summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--39171-0.txt6152
-rw-r--r--39171-0.zipbin0 -> 105325 bytes
-rw-r--r--39171-h.zipbin0 -> 110024 bytes
-rw-r--r--39171-h/39171-h.htm7518
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 13686 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/39171-0.txt b/39171-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..2997d13
--- /dev/null
+++ b/39171-0.txt
@@ -0,0 +1,6152 @@
+The Project Gutenberg EBook of Manuel de la politesse des usages du monde
+et du savoir-vivre, by Jules Rostaing
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre
+ par madame J.-J. Lambert
+
+Author: Jules Rostaing
+
+Release Date: March 16, 2012 [EBook #39171]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+MANUEL
+
+DE
+
+LA POLITESSE
+
+DES
+
+USAGES DU MONDE
+
+ET
+
+DU SAVOIR-VIVRE
+
+PAR
+
+Madame J.-J. LAMBERT
+
+PARIS
+
+DELARUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5
+
+
+
+
+LE SAVOIR-VIVRE
+
+ Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,
+ A vous former dans l'art du savoir-vivre.
+
+ J.-B. ROUSSEAU.
+
+ Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en cela surtout que
+ consiste le savoir-vivre.
+
+BOILEAU.
+
+ ... Il parlait comme un livre,
+ Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.
+
+ GRESSET.
+
+
+Faire connaître les usages, les convenances, tous les égards de
+politesse que les hommes se doivent réciproquement dans la
+société,--c'est le but de ce livre. Son titre l'annonce assez clairement
+pour dispenser de tous prolégomènes.
+
+Cela dit, nous entrons en matière.
+
+
+
+
+L'ÉTIQUETTE
+
+
+Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour et l'étiquette des
+salons.
+
+L'étiquette des salons, est, à proprement parler, le cachet,
+l'estampille qui distingue la bonne compagnie. C'est l'ensemble des
+obligations, des bienséances, qu'elle a cru devoir s'imposer dans les
+relations sociales, afin de les rendre plus agréables.
+
+L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse dans
+quelques-uns, mitigée dans d'autres; c'est à l'homme du monde qui les
+fréquente, à consulter ce thermomètre et à régler ses allures en
+conséquence.
+
+Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec la monarchie; elle
+n'est plus qu'une tradition, qu'un souvenir des temps passés. Mais comme
+ce souvenir revient souvent encore sous la plume des ennemis de la
+royauté, comme ils se plaisent à le charger et à le noircir, il est bon
+de lui restituer ses véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le
+voulez bien, nous allons nous rendre à Versailles et pénétrer un instant
+dans les grands et petits appartements.
+
+
+UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV
+
+Nous sommes dans une grande chambre carrée, tendue de soie et d'or,
+devant un lit resplendissant de velours: c'est la chambre du roi.
+
+Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé la nuit, couché sur un
+lit de camp, auprès de Sa Majesté, est allé s'habiller dans
+l'antichambre. Il rentre et attend en silence que la pendule ait marqué
+sept heures, selon la consigne qu'il a reçue. Alors il s'approche du
+lit, tire les rideaux en disant: «Sire, l'horloge a sonné.»
+
+Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi. C'est le _petit
+lever_; ou, suivant l'expression des courtisans: «Il fait petit jour
+chez le roi.»
+
+La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage au Dauphin et à ses
+enfants, à Monsieur, et au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le
+bonjour à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé.
+
+Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc de Beauvilliers, premier
+gentilhomme de la chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître de
+la garde-robe, entrent, suivis du premier valet de la garde-robe et
+d'autres officiers, qui tiennent les habits du roi.
+
+Le premier médecin et le premier chirurgien sont présents: ils assistent
+toujours au lever ainsi qu'au coucher.
+
+Bontemps prend une soucoupe de vermeil et verse de l'eau spiritueuse sur
+les mains du roi. Le duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa
+Majesté, après une courte prière, quitte son lit. Le duc lui aide à
+passer une somptueuse robe de chambre; M. de Saint-Quentin étale
+plusieurs perruques aux yeux du roi, qui en choisit une et l'ajuste
+lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons, ses bas, et le duc de
+Beauvilliers offre de nouveau le bénitier.
+
+Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et va s'asseoir dans un
+fauteuil. Il donne l'ordre de la première entrée, ordre que le duc
+répète à haute voix.
+
+Immédiatement un page introduit ceux qui, par leur charge ou par une
+faveur toute spéciale, sont admis au petit lever.
+
+En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal de Villeroy, le
+comte de Grammont, le marquis de Dangeau et M. de Beringhem; puis
+viennent Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le baron de Breteuil
+et quelques officiers de la garde-robe, dont ce n'est pas le jour de
+service; enfin les gardes de la vaisselle d'or et d'argent.
+
+Voici l'heure de la barbe.
+
+Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le bassin; Saint-Quentin
+ajuste la serviette et procède à l'opération. Il lave ensuite le visage
+du roi, d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de senteur, puis
+avec de l'eau pure: le roi s'essuie.
+
+Pendant que le marquis de la Salle et le marquis de Louvois, tous deux
+maîtres de la garde-robe, s'occupent de compléter la toilette, le roi
+ordonne les grandes entrées, autrement dit le _grand lever_. On sait
+combien cet honneur était ambitionné et recherché des gens de cour.
+
+A mesure qu'un personnage se présentait dans l'antichambre, un des
+huissiers, le sieur de Rassé, après avoir pris son nom, le transmettait
+à voix basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au roi. Si Sa
+Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction avait lieu. Ainsi
+défilèrent successivement maréchaux de France, cardinaux et évêques,
+gouverneurs de province, présidents de parlements, etc., etc.
+
+Tout à coup l'on entendit frapper discrètement un petit coup, suivi d'un
+second. Le duc de Beauvilliers s'était à peine détourné pour recevoir le
+nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute large comme pour un
+prince du sang. Alors, à la stupéfaction générale, l'on vit entrer tout
+de go, sans être le moins du monde annoncés:--Racine d'abord, puis
+Boileau, puis Molière, puis enfin l'architecte Jules Mansard.
+
+C'était une surprise ménagée par Louis XIV à tous ces grands seigneurs,
+si fiers d'être admis en sa présence. Il voulait leur faire comprendre
+que le génie doit marcher de pair avec la naissance et les plus hautes
+dignités.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le roi se trouvait engagé dans les grands apprêts de sa
+toilette. Il mit ses bas et agraffa ses jarretières de diamants. Un
+officier lui passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers. Puis
+deux pages, magnifiquement vêtus, enlevèrent les habits que Sa Majesté
+venait de quitter.
+
+Le déjeuner est prêt.
+
+Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa table.
+
+Deux officiers du gobelet apportent le service. Le Dauphin ôte son
+chapeau et ses gants, les remet au premier gentilhomme de la chambre, et
+donne la serviette au roi.
+
+Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe les viandes dont un
+gentilhomme fait l'essai, avant d'en servir au roi. Quand Sa Majesté
+manifeste le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie
+aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre au buffet deux carafes
+de cristal contenant, l'une du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce
+double breuvage. Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté une coupe
+de vermeil dans laquelle elle verse à sa guise de l'eau et du vin. Et,
+après avoir bu, elle reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette
+pour essuyer ses lèvres.
+
+Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la Salle et de
+Bontemps, quitte sa robe de chambre et sa veste de nuit. Il remet sa
+bourse à Bontemps, qui la transmet à François de Belloc, pour être
+renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde spéciale.
+
+Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise.
+
+L'honneur de la servir appartient de droit à un fils de France ou, en
+son absence, à un prince du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir
+encore cette fonction.
+
+Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre sa soubreveste; puis on
+apporte la veste, l'épée et le ruban bleu, avec les croix du
+Saint-Esprit et de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis de la
+Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse, et lui passe une riche
+cravate de dentelle qu'Elle attache elle-même. Enfin le sieur de
+Saint-Michel lui présente sur une salve ou plateau d'argent, trois
+mouchoirs bordés de points, dont Elle prend un ou deux.
+
+Le roi repasse alors derrière la balustrade, s'agenouille et dit une
+prière. Les cardinaux et les évêques présents l'accompagnent à voix
+basse.
+
+On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire le rideau en avant
+et au pied.
+
+Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux des ambassadeurs qui en
+ont fait la demande. Il se place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les
+princes du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le duc de la
+Rochefoucauld, et le marquis de la Salle. Ensuite il ordonne qu'on
+introduise l'ambassadeur d'Espagne.
+
+L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond salut; après quelques pas,
+un second salut aussi respectueux; et, une fois arrivé devant Sa
+Majesté, un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se lève, se
+découvre et salue; puis il remet son chapeau et se rassied. Cependant
+l'ambassadeur, qui a commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les
+princes du sang font de même.
+
+L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à reculons, en s'inclinant
+profondément à trois reprises différentes.
+
+Un lieutenant général, commandant une des provinces du royaume, fut
+ensuite introduit pour prêter le serment d'office. Ayant remis son épée,
+son chapeau et ses gants à un officier de la chambre, il s'agenouilla
+et, les mains placées dans celles du roi, lui jura obéissance et
+fidélité.
+
+Ce fut la fin de la cérémonie des grandes entrées.
+
+ * * * * *
+
+Louis XIV s'était levé en prononçant à haute voix ces mots: «_Au
+Conseil!_»
+
+Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient plusieurs
+officiers de service, et leur donna ses ordres pour le jour. Il dit à
+l'évêque d'Orléans, premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi,
+au lieu de dix heures et demie, comme il en avait eu l'intention; au
+marquis de Sivry, son premier maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son
+appartement particulier, et souperait au _Grand Couvert_; à Bontemps,
+qui lui présentait sa montre et son reliquaire, qu'il visiterait le jeu
+de paume; à l'officier de la garde-robe, qu'il ferait un tour de
+promenade après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau.
+
+Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que recouvrait un tapis de
+velours vert. Le Dauphin, les ministres et autres grands personnages se
+rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La discussion commença,
+et Louis XIV ne laissa passer aucune affaire sans l'avoir mûrement
+examinée, sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il pour
+toutes les ordonnances qu'il discutait article par article; jamais il
+n'a signé une lettre sans se l'être fait lire.
+
+Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et, en passant, donna le
+mot d'ordre aux gendarmes, aux dragons et aux mousquetaires.
+
+Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent un motet composé par
+l'abbé Robert.
+
+A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main, vint annoncer que le
+dîner était servi. Le roi y fit honneur, selon son habitude, car il
+était doué d'un robuste appétit.
+
+Après le repas, ayant reçu son manteau des mains du maître de la
+garde-robe, il descendit dans la cour de marbre, au milieu d'une double
+haie de seigneurs, rangés de chaque côté de l'escalier, monta dans son
+carrosse et se rendit au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps
+avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du Maine.
+
+De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame de Maintenon, et la
+trouva en grande conversation avec Racine et Boileau. Il s'agissait de
+l'art théâtral. Racine, qui possédait son sujet à plein fond,
+l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que Louis XIV, pris au
+charme, faillit oublier l'heure du souper. Il était près de dix heures
+lorsqu'il sortit pour se rendre au grand Couvert.
+
+A son entrée dans le salon, toutes choses étant disposées, les plats
+furent dressés à l'instant même. Ayant pris place, le roi dit au Dauphin
+et aux princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la table, où
+chacun des augustes convives trouva, debout derrière son siège, un
+gentilhomme pour le servir.
+
+Après la récitation du _bénédicité_ par le grand aumônier, et la
+présentation de la serviette par le Dauphin, le souper commença. On a vu
+plus haut le cérémonial en usage pour la distribution du manger et du
+boire. Ces formalités ne variaient pas. Seulement, au grand couvert, le
+service était fait par un personnel beaucoup plus nombreux, et l'on y
+déployait un luxe, un apparat des plus imposants. Quant aux menus, ils
+étaient toujours composés de même.
+
+Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens potages, quatre petits
+potages, hors-d'œuvre;--deux grandes entrées, deux moyennes entrées six
+petites entrées, hors-d'œuvre;--deux grands plats de rôt, deux plats de
+rôt, hors-d'œuvre.
+
+A souper, le même nombre de plats, mais deux potages en moins.
+
+Plusieurs morceaux de musique furent exécutés pendant le repas auquel
+assistait un groupe d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout
+ou occupant des sièges autour de la table.
+
+Le Roi se leva et, après les grâces dites par l'aumônier, passa dans le
+grand salon. Là, il s'entretint familièrement avec quelques personnes,
+puis salua les dames, et rejoignit sa famille.
+
+ * * * * *
+
+Cependant les préparatifs se faisaient pour le coucher. On apportait la
+collation de nuit; on mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette
+de Sa Majesté.
+
+Minuit sonne!
+
+Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule, entre dans sa chambre:
+c'est le _grand coucher_.
+
+Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au marquis de la Salle, et
+tandis qu'il détache le ceinturon de son épée par devant, la Salle le
+détache par derrière. L'épée est placée sur la table de toilette.
+
+Pendant que l'aumônier récite à voix basse des oraisons, le Roi
+s'agenouille et prie. Ensuite, précédé toujours d'un huissier qui fait
+faire place, il s'approche de son fauteuil, donne sa montre et son
+reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de Chartres pour porter le
+bougeoir, ce qui était, comme on le sait, une très haute faveur.
+
+Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte son justaucorps. Puis
+s'étant assise, Bontemps et Bachelin détachent les jarretières; deux
+valets déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un bas. Un page de
+la chambre à droite, un page de la chambre à gauche, lui mettent chacun
+une pantoufle. Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un valet de chambre
+enveloppe dans une toilette de taffetas rouge. Le Dauphin présente
+ensuite la chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé sa robe de
+chambre, fait une révérence à la compagnie.
+
+Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs, passez.»
+
+La foule s'écoule.
+
+Nous voici au _petit coucher_. Il n'est resté que les princes et ceux
+qui le matin ont assisté au petit lever. Le Roi, assis sur un pliant,
+est peigné par un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld lui
+présente, sur un plat d'argent, un bonnet de nuit avec deux mouchoirs
+unis; le duc de Beauvilliers lui apporte, entre deux assiettes de
+vermeil, une serviette dont un coin est mouillé, et avec laquelle le Roi
+se lave et s'essuie le visage.
+
+Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure du lever. Tout le monde
+se retire. Seul, le médecin et le chirurgien demeurent quelques
+instants. Après leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les
+rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé pour lui dans
+la même chambre.
+
+Silence profond jusqu'au lendemain.
+
+ * * * * *
+
+Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits de l'école
+libérale, ce qui a excité outre mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont
+vu ou voulu voir qu'une mascarade, là, où se révèle bien clairement une
+idée politique profonde, un instrument de règne puissant.
+
+En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste hiérarchie de rangs,
+de préséances et de fonctions, où tout était réglé comme les heures sur
+un cadran, mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait,
+rapportait gros au titulaire, que Louis XIV tint en haleine toutes les
+ambitions, toutes les convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa
+noblesse dans les mains, et par sa noblesse, le royaume, si bien qu'un
+jour il a pu dire:
+
+«_L'État, c'est moi!_»
+
+Naturellement cela ne faisait pas le compte de nos égalitaires; aussi
+quand Louis Courier eut écrit: «L'étiquette est la muraille de Chine des
+Tuileries et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple», la chose
+fut aussitôt répétée par les journaux, colportée dans toute la France,
+criée sur tous les toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En
+admettant même que le mot soit spirituel, toujours est-il qu'il est
+faux, complètement faux. L'étiquette n'existait en réalité que pour le
+cérémonial de cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait
+jamais au peuple.
+
+Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient pas été admis à
+adresser la parole au Roi, alors qu'il sortait de ses appartements pour
+se rendre soit à la promenade, soit au conseil des ministres ou
+ailleurs. Mais voici une pauvre vieille femme qui, un placet à la main,
+aborde Louis XIV, se rendant à la chapelle de Versailles.
+
+--Retirez-vous, fit brusquement un capitaine des gardes. On ne parle pas
+au Roi!
+
+--Vous avez tort, on parle au Roi, reprit Louis XIV d'un ton sévère.
+Cette femme a un placet à me présenter.
+
+Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa requête, à laquelle il
+fut répondu favorablement, le lendemain même. Voltaire qui rapporte le
+fait ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on lui adressait
+dans une cassette dont lui seul avait la clef.
+
+Passant seul un matin dans un appartement peu fréquenté du château de
+Versailles, il y vit un ouvrier qui, monté sur une échelle, détachait
+une magnifique pendule. Le parquet ciré était très glissant et le Roi,
+consultant beaucoup plus les lois de l'équilibre, que les règles de
+l'étiquette, tint le pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le
+plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier n'était qu'un
+hardi voleur, qui emporta la pendule. Le soir, on raconta l'aventure
+dans les petits appartements, et le Roi en rit tout le premier; il
+ordonna même de ne point poursuivre le coupable.
+
+Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à la chasse, vit une
+pauvre femme qui tâchait de faire sortir son ânesse d'un fossé où elle
+était tombée. Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal
+sur pied.
+
+Autre fait:
+
+Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait de bienveillant et de
+flatteur pour sa création du jardin des Tuileries, chef-d'œuvre de
+grandeur et d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce dont les
+courtisans se montrèrent très scandalisés.
+
+«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre est heureux de me voir
+content.»
+
+Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles. Aujourd'hui--par
+ce bienheureux temps de liberté, d'égalité et de fraternité, qui
+court--nous serions curieux de savoir de quelle façon seraient reçus le
+jardinier de l'Elysée ou le jardinier des Tuileries, s'ils s'avisaient
+jamais l'un ou l'autre de sauter au cou de M. le Président de la
+République ou de M. le préfet de la Seine.
+
+ * * * * *
+
+Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion de la cassette du
+Roi:
+
+Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un mémoire sur l'utilité qu'il
+y aurait à convertir l'ancien rempart en un boulevard devant servir de
+promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire, nommé Louis Pasquier,
+contrôleur au sel, signalait également quelques abus administratifs et
+en sollicitait le redressement.
+
+Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé, écrivit en marge du
+Mémoire: _A renvoyer au prévôt des marchands, Claude Le
+Peletier.--L'auteur ferait un excellent échevin!..._
+
+Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la fâcheuse idée d'adresser une
+copie de son Mémoire au lieutenant-général de police. Le magistrat qui
+dirigeait alors cette administration, s'appelait Gabriel Nicolas de la
+Reynie. C'était un homme de grand talent, un administrateur vraiment
+habile, mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives. La
+Reynie examina avec la plus grande attention le document administratif
+qui lui était soumis. La lecture achevée, le lieutenant-général de
+police prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs avec rapidité.
+
+Voici ce que contenait ce papier, écriture et imprimé: _L'exempt
+Sarrazin conduira aujourd'hui, 17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé
+Louis Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du Roy_.
+
+Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire des embellissements de
+Paris, n'était pas un conspirateur bien redoutable. Le trône de France
+n'était pas mis en péril par la franchise spirituelle du contrôleur du
+grenier à sel, dont toute l'intervention dans la politique s'était
+bornée à écrire que Paris pouvait être plus heureusement éclairé et
+mieux assaini.
+
+Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis, et le contrôleur
+méditait dans sa prison sur le malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie,
+et l'inconvénient d'avoir mis un peu trop de sel dans un mets
+administratif que nos magistrats n'assaisonnent guère de cette façon.
+
+Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur et parrain le duc de
+Gesvres. Etonné de l'absence de son filleul, il en chercha la cause et
+finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque.
+
+A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à Louis XIV, qui fit
+mander le lieutenant-général de police.
+
+--Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté, d'un nommé Louis
+Pasquier?
+
+--Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire en prison cet
+_écrivailleur_, pour s'être permis d'insulter le gouvernement de Votre
+Majesté.
+
+--Entendons-nous, monsieur de la Reynie: serait-ce pour ce Mémoire que
+vous avez emprisonné son auteur?
+
+--Oui, sire.
+
+--Monsieur le lieutenant-général de police, continua Louis le Grand
+d'un ton sévère, je vous ai choisi pour faire respecter mon
+gouvernement, non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier est
+l'œuvre d'un fidèle sujet, d'un homme de talent et de cœur; mon devoir
+sera de récompenser celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir
+injustement.--Allez bien vite réparer votre faute, et gardez-vous
+désormais de tirer sur les soldats du Roi...
+
+De la Reynie s'inclina et sortit.
+
+Le lieutenant-général de police se fit conduire dans la rue
+Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait le For-l'Evêque.
+
+--Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le magistrat au prisonnier;
+permettez-moi de vous reconduire dans mon carrosse à votre domicile.
+
+ * * * * *
+
+Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel, _l'écrivailleur_ Louis
+Pasquier, était élu à l'unanimité, moins sa voix, échevin de la bonne
+ville de Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait emprisonner.
+
+Quelques jours après cette nomination, il y avait fête à l'Hôtel de
+ville. Dans le cabinet qui précède la grande salle des prévôts, deux
+hommes parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général de
+police, l'autre l'échevin Louis Pasquier.
+
+--Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier du magistrat, un
+échevin vaut un lieutenant-général de police, n'est-ce pas?
+
+--C'est selon, maître Pasquier.
+
+--J'ai à vous réclamer le payement d'une dette. Tenez, reconnaissez-vous
+ce billet?
+
+--Je ne nie jamais ma signature, répliqua le lieutenant-général de
+police.
+
+--Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que vous viendrez vous
+acquitter à sept heures du matin, derrière le clos des Chartreux.
+
+--J'y serai avec ce qu'il faut pour cela.
+
+--C'est une galanterie dont je vous tiendrai compte.
+
+Le lendemain soir, le lieutenant-général de police et l'échevin
+assistaient au souper du Roi.
+
+--Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à chaque instant sa main
+gauche sur son bras droit? demanda Louis XIV au duc de Gesvres.
+
+--Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui a faite l'échevin
+Pasquier.
+
+--Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant à l'échevin, allez
+serrer la main du lieutenant-général de police, celle que vous n'avez
+pas endommagée.
+
+«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je ne vous ai pas fait
+magistrats pour tirer l'épée, mais bien et uniquement pour utiliser au
+profit de la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.»
+
+
+LA POLITESSE
+
+«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la société qui s'est
+formée de son temps que l'Europe a dû la politesse et l'esprit de
+sociabilité qu'on y a vus régner depuis.»
+
+Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles à un tel degré de
+splendeur que l'Europe la reconnut désormais comme l'arbitre du bon
+goût, des grâces et des belles manières, comme le type, le prototype des
+bienséances dans le monde. Aujourd'hui même, après deux siècles révolus,
+quand il s'agit de beau langage, de questions de haute élégance,
+d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique, Versailles fait encore
+autorité.
+
+Nous aurons occasion de lui emprunter plus d'un modèle, plus d'un
+exemple.
+
+La politesse est une façon de s'exprimer ou d'agir qui suppose une
+culture suivie des qualités de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup
+de bonté et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit, de
+délicatesse, afin de pouvoir discerner à l'instant ce qu'il y a de mieux
+à faire, dans telle ou telle circonstance.
+
+Etre affable et prévenant envers tout le monde, ne montrer ni raideur,
+ni obséquiosité avec ses supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses
+inférieurs, constitue une des obligations de la politesse.
+
+Elle s'impose à nous dans la vie privée comme dans la vie publique, dans
+les rapports d'intérieur ou de famille, comme dans ceux du dehors.
+
+Entre femme et mari, il existe une politesse qui les unit jusqu'à la
+fin. C'est un échange nécessaire, indispensable, d'égards et de bons
+procédés. Veut-on arriver à la somme possible du bonheur domestique? il
+faut alors s'astreindre, de part et d'autre, aux mêmes petits soins
+qu'avant le mariage.
+
+S'il vient à s'élever quelque différend, quelque contestation, que l'on
+se garde d'en rendre les enfants témoins: ce serait leur donner prise,
+et compromettre le respect et l'obéissance auxquels ils sont tenus.
+
+Cultivez leur cœur et leur esprit; inspirez-leur le sentiment des vertus
+morales; faites marcher de pair l'éducation et l'instruction,
+c'est-à-dire, joignez aux connaissances scolastiques celle du
+savoir-vivre, de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi formerez-vous
+des sujets qui vous feront honneur dans le monde.
+
+
+LE TUTOIEMENT
+
+C'est une question très controversée que celle du tutoiement.
+
+Un mari et une femme, appartenant au grand monde, pourront bien se
+tutoyer dans l'intimité, mais jamais devant une tierce personne, et
+encore moins en public.
+
+Il est encore beaucoup de familles qui persistent à repousser cette
+circonstance atténuante de l'intimité.
+
+Autrefois, dans la classe bourgeoise et même parmi le peuple, les
+enfants ne tutoyaient pas leurs parents, et certes ils ne les aimaient
+pas moins pour cela. Mais vinrent les _Immortels principes_, qui
+supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette marque de respect.
+
+Le _vous_ échappa à la guillotine, mais non pas à la proscription. Un
+traité de politesse présenté à la Convention, porte en toutes lettres:
+
+_Article premier._--La politesse de la République est celle de la
+nature.
+
+_Article second._--Il n'y a pas de _vous_ dans la République; tous les
+citoyens sont des _tu_, des _toi_.
+
+Est-ce assez grotesque?
+
+Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper cette occasion de bon
+rire. Nous nous rappelons avoir vu jouer, sous la Restauration, une
+pièce intitulée _les Trois Innocents_, dans laquelle un des
+personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse, lui disait avec autant
+d'esprit que de bonheur:
+
+ Je ne connais à vos genoux
+ Que _toi_ de plus joli que _vous_.
+
+Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront beau dire. Il est
+tout au moins choquant d'entendre un jeune homme de vingt ans tutoyer
+son grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou bien
+un oncle, une tante du même âge. L'on rencontre même aujourd'hui des
+gendres qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer leur
+belle-mère.
+
+Où s'arrêtera le progrès?
+
+ * * * * *
+
+La politesse entre amis est surtout nécessaire. L'on se voit tous les
+jours, plusieurs fois même par jour;--raison de plus pour apporter dans
+ces entrevues une certaine réserve de ton et de manières. Le tutoiement
+conduit à une grande familiarité, laquelle mène à son tour à des
+brouilles plus ou moins fâcheuses.
+
+On fera donc bien de ne se point laisser aller à cette privauté de
+langage qui, du reste, n'est pas une preuve probante d'affection, d'une
+sincère et solide amitié. Mme de Sévigné n'a jamais tutoyé sa fille, et
+Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi donc toujours, c'est ma
+vie, c'est mon âme que votre amitié...
+
+«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour
+vous; ce sont des terres inconnues...»
+
+Que d'autres personnages célèbres, qui furent liés entre eux d'une
+étroite amitié, ne pourrait-on pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il
+y a danger, et danger sérieux à notre époque, de trop se familiariser.
+Ce temps est si fertile en naufrages de toute sorte, que l'on s'y trouve
+exposé à de terribles avaries. Votre ami du jour peut être reconnu, le
+lendemain, pour un homme tout à fait indigne d'estime.
+
+Quelques conseils pour en finir avec les amis.
+
+Règle générale et sans exception:
+
+Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos amis, si vous ne voulez
+pas vous exposer à de fâcheux mécomptes.
+
+«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de l'antiquité, comme si
+vous deviez être un jour ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus
+tard vous deviez devenir amis.»
+
+Tout attaché qu'il nous paraisse, le cœur d'un ami peut changer. Mme de
+Maintenon devait en avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a
+écrit ces mots: «On est souvent trompé par des amis de trente ans.»
+
+
+LE COSTUME OU VÊTEMENT
+
+Le costume! cette science qui demande tant d'art et de goût, pour
+arriver à une simplicité savante, à cette espèce de laisser-aller, qui
+n'est point le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux, qui est
+presque du génie... Nos pères en avaient bien compris l'importance. Ils
+en avaient fait un tout complet jusque dans ses moindres détails.
+
+Rappelez-vous ces somptueux habits de velours ou de soie, ces vestes de
+drap d'or et de toile d'argent; cette cravate d'un tissu si fin, roulée
+nonchalamment autour du cou, pour laisser à la tête toute sa grâce et
+son balancement naturel; et ces manchettes en points d'Angleterre, ces
+jabots en point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus; et ces
+chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies, galons et diamants; et
+la poudre qui faisait la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de
+soie à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à boucles d'or; et
+ces riches épées, à la garde étincelante, si artistement travaillée.
+
+Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie sans nom. Nous avons
+jeté sur nos épaules un morceau de drap noir--habit ou redingote--qui
+nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement. Nos jambes,
+nous les insérons dans un double entonnoir, afin d'en dissimuler les
+grosseurs ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles, ma
+foi! elles nous font un pied en forme de sole. Et le chapeau, ce fameux
+tuyau de poêle, qui n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase
+la tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne dirait-on pas qu'il
+a été inventé pour résoudre un problème d'équilibre sur notre occiput?
+
+N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe à cet accoutrement, nous
+donne l'air d'un croque-mort, en deuil de quelqu'un ou de quelque chose.
+
+Quand on pense que toutes ces belles choses-là nous sont venues en ligne
+directe de la perfide Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux
+Caton: «Delenda est _Albion_!»
+
+Heureusement, nos femmes se sont gardées de nous suivre dans cette voie
+du laid et du ridicule. Elles créent, elles inventent tous les jours et
+à toute heure. Elles prennent partout, empruntent à tous les siècles et
+à tous les pays. La soie, le velours, le satin, le cachemire, les
+dentelles, les étoffes tramées d'or et d'argent, les diamants et les
+fleurs, sont par elles mis à contribution.
+
+Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette des femmes. Notre
+costume, à nous, est stéréotypé: toujours le même, à part quelques
+minces changements,--et le même pour tous!
+
+Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un millionnaire ou d'un
+descendant des Croisés ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou
+du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus en renom; moyennant
+cent écus, il vous fournira un habillement complet, tout pareil à celui
+de M. le baron de Rothschild ou de M. le président de la République. Or,
+quel est le bourgeois, quel est l'ouvrier, qui, pour cette modique
+somme, ne voudra pas se donner la satisfaction d'être mis comme un
+archimillionnaire, ou comme le chef de l'État?
+
+Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit luxe de vanité, et
+mieux encore, se livrer aux fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que
+l'on ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance et le
+savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux parvenus de la fortune, ainsi
+qu'aux parvenus des révolutions, de refaire de fond en comble leur
+éducation.
+
+Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser avec cette grande
+existence qui est venue les surprendre tout à coup; ils arriveront, à la
+longue, à façonner leur nature commune aux délicatesses et aux belles
+manières, qui sont chez ceux qui les possèdent le résultat des
+traditions de famille.
+
+
+TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE
+
+De tout temps, en France, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à
+désigner ceux que l'élégance réelle ou la prétention au succès en ce
+genre, mettaient particulièrement en relief.
+
+On compte une très longue succession de ces types. Les raffinés, les
+mignons, les muguets, sous Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous
+la Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués, pendant la Régence;
+les hommes à bonnes fortunes, sous Louis XV et Louis XVI; les
+incroyables, les merveilleux du Directoire; les fashionables, et les
+dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe, les lions et les tigres
+dont nous allons nous occuper.
+
+Puis vinrent, après la révolution de Février, les daims, les gandins,
+puis les cocodès, puis enfin les gommeux, qui forment aujourd'hui la
+dynastie régnante.
+
+Cette dynastie se partage en deux branches; branche aînée--_Haute
+gomme_; branche cadette,--_gomme_. Jusqu'à présent, elles n'ont produit
+aucune célébrité marquante. Nous ne nous y arrêterons donc pas plus
+longtemps, et nous passerons aux _lions et tigres civilisés_.
+
+
+LIONS ET TIGRES CIVILISÉS
+
+Le mot _lion_, venu du monde anglais, indique un personnage sorti de la
+ligne ordinaire par ses aventures, ses excentricités, sa beauté, ou
+simplement par un faste bizarre et hardiment exceptionnel.
+
+Le _tigre_ se distingue par un luxe effréné, par sa mise, par son
+langage, et des manières qui ne sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de
+haute volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances sociales.
+
+Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde en tigres, le roi
+Georges IV et Brumell, surnommé le roi de Bath, sont encore cités comme
+les spécimens les plus remarquables de l'espèce. Ils luttaient entre eux
+d'excentricités les plus extravagantes.
+
+Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim tellement collant,
+qu'il fallait deux domestiques pour le précipiter dans ce double
+entonnoir, où il ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell se
+faisait coudre le sien (son pantalon) sur place. Si le tigre royal
+ornait son parc de temples et de mosquées, le tigre domestique mettait
+le feu à son château pour en chasser les rats. L'un dépensait des
+milliers de livres sterling pour entretenir des poissons dans un
+ruisseau bourbeux; l'autre, pour pêcher plus commodément les siens,
+lâchait les écluses de ses étangs et inondait dix lieues de pays.
+
+Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues à ses chevaux; le roi
+de Bath coupait les oreilles aux siens. Georges IV s'habillait en chef
+écossais; le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout, et se
+promena un jour dans ce costume adamique à Saint-James-Park.
+
+Cette excentricité fut la dernière.
+
+A quelques jours de là, dans une orgie, le tigre domestique osa dire au
+tigre royal: «Georges, sonnez pour avoir ma voiture!»
+
+Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là, plus que sa pâture
+habituelle, soit par toute autre raison, il accueillit fort mal cette
+innocente familiarité, lui qui en avait toléré d'autres que l'on
+n'oserait raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami; et quand il
+devint officiel que le brillant Brumell n'était plus l'heureux émule du
+roi, la faveur publique l'abandonna.
+
+A cette funeste nouvelle, ses créanciers le menacèrent de faire saisir
+ses revenus. Devant un commencement d'exécution, il s'enfuit à
+Boulogne-sur-mer, mettant ainsi la Manche entre lui et les poursuites de
+cette sotte espèce d'individus, qui s'imaginent que les dettes sont
+faites pour être payées! C'est là que s'est éteint le vieux beau, cet
+astre de la fashion britannique, entouré encore à son coucher des
+admirations de la foule:
+
+Le tigre s'était fait lion.
+
+ * * * * *
+
+Après la mort de Brumell et celle de Georges IV, le trône de la mode
+demeura vide. Ce fut lord Byron qui s'en empara. Le dandysme anglais
+conserve encore ses belles traditions de luxe, et le cite comme l'un des
+plus grands novateurs, l'un des puissants génies en matière de goût et
+d'élégance.
+
+De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent le sceptre, parmi
+lesquels M. Haine tint le premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il
+avait tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que de son luxe et
+de ses prodigalités; on parlait de sa toilette en palissandre qu'il paya
+quarante mille francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le vîmes
+porter un habit vert-pomme, au printemps de 1825, et un habit
+feuille-morte, pendant l'automne de la même année.
+
+Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande splendeur de son luxe
+rejeta bientôt sur le continent. Quand vint le dernier jour de cette
+magnifique excentricité, lorsque les membres du jury furent appelés à
+prononcer sur les droits des parfumeurs, des tailleurs, etc., etc.,
+dont il avait usé et abusé pendant son règne, des mystères incroyables
+se révélèrent: un seul tailleur (et il en occupait six) produisit un
+compte d'une année sur lequel figuraient quatre-vingt-quatre
+habits,--cent vingt-six pantalons,--trois cent cinquante-deux gilets
+blancs,--trois cent seize idem de fantaisie,--et deux mille trois cent
+cinquante cravates.
+
+Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes les cours de l'Europe
+ont accordé des lettres de naturalisation, fut assurément le comte
+d'Orsay, notre compatriote. D'un consentement unanime, on l'a proclamé
+le plus parfait modèle de l'espèce. Il n'appartenait à aucune école; ses
+créations, ses inventions fantastiques, déroutaient ses émules aussi
+bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il était toujours en
+avance sur eux.
+
+Surpris un jour par un violent orage, il n'eut d'autre ressource pour
+s'en préserver un peu, que d'emprunter une lourde capote à un invalide
+de la marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements ce drap grossier
+et rebelle, et lui imprimer le cachet de sa propre distinction, qu'il en
+fit un vêtement à la mode.
+
+Le véritable élégant procède de lui-même, il n'attend pas les
+inspirations de son tailleur.
+
+ * * * * *
+
+La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment de la fortune
+fabuleuse qu'en fin de compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a
+des exigences de mouvement et de plaisir, des obligations forcées, qui
+ne permettent pas de distraire la moindre parcelle de son temps pour se
+livrer à d'autres occupations, à d'autres préoccupations que les
+siennes; on lui appartient corps et âme, on s'absorbe, on s'identifie
+complétement en elle.
+
+Confessons donc en toute humilité que le tigre pur sang n'existe pas en
+France. Contentons-nous des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et
+des lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières années du
+XVIIIe siècle.
+
+En voici une esquisse assez complète:
+
+Nous avons eu David en costume romain, Garat avec ses cravates monstres,
+ses gilets microscopiques et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous
+eu _notre_ tigre royal, dans la personne de Murat, si Napoléon n'eût
+réprimé ses goûts de parure somptueuse et théâtrale.
+
+«Allez mettre votre habit de maréchal de France, lui dit-il, le jour de
+l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à
+Franconi.»
+
+Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes les coutures, le chef
+surmonté d'une toque, avec force plumes éclatantes et une grosse perle
+par devant.
+
+Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant assez bon tigre; mais
+son règne fut court. Il passa bientôt aux lions et conserva ce titre
+jusqu'à sa mort.
+
+Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à l'aide de sa fameuse
+canne et d'un habit bleu à boutons d'or. Il eut voiture et groom; il
+donna des déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents en un
+mois... Tout cela en pure perte!
+
+
+LA LOGE DES LIONS
+
+Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord appelée la _loge des
+mauvais sujets_. Les dames en particulier ne la désignaient pas
+autrement, ce qui ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup
+d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces jeunes gens, au nombre
+de huit, ne méritaient pas cette qualification, bien qu'ils affectassent
+des airs tout à fait _régence_.
+
+Venus parfois au théâtre, après une orgie de limonade ou d'eau sucrée,
+ils interrompaient la représentation par leurs rires ou leurs
+conversations à haute voix; mais le public se montrait si mal disposé à
+leur égard qu'ils durent changer de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent
+la prétention de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine; qu'ils
+se posèrent en juges et arbitres du bon goût. C'est de ce moment là
+aussi, que les figurantes du corps de ballet leur donnèrent ce nom de
+_lions_ qui leur est resté.
+
+Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre épingles, les cheveux
+artistement bouclés, la fleur à la boutonnière, étalant avec affectation
+leurs gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune serin, jaune
+citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard pour les petits jours.
+
+Parmi eux figurait un journaliste du petit format, Lautour-Mezeray. Nous
+le signalons en toutes lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est
+lui qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur et d'une ampleur si
+disgracieuses. Il est mort préfet d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille
+avoir son âme... et ses pantalons!
+
+Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués les plus assidus de
+la loge. Gentilhomme parfait et de haute élégance, don Juan aussi
+heureux que prodigue, il savait répandre l'or avec une délicatesse
+exquise.
+
+Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à ses amis et aux
+premiers sujets du chant et de la danse, au foyer de l'Opéra, il fit
+circuler sur des plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes ou
+froides, de gâteaux et de bonbons, tout un assortiment de riches bijoux:
+broches, boucles d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour
+quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela dut faire; le
+lendemain, il n'était question que de cela dans Paris.
+
+Une autre fois, il assistait à une soirée chez un honnête bourgeois du
+Marais. Dans ce monde, les choses ne se pratiquent pas précisément comme
+au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se retirer est venue, on
+n'entend pas crier:--Les gens de monsieur le comte!--les gens de madame
+la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent pas, tenant sur
+leur bras la sortie de bal qu'on pose sur les épaules, en attendant que
+la voiture soit avancée.
+
+Non! tout se fait beaucoup plus simplement. La _bonne_ de la maison
+apporte les chapeaux, les châles, les socques ou même les chaussons, que
+l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son bien, s'il le trouve;
+on se couvre, on s'emmitouffle de son mieux, pendant que le maître ou la
+maîtresse de la maison vous recommande,--suprême attention de son
+hospitalité!--de prendre garde au _chaud et froid_. Les trois quarts des
+invités s'en vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les temps
+douteux, il y a des files de parapluies en guise de files de voitures.
+Les plus huppés s'en retournent en fiacre.
+
+Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la séduction de s'épanouir en
+ces modestes logis, tout aussi bien que dans les salons les plus
+distingués. La beauté a des duchesses dans tous les quartiers et à tous
+les étages.
+
+C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire que le comte Gilbert
+des Voisins se trouvait dans l'antichambre de cette maison bourgeoise,
+où il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait d'offrir son
+bras à une jeune et jolie femme qui ne pouvait retrouver son châle.
+
+Le mari s'impatientait et la tançait de belle sorte: «C'était toujours
+la même chose!... Elle ne savait jamais où elle mettait ses affaires...
+son étourderie serait cause qu'il faudrait payer une heure de fiacre,
+quand une simple course aurait pu suffire... Et patati et patata...»
+
+La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle, souffrait péniblement de
+ces reproches de mauvaise humeur, faits en présence du cavalier
+accompli qui l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait son
+mari paralysait d'autant ses recherches. On y voyait d'ailleurs fort
+mal. Dans ces réunions à la bonne franquette, le salon n'est pas éclairé
+_a giorno_ et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet fumeux.
+
+«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert, au moment où le mari
+sans vergogne déplorait les quelques sous de dépense en plus que sa
+femme allait lui occasionner. Là-dessus, sortant de son portefeuille un
+billet de cinq cents francs, le gentilhomme le roula entre ses doigts;
+puis, l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature, la dame
+qui retrouva son châle.
+
+Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son intention, éblouit la
+candide bourgeoise. Elle se sentit superbement vengée de l'humeur
+parcimonieuse de son mari; aussi, en descendant l'escalier, la main qui
+avait tenu l'allumette fut-elle récompensée par la pression
+reconnaissante et émue d'une petite main qui tremblait.
+
+ * * * * *
+
+La loge des lions s'ouvrait rarement pour des dames. Or il advint qu'un
+jour,--c'était un mardi gras,--elle se trouva exclusivement occupée par
+des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels? où diable
+avaient-ils passé? Mystère et chuchotement général. Cependant la
+représentation de _Gustave III_ n'en poursuivait pas moins son cours.
+
+Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent huit ours se
+tenant gravement par la main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent
+vers la rampe et saluent le public; puis, se mêlant au groupe des
+danseurs, ils prennent part assez gauchement au galop général. De temps
+à autre on voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière; cette
+patte, qui n'était pas toujours lancée en mesure, avait subi le contact
+un peu rude d'un pied de figurant.
+
+La plaisanterie n'eût pas été complète si le public n'avait pas su à qui
+il avait affaire. Voici donc que nos ours se réunissent en troupe,
+prennent leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche un énorme
+éventail, se mettent à en jouer avec toute la désinvolture d'une
+marquise de l'ancien régime:
+
+Les lions s'étaient faits ours!
+
+Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus vifs applaudissements.
+
+ * * * * *
+
+Revenons aux tigres.
+
+L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est encore celle des auteurs et
+des artistes; mais bien qu'elle réunisse les physionomies les plus
+tranchées, les penchants les plus bizarres, les barbes les plus
+splendides, elle n'offre aucun type complet. On peut citer feu Pradier,
+le sculpteur, que tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, et
+en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, pêcher des goujons
+sur les bateaux amarrés le long du quai Voltaire.
+
+Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre de tigre qu'à l'aide de
+nombreuses chaînes d'or et de boutons plus nombreux encore, égarés dans
+les volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait à un Mondor de
+l'ancien répertoire.
+
+Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent de se singulariser par
+un déguisement perpétuel? Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler à
+un _vieux de la vieille_; Duret, à un Arabe, etc., etc. Ces nuances-là
+échappent à la foule, qui a besoin d'être frappée profondément par une
+façon d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des procédés qui
+s'adressent à son imagination, la soulèvent d'étonnement, la séduisent
+et l'entraînent d'admiration.
+
+Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la hauteur du tigre
+britannique.
+
+
+
+
+DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE
+
+
+Le salut a une haute importance dans les relations sociales; c'est la
+pierre de touche qui sert à reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme
+sans éducation.
+
+Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le sexe des personnes
+auxquelles il s'adresse.
+
+Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre promenade, saluez le
+premier les gens de votre connaissance, et n'allez pas calculer la
+valeur de votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau venu,
+toutes ces distinctions, ces façons de s'y prendre, qui sont d'un homme
+mal élevé.
+
+Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? répondez-y avec
+empressement, quand bien même il émanerait d'une personne inconnue, que
+vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le monde. Le prince de
+Condé avait pour principe que l'on doit toujours rendre politesse pour
+politesse.
+
+Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait ce beau pont dont la
+ville est si fière qu'elle en a fait une chanson:
+
+ Sur le pont d'Avignon
+ L'on y danse tout en rond...
+
+le prince reçut de belles révérences de quelques demoiselles qui le
+regardaient passer, et y répondit par un salut plein de courtoisie. Un
+de ses compagnons lui ayant dit:
+
+--Il me semble, Monseigneur, que vous saluez là des femmes bien
+légères!...
+
+--Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut un autre, et de la
+sorte je ne suis pas exposé à ne pas saluer les honnêtes femmes.
+
+C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple du roi Louis XIV qui
+ne passa jamais devant une femme,--fût-elle de la domesticité du
+château, sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand roi!»
+s'écriait Mme de Sévigné, voulant dire par là un roi bien élevé. En fait
+de royauté, c'est même chose.
+
+ * * * * *
+
+La question du salut a donné lieu à de nombreuses controverses. On s'en
+est occupé au Jockey-Club, et voici comment elle fut résolue d'un commun
+accord:
+
+«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut lorsque deux hommes,
+accompagnés chacun d'une dame, se rencontrent sur les degrés d'un
+escalier?»
+
+C'est évidemment à celui des deux qui tient à passer pour le mieux
+élevé. C'est de ce principe, à l'époque où nous sommes, qu'il faut
+nécessairement s'inspirer dans les relations du monde.
+
+Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans les corps constitués; il
+ne peut donc résulter pour personne, en dehors des fonctions
+officielles, l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut
+résulte du désir de manifester tout à la fois le respect d'autrui et
+l'oubli de soi.
+
+Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang modeste saluât le
+premier celui qui appartenait à une classe supérieure; aujourd'hui
+aucune prééminence n'est imposée par l'organisation sociale. Il n'y a
+plus que la supériorité individuelle qui établisse une différence. Mais
+comment la déterminer, par exemple, entre un avocat, un médecin, un
+professeur, un millionnaire honnête, un manufacturier, un armateur, un
+grand artiste, un écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant
+par caractère et par position? Nul n'oserait prononcer, tous sont
+également honorables.
+
+Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir devant son seigneur;
+aujourd'hui il n'y a plus de seigneur; plus on a de valeur, moins on
+doit paraître le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte de dignité
+et de modestie; c'est faire preuve d'une certaine abnégation de fierté,
+et même souvent d'orgueil, ce qui est de bon goût.
+
+Remarquez bien que sur dix personnes qui se posent et attendent qu'on
+prenne à leur égard l'initiative du salut, neuf cèdent à des prétentions
+non justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis d'hier, des
+gens de condition douteuse et qui veulent se donner un air de rang, une
+importance qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre
+chez un homme de race et de grande éducation.
+
+Il existe des procédés de convenance entre gens comme il faut, que le
+simple bon sens indique et explique sans avoir besoin d'étudier le
+cérémonial. Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un escalier,
+l'une montant, l'autre descendant, celle qui, après avoir pris sa
+droite, se trouve du côté de la muraille, devra se ranger pour laisser
+passer l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la rampe.
+
+Pour nous résumer, disons que, si deux hommes qui se connaissent et se
+rencontrent, le mieux élevé sera toujours le plus empressé à saluer le
+premier.
+
+Si un homme rencontre une femme qui est de sa société habituelle, il
+saluera le premier; s'il n'est pour elle qu'une simple connaissance, il
+attendra au contraire, qu'elle le salue.
+
+Et maintenant que cette question du salut est vidée, rappelons quelques
+faits historiques où il a joué un rôle considérable.
+
+En Suisse, le tyran _Gessler_ fait placer son chapeau sur un poteau
+portant une inscription qu'ordonne, sous peine de mort, à tout passant
+de s'incliner et de se découvrir devant cet emblème du pouvoir.
+_Guillaume Tell_, indigné, se révolte et refuse le salut; il en appelle
+aux armes, renverse le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la
+liberté de l'Helvétie.
+
+Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé du sujet, lui a dû son
+plus beau chef-d'œuvre.
+
+Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui dont la fortune a
+pour origine un coup de chapeau donné par un de ses aïeux. Un roi
+d'Espagne--son nom nous échappe--étant un jour à la chasse avec un de
+ses courtisans, fut contraint de se retirer dans une chaumière pour
+éviter la pluie qui tombait à torrents. Le toit de la chaumière était en
+si mauvais état que l'eau passait à travers.
+
+Touché de la situation désagréable de son compagnon, situation à
+laquelle s'ajoutait encore un rhume très violent, le roi lui dit:
+_Couvrez-vous!_ Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse un
+décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, afin qu'il ne fût
+pas dit qu'un sujet de _Sa Majesté_ catholique eût manqué à la _majesté_
+du trône, avec l'assentiment du roi.
+
+L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait la politesse du salut.
+Le sort lui devait bien de l'en récompenser dignement un jour; c'est ce
+qui arriva dans les dernières années de son règne.
+
+Les finances étaient alors complètement épuisées, la France ruinée et
+aux abois. Déjà la noblesse avait dû vendre son argenterie, et le Roi,
+le Grand Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne à la
+Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.
+
+Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence à Paris d'un fameux
+banquier, nommé _Samuel Bernard_, le Rothschild de ce temps-là, et qui
+jouissait d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait sauver le Roi
+et le royaume; mais on lui avait si souvent manqué de parole, qu'il ne
+voulait plus donner ni fonds, ni papier.
+
+En vain Desmarets lui représentait l'urgence, l'excès des besoins de
+l'État; en vain essaya-t-il de le toucher au cœur avec les grands mots
+de patrie, du salut du royaume, etc. Un financier ne connaît que les
+chiffres, il n'est sensible qu'aux signatures et aux endos de bon
+aloi:--Samuel demeurait inébranlable.
+
+--Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a que lui, que lui seul,
+qui puisse nous tirer de là; mais il faudrait peut-être que Votre
+Majesté lui parlât elle-même.
+
+--Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le de ma part à venir me
+trouver à Marly, je lui parlerai.
+
+Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la promenade. Louis XIV, du
+plus loin qu'il le vit, lui _ôta son chapeau_ et lui dit:
+
+--Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly... Venez, nous allons
+le visiter ensemble.
+
+Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver d'expressions capables
+d'exalter un prince si bon, si grand, si affable, si généreux, etc. Il
+courut offrir au contrôleur-général ses caisses, ses billets, son crédit
+et sa signature sur toutes les banques de l'Europe, ne cessant de
+répéter à tout venant: «Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie,
+mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté son chapeau!!!»
+
+Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.
+
+
+LA POIGNÉE DE MAIN
+
+Tandis que le salut s'envoie respectueusement à distance, la poignée de
+main, familière de sa nature, se distribue à bout portant--et à bout de
+champ.
+
+Elle a cela de commun avec le tutoiement, qu'elle est comme lui un vrai
+trompe-l'œil. Elle semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout
+dévoué».--Eh bien! ne vous fiez pas trop à cette affirmation; vous
+pourriez avoir à vous en repentir.
+
+Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée de main jouissait
+d'une juste considération. Elle avait la force d'un contrat réputé
+inviolable. L'on se montrait plus fidèle à un engagement pris de la
+sorte, qu'à un engagement par écrit.
+
+Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il fait dire à Gros-René,
+dans _le Dépit amoureux_:
+
+«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme nous, est chose bientôt
+faite. Je te veux, me veux-tu?»
+
+MARINETTE
+
+Avec plaisir!
+
+GROS RENÉ, _tendant la main_:
+
+Touche, il suffit.
+
+Marinette touche et le mariage est conclu; et cette étreinte l'emportera
+sur la paille qu'ils veulent rompre et qu'ils ne rompront pas.
+
+Mais alors la poignée de main n'avait rien de commun avec cette chose
+banale, importée en France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité
+même, a perdu toute valeur.
+
+Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au beau sexe; et c'est
+d'autant plus à regretter, qu'en dehors de sa familiarité de mauvais
+goût, il se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout au plus
+tolérable chez une femme d'un certain âge. Au moins peut-il avoir l'air,
+en pareille circonstance, d'être une preuve de bienveillance et
+d'affection véritable.
+
+ * * * * *
+
+Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, couvrez votre fille
+bien-aimée de votre sauvegarde, qui suivez avec une attentive
+sollicitude tous ses mouvements, veillez bien au contact magnétique, à
+cette étreinte de deux mains qui se parlent et se répondent à la muette,
+qui, grâce à l'agitation de la contredanse, et surtout à l'emportement
+du _galop_, peuvent se dire sans que personne l'entende: «Je vous
+aime!--M'aimez-vous?»
+
+Mères prudentes, surveillez le langage des mains!
+
+
+
+
+LES VISITES
+
+
+Les visites sont un des devoirs les plus importants de la société.
+
+Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, les autres que
+l'on rend de son plein gré et à ses heures.
+
+Au nombre des premières il faut ranger:
+
+1º Les visites de digestion qui ont lieu dans la huitaine, à la suite
+d'un déjeuner ou d'un dîner prié. Si un motif quelconque vous empêchait
+de remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.
+
+2º Avez-vous accepté une invitation à un grand bal ou à une grande
+soirée? vous êtes tenu à rendre visite, dans les huit jours, à la
+personne qui vous a fait cette politesse.
+
+3º Apprenez-vous qu'un événement heureux est arrivé à un de vos amis ou
+une personne de votre connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt
+est le mieux.
+
+4º Les visites de condoléance pour témoigner de la part qu'on prend à la
+mort de quelqu'un, se font aux amis intimes, le jour même de
+l'enterrement; pour toute autre personne, quinze jours au plus.
+
+5º Les visites de noces doivent être rendues dans la quinzaine au père
+et à la mère qui vous ont invité à la bénédiction nuptiale de leur
+enfant. Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour la leur
+rendre.
+
+6º Les visites du jour de l'an ont lieu le jour même, pour les père et
+mère, oncle et tante, frère et sœur aînés; c'est la veille que l'on va
+voir les grands parents.
+
+Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou déposez votre carte.
+
+On a les huit premiers jours de janvier pour faire sa visite à ses amis,
+et la quinzaine pour les personnes moins intimes.
+
+Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver de bonnes
+relations.
+
+Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une toilette soignée, pour les
+hommes comme pour les femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de
+celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans quoi vous vous
+exposeriez à vous trouver en faute. L'on est si friand d'innovations en
+France, que tout y change souvent, du soir au matin:--Modes et
+gouvernement.
+
+ * * * * *
+
+Il est généralement reçu dans la Société de ne pas faire de visites
+avant trois heures, et après six heures.
+
+Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de gêner la maîtresse de la
+maison dans les apprêts de sa toilette; et trop tard, de la déranger
+également. Un peu de répit est toujours nécessaire avant le dîner. En
+outre, il est bon de ne pas se donner l'air d'un parasite en quête.
+
+_Règle générale_: Ne dérangeons jamais personne à l'heure de son dîner,
+et encore moins pendant son dîner.
+
+Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un jour qu'il était allé rendre
+visite à un surintendant des finances. Il fut reçu de fort mauvaise
+grâce et à peine reconduit.
+
+--Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui dit le financier, si je ne
+vous accompagne pas jusqu'à votre carrosse, mais vous savez, il est
+l'heure _dînatoire_.
+
+--Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et de plus, la rue est
+fort _crotatoire_.
+
+Autre preuve:
+
+Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, s'était rendu à la
+Ferté-Milon pour y affermer une de ses terres, la terre de Muret. Il
+était midi, quand le prince se présenta en habit de voyage chez le
+tabellion de l'endroit, Me Arnould Cocault. Arnould dînait, et sa femme,
+qui était sortie de table, se trouvait sur le pas de la porte, attendant
+que le garde-notes eût fini son repas.
+
+Le prince demanda maître Arnould.
+
+--Y _daine_, répondit la chère femme.
+
+--Mais ne pourrait-on pas lui parler?
+
+--Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y parle pas.
+
+Le prince insiste:
+
+--Je vous dis que non, encore une fois; il faut qu'Arnould daine;
+assisez-vous sur c'banc, en attendant.
+
+Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et dit au tabellion de
+dresser un bail pour la terre de Muret.
+
+--Vous êtes le fondé de pouvoirs?
+
+--Oui.
+
+--Vos nom et prénoms?
+
+--Henri de Bourbon.
+
+--Henri de Bourbon!--Vos qualités?
+
+--Prince de Condé, premier prince du sang, seigneur de Muret.
+
+Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de Son Altesse, excusant
+de son mieux sa femme et lui, de leur ignorance et de leur erreur.
+
+--Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: «Il faut qu'Arnould
+daine!»
+
+L'aventure passa de bouche en bouche, et donna lieu au proverbe qui est
+encore resté dans le pays. Quand on est forcé d'attendre, on se dit en
+manière de consolation:
+
+«_Il faut qu'Arnould daine!_»
+
+ * * * * *
+
+Revenons à notre sujet:
+
+Vous vous présentez dans un salon. Le maître et la maîtresse, ou
+seulement l'un des deux, vous reçoivent. Après les salutations d'usage,
+vous vous informez de leur santé et de celle de la famille. C'est le
+préliminaire obligé de toute visite comme de toute rencontre à la
+ville;--formule banale, si l'on veut, mais très commode évidemment pour
+entrer en conversation.
+
+Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs personnes sont déjà
+réunies au salon, faites une très légère inclination de tête, et allez
+droit au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur adressez un salut
+particulier, et vous tournant aussitôt vers le demi-cercle formé par la
+compagnie, vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.
+
+Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une nécessité absolue, auquel cas
+vous le poserez à terre ou sur une chaise,--jamais sur un meuble.
+
+Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne partez pas sans avoir remis
+votre gant.
+
+Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous jugez à propos de prendre
+congé, retirez-vous discrètement et sans attirer l'attention.
+
+Dans une réunion quelconque où la foule est nombreuse, on peut à la
+rigueur s'éclipser. Le procédé est un peu leste; mais il est toléré,
+grâce à son estampille britannique. Cela s'appelle le _Départ à
+l'Anglaise_.
+
+_A l'Anglaise!_ mot véritablement magique, qui comprend tout, qui
+explique tout, qui dispense de tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le
+prononçait-on.
+
+Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune seigneur de sa suite
+trottait à la portière, sur un cheval très fringant. La bête, avec ses
+soubresauts, lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la voiture.
+Alors Sa Majesté se penchant quelque peu en dehors, cria à l'écuyer.
+
+--Vous me crottez, Monsieur!
+
+Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle manière de monter à
+cheval, crut que le roi l'en félicitait et répondit aussitôt:
+
+--Oui, sire! _A l'Anglaise!_
+
+ * * * * *
+
+Quand vous vous levez pour prendre congé, si vous êtes seul,
+laissez-vous reconduire jusqu'à la porte du salon, mais pas au delà.
+Dans le cas où votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin de
+couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous exposez pas à
+renouveler,--quoique dans des proportions minuscules,--la lutte que
+soutint le duc de Coislin.
+
+Le duc passait à juste titre pour le modèle le plus complet de l'homme
+de cour, sous Louis XIV. C'est à ce point que sa politesse était devenue
+proverbiale. Il arriva cependant qu'il eut affaire un jour à quelqu'un
+de même force que lui.
+
+Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le duc le voulut reconduire
+jusqu'à la rue. Refus et prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du
+duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il n'aurait pas le dernier
+mot, prit le parti de fermer à double tour la porte du vestibule, et
+d'empêcher ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.
+
+Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. Comment se sortir de
+là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une idée lui traversa le cerveau. Il
+ouvre la fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas l'espace à
+franchir trop considérable, il saute dans la rue, court au carrosse de
+l'étranger, et s'y présente encore assez à temps pour le saluer une
+dernière fois avant qu'il ne soit monté sur le marchepied.
+
+--Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui vous a porté ici?
+
+--C'est le respect que je vous dois, Monsieur l'ambassadeur, répondit M.
+de Coislin, et pas autre chose.
+
+--Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! vous seriez-vous blessé?
+
+--N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu
+mes devoirs. Mais souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à
+mes désirs.
+
+M. de Coislin s'était démis le pouce de la main droite en sautant par la
+fenêtre. Louis XIV ayant appris la chose, envoya son chirurgien Félix.
+
+Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au
+praticien et le reconduire jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa
+naturellement, et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un par la
+clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se démit de nouveau le
+pouce, et il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus
+douloureuse que la première.
+
+L'excès en tout est un défaut, comme le dit un vieil adage.
+
+
+LA CARTE DE VISITE
+
+Cette petite monnaie de convention, qui sert à nous alléger dans nos
+obligations si nombreuses, ne laisse pas que d'avoir une importance
+relative très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.
+
+Dans les occasions où la carte peut tenir lieu d'une visite personnelle,
+on devra la remettre soi-même, en la marquant d'une petite corne au
+coin.
+
+Immédiatement après avoir reçu une invitation pour un bal ou une grande
+soirée, on portera sa carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la
+personne qui nous a fait cette gracieuseté.
+
+Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis d'adresser sa carte par la
+poste, sous enveloppe. Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes
+dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: d'autres enfin
+plient la carte par le milieu, ce qui veut dire qu'elle est pour toute
+la famille.
+
+A cette époque du renouvellement de l'année, il faut envoyer sa carte
+non seulement à ses amis, mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des
+rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous dispensera pas, pour
+la plupart d'entre eux, de la visite de rigueur; mais on vous en saura
+très bon gré.
+
+Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention aux cartes qu'on
+reçoit, on fait beaucoup plus encore attention à celles qu'on ne reçoit
+pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir oublié, et il est de
+bonne pratique, en toute circonstance, d'observer les obligations
+consacrées par l'usage.
+
+
+
+
+LA PRESENTATION
+
+
+Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, _Quousque tandem_, etc.?
+
+On sait que nos aimables voisins ne se parleraient pas de toute une
+soirée, avant d'avoir été l'un à l'autre présentés. Plutôt mourir,
+plutôt sécher d'ennui sur place, que de manquer à cette cérémonie.
+Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du nombre des victimes
+qu'il fait chaque année à Londres. Ce sont autant de présentations
+manquées, autant de présentations rentrées.
+
+Voici le rite suivi en pareille circonstance:
+
+Un élégant, un gommeux--appelez-le comme vous voudrez--arrive, flanqué
+d'un sien ami. Après les salutations d'usage, il le présente à la
+maîtresse de la maison.
+
+--Madame la baronne, mon ami intime, monsieur de ***.
+
+La baronne s'incline gracieusement et avec un sourire aimable:
+
+--Monsieur!...
+
+Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, qui répond:
+
+--Madame!...
+
+Quelquefois, on allonge ce _discours_; on l'agrémente d'une formule
+banale empruntée à la civilité puérile et honnête:
+
+--Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant Madame, de l'honneur
+que vous voulez bien me faire, etc.
+
+Elle répondra:
+
+--Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; je l'ai souvent entendu
+prononcer chez madame de ***, etc.
+
+Et tout est dit: voilà qui est fait.
+
+Il n'en allait pas ainsi autrefois.
+
+Un gentilhomme se présentait bien différemment. Tout d'abord il avait
+envoyé un message pour solliciter la faveur d'être reçu. Puis, au jour
+fixé, il arrivait en habit de gala. Après une révérence des plus
+décentes et des plus gracieuses,--car l'on apprenait alors la politesse
+du corps, des bras et des jambes, de la tête et des yeux,--il
+s'approchait de la dame, lui prenait la main, qu'il portait
+respectueusement à ses lèvres, puis il lui adressait un compliment des
+mieux tournés. Alors, c'était une affaire d'État que le compliment!
+Chacun s'y escrimait de son mieux, chacun y voulait raffiner.
+
+Convenons que les _monsieur_ et _madame_ d'aujourd'hui sont bien plus
+expéditifs et surtout plus faciles à débiter. Cela met la présentation à
+la portée de tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui déborde,
+de très prochain avénement des nouvelles couches, la précaution n'est
+pas inutile.
+
+En attendant, il faut se conformer aux règles établies. Si donc, après
+votre réception, on vous a invité à revenir, remettez ou faites remettre
+votre carte, le lendemain même, en ayant soin de la marquer d'une
+petite corne, ou de la plier par le milieu.
+
+Une présentation qui eut dans le monde un grand succès d'esprit, est
+celle du marquis de Jaucourt à Louis XVIII. Elle se rattache à une
+aventure tragi-comique, arrivée quelque temps avant la première
+révolution, et qui caractérise bien la différence des mœurs galantes de
+l'ancien régime avec celles de nos jours.
+
+Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable de sa personne, mais
+de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer à la
+cour _Clair de Lune_. Bien venu de la duchesse de La Châtre, dont il
+était le chevalier assidu, un soir, à une heure assez avancée de la
+nuit, il dut la quitter par suite du retour inopiné du duc.
+
+Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le marquis avait appris à
+manœuvrer le ressort d'une petite porte située au bout du parc. Mais,
+pressé comme il l'était de disparaître au plus vite, il négligea la
+précaution indispensable, et la porte en se refermant, saisit et arrêta
+net au passage un de ses doigts.
+
+Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien comparativement au
+cruel embarras où se trouvait placé le marquis. Impossible d'appeler à
+son aide..., c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors? M. de
+Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt résolue. «Quand on ne peut
+pas dénouer le nœud, se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et
+tirant aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure demeurée
+prisonnière.
+
+Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir sauvé la situation
+moralement. Mais il avait compté sans le jardinier, qui, en faisant sa
+tournée du matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent.
+
+--Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré, Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien
+pu se passer céans? Quelque lutte assurément, entre voleurs et assassins
+qui n'auront pas pu s'entendre.
+
+Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction en main, conter la
+chose au duc de La Châtre.
+
+A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le duc comprit tout de
+suite que ce n'était ni à sa bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais
+pour ne point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda dans son sens,
+exagéra même sa frayeur, et, après l'avoir généreusement récompensé, il
+le congédia en lui recommandant le secret le plus absolu.
+
+Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme qu'il avait
+parfaitement devinée.
+
+La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent, et convinrent
+entre eux de divorcer. M. de Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa
+la duchesse.
+
+Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité d'être présenté à
+Louis XVIII, le hasard voulut que, le jour même de la présentation, le
+duc de La Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était donc à lui
+qu'incombaient les fonctions d'introducteur; et voici la façon
+spirituelle dont il s'y prit:
+
+--Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma femme.
+
+Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne put s'empêcher de rire,
+et les assistants firent de même. Le mot eut un grand succès et fut
+répété le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et des princes.
+
+C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime, à la cour aussi
+bien que dans la haute société.
+
+
+
+
+LES SALONS
+
+JADIS ET AUJOURD'HUI
+
+
+De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France; mais il est
+dispersé, abandonné à lui-même; il se dépense en petite monnaie. Ce qui
+lui manque, ce sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois, où
+il venait se former, se polir au contact de l'intelligence, du génie et
+de la beauté, et où il rencontrait des modèles de perfection en tout
+genre.
+
+Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine continue de toutes
+les distinctions sociales; et les femmes, malheureusement, n'ont pas été
+épargnées dans le naufrage.
+
+«Le glas de la haute société a sonné, disait un jour le prince de
+Talleyrand à un personnage de l'Empire, et le premier coup qui a tinté
+est votre mot moderne de _femme comme il faut_!...»
+
+Le prince avait raison. En effet, cette femme, venue de la noblesse ou
+de la bourgeoisie, pourra bien réunir le bon goût, la grâce et la
+distinction, en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on appelle
+le ton; mais il lui manquera toujours ce cachet particulier, ce parfum
+de délicatesse, qui ne se rencontraient que dans le monde de la cour.
+Il en est de même pour les hommes. Demandez aux vieillards à qui il a
+été donné de voir les derniers types du grand seigneur et de la grande
+dame de Versailles, et dites-vous bien que leur admiration n'est pas
+exagérée.
+
+ * * * * *
+
+Un des salons où se réunissaient de préférence ces débris de l'ancienne
+cour, était celui de la princesse de Vaudemont, si spirituelle, si
+bonne, si parfaitement distinguée, que ces qualités morales faisaient
+oublier en elle les disgrâces physiques. Elle portait, en Montmorency,
+dans sa personne aussi bien que dans ses armes. Là venaient les
+Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil, les Mouchy, les
+Polignac, les Louvois, les Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc.,
+tous les grands noms de la monarchie.
+
+Il y avait le salon de madame la comtesse de Vaudreuil, où se trouvaient
+la plupart de ces personnages. Le comte de Vaudreuil, malgré son âge,
+rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de l'ancienne cour. D'un
+dévouement à toute épreuve, il eut un jour une discussion assez vive
+avec le comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour lui
+exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi brouillés après trente
+ans d'amitié.
+
+--Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu as perdu la mémoire,
+car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.
+
+Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm, sœur du duc de
+Richelieu. C'était le rendez-vous de l'aristocratie intelligente, ce
+groupe modéré et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les
+conquêtes de la Révolution dans ce qu'elles avaient de bon et de
+raisonnable, qui prenait l'honneur national pour drapeau, et pour
+devise--l'égalité par le talent. Là, se rencontraient presque tous les
+jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo, l'ambassadeur de
+Russie, l'abbé de Féletz, Villemain, etc., etc.
+
+Chez madame la duchesse de Duras, l'élément aristocratique dominait,
+mais toutes les sommités de l'intelligence y étaient parfaitement
+accueillies. C'était un temple où brûlait sans cesse une cassolette en
+l'honneur de Chateaubriand. Madame de Duras s'était fait en quelque
+sorte le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son
+ami.
+
+Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la littérature tenait plus de
+place que la politique. Toutes les intelligences, toutes les célébrités
+y avaient accès, sans acception de partis. Le duc Decazes, le comte
+Beugnot; MM. Villemain, Cousin, de Barante; les amis du prince de
+Talleyrand et la belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires,
+étaient les hôtes habituels de ce salon, où affluaient aussi un grand
+nombre de jeunes et jolies femmes, élégantes et lettrées.
+
+Citons également le salon de la duchesse de Broglie, fille de madame de
+Staël. C'était le foyer de l'opposition parlementaire et des sympathies
+orléanistes. L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin Constant, des tribuns,
+des publicistes, des pamphlétaires; on eût dit d'un salon de la Ligue,
+où l'on jouait à la popularité, comme les enfants jouent avec le feu.
+
+On recevait chez madame Gay, où trônait déjà sa fille, la belle
+Delphine, qui fut plus tard madame Emile de Girardin, et dont vers ce
+temps et à son insu, quelques personnages de la cour voulaient unir, par
+un mariage secret, l'éblouissante jeunesse à la vieillesse mélancolique
+du comte d'Artois, resté fidèle à la mémoire de la marquise de
+Polastron.
+
+MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier, Alfred de Vigny, Mérimée,
+Sainte-Beuve, de Girardin,--nous en passons--s'y rencontraient côte à
+côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens n'étaient pas
+moins curieux qu'instructifs.
+
+Le salon de madame Récamier mérite une place à part, en raison de sa
+célébrité et du rôle considérable qu'il a tenu pendant près de quarante
+ans. Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine le récit des
+_Soirées de l'Abbaye-au-Bois_. En voici un fragment qui, certes, est un
+des beaux morceaux de la langue française.
+
+Après avoir passé en revue la vie de son héroïne, l'auteur conclut par
+les réflexions suivantes:
+
+«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent maintenant les
+salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion,
+tout le génie de la moitié d'un siècle.
+
+«Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et
+tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et
+mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de
+la cour silencieuse de l'abbaye, sur laquelle ouvrait l'escalier de
+Julienne. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend
+encore les marches de cet escalier.
+
+«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les
+jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de
+tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par
+l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes
+sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit;
+tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur
+de l'Europe, le réveille-matin du monde.
+
+«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais
+valide d'esprit et devenu tendre de cœur, foula deux fois par jour
+pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour
+Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il
+se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger qui souriait
+trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus
+bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu: la vertu, les
+talents, la beauté;
+
+«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville,
+Sosthène de Larochefoucauld, son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de
+Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés
+actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des
+idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et
+mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de
+Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la
+modération dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât jamais sa
+raison;
+
+«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce
+salon profane, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont
+la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les
+controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu
+qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus;
+
+«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son
+triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes
+ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite
+d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine
+détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de
+grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie
+de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans
+l'intimité, comme la duchesse de Duras, des nouvelles, des poèmes
+féminins, qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur;
+
+«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa
+plume dans ses larmes et chantée par Béranger, le poète du rire amer;
+madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés, auxquels il ne reste
+que la voix de mère qui fait son inspiration; madame Delphine de
+Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de poésie
+avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau
+visage et sur son esprit;
+
+«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant;
+son amie inséparable, la duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi
+forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso,
+belle et tragique comme la Cinci du Guide, éloquente et patricienne
+comme une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel,
+ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand;
+
+«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans
+l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny,
+rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve,
+caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé
+et qui ne se fixait pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis,
+improvisateur léger quand il était debout, poète pathétique quand il
+s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme,
+seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes
+d'esprit, comme aux hommes de génie;
+
+«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des
+hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de
+la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé
+Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme,
+veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie:
+il était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent
+tout entier, et dont le souvenir est une providence que vous invoquez,
+après leur disposition d'ici-bas dans le ciel;
+
+«Ampère, savant aussi profond que brillant écrivain; Brifaut, esprit
+gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu
+morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées
+amusaient et ne blessaient pas; de Latouche, esprit républicain qui
+exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa
+retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec
+Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de
+renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire.
+
+«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes,
+esprit qui ne se révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût
+l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien
+converti par popularité.
+
+«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile; moi-même enfin, de temps
+en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.
+
+«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir se joignaient, comme
+un fond de table ou de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens,
+modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte de Belisle; ceux-là
+personnages de conversation et non de littérature, apportant dans ce
+salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et
+désintéressée, ce que l'on appelle les hommes sans prétention.
+
+«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre, juge intelligent de
+la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.
+
+«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de
+gloire, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de
+cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu,
+depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et
+suivi d'un cortège d'amis, est sorti de cette grille de
+l'Abbaye-au-Bois?
+
+«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau, comme
+une scène éternelle de sa mémoire, sur un écueil de la rade de
+Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par
+le murmure aussi vain de l'Océan breton; Ballanche repose, comme un
+serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux
+pieds de la morte à laquelle il n'aurait pas voulu survivre!
+
+«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux
+déserts d'Egypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans
+la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de
+la poésie, de l'histoire, qu'il jette comme les fleurs de la vie, sur le
+cercueil de son amie.
+
+«Les Mathieu de Montmorency dorment dans une terre jonchée des débris du
+trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une
+retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques
+quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, _splendida
+bilis_ (Horace); il étudie l'_envers_ des évènements et des hommes, en
+se moquant souvent de l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans
+la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, l'envers est le côté de
+Dieu.
+
+«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de
+sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels
+il assiste du haut de son génie.
+
+«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë
+du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!
+
+«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté
+qui a eu lâchement peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était
+confié à son nom, nom qui est devenu depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le
+dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur
+tambour le sort du monde, la veille des batailles!
+
+«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire
+quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses
+et d'humiliations par la justice ou l'injustice de ma patrie, je cherche
+en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et
+j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!...»
+
+ Avril 1869.
+
+ * * * * *
+
+A cette liste des salons marquants de la Restauration, l'on pourrait en
+ajouter bien d'autres qui furent, pour la jeunesse d'alors, autant
+d'écoles vivantes où elle se formait à la vie politique et littéraire,
+en même temps qu'aux traditions élégantes du monde.
+
+Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans acception de partis, de
+condition sociale. Le mérite et le talent y marchaient de pair avec le
+blason. C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol, préfet de la
+Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville, on voyait les écrivains en
+renom, les hommes éminents dans les arts et dans les sciences, mêlés et
+confondus avec les premiers personnages de l'État.
+
+Il en était de même chez le duc d'Aumont, un des quatre premiers
+gentilshommes de la chambre du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc.
+Ses bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population
+parisienne. Une particularité de très bon goût les faisait rechercher
+avec fureur: ainsi, à côté des grandes dames de la cour et de la ville,
+on voyait figurer les grandes dames du théâtre.
+
+Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique, mademoiselle Noblet, à
+la danse si suave et si décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut
+depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient dans tout l'éclat de
+leur beauté et de leur talent, et les femmes les plus titrées les
+accueillaient et les traitaient d'égales à égales.
+
+Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est à cause des accusations
+sans cesse renouvelées contre la prétendue arrogance de l'ancienne
+aristocratie et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier fait qui
+fera justice de ces attaques ridicules:
+
+Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant l'émigration, de
+souper tous les ans, le soir de sa fête, chez le comte de Vaudreuil.
+Cette habitude continua après le retour de la famille royale en France,
+et chaque année la comtesse prenait soin d'arranger une soirée qui pût
+amuser le prince.
+
+Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita l'artiste à venir
+chanter chez elle. A cette époque, Garat, qui commençait à vieillir,
+avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle; et tous
+deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En conséquence, il
+est inutile de dire qu'ils avaient été rémunérés d'avance très
+largement, et plus inutile encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir
+l'un et l'autre.
+
+Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se disposait à partir.
+
+--Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous? demanda-t-il à la comtesse.
+
+--Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé prendre sur moi de
+l'inviter à la table de Votre Altesse Royale.
+
+--Allons donc, reprit vivement le prince, je ne veux point de ces
+choses-là; je vais l'inviter moi-même.
+
+Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau à la main:
+
+--Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garat? lui dit-il avec
+une aimable familiarité. Quand on chante comme vous venez de le faire,
+avec une voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un besoin de
+se coucher de bonne heure; et puis, je vous avertis que nous garderions
+Madame.
+
+Garat et sa femme prirent place à table, et furent pendant tout le
+repas, l'objet des attentions les plus courtoises de la part du prince.
+Garat s'en montra profondément touché; il rappelait souvent le fait dans
+ses conversations, et toujours avec une émotion nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+La révolution de Juillet vint jeter une grande perturbation dans le
+monde parisien. Elle lui enleva toutes ses notabilités, toutes les
+personnes de distinction qui se faisaient remarquer par cette
+délicatesse de ton élégante, par cette dignité simple et naturelle qu'on
+ne rencontrait qu'à la cour des Bourbons de la branche aînée.
+
+Les héros de Juillet n'étaient pas précisément des héros de salon. Ils
+ne brillaient ni par l'élégance, ni par le savoir-vivre. C'est à ce
+point que, dans les premiers temps, on en vit beaucoup se présenter aux
+Tuileries dans un négligé de toilette singulier vraiment remarquable.
+Ils y venaient en redingote, pantalon de couleur, cravate item, et
+bottes crottées.
+
+Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient alors les
+fonctions de chambellans, furent obligés--ceci est à la
+lettre--d'établir au bas du grand escalier, des décrotteurs en
+permanence. Et ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces étranges
+visiteurs de se laisser approprier, tout au moins par les pieds.
+
+Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en quelque sorte se croire
+autorisés à ce laisser aller par l'exemple même de Louis-Philippe.
+
+Sans parler des poignées de main devenues légendaires, le roi-citoyen,
+dans ses façons d'être et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli
+complet de la Majesté royale. Il se donnait en spectacle sur le balcon
+du Palais-Royal, il s'y montrait, entouré de ses enfants, jeunes filles
+vêtues de blanc, jeunes princes revenant du collège. Puis, comme
+intermède, il chantait la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_, aux
+applaudissements réitérés de la multitude.
+
+Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau gris émaillé d'une
+cocarde tricolore, portant son parapluie sous le bras, comme un bon
+bourgeois du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur d'une grande
+puissance étrangère, qu'il eût mieux valu abolir tout de suite la
+royauté que de la rabaisser ainsi aux yeux du peuple.
+
+Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a quelque ressemblance avec
+le théâtre; il commet toujours une faute en négligeant la mise en scène.
+Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter la vanité des
+masses, de conquérir leur sympathie et leur appui, ne servirent à rien.
+Elles ne sauvèrent pas plus le trône de Juillet, au jour du danger, que
+le développement donné par lui aux intérêts matériels et à la prospérité
+publique.
+
+C'est de cette époque que date l'ère des affaires et de l'agiotage. Un
+goût de luxe et de bien-être excessif, et par contre un besoin
+impérieux d'argent, se répandirent dans toutes les classes.
+_Enrichissez-vous!_ avait dit, dans un banquet fameux, le ministre
+dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre du jour; il devint le guide
+des consciences, le but de tous les efforts. Nos mœurs, déjà fort
+entamées, en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent
+profondément sous l'action dissolvante de cette fièvre de l'or.
+
+Puis éclata la révolution de Février, qui livrait la Société aux mains
+de la démocratie. L'air malsain de la rue pénétra dans les appartements,
+et en chassa ce qui restait encore de l'élégance et de la courtoisie
+françaises.
+
+Muselée par Napoléon III, la démocratie reparut triomphante au 4
+Septembre. Depuis lors, elle n'a cessé de grandir, de s'étendre comme
+une lèpre: c'est assez dire où en est aujourd'hui la politesse. En vain
+quelques âmes d'élite ont tenté de lui ouvrir un dernier refuge. Les
+lundis de madame de Blocqueville, les jeudis académiques de madame
+d'Haussonville, les raoûts intimes de madame de Janzé, les réceptions de
+madame Drouyn de Lhuys et de la princesse Lise de Troubetzkoi, n'avaient
+pas d'autre but que de recueillir les épaves de ce qui fut autrefois le
+monde. On sait le sort qu'ont eu ces tentatives.
+
+La démocratie a tué le règne des femmes et des salons.
+
+Elle n'a que faire d'élégance et de belles manières, qui la gêneraient
+dans ses allures. Pour elle le savoir-vivre consiste en ceci:
+s'affranchir de toutes les bienséances publiques et privées, parler un
+langage qui n'est rien moins que parfumé; en un mot agir à sa guise,
+sans le moindre égard pour les convenances d'autrui.
+
+Telle est la note dominante du jour.
+
+Cependant, les grandes traditions de l'ancienne Société subsistent
+encore chez quelques familles, qui les gardent très soigneusement, comme
+ces conserves de fruits excellents qu'on renferme dans des boîtes, pour
+les soustraire à l'influence de l'air du dehors.
+
+
+LA CONVERSATION
+
+En tuant les salons, la démocratie a tué du même coup la conversation,
+et privé la société de son charme le plus puissant. Le mélange de toutes
+les classes a fait du monde un assemblage confus, hétérogène, un
+pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement, quels entretiens sont
+possibles désormais entre gens de condition toute différente, qui n'ont
+reçu ni la même instruction, ni la même éducation? Il n'en peut résulter
+que des contacts, des froissements d'amour-propre tout à fait
+désagréables,--témoin l'aventure suivante arrivée dans un bal de la
+cour, en 1834 ou 1835.
+
+Une jeune femme charmante, mariée depuis peu à un lieutenant-général,
+avait été invitée à valser par un capitaine de la garde nationale. Elle
+venait de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui un de ses
+fournisseurs attitrés. Une subite rougeur couvrit son visage, mais il
+était trop tard pour dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait
+retenti, et les groupes tourbillonnaient.
+
+Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre, elle résolut d'en punir
+l'auteur. En conséquence, après quelques tours de valse, elle feignit de
+se trouver indisposée, et demanda à son cavalier de vouloir bien la
+reconduire à sa place. Quel fâcheux contre-temps pour la vanité de notre
+homme! En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire, de lui
+prouver que l'agitation même de la valse ferait disparaître ce malaise
+passager.
+
+--Non, répondit-elle, je souffre trop.
+
+--Mais où souffrez-vous, Madame?
+
+--Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas que vous m'avez fait ma
+chaussure beaucoup trop juste?
+
+ * * * * *
+
+Après l'aventure du _Cordonnier pour dames_, celle du _Changeur_ du
+Palais-Royal:
+
+Un sergent de la garde nationale avait été invité au château, à son tour
+de légion. Il ne manquait jamais, quand cette bonne fortune lui
+arrivait, de se poser gracieusement devant le maître de la maison et de
+lui sourire avec une bienveillance affectée. Ce manège s'étant renouvelé
+à diverses reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion voulut en
+avoir le cœur net. Il s'approche du sergent-major et l'interroge sur ce
+qui peut lui valoir ses politesses réitérées.
+
+Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt:
+
+--Sire, nous sommes de vieilles connaissances. C'est chez moi que,
+depuis dix ans, Altesse Royale ou Majesté, vous envoyez chaque mois
+changer vos pièces d'or contre des pièces de cent sous...
+
+Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos.
+
+Que si l'on demande maintenant:
+
+«Comment en _vil argent_ l'or pur se changeait-il?»
+
+Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude de payer en or la
+Liste Civile. Et comme il y avait à réaliser sur le change un bénéfice
+assez rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y manquer, tous les
+30 ou 31 du mois.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de Mme de Maintenon,
+que naquit réellement la conversation: cet art si charmant, dont les
+règles ne peuvent se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition et
+par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où la bienveillance, la
+simplicité, la politesse nuancée, s'étiquette même et la science des
+usages, la variété des tons et des sujets, le choc des idées
+différentes, les récits piquants et animés, une certaine forme de dire
+et de conter, les bons mots qui se répètent, la finesse, la grâce, la
+malice, l'abandon, l'imprévu, se trouvent sans cesse mêlés, et forment
+un des plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent goûter.
+
+Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu, ce qu'était la
+conversation du XVIIe siècle. Généralement on s'en fait une fausse idée;
+on croit que, soumise aux exigences d'une inflexible étiquette, elle
+était gourmée et solennelle. On va voir qu'il n'en est rien et qu'elle
+se distingue, au contraire, par une grande liberté d'allure et de
+mouvement.
+
+Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement d'Aigues-Mortes, à
+la suite d'un exil de vingt ans.
+
+Après une première entrevue, raconte Mme de Sévigné, le Roi fit appeler
+le Dauphin et le présenta comme un jeune courtisan. M. de Vardes le
+reconnut et le salua. Le Roi lui dit en riant:
+
+--Vardes, voilà une sottise; vous savez bien qu'on ne salue personne
+devant moi.
+
+--Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre
+Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises.
+
+--Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt neuf...
+
+Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément.
+
+Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir jouer _Esther_.
+
+Nous voici dans la compagnie du Roi, de Mme de Maintenon, de Mme de
+Sévigné, du maréchal de Bellefond, etc., etc.
+
+Il s'agit d'une première représentation; et l'on peut juger à la manière
+dont en parlent ses augustes auditeurs, combien leur langage diffère de
+celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du monde actuel.
+
+«J'en fus charmée, écrit Mme de Sévigné, et le maréchal de Bellefond
+aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il était
+content, et qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien digne
+d'avoir vu _Esther_.
+
+Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi
+et me dit:
+
+--Madame, je suis assuré que vous avez été contente.
+
+Moi, sans m'étonner, je répondis:
+
+--Sire, je suis charmée; ce que je ressens est au-dessus des paroles.
+
+Le Roi me dit:
+
+--Racine a bien de l'esprit...
+
+--Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes personnes en ont
+beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient
+jamais fait autre chose.
+
+--Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.
+
+Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.
+
+Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue, le Roi eut plaisir de voir
+mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et Mme
+la Princesse vinrent me dire un mot. Mme de Maintenon un éclair; elle
+s'en allait avec le Roi.»
+
+Quel goût dans cette _admiration sans bruit et sans éclat_!
+
+Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux compte-rendu ne se livre
+à aucune théorie sur la tragédie ou sur l'art scénique. Rien
+n'empêchait, cependant, Mme de Sévigné de citer, avec toute l'autorité
+voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de Vega.
+
+Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative. «_Elle est
+charmée_», c'est tout.
+
+_Racine a bien de l'esprit_, dit le Roi.--_Il en a beaucoup_, répond Mme
+de Sévigné.
+
+Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce qu'ils se sentent
+naturellement de plain-pied avec le génie? Nous soupçonnerions fort
+Racine, s'il ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que des
+dissertations prolixes et exaltées faites depuis sur ses œuvres.
+
+Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur sur le succès de sa pièce?
+on y dépense plus de transports que n'en excitèrent de leur temps
+Corneille et Racine.
+
+Et les artistes donc! comparez les applaudissements frénétiques et les
+couronnes dont on les accable, avec cet éloge si simple, si concis, et
+qui pourtant dit tout:
+
+«Les jeunes personnes entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient
+jamais fait autre chose.»
+
+N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au XVIIe siècle, qu'on pourrait adresser
+le reproche d'emphase?
+
+ * * * * *
+
+Ce langage simple et naturel était tellement dans les habitudes de la
+Société d'alors qu'on ne s'en départait même pas en traitant les
+affaires les plus sérieuses. Ecoutons ce récit.
+
+Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal de Bellefond, dont il
+connaissait les embarras extrêmes.
+
+--Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir pourquoi vous voulez
+me quitter. Est-ce dévotion, envie de vous retirer à la Trappe? ou bien
+serait-ce l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier motif, j'y
+veux donner ordre et entrer dans le détail de vos affaires.
+
+Le maréchal fut sensiblement touché de cette générosité.
+
+--Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis abîmé. Je ne puis voir
+souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté et que je ne puis
+satisfaire.
+
+--Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs créances; je vous
+donne... etc.
+
+Voilà certes qui fait honneur à la bonté de Louis XIV; mais voici qui
+n'est pas moins à l'honneur du caractère du maréchal, chargé du poids de
+sa reconnaissance.
+
+Quelque temps après, le Roi parla de nouveau au maréchal. Il lui dit que
+son intention était que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de
+Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence.
+
+Le maréchal, sans demander du temps et chercher à voiler son refus,
+répondit qu'il ne serait point digne de la haute faveur que Sa Majesté
+avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il se déshonorait par
+une obéissance sans exemple.
+
+Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses paroles, ajoutant qu'il
+attendait cette preuve de son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus
+vivement qu'il y allait de sa disgrâce.
+
+Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces
+de Sa Majesté et sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de
+perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les ordres de M. de
+Turenne, sans compromettre la dignité dont le Roi avait daigné
+l'investir.
+
+--Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer.
+
+Le maréchal fit une profonde révérence et sortit.
+
+«Il est abîmé, mais il est content, ajoute Mme de Sévigné, et l'on ne
+doute pas qu'il ne se retire à la Trappe.»
+
+En présence de ce sentiment de la dignité personnelle poussé jusqu'à
+l'abnégation complète de la fortune, les réflexions naissent en foule.
+Que la balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui, prosternés et
+aplatis aux pieds de la plèbe, osent parler encore de la servilité des
+courtisans!
+
+Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de la conversation au XVIIe
+siècle que par le passage suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve
+sur le maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce beau langage de
+la cour dans lequel Louis XIV était passé maître:
+
+«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au seul prince Eugène,
+et la Cour aussi devait lui laisser plus de liberté d'action. Louis XIV,
+en le recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus fort de tous
+ses deuils de famille, lui avait dit ces paroles qu'il faut savoir gré
+au maréchal de nous avoir textuellement conservées:
+
+«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce
+qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa
+petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande espérance et très
+aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans
+l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs
+domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du
+royaume.
+
+«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets
+les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de
+mes troupes: mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il
+arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre
+sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne?...
+
+«Je sais les raisonnements des courtisans: presque tous veulent que je
+me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche
+de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi
+je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites
+pour que la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme.
+Je connais cette rivière: elle est très difficile à passer; il y a des
+places qu'on peut rendre bonnes.
+
+«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que
+j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr
+ensemble ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à laisser
+approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne: dites-moi
+présentement votre avis.»
+
+Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, aussi touchantes
+qu'héroïques, des observations qui suivent:
+
+«Notez bien une distinction très essentielle, selon moi. Si Louis XIV
+nous paraît un peu auguste et solennel, il était naturel aussi, il
+n'était jamais emphatique, il ne visait pas à _l'effet_. Dans le cas
+présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant plus belles qu'elles lui
+sortaient du cœur et n'étaient pas faites pour être redites. Et on en a
+la preuve particulière:
+
+«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie française et qu'il fit
+son discours de réception, il eut l'idée de l'orner de ces paroles
+généreuses de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne de Denain, et
+qui l'y avaient enhardi. Il demanda au Roi la permission de les citer et
+de s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui répondit:
+
+«On ne croira jamais que, sans m'en avoir demandé la permission, vous
+parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et
+vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux pas que l'on puisse
+penser ni l'un ni l'autre.»
+
+«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, dont certes le jugement
+n'est pas suspect, qui manquera jamais à une noble et délicate
+convenance. Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, pour
+rendre plus respectable et plus digne de mémoire le sentiment qui dicta
+ces royales et patriotiques paroles.»
+
+Nous accusera-t-on de partialité quand nous dirons à notre tour que rien
+n'est plus noble et plus véritablement patriotique, que ce langage de
+Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que l'on ne commente pas,
+parce qu'ils parlent assez d'eux-mêmes à tous les cœurs, à tous les
+esprits.
+
+Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait soixante-treize ans quand il
+manifestait ainsi sa résolution de combattre avec Villars et de périr
+avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait donc bien raison de
+dire: _L'État, c'est moi!_
+
+Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il ne faisait qu'un avec
+la nation, qu'il s'était complètement identifié avec son honneur et sa
+gloire.
+
+
+DE L'A-PROPOS
+
+L'à-propos tient une place brillante dans la conversation. C'est une
+fusée qui part soudain, et illumine le discours ou la situation d'une
+douce et agréable lumière.
+
+Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie, lorsque le cardinal
+de Richelieu lui accorda une pension. Il vint pour l'en remercier.
+
+--J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que vous n'oublierez pas le
+mot _Pension_ dans votre dictionnaire.
+
+--Non, Monseigneur, répliqua l'académicien, et encore moins celui de
+_Reconnaissance_.
+
+Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle avait déployé toutes
+les grâces de son esprit pour faire sa cour à madame Helvétius, il passa
+par inadvertance devant elle sans s'arrêter.
+
+--Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel cas voulez-vous donc
+que je fasse de vos déclarations? Vous passez devant moi, sans même me
+regarder.
+
+--Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je vous avais regardée, je ne
+serais pas passé.
+
+Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV s'identifier à la situation
+du moment, et personne n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce
+qu'il avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées et ses
+sentiments dans des paroles en relief et faites pour l'histoire.
+
+C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant le prince de Condé
+monter l'escalier de Versailles, le roi qui l'attendait en haut des
+marches, lui dit avec cette présence d'esprit et cette politesse toute
+royale qui ne l'abandonnaient jamais:
+
+--Mon cousin, quand on est chargé de lauriers comme vous, on ne peut
+marcher bien vite.
+
+Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV trouvera un de ces mots
+partis du cœur, pour consoler le maréchal de Villeroi de ses défaites
+successives:
+
+--Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est plus heureux.
+
+Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné de Boileau, il
+causait du passage du Rhin avec le roi. Louis XIV leur ayant dit:
+
+--Je suis fâché que vous ne soyez point venus à cette dernière campagne,
+vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût pas été long.
+
+Racine répondit aussitôt:
+
+--Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui n'avons que des habits de
+ville; nous en commandâmes de campagne, mais les places que vous
+attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits.
+
+Cela fut reçu très agréablement.
+
+
+LA RÉPLIQUE
+
+Venant à propos, la réplique est d'autant plus piquante qu'elle répond à
+une attaque imprévue. Notre tempérament national veut que nous nous
+portions de préférence du côté de celui qui est attaqué.
+
+Voici, par exemple, deux poëtes--Lebrun (Ecouchard) et
+Baour-Lormian--qui croisent la plume. C'est Lebrun qui porte le premier
+coup:
+
+ Sottise entretient la santé,
+ Baour s'est toujours bien porté.
+
+--Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte ne se fait pas
+attendre:
+
+ Lebrun de gloire se nourrit,
+ Aussi voyez comme il maigrit.
+
+--Bravo! fait la galerie qui se range en riant du côté de Baour.
+
+M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de s'être lancé à la légère,
+sans provocation aucune, contre Fouché.
+
+On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué, si ardu.
+Fouché faisait observer que pour le bien remplir, il y faudrait un
+coquin devenu honnête homme.
+
+--Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur le duc d'Otrante est
+un excellent ministre de la police générale.
+
+--Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur le prince de Bénévent
+n'aurait pas encore toutes les qualités requises pour faire un bon
+ministre de la police.
+
+La Fontaine, dans ses fables les plus hardies, n'avait jamais osé mettre
+deux renards en présence.
+
+
+LES NUANCES
+
+Les nuances consistent à régler ses manières et son langage sur le degré
+d'estime et de considération que l'on doit aux personnes avec lesquelles
+l'on se trouve en rapport.
+
+L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en saurait fixer la pratique.
+C'est une chose d'instinct et d'appréciation.
+
+L'on a souvent cité à ce propos la _Leçon du bœuf_,--les cinq ou six
+manières imaginées par M. de Talleyrand, pour offrir du bœuf à ses
+convives:
+
+1º Monseigneur, disait-il avec une grande déférence, et en choisissant
+le meilleur morceau, aurai-je l'honneur d'offrir du bœuf à Votre
+Altesse?
+
+2º Monsieur le marquis (avec un sourire plein de grâce), aurai-je le
+plaisir de vous offrir du bœuf?
+
+3º Cher comte (avec un signe d'affabilité familière), vous offrirai-je
+du bœuf?
+
+4º Baron (avec bienveillance), accepterez-vous du bœuf?
+
+5º Monsieur le conseiller,--non titré et de noblesse de
+robe--voulez-vous du bœuf?
+
+6º Enfin le prince, en indiquant le plat avec son couteau, disait à un
+monsieur placé au bout de la table: un peu de bœuf? et il accompagnait
+ces quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger sourire.
+
+N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de nuances nous ont
+toujours paru d'un ridicule achevé. Si c'est un honneur d'offrir du
+bœuf, que sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un? et de quelle
+expression vous servirez-vous alors? Cette assimilation d'un morceau de
+bœuf bouilli ou rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie
+exhilarante.
+
+Quant au _plaisir d'offrir du bœuf_... c'est un comble que le proverbe
+«Chacun prend son plaisir où il le trouve» pourrait seul expliquer.
+
+Mais voici qui va nous dédommager des _nuances_ de M. de Talleyrand, et
+qui, en même temps, aura l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel
+point extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité impériale:
+
+«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur fut obligé de donner
+personnellement pour se dégager d'une place où il pouvait être surpris.
+Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les débris d'un régiment
+de la vieille-garde, et les restes de cette brillante garde d'honneur,
+commandée par M. de Mathan.
+
+Cette garde fut alors la dernière goutte de sang de la France, ses
+derniers fils de famille, ses derniers chevaux. Malheureusement il n'y
+en eut pas encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement, les
+immenses efforts de Bautzen et de Lutzen, n'eussent pas été nuls faute
+de cavalerie. On ne comptait que des gens comme il faut dans les Gardes
+d'honneur.
+
+Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle était heureusement
+complète. Après avoir mesuré le danger par un coup d'œil d'aigle, il
+sent la nécessité d'encourager ces trois masses d'hommes:
+
+--_Soldats_, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la France!
+_Compagnons_, cria-t-il à son escorte, faisons notre devoir! Puis, se
+tournant vers les Gardes d'honneur, il leur dit: Et vous, _Messieurs_,
+suivez-moi!»
+
+Assurément, trouver de pareilles nuances au milieu de la mitraille et du
+feu, c'est être à la fois un homme de génie et parler en Louis XIV.
+
+
+DES ÉCUEILS A ÉVITER.
+
+«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste bien moins à
+montrer beaucoup d'esprit qu'à en faire trouver aux autres.» Il ne
+suffit donc pas de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte
+d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre de ses auditeurs, de
+manière qu'en nous quittant, ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes
+que de nous. Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire qu'à
+être goûtés et applaudis.
+
+La première règle à observer dans la conversation c'est de s'abstenir de
+tout sujet irritant, de toute discussion politique ou religieuse. Ces
+controverses amènent presque toujours des scissions fâcheuses, même
+entre amis, sans aboutir jamais à convaincre l'adversaire auquel on
+s'adresse.
+
+Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour l'autre des discoureurs. Si
+l'on vous prend pour juge, apportez dans cette tâche délicate tous les
+ménagements possibles; cherchez à concilier le différend plutôt qu'à le
+trancher.
+
+Laissez le dé de la conversation aux mains des virtuoses de la parole;
+ne le ramassez qu'autant que vous vous sentez en passe de le tenir avec
+avantage. Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence
+renfermez-vous autant que possible dans les généralités. C'est encore
+faire preuve de savoir-vivre que de parler sans rien dire. On a même vu
+des gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser pas plus qu'ils n'en
+disent.
+
+Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de l'interrompre, si c'est un
+vieillard surtout. Ecoutez avec attention, ou tout au moins ayez-en
+l'air.
+
+Le prince K..., conteur fort agréable, adressait un jour des compliments
+au marquis de Custine sur la manière avec laquelle il semblait prendre
+plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui disait-il, l'homme
+bien élevé à l'air dont vous paraissez écouter.
+
+--Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit que de politesse, la
+meilleure façon de paraître écouter, c'est... d'écouter.»
+
+Une dernière recommandation:
+
+Un homme d'honneur s'abstiendra de tout propos léger, inconsidéré, qui
+pourrait compromettre la réputation d'autrui. Celle d'une femme surtout,
+devra toujours trouver en lui un défenseur. C'est ainsi que se montra le
+colonel d'Entragues dans l'occasion suivante.
+
+Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une femme à qui on donnait pour
+amant un homme qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda à
+celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait été témoin du fait.
+
+--Non... Mais...
+
+--Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez à l'aise en nous
+permettant de croire que ceux qui vous l'ont dit s'en sont rapportés,
+comme cela arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, ou qu'ils
+ont eu quelque intérêt à vous tromper dans une circonstance qui touche
+d'aussi près à la réputation d'une femme.
+
+Un peu confus, notre homme crut pouvoir se tirer de ce mauvais pas en
+affirmant la chose.
+
+--Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?
+
+--En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a dû compter sur la
+discrétion d'un galant homme, et nous ne pouvons que vous savoir très
+bon gré d'avoir la même confiance en la nôtre.
+
+
+
+
+DES LETTRES DIVERSES
+
+DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.
+
+
+Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation par écrit entre
+deux personnes que l'éloignement empêche de communiquer de vive voix:
+_Absentium mutuus sermo_, comme disaient les anciens.
+
+Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui fait le charme des
+entretiens, en se réglant toutefois d'après les circonstances et la
+position de la personne à laquelle on écrit.
+
+Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation de la bonne
+compagnie, et aussi par la lecture des écrivains-modèle dans le genre,
+tels que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.
+
+
+LETTRES DE DEMANDE
+
+Une lettre de demande doit être très courte, exposer les faits d'une
+manière simple et concise, en même temps que respectueuse. Quelque juste
+et fondée que soit votre requête, laissez toujours entrevoir à la
+personne à qui vous l'adressez, que le mérite du succès lui en
+reviendra.
+
+Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres à Louis XIV pour qu'il
+lui permît d'aller se faire tuer à l'armée, au lieu de le laisser se
+morfondre dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, il parlait
+de sa condition, il vantait son esprit... Il n'obtint rien. C'est que
+l'amour-propre demande à être flatté. Celui qui rend un service tient à
+ce qu'il lui soit compté comme une grâce, comme une faveur, et non pas
+comme une chose due.
+
+Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez recours, intéressez leur
+vanité. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr moyen est de
+parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu comme M. _Jourdain_ du
+_Bourgeois gentilhomme_, qui se serait fait un scrupule de laisser sans
+récompense les termes obligeants que lui prodiguait son tailleur.
+
+ * * * * *
+
+Ce serait une impolitesse marquée que de ne rien dire à quelqu'un qui
+nous adresserait la parole dans une réunion; c'en serait une non moins
+grande que de ne pas répondre à une lettre.
+
+Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins de motifs sérieux, et
+alors on doit les faire connaître et s'en excuser.
+
+Une seule chose peut dispenser d'une réponse, c'est quand la lettre
+reçue est inconvenante. Le silence est ce qu'il y a de mieux à opposer;
+c'est un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que l'on pourrait
+écrire.
+
+Si dans une affaire quelconque, vous avez à répondre d'une manière
+entièrement contraire à ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la
+faute sur les circonstances, sur les entraves que vous avez
+rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets de la non-réussite.
+
+S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne peut ou l'on ne veut pas
+satisfaire? Opposez, dans le premier cas, votre bonne
+volonté--malheureusement impuissante; dans l'autre, colorez votre
+refus des raisons les plus vraisemblables. C'est bien le moins que
+d'accorder cette fiche de consolation et de s'abstenir de la franchise
+par _trop franche_ de feu le marquis d'Aligre.
+
+En pareille occurrence, le marquis ne manquait jamais de prendre dans
+son secrétaire un livre de comptes dont les feuillets étaient couverts
+de chiffres et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y ajouter
+son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires accomplis, il
+serrait le livre en disant:
+
+--Cette somme ajoutée aux autres, forme un total de...
+
+Ce total était énorme!
+
+--Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été demandé depuis un an. Si
+j'avais souscrit à toutes ces demandes, il y a longtemps que je serais
+ruiné. J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour
+vous... de refuser nettement!
+
+Et le marquis vous reconduisait, avec une extrême politesse, jusqu'à
+l'escalier.
+
+
+DES PÉTITIONS
+
+Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande que par les formules
+et les formalités auxquelles elles sont astreintes.
+
+Elles doivent être écrites sur grand papier ou papier ministre, que l'on
+plie en deux dans toute sa longueur. Tout en haut de la page, se place
+le nom du personnage auquel on s'adresse; puis, au milieu, sur le côté
+droit, et en vedette: _Sire_, ou _Madame_, quand c'est à une tête
+couronnée.
+
+Entre la vedette et le commencement de la pétition, il faut laisser un
+espace assez grand, n'écrire que trois ou quatre lignes pour laisser un
+blanc au bas de la page. La première ligne du verso ne doit venir qu'au
+dessous de la vedette. L'adresse se place au bas de la page; et, de
+l'autre côté sur la même ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On
+plie alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe que l'on
+cachète avec de la cire.
+
+Voici le protocole suivi de nos jours par la République Française:
+
+AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS
+
+Sur papier carré, SIRE (ou Madame),
+doré
+sur tranches
+
+En vedette (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1er
+ recto.)
+
+Traitement Votre Majesté (ou Votre Majesté
+ Impériale--Majesté Impériale et
+ Royale.)
+
+Fin Je suis avec respect,
+
+ SIRE (ou Madame),
+
+ De Votre Majesté,
+
+ le très humble
+ et très obéissant serviteur,
+
+ A Paris, le...
+
+On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, ou les deux à la fois,
+aux fils et petits-fils des souverains.
+
+Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», et l'on se
+sert dans le courant de la pétition ou de la lettre, des termes de:
+«Votre Sainteté, Votre Béatitude.»
+
+Une femme ne doit jamais écrire directement au pape.
+
+Continuons à faire connaître le formulaire en usage dans la Chancellerie
+française:
+
+AUX CARDINAUX
+
+Inscription Monsieur le Cardinal,
+en
+vedette
+
+Traitement Votre Eminence,
+
+ Agréez les assurances de la respectueuse
+ considération avec laquelle
+ j'ai l'honneur d'être,
+
+Courtoisie Monsieur le Cardinal,
+
+ De Votre Eminence,
+
+ Le très humble
+ et très obéissant serviteur,
+
+Date A Paris, le...
+
+Réclame A Son Eminence Monsieur le Cardinal
+et adresse N...
+
+Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre Altesse éminentissime»
+et, dans le courant de la lettre ou de la pétition, «Monseigneur».
+
+La République a supprimé le «Monseigneur» aux archevêques et évêques;
+elle les appelle: «Monsieur». C'est plus court... de trois lettres. Elle
+leur a enlevé aussi la «Grandeur». La République n'admet pas la
+grandeur.
+
+En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, n'ont droit qu'à la
+«haute considération», du reste, comme les maréchaux, les amiraux, le
+grand chancelier de la Légion d'honneur, les sénateurs et les députés.
+Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans leurs rapports intimes avec
+les archevêques et évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur»
+et de la «Grandeur».
+
+Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop avec la R. F., le
+protocole l'a supprimé.
+
+Dans ses formules de courtoisie, le protocole accorde du «profond
+respect» au président de la République; de la «très haute considération»
+aux Présidents du sénat et de la chambre des députés.
+
+Le chef du cabinet du Président a la «considération la plus distinguée»,
+de même que les conseillers d'Etat et les préfets. Les maires des
+grandes villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont «très
+distinguée», et les simples particuliers l'ont «parfaite».
+
+C'est parfait!
+
+Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de convenance de la
+République envers les «dames».
+
+A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.
+
+AUX DAMES[1]
+
+En vedette Madame,
+
+Courtoisie Agréez, Madame, l'hommage de
+ mon respect,
+
+ _ou_
+
+En ligne Madame, vous...
+
+Courtoisie J'ai l'honneur d'être, Madame,
+ votre très humble serviteur,
+
+Note 1: Pour les dames, les titres héraldiques à la réclame et sur
+l'adresse seulement.
+
+Vous avez bien lu: les _titres héraldiques_! la République a daigné les
+conserver. On pourrait même l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet;
+on pourrait lui reprocher de laisser prendre des titres à des gens qui
+n'y ont aucun droit, de les y encourager, pourvu toutefois qu'ils
+endossent la livrée républicaine.
+
+Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, autant d'usurpations,
+de fabrications de noms, que de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré
+au gouvernement d'avoir retenu quelques formules de l'ancien protocole,
+quelques-uns des égards de la vieille courtoisie française.
+
+Lors donc que vous écrirez à une personne qui a un titre nobiliaire,
+n'oubliez pas de le mentionner dans votre lettre: «Monsieur le duc,
+Monsieur le comte, etc.»
+
+Pour les personnages de très haute dignité, il était d'usage en France,
+et il l'est encore à l'étranger, de substituer à la seconde personne
+_Vous_, une périphrase, comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres que
+«Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a donnés».
+
+ * * * * *
+
+Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres ordinaires. Leur
+rédaction varie selon le rang, la position des destinataires; leur
+formulaire est calqué sur ceux qu'on a vus plus haut.
+
+Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel de placer le nom de
+«Monsieur ou Madame» le plus tôt possible, et de le rappeler dans le
+courant de la lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer.
+Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.--Madame, vous avez mille fois
+raison, etc.»
+
+Vous adressez-vous à une personne avec laquelle vous entretenez des
+rapports familiers? à un collègue, un camarade de classe ou de régiment,
+supprimez le mot «Monsieur» et remplacez le par: «Mon cher collègue, Mon
+cher camarade, etc.»
+
+Un homme qui écrit à une femme, même d'un rang inférieur au sien, doit
+toujours le faire avec une forme respectueuse.
+
+Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, ne doit jamais se
+servir des expressions suivantes: «Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir
+bien lui faire l'honneur, etc.»
+
+Dans une lettre, comme dans une visite ou une rencontre, l'on ne
+chargera la personne à laquelle on s'adresse, de présenter ses hommages
+ou ses compliments à un tiers, que s'il appartient à sa famille; et
+encore fera-t-on bien de se servir dans la lettre d'un correctif:
+«Permettez que Madame *** reçoive ici les assurances de mon respect,
+etc.»
+
+Abstenez-vous de _post-scriptum_, à moins d'une circonstance imprévue et
+subite qui vous y force.
+
+Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine pour amener avec esprit la
+fin d'une lettre; aujourd'hui, l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on
+finit en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je suis avec respect, ou:
+avec le plus profond respect, etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou
+Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération
+distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de ma haute» ou, selon son
+caractère sacerdotal ou magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse
+considération», ou encore: «de mes sentiments les plus respectueux».
+
+Ce sont là autant de formules, autant de règles, consacrées par la
+politesse, qu'il faut observer.
+
+
+LETTRES DE REMERCIEMENT
+
+C'est au cœur à parler dans ces sortes de lettres, puisque le
+remerciement n'est autre chose, comme l'observe Bossuet, qu'un acte de
+reconnaissance.
+
+Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, la générosité
+de celui qui oblige, la sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde
+gratitude, sont autant de thèmes à développer dans une lettre de
+remerciement. Quelques fragments de lettres à l'appui:
+
+_Le maréchal de Tallard à Mme de Maintenon._
+
+ «Madame,
+
+«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles remerciements du mot que
+vous me fîtes l'honneur de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien
+n'égale ma reconnaissance, etc.»
+
+
+_Lettre de Saint-Evremont._
+
+«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais même parler de
+reconnaissance; mais je ne suis pas moins sensible à l'obligation, etc.»
+
+
+_Lettre de Mme de Maintenon._
+
+«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne voulez pas l'être; mais la
+reconnaissance ne perd rien au silence que vous m'imposez.»
+
+
+_Lettre du comte de Bussy._
+
+«Je suis pénétré du service que vous m'avez rendu; et ce qui me charme
+dans votre procédé, c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans
+me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, Madame, de
+ma reconnaissance et de mon respect.»
+
+
+DES LETTRES DE FÉLICITATION
+
+Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs ou à des égaux.
+L'on se réjouit avec ses amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à
+tout ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, pour cela
+que de laisser courir la plume.
+
+Il n'en est pas de même des félicitations adressées à ses supérieurs ou
+à ses égaux. Comme les convenances en font presque tous les frais, que
+le sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter sur ces lieux
+communs que la politesse place chaque jour sur nos lèvres, de les
+tourner et retourner jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment
+le:--«Je suis», ou--«J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une lettre de félicitation, il ne
+fait que donner une saveur plus piquante aux compliments. Mme de Sévigné
+écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome:
+
+«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon cher Duc! on ne pourra plus
+vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous jettera
+dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre
+jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une
+chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle
+tracasserie faites-vous encore à celui de l'Empereur sur ses franchises?
+Vous êtes devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera à deux fois
+comme elle se devra conduire avec Votre Excellence, etc.»
+
+
+LETTRES DE CONDOLÉANCE
+
+On se borne généralement, dans ces lettres, à témoigner la part que l'on
+prend à la perte qui en fait le sujet.
+
+Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, pleure une
+personne qui lui était chère à plus d'un titre, ne craignez pas de lui
+en parler longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, à se
+nourrir de sa douleur.
+
+Quelques courtes réflexions de piété font très bien dans une lettre de
+condoléance. La religion, cette grande chose, a seule des consolations
+qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines.
+
+Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France,
+venait d'écrire à Louis XV, qui était tombé malade à Metz, pour le
+féliciter sur sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un courrier
+qui lui annonce la mort de Madame Sixième à Fontrevault, où Mesdames
+étaient élevées. Il devenait donc indispensable de joindre à la lettre
+de félicitation une lettre de condoléance. Madame de Ventadour trouva
+une façon fort ingénieuse de les réunir en une seule:
+
+ «Sire,
+
+«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder à la France, en lui
+conservant Votre Majesté, il ne fallait rien moins qu'un ange en
+ambassade pour l'en aller remercier».
+
+
+DES BILLETS
+
+Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa contexture, son _sans
+façon_. Il n'y a qu'une supériorité bien marquée ou une familiarité bien
+établie qui puisse autoriser à écrire un billet.
+
+On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de La Rochefoucauld qu'il
+venait de nommer Grand-Maître de la Garde-robe:
+
+«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous ai
+fait comme votre maître.»
+
+En voici un très spirituel qui est écrit à la troisième personne. Il fut
+adressé par M. Villemain à une dame qui lui avait prêté les poésies
+d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux demeuraient porte à
+porte:
+
+«Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne sait plus
+par cœur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous
+lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre
+à votre porte, inutilement voisine de la sienne; et il saisit cette
+occasion de vous offrir l'hommage de son respect, et l'assurance qu'il
+n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»
+
+Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que M. Villemain
+relevait alors d'une longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à
+la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour fou.
+
+Cette façon d'écrire à la troisième personne a donné lieu par son
+ambiguïté à plus d'une méprise assez drôle,--témoin l'anecdote suivante:
+
+C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs hommes de lettres.
+On causait style épistolaire, et l'un d'eux attaquait vivement les
+billets écrits à la troisième personne. Un autre les défendait,
+prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, plus polis.
+
+--Bah! reprit le premier, un des mérites de la politesse, c'est d'être
+claire, et rien ne l'est moins que vos diables de billets à la troisième
+personne. Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous parle, il y a
+quelques années. Je reçus un beau matin de mon ami D..., chef de
+division au ministère de..., un petit mot conçu en ces termes:
+
+«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer son ami A... (votre
+très humble!) qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion
+d'honneur.»
+
+«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais l'homme le plus
+heureux du monde! Je courus chez mon graveur, et lui commandai des
+cartes portant la flatteuse mention:
+
+_M. A..., chevalier de la Légion d'honneur._
+
+«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis une croix du plus élégant
+module... Je courus chez un marchand de rubans et lui achetai une pièce
+du plus beau moiré rouge. Je courus chez tous mes amis pour recevoir
+leurs félicitations; enfin je courus au ministère pour remercier mon ami
+D..., et je me jetai dans ses bras:
+
+--Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien je vous remercie de la
+bonne nouvelle.
+
+--Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part il prend à mon bonheur!
+
+--Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, et le bonheur est pour
+vous!
+
+--Comment! c'est vous qu'on décore?
+
+--Mais oui, n'est-ce pas?
+
+--Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.
+
+--Vous?
+
+--Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus que moi; mais enfin,
+c'est moi qui le suis.
+
+«Je compris alors quel sens il fallait donner à la phrase ambiguë.
+
+--Que le diable vous emporte avec votre troisième personne. Ne
+pouviez-vous pas m'écrire tout simplement:
+
+«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, que je viens d'être
+décoré.»
+
+Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux ans après, lorsque je
+fus _réellement_ décoré.
+
+Et voilà cependant les conséquences que peut amener cette prétentieuse
+troisième personne!
+
+
+LETTRES D'INVITATION
+
+Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, peuvent se faire de
+vive voix ou par écrit. Dans ce dernier cas, il faut varier la rédaction
+des billets, selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, et
+d'après le rang et la position qu'elles occupent dans le monde. Trois
+ou quatre brouillons que l'on fera recopier y suffiront.
+
+On ajoute au bas: «_Vous êtes prié de répondre_».
+
+Ces invitations devront être envoyées quatre ou cinq jours d'avance,
+afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement. S'il ne peut
+accepter, il ira le jour même ou le lendemain au plus tard, s'en
+excuser, ou bien il s'en excusera par lettre.
+
+Ne pas répondre équivaut à une acceptation.
+
+Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de faire remettre sa carte
+chez l'amphitryon, l'avant-veille du jour désigné pour le dîner ou la
+soirée.
+
+Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours à la poésie pour les
+invitations. Voltaire, chargé par madame la duchesse du Maine de prier à
+souper chez elle l'auteur de l'_Art d'aimer_, lui écrivit cet ingénieux
+quatrain:
+
+ Au nom du Pinde et de Cythère,
+ Gentil-Bernard est averti
+ Que l'_Art d'aimer_ doit samedi,
+ Venir souper chez l'_Art de plaire_.
+
+
+LETTRES DE FAIRE PART
+
+Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement ont une
+formule adoptée que connaissent les imprimeurs ou lithographes. Il sera
+bon toutefois d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne s'y est
+rien glissé contre les convenances.
+
+Il faut se garder d'étaler avec complaisance les titres et décorations
+des personnes qui figurent dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de
+faire argent de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa douleur.
+La qualité de parent suffit en pareille circonstance.
+
+Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant doivent être envoyées
+au nom du père, à l'exclusion de la mère et des grands parents.
+
+
+
+
+DES DINERS EN GÉNÉRAL
+
+
+De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners et dîners, depuis le
+dîner d'apparat,--dîner grand seigneur, haute banque, ministre, etc.,
+dont le coût varie de cent à cent cinquante francs par
+personne,--jusqu'au repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.
+
+
+MENU
+
+ Potage au pain ou Julienne.
+ Bouilli, bifteck, lapin sauté.
+ Pommes de terre ou haricots.
+ Fromage ou pruneaux.
+ Pain à discrétion.
+Vin--un carafon (le crû n'est pas indiqué).
+ _Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution_.
+ _Café avec petit verre, 0 fr. 30 c._
+
+Entre ces deux extrêmes--cent à cent cinquante francs, et quatre-vingts
+ou quatre-vingt-dix centimes,--il y a bien de la marge, bien des
+intermédiaires; voyons:
+
+Le _repas de noce_, le _repas de corps_, qui se font l'un et l'autre sur
+commande, et où l'on mange fort mal;
+
+Le _dîner en ville_, également de commande: première, deuxième,
+troisième classe, etc., comme pour les enterrements.
+
+Les menus ne varient pas:
+
+Potage Julienne ou purée Crécy;--Turbot, sauce aux câpres, ou sauce
+genevoise;--Filet de bœuf aux champignons;--Poularde truffée, à la
+Périgueux, etc.
+
+Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce goût d'étuvé bien prononcé
+qui accuse leur cuisson au four; les mêmes sauces banales, les mêmes
+vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; car dans ces usines
+culinaires on fournit tout ce dont on peut avoir besoin: linge de table,
+ruolz, porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes industriels
+tiennent en réserve un stock de _quatorzièmes_, prêts à toute heure,
+pour les cas où l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives
+au nombre fatidique de _treize_!
+
+Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés sur mesure,
+horripilaient Roqueplan; aussi les a-t-il flétris de bonne encre:
+
+«Une des plus grandes douleurs du dîner en ville, c'est l'uniformité de
+l'organisation de son menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.
+
+«Après cette soupe ridicule, composée d'un bouillon pâle et sans yeux,
+et dans lequel s'entrechoquent de petits losanges blancs,
+
+«--Madère!»
+
+«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant de croire qu'il
+tient à la main du vin de Madère, et non pas une décoction de fleurs de
+sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.
+
+«--Château-Yquem 47!»
+
+«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait pas qu'il verse
+du petit vin de Lunel coupé de Grave.
+
+«--Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise!
+
+«La rage vous saisit.--Nous sommes pincés, disent les gens d'expérience,
+nous n'éviterons pas le filet de bœuf aux champignons!
+
+«Puis, le délire vous prend: on mange de tout un peu, on s'empoisonne
+avec variété, on grignote sa mort!
+
+«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais et pernicieux.
+
+«Par cette première raison que presque personne à Paris n'a de cave, et
+que la plupart des donneurs de dîners achètent du vin pour la
+circonstance, comme certains érudits ne prennent que dans Bouillet la
+science dont ils ont besoin pour le jour même.
+
+«C'est la cave Bouillet.»
+
+Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à deux et trois invitations par
+jour, il a fini par succomber à la peine. Les dîners en ville et le faux
+madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait à ses amis la
+veille de sa mort.
+
+ * * * * *
+
+Reprenons l'énumération des dîners:
+
+Le _dîner de famille_, où l'on mange comme l'on veut, quelquefois même
+comme l'on peut.
+
+Le _dîner sans façon_, ou à la _fortune du pot_,
+
+ «...... Mal que le ciel en sa fureur
+ Inventa pour punir les _gourmands_ de la terre.»
+
+gardez-vous en comme de la peste;
+
+ «Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie,
+ Qu'un dîner sans façon est une perfidie.»
+
+c'est le législateur du Parnasse français qui le dit.
+
+Le _banquet populaire_, à l'usage des Robert Macaire et des Gogos de la
+politique, où l'on se repaît de veau et de salade, où l'on s'abreuve de
+petit bleu.
+
+Passons à des sujets plus relevés «_Paulò majora canamus_.»
+
+
+LES GRANDS DINERS
+
+Les gens qui ont un grand état de maison, qui font ce que l'on appelle
+_figure dans le monde_, peuvent seuls donner de ces dîners.
+
+Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un chef de cuisine de premier
+ordre, avec une armée de marmitons; une cave bien fournie, une cave
+_vécue_; puis quelque chose comme trois ou quatre cent mille livres de
+rente, et même davantage--ce ne sera pas de trop.
+
+Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais si vous n'y joignez
+l'éducation, l'esprit, le tact et le goût; si vous n'avez pas été initié
+en famille aux secrets de la grande existence, aux délicatesses, aux
+raffinements qu'elle comporte, c'est comme si vous n'aviez rien. Vous
+aurez beau tenir table ouverte, déployer tout le luxe possible,--_ce ne
+sera pas ça_... l'on mangera vos dîners, mais on se moquera de vous en
+arrière, on vous traitera de Californien.
+
+Sans doute les lingots pèsent dans la balance, mais ils ne sont pas
+tout, ce n'est qu'un accessoire.
+
+«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal qui montre mieux nos
+mérites et dévoile davantage nos défauts.»
+
+ * * * * *
+
+L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence et d'art pour
+composer et dresser un dîner parfait, un de ces dîners dont tous les
+détails sont étudiés, pesés avec soin.
+
+Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante ans, a reçu et traité à sa
+table toute l'Europe politique, militaire, savante, artistique,
+conférait chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier; il
+discutait avec eux la composition du dîner, car il ne déjeunait jamais.
+Il prenait deux ou trois tasses de camomille avant de se mettre au
+travail.
+
+Ses grands dîners sont restés légendaires dans le monde diplomatique, et
+l'on consulte encore aujourd'hui leurs menus.
+
+Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description de son ordinaire
+pour une table de dix à douze couverts. Il se composait de deux potages;
+de deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées; de deux rôts; de
+quatre entremets et du dessert.
+
+Le prince mangeait avec appétit du potage, du poisson, d'une entrée de
+boucherie, qui était presque toujours une noix de veau, ou de
+côtelettes de mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la poularde au
+consommé.
+
+Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets habituels étaient les
+épinards ou les cardons, les œufs ou les légumes de primeur, et comme
+entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées. Un autre jour,
+c'était un peu de crème au café.
+
+Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux, légèrement trempé d'eau,
+et un peu de xérès; à son dessert, il demandait un petit verre de vieux
+malaga. Rentré au salon, on lui présentait une grande tasse qu'il
+emplissait lui-même de morceaux de sucre, puis on lui versait le café.
+
+Avec ce régime-là, le prince a vécu quatre-vingt-deux ans. Que ceux qui
+veulent arriver jusque-là observent la recette: nous la leur livrons
+gratis.
+
+ * * * * *
+
+Les dîners se sont servis tour à tour à la française et à la russe.
+Aujourd'hui le service russe a prévalu. Cependant le service français
+est encore en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale, mais
+surtout en province, parmi les familles de vieille souche. Écoutons ce
+que dit à ce sujet le _Carnet d'un mondain_:
+
+«La mode française ne plaçait pas le dessert sur la table. On en
+disposait les friandises sur un dressoir.
+
+«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de cristal de Venise ou de
+biscuit de Sèvres avec des montures ciselées, composait le seul ornement
+de la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont le nombre
+augmentait suivant l'importance du dîner.
+
+«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle exigeait un plus grand
+nombre de plats et un soin plus attentif dans la manière de les monter.
+Elle indiquait une hospitalité plus large.
+
+«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons remplacent les
+antiques réchauds.»
+
+C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à l'œil; mais à quel
+prix? Au détriment des mets qui veulent être servis et mangés aussitôt
+qu'on les retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'œuvre, qu'on
+passait après le potage, et qui stimulaient, qui préparaient si bien
+l'estomac. Espérons qu'on y reviendra.
+
+Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du XVIIIe siècle, ont apparu
+cette année sur la table de quelques maisons du high-life. Voici la
+nomenclature qu'en donne le _Carnet_:
+
+Les laitances de carpes à l'Indienne;
+Les pattes d'oie bottées à l'Intendant;
+Les oreilles de cerf en menus-droits;
+Les crêtes de coq à la gauloise;
+Les glaces au pain bis et au beurre frais;
+Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar).
+
+Les deux menus qui suivent sont également empruntés au _Carnet_. Le
+premier est celui du dîner du Jour de l'an, offert au grand-duc
+Constantin à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un dîner
+intime de dix-huit personnes chez un grand financier.
+
+
+GRAND DINER
+
+ Potage crème d'orge aux quenelles.
+ Soupe tortue à l'anglaise.
+ Petite croustade Régence.
+ Sterlets à la Russe.
+ Selle de chevreuil garnie.
+Filets de poularde petits pois nouveaux.
+ Aspic de crustacés à la Bagration.
+ Sorbets au kirsch.
+
+ * * * * *
+
+ Faisans truffés.
+ Pâtés de foie gras de Strasbourg.
+ Asperges en branches.
+Gâteau de Compiègne aux cerises.
+ Glace d'ananas.
+
+
+DINER INTIME
+
+ Huîtres.
+ Potage princesse et tortue.
+Laitances de carpes aux truffes.
+ Côtelettes de chevreuil purée Soubise.
+ Faisans à la Godard.
+ Chaufroix de cailles et de bécasses.
+ Rôti d'ortolans.
+ Dinde truffée.
+ Salade Impératrice.
+ Bombe royale.
+ Dessert.
+
+
+LE DINER ENTRE GASTRONOMES
+
+Le gastronome n'aime pas les grands dîners. Ces repas solennels, où l'on
+donne plus à l'étiquette qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer
+les yeux qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de gens inconnus
+pour la plupart les uns aux autres, où règnent la froideur et la
+contrainte, n'ont pour lui aucun attrait.
+
+Le gastronome par excellence pousse l'amour de la table jusqu'à
+l'exclusion de toute autre passion. Il n'admet pas l'élément féminin à
+ses agapes. A tort ou à raison, il prétend que la plus belle moitié du
+genre humain veut être sans cesse admirée, et il ne saurait distraire la
+moindre parcelle de son admiration, il la réserve tout entière pour les
+mets délicats.
+
+Le marquis de Cussy, un des derniers représentants de l'exquise
+politesse de l'ancienne cour, partageait cette doctrine de l'exclusion
+des femmes aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous ne l'avons
+connu que dans les derniers temps de sa vie. Peut-être n'avait-il pas
+toujours pensé de même?
+
+ «Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.»
+
+C'était bien le type du gastronome le plus accompli, le plus parfait de
+tous points. Ruiné par les évènements politiques, après avoir eu une
+immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité dont parle
+Horace; elle lui suffisait cependant pour vivre avec dignité et
+recevoir quelques amis.
+
+Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait lui-même son marché.
+Ce jour-là, il était à la halle dès quatre heures du matin.
+
+Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de onze convives, jamais
+moins de cinq. Puis sept, puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs?
+Était-ce pour se conformer au vieil adage romain: _Numero Deus impare
+gaudet_? On ne sait pas. M. de Cussy a emporté son secret dans la tombe.
+
+Voici quelques-uns de ses aphorismes:
+
+«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient en morale et en
+pensées;
+
+«Mangez avec mesure, buvez à petits traits;
+
+«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou il vous abandonnera, car
+il est ingrat;
+
+«En hiver, votre salle à manger sera chaude; treize degrés; baignez-là
+de lumière.»
+
+C'était un aimable et gai causeur, aimant assez la controverse. Il
+s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin; il le considérait comme un
+gros mangeur et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent le
+gastronome fin et délicat. L'entendant, un jour, demander deux douzaines
+d'huîtres par couvert, détachées et placées d'avance:
+
+«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des huîtres ouvertes et
+détachées! Je ne vous excuse que parce que vous êtes né dans le
+département de l'Ain!»
+
+Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger devait être ornée de
+glaces. M. de Cussy résistait, parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit
+s'étudier dans son miroir».
+
+Le professeur conseillait la musique pendant le dîner; M. de Cussy
+l'admettait, mais à la condition que les instruments à vent y
+domineraient.
+
+Aussi passionné pour la musique que pour la bonne chère, il passa trois
+heures, la veille de sa mort, à répéter avec sa fille des scènes
+entières d'opéras, et le jour même où il expira, il avait mangé et
+digéré un perdreau rouge en entier.
+
+C'était mourir au champ d'honneur!
+
+
+LE DINER BOURGEOIS
+
+C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux temps, lorsqu'il existait
+une haute bourgeoisie, composée de l'élite des citoyens voués aux
+professions libérales, qu'ils honoraient de leur mérite et de leurs
+vertus. Bien habile qui pourrait dire aujourd'hui où commence et où
+finit ce que l'on nomme la bourgeoisie.
+
+Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie, de donner tous les
+ans un ou plusieurs dîners qu'on appelait _de cérémonie_. Cela se
+pratique toujours en province, de même que dans certaines familles
+parisiennes, pour qui ces dîners sont une obligation d'état, de position
+de fortune.
+
+Le nombre des convives varie de dix à dix-huit au maximum, en ayant soin
+de ne s'arrêter jamais au chiffre redouté de _treize_, qui n'est
+cependant à craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière,
+qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour douze.
+
+C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes invité.
+
+La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate blanche, les gants
+blancs ou paille.
+
+Déjà quelques personnes sont réunies, à votre entrée dans le salon. Vous
+faites les salutations d'usage et vous restez debout, en causant avec
+vos voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou le domestique qui
+en tient lieu, ouvre les deux battants de la porte et prononce les mots
+sacramentels:
+
+«_Madame est servie!_»
+
+Le maître de la maison offre alors le bras à la femme qui, en raison de
+son âge ou de sa position sociale, a droit à cette marque de respect ou
+de déférence. Il passe le premier.
+
+La maîtresse de la maison donne le bras à l'homme le plus âgé ou le plus
+considérable. Elle vient en second.
+
+Les invités prennent la file, en se conformant aux règles prescrites par
+l'étiquette.
+
+C'est le bras droit que le cavalier doit toujours offrir.
+
+Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant un peu à gauche,
+afin de laisser plus d'espace à sa dame, et de ne point amener de
+rencontre fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe.
+
+Arrivés tous deux dans la salle à manger, il saluera sa compagne qui
+répondra par une légère inclination.
+
+Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à moins que celles-ci ne
+soient indiquées par des cartes posées sur les serviettes.
+
+Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines de droite et de gauche
+se seront parfaitement installées--toujours en vertu de cette extrême
+attention que commandent l'agencement et les ondulations coquettes des
+robes.
+
+Le maître et la maîtresse de la maison occupent le milieu de la table,
+en face l'un de l'autre. Les places d'honneur sont à leur droite
+d'abord, puis à la gauche. Les convives se rangent à la suite, de chaque
+côté, en observant toujours les prescriptions des diverses hiérarchies
+sociales.
+
+C'est un très grand art de savoir placer son monde, que de bien assortir
+les âges, les positions et les sympathies, de manière à ne froisser
+personne, à ne blesser aucun amour-propre.
+
+Nous avons entendu un maître dans la science du savoir-vivre,--_Magister
+elegantiarum_--critiquer cette façon de numéroter les convives, de les
+mesurer à la toise hiérarchique.
+
+A son avis, tous les invités étant gens d'éducation, devraient être
+traités sur le pied d'égalité. Il n'admettait de préséance que pour les
+ministres de Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance de
+l'habit ecclésiastique est du reste consacrée par l'usage. Quand il se
+trouve un prêtre parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit
+la première place d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, de même
+qu'elle appartient de droit aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce
+du Pape.
+
+ * * * * *
+
+Vous voilà donc parfaitement installé.
+
+Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en échangeant quelques
+paroles banales. N'oubliez pas que votre position de cavalier servant
+vous oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée tous les
+petits services possibles. Vous lui verserez à boire, si les vins sont
+sur la table; vous veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque.
+Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité. Pesez bien vos
+paroles, et, pour plus de sûreté, renfermez-vous dans les généralités.
+
+Si le maître de la maison offre lui-même d'un plat, ou la maîtresse de
+la maison d'une pâtisserie, d'une friandise quelconque confectionnée par
+elle, on est tenu de faire honneur à cette attention toute gracieuse.
+
+Quand la conversation devient générale, si vous tenez à y prendre part,
+faites-le en homme de bon ton. N'interrompez pas, et surtout
+n'interpellez jamais personne d'un bout de la table à l'autre.
+
+Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin d'inviter un de ces beaux
+esprits, joyeux conteurs, qui ont toujours quelque nouvelle et
+merveilleuse histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne en ce
+genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine époque un grand nombre de
+lettres d'invitation à dîner se terminaient invariablement par cette
+formule alléchante: «_Nous aurons Méry._»
+
+Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui la faute?
+
+Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable: c'étaient les seuls
+peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer. Par ses emprunts réitérés, il
+s'était mis à la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient
+excusables, et même à tout prendre, très louables, de consentir à se
+rembourser en _racontars_. Est-il beaucoup de gens aujourd'hui qui se
+contenteraient d'une pareille monnaie?
+
+Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature une somme,
+relativement assez forte, à un banquier qui fut depuis député de
+l'arrondissement de Saint-Denis. Bien entendu qu'à l'échéance le susdit
+billet revint sans être payé. C'était une habitude à laquelle Méry ne
+dérogeait guère; mais il eut le tort de ne point reparaître chez son
+créancier. Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à outrance:
+si bien que, de petit papier en petit papier, le débiteur un beau matin
+fut appréhendé au corps et conduit... à la prison pour dettes?--Non pas!
+Mais bellement chez son créancier.
+
+--Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous êtes mon prisonnier de
+par la loi; cependant, en faveur de nos anciennes relations, je veux
+bien vous laisser libre sur parole, à la condition expresse que vous
+comparaîtrez à ma table, toutes les fois que vous en serez requis, et
+ce--jusqu'au jour où vous m'aurez remboursé intégralement--capital et
+intérêt.
+
+--Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me devez les aliments.
+
+A peu près à la même époque, Dumas père, ayant appris que, dans une
+maison où il n'allait que fort rarement, l'on s'était servi de son nom,
+au bas des invitations, imagina cette vengeance spirituelle de n'ouvrir
+la bouche que pour manger. A toutes les questions qu'on lui adressait,
+il répondait par des oui, des non, ou quelques mots des plus laconiques.
+
+Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne s'attendait pas,
+l'amphitryon prit le parti d'interpeller directement son hôte.
+
+--Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous n'allez pas nous raconter
+quelque chose?
+
+--Très volontiers, cher Monsieur, mais à la condition que chacun y
+mettra du sien et servira un plat de son métier. Mon voisin, par
+exemple, qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un coup de
+canon, et aussitôt je commencerai une histoire.
+
+ * * * * *
+
+Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive circule avec les vins de
+dessert; la joie rayonne sur tous les visages.
+
+Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts que dans les banquets
+politiques. Pourtant si l'amphitryon offrait une santé, tous les
+convives s'inclineraient pour saluer la personne à qui elle est
+adressée, et videraient entièrement leurs verres.
+
+Mais voici que le signal de quitter la table est donné. Chacun se lève
+en déposant sa serviette sur son assiette, et offre le bras à sa voisine
+de droite. Le retour au salon s'effectue de la même manière que pour la
+sortie, à cette différence près que la maîtresse de maison laisse passer
+tout le monde devant elle. Son mari ouvre la marche comme avant le
+dîner. Les convives le suivent, et chacun d'eux ramène à sa place la
+dame qu'il a conduite à table.
+
+Un instant après, on apporte le café: c'est la maîtresse de la maison
+qui en fait les honneurs. Ne versez pas votre café dans votre soucoupe;
+laissez votre cuiller dans la tasse.
+
+Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se priver du cigare ou de la
+cigarette après avoir mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir, et
+rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse exige que vous
+contribuiez pour votre part à l'agrément du reste de la soirée.
+
+Si la maîtresse de la maison parle de faire un peu de musique, les
+amateurs s'empresseront de déférer à son désir. C'est à elle à ne point
+abuser de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante réponse de
+Chopin à son amphitryon qui se croyait en quelque sorte en droit de
+tenir le grand artiste au piano pendant toute la soirée.
+
+--Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué une mazurka, j'ai si peu
+mangé!
+
+ * * * * *
+
+Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé, comme le dit
+Brillat-Savarin, du bonheur de ses invités durant cinq ou six heures. En
+conséquence, des tables de jeu ont été dressées dans un petit salon,
+pour les personnes dont c'est la passion favorite, et même l'unique
+amusement, de remuer les cartes.
+
+Le maître ou la maîtresse de la maison engageront les parties entre les
+amateurs qui ne se mettront au jeu qu'après en avoir été priés.
+
+Les dames choisissent leurs places; les hommes attendent pour s'asseoir
+qu'elles aient fait ce choix. Il est d'usage que la personne qui
+distribue les cartes pour la première fois, s'incline et que chacun lui
+rende son salut avant de relever son jeu.
+
+Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une jeune femme ne paraîtra
+à une table de jeu, qu'autant que sa présence sera nécessaire pour
+remplir une place vacante.
+
+Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi le thé dont la
+maîtresse de la maison a fait les honneurs comme pour le café.
+
+La soirée s'avance, et déjà quelques personnes se sont levées, bien que
+la maîtresse de la maison ait cherché à les retenir. Il est l'heure,
+plus que l'heure de se retirer.
+
+Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels vous devez une visite dans
+les huit jours.
+
+N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire l'éloge du dîner et
+des convives. Appuyez surtout sur la gracieuse hospitalité du maître, et
+de la maîtresse de la maison.
+
+
+LES DÉJEUNERS
+
+Les déjeuners dits _à la fourchette_ sont peu usités à Paris, en raison
+de l'heure qu'il faudrait leur consacrer, et qui est due forcément aux
+affaires. Il n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup plus
+de temps à soi.
+
+Là, les _déjeuners-dînatoires_ sont en grand honneur. L'on se met à
+table à midi et l'on y reste jusqu'à trois ou quatre heures. La bonne
+chère fait les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine excellente
+confectionnée par un véritable cordon bleu, des sauces qui ne sont point
+frelatées, des viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à
+démêler avec cet ignoble _four_,--sans contredit la plus désastreuse
+conquête de la civilisation moderne.
+
+Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de propriétaire, de rentier
+un peu riche, qui n'ait un caveau réservé, avec ses vins bien rangés et
+étiquetés par récolte: toutes choses fort rares à Paris et qui tendent à
+le devenir davantage chaque jour.
+
+A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des déjeuners d'affaires,
+entre hommes. Aussi est-il reçu qu'après le dessert les dames quittent
+la table pour laisser ces messieurs à leurs conversations sérieuses et à
+leurs cigares.
+
+Les hommes y assistent en redingote noire, cravate item;
+
+Les femmes en toilettes mixtes, ou _toilettes d'intérieur_.
+
+
+
+
+LE TABAC
+
+
+Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou qu'on l'aspire en fumée,
+occupe une si large place dans nos habitudes, il y a opéré un changement
+si considérable, si funeste à l'existence même de la bonne compagnie,
+qu'il nous est impossible de n'en pas dire quelques mots.
+
+ * * * * *
+
+Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte cabale, est resté divin
+pour les priseurs. Il est à remarquer toutefois que sa consommation tend
+à diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va sans cesse en
+progressant.
+
+Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui se compose en très
+grande majorité de vieillards des deux sexes, est loin de se recruter en
+proportion des vides qu'elle éprouve.
+
+Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet de luxe et
+d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à la mode, la fameuse _poudre à
+la reine_ a été frappée de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans
+l'estime des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais jeu de mot, des
+nez qui prisent.
+
+Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître son empire; chaque jour
+il fait de nouvelles conquêtes. C'est qu'aussi il flatte et caresse
+bien mieux les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée: fumée de
+la gloire, fumée des richesses, fumée des honneurs, etc., etc. Chacun
+poursuit ici-bas sa fumée avec la même ardeur que ce pauvre Ixion
+poursuivait sa nue.
+
+On fume partout--au dehors et au dedans, dans la rue comme chez soi, à
+la ville et aux champs. C'est une épidémie qui prend les générations
+presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles comme une plaie
+incurable.
+
+En vain des sociétés se sont fondées, des médecins, des savants, des
+académiciens, des journalistes, se sont réunis pour conjurer le mal; en
+vain ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles sur
+articles, pour signaler les dangers du tabac,--ce poison aussi fatal à
+la santé de l'homme que préjudiciable à sa bourse.
+
+«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium de l'esprit humain:
+Peuple qui fume, peuple qui périt.»
+
+Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même temps si profond, a
+poussé plus avant et surtout plus en avant ses observations:
+
+«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage, si l'Allemagne
+rêve dans l'espace, si l'Espagne dort d'un sommeil entrecoupé de
+somnambulisme, si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la France
+enfin laisse flotter son regard, nous devons désormais accuser de ce
+mystérieux suicide national, le chibouque, la pipe, le cigare et la
+cigarette. Pour peu que la chose dure encore un siècle ou deux,
+l'intelligence du monde finira en fumée, et le singe pourra traiter avec
+l'homme d'égal à égal.»
+
+Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les fumeurs n'en ont tenu
+aucun compte; ils ont allumé leur tabac avec les feuillets des
+brochures, avec les articles des journaux, et le feu des cigares et de
+la cigarette a continué sur toute la ligne avec plus d'intensité que
+jamais.
+
+Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en maître absolu.
+
+De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de Lisbonne à Pétersbourg,
+de Brest à Stamboul, c'est à qui se rangera
+
+ Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu.
+
+Il est devenu le commensal de tous les logis, et s'assied à tous les
+foyers, se mêle à tous les propos même aux entretiens les plus doux. Il
+est l'ami, le confident de nos pensées, le compagnon de nos travaux; il
+a sa part de toutes nos peines, de tous nos plaisirs.
+
+Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville, à la campagne, aux
+eaux; il est de tous les voyages, monte en chemin de fer, et secoue sa
+cendre sur la robe des dames.
+
+Parfois, il veut bien encore leur demander la permission de s'allumer;
+mais c'est pour la forme, et il le fait de façon à n'être pas refusé.
+
+Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera tout seul!
+
+Où cela s'arrêtera-t-il?
+
+Cela ne s'arrêtera pas.
+
+Les choses prendront même un développement que les circonstances n'ont
+pas permis jusqu'à présent. A l'aide du progrès,--n'en doutez pas--les
+écoles, les collèges, un peu bien situés dans l'Université, finiront par
+posséder des professeurs assermentés de _fumerie_. On fumera partout et
+toujours: en se couchant, en se levant, en mangeant, en vaquant à toutes
+ses occupations.
+
+Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée: on se mariera le cigare à
+la bouche. Le monde enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore, et
+les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il est dit dans
+l'_Apocalypse_:
+
+ Et circumdabit gentes fumus, et perebunt!
+
+Et la fumée envahira les nations, et elles périront!
+
+Cette fumée aperçue à travers les âges par saint Jean ne peut être que
+la fumée du tabac, à moins pourtant que ce ne soit celle de la
+dynamite!
+
+
+
+
+CÉRÉMONIES
+
+DU BAPTÊME, DU MARIAGE ET DE L'ENTERREMENT
+
+
+Nous n'avons pas à entrer ici dans tous les détails de ces diverses
+cérémonies; nous nous bornerons à rappeler les principaux usages que
+l'étiquette prescrit pour chacune d'elles.
+
+
+LE BAPTÊME
+
+Le baptême est une cérémonie purement religieuse. C'est l'entrée dans le
+giron de l'Église de l'enfant qui vient de naître, et à qui son parrain
+et sa marraine servent d'introducteurs.
+
+Le grand-père paternel et la grand'mère maternelle sont de droit parrain
+et marraine du premier né.
+
+On alterne pour le second. Le père de la jeune femme en est le parrain,
+et la mère du mari la marraine.
+
+A défaut de l'un ou de l'autre, ou de tous les deux, on choisit toujours
+l'ascendant le plus proche et le plus âgé dans la ligne paternelle et
+dans la ligne maternelle.
+
+Il est d'usage de laisser à la marraine le choix de son compère.
+Quelquefois cependant on lui désigne la personne qu'on désirerait
+donner pour parrain à l'enfant; mais elle est libre de refuser.
+
+Avant d'offrir le parrainage à une personne, les parents auront soin de
+s'assurer si cette proposition lui agrée.
+
+Dans le cas où il ne vous conviendrait pas d'accepter une pareille
+demande, apportez dans votre refus toutes les formes et la bonne grâce
+possibles.
+
+On ne doit pas refuser de servir de parrain ou de marraine à l'enfant
+d'une personne qui est dans une situation peu aisée. Ce serait manquer
+tout à la fois de charité et de savoir-vivre.
+
+Ne vous offrez jamais personnellement pour être parrain ou marraine dans
+une famille d'une condition égale à la vôtre, et encore moins d'une
+condition supérieure.
+
+La qualité de parrain et de marraine implique une sorte de
+responsabilité presque paternelle; elle est tout à la fois une charge
+matérielle et morale.
+
+Ainsi elle oblige à des frais de cérémonie, à des dépenses diverses pour
+cadeaux. Nous ne parlerons pas des cadeaux qui varient selon les
+localités, et qui sont en outre subordonnés à la position de fortune de
+ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent.
+
+Le parrain est le grand dispensateur de dragées.
+
+La veille du jour du baptême, il envoie à sa commère une ou plusieurs
+douzaines de boîtes, selon qu'il tient à faire les choses plus ou moins
+largement.
+
+Il distribue des cornets de bonbons avec pièces d'argent à la
+garde-malade et aux domestiques.
+
+Voici comment se règlent les choses, le jour de la cérémonie:
+
+Le père se charge du service des voitures. Il en envoie une au parrain
+qui va lui-même chercher la marraine et la fait monter avec lui.
+
+Le père, la nourrice ou la garde, occupent une seconde voiture; mais, à
+la rigueur, une seule peut suffire.
+
+Dans ce cas, la marraine occupe le fond de la voiture avec l'enfant et
+la nourrice. Le père et le parrain se plaçent sur la banquette du
+devant.
+
+Si c'est l'enfant d'un haut personnage que l'on va faire baptiser,
+l'enfant occupera le fond de la voiture avec la marraine, et même on lui
+donnera la droite comme place d'honneur.
+
+En arrivant à l'église, la femme qui porte l'enfant, entre la première.
+Le parrain et la marraine la suivent, sans se donner le bras; puis
+viennent le père, les parents et les amis de la famille.
+
+Quand la cérémonie commence, le parrain se place à droite de l'enfant,
+la marraine à gauche. La nourrice tient la tête de l'enfant appuyée sur
+le bras droit.
+
+Le prêtre fait les questions voulues et exorcise le nouveau-né.
+
+Le parrain et la marraine récitent à voix basse, et en français, le
+_Pater_ et le _Credo_, et prennent les engagements chrétiens pour le
+compte du bébé.
+
+De là l'obligation qu'ils contractent de surveiller la façon dont il
+sera élevé et de le suivre dans le développement graduel de son
+existence.
+
+L'enfant a reçu trois noms: un de sa marraine, un autre du parrain, et
+le troisième choisi par la mère; et c'est sous ces trois noms, qui
+doivent se trouver dans le calendrier des Saints, que le prêtre baptise
+l'enfant.
+
+On se rend alors à la sacristie pour y signer l'acte de baptême.
+
+Il faut veiller très attentivement à ce que les noms donnés à l'enfant
+soient les mêmes que ceux qui figurent sur les registres de la mairie,
+sans quoi il serait exposé par la suite à toute sorte d'embarras, chaque
+fois qu'il aurait à se servir de ces deux actes.
+
+Le père envoie une boîte de bonbons à l'ecclésiastique qui a administré
+le baptême, et y ajoute quelques pièces d'or ou d'argent, selon sa
+fortune.
+
+Il y a encore le suisse, le sacristain, l'enfant de chœur ainsi que les
+pauvres, qui vous attendent à la sortie de l'église, et auxquels il est
+d'usage de distribuer quelque argent: c'est l'affaire du parrain.
+
+Le parrain et la marraine reconduisent l'enfant à sa mère, et reçoivent
+ses remerciements en échange de leurs félicitations.
+
+Généralement, un repas de gala a lieu après la cérémonie. Si la mère est
+encore trop faible pour y assister, l'on se borne à une collation, et
+l'on attend son rétablissement, afin qu'elle puisse participer au repas
+et en faire les honneurs.
+
+A partir de ce jour, le parrain et la marraine sont considérés comme
+membres de la famille. Ils s'occuperont de leur filleul ou filleule qui,
+de leur côté, n'oublieront jamais le respect et la reconnaissance
+qu'ils doivent à l'un et à l'autre.
+
+
+LE MARIAGE
+
+_Mariage à la Mairie._
+
+Passons sur les préliminaires pour arriver tout de suite aux cérémonies
+civile et religieuse.
+
+Le contrat a été signé par les deux parties. Le sacrifice est fait, d'un
+côté comme de l'autre; le notaire y a passé, comme on le dit encore dans
+certaines provinces; en d'autres termes, il n'y a plus à y revenir.
+
+La publication des bans se fait à l'église, en même temps que le mariage
+est affiché à la mairie.
+
+Il ne peut avoir lieu que dans la commune où l'un des deux contractants
+a son domicile, lequel s'établit par six mois de résidence continue.
+
+Les pièces à fournir à la mairie, sont:
+
+1º Un certificat constatant que la publication des bans a été faite dans
+les localités où la loi l'exige;
+
+2º Les extraits de naissance des conjoints, et en cas d'impossibilité,
+un acte de notoriété délivré sur le lieu de leur naissance, ou de leur
+domicile. Cet acte devra être légalisé sans le moindre vice de forme.
+
+3º Le consentement par acte notarié des père et mère, dans le cas où ils
+ne pourraient assister à la célébration du mariage; et, dans le cas où
+ils auraient refusé ce consentement, la preuve légale que les
+soumissions respectueuses ont été faites suivant les prescriptions de la
+loi;
+
+4º Le futur est tenu de fournir son acte de libération du service
+militaire;
+
+5º S'il appartient à l'armée, l'autorisation du ministre de la guerre.
+
+A Paris, le mariage à la mairie a presque toujours lieu la veille du
+jour de sa célébration à l'église. Cependant la célébration à l'église
+peut être retardée de plusieurs jours.
+
+Aujourd'hui, il n'y a guère que les parents des futurs et leurs témoins
+qui assistent au mariage civil.
+
+Ces témoins au nombre de quatre,--deux pour le marié, deux pour la
+mariée,--sont pris parmi les plus proches parents; quelquefois aussi ce
+sont des personnages dont on désire se faire honneur et appui.
+
+On se rend à la mairie en voitures ordinaires et en toilette de ville,
+qui est laissée au goût de chacun.
+
+Le maire ou l'adjoint lisent la loi aux futurs et leur font prononcer le
+_Oui_ sacramental.
+
+Après quoi, ils sont déclarés unis devant la loi.
+
+C'est la mariée qui signe la première; puis elle passe la plume à son
+mari qui, en la recevant, salue et dit: «Merci, _Madame_!»
+
+A partir de ce moment, chacun l'appelle _Madame_.
+
+L'époux et ses parents reconduisent la mariée à son domicile. Le soir,
+un dîner auquel les témoins seuls assistent, réunit les deux familles.
+
+
+_Le Mariage à l'Église._
+
+Pour se marier à l'église, on devra fournir:
+
+1º Un certificat constatant la publication des bans dans les églises où
+elle est exigible;
+
+2º Un extrait de l'acte de baptême, ou à son défaut, une attestation que
+l'on a fait sa première communion;
+
+3º Un billet de confession.
+
+Le marié et sa famille vont chercher la mariée et les siens à leur
+domicile;
+
+Le marié offre à celle-ci le bouquet de _noces_ qui doit être
+entièrement blanc;
+
+Il porte également avec lui l'anneau et la pièce de mariage, laquelle
+peut être d'or ou d'argent, selon la fortune des conjoints.
+
+Les lettres d'invitation faites en double, ont dû être envoyées huit
+jours au moins avant le mariage;
+
+Les lettres de faire part ne s'envoient que dans la quinzaine qui suit.
+Elles sont destinées aux personnes habitant une autre résidence, à
+celles avec qui l'on n'a pas de relations suivies, à tous ceux enfin
+dont on n'espère pas, ou même dont on ne désire pas la présence à la
+cérémonie.
+
+On expédie ces lettres dans de grandes enveloppes, en ayant soin de
+placer en dessus la lettre des parents ou tuteurs qui en font l'envoi.
+
+Voici dans quel ordre le cortège se rend à l'église:
+
+La première voiture est occupée par la mariée qui s'installe au fond et
+à droite, ayant sa mère à sa gauche. Le père s'assied sur la banquette
+du devant;
+
+Dans la seconde voiture, prennent place le marié et sa famille. Il
+occupe le fond, à gauche, sa mère à sa droite, et le père sur le devant;
+
+Puis vient la voiture de la demoiselle d'honneur; et après celles des
+témoins et des autres membres de la famille.
+
+C'est une sœur de la mariée, ou une des plus proches parentes, ou encore
+une amie intime qui remplit le rôle de la demoiselle d'honneur;
+
+De même pour le marié, c'est son frère ou un ami qui lui sert de garçon
+d'honneur.
+
+La demoiselle et le garçon d'honneur doivent être célibataires.
+
+La quête est toujours faite par la demoiselle d'honneur.
+
+S'il y a deux quêteuses, cette fonction en double revient à la plus
+jeune parente du marié, et le plus jeune parent de la mariée lui donne
+la main pour quêter.
+
+Il est de bon goût d'indiquer très exactement sur les lettres l'heure de
+la cérémonie, afin de ne pas faire attendre les invités;
+
+Ceux-ci doivent être rendus à l'église pour le moment de l'entrée des
+jeunes époux.
+
+Quand les voitures arrivent devant le portail, le suisse dispose
+aussitôt le cortège sur deux rangs, de manière que la jeune mariée, en
+passant au milieu, soit protégée contre les regards indiscrets des
+curieux;
+
+Le père de la mariée lui offre la main pour la conduire à l'autel.
+
+Le marié la suit avec sa mère; la mère de la mariée est au bras du père
+du jeune homme.
+
+Puis viennent la demoiselle et le garçon d'honneur; les témoins avec les
+plus proches parents et les autres membres de la famille.
+
+Arrivés devant les sièges qui leur sont réservés, le marié se place à
+droite, la mariée à gauche.
+
+Les parents de chaque famille, les amis et les invités, se rangent dans
+le même ordre; à droite, ceux du jeune homme; à gauche, ceux de la jeune
+femme.
+
+A l'Offertoire, le poêle est tenu par les deux plus jeunes garçons de la
+famille. Si l'un d'eux est trop petit, on le hisse droit sur une chaise.
+
+Aux questions adressées par le prêtre, le marié et la mariée répondent à
+demi-voix et en s'inclinant avec respect.
+
+Au moment de la bénédiction de l'anneau, les époux ôtent leurs gants, et
+le marié prend de la main droite l'anneau que lui présente le prêtre et
+le passe au doigt annulaire de la main gauche de la mariée.
+
+La messe terminée, on se rend dans l'ordre suivant à la sacristie pour
+signer les actes du mariage:
+
+Le père du marié donne le bras à la mariée; la mère de la mariée au
+jeune époux; et ainsi de suite en intervertissant les rôles.
+
+Après la signature, le marié présente les personnes de sa connaissance à
+la mariée qui, autant que possible, adresse à chacune d'elles un mot
+aimable.
+
+Les parents de la mariée présentent leur gendre.
+
+Chacun adresse son petit compliment aux deux époux en leur serrant la
+main avec effusion, tout en passant assez vite: un mot du cœur suffit.
+
+Il est bien d'attendre les mariés à la sortie de l'église; c'est un
+dernier hommage.
+
+Le marié donne le bras à sa femme;
+
+Le père de la mariée suit en donnant le bras à la mère du marié; puis le
+père du marié à la mère de la mariée, etc.
+
+L'on mêle et l'on confond ainsi les deux familles.
+
+Avons-nous besoin de dire que les gens de bonne compagnie ne font pas de
+noces chez les restaurateurs? On invite moins de monde, mais l'on reçoit
+chez soi.
+
+Il s'est introduit depuis quelque temps un nouvel usage qui rompt
+ouvertement en visière aux vieux us et coutumes, si fatigants, si
+gênants pour les jeunes mariés.
+
+En sortant de l'église, ceux-ci montent seuls dans une voiture, et
+rentrent chez eux.
+
+C'est une manière de rapt de bon ton de la part du mari.
+
+La jeune femme reçoit alors la famille et les amis intimes; et nul autre
+que ceux qui ont été priés, n'assiste à la réunion.
+
+Il arrive même aux nouveaux époux de se soustraire à cette dernière
+obligation, et de laisser à leurs parents le soin de faire les honneurs
+du déjeuner ou du lunch que l'on offre à la famille.
+
+Après s'être esquivés, ils partent pour un voyage réel à l'étranger ou
+simplement pour une résidence peu éloignée, où ils pourront au moins
+jouir en liberté du premier quartier de la lune de miel.
+
+Les visites de noces ne commencent guère que dans le mois qui suit le
+mariage.
+
+Les nouveaux mariés ne rendent de visites qu'aux invités avec lesquels
+ils veulent avoir et entretenir des relations; aux autres, ils envoient
+leurs cartes.
+
+Les personnes ayant reçu une lettre d'invitation ou seulement une lettre
+de faire part,--qu'elles aient on non assisté au mariage,--sont tenues à
+remettre ou à envoyer dans la huitaine leurs cartes au membre de la
+famille qui leur a adressé cette lettre d'invitation ou de faire part.
+
+Si c'est par suite d'un cas de force majeure qu'elles n'ont pas paru à
+la cérémonie, les convenances veulent qu'elles le fassent savoir et s'en
+excusent par lettre.
+
+On ne rend jamais de visite aux nouveaux mariés avant d'avoir reçu la
+leur.
+
+
+L'ENTERREMENT
+
+ Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance
+ D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance.
+
+ BOILEAU.
+
+Les cérémonies de l'enterrement sont les dernières marques d'affection
+que l'on donne à celui qui s'en va. A moins d'un empêchement absolu,
+c'est manquer à toutes les convenances que de ne pas assister à un
+enterrement auquel on est prié par une lettre spéciale.
+
+Les lettres d'invitation doivent être remises la veille du jour du
+convoi. Les lettres de faire part aux personnes éloignées s'envoient
+aussitôt après. On y supprime depuis quelque temps les noms des membres
+féminins de la famille.
+
+Il est plus respectueux de faire porter à domicile les lettres
+d'invitation. Sauf quelques rares exceptions, on peut toutefois les
+mettre à la poste.
+
+Quand les relations du défunt sont trop nombreuses, et que le temps
+manque pour écrire les adresses, il convient de faire insérer dans les
+journaux les plus répandus une invitation générale; c'est le meilleur
+moyen de réparer les omissions qu'on peut commettre.
+
+Les hommes se rendent à la maison mortuaire; les femmes vont directement
+à l'église. Les proches parentes restent au domicile.
+
+Chacun sera vêtu de noir ou tout au moins de couleur foncée; les hommes,
+autant que possible, en habit noir, cravate blanche et gants noirs.
+
+Il était d'usage autrefois qu'une femme n'assistât point au convoi de
+son mari, ni de son enfant,--le mari à celui de sa femme. Cet usage tend
+à disparaître à Paris, malgré tout ce qu'il peut y avoir de douloureux
+pour une épouse, pour une mère, d'accompagner à sa dernière demeure son
+mari ou son enfant.
+
+Au départ du cortège, les parents les plus proches sortent les premiers
+et se rangent derrière la personne qui conduit le deuil; puis viennent
+les invités, les amis et les connaissances.
+
+Si la température est douce, il faut, par respect pour le mort, tenir
+son chapeau à la main. S'il fait froid ou qu'il pleuve, on reste
+couvert, en ayant soin toutefois de se découvrir au moment où l'on
+descend le corps pour l'entrer à l'église.
+
+Les hommes se rangent à droite, les femmes à gauche; elles
+n'accompagnent que fort rarement le convoi au cimetière.
+
+On ne monte dans les voitures de deuil qu'au sortir de l'église, et l'on
+y monte indistinctement avec des personnes qu'on ne connaît pas.
+
+Dans la première, se trouve le clergé;
+
+Dans celles qui suivent les parents, puis les gens de la maison, et
+enfin les invités.
+
+La famille devra toujours se pourvoir d'un nombre de voitures en rapport
+avec celui des invités; et ces voitures reconduiront à leur domicile
+tous ceux qui auront suivi le convoi jusqu'au cimetière. On donne un
+modeste pourboire au cocher.
+
+Le jour même ou le lendemain au plus tard, les invités, hommes et
+femmes, remettront chez la personne de la famille qui leur a adressé le
+billet d'invitation, leur carte pliée ou brisée à l'envers ainsi qu'il
+est indiqué à la rubrique _Cartes de visite_.
+
+Dans quelques maisons,--en bien petit nombre, il est vrai,--le veuf, la
+veuve ou les proches parents, reçoivent le jour même de l'enterrement;
+on fera donc bien de se renseigner chez le concierge, en déposant sa
+carte.
+
+Les personnes qui ont reçu une lettre de faire part, envoient leurs
+cartes par la poste. Si elles tiennent à témoigner de leur sympathie
+particulière, elles écriront une lettre de condoléance.
+
+Il est toujours très convenable de faire acte de cœur dans ces
+circonstances douloureuses.
+
+On est tenu, dans les cinq ou six semaines qui suivent, de renvoyer des
+cartes à toutes les personnes qui vous en ont adressé ou qui vous ont
+écrit.
+
+Quant aux visites, elles ne se rendent qu'à l'expiration du grand
+deuil.
+
+
+
+
+CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES
+
+
+Nous avons réuni, sous ce titre, plusieurs sujets nouveaux qui sont du
+ressort du savoir-vivre, et d'autres qui, bien que traités déjà dans
+l'ouvrage, appelaient un supplément pour réparer les omissions
+inévitables.
+
+
+AU DEHORS
+
+_La Rue, les Boulevards, la Promenade._
+
+Il faut être poli, gracieux et serviable en tout lieu et en toute
+circonstance.
+
+Si vous voyez venir à vous, sur le trottoir, une femme, un prêtre, un
+vieillard, un infirme ou un homme chargé d'un fardeau, vous leur céderez
+le haut du pavé, c'est-à-dire le côté des maisons.
+
+Donnez toujours le haut du pavé à la femme que vous accompagnez.
+
+Réglez votre pas sur le sien, et veillez à ce qu'elle ne soit pas
+heurtée par les passants.
+
+Si vous êtes seul et que vous rencontriez un ami, saluez-le et remettez
+votre chapeau, quand bien même vous vous arrêteriez pour causer avec
+lui.
+
+Si c'est un supérieur ou un vieillard, restez découvert jusqu'à ce que
+l'on vous ait prié de remettre votre chapeau.
+
+Si vous entamez une conversation, parlez à voix basse pour ne pas
+attirer l'attention des passants.
+
+L'entretien doit être très court, et c'est à la personne la plus âgée ou
+la plus considérable à le rompre la première, et à prendre congé.
+
+Un homme qui rencontre une dame de sa connaissance, la saluera, mais ne
+s'arrêtera point à causer avec elle, surtout si l'un et l'autre sont
+jeunes.
+
+La discrétion veut que l'on ne salue pas un homme qui donne le bras à
+une dame, à moins qu'il ne vous y autorise par un signe.
+
+On saluera bien moins encore une femme qui serait accompagnée par un
+cavalier que l'on ne connaît pas.
+
+Les règles de la bonne compagnie s'opposent à ce qu'un homme donne le
+bras à deux dames à la fois, et à ce qu'une dame se tienne aux bras de
+deux cavaliers;
+
+Il y a exception toutefois pour le premier cas c'est lorsque l'obscurité
+de la nuit et le pavé glissant et mauvais, peuvent nécessiter un appui,
+un soutien.
+
+Un fumeur qui aborde une femme doit jeter son cigare aussitôt. Il serait
+plus qu'inconvenant de le garder à la main en parlant à une personne
+qu'on respecte.
+
+Dans la rue et à la promenade, un père peut donner le bras à sa fille,
+au lieu de le donner à sa femme;
+
+Un jeune homme l'offrira à sa mère, et non pas à sa sœur;
+
+Un oncle à sa nièce, un neveu à sa tante, et non à sa cousine.
+
+Un cavalier peut accompagner plusieurs dames à la promenade; mais il y
+aurait inconvenance de sa part à s'implanter en quelque sorte au milieu
+de la famille, à moins de prétendre à la main de la jeune fille.
+
+Il ne faut pas non plus quitter son monde avec trop de précipitation, ce
+serait impoli. Le tact est le meilleur juge en pareille circonstance.
+
+Montez-vous en voiture pour accompagner une ou plusieurs personnes?
+Faites-les passer devant vous; offrez la main aux dames et soutenez les
+vieillards par le bras.
+
+A l'arrivée de la voiture, descendez le premier, et usez des mêmes
+attentions.
+
+Quoi qu'il soit reçu aujourd'hui qu'un cavalier garde son chapeau dans
+une voiture, même fermée, il sera de bon ton d'en faire la demande.
+
+Maintenant est-il besoin d'ajouter que l'on doit toujours, par
+politesse, offrir les places du fond et s'installer sur la banquette du
+devant.
+
+Si vous vous trouvez en tête à tête avec une dame dans une voiture, ne
+vous asseyez pas à son côté avant qu'elle ne vous en ait prié. Agissez
+de même envers un supérieur ou un vieillard.
+
+Si l'on veut vous faire monter le premier, refusez d'abord; si l'on
+insiste, montez. On ne doit même pas hésiter, quand c'est un supérieur
+ou un haut personnage qui vous y convie.
+
+Un jour, Louis XIV avait invité un Mortemart à l'accompagner à la
+promenade. A cette époque déjà, les Mortemart étaient réputés pour leur
+grand ton et leurs manières élégantes. On disait en parlant d'eux:
+«L'esprit et la politesse des Mortemart».
+
+Le carrosse du roi s'étant approché, Louis XIV fit signe de la main au
+duc de passer le premier. Tout autre peut-être eût fait des cérémonies;
+le duc monta aussitôt, ce qui lui valut les félicitations du grand roi.
+
+L'invitation d'un souverain est un ordre.
+
+
+
+
+EN FAMILLE
+
+
+DEVOIRS DES ÉPOUX
+
+Le savoir-vivre en famille comprend les devoirs des époux entre eux et
+envers leurs enfants, et les devoirs de ceux-ci envers leurs parents.
+
+En bonne règle de conduite, les époux ne devraient jamais se départir
+entre eux des attentions, des petits soins qu'ils se prodiguaient, avant
+et pendant les premiers temps de leur mariage.
+
+Se regarder comme affranchi de toute contrainte, se relâcher de
+l'observation scrupuleuse des égards et des convenances qu'on se doit
+mutuellement, c'est compromettre le bonheur conjugal.
+
+Un excellent moyen de le conserver, sera toujours de suivre le précepte
+du Fabuliste:
+
+ Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
+ Toujours divers, toujours nouveau.
+
+La vie privée, plus encore que la vie publique, exige ce maintien
+rigoureux des convenances, puisqu'elle nous place en tête-à-tête
+continuel. De là ces concessions qu'il faut se faire de bonne grâce,
+sans acrimonie aucune, afin de ne blesser jamais l'amour-propre qui
+pardonne si difficilement.
+
+Ecartez avec le plus grand soin dans vos entretiens tout sujet sur
+lequel vous êtes en désaccord.
+
+Ce serait une insigne maladresse à un mari de chercher à détourner sa
+femme de ses devoirs religieux, surtout lorsque leur accomplissement ne
+nuit en rien aux devoirs domestiques.
+
+De son côté, la femme fera bien, dans l'intérêt de la paix et de la
+tranquillité du ménage, de ne point vouloir convertir son mari. Qu'elle
+se contente de lui donner le bon exemple, de le rendre heureux dans son
+intérieur: le temps et les circonstances feront mieux que toutes les
+controverses.
+
+Bien d'autres sujets encore peuvent donner lieu à des altercations dans
+le ménage.
+
+Evitez-les autant que possible. Que jamais ces débats ne dépassent le
+seuil de la chambre à coucher. N'en rendez témoins, ni vos enfants, ni
+vos domestiques: ce serait diminuer d'autant votre autorité et le
+respect qui vous est dû.
+
+Les époux doivent toujours observer entre eux la décence, même dans
+leurs rapports les plus intimes. Beaucoup de maris ont le tort très
+grave de l'oublier, de perdre toute retenue après un certain temps de
+mariage. En cela, ils se montrent aussi inconvenants qu'imprudents.
+C'est courir de soi-même au-devant du danger, c'est ressembler à ce fou
+qui, après avoir mis le feu aux poudres, se plaignait de l'explosion.
+
+Si vous voulez qu'on respecte votre femme, commencez par la respecter
+vous-même; honorez-la, si vous voulez qu'elle soit honorée.
+
+La femme, dans toutes les circonstances de la vie, obéira à son mari, à
+moins qu'il ne lui commande des choses contraires à l'honnêteté, et à
+ses devoirs de mère et de chrétienne.
+
+De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa femme est son égale
+devant Dieu et devant la nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces
+airs de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait d'un homme sans
+éducation.
+
+S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente avec toute la
+courtoisie possible; mais qu'il les maintienne avec d'autant plus de
+fermeté qu'elles sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part
+serait coupable, et pourrait avoir des conséquences désastreuses.
+
+Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que racontait, il y a
+quelque temps, un chroniqueur du _Figaro_:
+
+«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron de C..., le plus
+charmant et le meilleur des hommes. Nom illustre, fortune, esprit,
+savoir, il avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations
+de son cœur. Sa femme était pauvre, mais belle, de cette beauté qui en
+fit, en peu de temps, la femme la plus fêtée, la plus recherchée de
+Paris. Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès et du luxe de
+ses amies, son unique ambition était d'attirer à elle tous les hommages,
+et de posséder le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison
+royalement, sans se préoccuper si tout son luxe se trouvait en rapport
+avec sa fortune,--cent mille francs de rente, pas davantage. Mais pourvu
+qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures, de ses domestiques, de
+ses toilettes, de ses dîners et de ses bals, elle se tenait pour
+satisfaite.
+
+Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de ses amies et donner un
+bal costumé, où le compte des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille
+francs. Le reste à l'avenant.
+
+Le baron essaya de parler raison à sa femme, lui montra le gouffre
+ouvert, au bout de toutes ces folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà
+des propriétés, et que si ces dépenses continuaient, c'était la ruine,
+la ruine complète en deux ans.
+
+Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre son train de vie,
+elle le chargea encore de nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme,
+il eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant plus qu'il était
+convaincu que ses remontrances n'aboutiraient qu'à se faire détester par
+elle. Et ce qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est
+qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours de ces
+tendresses dont il avait tant besoin. Et puis on verrait quand le
+malheur serait venu.
+
+Il arriva vite.
+
+La baronne fut très étonnée. Non seulement il n'y avait plus d'argent,
+mais il y avait des dettes. Que faire? Renoncer à cette existence! Elle
+n'y songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il fallait prendre
+une décision, car les fournisseurs refusaient du crédit, et commençaient
+à devenir insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances.
+
+--Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va jouer. Hier encore, D...
+a gagné deux cent mille francs, tu le sais bien.
+
+Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie il n'avait touché à une
+carte. Le jeu lui semblait une chose sinistre, et bien des fois, au
+club, il avait frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et cette
+longue table verte autour de laquelle des mains blêmes remuaient des
+piles d'or et des jetons. Il semblait qu'il entendît dans le tintement
+de l'or, le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix du banquier
+abattant neuf lui donnait l'impression terrifiante d'un arrêt de cour
+d'assises.
+
+--Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise de Presles disait à
+son mari: «Va te battre».
+
+Il y alla.
+
+Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle ne fut plus navrant.
+Il passait toute ses nuits au cercle, dans les tripots les plus
+ignobles. Et il jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge, ses
+joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient l'or et les plaques
+avec des mouvements tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses
+jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait les lèvres, comme s'il
+eût voulu s'empêcher de crier.
+
+Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis perdit de nouveau.
+Chaque fois qu'il rentrait chez lui, ses poches vides, hâve et défait,
+sa femme s'emportait en de folles colères, lui reprochait de la ruiner.
+Quand il avait été heureux, elle le dépouillait.
+
+Cette existence dura deux autres années. Finalement la déveine fut
+complète. Chassé de son club, n'osant plus pénétrer dans les tripots où
+il devait à tout le monde d'importantes sommes, voyant que tout était
+fini, il tenta de se brûler la cervelle. Mais il ne mourut pas, hélas!
+
+Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme l'a quitté, etc., etc.»
+
+N'allons pas plus loin.
+
+Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment de ce récit qui
+n'est malheureusement pas l'unique en son genre.
+
+Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable faiblesse; il a
+manqué à tous ses devoirs de chef de la communauté. Le jour où sa femme
+n'a tenu aucun compte de ses sages avertissements, il devait, sans
+attendre le lendemain, faire acte d'autorité souveraine.
+
+Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur.
+
+Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un vieil adage fort sensé,
+il faut que le coq chante plus haut que la poule.
+
+
+DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES
+
+Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est de prêcher d'exemple.
+
+La première règle à observer par les parents, sera donc de ne donner à
+leurs enfants que de bons exemples, soit en parole, soit en action.
+
+Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez de bonne heure dans
+leur âme le germe de toutes les qualités morales, la bonté, la charité,
+etc., etc.
+
+Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer des privations pour
+secourir les malheureux.
+
+Combattez leurs mauvais penchants.
+
+Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils tourmentent et fassent
+souffrir un animal. Comme le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les
+enfants qui sont barbares avec les bêtes innocentes, ne tardent pas à le
+devenir avec les hommes».
+
+Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers tout le monde; forcez-les
+à demander pardon à celui qu'ils auront offensé. Cette petite
+humiliation leur sera très sensible, et les empêchera très probablement
+de recommencer.
+
+Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du mensonge qui est le
+père de tous les vices. Il faut apprendre à l'enfant l'amour de la
+vérité comme on lui apprend la pudeur.
+
+Le plus difficile dans l'éducation des enfants, c'est le choix et
+l'application des punitions.
+
+Autant d'individus, autant de natures différentes. Tel moyen qui réussit
+avec l'un, échouera avec l'autre. C'est une étude qui exige une
+patience, une égalité de caractère dont malheureusement peu de personnes
+sont douées.
+
+En thèse générale, il ne faut passer aux enfants aucun de leurs
+caprices, aucune de leurs fautes, sous peine de perdre sur eux toute
+autorité, et d'en faire de mauvais sujets.
+
+Soyez donc sévères, mais justes autant que possible, car l'enfant a le
+sentiment de la justice.
+
+Toute punition infligée à tort, toute préférence accordée au détriment
+de l'un ou de l'autre, l'aigrissent et le découragent.
+
+Employez tous vos efforts à le ramener par le raisonnement, par la
+douceur; ne le frappez jamais; vous obtiendrez plus par l'affection que
+par la crainte.
+
+«Les remonstrances d'un père faites doucement, dit saint François de
+Sales, ont beaucoup plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger,
+que non pas les colères et les courroux.»
+
+Gardez-vous bien toutefois de montrer de la faiblesse; ne menacez jamais
+en vain; ne revenez jamais sur une décision prise. Tout se résume enfin
+dans ces deux mots: Douceur et fermeté.
+
+A mesure que les enfants grandissent,--nous ne parlons ici que des
+garçons--ils appellent une attention plus active et plus étendue.
+
+Il faut surveiller leurs passions qui se développent, leur interdire
+toute fréquentation dangereuse, toute lecture malsaine, s'occuper tout à
+la fois de leur instruction littéraire et scientifique, de leur
+éducation proprement dite,--leur apprendre les règles et les usages du
+monde, ce que l'on néglige beaucoup trop malheureusement.
+
+Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement aux mères, qui
+s'efforceront de la diriger au mieux des résultats.
+
+Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa fille la pratique de
+toutes les vertus que commande la religion et que la société honore et
+respecte.
+
+Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir point de secrets
+pour elle, à lui faire ses petites confidences.
+
+Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée de toute
+conversation qu'une jeune fille ne doit pas entendre.
+
+Toute lecture de romans doit être sévèrement proscrite. Nous signalons
+ce danger en première ligne. Que d'unions troublées et même rompues,
+parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son mari le héros
+imaginaire de ses lectures!
+
+Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître» qui sévit de nos
+jours à tous les échelons de la société. Les parents sont en cela les
+premiers coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de cette funeste
+manie de briller.
+
+La jeune fille y est en quelque sorte dressée, façonnée par tout ce
+qu'elle voit, par tout ce qu'elle entend autour d'elle. L'on y parle
+souvent toilettes et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux,
+bien avant son entrée dans le monde.
+
+Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur de sa fille, se gardera
+de ces errements. Elle l'accoutumera de bonne heure aux idées d'ordre et
+d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison, l'initiera aux
+plus minutieux détails du ménage. Tous ses efforts enfin auront pour but
+de faire de sa fille une digne et excellente compagne pour son futur
+mari, une digne et excellente mère pour ses enfants.
+
+Comme dit un poëte:
+
+ Heureux est le mari dont la femme humble et sage
+ Elève ses enfants et règle son ménage.
+
+
+DEVOIRS DES ENFANTS
+
+Le premier devoir des enfants est de ne jamais oublier l'amour et le
+respect qu'ils doivent à leurs parents. S'en affranchir, c'est se
+montrer ingrat; c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu, la
+moins pardonnable aux yeux du monde.
+
+Quels que soient les torts des parents, il n'appartient pas aux enfants
+de les leur reprocher. Qui nous prouve que nous ne nous trompons pas, et
+que ces torts sont réellement fondés?
+
+Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être jugés, a dit l'Évangile.
+
+Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer entre nos parents et nous.
+
+Si nous leur venons en aide, que ce soit avec la plus extrême
+délicatesse, afin de ne point les blesser.
+
+Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans leurs goûts et leurs
+plaisirs, de même que dans leurs chagrins et leurs souffrances.
+
+S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos soins.
+
+Ne laissons jamais entrevoir les incommodités que nous pouvons en
+ressentir.
+
+Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes nos tendresses, de
+toutes les consolations possibles.
+
+Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents, nous sera compté
+devant Dieu.
+
+
+
+
+A L'ÉGLISE
+
+
+Une des premières règles du savoir-vivre est de respecter les
+convictions de chacun, à plus forte raison ses croyances religieuses.
+
+Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en portant atteinte à
+celle d'autrui, c'est faire acte de despotisme.
+
+Si vous entrez dans une église, dans un temple ou une synagogue, que
+votre maintien soit des plus convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme
+mal élevé qui puisse faire parade de son incrédulité.
+
+Observez de tous points les pratiques des cérémonies auxquelles vous
+assistez, ne fût-ce que par respect humain.
+
+N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris accompagnant leur femme
+à l'église, de grands écoliers accompagnés de leur instituteur,
+témoigner les uns et les autres par leur attitude distraite et ennuyée,
+qu'ils n'assistent au service divin que par complaisance ou contrainte?
+
+Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec fracas et en grande
+toilette, au milieu des offices en dérangeant tout le monde, comme si
+elles ne venaient absolument que pour se faire remarquer?
+
+La première obligation, en entrant dans une église, est de prendre de
+l'eau bénite.
+
+Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de lui en offrir le premier.
+
+Vous agirez de même envers un vieillard, un pauvre ou un infirme. L'âge
+et l'infortune ont droit à cette déférence.
+
+Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce qu'elle vous serait
+présentée par une personne d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise
+n'admet pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes tous égaux.
+
+Les prêtres, de même que les ministres de toute religion, ont droit aux
+plus grands égards. A l'église comme ailleurs, on doit leur céder le
+pas. Ce n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages, mais aux
+fonctions qu'il remplit.
+
+Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre, encore bien moins à
+un évêque et à un cardinal. On demande leur bénédiction, et l'on baise
+l'anneau des prélats.
+
+Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne se rencontre pas
+toujours, se bornent à un simple salut.
+
+
+
+
+A PROPOS DES PRÉSENTATIONS
+
+
+Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques conseils et
+renseignements nouveaux:
+
+Ne faites jamais de présentations à un personnage considérable, sans
+qu'il vous y ait préalablement autorisé.
+
+En général, on ne doit présenter deux personnes l'une à l'autre qu'après
+les avoir consultées séparément.
+
+C'est toujours la personne la plus jeune qu'on présente à la plus âgée,
+l'inférieur à son supérieur.
+
+On présente un homme à une femme, et jamais une femme à un homme, à
+moins qu'il n'occupe une position très élevée ou qu'il n'appartienne au
+clergé.
+
+Voici la formule en usage:
+
+Si c'est un homme qui fait la présentation:
+
+--«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur ou Madame (puis on ajoute
+les nom et titres de la personne).
+
+Si c'est une femme, elle dira:
+
+--«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre, etc.», et jamais: «J'ai
+l'honneur», etc.
+
+L'homme présenté saluera respectueusement, la femme s'inclinera
+gracieusement, et tous deux répondront par quelques paroles aimables à
+l'accueil qui leur est fait.
+
+Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il s'agit de procéder
+rapidement, on se contente de nommer les personnes l'une à l'autre.
+C'est ce qui a lieu le plus ordinairement.
+
+Quand on présente quelqu'un à un personnage élevé, on ne nomme jamais
+celui-ci.
+
+
+DES PRÉSÉANCES
+
+Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer combien il est
+difficile, dans une grande réunion, de placer son monde au mieux et à la
+satisfaction de chacun.
+
+Entrons à ce sujet dans quelques détails:
+
+Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent le plus du maître et
+de la maîtresse de la maison, en commençant par la droite. Ainsi la
+femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra à la droite du maître
+du logis, et le personnage à qui l'on veut faire honneur, à la droite de
+la maîtresse.
+
+A leur gauche, prennent place les autres invités, par ordre de rang et
+d'âge, en ayant soin d'alterner les sexes.
+
+Rien de plus simple et de plus facile en apparence; cependant lorsqu'on
+vient à l'application de ces _petites grandes choses_, l'on est souvent
+fort embarrassé.
+
+En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en référer aux
+règles prescrites par le décret de messidor an XII. En voici un extrait
+succinct, mais suffisant pour se guider:
+
+La première place, la place d'honneur, appartient aux cardinaux, aux
+ministres de l'État, aux maréchaux, aux amiraux.
+
+Immédiatement après viennent:
+
+Le général commandant en chef; le premier président de cour;
+l'archevêque; le général de division; le préfet,--à moins que celui-ci
+ne soit conseiller d'État, auquel cas il passe avant le général; puis
+l'évêque, puis le général de brigade, puis le maire de la localité.
+
+En ce qui concerne la magistrature, celle qui est assise a le pas sur la
+magistrature debout. C'est d'abord le président de la cour de cassation
+avec les membres de la cour; ensuite le conseil d'État et les procureurs
+généraux; puis la cour d'appel, ses avocats et ses avoués; les tribunaux
+civils avec leurs avoués, les greffiers et huissiers.
+
+S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est naturellement la plus
+élevée qui fait titre et passe la première.
+
+A égalité de grades dans l'armée, la préséance revient de droit à
+l'ancienneté du grade.
+
+Les femmes bénéficient de la position hiérarchique de leur mari.
+
+Notons en passant que si l'armée a le pas sur la magistrature, cette
+préséance est tout individuelle. En tant que corps constitué, dans les
+cérémonies publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature.
+
+C'est l'application du vieux principe: _Cedant arma togæ_.
+
+Notons aussi que, dans les réunions privées, toutes deux, par un juste
+sentiment des convenances sociales, se font un devoir de toujours céder
+la place d'honneur à un prélat, et même à un simple curé. C'est un
+hommage respectueux que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du
+Très-Haut.
+
+
+
+
+L'ENTRÉE DANS LE MONDE
+
+
+C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec le plus d'amour.
+Elles soupirent après ce bienheureux jour, comme les collégiens après
+leur sortie du collège.
+
+Jusque là, la jeune enfant a été tenue en charte privée, elle a vécu
+fort retirée. C'est à peine si, à de rares intervalles, on lui
+permettait de paraître un instant au salon. Ses distractions, ses seuls
+plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters et soirées, à
+quelques sauteries chez les camarades de son âge; mais le temps a
+marché. La petite fille est devenue une grande demoiselle. Il faut
+songer à l'établir, lui trouver un parti convenable, avantageux. Pour
+cela, il est indispensable de la mener dans le monde, de l'y présenter.
+Grosse affaire, affaire d'État, qui demande une longue et laborieuse
+préparation.
+
+Chaque matin, on voit arriver le maître de danse et de maintien dont
+c'est la mission de parfaire sur ce point l'éducation de la jeune
+personne. Il lui fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des
+mouvements, les poses gracieuses, les différents saluts et révérences,
+la manière de tenir son mouchoir et son éventail, d'appuyer en valsant
+le bras gauche sur l'épaule de son cavalier, etc.
+
+Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de son expérience et de
+ses conseils. Elle initie sa fille aux petits secrets de la coquetterie
+permise; elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises, contre
+les ruses et les propos des galants trop empressés; elle lui apprend le
+langage et les formules voulus dans telle ou telle circonstance.
+
+Toutes deux ensuite passent en revue les différentes toilettes, se
+creusent la tête pour en imaginer, en combiner une, dont la simplicité
+et l'élégance exquise soient de nature à soulever l'admiration, à
+conquérir tous les suffrages. Quand on est à la veille d'affronter les
+feux de la rampe, l'on ne saurait trop soigner son entrée en scène.
+
+Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait son entrée au bras
+de son père qui la présente à ses amis intimes et à ses connaissances.
+On l'entoure, on la fête avec l'enthousiasme qui accueille d'habitude
+toutes les nouveautés.
+
+A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste des demoiselles à
+marier. Les candidats-maris peuvent la rechercher et s'offrir.
+
+Il s'opère alors dans son existence une de ces métamorphoses aussi
+rapide qu'un changement à vue dans une pièce féerique. On la traite avec
+tous les égards, toutes les convenances que commande sa situation
+nouvelle. Elle est de toutes les réceptions, de toutes les fêtes, de
+tous les grands dîners; elle aide sa mère à faire les honneurs du
+salon; elle l'accompagne partout, dans ses visites, au théâtre, au
+concert, etc.
+
+Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour _Madame_, on aura bien soin
+d'en joindre une pour _Mademoiselle_; son nom enfin sera inscrit sur
+toutes les lettres d'invitation.
+
+Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon du monde et des
+plaisirs, il ne nous reste qu'à former des vœux pour son bonheur, qu'à
+lui souhaiter de trouver le plus tôt possible un mari--selon son goût et
+selon son cœur.
+
+
+
+
+LE BAL
+
+ Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule,
+ De sentir par le bal ses sens multipliés,
+ Et de ne pas savoir si dans la nue on roule
+ Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule
+ Un flot tournoyant à ses pieds.
+
+ VICTOR HUGO.
+
+
+A Paris, les bals commencent fort tard.
+
+Votre invitation porte onze heures. Il y aurait indiscrétion à venir
+avant, et impolitesse à se présenter trop tard: ce serait témoigner peu
+d'empressement.
+
+A votre entrée, vous avez rendu vos hommages au maître et à la maîtresse
+de la maison. Vous circulez dans le salon et saluez successivement les
+personnages de votre connaissance. Un coup d'œil rapide, jeté sur les
+banquettes, vous a fait distinguer les femmes et les jeunes filles
+auxquelles, par devoir ou par tout autre motif, vous devez adresser vos
+premières invitations.
+
+Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici l'orchestre qui prélude.
+N'oubliez pas les formules voulues:
+
+«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer que vous voudrez bien me
+faire l'honneur, etc.;--ou serai-je assez heureux pour obtenir la
+faveur, etc.»
+
+La personne vous répondra affirmativement, ou, si elle était déjà
+engagée, elle exprimera ses regrets de ne pouvoir accepter.
+
+Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son siège, ou votre épée,
+si vous êtes militaire; vous offrez votre bras droit et, tous deux, vous
+allez prendre place.
+
+Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre partenaire que vous
+saluez très respectueusement. Elle répond à votre salut par une profonde
+révérence.
+
+Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de trois fois dans la
+même soirée une femme ou une demoiselle, à moins d'être en petit comité
+et qu'il n'y ait pénurie de danseurs.
+
+Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est pas obligatoire pour les
+jeunes gens qui sont fiancés.
+
+Un cavalier ne doit pas passer son bras autour de la taille d'une
+demoiselle, cela n'est permis qu'envers une femme mariée. Il posera donc
+sa main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa danseuse trop
+rapprochée de lui.
+
+Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur l'épaule de son valseur,
+pas plus qu'elle ne se rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont
+à éviter.
+
+Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement ceux qui se
+présentent. Elle apportera la plus grande attention à ne pas prendre
+deux engagements pour la même danse, et si, par mégarde, elle avait
+commis cette maladresse, le seul moyen de la réparer, serait de
+s'abstenir pour cette fois, et de demeurer assise.
+
+Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser se morfondre une personne
+qu'il aurait invitée, il s'expose à de fâcheuses conséquences:
+
+ «Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.»
+
+
+
+
+TOILETTE DES FEMMES
+
+
+«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne craint pas de mettre à
+contribution les quatre parties du monde.»
+
+Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois à constituer la
+véritable élégance: il faut savoir en outre assortir avec goût ces
+éléments divers, et en former un ensemble harmonieux qui ait son style à
+soi, son cachet particulier.
+
+Toutes les femmes possèdent ce secret à un degré plus ou moins intime,
+et toutes en font un usage plus ou moins raisonnable, plus ou moins
+dispendieux. L'on ne saurait donc leur recommander avec trop
+d'insistance la modération en matière de toilette:
+
+Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles ont, sur la
+position qu'elles occupent.
+
+Ni trop de luxe, ni trop de simplicité;
+
+Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes courantes: c'est entre
+ces extrêmes qu'il est sage de se placer.
+
+
+
+
+TOILETTE DES HOMMES
+
+
+Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses. Il demeure
+toujours aussi noir, aussi triste, aussi disgracieux. Mais c'est
+précisément cette uniformité désespérante qui le rend si difficile à
+porter. Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse ne faut-il pas
+pour se distinguer du commun des martyrs!
+
+Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme du monde seul sait
+s'habiller.
+
+L'homme du monde a des grâces de tenue comme d'autres ont des grâces
+d'état. Il pare ses vêtements, les chiffonne, les assouplit à tous les
+mouvements de son corps; il sait imprimer à son habit, à son gilet un
+chic, un je ne sais quoi qui lui appartient en propre.
+
+Très sobre de bijoux, il abandonne volontiers ce faux éclat, cet
+affichage de chaînes et de breloques aux courtiers enrichis. A ce
+propos, que vont devenir ces pauvres hères, si on leur enlève cet unique
+moyen qu'ils ont de se faire remarquer? Voici ce qu'on lisait, il y a
+quelque temps, dans un journal de haut high-life:
+
+«C'est une faute de goût de porter une chaîne, quelque précieuse qu'elle
+soit, dès qu'on se met en habit noir; car paraître s'inquiéter de
+l'heure dans un salon est une impolitesse à l'égard du maître et de ses
+hôtes.»
+
+Et le chroniqueur concluait en ces termes:
+
+«Un manquement à cette règle de haute convenance suffit à classer, ou
+pour mieux dire, à déclasser son homme.»
+
+Il y a peut-être là toute une révolution sociale. Mais il est bon
+d'attendre pour savoir si l'arrêt ne sera pas cassé.
+
+ * * * * *
+
+Et, maintenant, quelques indications sur le vêtement des hommes, dans
+certaines réunions et cérémonies.
+
+L'habit, le gilet et le pantalon noirs avec la cravate blanche, sont de
+rigueur dans les grands dîners, les bals et les soirées, les
+représentations théâtrales, toute réunion enfin où les femmes se
+montrent coiffées en cheveux et en robes décolletées.
+
+Même tenue pour les messes de mariage, d'enterrement, et autres
+solennités officielles.
+
+Pour une visite de condoléance, la redingote noire croisée et les gants
+foncés.
+
+Une visite de jour qui n'est pas officielle, se fait en redingote.
+
+Le gilet blanc a été abandonné dans toute toilette de cérémonie; on ne
+le porte plus qu'avec la redingote croisée.
+
+
+
+
+VISITES ET CARTES DE VISITE
+
+
+Les visites du jour de l'an, les plus intimes comme les plus
+cérémonieuses, se font le jour même.
+
+Il est admis, pour ce jour-là seulement, que les dames reçoivent à
+partir de dix heures du matin.
+
+Les hommes doivent être en habit noir et cravate blanche.
+
+Dans la matinée, les parents enverront les enfants présenter leurs vœux
+et bons souhaits à leurs ascendants, ainsi qu'aux parrains et marraines.
+
+Au cours d'une visite, quand une autre personne se présente, ne vous
+levez pas immédiatement; attendez deux ou trois minutes.
+
+Ne sortez jamais en même temps qu'une jeune femme pour ne pas donner
+prise à la médisance.
+
+Si la personne que l'on va voir, a un jour déterminé pour ses
+réceptions, c'est ce jour naturellement qu'il faut prendre.
+
+A moins d'intimité, l'on ne fera point de visite le Vendredi-Saint, le
+jour des Morts, le mercredi des Cendres, et même la veille des grandes
+fêtes religieuses. C'est un usage reçu dans la Société.
+
+Une visite de cérémonie ne doit pas se prolonger au delà de vingt
+minutes.
+
+Quand on se présente dans une maison, on doit soulever son chapeau en
+s'adressant à la personne qui vient ouvrir, et l'ôter en entrant dans
+l'antichambre. C'est une marque de respect envers les maîtres du logis,
+à laquelle il serait inconvenant de manquer.
+
+Les fonctionnaires civils qui arrivent dans une ville pour s'y fixer,
+les militaires pour y tenir garnison, sont tenus de rendre visite à
+leurs supérieurs, dans le plus bref délai.
+
+ * * * * *
+
+Il n'en est pas de la remise des cartes de visite comme des visites
+elles-mêmes.
+
+L'envoi des cartes doit toujours être fait pour le premier de l'an, à
+moins d'un empêchement sérieux.
+
+Nous avons déjà dit que la carte ne dispensait pas de la visite, mais on
+ne saurait trop le répéter.
+
+La politesse veut que l'on dépose sous enveloppe autant de cartes qu'il
+y a de personnes dans la famille, avec les nom et prénom de chacune
+d'elles.
+
+Une femme n'en remet que pour les personnes de son sexe.
+
+Le mari et la femme doivent avoir des cartes séparées et des cartes
+collectives.
+
+Un homme ne fera jamais précéder son nom du mot Monsieur. Il mettra
+l'initiale de son prénom et ajoutera sa profession.
+
+Une femme, au contraire, placera toujours le titre de Madame avant son
+nom, et ne prendra jamais d'autre prénom que celui de son mari.
+
+La carte collective portera: Monsieur et Madame ***.
+
+On doit porter soi-même sa carte chez un supérieur ou un personnage
+important.
+
+Chez les hauts fonctionnaires, les dignitaires de l'État, il y a un
+registre ouvert chez le concierge où les hommes s'inscrivent. Une femme
+peut envoyer sa carte.
+
+Si l'on a oublié quelques personnes sur la liste de ses visites, il faut
+réparer cet oubli aussitôt qu'on s'en aperçoit.
+
+Une carte que l'on dépose par simple politesse, ne doit porter ni corne
+ni pli.
+
+C'est seulement lorsqu'on se présente avec l'intention de faire une
+visite, et que l'on ne rencontre personne, qu'il faut marquer sa carte
+d'un pli transversal, sur le côté gauche.
+
+Pour une visite de condoléance, après décès, ce sera de l'autre côté, à
+droite, et en sens contraire.
+
+A toutes les politesses que l'on peut recevoir, telles qu'invitations,
+lettres de faire part pour un événement quelconque, on doit répondre par
+une visite ou tout au moins par la remise d'une carte.
+
+Si, après une visite qu'on a reçue, on juge à propos de ne pas lier de
+relations avec le visiteur, on lui envoie simplement sa carte.
+
+Quittez-vous votre résidence pour un laps de temps assez long, remettez
+une carte chez vos amis et chez vos connaissances, avec ces trois
+lettres au bas--P. P. C. c'est-à-dire Pour prendre congé.
+
+On fera connaître son retour par l'envoi d'une nouvelle carte avec son
+adresse.
+
+
+
+
+A TABLE
+
+
+Nous ne rééditerons pas ici toutes les infractions au savoir-vivre
+notées dans la conversation si connue de l'abbé Delisle avec l'abbé
+Cosson. Les usages se modifient sans cesse. Pour n'en citer qu'un
+exemple, il était admis alors qu'on devait briser sur son assiette la
+coquille d'un œuf mangé à la coque. Aujourd'hui cette petite opération,
+assez déplaisante et malpropre en soi, serait fort mal vue.
+
+Nous nous bornerons donc aux recommandations les plus essentielles, aux
+choses que peut ignorer un écolier en rupture de ban ou de bancs.
+
+ * * * * *
+
+Dès que vous vous êtes assis à table, prenez une attitude décente et
+convenable.
+
+Evitez de gêner vos voisins par des mouvements trop brusques.
+
+Ne mettez pas vos coudes sur la table.
+
+Ne vous balancez pas sur votre chaise; ne vous appuyez pas sur le
+dossier.
+
+N'agitez pas vos pieds sous la table.
+
+Si votre potage est trop chaud, attendez qu'il soit refroidi; ne
+soufflez pas dessus.
+
+Laissez votre cuiller dans votre assiette, et soulevez toujours
+celle-ci, pour faciliter son enlèvement par le domestique de service.
+
+Quand on vous présente un plat, servez-vous avec discrétion; n'ayez pas
+l'air de faire un choix.
+
+Tenez votre fourchette de la main gauche, et votre couteau de la main
+droite.
+
+Coupez votre viande par petits morceaux, et mangez-les au fur et à
+mesure.
+
+Ne portez jamais la lame du couteau à votre bouche.
+
+Ne coupez pas votre pain, rompez-le au-dessus de votre assiette.
+
+N'essuyez jamais la sauce qui est sur votre assiette avec de la mie de
+pain.
+
+Ne parlez ni ne buvez la bouche pleine.
+
+Ne mangez ni trop vite ni trop lentement; mais n'eussiez-vous pas fini,
+laissez enlever votre assiette quand le domestique se présente.
+
+Si l'on renouvelle l'argenterie à chaque service, comme cela se pratique
+dans certaines maisons, déposez votre fourchette et votre couteau sur
+l'assiette; en cas contraire, replacez-les à côté de vous, mais de
+manière à ne pas salir la nappe.
+
+N'essuyez jamais votre verre avec votre serviette. Ce serait une
+accusation tacite de malpropreté contre le service de la maison.
+
+S'il vous arrivait de trouver un cheveu dans un mets, gardez-vous de le
+faire remarquer, afin de ne point dégoûter les convives.
+
+Le gibier vous paraît-il trop faisandé, le poisson un peu avancé? N'en
+mangez pas, et si l'on vous demande la raison, dites que vous n'aimez
+point cette espèce de gibier ou de poisson.
+
+Ne vous servez jamais des mots de bouilli, au lieu de bœuf; de volaille,
+au lieu de poularde ou de dinde; de bordeaux, de bourgogne, de
+champagne, au lieu de vin de Bordeaux, vin de Bourgogne, vin de
+Champagne.
+
+Quand le maître ou la maîtresse de la maison font les honneurs de la
+table, et que l'un d'eux vous envoie une assiette servie, conservez-la;
+ce serait une impolitesse que de l'offrir à votre voisin.
+
+Ne critiquez jamais un plat; n'établissez jamais de comparaison avec un
+mets semblable que vous auriez mangé ailleurs et qui vous aurait paru de
+meilleur goût.
+
+Ne buvez pas sans vous être bien essuyé les lèvres, afin de ne pas
+graisser les bords de votre verre, ce qui est très malpropre à voir.
+
+Ne faites ni tartines de beurre, ni tartines de confitures. La tartine
+de beurre n'est admise qu'au déjeuner avec le thé.
+
+Ne flairez pas votre vin, ne le dégustez pas à petites gorgées comme un
+marchand de l'Entrepôt.
+
+Il n'y a que les commis-voyageurs qui frappent avec la paume de la main
+un verre à vin de Champagne pour en faire jaillir la mousse, au risque
+de casser le verre et de se blesser grièvement.
+
+Ne vous avisez pas de faire brûler votre eau-de-vie dans la tasse à café
+ou dans la soucoupe. Cela n'est de mise qu'au cabaret ou à l'estaminet.
+
+Au dessert, ne mettez jamais ni bonbons ni friandises d'aucune sorte
+dans votre poche, c'est contraire à toutes les convenances.
+
+Une poire ou une pomme ne se pèlent jamais en spirale. On les divise
+longitudinalement d'abord, puis en quatre quartiers que l'on pèle, à
+mesure qu'on les mange.
+
+Gardez-vous d'offrir à une dame de partager un fruit que vous auriez sur
+votre assiette. Ce procédé serait trop cavalier.
+
+Il peut arriver cependant qu'il n'y ait pas assez de fruits pour tout le
+monde. Dans ce cas, c'est la plus forte partie de la poire, celle à
+laquelle adhère la queue, que l'on doit offrir.
+
+Ne parlez jamais bas, et d'un air mystérieux, à l'oreille de votre
+voisine; c'est tout à fait de mauvais ton.
+
+Ajouterons-nous qu'il ne faut jamais désigner personne avec le doigt?
+
+Si un usage vous est inconnu, observez comment font les autres convives,
+ne vous exposez pas à commettre quelque incongruité par trop de
+précipitation. Rappelez-vous ce pauvre garçon fraîchement émoulu du
+collège, à qui l'on avait servi à la fin du repas un bol d'eau tiède,
+parfumé d'un peu d'essence de menthe, et qui l'avala d'un trait en
+croyant faire comme tout le monde.
+
+
+
+
+AU THÉATRE
+
+
+Le respect d'autrui devrait être la mesure et la règle de toute liberté.
+Malheureusement, par ce temps de démocratie dévergondée, une foule de
+gens se figurent qu'être libres, c'est pouvoir agir à sa guise et sans
+aucun égard pour les convenances des autres.
+
+Ainsi, au théâtre, le rideau est levé. Un monsieur arrive en retard. Il
+dérangera sans vergogne quinze, vingt assistants, vous rudoiera les
+genoux pour gagner sa place. Si vous vous permettez la plus petite
+observation, il vous répondra qu'il a payé sa place et qu'il a le droit
+d'arriver à son heure.
+
+Autre exemple:
+
+Le spectacle tire à sa fin. Il y a encore deux ou trois scènes à jouer.
+Cependant vingt, quarante, cent personnes se lèvent à la fois, font un
+vacarme d'enfer, et empêchent les autres spectateurs d'entendre le
+dénouement. Ces messieurs le connaissent, et ils vous brûlent la
+politesse. A leurs yeux, le fait d'avoir payé en entrant implique tout,
+répond à tout.
+
+Ainsi le veut la liberté... républicaine!
+
+Que d'autres griefs il y aurait encore à porter au compte de ces fâcheux
+mal-appris!
+
+Les uns mâchonnent un cure-dent pendant toute la représentation, sans
+pitié pour vos nerfs; les autres battent la mesure à faux, au détriment
+de vos oreilles. Ceux-ci fredonnent à satiété l'air du chanteur; ceux-là
+se mouchent à grand bruit, tandis que l'amoureuse et l'amoureux
+s'évertuent à moduler leurs plaintes ou leurs tendres déclarations, etc,
+etc. Elle serait longue la liste des _et cætera_.
+
+Vraiment, c'est à vous faire prendre le théâtre en aversion.
+
+
+
+
+FUMEURS ET PRISEURS
+
+
+Les parents ne sauraient apporter trop de soins, trop de vigilance à
+empêcher leurs enfants de priser ou de fumer. Ceux-ci le font d'abord
+par amusement, puis ils s'y accoutument, et il leur devient fort
+difficile par la suite, pour ne pas dire impossible, de se défaire de
+cette funeste habitude.
+
+Les priseurs sont tenus à une excessive propreté. Ils doivent toujours
+se munir de deux mouchoirs: l'un de couleur, pour leur usage
+particulier, l'autre en toile blanche qu'ils peuvent exhiber au besoin.
+
+Il est très impoli de prendre ou de demander une prise, de même qu'il
+est de très mauvais ton d'en offrir une.
+
+On doit s'abstenir de priser à table, et si toutefois on ne peut s'en
+dispenser, prendre bien garde alors de ne pas laisser tomber du tabac
+sur la nappe.
+
+Quand vous êtes chez quelqu'un, ne posez jamais votre tabatière sur un
+meuble, pas plus que votre chapeau.
+
+Un jour M. de Corbière, ministre de l'intérieur, était venu soumettre à
+Louis XVIII un projet de loi, dont il s'efforçait de faire ressortir les
+avantages. Entraîné par la chaleur de l'argumentation, il s'oublia
+jusqu'à déposer sa tabatière et son mouchoir sur le petit meuble qui
+servait de bureau à Sa Majesté.
+
+--Ah ça, mon cher ministre, s'écria tout à coup le roi qui était très
+sévère sur l'article de l'étiquette, vous n'allez pas, je pense, vider
+toutes vos poches devant moi.
+
+--Sire, répondit M. de Corbière après s'être excusé, je le pourrais en
+tout bien tout honneur, car l'on ne m'accusera point de les avoir
+emplies au service de Votre Majesté.
+
+--C'est bien! reprit Louis XVIII avec bonté, continuons la lecture.
+
+Quant aux fumeurs, que pourrions-nous ajouter à ce que nous avons déjà
+dit? Leur recommander de s'abstenir de fumer dans tout lieu public où
+des femmes peuvent se présenter, quand bien même il n'y en aurait pas
+pour le moment. Ils ne l'ignorent point, et s'ils n'en font rien, c'est
+qu'il leur plaît de passer outre envers et contre toutes les
+convenances.
+
+Le temps n'est plus, hélas! où une dame a pu répondre à la personne qui
+lui demandait si la fumée l'incommodait:
+
+--Je n'en sais rien, Monsieur, car l'on n'a jamais fumé devant moi.
+
+Aujourd'hui le cigare a pénétré partout. Il a conquis le boudoir, la
+salle à manger; on prétend même qu'il a forcé les portes de quelques
+salons. Ce n'est peut-être là qu'une calomnie; mais gare que demain ce
+ne soit une vérité!
+
+
+
+
+EN VOYAGE
+
+
+Les voyageurs sont astreints à des égards et à des concessions
+réciproques,--par politesse d'abord, et ensuite par intérêt
+personnel,--s'ils veulent alléger les ennuis et les fatigues du
+parcours.
+
+Chacun doit ranger ses bagages dans les filets ou grillages, ou sous la
+banquette.
+
+Il n'a droit qu'à l'espace correspondant au-dessus et au-dessous de la
+place qu'il occupe.
+
+Abstenez-vous de manger en wagon ou en voiture publique, à moins d'une
+nécessité absolue; et faites-le alors avec discrétion et le plus
+promptement possible.
+
+Vous n'êtes pas libre, en effet, d'incommoder vos voisins de l'odeur et
+de la vue de vos victuailles et épluchures.
+
+Vous ne l'êtes pas davantage de les interroger à tout bout de champ, non
+plus que d'entamer à haute voix des conversations sur vos propres
+affaires, qui ne peuvent intéresser d'aucune manière les assistants.
+
+Il s'élève assez fréquemment des contestations au sujet des glaces que
+les uns veulent tenir ouvertes et les autres fermées.
+
+Beaucoup de gens se figurent qu'ils ont la libre disposition de la
+fenêtre près de laquelle ils sont placés--cela arrive surtout en wagon.
+Eh bien! c'est une erreur complète. Votre vis-à-vis, qui est là au même
+titre que vous, a parfaitement le droit d'être d'un avis contraire au
+vôtre.
+
+Il faut donc que chacun y mette du sien.
+
+Deux choses seulement sont exigibles: la fermeture de l'une de deux
+fenêtres quand il y a un courant d'air; et, d'autre part, l'abstention
+de fumer.
+
+Du reste, la politesse la plus élémentaire nous fait un devoir de
+déférer sur-le-champ à la demande d'une dame ou de toute personne qui se
+déclarerait incommodée.
+
+Il est toujours galant et de bon ton d'offrir le coin que l'on occupe à
+une dame ou à un vieillard; mais on peut s'en dispenser, lorsqu'on se
+trouve en famille, et placé à côté de l'un des siens.
+
+
+
+
+AUX EAUX
+
+
+Les eaux sont devenues un des besoins impérieux de la vie moderne. Cela
+s'explique. Il y a de si bons arguments, de si excellentes raisons en
+faveur de ce déplacement annuel. Le docteur n'a-t-il pas ordonné l'eau
+et les senteurs de la mer, l'usage de telle ou telle source thermale,
+pour refaire la santé affaiblie de Madame, et fortifier la complexion si
+frêle des enfants?
+
+Les eaux ont pour cela,--nul ne l'ignore,--des qualités spécifiques, des
+vertus souveraines. Elles guérissent de toutes les maladies, même de
+celles qu'on n'a pas,--de celles-là surtout.
+
+Autre considération non moins prépondérante:
+
+Dans les stations balnéaires, les femmes n'ont plus à s'occuper des
+soins fastidieux du ménage. Elles sont en pleine possession
+d'elles-mêmes, affranchies du contrôle marital, en un mot, libres comme
+l'air.
+
+Les maris sont retenus à la ville par leurs affaires, quelques-uns par
+d'autres obligations qui, pour être plus légères, n'en sont pas moins
+attachantes. Tout au plus, peuvent-ils se permettre une visite
+hebdomadaire, ou semi-mensuelle ou seulement mensuelle; cela dépend de
+la distance. Ils montent en chemin de fer, le samedi, en sortant de la
+Bourse, et s'en reviennent, le surlendemain ou plusieurs jours après,
+reprendre le harnais.
+
+C'est ce que l'on appelle, en langage boursier, mener de front les
+affaires et les convenances conjugales.
+
+Donc, en présence de la liberté si complète et de l'isolement que cette
+situation fait aux femmes, peut-être n'est-il pas hors de propos de
+soumettre ici quelques observations et recommandations.
+
+ * * * * *
+
+La première de toutes, c'est de s'observer rigoureusement, de ne se lier
+qu'avec des personnes dont on connaît l'origine, ainsi que la situation
+présente. Mais, s'écriera-t-on, l'on ne va pas aux eaux pour se
+condamner à la vie claustrale, et se priver de relations plus ou moins
+agréables, qu'après tout on n'est pas tenu d'emporter avec soi, bouclées
+dans sa valise. Eh bien! c'est ce qui vous trompe. Vous envisagez les
+choses trop légèrement.
+
+Parmi ces rencontres fortuites, il se trouvera naturellement des gens
+honorables. Vous les avez admis par circonstance, pour les besoins et
+les distractions du moment, quoique n'étant pas de votre monde; eux, ont
+pris cet accueil au sérieux et, de retour à Paris, ils ne manqueront pas
+de vous rendre visite. Comment ferez-vous pour les évincer? Si vous leur
+refusez votre porte,--autant d'ennemis mortels: leur amour-propre blessé
+ne vous le pardonnera jamais.
+
+Mais ce n'est pas là que gît le plus grand danger. Admettons pour un
+instant que vous avez eu le malheur de tomber sur un ménage interlope,
+ou sur quelqu'un de ces aigrefins, homme ou femme, qui font métier de
+capter la confiance des familles pour s'en parer en public, et exploiter
+le reflet de leur honorabilité. Vous vous êtes laissé prendre à des
+dehors séduisants, vous avez été circonvenu, sans aller toutefois
+jusqu'à l'intimité. Toutes les apparences sont contre vous, vous voilà
+compromis: vous en subirez les conséquences.
+
+ * * * * *
+
+L'on ne saurait donc être trop circonspect dans ses relations de
+villégiature, même les plus passagères. Se tenir sur une extrême
+réserve, apporter beaucoup de tact et de jugement dans sa
+conduite,--telles sont les règles à suivre. Ne vous modelez pas sur ce
+qui se pratique dans les salons de Paris, les conditions de la vie
+balnéaire sont tout autres.
+
+Ainsi, par exemple, une jeune personne ne devra point accepter, dans un
+bal de casino, l'invitation d'un cavalier qui n'a pas été présenté à ses
+parents. Jamais elle n'ira seule au salon; elle n'y restera que très peu
+de temps, afin de n'être pas exposée à entendre certaines conversations,
+et à se voir adresser la parole par le premier venu.
+
+Mêmes recommandations en ce qui concerne les tables d'hôte, où il règne
+un ton familier de mauvais goût, et parfois très embarrassant.
+
+Toute mère prudente, toute jeune femme qui n'est pas accompagnée, feront
+bien de prendre leurs repas dans leur appartement.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+L'étiquette
+
+Une journée de Louis XIV
+
+La politesse
+
+Le tutoiement
+
+Le costume ou vêtement
+
+Types de l'élégance parisienne
+
+Lions et tigres civilisés
+
+La loge des lions
+
+Du salut et de son importance
+
+La poignée de main
+
+Les visites
+
+La carte de visite
+
+La présentation
+
+Les salons
+
+La conversation
+
+De l'à-propos
+
+La réplique
+
+Les nuances
+
+Des écueils à éviter
+
+Lettres de demande
+
+Pétitions
+
+Lettres de remerciement
+
+Lettres de félicitation
+
+Lettres de condoléance
+
+Des billets
+
+Des invitations
+
+Lettres de faire part
+
+Des dîners en général
+
+Les grands dîners
+
+Le dîner entre gastronomes
+
+Le dîner bourgeois
+
+Les déjeuners
+
+Du tabac
+
+Cérémonie du baptême
+
+Le mariage à la mairie
+
+Le mariage à l'église
+
+L'enterrement
+
+
+ CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES
+
+ AU DEHORS:
+
+La rue, les boulevards, la promenade
+
+ EN FAMILLE:
+
+Devoirs des époux
+
+Devoirs des pères et mères
+
+Devoirs des enfants
+
+A l'église
+
+A propos des présentations
+
+Des préséances
+
+L'entrée dans le monde
+
+Le bal
+
+Toilette des femmes
+
+Toilette des hommes
+
+Visites et cartes de visite
+
+A table
+
+Au théâtre
+
+Fumeurs et priseurs
+
+En voyage
+
+Aux eaux
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Manuel de la politesse des usages du
+monde et du savoir-vivre, by Jules Rostaing
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE ***
+
+***** This file should be named 39171-0.txt or 39171-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/1/7/39171/
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/39171-0.zip b/39171-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..9fe62ac
--- /dev/null
+++ b/39171-0.zip
Binary files differ
diff --git a/39171-h.zip b/39171-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..a581d49
--- /dev/null
+++ b/39171-h.zip
Binary files differ
diff --git a/39171-h/39171-h.htm b/39171-h/39171-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..3f6b790
--- /dev/null
+++ b/39171-h/39171-h.htm
@@ -0,0 +1,7518 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre, Author: J. Rostaing.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+
+body {
+ font-size: 1em;
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+ h1,h2,h3,h4 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+}
+
+p {
+ margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+}
+
+hr {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+
+hr.tb {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
+hr.chap {width: 65%}
+
+table {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+}
+
+.blockquot {
+ margin-left: 5%;
+ margin-right: 10%;
+ font-size: 90%;
+}
+
+.citation {text-align: right;}
+
+.center {text-align: center;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;}
+
+.caption {font-weight: bold;}
+
+.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+
+.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+
+.fnanchor {
+ vertical-align: super;
+ font-size: .8em;
+ text-decoration:
+ none;
+}
+
+.poem {
+ margin-left:10%;
+ margin-right:10%;
+ text-align: left;
+}
+
+.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+
+.poem span.i0 {
+ display: block;
+ margin-left: 0em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+
+.poem span.i2 {
+ display: block;
+ margin-left: 2em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+
+.poem span.i4 {
+ display: block;
+ margin-left: 4em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+ .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i4 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i6 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Manuel de la politesse des usages du monde
+et du savoir-vivre, by Jules Rostaing
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre
+ par madame J.-J. Lambert
+
+Author: Jules Rostaing
+
+Release Date: March 16, 2012 [EBook #39171]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>MANUEL<br /> DE<br /> LA POLITESSE
+DES<br /> USAGES DU MONDE<br />
+ET<br /> DU SAVOIR-VIVRE</h1>
+
+<p class="center">PAR</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Madame J.-J. LAMBERT</span></p>
+
+<p class="center">PARIS</p>
+
+<p class="center">DELARUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
+
+<p class="center">5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5
+</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2>LE SAVOIR-VIVRE</h2>
+
+<div class="citation">
+
+Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,<br />
+A vous former dans l'art du savoir-vivre.<br /><br />
+
+<span class="smcap">J.-B. Rousseau.</span><br /><br />
+
+Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en
+cela surtout que consiste le savoir-vivre.<br /><br />
+
+<span class="smcap">Boileau.</span><br /><br />
+
+... Il parlait comme un livre,<br />
+Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.<br /><br />
+
+<span class="smcap">Gresset.</span><br />
+</div>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Faire connaître les usages, les convenances, tous
+les égards de politesse que les hommes se doivent
+réciproquement dans la société,&mdash;c'est le but de
+ce livre. Son titre l'annonce assez clairement pour
+dispenser de tous prolégomènes.</p>
+
+<p>Cela dit, nous entrons en matière.</p>
+
+<h2><a name="LETIQUETTE" id="LETIQUETTE">L'ÉTIQUETTE</a></h2>
+
+<p>Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour
+et l'étiquette des salons.</p>
+
+<p>L'étiquette des salons, est, à proprement parler,
+le cachet, l'estampille qui distingue la bonne compagnie.
+C'est l'ensemble des obligations, des bienséances,
+qu'elle a cru devoir s'imposer dans les
+relations sociales, afin de les rendre plus agréables.</p>
+
+<p>L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse
+dans quelques-uns, mitigée dans d'autres;
+c'est à l'homme du monde qui les fréquente, à
+consulter ce thermomètre et à régler ses allures en
+conséquence.</p>
+
+<p>Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec
+la monarchie; elle n'est plus qu'une tradition, qu'un
+souvenir des temps passés. Mais comme ce souvenir
+revient souvent encore sous la plume des ennemis
+de la royauté, comme ils se plaisent à le charger
+et à le noircir, il est bon de lui restituer ses
+véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le voulez
+bien, nous allons nous rendre à Versailles et
+pénétrer un instant dans les grands et petits appartements.</p>
+
+<h3><a id="UNE_JOURNEE_DE_LOUIS_XIV"></a>UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV</h3>
+
+<p>Nous sommes dans une grande chambre carrée,
+tendue de soie et d'or, devant un lit resplendissant
+de velours: c'est la chambre du roi.</p>
+
+<p>Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé
+la nuit, couché sur un lit de camp, auprès de Sa
+Majesté, est allé s'habiller dans l'antichambre. Il
+rentre et attend en silence que la pendule ait marqué
+sept heures, selon la consigne qu'il a reçue.
+Alors il s'approche du lit, tire les rideaux en disant:
+«Sire, l'horloge a sonné.»</p>
+
+<p>Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi.
+C'est le <i>petit lever</i>; ou, suivant l'expression des
+courtisans: «Il fait petit jour chez le roi.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage
+au Dauphin et à ses enfants, à Monsieur, et
+au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le bonjour
+à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé.</p>
+
+<p>Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc
+de Beauvilliers, premier gentilhomme de la
+chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître
+de la garde-robe, entrent, suivis du premier valet
+de la garde-robe et d'autres officiers, qui tiennent
+les habits du roi.</p>
+
+<p>Le premier médecin et le premier chirurgien
+sont présents: ils assistent toujours au lever ainsi
+qu'au coucher.</p>
+
+<p>Bontemps prend une soucoupe de vermeil et
+verse de l'eau spiritueuse sur les mains du roi. Le
+duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa Majesté,
+après une courte prière, quitte son lit. Le
+duc lui aide à passer une somptueuse robe de
+chambre; M. de Saint-Quentin étale plusieurs perruques
+aux yeux du roi, qui en choisit une et
+l'ajuste lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons,
+ses bas, et le duc de Beauvilliers offre de
+nouveau le bénitier.</p>
+
+<p>Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et
+va s'asseoir dans un fauteuil. Il donne l'ordre de
+la première entrée, ordre que le duc répète à haute
+voix.</p>
+
+<p>Immédiatement un page introduit ceux qui, par
+leur charge ou par une faveur toute spéciale, sont
+admis au petit lever.</p>
+
+<p>En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal
+de Villeroy, le comte de Grammont, le marquis
+de Dangeau et M. de Beringhem; puis viennent
+Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le
+baron de Breteuil et quelques officiers de la garde-robe,
+dont ce n'est pas le jour de service; enfin les
+gardes de la vaisselle d'or et d'argent.</p>
+
+<p>Voici l'heure de la barbe.</p>
+
+<p>Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le
+bassin; Saint-Quentin ajuste la serviette et procède
+à l'opération. Il lave ensuite le visage du roi,
+d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de
+senteur, puis avec de l'eau pure: le roi s'essuie.</p>
+
+<p>Pendant que le marquis de la Salle et le marquis
+de Louvois, tous deux maîtres de la garde-robe,
+s'occupent de compléter la toilette, le roi ordonne
+les grandes entrées, autrement dit le <i>grand lever</i>.
+On sait combien cet honneur était ambitionné et
+recherché des gens de cour.</p>
+
+<p>A mesure qu'un personnage se présentait dans
+l'antichambre, un des huissiers, le sieur de Rassé,
+après avoir pris son nom, le transmettait à voix
+basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au
+roi. Si Sa Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction
+avait lieu. Ainsi défilèrent successivement
+maréchaux de France, cardinaux et évêques,
+gouverneurs de province, présidents de parlements,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Tout à coup l'on entendit frapper discrètement
+un petit coup, suivi d'un second. Le duc de Beauvilliers
+s'était à peine détourné pour recevoir le
+nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute
+large comme pour un prince du sang. Alors, à la
+stupéfaction générale, l'on vit entrer tout de go,
+sans être le moins du monde annoncés:&mdash;Racine
+d'abord, puis Boileau, puis Molière, puis enfin
+l'architecte Jules Mansard.</p>
+
+<p>C'était une surprise ménagée par Louis XIV à
+tous ces grands seigneurs, si fiers d'être admis en
+sa présence. Il voulait leur faire comprendre
+que le génie doit marcher de pair avec la naissance
+et les plus hautes dignités.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Cependant le roi se trouvait engagé dans les
+grands apprêts de sa toilette. Il mit ses bas et
+agraffa ses jarretières de diamants. Un officier lui
+passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers.
+Puis deux pages, magnifiquement vêtus,
+enlevèrent les habits que Sa Majesté venait de
+quitter.</p>
+
+<p>Le déjeuner est prêt.</p>
+
+<p>Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa
+table.</p>
+
+<p>Deux officiers du gobelet apportent le service. Le
+Dauphin ôte son chapeau et ses gants, les remet
+au premier gentilhomme de la chambre, et donne
+la serviette au roi.</p>
+
+<p>Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe
+les viandes dont un gentilhomme fait l'essai, avant
+d'en servir au roi. Quand Sa Majesté manifeste
+le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie
+aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre
+au buffet deux carafes de cristal contenant, l'une
+du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce double breuvage.
+Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté
+une coupe de vermeil dans laquelle elle verse à sa
+guise de l'eau et du vin. Et, après avoir bu, elle
+reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette
+pour essuyer ses lèvres.</p>
+
+<p>Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la
+Salle et de Bontemps, quitte sa robe de chambre
+et sa veste de nuit. Il remet sa bourse à Bontemps,
+qui la transmet à François de Belloc, pour être
+renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde
+spéciale.</p>
+
+<p>Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise.</p>
+
+<p>L'honneur de la servir appartient de droit à
+un fils de France ou, en son absence, à un prince
+du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir
+encore cette fonction.</p>
+
+<p>Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre
+sa soubreveste; puis on apporte la veste, l'épée
+et le ruban bleu, avec les croix du Saint-Esprit et
+de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis
+de la Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse,
+et lui passe une riche cravate de dentelle qu'Elle
+attache elle-même. Enfin le sieur de Saint-Michel
+lui présente sur une salve ou plateau d'argent,
+trois mouchoirs bordés de points, dont Elle prend
+un ou deux.</p>
+
+<p>Le roi repasse alors derrière la balustrade,
+s'agenouille et dit une prière. Les cardinaux et les
+évêques présents l'accompagnent à voix basse.</p>
+
+<p>On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire
+le rideau en avant et au pied.</p>
+
+<p>Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux
+des ambassadeurs qui en ont fait la demande. Il se
+place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les princes
+du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le
+duc de la Rochefoucauld, et le marquis de la Salle.
+Ensuite il ordonne qu'on introduise l'ambassadeur
+d'Espagne.</p>
+
+<p>L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond
+salut; après quelques pas, un second salut aussi
+respectueux; et, une fois arrivé devant Sa Majesté,
+un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se
+lève, se découvre et salue; puis il remet son chapeau
+et se rassied. Cependant l'ambassadeur, qui a
+commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les
+princes du sang font de même.</p>
+
+<p>L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à
+reculons, en s'inclinant profondément à trois reprises
+différentes.</p>
+
+<p>Un lieutenant général, commandant une des
+provinces du royaume, fut ensuite introduit pour
+prêter le serment d'office. Ayant remis son épée,
+son chapeau et ses gants à un officier de la chambre,
+il s'agenouilla et, les mains placées dans celles
+du roi, lui jura obéissance et fidélité.</p>
+
+<p>Ce fut la fin de la cérémonie des grandes
+entrées.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Louis XIV s'était levé en prononçant à haute
+voix ces mots: «<i>Au Conseil!</i>»</p>
+
+<p>Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient
+plusieurs officiers de service, et leur donna
+ses ordres pour le jour. Il dit à l'évêque d'Orléans,
+premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi,
+au lieu de dix heures et demie, comme il en avait
+eu l'intention; au marquis de Sivry, son premier
+maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son appartement
+particulier, et souperait au <i>Grand Couvert</i>; à
+Bontemps, qui lui présentait sa montre et son reliquaire,
+qu'il visiterait le jeu de paume; à l'officier
+de la garde-robe, qu'il ferait un tour de promenade
+après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau.</p>
+
+<p>Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que
+recouvrait un tapis de velours vert. Le Dauphin,
+les ministres et autres grands personnages se
+rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La
+discussion commença, et Louis XIV ne laissa passer
+aucune affaire sans l'avoir mûrement examinée,
+sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il
+pour toutes les ordonnances qu'il discutait article
+par article; jamais il n'a signé une lettre sans se
+l'être fait lire.</p>
+
+<p>Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et,
+en passant, donna le mot d'ordre aux gendarmes,
+aux dragons et aux mousquetaires.</p>
+
+<p>Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent
+un motet composé par l'abbé Robert.</p>
+
+<p>A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main,
+vint annoncer que le dîner était servi. Le roi y fit
+honneur, selon son habitude, car il était doué d'un
+robuste appétit.</p>
+
+<p>Après le repas, ayant reçu son manteau des
+mains du maître de la garde-robe, il descendit
+dans la cour de marbre, au milieu d'une double
+haie de seigneurs, rangés de chaque côté de
+l'escalier, monta dans son carrosse et se rendit
+au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps
+avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du
+Maine.</p>
+
+<p>De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame
+de Maintenon, et la trouva en grande conversation
+avec Racine et Boileau. Il s'agissait de l'art théâtral.
+Racine, qui possédait son sujet à plein fond,
+l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que
+Louis XIV, pris au charme, faillit oublier l'heure
+du souper. Il était près de dix heures lorsqu'il
+sortit pour se rendre au grand Couvert.</p>
+
+<p>A son entrée dans le salon, toutes choses étant
+disposées, les plats furent dressés à l'instant même.
+Ayant pris place, le roi dit au Dauphin et aux
+princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la
+table, où chacun des augustes convives trouva,
+debout derrière son siège, un gentilhomme pour
+le servir.</p>
+
+<p>Après la récitation du <i>bénédicité</i> par le grand
+aumônier, et la présentation de la serviette par le
+Dauphin, le souper commença. On a vu plus haut
+le cérémonial en usage pour la distribution du
+manger et du boire. Ces formalités ne variaient
+pas. Seulement, au grand couvert, le service était
+fait par un personnel beaucoup plus nombreux,
+et l'on y déployait un luxe, un apparat des plus
+imposants. Quant aux menus, ils étaient toujours
+composés de même.</p>
+
+<p>Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens
+potages, quatre petits potages, hors-d'&#339;uvre;&mdash;deux
+grandes entrées, deux moyennes entrées
+six petites entrées, hors-d'&#339;uvre;&mdash;deux grands
+plats de rôt, deux plats de rôt, hors-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>A souper, le même nombre de plats, mais deux
+potages en moins.</p>
+
+<p>Plusieurs morceaux de musique furent exécutés
+pendant le repas auquel assistait un groupe
+d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout
+ou occupant des sièges autour de la table.</p>
+
+<p>Le Roi se leva et, après les grâces dites par
+l'aumônier, passa dans le grand salon. Là, il
+s'entretint familièrement avec quelques personnes,
+puis salua les dames, et rejoignit sa famille.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Cependant les préparatifs se faisaient pour
+le coucher. On apportait la collation de nuit; on
+mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette de
+Sa Majesté.</p>
+
+<p>Minuit sonne!</p>
+
+<p>Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule,
+entre dans sa chambre: c'est le <i>grand coucher</i>.</p>
+
+<p>Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au
+marquis de la Salle, et tandis qu'il détache le
+ceinturon de son épée par devant, la Salle le
+détache par derrière. L'épée est placée sur la table
+de toilette.</p>
+
+<p>Pendant que l'aumônier récite à voix basse des
+oraisons, le Roi s'agenouille et prie. Ensuite, précédé
+toujours d'un huissier qui fait faire place, il
+s'approche de son fauteuil, donne sa montre et
+son reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de
+Chartres pour porter le bougeoir, ce qui était,
+comme on le sait, une très haute faveur.</p>
+
+<p>Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte
+son justaucorps. Puis s'étant assise, Bontemps et
+Bachelin détachent les jarretières; deux valets
+déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un
+bas. Un page de la chambre à droite, un page de
+la chambre à gauche, lui mettent chacun une pantoufle.
+Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un
+valet de chambre enveloppe dans une toilette de
+taffetas rouge. Le Dauphin présente ensuite la
+chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé
+sa robe de chambre, fait une révérence à la compagnie.</p>
+
+<p>Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs,
+passez.»</p>
+
+<p>La foule s'écoule.</p>
+
+<p>Nous voici au <i>petit coucher</i>. Il n'est resté que les
+princes et ceux qui le matin ont assisté au petit
+lever. Le Roi, assis sur un pliant, est peigné par
+un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld
+lui présente, sur un plat d'argent, un bonnet de
+nuit avec deux mouchoirs unis; le duc de Beauvilliers
+lui apporte, entre deux assiettes de vermeil,
+une serviette dont un coin est mouillé, et avec
+laquelle le Roi se lave et s'essuie le visage.</p>
+
+<p>Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure
+du lever. Tout le monde se retire. Seul, le médecin
+et le chirurgien demeurent quelques instants. Après
+leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les
+rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé
+pour lui dans la même chambre.</p>
+
+<p>Silence profond jusqu'au lendemain.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits
+de l'école libérale, ce qui a excité outre
+mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont vu ou
+voulu voir qu'une mascarade, là, où se révèle bien
+clairement une idée politique profonde, un instrument
+de règne puissant.</p>
+
+<p>En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste
+hiérarchie de rangs, de préséances et de fonctions,
+où tout était réglé comme les heures sur un cadran,
+mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait,
+rapportait gros au titulaire, que Louis XIV
+tint en haleine toutes les ambitions, toutes les
+convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa noblesse
+dans les mains, et par sa noblesse, le royaume,
+si bien qu'un jour il a pu dire:</p>
+
+<p>«<i>L'État, c'est moi!</i>»</p>
+
+<p>Naturellement cela ne faisait pas le compte de
+nos égalitaires; aussi quand Louis Courier eut écrit:
+«L'étiquette est la muraille de Chine des Tuileries
+et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple»,
+la chose fut aussitôt répétée par les journaux, colportée
+dans toute la France, criée sur tous les
+toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En admettant
+même que le mot soit spirituel, toujours
+est-il qu'il est faux, complètement faux. L'étiquette
+n'existait en réalité que pour le cérémonial de
+cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait
+jamais au peuple.</p>
+
+<p>Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient
+pas été admis à adresser la parole au Roi,
+alors qu'il sortait de ses appartements pour se
+rendre soit à la promenade, soit au conseil des
+ministres ou ailleurs. Mais voici une pauvre vieille
+femme qui, un placet à la main, aborde Louis XIV,
+se rendant à la chapelle de Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous, fit brusquement un capitaine
+des gardes. On ne parle pas au Roi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, on parle au Roi, reprit
+Louis XIV d'un ton sévère. Cette femme a un placet
+à me présenter.</p>
+
+<p>Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa
+requête, à laquelle il fut répondu favorablement,
+le lendemain même. Voltaire qui rapporte le fait
+ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on
+lui adressait dans une cassette dont lui seul avait
+la clef.</p>
+
+<p>Passant seul un matin dans un appartement peu
+fréquenté du château de Versailles, il y vit un ouvrier
+qui, monté sur une échelle, détachait une
+magnifique pendule. Le parquet ciré était très
+glissant et le Roi, consultant beaucoup plus les lois
+de l'équilibre, que les règles de l'étiquette, tint le
+pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le
+plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier
+n'était qu'un hardi voleur, qui emporta la
+pendule. Le soir, on raconta l'aventure dans les
+petits appartements, et le Roi en rit tout le premier;
+il ordonna même de ne point poursuivre le coupable.</p>
+
+<p>Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à
+la chasse, vit une pauvre femme qui tâchait de faire
+sortir son ânesse d'un fossé où elle était tombée.
+Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal
+sur pied.</p>
+
+<p>Autre fait:</p>
+
+<p>Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait
+de bienveillant et de flatteur pour sa création du
+jardin des Tuileries, chef-d'&#339;uvre de grandeur et
+d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce
+dont les courtisans se montrèrent très scandalisés.</p>
+
+<p>«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre
+est heureux de me voir content.»</p>
+
+<p>Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles.
+Aujourd'hui&mdash;par ce bienheureux temps
+de liberté, d'égalité et de fraternité, qui court&mdash;nous
+serions curieux de savoir de quelle façon
+seraient reçus le jardinier de l'Elysée ou le jardinier
+des Tuileries, s'ils s'avisaient jamais l'un ou
+l'autre de sauter au cou de M. le Président de la
+République ou de M. le préfet de la Seine.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion
+de la cassette du Roi:</p>
+
+<p>Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un
+mémoire sur l'utilité qu'il y aurait à convertir l'ancien
+rempart en un boulevard devant servir de
+promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire,
+nommé Louis Pasquier, contrôleur au sel, signalait
+également quelques abus administratifs et en
+sollicitait le redressement.</p>
+
+<p>Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé,
+écrivit en marge du Mémoire: <i>A renvoyer au prévôt
+des marchands, Claude Le Peletier.&mdash;L'auteur
+ferait un excellent échevin!...</i></p>
+
+<p>Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la
+fâcheuse idée d'adresser une copie de son Mémoire
+au lieutenant-général de police. Le magistrat qui
+dirigeait alors cette administration, s'appelait
+Gabriel Nicolas de la Reynie. C'était un homme de
+grand talent, un administrateur vraiment habile,
+mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives.
+La Reynie examina avec la plus grande attention
+le document administratif qui lui était soumis.
+La lecture achevée, le lieutenant-général de police
+prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs
+avec rapidité.</p>
+
+<p>Voici ce que contenait ce papier, écriture et
+imprimé: <i>L'exempt Sarrazin conduira aujourd'hui,
+17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé Louis
+Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du
+Roy</i>.</p>
+
+<p>Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire
+des embellissements de Paris, n'était pas un conspirateur
+bien redoutable. Le trône de France n'était
+pas mis en péril par la franchise spirituelle du
+contrôleur du grenier à sel, dont toute l'intervention
+dans la politique s'était bornée à écrire que
+Paris pouvait être plus heureusement éclairé et
+mieux assaini.</p>
+
+<p>Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis,
+et le contrôleur méditait dans sa prison sur le
+malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie, et l'inconvénient
+d'avoir mis un peu trop de sel dans un
+mets administratif que nos magistrats n'assaisonnent
+guère de cette façon.</p>
+
+<p>Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur
+et parrain le duc de Gesvres. Etonné de
+l'absence de son filleul, il en chercha la cause et
+finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque.</p>
+
+<p>A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à
+Louis XIV, qui fit mander le lieutenant-général de
+police.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté,
+d'un nommé Louis Pasquier?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire
+en prison cet <i>écrivailleur</i>, pour s'être permis d'insulter
+le gouvernement de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Entendons-nous, monsieur de la Reynie:
+serait-ce pour ce Mémoire que vous avez emprisonné
+son auteur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le lieutenant-général de police,
+continua Louis le Grand d'un ton sévère, je vous
+ai choisi pour faire respecter mon gouvernement,
+non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier
+est l'&#339;uvre d'un fidèle sujet, d'un homme de
+talent et de c&#339;ur; mon devoir sera de récompenser
+celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir
+injustement.&mdash;Allez bien vite réparer votre faute,
+et gardez-vous désormais de tirer sur les soldats du
+Roi...</p>
+
+<p>De la Reynie s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>Le lieutenant-général de police se fit conduire
+dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait
+le For-l'Evêque.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le
+magistrat au prisonnier; permettez-moi de vous
+reconduire dans mon carrosse à votre domicile.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel,
+<i>l'écrivailleur</i> Louis Pasquier, était élu à l'unanimité,
+moins sa voix, échevin de la bonne ville de
+Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait
+emprisonner.</p>
+
+<p>Quelques jours après cette nomination, il y avait
+fête à l'Hôtel de ville. Dans le cabinet qui précède
+la grande salle des prévôts, deux hommes
+parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général
+de police, l'autre l'échevin Louis Pasquier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier
+du magistrat, un échevin vaut un lieutenant-général
+de police, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon, maître Pasquier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous réclamer le payement d'une dette.
+Tenez, reconnaissez-vous ce billet?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nie jamais ma signature, répliqua le
+lieutenant-général de police.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que
+vous viendrez vous acquitter à sept heures du matin,
+derrière le clos des Chartreux.</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai avec ce qu'il faut pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une galanterie dont je vous tiendrai
+compte.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, le lieutenant-général de police
+et l'échevin assistaient au souper du Roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à
+chaque instant sa main gauche sur son bras droit?
+demanda Louis XIV au duc de Gesvres.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui
+a faite l'échevin Pasquier.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant
+à l'échevin, allez serrer la main du lieutenant-général
+de police, celle que vous n'avez pas endommagée.</p>
+
+<p>«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je
+ne vous ai pas fait magistrats pour tirer l'épée,
+mais bien et uniquement pour utiliser au profit de
+la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.»</p>
+
+<h3><a id="LA_POLITESSE"></a>LA POLITESSE</h3>
+
+<p>«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la
+société qui s'est formée de son temps que l'Europe
+a dû la politesse et l'esprit de sociabilité qu'on y
+a vus régner depuis.»</p>
+
+<p>Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles
+à un tel degré de splendeur que l'Europe la reconnut
+désormais comme l'arbitre du bon goût, des
+grâces et des belles manières, comme le type, le
+prototype des bienséances dans le monde. Aujourd'hui
+même, après deux siècles révolus, quand il
+s'agit de beau langage, de questions de haute élégance,
+d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique,
+Versailles fait encore autorité.</p>
+
+<p>Nous aurons occasion de lui emprunter plus
+d'un modèle, plus d'un exemple.</p>
+
+<p>La politesse est une façon de s'exprimer ou
+d'agir qui suppose une culture suivie des qualités
+de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup de bonté
+et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit,
+de délicatesse, afin de pouvoir discerner à
+l'instant ce qu'il y a de mieux à faire, dans telle
+ou telle circonstance.</p>
+
+<p>Etre affable et prévenant envers tout le monde,
+ne montrer ni raideur, ni obséquiosité avec ses
+supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses inférieurs,
+constitue une des obligations de la politesse.</p>
+
+<p>Elle s'impose à nous dans la vie privée comme
+dans la vie publique, dans les rapports d'intérieur
+ou de famille, comme dans ceux du dehors.</p>
+
+<p>Entre femme et mari, il existe une politesse qui
+les unit jusqu'à la fin. C'est un échange nécessaire,
+indispensable, d'égards et de bons procédés. Veut-on
+arriver à la somme possible du bonheur domestique?
+il faut alors s'astreindre, de part et d'autre,
+aux mêmes petits soins qu'avant le mariage.</p>
+
+<p>S'il vient à s'élever quelque différend, quelque
+contestation, que l'on se garde d'en rendre les
+enfants témoins: ce serait leur donner prise, et
+compromettre le respect et l'obéissance auxquels
+ils sont tenus.</p>
+
+<p>Cultivez leur c&#339;ur et leur esprit; inspirez-leur
+le sentiment des vertus morales; faites marcher de
+pair l'éducation et l'instruction, c'est-à-dire, joignez
+aux connaissances scolastiques celle du savoir-vivre,
+de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi
+formerez-vous des sujets qui vous feront honneur
+dans le monde.</p>
+
+<h3><a id="LE_TUTOIEMENT"></a>LE TUTOIEMENT</h3>
+
+<p>C'est une question très controversée que celle du
+tutoiement.</p>
+
+<p>Un mari et une femme, appartenant au grand
+monde, pourront bien se tutoyer dans l'intimité,
+mais jamais devant une tierce personne, et encore
+moins en public.</p>
+
+<p>Il est encore beaucoup de familles qui persistent
+à repousser cette circonstance atténuante de l'intimité.</p>
+
+<p>Autrefois, dans la classe bourgeoise et même
+parmi le peuple, les enfants ne tutoyaient pas leurs
+parents, et certes ils ne les aimaient pas moins
+pour cela. Mais vinrent les <i>Immortels principes</i>, qui
+supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette
+marque de respect.</p>
+
+<p>Le <i>vous</i> échappa à la guillotine, mais non pas à
+la proscription. Un traité de politesse présenté à la
+Convention, porte en toutes lettres:</p>
+
+<p><i>Article premier.</i>&mdash;La politesse de la République
+est celle de la nature.</p>
+
+<p><i>Article second.</i>&mdash;Il n'y a pas de <i>vous</i> dans la
+République; tous les citoyens sont des <i>tu</i>, des <i>toi</i>.</p>
+
+<p>Est-ce assez grotesque?</p>
+
+<p>Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper
+cette occasion de bon rire. Nous nous rappelons
+avoir vu jouer, sous la Restauration, une pièce intitulée
+<i>les Trois Innocents</i>, dans laquelle un des
+personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse,
+lui disait avec autant d'esprit que de bonheur:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne connais à vos genoux<br /></span>
+<span class="i0">Que <i>toi</i> de plus joli que <i>vous</i>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront
+beau dire. Il est tout au moins choquant d'entendre
+un jeune homme de vingt ans tutoyer son
+grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts
+ans, ou bien un oncle, une tante du même
+âge. L'on rencontre même aujourd'hui des gendres
+qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer
+leur belle-mère.</p>
+
+<p>Où s'arrêtera le progrès?</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>La politesse entre amis est surtout nécessaire.
+L'on se voit tous les jours, plusieurs fois même
+par jour;&mdash;raison de plus pour apporter dans ces
+entrevues une certaine réserve de ton et de manières.
+Le tutoiement conduit à une grande familiarité,
+laquelle mène à son tour à des brouilles
+plus ou moins fâcheuses.</p>
+
+<p>On fera donc bien de ne se point laisser aller à
+cette privauté de langage qui, du reste, n'est pas
+une preuve probante d'affection, d'une sincère et
+solide amitié. M<sup>me</sup> de Sévigné n'a jamais tutoyé sa
+fille, et Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi
+donc toujours, c'est ma vie, c'est mon âme
+que votre amitié...</p>
+
+<p>«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de
+celle que je sens pour vous; ce sont des terres
+inconnues...»</p>
+
+<p>Que d'autres personnages célèbres, qui furent
+liés entre eux d'une étroite amitié, ne pourrait-on
+pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il y a danger,
+et danger sérieux à notre époque, de trop se
+familiariser. Ce temps est si fertile en naufrages de
+toute sorte, que l'on s'y trouve exposé à de terribles
+avaries. Votre ami du jour peut être reconnu,
+le lendemain, pour un homme tout à fait indigne
+d'estime.</p>
+
+<p>Quelques conseils pour en finir avec les amis.</p>
+
+<p>Règle générale et sans exception:</p>
+
+<p>Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos
+amis, si vous ne voulez pas vous exposer à de
+fâcheux mécomptes.</p>
+
+<p>«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de
+l'antiquité, comme si vous deviez être un jour
+ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus tard
+vous deviez devenir amis.»</p>
+
+<p>Tout attaché qu'il nous paraisse, le c&#339;ur d'un
+ami peut changer. M<sup>me</sup> de Maintenon devait en
+avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a
+écrit ces mots: «On est souvent trompé par des
+amis de trente ans.»</p>
+
+<h3><a id="LE_COSTUME_OU_VETEMENT"></a>LE COSTUME OU VÊTEMENT</h3>
+
+<p>Le costume! cette science qui demande tant
+d'art et de goût, pour arriver à une simplicité savante,
+à cette espèce de laisser-aller, qui n'est point
+le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux,
+qui est presque du génie... Nos pères en avaient
+bien compris l'importance. Ils en avaient fait un
+tout complet jusque dans ses moindres détails.</p>
+
+<p>Rappelez-vous ces somptueux habits de velours
+ou de soie, ces vestes de drap d'or et de toile d'argent;
+cette cravate d'un tissu si fin, roulée nonchalamment
+autour du cou, pour laisser à la tête
+toute sa grâce et son balancement naturel; et ces
+manchettes en points d'Angleterre, ces jabots en
+point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus;
+et ces chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies,
+galons et diamants; et la poudre qui faisait
+la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de soie
+à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à
+boucles d'or; et ces riches épées, à la garde étincelante,
+si artistement travaillée.</p>
+
+<p>Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie
+sans nom. Nous avons jeté sur nos épaules un
+morceau de drap noir&mdash;habit ou redingote&mdash;qui
+nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement.
+Nos jambes, nous les insérons dans un
+double entonnoir, afin d'en dissimuler les grosseurs
+ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles,
+ma foi! elles nous font un pied en forme de
+sole. Et le chapeau, ce fameux tuyau de poêle, qui
+n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase la
+tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne
+dirait-on pas qu'il a été inventé pour résoudre un
+problème d'équilibre sur notre occiput?</p>
+
+<p>N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe
+à cet accoutrement, nous donne l'air d'un croque-mort,
+en deuil de quelqu'un ou de quelque chose.</p>
+
+<p>Quand on pense que toutes ces belles choses-là
+nous sont venues en ligne directe de la perfide
+Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux
+Caton: «Delenda est <i>Albion</i>!»</p>
+
+<p>Heureusement, nos femmes se sont gardées de
+nous suivre dans cette voie du laid et du ridicule.
+Elles créent, elles inventent tous les jours et à toute
+heure. Elles prennent partout, empruntent à tous
+les siècles et à tous les pays. La soie, le velours, le
+satin, le cachemire, les dentelles, les étoffes tramées
+d'or et d'argent, les diamants et les fleurs, sont par
+elles mis à contribution.</p>
+
+<p>Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette
+des femmes. Notre costume, à nous, est stéréotypé:
+toujours le même, à part quelques minces
+changements,&mdash;et le même pour tous!</p>
+
+<p>Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un
+millionnaire ou d'un descendant des Croisés
+ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou
+du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus
+en renom; moyennant cent écus, il vous fournira
+un habillement complet, tout pareil à celui de M. le
+baron de Rothschild ou de M. le président de la
+République. Or, quel est le bourgeois, quel est
+l'ouvrier, qui, pour cette modique somme, ne voudra
+pas se donner la satisfaction d'être mis comme un
+archimillionnaire, ou comme le chef de l'État?</p>
+
+<p>Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit
+luxe de vanité, et mieux encore, se livrer aux
+fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que l'on
+ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance
+et le savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux
+parvenus de la fortune, ainsi qu'aux parvenus des
+révolutions, de refaire de fond en comble leur
+éducation.</p>
+
+<p>Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser
+avec cette grande existence qui est venue les surprendre
+tout à coup; ils arriveront, à la longue, à
+façonner leur nature commune aux délicatesses et
+aux belles manières, qui sont chez ceux qui les
+possèdent le résultat des traditions de famille.</p>
+
+<h3><a id="TYPES_DE_LELEGANCE_PARISIENNE"></a>TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE</h3>
+
+<p>De tout temps, en France, un nom plus ou moins
+fantaisiste a servi à désigner ceux que l'élégance
+réelle ou la prétention au succès en ce genre,
+mettaient particulièrement en relief.</p>
+
+<p>On compte une très longue succession de ces
+types. Les raffinés, les mignons, les muguets, sous
+Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous la
+Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués,
+pendant la Régence; les hommes à bonnes fortunes,
+sous Louis XV et Louis XVI; les incroyables, les
+merveilleux du Directoire; les fashionables, et les
+dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe,
+les lions et les tigres dont nous allons nous
+occuper.</p>
+
+<p>Puis vinrent, après la révolution de Février, les
+daims, les gandins, puis les cocodès, puis enfin
+les gommeux, qui forment aujourd'hui la dynastie
+régnante.</p>
+
+<p>Cette dynastie se partage en deux branches;
+branche aînée&mdash;<i>Haute gomme</i>; branche cadette,&mdash;<i>gomme</i>.
+Jusqu'à présent, elles n'ont produit
+aucune célébrité marquante. Nous ne nous y
+arrêterons donc pas plus longtemps, et nous
+passerons aux <i>lions et tigres civilisés</i>.</p>
+
+<h3><a id="LIONS_ET_TIGRES_CIVILISES"></a>LIONS ET TIGRES CIVILISÉS</h3>
+
+<p>Le mot <i>lion</i>, venu du monde anglais, indique
+un personnage sorti de la ligne ordinaire par ses
+aventures, ses excentricités, sa beauté, ou simplement
+par un faste bizarre et hardiment exceptionnel.</p>
+
+<p>Le <i>tigre</i> se distingue par un luxe effréné, par sa
+mise, par son langage, et des manières qui ne
+sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de haute
+volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances
+sociales.</p>
+
+<p>Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde
+en tigres, le roi Georges IV et Brumell, surnommé
+le roi de Bath, sont encore cités comme les spécimens
+les plus remarquables de l'espèce. Ils
+luttaient entre eux d'excentricités les plus extravagantes.</p>
+
+<p>Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim
+tellement collant, qu'il fallait deux domestiques
+pour le précipiter dans ce double entonnoir, où il
+ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell
+se faisait coudre le sien (son pantalon) sur place.
+Si le tigre royal ornait son parc de temples et de
+mosquées, le tigre domestique mettait le feu à son
+château pour en chasser les rats. L'un dépensait
+des milliers de livres sterling pour entretenir des
+poissons dans un ruisseau bourbeux; l'autre, pour
+pêcher plus commodément les siens, lâchait les
+écluses de ses étangs et inondait dix lieues de
+pays.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues
+à ses chevaux; le roi de Bath coupait les oreilles
+aux siens. Georges IV s'habillait en chef écossais;
+le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout,
+et se promena un jour dans ce costume adamique
+à Saint-James-Park.</p>
+
+<p>Cette excentricité fut la dernière.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, dans une orgie, le tigre
+domestique osa dire au tigre royal: «Georges,
+sonnez pour avoir ma voiture!»</p>
+
+<p>Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là, plus
+que sa pâture habituelle, soit par toute autre raison,
+il accueillit fort mal cette innocente familiarité,
+lui qui en avait toléré d'autres que l'on n'oserait
+raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami;
+et quand il devint officiel que le brillant Brumell
+n'était plus l'heureux émule du roi, la faveur
+publique l'abandonna.</p>
+
+<p>A cette funeste nouvelle, ses créanciers le
+menacèrent de faire saisir ses revenus. Devant un
+commencement d'exécution, il s'enfuit à Boulogne-sur-mer,
+mettant ainsi la Manche entre lui et
+les poursuites de cette sotte espèce d'individus,
+qui s'imaginent que les dettes sont faites pour
+être payées! C'est là que s'est éteint le vieux
+beau, cet astre de la fashion britannique, entouré
+encore à son coucher des admirations de la
+foule:</p>
+
+<p>Le tigre s'était fait lion.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Après la mort de Brumell et celle de Georges IV,
+le trône de la mode demeura vide. Ce fut lord Byron
+qui s'en empara. Le dandysme anglais conserve
+encore ses belles traditions de luxe, et le cite
+comme l'un des plus grands novateurs, l'un des
+puissants génies en matière de goût et d'élégance.</p>
+
+<p>De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent
+le sceptre, parmi lesquels M. Haine tint le
+premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il avait
+tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que
+de son luxe et de ses prodigalités; on parlait de
+sa toilette en palissandre qu'il paya quarante mille
+francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le
+vîmes porter un habit vert-pomme, au printemps
+de 1825, et un habit feuille-morte, pendant l'automne
+de la même année.</p>
+
+<p>Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande
+splendeur de son luxe rejeta bientôt sur le continent.
+Quand vint le dernier jour de cette magnifique
+excentricité, lorsque les membres du jury
+furent appelés à prononcer sur les droits des parfumeurs,
+des tailleurs, etc., etc., dont il avait usé
+et abusé pendant son règne, des mystères incroyables
+se révélèrent: un seul tailleur (et il en
+occupait six) produisit un compte d'une année sur
+lequel figuraient quatre-vingt-quatre habits,&mdash;cent
+vingt-six pantalons,&mdash;trois cent cinquante-deux
+gilets blancs,&mdash;trois cent seize idem de fantaisie,&mdash;et
+deux mille trois cent cinquante cravates.</p>
+
+<p>Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes
+les cours de l'Europe ont accordé des lettres de
+naturalisation, fut assurément le comte d'Orsay,
+notre compatriote. D'un consentement unanime,
+on l'a proclamé le plus parfait modèle de l'espèce.
+Il n'appartenait à aucune école; ses créations, ses
+inventions fantastiques, déroutaient ses émules
+aussi bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il
+était toujours en avance sur eux.</p>
+
+<p>Surpris un jour par un violent orage, il n'eut
+d'autre ressource pour s'en préserver un peu, que
+d'emprunter une lourde capote à un invalide de la
+marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements
+ce drap grossier et rebelle, et lui imprimer le cachet
+de sa propre distinction, qu'il en fit un vêtement à
+la mode.</p>
+
+<p>Le véritable élégant procède de lui-même, il
+n'attend pas les inspirations de son tailleur.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment
+de la fortune fabuleuse qu'en fin de
+compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a des
+exigences de mouvement et de plaisir, des obligations
+forcées, qui ne permettent pas de distraire
+la moindre parcelle de son temps pour se livrer à
+d'autres occupations, à d'autres préoccupations
+que les siennes; on lui appartient corps et âme,
+on s'absorbe, on s'identifie complétement en
+elle.</p>
+
+<p>Confessons donc en toute humilité que le tigre
+pur sang n'existe pas en France. Contentons-nous
+des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et des
+lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières
+années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>En voici une esquisse assez complète:</p>
+
+<p>Nous avons eu David en costume romain, Garat
+avec ses cravates monstres, ses gilets microscopiques
+et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous
+eu <i>notre</i> tigre royal, dans la personne de Murat, si
+Napoléon n'eût réprimé ses goûts de parure somptueuse
+et théâtrale.</p>
+
+<p>«Allez mettre votre habit de maréchal de
+France, lui dit-il, le jour de l'entrevue des deux
+empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à
+Franconi.»</p>
+
+<p>Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes
+les coutures, le chef surmonté d'une toque, avec
+force plumes éclatantes et une grosse perle par
+devant.</p>
+
+<p>Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant
+assez bon tigre; mais son règne fut court. Il
+passa bientôt aux lions et conserva ce titre jusqu'à
+sa mort.</p>
+
+<p>Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à
+l'aide de sa fameuse canne et d'un habit bleu à
+boutons d'or. Il eut voiture et groom; il donna des
+déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents
+en un mois... Tout cela en pure perte!</p>
+
+<h3><a id="LA_LOGE_DES_LIONS"></a>LA LOGE DES LIONS</h3>
+
+<p>Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord
+appelée la <i>loge des mauvais sujets</i>. Les dames en
+particulier ne la désignaient pas autrement, ce qui
+ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup
+d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces
+jeunes gens, au nombre de huit, ne méritaient pas
+cette qualification, bien qu'ils affectassent des airs
+tout à fait <i>régence</i>.</p>
+
+<p>Venus parfois au théâtre, après une orgie de
+limonade ou d'eau sucrée, ils interrompaient la
+représentation par leurs rires ou leurs conversations
+à haute voix; mais le public se montrait si
+mal disposé à leur égard qu'ils durent changer
+de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent la prétention
+de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine;
+qu'ils se posèrent en juges et arbitres du bon goût.
+C'est de ce moment là aussi, que les figurantes du
+corps de ballet leur donnèrent ce nom de <i>lions</i> qui
+leur est resté.</p>
+
+<p>Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre
+épingles, les cheveux artistement bouclés, la fleur
+à la boutonnière, étalant avec affectation leurs
+gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune
+serin, jaune citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard
+pour les petits jours.</p>
+
+<p>Parmi eux figurait un journaliste du petit format,
+Lautour-Mezeray. Nous le signalons en toutes
+lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est lui
+qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur
+et d'une ampleur si disgracieuses. Il est mort préfet
+d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille avoir son
+âme... et ses pantalons!</p>
+
+<p>Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués
+les plus assidus de la loge. Gentilhomme parfait
+et de haute élégance, don Juan aussi heureux
+que prodigue, il savait répandre l'or avec une
+délicatesse exquise.</p>
+
+<p>Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à
+ses amis et aux premiers sujets du chant et de la
+danse, au foyer de l'Opéra, il fit circuler sur des
+plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes
+ou froides, de gâteaux et de bonbons, tout un
+assortiment de riches bijoux: broches, boucles
+d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour
+quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela
+dut faire; le lendemain, il n'était question que de
+cela dans Paris.</p>
+
+<p>Une autre fois, il assistait à une soirée chez un
+honnête bourgeois du Marais. Dans ce monde, les
+choses ne se pratiquent pas précisément comme
+au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se
+retirer est venue, on n'entend pas crier:&mdash;Les
+gens de monsieur le comte!&mdash;les gens de madame
+la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent
+pas, tenant sur leur bras la sortie de bal qu'on
+pose sur les épaules, en attendant que la voiture
+soit avancée.</p>
+
+<p>Non! tout se fait beaucoup plus simplement.
+La <i>bonne</i> de la maison apporte les chapeaux, les
+châles, les socques ou même les chaussons, que
+l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son
+bien, s'il le trouve; on se couvre, on s'emmitouffle
+de son mieux, pendant que le maître ou la maîtresse
+de la maison vous recommande,&mdash;suprême
+attention de son hospitalité!&mdash;de prendre garde
+au <i>chaud et froid</i>. Les trois quarts des invités s'en
+vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les
+temps douteux, il y a des files de parapluies en
+guise de files de voitures. Les plus huppés s'en
+retournent en fiacre.</p>
+
+<p>Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la
+séduction de s'épanouir en ces modestes logis, tout
+aussi bien que dans les salons les plus distingués.
+La beauté a des duchesses dans tous les quartiers
+et à tous les étages.</p>
+
+<p>C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire
+que le comte Gilbert des Voisins se trouvait
+dans l'antichambre de cette maison bourgeoise, où
+il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait
+d'offrir son bras à une jeune et jolie femme qui ne
+pouvait retrouver son châle.</p>
+
+<p>Le mari s'impatientait et la tançait de belle
+sorte: «C'était toujours la même chose!... Elle ne
+savait jamais où elle mettait ses affaires... son
+étourderie serait cause qu'il faudrait payer une
+heure de fiacre, quand une simple course aurait
+pu suffire... Et patati et patata...»</p>
+
+<p>La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle,
+souffrait péniblement de ces reproches de mauvaise
+humeur, faits en présence du cavalier accompli qui
+l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait
+son mari paralysait d'autant ses recherches. On y
+voyait d'ailleurs fort mal. Dans ces réunions à la
+bonne franquette, le salon n'est pas éclairé <i>a giorno</i>
+et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet
+fumeux.</p>
+
+<p>«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert,
+au moment où le mari sans vergogne déplorait
+les quelques sous de dépense en plus que sa
+femme allait lui occasionner. Là-dessus, sortant
+de son portefeuille un billet de cinq cents francs,
+le gentilhomme le roula entre ses doigts; puis,
+l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature,
+la dame qui retrouva son châle.</p>
+
+<p>Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son
+intention, éblouit la candide bourgeoise. Elle se
+sentit superbement vengée de l'humeur parcimonieuse
+de son mari; aussi, en descendant l'escalier,
+la main qui avait tenu l'allumette fut-elle
+récompensée par la pression reconnaissante et
+émue d'une petite main qui tremblait.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>La loge des lions s'ouvrait rarement pour des
+dames. Or il advint qu'un jour,&mdash;c'était un mardi
+gras,&mdash;elle se trouva exclusivement occupée par
+des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels?
+où diable avaient-ils passé? Mystère et chuchotement
+général. Cependant la représentation
+de <i>Gustave III</i> n'en poursuivait pas moins son
+cours.</p>
+
+<p>Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent
+huit ours se tenant gravement par la
+main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent vers la
+rampe et saluent le public; puis, se mêlant au
+groupe des danseurs, ils prennent part assez gauchement
+au galop général. De temps à autre on
+voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière;
+cette patte, qui n'était pas toujours lancée
+en mesure, avait subi le contact un peu rude d'un
+pied de figurant.</p>
+
+<p>La plaisanterie n'eût pas été complète si le public
+n'avait pas su à qui il avait affaire. Voici donc
+que nos ours se réunissent en troupe, prennent
+leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche
+un énorme éventail, se mettent à en jouer avec
+toute la désinvolture d'une marquise de l'ancien
+régime:</p>
+
+<p>Les lions s'étaient faits ours!</p>
+
+<p>Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus
+vifs applaudissements.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Revenons aux tigres.</p>
+
+<p>L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est
+encore celle des auteurs et des artistes; mais bien
+qu'elle réunisse les physionomies les plus tranchées,
+les penchants les plus bizarres, les barbes
+les plus splendides, elle n'offre aucun type complet.
+On peut citer feu Pradier, le sculpteur, que
+tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc,
+et en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon,
+pêcher des goujons sur les bateaux amarrés le
+long du quai Voltaire.</p>
+
+<p>Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre
+de tigre qu'à l'aide de nombreuses chaînes d'or et
+de boutons plus nombreux encore, égarés dans les
+volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait
+à un Mondor de l'ancien répertoire.</p>
+
+<p>Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent
+de se singulariser par un déguisement perpétuel?
+Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler
+à un <i>vieux de la vieille</i>; Duret, à un Arabe, etc.,
+etc. Ces nuances-là échappent à la foule, qui a
+besoin d'être frappée profondément par une façon
+d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des
+procédés qui s'adressent à son imagination, la
+soulèvent d'étonnement, la séduisent et l'entraînent
+d'admiration.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la
+hauteur du tigre britannique.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="DU_SALUT_ET_DE_SON_IMPORTANCE" id="DU_SALUT_ET_DE_SON_IMPORTANCE">DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE</a></h2>
+
+<p>Le salut a une haute importance dans les relations
+sociales; c'est la pierre de touche qui sert à
+reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme sans
+éducation.</p>
+
+<p>Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le
+sexe des personnes auxquelles il s'adresse.</p>
+
+<p>Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre
+promenade, saluez le premier les gens de votre
+connaissance, et n'allez pas calculer la valeur de
+votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau
+venu, toutes ces distinctions, ces façons de s'y
+prendre, qui sont d'un homme mal élevé.</p>
+
+<p>Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse?
+répondez-y avec empressement, quand bien
+même il émanerait d'une personne inconnue, que
+vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le
+monde. Le prince de Condé avait pour principe
+que l'on doit toujours rendre politesse pour politesse.</p>
+
+<p>Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait
+ce beau pont dont la ville est si fière qu'elle en
+a fait une chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Sur le pont d'Avignon<br /></span>
+<span class="i0">L'on y danse tout en rond...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>le prince reçut de belles révérences de quelques
+demoiselles qui le regardaient passer, et y répondit
+par un salut plein de courtoisie. Un de ses compagnons
+lui ayant dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, Monseigneur, que vous saluez
+là des femmes bien légères!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut
+un autre, et de la sorte je ne suis pas exposé à ne
+pas saluer les honnêtes femmes.</p>
+
+<p>C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple
+du roi Louis XIV qui ne passa jamais devant une
+femme,&mdash;fût-elle de la domesticité du château,
+sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand
+roi!» s'écriait M<sup>me</sup> de Sévigné, voulant dire par
+là un roi bien élevé. En fait de royauté, c'est même
+chose.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>La question du salut a donné lieu à de nombreuses
+controverses. On s'en est occupé au Jockey-Club,
+et voici comment elle fut résolue d'un
+commun accord:</p>
+
+<p>«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut
+lorsque deux hommes, accompagnés chacun d'une
+dame, se rencontrent sur les degrés d'un escalier?»</p>
+
+<p>C'est évidemment à celui des deux qui tient à
+passer pour le mieux élevé. C'est de ce principe,
+à l'époque où nous sommes, qu'il faut nécessairement
+s'inspirer dans les relations du monde.</p>
+
+<p>Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans
+les corps constitués; il ne peut donc résulter pour
+personne, en dehors des fonctions officielles,
+l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut
+résulte du désir de manifester tout à la fois le respect
+d'autrui et l'oubli de soi.</p>
+
+<p>Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang
+modeste saluât le premier celui qui appartenait à
+une classe supérieure; aujourd'hui aucune prééminence
+n'est imposée par l'organisation sociale.
+Il n'y a plus que la supériorité individuelle qui
+établisse une différence. Mais comment la déterminer,
+par exemple, entre un avocat, un médecin,
+un professeur, un millionnaire honnête, un
+manufacturier, un armateur, un grand artiste, un
+écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant
+par caractère et par position? Nul n'oserait
+prononcer, tous sont également honorables.</p>
+
+<p>Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir
+devant son seigneur; aujourd'hui il n'y a plus de
+seigneur; plus on a de valeur, moins on doit paraître
+le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte
+de dignité et de modestie; c'est faire preuve d'une
+certaine abnégation de fierté, et même souvent
+d'orgueil, ce qui est de bon goût.</p>
+
+<p>Remarquez bien que sur dix personnes qui se
+posent et attendent qu'on prenne à leur égard l'initiative
+du salut, neuf cèdent à des prétentions non
+justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis
+d'hier, des gens de condition douteuse et qui
+veulent se donner un air de rang, une importance
+qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre
+chez un homme de race et de grande éducation.</p>
+
+<p>Il existe des procédés de convenance entre gens
+comme il faut, que le simple bon sens indique et
+explique sans avoir besoin d'étudier le cérémonial.
+Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un
+escalier, l'une montant, l'autre descendant, celle
+qui, après avoir pris sa droite, se trouve du côté
+de la muraille, devra se ranger pour laisser passer
+l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la
+rampe.</p>
+
+<p>Pour nous résumer, disons que, si deux hommes
+qui se connaissent et se rencontrent, le mieux
+élevé sera toujours le plus empressé à saluer le
+premier.</p>
+
+<p>Si un homme rencontre une femme qui est de sa
+société habituelle, il saluera le premier; s'il n'est
+pour elle qu'une simple connaissance, il attendra
+au contraire, qu'elle le salue.</p>
+
+<p>Et maintenant que cette question du salut est
+vidée, rappelons quelques faits historiques où il
+a joué un rôle considérable.</p>
+
+<p>En Suisse, le tyran <i>Gessler</i> fait placer son chapeau
+sur un poteau portant une inscription qu'ordonne,
+sous peine de mort, à tout passant de
+s'incliner et de se découvrir devant cet emblème
+du pouvoir. <i>Guillaume Tell</i>, indigné, se révolte et
+refuse le salut; il en appelle aux armes, renverse
+le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la
+liberté de l'Helvétie.</p>
+
+<p>Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé
+du sujet, lui a dû son plus beau chef-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui
+dont la fortune a pour origine un coup de chapeau
+donné par un de ses aïeux. Un roi d'Espagne&mdash;son
+nom nous échappe&mdash;étant un jour à la chasse
+avec un de ses courtisans, fut contraint de se retirer
+dans une chaumière pour éviter la pluie qui
+tombait à torrents. Le toit de la chaumière était
+en si mauvais état que l'eau passait à travers.</p>
+
+<p>Touché de la situation désagréable de son compagnon,
+situation à laquelle s'ajoutait encore un
+rhume très violent, le roi lui dit: <i>Couvrez-vous!</i>
+Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse
+un décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne,
+afin qu'il ne fût pas dit qu'un sujet de <i>Sa
+Majesté</i> catholique eût manqué à la <i>majesté</i> du
+trône, avec l'assentiment du roi.</p>
+
+<p>L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait
+la politesse du salut. Le sort lui devait bien de l'en
+récompenser dignement un jour; c'est ce qui arriva
+dans les dernières années de son règne.</p>
+
+<p>Les finances étaient alors complètement épuisées,
+la France ruinée et aux abois. Déjà la noblesse
+avait dû vendre son argenterie, et le Roi, le Grand
+Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne
+à la Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.</p>
+
+<p>Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence
+à Paris d'un fameux banquier, nommé <i>Samuel
+Bernard</i>, le Rothschild de ce temps-là, et qui jouissait
+d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait
+sauver le Roi et le royaume; mais on lui
+avait si souvent manqué de parole, qu'il ne voulait
+plus donner ni fonds, ni papier.</p>
+
+<p>En vain Desmarets lui représentait l'urgence,
+l'excès des besoins de l'État; en vain essaya-t-il de
+le toucher au c&#339;ur avec les grands mots de patrie,
+du salut du royaume, etc. Un financier ne
+connaît que les chiffres, il n'est sensible qu'aux
+signatures et aux endos de bon aloi:&mdash;Samuel
+demeurait inébranlable.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a
+que lui, que lui seul, qui puisse nous tirer de là;
+mais il faudrait peut-être que Votre Majesté lui
+parlât elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le
+de ma part à venir me trouver à Marly, je lui parlerai.</p>
+
+<p>Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la
+promenade. Louis XIV, du plus loin qu'il le vit,
+lui <i>ôta son chapeau</i> et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu
+Marly... Venez, nous allons le visiter ensemble.</p>
+
+<p>Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver
+d'expressions capables d'exalter un prince si bon,
+si grand, si affable, si généreux, etc. Il courut offrir
+au contrôleur-général ses caisses, ses billets,
+son crédit et sa signature sur toutes les banques
+de l'Europe, ne cessant de répéter à tout venant:
+«Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie,
+mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté
+son chapeau!!!»</p>
+
+<p>Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.</p>
+
+<h3><a id="LA_POIGNEE_DE_MAIN"></a>LA POIGNÉE DE MAIN</h3>
+
+<p>Tandis que le salut s'envoie respectueusement à
+distance, la poignée de main, familière de sa nature,
+se distribue à bout portant&mdash;et à bout de
+champ.</p>
+
+<p>Elle a cela de commun avec le tutoiement,
+qu'elle est comme lui un vrai trompe-l'&#339;il. Elle
+semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout
+dévoué».&mdash;Eh bien! ne vous fiez pas trop à
+cette affirmation; vous pourriez avoir à vous en
+repentir.</p>
+
+<p>Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée
+de main jouissait d'une juste considération. Elle
+avait la force d'un contrat réputé inviolable. L'on
+se montrait plus fidèle à un engagement pris de la
+sorte, qu'à un engagement par écrit.</p>
+
+<p>Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il
+fait dire à Gros-René, dans <i>le Dépit amoureux</i>:</p>
+
+<p>«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme
+nous, est chose bientôt faite. Je te veux, me veux-tu?»</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">MARINETTE</span></p>
+
+<p>Avec plaisir!</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">GROS RENÉ</span>, <i>tendant la main</i>:</p>
+
+<p>Touche, il suffit.</p>
+
+<p>Marinette touche et le mariage est conclu; et
+cette étreinte l'emportera sur la paille qu'ils veulent
+rompre et qu'ils ne rompront pas.</p>
+
+<p>Mais alors la poignée de main n'avait rien de
+commun avec cette chose banale, importée en
+France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité
+même, a perdu toute valeur.</p>
+
+<p>Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au
+beau sexe; et c'est d'autant plus à regretter,
+qu'en dehors de sa familiarité de mauvais goût, il
+se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout
+au plus tolérable chez une femme d'un certain âge.
+Au moins peut-il avoir l'air, en pareille circonstance,
+d'être une preuve de bienveillance et d'affection
+véritable.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal,
+couvrez votre fille bien-aimée de votre sauvegarde,
+qui suivez avec une attentive sollicitude tous ses
+mouvements, veillez bien au contact magnétique,
+à cette étreinte de deux mains qui se parlent et
+se répondent à la muette, qui, grâce à l'agitation
+de la contredanse, et surtout à l'emportement
+du <i>galop</i>, peuvent se dire sans que personne l'entende:
+«Je vous aime!&mdash;M'aimez-vous?»</p>
+
+<p>Mères prudentes, surveillez le langage des mains!</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="LES_VISITES" id="LES_VISITES">LES VISITES</a></h2>
+
+<p>Les visites sont un des devoirs les plus importants
+de la société.</p>
+
+<p>Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires,
+les autres que l'on rend de son plein gré et à ses
+heures.</p>
+
+<p>Au nombre des premières il faut ranger:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Les visites de digestion qui ont lieu dans la
+huitaine, à la suite d'un déjeuner ou d'un dîner
+prié. Si un motif quelconque vous empêchait de
+remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Avez-vous accepté une invitation à un grand
+bal ou à une grande soirée? vous êtes tenu à rendre
+visite, dans les huit jours, à la personne qui vous
+a fait cette politesse.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Apprenez-vous qu'un événement heureux est
+arrivé à un de vos amis ou une personne de votre
+connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt est
+le mieux.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Les visites de condoléance pour témoigner de
+la part qu'on prend à la mort de quelqu'un, se font
+aux amis intimes, le jour même de l'enterrement;
+pour toute autre personne, quinze jours au plus.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Les visites de noces doivent être rendues dans
+la quinzaine au père et à la mère qui vous ont
+invité à la bénédiction nuptiale de leur enfant.
+Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour
+la leur rendre.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Les visites du jour de l'an ont lieu le jour
+même, pour les père et mère, oncle et tante, frère
+et s&#339;ur aînés; c'est la veille que l'on va voir les
+grands parents.</p>
+
+<p>Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou
+déposez votre carte.</p>
+
+<p>On a les huit premiers jours de janvier pour
+faire sa visite à ses amis, et la quinzaine pour les
+personnes moins intimes.</p>
+
+<p>Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver
+de bonnes relations.</p>
+
+<p>Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une
+toilette soignée, pour les hommes comme pour les
+femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de
+celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans
+quoi vous vous exposeriez à vous trouver en faute.
+L'on est si friand d'innovations en France, que
+tout y change souvent, du soir au matin:&mdash;Modes
+et gouvernement.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Il est généralement reçu dans la Société de ne pas
+faire de visites avant trois heures, et après six heures.</p>
+
+<p>Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de
+gêner la maîtresse de la maison dans les apprêts
+de sa toilette; et trop tard, de la déranger également.
+Un peu de répit est toujours nécessaire
+avant le dîner. En outre, il est bon de ne pas se
+donner l'air d'un parasite en quête.</p>
+
+<p><i>Règle générale</i>: Ne dérangeons jamais personne
+à l'heure de son dîner, et encore moins pendant
+son dîner.</p>
+
+<p>Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un
+jour qu'il était allé rendre visite à un surintendant
+des finances. Il fut reçu de fort mauvaise grâce et
+à peine reconduit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui
+dit le financier, si je ne vous accompagne pas jusqu'à
+votre carrosse, mais vous savez, il est l'heure
+<i>dînatoire</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et
+de plus, la rue est fort <i>crotatoire</i>.</p>
+
+<p>Autre preuve:</p>
+
+<p>Henri II, prince de Condé et père du grand Condé,
+s'était rendu à la Ferté-Milon pour y affermer une
+de ses terres, la terre de Muret. Il était midi, quand
+le prince se présenta en habit de voyage chez le
+tabellion de l'endroit, M<sup>e</sup> Arnould Cocault. Arnould
+dînait, et sa femme, qui était sortie de table, se
+trouvait sur le pas de la porte, attendant que le
+garde-notes eût fini son repas.</p>
+
+<p>Le prince demanda maître Arnould.</p>
+
+<p>&mdash;Y <i>daine</i>, répondit la chère femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourrait-on pas lui parler?</p>
+
+<p>&mdash;Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y
+parle pas.</p>
+
+<p>Le prince insiste:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que non, encore une fois; il faut
+qu'Arnould daine; assisez-vous sur c'banc, en
+attendant.</p>
+
+<p>Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et
+dit au tabellion de dresser un bail pour la terre de
+Muret.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le fondé de pouvoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vos nom et prénoms?</p>
+
+<p>&mdash;Henri de Bourbon.</p>
+
+<p>&mdash;Henri de Bourbon!&mdash;Vos qualités?</p>
+
+<p>&mdash;Prince de Condé, premier prince du sang,
+seigneur de Muret.</p>
+
+<p>Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de
+Son Altesse, excusant de son mieux sa femme et
+lui, de leur ignorance et de leur erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant:
+«Il faut qu'Arnould daine!»</p>
+
+<p>L'aventure passa de bouche en bouche, et donna
+lieu au proverbe qui est encore resté dans le pays.
+Quand on est forcé d'attendre, on se dit en manière
+de consolation:</p>
+
+<p>«<i>Il faut qu'Arnould daine!</i>»</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Revenons à notre sujet:</p>
+
+<p>Vous vous présentez dans un salon. Le maître
+et la maîtresse, ou seulement l'un des deux, vous
+reçoivent. Après les salutations d'usage, vous vous
+informez de leur santé et de celle de la famille.
+C'est le préliminaire obligé de toute visite comme
+de toute rencontre à la ville;&mdash;formule banale,
+si l'on veut, mais très commode évidemment pour
+entrer en conversation.</p>
+
+<p>Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs
+personnes sont déjà réunies au salon, faites une
+très légère inclination de tête, et allez droit
+au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur
+adressez un salut particulier, et vous tournant
+aussitôt vers le demi-cercle formé par la compagnie,
+vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.</p>
+
+<p>Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une
+nécessité absolue, auquel cas vous le poserez à
+terre ou sur une chaise,&mdash;jamais sur un meuble.</p>
+
+<p>Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne
+partez pas sans avoir remis votre gant.</p>
+
+<p>Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous
+jugez à propos de prendre congé, retirez-vous discrètement
+et sans attirer l'attention.</p>
+
+<p>Dans une réunion quelconque où la foule est
+nombreuse, on peut à la rigueur s'éclipser. Le procédé
+est un peu leste; mais il est toléré, grâce à son
+estampille britannique. Cela s'appelle le <i>Départ à
+l'Anglaise</i>.</p>
+
+<p><i>A l'Anglaise!</i> mot véritablement magique, qui
+comprend tout, qui explique tout, qui dispense de
+tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le prononçait-on.</p>
+
+<p>Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune
+seigneur de sa suite trottait à la portière, sur un
+cheval très fringant. La bête, avec ses soubresauts,
+lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la
+voiture. Alors Sa Majesté se penchant quelque peu
+en dehors, cria à l'écuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me crottez, Monsieur!</p>
+
+<p>Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle
+manière de monter à cheval, crut que le roi l'en
+félicitait et répondit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire! <i>A l'Anglaise!</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Quand vous vous levez pour prendre congé, si
+vous êtes seul, laissez-vous reconduire jusqu'à la
+porte du salon, mais pas au delà. Dans le cas où
+votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin
+de couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous
+exposez pas à renouveler,&mdash;quoique dans des
+proportions minuscules,&mdash;la lutte que soutint le
+duc de Coislin.</p>
+
+<p>Le duc passait à juste titre pour le modèle le
+plus complet de l'homme de cour, sous Louis XIV.
+C'est à ce point que sa politesse était devenue proverbiale.
+Il arriva cependant qu'il eut affaire un
+jour à quelqu'un de même force que lui.</p>
+
+<p>Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le
+duc le voulut reconduire jusqu'à la rue. Refus et
+prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du
+duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il
+n'aurait pas le dernier mot, prit le parti de fermer
+à double tour la porte du vestibule, et d'empêcher
+ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait.
+Comment se sortir de là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une
+idée lui traversa le cerveau. Il ouvre la
+fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas
+l'espace à franchir trop considérable, il saute dans
+la rue, court au carrosse de l'étranger, et s'y
+présente encore assez à temps pour le saluer
+une dernière fois avant qu'il ne soit monté sur
+le marchepied.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui
+vous a porté ici?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le respect que je vous dois, Monsieur
+l'ambassadeur, répondit M. de Coislin, et pas autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas!
+vous seriez-vous blessé?</p>
+
+<p>&mdash;N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit
+que je vous aie rendu mes devoirs. Mais souvenez-vous
+une autre fois de ne plus vous opposer à mes
+désirs.</p>
+
+<p>M. de Coislin s'était démis le pouce de la main
+droite en sautant par la fenêtre. Louis XIV ayant
+appris la chose, envoya son chirurgien Félix.</p>
+
+<p>Après un pansement assez douloureux, le duc
+voulut faire honneur au praticien et le reconduire
+jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa naturellement,
+et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un
+par la clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se
+démit de nouveau le pouce, et il fallut procéder
+immédiatement à une seconde opération, plus douloureuse
+que la première.</p>
+
+<p>L'excès en tout est un défaut, comme le dit un
+vieil adage.</p>
+
+<h3><a id="LA_CARTE_DE_VISITE"></a>LA CARTE DE VISITE</h3>
+
+<p>Cette petite monnaie de convention, qui sert à
+nous alléger dans nos obligations si nombreuses,
+ne laisse pas que d'avoir une importance relative
+très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.</p>
+
+<p>Dans les occasions où la carte peut tenir lieu
+d'une visite personnelle, on devra la remettre
+soi-même, en la marquant d'une petite corne au
+coin.</p>
+
+<p>Immédiatement après avoir reçu une invitation
+pour un bal ou une grande soirée, on portera sa
+carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la
+personne qui nous a fait cette gracieuseté.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis
+d'adresser sa carte par la poste, sous enveloppe.
+Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes
+dans la famille; d'autres se contentent d'une seule:
+d'autres enfin plient la carte par le milieu, ce qui
+veut dire qu'elle est pour toute la famille.</p>
+
+<p>A cette époque du renouvellement de l'année,
+il faut envoyer sa carte non seulement à ses amis,
+mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des
+rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous
+dispensera pas, pour la plupart d'entre eux, de la
+visite de rigueur; mais on vous en saura très bon
+gré.</p>
+
+<p>Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention
+aux cartes qu'on reçoit, on fait beaucoup
+plus encore attention à celles qu'on ne reçoit
+pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir
+oublié, et il est de bonne pratique, en toute circonstance,
+d'observer les obligations consacrées
+par l'usage.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="LA_PRESENTATION" id="LA_PRESENTATION">LA PRESENTATION</a></h2>
+
+<p>Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre,
+<i>Quousque tandem</i>, etc.?</p>
+
+<p>On sait que nos aimables voisins ne se parleraient
+pas de toute une soirée, avant d'avoir été l'un à
+l'autre présentés. Plutôt mourir, plutôt sécher d'ennui
+sur place, que de manquer à cette cérémonie.
+Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du
+nombre des victimes qu'il fait chaque année à Londres.
+Ce sont autant de présentations manquées,
+autant de présentations rentrées.</p>
+
+<p>Voici le rite suivi en pareille circonstance:</p>
+
+<p>Un élégant, un gommeux&mdash;appelez-le comme
+vous voudrez&mdash;arrive, flanqué d'un sien ami.
+Après les salutations d'usage, il le présente à la
+maîtresse de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la baronne, mon ami intime, monsieur
+de ***.</p>
+
+<p>La baronne s'incline gracieusement et avec un
+sourire aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...</p>
+
+<p>Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire,
+qui répond:</p>
+
+<p>&mdash;Madame!...</p>
+
+<p>Quelquefois, on allonge ce <i>discours</i>; on l'agrémente
+d'une formule banale empruntée à la civilité
+puérile et honnête:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant
+Madame, de l'honneur que vous voulez bien me
+faire, etc.</p>
+
+<p>Elle répondra:</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu;
+je l'ai souvent entendu prononcer chez madame
+de ***, etc.</p>
+
+<p>Et tout est dit: voilà qui est fait.</p>
+
+<p>Il n'en allait pas ainsi autrefois.</p>
+
+<p>Un gentilhomme se présentait bien différemment.
+Tout d'abord il avait envoyé un message pour solliciter
+la faveur d'être reçu. Puis, au jour fixé, il
+arrivait en habit de gala. Après une révérence des
+plus décentes et des plus gracieuses,&mdash;car l'on
+apprenait alors la politesse du corps, des bras et
+des jambes, de la tête et des yeux,&mdash;il s'approchait
+de la dame, lui prenait la main, qu'il portait respectueusement
+à ses lèvres, puis il lui adressait un
+compliment des mieux tournés. Alors, c'était une
+affaire d'État que le compliment! Chacun s'y escrimait
+de son mieux, chacun y voulait raffiner.</p>
+
+<p>Convenons que les <i>monsieur</i> et <i>madame</i> d'aujourd'hui
+sont bien plus expéditifs et surtout plus faciles
+à débiter. Cela met la présentation à la portée de
+tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui
+déborde, de très prochain avénement des nouvelles
+couches, la précaution n'est pas inutile.</p>
+
+<p>En attendant, il faut se conformer aux règles établies.
+Si donc, après votre réception, on vous a
+invité à revenir, remettez ou faites remettre votre
+carte, le lendemain même, en ayant soin de la
+marquer d'une petite corne, ou de la plier par le
+milieu.</p>
+
+<p>Une présentation qui eut dans le monde un grand
+succès d'esprit, est celle du marquis de Jaucourt à
+Louis XVIII. Elle se rattache à une aventure tragi-comique,
+arrivée quelque temps avant la première
+révolution, et qui caractérise bien la différence des
+m&#339;urs galantes de l'ancien régime avec celles de
+nos jours.</p>
+
+<p>Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable
+de sa personne, mais de cette beauté mélancolique
+et douce qui l'avait fait surnommer à la cour <i>Clair
+de Lune</i>. Bien venu de la duchesse de La Châtre,
+dont il était le chevalier assidu, un soir, à une heure
+assez avancée de la nuit, il dut la quitter par suite
+du retour inopiné du duc.</p>
+
+<p>Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le
+marquis avait appris à man&#339;uvrer le ressort d'une
+petite porte située au bout du parc. Mais, pressé
+comme il l'était de disparaître au plus vite, il
+négligea la précaution indispensable, et la porte en
+se refermant, saisit et arrêta net au passage un de
+ses doigts.</p>
+
+<p>Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien
+comparativement au cruel embarras où se trouvait
+placé le marquis. Impossible d'appeler à son aide...,
+c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors?
+M. de Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt
+résolue. «Quand on ne peut pas dénouer le n&#339;ud,
+se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et tirant
+aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure
+demeurée prisonnière.</p>
+
+<p>Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir
+sauvé la situation moralement. Mais il avait compté
+sans le jardinier, qui, en faisant sa tournée du
+matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré,
+Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien pu se passer céans? Quelque
+lutte assurément, entre voleurs et assassins
+qui n'auront pas pu s'entendre.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction
+en main, conter la chose au duc de La Châtre.</p>
+
+<p>A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le
+duc comprit tout de suite que ce n'était ni à sa
+bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais pour ne
+point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda
+dans son sens, exagéra même sa frayeur, et, après
+l'avoir généreusement récompensé, il le congédia
+en lui recommandant le secret le plus absolu.</p>
+
+<p>Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme
+qu'il avait parfaitement devinée.</p>
+
+<p>La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent,
+et convinrent entre eux de divorcer. M. de
+Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa la duchesse.</p>
+
+<p>Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité
+d'être présenté à Louis XVIII, le hasard voulut
+que, le jour même de la présentation, le duc de La
+Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était
+donc à lui qu'incombaient les fonctions d'introducteur;
+et voici la façon spirituelle dont il s'y prit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma
+femme.</p>
+
+<p>Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne
+put s'empêcher de rire, et les assistants firent de
+même. Le mot eut un grand succès et fut répété
+le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et
+des princes.</p>
+
+<p>C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime,
+à la cour aussi bien que dans la haute société.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="LES_SALONS" id="LES_SALONS">LES SALONS</a></h2>
+
+<h3>JADIS ET AUJOURD'HUI</h3>
+
+<p>De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France;
+mais il est dispersé, abandonné à lui-même; il se
+dépense en petite monnaie. Ce qui lui manque, ce
+sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois,
+où il venait se former, se polir au contact de l'intelligence,
+du génie et de la beauté, et où il rencontrait
+des modèles de perfection en tout genre.</p>
+
+<p>Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine
+continue de toutes les distinctions sociales; et les
+femmes, malheureusement, n'ont pas été épargnées
+dans le naufrage.</p>
+
+<p>«Le glas de la haute société a sonné, disait un
+jour le prince de Talleyrand à un personnage de
+l'Empire, et le premier coup qui a tinté est votre
+mot moderne de <i>femme comme il faut</i>!...»</p>
+
+<p>Le prince avait raison. En effet, cette femme,
+venue de la noblesse ou de la bourgeoisie, pourra
+bien réunir le bon goût, la grâce et la distinction,
+en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on
+appelle le ton; mais il lui manquera toujours ce
+cachet particulier, ce parfum de délicatesse, qui ne
+se rencontraient que dans le monde de la cour. Il
+en est de même pour les hommes. Demandez aux
+vieillards à qui il a été donné de voir les derniers
+types du grand seigneur et de la grande dame de
+Versailles, et dites-vous bien que leur admiration
+n'est pas exagérée.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Un des salons où se réunissaient de préférence
+ces débris de l'ancienne cour, était celui de la princesse
+de Vaudemont, si spirituelle, si bonne, si parfaitement
+distinguée, que ces qualités morales
+faisaient oublier en elle les disgrâces physiques.
+Elle portait, en Montmorency, dans sa personne
+aussi bien que dans ses armes. Là venaient les
+Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil,
+les Mouchy, les Polignac, les Louvois, les
+Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc., tous les
+grands noms de la monarchie.</p>
+
+<p>Il y avait le salon de madame la comtesse de
+Vaudreuil, où se trouvaient la plupart de ces personnages.
+Le comte de Vaudreuil, malgré son âge,
+rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de
+l'ancienne cour. D'un dévouement à toute épreuve,
+il eut un jour une discussion assez vive avec le
+comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour
+lui exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi
+brouillés après trente ans d'amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu
+as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que
+je suis ton meilleur ami.</p>
+
+<p>Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm,
+s&#339;ur du duc de Richelieu. C'était le rendez-vous
+de l'aristocratie intelligente, ce groupe modéré
+et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les conquêtes
+de la Révolution dans ce qu'elles avaient
+de bon et de raisonnable, qui prenait l'honneur
+national pour drapeau, et pour devise&mdash;l'égalité
+par le talent. Là, se rencontraient presque tous les
+jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo,
+l'ambassadeur de Russie, l'abbé de Féletz, Villemain,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Chez madame la duchesse de Duras, l'élément
+aristocratique dominait, mais toutes les sommités
+de l'intelligence y étaient parfaitement accueillies.
+C'était un temple où brûlait sans cesse une
+cassolette en l'honneur de Chateaubriand. Madame
+de Duras s'était fait en quelque sorte le machiniste
+passionné de la politique et de la gloire de son
+ami.</p>
+
+<p>Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la
+littérature tenait plus de place que la politique.
+Toutes les intelligences, toutes les célébrités y
+avaient accès, sans acception de partis. Le duc
+Decazes, le comte Beugnot; MM. Villemain, Cousin,
+de Barante; les amis du prince de Talleyrand et la
+belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires,
+étaient les hôtes habituels de ce salon, où
+affluaient aussi un grand nombre de jeunes et jolies
+femmes, élégantes et lettrées.</p>
+
+<p>Citons également le salon de la duchesse de Broglie,
+fille de madame de Staël. C'était le foyer de
+l'opposition parlementaire et des sympathies orléanistes.
+L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin
+Constant, des tribuns, des publicistes, des pamphlétaires;
+on eût dit d'un salon de la Ligue, où l'on
+jouait à la popularité, comme les enfants jouent
+avec le feu.</p>
+
+<p>On recevait chez madame Gay, où trônait déjà
+sa fille, la belle Delphine, qui fut plus tard madame
+Emile de Girardin, et dont vers ce temps et à son
+insu, quelques personnages de la cour voulaient
+unir, par un mariage secret, l'éblouissante jeunesse
+à la vieillesse mélancolique du comte d'Artois,
+resté fidèle à la mémoire de la marquise de
+Polastron.</p>
+
+<p>MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier,
+Alfred de Vigny, Mérimée, Sainte-Beuve, de Girardin,&mdash;nous
+en passons&mdash;s'y rencontraient côte
+à côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens
+n'étaient pas moins curieux qu'instructifs.</p>
+
+<p>Le salon de madame Récamier mérite une place
+à part, en raison de sa célébrité et du rôle considérable
+qu'il a tenu pendant près de quarante ans.
+Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine
+le récit des <i>Soirées de l'Abbaye-au-Bois</i>. En
+voici un fragment qui, certes, est un des beaux
+morceaux de la langue française.</p>
+
+<p>Après avoir passé en revue la vie de son héroïne,
+l'auteur conclut par les réflexions suivantes:</p>
+
+<p>«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent
+maintenant les salons vides où brillèrent naguère
+toute la grâce, toute la passion, tout le génie
+de la moitié d'un siècle.</p>
+
+<p>«Quand je repasse par hasard dans cette grande
+rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant
+la petite porte de la maison où vécut et mourut
+Ballanche, je m'arrête machinalement devant la
+grille de fer de la cour silencieuse de l'abbaye, sur
+laquelle ouvrait l'escalier de Julienne. Je regarde
+et j'écoute si personne ne monte ou ne descend
+encore les marches de cet escalier.</p>
+
+<p>«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil
+qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années,
+les pas de tant de femmes charmantes, de tant
+d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les
+noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la
+gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la
+France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit;
+tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France,
+l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du
+monde.</p>
+
+<p>«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme
+de corps, mais valide d'esprit et devenu
+tendre de c&#339;ur, foula deux fois par jour pendant
+trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour
+à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour
+les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant
+dans sa renommée future; Béranger qui souriait
+trop malignement des aristocraties sociales, mais
+qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les
+aristocraties de Dieu: la vertu, les talents, la
+beauté;</p>
+
+<p>«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le
+duc de Doudeauville, Sosthène de Larochefoucauld,
+son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de
+Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces
+salons les piétés actives de leur foi; Lamennais,
+dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires,
+mais sincères, dans lesquelles il vécut et
+mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur
+ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique,
+ennemi de tous les excès et prêchant la modération
+dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât
+jamais sa raison;</p>
+
+<p>«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux
+tout voisin de ce salon profane, élève du
+comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont
+la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément
+attique amollissait les controverses, et qui pardonnait
+de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût
+par l'amour au diapason de ses vertus;</p>
+
+<p>«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur
+demandant pardon de son triomphe à Paris, comme
+le premier Alexandre demandait pardon à Athènes
+ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes
+contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère
+alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée
+de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône,
+luttant de grâce avec madame Récamier dans son
+salon; la marquise de Lagrange, amie de cette
+reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant
+dans l'intimité, comme la duchesse de Duras,
+des nouvelles, des poèmes féminins, qui ne cherchent
+leur publicité que dans le c&#339;ur;</p>
+
+<p>«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique
+et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes
+et chantée par Béranger, le poète du rire amer;
+madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés,
+auxquels il ne reste que la voix de mère qui
+fait son inspiration; madame Delphine de Girardin,
+ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de
+poésie avec tout le siècle, hélas! morte avant la
+première ride sur son beau visage et sur son esprit;</p>
+
+<p>«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait
+penser en l'écoutant; son amie inséparable, la
+duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi
+forte, mais plus souple de conversation; la princesse
+de Belgiojoso, belle et tragique comme la
+Cinci du Guide, éloquente et patricienne comme
+une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan;
+mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant
+Hugo et Racine devant Chateaubriand;</p>
+
+<p>«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie
+à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination
+d'un auditoire ivre de sons; Vigny, rêveur
+comme son génie trop haut entre ciel et terre;
+Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout
+le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fixait
+pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis,
+improvisateur léger quand il était debout, poète
+pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant
+en homme de madame de Girardin en femme, seul
+capable de donner la réplique aux femmes de cour,
+aux femmes d'esprit, comme aux hommes de génie;</p>
+
+<p>«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais
+roulant déjà à des hauteurs où l'art et la politique
+se confondent dans son jeune front de la politique
+et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon;
+Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami,
+qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de
+Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il
+était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui
+vous comprennent tout entier, et dont le souvenir
+est une providence que vous invoquez, après leur
+disposition d'ici-bas dans le ciel;</p>
+
+<p>«Ampère, savant aussi profond que brillant
+écrivain; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces
+et par des femmes de cour, qui était devenu
+morose et grondeur contre le siècle, mais dont les
+épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient
+pas; de Latouche, esprit républicain qui exhumait
+André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait,
+dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec
+Anacréon, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand,
+insoucieux de tout, hormis de renommée,
+mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire
+la gloire.</p>
+
+<p>«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon,
+entre deux fortunes, esprit qui ne se
+révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût
+l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand,
+l'anti-napoléonien converti par popularité.</p>
+
+<p>«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile;
+moi-même enfin, de temps en temps, quand le
+hasard me ramenait à Paris.</p>
+
+<p>«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir
+se joignaient, comme un fond de table ou de
+cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens,
+modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte
+de Belisle; ceux-là personnages de conversation et
+non de littérature, apportant dans ce salon le plus
+facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée,
+ce que l'on appelle les hommes sans
+prétention.</p>
+
+<p>«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre,
+juge intelligent de la scène, souvent plus dignes
+d'y figurer que les acteurs.</p>
+
+<p>«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités
+littéraires, hommes de gloire, hommes d'agrément,
+femmes illustres et charmantes, acteurs de cette
+scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout
+cela est devenu, depuis le jour où un modeste cercueil,
+couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortège
+d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye-au-Bois?</p>
+
+<p>«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps
+son tombeau, comme une scène éternelle de
+sa mémoire, sur un écueil de la rade de Saint-Malo,
+dort dans son lit de granit battu par l'écume
+vaine et par le murmure aussi vain de l'Océan
+breton; Ballanche repose, comme un serviteur
+fidèle, dans le caveau de famille des Récamier,
+couché aux pieds de la morte à laquelle il n'aurait
+pas voulu survivre!</p>
+
+<p>«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des
+déserts d'Amérique aux déserts d'Egypte, sans
+trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans la
+foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie
+de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette
+comme les fleurs de la vie, sur le cercueil de son
+amie.</p>
+
+<p>«Les Mathieu de Montmorency dorment dans
+une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant
+aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une
+retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui,
+des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours
+étincelantes de bile, <i>splendida bilis</i> (Horace);
+il étudie l'<i>envers</i> des évènements et des hommes,
+en se moquant souvent de l'<i>endroit</i>, et il n'a pas
+toujours tort, car dans la vie humaine l'endroit est
+le côté des hommes, l'envers est le côté de Dieu.</p>
+
+<p>«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme
+César mourant, du manteau de sa renommée, écrit
+dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels
+il assiste du haut de son génie.</p>
+
+<p>«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu,
+dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée,
+de la République et de l'Empire!</p>
+
+<p>«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le
+reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement
+peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était
+confié à son nom, nom qui est devenu depuis
+Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec
+lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour
+le sort du monde, la veille des batailles!</p>
+
+<p>«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour
+pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit
+nourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations
+par la justice ou l'injustice de ma patrie, je
+cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un
+prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur,
+non pour la gloire, mais pour le pain!...»</p>
+
+<p class="caption">Avril 1869.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>A cette liste des salons marquants de la Restauration,
+l'on pourrait en ajouter bien d'autres qui
+furent, pour la jeunesse d'alors, autant d'écoles
+vivantes où elle se formait à la vie politique et
+littéraire, en même temps qu'aux traditions élégantes
+du monde.</p>
+
+<p>Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans
+acception de partis, de condition sociale. Le mérite
+et le talent y marchaient de pair avec le blason.
+C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol,
+préfet de la Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville,
+on voyait les écrivains en renom, les hommes éminents
+dans les arts et dans les sciences, mêlés et
+confondus avec les premiers personnages de
+l'État.</p>
+
+<p>Il en était de même chez le duc d'Aumont, un
+des quatre premiers gentilshommes de la chambre
+du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc. Ses
+bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population
+parisienne. Une particularité de très bon
+goût les faisait rechercher avec fureur: ainsi, à
+côté des grandes dames de la cour et de la ville, on
+voyait figurer les grandes dames du théâtre.</p>
+
+<p>Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique,
+mademoiselle Noblet, à la danse si suave et si
+décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut
+depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient
+dans tout l'éclat de leur beauté et de leur
+talent, et les femmes les plus titrées les accueillaient
+et les traitaient d'égales à égales.</p>
+
+<p>Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est
+à cause des accusations sans cesse renouvelées
+contre la prétendue arrogance de l'ancienne aristocratie
+et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier
+fait qui fera justice de ces attaques ridicules:</p>
+
+<p>Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant
+l'émigration, de souper tous les ans, le soir
+de sa fête, chez le comte de Vaudreuil. Cette habitude
+continua après le retour de la famille royale
+en France, et chaque année la comtesse prenait
+soin d'arranger une soirée qui pût amuser le
+prince.</p>
+
+<p>Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita
+l'artiste à venir chanter chez elle. A cette époque,
+Garat, qui commençait à vieillir, avait épousé une
+jeune personne dont la voix était fort belle; et tous
+deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En
+conséquence, il est inutile de dire qu'ils avaient
+été rémunérés d'avance très largement, et plus inutile
+encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir l'un
+et l'autre.</p>
+
+<p>Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se
+disposait à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous?
+demanda-t-il à la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé
+prendre sur moi de l'inviter à la table de Votre
+Altesse Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, reprit vivement le prince, je ne
+veux point de ces choses-là; je vais l'inviter moi-même.</p>
+
+<p>Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau
+à la main:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur
+Garat? lui dit-il avec une aimable familiarité. Quand
+on chante comme vous venez de le faire, avec une
+voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un
+besoin de se coucher de bonne heure; et puis, je
+vous avertis que nous garderions Madame.</p>
+
+<p>Garat et sa femme prirent place à table, et furent
+pendant tout le repas, l'objet des attentions les
+plus courtoises de la part du prince. Garat s'en
+montra profondément touché; il rappelait souvent
+le fait dans ses conversations, et toujours avec une
+émotion nouvelle.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>La révolution de Juillet vint jeter une grande
+perturbation dans le monde parisien. Elle lui enleva
+toutes ses notabilités, toutes les personnes de distinction
+qui se faisaient remarquer par cette délicatesse
+de ton élégante, par cette dignité simple et
+naturelle qu'on ne rencontrait qu'à la cour des
+Bourbons de la branche aînée.</p>
+
+<p>Les héros de Juillet n'étaient pas précisément
+des héros de salon. Ils ne brillaient ni par l'élégance,
+ni par le savoir-vivre. C'est à ce point que,
+dans les premiers temps, on en vit beaucoup se
+présenter aux Tuileries dans un négligé de toilette
+singulier vraiment remarquable. Ils y venaient en
+redingote, pantalon de couleur, cravate item, et
+bottes crottées.</p>
+
+<p>Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient
+alors les fonctions de chambellans, furent
+obligés&mdash;ceci est à la lettre&mdash;d'établir au bas du
+grand escalier, des décrotteurs en permanence. Et
+ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces
+étranges visiteurs de se laisser approprier, tout
+au moins par les pieds.</p>
+
+<p>Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en
+quelque sorte se croire autorisés à ce laisser aller
+par l'exemple même de Louis-Philippe.</p>
+
+<p>Sans parler des poignées de main devenues
+légendaires, le roi-citoyen, dans ses façons d'être
+et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli
+complet de la Majesté royale. Il se donnait en
+spectacle sur le balcon du Palais-Royal, il s'y montrait,
+entouré de ses enfants, jeunes filles vêtues
+de blanc, jeunes princes revenant du collège.
+Puis, comme intermède, il chantait la <i>Parisienne</i>
+ou la <i>Marseillaise</i>, aux applaudissements réitérés
+de la multitude.</p>
+
+<p>Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau
+gris émaillé d'une cocarde tricolore, portant
+son parapluie sous le bras, comme un bon bourgeois
+du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur
+d'une grande puissance étrangère, qu'il eût mieux
+valu abolir tout de suite la royauté que de la
+rabaisser ainsi aux yeux du peuple.</p>
+
+<p>Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a
+quelque ressemblance avec le théâtre; il commet
+toujours une faute en négligeant la mise en scène.
+Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter
+la vanité des masses, de conquérir leur sympathie
+et leur appui, ne servirent à rien. Elles ne sauvèrent
+pas plus le trône de Juillet, au jour du danger,
+que le développement donné par lui aux intérêts
+matériels et à la prospérité publique.</p>
+
+<p>C'est de cette époque que date l'ère des affaires
+et de l'agiotage. Un goût de luxe et de bien-être
+excessif, et par contre un besoin impérieux d'argent,
+se répandirent dans toutes les classes. <i>Enrichissez-vous!</i>
+avait dit, dans un banquet fameux, le
+ministre dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre
+du jour; il devint le guide des consciences, le but
+de tous les efforts. Nos m&#339;urs, déjà fort entamées,
+en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent
+profondément sous l'action dissolvante de cette
+fièvre de l'or.</p>
+
+<p>Puis éclata la révolution de Février, qui livrait la
+Société aux mains de la démocratie. L'air malsain
+de la rue pénétra dans les appartements, et en
+chassa ce qui restait encore de l'élégance et de la
+courtoisie françaises.</p>
+
+<p>Muselée par Napoléon III, la démocratie reparut
+triomphante au 4 Septembre. Depuis lors, elle n'a
+cessé de grandir, de s'étendre comme une lèpre:
+c'est assez dire où en est aujourd'hui la politesse.
+En vain quelques âmes d'élite ont tenté de lui
+ouvrir un dernier refuge. Les lundis de madame
+de Blocqueville, les jeudis académiques de madame
+d'Haussonville, les raoûts intimes de madame de
+Janzé, les réceptions de madame Drouyn de Lhuys
+et de la princesse Lise de Troubetzkoi, n'avaient
+pas d'autre but que de recueillir les épaves de ce
+qui fut autrefois le monde. On sait le sort qu'ont
+eu ces tentatives.</p>
+
+<p>La démocratie a tué le règne des femmes et des
+salons.</p>
+
+<p>Elle n'a que faire d'élégance et de belles manières,
+qui la gêneraient dans ses allures. Pour
+elle le savoir-vivre consiste en ceci: s'affranchir
+de toutes les bienséances publiques et privées,
+parler un langage qui n'est rien moins que parfumé;
+en un mot agir à sa guise, sans le moindre égard
+pour les convenances d'autrui.</p>
+
+<p>Telle est la note dominante du jour.</p>
+
+<p>Cependant, les grandes traditions de l'ancienne
+Société subsistent encore chez quelques familles,
+qui les gardent très soigneusement, comme ces
+conserves de fruits excellents qu'on renferme dans
+des boîtes, pour les soustraire à l'influence de l'air
+du dehors.</p>
+
+<h3><a id="LA_CONVERSATION"></a>LA CONVERSATION</h3>
+
+<p>En tuant les salons, la démocratie a tué du même
+coup la conversation, et privé la société de son
+charme le plus puissant. Le mélange de toutes les
+classes a fait du monde un assemblage confus,
+hétérogène, un pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement,
+quels entretiens sont possibles désormais
+entre gens de condition toute différente, qui
+n'ont reçu ni la même instruction, ni la même éducation?
+Il n'en peut résulter que des contacts, des
+froissements d'amour-propre tout à fait désagréables,&mdash;témoin
+l'aventure suivante arrivée dans
+un bal de la cour, en 1834 ou 1835.</p>
+
+<p>Une jeune femme charmante, mariée depuis peu
+à un lieutenant-général, avait été invitée à valser
+par un capitaine de la garde nationale. Elle venait
+de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui
+un de ses fournisseurs attitrés. Une subite rougeur
+couvrit son visage, mais il était trop tard pour
+dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait
+retenti, et les groupes tourbillonnaient.</p>
+
+<p>Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre,
+elle résolut d'en punir l'auteur. En conséquence,
+après quelques tours de valse, elle feignit de se
+trouver indisposée, et demanda à son cavalier de
+vouloir bien la reconduire à sa place. Quel fâcheux
+contre-temps pour la vanité de notre homme!
+En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire,
+de lui prouver que l'agitation même de la
+valse ferait disparaître ce malaise passager.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle, je souffre trop.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où souffrez-vous, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas
+que vous m'avez fait ma chaussure beaucoup trop
+juste?</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Après l'aventure du <i>Cordonnier pour dames</i>, celle
+du <i>Changeur</i> du Palais-Royal:</p>
+
+<p>Un sergent de la garde nationale avait été invité
+au château, à son tour de légion. Il ne manquait
+jamais, quand cette bonne fortune lui arrivait, de
+se poser gracieusement devant le maître de la maison
+et de lui sourire avec une bienveillance affectée.
+Ce manège s'étant renouvelé à diverses
+reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion
+voulut en avoir le c&#339;ur net. Il s'approche du sergent-major
+et l'interroge sur ce qui peut lui valoir
+ses politesses réitérées.</p>
+
+<p>Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, nous sommes de vieilles connaissances.
+C'est chez moi que, depuis dix ans, Altesse Royale
+ou Majesté, vous envoyez chaque mois changer vos
+pièces d'or contre des pièces de cent sous...</p>
+
+<p>Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos.</p>
+
+<p>Que si l'on demande maintenant:</p>
+
+<p>«Comment en <i>vil argent</i> l'or pur se changeait-il?»</p>
+
+<p>Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude
+de payer en or la Liste Civile. Et comme il y
+avait à réaliser sur le change un bénéfice assez
+rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y
+manquer, tous les 30 ou 31 du mois.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de
+M<sup>me</sup> de Maintenon, que naquit réellement la conversation:
+cet art si charmant, dont les règles ne peuvent
+se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition
+et par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où
+la bienveillance, la simplicité, la politesse nuancée,
+s'étiquette même et la science des usages, la variété
+des tons et des sujets, le choc des idées différentes,
+les récits piquants et animés, une certaine forme
+de dire et de conter, les bons mots qui se répètent,
+la finesse, la grâce, la malice, l'abandon, l'imprévu,
+se trouvent sans cesse mêlés, et forment un des
+plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent
+goûter.</p>
+
+<p>Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu,
+ce qu'était la conversation du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Généralement
+on s'en fait une fausse idée; on croit que,
+soumise aux exigences d'une inflexible étiquette,
+elle était gourmée et solennelle. On va voir qu'il
+n'en est rien et qu'elle se distingue, au contraire,
+par une grande liberté d'allure et de mouvement.</p>
+
+<p>Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement
+d'Aigues-Mortes, à la suite d'un exil de
+vingt ans.</p>
+
+<p>Après une première entrevue, raconte M<sup>me</sup> de
+Sévigné, le Roi fit appeler le Dauphin et le présenta
+comme un jeune courtisan. M. de Vardes le reconnut
+et le salua. Le Roi lui dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Vardes, voilà une sottise; vous savez bien
+qu'on ne salue personne devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il
+faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente
+sottises.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt
+neuf...</p>
+
+<p>Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément.</p>
+
+<p>Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir
+jouer <i>Esther</i>.</p>
+
+<p>Nous voici dans la compagnie du Roi, de
+M<sup>me</sup> de Maintenon, de M<sup>me</sup> de Sévigné, du maréchal
+de Bellefond, etc., etc.</p>
+
+<p>Il s'agit d'une première représentation; et l'on
+peut juger à la manière dont en parlent ses augustes
+auditeurs, combien leur langage diffère de
+celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du
+monde actuel.</p>
+
+<p>«J'en fus charmée, écrit M<sup>me</sup> de Sévigné, et le
+maréchal de Bellefond aussi, qui sortit de sa place
+pour aller dire au Roi combien il était content, et
+qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien
+digne d'avoir vu <i>Esther</i>.</p>
+
+<p>Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné,
+il s'adressa à moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis assuré que vous avez été contente.</p>
+
+<p>Moi, sans m'étonner, je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je suis charmée; ce que je ressens est
+au-dessus des paroles.</p>
+
+<p>Le Roi me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Racine a bien de l'esprit...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes
+personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent
+dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait
+autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.</p>
+
+<p>Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet
+de l'envie.</p>
+
+<p>Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue,
+le Roi eut plaisir de voir mes sincères admirations
+sans bruit et sans éclat. M. le Prince et M<sup>me</sup> la
+Princesse vinrent me dire un mot. M<sup>me</sup> de Maintenon
+un éclair; elle s'en allait avec le Roi.»</p>
+
+<p>Quel goût dans cette <i>admiration sans bruit et sans
+éclat</i>!</p>
+
+<p>Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux
+compte-rendu ne se livre à aucune théorie sur la
+tragédie ou sur l'art scénique. Rien n'empêchait,
+cependant, M<sup>me</sup> de Sévigné de citer, avec toute
+l'autorité voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de
+Vega.</p>
+
+<p>Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative.
+«<i>Elle est charmée</i>», c'est tout.</p>
+
+<p><i>Racine a bien de l'esprit</i>, dit le Roi.&mdash;<i>Il en a
+beaucoup</i>, répond M<sup>me</sup> de Sévigné.</p>
+
+<p>Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce
+qu'ils se sentent naturellement de plain-pied avec
+le génie? Nous soupçonnerions fort Racine, s'il
+ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que
+des dissertations prolixes et exaltées faites depuis
+sur ses &#339;uvres.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur
+sur le succès de sa pièce? on y dépense plus de
+transports que n'en excitèrent de leur temps
+Corneille et Racine.</p>
+
+<p>Et les artistes donc! comparez les applaudissements
+frénétiques et les couronnes dont on les
+accable, avec cet éloge si simple, si concis, et qui
+pourtant dit tout:</p>
+
+<p>«Les jeunes personnes entrent dans le sujet,
+comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.»</p>
+
+<p>N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+qu'on pourrait adresser le reproche d'emphase?</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ce langage simple et naturel était tellement dans
+les habitudes de la Société d'alors qu'on ne s'en
+départait même pas en traitant les affaires les plus
+sérieuses. Ecoutons ce récit.</p>
+
+<p>Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal
+de Bellefond, dont il connaissait les embarras
+extrêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir
+pourquoi vous voulez me quitter. Est-ce dévotion,
+envie de vous retirer à la Trappe? ou bien serait-ce
+l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier
+motif, j'y veux donner ordre et entrer dans le
+détail de vos affaires.</p>
+
+<p>Le maréchal fut sensiblement touché de cette
+générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis
+abîmé. Je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes
+amis qui m'ont assisté et que je ne puis satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs
+créances; je vous donne... etc.</p>
+
+<p>Voilà certes qui fait honneur à la bonté de
+Louis XIV; mais voici qui n'est pas moins à l'honneur
+du caractère du maréchal, chargé du poids
+de sa reconnaissance.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le Roi parla de nouveau
+au maréchal. Il lui dit que son intention était
+que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de
+Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence.</p>
+
+<p>Le maréchal, sans demander du temps et chercher
+à voiler son refus, répondit qu'il ne serait
+point digne de la haute faveur que Sa Majesté
+avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il
+se déshonorait par une obéissance sans exemple.</p>
+
+<p>Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses
+paroles, ajoutant qu'il attendait cette preuve de
+son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus vivement
+qu'il y allait de sa disgrâce.</p>
+
+<p>Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il
+perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et
+sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de
+perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les
+ordres de M. de Turenne, sans compromettre la
+dignité dont le Roi avait daigné l'investir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer.</p>
+
+<p>Le maréchal fit une profonde révérence et
+sortit.</p>
+
+<p>«Il est abîmé, mais il est content, ajoute M<sup>me</sup> de
+Sévigné, et l'on ne doute pas qu'il ne se retire à la
+Trappe.»</p>
+
+<p>En présence de ce sentiment de la dignité personnelle
+poussé jusqu'à l'abnégation complète de la
+fortune, les réflexions naissent en foule. Que la
+balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui,
+prosternés et aplatis aux pieds de la plèbe, osent
+parler encore de la servilité des courtisans!</p>
+
+<p>Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de
+la conversation au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle que par le passage
+suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve sur le
+maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce
+beau langage de la cour dans lequel Louis XIV
+était passé maître:</p>
+
+<p>«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au
+seul prince Eugène, et la Cour aussi devait lui
+laisser plus de liberté d'action. Louis XIV, en le
+recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus
+fort de tous ses deuils de famille, lui avait dit ces
+paroles qu'il faut savoir gré au maréchal de nous
+avoir textuellement conservées:</p>
+
+<p>«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal.
+Il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que
+l'on perde dans la même semaine son petit-fils,
+sa petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande
+espérance et très aimés. Dieu me punit, je l'ai bien
+mérité. J'en souffrirai moins dans l'autre monde.
+Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs
+domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour
+prévenir ceux du royaume.</p>
+
+<p>«La confiance que j'ai en vous est bien marquée,
+puisque je vous remets les forces et le salut de l'État.
+Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes:
+mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il
+arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez,
+quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais
+à prendre pour ma personne?...</p>
+
+<p>«Je sais les raisonnements des courtisans: presque
+tous veulent que je me retire à Blois et que je
+n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de
+Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était
+battue. Pour moi je sais que des armées aussi considérables
+ne sont jamais assez défaites pour que
+la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur
+la Somme. Je connais cette rivière: elle est très
+difficile à passer; il y a des places qu'on peut rendre
+bonnes.</p>
+
+<p>«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin
+y ramasser tout ce que j'aurais de troupes,
+faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble
+ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à
+laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà
+comme je raisonne: dites-moi présentement votre
+avis.»</p>
+
+<p>Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV,
+aussi touchantes qu'héroïques, des observations
+qui suivent:</p>
+
+<p>«Notez bien une distinction très essentielle, selon
+moi. Si Louis XIV nous paraît un peu auguste et
+solennel, il était naturel aussi, il n'était jamais
+emphatique, il ne visait pas à <i>l'effet</i>. Dans le cas
+présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant
+plus belles qu'elles lui sortaient du c&#339;ur et n'étaient
+pas faites pour être redites. Et on en a la preuve
+particulière:</p>
+
+<p>«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie
+française et qu'il fit son discours de réception,
+il eut l'idée de l'orner de ces paroles généreuses
+de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne
+de Denain, et qui l'y avaient enhardi. Il
+demanda au Roi la permission de les citer et de
+s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui
+répondit:</p>
+
+<p>«On ne croira jamais que, sans m'en avoir
+demandé la permission, vous parliez de ce qui
+s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et
+vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux
+pas que l'on puisse penser ni l'un ni l'autre.»</p>
+
+<p>«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve,
+dont certes le jugement n'est pas suspect, qui manquera
+jamais à une noble et délicate convenance.
+Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie,
+pour rendre plus respectable et plus digne de
+mémoire le sentiment qui dicta ces royales et
+patriotiques paroles.»</p>
+
+<p>Nous accusera-t-on de partialité quand nous
+dirons à notre tour que rien n'est plus noble et
+plus véritablement patriotique, que ce langage de
+Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que
+l'on ne commente pas, parce qu'ils parlent
+assez d'eux-mêmes à tous les c&#339;urs, à tous les
+esprits.</p>
+
+<p>Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait
+soixante-treize ans quand il manifestait ainsi sa
+résolution de combattre avec Villars et de périr
+avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait
+donc bien raison de dire: <i>L'État, c'est moi!</i></p>
+
+<p>Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il
+ne faisait qu'un avec la nation, qu'il s'était complètement
+identifié avec son honneur et sa gloire.</p>
+
+<h3><a id="DE_LA-PROPOS"></a>DE L'A-PROPOS</h3>
+
+<p>L'à-propos tient une place brillante dans la conversation.
+C'est une fusée qui part soudain, et illumine
+le discours ou la situation d'une douce et
+agréable lumière.</p>
+
+<p>Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie,
+lorsque le cardinal de Richelieu lui accorda
+une pension. Il vint pour l'en remercier.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que
+vous n'oublierez pas le mot <i>Pension</i> dans votre
+dictionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monseigneur, répliqua l'académicien,
+et encore moins celui de <i>Reconnaissance</i>.</p>
+
+<p>Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle
+avait déployé toutes les grâces de son esprit pour
+faire sa cour à madame Helvétius, il passa par
+inadvertance devant elle sans s'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel
+cas voulez-vous donc que je fasse de vos déclarations?
+Vous passez devant moi, sans même me
+regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je
+vous avais regardée, je ne serais pas passé.</p>
+
+<p>Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV
+s'identifier à la situation du moment, et personne
+n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce qu'il
+avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées
+et ses sentiments dans des paroles en relief et
+faites pour l'histoire.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant
+le prince de Condé monter l'escalier de Versailles,
+le roi qui l'attendait en haut des marches, lui dit
+avec cette présence d'esprit et cette politesse toute
+royale qui ne l'abandonnaient jamais:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, quand on est chargé de lauriers
+comme vous, on ne peut marcher bien vite.</p>
+
+<p>Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV
+trouvera un de ces mots partis du c&#339;ur, pour consoler
+le maréchal de Villeroi de ses défaites successives:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est
+plus heureux.</p>
+
+<p>Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné
+de Boileau, il causait du passage du Rhin
+avec le roi. Louis XIV leur ayant dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fâché que vous ne soyez point venus à
+cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre
+et votre voyage n'eût pas été long.</p>
+
+<p>Racine répondit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui
+n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes
+de campagne, mais les places que vous attaquiez
+furent plus tôt prises que nos habits ne furent
+faits.</p>
+
+<p>Cela fut reçu très agréablement.</p>
+
+<h3><a id="LA_REPLIQUE"></a>LA RÉPLIQUE</h3>
+
+<p>Venant à propos, la réplique est d'autant plus
+piquante qu'elle répond à une attaque imprévue.
+Notre tempérament national veut que nous nous
+portions de préférence du côté de celui qui est
+attaqué.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, deux poëtes&mdash;Lebrun (Ecouchard)
+et Baour-Lormian&mdash;qui croisent la plume.
+C'est Lebrun qui porte le premier coup:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Sottise entretient la santé,<br /></span>
+<span class="i2">Baour s'est toujours bien porté.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte
+ne se fait pas attendre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Lebrun de gloire se nourrit,<br /></span>
+<span class="i2">Aussi voyez comme il maigrit.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Bravo! fait la galerie qui se range en riant
+du côté de Baour.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de
+s'être lancé à la légère, sans provocation aucune,
+contre Fouché.</p>
+
+<p>On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué,
+si ardu. Fouché faisait observer que pour le
+bien remplir, il y faudrait un coquin devenu honnête
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur
+le duc d'Otrante est un excellent ministre de
+la police générale.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur
+le prince de Bénévent n'aurait pas encore
+toutes les qualités requises pour faire un bon ministre
+de la police.</p>
+
+<p>La Fontaine, dans ses fables les plus hardies,
+n'avait jamais osé mettre deux renards en présence.</p>
+
+<h3><a id="LES_NUANCES"></a>LES NUANCES</h3>
+
+<p>Les nuances consistent à régler ses manières et
+son langage sur le degré d'estime et de considération
+que l'on doit aux personnes avec lesquelles
+l'on se trouve en rapport.</p>
+
+<p>L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en
+saurait fixer la pratique. C'est une chose d'instinct
+et d'appréciation.</p>
+
+<p>L'on a souvent cité à ce propos la <i>Leçon du b&#339;uf</i>,&mdash;les
+cinq ou six manières imaginées par M. de
+Talleyrand, pour offrir du b&#339;uf à ses convives:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Monseigneur, disait-il avec une grande déférence,
+et en choisissant le meilleur morceau,
+aurai-je l'honneur d'offrir du b&#339;uf à Votre Altesse?</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Monsieur le marquis (avec un sourire plein de
+grâce), aurai-je le plaisir de vous offrir du b&#339;uf?</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Cher comte (avec un signe d'affabilité familière),
+vous offrirai-je du b&#339;uf?</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Baron (avec bienveillance), accepterez-vous
+du b&#339;uf?</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Monsieur le conseiller,&mdash;non titré et de
+noblesse de robe&mdash;voulez-vous du b&#339;uf?</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Enfin le prince, en indiquant le plat avec son
+couteau, disait à un monsieur placé au bout de la
+table: un peu de b&#339;uf? et il accompagnait ces
+quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger
+sourire.</p>
+
+<p>N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de
+nuances nous ont toujours paru d'un ridicule
+achevé. Si c'est un honneur d'offrir du b&#339;uf, que
+sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un?
+et de quelle expression vous servirez-vous alors?
+Cette assimilation d'un morceau de b&#339;uf bouilli ou
+rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie exhilarante.</p>
+
+<p>Quant au <i>plaisir d'offrir du b&#339;uf</i>... c'est un comble
+que le proverbe «Chacun prend son plaisir où il le
+trouve» pourrait seul expliquer.</p>
+
+<p>Mais voici qui va nous dédommager des <i>nuances</i>
+de M. de Talleyrand, et qui, en même temps, aura
+l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel point
+extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité
+impériale:</p>
+
+<p>«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur
+fut obligé de donner personnellement pour
+se dégager d'une place où il pouvait être surpris.
+Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les
+débris d'un régiment de la vieille-garde, et les restes
+de cette brillante garde d'honneur, commandée
+par M. de Mathan.</p>
+
+<p>Cette garde fut alors la dernière goutte de sang
+de la France, ses derniers fils de famille, ses derniers
+chevaux. Malheureusement il n'y en eut pas
+encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement,
+les immenses efforts de Bautzen et de Lutzen,
+n'eussent pas été nuls faute de cavalerie. On
+ne comptait que des gens comme il faut dans les
+Gardes d'honneur.</p>
+
+<p>Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle
+était heureusement complète. Après avoir mesuré
+le danger par un coup d'&#339;il d'aigle, il sent la nécessité
+d'encourager ces trois masses d'hommes:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Soldats</i>, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la
+France! <i>Compagnons</i>, cria-t-il à son escorte, faisons
+notre devoir! Puis, se tournant vers les Gardes
+d'honneur, il leur dit: Et vous, <i>Messieurs</i>, suivez-moi!»</p>
+
+<p>Assurément, trouver de pareilles nuances au
+milieu de la mitraille et du feu, c'est être à la fois
+un homme de génie et parler en Louis XIV.</p>
+
+<h3><a id="DES_ECUEILS_A_EVITER"></a>DES ÉCUEILS A ÉVITER</h3>
+
+<p>«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste
+bien moins à montrer beaucoup d'esprit qu'à
+en faire trouver aux autres.» Il ne suffit donc pas
+de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte
+d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre
+de ses auditeurs, de manière qu'en nous quittant,
+ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes que de nous.
+Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire
+qu'à être goûtés et applaudis.</p>
+
+<p>La première règle à observer dans la conversation
+c'est de s'abstenir de tout sujet irritant, de toute
+discussion politique ou religieuse. Ces controverses
+amènent presque toujours des scissions fâcheuses,
+même entre amis, sans aboutir jamais à convaincre
+l'adversaire auquel on s'adresse.</p>
+
+<p>Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour
+l'autre des discoureurs. Si l'on vous prend pour
+juge, apportez dans cette tâche délicate tous les
+ménagements possibles; cherchez à concilier le
+différend plutôt qu'à le trancher.</p>
+
+<p>Laissez le dé de la conversation aux mains des
+virtuoses de la parole; ne le ramassez qu'autant
+que vous vous sentez en passe de le tenir avec avantage.
+Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence
+renfermez-vous autant que possible dans les généralités.
+C'est encore faire preuve de savoir-vivre
+que de parler sans rien dire. On a même vu des
+gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser
+pas plus qu'ils n'en disent.</p>
+
+<p>Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de
+l'interrompre, si c'est un vieillard surtout. Ecoutez
+avec attention, ou tout au moins ayez-en l'air.</p>
+
+<p>Le prince K..., conteur fort agréable, adressait
+un jour des compliments au marquis de Custine
+sur la manière avec laquelle il semblait prendre
+plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui
+disait-il, l'homme bien élevé à l'air dont vous paraissez
+écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit
+que de politesse, la meilleure façon de paraître
+écouter, c'est... d'écouter.»</p>
+
+<p>Une dernière recommandation:</p>
+
+<p>Un homme d'honneur s'abstiendra de tout
+propos léger, inconsidéré, qui pourrait compromettre
+la réputation d'autrui. Celle d'une femme
+surtout, devra toujours trouver en lui un défenseur.
+C'est ainsi que se montra le colonel d'Entragues
+dans l'occasion suivante.</p>
+
+<p>Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une
+femme à qui on donnait pour amant un homme
+qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda
+à celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait
+été témoin du fait.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez
+à l'aise en nous permettant de croire que ceux qui
+vous l'ont dit s'en sont rapportés, comme cela
+arrive trop fréquemment, à de fausses apparences,
+ou qu'ils ont eu quelque intérêt à vous tromper
+dans une circonstance qui touche d'aussi près à la
+réputation d'une femme.</p>
+
+<p>Un peu confus, notre homme crut pouvoir se
+tirer de ce mauvais pas en affirmant la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a
+dû compter sur la discrétion d'un galant homme,
+et nous ne pouvons que vous savoir très bon gré
+d'avoir la même confiance en la nôtre.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2>DES LETTRES DIVERSES</h2>
+
+<h3>DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.</h3>
+
+<p>Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation
+par écrit entre deux personnes que l'éloignement
+empêche de communiquer de vive voix: <i>Absentium
+mutuus sermo</i>, comme disaient les anciens.</p>
+
+<p>Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui
+fait le charme des entretiens, en se réglant toutefois
+d'après les circonstances et la position de la
+personne à laquelle on écrit.</p>
+
+<p>Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation
+de la bonne compagnie, et aussi par la
+lecture des écrivains-modèle dans le genre, tels
+que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.</p>
+
+<h3><a id="LETTRES_DE_DEMANDE"></a>LETTRES DE DEMANDE</h3>
+
+<p>Une lettre de demande doit être très courte, exposer
+les faits d'une manière simple et concise, en
+même temps que respectueuse. Quelque juste et
+fondée que soit votre requête, laissez toujours
+entrevoir à la personne à qui vous l'adressez, que
+le mérite du succès lui en reviendra.</p>
+
+<p>Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres
+à Louis XIV pour qu'il lui permît d'aller se faire
+tuer à l'armée, au lieu de le laisser se morfondre
+dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement,
+il parlait de sa condition, il vantait son esprit... Il
+n'obtint rien. C'est que l'amour-propre demande
+à être flatté. Celui qui rend un service tient à ce
+qu'il lui soit compté comme une grâce, comme
+une faveur, et non pas comme une chose due.</p>
+
+<p>Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez
+recours, intéressez leur vanité. Pour obtenir quelque
+chose des hommes, le plus sûr moyen est de
+parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu
+comme M. <i>Jourdain</i> du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, qui
+se serait fait un scrupule de laisser sans récompense
+les termes obligeants que lui prodiguait son
+tailleur.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ce serait une impolitesse marquée que de ne
+rien dire à quelqu'un qui nous adresserait la parole
+dans une réunion; c'en serait une non moins grande
+que de ne pas répondre à une lettre.</p>
+
+<p>Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins
+de motifs sérieux, et alors on doit les faire connaître
+et s'en excuser.</p>
+
+<p>Une seule chose peut dispenser d'une réponse,
+c'est quand la lettre reçue est inconvenante. Le
+silence est ce qu'il y a de mieux à opposer; c'est
+un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que
+l'on pourrait écrire.</p>
+
+<p>Si dans une affaire quelconque, vous avez à
+répondre d'une manière entièrement contraire à
+ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la faute
+sur les circonstances, sur les entraves que vous
+avez rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets
+de la non-réussite.</p>
+
+<p>S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne
+peut ou l'on ne veut pas satisfaire? Opposez, dans
+le premier cas, votre bonne volonté&mdash;malheureusement
+impuissante; dans l'autre, colorez votre
+refus des raisons les plus vraisemblables. C'est
+bien le moins que d'accorder cette fiche de consolation
+et de s'abstenir de la franchise par <i>trop
+franche</i> de feu le marquis d'Aligre.</p>
+
+<p>En pareille occurrence, le marquis ne manquait
+jamais de prendre dans son secrétaire un livre de
+comptes dont les feuillets étaient couverts de chiffres
+et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y
+ajouter son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires
+accomplis, il serrait le livre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cette somme ajoutée aux autres, forme un
+total de...</p>
+
+<p>Ce total était énorme!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été
+demandé depuis un an. Si j'avais souscrit à toutes
+ces demandes, il y a longtemps que je serais ruiné.
+J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que
+je fais pour vous... de refuser nettement!</p>
+
+<p>Et le marquis vous reconduisait, avec une
+extrême politesse, jusqu'à l'escalier.</p>
+
+<h3><a id="DES_PETITIONS"></a>DES PÉTITIONS</h3>
+
+<p>Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande
+que par les formules et les formalités auxquelles
+elles sont astreintes.</p>
+
+<p>Elles doivent être écrites sur grand papier ou
+papier ministre, que l'on plie en deux dans toute
+sa longueur. Tout en haut de la page, se place le
+nom du personnage auquel on s'adresse; puis,
+au milieu, sur le côté droit, et en vedette: <i>Sire</i>,
+ou <i>Madame</i>, quand c'est à une tête couronnée.</p>
+
+<p>Entre la vedette et le commencement de la pétition,
+il faut laisser un espace assez grand, n'écrire
+que trois ou quatre lignes pour laisser un blanc au
+bas de la page. La première ligne du verso ne doit
+venir qu'au dessous de la vedette. L'adresse se place
+au bas de la page; et, de l'autre côté sur la même
+ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On plie
+alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe
+que l'on cachète avec de la cire.</p>
+
+<p>Voici le protocole suivi de nos jours par la République
+Française:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="2" summary="AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS">
+<caption><span class="caption">AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS</span></caption>
+
+<tr><td><p>Sur papier carré, doré sur tranches<br/>
+En vedette</p></td> <td><p><span class="smcap">Sire</span> (ou Madame),<br/>
+ (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1<sup>er</sup>
+ recto.)</p></td></tr>
+
+<tr><td>Traitement</td> <td>Votre Majesté (ou Votre Majesté
+ Impériale&mdash;Majesté Impériale et
+ Royale.)</td></tr>
+
+<tr><td>Fin</td> <td><p>Je suis avec respect,<br/>
+
+ <span class="smcap">Sire</span> (ou Madame),<br/>
+
+ De Votre Majesté,<br/>
+
+ le très humble
+ et très obéissant serviteur,<br/>
+
+ A Paris, le...</p></td></tr>
+</table>
+
+<p>On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale,
+ou les deux à la fois, aux fils et petits-fils des souverains.</p>
+
+<p>Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père»,
+et l'on se sert dans le courant de la
+pétition ou de la lettre, des termes de: «Votre
+Sainteté, Votre Béatitude.»</p>
+
+<p>Une femme ne doit jamais écrire directement au
+pape.</p>
+
+<p>Continuons à faire connaître le formulaire en
+usage dans la Chancellerie française:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="2" summary="AUX CARDINAUX">
+<caption><span class="caption">AUX CARDINAUX</span></caption>
+<tr><td>Inscription en vedette</td><td>Monsieur le Cardinal,</td></tr>
+<tr><td>Traitement</td><td><p>Votre Eminence,<br/>
+ Agréez les assurances de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,</p></td></tr>
+<tr><td>Courtoisie</td><td><p>Monsieur le Cardinal,<br/>
+ De Votre Eminence,<br/>
+ Le très humble et très obéissant serviteur,</p></td></tr>
+<tr><td>Date</td><td>A Paris, le...</td></tr>
+<tr><td>Réclame</td><td>A Son Eminence Monsieur le Cardinal N...</td></tr>
+</table>
+
+<p>Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre
+Altesse éminentissime» et, dans le courant de la
+lettre ou de la pétition, «Monseigneur».</p>
+
+<p>La République a supprimé le «Monseigneur» aux
+archevêques et évêques; elle les appelle: «Monsieur».
+C'est plus court... de trois lettres. Elle leur
+a enlevé aussi la «Grandeur». La République
+n'admet pas la grandeur.</p>
+
+<p>En fait de courtoisie, les archevêques, évêques,
+n'ont droit qu'à la «haute considération», du reste,
+comme les maréchaux, les amiraux, le grand chancelier
+de la Légion d'honneur, les sénateurs et les
+députés. Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans
+leurs rapports intimes avec les archevêques et
+évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur»
+et de la «Grandeur».</p>
+
+<p>Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop
+avec la R. F., le protocole l'a supprimé.</p>
+
+<p>Dans ses formules de courtoisie, le protocole
+accorde du «profond respect» au président de la
+République; de la «très haute considération» aux
+Présidents du sénat et de la chambre des députés.</p>
+
+<p>Le chef du cabinet du Président a la «considération
+la plus distinguée», de même que les conseillers
+d'Etat et les préfets. Les maires des grandes
+villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont
+«très distinguée», et les simples particuliers l'ont
+«parfaite».</p>
+
+<p>C'est parfait!</p>
+
+<p>Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de
+convenance de la République envers les «dames».</p>
+
+<p>A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="2" summary="AUX DAMES">
+<caption><span class="caption">AUX DAMES</span><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></caption>
+<tr><td>En vedette</td> <td>Madame,</td></tr>
+
+<tr><td>Courtoisie</td> <td>Agréez, Madame, l'hommage de mon respect,</td></tr>
+
+<tr><td></td> <td><i>ou</i></td></tr>
+
+<tr><td>En ligne</td> <td>Madame, vous...</td></tr>
+
+<tr><td>Courtoisie</td> <td>J'ai l'honneur d'être, Madame,
+ votre très humble serviteur,</td></tr>
+</table>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Pour les dames, les titres héraldiques à
+la réclame et sur l'adresse seulement.</p></div>
+
+<p>Vous avez bien lu: les <i>titres héraldiques</i>! la République
+a daigné les conserver. On pourrait même
+l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet; on pourrait
+lui reprocher de laisser prendre des titres à
+des gens qui n'y ont aucun droit, de les y encourager,
+pourvu toutefois qu'ils endossent la livrée
+républicaine.</p>
+
+<p>Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles,
+autant d'usurpations, de fabrications de noms, que
+de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré au gouvernement
+d'avoir retenu quelques formules de
+l'ancien protocole, quelques-uns des égards de la
+vieille courtoisie française.</p>
+
+<p>Lors donc que vous écrirez à une personne qui a
+un titre nobiliaire, n'oubliez pas de le mentionner
+dans votre lettre: «Monsieur le duc, Monsieur le
+comte, etc.»</p>
+
+<p>Pour les personnages de très haute dignité, il
+était d'usage en France, et il l'est encore à l'étranger,
+de substituer à la seconde personne <i>Vous</i>, une périphrase,
+comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres
+que «Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a
+donnés».</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres
+ordinaires. Leur rédaction varie selon le rang, la
+position des destinataires; leur formulaire est calqué
+sur ceux qu'on a vus plus haut.</p>
+
+<p>Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel
+de placer le nom de «Monsieur ou Madame» le plus
+tôt possible, et de le rappeler dans le courant de la
+lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer.
+Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.&mdash;Madame,
+vous avez mille fois raison, etc.»</p>
+
+<p>Vous adressez-vous à une personne avec laquelle
+vous entretenez des rapports familiers? à un collègue,
+un camarade de classe ou de régiment, supprimez
+le mot «Monsieur» et remplacez le par:
+«Mon cher collègue, Mon cher camarade, etc.»</p>
+
+<p>Un homme qui écrit à une femme, même d'un
+rang inférieur au sien, doit toujours le faire avec
+une forme respectueuse.</p>
+
+<p>Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme,
+ne doit jamais se servir des expressions suivantes:
+«Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir bien
+lui faire l'honneur, etc.»</p>
+
+<p>Dans une lettre, comme dans une visite ou une
+rencontre, l'on ne chargera la personne à laquelle
+on s'adresse, de présenter ses hommages ou ses
+compliments à un tiers, que s'il appartient à sa
+famille; et encore fera-t-on bien de se servir dans
+la lettre d'un correctif: «Permettez que Madame ***
+reçoive ici les assurances de mon respect, etc.»</p>
+
+<p>Abstenez-vous de <i>post-scriptum</i>, à moins d'une
+circonstance imprévue et subite qui vous y force.</p>
+
+<p>Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine
+pour amener avec esprit la fin d'une lettre; aujourd'hui,
+l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on finit
+en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur
+d'être, etc.»</p>
+
+<p>On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je
+suis avec respect, ou: avec le plus profond respect,
+etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou Veuillez
+recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération
+distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de
+ma haute» ou, selon son caractère sacerdotal ou
+magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse
+considération», ou encore: «de mes sentiments
+les plus respectueux».</p>
+
+<p>Ce sont là autant de formules, autant de règles,
+consacrées par la politesse, qu'il faut observer.</p>
+
+<h3><a id="LETTRES_DE_REMERCIEMENT"></a>LETTRES DE REMERCIEMENT</h3>
+
+<p>C'est au c&#339;ur à parler dans ces sortes de lettres,
+puisque le remerciement n'est autre chose, comme
+l'observe Bossuet, qu'un acte de reconnaissance.</p>
+
+<p>Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné,
+la générosité de celui qui oblige, la
+sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde gratitude,
+sont autant de thèmes à développer dans une lettre
+de remerciement. Quelques fragments de lettres à
+l'appui:</p>
+
+<p class="center"><i>Le maréchal de Tallard à M<sup>me</sup> de Maintenon.</i></p>
+
+<p>
+«Madame,<br />
+</p>
+
+<p>«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles
+remerciements du mot que vous me fîtes l'honneur
+de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien
+n'égale ma reconnaissance, etc.»</p>
+
+<p class="center"><i>Lettre de Saint-Evremont.</i></p>
+
+<p>«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais
+même parler de reconnaissance; mais je ne suis
+pas moins sensible à l'obligation, etc.»</p>
+
+<p class="center"><i>Lettre de M<sup>me</sup> de Maintenon.</i></p>
+
+<p>«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne
+voulez pas l'être; mais la reconnaissance ne perd
+rien au silence que vous m'imposez.»</p>
+
+<p class="center"><i>Lettre du comte de Bussy.</i></p>
+
+<p>«Je suis pénétré du service que vous m'avez
+rendu; et ce qui me charme dans votre procédé,
+c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans
+me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action,
+jugez, Madame, de ma reconnaissance et de mon
+respect.»</p>
+
+<h3><a id="DES_LETTRES_DE_FELICITATION"></a>DES LETTRES DE FÉLICITATION</h3>
+
+<p>Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs
+ou à des égaux. L'on se réjouit avec ses
+amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à tout
+ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin,
+pour cela que de laisser courir la plume.</p>
+
+<p>Il n'en est pas de même des félicitations adressées
+à ses supérieurs ou à ses égaux. Comme les convenances
+en font presque tous les frais, que le
+sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter
+sur ces lieux communs que la politesse place
+chaque jour sur nos lèvres, de les tourner et retourner
+jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment
+le:&mdash;«Je suis», ou&mdash;«J'ai l'honneur
+d'être, etc.»</p>
+
+<p>Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une
+lettre de félicitation, il ne fait que donner une
+saveur plus piquante aux compliments. M<sup>me</sup> de
+Sévigné écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à
+Rome:</p>
+
+<p>«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon
+cher Duc! on ne pourra plus vivre avec vous;
+vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous
+jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne
+donnâtes-vous point l'autre jour à ce pauvre ambassadeur
+d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une
+chose bien agréable de reculer tout le long d'une
+rue? Et quelle tracasserie faites-vous encore à
+celui de l'Empereur sur ses franchises? Vous êtes
+devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera
+à deux fois comme elle se devra conduire avec Votre
+Excellence, etc.»</p>
+
+<h3><a id="LETTRES_DE_CONDOLEANCE"></a>LETTRES DE CONDOLÉANCE</h3>
+
+<p>On se borne généralement, dans ces lettres, à
+témoigner la part que l'on prend à la perte qui en
+fait le sujet.</p>
+
+<p>Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments,
+pleure une personne qui lui était chère à
+plus d'un titre, ne craignez pas de lui en parler
+longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même,
+à se nourrir de sa douleur.</p>
+
+<p>Quelques courtes réflexions de piété font très
+bien dans une lettre de condoléance. La religion,
+cette grande chose, a seule des consolations qui
+nous élèvent au-dessus des regrets et des misères
+humaines.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante
+des enfants de France, venait d'écrire à Louis XV,
+qui était tombé malade à Metz, pour le féliciter sur
+sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un
+courrier qui lui annonce la mort de Madame Sixième
+à Fontrevault, où Mesdames étaient élevées. Il
+devenait donc indispensable de joindre à la lettre
+de félicitation une lettre de condoléance. Madame
+de Ventadour trouva une façon fort ingénieuse de
+les réunir en une seule:</p>
+
+<p>
+«Sire,<br />
+</p>
+
+<p>«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder
+à la France, en lui conservant Votre Majesté, il ne
+fallait rien moins qu'un ange en ambassade pour
+l'en aller remercier».</p>
+
+<h3><a id="DES_BILLETS"></a>DES BILLETS</h3>
+
+<p>Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa
+contexture, son <i>sans façon</i>. Il n'y a qu'une supériorité
+bien marquée ou une familiarité bien
+établie qui puisse autoriser à écrire un billet.</p>
+
+<p>On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de
+La Rochefoucauld qu'il venait de nommer Grand-Maître
+de la Garde-robe:</p>
+
+<p>«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du
+présent que je vous ai fait comme votre maître.»</p>
+
+<p>En voici un très spirituel qui est écrit à la
+troisième personne. Il fut adressé par M. Villemain
+à une dame qui lui avait prêté les poésies
+d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux
+demeuraient porte à porte:</p>
+
+<p>«Madame, un académicien malade, qui ne lit
+plus de vers et ne sait plus par c&#339;ur que les vôtres,
+se fait scrupule de garder ce volume que vous lui
+avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de
+le faire remettre à votre porte, inutilement voisine
+de la sienne; et il saisit cette occasion de vous
+offrir l'hommage de son respect, et l'assurance
+qu'il n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»</p>
+
+<p>Pour comprendre ce dernier trait, il faut se
+rappeler que M. Villemain relevait alors d'une
+longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à
+la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour
+fou.</p>
+
+<p>Cette façon d'écrire à la troisième personne a
+donné lieu par son ambiguïté à plus d'une méprise
+assez drôle,&mdash;témoin l'anecdote suivante:</p>
+
+<p>C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs
+hommes de lettres. On causait style épistolaire,
+et l'un d'eux attaquait vivement les billets
+écrits à la troisième personne. Un autre les défendait,
+prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux,
+plus polis.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! reprit le premier, un des mérites de la
+politesse, c'est d'être claire, et rien ne l'est moins
+que vos diables de billets à la troisième personne.
+Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous
+parle, il y a quelques années. Je reçus un beau
+matin de mon ami D..., chef de division au ministère
+de..., un petit mot conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer
+son ami A... (votre très humble!) qu'il vient d'être
+nommé chevalier de la Légion d'honneur.»</p>
+
+<p>«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais
+l'homme le plus heureux du monde! Je courus
+chez mon graveur, et lui commandai des cartes portant
+la flatteuse mention:</p>
+
+<p class="center">
+<i>M. A..., chevalier de la Légion d'honneur.</i><br />
+</p>
+
+<p>«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis
+une croix du plus élégant module... Je courus
+chez un marchand de rubans et lui achetai une
+pièce du plus beau moiré rouge. Je courus chez
+tous mes amis pour recevoir leurs félicitations;
+enfin je courus au ministère pour remercier mon
+ami D..., et je me jetai dans ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien
+je vous remercie de la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part
+il prend à mon bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore,
+et le bonheur est pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est vous qu'on décore?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus
+que moi; mais enfin, c'est moi qui le suis.</p>
+
+<p>«Je compris alors quel sens il fallait donner à la
+phrase ambiguë.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable vous emporte avec votre troisième
+personne. Ne pouviez-vous pas m'écrire
+tout simplement:</p>
+
+<p>«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer,
+que je viens d'être décoré.»</p>
+
+<p>Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux
+ans après, lorsque je fus <i>réellement</i> décoré.</p>
+
+<p>Et voilà cependant les conséquences que peut
+amener cette prétentieuse troisième personne!</p>
+
+<h3><a id="LETTRES_DINVITATION"></a>LETTRES D'INVITATION</h3>
+
+<p>Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal,
+peuvent se faire de vive voix ou par écrit. Dans ce
+dernier cas, il faut varier la rédaction des billets,
+selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes,
+et d'après le rang et la position qu'elles occupent
+dans le monde. Trois ou quatre brouillons que
+l'on fera recopier y suffiront.</p>
+
+<p>On ajoute au bas: «<i>Vous êtes prié de répondre</i>».</p>
+
+<p>Ces invitations devront être envoyées quatre ou
+cinq jours d'avance, afin que l'invité ne prenne pas
+d'autre engagement. S'il ne peut accepter, il ira le
+jour même ou le lendemain au plus tard, s'en excuser,
+ou bien il s'en excusera par lettre.</p>
+
+<p>Ne pas répondre équivaut à une acceptation.</p>
+
+<p>Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de
+faire remettre sa carte chez l'amphitryon, l'avant-veille
+du jour désigné pour le dîner ou la soirée.</p>
+
+<p>Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours
+à la poésie pour les invitations. Voltaire,
+chargé par madame la duchesse du Maine de prier
+à souper chez elle l'auteur de l'<i>Art d'aimer</i>, lui écrivit
+cet ingénieux quatrain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Au nom du Pinde et de Cythère,<br /></span>
+<span class="i2">Gentil-Bernard est averti<br /></span>
+<span class="i2">Que l'<i>Art d'aimer</i> doit samedi,<br /></span>
+<span class="i2">Venir souper chez l'<i>Art de plaire</i>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<h3><a id="LETTRES_DE_FAIRE_PART"></a>LETTRES DE FAIRE PART</h3>
+
+<p>Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement
+ont une formule adoptée que connaissent
+les imprimeurs ou lithographes. Il sera bon toutefois
+d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne
+s'y est rien glissé contre les convenances.</p>
+
+<p>Il faut se garder d'étaler avec complaisance les
+titres et décorations des personnes qui figurent
+dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de faire argent
+de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa
+douleur. La qualité de parent suffit en pareille circonstance.</p>
+
+<p>Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant
+doivent être envoyées au nom du père, à l'exclusion
+de la mère et des grands parents.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="DES_DINERS_EN_GENERAL" id="DES_DINERS_EN_GENERAL">DES DINERS EN GÉNÉRAL</a></h2>
+
+<p>De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners
+et dîners, depuis le dîner d'apparat,&mdash;dîner grand
+seigneur, haute banque, ministre, etc., dont le
+coût varie de cent à cent cinquante francs par personne,&mdash;jusqu'au
+repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.</p>
+
+<p class="center"><span class="caption">MENU</span></p>
+
+<p class="center">
+ Potage au pain ou Julienne.<br />
+ Bouilli, bifteck, lapin sauté.<br />
+ Pommes de terre ou haricots.<br />
+ Fromage ou pruneaux.<br />
+ Pain à discrétion.<br />
+Vin&mdash;un carafon (le crû n'est pas indiqué).<br />
+ <i>Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution</i>.<br />
+ <i>Café avec petit verre, 0 fr. 30 c.</i><br />
+</p>
+
+<p>Entre ces deux extrêmes&mdash;cent à cent cinquante
+francs, et quatre-vingts ou quatre-vingt-dix
+centimes,&mdash;il y a bien de la marge, bien des
+intermédiaires; voyons:</p>
+
+<p>Le <i>repas de noce</i>, le <i>repas de corps</i>, qui se font
+l'un et l'autre sur commande, et où l'on mange
+fort mal;</p>
+
+<p>Le <i>dîner en ville</i>, également de commande:
+première, deuxième, troisième classe, etc., comme
+pour les enterrements.</p>
+
+<p>Les menus ne varient pas:</p>
+
+<p>Potage Julienne ou purée Crécy;&mdash;Turbot,
+sauce aux câpres, ou sauce genevoise;&mdash;Filet de
+b&#339;uf aux champignons;&mdash;Poularde truffée, à la
+Périgueux, etc.</p>
+
+<p>Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce
+goût d'étuvé bien prononcé qui accuse leur cuisson
+au four; les mêmes sauces banales, les mêmes
+vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats;
+car dans ces usines culinaires on fournit tout ce
+dont on peut avoir besoin: linge de table, ruolz,
+porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes
+industriels tiennent en réserve un stock de
+<i>quatorzièmes</i>, prêts à toute heure, pour les cas où
+l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives
+au nombre fatidique de <i>treize</i>!</p>
+
+<p>Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés
+sur mesure, horripilaient Roqueplan;
+aussi les a-t-il flétris de bonne encre:</p>
+
+<p>«Une des plus grandes douleurs du dîner en
+ville, c'est l'uniformité de l'organisation de son
+menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.</p>
+
+<p>«Après cette soupe ridicule, composée d'un
+bouillon pâle et sans yeux, et dans lequel s'entrechoquent
+de petits losanges blancs,</p>
+
+<p>«&mdash;Madère!»</p>
+
+<p>«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant
+de croire qu'il tient à la main du vin de
+Madère, et non pas une décoction de fleurs de
+sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.</p>
+
+<p>«&mdash;Château-Yquem 47!»</p>
+
+<p>«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait
+pas qu'il verse du petit vin de Lunel coupé de
+Grave.</p>
+
+<p>«&mdash;Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise!</p>
+
+<p>«La rage vous saisit.&mdash;Nous sommes pincés,
+disent les gens d'expérience, nous n'éviterons pas
+le filet de b&#339;uf aux champignons!</p>
+
+<p>«Puis, le délire vous prend: on mange de tout
+un peu, on s'empoisonne avec variété, on grignote
+sa mort!</p>
+
+<p>«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais
+et pernicieux.</p>
+
+<p>«Par cette première raison que presque personne
+à Paris n'a de cave, et que la plupart des
+donneurs de dîners achètent du vin pour la circonstance,
+comme certains érudits ne prennent
+que dans Bouillet la science dont ils ont besoin
+pour le jour même.</p>
+
+<p>«C'est la cave Bouillet.»</p>
+
+<p>Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à
+deux et trois invitations par jour, il a fini par succomber
+à la peine. Les dîners en ville et le faux
+madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait
+à ses amis la veille de sa mort.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Reprenons l'énumération des dîners:</p>
+
+<p>Le <i>dîner de famille</i>, où l'on mange comme l'on
+veut, quelquefois même comme l'on peut.</p>
+
+<p>Le <i>dîner sans façon</i>, ou à la <i>fortune du pot</i>,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">«...... Mal que le ciel en sa fureur<br /></span>
+<span class="i2">Inventa pour punir les <i>gourmands</i> de la terre.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>gardez-vous en comme de la peste;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">«Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie,<br /></span>
+<span class="i2">Qu'un dîner sans façon est une perfidie.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>c'est le législateur du Parnasse français qui le dit.</p>
+
+<p>Le <i>banquet populaire</i>, à l'usage des Robert Macaire
+et des Gogos de la politique, où l'on se repaît
+de veau et de salade, où l'on s'abreuve de petit
+bleu.</p>
+
+<p>Passons à des sujets plus relevés «<i>Paulò majora
+canamus</i>.»</p>
+
+<h3><a id="LES_GRANDS_DINERS"></a>LES GRANDS DINERS</h3>
+
+<p>Les gens qui ont un grand état de maison, qui
+font ce que l'on appelle <i>figure dans le monde</i>, peuvent
+seuls donner de ces dîners.</p>
+
+<p>Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un
+chef de cuisine de premier ordre, avec une armée
+de marmitons; une cave bien fournie, une cave
+<i>vécue</i>; puis quelque chose comme trois ou quatre
+cent mille livres de rente, et même davantage&mdash;ce
+ne sera pas de trop.</p>
+
+<p>Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais
+si vous n'y joignez l'éducation, l'esprit, le tact et
+le goût; si vous n'avez pas été initié en famille aux
+secrets de la grande existence, aux délicatesses,
+aux raffinements qu'elle comporte, c'est comme si
+vous n'aviez rien. Vous aurez beau tenir table
+ouverte, déployer tout le luxe possible,&mdash;<i>ce ne
+sera pas ça</i>... l'on mangera vos dîners, mais on se
+moquera de vous en arrière, on vous traitera de
+Californien.</p>
+
+<p>Sans doute les lingots pèsent dans la balance,
+mais ils ne sont pas tout, ce n'est qu'un accessoire.</p>
+
+<p>«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal
+qui montre mieux nos mérites et dévoile
+davantage nos défauts.»</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence
+et d'art pour composer et dresser un dîner parfait,
+un de ces dîners dont tous les détails sont étudiés,
+pesés avec soin.</p>
+
+<p>Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante
+ans, a reçu et traité à sa table toute l'Europe politique,
+militaire, savante, artistique, conférait
+chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier;
+il discutait avec eux la composition du
+dîner, car il ne déjeunait jamais. Il prenait deux
+ou trois tasses de camomille avant de se mettre au
+travail.</p>
+
+<p>Ses grands dîners sont restés légendaires dans
+le monde diplomatique, et l'on consulte encore
+aujourd'hui leurs menus.</p>
+
+<p>Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description
+de son ordinaire pour une table de dix à douze
+couverts. Il se composait de deux potages; de
+deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées;
+de deux rôts; de quatre entremets et du
+dessert.</p>
+
+<p>Le prince mangeait avec appétit du potage, du
+poisson, d'une entrée de boucherie, qui était presque
+toujours une noix de veau, ou de côtelettes de
+mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la
+poularde au consommé.</p>
+
+<p>Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets
+habituels étaient les épinards ou les cardons,
+les &#339;ufs ou les légumes de primeur, et comme
+entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées.
+Un autre jour, c'était un peu de crème au
+café.</p>
+
+<p>Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux,
+légèrement trempé d'eau, et un peu de xérès; à
+son dessert, il demandait un petit verre de vieux
+malaga. Rentré au salon, on lui présentait une
+grande tasse qu'il emplissait lui-même de morceaux
+de sucre, puis on lui versait le café.</p>
+
+<p>Avec ce régime-là, le prince a vécu quatre-vingt-deux
+ans. Que ceux qui veulent arriver jusque-là
+observent la recette: nous la leur livrons gratis.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Les dîners se sont servis tour à tour à la française
+et à la russe. Aujourd'hui le service russe a
+prévalu. Cependant le service français est encore
+en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale,
+mais surtout en province, parmi les familles
+de vieille souche. Écoutons ce que dit à ce sujet le
+<i>Carnet d'un mondain</i>:</p>
+
+<p>«La mode française ne plaçait pas le dessert
+sur la table. On en disposait les friandises sur un
+dressoir.</p>
+
+<p>«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de
+cristal de Venise ou de biscuit de Sèvres avec des
+montures ciselées, composait le seul ornement de
+la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont
+le nombre augmentait suivant l'importance du
+dîner.</p>
+
+<p>«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle
+exigeait un plus grand nombre de plats et un soin
+plus attentif dans la manière de les monter. Elle
+indiquait une hospitalité plus large.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons
+remplacent les antiques réchauds.»</p>
+
+<p>C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à
+l'&#339;il; mais à quel prix? Au détriment des mets qui
+veulent être servis et mangés aussitôt qu'on les
+retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'&#339;uvre,
+qu'on passait après le potage, et qui stimulaient,
+qui préparaient si bien l'estomac. Espérons qu'on
+y reviendra.</p>
+
+<p>Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ont apparu cette année sur la table de
+quelques maisons du high-life. Voici la nomenclature
+qu'en donne le <i>Carnet</i>:</p>
+
+<div class="blockquot">
+Les laitances de carpes à l'Indienne;<br />
+Les pattes d'oie bottées à l'Intendant;<br />
+Les oreilles de cerf en menus-droits;<br />
+Les crêtes de coq à la gauloise;<br />
+Les glaces au pain bis et au beurre frais;<br />
+Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar).<br />
+</div>
+
+<p>Les deux menus qui suivent sont également empruntés
+au <i>Carnet</i>. Le premier est celui du dîner
+du Jour de l'an, offert au grand-duc Constantin
+à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un
+dîner intime de dix-huit personnes chez un grand
+financier.</p>
+
+<p class="center"><span class="caption">GRAND DINER</span></p>
+
+<div class="center">
+ Potage crème d'orge aux quenelles.<br />
+ Soupe tortue à l'anglaise.<br />
+ Petite croustade Régence.<br />
+ Sterlets à la Russe.<br />
+ Selle de chevreuil garnie.<br />
+Filets de poularde petits pois nouveaux.<br />
+ Aspic de crustacés à la Bagration.<br />
+ Sorbets au kirsch.<br />
+
+<hr class="tb" />
+
+ Faisans truffés.<br />
+ Pâtés de foie gras de Strasbourg.<br />
+ Asperges en branches.<br />
+Gâteau de Compiègne aux cerises.<br />
+ Glace d'ananas.</div>
+
+<p class="center"><span class="caption">DINER INTIME</span></p>
+
+<p class="center">
+ Huîtres.<br />
+ Potage princesse et tortue.<br />
+Laitances de carpes aux truffes.<br />
+ Côtelettes de chevreuil purée Soubise.<br />
+ Faisans à la Godard.<br />
+ Chaufroix de cailles et de bécasses.<br />
+ Rôti d'ortolans.<br />
+ Dinde truffée.<br />
+ Salade Impératrice.<br />
+ Bombe royale.<br />
+ Dessert.<br />
+</p>
+
+<h3><a id="LE_DINER_ENTRE_GASTRONOMES"></a>LE DINER ENTRE GASTRONOMES</h3>
+
+<p>Le gastronome n'aime pas les grands dîners.
+Ces repas solennels, où l'on donne plus à l'étiquette
+qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer les yeux
+qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de
+gens inconnus pour la plupart les uns aux autres,
+où règnent la froideur et la contrainte, n'ont pour
+lui aucun attrait.</p>
+
+<p>Le gastronome par excellence pousse l'amour
+de la table jusqu'à l'exclusion de toute autre passion.
+Il n'admet pas l'élément féminin à ses agapes.
+A tort ou à raison, il prétend que la plus belle
+moitié du genre humain veut être sans cesse admirée,
+et il ne saurait distraire la moindre parcelle
+de son admiration, il la réserve tout entière pour
+les mets délicats.</p>
+
+<p>Le marquis de Cussy, un des derniers représentants
+de l'exquise politesse de l'ancienne cour,
+partageait cette doctrine de l'exclusion des femmes
+aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous
+ne l'avons connu que dans les derniers temps de
+sa vie. Peut-être n'avait-il pas toujours pensé de
+même?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">«Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses m&#339;urs.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>C'était bien le type du gastronome le plus accompli,
+le plus parfait de tous points. Ruiné par
+les évènements politiques, après avoir eu une
+immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité
+dont parle Horace; elle lui suffisait cependant
+pour vivre avec dignité et recevoir quelques
+amis.</p>
+
+<p>Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait
+lui-même son marché. Ce jour-là, il était à la halle
+dès quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de
+onze convives, jamais moins de cinq. Puis sept,
+puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs? Était-ce
+pour se conformer au vieil adage romain: <i>Numero
+Deus impare gaudet</i>? On ne sait pas. M. de Cussy
+a emporté son secret dans la tombe.</p>
+
+<p>Voici quelques-uns de ses aphorismes:</p>
+
+<p>«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient
+en morale et en pensées;</p>
+
+<p>«Mangez avec mesure, buvez à petits traits;</p>
+
+<p>«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou
+il vous abandonnera, car il est ingrat;</p>
+
+<p>«En hiver, votre salle à manger sera chaude;
+treize degrés; baignez-là de lumière.»</p>
+
+<p>C'était un aimable et gai causeur, aimant assez
+la controverse. Il s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin;
+il le considérait comme un gros mangeur
+et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent
+le gastronome fin et délicat. L'entendant, un
+jour, demander deux douzaines d'huîtres par couvert,
+détachées et placées d'avance:</p>
+
+<p>«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des
+huîtres ouvertes et détachées! Je ne vous excuse
+que parce que vous êtes né dans le département de
+l'Ain!»</p>
+
+<p>Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger
+devait être ornée de glaces. M. de Cussy résistait,
+parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit s'étudier
+dans son miroir».</p>
+
+<p>Le professeur conseillait la musique pendant le
+dîner; M. de Cussy l'admettait, mais à la condition
+que les instruments à vent y domineraient.</p>
+
+<p>Aussi passionné pour la musique que pour la
+bonne chère, il passa trois heures, la veille de sa
+mort, à répéter avec sa fille des scènes entières
+d'opéras, et le jour même où il expira, il avait
+mangé et digéré un perdreau rouge en entier.</p>
+
+<p>C'était mourir au champ d'honneur!</p>
+
+<h3><a id="LE_DINER_BOURGEOIS"></a>LE DINER BOURGEOIS</h3>
+
+<p>C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux
+temps, lorsqu'il existait une haute bourgeoisie,
+composée de l'élite des citoyens voués aux professions
+libérales, qu'ils honoraient de leur mérite
+et de leurs vertus. Bien habile qui pourrait dire
+aujourd'hui où commence et où finit ce que l'on
+nomme la bourgeoisie.</p>
+
+<p>Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie,
+de donner tous les ans un ou plusieurs dîners
+qu'on appelait <i>de cérémonie</i>. Cela se pratique toujours
+en province, de même que dans certaines
+familles parisiennes, pour qui ces dîners sont une
+obligation d'état, de position de fortune.</p>
+
+<p>Le nombre des convives varie de dix à dix-huit
+au maximum, en ayant soin de ne s'arrêter jamais
+au chiffre redouté de <i>treize</i>, qui n'est cependant à
+craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière,
+qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour
+douze.</p>
+
+<p>C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes
+invité.</p>
+
+<p>La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate
+blanche, les gants blancs ou paille.</p>
+
+<p>Déjà quelques personnes sont réunies, à votre
+entrée dans le salon. Vous faites les salutations
+d'usage et vous restez debout, en causant avec vos
+voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou
+le domestique qui en tient lieu, ouvre les deux
+battants de la porte et prononce les mots sacramentels:</p>
+
+<p>«<i>Madame est servie!</i>»</p>
+
+<p>Le maître de la maison offre alors le bras à la
+femme qui, en raison de son âge ou de sa position
+sociale, a droit à cette marque de respect ou de
+déférence. Il passe le premier.</p>
+
+<p>La maîtresse de la maison donne le bras à
+l'homme le plus âgé ou le plus considérable. Elle
+vient en second.</p>
+
+<p>Les invités prennent la file, en se conformant
+aux règles prescrites par l'étiquette.</p>
+
+<p>C'est le bras droit que le cavalier doit toujours
+offrir.</p>
+
+<p>Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant
+un peu à gauche, afin de laisser plus d'espace
+à sa dame, et de ne point amener de rencontre
+fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe.</p>
+
+<p>Arrivés tous deux dans la salle à manger, il
+saluera sa compagne qui répondra par une légère
+inclination.</p>
+
+<p>Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à
+moins que celles-ci ne soient indiquées par des
+cartes posées sur les serviettes.</p>
+
+<p>Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines
+de droite et de gauche se seront parfaitement installées&mdash;toujours
+en vertu de cette extrême attention
+que commandent l'agencement et les ondulations
+coquettes des robes.</p>
+
+<p>Le maître et la maîtresse de la maison occupent
+le milieu de la table, en face l'un de l'autre. Les
+places d'honneur sont à leur droite d'abord, puis à
+la gauche. Les convives se rangent à la suite, de
+chaque côté, en observant toujours les prescriptions
+des diverses hiérarchies sociales.</p>
+
+<p>C'est un très grand art de savoir placer son
+monde, que de bien assortir les âges, les positions
+et les sympathies, de manière à ne froisser personne,
+à ne blesser aucun amour-propre.</p>
+
+<p>Nous avons entendu un maître dans la science
+du savoir-vivre,&mdash;<i>Magister elegantiarum</i>&mdash;critiquer
+cette façon de numéroter les convives, de les
+mesurer à la toise hiérarchique.</p>
+
+<p>A son avis, tous les invités étant gens d'éducation,
+devraient être traités sur le pied d'égalité. Il
+n'admettait de préséance que pour les ministres de
+Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance
+de l'habit ecclésiastique est du reste consacrée
+par l'usage. Quand il se trouve un prêtre
+parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit
+la première place d'honneur à côté de la maîtresse
+de la maison, de même qu'elle appartient de droit
+aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce du
+Pape.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Vous voilà donc parfaitement installé.</p>
+
+<p>Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en
+échangeant quelques paroles banales. N'oubliez
+pas que votre position de cavalier servant vous
+oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée
+tous les petits services possibles. Vous lui
+verserez à boire, si les vins sont sur la table; vous
+veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque.
+Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité.
+Pesez bien vos paroles, et, pour plus de sûreté,
+renfermez-vous dans les généralités.</p>
+
+<p>Si le maître de la maison offre lui-même d'un
+plat, ou la maîtresse de la maison d'une pâtisserie,
+d'une friandise quelconque confectionnée par elle,
+on est tenu de faire honneur à cette attention toute
+gracieuse.</p>
+
+<p>Quand la conversation devient générale, si vous
+tenez à y prendre part, faites-le en homme de bon
+ton. N'interrompez pas, et surtout n'interpellez
+jamais personne d'un bout de la table à l'autre.</p>
+
+<p>Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin
+d'inviter un de ces beaux esprits, joyeux conteurs,
+qui ont toujours quelque nouvelle et merveilleuse
+histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne
+en ce genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine
+époque un grand nombre de lettres d'invitation
+à dîner se terminaient invariablement par
+cette formule alléchante: «<i>Nous aurons Méry.</i>»</p>
+
+<p>Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui
+la faute?</p>
+
+<p>Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable:
+c'étaient les seuls peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer.
+Par ses emprunts réitérés, il s'était mis à
+la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient
+excusables, et même à tout prendre, très louables,
+de consentir à se rembourser en <i>racontars</i>. Est-il
+beaucoup de gens aujourd'hui qui se contenteraient
+d'une pareille monnaie?</p>
+
+<p>Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature
+une somme, relativement assez forte, à un banquier
+qui fut depuis député de l'arrondissement de Saint-Denis.
+Bien entendu qu'à l'échéance le susdit billet
+revint sans être payé. C'était une habitude à
+laquelle Méry ne dérogeait guère; mais il eut le
+tort de ne point reparaître chez son créancier.
+Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à
+outrance: si bien que, de petit papier en petit
+papier, le débiteur un beau matin fut appréhendé
+au corps et conduit... à la prison pour dettes?&mdash;Non
+pas! Mais bellement chez son créancier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous
+êtes mon prisonnier de par la loi; cependant, en
+faveur de nos anciennes relations, je veux bien
+vous laisser libre sur parole, à la condition expresse
+que vous comparaîtrez à ma table, toutes les fois
+que vous en serez requis, et ce&mdash;jusqu'au jour où
+vous m'aurez remboursé intégralement&mdash;capital
+et intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me
+devez les aliments.</p>
+
+<p>A peu près à la même époque, Dumas père,
+ayant appris que, dans une maison où il n'allait
+que fort rarement, l'on s'était servi de son nom,
+au bas des invitations, imagina cette vengeance
+spirituelle de n'ouvrir la bouche que pour manger.
+A toutes les questions qu'on lui adressait, il répondait
+par des oui, des non, ou quelques mots des
+plus laconiques.</p>
+
+<p>Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne
+s'attendait pas, l'amphitryon prit le parti d'interpeller
+directement son hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous
+n'allez pas nous raconter quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, cher Monsieur, mais à la
+condition que chacun y mettra du sien et servira
+un plat de son métier. Mon voisin, par exemple,
+qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un
+coup de canon, et aussitôt je commencerai une
+histoire.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive
+circule avec les vins de dessert; la joie rayonne
+sur tous les visages.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts
+que dans les banquets politiques. Pourtant si l'amphitryon
+offrait une santé, tous les convives s'inclineraient
+pour saluer la personne à qui elle est
+adressée, et videraient entièrement leurs verres.</p>
+
+<p>Mais voici que le signal de quitter la table est
+donné. Chacun se lève en déposant sa serviette sur
+son assiette, et offre le bras à sa voisine de droite.
+Le retour au salon s'effectue de la même manière
+que pour la sortie, à cette différence près que la
+maîtresse de maison laisse passer tout le monde
+devant elle. Son mari ouvre la marche comme
+avant le dîner. Les convives le suivent, et chacun
+d'eux ramène à sa place la dame qu'il a conduite
+à table.</p>
+
+<p>Un instant après, on apporte le café: c'est la
+maîtresse de la maison qui en fait les honneurs.
+Ne versez pas votre café dans votre soucoupe;
+laissez votre cuiller dans la tasse.</p>
+
+<p>Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se
+priver du cigare ou de la cigarette après avoir
+mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir,
+et rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse
+exige que vous contribuiez pour votre part à
+l'agrément du reste de la soirée.</p>
+
+<p>Si la maîtresse de la maison parle de faire un
+peu de musique, les amateurs s'empresseront de
+déférer à son désir. C'est à elle à ne point abuser
+de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante
+réponse de Chopin à son amphitryon qui se croyait
+en quelque sorte en droit de tenir le grand artiste
+au piano pendant toute la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué
+une mazurka, j'ai si peu mangé!</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé,
+comme le dit Brillat-Savarin, du bonheur de ses
+invités durant cinq ou six heures. En conséquence,
+des tables de jeu ont été dressées dans un petit
+salon, pour les personnes dont c'est la passion
+favorite, et même l'unique amusement, de remuer
+les cartes.</p>
+
+<p>Le maître ou la maîtresse de la maison engageront
+les parties entre les amateurs qui ne se mettront
+au jeu qu'après en avoir été priés.</p>
+
+<p>Les dames choisissent leurs places; les hommes
+attendent pour s'asseoir qu'elles aient fait ce
+choix. Il est d'usage que la personne qui distribue
+les cartes pour la première fois, s'incline et que
+chacun lui rende son salut avant de relever son
+jeu.</p>
+
+<p>Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une
+jeune femme ne paraîtra à une table de jeu, qu'autant
+que sa présence sera nécessaire pour remplir
+une place vacante.</p>
+
+<p>Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi
+le thé dont la maîtresse de la maison a fait les honneurs
+comme pour le café.</p>
+
+<p>La soirée s'avance, et déjà quelques personnes
+se sont levées, bien que la maîtresse de la maison
+ait cherché à les retenir. Il est l'heure, plus que
+l'heure de se retirer.</p>
+
+<p>Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels
+vous devez une visite dans les huit jours.</p>
+
+<p>N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire
+l'éloge du dîner et des convives. Appuyez surtout
+sur la gracieuse hospitalité du maître, et de la
+maîtresse de la maison.</p>
+
+<h3><a id="LES_DEJEUNERS"></a>LES DÉJEUNERS</h3>
+
+<p>Les déjeuners dits <i>à la fourchette</i> sont peu usités
+à Paris, en raison de l'heure qu'il faudrait leur
+consacrer, et qui est due forcément aux affaires. Il
+n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup
+plus de temps à soi.</p>
+
+<p>Là, les <i>déjeuners-dînatoires</i> sont en grand honneur.
+L'on se met à table à midi et l'on y reste jusqu'à
+trois ou quatre heures. La bonne chère fait
+les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine
+excellente confectionnée par un véritable cordon
+bleu, des sauces qui ne sont point frelatées, des
+viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à
+démêler avec cet ignoble <i>four</i>,&mdash;sans contredit la
+plus désastreuse conquête de la civilisation moderne.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de
+propriétaire, de rentier un peu riche, qui n'ait un
+caveau réservé, avec ses vins bien rangés et étiquetés
+par récolte: toutes choses fort rares à Paris
+et qui tendent à le devenir davantage chaque jour.</p>
+
+<p>A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des
+déjeuners d'affaires, entre hommes. Aussi est-il
+reçu qu'après le dessert les dames quittent la table
+pour laisser ces messieurs à leurs conversations
+sérieuses et à leurs cigares.</p>
+
+<p>Les hommes y assistent en redingote noire, cravate
+item;</p>
+
+<p>Les femmes en toilettes mixtes, ou <i>toilettes d'intérieur</i>.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="LE_TABAC" id="LE_TABAC">LE TABAC</a></h2>
+
+<p>Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou
+qu'on l'aspire en fumée, occupe une si large place
+dans nos habitudes, il y a opéré un changement si
+considérable, si funeste à l'existence même de la
+bonne compagnie, qu'il nous est impossible de n'en
+pas dire quelques mots.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte
+cabale, est resté divin pour les priseurs. Il est à
+remarquer toutefois que sa consommation tend à
+diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va
+sans cesse en progressant.</p>
+
+<p>Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui
+se compose en très grande majorité de vieillards
+des deux sexes, est loin de se recruter en proportion
+des vides qu'elle éprouve.</p>
+
+<p>Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet
+de luxe et d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à
+la mode, la fameuse <i>poudre à la reine</i> a été frappée
+de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans l'estime
+des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais
+jeu de mot, des nez qui prisent.</p>
+
+<p>Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître
+son empire; chaque jour il fait de nouvelles conquêtes.
+C'est qu'aussi il flatte et caresse bien mieux
+les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée:
+fumée de la gloire, fumée des richesses, fumée des
+honneurs, etc., etc. Chacun poursuit ici-bas sa fumée
+avec la même ardeur que ce pauvre Ixion
+poursuivait sa nue.</p>
+
+<p>On fume partout&mdash;au dehors et au dedans, dans
+la rue comme chez soi, à la ville et aux champs.
+C'est une épidémie qui prend les générations
+presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles
+comme une plaie incurable.</p>
+
+<p>En vain des sociétés se sont fondées, des médecins,
+des savants, des académiciens, des journalistes,
+se sont réunis pour conjurer le mal; en vain
+ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles
+sur articles, pour signaler les dangers du
+tabac,&mdash;ce poison aussi fatal à la santé de
+l'homme que préjudiciable à sa bourse.</p>
+
+<p>«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium
+de l'esprit humain: Peuple qui fume, peuple qui
+périt.»</p>
+
+<p>Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même
+temps si profond, a poussé plus avant et surtout
+plus en avant ses observations:</p>
+
+<p>«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage,
+si l'Allemagne rêve dans l'espace, si l'Espagne
+dort d'un sommeil entrecoupé de somnambulisme,
+si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la
+France enfin laisse flotter son regard, nous devons
+désormais accuser de ce mystérieux suicide national,
+le chibouque, la pipe, le cigare et la cigarette.
+Pour peu que la chose dure encore un siècle ou
+deux, l'intelligence du monde finira en fumée, et
+le singe pourra traiter avec l'homme d'égal à
+égal.»</p>
+
+<p>Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les
+fumeurs n'en ont tenu aucun compte; ils ont
+allumé leur tabac avec les feuillets des brochures,
+avec les articles des journaux, et le feu des cigares
+et de la cigarette a continué sur toute la ligne avec
+plus d'intensité que jamais.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en
+maître absolu.</p>
+
+<p>De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de
+Lisbonne à Pétersbourg, de Brest à Stamboul, c'est
+à qui se rangera</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il est devenu le commensal de tous les logis, et
+s'assied à tous les foyers, se mêle à tous les propos
+même aux entretiens les plus doux. Il est l'ami, le
+confident de nos pensées, le compagnon de nos
+travaux; il a sa part de toutes nos peines, de tous
+nos plaisirs.</p>
+
+<p>Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville,
+à la campagne, aux eaux; il est de tous les voyages,
+monte en chemin de fer, et secoue sa cendre
+sur la robe des dames.</p>
+
+<p>Parfois, il veut bien encore leur demander la
+permission de s'allumer; mais c'est pour la forme,
+et il le fait de façon à n'être pas refusé.</p>
+
+<p>Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera
+tout seul!</p>
+
+<p>Où cela s'arrêtera-t-il?</p>
+
+<p>Cela ne s'arrêtera pas.</p>
+
+<p>Les choses prendront même un développement
+que les circonstances n'ont pas permis jusqu'à
+présent. A l'aide du progrès,&mdash;n'en doutez pas&mdash;les
+écoles, les collèges, un peu bien situés dans
+l'Université, finiront par posséder des professeurs
+assermentés de <i>fumerie</i>. On fumera partout et toujours:
+en se couchant, en se levant, en mangeant,
+en vaquant à toutes ses occupations.</p>
+
+<p>Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée:
+on se mariera le cigare à la bouche. Le monde
+enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore,
+et les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il
+est dit dans l'<i>Apocalypse</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Et circumdabit gentes fumus, et perebunt!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et la fumée envahira les nations, et elles périront!</p>
+
+<p>Cette fumée aperçue à travers les âges par saint
+Jean ne peut être que la fumée du tabac, à moins
+pourtant que ce ne soit celle de la dynamite!</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2>CÉRÉMONIES</h2>
+
+<h3>DU BAPTÊME, DU MARIAGE ET DE L'ENTERREMENT</h3>
+
+<p>Nous n'avons pas à entrer ici dans tous les détails
+de ces diverses cérémonies; nous nous bornerons
+à rappeler les principaux usages que l'étiquette
+prescrit pour chacune d'elles.</p>
+
+<h3><a id="LE_BAPTEME"></a>LE BAPTÊME</h3>
+
+<p>Le baptême est une cérémonie purement religieuse.
+C'est l'entrée dans le giron de l'Église de
+l'enfant qui vient de naître, et à qui son parrain et
+sa marraine servent d'introducteurs.</p>
+
+<p>Le grand-père paternel et la grand'mère maternelle
+sont de droit parrain et marraine du premier
+né.</p>
+
+<p>On alterne pour le second. Le père de la jeune
+femme en est le parrain, et la mère du mari la
+marraine.</p>
+
+<p>A défaut de l'un ou de l'autre, ou de tous les
+deux, on choisit toujours l'ascendant le plus proche
+et le plus âgé dans la ligne paternelle et dans la
+ligne maternelle.</p>
+
+<p>Il est d'usage de laisser à la marraine le choix
+de son compère. Quelquefois cependant on lui
+désigne la personne qu'on désirerait donner pour
+parrain à l'enfant; mais elle est libre de refuser.</p>
+
+<p>Avant d'offrir le parrainage à une personne, les
+parents auront soin de s'assurer si cette proposition
+lui agrée.</p>
+
+<p>Dans le cas où il ne vous conviendrait pas d'accepter
+une pareille demande, apportez dans votre
+refus toutes les formes et la bonne grâce possibles.</p>
+
+<p>On ne doit pas refuser de servir de parrain ou de
+marraine à l'enfant d'une personne qui est dans
+une situation peu aisée. Ce serait manquer tout à
+la fois de charité et de savoir-vivre.</p>
+
+<p>Ne vous offrez jamais personnellement pour être
+parrain ou marraine dans une famille d'une condition
+égale à la vôtre, et encore moins d'une condition
+supérieure.</p>
+
+<p>La qualité de parrain et de marraine implique
+une sorte de responsabilité presque paternelle;
+elle est tout à la fois une charge matérielle et
+morale.</p>
+
+<p>Ainsi elle oblige à des frais de cérémonie, à des
+dépenses diverses pour cadeaux. Nous ne parlerons
+pas des cadeaux qui varient selon les localités, et qui
+sont en outre subordonnés à la position de fortune
+de ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent.</p>
+
+<p>Le parrain est le grand dispensateur de dragées.</p>
+
+<p>La veille du jour du baptême, il envoie à sa commère
+une ou plusieurs douzaines de boîtes, selon
+qu'il tient à faire les choses plus ou moins largement.</p>
+
+<p>Il distribue des cornets de bonbons avec pièces
+d'argent à la garde-malade et aux domestiques.</p>
+
+<p>Voici comment se règlent les choses, le jour de
+la cérémonie:</p>
+
+<p>Le père se charge du service des voitures. Il en
+envoie une au parrain qui va lui-même chercher la
+marraine et la fait monter avec lui.</p>
+
+<p>Le père, la nourrice ou la garde, occupent une
+seconde voiture; mais, à la rigueur, une seule peut
+suffire.</p>
+
+<p>Dans ce cas, la marraine occupe le fond de la
+voiture avec l'enfant et la nourrice. Le père et le
+parrain se plaçent sur la banquette du devant.</p>
+
+<p>Si c'est l'enfant d'un haut personnage que l'on va
+faire baptiser, l'enfant occupera le fond de la
+voiture avec la marraine, et même on lui donnera
+la droite comme place d'honneur.</p>
+
+<p>En arrivant à l'église, la femme qui porte l'enfant,
+entre la première. Le parrain et la marraine
+la suivent, sans se donner le bras; puis viennent
+le père, les parents et les amis de la famille.</p>
+
+<p>Quand la cérémonie commence, le parrain se
+place à droite de l'enfant, la marraine à gauche.
+La nourrice tient la tête de l'enfant appuyée sur
+le bras droit.</p>
+
+<p>Le prêtre fait les questions voulues et exorcise le
+nouveau-né.</p>
+
+<p>Le parrain et la marraine récitent à voix basse, et
+en français, le <i>Pater</i> et le <i>Credo</i>, et prennent les
+engagements chrétiens pour le compte du bébé.</p>
+
+<p>De là l'obligation qu'ils contractent de surveiller
+la façon dont il sera élevé et de le suivre dans le
+développement graduel de son existence.</p>
+
+<p>L'enfant a reçu trois noms: un de sa marraine,
+un autre du parrain, et le troisième choisi par la
+mère; et c'est sous ces trois noms, qui doivent se
+trouver dans le calendrier des Saints, que le prêtre
+baptise l'enfant.</p>
+
+<p>On se rend alors à la sacristie pour y signer
+l'acte de baptême.</p>
+
+<p>Il faut veiller très attentivement à ce que les
+noms donnés à l'enfant soient les mêmes que ceux
+qui figurent sur les registres de la mairie, sans quoi
+il serait exposé par la suite à toute sorte d'embarras,
+chaque fois qu'il aurait à se servir de ces
+deux actes.</p>
+
+<p>Le père envoie une boîte de bonbons à l'ecclésiastique
+qui a administré le baptême, et y ajoute
+quelques pièces d'or ou d'argent, selon sa fortune.</p>
+
+<p>Il y a encore le suisse, le sacristain, l'enfant de
+ch&#339;ur ainsi que les pauvres, qui vous attendent à
+la sortie de l'église, et auxquels il est d'usage de
+distribuer quelque argent: c'est l'affaire du parrain.</p>
+
+<p>Le parrain et la marraine reconduisent l'enfant
+à sa mère, et reçoivent ses remerciements en
+échange de leurs félicitations.</p>
+
+<p>Généralement, un repas de gala a lieu après la
+cérémonie. Si la mère est encore trop faible pour
+y assister, l'on se borne à une collation, et l'on
+attend son rétablissement, afin qu'elle puisse participer
+au repas et en faire les honneurs.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, le parrain et la marraine
+sont considérés comme membres de la famille. Ils
+s'occuperont de leur filleul ou filleule qui, de leur
+côté, n'oublieront jamais le respect et la reconnaissance
+qu'ils doivent à l'un et à l'autre.</p>
+
+<h3><a id="LE_MARIAGE"></a>LE MARIAGE</h3>
+
+<h4><i>Mariage à la Mairie.</i></h4>
+
+<p>Passons sur les préliminaires pour arriver tout
+de suite aux cérémonies civile et religieuse.</p>
+
+<p>Le contrat a été signé par les deux parties. Le
+sacrifice est fait, d'un côté comme de l'autre; le
+notaire y a passé, comme on le dit encore dans certaines
+provinces; en d'autres termes, il n'y a plus
+à y revenir.</p>
+
+<p>La publication des bans se fait à l'église, en même
+temps que le mariage est affiché à la mairie.</p>
+
+<p>Il ne peut avoir lieu que dans la commune où
+l'un des deux contractants a son domicile, lequel
+s'établit par six mois de résidence continue.</p>
+
+<p>Les pièces à fournir à la mairie, sont:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Un certificat constatant que la publication des
+bans a été faite dans les localités où la loi l'exige;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Les extraits de naissance des conjoints, et en
+cas d'impossibilité, un acte de notoriété délivré sur
+le lieu de leur naissance, ou de leur domicile. Cet
+acte devra être légalisé sans le moindre vice de
+forme.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le consentement par acte notarié des père et
+mère, dans le cas où ils ne pourraient assister à la
+célébration du mariage; et, dans le cas où ils auraient
+refusé ce consentement, la preuve légale que
+les soumissions respectueuses ont été faites suivant
+les prescriptions de la loi;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Le futur est tenu de fournir son acte de libération
+du service militaire;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> S'il appartient à l'armée, l'autorisation du
+ministre de la guerre.</p>
+
+<p>A Paris, le mariage à la mairie a presque toujours
+lieu la veille du jour de sa célébration à l'église.
+Cependant la célébration à l'église peut être
+retardée de plusieurs jours.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, il n'y a guère que les parents des
+futurs et leurs témoins qui assistent au mariage
+civil.</p>
+
+<p>Ces témoins au nombre de quatre,&mdash;deux pour
+le marié, deux pour la mariée,&mdash;sont pris parmi
+les plus proches parents; quelquefois aussi ce sont
+des personnages dont on désire se faire honneur et
+appui.</p>
+
+<p>On se rend à la mairie en voitures ordinaires et
+en toilette de ville, qui est laissée au goût de chacun.</p>
+
+<p>Le maire ou l'adjoint lisent la loi aux futurs et
+leur font prononcer le <i>Oui</i> sacramental.</p>
+
+<p>Après quoi, ils sont déclarés unis devant la loi.</p>
+
+<p>C'est la mariée qui signe la première; puis elle
+passe la plume à son mari qui, en la recevant, salue
+et dit: «Merci, <i>Madame</i>!»</p>
+
+<p>A partir de ce moment, chacun l'appelle <i>Madame</i>.</p>
+
+<p>L'époux et ses parents reconduisent la mariée à
+son domicile. Le soir, un dîner auquel les témoins
+seuls assistent, réunit les deux familles.</p>
+
+<h4><i><a id="Le_Mariage_a_lEglise"></a>Le Mariage à l'Église.</i></h4>
+
+<p>Pour se marier à l'église, on devra fournir:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Un certificat constatant la publication des
+bans dans les églises où elle est exigible;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Un extrait de l'acte de baptême, ou à son défaut,
+une attestation que l'on a fait sa première
+communion;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Un billet de confession.</p>
+
+<p>Le marié et sa famille vont chercher la mariée
+et les siens à leur domicile;</p>
+
+<p>Le marié offre à celle-ci le bouquet de <i>noces</i> qui
+doit être entièrement blanc;</p>
+
+<p>Il porte également avec lui l'anneau et la pièce
+de mariage, laquelle peut être d'or ou d'argent,
+selon la fortune des conjoints.</p>
+
+<p>Les lettres d'invitation faites en double, ont dû
+être envoyées huit jours au moins avant le mariage;</p>
+
+<p>Les lettres de faire part ne s'envoient que dans
+la quinzaine qui suit. Elles sont destinées aux personnes
+habitant une autre résidence, à celles avec
+qui l'on n'a pas de relations suivies, à tous ceux
+enfin dont on n'espère pas, ou même dont on ne
+désire pas la présence à la cérémonie.</p>
+
+<p>On expédie ces lettres dans de grandes enveloppes,
+en ayant soin de placer en dessus la lettre
+des parents ou tuteurs qui en font l'envoi.</p>
+
+<p>Voici dans quel ordre le cortège se rend à l'église:</p>
+
+<p>La première voiture est occupée par la mariée
+qui s'installe au fond et à droite, ayant sa mère à
+sa gauche. Le père s'assied sur la banquette du
+devant;</p>
+
+<p>Dans la seconde voiture, prennent place le marié
+et sa famille. Il occupe le fond, à gauche, sa mère
+à sa droite, et le père sur le devant;</p>
+
+<p>Puis vient la voiture de la demoiselle d'honneur;
+et après celles des témoins et des autres membres
+de la famille.</p>
+
+<p>C'est une s&#339;ur de la mariée, ou une des plus
+proches parentes, ou encore une amie intime qui
+remplit le rôle de la demoiselle d'honneur;</p>
+
+<p>De même pour le marié, c'est son frère ou un
+ami qui lui sert de garçon d'honneur.</p>
+
+<p>La demoiselle et le garçon d'honneur doivent
+être célibataires.</p>
+
+<p>La quête est toujours faite par la demoiselle
+d'honneur.</p>
+
+<p>S'il y a deux quêteuses, cette fonction en double
+revient à la plus jeune parente du marié, et le plus
+jeune parent de la mariée lui donne la main pour
+quêter.</p>
+
+<p>Il est de bon goût d'indiquer très exactement
+sur les lettres l'heure de la cérémonie, afin de ne
+pas faire attendre les invités;</p>
+
+<p>Ceux-ci doivent être rendus à l'église pour le
+moment de l'entrée des jeunes époux.</p>
+
+<p>Quand les voitures arrivent devant le portail, le
+suisse dispose aussitôt le cortège sur deux rangs,
+de manière que la jeune mariée, en passant au milieu,
+soit protégée contre les regards indiscrets des
+curieux;</p>
+
+<p>Le père de la mariée lui offre la main pour la
+conduire à l'autel.</p>
+
+<p>Le marié la suit avec sa mère; la mère de la
+mariée est au bras du père du jeune homme.</p>
+
+<p>Puis viennent la demoiselle et le garçon d'honneur;
+les témoins avec les plus proches parents et
+les autres membres de la famille.</p>
+
+<p>Arrivés devant les sièges qui leur sont réservés,
+le marié se place à droite, la mariée à gauche.</p>
+
+<p>Les parents de chaque famille, les amis et les
+invités, se rangent dans le même ordre; à droite,
+ceux du jeune homme; à gauche, ceux de la jeune
+femme.</p>
+
+<p>A l'Offertoire, le poêle est tenu par les deux plus
+jeunes garçons de la famille. Si l'un d'eux est trop
+petit, on le hisse droit sur une chaise.</p>
+
+<p>Aux questions adressées par le prêtre, le marié
+et la mariée répondent à demi-voix et en s'inclinant
+avec respect.</p>
+
+<p>Au moment de la bénédiction de l'anneau, les
+époux ôtent leurs gants, et le marié prend de la
+main droite l'anneau que lui présente le prêtre et
+le passe au doigt annulaire de la main gauche de
+la mariée.</p>
+
+<p>La messe terminée, on se rend dans l'ordre suivant
+à la sacristie pour signer les actes du mariage:</p>
+
+<p>Le père du marié donne le bras à la mariée; la
+mère de la mariée au jeune époux; et ainsi de
+suite en intervertissant les rôles.</p>
+
+<p>Après la signature, le marié présente les personnes
+de sa connaissance à la mariée qui, autant
+que possible, adresse à chacune d'elles un mot
+aimable.</p>
+
+<p>Les parents de la mariée présentent leur gendre.</p>
+
+<p>Chacun adresse son petit compliment aux deux
+époux en leur serrant la main avec effusion, tout
+en passant assez vite: un mot du c&#339;ur suffit.</p>
+
+<p>Il est bien d'attendre les mariés à la sortie de
+l'église; c'est un dernier hommage.</p>
+
+<p>Le marié donne le bras à sa femme;</p>
+
+<p>Le père de la mariée suit en donnant le bras à la
+mère du marié; puis le père du marié à la mère
+de la mariée, etc.</p>
+
+<p>L'on mêle et l'on confond ainsi les deux familles.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin de dire que les gens de bonne
+compagnie ne font pas de noces chez les restaurateurs?
+On invite moins de monde, mais l'on reçoit
+chez soi.</p>
+
+<p>Il s'est introduit depuis quelque temps un nouvel
+usage qui rompt ouvertement en visière aux vieux
+us et coutumes, si fatigants, si gênants pour les
+jeunes mariés.</p>
+
+<p>En sortant de l'église, ceux-ci montent seuls
+dans une voiture, et rentrent chez eux.</p>
+
+<p>C'est une manière de rapt de bon ton de la part
+du mari.</p>
+
+<p>La jeune femme reçoit alors la famille et les amis
+intimes; et nul autre que ceux qui ont été priés,
+n'assiste à la réunion.</p>
+
+<p>Il arrive même aux nouveaux époux de se soustraire
+à cette dernière obligation, et de laisser à
+leurs parents le soin de faire les honneurs du déjeuner
+ou du lunch que l'on offre à la famille.</p>
+
+<p>Après s'être esquivés, ils partent pour un voyage
+réel à l'étranger ou simplement pour une résidence
+peu éloignée, où ils pourront au moins jouir en
+liberté du premier quartier de la lune de miel.</p>
+
+<p>Les visites de noces ne commencent guère que
+dans le mois qui suit le mariage.</p>
+
+<p>Les nouveaux mariés ne rendent de visites qu'aux
+invités avec lesquels ils veulent avoir et entretenir
+des relations; aux autres, ils envoient leurs
+cartes.</p>
+
+<p>Les personnes ayant reçu une lettre d'invitation
+ou seulement une lettre de faire part,&mdash;qu'elles
+aient on non assisté au mariage,&mdash;sont tenues à
+remettre ou à envoyer dans la huitaine leurs cartes
+au membre de la famille qui leur a adressé cette
+lettre d'invitation ou de faire part.</p>
+
+<p>Si c'est par suite d'un cas de force majeure
+qu'elles n'ont pas paru à la cérémonie, les convenances
+veulent qu'elles le fassent savoir et s'en
+excusent par lettre.</p>
+
+<p>On ne rend jamais de visite aux nouveaux mariés
+avant d'avoir reçu la leur.</p>
+
+<h3><a id="LENTERREMENT"></a>L'ENTERREMENT</h3>
+
+<div class="citation">
+Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance<br />
+D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance.<br />
+
+<span class="smcap">Boileau.</span><br />
+</div>
+
+<p>Les cérémonies de l'enterrement sont les dernières
+marques d'affection que l'on donne à celui
+qui s'en va. A moins d'un empêchement absolu,
+c'est manquer à toutes les convenances que de ne
+pas assister à un enterrement auquel on est prié
+par une lettre spéciale.</p>
+
+<p>Les lettres d'invitation doivent être remises la
+veille du jour du convoi. Les lettres de faire part
+aux personnes éloignées s'envoient aussitôt après.
+On y supprime depuis quelque temps les noms des
+membres féminins de la famille.</p>
+
+<p>Il est plus respectueux de faire porter à domicile
+les lettres d'invitation. Sauf quelques rares
+exceptions, on peut toutefois les mettre à la poste.</p>
+
+<p>Quand les relations du défunt sont trop nombreuses,
+et que le temps manque pour écrire les
+adresses, il convient de faire insérer dans les journaux
+les plus répandus une invitation générale;
+c'est le meilleur moyen de réparer les omissions
+qu'on peut commettre.</p>
+
+<p>Les hommes se rendent à la maison mortuaire;
+les femmes vont directement à l'église. Les proches
+parentes restent au domicile.</p>
+
+<p>Chacun sera vêtu de noir ou tout au moins de
+couleur foncée; les hommes, autant que possible,
+en habit noir, cravate blanche et gants noirs.</p>
+
+<p>Il était d'usage autrefois qu'une femme n'assistât
+point au convoi de son mari, ni de son enfant,&mdash;le
+mari à celui de sa femme. Cet usage tend à disparaître
+à Paris, malgré tout ce qu'il peut y avoir de
+douloureux pour une épouse, pour une mère,
+d'accompagner à sa dernière demeure son mari ou
+son enfant.</p>
+
+<p>Au départ du cortège, les parents les plus proches
+sortent les premiers et se rangent derrière la personne
+qui conduit le deuil; puis viennent les invités,
+les amis et les connaissances.</p>
+
+<p>Si la température est douce, il faut, par respect
+pour le mort, tenir son chapeau à la main. S'il
+fait froid ou qu'il pleuve, on reste couvert, en
+ayant soin toutefois de se découvrir au moment
+où l'on descend le corps pour l'entrer à l'église.</p>
+
+<p>Les hommes se rangent à droite, les femmes à
+gauche; elles n'accompagnent que fort rarement
+le convoi au cimetière.</p>
+
+<p>On ne monte dans les voitures de deuil qu'au
+sortir de l'église, et l'on y monte indistinctement
+avec des personnes qu'on ne connaît pas.</p>
+
+<p>Dans la première, se trouve le clergé;</p>
+
+<p>Dans celles qui suivent les parents, puis les gens
+de la maison, et enfin les invités.</p>
+
+<p>La famille devra toujours se pourvoir d'un
+nombre de voitures en rapport avec celui des
+invités; et ces voitures reconduiront à leur domicile
+tous ceux qui auront suivi le convoi jusqu'au
+cimetière. On donne un modeste pourboire au
+cocher.</p>
+
+<p>Le jour même ou le lendemain au plus tard, les
+invités, hommes et femmes, remettront chez la
+personne de la famille qui leur a adressé le billet
+d'invitation, leur carte pliée ou brisée à l'envers
+ainsi qu'il est indiqué à la rubrique <i><a href="#LA_CARTE_DE_VISITE">Cartes de
+visite</a></i>.</p>
+
+<p>Dans quelques maisons,&mdash;en bien petit nombre,
+il est vrai,&mdash;le veuf, la veuve ou les proches
+parents, reçoivent le jour même de l'enterrement;
+on fera donc bien de se renseigner chez le concierge,
+en déposant sa carte.</p>
+
+<p>Les personnes qui ont reçu une lettre de faire
+part, envoient leurs cartes par la poste. Si elles
+tiennent à témoigner de leur sympathie particulière,
+elles écriront une lettre de condoléance.</p>
+
+<p>Il est toujours très convenable de faire acte de
+c&#339;ur dans ces circonstances douloureuses.</p>
+
+<p>On est tenu, dans les cinq ou six semaines qui
+suivent, de renvoyer des cartes à toutes les personnes
+qui vous en ont adressé ou qui vous ont
+écrit.</p>
+
+<p>Quant aux visites, elles ne se rendent qu'à l'expiration
+du grand deuil.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2>CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES</h2>
+
+<p>Nous avons réuni, sous ce titre, plusieurs sujets
+nouveaux qui sont du ressort du savoir-vivre, et
+d'autres qui, bien que traités déjà dans l'ouvrage,
+appelaient un supplément pour réparer les omissions
+inévitables.</p>
+
+<h2>AU DEHORS</h2>
+
+<h3><i><a id="La_Rue_les_Boulevards_la_Promenade"></a>La Rue, les Boulevards, la Promenade.</i></h3>
+
+<p>Il faut être poli, gracieux et serviable en tout lieu
+et en toute circonstance.</p>
+
+<p>Si vous voyez venir à vous, sur le trottoir, une
+femme, un prêtre, un vieillard, un infirme ou un
+homme chargé d'un fardeau, vous leur céderez le
+haut du pavé, c'est-à-dire le côté des maisons.</p>
+
+<p>Donnez toujours le haut du pavé à la femme que
+vous accompagnez.</p>
+
+<p>Réglez votre pas sur le sien, et veillez à ce qu'elle
+ne soit pas heurtée par les passants.</p>
+
+<p>Si vous êtes seul et que vous rencontriez un
+ami, saluez-le et remettez votre chapeau, quand
+bien même vous vous arrêteriez pour causer avec lui.</p>
+
+<p>Si c'est un supérieur ou un vieillard, restez
+découvert jusqu'à ce que l'on vous ait prié de
+remettre votre chapeau.</p>
+
+<p>Si vous entamez une conversation, parlez à voix
+basse pour ne pas attirer l'attention des passants.</p>
+
+<p>L'entretien doit être très court, et c'est à la personne
+la plus âgée ou la plus considérable à le
+rompre la première, et à prendre congé.</p>
+
+<p>Un homme qui rencontre une dame de sa connaissance,
+la saluera, mais ne s'arrêtera point à
+causer avec elle, surtout si l'un et l'autre sont
+jeunes.</p>
+
+<p>La discrétion veut que l'on ne salue pas un
+homme qui donne le bras à une dame, à moins
+qu'il ne vous y autorise par un signe.</p>
+
+<p>On saluera bien moins encore une femme qui
+serait accompagnée par un cavalier que l'on ne
+connaît pas.</p>
+
+<p>Les règles de la bonne compagnie s'opposent à
+ce qu'un homme donne le bras à deux dames à la
+fois, et à ce qu'une dame se tienne aux bras de
+deux cavaliers;</p>
+
+<p>Il y a exception toutefois pour le premier cas
+c'est lorsque l'obscurité de la nuit et le pavé glissant
+et mauvais, peuvent nécessiter un appui, un
+soutien.</p>
+
+<p>Un fumeur qui aborde une femme doit jeter son
+cigare aussitôt. Il serait plus qu'inconvenant de le
+garder à la main en parlant à une personne qu'on
+respecte.</p>
+
+<p>Dans la rue et à la promenade, un père peut
+donner le bras à sa fille, au lieu de le donner à sa
+femme;</p>
+
+<p>Un jeune homme l'offrira à sa mère, et non
+pas à sa s&#339;ur;</p>
+
+<p>Un oncle à sa nièce, un neveu à sa tante, et non
+à sa cousine.</p>
+
+<p>Un cavalier peut accompagner plusieurs dames
+à la promenade; mais il y aurait inconvenance de
+sa part à s'implanter en quelque sorte au milieu de
+la famille, à moins de prétendre à la main de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>Il ne faut pas non plus quitter son monde avec
+trop de précipitation, ce serait impoli. Le tact est
+le meilleur juge en pareille circonstance.</p>
+
+<p>Montez-vous en voiture pour accompagner une
+ou plusieurs personnes? Faites-les passer devant
+vous; offrez la main aux dames et soutenez les
+vieillards par le bras.</p>
+
+<p>A l'arrivée de la voiture, descendez le premier,
+et usez des mêmes attentions.</p>
+
+<p>Quoi qu'il soit reçu aujourd'hui qu'un cavalier
+garde son chapeau dans une voiture, même fermée,
+il sera de bon ton d'en faire la demande.</p>
+
+<p>Maintenant est-il besoin d'ajouter que l'on doit
+toujours, par politesse, offrir les places du fond et
+s'installer sur la banquette du devant.</p>
+
+<p>Si vous vous trouvez en tête à tête avec une
+dame dans une voiture, ne vous asseyez pas à son
+côté avant qu'elle ne vous en ait prié. Agissez de
+même envers un supérieur ou un vieillard.</p>
+
+<p>Si l'on veut vous faire monter le premier, refusez
+d'abord; si l'on insiste, montez. On ne doit même
+pas hésiter, quand c'est un supérieur ou un haut
+personnage qui vous y convie.</p>
+
+<p>Un jour, Louis XIV avait invité un Mortemart
+à l'accompagner à la promenade. A cette époque
+déjà, les Mortemart étaient réputés pour leur grand
+ton et leurs manières élégantes. On disait en parlant
+d'eux: «L'esprit et la politesse des Mortemart».</p>
+
+<p>Le carrosse du roi s'étant approché, Louis XIV
+fit signe de la main au duc de passer le premier.
+Tout autre peut-être eût fait des cérémonies; le
+duc monta aussitôt, ce qui lui valut les félicitations
+du grand roi.</p>
+
+<p>L'invitation d'un souverain est un ordre.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2>EN FAMILLE</h2>
+
+<h3><a id="DEVOIRS_DES_EPOUX"></a>DEVOIRS DES ÉPOUX</h3>
+
+<p>Le savoir-vivre en famille comprend les devoirs
+des époux entre eux et envers leurs enfants, et les
+devoirs de ceux-ci envers leurs parents.</p>
+
+<p>En bonne règle de conduite, les époux ne devraient
+jamais se départir entre eux des attentions, des
+petits soins qu'ils se prodiguaient, avant et pendant
+les premiers temps de leur mariage.</p>
+
+<p>Se regarder comme affranchi de toute contrainte,
+se relâcher de l'observation scrupuleuse des égards
+et des convenances qu'on se doit mutuellement,
+c'est compromettre le bonheur conjugal.</p>
+
+<p>Un excellent moyen de le conserver, sera toujours
+de suivre le précepte du Fabuliste:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,<br /></span>
+<span class="i6">Toujours divers, toujours nouveau.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La vie privée, plus encore que la vie publique,
+exige ce maintien rigoureux des convenances, puisqu'elle
+nous place en tête-à-tête continuel. De là
+ces concessions qu'il faut se faire de bonne grâce,
+sans acrimonie aucune, afin de ne blesser jamais
+l'amour-propre qui pardonne si difficilement.</p>
+
+<p>Ecartez avec le plus grand soin dans vos entretiens
+tout sujet sur lequel vous êtes en désaccord.</p>
+
+<p>Ce serait une insigne maladresse à un mari de
+chercher à détourner sa femme de ses devoirs religieux,
+surtout lorsque leur accomplissement ne
+nuit en rien aux devoirs domestiques.</p>
+
+<p>De son côté, la femme fera bien, dans l'intérêt
+de la paix et de la tranquillité du ménage, de ne
+point vouloir convertir son mari. Qu'elle se contente
+de lui donner le bon exemple, de le rendre
+heureux dans son intérieur: le temps et les circonstances
+feront mieux que toutes les controverses.</p>
+
+<p>Bien d'autres sujets encore peuvent donner lieu
+à des altercations dans le ménage.</p>
+
+<p>Evitez-les autant que possible. Que jamais ces
+débats ne dépassent le seuil de la chambre à coucher.
+N'en rendez témoins, ni vos enfants, ni vos
+domestiques: ce serait diminuer d'autant votre
+autorité et le respect qui vous est dû.</p>
+
+<p>Les époux doivent toujours observer entre eux la
+décence, même dans leurs rapports les plus intimes.
+Beaucoup de maris ont le tort très grave de l'oublier,
+de perdre toute retenue après un certain
+temps de mariage. En cela, ils se montrent aussi
+inconvenants qu'imprudents. C'est courir de soi-même
+au-devant du danger, c'est ressembler à ce
+fou qui, après avoir mis le feu aux poudres, se
+plaignait de l'explosion.</p>
+
+<p>Si vous voulez qu'on respecte votre femme, commencez
+par la respecter vous-même; honorez-la, si
+vous voulez qu'elle soit honorée.</p>
+
+<p>La femme, dans toutes les circonstances de la
+vie, obéira à son mari, à moins qu'il ne lui commande
+des choses contraires à l'honnêteté, et à ses
+devoirs de mère et de chrétienne.</p>
+
+<p>De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa
+femme est son égale devant Dieu et devant la
+nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces airs
+de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait
+d'un homme sans éducation.</p>
+
+<p>S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente
+avec toute la courtoisie possible; mais qu'il
+les maintienne avec d'autant plus de fermeté qu'elles
+sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part
+serait coupable, et pourrait avoir des conséquences
+désastreuses.</p>
+
+<p>Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que
+racontait, il y a quelque temps, un chroniqueur du
+<i>Figaro</i>:</p>
+
+<p>«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron
+de C..., le plus charmant et le meilleur des
+hommes. Nom illustre, fortune, esprit, savoir, il
+avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations
+de son c&#339;ur. Sa femme était pauvre, mais
+belle, de cette beauté qui en fit, en peu de temps,
+la femme la plus fêtée, la plus recherchée de Paris.
+Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès
+et du luxe de ses amies, son unique ambition était
+d'attirer à elle tous les hommages, et de posséder
+le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison
+royalement, sans se préoccuper si tout son
+luxe se trouvait en rapport avec sa fortune,&mdash;cent
+mille francs de rente, pas davantage. Mais
+pourvu qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures,
+de ses domestiques, de ses toilettes, de ses
+dîners et de ses bals, elle se tenait pour satisfaite.</p>
+
+<p>Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de
+ses amies et donner un bal costumé, où le compte
+des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille francs.
+Le reste à l'avenant.</p>
+
+<p>Le baron essaya de parler raison à sa femme,
+lui montra le gouffre ouvert, au bout de toutes ces
+folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà des propriétés,
+et que si ces dépenses continuaient, c'était
+la ruine, la ruine complète en deux ans.</p>
+
+<p>Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre
+son train de vie, elle le chargea encore de
+nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme, il
+eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant
+plus qu'il était convaincu que ses remontrances
+n'aboutiraient qu'à se faire détester par elle. Et ce
+qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est
+qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours
+de ces tendresses dont il avait tant besoin.
+Et puis on verrait quand le malheur serait venu.</p>
+
+<p>Il arriva vite.</p>
+
+<p>La baronne fut très étonnée. Non seulement il
+n'y avait plus d'argent, mais il y avait des dettes.
+Que faire? Renoncer à cette existence! Elle n'y
+songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il
+fallait prendre une décision, car les fournisseurs
+refusaient du crédit, et commençaient à devenir
+insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances.</p>
+
+<p>&mdash;Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va
+jouer. Hier encore, D... a gagné deux cent mille
+francs, tu le sais bien.</p>
+
+<p>Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie
+il n'avait touché à une carte. Le jeu lui semblait
+une chose sinistre, et bien des fois, au club, il avait
+frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et
+cette longue table verte autour de laquelle des
+mains blêmes remuaient des piles d'or et des jetons.
+Il semblait qu'il entendît dans le tintement de l'or,
+le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix
+du banquier abattant neuf lui donnait l'impression
+terrifiante d'un arrêt de cour d'assises.</p>
+
+<p>&mdash;Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise
+de Presles disait à son mari: «Va te battre».</p>
+
+<p>Il y alla.</p>
+
+<p>Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle
+ne fut plus navrant. Il passait toute ses nuits au
+cercle, dans les tripots les plus ignobles. Et il
+jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge,
+ses joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient
+l'or et les plaques avec des mouvements
+tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses
+jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait
+les lèvres, comme s'il eût voulu s'empêcher de
+crier.</p>
+
+<p>Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis
+perdit de nouveau. Chaque fois qu'il rentrait chez
+lui, ses poches vides, hâve et défait, sa femme
+s'emportait en de folles colères, lui reprochait de
+la ruiner. Quand il avait été heureux, elle le
+dépouillait.</p>
+
+<p>Cette existence dura deux autres années. Finalement
+la déveine fut complète. Chassé de son club,
+n'osant plus pénétrer dans les tripots où il devait à
+tout le monde d'importantes sommes, voyant que
+tout était fini, il tenta de se brûler la cervelle.
+Mais il ne mourut pas, hélas!</p>
+
+<p>Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme
+l'a quitté, etc., etc.»</p>
+
+<p>N'allons pas plus loin.</p>
+
+<p>Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment
+de ce récit qui n'est malheureusement
+pas l'unique en son genre.</p>
+
+<p>Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable
+faiblesse; il a manqué à tous ses devoirs de
+chef de la communauté. Le jour où sa femme n'a
+tenu aucun compte de ses sages avertissements, il
+devait, sans attendre le lendemain, faire acte d'autorité
+souveraine.</p>
+
+<p>Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur.</p>
+
+<p>Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un
+vieil adage fort sensé, il faut que le coq chante
+plus haut que la poule.</p>
+
+<h3><a id="DEVOIRS_DES_PERES_ET_MERES"></a>DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES</h3>
+
+<p>Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est
+de prêcher d'exemple.</p>
+
+<p>La première règle à observer par les parents,
+sera donc de ne donner à leurs enfants que de
+bons exemples, soit en parole, soit en action.</p>
+
+<p>Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez
+de bonne heure dans leur âme le germe de
+toutes les qualités morales, la bonté, la charité,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer
+des privations pour secourir les malheureux.</p>
+
+<p>Combattez leurs mauvais penchants.</p>
+
+<p>Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils
+tourmentent et fassent souffrir un animal. Comme
+le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les enfants
+qui sont barbares avec les bêtes innocentes,
+ne tardent pas à le devenir avec les hommes».</p>
+
+<p>Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers
+tout le monde; forcez-les à demander pardon à
+celui qu'ils auront offensé. Cette petite humiliation
+leur sera très sensible, et les empêchera très probablement
+de recommencer.</p>
+
+<p>Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du
+mensonge qui est le père de tous les vices. Il faut
+apprendre à l'enfant l'amour de la vérité comme
+on lui apprend la pudeur.</p>
+
+<p>Le plus difficile dans l'éducation des enfants,
+c'est le choix et l'application des punitions.</p>
+
+<p>Autant d'individus, autant de natures différentes.
+Tel moyen qui réussit avec l'un, échouera avec
+l'autre. C'est une étude qui exige une patience,
+une égalité de caractère dont malheureusement
+peu de personnes sont douées.</p>
+
+<p>En thèse générale, il ne faut passer aux enfants
+aucun de leurs caprices, aucune de leurs fautes,
+sous peine de perdre sur eux toute autorité, et
+d'en faire de mauvais sujets.</p>
+
+<p>Soyez donc sévères, mais justes autant que possible,
+car l'enfant a le sentiment de la justice.</p>
+
+<p>Toute punition infligée à tort, toute préférence
+accordée au détriment de l'un ou de l'autre, l'aigrissent
+et le découragent.</p>
+
+<p>Employez tous vos efforts à le ramener par le
+raisonnement, par la douceur; ne le frappez jamais;
+vous obtiendrez plus par l'affection que par
+la crainte.</p>
+
+<p>«Les remonstrances d'un père faites doucement,
+dit saint François de Sales, ont beaucoup
+plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger,
+que non pas les colères et les courroux.»</p>
+
+<p>Gardez-vous bien toutefois de montrer de la
+faiblesse; ne menacez jamais en vain; ne revenez
+jamais sur une décision prise. Tout se résume
+enfin dans ces deux mots: Douceur et fermeté.</p>
+
+<p>A mesure que les enfants grandissent,&mdash;nous
+ne parlons ici que des garçons&mdash;ils appellent une
+attention plus active et plus étendue.</p>
+
+<p>Il faut surveiller leurs passions qui se développent,
+leur interdire toute fréquentation dangereuse,
+toute lecture malsaine, s'occuper tout à la fois de
+leur instruction littéraire et scientifique, de leur
+éducation proprement dite,&mdash;leur apprendre les
+règles et les usages du monde, ce que l'on néglige
+beaucoup trop malheureusement.</p>
+
+<p>Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement
+aux mères, qui s'efforceront de la diriger
+au mieux des résultats.</p>
+
+<p>Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa
+fille la pratique de toutes les vertus que commande
+la religion et que la société honore et respecte.</p>
+
+<p>Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir
+point de secrets pour elle, à lui faire ses petites
+confidences.</p>
+
+<p>Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée
+de toute conversation qu'une jeune fille ne
+doit pas entendre.</p>
+
+<p>Toute lecture de romans doit être sévèrement
+proscrite. Nous signalons ce danger en première
+ligne. Que d'unions troublées et même rompues,
+parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son
+mari le héros imaginaire de ses lectures!</p>
+
+<p>Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître»
+qui sévit de nos jours à tous les échelons
+de la société. Les parents sont en cela les premiers
+coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de
+cette funeste manie de briller.</p>
+
+<p>La jeune fille y est en quelque sorte dressée,
+façonnée par tout ce qu'elle voit, par tout ce qu'elle
+entend autour d'elle. L'on y parle souvent toilettes
+et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux,
+bien avant son entrée dans le monde.</p>
+
+<p>Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur
+de sa fille, se gardera de ces errements. Elle l'accoutumera
+de bonne heure aux idées d'ordre et
+d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison,
+l'initiera aux plus minutieux détails du ménage.
+Tous ses efforts enfin auront pour but de
+faire de sa fille une digne et excellente compagne
+pour son futur mari, une digne et excellente mère
+pour ses enfants.</p>
+
+<p>Comme dit un poëte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Heureux est le mari dont la femme humble et sage<br /></span>
+<span class="i2">Elève ses enfants et règle son ménage.<br /></span>
+</div></div>
+
+<h3><a id="DEVOIRS_DES_ENFANTS"></a>DEVOIRS DES ENFANTS</h3>
+
+<p>Le premier devoir des enfants est de ne jamais
+oublier l'amour et le respect qu'ils doivent à leurs
+parents. S'en affranchir, c'est se montrer ingrat;
+c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu,
+la moins pardonnable aux yeux du monde.</p>
+
+<p>Quels que soient les torts des parents, il n'appartient
+pas aux enfants de les leur reprocher. Qui
+nous prouve que nous ne nous trompons pas, et que
+ces torts sont réellement fondés?</p>
+
+<p>Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être
+jugés, a dit l'Évangile.</p>
+
+<p>Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer
+entre nos parents et nous.</p>
+
+<p>Si nous leur venons en aide, que ce soit avec
+la plus extrême délicatesse, afin de ne point les
+blesser.</p>
+
+<p>Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans
+leurs goûts et leurs plaisirs, de même que dans
+leurs chagrins et leurs souffrances.</p>
+
+<p>S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos
+soins.</p>
+
+<p>Ne laissons jamais entrevoir les incommodités
+que nous pouvons en ressentir.</p>
+
+<p>Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes
+nos tendresses, de toutes les consolations possibles.</p>
+
+<p>Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents,
+nous sera compté devant Dieu.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="A_LEGLISE" id="A_LEGLISE">A L'ÉGLISE</a></h2>
+
+<p>Une des premières règles du savoir-vivre est de
+respecter les convictions de chacun, à plus forte
+raison ses croyances religieuses.</p>
+
+<p>Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en
+portant atteinte à celle d'autrui, c'est faire acte de
+despotisme.</p>
+
+<p>Si vous entrez dans une église, dans un temple
+ou une synagogue, que votre maintien soit des plus
+convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme mal
+élevé qui puisse faire parade de son incrédulité.</p>
+
+<p>Observez de tous points les pratiques des cérémonies
+auxquelles vous assistez, ne fût-ce que par
+respect humain.</p>
+
+<p>N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris
+accompagnant leur femme à l'église, de grands écoliers
+accompagnés de leur instituteur, témoigner
+les uns et les autres par leur attitude distraite et
+ennuyée, qu'ils n'assistent au service divin que par
+complaisance ou contrainte?</p>
+
+<p>Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec
+fracas et en grande toilette, au milieu des offices
+en dérangeant tout le monde, comme si elles ne
+venaient absolument que pour se faire remarquer?</p>
+
+<p>La première obligation, en entrant dans une
+église, est de prendre de l'eau bénite.</p>
+
+<p>Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de
+lui en offrir le premier.</p>
+
+<p>Vous agirez de même envers un vieillard, un
+pauvre ou un infirme. L'âge et l'infortune ont droit
+à cette déférence.</p>
+
+<p>Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce
+qu'elle vous serait présentée par une personne
+d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise n'admet
+pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes
+tous égaux.</p>
+
+<p>Les prêtres, de même que les ministres de toute
+religion, ont droit aux plus grands égards. A l'église
+comme ailleurs, on doit leur céder le pas. Ce
+n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages,
+mais aux fonctions qu'il remplit.</p>
+
+<p>Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre,
+encore bien moins à un évêque et à un cardinal.
+On demande leur bénédiction, et l'on baise l'anneau
+des prélats.</p>
+
+<p>Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne
+se rencontre pas toujours, se bornent à un simple
+salut.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="A_PROPOS_DES_PRESENTATIONS" id="A_PROPOS_DES_PRESENTATIONS">A PROPOS DES PRÉSENTATIONS</a></h2>
+
+<p>Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques
+conseils et renseignements nouveaux:</p>
+
+<p>Ne faites jamais de présentations à un personnage
+considérable, sans qu'il vous y ait préalablement
+autorisé.</p>
+
+<p>En général, on ne doit présenter deux personnes
+l'une à l'autre qu'après les avoir consultées séparément.</p>
+
+<p>C'est toujours la personne la plus jeune qu'on
+présente à la plus âgée, l'inférieur à son supérieur.</p>
+
+<p>On présente un homme à une femme, et jamais
+une femme à un homme, à moins qu'il n'occupe
+une position très élevée ou qu'il n'appartienne au
+clergé.</p>
+
+<p>Voici la formule en usage:</p>
+
+<p>Si c'est un homme qui fait la présentation:</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur
+ou Madame (puis on ajoute les nom et titres de la
+personne).</p>
+
+<p>Si c'est une femme, elle dira:</p>
+
+<p>&mdash;«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre,
+etc.», et jamais: «J'ai l'honneur», etc.</p>
+
+<p>L'homme présenté saluera respectueusement, la
+femme s'inclinera gracieusement, et tous deux répondront
+par quelques paroles aimables à l'accueil
+qui leur est fait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il
+s'agit de procéder rapidement, on se contente de
+nommer les personnes l'une à l'autre. C'est ce qui
+a lieu le plus ordinairement.</p>
+
+<p>Quand on présente quelqu'un à un personnage
+élevé, on ne nomme jamais celui-ci.</p>
+
+<h3><a id="DES_PRESEANCES"></a>DES PRÉSÉANCES</h3>
+
+<p>Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer
+combien il est difficile, dans une grande réunion,
+de placer son monde au mieux et à la satisfaction
+de chacun.</p>
+
+<p>Entrons à ce sujet dans quelques détails:</p>
+
+<p>Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent
+le plus du maître et de la maîtresse de la
+maison, en commençant par la droite. Ainsi la
+femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra
+à la droite du maître du logis, et le personnage à
+qui l'on veut faire honneur, à la droite de la maîtresse.</p>
+
+<p>A leur gauche, prennent place les autres invités,
+par ordre de rang et d'âge, en ayant soin d'alterner
+les sexes.</p>
+
+<p>Rien de plus simple et de plus facile en apparence;
+cependant lorsqu'on vient à l'application
+de ces <i>petites grandes choses</i>, l'on est souvent fort
+embarrassé.</p>
+
+<p>En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est
+de s'en référer aux règles prescrites par le décret
+de messidor an XII. En voici un extrait succinct,
+mais suffisant pour se guider:</p>
+
+<p>La première place, la place d'honneur, appartient
+aux cardinaux, aux ministres de l'État, aux
+maréchaux, aux amiraux.</p>
+
+<p>Immédiatement après viennent:</p>
+
+<p>Le général commandant en chef; le premier président
+de cour; l'archevêque; le général de division;
+le préfet,&mdash;à moins que celui-ci ne soit conseiller
+d'État, auquel cas il passe avant le général;
+puis l'évêque, puis le général de brigade, puis le
+maire de la localité.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la magistrature, celle qui est
+assise a le pas sur la magistrature debout. C'est
+d'abord le président de la cour de cassation avec
+les membres de la cour; ensuite le conseil d'État
+et les procureurs généraux; puis la cour d'appel,
+ses avocats et ses avoués; les tribunaux civils avec
+leurs avoués, les greffiers et huissiers.</p>
+
+<p>S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est
+naturellement la plus élevée qui fait titre et passe
+la première.</p>
+
+<p>A égalité de grades dans l'armée, la préséance
+revient de droit à l'ancienneté du grade.</p>
+
+<p>Les femmes bénéficient de la position hiérarchique
+de leur mari.</p>
+
+<p>Notons en passant que si l'armée a le pas sur la
+magistrature, cette préséance est tout individuelle.
+En tant que corps constitué, dans les cérémonies
+publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature.</p>
+
+<p>C'est l'application du vieux principe: <i>Cedant
+arma togæ</i>.</p>
+
+<p>Notons aussi que, dans les réunions privées,
+toutes deux, par un juste sentiment des convenances
+sociales, se font un devoir de toujours
+céder la place d'honneur à un prélat, et même à
+un simple curé. C'est un hommage respectueux
+que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du
+Très-Haut.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="LENTREE_DANS_LE_MONDE" id="LENTREE_DANS_LE_MONDE">L'ENTRÉE DANS LE MONDE</a></h2>
+
+<p>C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec
+le plus d'amour. Elles soupirent après ce bienheureux
+jour, comme les collégiens après leur sortie
+du collège.</p>
+
+<p>Jusque là, la jeune enfant a été tenue en charte
+privée, elle a vécu fort retirée. C'est à peine si, à
+de rares intervalles, on lui permettait de paraître
+un instant au salon. Ses distractions, ses seuls
+plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters
+et soirées, à quelques sauteries chez les camarades
+de son âge; mais le temps a marché. La petite
+fille est devenue une grande demoiselle. Il faut
+songer à l'établir, lui trouver un parti convenable,
+avantageux. Pour cela, il est indispensable de la
+mener dans le monde, de l'y présenter. Grosse
+affaire, affaire d'État, qui demande une longue et
+laborieuse préparation.</p>
+
+<p>Chaque matin, on voit arriver le maître de danse
+et de maintien dont c'est la mission de parfaire sur
+ce point l'éducation de la jeune personne. Il lui
+fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des
+mouvements, les poses gracieuses, les différents
+saluts et révérences, la manière de tenir son mouchoir
+et son éventail, d'appuyer en valsant le bras
+gauche sur l'épaule de son cavalier, etc.</p>
+
+<p>Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de
+son expérience et de ses conseils. Elle initie sa
+fille aux petits secrets de la coquetterie permise;
+elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises,
+contre les ruses et les propos des galants trop
+empressés; elle lui apprend le langage et les formules
+voulus dans telle ou telle circonstance.</p>
+
+<p>Toutes deux ensuite passent en revue les différentes
+toilettes, se creusent la tête pour en imaginer,
+en combiner une, dont la simplicité et l'élégance
+exquise soient de nature à soulever l'admiration,
+à conquérir tous les suffrages. Quand on est
+à la veille d'affronter les feux de la rampe, l'on ne
+saurait trop soigner son entrée en scène.</p>
+
+<p>Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait
+son entrée au bras de son père qui la présente à
+ses amis intimes et à ses connaissances. On l'entoure,
+on la fête avec l'enthousiasme qui accueille
+d'habitude toutes les nouveautés.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste
+des demoiselles à marier. Les candidats-maris peuvent
+la rechercher et s'offrir.</p>
+
+<p>Il s'opère alors dans son existence une de ces
+métamorphoses aussi rapide qu'un changement à
+vue dans une pièce féerique. On la traite avec tous
+les égards, toutes les convenances que commande
+sa situation nouvelle. Elle est de toutes les réceptions,
+de toutes les fêtes, de tous les grands dîners;
+elle aide sa mère à faire les honneurs du salon;
+elle l'accompagne partout, dans ses visites, au
+théâtre, au concert, etc.</p>
+
+<p>Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour
+<i>Madame</i>, on aura bien soin d'en joindre une pour
+<i>Mademoiselle</i>; son nom enfin sera inscrit sur toutes
+les lettres d'invitation.</p>
+
+<p>Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon
+du monde et des plaisirs, il ne nous reste qu'à former
+des v&#339;ux pour son bonheur, qu'à lui souhaiter
+de trouver le plus tôt possible un mari&mdash;selon son
+goût et selon son c&#339;ur.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="LE_BAL" id="LE_BAL">LE BAL</a></h2>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule,<br /></span>
+<span class="i2">De sentir par le bal ses sens multipliés,<br /></span>
+<span class="i2">Et de ne pas savoir si dans la nue on roule<br /></span>
+<span class="i2">Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule<br /></span>
+<span class="i4">Un flot tournoyant à ses pieds.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i6"><span class="smcap">Victor Hugo.</span><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>A Paris, les bals commencent fort tard.</p>
+
+<p>Votre invitation porte onze heures. Il y aurait
+indiscrétion à venir avant, et impolitesse à se présenter
+trop tard: ce serait témoigner peu d'empressement.</p>
+
+<p>A votre entrée, vous avez rendu vos hommages
+au maître et à la maîtresse de la maison. Vous
+circulez dans le salon et saluez successivement
+les personnages de votre connaissance. Un coup
+d'&#339;il rapide, jeté sur les banquettes, vous a fait
+distinguer les femmes et les jeunes filles auxquelles,
+par devoir ou par tout autre motif, vous devez
+adresser vos premières invitations.</p>
+
+<p>Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici
+l'orchestre qui prélude. N'oubliez pas les formules
+voulues:</p>
+
+<p>«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer
+que vous voudrez bien me faire l'honneur, etc.;&mdash;ou
+serai-je assez heureux pour obtenir la faveur,
+etc.»</p>
+
+<p>La personne vous répondra affirmativement,
+ou, si elle était déjà engagée, elle exprimera ses
+regrets de ne pouvoir accepter.</p>
+
+<p>Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son
+siège, ou votre épée, si vous êtes militaire; vous
+offrez votre bras droit et, tous deux, vous allez
+prendre place.</p>
+
+<p>Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre
+partenaire que vous saluez très respectueusement.
+Elle répond à votre salut par une profonde révérence.</p>
+
+<p>Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de
+trois fois dans la même soirée une femme ou une
+demoiselle, à moins d'être en petit comité et qu'il
+n'y ait pénurie de danseurs.</p>
+
+<p>Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est
+pas obligatoire pour les jeunes gens qui sont
+fiancés.</p>
+
+<p>Un cavalier ne doit pas passer son bras autour
+de la taille d'une demoiselle, cela n'est permis
+qu'envers une femme mariée. Il posera donc sa
+main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa
+danseuse trop rapprochée de lui.</p>
+
+<p>Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur
+l'épaule de son valseur, pas plus qu'elle ne se
+rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont
+à éviter.</p>
+
+<p>Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement
+ceux qui se présentent. Elle apportera la plus
+grande attention à ne pas prendre deux engagements
+pour la même danse, et si, par mégarde,
+elle avait commis cette maladresse, le seul moyen
+de la réparer, serait de s'abstenir pour cette fois,
+et de demeurer assise.</p>
+
+<p>Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser
+se morfondre une personne qu'il aurait invitée, il
+s'expose à de fâcheuses conséquences:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">«Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="TOILETTE_DES_FEMMES" id="TOILETTE_DES_FEMMES">TOILETTE DES FEMMES</a></h2>
+
+<p>«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne
+craint pas de mettre à contribution les quatre parties
+du monde.»</p>
+
+<p>Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois
+à constituer la véritable élégance: il faut savoir
+en outre assortir avec goût ces éléments divers, et
+en former un ensemble harmonieux qui ait son
+style à soi, son cachet particulier.</p>
+
+<p>Toutes les femmes possèdent ce secret à un
+degré plus ou moins intime, et toutes en font un usage
+plus ou moins raisonnable, plus ou moins dispendieux.
+L'on ne saurait donc leur recommander
+avec trop d'insistance la modération en matière de
+toilette:</p>
+
+<p>Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles
+ont, sur la position qu'elles occupent.</p>
+
+<p>Ni trop de luxe, ni trop de simplicité;</p>
+
+<p>Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes
+courantes: c'est entre ces extrêmes qu'il est sage
+de se placer.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="TOILETTE_DES_HOMMES" id="TOILETTE_DES_HOMMES">TOILETTE DES HOMMES</a></h2>
+
+<p>Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses.
+Il demeure toujours aussi noir, aussi triste,
+aussi disgracieux. Mais c'est précisément cette uniformité
+désespérante qui le rend si difficile à porter.
+Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse
+ne faut-il pas pour se distinguer du commun des
+martyrs!</p>
+
+<p>Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme
+du monde seul sait s'habiller.</p>
+
+<p>L'homme du monde a des grâces de tenue comme
+d'autres ont des grâces d'état. Il pare ses vêtements,
+les chiffonne, les assouplit à tous les mouvements
+de son corps; il sait imprimer à son habit,
+à son gilet un chic, un je ne sais quoi qui lui appartient
+en propre.</p>
+
+<p>Très sobre de bijoux, il abandonne volontiers
+ce faux éclat, cet affichage de chaînes et de breloques
+aux courtiers enrichis. A ce propos, que vont devenir
+ces pauvres hères, si on leur enlève cet unique
+moyen qu'ils ont de se faire remarquer? Voici ce
+qu'on lisait, il y a quelque temps, dans un journal
+de haut high-life:</p>
+
+<p>«C'est une faute de goût de porter une chaîne,
+quelque précieuse qu'elle soit, dès qu'on se met en
+habit noir; car paraître s'inquiéter de l'heure
+dans un salon est une impolitesse à l'égard du
+maître et de ses hôtes.»</p>
+
+<p>Et le chroniqueur concluait en ces termes:</p>
+
+<p>«Un manquement à cette règle de haute convenance
+suffit à classer, ou pour mieux dire, à
+déclasser son homme.»</p>
+
+<p>Il y a peut-être là toute une révolution sociale.
+Mais il est bon d'attendre pour savoir si l'arrêt ne
+sera pas cassé.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Et, maintenant, quelques indications sur le vêtement
+des hommes, dans certaines réunions et
+cérémonies.</p>
+
+<p>L'habit, le gilet et le pantalon noirs avec la cravate
+blanche, sont de rigueur dans les grands
+dîners, les bals et les soirées, les représentations
+théâtrales, toute réunion enfin où les femmes se
+montrent coiffées en cheveux et en robes décolletées.</p>
+
+<p>Même tenue pour les messes de mariage, d'enterrement,
+et autres solennités officielles.</p>
+
+<p>Pour une visite de condoléance, la redingote
+noire croisée et les gants foncés.</p>
+
+<p>Une visite de jour qui n'est pas officielle, se fait
+en redingote.</p>
+
+<p>Le gilet blanc a été abandonné dans toute toilette
+de cérémonie; on ne le porte plus qu'avec la
+redingote croisée.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="VISITES_ET_CARTES_DE_VISITE" id="VISITES_ET_CARTES_DE_VISITE">VISITES ET CARTES DE VISITE</a></h2>
+
+<p>Les visites du jour de l'an, les plus intimes
+comme les plus cérémonieuses, se font le jour
+même.</p>
+
+<p>Il est admis, pour ce jour-là seulement, que les
+dames reçoivent à partir de dix heures du matin.</p>
+
+<p>Les hommes doivent être en habit noir et cravate
+blanche.</p>
+
+<p>Dans la matinée, les parents enverront les enfants
+présenter leurs v&#339;ux et bons souhaits à leurs
+ascendants, ainsi qu'aux parrains et marraines.</p>
+
+<p>Au cours d'une visite, quand une autre personne
+se présente, ne vous levez pas immédiatement;
+attendez deux ou trois minutes.</p>
+
+<p>Ne sortez jamais en même temps qu'une jeune
+femme pour ne pas donner prise à la médisance.</p>
+
+<p>Si la personne que l'on va voir, a un jour déterminé
+pour ses réceptions, c'est ce jour naturellement
+qu'il faut prendre.</p>
+
+<p>A moins d'intimité, l'on ne fera point de visite
+le Vendredi-Saint, le jour des Morts, le mercredi
+des Cendres, et même la veille des grandes fêtes
+religieuses. C'est un usage reçu dans la Société.</p>
+
+<p>Une visite de cérémonie ne doit pas se prolonger
+au delà de vingt minutes.</p>
+
+<p>Quand on se présente dans une maison, on doit
+soulever son chapeau en s'adressant à la personne
+qui vient ouvrir, et l'ôter en entrant dans l'antichambre.
+C'est une marque de respect envers les
+maîtres du logis, à laquelle il serait inconvenant
+de manquer.</p>
+
+<p>Les fonctionnaires civils qui arrivent dans une
+ville pour s'y fixer, les militaires pour y tenir garnison,
+sont tenus de rendre visite à leurs supérieurs,
+dans le plus bref délai.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Il n'en est pas de la remise des cartes de visite
+comme des visites elles-mêmes.</p>
+
+<p>L'envoi des cartes doit toujours être fait pour le
+premier de l'an, à moins d'un empêchement sérieux.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que la carte ne dispensait
+pas de la visite, mais on ne saurait trop le répéter.</p>
+
+<p>La politesse veut que l'on dépose sous enveloppe
+autant de cartes qu'il y a de personnes dans la famille,
+avec les nom et prénom de chacune d'elles.</p>
+
+<p>Une femme n'en remet que pour les personnes
+de son sexe.</p>
+
+<p>Le mari et la femme doivent avoir des cartes
+séparées et des cartes collectives.</p>
+
+<p>Un homme ne fera jamais précéder son nom du
+mot Monsieur. Il mettra l'initiale de son prénom et
+ajoutera sa profession.</p>
+
+<p>Une femme, au contraire, placera toujours le
+titre de Madame avant son nom, et ne prendra
+jamais d'autre prénom que celui de son mari.</p>
+
+<p>La carte collective portera: Monsieur et Madame
+***.</p>
+
+<p>On doit porter soi-même sa carte chez un supérieur
+ou un personnage important.</p>
+
+<p>Chez les hauts fonctionnaires, les dignitaires de
+l'État, il y a un registre ouvert chez le concierge
+où les hommes s'inscrivent. Une femme peut
+envoyer sa carte.</p>
+
+<p>Si l'on a oublié quelques personnes sur la liste
+de ses visites, il faut réparer cet oubli aussitôt qu'on
+s'en aperçoit.</p>
+
+<p>Une carte que l'on dépose par simple politesse,
+ne doit porter ni corne ni pli.</p>
+
+<p>C'est seulement lorsqu'on se présente avec l'intention
+de faire une visite, et que l'on ne rencontre
+personne, qu'il faut marquer sa carte d'un pli
+transversal, sur le côté gauche.</p>
+
+<p>Pour une visite de condoléance, après décès, ce
+sera de l'autre côté, à droite, et en sens contraire.</p>
+
+<p>A toutes les politesses que l'on peut recevoir,
+telles qu'invitations, lettres de faire part pour un
+événement quelconque, on doit répondre par une
+visite ou tout au moins par la remise d'une carte.</p>
+
+<p>Si, après une visite qu'on a reçue, on juge à
+propos de ne pas lier de relations avec le visiteur,
+on lui envoie simplement sa carte.</p>
+
+<p>Quittez-vous votre résidence pour un laps de
+temps assez long, remettez une carte chez vos amis
+et chez vos connaissances, avec ces trois lettres au
+bas&mdash;P. P. C. c'est-à-dire Pour prendre congé.</p>
+
+<p>On fera connaître son retour par l'envoi d'une
+nouvelle carte avec son adresse.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="A_TABLE" id="A_TABLE">A TABLE</a></h2>
+
+<p>Nous ne rééditerons pas ici toutes les infractions
+au savoir-vivre notées dans la conversation si connue
+de l'abbé Delisle avec l'abbé Cosson. Les usages
+se modifient sans cesse. Pour n'en citer qu'un
+exemple, il était admis alors qu'on devait briser
+sur son assiette la coquille d'un &#339;uf mangé à la
+coque. Aujourd'hui cette petite opération, assez
+déplaisante et malpropre en soi, serait fort mal
+vue.</p>
+
+<p>Nous nous bornerons donc aux recommandations
+les plus essentielles, aux choses que peut ignorer
+un écolier en rupture de ban ou de bancs.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Dès que vous vous êtes assis à table, prenez une
+attitude décente et convenable.</p>
+
+<p>Evitez de gêner vos voisins par des mouvements
+trop brusques.</p>
+
+<p>Ne mettez pas vos coudes sur la table.</p>
+
+<p>Ne vous balancez pas sur votre chaise; ne vous
+appuyez pas sur le dossier.</p>
+
+<p>N'agitez pas vos pieds sous la table.</p>
+
+<p>Si votre potage est trop chaud, attendez qu'il
+soit refroidi; ne soufflez pas dessus.</p>
+
+<p>Laissez votre cuiller dans votre assiette, et soulevez
+toujours celle-ci, pour faciliter son enlèvement
+par le domestique de service.</p>
+
+<p>Quand on vous présente un plat, servez-vous
+avec discrétion; n'ayez pas l'air de faire un choix.</p>
+
+<p>Tenez votre fourchette de la main gauche, et votre
+couteau de la main droite.</p>
+
+<p>Coupez votre viande par petits morceaux, et
+mangez-les au fur et à mesure.</p>
+
+<p>Ne portez jamais la lame du couteau à votre
+bouche.</p>
+
+<p>Ne coupez pas votre pain, rompez-le au-dessus
+de votre assiette.</p>
+
+<p>N'essuyez jamais la sauce qui est sur votre assiette
+avec de la mie de pain.</p>
+
+<p>Ne parlez ni ne buvez la bouche pleine.</p>
+
+<p>Ne mangez ni trop vite ni trop lentement; mais
+n'eussiez-vous pas fini, laissez enlever votre assiette
+quand le domestique se présente.</p>
+
+<p>Si l'on renouvelle l'argenterie à chaque service,
+comme cela se pratique dans certaines maisons,
+déposez votre fourchette et votre couteau sur l'assiette;
+en cas contraire, replacez-les à côté de vous,
+mais de manière à ne pas salir la nappe.</p>
+
+<p>N'essuyez jamais votre verre avec votre serviette.
+Ce serait une accusation tacite de malpropreté
+contre le service de la maison.</p>
+
+<p>S'il vous arrivait de trouver un cheveu dans un
+mets, gardez-vous de le faire remarquer, afin de
+ne point dégoûter les convives.</p>
+
+<p>Le gibier vous paraît-il trop faisandé, le poisson
+un peu avancé? N'en mangez pas, et si l'on vous
+demande la raison, dites que vous n'aimez point
+cette espèce de gibier ou de poisson.</p>
+
+<p>Ne vous servez jamais des mots de bouilli, au
+lieu de b&#339;uf; de volaille, au lieu de poularde ou
+de dinde; de bordeaux, de bourgogne, de champagne,
+au lieu de vin de Bordeaux, vin de Bourgogne,
+vin de Champagne.</p>
+
+<p>Quand le maître ou la maîtresse de la maison
+font les honneurs de la table, et que l'un d'eux
+vous envoie une assiette servie, conservez-la; ce
+serait une impolitesse que de l'offrir à votre voisin.</p>
+
+<p>Ne critiquez jamais un plat; n'établissez jamais
+de comparaison avec un mets semblable que vous
+auriez mangé ailleurs et qui vous aurait paru de
+meilleur goût.</p>
+
+<p>Ne buvez pas sans vous être bien essuyé les
+lèvres, afin de ne pas graisser les bords de votre
+verre, ce qui est très malpropre à voir.</p>
+
+<p>Ne faites ni tartines de beurre, ni tartines de confitures.
+La tartine de beurre n'est admise qu'au
+déjeuner avec le thé.</p>
+
+<p>Ne flairez pas votre vin, ne le dégustez pas à petites
+gorgées comme un marchand de l'Entrepôt.</p>
+
+<p>Il n'y a que les commis-voyageurs qui frappent
+avec la paume de la main un verre à vin de Champagne
+pour en faire jaillir la mousse, au risque de
+casser le verre et de se blesser grièvement.</p>
+
+<p>Ne vous avisez pas de faire brûler votre eau-de-vie
+dans la tasse à café ou dans la soucoupe. Cela
+n'est de mise qu'au cabaret ou à l'estaminet.</p>
+
+<p>Au dessert, ne mettez jamais ni bonbons ni
+friandises d'aucune sorte dans votre poche, c'est
+contraire à toutes les convenances.</p>
+
+<p>Une poire ou une pomme ne se pèlent jamais en
+spirale. On les divise longitudinalement d'abord,
+puis en quatre quartiers que l'on pèle, à mesure
+qu'on les mange.</p>
+
+<p>Gardez-vous d'offrir à une dame de partager un
+fruit que vous auriez sur votre assiette. Ce procédé
+serait trop cavalier.</p>
+
+<p>Il peut arriver cependant qu'il n'y ait pas assez
+de fruits pour tout le monde. Dans ce cas, c'est la
+plus forte partie de la poire, celle à laquelle
+adhère la queue, que l'on doit offrir.</p>
+
+<p>Ne parlez jamais bas, et d'un air mystérieux, à
+l'oreille de votre voisine; c'est tout à fait de mauvais
+ton.</p>
+
+<p>Ajouterons-nous qu'il ne faut jamais désigner
+personne avec le doigt?</p>
+
+<p>Si un usage vous est inconnu, observez comment
+font les autres convives, ne vous exposez
+pas à commettre quelque incongruité par trop de
+précipitation. Rappelez-vous ce pauvre garçon fraîchement
+émoulu du collège, à qui l'on avait servi
+à la fin du repas un bol d'eau tiède, parfumé d'un
+peu d'essence de menthe, et qui l'avala d'un trait
+en croyant faire comme tout le monde.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="AU_THEATRE" id="AU_THEATRE">AU THÉATRE</a></h2>
+
+<p>Le respect d'autrui devrait être la mesure et la
+règle de toute liberté. Malheureusement, par ce
+temps de démocratie dévergondée, une foule de
+gens se figurent qu'être libres, c'est pouvoir agir
+à sa guise et sans aucun égard pour les convenances
+des autres.</p>
+
+<p>Ainsi, au théâtre, le rideau est levé. Un monsieur
+arrive en retard. Il dérangera sans vergogne quinze,
+vingt assistants, vous rudoiera les genoux pour gagner
+sa place. Si vous vous permettez la plus petite
+observation, il vous répondra qu'il a payé sa
+place et qu'il a le droit d'arriver à son heure.</p>
+
+<p>Autre exemple:</p>
+
+<p>Le spectacle tire à sa fin. Il y a encore deux ou
+trois scènes à jouer. Cependant vingt, quarante,
+cent personnes se lèvent à la fois, font un vacarme
+d'enfer, et empêchent les autres spectateurs d'entendre
+le dénouement. Ces messieurs le connaissent,
+et ils vous brûlent la politesse. A leurs yeux, le fait
+d'avoir payé en entrant implique tout, répond à
+tout.</p>
+
+<p>Ainsi le veut la liberté... républicaine!</p>
+
+<p>Que d'autres griefs il y aurait encore à porter
+au compte de ces fâcheux mal-appris!</p>
+
+<p>Les uns mâchonnent un cure-dent pendant toute
+la représentation, sans pitié pour vos nerfs; les
+autres battent la mesure à faux, au détriment de
+vos oreilles. Ceux-ci fredonnent à satiété l'air du
+chanteur; ceux-là se mouchent à grand bruit, tandis
+que l'amoureuse et l'amoureux s'évertuent à
+moduler leurs plaintes ou leurs tendres déclarations,
+etc, etc. Elle serait longue la liste des <i>et
+cætera</i>.</p>
+
+<p>Vraiment, c'est à vous faire prendre le théâtre
+en aversion.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="FUMEURS_ET_PRISEURS" id="FUMEURS_ET_PRISEURS">FUMEURS ET PRISEURS</a></h2>
+
+<p>Les parents ne sauraient apporter trop de soins,
+trop de vigilance à empêcher leurs enfants de priser
+ou de fumer. Ceux-ci le font d'abord par amusement,
+puis ils s'y accoutument, et il leur devient
+fort difficile par la suite, pour ne pas dire impossible,
+de se défaire de cette funeste habitude.</p>
+
+<p>Les priseurs sont tenus à une excessive propreté.
+Ils doivent toujours se munir de deux mouchoirs:
+l'un de couleur, pour leur usage particulier, l'autre
+en toile blanche qu'ils peuvent exhiber au besoin.</p>
+
+<p>Il est très impoli de prendre ou de demander
+une prise, de même qu'il est de très mauvais ton
+d'en offrir une.</p>
+
+<p>On doit s'abstenir de priser à table, et si toutefois
+on ne peut s'en dispenser, prendre bien garde
+alors de ne pas laisser tomber du tabac sur la
+nappe.</p>
+
+<p>Quand vous êtes chez quelqu'un, ne posez jamais
+votre tabatière sur un meuble, pas plus que
+votre chapeau.</p>
+
+<p>Un jour M. de Corbière, ministre de l'intérieur,
+était venu soumettre à Louis XVIII un projet de
+loi, dont il s'efforçait de faire ressortir les avantages.
+Entraîné par la chaleur de l'argumentation,
+il s'oublia jusqu'à déposer sa tabatière et son mouchoir
+sur le petit meuble qui servait de bureau à
+Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mon cher ministre, s'écria tout à coup
+le roi qui était très sévère sur l'article de l'étiquette,
+vous n'allez pas, je pense, vider toutes vos poches
+devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit M. de Corbière après s'être
+excusé, je le pourrais en tout bien tout honneur,
+car l'on ne m'accusera point de les avoir emplies
+au service de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! reprit Louis XVIII avec bonté,
+continuons la lecture.</p>
+
+<p>Quant aux fumeurs, que pourrions-nous ajouter
+à ce que nous avons déjà dit? Leur recommander
+de s'abstenir de fumer dans tout lieu public où
+des femmes peuvent se présenter, quand bien même
+il n'y en aurait pas pour le moment. Ils ne l'ignorent
+point, et s'ils n'en font rien, c'est qu'il leur
+plaît de passer outre envers et contre toutes les
+convenances.</p>
+
+<p>Le temps n'est plus, hélas! où une dame a pu
+répondre à la personne qui lui demandait si la fumée
+l'incommodait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, Monsieur, car l'on n'a jamais
+fumé devant moi.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le cigare a pénétré partout. Il a
+conquis le boudoir, la salle à manger; on prétend
+même qu'il a forcé les portes de quelques salons.
+Ce n'est peut-être là qu'une calomnie; mais gare
+que demain ce ne soit une vérité!</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="EN_VOYAGE" id="EN_VOYAGE">EN VOYAGE</a></h2>
+
+<p>Les voyageurs sont astreints à des égards et à des
+concessions réciproques,&mdash;par politesse d'abord,
+et ensuite par intérêt personnel,&mdash;s'ils veulent
+alléger les ennuis et les fatigues du parcours.</p>
+
+<p>Chacun doit ranger ses bagages dans les filets
+ou grillages, ou sous la banquette.</p>
+
+<p>Il n'a droit qu'à l'espace correspondant au-dessus
+et au-dessous de la place qu'il occupe.</p>
+
+<p>Abstenez-vous de manger en wagon ou en voiture
+publique, à moins d'une nécessité absolue; et
+faites-le alors avec discrétion et le plus promptement
+possible.</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas libre, en effet, d'incommoder
+vos voisins de l'odeur et de la vue de vos victuailles
+et épluchures.</p>
+
+<p>Vous ne l'êtes pas davantage de les interroger à
+tout bout de champ, non plus que d'entamer à
+haute voix des conversations sur vos propres
+affaires, qui ne peuvent intéresser d'aucune manière
+les assistants.</p>
+
+<p>Il s'élève assez fréquemment des contestations
+au sujet des glaces que les uns veulent tenir ouvertes
+et les autres fermées.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens se figurent qu'ils ont la libre
+disposition de la fenêtre près de laquelle ils sont
+placés&mdash;cela arrive surtout en wagon. Eh bien!
+c'est une erreur complète. Votre vis-à-vis, qui est
+là au même titre que vous, a parfaitement le droit
+d'être d'un avis contraire au vôtre.</p>
+
+<p>Il faut donc que chacun y mette du sien.</p>
+
+<p>Deux choses seulement sont exigibles: la fermeture
+de l'une de deux fenêtres quand il y a un courant
+d'air; et, d'autre part, l'abstention de fumer.</p>
+
+<p>Du reste, la politesse la plus élémentaire nous
+fait un devoir de déférer sur-le-champ à la demande
+d'une dame ou de toute personne qui se déclarerait
+incommodée.</p>
+
+<p>Il est toujours galant et de bon ton d'offrir le
+coin que l'on occupe à une dame ou à un vieillard;
+mais on peut s'en dispenser, lorsqu'on se
+trouve en famille, et placé à côté de l'un des siens.</p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<h2><a name="AUX_EAUX" id="AUX_EAUX">AUX EAUX</a></h2>
+
+<p>Les eaux sont devenues un des besoins impérieux
+de la vie moderne. Cela s'explique. Il y a de si
+bons arguments, de si excellentes raisons en faveur
+de ce déplacement annuel. Le docteur n'a-t-il pas
+ordonné l'eau et les senteurs de la mer, l'usage de
+telle ou telle source thermale, pour refaire la
+santé affaiblie de Madame, et fortifier la complexion
+si frêle des enfants?</p>
+
+<p>Les eaux ont pour cela,&mdash;nul ne l'ignore,&mdash;des
+qualités spécifiques, des vertus souveraines.
+Elles guérissent de toutes les maladies, même de
+celles qu'on n'a pas,&mdash;de celles-là surtout.</p>
+
+<p>Autre considération non moins prépondérante:</p>
+
+<p>Dans les stations balnéaires, les femmes n'ont
+plus à s'occuper des soins fastidieux du ménage.
+Elles sont en pleine possession d'elles-mêmes,
+affranchies du contrôle marital, en un mot, libres
+comme l'air.</p>
+
+<p>Les maris sont retenus à la ville par leurs affaires,
+quelques-uns par d'autres obligations qui, pour
+être plus légères, n'en sont pas moins attachantes.
+Tout au plus, peuvent-ils se permettre une visite
+hebdomadaire, ou semi-mensuelle ou seulement
+mensuelle; cela dépend de la distance. Ils montent
+en chemin de fer, le samedi, en sortant de la
+Bourse, et s'en reviennent, le surlendemain ou
+plusieurs jours après, reprendre le harnais.</p>
+
+<p>C'est ce que l'on appelle, en langage boursier,
+mener de front les affaires et les convenances conjugales.</p>
+
+<p>Donc, en présence de la liberté si complète et de
+l'isolement que cette situation fait aux femmes,
+peut-être n'est-il pas hors de propos de soumettre
+ici quelques observations et recommandations.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>La première de toutes, c'est de s'observer rigoureusement,
+de ne se lier qu'avec des personnes
+dont on connaît l'origine, ainsi que la situation
+présente. Mais, s'écriera-t-on, l'on ne va pas aux
+eaux pour se condamner à la vie claustrale, et se
+priver de relations plus ou moins agréables, qu'après
+tout on n'est pas tenu d'emporter avec soi,
+bouclées dans sa valise. Eh bien! c'est ce qui vous
+trompe. Vous envisagez les choses trop légèrement.</p>
+
+<p>Parmi ces rencontres fortuites, il se trouvera
+naturellement des gens honorables. Vous les avez
+admis par circonstance, pour les besoins et les
+distractions du moment, quoique n'étant pas de
+votre monde; eux, ont pris cet accueil au sérieux
+et, de retour à Paris, ils ne manqueront pas de
+vous rendre visite. Comment ferez-vous pour les
+évincer? Si vous leur refusez votre porte,&mdash;autant
+d'ennemis mortels: leur amour-propre blessé ne
+vous le pardonnera jamais.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas là que gît le plus grand danger.
+Admettons pour un instant que vous avez eu le
+malheur de tomber sur un ménage interlope, ou
+sur quelqu'un de ces aigrefins, homme ou femme,
+qui font métier de capter la confiance des familles
+pour s'en parer en public, et exploiter le reflet de
+leur honorabilité. Vous vous êtes laissé prendre à
+des dehors séduisants, vous avez été circonvenu,
+sans aller toutefois jusqu'à l'intimité. Toutes les
+apparences sont contre vous, vous voilà compromis:
+vous en subirez les conséquences.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>L'on ne saurait donc être trop circonspect dans
+ses relations de villégiature, même les plus passagères.
+Se tenir sur une extrême réserve, apporter
+beaucoup de tact et de jugement dans sa conduite,&mdash;telles
+sont les règles à suivre. Ne vous modelez
+pas sur ce qui se pratique dans les salons de Paris,
+les conditions de la vie balnéaire sont tout autres.</p>
+
+<p>Ainsi, par exemple, une jeune personne ne devra
+point accepter, dans un bal de casino, l'invitation
+d'un cavalier qui n'a pas été présenté à ses parents.
+Jamais elle n'ira seule au salon; elle n'y restera
+que très peu de temps, afin de n'être pas exposée
+à entendre certaines conversations, et à se voir
+adresser la parole par le premier venu.</p>
+
+<p>Mêmes recommandations en ce qui concerne les
+tables d'hôte, où il règne un ton familier de mauvais
+goût, et parfois très embarrassant.</p>
+
+<p>Toute mère prudente, toute jeune femme qui
+n'est pas accompagnée, feront bien de prendre
+leurs repas dans leur appartement.</p>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<p>
+<a href="#LETIQUETTE">L'étiquette</a><br />
+<br />
+<a href="#UNE_JOURNEE_DE_LOUIS_XIV">Une journée de Louis XIV</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_POLITESSE">La politesse</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_TUTOIEMENT">Le tutoiement</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_COSTUME_OU_VETEMENT">Le costume ou vêtement</a><br />
+<br />
+<a href="#TYPES_DE_LELEGANCE_PARISIENNE">Types de l'élégance parisienne</a><br />
+<br />
+<a href="#LIONS_ET_TIGRES_CIVILISES">Lions et tigres civilisés</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_LOGE_DES_LIONS">La loge des lions</a><br />
+<br />
+<a href="#DU_SALUT_ET_DE_SON_IMPORTANCE">Du salut et de son importance</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_POIGNEE_DE_MAIN">La poignée de main</a><br />
+<br />
+<a href="#LES_VISITES">Les visites</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_CARTE_DE_VISITE">La carte de visite</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_PRESENTATION">La présentation</a><br />
+<br />
+<a href="#LES_SALONS">Les salons</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_CONVERSATION">La conversation</a><br />
+<br />
+<a href="#DE_LA-PROPOS">De l'à-propos</a><br />
+<br />
+<a href="#LA_REPLIQUE">La réplique</a><br />
+<br />
+<a href="#LES_NUANCES">Les nuances</a><br />
+<br />
+<a href="#DES_ECUEILS_A_EVITER">Des écueils à éviter</a><br />
+<br />
+<a href="#LETTRES_DE_DEMANDE">Lettres de demande</a><br />
+<br />
+<a href="#DES_PETITIONS">Pétitions</a><br />
+<br />
+<a href="#LETTRES_DE_REMERCIEMENT">Lettres de remerciement</a><br />
+<br />
+<a href="#DES_LETTRES_DE_FELICITATION">Lettres de félicitation</a><br />
+<br />
+<a href="#LETTRES_DE_CONDOLEANCE">Lettres de condoléance</a><br />
+<br />
+<a href="#DES_BILLETS">Des billets</a><br />
+<br />
+<a href="#LETTRES_DINVITATION">Des invitations</a><br />
+<br />
+<a href="#LETTRES_DE_FAIRE_PART">Lettres de faire part</a><br />
+<br />
+<a href="#DES_DINERS_EN_GENERAL">Des dîners en général</a><br />
+<br />
+<a href="#LES_GRANDS_DINERS">Les grands dîners</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_DINER_ENTRE_GASTRONOMES">Le dîner entre gastronomes</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_DINER_BOURGEOIS">Le dîner bourgeois</a><br />
+<br />
+<a href="#LES_DEJEUNERS">Les déjeuners</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_TABAC">Du tabac</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_BAPTEME">Cérémonie du baptême</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_MARIAGE">Le mariage à la mairie</a><br />
+<br />
+<a href="#Le_Mariage_a_lEglise">Le mariage à l'église</a><br />
+<br />
+<a href="#LENTERREMENT">L'enterrement</a><br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">Au dehors</span>:</span><br />
+<br />
+<a href="#La_Rue_les_Boulevards_la_Promenade">La rue, les boulevards, la promenade</a><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">En famille</span>:</span><br />
+<br />
+<a href="#DEVOIRS_DES_EPOUX">Devoirs des époux</a><br />
+<br />
+<a href="#DEVOIRS_DES_PERES_ET_MERES">Devoirs des pères et mères</a><br />
+<br />
+<a href="#DEVOIRS_DES_ENFANTS">Devoirs des enfants</a><br />
+<br />
+<a href="#A_LEGLISE">A l'église</a><br />
+<br />
+<a href="#A_PROPOS_DES_PRESENTATIONS">A propos des présentations</a><br />
+<br />
+<a href="#DES_PRESEANCES">Des préséances</a><br />
+<br />
+<a href="#LENTREE_DANS_LE_MONDE">L'entrée dans le monde</a><br />
+<br />
+<a href="#LE_BAL">Le bal</a><br />
+<br />
+<a href="#TOILETTE_DES_FEMMES">Toilette des femmes</a><br />
+<br />
+<a href="#TOILETTE_DES_HOMMES">Toilette des hommes</a><br />
+<br />
+<a href="#VISITES_ET_CARTES_DE_VISITE">Visites et cartes de visite</a><br />
+<br />
+<a href="#A_TABLE">A table</a><br />
+<br />
+<a href="#AU_THEATRE">Au théâtre</a><br />
+<br />
+<a href="#FUMEURS_ET_PRISEURS">Fumeurs et priseurs</a><br />
+<br />
+<a href="#EN_VOYAGE">En voyage</a><br />
+<br />
+<a href="#AUX_EAUX">Aux eaux</a><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Manuel de la politesse des usages du
+monde et du savoir-vivre, by Jules Rostaing
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUEL DE LA POLITESSE ***
+
+***** This file should be named 39171-h.htm or 39171-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/1/7/39171/
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Mailliere and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..f7afac2
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #39171 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39171)