques années. Je reçus un beau +matin de mon ami D..., chef de division au ministère +de..., un petit mot conçu en ces termes:</p> + +<p>«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer +son ami A... (votre très humble!) qu'il vient d'être +nommé chevalier de la Légion d'honneur.»</p> + +<p>«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais +l'homme le plus heureux du monde! Je courus +chez mon graveur, et lui commandai des cartes portant +la flatteuse mention:</p> + +<p class="center"> +<i>M. A..., chevalier de la Légion d'honneur.</i><br /> +</p> + +<p>«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis +une croix du plus élégant module... Je courus +chez un marchand de rubans et lui achetai une +pièce du plus beau moiré rouge. Je courus chez +tous mes amis pour recevoir leurs félicitations; +enfin je courus au ministère pour remercier mon +ami D..., et je me jetai dans ses bras:</p> + +<p>—Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien +je vous remercie de la bonne nouvelle.</p> + +<p>—Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part +il prend à mon bonheur!</p> + +<p>—Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, +et le bonheur est pour vous!</p> + +<p>—Comment! c'est vous qu'on décore?</p> + +<p>—Mais oui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus +que moi; mais enfin, c'est moi qui le suis.</p> + +<p>«Je compris alors quel sens il fallait donner à la +phrase ambiguë.</p> + +<p>—Que le diable vous emporte avec votre troisième +personne. Ne pouviez-vous pas m'écrire +tout simplement:</p> + +<p>«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, +que je viens d'être décoré.»</p> + +<p>Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux +ans après, lorsque je fus <i>réellement</i> décoré.</p> + +<p>Et voilà cependant les conséquences que peut +amener cette prétentieuse troisième personne!</p> + +<h3><a id="LETTRES_DINVITATION"></a>LETTRES D'INVITATION</h3> + +<p>Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, +peuvent se faire de vive voix ou par écrit. Dans ce +dernier cas, il faut varier la rédaction des billets, +selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, +et d'après le rang et la position qu'elles occupent +dans le monde. Trois ou quatre brouillons que +l'on fera recopier y suffiront.</p> + +<p>On ajoute au bas: «<i>Vous êtes prié de répondre</i>».</p> + +<p>Ces invitations devront être envoyées quatre ou +cinq jours d'avance, afin que l'invité ne prenne pas +d'autre engagement. S'il ne peut accepter, il ira le +jour même ou le lendemain au plus tard, s'en excuser, +ou bien il s'en excusera par lettre.</p> + +<p>Ne pas répondre équivaut à une acceptation.</p> + +<p>Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de +faire remettre sa carte chez l'amphitryon, l'avant-veille +du jour désigné pour le dîner ou la soirée.</p> + +<p>Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours +à la poésie pour les invitations. Voltaire, +chargé par madame la duchesse du Maine de prier +à souper chez elle l'auteur de l'<i>Art d'aimer</i>, lui écrivit +cet ingénieux quatrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Au nom du Pinde et de Cythère,<br /></span> +<span class="i2">Gentil-Bernard est averti<br /></span> +<span class="i2">Que l'<i>Art d'aimer</i> doit samedi,<br /></span> +<span class="i2">Venir souper chez l'<i>Art de plaire</i>.<br /></span> +</div></div> + +<h3><a id="LETTRES_DE_FAIRE_PART"></a>LETTRES DE FAIRE PART</h3> + +<p>Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement +ont une formule adoptée que connaissent +les imprimeurs ou lithographes. Il sera bon toutefois +d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne +s'y est rien glissé contre les convenances.</p> + +<p>Il faut se garder d'étaler avec complaisance les +titres et décorations des personnes qui figurent +dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de faire argent +de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa +douleur. La qualité de parent suffit en pareille circonstance.</p> + +<p>Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant +doivent être envoyées au nom du père, à l'exclusion +de la mère et des grands parents.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="DES_DINERS_EN_GENERAL" id="DES_DINERS_EN_GENERAL">DES DINERS EN GÉNÉRAL</a></h2> + +<p>De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners +et dîners, depuis le dîner d'apparat,—dîner grand +seigneur, haute banque, ministre, etc., dont le +coût varie de cent à cent cinquante francs par personne,—jusqu'au +repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.</p> + +<p class="center"><span class="caption">MENU</span></p> + +<p class="center"> + Potage au pain ou Julienne.<br /> + Bouilli, bifteck, lapin sauté.<br /> + Pommes de terre ou haricots.<br /> + Fromage ou pruneaux.<br /> + Pain à discrétion.<br /> +Vin—un carafon (le crû n'est pas indiqué).<br /> + <i>Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution</i>.<br /> + <i>Café avec petit verre, 0 fr. 30 c.</i><br /> +</p> + +<p>Entre ces deux extrêmes—cent à cent cinquante +francs, et quatre-vingts ou quatre-vingt-dix +centimes,—il y a bien de la marge, bien des +intermédiaires; voyons:</p> + +<p>Le <i>repas de noce</i>, le <i>repas de corps</i>, qui se font +l'un et l'autre sur commande, et où l'on mange +fort mal;</p> + +<p>Le <i>dîner en ville</i>, également de commande: +première, deuxième, troisième classe, etc., comme +pour les enterrements.</p> + +<p>Les menus ne varient pas:</p> + +<p>Potage Julienne ou purée Crécy;—Turbot, +sauce aux câpres, ou sauce genevoise;—Filet de +bœuf aux champignons;—Poularde truffée, à la +Périgueux, etc.</p> + +<p>Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce +goût d'étuvé bien prononcé qui accuse leur cuisson +au four; les mêmes sauces banales, les mêmes +vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; +car dans ces usines culinaires on fournit tout ce +dont on peut avoir besoin: linge de table, ruolz, +porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes +industriels tiennent en réserve un stock de +<i>quatorzièmes</i>, prêts à toute heure, pour les cas où +l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives +au nombre fatidique de <i>treize</i>!</p> + +<p>Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés +sur mesure, horripilaient Roqueplan; +aussi les a-t-il flétris de bonne encre:</p> + +<p>«Une des plus grandes douleurs du dîner en +ville, c'est l'uniformité de l'organisation de son +menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.</p> + +<p>«Après cette soupe ridicule, composée d'un +bouillon pâle et sans yeux, et dans lequel s'entrechoquent +de petits losanges blancs,</p> + +<p>«—Madère!»</p> + +<p>«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant +de croire qu'il tient à la main du vin de +Madère, et non pas une décoction de fleurs de +sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.</p> + +<p>«—Château-Yquem 47!»</p> + +<p>«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait +pas qu'il verse du petit vin de Lunel coupé de +Grave.</p> + +<p>«—Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise!</p> + +<p>«La rage vous saisit.—Nous sommes pincés, +disent les gens d'expérience, nous n'éviterons pas +le filet de bœuf aux champignons!</p> + +<p>«Puis, le délire vous prend: on mange de tout +un peu, on s'empoisonne avec variété, on grignote +sa mort!</p> + +<p>«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais +et pernicieux.</p> + +<p>«Par cette première raison que presque personne +à Paris n'a de cave, et que la plupart des +donneurs de dîners achètent du vin pour la circonstance, +comme certains érudits ne prennent +que dans Bouillet la science dont ils ont besoin +pour le jour même.</p> + +<p>«C'est la cave Bouillet.»</p> + +<p>Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à +deux et trois invitations par jour, il a fini par succomber +à la peine. Les dîners en ville et le faux +madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait +à ses amis la veille de sa mort.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Reprenons l'énumération des dîners:</p> + +<p>Le <i>dîner de famille</i>, où l'on mange comme l'on +veut, quelquefois même comme l'on peut.</p> + +<p>Le <i>dîner sans façon</i>, ou à la <i>fortune du pot</i>,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">«...... Mal que le ciel en sa fureur<br /></span> +<span class="i2">Inventa pour punir les <i>gourmands</i> de la terre.»<br /></span> +</div></div> + +<p>gardez-vous en comme de la peste;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">«Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie,<br /></span> +<span class="i2">Qu'un dîner sans façon est une perfidie.»<br /></span> +</div></div> + +<p>c'est le législateur du Parnasse français qui le dit.</p> + +<p>Le <i>banquet populaire</i>, à l'usage des Robert Macaire +et des Gogos de la politique, où l'on se repaît +de veau et de salade, où l'on s'abreuve de petit +bleu.</p> + +<p>Passons à des sujets plus relevés «<i>Paulò majora +canamus</i>.»</p> + +<h3><a id="LES_GRANDS_DINERS"></a>LES GRANDS DINERS</h3> + +<p>Les gens qui ont un grand état de maison, qui +font ce que l'on appelle <i>figure dans le monde</i>, peuvent +seuls donner de ces dîners.</p> + +<p>Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un +chef de cuisine de premier ordre, avec une armée +de marmitons; une cave bien fournie, une cave +<i>vécue</i>; puis quelque chose comme trois ou quatre +cent mille livres de rente, et même davantage—ce +ne sera pas de trop.</p> + +<p>Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais +si vous n'y joignez l'éducation, l'esprit, le tact et +le goût; si vous n'avez pas été initié en famille aux +secrets de la grande existence, aux délicatesses, +aux raffinements qu'elle comporte, c'est comme si +vous n'aviez rien. Vous aurez beau tenir table +ouverte, déployer tout le luxe possible,—<i>ce ne +sera pas ça</i>... l'on mangera vos dîners, mais on se +moquera de vous en arrière, on vous traitera de +Californien.</p> + +<p>Sans doute les lingots pèsent dans la balance, +mais ils ne sont pas tout, ce n'est qu'un accessoire.</p> + +<p>«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal +qui montre mieux nos mérites et dévoile +davantage nos défauts.»</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence +et d'art pour composer et dresser un dîner parfait, +un de ces dîners dont tous les détails sont étudiés, +pesés avec soin.</p> + +<p>Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante +ans, a reçu et traité à sa table toute l'Europe politique, +militaire, savante, artistique, conférait +chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier; +il discutait avec eux la composition du +dîner, car il ne déjeunait jamais. Il prenait deux +ou trois tasses de camomille avant de se mettre au +travail.</p> + +<p>Ses grands dîners sont restés légendaires dans +le monde diplomatique, et l'on consulte encore +aujourd'hui leurs menus.</p> + +<p>Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description +de son ordinaire pour une table de dix à douze +couverts. Il se composait de deux potages; de +deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées; +de deux rôts; de quatre entremets et du +dessert.</p> + +<p>Le prince mangeait avec appétit du potage, du +poisson, d'une entrée de boucherie, qui était presque +toujours une noix de veau, ou de côtelettes de +mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la +poularde au consommé.</p> + +<p>Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets +habituels étaient les épinards ou les cardons, +les œufs ou les légumes de primeur, et comme +entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées. +Un autre jour, c'était un peu de crème au +café.</p> + +<p>Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux, +légèrement trempé d'eau, et un peu de xérès; à +son dessert, il demandait un petit verre de vieux +malaga. Rentré au salon, on lui présentait une +grande tasse qu'il emplissait lui-même de morceaux +de sucre, puis on lui versait le café.</p> + +<p>Avec ce régime-là, le prince a vécu quatre-vingt-deux +ans. Que ceux qui veulent arriver jusque-là +observent la recette: nous la leur livrons gratis.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Les dîners se sont servis tour à tour à la française +et à la russe. Aujourd'hui le service russe a +prévalu. Cependant le service français est encore +en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale, +mais surtout en province, parmi les familles +de vieille souche. Écoutons ce que dit à ce sujet le +<i>Carnet d'un mondain</i>:</p> + +<p>«La mode française ne plaçait pas le dessert +sur la table. On en disposait les friandises sur un +dressoir.</p> + +<p>«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de +cristal de Venise ou de biscuit de Sèvres avec des +montures ciselées, composait le seul ornement de +la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont +le nombre augmentait suivant l'importance du +dîner.</p> + +<p>«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle +exigeait un plus grand nombre de plats et un soin +plus attentif dans la manière de les monter. Elle +indiquait une hospitalité plus large.</p> + +<p>«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons +remplacent les antiques réchauds.»</p> + +<p>C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à +l'œil; mais à quel prix? Au détriment des mets qui +veulent être servis et mangés aussitôt qu'on les +retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'œuvre, +qu'on passait après le potage, et qui stimulaient, +qui préparaient si bien l'estomac. Espérons qu'on +y reviendra.</p> + +<p>Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ont apparu cette année sur la table de +quelques maisons du high-life. Voici la nomenclature +qu'en donne le <i>Carnet</i>:</p> + +<div class="blockquot"> +Les laitances de carpes à l'Indienne;<br /> +Les pattes d'oie bottées à l'Intendant;<br /> +Les oreilles de cerf en menus-droits;<br /> +Les crêtes de coq à la gauloise;<br /> +Les glaces au pain bis et au beurre frais;<br /> +Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar).<br /> +</div> + +<p>Les deux menus qui suivent sont également empruntés +au <i>Carnet</i>. Le premier est celui du dîner +du Jour de l'an, offert au grand-duc Constantin +à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un +dîner intime de dix-huit personnes chez un grand +financier.</p> + +<p class="center"><span class="caption">GRAND DINER</span></p> + +<div class="center"> + Potage crème d'orge aux quenelles.<br /> + Soupe tortue à l'anglaise.<br /> + Petite croustade Régence.<br /> + Sterlets à la Russe.<br /> + Selle de chevreuil garnie.<br /> +Filets de poularde petits pois nouveaux.<br /> + Aspic de crustacés à la Bagration.<br /> + Sorbets au kirsch.<br /> + +<hr class="tb" /> + + Faisans truffés.<br /> + Pâtés de foie gras de Strasbourg.<br /> + Asperges en branches.<br /> +Gâteau de Compiègne aux cerises.<br /> + Glace d'ananas.</div> + +<p class="center"><span class="caption">DINER INTIME</span></p> + +<p class="center"> + Huîtres.<br /> + Potage princesse et tortue.<br /> +Laitances de carpes aux truffes.<br /> + Côtelettes de chevreuil purée Soubise.<br /> + Faisans à la Godard.<br /> + Chaufroix de cailles et de bécasses.<br /> + Rôti d'ortolans.<br /> + Dinde truffée.<br /> + Salade Impératrice.<br /> + Bombe royale.<br /> + Dessert.<br /> +</p> + +<h3><a id="LE_DINER_ENTRE_GASTRONOMES"></a>LE DINER ENTRE GASTRONOMES</h3> + +<p>Le gastronome n'aime pas les grands dîners. +Ces repas solennels, où l'on donne plus à l'étiquette +qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer les yeux +qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de +gens inconnus pour la plupart les uns aux autres, +où règnent la froideur et la contrainte, n'ont pour +lui aucun attrait.</p> + +<p>Le gastronome par excellence pousse l'amour +de la table jusqu'à l'exclusion de toute autre passion. +Il n'admet pas l'élément féminin à ses agapes. +A tort ou à raison, il prétend que la plus belle +moitié du genre humain veut être sans cesse admirée, +et il ne saurait distraire la moindre parcelle +de son admiration, il la réserve tout entière pour +les mets délicats.</p> + +<p>Le marquis de Cussy, un des derniers représentants +de l'exquise politesse de l'ancienne cour, +partageait cette doctrine de l'exclusion des femmes +aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous +ne l'avons connu que dans les derniers temps de +sa vie. Peut-être n'avait-il pas toujours pensé de +même?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">«Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.»<br /></span> +</div></div> + +<p>C'était bien le type du gastronome le plus accompli, +le plus parfait de tous points. Ruiné par +les évènements politiques, après avoir eu une +immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité +dont parle Horace; elle lui suffisait cependant +pour vivre avec dignité et recevoir quelques +amis.</p> + +<p>Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait +lui-même son marché. Ce jour-là, il était à la halle +dès quatre heures du matin.</p> + +<p>Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de +onze convives, jamais moins de cinq. Puis sept, +puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs? Était-ce +pour se conformer au vieil adage romain: <i>Numero +Deus impare gaudet</i>? On ne sait pas. M. de Cussy +a emporté son secret dans la tombe.</p> + +<p>Voici quelques-uns de ses aphorismes:</p> + +<p>«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient +en morale et en pensées;</p> + +<p>«Mangez avec mesure, buvez à petits traits;</p> + +<p>«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou +il vous abandonnera, car il est ingrat;</p> + +<p>«En hiver, votre salle à manger sera chaude; +treize degrés; baignez-là de lumière.»</p> + +<p>C'était un aimable et gai causeur, aimant assez +la controverse. Il s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin; +il le considérait comme un gros mangeur +et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent +le gastronome fin et délicat. L'entendant, un +jour, demander deux douzaines d'huîtres par couvert, +détachées et placées d'avance:</p> + +<p>«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des +huîtres ouvertes et détachées! Je ne vous excuse +que parce que vous êtes né dans le département de +l'Ain!»</p> + +<p>Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger +devait être ornée de glaces. M. de Cussy résistait, +parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit s'étudier +dans son miroir».</p> + +<p>Le professeur conseillait la musique pendant le +dîner; M. de Cussy l'admettait, mais à la condition +que les instruments à vent y domineraient.</p> + +<p>Aussi passionné pour la musique que pour la +bonne chère, il passa trois heures, la veille de sa +mort, à répéter avec sa fille des scènes entières +d'opéras, et le jour même où il expira, il avait +mangé et digéré un perdreau rouge en entier.</p> + +<p>C'était mourir au champ d'honneur!</p> + +<h3><a id="LE_DINER_BOURGEOIS"></a>LE DINER BOURGEOIS</h3> + +<p>C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux +temps, lorsqu'il existait une haute bourgeoisie, +composée de l'élite des citoyens voués aux professions +libérales, qu'ils honoraient de leur mérite +et de leurs vertus. Bien habile qui pourrait dire +aujourd'hui où commence et où finit ce que l'on +nomme la bourgeoisie.</p> + +<p>Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie, +de donner tous les ans un ou plusieurs dîners +qu'on appelait <i>de cérémonie</i>. Cela se pratique toujours +en province, de même que dans certaines +familles parisiennes, pour qui ces dîners sont une +obligation d'état, de position de fortune.</p> + +<p>Le nombre des convives varie de dix à dix-huit +au maximum, en ayant soin de ne s'arrêter jamais +au chiffre redouté de <i>treize</i>, qui n'est cependant à +craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière, +qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour +douze.</p> + +<p>C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes +invité.</p> + +<p>La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate +blanche, les gants blancs ou paille.</p> + +<p>Déjà quelques personnes sont réunies, à votre +entrée dans le salon. Vous faites les salutations +d'usage et vous restez debout, en causant avec vos +voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou +le domestique qui en tient lieu, ouvre les deux +battants de la porte et prononce les mots sacramentels:</p> + +<p>«<i>Madame est servie!</i>»</p> + +<p>Le maître de la maison offre alors le bras à la +femme qui, en raison de son âge ou de sa position +sociale, a droit à cette marque de respect ou de +déférence. Il passe le premier.</p> + +<p>La maîtresse de la maison donne le bras à +l'homme le plus âgé ou le plus considérable. Elle +vient en second.</p> + +<p>Les invités prennent la file, en se conformant +aux règles prescrites par l'étiquette.</p> + +<p>C'est le bras droit que le cavalier doit toujours +offrir.</p> + +<p>Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant +un peu à gauche, afin de laisser plus d'espace +à sa dame, et de ne point amener de rencontre +fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe.</p> + +<p>Arrivés tous deux dans la salle à manger, il +saluera sa compagne qui répondra par une légère +inclination.</p> + +<p>Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à +moins que celles-ci ne soient indiquées par des +cartes posées sur les serviettes.</p> + +<p>Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines +de droite et de gauche se seront parfaitement installées—toujours +en vertu de cette extrême attention +que commandent l'agencement et les ondulations +coquettes des robes.</p> + +<p>Le maître et la maîtresse de la maison occupent +le milieu de la table, en face l'un de l'autre. Les +places d'honneur sont à leur droite d'abord, puis à +la gauche. Les convives se rangent à la suite, de +chaque côté, en observant toujours les prescriptions +des diverses hiérarchies sociales.</p> + +<p>C'est un très grand art de savoir placer son +monde, que de bien assortir les âges, les positions +et les sympathies, de manière à ne froisser personne, +à ne blesser aucun amour-propre.</p> + +<p>Nous avons entendu un maître dans la science +du savoir-vivre,—<i>Magister elegantiarum</i>—critiquer +cette façon de numéroter les convives, de les +mesurer à la toise hiérarchique.</p> + +<p>A son avis, tous les invités étant gens d'éducation, +devraient être traités sur le pied d'égalité. Il +n'admettait de préséance que pour les ministres de +Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance +de l'habit ecclésiastique est du reste consacrée +par l'usage. Quand il se trouve un prêtre +parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit +la première place d'honneur à côté de la maîtresse +de la maison, de même qu'elle appartient de droit +aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce du +Pape.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Vous voilà donc parfaitement installé.</p> + +<p>Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en +échangeant quelques paroles banales. N'oubliez +pas que votre position de cavalier servant vous +oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée +tous les petits services possibles. Vous lui +verserez à boire, si les vins sont sur la table; vous +veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque. +Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité. +Pesez bien vos paroles, et, pour plus de sûreté, +renfermez-vous dans les généralités.</p> + +<p>Si le maître de la maison offre lui-même d'un +plat, ou la maîtresse de la maison d'une pâtisserie, +d'une friandise quelconque confectionnée par elle, +on est tenu de faire honneur à cette attention toute +gracieuse.</p> + +<p>Quand la conversation devient générale, si vous +tenez à y prendre part, faites-le en homme de bon +ton. N'interrompez pas, et surtout n'interpellez +jamais personne d'un bout de la table à l'autre.</p> + +<p>Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin +d'inviter un de ces beaux esprits, joyeux conteurs, +qui ont toujours quelque nouvelle et merveilleuse +histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne +en ce genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine +époque un grand nombre de lettres d'invitation +à dîner se terminaient invariablement par +cette formule alléchante: «<i>Nous aurons Méry.</i>»</p> + +<p>Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui +la faute?</p> + +<p>Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable: +c'étaient les seuls peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer. +Par ses emprunts réitérés, il s'était mis à +la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient +excusables, et même à tout prendre, très louables, +de consentir à se rembourser en <i>racontars</i>. Est-il +beaucoup de gens aujourd'hui qui se contenteraient +d'une pareille monnaie?</p> + +<p>Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature +une somme, relativement assez forte, à un banquier +qui fut depuis député de l'arrondissement de Saint-Denis. +Bien entendu qu'à l'échéance le susdit billet +revint sans être payé. C'était une habitude à +laquelle Méry ne dérogeait guère; mais il eut le +tort de ne point reparaître chez son créancier. +Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à +outrance: si bien que, de petit papier en petit +papier, le débiteur un beau matin fut appréhendé +au corps et conduit... à la prison pour dettes?—Non +pas! Mais bellement chez son créancier.</p> + +<p>—Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous +êtes mon prisonnier de par la loi; cependant, en +faveur de nos anciennes relations, je veux bien +vous laisser libre sur parole, à la condition expresse +que vous comparaîtrez à ma table, toutes les fois +que vous en serez requis, et ce—jusqu'au jour où +vous m'aurez remboursé intégralement—capital +et intérêt.</p> + +<p>—Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me +devez les aliments.</p> + +<p>A peu près à la même époque, Dumas père, +ayant appris que, dans une maison où il n'allait +que fort rarement, l'on s'était servi de son nom, +au bas des invitations, imagina cette vengeance +spirituelle de n'ouvrir la bouche que pour manger. +A toutes les questions qu'on lui adressait, il répondait +par des oui, des non, ou quelques mots des +plus laconiques.</p> + +<p>Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne +s'attendait pas, l'amphitryon prit le parti d'interpeller +directement son hôte.</p> + +<p>—Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous +n'allez pas nous raconter quelque chose?</p> + +<p>—Très volontiers, cher Monsieur, mais à la +condition que chacun y mettra du sien et servira +un plat de son métier. Mon voisin, par exemple, +qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un +coup de canon, et aussitôt je commencerai une +histoire.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive +circule avec les vins de dessert; la joie rayonne +sur tous les visages.</p> + +<p>Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts +que dans les banquets politiques. Pourtant si l'amphitryon +offrait une santé, tous les convives s'inclineraient +pour saluer la personne à qui elle est +adressée, et videraient entièrement leurs verres.</p> + +<p>Mais voici que le signal de quitter la table est +donné. Chacun se lève en déposant sa serviette sur +son assiette, et offre le bras à sa voisine de droite. +Le retour au salon s'effectue de la même manière +que pour la sortie, à cette différence près que la +maîtresse de maison laisse passer tout le monde +devant elle. Son mari ouvre la marche comme +avant le dîner. Les convives le suivent, et chacun +d'eux ramène à sa place la dame qu'il a conduite +à table.</p> + +<p>Un instant après, on apporte le café: c'est la +maîtresse de la maison qui en fait les honneurs. +Ne versez pas votre café dans votre soucoupe; +laissez votre cuiller dans la tasse.</p> + +<p>Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se +priver du cigare ou de la cigarette après avoir +mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir, +et rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse +exige que vous contribuiez pour votre part à +l'agrément du reste de la soirée.</p> + +<p>Si la maîtresse de la maison parle de faire un +peu de musique, les amateurs s'empresseront de +déférer à son désir. C'est à elle à ne point abuser +de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante +réponse de Chopin à son amphitryon qui se croyait +en quelque sorte en droit de tenir le grand artiste +au piano pendant toute la soirée.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué +une mazurka, j'ai si peu mangé!</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé, +comme le dit Brillat-Savarin, du bonheur de ses +invités durant cinq ou six heures. En conséquence, +des tables de jeu ont été dressées dans un petit +salon, pour les personnes dont c'est la passion +favorite, et même l'unique amusement, de remuer +les cartes.</p> + +<p>Le maître ou la maîtresse de la maison engageront +les parties entre les amateurs qui ne se mettront +au jeu qu'après en avoir été priés.</p> + +<p>Les dames choisissent leurs places; les hommes +attendent pour s'asseoir qu'elles aient fait ce +choix. Il est d'usage que la personne qui distribue +les cartes pour la première fois, s'incline et que +chacun lui rende son salut avant de relever son +jeu.</p> + +<p>Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une +jeune femme ne paraîtra à une table de jeu, qu'autant +que sa présence sera nécessaire pour remplir +une place vacante.</p> + +<p>Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi +le thé dont la maîtresse de la maison a fait les honneurs +comme pour le café.</p> + +<p>La soirée s'avance, et déjà quelques personnes +se sont levées, bien que la maîtresse de la maison +ait cherché à les retenir. Il est l'heure, plus que +l'heure de se retirer.</p> + +<p>Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels +vous devez une visite dans les huit jours.</p> + +<p>N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire +l'éloge du dîner et des convives. Appuyez surtout +sur la gracieuse hospitalité du maître, et de la +maîtresse de la maison.</p> + +<h3><a id="LES_DEJEUNERS"></a>LES DÉJEUNERS</h3> + +<p>Les déjeuners dits <i>à la fourchette</i> sont peu usités +à Paris, en raison de l'heure qu'il faudrait leur +consacrer, et qui est due forcément aux affaires. Il +n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup +plus de temps à soi.</p> + +<p>Là, les <i>déjeuners-dînatoires</i> sont en grand honneur. +L'on se met à table à midi et l'on y reste jusqu'à +trois ou quatre heures. La bonne chère fait +les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine +excellente confectionnée par un véritable cordon +bleu, des sauces qui ne sont point frelatées, des +viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à +démêler avec cet ignoble <i>four</i>,—sans contredit la +plus désastreuse conquête de la civilisation moderne.</p> + +<p>Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de +propriétaire, de rentier un peu riche, qui n'ait un +caveau réservé, avec ses vins bien rangés et étiquetés +par récolte: toutes choses fort rares à Paris +et qui tendent à le devenir davantage chaque jour.</p> + +<p>A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des +déjeuners d'affaires, entre hommes. Aussi est-il +reçu qu'après le dessert les dames quittent la table +pour laisser ces messieurs à leurs conversations +sérieuses et à leurs cigares.</p> + +<p>Les hommes y assistent en redingote noire, cravate +item;</p> + +<p>Les femmes en toilettes mixtes, ou <i>toilettes d'intérieur</i>.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="LE_TABAC" id="LE_TABAC">LE TABAC</a></h2> + +<p>Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou +qu'on l'aspire en fumée, occupe une si large place +dans nos habitudes, il y a opéré un changement si +considérable, si funeste à l'existence même de la +bonne compagnie, qu'il nous est impossible de n'en +pas dire quelques mots.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte +cabale, est resté divin pour les priseurs. Il est à +remarquer toutefois que sa consommation tend à +diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va +sans cesse en progressant.</p> + +<p>Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui +se compose en très grande majorité de vieillards +des deux sexes, est loin de se recruter en proportion +des vides qu'elle éprouve.</p> + +<p>Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet +de luxe et d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à +la mode, la fameuse <i>poudre à la reine</i> a été frappée +de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans l'estime +des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais +jeu de mot, des nez qui prisent.</p> + +<p>Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître +son empire; chaque jour il fait de nouvelles conquêtes. +C'est qu'aussi il flatte et caresse bien mieux +les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée: +fumée de la gloire, fumée des richesses, fumée des +honneurs, etc., etc. Chacun poursuit ici-bas sa fumée +avec la même ardeur que ce pauvre Ixion +poursuivait sa nue.</p> + +<p>On fume partout—au dehors et au dedans, dans +la rue comme chez soi, à la ville et aux champs. +C'est une épidémie qui prend les générations +presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles +comme une plaie incurable.</p> + +<p>En vain des sociétés se sont fondées, des médecins, +des savants, des académiciens, des journalistes, +se sont réunis pour conjurer le mal; en vain +ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles +sur articles, pour signaler les dangers du +tabac,—ce poison aussi fatal à la santé de +l'homme que préjudiciable à sa bourse.</p> + +<p>«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium +de l'esprit humain: Peuple qui fume, peuple qui +périt.»</p> + +<p>Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même +temps si profond, a poussé plus avant et surtout +plus en avant ses observations:</p> + +<p>«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage, +si l'Allemagne rêve dans l'espace, si l'Espagne +dort d'un sommeil entrecoupé de somnambulisme, +si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la +France enfin laisse flotter son regard, nous devons +désormais accuser de ce mystérieux suicide national, +le chibouque, la pipe, le cigare et la cigarette. +Pour peu que la chose dure encore un siècle ou +deux, l'intelligence du monde finira en fumée, et +le singe pourra traiter avec l'homme d'égal à +égal.»</p> + +<p>Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les +fumeurs n'en ont tenu aucun compte; ils ont +allumé leur tabac avec les feuillets des brochures, +avec les articles des journaux, et le feu des cigares +et de la cigarette a continué sur toute la ligne avec +plus d'intensité que jamais.</p> + +<p>Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en +maître absolu.</p> + +<p>De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de +Lisbonne à Pétersbourg, de Brest à Stamboul, c'est +à qui se rangera</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il est devenu le commensal de tous les logis, et +s'assied à tous les foyers, se mêle à tous les propos +même aux entretiens les plus doux. Il est l'ami, le +confident de nos pensées, le compagnon de nos +travaux; il a sa part de toutes nos peines, de tous +nos plaisirs.</p> + +<p>Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville, +à la campagne, aux eaux; il est de tous les voyages, +monte en chemin de fer, et secoue sa cendre +sur la robe des dames.</p> + +<p>Parfois, il veut bien encore leur demander la +permission de s'allumer; mais c'est pour la forme, +et il le fait de façon à n'être pas refusé.</p> + +<p>Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera +tout seul!</p> + +<p>Où cela s'arrêtera-t-il?</p> + +<p>Cela ne s'arrêtera pas.</p> + +<p>Les choses prendront même un développement +que les circonstances n'ont pas permis jusqu'à +présent. A l'aide du progrès,—n'en doutez pas—les +écoles, les collèges, un peu bien situés dans +l'Université, finiront par posséder des professeurs +assermentés de <i>fumerie</i>. On fumera partout et toujours: +en se couchant, en se levant, en mangeant, +en vaquant à toutes ses occupations.</p> + +<p>Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée: +on se mariera le cigare à la bouche. Le monde +enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore, +et les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il +est dit dans l'<i>Apocalypse</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Et circumdabit gentes fumus, et perebunt!<br /></span> +</div></div> + +<p>Et la fumée envahira les nations, et elles périront!</p> + +<p>Cette fumée aperçue à travers les âges par saint +Jean ne peut être que la fumée du tabac, à moins +pourtant que ce ne soit celle de la dynamite!</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2>CÉRÉMONIES</h2> + +<h3>DU BAPTÊME, DU MARIAGE ET DE L'ENTERREMENT</h3> + +<p>Nous n'avons pas à entrer ici dans tous les détails +de ces diverses cérémonies; nous nous bornerons +à rappeler les principaux usages que l'étiquette +prescrit pour chacune d'elles.</p> + +<h3><a id="LE_BAPTEME"></a>LE BAPTÊME</h3> + +<p>Le baptême est une cérémonie purement religieuse. +C'est l'entrée dans le giron de l'Église de +l'enfant qui vient de naître, et à qui son parrain et +sa marraine servent d'introducteurs.</p> + +<p>Le grand-père paternel et la grand'mère maternelle +sont de droit parrain et marraine du premier +né.</p> + +<p>On alterne pour le second. Le père de la jeune +femme en est le parrain, et la mère du mari la +marraine.</p> + +<p>A défaut de l'un ou de l'autre, ou de tous les +deux, on choisit toujours l'ascendant le plus proche +et le plus âgé dans la ligne paternelle et dans la +ligne maternelle.</p> + +<p>Il est d'usage de laisser à la marraine le choix +de son compère. Quelquefois cependant on lui +désigne la personne qu'on désirerait donner pour +parrain à l'enfant; mais elle est libre de refuser.</p> + +<p>Avant d'offrir le parrainage à une personne, les +parents auront soin de s'assurer si cette proposition +lui agrée.</p> + +<p>Dans le cas où il ne vous conviendrait pas d'accepter +une pareille demande, apportez dans votre +refus toutes les formes et la bonne grâce possibles.</p> + +<p>On ne doit pas refuser de servir de parrain ou de +marraine à l'enfant d'une personne qui est dans +une situation peu aisée. Ce serait manquer tout à +la fois de charité et de savoir-vivre.</p> + +<p>Ne vous offrez jamais personnellement pour être +parrain ou marraine dans une famille d'une condition +égale à la vôtre, et encore moins d'une condition +supérieure.</p> + +<p>La qualité de parrain et de marraine implique +une sorte de responsabilité presque paternelle; +elle est tout à la fois une charge matérielle et +morale.</p> + +<p>Ainsi elle oblige à des frais de cérémonie, à des +dépenses diverses pour cadeaux. Nous ne parlerons +pas des cadeaux qui varient selon les localités, et qui +sont en outre subordonnés à la position de fortune +de ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent.</p> + +<p>Le parrain est le grand dispensateur de dragées.</p> + +<p>La veille du jour du baptême, il envoie à sa commère +une ou plusieurs douzaines de boîtes, selon +qu'il tient à faire les choses plus ou moins largement.</p> + +<p>Il distribue des cornets de bonbons avec pièces +d'argent à la garde-malade et aux domestiques.</p> + +<p>Voici comment se règlent les choses, le jour de +la cérémonie:</p> + +<p>Le père se charge du service des voitures. Il en +envoie une au parrain qui va lui-même chercher la +marraine et la fait monter avec lui.</p> + +<p>Le père, la nourrice ou la garde, occupent une +seconde voiture; mais, à la rigueur, une seule peut +suffire.</p> + +<p>Dans ce cas, la marraine occupe le fond de la +voiture avec l'enfant et la nourrice. Le père et le +parrain se plaçent sur la banquette du devant.</p> + +<p>Si c'est l'enfant d'un haut personnage que l'on va +faire baptiser, l'enfant occupera le fond de la +voiture avec la marraine, et même on lui donnera +la droite comme place d'honneur.</p> + +<p>En arrivant à l'église, la femme qui porte l'enfant, +entre la première. Le parrain et la marraine +la suivent, sans se donner le bras; puis viennent +le père, les parents et les amis de la famille.</p> + +<p>Quand la cérémonie commence, le parrain se +place à droite de l'enfant, la marraine à gauche. +La nourrice tient la tête de l'enfant appuyée sur +le bras droit.</p> + +<p>Le prêtre fait les questions voulues et exorcise le +nouveau-né.</p> + +<p>Le parrain et la marraine récitent à voix basse, et +en français, le <i>Pater</i> et le <i>Credo</i>, et prennent les +engagements chrétiens pour le compte du bébé.</p> + +<p>De là l'obligation qu'ils contractent de surveiller +la façon dont il sera élevé et de le suivre dans le +développement graduel de son existence.</p> + +<p>L'enfant a reçu trois noms: un de sa marraine, +un autre du parrain, et le troisième choisi par la +mère; et c'est sous ces trois noms, qui doivent se +trouver dans le calendrier des Saints, que le prêtre +baptise l'enfant.</p> + +<p>On se rend alors à la sacristie pour y signer +l'acte de baptême.</p> + +<p>Il faut veiller très attentivement à ce que les +noms donnés à l'enfant soient les mêmes que ceux +qui figurent sur les registres de la mairie, sans quoi +il serait exposé par la suite à toute sorte d'embarras, +chaque fois qu'il aurait à se servir de ces +deux actes.</p> + +<p>Le père envoie une boîte de bonbons à l'ecclésiastique +qui a administré le baptême, et y ajoute +quelques pièces d'or ou d'argent, selon sa fortune.</p> + +<p>Il y a encore le suisse, le sacristain, l'enfant de +chœur ainsi que les pauvres, qui vous attendent à +la sortie de l'église, et auxquels il est d'usage de +distribuer quelque argent: c'est l'affaire du parrain.</p> + +<p>Le parrain et la marraine reconduisent l'enfant +à sa mère, et reçoivent ses remerciements en +échange de leurs félicitations.</p> + +<p>Généralement, un repas de gala a lieu après la +cérémonie. Si la mère est encore trop faible pour +y assister, l'on se borne à une collation, et l'on +attend son rétablissement, afin qu'elle puisse participer +au repas et en faire les honneurs.</p> + +<p>A partir de ce jour, le parrain et la marraine +sont considérés comme membres de la famille. Ils +s'occuperont de leur filleul ou filleule qui, de leur +côté, n'oublieront jamais le respect et la reconnaissance +qu'ils doivent à l'un et à l'autre.</p> + +<h3><a id="LE_MARIAGE"></a>LE MARIAGE</h3> + +<h4><i>Mariage à la Mairie.</i></h4> + +<p>Passons sur les préliminaires pour arriver tout +de suite aux cérémonies civile et religieuse.</p> + +<p>Le contrat a été signé par les deux parties. Le +sacrifice est fait, d'un côté comme de l'autre; le +notaire y a passé, comme on le dit encore dans certaines +provinces; en d'autres termes, il n'y a plus +à y revenir.</p> + +<p>La publication des bans se fait à l'église, en même +temps que le mariage est affiché à la mairie.</p> + +<p>Il ne peut avoir lieu que dans la commune où +l'un des deux contractants a son domicile, lequel +s'établit par six mois de résidence continue.</p> + +<p>Les pièces à fournir à la mairie, sont:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Un certificat constatant que la publication des +bans a été faite dans les localités où la loi l'exige;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Les extraits de naissance des conjoints, et en +cas d'impossibilité, un acte de notoriété délivré sur +le lieu de leur naissance, ou de leur domicile. Cet +acte devra être légalisé sans le moindre vice de +forme.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le consentement par acte notarié des père et +mère, dans le cas où ils ne pourraient assister à la +célébration du mariage; et, dans le cas où ils auraient +refusé ce consentement, la preuve légale que +les soumissions respectueuses ont été faites suivant +les prescriptions de la loi;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Le futur est tenu de fournir son acte de libération +du service militaire;</p> + +<p>5<sup>o</sup> S'il appartient à l'armée, l'autorisation du +ministre de la guerre.</p> + +<p>A Paris, le mariage à la mairie a presque toujours +lieu la veille du jour de sa célébration à l'église. +Cependant la célébration à l'église peut être +retardée de plusieurs jours.</p> + +<p>Aujourd'hui, il n'y a guère que les parents des +futurs et leurs témoins qui assistent au mariage +civil.</p> + +<p>Ces témoins au nombre de quatre,—deux pour +le marié, deux pour la mariée,—sont pris parmi +les plus proches parents; quelquefois aussi ce sont +des personnages dont on désire se faire honneur et +appui.</p> + +<p>On se rend à la mairie en voitures ordinaires et +en toilette de ville, qui est laissée au goût de chacun.</p> + +<p>Le maire ou l'adjoint lisent la loi aux futurs et +leur font prononcer le <i>Oui</i> sacramental.</p> + +<p>Après quoi, ils sont déclarés unis devant la loi.</p> + +<p>C'est la mariée qui signe la première; puis elle +passe la plume à son mari qui, en la recevant, salue +et dit: «Merci, <i>Madame</i>!»</p> + +<p>A partir de ce moment, chacun l'appelle <i>Madame</i>.</p> + +<p>L'époux et ses parents reconduisent la mariée à +son domicile. Le soir, un dîner auquel les témoins +seuls assistent, réunit les deux familles.</p> + +<h4><i><a id="Le_Mariage_a_lEglise"></a>Le Mariage à l'Église.</i></h4> + +<p>Pour se marier à l'église, on devra fournir:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Un certificat constatant la publication des +bans dans les églises où elle est exigible;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Un extrait de l'acte de baptême, ou à son défaut, +une attestation que l'on a fait sa première +communion;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Un billet de confession.</p> + +<p>Le marié et sa famille vont chercher la mariée +et les siens à leur domicile;</p> + +<p>Le marié offre à celle-ci le bouquet de <i>noces</i> qui +doit être entièrement blanc;</p> + +<p>Il porte également avec lui l'anneau et la pièce +de mariage, laquelle peut être d'or ou d'argent, +selon la fortune des conjoints.</p> + +<p>Les lettres d'invitation faites en double, ont dû +être envoyées huit jours au moins avant le mariage;</p> + +<p>Les lettres de faire part ne s'envoient que dans +la quinzaine qui suit. Elles sont destinées aux personnes +habitant une autre résidence, à celles avec +qui l'on n'a pas de relations suivies, à tous ceux +enfin dont on n'espère pas, ou même dont on ne +désire pas la présence à la cérémonie.</p> + +<p>On expédie ces lettres dans de grandes enveloppes, +en ayant soin de placer en dessus la lettre +des parents ou tuteurs qui en font l'envoi.</p> + +<p>Voici dans quel ordre le cortège se rend à l'église:</p> + +<p>La première voiture est occupée par la mariée +qui s'installe au fond et à droite, ayant sa mère à +sa gauche. Le père s'assied sur la banquette du +devant;</p> + +<p>Dans la seconde voiture, prennent place le marié +et sa famille. Il occupe le fond, à gauche, sa mère +à sa droite, et le père sur le devant;</p> + +<p>Puis vient la voiture de la demoiselle d'honneur; +et après celles des témoins et des autres membres +de la famille.</p> + +<p>C'est une sœur de la mariée, ou une des plus +proches parentes, ou encore une amie intime qui +remplit le rôle de la demoiselle d'honneur;</p> + +<p>De même pour le marié, c'est son frère ou un +ami qui lui sert de garçon d'honneur.</p> + +<p>La demoiselle et le garçon d'honneur doivent +être célibataires.</p> + +<p>La quête est toujours faite par la demoiselle +d'honneur.</p> + +<p>S'il y a deux quêteuses, cette fonction en double +revient à la plus jeune parente du marié, et le plus +jeune parent de la mariée lui donne la main pour +quêter.</p> + +<p>Il est de bon goût d'indiquer très exactement +sur les lettres l'heure de la cérémonie, afin de ne +pas faire attendre les invités;</p> + +<p>Ceux-ci doivent être rendus à l'église pour le +moment de l'entrée des jeunes époux.</p> + +<p>Quand les voitures arrivent devant le portail, le +suisse dispose aussitôt le cortège sur deux rangs, +de manière que la jeune mariée, en passant au milieu, +soit protégée contre les regards indiscrets des +curieux;</p> + +<p>Le père de la mariée lui offre la main pour la +conduire à l'autel.</p> + +<p>Le marié la suit avec sa mère; la mère de la +mariée est au bras du père du jeune homme.</p> + +<p>Puis viennent la demoiselle et le garçon d'honneur; +les témoins avec les plus proches parents et +les autres membres de la famille.</p> + +<p>Arrivés devant les sièges qui leur sont réservés, +le marié se place à droite, la mariée à gauche.</p> + +<p>Les parents de chaque famille, les amis et les +invités, se rangent dans le même ordre; à droite, +ceux du jeune homme; à gauche, ceux de la jeune +femme.</p> + +<p>A l'Offertoire, le poêle est tenu par les deux plus +jeunes garçons de la famille. Si l'un d'eux est trop +petit, on le hisse droit sur une chaise.</p> + +<p>Aux questions adressées par le prêtre, le marié +et la mariée répondent à demi-voix et en s'inclinant +avec respect.</p> + +<p>Au moment de la bénédiction de l'anneau, les +époux ôtent leurs gants, et le marié prend de la +main droite l'anneau que lui présente le prêtre et +le passe au doigt annulaire de la main gauche de +la mariée.</p> + +<p>La messe terminée, on se rend dans l'ordre suivant +à la sacristie pour signer les actes du mariage:</p> + +<p>Le père du marié donne le bras à la mariée; la +mère de la mariée au jeune époux; et ainsi de +suite en intervertissant les rôles.</p> + +<p>Après la signature, le marié présente les personnes +de sa connaissance à la mariée qui, autant +que possible, adresse à chacune d'elles un mot +aimable.</p> + +<p>Les parents de la mariée présentent leur gendre.</p> + +<p>Chacun adresse son petit compliment aux deux +époux en leur serrant la main avec effusion, tout +en passant assez vite: un mot du cœur suffit.</p> + +<p>Il est bien d'attendre les mariés à la sortie de +l'église; c'est un dernier hommage.</p> + +<p>Le marié donne le bras à sa femme;</p> + +<p>Le père de la mariée suit en donnant le bras à la +mère du marié; puis le père du marié à la mère +de la mariée, etc.</p> + +<p>L'on mêle et l'on confond ainsi les deux familles.</p> + +<p>Avons-nous besoin de dire que les gens de bonne +compagnie ne font pas de noces chez les restaurateurs? +On invite moins de monde, mais l'on reçoit +chez soi.</p> + +<p>Il s'est introduit depuis quelque temps un nouvel +usage qui rompt ouvertement en visière aux vieux +us et coutumes, si fatigants, si gênants pour les +jeunes mariés.</p> + +<p>En sortant de l'église, ceux-ci montent seuls +dans une voiture, et rentrent chez eux.</p> + +<p>C'est une manière de rapt de bon ton de la part +du mari.</p> + +<p>La jeune femme reçoit alors la famille et les amis +intimes; et nul autre que ceux qui ont été priés, +n'assiste à la réunion.</p> + +<p>Il arrive même aux nouveaux époux de se soustraire +à cette dernière obligation, et de laisser à +leurs parents le soin de faire les honneurs du déjeuner +ou du lunch que l'on offre à la famille.</p> + +<p>Après s'être esquivés, ils partent pour un voyage +réel à l'étranger ou simplement pour une résidence +peu éloignée, où ils pourront au moins jouir en +liberté du premier quartier de la lune de miel.</p> + +<p>Les visites de noces ne commencent guère que +dans le mois qui suit le mariage.</p> + +<p>Les nouveaux mariés ne rendent de visites qu'aux +invités avec lesquels ils veulent avoir et entretenir +des relations; aux autres, ils envoient leurs +cartes.</p> + +<p>Les personnes ayant reçu une lettre d'invitation +ou seulement une lettre de faire part,—qu'elles +aient on non assisté au mariage,—sont tenues à +remettre ou à envoyer dans la huitaine leurs cartes +au membre de la famille qui leur a adressé cette +lettre d'invitation ou de faire part.</p> + +<p>Si c'est par suite d'un cas de force majeure +qu'elles n'ont pas paru à la cérémonie, les convenances +veulent qu'elles le fassent savoir et s'en +excusent par lettre.</p> + +<p>On ne rend jamais de visite aux nouveaux mariés +avant d'avoir reçu la leur.</p> + +<h3><a id="LENTERREMENT"></a>L'ENTERREMENT</h3> + +<div class="citation"> +Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance<br /> +D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance.<br /> + +<span class="smcap">Boileau.</span><br /> +</div> + +<p>Les cérémonies de l'enterrement sont les dernières +marques d'affection que l'on donne à celui +qui s'en va. A moins d'un empêchement absolu, +c'est manquer à toutes les convenances que de ne +pas assister à un enterrement auquel on est prié +par une lettre spéciale.</p> + +<p>Les lettres d'invitation doivent être remises la +veille du jour du convoi. Les lettres de faire part +aux personnes éloignées s'envoient aussitôt après. +On y supprime depuis quelque temps les noms des +membres féminins de la famille.</p> + +<p>Il est plus respectueux de faire porter à domicile +les lettres d'invitation. Sauf quelques rares +exceptions, on peut toutefois les mettre à la poste.</p> + +<p>Quand les relations du défunt sont trop nombreuses, +et que le temps manque pour écrire les +adresses, il convient de faire insérer dans les journaux +les plus répandus une invitation générale; +c'est le meilleur moyen de réparer les omissions +qu'on peut commettre.</p> + +<p>Les hommes se rendent à la maison mortuaire; +les femmes vont directement à l'église. Les proches +parentes restent au domicile.</p> + +<p>Chacun sera vêtu de noir ou tout au moins de +couleur foncée; les hommes, autant que possible, +en habit noir, cravate blanche et gants noirs.</p> + +<p>Il était d'usage autrefois qu'une femme n'assistât +point au convoi de son mari, ni de son enfant,—le +mari à celui de sa femme. Cet usage tend à disparaître +à Paris, malgré tout ce qu'il peut y avoir de +douloureux pour une épouse, pour une mère, +d'accompagner à sa dernière demeure son mari ou +son enfant.</p> + +<p>Au départ du cortège, les parents les plus proches +sortent les premiers et se rangent derrière la personne +qui conduit le deuil; puis viennent les invités, +les amis et les connaissances.</p> + +<p>Si la température est douce, il faut, par respect +pour le mort, tenir son chapeau à la main. S'il +fait froid ou qu'il pleuve, on reste couvert, en +ayant soin toutefois de se découvrir au moment +où l'on descend le corps pour l'entrer à l'église.</p> + +<p>Les hommes se rangent à droite, les femmes à +gauche; elles n'accompagnent que fort rarement +le convoi au cimetière.</p> + +<p>On ne monte dans les voitures de deuil qu'au +sortir de l'église, et l'on y monte indistinctement +avec des personnes qu'on ne connaît pas.</p> + +<p>Dans la première, se trouve le clergé;</p> + +<p>Dans celles qui suivent les parents, puis les gens +de la maison, et enfin les invités.</p> + +<p>La famille devra toujours se pourvoir d'un +nombre de voitures en rapport avec celui des +invités; et ces voitures reconduiront à leur domicile +tous ceux qui auront suivi le convoi jusqu'au +cimetière. On donne un modeste pourboire au +cocher.</p> + +<p>Le jour même ou le lendemain au plus tard, les +invités, hommes et femmes, remettront chez la +personne de la famille qui leur a adressé le billet +d'invitation, leur carte pliée ou brisée à l'envers +ainsi qu'il est indiqué à la rubrique <i><a href="#LA_CARTE_DE_VISITE">Cartes de +visite</a></i>.</p> + +<p>Dans quelques maisons,—en bien petit nombre, +il est vrai,—le veuf, la veuve ou les proches +parents, reçoivent le jour même de l'enterrement; +on fera donc bien de se renseigner chez le concierge, +en déposant sa carte.</p> + +<p>Les personnes qui ont reçu une lettre de faire +part, envoient leurs cartes par la poste. Si elles +tiennent à témoigner de leur sympathie particulière, +elles écriront une lettre de condoléance.</p> + +<p>Il est toujours très convenable de faire acte de +cœur dans ces circonstances douloureuses.</p> + +<p>On est tenu, dans les cinq ou six semaines qui +suivent, de renvoyer des cartes à toutes les personnes +qui vous en ont adressé ou qui vous ont +écrit.</p> + +<p>Quant aux visites, elles ne se rendent qu'à l'expiration +du grand deuil.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2>CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES</h2> + +<p>Nous avons réuni, sous ce titre, plusieurs sujets +nouveaux qui sont du ressort du savoir-vivre, et +d'autres qui, bien que traités déjà dans l'ouvrage, +appelaient un supplément pour réparer les omissions +inévitables.</p> + +<h2>AU DEHORS</h2> + +<h3><i><a id="La_Rue_les_Boulevards_la_Promenade"></a>La Rue, les Boulevards, la Promenade.</i></h3> + +<p>Il faut être poli, gracieux et serviable en tout lieu +et en toute circonstance.</p> + +<p>Si vous voyez venir à vous, sur le trottoir, une +femme, un prêtre, un vieillard, un infirme ou un +homme chargé d'un fardeau, vous leur céderez le +haut du pavé, c'est-à-dire le côté des maisons.</p> + +<p>Donnez toujours le haut du pavé à la femme que +vous accompagnez.</p> + +<p>Réglez votre pas sur le sien, et veillez à ce qu'elle +ne soit pas heurtée par les passants.</p> + +<p>Si vous êtes seul et que vous rencontriez un +ami, saluez-le et remettez votre chapeau, quand +bien même vous vous arrêteriez pour causer avec lui.</p> + +<p>Si c'est un supérieur ou un vieillard, restez +découvert jusqu'à ce que l'on vous ait prié de +remettre votre chapeau.</p> + +<p>Si vous entamez une conversation, parlez à voix +basse pour ne pas attirer l'attention des passants.</p> + +<p>L'entretien doit être très court, et c'est à la personne +la plus âgée ou la plus considérable à le +rompre la première, et à prendre congé.</p> + +<p>Un homme qui rencontre une dame de sa connaissance, +la saluera, mais ne s'arrêtera point à +causer avec elle, surtout si l'un et l'autre sont +jeunes.</p> + +<p>La discrétion veut que l'on ne salue pas un +homme qui donne le bras à une dame, à moins +qu'il ne vous y autorise par un signe.</p> + +<p>On saluera bien moins encore une femme qui +serait accompagnée par un cavalier que l'on ne +connaît pas.</p> + +<p>Les règles de la bonne compagnie s'opposent à +ce qu'un homme donne le bras à deux dames à la +fois, et à ce qu'une dame se tienne aux bras de +deux cavaliers;</p> + +<p>Il y a exception toutefois pour le premier cas +c'est lorsque l'obscurité de la nuit et le pavé glissant +et mauvais, peuvent nécessiter un appui, un +soutien.</p> + +<p>Un fumeur qui aborde une femme doit jeter son +cigare aussitôt. Il serait plus qu'inconvenant de le +garder à la main en parlant à une personne qu'on +respecte.</p> + +<p>Dans la rue et à la promenade, un père peut +donner le bras à sa fille, au lieu de le donner à sa +femme;</p> + +<p>Un jeune homme l'offrira à sa mère, et non +pas à sa sœur;</p> + +<p>Un oncle à sa nièce, un neveu à sa tante, et non +à sa cousine.</p> + +<p>Un cavalier peut accompagner plusieurs dames +à la promenade; mais il y aurait inconvenance de +sa part à s'implanter en quelque sorte au milieu de +la famille, à moins de prétendre à la main de la +jeune fille.</p> + +<p>Il ne faut pas non plus quitter son monde avec +trop de précipitation, ce serait impoli. Le tact est +le meilleur juge en pareille circonstance.</p> + +<p>Montez-vous en voiture pour accompagner une +ou plusieurs personnes? Faites-les passer devant +vous; offrez la main aux dames et soutenez les +vieillards par le bras.</p> + +<p>A l'arrivée de la voiture, descendez le premier, +et usez des mêmes attentions.</p> + +<p>Quoi qu'il soit reçu aujourd'hui qu'un cavalier +garde son chapeau dans une voiture, même fermée, +il sera de bon ton d'en faire la demande.</p> + +<p>Maintenant est-il besoin d'ajouter que l'on doit +toujours, par politesse, offrir les places du fond et +s'installer sur la banquette du devant.</p> + +<p>Si vous vous trouvez en tête à tête avec une +dame dans une voiture, ne vous asseyez pas à son +côté avant qu'elle ne vous en ait prié. Agissez de +même envers un supérieur ou un vieillard.</p> + +<p>Si l'on veut vous faire monter le premier, refusez +d'abord; si l'on insiste, montez. On ne doit même +pas hésiter, quand c'est un supérieur ou un haut +personnage qui vous y convie.</p> + +<p>Un jour, Louis XIV avait invité un Mortemart +à l'accompagner à la promenade. A cette époque +déjà, les Mortemart étaient réputés pour leur grand +ton et leurs manières élégantes. On disait en parlant +d'eux: «L'esprit et la politesse des Mortemart».</p> + +<p>Le carrosse du roi s'étant approché, Louis XIV +fit signe de la main au duc de passer le premier. +Tout autre peut-être eût fait des cérémonies; le +duc monta aussitôt, ce qui lui valut les félicitations +du grand roi.</p> + +<p>L'invitation d'un souverain est un ordre.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2>EN FAMILLE</h2> + +<h3><a id="DEVOIRS_DES_EPOUX"></a>DEVOIRS DES ÉPOUX</h3> + +<p>Le savoir-vivre en famille comprend les devoirs +des époux entre eux et envers leurs enfants, et les +devoirs de ceux-ci envers leurs parents.</p> + +<p>En bonne règle de conduite, les époux ne devraient +jamais se départir entre eux des attentions, des +petits soins qu'ils se prodiguaient, avant et pendant +les premiers temps de leur mariage.</p> + +<p>Se regarder comme affranchi de toute contrainte, +se relâcher de l'observation scrupuleuse des égards +et des convenances qu'on se doit mutuellement, +c'est compromettre le bonheur conjugal.</p> + +<p>Un excellent moyen de le conserver, sera toujours +de suivre le précepte du Fabuliste:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,<br /></span> +<span class="i6">Toujours divers, toujours nouveau.<br /></span> +</div></div> + +<p>La vie privée, plus encore que la vie publique, +exige ce maintien rigoureux des convenances, puisqu'elle +nous place en tête-à-tête continuel. De là +ces concessions qu'il faut se faire de bonne grâce, +sans acrimonie aucune, afin de ne blesser jamais +l'amour-propre qui pardonne si difficilement.</p> + +<p>Ecartez avec le plus grand soin dans vos entretiens +tout sujet sur lequel vous êtes en désaccord.</p> + +<p>Ce serait une insigne maladresse à un mari de +chercher à détourner sa femme de ses devoirs religieux, +surtout lorsque leur accomplissement ne +nuit en rien aux devoirs domestiques.</p> + +<p>De son côté, la femme fera bien, dans l'intérêt +de la paix et de la tranquillité du ménage, de ne +point vouloir convertir son mari. Qu'elle se contente +de lui donner le bon exemple, de le rendre +heureux dans son intérieur: le temps et les circonstances +feront mieux que toutes les controverses.</p> + +<p>Bien d'autres sujets encore peuvent donner lieu +à des altercations dans le ménage.</p> + +<p>Evitez-les autant que possible. Que jamais ces +débats ne dépassent le seuil de la chambre à coucher. +N'en rendez témoins, ni vos enfants, ni vos +domestiques: ce serait diminuer d'autant votre +autorité et le respect qui vous est dû.</p> + +<p>Les époux doivent toujours observer entre eux la +décence, même dans leurs rapports les plus intimes. +Beaucoup de maris ont le tort très grave de l'oublier, +de perdre toute retenue après un certain +temps de mariage. En cela, ils se montrent aussi +inconvenants qu'imprudents. C'est courir de soi-même +au-devant du danger, c'est ressembler à ce +fou qui, après avoir mis le feu aux poudres, se +plaignait de l'explosion.</p> + +<p>Si vous voulez qu'on respecte votre femme, commencez +par la respecter vous-même; honorez-la, si +vous voulez qu'elle soit honorée.</p> + +<p>La femme, dans toutes les circonstances de la +vie, obéira à son mari, à moins qu'il ne lui commande +des choses contraires à l'honnêteté, et à ses +devoirs de mère et de chrétienne.</p> + +<p>De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa +femme est son égale devant Dieu et devant la +nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces airs +de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait +d'un homme sans éducation.</p> + +<p>S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente +avec toute la courtoisie possible; mais qu'il +les maintienne avec d'autant plus de fermeté qu'elles +sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part +serait coupable, et pourrait avoir des conséquences +désastreuses.</p> + +<p>Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que +racontait, il y a quelque temps, un chroniqueur du +<i>Figaro</i>:</p> + +<p>«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron +de C..., le plus charmant et le meilleur des +hommes. Nom illustre, fortune, esprit, savoir, il +avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations +de son cœur. Sa femme était pauvre, mais +belle, de cette beauté qui en fit, en peu de temps, +la femme la plus fêtée, la plus recherchée de Paris. +Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès +et du luxe de ses amies, son unique ambition était +d'attirer à elle tous les hommages, et de posséder +le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison +royalement, sans se préoccuper si tout son +luxe se trouvait en rapport avec sa fortune,—cent +mille francs de rente, pas davantage. Mais +pourvu qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures, +de ses domestiques, de ses toilettes, de ses +dîners et de ses bals, elle se tenait pour satisfaite.</p> + +<p>Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de +ses amies et donner un bal costumé, où le compte +des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille francs. +Le reste à l'avenant.</p> + +<p>Le baron essaya de parler raison à sa femme, +lui montra le gouffre ouvert, au bout de toutes ces +folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà des propriétés, +et que si ces dépenses continuaient, c'était +la ruine, la ruine complète en deux ans.</p> + +<p>Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre +son train de vie, elle le chargea encore de +nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme, il +eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant +plus qu'il était convaincu que ses remontrances +n'aboutiraient qu'à se faire détester par elle. Et ce +qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est +qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours +de ces tendresses dont il avait tant besoin. +Et puis on verrait quand le malheur serait venu.</p> + +<p>Il arriva vite.</p> + +<p>La baronne fut très étonnée. Non seulement il +n'y avait plus d'argent, mais il y avait des dettes. +Que faire? Renoncer à cette existence! Elle n'y +songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il +fallait prendre une décision, car les fournisseurs +refusaient du crédit, et commençaient à devenir +insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances.</p> + +<p>—Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va +jouer. Hier encore, D... a gagné deux cent mille +francs, tu le sais bien.</p> + +<p>Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie +il n'avait touché à une carte. Le jeu lui semblait +une chose sinistre, et bien des fois, au club, il avait +frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et +cette longue table verte autour de laquelle des +mains blêmes remuaient des piles d'or et des jetons. +Il semblait qu'il entendît dans le tintement de l'or, +le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix +du banquier abattant neuf lui donnait l'impression +terrifiante d'un arrêt de cour d'assises.</p> + +<p>—Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise +de Presles disait à son mari: «Va te battre».</p> + +<p>Il y alla.</p> + +<p>Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle +ne fut plus navrant. Il passait toute ses nuits au +cercle, dans les tripots les plus ignobles. Et il +jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge, +ses joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient +l'or et les plaques avec des mouvements +tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses +jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait +les lèvres, comme s'il eût voulu s'empêcher de +crier.</p> + +<p>Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis +perdit de nouveau. Chaque fois qu'il rentrait chez +lui, ses poches vides, hâve et défait, sa femme +s'emportait en de folles colères, lui reprochait de +la ruiner. Quand il avait été heureux, elle le +dépouillait.</p> + +<p>Cette existence dura deux autres années. Finalement +la déveine fut complète. Chassé de son club, +n'osant plus pénétrer dans les tripots où il devait à +tout le monde d'importantes sommes, voyant que +tout était fini, il tenta de se brûler la cervelle. +Mais il ne mourut pas, hélas!</p> + +<p>Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme +l'a quitté, etc., etc.»</p> + +<p>N'allons pas plus loin.</p> + +<p>Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment +de ce récit qui n'est malheureusement +pas l'unique en son genre.</p> + +<p>Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable +faiblesse; il a manqué à tous ses devoirs de +chef de la communauté. Le jour où sa femme n'a +tenu aucun compte de ses sages avertissements, il +devait, sans attendre le lendemain, faire acte d'autorité +souveraine.</p> + +<p>Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur.</p> + +<p>Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un +vieil adage fort sensé, il faut que le coq chante +plus haut que la poule.</p> + +<h3><a id="DEVOIRS_DES_PERES_ET_MERES"></a>DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES</h3> + +<p>Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est +de prêcher d'exemple.</p> + +<p>La première règle à observer par les parents, +sera donc de ne donner à leurs enfants que de +bons exemples, soit en parole, soit en action.</p> + +<p>Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez +de bonne heure dans leur âme le germe de +toutes les qualités morales, la bonté, la charité, +etc., etc.</p> + +<p>Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer +des privations pour secourir les malheureux.</p> + +<p>Combattez leurs mauvais penchants.</p> + +<p>Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils +tourmentent et fassent souffrir un animal. Comme +le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les enfants +qui sont barbares avec les bêtes innocentes, +ne tardent pas à le devenir avec les hommes».</p> + +<p>Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers +tout le monde; forcez-les à demander pardon à +celui qu'ils auront offensé. Cette petite humiliation +leur sera très sensible, et les empêchera très probablement +de recommencer.</p> + +<p>Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du +mensonge qui est le père de tous les vices. Il faut +apprendre à l'enfant l'amour de la vérité comme +on lui apprend la pudeur.</p> + +<p>Le plus difficile dans l'éducation des enfants, +c'est le choix et l'application des punitions.</p> + +<p>Autant d'individus, autant de natures différentes. +Tel moyen qui réussit avec l'un, échouera avec +l'autre. C'est une étude qui exige une patience, +une égalité de caractère dont malheureusement +peu de personnes sont douées.</p> + +<p>En thèse générale, il ne faut passer aux enfants +aucun de leurs caprices, aucune de leurs fautes, +sous peine de perdre sur eux toute autorité, et +d'en faire de mauvais sujets.</p> + +<p>Soyez donc sévères, mais justes autant que possible, +car l'enfant a le sentiment de la justice.</p> + +<p>Toute punition infligée à tort, toute préférence +accordée au détriment de l'un ou de l'autre, l'aigrissent +et le découragent.</p> + +<p>Employez tous vos efforts à le ramener par le +raisonnement, par la douceur; ne le frappez jamais; +vous obtiendrez plus par l'affection que par +la crainte.</p> + +<p>«Les remonstrances d'un père faites doucement, +dit saint François de Sales, ont beaucoup +plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger, +que non pas les colères et les courroux.»</p> + +<p>Gardez-vous bien toutefois de montrer de la +faiblesse; ne menacez jamais en vain; ne revenez +jamais sur une décision prise. Tout se résume +enfin dans ces deux mots: Douceur et fermeté.</p> + +<p>A mesure que les enfants grandissent,—nous +ne parlons ici que des garçons—ils appellent une +attention plus active et plus étendue.</p> + +<p>Il faut surveiller leurs passions qui se développent, +leur interdire toute fréquentation dangereuse, +toute lecture malsaine, s'occuper tout à la fois de +leur instruction littéraire et scientifique, de leur +éducation proprement dite,—leur apprendre les +règles et les usages du monde, ce que l'on néglige +beaucoup trop malheureusement.</p> + +<p>Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement +aux mères, qui s'efforceront de la diriger +au mieux des résultats.</p> + +<p>Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa +fille la pratique de toutes les vertus que commande +la religion et que la société honore et respecte.</p> + +<p>Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir +point de secrets pour elle, à lui faire ses petites +confidences.</p> + +<p>Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée +de toute conversation qu'une jeune fille ne +doit pas entendre.</p> + +<p>Toute lecture de romans doit être sévèrement +proscrite. Nous signalons ce danger en première +ligne. Que d'unions troublées et même rompues, +parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son +mari le héros imaginaire de ses lectures!</p> + +<p>Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître» +qui sévit de nos jours à tous les échelons +de la société. Les parents sont en cela les premiers +coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de +cette funeste manie de briller.</p> + +<p>La jeune fille y est en quelque sorte dressée, +façonnée par tout ce qu'elle voit, par tout ce qu'elle +entend autour d'elle. L'on y parle souvent toilettes +et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux, +bien avant son entrée dans le monde.</p> + +<p>Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur +de sa fille, se gardera de ces errements. Elle l'accoutumera +de bonne heure aux idées d'ordre et +d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison, +l'initiera aux plus minutieux détails du ménage. +Tous ses efforts enfin auront pour but de +faire de sa fille une digne et excellente compagne +pour son futur mari, une digne et excellente mère +pour ses enfants.</p> + +<p>Comme dit un poëte:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Heureux est le mari dont la femme humble et sage<br /></span> +<span class="i2">Elève ses enfants et règle son ménage.<br /></span> +</div></div> + +<h3><a id="DEVOIRS_DES_ENFANTS"></a>DEVOIRS DES ENFANTS</h3> + +<p>Le premier devoir des enfants est de ne jamais +oublier l'amour et le respect qu'ils doivent à leurs +parents. S'en affranchir, c'est se montrer ingrat; +c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu, +la moins pardonnable aux yeux du monde.</p> + +<p>Quels que soient les torts des parents, il n'appartient +pas aux enfants de les leur reprocher. Qui +nous prouve que nous ne nous trompons pas, et que +ces torts sont réellement fondés?</p> + +<p>Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être +jugés, a dit l'Évangile.</p> + +<p>Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer +entre nos parents et nous.</p> + +<p>Si nous leur venons en aide, que ce soit avec +la plus extrême délicatesse, afin de ne point les +blesser.</p> + +<p>Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans +leurs goûts et leurs plaisirs, de même que dans +leurs chagrins et leurs souffrances.</p> + +<p>S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos +soins.</p> + +<p>Ne laissons jamais entrevoir les incommodités +que nous pouvons en ressentir.</p> + +<p>Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes +nos tendresses, de toutes les consolations possibles.</p> + +<p>Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents, +nous sera compté devant Dieu.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="A_LEGLISE" id="A_LEGLISE">A L'ÉGLISE</a></h2> + +<p>Une des premières règles du savoir-vivre est de +respecter les convictions de chacun, à plus forte +raison ses croyances religieuses.</p> + +<p>Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en +portant atteinte à celle d'autrui, c'est faire acte de +despotisme.</p> + +<p>Si vous entrez dans une église, dans un temple +ou une synagogue, que votre maintien soit des plus +convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme mal +élevé qui puisse faire parade de son incrédulité.</p> + +<p>Observez de tous points les pratiques des cérémonies +auxquelles vous assistez, ne fût-ce que par +respect humain.</p> + +<p>N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris +accompagnant leur femme à l'église, de grands écoliers +accompagnés de leur instituteur, témoigner +les uns et les autres par leur attitude distraite et +ennuyée, qu'ils n'assistent au service divin que par +complaisance ou contrainte?</p> + +<p>Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec +fracas et en grande toilette, au milieu des offices +en dérangeant tout le monde, comme si elles ne +venaient absolument que pour se faire remarquer?</p> + +<p>La première obligation, en entrant dans une +église, est de prendre de l'eau bénite.</p> + +<p>Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de +lui en offrir le premier.</p> + +<p>Vous agirez de même envers un vieillard, un +pauvre ou un infirme. L'âge et l'infortune ont droit +à cette déférence.</p> + +<p>Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce +qu'elle vous serait présentée par une personne +d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise n'admet +pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes +tous égaux.</p> + +<p>Les prêtres, de même que les ministres de toute +religion, ont droit aux plus grands égards. A l'église +comme ailleurs, on doit leur céder le pas. Ce +n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages, +mais aux fonctions qu'il remplit.</p> + +<p>Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre, +encore bien moins à un évêque et à un cardinal. +On demande leur bénédiction, et l'on baise l'anneau +des prélats.</p> + +<p>Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne +se rencontre pas toujours, se bornent à un simple +salut.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="A_PROPOS_DES_PRESENTATIONS" id="A_PROPOS_DES_PRESENTATIONS">A PROPOS DES PRÉSENTATIONS</a></h2> + +<p>Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques +conseils et renseignements nouveaux:</p> + +<p>Ne faites jamais de présentations à un personnage +considérable, sans qu'il vous y ait préalablement +autorisé.</p> + +<p>En général, on ne doit présenter deux personnes +l'une à l'autre qu'après les avoir consultées séparément.</p> + +<p>C'est toujours la personne la plus jeune qu'on +présente à la plus âgée, l'inférieur à son supérieur.</p> + +<p>On présente un homme à une femme, et jamais +une femme à un homme, à moins qu'il n'occupe +une position très élevée ou qu'il n'appartienne au +clergé.</p> + +<p>Voici la formule en usage:</p> + +<p>Si c'est un homme qui fait la présentation:</p> + +<p>—«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur +ou Madame (puis on ajoute les nom et titres de la +personne).</p> + +<p>Si c'est une femme, elle dira:</p> + +<p>—«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre, +etc.», et jamais: «J'ai l'honneur», etc.</p> + +<p>L'homme présenté saluera respectueusement, la +femme s'inclinera gracieusement, et tous deux répondront +par quelques paroles aimables à l'accueil +qui leur est fait.</p> + +<p>Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il +s'agit de procéder rapidement, on se contente de +nommer les personnes l'une à l'autre. C'est ce qui +a lieu le plus ordinairement.</p> + +<p>Quand on présente quelqu'un à un personnage +élevé, on ne nomme jamais celui-ci.</p> + +<h3><a id="DES_PRESEANCES"></a>DES PRÉSÉANCES</h3> + +<p>Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer +combien il est difficile, dans une grande réunion, +de placer son monde au mieux et à la satisfaction +de chacun.</p> + +<p>Entrons à ce sujet dans quelques détails:</p> + +<p>Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent +le plus du maître et de la maîtresse de la +maison, en commençant par la droite. Ainsi la +femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra +à la droite du maître du logis, et le personnage à +qui l'on veut faire honneur, à la droite de la maîtresse.</p> + +<p>A leur gauche, prennent place les autres invités, +par ordre de rang et d'âge, en ayant soin d'alterner +les sexes.</p> + +<p>Rien de plus simple et de plus facile en apparence; +cependant lorsqu'on vient à l'application +de ces <i>petites grandes choses</i>, l'on est souvent fort +embarrassé.</p> + +<p>En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est +de s'en référer aux règles prescrites par le décret +de messidor an XII. En voici un extrait succinct, +mais suffisant pour se guider:</p> + +<p>La première place, la place d'honneur, appartient +aux cardinaux, aux ministres de l'État, aux +maréchaux, aux amiraux.</p> + +<p>Immédiatement après viennent:</p> + +<p>Le général commandant en chef; le premier président +de cour; l'archevêque; le général de division; +le préfet,—à moins que celui-ci ne soit conseiller +d'État, auquel cas il passe avant le général; +puis l'évêque, puis le général de brigade, puis le +maire de la localité.</p> + +<p>En ce qui concerne la magistrature, celle qui est +assise a le pas sur la magistrature debout. C'est +d'abord le président de la cour de cassation avec +les membres de la cour; ensuite le conseil d'État +et les procureurs généraux; puis la cour d'appel, +ses avocats et ses avoués; les tribunaux civils avec +leurs avoués, les greffiers et huissiers.</p> + +<p>S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est +naturellement la plus élevée qui fait titre et passe +la première.</p> + +<p>A égalité de grades dans l'armée, la préséance +revient de droit à l'ancienneté du grade.</p> + +<p>Les femmes bénéficient de la position hiérarchique +de leur mari.</p> + +<p>Notons en passant que si l'armée a le pas sur la +magistrature, cette préséance est tout individuelle. +En tant que corps constitué, dans les cérémonies +publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature.</p> + +<p>C'est l'application du vieux principe: <i>Cedant +arma togæ</i>.</p> + +<p>Notons aussi que, dans les réunions privées, +toutes deux, par un juste sentiment des convenances +sociales, se font un devoir de toujours +céder la place d'honneur à un prélat, et même à +un simple curé. C'est un hommage respectueux +que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du +Très-Haut.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="LENTREE_DANS_LE_MONDE" id="LENTREE_DANS_LE_MONDE">L'ENTRÉE DANS LE MONDE</a></h2> + +<p>C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec +le plus d'amour. Elles soupirent après ce bienheureux +jour, comme les collégiens après leur sortie +du collège.</p> + +<p>Jusque là, la jeune enfant a été tenue en charte +privée, elle a vécu fort retirée. C'est à peine si, à +de rares intervalles, on lui permettait de paraître +un instant au salon. Ses distractions, ses seuls +plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters +et soirées, à quelques sauteries chez les camarades +de son âge; mais le temps a marché. La petite +fille est devenue une grande demoiselle. Il faut +songer à l'établir, lui trouver un parti convenable, +avantageux. Pour cela, il est indispensable de la +mener dans le monde, de l'y présenter. Grosse +affaire, affaire d'État, qui demande une longue et +laborieuse préparation.</p> + +<p>Chaque matin, on voit arriver le maître de danse +et de maintien dont c'est la mission de parfaire sur +ce point l'éducation de la jeune personne. Il lui +fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des +mouvements, les poses gracieuses, les différents +saluts et révérences, la manière de tenir son mouchoir +et son éventail, d'appuyer en valsant le bras +gauche sur l'épaule de son cavalier, etc.</p> + +<p>Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de +son expérience et de ses conseils. Elle initie sa +fille aux petits secrets de la coquetterie permise; +elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises, +contre les ruses et les propos des galants trop +empressés; elle lui apprend le langage et les formules +voulus dans telle ou telle circonstance.</p> + +<p>Toutes deux ensuite passent en revue les différentes +toilettes, se creusent la tête pour en imaginer, +en combiner une, dont la simplicité et l'élégance +exquise soient de nature à soulever l'admiration, +à conquérir tous les suffrages. Quand on est +à la veille d'affronter les feux de la rampe, l'on ne +saurait trop soigner son entrée en scène.</p> + +<p>Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait +son entrée au bras de son père qui la présente à +ses amis intimes et à ses connaissances. On l'entoure, +on la fête avec l'enthousiasme qui accueille +d'habitude toutes les nouveautés.</p> + +<p>A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste +des demoiselles à marier. Les candidats-maris peuvent +la rechercher et s'offrir.</p> + +<p>Il s'opère alors dans son existence une de ces +métamorphoses aussi rapide qu'un changement à +vue dans une pièce féerique. On la traite avec tous +les égards, toutes les convenances que commande +sa situation nouvelle. Elle est de toutes les réceptions, +de toutes les fêtes, de tous les grands dîners; +elle aide sa mère à faire les honneurs du salon; +elle l'accompagne partout, dans ses visites, au +théâtre, au concert, etc.</p> + +<p>Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour +<i>Madame</i>, on aura bien soin d'en joindre une pour +<i>Mademoiselle</i>; son nom enfin sera inscrit sur toutes +les lettres d'invitation.</p> + +<p>Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon +du monde et des plaisirs, il ne nous reste qu'à former +des vœux pour son bonheur, qu'à lui souhaiter +de trouver le plus tôt possible un mari—selon son +goût et selon son cœur.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="LE_BAL" id="LE_BAL">LE BAL</a></h2> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule,<br /></span> +<span class="i2">De sentir par le bal ses sens multipliés,<br /></span> +<span class="i2">Et de ne pas savoir si dans la nue on roule<br /></span> +<span class="i2">Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule<br /></span> +<span class="i4">Un flot tournoyant à ses pieds.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i6"><span class="smcap">Victor Hugo.</span><br /></span> +</div></div> + +<p>A Paris, les bals commencent fort tard.</p> + +<p>Votre invitation porte onze heures. Il y aurait +indiscrétion à venir avant, et impolitesse à se présenter +trop tard: ce serait témoigner peu d'empressement.</p> + +<p>A votre entrée, vous avez rendu vos hommages +au maître et à la maîtresse de la maison. Vous +circulez dans le salon et saluez successivement +les personnages de votre connaissance. Un coup +d'œil rapide, jeté sur les banquettes, vous a fait +distinguer les femmes et les jeunes filles auxquelles, +par devoir ou par tout autre motif, vous devez +adresser vos premières invitations.</p> + +<p>Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici +l'orchestre qui prélude. N'oubliez pas les formules +voulues:</p> + +<p>«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer +que vous voudrez bien me faire l'honneur, etc.;—ou +serai-je assez heureux pour obtenir la faveur, +etc.»</p> + +<p>La personne vous répondra affirmativement, +ou, si elle était déjà engagée, elle exprimera ses +regrets de ne pouvoir accepter.</p> + +<p>Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son +siège, ou votre épée, si vous êtes militaire; vous +offrez votre bras droit et, tous deux, vous allez +prendre place.</p> + +<p>Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre +partenaire que vous saluez très respectueusement. +Elle répond à votre salut par une profonde révérence.</p> + +<p>Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de +trois fois dans la même soirée une femme ou une +demoiselle, à moins d'être en petit comité et qu'il +n'y ait pénurie de danseurs.</p> + +<p>Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est +pas obligatoire pour les jeunes gens qui sont +fiancés.</p> + +<p>Un cavalier ne doit pas passer son bras autour +de la taille d'une demoiselle, cela n'est permis +qu'envers une femme mariée. Il posera donc sa +main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa +danseuse trop rapprochée de lui.</p> + +<p>Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur +l'épaule de son valseur, pas plus qu'elle ne se +rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont +à éviter.</p> + +<p>Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement +ceux qui se présentent. Elle apportera la plus +grande attention à ne pas prendre deux engagements +pour la même danse, et si, par mégarde, +elle avait commis cette maladresse, le seul moyen +de la réparer, serait de s'abstenir pour cette fois, +et de demeurer assise.</p> + +<p>Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser +se morfondre une personne qu'il aurait invitée, il +s'expose à de fâcheuses conséquences:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">«Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.»<br /></span> +</div></div> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="TOILETTE_DES_FEMMES" id="TOILETTE_DES_FEMMES">TOILETTE DES FEMMES</a></h2> + +<p>«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne +craint pas de mettre à contribution les quatre parties +du monde.»</p> + +<p>Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois +à constituer la véritable élégance: il faut savoir +en outre assortir avec goût ces éléments divers, et +en former un ensemble harmonieux qui ait son +style à soi, son cachet particulier.</p> + +<p>Toutes les femmes possèdent ce secret à un +degré plus ou moins intime, et toutes en font un usage +plus ou moins raisonnable, plus ou moins dispendieux. +L'on ne saurait donc leur recommander +avec trop d'insistance la modération en matière de +toilette:</p> + +<p>Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles +ont, sur la position qu'elles occupent.</p> + +<p>Ni trop de luxe, ni trop de simplicité;</p> + +<p>Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes +courantes: c'est entre ces extrêmes qu'il est sage +de se placer.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="TOILETTE_DES_HOMMES" id="TOILETTE_DES_HOMMES">TOILETTE DES HOMMES</a></h2> + +<p>Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses. +Il demeure toujours aussi noir, aussi triste, +aussi disgracieux. Mais c'est précisément cette uniformité +désespérante qui le rend si difficile à porter. +Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse +ne faut-il pas pour se distinguer du commun des +martyrs!</p> + +<p>Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme +du monde seul sait s'habiller.</p> + +<p>L'homme du monde a des grâces de tenue comme +d'autres ont des grâces d'état. Il pare ses vêtements, +les chiffonne, les assouplit à tous les mouvements +de son corps; il sait imprimer à son habit, +à son gilet un chic, un je ne sais quoi qui lui appartient +en propre.</p> + +<p>Très sobre de bijoux, il abandonne volontiers +ce faux éclat, cet affichage de chaînes et de breloques +aux courtiers enrichis. A ce propos, que vont devenir +ces pauvres hères, si on leur enlève cet unique +moyen qu'ils ont de se faire remarquer? Voici ce +qu'on lisait, il y a quelque temps, dans un journal +de haut high-life:</p> + +<p>«C'est une faute de goût de porter une chaîne, +quelque précieuse qu'elle soit, dès qu'on se met en +habit noir; car paraître s'inquiéter de l'heure +dans un salon est une impolitesse à l'égard du +maître et de ses hôtes.»</p> + +<p>Et le chroniqueur concluait en ces termes:</p> + +<p>«Un manquement à cette règle de haute convenance +suffit à classer, ou pour mieux dire, à +déclasser son homme.»</p> + +<p>Il y a peut-être là toute une révolution sociale. +Mais il est bon d'attendre pour savoir si l'arrêt ne +sera pas cassé.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Et, maintenant, quelques indications sur le vêtement +des hommes, dans certaines réunions et +cérémonies.</p> + +<p>L'habit, le gilet et le pantalon noirs avec la cravate +blanche, sont de rigueur dans les grands +dîners, les bals et les soirées, les représentations +théâtrales, toute réunion enfin où les femmes se +montrent coiffées en cheveux et en robes décolletées.</p> + +<p>Même tenue pour les messes de mariage, d'enterrement, +et autres solennités officielles.</p> + +<p>Pour une visite de condoléance, la redingote +noire croisée et les gants foncés.</p> + +<p>Une visite de jour qui n'est pas officielle, se fait +en redingote.</p> + +<p>Le gilet blanc a été abandonné dans toute toilette +de cérémonie; on ne le porte plus qu'avec la +redingote croisée.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="VISITES_ET_CARTES_DE_VISITE" id="VISITES_ET_CARTES_DE_VISITE">VISITES ET CARTES DE VISITE</a></h2> + +<p>Les visites du jour de l'an, les plus intimes +comme les plus cérémonieuses, se font le jour +même.</p> + +<p>Il est admis, pour ce jour-là seulement, que les +dames reçoivent à partir de dix heures du matin.</p> + +<p>Les hommes doivent être en habit noir et cravate +blanche.</p> + +<p>Dans la matinée, les parents enverront les enfants +présenter leurs vœux et bons souhaits à leurs +ascendants, ainsi qu'aux parrains et marraines.</p> + +<p>Au cours d'une visite, quand une autre personne +se présente, ne vous levez pas immédiatement; +attendez deux ou trois minutes.</p> + +<p>Ne sortez jamais en même temps qu'une jeune +femme pour ne pas donner prise à la médisance.</p> + +<p>Si la personne que l'on va voir, a un jour déterminé +pour ses réceptions, c'est ce jour naturellement +qu'il faut prendre.</p> + +<p>A moins d'intimité, l'on ne fera point de visite +le Vendredi-Saint, le jour des Morts, le mercredi +des Cendres, et même la veille des grandes fêtes +religieuses. C'est un usage reçu dans la Société.</p> + +<p>Une visite de cérémonie ne doit pas se prolonger +au delà de vingt minutes.</p> + +<p>Quand on se présente dans une maison, on doit +soulever son chapeau en s'adressant à la personne +qui vient ouvrir, et l'ôter en entrant dans l'antichambre. +C'est une marque de respect envers les +maîtres du logis, à laquelle il serait inconvenant +de manquer.</p> + +<p>Les fonctionnaires civils qui arrivent dans une +ville pour s'y fixer, les militaires pour y tenir garnison, +sont tenus de rendre visite à leurs supérieurs, +dans le plus bref délai.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Il n'en est pas de la remise des cartes de visite +comme des visites elles-mêmes.</p> + +<p>L'envoi des cartes doit toujours être fait pour le +premier de l'an, à moins d'un empêchement sérieux.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que la carte ne dispensait +pas de la visite, mais on ne saurait trop le répéter.</p> + +<p>La politesse veut que l'on dépose sous enveloppe +autant de cartes qu'il y a de personnes dans la famille, +avec les nom et prénom de chacune d'elles.</p> + +<p>Une femme n'en remet que pour les personnes +de son sexe.</p> + +<p>Le mari et la femme doivent avoir des cartes +séparées et des cartes collectives.</p> + +<p>Un homme ne fera jamais précéder son nom du +mot Monsieur. Il mettra l'initiale de son prénom et +ajoutera sa profession.</p> + +<p>Une femme, au contraire, placera toujours le +titre de Madame avant son nom, et ne prendra +jamais d'autre prénom que celui de son mari.</p> + +<p>La carte collective portera: Monsieur et Madame +***.</p> + +<p>On doit porter soi-même sa carte chez un supérieur +ou un personnage important.</p> + +<p>Chez les hauts fonctionnaires, les dignitaires de +l'État, il y a un registre ouvert chez le concierge +où les hommes s'inscrivent. Une femme peut +envoyer sa carte.</p> + +<p>Si l'on a oublié quelques personnes sur la liste +de ses visites, il faut réparer cet oubli aussitôt qu'on +s'en aperçoit.</p> + +<p>Une carte que l'on dépose par simple politesse, +ne doit porter ni corne ni pli.</p> + +<p>C'est seulement lorsqu'on se présente avec l'intention +de faire une visite, et que l'on ne rencontre +personne, qu'il faut marquer sa carte d'un pli +transversal, sur le côté gauche.</p> + +<p>Pour une visite de condoléance, après décès, ce +sera de l'autre côté, à droite, et en sens contraire.</p> + +<p>A toutes les politesses que l'on peut recevoir, +telles qu'invitations, lettres de faire part pour un +événement quelconque, on doit répondre par une +visite ou tout au moins par la remise d'une carte.</p> + +<p>Si, après une visite qu'on a reçue, on juge à +propos de ne pas lier de relations avec le visiteur, +on lui envoie simplement sa carte.</p> + +<p>Quittez-vous votre résidence pour un laps de +temps assez long, remettez une carte chez vos amis +et chez vos connaissances, avec ces trois lettres au +bas—P. P. C. c'est-à-dire Pour prendre congé.</p> + +<p>On fera connaître son retour par l'envoi d'une +nouvelle carte avec son adresse.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="A_TABLE" id="A_TABLE">A TABLE</a></h2> + +<p>Nous ne rééditerons pas ici toutes les infractions +au savoir-vivre notées dans la conversation si connue +de l'abbé Delisle avec l'abbé Cosson. Les usages +se modifient sans cesse. Pour n'en citer qu'un +exemple, il était admis alors qu'on devait briser +sur son assiette la coquille d'un œuf mangé à la +coque. Aujourd'hui cette petite opération, assez +déplaisante et malpropre en soi, serait fort mal +vue.</p> + +<p>Nous nous bornerons donc aux recommandations +les plus essentielles, aux choses que peut ignorer +un écolier en rupture de ban ou de bancs.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Dès que vous vous êtes assis à table, prenez une +attitude décente et convenable.</p> + +<p>Evitez de gêner vos voisins par des mouvements +trop brusques.</p> + +<p>Ne mettez pas vos coudes sur la table.</p> + +<p>Ne vous balancez pas sur votre chaise; ne vous +appuyez pas sur le dossier.</p> + +<p>N'agitez pas vos pieds sous la table.</p> + +<p>Si votre potage est trop chaud, attendez qu'il +soit refroidi; ne soufflez pas dessus.</p> + +<p>Laissez votre cuiller dans votre assiette, et soulevez +toujours celle-ci, pour faciliter son enlèvement +par le domestique de service.</p> + +<p>Quand on vous présente un plat, servez-vous +avec discrétion; n'ayez pas l'air de faire un choix.</p> + +<p>Tenez votre fourchette de la main gauche, et votre +couteau de la main droite.</p> + +<p>Coupez votre viande par petits morceaux, et +mangez-les au fur et à mesure.</p> + +<p>Ne portez jamais la lame du couteau à votre +bouche.</p> + +<p>Ne coupez pas votre pain, rompez-le au-dessus +de votre assiette.</p> + +<p>N'essuyez jamais la sauce qui est sur votre assiette +avec de la mie de pain.</p> + +<p>Ne parlez ni ne buvez la bouche pleine.</p> + +<p>Ne mangez ni trop vite ni trop lentement; mais +n'eussiez-vous pas fini, laissez enlever votre assiette +quand le domestique se présente.</p> + +<p>Si l'on renouvelle l'argenterie à chaque service, +comme cela se pratique dans certaines maisons, +déposez votre fourchette et votre couteau sur l'assiette; +en cas contraire, replacez-les à côté de vous, +mais de manière à ne pas salir la nappe.</p> + +<p>N'essuyez jamais votre verre avec votre serviette. +Ce serait une accusation tacite de malpropreté +contre le service de la maison.</p> + +<p>S'il vous arrivait de trouver un cheveu dans un +mets, gardez-vous de le faire remarquer, afin de +ne point dégoûter les convives.</p> + +<p>Le gibier vous paraît-il trop faisandé, le poisson +un peu avancé? N'en mangez pas, et si l'on vous +demande la raison, dites que vous n'aimez point +cette espèce de gibier ou de poisson.</p> + +<p>Ne vous servez jamais des mots de bouilli, au +lieu de bœuf; de volaille, au lieu de poularde ou +de dinde; de bordeaux, de bourgogne, de champagne, +au lieu de vin de Bordeaux, vin de Bourgogne, +vin de Champagne.</p> + +<p>Quand le maître ou la maîtresse de la maison +font les honneurs de la table, et que l'un d'eux +vous envoie une assiette servie, conservez-la; ce +serait une impolitesse que de l'offrir à votre voisin.</p> + +<p>Ne critiquez jamais un plat; n'établissez jamais +de comparaison avec un mets semblable que vous +auriez mangé ailleurs et qui vous aurait paru de +meilleur goût.</p> + +<p>Ne buvez pas sans vous être bien essuyé les +lèvres, afin de ne pas graisser les bords de votre +verre, ce qui est très malpropre à voir.</p> + +<p>Ne faites ni tartines de beurre, ni tartines de confitures. +La tartine de beurre n'est admise qu'au +déjeuner avec le thé.</p> + +<p>Ne flairez pas votre vin, ne le dégustez pas à petites +gorgées comme un marchand de l'Entrepôt.</p> + +<p>Il n'y a que les commis-voyageurs qui frappent +avec la paume de la main un verre à vin de Champagne +pour en faire jaillir la mousse, au risque de +casser le verre et de se blesser grièvement.</p> + +<p>Ne vous avisez pas de faire brûler votre eau-de-vie +dans la tasse à café ou dans la soucoupe. Cela +n'est de mise qu'au cabaret ou à l'estaminet.</p> + +<p>Au dessert, ne mettez jamais ni bonbons ni +friandises d'aucune sorte dans votre poche, c'est +contraire à toutes les convenances.</p> + +<p>Une poire ou une pomme ne se pèlent jamais en +spirale. On les divise longitudinalement d'abord, +puis en quatre quartiers que l'on pèle, à mesure +qu'on les mange.</p> + +<p>Gardez-vous d'offrir à une dame de partager un +fruit que vous auriez sur votre assiette. Ce procédé +serait trop cavalier.</p> + +<p>Il peut arriver cependant qu'il n'y ait pas assez +de fruits pour tout le monde. Dans ce cas, c'est la +plus forte partie de la poire, celle à laquelle +adhère la queue, que l'on doit offrir.</p> + +<p>Ne parlez jamais bas, et d'un air mystérieux, à +l'oreille de votre voisine; c'est tout à fait de mauvais +ton.</p> + +<p>Ajouterons-nous qu'il ne faut jamais désigner +personne avec le doigt?</p> + +<p>Si un usage vous est inconnu, observez comment +font les autres convives, ne vous exposez +pas à commettre quelque incongruité par trop de +précipitation. Rappelez-vous ce pauvre garçon fraîchement +émoulu du collège, à qui l'on avait servi +à la fin du repas un bol d'eau tiède, parfumé d'un +peu d'essence de menthe, et qui l'avala d'un trait +en croyant faire comme tout le monde.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="AU_THEATRE" id="AU_THEATRE">AU THÉATRE</a></h2> + +<p>Le respect d'autrui devrait être la mesure et la +règle de toute liberté. Malheureusement, par ce +temps de démocratie dévergondée, une foule de +gens se figurent qu'être libres, c'est pouvoir agir +à sa guise et sans aucun égard pour les convenances +des autres.</p> + +<p>Ainsi, au théâtre, le rideau est levé. Un monsieur +arrive en retard. Il dérangera sans vergogne quinze, +vingt assistants, vous rudoiera les genoux pour gagner +sa place. Si vous vous permettez la plus petite +observation, il vous répondra qu'il a payé sa +place et qu'il a le droit d'arriver à son heure.</p> + +<p>Autre exemple:</p> + +<p>Le spectacle tire à sa fin. Il y a encore deux ou +trois scènes à jouer. Cependant vingt, quarante, +cent personnes se lèvent à la fois, font un vacarme +d'enfer, et empêchent les autres spectateurs d'entendre +le dénouement. Ces messieurs le connaissent, +et ils vous brûlent la politesse. A leurs yeux, le fait +d'avoir payé en entrant implique tout, répond à +tout.</p> + +<p>Ainsi le veut la liberté... républicaine!</p> + +<p>Que d'autres griefs il y aurait encore à porter +au compte de ces fâcheux mal-appris!</p> + +<p>Les uns mâchonnent un cure-dent pendant toute +la représentation, sans pitié pour vos nerfs; les +autres battent la mesure à faux, au détriment de +vos oreilles. Ceux-ci fredonnent à satiété l'air du +chanteur; ceux-là se mouchent à grand bruit, tandis +que l'amoureuse et l'amoureux s'évertuent à +moduler leurs plaintes ou leurs tendres déclarations, +etc, etc. Elle serait longue la liste des <i>et +cætera</i>.</p> + +<p>Vraiment, c'est à vous faire prendre le théâtre +en aversion.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="FUMEURS_ET_PRISEURS" id="FUMEURS_ET_PRISEURS">FUMEURS ET PRISEURS</a></h2> + +<p>Les parents ne sauraient apporter trop de soins, +trop de vigilance à empêcher leurs enfants de priser +ou de fumer. Ceux-ci le font d'abord par amusement, +puis ils s'y accoutument, et il leur devient +fort difficile par la suite, pour ne pas dire impossible, +de se défaire de cette funeste habitude.</p> + +<p>Les priseurs sont tenus à une excessive propreté. +Ils doivent toujours se munir de deux mouchoirs: +l'un de couleur, pour leur usage particulier, l'autre +en toile blanche qu'ils peuvent exhiber au besoin.</p> + +<p>Il est très impoli de prendre ou de demander +une prise, de même qu'il est de très mauvais ton +d'en offrir une.</p> + +<p>On doit s'abstenir de priser à table, et si toutefois +on ne peut s'en dispenser, prendre bien garde +alors de ne pas laisser tomber du tabac sur la +nappe.</p> + +<p>Quand vous êtes chez quelqu'un, ne posez jamais +votre tabatière sur un meuble, pas plus que +votre chapeau.</p> + +<p>Un jour M. de Corbière, ministre de l'intérieur, +était venu soumettre à Louis XVIII un projet de +loi, dont il s'efforçait de faire ressortir les avantages. +Entraîné par la chaleur de l'argumentation, +il s'oublia jusqu'à déposer sa tabatière et son mouchoir +sur le petit meuble qui servait de bureau à +Sa Majesté.</p> + +<p>—Ah ça, mon cher ministre, s'écria tout à coup +le roi qui était très sévère sur l'article de l'étiquette, +vous n'allez pas, je pense, vider toutes vos poches +devant moi.</p> + +<p>—Sire, répondit M. de Corbière après s'être +excusé, je le pourrais en tout bien tout honneur, +car l'on ne m'accusera point de les avoir emplies +au service de Votre Majesté.</p> + +<p>—C'est bien! reprit Louis XVIII avec bonté, +continuons la lecture.</p> + +<p>Quant aux fumeurs, que pourrions-nous ajouter +à ce que nous avons déjà dit? Leur recommander +de s'abstenir de fumer dans tout lieu public où +des femmes peuvent se présenter, quand bien même +il n'y en aurait pas pour le moment. Ils ne l'ignorent +point, et s'ils n'en font rien, c'est qu'il leur +plaît de passer outre envers et contre toutes les +convenances.</p> + +<p>Le temps n'est plus, hélas! où une dame a pu +répondre à la personne qui lui demandait si la fumée +l'incommodait:</p> + +<p>—Je n'en sais rien, Monsieur, car l'on n'a jamais +fumé devant moi.</p> + +<p>Aujourd'hui le cigare a pénétré partout. Il a +conquis le boudoir, la salle à manger; on prétend +même qu'il a forcé les portes de quelques salons. +Ce n'est peut-être là qu'une calomnie; mais gare +que demain ce ne soit une vérité!</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="EN_VOYAGE" id="EN_VOYAGE">EN VOYAGE</a></h2> + +<p>Les voyageurs sont astreints à des égards et à des +concessions réciproques,—par politesse d'abord, +et ensuite par intérêt personnel,—s'ils veulent +alléger les ennuis et les fatigues du parcours.</p> + +<p>Chacun doit ranger ses bagages dans les filets +ou grillages, ou sous la banquette.</p> + +<p>Il n'a droit qu'à l'espace correspondant au-dessus +et au-dessous de la place qu'il occupe.</p> + +<p>Abstenez-vous de manger en wagon ou en voiture +publique, à moins d'une nécessité absolue; et +faites-le alors avec discrétion et le plus promptement +possible.</p> + +<p>Vous n'êtes pas libre, en effet, d'incommoder +vos voisins de l'odeur et de la vue de vos victuailles +et épluchures.</p> + +<p>Vous ne l'êtes pas davantage de les interroger à +tout bout de champ, non plus que d'entamer à +haute voix des conversations sur vos propres +affaires, qui ne peuvent intéresser d'aucune manière +les assistants.</p> + +<p>Il s'élève assez fréquemment des contestations +au sujet des glaces que les uns veulent tenir ouvertes +et les autres fermées.</p> + +<p>Beaucoup de gens se figurent qu'ils ont la libre +disposition de la fenêtre près de laquelle ils sont +placés—cela arrive surtout en wagon. Eh bien! +c'est une erreur complète. Votre vis-à-vis, qui est +là au même titre que vous, a parfaitement le droit +d'être d'un avis contraire au vôtre.</p> + +<p>Il faut donc que chacun y mette du sien.</p> + +<p>Deux choses seulement sont exigibles: la fermeture +de l'une de deux fenêtres quand il y a un courant +d'air; et, d'autre part, l'abstention de fumer.</p> + +<p>Du reste, la politesse la plus élémentaire nous +fait un devoir de déférer sur-le-champ à la demande +d'une dame ou de toute personne qui se déclarerait +incommodée.</p> + +<p>Il est toujours galant et de bon ton d'offrir le +coin que l'on occupe à une dame ou à un vieillard; +mais on peut s'en dispenser, lorsqu'on se +trouve en famille, et placé à côté de l'un des siens.</p> + +<hr class="chap" /> + +<h2><a name="AUX_EAUX" id="AUX_EAUX">AUX EAUX</a></h2> + +<p>Les eaux sont devenues un des besoins impérieux +de la vie moderne. Cela s'explique. Il y a de si +bons arguments, de si excellentes raisons en faveur +de ce déplacement annuel. Le docteur n'a-t-il pas +ordonné l'eau et les senteurs de la mer, l'usage de +telle ou telle source thermale, pour refaire la +santé affaiblie de Madame, et fortifier la complexion +si frêle des enfants?</p> + +<p>Les eaux ont pour cela,—nul ne l'ignore,—des +qualités spécifiques, des vertus souveraines. +Elles guérissent de toutes les maladies, même de +celles qu'on n'a pas,—de celles-là surtout.</p> + +<p>Autre considération non moins prépondérante:</p> + +<p>Dans les stations balnéaires, les femmes n'ont +plus à s'occuper des soins fastidieux du ménage. +Elles sont en pleine possession d'elles-mêmes, +affranchies du contrôle marital, en un mot, libres +comme l'air.</p> + +<p>Les maris sont retenus à la ville par leurs affaires, +quelques-uns par d'autres obligations qui, pour +être plus légères, n'en sont pas moins attachantes. +Tout au plus, peuvent-ils se permettre une visite +hebdomadaire, ou semi-mensuelle ou seulement +mensuelle; cela dépend de la distance. Ils montent +en chemin de fer, le samedi, en sortant de la +Bourse, et s'en reviennent, le surlendemain ou +plusieurs jours après, reprendre le harnais.</p> + +<p>C'est ce que l'on appelle, en langage boursier, +mener de front les affaires et les convenances conjugales.</p> + +<p>Donc, en présence de la liberté si complète et de +l'isolement que cette situation fait aux femmes, +peut-être n'est-il pas hors de propos de soumettre +ici quelques observations et recommandations.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>La première de toutes, c'est de s'observer rigoureusement, +de ne se lier qu'avec des personnes +dont on connaît l'origine, ainsi que la situation +présente. Mais, s'écriera-t-on, l'on ne va pas aux +eaux pour se condamner à la vie claustrale, et se +priver de relations plus ou moins agréables, qu'après +tout on n'est pas tenu d'emporter avec soi, +bouclées dans sa valise. Eh bien! c'est ce qui vous +trompe. Vous envisagez les choses trop légèrement.</p> + +<p>Parmi ces rencontres fortuites, il se trouvera +naturellement des gens honorables. Vous les avez +admis par circonstance, pour les besoins et les +distractions du moment, quoique n'étant pas de +votre monde; eux, ont pris cet accueil au sérieux +et, de retour à Paris, ils ne manqueront pas de +vous rendre visite. Comment ferez-vous pour les +évincer? Si vous leur refusez votre porte,—autant +d'ennemis mortels: leur amour-propre blessé ne +vous le pardonnera jamais.</p> + +<p>Mais ce n'est pas là que gît le plus grand danger. +Admettons pour un instant que vous avez eu le +malheur de tomber sur un ménage interlope, ou +sur quelqu'un de ces aigrefins, homme ou femme, +qui font métier de capter la confiance des familles +pour s'en parer en public, et exploiter le reflet de +leur honorabilité. Vous vous êtes laissé prendre à +des dehors séduisants, vous avez été circonvenu, +sans aller toutefois jusqu'à l'intimité. Toutes les +apparences sont contre vous, vous voilà compromis: +vous en subirez les conséquences.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>L'on ne saurait donc être trop circonspect dans +ses relations de villégiature, même les plus passagères. +Se tenir sur une extrême réserve, apporter +beaucoup de tact et de jugement dans sa conduite,—telles +sont les règles à suivre. Ne vous modelez +pas sur ce qui se pratique dans les salons de Paris, +les conditions de la vie balnéaire sont tout autres.</p> + +<p>Ainsi, par exemple, une jeune personne ne devra +point accepter, dans un bal de casino, l'invitation +d'un cavalier qui n'a pas été présenté à ses parents. +Jamais elle n'ira seule au salon; elle n'y restera +que très peu de temps, afin de n'être pas exposée +à entendre certaines conversations, et à se voir +adresser la parole par le premier venu.</p> + +<p>Mêmes recommandations en ce qui concerne les +tables d'hôte, où il règne un ton familier de mauvais +goût, et parfois très embarrassant.</p> + +<p>Toute mère prudente, toute jeune femme qui +n'est pas accompagnée, feront bien de prendre +leurs repas dans leur appartement.</p> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<p> +<a href="#LETIQUETTE">L'étiquette</a><br /> +<br /> +<a href="#UNE_JOURNEE_DE_LOUIS_XIV">Une journée de Louis XIV</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_POLITESSE">La politesse</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_TUTOIEMENT">Le tutoiement</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_COSTUME_OU_VETEMENT">Le costume ou vêtement</a><br /> +<br /> +<a href="#TYPES_DE_LELEGANCE_PARISIENNE">Types de l'élégance parisienne</a><br /> +<br /> +<a href="#LIONS_ET_TIGRES_CIVILISES">Lions et tigres civilisés</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_LOGE_DES_LIONS">La loge des lions</a><br /> +<br /> +<a href="#DU_SALUT_ET_DE_SON_IMPORTANCE">Du salut et de son importance</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_POIGNEE_DE_MAIN">La poignée de main</a><br /> +<br /> +<a href="#LES_VISITES">Les visites</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_CARTE_DE_VISITE">La carte de visite</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_PRESENTATION">La présentation</a><br /> +<br /> +<a href="#LES_SALONS">Les salons</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_CONVERSATION">La conversation</a><br /> +<br /> +<a href="#DE_LA-PROPOS">De l'à-propos</a><br /> +<br /> +<a href="#LA_REPLIQUE">La réplique</a><br /> +<br /> +<a href="#LES_NUANCES">Les nuances</a><br /> +<br /> +<a href="#DES_ECUEILS_A_EVITER">Des écueils à éviter</a><br /> +<br /> +<a href="#LETTRES_DE_DEMANDE">Lettres de demande</a><br /> +<br /> +<a href="#DES_PETITIONS">Pétitions</a><br /> +<br /> +<a href="#LETTRES_DE_REMERCIEMENT">Lettres de remerciement</a><br /> +<br /> +<a href="#DES_LETTRES_DE_FELICITATION">Lettres de félicitation</a><br /> +<br /> +<a href="#LETTRES_DE_CONDOLEANCE">Lettres de condoléance</a><br /> +<br /> +<a href="#DES_BILLETS">Des billets</a><br /> +<br /> +<a href="#LETTRES_DINVITATION">Des invitations</a><br /> +<br /> +<a href="#LETTRES_DE_FAIRE_PART">Lettres de faire part</a><br /> +<br /> +<a href="#DES_DINERS_EN_GENERAL">Des dîners en général</a><br /> +<br /> +<a href="#LES_GRANDS_DINERS">Les grands dîners</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_DINER_ENTRE_GASTRONOMES">Le dîner entre gastronomes</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_DINER_BOURGEOIS">Le dîner bourgeois</a><br /> +<br /> +<a href="#LES_DEJEUNERS">Les déjeuners</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_TABAC">Du tabac</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_BAPTEME">Cérémonie du baptême</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_MARIAGE">Le mariage à la mairie</a><br /> +<br /> +<a href="#Le_Mariage_a_lEglise">Le mariage à l'église</a><br /> +<br /> +<a href="#LENTERREMENT">L'enterrement</a><br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">Au dehors</span>:</span><br /> +<br /> +<a href="#La_Rue_les_Boulevards_la_Promenade">La rue, les boulevards, la promenade</a><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">En famille</span>:</span><br /> +<br /> +<a href="#DEVOIRS_DES_EPOUX">Devoirs des époux</a><br /> +<br /> +<a href="#DEVOIRS_DES_PERES_ET_MERES">Devoirs des pères et mères</a><br /> +<br /> +<a href="#DEVOIRS_DES_ENFANTS">Devoirs des enfants</a><br /> +<br /> +<a href="#A_LEGLISE">A l'église</a><br /> +<br /> +<a href="#A_PROPOS_DES_PRESENTATIONS">A propos des présentations</a><br /> +<br /> +<a href="#DES_PRESEANCES">Des préséances</a><br /> +<br /> +<a href="#LENTREE_DANS_LE_MONDE">L'entrée dans le monde</a><br /> +<br /> +<a href="#LE_BAL">Le bal</a><br /> +<br /> +<a href="#TOILETTE_DES_FEMMES">Toilette des femmes</a><br /> +<br /> +<a href="#TOILETTE_DES_HOMMES">Toilette des hommes</a><br /> +<br /> +<a href="#VISITES_ET_CARTES_DE_VISITE">Visites et cartes de visite</a><br /> +<br /> +<a href="#A_TABLE">A table</a><br /> +<br /> +<a href="#AU_THEATRE">Au théâtre</a><br /> +<br /> +<a href="#FUMEURS_ET_PRISEURS">Fumeurs et priseurs</a><br /> +<br /> +<a href="#EN_VOYAGE">En voyage</a><br /> +<br /> +<a href="#AUX_EAUX">Aux eaux</a><br /> +</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Manuel de la politesse des usages du +monde et du savoir-vivre, by Jules Rostaing + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE *** + +***** This file should be named 39171-h.htm or 39171-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/7/39171/ + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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