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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-08 22:33:30 -0800 |
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Le mot lui-même pris +dans l'acception d' « absence de gouvernement », de « société sans +chefs », est d'origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon. + +D'ailleurs qu'importent les mots? Il y eut des « acrates » avant +les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imaginé leur nom +de formation savante que d'innombrables générations s'étaient +succédé. De tous temps il y eut des hommes libres, des contempteurs +de la loi, des hommes vivant sans maîtres, de par le droit primordial +de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous +retrouvons partout des tribus composées d'hommes se gérant à leur +guise, sans loi imposées, n'ayant d'autre règle de conduite que leur +« vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés +même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les +« chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui +s'étaient réunis dans l'abbaye de Thélème. + +Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanité, du moins ceux +qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le +monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d'une +extrémité de la terre à l'autre, s'accordent dans leur idéal pour +repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a +cessé d'être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il +l'était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem +nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherché, pour +des multitudes d'hommes unis, qui collaborent résolument à la +naissance d'une société dans laquelle il n'y aurait plus de maîtres, +plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de +geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des +frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, +et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obéissance à +des lois, qu'accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par +le respect mutuel des intérêts et l'observation scientifique des lois +naturelles. + +Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d'entre vous, +mais je suis sûr aussi qu'il paraît désirable à la plupart et que +vous apercevez au loin l'image éthérée d'une société pacifique où +les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, +refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs +n'êtes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers +d'années, dites-vous, travaillent à construire le temple de +l'Égalité? Vous êtes « maçons », à seule fin de « maçonner » un +édifice de proportions parfaites, où n'entrent que des hommes libres, +égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et +renaissant par la force de l'amour à une vie nouvelle de justice et +de bonté. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'êtes pas seuls? +Vous ne prétendez point au monopole d'un esprit de progrès et de +renouvellement. Vous ne commettez pas même l'injustice d'oublier +vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous +excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l'enfer les +ennemis de la Sainte Église, mais qui n'en prophétisent pas moins +la venue d'un âge de paix définitive. François d'Assise, Catherine de +Sienne, Thérèse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidèles +d'une foi qui n'est point la vôtre, aimèrent certainement l'humanité +de l'amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de +ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, +les millions et les millions de socialistes, à quelque école qu'ils +appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du +capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire +« égaux » sans ironie. + +Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d'hommes +généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus +divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que +leur nom l'indique de la manière la moins douteuse. La conquête du +pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des +révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne +leur permettrait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant +sans gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des +maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres +maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur +de leur peuples ». D'ordinaire on ne se permettait même pas de +préparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait +hommage de son obéissance à quelque souverain futur: « Le roi est +tué! Vive le roi! » s'écriaient les sujets toujours fidèles même +dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut +immanquablement le cours de l'histoire. « Comment pourrait-on vivre +sans maîtres? » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les +travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils +se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le bÅ“uf qui traîne la +charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant « la +meilleure des Républiques » dans la personne d'un nouveau roi, et +les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis +après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement +provisoire ». A la même époque, une révolution éclatait en +Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort: +« L'ancienne autorité est un cadavre! » clamait un des représentants. +« Oui, répliquait le président, mais nous allons le ressusciter. +Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir pour le +pouvoir la puissance de la nation. » N'est-ce pas ici le cas de +répéter le vers de Victor Hugo: + +Un vieil instinct humain mène à la turpitude? + +Contre cet instinct, l'anarchie représente vraiment un esprit +nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu'ils cherchent +à se débarrasser d'un gouvernement pour se substituer à lui: +« Ote-toi de là que je m'y mette! » est une parole qu'ils auraient +horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent à la honte et au +mépris, ou du moins à la pitié, celui d'entre eux qui, piqué de la +tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place +sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses +concitoyens ». Les anarchistes professent en s'appuyant sur +l'observation, que l'Etat et tout ce qui s'y rattache n'est pas une +pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble +d'individus placés dans un milieu spécial et en subissant +l'influence. Ceux-ci, élevés en dignité, en pouvoir, en traitement +au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés, pour ainsi +dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les +tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque +fatalement au-dessous du niveau général. + +C'est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, -- parfois des +frères ennemis -- les socialistes d'Etat: « Prenez garde à vos +chefs et mandataires! Comme vous certainement ils sont animés des +plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la +propriété privée et de l'Etat tyrannique; mais les relations, les +occasions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change +avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de +leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, +détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: +armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de +trois mille ans, le poète hindou du _Mahâ Bhârata_ a formulé sur ce +sujet l'expérience des siècles: « L'homme qui roule dans un char ne +sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied! » + +*** + +Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus +arrêtés: d'après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu'à en +prolonger la durée avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est +donc pas sans raison que le nom d' « anarchistes » qui, après tout, +n'a qu'une signification négative, reste celui par lequel nous sommes +universellement désignés. On pourrait nous dire « libertaires », +ainsi que plusieurs d'entre nous se qualifient volontiers, ou bien +« harmonistes » à cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'après +nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous +différencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre +tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque +individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a +les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un +pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. + +*** + +Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se +pose est celle-ci: « Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il +le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les +révolutions entraînent après elles? La morale anarchiste est-elle +pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l'homme +sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du +pouvoir ou des lois? » Je réponds en toute assurance et j'espère que +bientôt vous répondrez avec moi: « Oui, la morale anarchiste est +celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice +et de la bonté. » + +Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'était autre que +l'effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints +préceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de +Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point +de départ de toute éducation: la société dans son ensemble reposait +sur la terreur. Les hommes n'étaient pas des citoyens, mais des +sujets ou des ouailles; les épouses étaient des servantes, les +enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de +l'ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations +sociales, se montraient les rapports de supériorité et de +subordination; enfin, de nos jours encore, le principe même de +l'Etat et de tous les Etats partiels qui le constituent, est la +hiérarchie, ou l'archie « sainte », l'autorité « sacrée », -- +c'est le vrai sens du mot. -- Et cette domination sacro-sainte +comporte toute une succession de classes superposées dont les plus +hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le +devoir d'obéir. La morale officielle consiste à s'incliner devant +le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque +homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l'un +flatteur, empressé, parfois servile, l'autre superbe et d'une +noble condescendance. Le principe d'autorité -- c'est ainsi que +cette chose-là se nomme -- exige que le supérieur n'ait jamais +l'air d'avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le +dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. +Cela simplifie tout: plus besoin de raisonnements, d'explications, +d'hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors +toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n'est pas là pour +commander, n'a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, +décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des +législateurs à plusieurs degrés? Ces formules remplacent les +ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles +sont conformes à la voix intérieure de la conscience. + +Entre égaux, l'Å“uvre est plus difficile, mais elle est plus haute: +il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, +apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre +éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des +camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on +naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n'est pas un ordre +auquel on se soumet, une parole que l'on répète, une chose purement +extérieure à l'individu; elle devient une partie de l'être, un +produit même de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale, +nous, anarchistes. N'avons-nous pas le droit de la comparer avec +satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres? + +Peut-être me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs +d'entre vous prononceront le mot de « chimère ». Heureux déjà , que +vous y voyiez du moins une noble chimère, je vais plus loin, et +j'affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à +fait dans la logique de l'histoire, amenée naturellement par +l'évolution de l'humanité. + +Poursuivis jadis par la terreur de l'inconnu aussi bien que par le +sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les +hommes avaient créé par l'intensité de leur désir, une ou plusieurs +divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe +et le point d'appui de tout ce monde mystérieux visible, et +invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de l'imagination, +revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le +principe de toute justice et de toute autorité: maîtres du ciel, +ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, +conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se +prosterner comme devant les représentants d'en haut. C'était logique, +mais l'homme dure plus que ses Å“uvres, et ces dieux qu'il +créa n'ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l'infini. +Visibles d'abord, animés de passions humaines, violents et +redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain; ils +finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles +on ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre +avec les lois naturelles du monde; ils rentrèrent dans cet univers +qu'ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant +l'homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il +avait dressé l'image colossale de Dieu. + +Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu +s'évanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres à l'obéissance +voient aussi se ternir leur éclat emprunté: eux aussi doivent +rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux à +l'état des choses. On ne trouverait plus aujourd'hui de Tamerlan qui +commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d'une +tour, sûr que, dans un clin d'Å“il, il verrait des créneaux les +quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de +tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve +maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir? Or, c'est là +précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé +par le fruit de l'arbre qui révéla aux hommes la connaissance du +bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours +l'Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut +toujours pour les « idéologues ». + +Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions +d'autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le +travail scientifique par l'observation et l'expérience. Un d'eux +même, nihiliste avant nos Ages, anarchiste s'il en fut, du moins +en paroles, débuta par faire « table rase » de tout ce qu'il avait +appris. Il n'est maintenant guère de savant, guère de littérateur, +qui ne professe d'être lui-même son propre maître et modèle, le +penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. « Si tu +veux surgir, surgis de toi-même! » disait Goethe. Et les artistes ne +cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu'ils la voient, telle +qu'ils la sentent et la comprennent? C'est là d'ordinaire, il est +vrai, ce qu'on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne +revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musagètes, que +pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d'eux veut penser librement, +chercher à son gré son idéal dans l'infini, mais tout en disant qu'il +faut « une religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme +indépendant, mais « l'obéissance est faite pour les femmes »; il +veut créer des Å“uvres originales, mais « la foule d'en bas » doit +rester asservie comme une machine à l'ignoble fonctionnement de la +division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la +pensée n'ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle +se déverse le flot. Si la science, la littérature et l'art sont +devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la +beauté sont dus à l'épanouissement de la pensée libre, cette pensée +travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il +n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le +déluge. + +La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence +de la société contemporaine? j'ai vu jadis en Angleterre des foules +se ruer par milliers pour contempler l'équipage vide d'un grand +seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias +s'arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui +les séparaient de l'orgueilleux brahmane: depuis que l'on se presse +dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clôture d'une +salle d'attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne +manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrès dans le sens +de l'égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande +quelquefois si l'homme ou l'institution sont vraiment respectables. +On étudie la valeur des individus, l'importance des Å“uvres. La foi +dans la grandeur a disparu; or, là où la foi n'existe plus, les +institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l'Etat est +naturellement impliquée dans l'extinction du respect. + +L'Å“uvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l'État s'exerce +également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit +plus à l'origine sainte de la propriété privée, produite, nous +disaient les économistes, -- on n'ose plus le répéter maintenant -- +par le travail personnel des propriétaires; il n'ignore point que le +labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, +et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d'un +faux état social, attribuant à l'un le produit du travail de milliers +d'autres; il respectera toujours le pain que le travailleur a +durement gagné, la cabane qu'il a bâtie de ses mains, le jardin qu'il +a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés +fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans +les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, où il reprendra +tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, +mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et +cargaisons. Quand la multitude, cette multitude « vile » par son +ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé +de mériter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en +toute certitude que l'accaparement de cet immense avoir repose +uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des +paperasses bleues, l'état social actuel sera bien menacé! En présence +de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes +les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens +paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu'on lance +contre les novateurs! Qu'importent les mots orduriers déversés par +une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, qu'importent +même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes +« saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean +Huss! Le mouvement qui nous emporte n'est pas le fait de simples +énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans +son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue +maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la terre et des +cieux. + +Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l'anarchie +n'avait jamais été qu'un idéal, qu'un exercice intellectuel, un +élément de dialectique, si jamais elle n'avait eu de réalisation +concrète, si jamais un organisme spontané n'avait surgi, mettant +en action les forces libres de camarades travaillent en commun, +sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement +écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, +il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus +nombreux, suivant les progrès de l'initiative individuelle. Je +pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui +même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir +besoin de chefs ni de lois, ni d'enclos, ni de force publique; mais +je n'insiste pas sur ces exemples, qui ont pourtant leur importance: +je craindrais qu'on ne m'objectât le peu de complexité de ces +sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organisme +immense où s'entremêlent tant d'autres organismes avec une +complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives +pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout +un appareil politique et social. + +Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de +l'histoire qui se soit constituée en société purement anarchique, +car toutes se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des +éléments divers non encore associés; mais ce qu'il sera facile de +constater, c'est que chacune de ces sociétés partielles, quoique +non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospère, +d'autant plus créatice qu'elle était plus libre, que la valeur +personnelle de l'individu y était le mieux reconnue. Depuis les +âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux +sciences, à l'industrie, sans que des annales écrites aient pu nous +en apporter la mémoire, toutes les grandes périodes de la vie des +nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, +eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d'un +gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l'humanité, par +le mouvement des découvertes, par l'efflorescence de la pensée, par +la beauté de l'art, furent des époques troublées, des âges de +« périlleuse liberté ». L'ordre régnait dans l'immense empire +des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, tandis que +la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de +continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que +nous avons de haut et de noble dans la civilisation moderne: +il nous est impossible de penser, d'élaborer une Å“uvre quelconque +sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui +furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille +années plus tard, après des tyrannies, après des temps sombres +d'oppression, qui ne semblaient devoir jamais finir, l'Italie, +les Flandres, l'Allemagne, toute l'Europe des communiers s'essaya de +nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent +le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales +pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à +flamber et l'humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, +les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois. + +Puis vint le grand siècle de l'Encyclopédie avec les révolutions +mondiales qui s'ensuivirent et la proclamation des Droits de l'Homme. +Or essayez, si vous le pouvez, d'énumérer tous les progrès qui +se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanité. On se +demande si pendant ce dernier siècle ne s'est pas concentrée plus de +la moitié de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus +d'un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l'industrie +s'est comme transfigurée, et l'art de modifier les produits naturels +s'est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur +apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisième période de l'art a +commencé; le socialisme conscient et mondial est né dans son +ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands +problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent +années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les +par une période sans histoire où quatre cents millions de pacifiques +Chinois eussent vécu sous la tutelle d'un « Père du peuple », d'un +tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de +vivre avec élan comme nous l'avons fait, nous nous serions +graduellement rapprochés de l'inertie et de la mort. Si Galilée, +encore tenu dans les prisons de l'Inquisition, ne put que murmurer +sourdement: « Pourtant elle se meut! » nous pouvons maintenant, +grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous +pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « Le +monde se meut et il continuera de se mouvoir! » + +En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la +société tout entière dans le sens de la pensée libre, de la morale +libre, de l'action libre, c'est-à -dire de l'anarchie dans son +essence, il existe ainsi un travail d'expériences directes qui se +manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes: +ce sont autant de petites tentatives que l'on peut comparer aux +expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. +Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d'être +faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est-à -dire +loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, +où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer +nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres +celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de +Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d'un +communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des +communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d'une existence +modeste dans une campagne de l'Iowa, près de la rivière Desmoines. + +Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours +ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne +pourraient soutenir la terrible lutte de l'existence s'ils ne +s'entr'aidaient spontanément, ignorant les différences et les +rivalités des intérêts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres +pauvres prennent ses enfants chez eux: on le nourrit, on partage la +maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en +doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme +s'établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles +de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une +ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se +rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même +dans les réunions bourgeoises d'où, au premier abord, elles nous +semblent complètement absentes. Que l'on s'imagine une fête de +campagne où quelqu'un, soit l'hôte, soit l'un des invités, affecte +des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir +indiscrètement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la +fin de tout plaisir? Il n'est de gaieté qu'entre égaux et libres, +entre gens qui peuvent s'amuser comme il leur convient, par groupes +distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et +s'entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur +semblent plus douces. + +Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous +voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots +superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nÅ“uds à l'heure, et qui +tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et +marée. L'air était calme, le soir était doux et les étoiles +s'allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et +de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette éternelle question +sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la +sphynge d'Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé +par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se +retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant +trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez +ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacré, que deviendrait le navire s'il +n'était dirigé par votre volonté constante? » -- « Homme naïf que +vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que +d'ordinaire je ne sers absolument à rien. L'homme à la barre +maintient le navire dans sa ligne droite; dans quelques minutes un +autre pilote lui succédera, puis d'autres encore, et nous suivrons +régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les +chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon +avis, et mieux que si je m'ingérais à leur donner conseil. Et tous +ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à +faire, et, à l'occasion je n'ai qu'à faire concorder ma petite part +de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la +mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne +voyez-vous pas que c'est là une simple fiction? Les cartes sont là et +ce n'est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce +n'est pas moi qui l'inventai. On a creusé pour nous le chenal du port +d'où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le +navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la +pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, +cinglant puissamment sous la vapeur, ce n'est pas moi qui l'ai +construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des +inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à +traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les +matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c'est pour +vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous +comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre Å“uvre +est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se +turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire +les paroles de ce capitaine comme on n'en voit guère. + +Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d'ailleurs les punitions sont +inconnues, porte une république modèle à travers l'Océan malgré les +chinoiseries hiérarchiques. Et ce n'est point là un exemple isolé. +Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le +professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours +inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. +Tout est prévu par l'autorité compétente pour mater les petits +scélérats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de +répression; il traite les enfants comme des hommes faisant +constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des +choses, à leur sens de la justice, et tous répondent avec joie. Une +minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi +constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour +en empêcher l'éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, +immoralité publique. + +Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux +préjugés et le poids mort des mÅ“urs anciennes. Notre monde nouveau +pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le +détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le +répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle +est l'homme qui ne sait pas l'observer. En revanche, s'il est une +société chimérique, impossible, c'est bien le pandémonium dans lequel +nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de +la critique, pourtant si facile à l'égard du monde actuel, tel que +l'ont constitué le soi-disant principe d'autorité et la lutte féroce +pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'après la +définition même, une société est un groupement d'individus qui se +rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut +dire sans absurdité que la masse chaotique ambiante constitue une +société. D'après ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les +siens -- elle aurait pour but l'ordre parfait par la satisfaction des +intérêts de tous. Or n'est-ce pas une risée que de voir une société +ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite +continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et +fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de +toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en +sortant d'ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du +vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions +d'hommes n'attendant qu'un signe pour tuer d'autres hommes, pour +brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d'hommes +en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d'avoir à +accomplir la même Å“uvre de destruction; cinq millions de malheureux +vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des +peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et +sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent +dans l'inquiétude justifiée du lendemain: malgré l'immensité des +richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu'un revirement +brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits +que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous +inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, +gros de révolutions incessantes. + +J'avais un jour l'occasion de m'entretenir avec un haut +fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de +ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc +votre société! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la +défende, me répondit-il, elle n'est pas défendable! » Elle se défend +pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la +schlague, le cachot et l'échafaud. + +D'autre part, ceux qui l'attaquent peuvent le faire dans toute la +sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de +transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà +le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et +révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, +quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de +justice et d'égalité pour tous, sans distinction de classes ni +d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par +conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives +à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par +l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie! L'histoire nous permet +d'affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre +toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou +même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, +oppresseurs aussi bien qu'opprimés! Périrons-nous à notre tour? + +J'espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de +plus en plus, renouvelant l'initiative humaine. Vous-mêmes +n'êtes-vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés +d'anarchisme? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le +supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et +son égal? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles +plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car +nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, +de liberté et d'égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout +cÅ“ur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas +sûrs d'avoir raison; au fond, ils sont même convaincus d'être dans +leur tort, et, d'avance, ils nous livrent le monde. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by Élisée Reclus + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40456 *** diff --git a/40456-8.txt b/40456-8.txt deleted file mode 100644 index 145317b..0000000 --- a/40456-8.txt +++ /dev/null @@ -1,991 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by Élisée Reclus - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'anarchie - -Author: Élisée Reclus - -Release Date: August 8, 2012 [EBook #40456] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANARCHIE *** - - - - -Produced by Vineshen Pillay - - - - -Élisée Reclus - -L'ANARCHIE - -PARIS - -Au Bureau des « TEMPS NOUVEAUX » -140, RUE MOUFFETARD, 140 - -1896 - -NOTICE PRÉLIMINAIRE - -Les paroles qui suivent furent prononcées en 1894 dans la loge -maçonnique des _Amis Philanthropes_ de Bruxelles, quoique depuis -trente-six années l'orateur, simple « apprenti », n'eût jamais, par -principe, collaboré en quoi que ce soit à l'œuvre de la société -fermée des Francs-Maçons. D'autant plus doit-il remercier les -« Frères » qui, ce jour-là, invitèrent le « Profane » à venir -exposer ses idées. - -Ce discours a été reproduit dans les livraisons 3, 4 et 5 de la -première année des _Temps Nouveaux_ (mai et juin 1895). - -L'ANARCHIE - -L'anarchie n'est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris -dans l'acception d' « absence de gouvernement », de « société sans -chefs », est d'origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon. - -D'ailleurs qu'importent les mots? Il y eut des « acrates » avant -les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imaginé leur nom -de formation savante que d'innombrables générations s'étaient -succédé. De tous temps il y eut des hommes libres, des contempteurs -de la loi, des hommes vivant sans maîtres, de par le droit primordial -de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous -retrouvons partout des tribus composées d'hommes se gérant à leur -guise, sans loi imposées, n'ayant d'autre règle de conduite que leur -« vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés -même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les -« chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui -s'étaient réunis dans l'abbaye de Thélème. - -Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanité, du moins ceux -qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le -monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d'une -extrémité de la terre à l'autre, s'accordent dans leur idéal pour -repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a -cessé d'être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il -l'était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem -nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherché, pour -des multitudes d'hommes unis, qui collaborent résolument à la -naissance d'une société dans laquelle il n'y aurait plus de maîtres, -plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de -geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des -frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, -et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obéissance à -des lois, qu'accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par -le respect mutuel des intérêts et l'observation scientifique des lois -naturelles. - -Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d'entre vous, -mais je suis sûr aussi qu'il paraît désirable à la plupart et que -vous apercevez au loin l'image éthérée d'une société pacifique où -les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, -refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs -n'êtes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers -d'années, dites-vous, travaillent à construire le temple de -l'Égalité? Vous êtes « maçons », à seule fin de « maçonner » un -édifice de proportions parfaites, où n'entrent que des hommes libres, -égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et -renaissant par la force de l'amour à une vie nouvelle de justice et -de bonté. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'êtes pas seuls? -Vous ne prétendez point au monopole d'un esprit de progrès et de -renouvellement. Vous ne commettez pas même l'injustice d'oublier -vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous -excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l'enfer les -ennemis de la Sainte Église, mais qui n'en prophétisent pas moins -la venue d'un âge de paix définitive. François d'Assise, Catherine de -Sienne, Thérèse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidèles -d'une foi qui n'est point la vôtre, aimèrent certainement l'humanité -de l'amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de -ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, -les millions et les millions de socialistes, à quelque école qu'ils -appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du -capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire -« égaux » sans ironie. - -Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d'hommes -généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus -divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que -leur nom l'indique de la manière la moins douteuse. La conquête du -pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des -révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne -leur permettrait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant -sans gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des -maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres -maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur -de leur peuples ». D'ordinaire on ne se permettait même pas de -préparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait -hommage de son obéissance à quelque souverain futur: « Le roi est -tué! Vive le roi! » s'écriaient les sujets toujours fidèles même -dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut -immanquablement le cours de l'histoire. « Comment pourrait-on vivre -sans maîtres? » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les -travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils -se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le bœuf qui traîne la -charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant « la -meilleure des Républiques » dans la personne d'un nouveau roi, et -les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis -après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement -provisoire ». A la même époque, une révolution éclatait en -Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort: -« L'ancienne autorité est un cadavre! » clamait un des représentants. -« Oui, répliquait le président, mais nous allons le ressusciter. -Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir pour le -pouvoir la puissance de la nation. » N'est-ce pas ici le cas de -répéter le vers de Victor Hugo: - -Un vieil instinct humain mène à la turpitude? - -Contre cet instinct, l'anarchie représente vraiment un esprit -nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu'ils cherchent -à se débarrasser d'un gouvernement pour se substituer à lui: -« Ote-toi de là que je m'y mette! » est une parole qu'ils auraient -horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent à la honte et au -mépris, ou du moins à la pitié, celui d'entre eux qui, piqué de la -tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place -sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses -concitoyens ». Les anarchistes professent en s'appuyant sur -l'observation, que l'Etat et tout ce qui s'y rattache n'est pas une -pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble -d'individus placés dans un milieu spécial et en subissant -l'influence. Ceux-ci, élevés en dignité, en pouvoir, en traitement -au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés, pour ainsi -dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les -tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque -fatalement au-dessous du niveau général. - -C'est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, -- parfois des -frères ennemis -- les socialistes d'Etat: « Prenez garde à vos -chefs et mandataires! Comme vous certainement ils sont animés des -plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la -propriété privée et de l'Etat tyrannique; mais les relations, les -occasions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change -avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de -leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, -détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: -armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de -trois mille ans, le poète hindou du _Mahâ Bhârata_ a formulé sur ce -sujet l'expérience des siècles: « L'homme qui roule dans un char ne -sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied! » - -*** - -Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus -arrêtés: d'après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu'à en -prolonger la durée avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est -donc pas sans raison que le nom d' « anarchistes » qui, après tout, -n'a qu'une signification négative, reste celui par lequel nous sommes -universellement désignés. On pourrait nous dire « libertaires », -ainsi que plusieurs d'entre nous se qualifient volontiers, ou bien -« harmonistes » à cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'après -nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous -différencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre -tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque -individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a -les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un -pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. - -*** - -Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se -pose est celle-ci: « Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il -le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les -révolutions entraînent après elles? La morale anarchiste est-elle -pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l'homme -sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du -pouvoir ou des lois? » Je réponds en toute assurance et j'espère que -bientôt vous répondrez avec moi: « Oui, la morale anarchiste est -celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice -et de la bonté. » - -Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'était autre que -l'effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints -préceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de -Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point -de départ de toute éducation: la société dans son ensemble reposait -sur la terreur. Les hommes n'étaient pas des citoyens, mais des -sujets ou des ouailles; les épouses étaient des servantes, les -enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de -l'ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations -sociales, se montraient les rapports de supériorité et de -subordination; enfin, de nos jours encore, le principe même de -l'Etat et de tous les Etats partiels qui le constituent, est la -hiérarchie, ou l'archie « sainte », l'autorité « sacrée », -- -c'est le vrai sens du mot. -- Et cette domination sacro-sainte -comporte toute une succession de classes superposées dont les plus -hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le -devoir d'obéir. La morale officielle consiste à s'incliner devant -le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque -homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l'un -flatteur, empressé, parfois servile, l'autre superbe et d'une -noble condescendance. Le principe d'autorité -- c'est ainsi que -cette chose-là se nomme -- exige que le supérieur n'ait jamais -l'air d'avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le -dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. -Cela simplifie tout: plus besoin de raisonnements, d'explications, -d'hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors -toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n'est pas là pour -commander, n'a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, -décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des -législateurs à plusieurs degrés? Ces formules remplacent les -ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles -sont conformes à la voix intérieure de la conscience. - -Entre égaux, l'œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute: -il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, -apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre -éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des -camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on -naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n'est pas un ordre -auquel on se soumet, une parole que l'on répète, une chose purement -extérieure à l'individu; elle devient une partie de l'être, un -produit même de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale, -nous, anarchistes. N'avons-nous pas le droit de la comparer avec -satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres? - -Peut-être me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs -d'entre vous prononceront le mot de « chimère ». Heureux déjà, que -vous y voyiez du moins une noble chimère, je vais plus loin, et -j'affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à -fait dans la logique de l'histoire, amenée naturellement par -l'évolution de l'humanité. - -Poursuivis jadis par la terreur de l'inconnu aussi bien que par le -sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les -hommes avaient créé par l'intensité de leur désir, une ou plusieurs -divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe -et le point d'appui de tout ce monde mystérieux visible, et -invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de l'imagination, -revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le -principe de toute justice et de toute autorité: maîtres du ciel, -ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, -conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se -prosterner comme devant les représentants d'en haut. C'était logique, -mais l'homme dure plus que ses œuvres, et ces dieux qu'il -créa n'ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l'infini. -Visibles d'abord, animés de passions humaines, violents et -redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain; ils -finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles -on ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre -avec les lois naturelles du monde; ils rentrèrent dans cet univers -qu'ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant -l'homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il -avait dressé l'image colossale de Dieu. - -Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu -s'évanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres à l'obéissance -voient aussi se ternir leur éclat emprunté: eux aussi doivent -rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux à -l'état des choses. On ne trouverait plus aujourd'hui de Tamerlan qui -commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d'une -tour, sûr que, dans un clin d'œil, il verrait des créneaux les -quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de -tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve -maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir? Or, c'est là -précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé -par le fruit de l'arbre qui révéla aux hommes la connaissance du -bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours -l'Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut -toujours pour les « idéologues ». - -Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions -d'autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le -travail scientifique par l'observation et l'expérience. Un d'eux -même, nihiliste avant nos Ages, anarchiste s'il en fut, du moins -en paroles, débuta par faire « table rase » de tout ce qu'il avait -appris. Il n'est maintenant guère de savant, guère de littérateur, -qui ne professe d'être lui-même son propre maître et modèle, le -penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. « Si tu -veux surgir, surgis de toi-même! » disait Goethe. Et les artistes ne -cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu'ils la voient, telle -qu'ils la sentent et la comprennent? C'est là d'ordinaire, il est -vrai, ce qu'on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne -revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musagètes, que -pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d'eux veut penser librement, -chercher à son gré son idéal dans l'infini, mais tout en disant qu'il -faut « une religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme -indépendant, mais « l'obéissance est faite pour les femmes »; il -veut créer des œuvres originales, mais « la foule d'en bas » doit -rester asservie comme une machine à l'ignoble fonctionnement de la -division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la -pensée n'ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle -se déverse le flot. Si la science, la littérature et l'art sont -devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la -beauté sont dus à l'épanouissement de la pensée libre, cette pensée -travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il -n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le -déluge. - -La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence -de la société contemporaine? j'ai vu jadis en Angleterre des foules -se ruer par milliers pour contempler l'équipage vide d'un grand -seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias -s'arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui -les séparaient de l'orgueilleux brahmane: depuis que l'on se presse -dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clôture d'une -salle d'attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne -manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrès dans le sens -de l'égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande -quelquefois si l'homme ou l'institution sont vraiment respectables. -On étudie la valeur des individus, l'importance des œuvres. La foi -dans la grandeur a disparu; or, là où la foi n'existe plus, les -institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l'Etat est -naturellement impliquée dans l'extinction du respect. - -L'œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l'État s'exerce -également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit -plus à l'origine sainte de la propriété privée, produite, nous -disaient les économistes, -- on n'ose plus le répéter maintenant -- -par le travail personnel des propriétaires; il n'ignore point que le -labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, -et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d'un -faux état social, attribuant à l'un le produit du travail de milliers -d'autres; il respectera toujours le pain que le travailleur a -durement gagné, la cabane qu'il a bâtie de ses mains, le jardin qu'il -a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés -fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans -les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, où il reprendra -tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, -mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et -cargaisons. Quand la multitude, cette multitude « vile » par son -ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé -de mériter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en -toute certitude que l'accaparement de cet immense avoir repose -uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des -paperasses bleues, l'état social actuel sera bien menacé! En présence -de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes -les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens -paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu'on lance -contre les novateurs! Qu'importent les mots orduriers déversés par -une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, qu'importent -même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes -« saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean -Huss! Le mouvement qui nous emporte n'est pas le fait de simples -énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans -son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue -maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la terre et des -cieux. - -Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l'anarchie -n'avait jamais été qu'un idéal, qu'un exercice intellectuel, un -élément de dialectique, si jamais elle n'avait eu de réalisation -concrète, si jamais un organisme spontané n'avait surgi, mettant -en action les forces libres de camarades travaillent en commun, -sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement -écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, -il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus -nombreux, suivant les progrès de l'initiative individuelle. Je -pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui -même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir -besoin de chefs ni de lois, ni d'enclos, ni de force publique; mais -je n'insiste pas sur ces exemples, qui ont pourtant leur importance: -je craindrais qu'on ne m'objectât le peu de complexité de ces -sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organisme -immense où s'entremêlent tant d'autres organismes avec une -complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives -pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout -un appareil politique et social. - -Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de -l'histoire qui se soit constituée en société purement anarchique, -car toutes se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des -éléments divers non encore associés; mais ce qu'il sera facile de -constater, c'est que chacune de ces sociétés partielles, quoique -non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospère, -d'autant plus créatice qu'elle était plus libre, que la valeur -personnelle de l'individu y était le mieux reconnue. Depuis les -âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux -sciences, à l'industrie, sans que des annales écrites aient pu nous -en apporter la mémoire, toutes les grandes périodes de la vie des -nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, -eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d'un -gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l'humanité, par -le mouvement des découvertes, par l'efflorescence de la pensée, par -la beauté de l'art, furent des époques troublées, des âges de -« périlleuse liberté ». L'ordre régnait dans l'immense empire -des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, tandis que -la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de -continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que -nous avons de haut et de noble dans la civilisation moderne: -il nous est impossible de penser, d'élaborer une œuvre quelconque -sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui -furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille -années plus tard, après des tyrannies, après des temps sombres -d'oppression, qui ne semblaient devoir jamais finir, l'Italie, -les Flandres, l'Allemagne, toute l'Europe des communiers s'essaya de -nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent -le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales -pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à -flamber et l'humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, -les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois. - -Puis vint le grand siècle de l'Encyclopédie avec les révolutions -mondiales qui s'ensuivirent et la proclamation des Droits de l'Homme. -Or essayez, si vous le pouvez, d'énumérer tous les progrès qui -se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanité. On se -demande si pendant ce dernier siècle ne s'est pas concentrée plus de -la moitié de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus -d'un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l'industrie -s'est comme transfigurée, et l'art de modifier les produits naturels -s'est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur -apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisième période de l'art a -commencé; le socialisme conscient et mondial est né dans son -ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands -problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent -années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les -par une période sans histoire où quatre cents millions de pacifiques -Chinois eussent vécu sous la tutelle d'un « Père du peuple », d'un -tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de -vivre avec élan comme nous l'avons fait, nous nous serions -graduellement rapprochés de l'inertie et de la mort. Si Galilée, -encore tenu dans les prisons de l'Inquisition, ne put que murmurer -sourdement: « Pourtant elle se meut! » nous pouvons maintenant, -grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous -pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « Le -monde se meut et il continuera de se mouvoir! » - -En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la -société tout entière dans le sens de la pensée libre, de la morale -libre, de l'action libre, c'est-à-dire de l'anarchie dans son -essence, il existe ainsi un travail d'expériences directes qui se -manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes: -ce sont autant de petites tentatives que l'on peut comparer aux -expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. -Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d'être -faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est-à-dire -loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, -où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer -nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres -celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de -Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d'un -communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des -communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d'une existence -modeste dans une campagne de l'Iowa, près de la rivière Desmoines. - -Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours -ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne -pourraient soutenir la terrible lutte de l'existence s'ils ne -s'entr'aidaient spontanément, ignorant les différences et les -rivalités des intérêts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres -pauvres prennent ses enfants chez eux: on le nourrit, on partage la -maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en -doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme -s'établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles -de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une -ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se -rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même -dans les réunions bourgeoises d'où, au premier abord, elles nous -semblent complètement absentes. Que l'on s'imagine une fête de -campagne où quelqu'un, soit l'hôte, soit l'un des invités, affecte -des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir -indiscrètement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la -fin de tout plaisir? Il n'est de gaieté qu'entre égaux et libres, -entre gens qui peuvent s'amuser comme il leur convient, par groupes -distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et -s'entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur -semblent plus douces. - -Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous -voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots -superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nœuds à l'heure, et qui -tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et -marée. L'air était calme, le soir était doux et les étoiles -s'allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et -de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette éternelle question -sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la -sphynge d'Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé -par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se -retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant -trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez -ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacré, que deviendrait le navire s'il -n'était dirigé par votre volonté constante? » -- « Homme naïf que -vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que -d'ordinaire je ne sers absolument à rien. L'homme à la barre -maintient le navire dans sa ligne droite; dans quelques minutes un -autre pilote lui succédera, puis d'autres encore, et nous suivrons -régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les -chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon -avis, et mieux que si je m'ingérais à leur donner conseil. Et tous -ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à -faire, et, à l'occasion je n'ai qu'à faire concorder ma petite part -de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la -mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne -voyez-vous pas que c'est là une simple fiction? Les cartes sont là et -ce n'est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce -n'est pas moi qui l'inventai. On a creusé pour nous le chenal du port -d'où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le -navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la -pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, -cinglant puissamment sous la vapeur, ce n'est pas moi qui l'ai -construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des -inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à -traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les -matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c'est pour -vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous -comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre œuvre -est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se -turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire -les paroles de ce capitaine comme on n'en voit guère. - -Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d'ailleurs les punitions sont -inconnues, porte une république modèle à travers l'Océan malgré les -chinoiseries hiérarchiques. Et ce n'est point là un exemple isolé. -Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le -professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours -inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. -Tout est prévu par l'autorité compétente pour mater les petits -scélérats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de -répression; il traite les enfants comme des hommes faisant -constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des -choses, à leur sens de la justice, et tous répondent avec joie. Une -minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi -constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour -en empêcher l'éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, -immoralité publique. - -Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux -préjugés et le poids mort des mœurs anciennes. Notre monde nouveau -pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le -détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le -répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle -est l'homme qui ne sait pas l'observer. En revanche, s'il est une -société chimérique, impossible, c'est bien le pandémonium dans lequel -nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de -la critique, pourtant si facile à l'égard du monde actuel, tel que -l'ont constitué le soi-disant principe d'autorité et la lutte féroce -pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'après la -définition même, une société est un groupement d'individus qui se -rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut -dire sans absurdité que la masse chaotique ambiante constitue une -société. D'après ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les -siens -- elle aurait pour but l'ordre parfait par la satisfaction des -intérêts de tous. Or n'est-ce pas une risée que de voir une société -ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite -continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et -fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de -toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en -sortant d'ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du -vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions -d'hommes n'attendant qu'un signe pour tuer d'autres hommes, pour -brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d'hommes -en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d'avoir à -accomplir la même œuvre de destruction; cinq millions de malheureux -vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des -peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et -sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent -dans l'inquiétude justifiée du lendemain: malgré l'immensité des -richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu'un revirement -brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits -que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous -inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, -gros de révolutions incessantes. - -J'avais un jour l'occasion de m'entretenir avec un haut -fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de -ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc -votre société! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la -défende, me répondit-il, elle n'est pas défendable! » Elle se défend -pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la -schlague, le cachot et l'échafaud. - -D'autre part, ceux qui l'attaquent peuvent le faire dans toute la -sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de -transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà -le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et -révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, -quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de -justice et d'égalité pour tous, sans distinction de classes ni -d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par -conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives -à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par -l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie! L'histoire nous permet -d'affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre -toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou -même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, -oppresseurs aussi bien qu'opprimés! Périrons-nous à notre tour? - -J'espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de -plus en plus, renouvelant l'initiative humaine. Vous-mêmes -n'êtes-vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés -d'anarchisme? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le -supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et -son égal? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles -plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car -nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, -de liberté et d'égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout -cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas -sûrs d'avoir raison; au fond, ils sont même convaincus d'être dans -leur tort, et, d'avance, ils nous livrent le monde. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by Élisée Reclus - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANARCHIE *** - -***** This file should be named 40456-8.txt or 40456-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/4/5/40456/ - -Produced by Vineshen Pillay - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'anarchie - -Author: Élisée Reclus - -Release Date: August 8, 2012 [EBook #40456] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANARCHIE *** - - - - -Produced by Vineshen Pillay - - - - - -</pre> - - -<h2>Élisée Reclus</h2> +<h2>Élisée Reclus</h2> <h1>L'ANARCHIE</h1> <h4>PARIS</h4> -<h4>Au Bureau des « TEMPS NOUVEAUX »</h4> +<h4>Au Bureau des « TEMPS NOUVEAUX »</h4> <h4>140, RUE MOUFFETARD, 140</h4> <h4>1896</h4> -<h3>NOTICE PRÉLIMINAIRE</h3> +<h3>NOTICE PRÉLIMINAIRE</h3> <p> -Les paroles qui suivent furent prononcées en 1894 dans la loge -maçonnique des <i>Amis Philanthropes</i> de Bruxelles, quoique depuis -trente-six années l'orateur, simple « apprenti », n'eût jamais, par -principe, collaboré en quoi que ce soit à l'œuvre de la société -fermée des Francs-Maçons. D'autant plus doit-il remercier les -« Frères » qui, ce jour-là, invitèrent le « Profane » à venir -exposer ses idées. +Les paroles qui suivent furent prononcées en 1894 dans la loge +maçonnique des <i>Amis Philanthropes</i> de Bruxelles, quoique depuis +trente-six années l'orateur, simple « apprenti », n'eût jamais, par +principe, collaboré en quoi que ce soit à l'œuvre de la société +fermée des Francs-Maçons. D'autant plus doit-il remercier les +« Frères » qui, ce jour-là , invitèrent le « Profane » à venir +exposer ses idées. </p> <p> -Ce discours a été reproduit dans les livraisons 3, 4 et 5 de la -première année des <i>Temps Nouveaux</i> (mai et juin 1895). +Ce discours a été reproduit dans les livraisons 3, 4 et 5 de la +première année des <i>Temps Nouveaux</i> (mai et juin 1895). </p> <h3>L'ANARCHIE</h3> <p> -L'anarchie n'est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris -dans l'acception d' « absence de gouvernement », de « société sans -chefs », est d'origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon. +L'anarchie n'est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris +dans l'acception d' « absence de gouvernement », de « société sans +chefs », est d'origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon. </p> <p> -D'ailleurs qu'importent les mots? Il y eut des « acrates » avant -les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imaginé leur nom -de formation savante que d'innombrables générations s'étaient -succédé. De tous temps il y eut des hommes libres, des contempteurs -de la loi, des hommes vivant sans maîtres, de par le droit primordial -de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous -retrouvons partout des tribus composées d'hommes se gérant à leur -guise, sans loi imposées, n'ayant d'autre règle de conduite que leur -« vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés -même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les -« chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui -s'étaient réunis dans l'abbaye de Thélème. +D'ailleurs qu'importent les mots? Il y eut des « acrates » avant +les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imaginé leur nom +de formation savante que d'innombrables générations s'étaient +succédé. De tous temps il y eut des hommes libres, des contempteurs +de la loi, des hommes vivant sans maîtres, de par le droit primordial +de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous +retrouvons partout des tribus composées d'hommes se gérant à leur +guise, sans loi imposées, n'ayant d'autre règle de conduite que leur +« vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés +même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les +« chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui +s'étaient réunis dans l'abbaye de Thélème. </p> <p> -Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanité, du moins ceux -qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le -monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d'une -extrémité de la terre à l'autre, s'accordent dans leur idéal pour -repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a -cessé d'être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il -l'était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem -nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherché, pour -des multitudes d'hommes unis, qui collaborent résolument à la -naissance d'une société dans laquelle il n'y aurait plus de maîtres, +Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanité, du moins ceux +qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le +monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d'une +extrémité de la terre à l'autre, s'accordent dans leur idéal pour +repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a +cessé d'être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il +l'était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem +nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherché, pour +des multitudes d'hommes unis, qui collaborent résolument à la +naissance d'une société dans laquelle il n'y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de -geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des -frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, -et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obéissance à +geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des +frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, +et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obéissance à des lois, qu'accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par -le respect mutuel des intérêts et l'observation scientifique des lois +le respect mutuel des intérêts et l'observation scientifique des lois naturelles. </p> <p> -Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d'entre vous, -mais je suis sûr aussi qu'il paraît désirable à la plupart et que -vous apercevez au loin l'image éthérée d'une société pacifique où -les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, -refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs -n'êtes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers -d'années, dites-vous, travaillent à construire le temple de -l'Égalité? Vous êtes « maçons », à seule fin de « maçonner » un -édifice de proportions parfaites, où n'entrent que des hommes libres, -égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et -renaissant par la force de l'amour à une vie nouvelle de justice et -de bonté. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'êtes pas seuls? -Vous ne prétendez point au monopole d'un esprit de progrès et de -renouvellement. Vous ne commettez pas même l'injustice d'oublier -vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous -excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l'enfer les -ennemis de la Sainte Église, mais qui n'en prophétisent pas moins -la venue d'un âge de paix définitive. François d'Assise, Catherine de -Sienne, Thérèse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidèles -d'une foi qui n'est point la vôtre, aimèrent certainement l'humanité -de l'amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de -ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, -les millions et les millions de socialistes, à quelque école qu'ils -appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du -capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire -« égaux »sans ironie. +Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d'entre vous, +mais je suis sûr aussi qu'il paraît désirable à la plupart et que +vous apercevez au loin l'image éthérée d'une société pacifique où +les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, +refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs +n'êtes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers +d'années, dites-vous, travaillent à construire le temple de +l'Égalité? Vous êtes « maçons », à seule fin de « maçonner » un +édifice de proportions parfaites, où n'entrent que des hommes libres, +égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et +renaissant par la force de l'amour à une vie nouvelle de justice et +de bonté. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'êtes pas seuls? +Vous ne prétendez point au monopole d'un esprit de progrès et de +renouvellement. Vous ne commettez pas même l'injustice d'oublier +vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous +excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l'enfer les +ennemis de la Sainte Église, mais qui n'en prophétisent pas moins +la venue d'un âge de paix définitive. François d'Assise, Catherine de +Sienne, Thérèse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidèles +d'une foi qui n'est point la vôtre, aimèrent certainement l'humanité +de l'amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de +ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, +les millions et les millions de socialistes, à quelque école qu'ils +appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du +capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire +« égaux »sans ironie. </p> <p> Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d'hommes -généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus +généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que -leur nom l'indique de la manière la moins douteuse. La conquête du -pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des -révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne -leur permettrait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant -sans gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des -maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres -maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur -de leur peuples ». D'ordinaire on ne se permettait même pas de -préparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait -hommage de son obéissance à quelque souverain futur: « Le roi est -tué! Vive le roi! » s'écriaient les sujets toujours fidèles même -dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut -immanquablement le cours de l'histoire. « Comment pourrait-on vivre -sans maîtres? » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les -travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils -se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le bœuf qui traîne la -charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant « la -meilleure des Républiques » dans la personne d'un nouveau roi, et -les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis -après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement -provisoire ». A la même époque, une révolution éclatait en -Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort: -« L'ancienne autorité est un cadavre! » clamait un des représentants. -« Oui, répliquait le président, mais nous allons le ressusciter. -Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir pour le -pouvoir la puissance de la nation. » N'est-ce pas ici le cas de -répéter le vers de Victor Hugo: +leur nom l'indique de la manière la moins douteuse. La conquête du +pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des +révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne +leur permettrait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant +sans gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des +maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres +maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur +de leur peuples ». D'ordinaire on ne se permettait même pas de +préparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait +hommage de son obéissance à quelque souverain futur: « Le roi est +tué! Vive le roi! » s'écriaient les sujets toujours fidèles même +dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut +immanquablement le cours de l'histoire. « Comment pourrait-on vivre +sans maîtres? » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les +travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils +se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le bœuf qui traîne la +charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant « la +meilleure des Républiques » dans la personne d'un nouveau roi, et +les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis +après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement +provisoire ». A la même époque, une révolution éclatait en +Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort: +« L'ancienne autorité est un cadavre! » clamait un des représentants. +« Oui, répliquait le président, mais nous allons le ressusciter. +Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir pour le +pouvoir la puissance de la nation. » N'est-ce pas ici le cas de +répéter le vers de Victor Hugo: </p> -<h5>Un vieil instinct humain mène à la turpitude?</h5> +<h5>Un vieil instinct humain mène à la turpitude?</h5> <p> -Contre cet instinct, l'anarchie représente vraiment un esprit +Contre cet instinct, l'anarchie représente vraiment un esprit nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu'ils cherchent -à se débarrasser d'un gouvernement pour se substituer à lui: -« Ote-toi de là que je m'y mette! » est une parole qu'ils auraient -horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent à la honte et au -mépris, ou du moins à la pitié, celui d'entre eux qui, piqué de la -tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place -sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses -concitoyens ». Les anarchistes professent en s'appuyant sur l'observation, que -l'Etat et tout ce qui s'y rattache n'est pas une pure entité ou bien -quelque formule philosophique, mais un ensemble d'individus placés -dans un milieu spécial et en subissant l'influence. Ceux-ci, élevés -en dignité, en pouvoir, en traitement au-dessus de leurs concitoyens, -sont par cela même forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs +à se débarrasser d'un gouvernement pour se substituer à lui: +« Ote-toi de là que je m'y mette! » est une parole qu'ils auraient +horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent à la honte et au +mépris, ou du moins à la pitié, celui d'entre eux qui, piqué de la +tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place +sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses +concitoyens ». Les anarchistes professent en s'appuyant sur l'observation, que +l'Etat et tout ce qui s'y rattache n'est pas une pure entité ou bien +quelque formule philosophique, mais un ensemble d'individus placés +dans un milieu spécial et en subissant l'influence. Ceux-ci, élevés +en dignité, en pouvoir, en traitement au-dessus de leurs concitoyens, +sont par cela même forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les tentations de toute sorte qui -les assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau -général. +les assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau +général. </p> <p> -C'est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, -- parfois des -frères ennemis -- les socialistes d'Etat: « Prenez garde à vos -chefs et mandataires! Comme vous certainement ils sont animés des +C'est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, -- parfois des +frères ennemis -- les socialistes d'Etat: « Prenez garde à vos +chefs et mandataires! Comme vous certainement ils sont animés des plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la -propriété privée et de l'Etat tyrannique; mais les relations, les -occasions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change -avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de -leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, -détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: -armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de -trois mille ans, le poète hindou du <i>Mahâ Bhârata</i> a formulé sur ce -sujet l'expérience des siècles: « L'homme qui roule dans un char ne -sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied! » +propriété privée et de l'Etat tyrannique; mais les relations, les +occasions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change +avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de +leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, +détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: +armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de +trois mille ans, le poète hindou du <i>Mahâ Bhârata</i> a formulé sur ce +sujet l'expérience des siècles: « L'homme qui roule dans un char ne +sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied! » </p> <h5>***</h5> <p> -Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus -arrêtés: d'après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu'à en -prolonger la durée avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est -donc pas sans raison que le nom d' « anarchistes » qui, après tout, -n'a qu'une signification négative, reste celui par lequel nous sommes -universellement désignés. On pourrait nous dire « libertaires », +Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus +arrêtés: d'après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu'à en +prolonger la durée avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est +donc pas sans raison que le nom d' « anarchistes » qui, après tout, +n'a qu'une signification négative, reste celui par lequel nous sommes +universellement désignés. On pourrait nous dire « libertaires », ainsi que plusieurs d'entre nous se qualifient volontiers, ou bien -« harmonistes » à cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'après -nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous -différencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre +« harmonistes » à cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'après +nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous +différencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque -individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a -les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un -pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. +individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a +les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un +pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. </p> <h5>***</h5> <p> -Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se -pose est celle-ci: « Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il -le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les -révolutions entraînent après elles? La morale anarchiste est-elle -pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l'homme -sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du -pouvoir ou des lois? » Je réponds en toute assurance et j'espère que -bientôt vous répondrez avec moi: « Oui, la morale anarchiste est -celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice -et de la bonté. » +Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se +pose est celle-ci: « Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il +le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les +révolutions entraînent après elles? La morale anarchiste est-elle +pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l'homme +sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du +pouvoir ou des lois? » Je réponds en toute assurance et j'espère que +bientôt vous répondrez avec moi: « Oui, la morale anarchiste est +celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice +et de la bonté. » </p> <p> -Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'était autre que -l'effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints -préceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de -Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point -de départ de toute éducation: la société dans son ensemble reposait -sur la terreur. Les hommes n'étaient pas des citoyens, mais des -sujets ou des ouailles; les épouses étaient des servantes, les +Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'était autre que +l'effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints +préceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de +Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point +de départ de toute éducation: la société dans son ensemble reposait +sur la terreur. Les hommes n'étaient pas des citoyens, mais des +sujets ou des ouailles; les épouses étaient des servantes, les enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de l'ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations -sociales, se montraient les rapports de supériorité et de -subordination; enfin, de nos jours encore, le principe même de +sociales, se montraient les rapports de supériorité et de +subordination; enfin, de nos jours encore, le principe même de l'Etat et de tous les Etats partiels qui le constituent, est la -hiérarchie, ou l'archie « sainte », l'autorité « sacrée », -- +hiérarchie, ou l'archie « sainte », l'autorité « sacrée », -- c'est le vrai sens du mot. -- Et cette domination sacro-sainte -comporte toute une succession de classes superposées dont les plus -hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le -devoir d'obéir. La morale officielle consiste à s'incliner devant -le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque +comporte toute une succession de classes superposées dont les plus +hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le +devoir d'obéir. La morale officielle consiste à s'incliner devant +le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l'un -flatteur, empressé, parfois servile, l'autre superbe et d'une -noble condescendance. Le principe d'autorité -- c'est ainsi que -cette chose-là se nomme -- exige que le supérieur n'ait jamais -l'air d'avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le -dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. +flatteur, empressé, parfois servile, l'autre superbe et d'une +noble condescendance. Le principe d'autorité -- c'est ainsi que +cette chose-là se nomme -- exige que le supérieur n'ait jamais +l'air d'avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le +dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. Cela simplifie tout: plus besoin de raisonnements, d'explications, -d'hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors -toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n'est pas là pour +d'hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors +toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n'est pas là pour commander, n'a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, -décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des -législateurs à plusieurs degrés? Ces formules remplacent les -ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles -sont conformes à la voix intérieure de la conscience. +décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des +législateurs à plusieurs degrés? Ces formules remplacent les +ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles +sont conformes à la voix intérieure de la conscience. </p> <p> -Entre égaux, l'œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute: -il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, -apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre -éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des -camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on -naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n'est pas un ordre -auquel on se soumet, une parole que l'on répète, une chose purement -extérieure à l'individu; elle devient une partie de l'être, un -produit même de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale, +Entre égaux, l'œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute: +il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, +apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre +éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des +camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on +naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n'est pas un ordre +auquel on se soumet, une parole que l'on répète, une chose purement +extérieure à l'individu; elle devient une partie de l'être, un +produit même de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale, nous, anarchistes. N'avons-nous pas le droit de la comparer avec -satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres? +satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres? </p> <p> -Peut-être me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs -d'entre vous prononceront le mot de « chimère ». Heureux déjà, que -vous y voyiez du moins une noble chimère, je vais plus loin, et -j'affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à -fait dans la logique de l'histoire, amenée naturellement par -l'évolution de l'humanité. +Peut-être me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs +d'entre vous prononceront le mot de « chimère ». Heureux déjà , que +vous y voyiez du moins une noble chimère, je vais plus loin, et +j'affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à +fait dans la logique de l'histoire, amenée naturellement par +l'évolution de l'humanité. </p> <p> Poursuivis jadis par la terreur de l'inconnu aussi bien que par le sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les -hommes avaient créé par l'intensité de leur désir, une ou plusieurs -divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe -et le point d'appui de tout ce monde mystérieux visible, et -invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de l'imagination, -revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le -principe de toute justice et de toute autorité: maîtres du ciel, -ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, -conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se -prosterner comme devant les représentants d'en haut. C'était logique, -mais l'homme dure plus que ses œuvres, et ces dieux qu'il -créa n'ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l'infini. -Visibles d'abord, animés de passions humaines, violents et -redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain; ils -finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles -on ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre -avec les lois naturelles du monde; ils rentrèrent dans cet univers -qu'ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant +hommes avaient créé par l'intensité de leur désir, une ou plusieurs +divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe +et le point d'appui de tout ce monde mystérieux visible, et +invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de l'imagination, +revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le +principe de toute justice et de toute autorité: maîtres du ciel, +ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, +conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se +prosterner comme devant les représentants d'en haut. C'était logique, +mais l'homme dure plus que ses œuvres, et ces dieux qu'il +créa n'ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l'infini. +Visibles d'abord, animés de passions humaines, violents et +redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain; ils +finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles +on ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre +avec les lois naturelles du monde; ils rentrèrent dans cet univers +qu'ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant l'homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il -avait dressé l'image colossale de Dieu. +avait dressé l'image colossale de Dieu. </p> <p> -Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu -s'évanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres à l'obéissance -voient aussi se ternir leur éclat emprunté: eux aussi doivent -rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux à -l'état des choses. On ne trouverait plus aujourd'hui de Tamerlan qui -commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d'une -tour, sûr que, dans un clin d'œil, il verrait des créneaux les -quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de -tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve -maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir? Or, c'est là -précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé -par le fruit de l'arbre qui révéla aux hommes la connaissance du -bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours -l'Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut -toujours pour les « idéologues ». +Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu +s'évanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres à l'obéissance +voient aussi se ternir leur éclat emprunté: eux aussi doivent +rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux à +l'état des choses. On ne trouverait plus aujourd'hui de Tamerlan qui +commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d'une +tour, sûr que, dans un clin d'œil, il verrait des créneaux les +quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de +tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve +maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir? Or, c'est là +précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé +par le fruit de l'arbre qui révéla aux hommes la connaissance du +bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours +l'Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut +toujours pour les « idéologues ». </p> <p> -Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions -d'autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le -travail scientifique par l'observation et l'expérience. Un d'eux -même, nihiliste avant nos Ages, anarchiste s'il en fut, du moins -en paroles, débuta par faire « table rase » de tout ce qu'il avait -appris. Il n'est maintenant guère de savant, guère de littérateur, -qui ne professe d'être lui-même son propre maître et modèle, le -penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. « Si tu -veux surgir, surgis de toi-même! » disait Goethe. Et les artistes ne -cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu'ils la voient, telle -qu'ils la sentent et la comprennent? C'est là d'ordinaire, il est -vrai, ce qu'on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne -revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musagètes, que +Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions +d'autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le +travail scientifique par l'observation et l'expérience. Un d'eux +même, nihiliste avant nos Ages, anarchiste s'il en fut, du moins +en paroles, débuta par faire « table rase » de tout ce qu'il avait +appris. Il n'est maintenant guère de savant, guère de littérateur, +qui ne professe d'être lui-même son propre maître et modèle, le +penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. « Si tu +veux surgir, surgis de toi-même! » disait Goethe. Et les artistes ne +cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu'ils la voient, telle +qu'ils la sentent et la comprennent? C'est là d'ordinaire, il est +vrai, ce qu'on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne +revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musagètes, que pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d'eux veut penser librement, -chercher à son gré son idéal dans l'infini, mais tout en disant qu'il -faut « une religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme -indépendant, mais « l'obéissance est faite pour les femmes »; il -veut créer des œuvres originales, mais « la foule d'en bas » doit -rester asservie comme une machine à l'ignoble fonctionnement de la -division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la -pensée n'ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle -se déverse le flot. Si la science, la littérature et l'art sont -devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la -beauté sont dus à l'épanouissement de la pensée libre, cette pensée -travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il -n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le -déluge. +chercher à son gré son idéal dans l'infini, mais tout en disant qu'il +faut « une religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme +indépendant, mais « l'obéissance est faite pour les femmes »; il +veut créer des œuvres originales, mais « la foule d'en bas » doit +rester asservie comme une machine à l'ignoble fonctionnement de la +division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la +pensée n'ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle +se déverse le flot. Si la science, la littérature et l'art sont +devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la +beauté sont dus à l'épanouissement de la pensée libre, cette pensée +travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il +n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le +déluge. </p> <p> -La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence -de la société contemporaine? j'ai vu jadis en Angleterre des foules -se ruer par milliers pour contempler l'équipage vide d'un grand +La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence +de la société contemporaine? j'ai vu jadis en Angleterre des foules +se ruer par milliers pour contempler l'équipage vide d'un grand seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias -s'arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui -les séparaient de l'orgueilleux brahmane: depuis que l'on se presse -dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clôture d'une +s'arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui +les séparaient de l'orgueilleux brahmane: depuis que l'on se presse +dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clôture d'une salle d'attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne -manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrès dans le sens -de l'égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande +manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrès dans le sens +de l'égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande quelquefois si l'homme ou l'institution sont vraiment respectables. -On étudie la valeur des individus, l'importance des œuvres. La foi -dans la grandeur a disparu; or, là où la foi n'existe plus, les -institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l'Etat est -naturellement impliquée dans l'extinction du respect. +On étudie la valeur des individus, l'importance des œuvres. La foi +dans la grandeur a disparu; or, là où la foi n'existe plus, les +institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l'Etat est +naturellement impliquée dans l'extinction du respect. </p> <p> -L'œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l'État s'exerce -également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit -plus à l'origine sainte de la propriété privée, produite, nous -disaient les économistes, -- on n'ose plus le répéter maintenant -- -par le travail personnel des propriétaires; il n'ignore point que le -labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, -et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d'un -faux état social, attribuant à l'un le produit du travail de milliers +L'œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l'État s'exerce +également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit +plus à l'origine sainte de la propriété privée, produite, nous +disaient les économistes, -- on n'ose plus le répéter maintenant -- +par le travail personnel des propriétaires; il n'ignore point que le +labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, +et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d'un +faux état social, attribuant à l'un le produit du travail de milliers d'autres; il respectera toujours le pain que le travailleur a -durement gagné, la cabane qu'il a bâtie de ses mains, le jardin qu'il -a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés -fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans -les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, où il reprendra +durement gagné, la cabane qu'il a bâtie de ses mains, le jardin qu'il +a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés +fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans +les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, où il reprendra tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, -mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et -cargaisons. Quand la multitude, cette multitude « vile » par son -ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé -de mériter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en +mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et +cargaisons. Quand la multitude, cette multitude « vile » par son +ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé +de mériter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en toute certitude que l'accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des -paperasses bleues, l'état social actuel sera bien menacé! En présence -de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes -les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens -paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu'on lance -contre les novateurs! Qu'importent les mots orduriers déversés par -une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, qu'importent -même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes -« saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean +paperasses bleues, l'état social actuel sera bien menacé! En présence +de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes +les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens +paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu'on lance +contre les novateurs! Qu'importent les mots orduriers déversés par +une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, qu'importent +même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes +« saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean Huss! Le mouvement qui nous emporte n'est pas le fait de simples -énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans -son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue -maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la terre et des +énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans +son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue +maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la terre et des cieux. </p> <p> Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l'anarchie -n'avait jamais été qu'un idéal, qu'un exercice intellectuel, un -élément de dialectique, si jamais elle n'avait eu de réalisation -concrète, si jamais un organisme spontané n'avait surgi, mettant +n'avait jamais été qu'un idéal, qu'un exercice intellectuel, un +élément de dialectique, si jamais elle n'avait eu de réalisation +concrète, si jamais un organisme spontané n'avait surgi, mettant en action les forces libres de camarades travaillent en commun, -sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement -écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, -il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus -nombreux, suivant les progrès de l'initiative individuelle. Je +sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement +écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, +il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus +nombreux, suivant les progrès de l'initiative individuelle. Je pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui -même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir +même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir besoin de chefs ni de lois, ni d'enclos, ni de force publique; mais je n'insiste pas sur ces exemples, qui ont pourtant leur importance: -je craindrais qu'on ne m'objectât le peu de complexité de ces -sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organisme -immense où s'entremêlent tant d'autres organismes avec une -complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives -pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout +je craindrais qu'on ne m'objectât le peu de complexité de ces +sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organisme +immense où s'entremêlent tant d'autres organismes avec une +complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives +pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout un appareil politique et social. </p> <p> Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de -l'histoire qui se soit constituée en société purement anarchique, -car toutes se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des -éléments divers non encore associés; mais ce qu'il sera facile de -constater, c'est que chacune de ces sociétés partielles, quoique -non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospère, -d'autant plus créatice qu'elle était plus libre, que la valeur -personnelle de l'individu y était le mieux reconnue. Depuis les -âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux -sciences, à l'industrie, sans que des annales écrites aient pu nous -en apporter la mémoire, toutes les grandes périodes de la vie des -nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, -eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d'un -gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l'humanité, par -le mouvement des découvertes, par l'efflorescence de la pensée, par -la beauté de l'art, furent des époques troublées, des âges de -« périlleuse liberté ». L'ordre régnait dans l'immense -empire des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, -tandis que la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de -continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que +l'histoire qui se soit constituée en société purement anarchique, +car toutes se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des +éléments divers non encore associés; mais ce qu'il sera facile de +constater, c'est que chacune de ces sociétés partielles, quoique +non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospère, +d'autant plus créatice qu'elle était plus libre, que la valeur +personnelle de l'individu y était le mieux reconnue. Depuis les +âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux +sciences, à l'industrie, sans que des annales écrites aient pu nous +en apporter la mémoire, toutes les grandes périodes de la vie des +nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, +eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d'un +gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l'humanité, par +le mouvement des découvertes, par l'efflorescence de la pensée, par +la beauté de l'art, furent des époques troublées, des âges de +« périlleuse liberté ». L'ordre régnait dans l'immense +empire des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, +tandis que la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de +continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que nous avons de haut et de noble dans la civilisation moderne: -il nous est impossible de penser, d'élaborer une œuvre quelconque -sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui -furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille -années plus tard, après des tyrannies, après des temps sombres +il nous est impossible de penser, d'élaborer une œuvre quelconque +sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui +furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille +années plus tard, après des tyrannies, après des temps sombres d'oppression, qui ne semblaient devoir jamais finir, l'Italie, les Flandres, l'Allemagne, toute l'Europe des communiers s'essaya de -nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent +nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales -pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à -flamber et l'humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, -les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois. +pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à +flamber et l'humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, +les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois. </p> <p> -Puis vint le grand siècle de l'Encyclopédie avec les révolutions +Puis vint le grand siècle de l'Encyclopédie avec les révolutions mondiales qui s'ensuivirent et la proclamation des Droits de l'Homme. -Or essayez, si vous le pouvez, d'énumérer tous les progrès qui -se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanité. On se -demande si pendant ce dernier siècle ne s'est pas concentrée plus de -la moitié de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus -d'un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l'industrie -s'est comme transfigurée, et l'art de modifier les produits naturels +Or essayez, si vous le pouvez, d'énumérer tous les progrès qui +se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanité. On se +demande si pendant ce dernier siècle ne s'est pas concentrée plus de +la moitié de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus +d'un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l'industrie +s'est comme transfigurée, et l'art de modifier les produits naturels s'est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur -apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisième période de l'art a -commencé; le socialisme conscient et mondial est né dans son -ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands -problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent -années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les -par une période sans histoire où quatre cents millions de pacifiques -Chinois eussent vécu sous la tutelle d'un « Père du peuple », d'un -tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de -vivre avec élan comme nous l'avons fait, nous nous serions -graduellement rapprochés de l'inertie et de la mort. Si Galilée, +apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisième période de l'art a +commencé; le socialisme conscient et mondial est né dans son +ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands +problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent +années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les +par une période sans histoire où quatre cents millions de pacifiques +Chinois eussent vécu sous la tutelle d'un « Père du peuple », d'un +tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de +vivre avec élan comme nous l'avons fait, nous nous serions +graduellement rapprochés de l'inertie et de la mort. Si Galilée, encore tenu dans les prisons de l'Inquisition, ne put que murmurer -sourdement: « Pourtant elle se meut! » nous pouvons maintenant, -grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous -pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « Le -monde se meut et il continuera de se mouvoir! » +sourdement: « Pourtant elle se meut! » nous pouvons maintenant, +grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous +pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « Le +monde se meut et il continuera de se mouvoir! » </p> <p> En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la -société tout entière dans le sens de la pensée libre, de la morale -libre, de l'action libre, c'est-à-dire de l'anarchie dans son -essence, il existe ainsi un travail d'expériences directes qui se +société tout entière dans le sens de la pensée libre, de la morale +libre, de l'action libre, c'est-à -dire de l'anarchie dans son +essence, il existe ainsi un travail d'expériences directes qui se manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes: ce sont autant de petites tentatives que l'on peut comparer aux -expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. -Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d'être -faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est-à-dire -loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, -où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer -nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres -celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de -Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d'un +expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. +Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d'être +faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est-à -dire +loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, +où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer +nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres +celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de +Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d'un communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d'une existence -modeste dans une campagne de l'Iowa, près de la rivière Desmoines. +modeste dans une campagne de l'Iowa, près de la rivière Desmoines. </p> <p> -Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours +Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de l'existence s'ils ne -s'entr'aidaient spontanément, ignorant les différences et les -rivalités des intérêts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres +s'entr'aidaient spontanément, ignorant les différences et les +rivalités des intérêts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres pauvres prennent ses enfants chez eux: on le nourrit, on partage la -maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en +maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme -s'établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles -de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une +s'établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles +de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se -rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même -dans les réunions bourgeoises d'où, au premier abord, elles nous -semblent complètement absentes. Que l'on s'imagine une fête de -campagne où quelqu'un, soit l'hôte, soit l'un des invités, affecte -des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir -indiscrètement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la -fin de tout plaisir? Il n'est de gaieté qu'entre égaux et libres, +rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même +dans les réunions bourgeoises d'où, au premier abord, elles nous +semblent complètement absentes. Que l'on s'imagine une fête de +campagne où quelqu'un, soit l'hôte, soit l'un des invités, affecte +des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir +indiscrètement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la +fin de tout plaisir? Il n'est de gaieté qu'entre égaux et libres, entre gens qui peuvent s'amuser comme il leur convient, par groupes -distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et -s'entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur +distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et +s'entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur semblent plus douces. </p> <p> Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots -superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nœuds à l'heure, et qui -tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et -marée. L'air était calme, le soir était doux et les étoiles -s'allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et -de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette éternelle question -sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la -sphynge d'Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé +superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nœuds à l'heure, et qui +tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et +marée. L'air était calme, le soir était doux et les étoiles +s'allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et +de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette éternelle question +sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la +sphynge d'Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se -retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant -trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez -ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacré, que deviendrait le navire s'il -n'était dirigé par votre volonté constante? » -- « Homme naïf que -vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que -d'ordinaire je ne sers absolument à rien. L'homme à la barre +retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant +trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez +ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacré, que deviendrait le navire s'il +n'était dirigé par votre volonté constante? » -- « Homme naïf que +vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que +d'ordinaire je ne sers absolument à rien. L'homme à la barre maintient le navire dans sa ligne droite; dans quelques minutes un -autre pilote lui succédera, puis d'autres encore, et nous suivrons -régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les -chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon -avis, et mieux que si je m'ingérais à leur donner conseil. Et tous -ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à -faire, et, à l'occasion je n'ai qu'à faire concorder ma petite part -de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la -mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne -voyez-vous pas que c'est là une simple fiction? Les cartes sont là et -ce n'est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce -n'est pas moi qui l'inventai. On a creusé pour nous le chenal du port -d'où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le -navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la -pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, +autre pilote lui succédera, puis d'autres encore, et nous suivrons +régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les +chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon +avis, et mieux que si je m'ingérais à leur donner conseil. Et tous +ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à +faire, et, à l'occasion je n'ai qu'à faire concorder ma petite part +de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la +mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne +voyez-vous pas que c'est là une simple fiction? Les cartes sont là et +ce n'est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce +n'est pas moi qui l'inventai. On a creusé pour nous le chenal du port +d'où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le +navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la +pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce n'est pas moi qui l'ai -construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des -inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à -traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les +construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des +inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à +traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c'est pour -vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous -comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre œuvre -est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se -turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire -les paroles de ce capitaine comme on n'en voit guère. +vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous +comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre œuvre +est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se +turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire +les paroles de ce capitaine comme on n'en voit guère. </p> <p> -Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d'ailleurs les punitions sont -inconnues, porte une république modèle à travers l'Océan malgré les -chinoiseries hiérarchiques. Et ce n'est point là un exemple isolé. -Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le -professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours -inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. -Tout est prévu par l'autorité compétente pour mater les petits -scélérats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de -répression; il traite les enfants comme des hommes faisant -constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des -choses, à leur sens de la justice, et tous répondent avec joie. Une -minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi -constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour -en empêcher l'éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, -immoralité publique. +Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d'ailleurs les punitions sont +inconnues, porte une république modèle à travers l'Océan malgré les +chinoiseries hiérarchiques. Et ce n'est point là un exemple isolé. +Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le +professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours +inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. +Tout est prévu par l'autorité compétente pour mater les petits +scélérats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de +répression; il traite les enfants comme des hommes faisant +constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des +choses, à leur sens de la justice, et tous répondent avec joie. Une +minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi +constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour +en empêcher l'éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, +immoralité publique. </p> <p> -Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux -préjugés et le poids mort des mœurs anciennes. Notre monde nouveau +Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux +préjugés et le poids mort des mœurs anciennes. Notre monde nouveau pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le -détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le -répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle +détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le +répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle est l'homme qui ne sait pas l'observer. En revanche, s'il est une -société chimérique, impossible, c'est bien le pandémonium dans lequel -nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de -la critique, pourtant si facile à l'égard du monde actuel, tel que -l'ont constitué le soi-disant principe d'autorité et la lutte féroce -pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'après la -définition même, une société est un groupement d'individus qui se -rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut -dire sans absurdité que la masse chaotique ambiante constitue une -société. D'après ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les +société chimérique, impossible, c'est bien le pandémonium dans lequel +nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de +la critique, pourtant si facile à l'égard du monde actuel, tel que +l'ont constitué le soi-disant principe d'autorité et la lutte féroce +pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'après la +définition même, une société est un groupement d'individus qui se +rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut +dire sans absurdité que la masse chaotique ambiante constitue une +société. D'après ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les siens -- elle aurait pour but l'ordre parfait par la satisfaction des -intérêts de tous. Or n'est-ce pas une risée que de voir une société -ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite +intérêts de tous. Or n'est-ce pas une risée que de voir une société +ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et -fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de -toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en -sortant d'ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du +fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de +toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en +sortant d'ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions d'hommes n'attendant qu'un signe pour tuer d'autres hommes, pour -brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d'hommes -en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d'avoir à -accomplir la même œuvre de destruction; cinq millions de malheureux -vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des -peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et -sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent -dans l'inquiétude justifiée du lendemain: malgré l'immensité des +brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d'hommes +en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d'avoir à +accomplir la même œuvre de destruction; cinq millions de malheureux +vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des +peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et +sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent +dans l'inquiétude justifiée du lendemain: malgré l'immensité des richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu'un revirement -brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits +brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous -inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, -gros de révolutions incessantes. +inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, +gros de révolutions incessantes. </p> <p> J'avais un jour l'occasion de m'entretenir avec un haut -fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de -ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc -votre société! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la -défende, me répondit-il, elle n'est pas défendable! » Elle se défend +fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de +ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc +votre société! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la +défende, me répondit-il, elle n'est pas défendable! » Elle se défend pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la -schlague, le cachot et l'échafaud. +schlague, le cachot et l'échafaud. </p> <p> D'autre part, ceux qui l'attaquent peuvent le faire dans toute la -sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de -transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà +sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de +transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et -révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, -quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de -justice et d'égalité pour tous, sans distinction de classes ni -d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par -conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives -à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par +révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, +quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de +justice et d'égalité pour tous, sans distinction de classes ni +d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par +conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives +à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie! L'histoire nous permet d'affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre -toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou -même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, -oppresseurs aussi bien qu'opprimés! Périrons-nous à notre tour? +toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou +même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, +oppresseurs aussi bien qu'opprimés! Périrons-nous à notre tour? </p> <p> -J'espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de -plus en plus, renouvelant l'initiative humaine. Vous-mêmes -n'êtes-vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés -d'anarchisme? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le -supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et -son égal? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles -plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car +J'espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de +plus en plus, renouvelant l'initiative humaine. Vous-mêmes +n'êtes-vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés +d'anarchisme? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le +supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et +son égal? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles +plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, -de liberté et d'égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout -cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas -sûrs d'avoir raison; au fond, ils sont même convaincus d'être dans +de liberté et d'égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout +cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas +sûrs d'avoir raison; au fond, ils sont même convaincus d'être dans leur tort, et, d'avance, ils nous livrent le monde. </p> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by Élisée Reclus - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANARCHIE *** - -***** This file should be named 40456-h.htm or 40456-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/4/5/40456/ - -Produced by Vineshen Pillay - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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