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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand, Volume V
-(of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Mémoires du prince de Talleyrand, Volume V (of V)
-
-Author: Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
-
-Annotator: Duc de Broglie
-
-Release Date: March 10, 2013 [EBook #42292]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TALLEYRAND ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreaders Europe at
-http://dp.rastko.net. This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica)
-
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-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
- MÉMOIRES
-
- DU PRINCE
-
- DE TALLEYRAND
-
-
- PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
-
- PAR
-
- LE DUC DE BROGLIE
-
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- V
-
- PARIS
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
- RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1892
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays
- y compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-DU
-
-PRINCE DE TALLEYRAND
-
-[Illustration: LE PRINCE DE TALLEYRAND 1838
-(D'après Ary Scheffer).]
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
-
-
-Le cinquième et dernier volume des _Mémoires_ du prince de Talleyrand
-complète la publication dont les exécuteurs testamentaires du prince
-avaient laissé le soin à des mandataires de leur choix. Les éditeurs
-accomplissent l'engagement qu'ils ont pris en remettant à M. le
-Directeur de la Bibliothèque nationale les volumes manuscrits dont le
-texte aujourd'hui imprimé est l'exacte reproduction. Il sera ainsi
-aisé de se convaincre qu'ils ne se sont permis de faire subir au dépôt
-qu'ils avaient reçu aucune modification et aucun retranchement
-d'aucune sorte.
-
-A la vérité, le recueil mis ainsi à la disposition du public n'étant
-point un écrit autographe mais une copie certifiée par les exécuteurs
-testamentaires, cette constatation, suffisante pour attester la
-sincérité scrupuleuse des éditeurs, ne le serait pas à elle seule, à
-défaut d'autres témoignages, pour terminer la controverse qui a
-été élevée sur le caractère des _Mémoires_ eux-mêmes. Heureusement, la
-discussion à laquelle cette controverse même a donné lieu a déjà suffi
-pour dissiper tous les doutes.
-
-La question de l'authenticité des _Mémoires_ de Talleyrand a été
-débattue, en effet, à fond dans la presse et leur caractère original
-établi jusqu'à l'évidence par des critiques éminents et par les juges
-dont l'autorité est la moins contestée. M. Sorel dans le _Temps_, M.
-Chuquet dans la _Revue critique_, M. Gustave Monod et M. Farge dans la
-_Revue historique_, se sont prononcés avec la compétence que leur
-donnent leurs études comparées de tous les documents touchant à
-l'histoire contemporaine; et à l'appui du même jugement, M. Pierre
-Bertrand a apporté dans la _Revue encyclopédique_ des détails curieux
-sur les procédés de composition du prince de Talleyrand, tels qu'il a
-été en mesure de les reconnaître dans la publication qu'il a faite de
-plusieurs de ses lettres inédites.
-
-Si je reviens donc aujourd'hui sur un sujet qui peut paraître épuisé,
-ce n'est pas dans la pensée de rien ajouter à des démonstrations si
-concluantes, mais simplement pour en offrir la reproduction et le
-résumé aux lecteurs qui, n'ayant pu suivre les phases du débat,
-désireraient être fixés sur la véritable valeur de l'oeuvre mise
-aujourd'hui tout entière entre leurs mains.
-
-Quelques mots suffiront pour rappeler sur quels points la contestation
-a porté et dans quelle mesure exacte elle a été renfermée. On n'a pas
-essayé d'assimiler les _Mémoires_ de Talleyrand à ces compositions
-apocryphes qui abondent dans notre littérature, véritables romans
-historiques, fabriqués de toutes pièces par des artistes de profession
-et mis ensuite par eux sous le nom de tel ou tel personnage célèbre.
-L'origine certaine des documents et l'empreinte d'un esprit supérieur
-visible dans certaines parties ne pouvaient prêter à des suppositions
-de cette espèce. On s'est borné à soutenir que le texte primitif avait
-été mutilé, remanié et n'arrivait ainsi à la publicité qu'après avoir
-subi des altérations qui le rendaient méconnaissable; et pour
-justifier cette assertion, on a signalé dans le récit de la vie
-publique ou privée du prince soit des lacunes qui semblent l'effet de
-retranchements faits après coup par une main étrangère, soit des
-confusions de faits ou de noms qui n'auraient pas dû échapper à
-l'auteur puisque l'erreur porte sur des événements auxquels il a été
-personnellement mêlé et sur des contemporains, adversaires ou amis,
-qu'il a personnellement connus. L'absence d'un manuscrit autographe
-s'expliquerait alors par le dessein, arrêté chez ceux qui l'ont
-transcrit, de faire disparaître les traces des modifications qu'ils
-n'auraient pas craint d'y apporter.
-
-On doit reconnaître, en effet, que dans les _Mémoires_ ne
-figurent pas, du moins avec le même degré de détail et d'importance,
-tous les événements de la vie de l'auteur qui ont trouvé place depuis
-longtemps dans sa biographie. La narration passe très rapidement et
-sans insister sur les débuts de la carrière politique de Talleyrand,
-le rôle qu'il a joué à l'Assemblée constituante, ses rapports avec les
-personnages illustres qui ont alors occupé la scène, les missions et
-les fonctions publiques qu'il a remplies pendant cette première phase
-de la Révolution. A ne considérer même que la dimension des récits, il
-y a loin des quelques chapitres consacrés à ces années de jeunesse aux
-développements qui sont réservés à l'exposition complète et détaillée
-des grandes négociations de 1814 et 1830. Mais loin que cette
-différence dût surprendre, on devait s'y attendre, et elle ne présente
-rien à nos yeux que de très naturel. Dans le cours d'une existence
-presque séculaire, Talleyrand, associé à toutes les vicissitudes dont
-l'Europe et la France avaient été le théâtre pendant cette période
-d'agitation, avait vu en réalité changer la face du monde autour de
-lui; et par l'effet d'une si longue expérience suivie de déceptions
-répétées, il devait lui arriver, comme à la plupart des hommes de sa
-génération, de ne retrouver presque rien en lui de l'état d'âme et
-d'esprit qu'il avait partagé avec beaucoup des plus sages de ses
-contemporains. Au moment où il prenait la plume, au lendemain de la
-Restauration à laquelle il avait puissamment contribué, le prince
-de Talleyrand, venant de représenter la monarchie légitime à Vienne
-devant l'Europe assemblée, conservait bien peu d'idées et de traits
-communs avec l'abbé de Périgord siégeant au côté gauche de l'Assemblée
-constituante, et il devait avoir peine à reconnaître en lui-même à
-travers un passé si lointain ce modèle presque effacé. Il avait
-beaucoup appris et peut-être aussi un peu oublié. Bien des résolutions
-qu'il avait appuyées dans des jours d'espérance, d'illusion et d'orage
-devaient lui apparaître, sinon comme un entraînement dont il n'avait
-pas su se défendre, au moins comme des nécessités qu'il avait dû
-subir. Comment ne se serait-il pas hâté de tourner cette page de son
-histoire pour arriver rapidement à celle où étaient inscrits les
-services éminents qu'il venait de rendre à son pays? Comment se
-serait-il attardé à retracer avec complaisance, pour la postérité des
-impressions dont il avait peut-être lui-même perdu, et dont il ne se
-souciait pas, en tout cas, de raviver la mémoire?
-
-Un homme qui a exercé sur les affaires politiques de son temps une
-action pareille à celle qui est échue à Talleyrand ne se met pas à
-écrire, comme un narrateur ordinaire, uniquement pour charmer les
-loisirs de l'âge avancé en repassant sur les souvenirs de sa jeunesse.
-Sa pensée constante est de faire apprécier la mesure des efforts qu'il
-a faits pour servir les intérêts qui lui étaient confiés et les
-résultats qu'il s'applaudit d'avoir obtenus. A ce point de vue,
-1789 ne rappelait à M. de Talleyrand qu'une activité dépensée sans
-fruit. Est-il étonnant qu'il ait mieux aimé s'occuper de la grandeur
-et de l'utilité incontestables du rôle qu'il avait joué en 1814 et
-1830? On n'a point, d'ailleurs, tenu une si grande place dans son
-siècle sans avoir été sujet à beaucoup d'accusations et de reproches.
-Des Mémoires n'ont point alors pour but de révéler des faits inconnus,
-mais de préparer les pièces d'un procès qui doit être instruit devant
-l'histoire, et l'histoire elle-même y doit chercher encore moins des
-informations nouvelles que les éléments propres à l'éclairer sur le
-jugement qu'elle est appelée à porter.
-
-Je sais bien qu'on s'était fait assez généralement des _Mémoires_ de
-Talleyrand une idée toute différente de celle que la connaissance
-aujourd'hui complète a réalisée. Par l'effet des précautions peut-être
-excessives prises par les exécuteurs testamentaires pour prévenir une
-publication prématurée, on s'était plu à se figurer que le secret
-n'avait pu être aussi longtemps gardé que parce qu'il portait sur des
-faits de nature délicate et mystérieuse et que, le voile une fois
-levé, on verrait apparaître des révélations piquantes, des portraits
-satiriques, des anecdotes malignes, qui sait? peut-être même des
-confidences sur les facilités que le relâchement des moeurs permettait
-au clergé mondain de l'ancien régime. Le ton grave du récit
-particulièrement approprié à la nature des sujets traités a
-déconcerté cette curiosité frivole, et de là à supposer qu'on avait
-supprimé à dessein tout ce qui aurait pu la satisfaire, il n'y avait
-qu'un pas. Mais il n'était pas nécessaire d'avoir connu M. de
-Talleyrand, il suffisait d'avoir vécu avec ceux qui l'avaient approché
-pour n'avoir jamais conçu une idée et, par conséquent, n'avoir pas à
-perdre une illusion de cette nature. Il suffisait même de se rappeler
-que parmi les reproches de tout genre qu'on a pu lui faire, celui de
-manquer de tact et de goût est peut-être le seul qu'on lui ait
-épargné. Si des écrivains sérieux ont pu chercher dans ses _Mémoires_
-ce genre d'intérêt et s'étonner de ne l'y pas trouver, ils ont fait
-preuve d'un défaut de jugement qui ne leur permettrait pas de
-prétendre à la qualité d'historiens.
-
-On ne comprend pas davantage comment, avec la moindre habitude
-d'écrire l'histoire d'après des documents originaux, on pourrait
-attacher une réelle importance à quelques erreurs de chronologie ou de
-noms propres qu'on a pu relever dans les _Mémoires_ de Talleyrand. Au
-lieu d'y voir une marque de contrefaçon, on doit y reconnaître ce
-qu'il y a de plus simple au monde: une défaillance de mémoire
-inévitable au bout d'une longue vie écoulée dans des circonstances si
-diverses. J'ose affirmer qu'il n'y a pas de Mémoires connus, même ceux
-dont l'authenticité est la moins douteuse, qui ne renferment des
-erreurs plus graves et qui, examinés à la loupe, ne supportent
-moins bien l'examen. Je puis invoquer, à cet égard, mon expérience
-personnelle faite dans diverses conditions.
-
-J'ai eu l'occasion, par exemple, dans le cours de mes travaux,
-d'étudier avec soin les Mémoires laissés par les hommes qui avaient
-joué pendant le XVIIIe siècle un rôle important comme ministres,
-généraux ou ambassadeurs: je citerai, entre autres, le maréchal de
-Belle-Isle et le marquis d'Argenson: et en comparant ensuite leurs
-récits avec leur correspondance écrite pendant leur gestion, ce n'est
-pas une fois, par hasard, c'est à tous moments que j'ai rencontré des
-différences, des contradictions même, en apparence inconciliables,
-entre le détail des faits tels qu'ils les ont rapportés après coup
-dans leur retraite et tels qu'on les trouve dans leurs lettres écrites
-au lendemain même du jour où les incidents se sont produits. Beaucoup
-de ces différences sont motivées sans doute par le désir de se
-justifier de certains reproches ou d'accroître le mérite de certains
-services, mais d'autres n'ont d'explication que des oublis ou des
-confusions involontaires.
-
-De plus, deux hommes politiques ayant tenu une place considérable dans
-notre histoire contemporaine--et dont l'un a cessé de vivre--ont bien
-voulu me faire part de tout ou partie de leurs souvenirs inédits, et
-je me suis permis de leur signaler, dans le récit des événements où
-ils avaient figuré comme acteurs principaux, des inexactitudes très
-inoffensives, sans doute, et très innocentes, mais beaucoup plus
-graves que celles dont on accuse les _Mémoires_ de Talleyrand, et ils
-se sont empressés, sur ma seule observation, de les reconnaître et de
-les réparer.
-
-J'ajouterai qu'appelé à publier moi-même les Souvenirs de mon père,
-j'ai pu constater, d'après son propre témoignage, combien l'homme le
-plus consciencieux, écrivant après de longues années, doit se défier
-de la fidélité de sa mémoire et a de précautions à prendre pour ne pas
-la trouver en défaut.
-
-On sait que le premier acte et l'un des plus caractéristiques de la
-vie politique de mon père fut la résolution qu'il prit en 1815 de
-siéger à la Chambre des pairs dans le procès du maréchal Ney, bien
-qu'il n'eût pas encore l'âge légal pour délibérer et qu'il ne dût
-l'atteindre que le jour où la sentence serait portée. Combien de fois
-ne l'avais-je pas entendu raconter le détail de la première séance à
-laquelle il avait assisté et dont l'impression devait être restée
-gravée dans son esprit en traits ineffaçables, en raison de la gravité
-et de la nouveauté du spectacle qu'il avait sous les yeux. Le sujet du
-débat, me disait-il, était ce jour-là la décision du point peut-être
-le plus important de la cause: la question de savoir si on
-appliquerait au maréchal le bénéfice de l'amnistie promise aux
-rebelles par la capitulation de Paris. Quelle surprise n'ai-je donc
-pas éprouvée en retrouvant dans ses Souvenirs ces mêmes détails, mais
-rapportés avec la réserve qu'on va lire:
-
-«Le 4 décembre, écrit-il, je pris séance, j'entrai à onze heures du
-matin dans la Chambre du conseil déjà réuni: la Chambre du conseil,
-c'est-à-dire le lieu où la Chambre délibérait hors la présence du
-public, c'était la galerie de tableaux. Je vois encore ici la position
-de chacun des membres à moi connus et la place que je pris moi-même au
-dernier banc. Chose inconcevable, si j'en étais requis, je prêterais
-serment que le sujet de la délibération c'était la question de savoir
-si l'on permettrait au maréchal Ney de plaider la capitulation de
-Paris. On sait que ce fut le tort, le grand tort, je dirai presque le
-crime de la Chambre des pairs d'avoir en ceci fermé la bouche à
-l'accusé. J'entends M. Molé parler dans un sens, Lanjuinais et Porcher
-de Richebourg en sens opposé. Cette séance a fait époque dans ma vie.
-Comment se fait-il que je me trompe? Il le faut bien, néanmoins,
-puisque le procès-verbal place cette séance non le premier, mais le
-dernier jour du procès à l'issue des plaidoiries. Mais tout en
-reconnaissant mon erreur, c'est ma raison qui se soumet, ma mémoire
-reste intraitable, et, je le répète ici, je prêterais serment contre
-le procès-verbal.»
-
- * * * * *
-
-Supposons maintenant que le narrateur n'eût pas été en mesure de
-consulter les procès-verbaux de la Chambre des pairs et eût mis par
-écrit ses souvenirs tels qu'il les avait gardés, cette erreur de date
-suffirait-elle pour contester soit la véracité de l'écrivain,
-soit l'authenticité du texte[1]?
-
-Enfin, s'il suffisait d'une erreur sur la qualité d'un personnage
-public pour mettre en doute la sincérité d'un écrit, comment expliquer
-que, dans le petit nombre de lettres autographes de M. de Talleyrand
-lui-même que nous possédons, on trouve, à cet égard, des méprises plus
-considérables que celles qu'on a signalées dans ses _Mémoires_?
-Comment expliquer, par exemple, que, parlant à l'empereur Alexandre,
-il donne la qualité de beau-frère du roi Frédéric-Guillaume au chef
-d'une maison assurément très illustre, mais qui ne tenait à la famille
-royale de Prusse que par des liens de parenté beaucoup plus
-éloignés[2], et comment expliquer qu'au lieu de réparer cette erreur,
-deux jours après, il la renouvelle en rendant compte au roi Louis
-XVIII de son entretien? Assurément, pour un homme de cour, pour
-un diplomate vivant et causant avec les souverains, sachant combien
-ils aiment peu qu'on se méprenne sur ce qui les touche, il y avait là
-une inexactitude ou une maladresse beaucoup plus grande que celle qui
-consiste à avoir donné au directeur Carnot, en 1796, le grade de
-général, qui ne lui a été conféré qu'en 1813.
-
-On chercherait donc vainement à tirer parti, contre la confiance due
-aux _Mémoires_ dans leur ensemble, de ces incorrections inévitables
-portant sur de telles minuties. Reste à expliquer pourquoi le
-manuscrit que les exécuteurs testamentaires ont laissé est une copie
-certifiée et non pas un texte autographe. La réponse est des plus
-simples: c'est qu'un pareil texte--au moins dans les conditions qu'on
-suppose--n'a probablement jamais été entre leurs mains, et connaissant
-les habitudes de M. de Talleyrand, ils n'en ont éprouvé eux-mêmes
-aucune surprise.
-
-Tous ceux qui avaient vécu auprès de M. de Talleyrand savaient, en
-effet, que le travail matériel le fatiguant, il n'écrivait de sa
-propre main que ses lettres intimes ou celles que, par respect pour
-les personnes à qui il les adressait, il ne se croyait pas permis de
-faire passer par la plume d'un secrétaire. Pour les travaux de plus
-longue haleine il dictait; la dictée faite, il la revoyait, y
-apportait des corrections pour rendre l'expression plus conforme à sa
-pensée; puis la pièce ainsi revue était recopiée de nouveau et classée
-dans ses papiers. Quelquefois, il jetait au courant de la plume
-quelques idées sur le papier et laissait à un secrétaire le soin de
-relier entre eux ces fragments détachés. Enfin, quand il avait pleine
-confiance dans l'intelligence et l'habileté de ce collaborateur, il se
-bornait à lui faire connaître le fond de la pensée qu'il voulait
-exprimer, et en se réservant à lui-même la tâche de corriger la forme
-pour lui donner plus de force et d'élégance. C'étaient des textes
-ainsi préparés, mais dont aucun probablement n'était de la propre main
-de l'auteur, que M. de Bacourt a reçus en dépôt; et en les
-transcrivant de nouveau il n'a cru altérer en rien leur caractère, ni
-surtout leur enlever aucune garantie d'exactitude et d'authenticité.
-Que gagnerait-on, en effet, à avoir sous les yeux ces textes
-originaires (remarquez que je ne dis nullement originaux)? ce seraient
-des copies tout comme celles que nous avons reçues, sauf qu'au lieu
-d'être reliées en volumes et toutes d'une même main, ce seraient des
-cahiers détachés peut-être d'écritures différentes, tout aussi
-susceptibles et tout aussi facilement suspectées de suppression ou
-d'interpolation, et pour y ajouter foi, il faudrait toujours s'en
-rapporter à la loyauté des exécuteurs testamentaires et en particulier
-du dernier survivant, M. de Bacourt[3].
-
-Je sais bien que c'est cette loyauté même de M. de Bacourt que, sans
-craindre de contredire l'opinion unanime de ceux qui l'ont connu, on
-n'a pas hésité à mettre en suspicion. A cette occasion, on rappelle
-que la marque de confiance dont M. de Talleyrand avait honoré M. de
-Bacourt n'était pas la première du même genre qui lui eût été
-conférée; son nom figure déjà en tête d'une publication faite, il y a
-plusieurs années, contenant des pièces très importantes relatives aux
-rapports de Mirabeau avec la cour de Louis XVI, et dont le comte de La
-Marck, depuis prince d'Arenberg, avait été l'intermédiaire. M. de La
-Marck en mourant avait chargé M. de Bacourt de faire connaître ces
-pièces au public pour bien établir le caractère, suivant lui mal
-apprécié, de ces relations secrètes de Mirabeau, et on accuse M.
-de Bacourt de n'avoir pas porté un scrupule suffisant dans
-l'accomplissement de ce mandat. Quelques-unes des pièces, dont on
-trouve la trace, ont dû être supprimées et laissées dans l'ombre; et
-on en conclut que c'est à une élimination du même genre que M. de
-Bacourt a procédé dans la publication des _Mémoires_ de Talleyrand. Le
-fait allégué fût-il vrai--ce que je n'ai pas à discuter ici--je ne
-vois pas quelle conclusion on serait en droit de tirer d'une
-assimilation faite entre deux situations qui n'ont rien de pareil. M.
-de La Marck avait réuni une vaste collection de papiers de dates et
-d'origines différentes. C'étaient des lettres et des notes, les unes
-émanant de Mirabeau lui-même, les autres à lui adressées, d'autres
-postérieures à sa mort. C'est de cet ensemble un peu confus de
-documents qu'il avait entrepris de tirer la justification de l'homme
-illustre dont il avait été le confident et l'ami. Mais pour atteindre
-ce but et produire l'effet désiré, ou seulement pour mettre un peu
-d'ordre et de clarté dans la suite des pièces et en faire comprendre
-au lecteur le sens et la portée, un classement et par suite un choix
-étaient à faire. C'est à cette tâche que M. de La Marck s'était
-appliqué; mais le déclin de sa santé ne lui permettant pas de la mener
-à fin, il léguait à M. de Bacourt le soin de l'achever dans l'esprit
-et avec les intentions qui lui étaient connues. De quelque manière que
-le mandataire se soit acquitté de sa commission, il usait de son
-droit et surtout ne trompait personne. Car on ne voit nulle part que
-M. de La Marck lui eût enjoint de mettre au jour sans distinction tout
-ce que son testament lui remettait, et lui-même n'a non plus prétendu
-nulle part s'être dessaisi de tout ce qu'il avait entre les mains.
-Enfin--et c'est ici dans le cas présent le plus important--on ne dit
-pas et même on ne soupçonne pas que M. de Bacourt ait fabriqué
-lui-même aucune des pièces qu'il livrait à l'impression avec
-l'intention de faire passer sa prose sous le couvert et sous le nom
-d'autrui[4].
-
-Tout autre et bien plus grave serait le tort ou plutôt l'injure qu'on
-ferait à la mémoire de M. de Bacourt, si on admettait l'imputation
-dont elle est l'objet. Chacun des volumes manuscrits des _Mémoires_ de
-Talleyrand porte, on le sait, à la dernière page l'attestation, signée
-par M. de Bacourt lui-même, que le contenu en est _authentique_ et
-_complet_. Or admettons que, par une subtilité de conscience assez
-difficile à comprendre, un homme d'honneur pût se croire autorisé à
-attester l'intégrité d'un recueil qu'il aurait lui-même altéré et
-mutilé. Mais une fois les suppressions et les altérations faites, pour
-faire disparaître dans la suite et la trame du récit des solutions de
-continuité trop visibles, il aurait fallu prendre la plume, combler
-les lacunes, rétablir les transitions interrompues, en un mot prêter à
-l'auteur parlant à la première personne, comme un personnage de
-comédie, un langage qu'il n'a pas tenu. Les critiques de M. de Bacourt
-n'ont pas reculé devant cette supposition; il y a même des chapitres
-entiers où ils ont prétendu ne pas reconnaître la touche élégante et
-délicate de Talleyrand, et dont ils ne font pas difficulté d'attribuer
-la composition à celui qui s'est couvert de son nom. Ici, il n'y a
-aucun ambage possible: le fait, s'il était vrai, serait une
-falsification pure et simple et un mensonge sans aucune circonstance
-atténuante.
-
-Comment alors ne pas tenir compte du témoignage unanime et de la
-protestation indignée de tous ceux qui ont vécu auprès de M. de
-Bacourt, et dont il n'est pas un qui n'atteste que le trait le plus
-saillant de son caractère était une délicatesse poussée jusqu'à un
-scrupule méticuleux? Telle était, d'ailleurs, son admiration profonde
-et presque superstitieuse pour le maître qu'il vénérait, que l'idée de
-prendre sa place et de parler en son nom était un excès de présomption
-qui ne pouvait pas lui traverser l'esprit. Il n'aurait pas supposé que
-le lecteur pût s'y tromper un seul instant.
-
-La conclusion est donc certaine. Les _Mémoires_ de Talleyrand
-peuvent prendre place à un rang élevé dans cette riche collection de
-souvenirs historiques qui est l'un des titres de gloire de notre
-littérature, et on peut les lire avec autant de confiance que les
-Mémoires de Richelieu que personne ne conteste aujourd'hui, bien qu'on
-n'en connaisse aucun manuscrit, et que les trois quarts des lettres de
-madame de Sévigné, dont on ne possède pas la minute.
-
- Duc DE BROGLIE.
-
- [1] C'est une erreur de date de ce genre qui a fait mettre en
- doute un instant l'authenticité de la lettre de Louis XVIII à M.
- de Talleyrand relative au projet formé par les Prussiens de faire
- sauter le pont d'Iéna. En citant cette lettre dans ses _Mémoires_
- (C. III, p. 236) M. de Talleyrand la fait précéder de cette
- suscription: Paris, le 15 juillet 1815, samedi dix heures. Cette
- date ne pouvait être exacte puisque le fait auquel la lettre se
- rapporte s'est passé non pas le samedi 15 mais le samedi 8
- juillet. Heureusement l'original de la lettre existe et a été
- reproduit en photographie en tête du premier volume des
- _Mémoires_ et elle ne porte d'autre date que celle-ci: ce samedi.
- L'erreur est donc uniquement du fait de l'auteur des Mémoires qui
- voulant donner, de souvenir, à la lettre une date certaine, s'est
- trompé d'une semaine: Ce qui pour un incident en lui-même de peu
- d'importance n'a rien d'extraordinaire.
-
- [2] Voir tome III, p. 71.
-
- [3] Voici comment M. Bertrand après avoir expliqué en détail le
- mode de composition de M. de Talleyrand dont l'étude de ses
- lettres et des pièces émanées de lui existant aux Affaires
- étrangères a pu lui donner connaissance, résume son opinion au
- sujet des Mémoires eux mêmes.
-
- «Le caractère des manuscrits privés et de ses Mémoires est fort
- bien indiqué par cette mention de la copie laissée par M. de
- Bacourt dans l'inventaire de ses papiers, inventaire qui était
- joint à son testament:
-
- »Quatre volumes reliés en peau qui sont la seule copie authentique
- et complète des _Mémoires du Prince de Talleyrand_, faite d'après
- les manuscrits, dictées et copies dont M. le prince de Talleyrand
- lui avait indiqué l'emploi.
-
- »On le voit, il est question de manuscrits, de dictées et de
- copies. Les manuscrits sont évidemment toutes les pièces émanées
- de divers personnages dont les originaux possédés par Talleyrand
- sont aujourd'hui aux mains de M. le duc de Broglie et dont
- quelques-uns ont été insérés par M. de Bacourt dans la copie des
- _Mémoires_. Il est permis de supposer que les copies dont parle
- l'inventaire sont des copies faites pour Talleyrand des pièces
- possédées par les archives de l'Etat ou par des particuliers: il
- reste les dictées. Mais que serait-ce que ces dictées sinon les
- manuscrits originaux des _Mémoires_?»
-
- [4] Ces lignes étaient écrites avant la publication, dans la
- _Revue Historique_ du 1er mars 1892, d'un travail de M. Pierre
- Bertrand, qui justifie M. de Bacourt du reproche qui lui avait
- été adressé. On avait signalé l'existence, dans un ouvrage
- allemand, des pièces que M. de Bacourt était accusé d'avoir
- supprimées et il se trouve que ces pièces figurent dans la
- collection de M. de Bacourt, seulement à une date différente de
- celle que le traducteur allemand leur assigne. De plus, cet
- ouvrage allemand n'est que la traduction du recueil de M. de
- Bacourt, faite de son consentement et avec son concours, et porte
- en tête son approbation. Jamais méprise ne fut plus complète.
-
-
-
-
-ONZIÈME PARTIE
-
-RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)
-
-(1832-1833)
-
-
-
-
-RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)
-
-(1832-1833)
-
-
-Avant de reprendre le récit des faits qui concernent mon ambassade à
-Londres, où je retournai au commencement du mois d'octobre 1832, je
-voudrais rappeler quelques incidents survenus pendant mon absence.
-
-A mon arrivée à Paris, au mois de juin, j'avais trouvé le ministère
-français très affaibli, à la suite de la mort de M. Casimir Périer, et
-ne parvenant ni à se compléter ni à se fortifier sur une base un peu
-solide. Des intrigues de toute sorte se croisaient autour des
-portefeuilles, l'ambition de quelques personnes gênait moins que la
-présomption de tous. Voilà où conduisent les révolutions qui déplacent
-tant de monde. Je me hâtai de partir pour les eaux ne me souciant
-point d'assister à un pareil spectacle où je n'avais que faire. On ne
-tarda pas à m'y poursuivre; on insistait pour que je retournasse
-immédiatement en Angleterre. Ces instances tenaient à une autre
-intrigue. On voulait établir que M. Durant de Mareuil qui me
-remplaçait était insuffisant, parce que je lui avais donné la
-préférence sur M. de Flahaut, vivement appuyé par le général
-Sébastiani. Je ne me laissai point émouvoir par toutes ces agitations.
-Je répondis de Bourbon-l'Archambauld, que rien d'urgent ne réclamait
-ma présence à Londres, où les affaires suivaient leur cours naturel;
-que la hâte les gâterait, plutôt qu'elle ne les servirait; qu'avant
-d'être pressé, il faut surtout être raisonnable et prendre la raison
-dans les hauteurs et les difficultés de sa position et même ne point
-avoir l'air d'être pressé; enfin que notre position était prise,
-qu'elle consistait à être bien avec l'Angleterre et à marcher avec
-elle, que c'était à cela que tout devait être sacrifié, le reste
-n'étant que secondaire. On revint à la charge, néanmoins, en se
-montrant effrayé des plaintes violemment exprimées dans les Chambres
-belges, contre la conférence de Londres, et qui pourraient,
-prétendait-on, amener une reprise des hostilités.
-
-Pour apaiser tous ces bruits et mettre fin aux intrigues, j'annonçai
-l'intention de raccourcir le temps de mon congé et de retourner dès le
-mois d'août à Londres, quoique bien résolu à n'en rien faire; je
-sentais le besoin de prendre du repos après les eaux de Bourbon. Cela
-suffit pour déjouer l'intrigue Flahaut-Sébastiani et on me laissa
-tranquille. Je me prononçai en même temps très fortement contre
-l'arrogance des Belges qui ne méritaient pas que notre gouvernement se
-compromît pour eux, et je demandai qu'on les forçât de céder ce qui
-était raisonnable. On ne suivit guère mes conseils sur ce point et on
-se pressa, au contraire, fort à tort, à mon sens, de conclure le
-mariage de Madame la princesse Louise d'Orléans avec le roi
-Léopold, qui eut lieu à Compiègne le 9 août. Il était bien évident que
-la conclusion précipitée de ce mariage ne pouvait qu'embarrasser nos
-affaires, en augmentant les exigences des révolutionnaires belges et
-français. Le roi de Hollande, heureusement, se chargea de nous tirer
-d'embarras par la mauvaise foi qu'il apporta dans ses négociations
-avec la conférence de Londres. Celle-ci, après de longues discussions,
-écrites et verbales, avec les plénipotentiaires hollandais, n'ayant pu
-aboutir à aucun résultat, se vit conduite à déclarer, par un protocole
-qui porte la date du 1er octobre 1832, «qu'il était devenu nécessaire
-d'employer des mesures coercitives contre la Hollande pour l'obliger à
-exécuter les conditions du traité signé entre les cinq puissances et
-la Belgique[5]». Il est vrai qu'après cette déclaration il y eut un
-dissentiment, entre les membres, de la conférence, sur la nature des
-mesures coercitives à employer. Les plénipotentiaires d'Autriche, de
-Prusse et de Russie ne consentirent à s'associer qu'à des mesures
-pécuniaires, tandis que ceux d'Angleterre et de France se réservèrent
-«de concourir à des mesures plus efficaces dans le but de mettre à
-exécution un traité qui, depuis tant de mois, avait été ratifié
-par leurs cours et dont l'inaccomplissement prolongé exposait à des
-dangers continuels et croissants la paix de l'Europe». Le principe
-ainsi posé, il s'agissait d'en faire découler les conséquences et
-c'était pour obtenir ces conséquences que je me décidai à retourner à
-Londres dans les premiers jours d'octobre 1832. Toutefois, avant de me
-mettre en route, je tenais à être sûr qu'on était enfin parvenu à
-former à Paris, un ministère qui offrît des conditions de solidité et
-de durée. J'en obtins l'assurance de la bouche même du roi, la veille
-de mon départ pour Londres le 9 octobre 1832[6].
-
-Je crois ne pouvoir mieux donner l'idée de la situation du nouveau
-cabinet français et de celle qu'il me faisait à Londres qu'en insérant
-ici les lettres que les principaux membres de ce cabinet m'adressèrent
-le 11 octobre, le lendemain de mon départ.
-
- [5] Cette déclaration était celle du plénipotentiaire anglais. Le
- plénipotentiaire français était encore plus affirmatif. Il
- adhérait, disait-il, en tous points à cette déclaration, et en
- outre, «réservait à son gouvernement, pleine faculté d'agir pour
- l'exécution du traité conclu avec la Belgique, ainsi que le droit
- lui en est acquis, et suivant ce que la teneur de ses engagements
- et l'intérêt de la France pourront exiger».
-
- Quant aux mesures de coercition pécuniaire sur lesquelles la
- conférence, ainsi qu'il est dit un peu plus loin, était tombée
- d'accord, elles consistaient à libérer la Belgique des arrérages
- échus envers la Hollande depuis le 1er janvier 1832, et à
- défalquer un million de florins par semaine du montant des dettes
- de la Belgique envers la Hollande, dans le cas, où au bout d'un
- délai à fixer, la radiation des arrérages ne produirait pas
- l'effet qu'il était permis d'en attendre.
-
- [6] C'était le ministère dit du 11 octobre; il était composé
- ainsi qu'il suit: Présidence du conseil et guerre, le maréchal
- Soult; affaires étrangères, le duc de Broglie; intérieur, M.
- Thiers; finances, M. Humann; instruction publique, M. Guizot. MM.
- Barthe, d'Argout et de Rigny demeurèrent à la justice, au
- commerce et à la marine.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Vous saviez, je le crois, au moment de votre départ, que les affaires
-avaient encore une fois changé de face. Hier soir, à cinq heures, M.
-le maréchal Soult est venu m'annoncer que le roi agréait mes
-propositions. A sept heures le futur cabinet s'est réuni; il est ce
-matin au _Moniteur_.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous dire que ce cabinet est composé de tout ce
-que le parti du bon ordre, de la paix, du pouvoir légal et régulier,
-compte de plus décidé dans ses rangs. Je vous ai confié en grand
-détail mes voeux et mes espérances. Il dépend de l'Europe et de
-l'Angleterre surtout de consolider ce cabinet, et de mettre par là un
-terme aux dangers que la victoire du parti contraire entraînerait,
-dangers dont l'Europe aurait assurément sa bonne part. Nous allons
-combattre pour la cause de la civilisation, et c'est à la civilisation
-de nous aider; c'est à vous, mon prince, à lui dire ce qu'il faut
-faire pour que nous ouvrions la session avec éclat. Si le cabinet
-anglais vous écoute, notre triomphe est assuré au dire même de ceux
-qui se montrent le plus timides. Je ne vous parle pas de moi. Je ne
-vous parle pas de mes sentiments pour vous. Je vous demande conseil et
-assistance, bien sûr de l'obtenir et sachant en quelles mains repose,
-en ce moment, notre avenir.
-
-»Permettez-moi de vous renouveler l'assurance de mon tendre et sincère
-attachement.
-
-»_P.-S._--Je joins à ce peu de mots écrits à la hâte une lettre pour
-lord Grey et une autre pour lord Palmerston. Vous voyez que je
-n'oublie point vos instructions et j'ai grand plaisir à les suivre.
-
-»Vous recevrez probablement de moi dans la même journée, une dépêche
-sur la grande affaire qui vous est connue; le temps nous presse; je la
-recommande encore une fois à votre amitié et à votre ascendant sur
-tous ceux qui vous approchent.»
-
-
-M. GUIZOT AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»J'ai vivement regretté hier de ne pouvoir causer dix minutes de plus
-avec vous. J'ai besoin de vous répéter combien votre concours le plus
-actif, le plus décisif, nous est nécessaire. Nous voilà engagés dans
-une grande lutte. Nous acceptons l'honneur et le fardeau de soutenir
-la cause de l'ordre, de la paix, des intérêts légitimes et réguliers,
-des vrais principes sociaux, la cause de la civilisation et de la
-sécurité européenne. Nous nous y dévouerons tout entiers, sans relâche
-comme sans réserve, et j'ai très bonne espérance, car la France veut
-comme nous, le triomphe de cette belle et bonne cause. Mais faites en
-sorte, mon prince, que notre situation soit bien comprise; qu'on sache
-bien que la confiance des hommes sensés, des honnêtes gens hors de
-France, comme en France, fait notre force et qu'elle ne saurait se
-manifester trop tôt ni trop clairement. Investis de cette confiance,
-nous pourrons beaucoup, j'ose le dire. Si elle était incomplète,
-lente, timide; si nous n'en faisions pas recueillir les fruits à notre
-pays, nous rencontrerions des difficultés immenses. Je suis, pour mon
-compte, tout prêt à les braver, mais elles peuvent disparaître,
-diminuer beaucoup, du moins, dès les premiers pas. Vous nous y
-aiderez, mon prince. Ce succès-là mérite bien qu'on y fasse quelques
-sacrifices. Vous savez si je suis tout à vous.»
-
-
-L'AMIRAL COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Je ne veux pas laisser partir madame de Dino sans vous dire un mot et
-de la composition du nouveau ministère et de son avenir.
-
-»Son avenir (je veux dire sa durée) importe, je le crois, à toute
-l'Europe, et l'Europe, jusqu'à un certain point, peut influer sur sa
-durée.
-
-»Malgré la violence que vont manifester nos débats, nous triompherons,
-si nous avons à annoncer une conclusion raisonnable de l'affaire
-belge: elle est toute pour nous dans l'évacuation d'Anvers; il faut
-qu'on nous laisse aller la demander sous ses murs et nous retirer le
-lendemain.
-
-»Il nous faut pour cela l'aveu du cabinet de Londres; le silence des
-autres en sera la suite. Mais, sans cela, la lutte parlementaire peut
-nous emporter et avec nous la dernière digue.
-
-»Votre haute influence, mon prince, peut seule nous aider. L'oeuvre
-est digne de vous; nos liens avec l'Angleterre deviendraient
-indestructibles et la civilisation de l'Europe, encore sauvée.
-
-»Madame de Dino vous dira que c'est hier à minuit et demi que les
-ordonnances ont été signées.
-
-»Je vous renouvelle l'hommage de mon respectueux dévouement.»
-
-
-M. THIERS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Le télégraphe vous annoncera bien avant moi, les choix que le roi
-vient de faire. Nous avons longtemps résisté et nous le devions, pour
-nous bien assurer de la solidité des résolutions royales. Aujourd'hui,
-je crois que nous pouvons compter sur la fermeté du roi. Il soutiendra
-de tous ses moyens constitutionnels la nouvelle administration qu'il
-vient de former. Il regarde les hommes qui la composent comme les
-derniers appuis du système de M. Périer, et il est convaincu que ce
-système de modération, au dedans comme au dehors, peut seul assurer le
-repos de la France et de l'Europe. Mais les résolutions du roi ne
-suffisent pas; il faut qu'on nous aide de toutes parts. Vous le
-pouvez, vous, mon prince, plus que personne. Vous le pouvez, en
-éclairant le cabinet anglais sur ses intérêts et sur les nôtres, qui
-aujourd'hui sont identiques. C'est l'affaire d'Anvers qui décidera de
-tout. Personne dans le ministère ne veut être exigeant; mais tout le
-monde sent le besoin de terminer de trop longues incertitudes et de
-rasseoir les esprits. Les deux pays qui ont le plus à gagner à une
-conclusion, c'est l'Angleterre et la France. Toutes deux ont besoin
-que cet inconnu renfermé dans la question belge cesse, et qu'un
-résultat positif termine tous les doutes. Nous sommes arrivés à ce
-point, en France, que tout le monde, dans le parti modéré surtout,
-demande la conclusion des affaires de la Belgique. Quelque ministère
-qui arrive, la mission qu'on lui imposera sera la même: ce sera _de
-donner des résultats_. Ce mot est aujourd'hui un proverbe qui
-court de bouche en bouche. M. Dupin[7], M. Odilon Barrot, M. Périer,
-s'il vivait, tous auraient besoin de faire la même chose. Puisqu'il
-faut en finir avec les résistances calculées de la Hollande, et en
-finir quel que soit le ministère, la question est de savoir s'il vaut
-mieux finir cela avec nous qu'avec d'autres. Or je ne doute pas que
-l'on ne reconnaisse l'avantage de traiter avec nous plutôt qu'avec
-d'autres. Si, par exemple, nous prenions la citadelle d'Anvers, on
-peut compter sur notre parole: nous l'évacuerions trois jours après
-l'avoir prise. Tout le conseil s'y engagera. La parole de M. de
-Broglie est, je crois, la plus rassurante de toutes. Pour moi, j'y
-engage ma parole de ministre, ma parole d'honnête homme, et vous savez
-que j'ai pour principe que la bonne foi est le seul moyen de bien
-faire les grandes affaires. Je crois qu'on ne doute pas de la parole
-que nous donnerions, mais on se demandera peut-être, si nous pourrons
-la tenir et si nous n'aurons pas bientôt des successeurs qui
-secoueront les engagements pris par nous. A cela j'ai une réponse que
-je crois péremptoire. Notre majorité est assurée, si nous avons à
-présenter au pays des résultats prochains. On nous fait espérer la
-majorité si nous nous défendons bien, et on nous la promet comme
-infaillible si l'affaire d'Anvers est terminée. C'est une exigence
-parlementaire devenue irrésistible et qu'il faut absolument
-satisfaire. C'est, de plus, une chose que la dignité de l'Angleterre
-et de la France exige également. Si on fait cela, nous pouvons
-répondre de tout. La parole que nous aurons donnée c'est nous qui
-serons chargés de la tenir. Sinon, nous serons livrés à tous les
-hasards de la tribune et du scrutin. Or, après nous, il n'y a que
-Dupin, allié à Odilon Barrot, et assurément les exigences de ces
-messieurs ne seront pas moindres, et ne seront pas toujours fondées,
-comme les nôtres, sur les intérêts bien entendus des deux pays. Ainsi,
-mon prince, secondez-nous de tout votre génie et de toute votre
-influence. La question se résout à ces termes:
-
-»Tout le monde voudra Anvers.
-
-»Si c'est nous qui l'obtenons, nous serons assurés de la majorité et
-on aura l'avantage de consolider avec nous le système de la
-modération: _Nous ne le voulons que pour trois jours_.
-
-»Je vous demande pardon, mon prince, de vous dire ces choses que vous
-savez mieux que moi; mais on a besoin de les répéter à tout le monde
-et à tout instant.
-
-»Recevez, je vous en prie, l'assurance de mon profond respect et de
-mon amitié dévouée.»
-
- [7] André-Marie Dupin, né en 1783, avocat sous la Restauration,
- député en 1827, procureur général près la Cour de cassation en
- 1830, président de la Chambre des députés de 1832 à 1840. Réélu
- en 1848, il était président de l'Assemblée en 1851. Il donna sa
- démission de procureur général à la suite du décret qui
- confisquait les biens de la famille d'Orléans, mais il rentra en
- charge en 1857 et devint également sénateur. Il mourut en 1865.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 12 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»En vous adressant la dépêche ci-jointe, permettez-moi de rappeler à
-votre souvenir et à votre bonne amitié notre position, nos besoins et
-nos espérances.
-
-»Le ministère actuel est composé pour moitié des collègues de M.
-Casimir Périer, pour moitié de ceux de ses amis politiques qui, plus
-compromis encore que lui-même dans la cause de l'ordre et de la
-paix, avaient été réservés par lui pour des temps meilleurs.
-
-»Ces temps sont arrivés.
-
-»L'état de la France, vous l'avez vu de vos yeux, est pleinement
-satisfaisant. Le calme règne sur tous les points du territoire;
-partout l'ordre renaît, les esprits se rassoient; toutes les élections
-partielles sont sages et modérées; dans les villes, dans les
-campagnes, les affaires reprennent à vue d'oeil; la récolte a été très
-belle.
-
-»Une seule difficulté reste à surmonter.
-
-»Cette difficulté, c'est le maintien de la majorité formée l'année
-dernière et qui nous a coûté tant de soins et tant d'efforts. Des
-divisions politiques qui vous sont connues ont brisé cette majorité;
-des préventions absurdes, des rivalités purement littéraires, de
-misérables tracasseries menacent de donner à nos adversaires un
-avantage sur nous qui coûterait à l'Europe des torrents de sang et des
-années de calamités incalculables.
-
-»Si le ministère actuel ne s'était pas chargé du fardeau des affaires,
-vous le savez, mon prince, vous l'avez vu vous-même, le pouvoir
-passait dans des mains qui l'auraient transmis, sans le savoir, sans
-le vouloir peut-être, mais inévitablement au parti de la guerre et de
-l'anarchie.
-
-»Si le ministère actuel succombait dans la lutte, sa défaite aurait
-encore plus certainement et plus directement le même résultat.
-
-»Il est, nous en sommes convenus ensemble, un moyen sûr de le
-prévenir.
-
-»Que l'Angleterre nous voie, sans en prendre alarme, enlever la
-citadelle d'Anvers aux Hollandais et la remettre entre les mains
-des Belges. Si la session prochaine s'ouvre sous de tels auspices,
-soyez certain d'un triomphe éclatant. S'il nous faut, au contraire,
-défendre de nouveau à la tribune les délais, les remises, les
-procrastinations de la diplomatie, notre position sera très
-périlleuse, et le poids des préventions qui nous attendent en sera
-très péniblement aggravé. Je ne sais si nous y pourrons résister.
-
-»Lorsque j'ai exposé ces idées, en votre présence, à lord Granville il
-m'a fait des objections. Il m'a dit: «Mais si l'Europe se fie à votre
-parole, qui lui répondra que vous resterez au pouvoir assez de temps
-pour la tenir?»
-
-»A cela voici ma réponse:
-
-»Si l'Angleterre y consent, nous pouvons entrer en Belgique du 20 au
-22. Nos troupes sont prêtes, elles le sont déjà; le 26 ou le 27, nous
-serons sous Anvers; du 8 au 15 de novembre, la citadelle sera à nous;
-du 16 au 20, nos troupes seront rentrées sur le territoire de France.
-La session ne s'ouvre que le 19. L'adresse ne viendra pas avant le 1er
-décembre. Ainsi tout danger de ce côté est nul.
-
-»Lord Granville m'a dit encore: «Mais si les Hollandais vous attaquent
-pendant le siège, que ferez-vous?»
-
-»Ma réponse sera également simple.
-
-»Si les Hollandais nous attaquent, nous les repousserons jusqu'aux
-limites du territoire belge. Nous prendrons l'engagement de ne pas
-avancer un pouce au delà.
-
-»Il serait dit dans le _Moniteur_ qui annoncerait l'entrée de nos
-troupes en Belgique, qu'elles n'entreront même pas dans Anvers; que la
-citadelle sera remise aux mains des Belges au moment de la
-capitulation; que le jour même commencerait notre mouvement
-rétrograde.
-
-»Lord Granville a paru s'inquiéter encore de l'intervention possible
-des Prussiens. Mais, d'abord, une expédition conduite avec ce degré de
-célérité ne leur laisserait pas le temps de concentrer leurs troupes
-qui sont fort disséminées. En second lieu, nous leur offrons, vous le
-savez, d'occuper Venloo et toute la partie du territoire hollandais
-qui se trouve en ce moment au pouvoir des Belges. La réponse à cette
-proposition ne peut nous parvenir avant trois semaines. Les ordres
-pour le rassemblement des troupes prussiennes mettraient
-nécessairement le même temps pour parvenir aux généraux. Notre
-expédition seraient terminée avant qu'ils fussent en mesure de faire
-une démonstration sérieuse[8].
-
-»Si le gouvernement anglais se refuse à cette proposition, voyez ce
-qui va en résulter:
-
-»Premièrement, il est fort douteux que nous réussissions à contenir
-les Belges. Le roi Léopold est aujourd'hui sans gouvernement
-quelconque. Aucun ministre ne veut entreprendre de se charger des
-affaires si le roi ne se décide à recourir à des mesures énergiques.
-Le général Goblet forme à lui tout seul tout le cabinet, et veut se
-retirer sous quelques jours[9]. Le roi Léopold aura la main forcée;
-les Belges attaqueront; le roi des Pays-Bas les attaquera à son tour;
-force nous sera bien de les défendre, et voilà véritablement la
-guerre.
-
-»Supposez même que ceci n'arrive point, et je ne vois guère
-possibilité de l'éviter, la position du cabinet français deviendra
-très périlleuse à l'ouverture des Chambres. Si nous succombons dans la
-lutte, le pouvoir passera au parti de la guerre, et l'expédition
-d'Anvers ne sera que la moindre de ses entreprises.
-
-»Il me semble donc que l'expédition d'Anvers n'est pas pour l'Europe
-un objet sur lequel l'alternative lui soit véritablement laissée. Il
-ne s'agit pas de savoir si elle se fera; mais, qui la fera: si ce sont
-les Belges ou les Français; si ce sera le parti de la guerre ou le
-parti de la paix.
-
-»Exposant ainsi la question, il me semble qu'elle ne saurait être
-douteuse.
-
-»L'expédition n'empêcherait nullement le blocus. Nous ne mettrions
-point pour condition de notre retraite l'acceptation du traité, la
-solution de la question de l'Escaut. Ce sont des points qui
-resteraient à vider par voie de négociation ou par les moyens de
-coercition maritime ou pécuniaire, s'il y avait lieu. Notre engagement
-de quitter la Belgique immédiatement après la reddition de la
-citadelle serait absolu.
-
-»Si vous obtenez ce point, mon prince, le cabinet que vous avez vu se
-former, que vous avez eu la bonté de désirer, est assuré de s'établir,
-et s'il s'établit, le repos de la France et celui de l'Europe sont
-assurés. Dans le cas contraire, je ne prévois que des malheurs dont le
-nombre et l'étendue sont impossibles à prévoir.
-
-»J'ajouterai, en finissant, que notre armée se trouve maintenant très
-concentrée et en mesure d'agir. Si l'expédition ne se fait pas, il
-nous faudra la disperser. Nous tremblons à chaque instant que le
-choléra n'y éclate, et si nous sommes réduits à la disperser, quelle
-masse d'accusations va s'élever contre nous!
-
-»Pardon, mon prince, de cette immense lettre, je n'ai pas eu le temps
-de la méditer, je n'ai pas celui de la relire. Je me fie à votre
-bonté, à votre indulgence pour excuser ce que j'ai pu dire
-d'inconsidéré, pour suppléer à ce que j'ai pu omettre. Notre sort est
-dans vos mains.
-
-»Recevez, avec votre bienveillance accoutumée, l'expression de mon
-sincère et tendre attachement.»
-
-J'arrivai à Londres le 14 octobre, après une pénible traversée, et je
-ne perdis pas un instant pour m'occuper des intérêts qui m'étaient
-confiés. Le jour même de mon arrivée, j'eus une longue entrevue avec
-lord Palmerston, dans laquelle je repris la suite des affaires depuis
-mon départ, et traitai l'importante question qui pesait dans ce moment
-sur les deux cabinets de Londres et de Paris, celle de l'exécution du
-traité du 15 novembre. Je reconnus que M. Durant de Mareuil avait très
-bien préparé le terrain. Comme je l'ai déjà dit, la conférence s'était
-réunie le 1er octobre pour décider si des mesures coercitives contre
-la Hollande étaient devenues nécessaires, et quelles seraient ces
-mesures. Personne n'avait révoqué en doute la nécessité des mesures de
-coercition. Seulement, comme ces mesures pouvaient être de deux
-espèces, pécuniaires ou matérielles, il y avait eu sur ce point
-dissentiment entre les plénipotentiaires; ceux d'Autriche, de Prusse
-et de Russie déclarant qu'ils ne pourraient s'associer qu'à des
-mesures pécuniaires, tandis que les plénipotentiaires de France et de
-la Grande-Bretagne, regardant ces mesures comme insuffisantes,
-annoncèrent l'intention de leurs cours d'en venir à de plus efficaces.
-On dressa un protocole constatant cette situation et qui peut être
-considéré comme le dernier acte public de la conférence, quoiqu'elle
-continuât longtemps encore à exercer la grande influence qu'elle avait
-acquise.
-
-C'était le principe posé dans le protocole du 1er octobre par les
-plénipotentiaires de France et d'Angleterre qu'il s'agissait de
-développer par une nouvelle négociation entre ces deux puissances. A
-quelles mesures plus efficaces se résoudraient-elles? Le cabinet
-français proposait de procéder militairement à l'évacuation de la
-citadelle d'Anvers, pendant que des escadres française et anglaise
-bloqueraient les côtes de Hollande. Le cabinet anglais, par des
-raisons qu'on trouvera exposées plus loin, aurait préféré qu'on s'en
-tînt au blocus des côtes. Je devais commencer par rallier lord
-Palmerston et lord Grey à l'opinion du gouvernement français, et,
-après de longs efforts, j'y parvins. On verra bientôt que les
-difficultés que je rencontrai dans le cabinet anglais étaient encore
-accrues par des intrigues qui avaient leur centre à Paris et qui
-étaient dirigées contre notre cabinet. Je vais donner maintenant des
-extraits de mes dépêches et lettres et de celles que je recevais, et
-qui feront, je crois, saisir clairement la marche des négociations.
-
- [8] Les rapports de la France et de la Prusse, traversèrent une
- période assez critique pendant le temps que dura l'expédition
- d'Anvers. Il y est fait à plusieurs reprises allusion dans ces
- _Mémoires_(voir pages 33, 63 et suivantes). Aussi, croyons-nous
- utile de donner à ce sujet quelques explications.--La Prusse
- voyait avec une profonde jalousie l'intervention de la France en
- Belgique. M. Ancillon, personnellement hostile à la France, ne
- cachait pas sa vive irritation, et M. Bresson dans sa
- correspondance en transmettait les échos à Paris. C'est ainsi que
- M. Ancillon déclarait que si l'armée française entrait en
- Belgique, la Prusse serait obligée de prendre des mesures de
- précaution telles, qu'elles ne manqueraient pas d'encourager la
- résistance des Hollandais (_Dépêche de M. Bresson, du 14
- octobre_, rendant compte d'un entretien de M. Ancillon avec lord
- Minto). Le 13 octobre, M. Bresson ajoutait que la Prusse dans le
- cas de l'intervention française, réunirait des troupes sur la
- Meuse, et que si un soldat français pénétrait en Hollande, la
- Prusse y verrait un _casus belli_. M. Bresson ne se laissa pas
- intimider. Il assura à Paris que la Prusse quel que fût son
- déplaisir, n'oserait pas s'opposer à l'action de la France
- (_Dépêches des 22 et 24 octobre_; voir également à l'Appendice p.
- 486, une très belle lettre que M. Bresson écrivait le 24 octobre
- au duc de Broglie). Pour calmer l'irritation du cabinet de
- Berlin, le gouvernement français imagina de lui proposer
- d'occuper à titre de garantie les territoires attribués à la
- Hollande par le traité du 15 novembre et que la Belgique occupait
- indûment; c'est-à-dire Venloo et certains districts du Limbourg
- et du Luxembourg (_Dépêche du duc de Broglie à M. Bresson, 8
- octobre_, voir cette lettre à l'Appendice p. 485.) M. de
- Talleyrand consulté, approuva cette idée (_Lettre de M. de
- Talleyrand au duc de Broglie, du 27 octobre_, Appendice p. 487).
- M. Bresson l'approuva également sauf en ce qui concernait le
- Luxembourg (_Dépêche du 17 octobre_). Le cabinet prussien fut
- fort perplexe. M. Ancillon parut disposé à l'accepter, mais il
- demanda en outre Liège qui lui fut refusée (_Dépêche du 24
- octobre_). Finalement il recula, craignant de se brouiller avec
- la Russie en paraissant accéder aux mesures de coercition contre
- la Hollande, et demanda que les territoires litigieux au lieu de
- lui être remis, fussent directement confiés au roi des Pays-Bas.
- Le cabinet français ne pouvait accepter cette proposition bien
- que l'Angleterre semblât y donner les mains. Lord Palmerston
- écrivit en effet à lord Minto que les cinq puissances devraient
- s'entendre pour offrir lesdits territoires au roi Guillaume
- (_Dépêche de M. Bresson du 19 décembre_). Bref, aucune solution
- n'intervint, et cette longue négociation n'eut d'autres résultats
- que d'avoir gagné du temps et d'avoir permis à l'armée française
- de s'emparer d'Anvers sans opposition de la part de la Prusse, ce
- qui d'ailleurs, avait été le vrai but du cabinet français.
-
- [9] Le général Goblet avait été nommé ministre des affaires
- étrangères le 18 septembre; il se retira le 27 septembre suivant.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 16 octobre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»M. de Mareuil reçut hier une lettre de Berlin par laquelle M. Bresson
-lui faisait part du compte qu'il vous avait rendu d'une conversation
-que lord Minto[10] et lui avaient eue avec M. Ancillon, après
-l'arrivée du conte Dönhoff [11], porteur du protocole du 1er
-octobre[12].
-
-»Je désirai que M. de Mareuil se rendît chez lord Palmerston, et
-s'informât de lui, s'il n'avait pas reçu les mêmes rapports de lord
-Minto, et s'il n'y trouvait pas un nouveau motif pour accélérer les
-déterminations des deux cabinets de France et d'Angleterre. M. de
-Mareuil vient de me rendre compte de cet entretien. Lord Palmerston
-s'est montré, à lui comme à moi, pénétré du vif intérêt qui appelle
-une décision prompte et complète sur la grande question du moment. Le
-conseil de cabinet, tenu hier matin, en a encore examiné toutes les
-parties. Il paraîtrait qu'on y aurait témoigné quelques doutes sur le
-prompt succès d'une attaque de vive force contre la citadelle
-d'Anvers, car lord Palmerston demanda à M. de Mareuil s'il avait à cet
-égard quelques données positives qui pussent inspirer une pleine
-confiance, et tout à l'heure, lord Durham est venu m'exprimer sur la
-même pensée. Sans se montrer plus positif qu'il ne convient, M. de
-Mareuil répondit qu'à Paris, à Bruxelles, même à La Haye, il avait
-entendu des gens du métier, connaissant le fort et le faible de cette
-citadelle, assurer qu'elle ne pouvait pas tenir contre une attaque
-bien dirigée. Il ajouta cependant que, si elle était défendue, elle ne
-serait probablement pas prise sans qu'il en résultât des dommages
-considérables pour la ville, ce qui le conduisit à répéter qu'il était
-nécessaire qu'on annonçât formellement à la Hollande que ces dommages
-seraient compensés. Lord Palmerston parut accueillir de nouveau
-cette observation, et il confirma l'espérance qu'il m'avait donnée,
-que j'aurais ce soir, demain matin au plus tard, une communication
-complète des résolutions du gouvernement.
-
-»Dans le cours de cet entretien, lord Palmerston fit mention d'un
-incident qui avait causé quelque surprise au cabinet. Vous savez déjà
-par une dépêche de Vienne que lord Granville vous aura communiquée,
-comment quelques paroles du maréchal Maison avaient paru prématurées à
-sir Frédéric Lamb, et avaient excité de la part du prince de
-Metternich des représentations assez vives.
-
-»On a été encore plus étonné peut-être d'apprendre par une
-communication du baron d'Ompteda [13], ministre de Hanovre, que le
-ministre de France à Hanovre avait annoncé officiellement l'action
-immédiate des deux gouvernements de France et d'Angleterre contre la
-Hollande; et, en effet, il a pu paraître étrange qu'on notifiât au roi
-de Hanovre une résolution du roi d'Angleterre, tandis que devant le
-prince qui réunit les deux couronnes on délibère encore sur le
-principe et sur les formes de cette coopération. Ce fut toutefois sans
-aucune amertume que lord Palmerston fit cette observation à M. de
-Mareuil, et il n'en tira qu'une conclusion pareille au sentiment qu'il
-m'avait déjà exprimé: c'est qu'après l'éveil donné dans les gazettes
-sur les déterminations de la France et de l'Angleterre, il était
-urgent d'arriver sans retard à leur exécution.»
-
- [10] Gilbert Elliot, comte de Minto, né en 1782, député aux
- Communes en 1806, entra à la Chambre des lords en 1814, à la mort
- de son père. Il siégea dans le parti whig. En 1832, il fut nommé
- ambassadeur à Berlin. En avril 1835, il devint directeur général
- des postes, puis premier lord de l'amirauté. Il se retira en
- 1841, puis devint en 1846 lord du sceau privé. Il quitta les
- affaires en 1852 et mourut en 1859.
-
- [11] Conseiller de légation prussien.
-
- [12] Dépêche de M. Bresson au duc de Broglie, 11 octobre, (voir
- p. 15).
-
- [13] Louis-Charles-Georges, baron d'Ompteda, né en 1767, homme
- d'État et diplomate hanovrien. Il était secrétaire de légation à
- Dresde en 1791, puis chargé d'affaire à Berlin en 1795. Le
- Hanovre étant passé sous la domination de la Prusse, M. d'Ompteda
- entra au service de cette puissance et la représenta à Dresde. En
- 1815, redevenu sujet de Hanovre, il fut accrédité à Berlin. En
- 1823, il devint ministre d'État, puis ministre près la personne
- du roi à Londres. Il se retira en 1837 et mourut en 1854.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT
-
- «Londres, le 16 octobre 1832.
-
-»Je suis ici au milieu des intrigues continuelles de madame de
-Flahaut, qui ne quitte pas lady Grey et qui tient là les plus mauvais
-propos sur notre gouvernement actuel: «--Cela ne peut pas durer; le
-ministère ne peut pas tenir; il n'aura pas la majorité; tout le monde
-le repousse...» C'est là ce qu'elle dit à tous les coins. Aujourd'hui,
-c'est chez lord Holland qu'elle tient ses assises. Avoir des affaires
-difficiles à conduire, et avoir de plus des calomnies de société qui
-se renouvellent à chaque heure, c'est insupportable. Le fait est que
-son mari à Paris et elle à Londres nuisent véritablement au nouveau
-ministère, et en vérité, c'est bien coupable. Je ne pouvais pas croire
-à tout ce que l'on m'avait dit sur cela; à présent, je suis forcé de
-me trouver un imbécile quand je repoussais comme calomnie tout ce que
-j'entendais dire de ce ménage. J'oubliais de vous dire que madame de
-Flahaut fait des éloges pompeux de Sébastiani, ajoutant: «Il faudra
-bien que le roi y revienne...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 17 octobre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-Les plénipotentiaires de Russie, de Prusse et d'Autriche, ont demandé
-plusieurs fois dans ces derniers jours à lord Palmerston une réunion
-de la conférence pour y discuter les mesures à adopter contre la
-Hollande. Ils ont fait auprès de moi, des démarches dans le même sens,
-mais j'ai engagé lord Palmerston à se refuser à cette demande, en
-lui faisant sentir les inconvénients d'une discussion qui ne pourrait
-avoir que des résultats fâcheux en ce moment. Lord Palmerston a
-partagé mon opinion sur ce point, et il ne réunira la conférence que
-quand il sera en état de lui communiquer nos résolutions
-définitivement arrêtées.»
-
- «Le 18 octobre, soir.
-
-»... J'avais vu ce matin lord Palmerston, il m'avait fait espérer qu'à
-l'issue du conseil, j'aurais une communication positive des
-résolutions du cabinet. Cependant à cette heure, le ministre n'a pas
-pu me donner encore la résolution que je désirais si vivement. Il est
-vrai que le roi qui devait venir aujourd'hui à Londres, n'y viendra
-que demain et que sa présence est réclamée pour une sanction
-définitive. Mais je dois croire aussi, d'après une conversation assez
-étendue que j'aie eue avec lord Palmerston et dont je vous rendrai un
-compte détaillé, que la discussion en se prolongeant au sein du
-cabinet, y a fait naître, non pas de l'opposition sur le fait même de
-l'exécution du traité (à cet égard, tout le monde est d'accord), mais
-le besoin de porter jusqu'aux dernières limites de l'examen des
-conséquences qui pourraient résulter des voies coercitives employées
-en commun par la France et par l'Angleterre et que, de plus, les
-conversations sur l'intérieur du pays, que je vous expliquerai dans
-une lettre demain, donneraient la pensée de gagner encore du temps.
-C'est la tendance de plusieurs membres du cabinet; je l'ai combattue,
-je la combattrai, et j'espère vaincre; mais ce n'est qu'une espérance.
-Demain, je verrai le roi, et après le conseil, j'aurai avec lord
-Palmerston une explication dont immédiatement je vous donnerai
-connaissance.
-
-»Je dois vous dire que je garde en moi la conviction que cette
-discussion prolongée n'a rien qui doive vous inquiéter, et qu'elle ne
-fera que donner plus de poids à la décision qui sera prise...»
-
- «Le 19 octobre matin
-
-»Je suis vraiment embarrassé de vous répéter chaque jour que ce qu'on
-m'a promis la veille est encore remis au lendemain.
-
-»Le roi est venu hier de Windsor, j'ai eu l'honneur de lui faire ma
-cour. J'ai trouvé à Saint-James tous les membres du cabinet, et j'ai
-pu rappeler à plusieurs d'entre eux combien il était urgent d'arriver
-à une résolution décisive sur la coopération de la France et de
-l'Angleterre pour l'exécution du traité du 15 novembre. Tous ont
-reconnu cette nécessité et, cependant, le conseil s'est tenu chez
-le roi, et qui a duré depuis quatre heures jusqu'à sept heures et
-demie a été uniquement rempli par le rapport du _Recorder_ sur les
-condamnations en matière criminelle qui ont été prononcées depuis
-quelques mois et par la discussion qui s'en est suivie. Lord
-Palmerston m'a assuré hier au soir que la question politique du
-moment n'avait pas même été présentée et qu'elle était remise à la
-délibération qui aura lieu aujourd'hui chez lord Grey à East-Sheen
-où tous les membres du cabinet se réunissent et doivent dîner.
-
-»Je vous dois cependant l'explication de ces délais telle au moins que
-je l'ai recueillie dans les dernières conversations que j'ai eues avec
-lord Palmerston. Hier au soir, encore, il a ajouté quelques
-développements à ce qu'il m'avait dit à cet égard.
-
-»D'une part, il paraîtrait qu'après s'être montré parfaitement résolu
-sur le principe de la coopération et de l'emploi successif et
-simultané des forces de terre et de mer, le conseil a vu que
-quelques-uns de ses membres, tout en reconnaissant que le nouveau
-ministère français inspirait une juste confiance, témoignaient sur sa
-durée des inquiétudes; que des rapports venus de Paris et colportés
-ici par des bouches qu'on aurait crues plus discrètes, ont ranimé
-l'opposition, en même temps que des esprits plus sages ont eux-mêmes
-conçu la crainte que si des mesures coercitives exercées en commun
-contre la Hollande par l'Angleterre et la France, amenaient une guerre
-générale, un changement de propagande à Paris ne fît de celle-ci une
-guerre de propagande à laquelle l'Angleterre ne voudrait pas se tenir
-associée.
-
-»Cette hésitation du cabinet, d'autre part, tient aussi à des
-circonstances intérieures qui ont besoin d'être développées.
-
-»Les embarras que donnent de nouveau la question des noirs dans les
-colonies américaines et à l'île Maurice, ainsi que le besoin d'y
-pourvoir, ont déjà absorbé de longues délibérations[14]. Il faut que
-cette considération ait plus d'importance que d'abord on ne lui en
-supposait, car lord Palmerston me l'a répété dans deux conférences
-différentes. De plus, lord Palmerston pressé sur le besoin d'en finir
-et sur la nécessité dans laquelle étaient la France et la Belgique
-d'avoir à faire connaître à l'ouverture des Chambres une résolution
-prise, et pour le moins un commencement d'exécution, s'est vu
-forcé d'avouer que le gouvernement britannique éprouvait presque un
-besoin contraire, et que, pour lui, un délai de quelques semaines
-serait avantageux. Voici l'explication qu'il en a donnée. Le parlement
-actuel est prorogé au 11 décembre. L'intention du gouvernement est de
-le dissoudre. Il regarderait comme un inconvénient de le réunir
-encore, et cependant si les mesures coercitives étaient immédiatement
-employées contre la Hollande, comme elles ne seraient point des actes
-formels de guerre, on se dispenserait de convoquer le parlement. Mais
-si le roi de Hollande faisait alors lui-même une déclaration positive
-de guerre, il y aurait nécessité, d'après la constitution, soit de
-réunir le parlement actuel, soit de le dissoudre et d'en convoquer un
-nouveau. Dans le premier cas, il faudra s'attendre à une opposition
-très animée et on a lieu de croire que ce serait surtout avec cette
-espérance que le roi de Hollande se porterait à la déclaration dont il
-s'agit. Dans le second cas, et si la dissolution était prononcée, il
-faut savoir que l'enregistrement des électeurs, d'après la loi
-nouvelle, n'est pas encore assez avancé, pour qu'on n'eût point à
-craindre, dans une élection immédiate, des choix d'autant plus
-dangereux, qu'ils seraient faits par des hommes que l'application du
-bill de réforme doit priver du droit d'élire et qui en useraient pour
-la dernière fois.
-
-»C'était là une particularité dans la situation du cabinet
-britannique, qu'il fallait bien reconnaître. Il m'était plus facile de
-combattre les craintes qu'on avait témoignées sur la stabilité de
-notre ministère, et je pouvais partir de l'estime qu'on lui accordait
-pour établir combien il serait utile à la politique des deux cabinets
-d'aider le nôtre dans sa position. J'insiste donc vivement pour
-que les ouvertures qui ont été faites ici, et que lord Granville vous
-a confirmées, obtiennent un prompt et plein effet. Je suis loin d'en
-perdre l'espérance. Les dernières lettres de La Haye, le discours du
-roi de Hollande à l'ouverture des États-généraux, et le langage
-virulent des gazettes qui reçoivent les inspirations du cabinet
-néerlandais, ont été appréciés ici comme d'évidents symptômes d'une
-résistance toujours plus opiniâtre; et, à moins que l'intervention du
-cabinet de Berlin et les lettres dont M. de Dönhoff est porteur, ne
-produisent à La Haye un changement absolu, ce qu'on saura avant deux
-jours, je suis fondé à ne pas croire que le gouvernement britannique
-veuille reculer sur ses propres propositions, et j'accepte volontiers
-comme une preuve de sa persévérance, le consentement formel qu'il
-vient de donner à la jonction de nos vaisseaux aux siens dans la rade
-de Spithead...»
-
- [14] Les esprits étaient vivement surexcités en Angleterre par la
- question de l'esclavage des noirs. On sait qu'il allait être
- aboli en 1834. Dès 1832, le gouvernement s'acheminait vers cette
- solution et on discutait au parlement une série de mesures pour
- réglementer le sort des esclaves aux colonies (ordre du conseil
- du 2 novembre). L'émotion soulevée par ces discussions suscita
- aux colonies des troubles assez sérieux. A la Jamaïque
- l'insurrection de 1831 fut terrible. A la Trinité et à
- Sainte-Lucie les colons refusèrent de se soumettre aux ordres de
- la métropole. A Maurice le procureur général ayant publié un
- pamphlet en faveur de la liberté des noirs, provoqua une émeute
- de la part des colons.
-
- «Le 19 octobre, huit heures du soir.
-
-»Nous avons reçu très tard aujourd'hui un avertissement de lord
-Palmerston pour nous réunir en conférence. Cette réunion a eu lieu à
-la demande du plénipotentiaire hollandais qui avait adressé un paquet
-cacheté à la conférence. Lord Palmerston n'a pu s'y refuser, comme
-nous en étions convenus, puisqu'elle n'était pas provoquée par un des
-trois plénipotentiaires, et qu'il s'agissait d'ailleurs d'entendre des
-explications venant de Hollande et qui pouvaient être d'un haut
-intérêt.
-
-»Le paquet du baron de Zuylen ouvert, on nous a donné lecture d'un
-long factum dans lequel on cherche à réfuter le soixante-neuvième et
-le soixante-dixième protocoles. Il est à remarquer que ce dernier
-n'avait point été communiqué au plénipotentiaire hollandais. Du
-reste, ce long morceau de polémique est sans valeur; il ne devait
-avoir et n'a eu aucune influence sur la conférence; c'est évidemment
-une pièce qu'on veut produire devant les États-généraux de Hollande.
-Nous l'avons considéré ainsi, et nous nous sommes séparés sans prendre
-aucune délibération...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 18 octobre 1832
-
- »Mon prince,
-
-»Votre lettre a confirmé les espérances que m'avaient données et la
-dépêche de M. de Mareuil, et la conversation de lord Granville. Nous
-attendons ici avec une grande impatience votre courrier de demain, et
-nous nous préparons à tout événement. La situation politique du
-ministère est beaucoup meilleure que nous n'eussions osé l'espérer en
-débutant. Après beaucoup de criailleries, on finit par revenir au vrai
-et par se demander à quoi bon tant de tumulte. La disposition générale
-des esprits, sans être encore bienveillante, devient attentive; le
-propos le plus habituel maintenant est de dire: «Il faut voir ce que
-fera ce ministère». Notre sort dépend donc de plus en plus de nos
-oeuvres d'ici à la session, et de toutes les oeuvres, la véritable, la
-seule qui préoccupe l'attention publique, c'est l'expédition d'Anvers.
-Sur ce point l'opinion devient chaque jour plus exigeante; ce n'est
-pas la minorité turbulente, c'est la majorité raisonnable qui presse;
-je me réjouis par conséquent de plus en plus du parti que vient de
-prendre le cabinet anglais, car, lors même qu'il se serait décidé
-contre notre expédition, je ne vois pas qu'il eût été possible de
-l'éviter. Si nous la faisons, notre succès à la Chambre est assuré.
-Nous ne négligeons rien pour qu'elle n'entraîne pas trop de
-complications imprévues. Notre flotte est toute prête; elle est
-composée d'officiers qui, pour la plupart, ont servi avec les Anglais.
-Je ne vous cacherai pas que, s'il était possible que les deux flottes
-s'engageassent ensemble à l'embouchure de l'Escaut, et qu'il y eût
-quelques coups de canon tirés simultanément sur les Anglais et les
-Français, cela serait ici du meilleur effet: l'alliance serait de plus
-en plus populaire et nous en aurions plus de liberté pour agir
-conformément aux désirs du cabinet anglais.
-
-»Je finis, mon prince, en mettant encore une fois tous nos intérêts
-dans vos mains: vous savoir à Londres est tout mon espoir et toute ma
-tranquilité...»
-
- «Le 19 octobre, dix heures du matin.
-
-»... Je reçois à l'instant votre dépêche du 16 et j'y réponds par
-estafette, sans attendre une minute afin de vous mettre à portée de
-donner toutes les explications qui vous seront demandées.
-
-»L'armée française réunie sur la frontière du nord est forte de
-quarante-huit mille hommes. Dix-huit mille environ sont destinés à
-faire le siège d'Anvers; trente mille à prendre position sur les
-routes de Berg-op-Zoom et de Bréda, en dedans des limites du
-territoire belge, afin de couvrir le siège.
-
-»Les postes français relèveront les postes belges dans toute l'étendue
-du cercle d'opérations militaires.
-
-»Nous demandons au roi des Belges de réunir son armée en arrière de
-Turnhout, afin qu'elle menace le flanc de l'armée hollandaise, si
-celle-ci se portait contre notre armée d'observation, de même que
-notre armée d'observation menacerait le flanc de l'armée hollandaise,
-si elle se portait contre l'armée belge en dedans des limites du
-territoire belge.
-
-»Quant à la facilité de prendre la citadelle, le maréchal Gérard pense
-qu'elle ne peut tenir plus de dix jours. Il a pris à cet égard toutes
-les informations désirables. Tout est prêt. Il n'y a pas, sur ce
-point, la moindre inquiétude à avoir...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 22 octobre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-J'ai reçu toutes les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
-m'adresser jusqu'au 20 octobre inclusivement; je conçois parfaitement
-les impatiences du gouvernement du roi en ce moment difficile, et vous
-avez pu voir que je partageais son désir d'arriver au terme de nos
-trop longues incertitudes sur la question belge. Il ne faut cependant
-attribuer les hésitations du ministère anglais qu'à la gravité de
-l'affaire. Lord Grey et lord Palmerston voulaient réunir le plus grand
-nombre possible de membres du cabinet, et obtenir à l'unanimité une
-décision que les circonstances rendent de la plus haute importance.
-J'ai besoin d'appuyer sur cette considération parce que je dois à ces
-deux ministres de déclarer qu'il est impossible d'apporter des
-dispositions plus favorables pour nous que celles qu'ils n'ont pas
-cessé de me témoigner. Vous en trouverez la preuve, monsieur le duc,
-dans la convention que je viens de signer avec lord Palmerston et que
-j'ai l'honneur de vous transmettre: elle remplira, j'espère, les
-intentions du gouvernement du roi.
-
-»Il est minuit, je n'ai pas le temps de développer les différents
-articles de cette convention, je ne puis que vous dire qu'il était
-impossible d'en obtenir davantage.
-
-»Il est absolument nécessaire que les ratifications partent de Paris
-le jeudi 25 au soir, afin d'être à Londres le 27 dans la journée. Je
-n'ai pas besoin de vous engager au plus profond secret de cette
-convention. Nous désirons qu'elle ne soit publiée qu'après avoir été
-communiquée aux plénipotentiaires des trois puissances à la
-conférence, ce qui aura lieu le lendemain de l'échange des
-ratifications.
-
-»Vous penserez sans doute qu'il est concevable de prévenir les consuls
-du roi, pour que les intérêts français ne soient pas compromis...»
-
-Ainsi que l'annonçait cette dépêche, j'avais signé, le 22 octobre au
-soir, avec l'Angleterre la convention tant désirée par le gouvernement
-français, et par laquelle il était décidé, sur l'invitation du roi des
-Belges, que les deux puissances procéderaient à l'exécution du traité
-du 15 novembre, conformément à leurs engagements; que l'évacuation
-territoriale formerait un commencement d'exécution; que les
-gouvernements de Hollande et de Belgique seraient requis d'opérer
-réciproquement cette évacuation pour le 12 novembre; que la force
-serait employée contre celui de ces gouvernements qui n'aurait pas
-donné son consentement pour le 2 novembre; qu'en cas de refus de la
-Hollande, l'embargo serait mis sur les vaisseaux hollandais, et que le
-15 novembre une armée française entrerait en Belgique pour faire le
-siège de la citadelle d'Anvers. L'inquiétude était grande à Paris, et
-toutes les lettres qu'on m'écrivait, montraient avec quelle impatience
-on attendait le résultat que je venais enfin d'obtenir. Cette
-impatience était parfois gênante pour moi; aussi, j'écrivis à cette
-époque à la princesse de Vaudémont une lettre dont je veux citer
-quelques passages.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.
-
- »Londres, le 25 octobre 1832
-
-»... Le marquis de Lansdowne[15] part aujourd'hui pour Paris; il
-donnera du courage à notre ministère qui s'effraye un peu aisément. En
-tout, on a toujours, et pour toutes choses, l'air trop pressé. Cela
-ôte la sécurité à ceux qui regardent. J'ai été huit jours ici, et j'ai
-obtenu tout ce qu'ils désiraient et qui avait été bien préparé par
-Durant. Je reçois de _Mademoiselle_ avant le huitième jour de mon
-séjour à Londres une lettre d'impatience. Vous souvenez-vous quand ils
-croyaient que les Belges allaient entrer en Hollande, et cela c'est il
-y a trois mois?--Je leur disais que le ministère Broglie finirait par
-s'arranger; ils ne voulaient pas me croire. Eh bien! il est établi, et
-il restera pour du temps, s'il ne fait pas de sots procès comme celui
-de M. Berryer [16]. Les voilà munis pour se présenter à la
-Chambre, puisqu'ils ont l'autorisation de marcher sur Anvers. Ce qu'il
-faut à présent qu'ils fassent, c'est à tout prix de se rapprocher de
-la Prusse qui est bien disposée. Cela fait, le reste ira sur des
-roulettes.»
-
-Aussitôt après la signature de la convention du 22 octobre et en
-attendant les ratifications qui ne vinrent de Paris que le 27, je pris
-avec lord Palmerston tous les arrangements pour son exécution. Aussi,
-à l'instant même de l'échange des ratifications, la convention
-ratifiée fut transmise aux plénipotentiaires des trois cours
-accompagnée d'une note simple et laconique pour éviter autant que
-possible une demande d'explication de leur part. Un bateau à vapeur
-préparé à cet effet partit immédiatement pour Rotterdam, portant la
-communication qui devait être faite à la Haye par les chargés
-d'affaires de France et d'Angleterre au gouvernement des Pays-Bas et
-qui, en se référant à la convention, était courte et péremptoire.
-Enfin, on expédia également un courrier à Bruxelles, qui portait au
-gouvernement belge une note presque identique à celle destinée au
-gouvernement hollandais. Nous avions voulu témoigner par là notre
-impartialité et d'ailleurs exiger de la part des Belges, la remise de
-Venloo et des portions de territoire qu'ils possédaient encore
-indûment et qui devaient être restituées au roi des Pays-Bas, le jour
-où il accepterait le traité du 15 novembre. Nous aurions bien voulu
-tirer parti de la restitution exigée des Belges, pour détacher le
-gouvernement prussien des cabinets d'Autriche et de Russie. Dans ce
-but, nous proposâmes de faire occuper par ses troupes, la place de
-Venloo et les territoires dans le Limbourg et le Luxembourg que le
-traité du 15 novembre attribuait à la Hollande, avec l'engagement
-de les garder jusqu'à l'acquiescement du roi au traité et de ne les
-restituer à celui-ci qu'après l'exécution de sa part des conditions du
-traité. Cette proposition donna lieu à une négociation particulière et
-assez compliquée avec le cabinet de Berlin, qui avait d'abord semblé
-disposé à l'accepter, mais qui, en définitive, n'osa pas paraître
-s'associer aux mesures coercitives prises par les deux puissances
-maritimes et qui refusa[17]. Il en résulta que les Belges gardèrent
-les territoires qu'on avait réclamés d'eux, ce qui rendit leur
-position vis-à-vis de la Hollande encore plus favorable.
-
-Reprenons la suite des dépêches et lettres.
-
- [15] Le marquis de Lansdowne était président du conseil dans le
- cabinet anglais. Il allait à Paris pour négocier des changements
- à apporter dans le tarif des douanes.
-
- [16] Le ministère avait ordonné l'arrestation de MM. Berryer, de
- Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James comme prévenus
- de complicité avec la duchesse de Berry (7 juin). Les trois
- derniers ne tardèrent pas à être mis en liberté, aucune indice
- n'ayant pu être relevé contre eux. Quant à M. Berryer, il fut
- jugé le 16 octobre par la Cour d'assises de Blois. Le procès
- était si mal engagé que le ministère public dut abandonner la
- poursuite, et l'accusé bénéficia d'un acquittement qui devint un
- triomphe.
-
- [17] Voir page 15.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 26 octobre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Lord Palmerston avait convoqué ce matin la conférence à la demande de
-M. de Bülow[18] qui annonçait avoir une communication à nous faire.
-Cette communication était un projet de traité envoyé par le cabinet de
-La Haye. Lord Palmerston et moi avons tout de suite déclaré que
-les formes strictes que nous avions adoptées jusqu'à présent, ne nous
-permettaient pas d'écouter les propositions venant par un autre
-intermédiaire que par le plénipotentiaire reconnu de la cour qui nous
-les faisait; que si M. de Zuylen avait quelque chose à nous
-communiquer de la part de sa cour, nous étions prêts à l'entendre,
-mais que nous ne pouvions admettre la demande de M. de Bülow.--M. de
-Bülow n'a pas insisté. Nous avons ainsi éludé toute explication. Il
-n'a pas même été donné lecture du projet de traité. La clause
-principale de ce projet est la reconnaissance de la libre navigation
-de l'Escaut, avec la réserve d'imposer des droits de trois shillings
-par tonneau au lieu d'un shelling consenti par le roi Léopold et par
-la Prusse. J'espère que nos ratifications seront arrivées avant que M.
-de Zuylen nous soumette directement le projet de sa cour, qui
-aujourd'hui n'aurait pas eu grande faveur dans la conférence. Nous
-sommes tous tombés d'accord que la réunion de ce matin ne serait pas
-regardée comme une conférence tenue au Foreign Office...»
-
- [18] Une dernière tentative avait été faite par la Prusse pour
- prévenir une rupture. Le cabinet de Berlin avait transmis à La
- Haye un état des concessions exigées par la conférence. Le 23
- octobre, le ministre des affaires étrangères de Hollande annonça
- aux envoyés de Russie, de Prusse et d'Autriche que le roi
- adhérait à ce plan, sauf quelques modifications. Le traité fut
- aussitôt à Londres. On a vu quel accueil il avait trouvé près la
- conférence. Quelques jours plus tard, le 9 novembre, le ministre
- de Hollande à Londres le communiqua à lord Grey qui répondit que
- ce traité ne levait point toutes les difficultés, que d'ailleurs
- il venait trop tard, et que l'évacuation d'Anvers était désormais
- le préliminaire indispensable de toute négociation nouvelle.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND
-
- «Paris, le 25 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Votre courrier est arrivé hier vers cinq heures de l'après-midi. J'ai
-sur-le-champ porté au roi la convention: hier soir nous avons eu
-conseil. On a passé la nuit pour préparer les ratifications; le
-courrier va partir et vous le recevrez demain de bonne heure dans la
-journée.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle joie cette nouvelle a été
-reçue. Je ne vous parlerai pas non plus de notre reconnaissance pour
-un tel succès. Il fallait être vous pour y réussir; vous n'aurez
-jamais rendu à votre pays un plus signalé service.
-
-»Permettez-moi maintenant de vous adresser une ou deux questions sur
-le mode d'exécution de ce traité.
-
-»Le roi des Belges est sommé en même temps que le roi des Pays-Bas
-d'évacuer la portion de territoire qui ne lui appartient pas, aux
-termes des vingt-quatre articles.
-
-»Si le roi de Hollande refuse d'évacuer le 2 novembre, le roi des
-Belges sera-t-il tenu de le faire? Et dans ce cas, à qui remettrait-il
-Venloo et les autres portions du Limbourg?
-
-»Il est impossible de se figurer que ce soit au roi de Hollande.
-
-»Si le roi des Pays-Bas accepte la proposition, s'il consent à évacuer
-le territoire belge, le roi des Belges devra-t-il remettre au roi de
-Hollande le territoire occupé maintenant par les Belges, avant que le
-roi de Hollande ait accepté le surplus des vingt-quatre articles,
-tandis qu'il contestera encore sur l'Escaut, sur le syndicat[19], sur
-la navigation des eaux intermédiaires? Cela serait-il prudent?
-
-»Je vous fais ces questions afin que nous soyons bien fixés sur la
-direction que nous devons donner au roi des Belges. Vous savez de
-reste que son peuple n'est pas des plus raisonnable, et sitôt
-qu'il va se sentir en confiance, il va nous susciter mille embarras
-d'exécution.
-
-»Soyez assez bon pour me dire quelle est l'idée que vous vous faites
-de la solution de ces questions. Au reste, j'espère avoir de vous une
-lettre aujourd'hui même, qui peut-être résoudra tous nos doutes.
-
-»Agréez...»
-
- [19] Cette question du syndicat était difficile et demande
- quelques éclaircissements.
-
- Une loi du 27 décembre 1822 avait créé pour le royaume des
- Pays-Bas un syndicat d'amortissement en remplacement du syndicat
- des Pays-Bas et de la caisse d'amortissement. Ce syndicat
- d'amortissement avait été doté de 250 millions de florins. Or, par
- suite de défaut ou d'irrégularité de comptabilité, il se trouvait
- qu'il était en 1832 impossible de juger de l'emploi de ce crédit,
- d'où impossibilité de déterminer exactement le montant de la dette
- des Pays-Bas; c'est sur ce thème que les plénipotentiaires belges
- et hollandais discutèrent à perte de vue. Le traité des
- vingt-quatre articles avait fixé le partage de la dette, mais le
- roi des Pays-Bas avait refusé d'admettre les chiffres de la
- conférence.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 27 octobre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai reçu ce matin les ratifications de la convention du 22 octobre
-que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser avec votre dépêche numéro
-77. Je vois avec plaisir que cette convention a rempli les intentions
-du gouvernement du roi, et je vous le répète, je suis convaincu qu'il
-appréciera chaque jour davantage ses conséquences importantes. Nous
-venons de faire l'échange des ratifications avec lord Palmerston; je
-vous enverrai celles de l'Angleterre par le prochain portefeuille.
-
-»Nous avons transmis la convention ratifiée aux plénipotentiaires des
-trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, avec la note dont je
-joins une copie.
-
-»Un bateau à vapeur part dans une heure pour Rotterdam; il porte la
-note numéro 2 aux chargés d'affaires de France et d'Angleterre à La
-Haye, et un courrier, qui part également ce soir, portera à Bruxelles
-la note numéro 3.
-
-»Quant aux explications que vous me demandez, monsieur le duc, sur la
-clause de la convention relative à la remise de Venloo par les Belges,
-je puis vous dire que nous n'avons jamais eu l'intention de faire
-livrer Venloo au roi des Pays-Bas, avant la complète exécution du
-traité du 15 novembre. La sommation sera faite aux Belges comme
-témoignage de notre impartialité, mais voici le parti que nous avons
-pris au sujet de cette ville. Nous devons demain, lord Palmerston et
-moi, proposer au baron de Bülow de faire remettre Venloo par les
-Belges à Sa Majesté le roi de Prusse, sous la condition que ce
-souverain s'engagera à ne la restituer au roi des Pays-Bas, que
-lorsque celui-ci aura rempli toutes les stipulations du traité du 15
-novembre. Je vous ferai connaître l'issue de cette proposition que
-j'ai adoptée parce que je savais qu'elle entrait complètement dans les
-vues du roi...»
-
-
-LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Neuilly, le 25 octobre 1832.
-
- »Mon cher prince,
-
-»En signant le document important que vous venez de nous adresser, je
-veux vous féliciter de l'avoir obtenu. C'est un des plus grands
-services qu'il fût possible de me rendre, et un des plus grands
-avantages qu'on peut assurer à la France, puisque c'est l'honorable
-gage de la paix générale. Je n'ai que le temps de vous réitérer
-l'expression de tous les sentiments que vous me connaissez depuis
-longtemps pour vous.»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Neuilly, le 25 octobre 1832.
-
-»Je reçois à l'instant votre excellente lettre du 23 et je m'empresse,
-mon cher prince, de vous en remercier, et d'autant plus que vous
-m'avez tirée d'une véritable inquiétude et d'un grand tourment, car
-c'est vous qui m'avez appris que la grande affaire était terminée et
-que la convention était signée. Il paraît que le secret avait été si
-fortement recommandé que notre cher roi s'était cru obligé de n'en
-rien dire ni à sa femme ni à sa soeur, ce qu'il avait exigé de M. de
-Broglie, et ce que, je certifie, il a bien tenu. Je suis arrivée chez
-lui triomphante, avec votre précieuse lettre et alors il s'est mis à
-rire et m'a répondu: «Ce n'est pas moi qui l'ai dit.» Je vous en
-remercie de tout mon coeur, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il
-n'y aura pas d'indiscrétion faite par moi, quoique, je vous avoue, je
-ne comprends pas trop pourquoi le secret. Enfin, c'est égal, cela ne
-me regarde pas; mais ce que je sais, c'est que vous m'avez fait un
-grand bien en me donnant cette bonne et grande nouvelle et que c'est
-de bien bon coeur que je m'en félicite avec vous. Vous avez coupé le
-noeud gordien, comme je vous le demandais. C'est un bien grand
-événement qui assure la prospérité de notre chère France et du règne
-de notre bien-aimé roi. Tout ira bien maintenant, j'espère. Notre cher
-roi me charge de vous dire combien il est satisfait de la bonne
-réussite de vos efforts; qu'il espère et qu'il compte que vous
-achèverez aussi heureusement la grande oeuvre qu'il dit que vous seul
-pouviez faire...»
-
-
-M. GUIZOT AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 26 octobre 1832.
-
-»Je savais d'avance, mon prince, que vous feriez l'impossible: c'est
-votre usage. J'espère que nous accomplirons ce que vous avez fait.
-Nous voilà avec une dot: on nous épousera. Certainement, il faut
-ménager les préventions du pays où vous êtes, et ne pas mettre le
-cabinet britannique aux prises avec l'instinct britannique. Nous
-sommes exactement dans la même situation; nous avons nos préjugés qui
-sont puissants, nos ignorances qui sont infinies. Nous demandons qu'on
-ménage aussi tout cela. Dites-nous ce qu'il faut, et dites ce qu'il
-nous faut. Nous réussirons ici et à Londres, Dieu et vous aidant...
-
-»Rien n'est jamais fini en ce monde; et après ce que vous venez de
-faire, nous vous demanderons probablement de faire beaucoup encore.
-Nous avons besoin d'aller chercher de la raison partout, car nous n'en
-avons pas assez sous la main. Vous nous en fournirez toujours,
-n'est-ce pas?
-
-»J'ai proposé au roi de rétablir la classe des sciences morales et
-politiques de l'Institut[20]. Cela est ici d'un bon effet, et j'ai eu
-la bonne fortune de rencontrer là votre nom. Je regrette bien que vous
-ne soyez pas ici pour les élections qui vont se faire; mais, quelle
-que soit l'importance des académies, ce que vous faites à Londres vaut
-mieux...»
-
- [20] Voir le rapport de M. Guizot au roi (_Journal des Débats_ du
- 28 octobre). La classe des sciences morales et politiques créée
- le 3 brumaire an IV par une loi de la Convention avait été
- supprimée par arrêté consulaire du 3 pluviôse an XI.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 28 octobre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Je viens de recevoir des deux plénipotentiaires de Russie la lettre
-et la note dont j'ai l'honneur de vous envoyer des copies. Nous
-devions nous attendre à cette démarche de leur, part. Elle n'a fait
-aucune impression sur lord Palmerston, ni sur MM. de Wessenberg et de
-Bülow, et cela leur a paru être une précaution prise par les
-plénipotentiaires russes, qui agissaient d'après d'anciennes
-instructions de leur cour et qui, ayant une fois été blâmés pour avoir
-pris sur eux, voulaient dans cette occasion faire une réserve[21].
-
-»En prenant lecture de la note, vous vous arrêterez sans doute aux
-premiers mots du quatrième paragraphe. MM. de Lieven et Matusiewicz
-n'entendent que suspendre leur participation aux conférences; il ne
-s'agit donc pas de rupture, ni même de froideur envers les deux cours:
-c'est là, à mon avis, le point essentiel auquel nous devons nous
-attacher.
-
-»J'apprends que le comte Pozzo di Borgo, qui doit être arrivé à Paris,
-de retour de Russie, a tenu un très bon langage sur nos affaires à
-Berlin, à Vienne et à Munich. Je vous engage à agir près de lui, dans
-le sens que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer; c'est comme
-cela que je traiterai cette question ici. Je crois même qu'à tout
-prendre, cette absence momentanée des plénipotentiaires russes de
-la conférence, qui d'ailleurs ne se réunit pas depuis longtemps, nous
-sera utile au milieu des mesures d'exécution dans lesquelles nous
-sommes entrés. L'affaire hollando-belge doit être terminée dans vingt
-jours par les moyens d'action qui seront employés. C'est le temps
-nécessaire pour que la réponse à la communication de notre convention
-soit venue de Saint-Pétersbourg; des réunions de la conférence,
-pendant ce temps, étaient devenues inutiles et pouvaient avoir de
-l'inconvénient.
-
-»Je crois que le parti adopté par la Russie dans cette circonstance
-n'aura d'autre effet que d'entretenir, un peu plus peut-être le roi
-des Pays-Bas dans son obstination.
-
-»L'Autriche et la Prusse ne feront que de simples accusés de réception
-aux communications que nous avons dû leur faire, en leur envoyant la
-convention...
-
-»J'ai l'honneur de vous transmettre les ratifications de la
-Grande-Bretagne à la convention du 22 octobre...
-
- [21] Voici cette note, que les plénipotentiaires russes
- adressèrent à M. de Talleyrand et ù lord Palmerston en réponse à
- la communication qui leur avait été faite de la convention du 22
- octobre:
-
- Les soussignés s'acquittent d'un ordre formel de l'empereur, leur
- maître, en faisant la déclaration suivante:
-
- L'adoption des mesures coercitives que la France et la
- Grande-Bretagne ont résolu de prendre contre la Hollande, a fait
- échoir le cas où les plénipotentiaires de Russie, en vertu des
- instructions dont ils sont munis et dont les plénipotentiaires des
- autres cabinets n'ignorent pas la teneur, se trouvent dans la
- nécessité de se retirer des conférences.
-
- Ils rendront compte immédiatement à leur cour des circonstances
- graves qui, en altérant le caractère de la médiation pacifique à
- laquelle ils ont été appelés à prendre part, ne leur permettent
- plus de s'associer aux travaux de leurs collègues.
-
- En suspendant leur participation aux conférences, les
- plénipotentiaires de Russie sont dans l'attente des déterminations
- ultérieures de leur cour, motivées par la gravité des circonstances
- qui ont rendu nécessaire la déclaration dont ils s'acquittent.
-
- LIEVEN. MATUSIEWICZ.
-
- «Le 30 octobre 1832.
-
-»Je viens d'être prévenu par lord Palmerston que des ordres partaient
-ce soir même pour l'amiral Malcolm à Portsmouth, par lesquels il lui
-était enjoint d'expédier demain trois frégates anglaises qui iront
-croiser la première à Texel, la seconde à l'embouchure de la Meuse et
-la troisième à l'embouchure de l'Escaut. Ces frégates devront engager
-tous les bâtiments de commerce anglais qui pourraient se présenter
-pour entrer dans les ports hollandais, à ne point s'y rendre. Elles
-ont ordre de ne pas commencer les hostilités et de ne gêner en aucune
-manière le commerce hollandais, mais de se défendre si elles étaient
-attaquées par des vaisseaux de guerre hollandais.
-
-»Lord Palmerston, en me donnant cette information, m'a demandé de
-faire une démarche semblable près de l'amiral français qui commande
-notre escadre à Spithead. Je n'ai pas balancé à adresser des
-instructions dans ce sens à M. Ducrest de Villeneuve[22], en lui
-annonçant que j'en rendais immédiatement compte au gouvernement du
-roi. Je l'ai invité, en conséquence, à expédier demain de concert avec
-l'amiral Malcolm, trois frégates françaises qui seront chargées de la
-même mission sur les mêmes points que les frégates anglaises, et qui
-agiront envers les bâtiments de commerce français, de la même manière
-que ces dernières envers les bâtiments de commerce anglais.
-
-»Je suppose, monsieur le duc, que Sa Majesté approuvera le parti que
-j'ai pris: le temps ne me permettant pas d'attendre des ordres venus
-de Paris, j'ai dû agir sous ma propre responsabilité.»
-
- [22] Alexandre-Louis Ducrest de Villeneuve, né en 1777, engagé à
- quatorze ans comme novice, était capitaine de vaisseau en 1814.
- En 1830, il était contre-amiral et major de la flotte à Toulon.
- Il commanda en 1832 l'escadre envoyée dans l'Escaut. En 1834 il
- fut nommé préfet maritime à Lorient, prit sa retraite en 1838 et
- mourut en 1852.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 29 octobre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Vous avez fait des merveilles; le traité, je vous l'ai dit, nous a
-paru pleinement satisfaisant. Nous sommes également très contents de
-la marche que vous avez suivie dans l'exécution. Le seul point que
-nous recommandons très instamment à votre habileté, c'est de faire en
-sorte que le roi des Belges ne soit pas pressé d'évacuer
-matériellement Venloo, avant que nos troupes soient arrivées à Anvers.
-Il pourrait y avoir difficulté, tapage dans les Chambres belges et
-complication dans nos opérations. C'est une affaire d'un jour ou deux,
-et il ne faudrait pas pour cela risquer de faire faire aux Belges
-quelque grosse sottise. Si les Prussiens n'acceptent pas notre
-proposition, il ne peut pas y avoir de difficulté à retarder de deux
-ou trois jours, non pas l'engagement d'évacuer Venloo, mais
-l'évacuation _matérielle_ de la place. Je ne sais pas même en pareil
-cas, si vous jugeriez convenable que l'évacuation ait lieu, car à qui
-remettre la place? Si les Prussiens acceptent, il faudra tâcher qu'ils
-ne se présentent que le 15 ou le 16 novembre; j'y ferai de mon côté
-mes efforts avec M. de Werther.
-
-»Nos affaires ministérielles vont assez bien, autant qu'il est permis
-d'en juger en ce moment, où le nombre des députés arrivés n'est pas
-grand encore. Si notre entreprise réussit, et j'en ai très bon espoir,
-ce sera grâce à vous. Quant à moi, je mets encore plus de prix aux
-sentiments que vous me témoignez qu'à l'avantage qui en résulte pour
-mon pays...»
-
-
-L'AMIRAL DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 2 novembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»En faisant partir nos vaisseaux de Cherbourg j'ai donné ordre au
-contre-amiral Ducrest de Villeneuve de vous rendre compte de son
-arrivée, et, de plus, de se conformer à toutes les directions que vous
-croiriez devoir lui donner.
-
-»Il m'a paru tout naturel que ces directions vinssent de Londres
-sans l'intermédiaire de Paris. Le temps est précieux et il ne faut pas
-le perdre en détours inutiles. Vous, mon prince, qui l'avez si
-utilement employé dans cette circonstance, vous en jugerez comme moi.
-
-»Nos dissidents s'humanisent un peu; cependant, il serait hasardeux de
-dire que tous se rangeront. Dupin est arrivé et a vu le roi hier. Il
-dit qu'il ne fera pas d'opposition et qu'il s'asseoira _neutre_ au
-fauteuil de la présidence. Comme membre obligé de la commission de
-l'adresse, il aura quelque influence. L'opposition se propose d'y
-mettre un mot significatif au sujet de la _quasi légitimité_.
-
-»Nous pensons que le 4 ou le 5, nous aurons la réponse de La Haye,
-peut-être par Londres. Vous pourriez nous la faire donner par le
-télégraphe de Calais.--La _Melpomène_ et la _Créole_ partent pour
-Spithead...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 3 novembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai reçu ce matin une dépêche de M. le comte de Latour-Maubourg qui
-me fait part d'un embarras dans lequel l'a placé une demande de M. le
-général Goblet. Ce dernier en recevant la réquisition faite par suite
-de la convention du 22 octobre, pour la remise par le gouvernement
-belge de Venloo, des territoires du Limbourg et du Luxembourg, aurait
-exigé une déclaration officielle, tendant à garantir qu'en aucun cas
-la ville de Venloo et les territoires destinés à revenir à la
-Hollande, ne seraient occupés par des troupes étrangères, avant que la
-citadelle fût remise aux Belges.
-
-»Vous avez vu par la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous adresser
-une copie avant-hier que j'avais autorisé M. de Latour-Maubourg en
-remettant la réquisition au général Goblet, à lui annoncer
-confidentiellement que la remise des territoires ne se ferait dans
-aucun cas entre les mains des Hollandais et qu'on s'occupait ici
-d'arranger cette affaire de la manière la plus tranquillisante pour
-les Belges.
-
-»Il me semble que cette communication était plus que suffisante pour
-calmer les inquiétudes du gouvernement belge au moment où la France et
-l'Angleterre soutiennent avec tant de vigueur les intérêts de la
-Belgique. Je redoutais, je pense, avec raison, les publications
-indiscrètes auxquelles le ministère belge ne s'est jamais refusé. Les
-articles des journaux de Bruxelles nous ont déjà causé trop d'embarras
-pour ne pas nous tenir sur nos gardes.
-
-»La réclamation officielle que réclame le général Goblet produirait un
-très mauvais effet dans les cabinets, j'en suis convaincu. Si, comme
-me l'écrit M. de Latour-Maubourg, sir Robert Adair s'est cru autorisé
-à donner cette déclaration, je ne puis m'expliquer comment la
-publicité immédiate de tous les actes remis au cabinet de Bruxelles ne
-l'aurait pas arrêté.
-
-»Il est beaucoup plus important pour nous en ce moment de rassurer les
-puissances par nos démarches que de satisfaire aux puériles
-susceptibilités des Belges. Je crois donc que la déclaration demandée
-par le général Goblet, qui, dans toutes les circonstances, s'est
-montré difficultueux, devrait être nettement refusée par M. de
-Latour-Maubourg; c'est dans ce sens que je m'en expliquerai avec lord
-Palmerston, à ma première entrevue avec lui; il est à la campagne
-jusqu'après-demain, mais je le verrai aussitôt qu'il sera
-revenu[23]...»
-
- [23] En même temps que cette dépêche, M. de Talleyrand écrivait
- au duc de Broglie la lettre particulière suivante:
-
- 3 novembre.
-
- Je vous écris aujourd'hui pour que vous sachiez bien, dans vos
- rapports avec le général Goblet, à qui vous avez affaire. Le
- général Goblet est un orangiste; il fait ce qu'il peut pour plaire
- aux hommes du mouvement en Belgique et pour exciter à de fausses
- mesures, compliquer ainsi les questions et laisser par là une porte
- entr'ouverte au parti orangiste. J'ai été dans le cas de le juger
- ici, où ses arrogantes difficultés n'ont pas cessé de nous gêner.
- Il joue à peu près à Bruxelles le rôle de nos carlistes qui se font
- républicains. Dans ma correspondance avec Sébastiani, je l'ai
- plusieurs fois averti qu'il ne devait pas mettre là sa confiance...
-
- «Le 5 novembre.
-
-»J'ai reçu il y a une heure la réponse faite par le roi des Pays-Bas à
-la communication qui avait été faite par les chargés d'affaires de
-France et d'Angleterre[24]; j'ai l'honneur de vous en envoyer une
-copie quoique je suppose qu'elle vous sera parvenue directement de La
-Haye. Cette réponse est un refus rédigé dans des termes assez
-adoucis...»
-
- [24] Le cabinet hollandais refusa de se soumettre aux injonctions
- de la convention du 22 octobre. Il déclara que l'évacuation de la
- Belgique par ses troupes avant l'échange des ratifications du
- traité du 15 novembre serait contraire au sens des négociations,
- et que d'ailleurs le devoir absolu de la Hollande était de ne pas
- se dessaisir, en abandonnant Anvers, du gage qui devait lui
- servir à obtenir des conditions équitables de séparation.
-
-
-LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Foreign Office, 6 novembre 1832.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je vous envoie _très confidentiellement_ une copie de la lettre que
-j'ai écrite aujourd'hui à l'Amirauté pour guider ce département
-quant aux instructions qu'il doit donner à l'amiral Malcolm; j'en ai
-envoyé copie ce soir à Granville pour qu'il la communique à votre
-gouvernement, afin qu'ils puissent juger combien ils trouveront
-convenable de donner des instructions semblables à l'amiral
-Villeneuve. Il serait cependant utile que vous portassiez ces
-instructions confidentiellement à la connaissance de votre amiral,
-parce qu'il devrait savoir quels sont les ordres qui ont été donnés à
-son collègue.
-
- »Tout à vous.»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.
-
- «Londres, le 7 novembre 1832.
-
-»La déclaration des Russes n'a de valeur que par le bavardage qu'elle
-occasionne. Le fait est que M. de Lieven ne voulait pas la faire et
-que c'est Matusiewicz qui l'a décidé à la faire. Il ne faut pas
-regarder cela comme une affaire. On fait beaucoup parler Pozzo. Chacun
-se sert de son langage, suivant son intérêt. M. de Lieven a été
-jusqu'à dire que dans l'état où étaient les affaires, nous ne pouvions
-pas faire autre chose qu'une convention renfermant des conditions
-finales, et que les termes dans lesquelles la nôtre était conçue lui
-paraissaient fort convenables.--La date de ma lettre me fait croire
-que nous arriverons au 15 sans coup férir. Ce qui se passera après est
-hors de ma direction; c'est aux hommes qui conduisent la guerre à
-prendre toutes leurs précautions. Politiquement les choses sont bien
-placées; voilà tout ce dont j'étais chargé, et ce dont j'étais chargé,
-je l'ai fait. On m'a dit à mon départ de Paris: «c'est essentiel
-pour avoir la majorité»; la chose est faite; à présent, aura-t-on la
-majorité?
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 8 novembre 1832.
-
- Mon prince,
-
-»Je vous écris deux lignes pour vous dire que je ne puis vous en
-écrire davantage. Voici l'heure du courrier; je n'ai pu rentrer de
-meilleure heure. Vous en comprendrez facilement le motif lorsque vous
-saurez que madame la duchesse de Berry vient d'être arrêtée hier à
-Nantes. Nous avons passé la matinée à pourvoir aux mesures nécessaires
-pour sa sûreté. Ceci nous assure une majorité grande et infaillible.
-
- »Agréez...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 9 novembre 1832.
-
-»Assurément, mon cher prince: je suis _très contente de vous_, de vos
-oeuvres et de votre lettre du premier de ce mois dont je vous remercie
-de tout mon coeur. J'allais le faire hier lorsque la grande nouvelle
-de l'arrestation de madame la duchesse de Berry est arrivée. C'est à
-Nantes qu'elle a été prise; c'est un événement bien important et je
-suis persuadée que vous approuverez l'article qui l'annonce dans le
-_Moniteur_ de ce matin, et la résolution prise à cet égard par notre
-gouvernement. Il me semble qu'il satisfait à tout. Cela s'est passé
-très tranquillement à Nantes. Dès la veille on avait fait des visites
-dans cette maison, ayant eu l'avis qu'elle y était, mais sans
-rien trouver; alors le général et le préfet firent cerner par la
-troupe et la garde nationale toutes les issues d'une masse de maisons
-qui formaient une espèce d'île dans laquelle se trouvait celle où l'on
-croyait, et avec raison, qu'était madame la duchesse de Berry, où le
-préfet avait laissé des gendarmes, qui, en faisant du feu pour se
-chauffer dans la cheminée d'une petite chambre au troisième,
-échauffèrent tellement la plaque, que madame la duchesse de Berry, qui
-se trouvait cachée dans une petite chambre derrière avec M. de
-Mesnard[25], M. de Guibourg et mademoiselle de Kersabiec, étant au
-moment d'être asphyxiée, ne put y tenir et en sortit en se rendant.
-Sans cet extraordinaire incident, il est probable qu'on ne l'aurait
-pas encore découverte. Elle a été sur-le-champ conduite au château de
-Nantes. Voilà tout ce que je sais sur cet important événement jusqu'à
-présent, et que je m'empresse de vous mander.
-
-»Chartres et Nemours partent dimanche pour l'armée; j'espère, et nous
-en avons besoin en ce moment, que cela ne sera pas long et qu'ils nous
-reviendront bientôt avec la grande et belle nouvelle de la reddition
-d'Anvers. Je trouve que la réponse du roi de Hollande, tout en
-refusant, n'annonce pas l'intention de faire une grande résistance.
-Toutes les difficultés s'aplanissent pour notre juste, bonne et belle
-cause, et j'ai de plus en plus la douce et ferme confiance que notre
-cher roi jouira de la récompense de toutes ses peines et de tous
-ses sacrifices en voyant notre chère France tranquille, heureuse et
-prospère...»
-
- [25] Louis-Charles, comte de Mesnard, né en 1769, était en 1789
- capitaine au régiment de Conti. Il émigra, servit dans l'armée de
- Condé et resta en Angleterre jusqu'à la Restauration. Il devint
- alors colonel et aide de camp du duc de Berry, puis premier
- écuyer de la duchesse et pair de France (1823). Après la
- révolution de 1830, il accompagna la duchesse de Berry en
- Angleterre, en Italie, la suivit en France, fut arrêté, jugé et
- acquitté. Il quitta la France et mourut en 1842.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 11 novembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»M. le baron de Zuylen, après avoir vainement tenté plusieurs fois de
-renouer une négociation avec lord Palmerston, s'est enfin adressé à
-lord Grey, dans l'espoir, sans doute, d'obtenir quelques concessions
-auxquelles lord Palmerston s'était refusé. Il s'est présenté hier chez
-lord Grey, et lui a remis le projet de traité proposé par le cabinet
-de Berlin dont je vous ai déjà entretenu, et la pièce que j'ai
-l'honneur de vous envoyer en copie[26]. Je joins également une copie
-du projet de traité que je n'ai pu me procurer qu'hier soir.
-
-»Lord Grey après sa conversation avec M. de Zuylen, m'a invité à me
-rendre chez lui pour nous y entendre avec lord Palmerston. Il m'a
-communiqué alors ce dont je viens de vous rendre compte. J'ai pu
-exprimer immédiatement mon opinion sur ces nouvelles propositions du
-cabinet de La Haye, et j'ai dû dire qu'il n'y avait plus de base
-possible de négociation avant la reddition de la citadelle d'Anvers et
-avant un engagement, pris par le roi des Pays-Bas, d'accepter le
-traité du 15 novembre avec les modifications qui pourraient être
-consenties par la Belgique.
-
-»Lord Grey qui partageait mon opinion, a rédigé un projet dans ce
-sens, mais il m'a dit qu'il se croyait cependant obligé de soumettre
-cette question à un conseil de cabinet, et il m'a fixé chez lord
-Palmerston un rendez-vous pour aujourd'hui, à l'issue de ce conseil.
-Je m'y suis rendu; il m'a remis la note ci-jointe qui a été approuvée
-par le conseil, et envoyée à M. le baron de Zuylen comme réponse à sa
-communication d'hier.
-
-»Vous remarquerez, monsieur le duc, que par cette note on se borne à
-réclamer l'évacuation de la citadelle d'Anvers, comme préliminaire
-indispensable à toute négociation nouvelle. Lord Grey m'a dit que dans
-le conseil, on n'avait pas cru convenable d'adopter la seconde
-condition du projet convenu hier entre nous, parce qu'elle ne donnait
-aucune ouverture à des négociations ultérieures, en imposant d'avance
-au gouvernement des Pays-Bas l'obligation d'accepter le traité du 15
-novembre et en soumettant les modifications possibles de ce traité à
-la seule volonté de la Belgique. Il faut observer que la note de lord
-Grey à M. le baron de Zuylen n'est point signée, ce qui lui ôte le
-caractère strictement officiel; elle a paru cependant assez importante
-à M. de Zuylen pour qu'il l'envoyât immédiatement à La Haye par un
-courrier.
-
-»J'ai retrouvé dans cette circonstance comme dans toutes les autres,
-lord Grey et lord Palmerston pleins d'une sincérité et d'une droiture
-au-dessus de tout éloge...»
-
- [26] Voir page 34 et note, la réponse que lord Grey fit à M. de
- Zuylen au sujet de ce projet de traité. La pièce dont il est ici
- question est une note écrite qui développait cette réponse.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.
-
- «Londres, le 13 novembre 1832.
-
-»Je vois arriver le 15 plutôt avec plaisir qu'avec inquiétude; il nous
-tirera de l'incertitude si fatigante dans laquelle nous sommes.
-M. de Zuylen a prodigieusement nui par ses finasseries, ses réserves
-et je pourrais dire, sa mauvaise foi à une affaire que tout le monde
-voulait éclaircir et terminer. Il a pris des voies détournées; il
-s'est lié avec les tories pour faire dire dans les journaux ce qui
-convenait aux ennemis du ministère anglais. Avec M. Falck tout se
-serait arrangé depuis six mois, et le roi de Hollande serait beaucoup
-mieux placé...»
-
- «Le 14 novembre.
-
-»Nous touchons au moment de l'entrée de nos troupes en Belgique; dans
-peu d'heures, elles seront en marche. J'ai fait de mon côté tout ce
-dont on avait besoin; j'espère qu'à Paris, tout a été préparé pour
-l'action; il ne faut faire aucune perte de temps. Plus l'expédition
-sera courte, plus elle sera brillante, et sans inconvénient en Europe.
-L'escadre anglaise est sur les côtes de la Hollande; c'est l'amiral
-Malcolm qui est avec elle.
-
-»Toute démonstration de l'Angleterre nous convient; car c'est par
-notre union avec elle que nous éviterons la guerre, quoi qu'en
-puissent dire les journaux français. Notre convention avec
-l'Angleterre est trop près d'être un traité offensif et défensif pour
-que les plus zélés pour la guerre ne se refroidissent pas.
-
-»Adieu, j'ai bien besoin d'être au courant jour par jour, de la marche
-de notre armée et des mouvements des troupes prussiennes dont parlent
-les journaux[27]...»
-
- [27] Dès l'entrée des troupes françaises en Belgique, la Prusse
- concentra une armée d'observation sur la Meuse, mais elle ne fit
- aucun mouvement offensif.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 16 novembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»On attend avec une très vive impatience des nouvelles de l'armée
-française dont on dit que l'entrée en Belgique a dû avoir lieu
-seulement ce matin. C'est désormais de ce côté que nous devons tourner
-nos regards, et je vous prie de me tenir le plus exactement possible
-au courant de tout ce qui peut offrir de l'intérêt; on cherchera sans
-aucun doute à répandre ici des bruits fâcheux sur notre armée, et il
-est important que je sois toujours en état de les démentir; je
-voudrais même, si cela était possible, être instruit directement par
-le télégraphe de Lille à Calais. Les personnes les mieux disposées
-pour nous, nous témoignent de l'inquiétude; on craint que nous n'ayons
-pas assez de troupes sur la frontière du Nord, et que cela ne
-fournisse au prince d'Orange l'occasion de se précipiter vers le
-centre de la Belgique. Je cherche à calmer ces craintes, mais il est
-essentiel que je puisse toujours contredire les faux bruits qui
-viendraient leur donner de la consistance...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 19 novembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»J'ai à peine le temps de vous écrire quelques lignes. L'attentat de
-ce matin ajoute au trouble de cette journée. L'indignation est grande
-dans les Chambres et dans tout Paris. Probablement, cela
-profitera à la bonne cause; je dis probablement, car nous sommes ici
-bien mobiles. Le roi a été, comme il est toujours dans de telles
-occasions, très bien, très calme, et de grand courage. Il n'a pas
-voulu que le bruit de l'événement fût porté à la Chambre avant son
-arrivée, et personne n'a pu s'en douter à la tranquillité de sa voix
-et de sa contenance. L'effet du discours a été bon; j'espère que vous
-en approuverez le ton général, la fermeté et la réserve. J'avais
-ajouté un dernier paragraphe sur les négociations qui se poursuivent
-en Angleterre, les postes, les vins, les livres... mais à la dernière
-lecture ce paragraphe a été retranché, comme ajoutant à la longueur du
-discours; j'aurai soin d'en parler dans la discussion.
-
-»Adieu, mon prince; l'assassin n'est pas encore connu[28]...»
-
- [28] On ne trouva jamais l'assassin, ce qui fit dire à
- l'opposition que cet attentat n'était qu'un coup de police. On
- finit par arrêter un nommé Bergeron qui fut acquitté.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, lundi 19 novembre 1832.
-
-»Que d'actions de grâces nous avons encore à rendre à la Providence,
-mon cher prince! Un attentat horrible a été manqué, grâce au ciel; un
-monstre a tiré un coup de pistolet sur notre bien-aimé roi, comme il
-descendait le pont Royal à cheval pour se rendre à la Chambre. Il a
-été admirable et d'un calme parfait, et a continué sa marche comme si
-de rien n'était, n'a pas voulu qu'on en parlât dans la Chambre, et a
-fait son discours d'une voix forte et ferme. Il a été reçu à
-merveille. Malheureusement, le monstre n'est pas encore arrêté.
-Aussitôt que la Chambre a été instruite de cet horrible attentat,
-celle des pairs, aussi bien que celle des députés, par un mouvement
-spontané, sont arrivées ici; et tous les membres sans exception, sauf
-La Fayette et Dupont de l'Eure; mais peut-être viendront-ils. Je ne
-sais si vous pourrez me lire, mon cher prince, mais vous trouverez
-simple que ma main tremble: je tenais à vous écrire tout de suite par
-l'estafette...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 22 novembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Lord Granville m'a communiqué la lettre de lord Palmerston au sujet
-des commérages du gouvernement belge. Lord Palmerston a attaché à tout
-ceci plus d'importance que je n'en mettais. Comme les Belges s'étaient
-servis de son nom pour disputer contre nous sur l'indemnité, sur
-l'affaire de M. Pescatore[29], et sur plusieurs autres points, j'étais
-bien aise de savoir ce qu'il y avait de vrai dans leurs propos. Du
-reste, tous ces petits tracas ne valent guère la peine qu'on s'en
-occupe.
-
-»C'est aujourd'hui que la sommation doit être faite au général Chassé.
-Se défendra-t-il? Jusqu'à quel point se défendra-t-il? C'est ce que
-nous saurons bientôt, mais ce qu'il est impossible de conjecturer.
-Quant à la résolution d'évacuer la Belgique après la prise de la
-citadelle, et de tenir à la lettre l'engagement contracté le 22
-octobre, vous n'avez pas besoin de m'en faire souvenir. Je ne
-resterais pas aux affaires une demi-heure, si ceci pouvait être pour
-quelqu'un l'objet d'un doute.
-
-»Lord Lansdowne vous dira que nos affaires ministérielles prennent ici
-le meilleur tour, que la majorité semble tout à fait ralliée. Nos amis
-ne doutent pas du succès. Je ne suis pas aussi confiant...»
-
- [29] M. Pescatore était un membre du gouvernement civil du
- Luxembourg que la gendarmerie belge avait arrêté en octobre 1831
- en représailles de l'arrestation de M. Thorn. Les deux
- prisonniers furent échangés à la fin de 1832.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 26 novembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Je puis vous dire que notre situation ici s'est fort améliorée dans
-ces derniers jours. Les dépêches venues de Vienne et de Berlin
-indiquent qu'on y a modifié les dispositions qu'un premier mouvement
-d'effervescence avait laissé percer. Les ministres d'Autriche et de
-Prusse à Londres vont même jusqu'à témoigner de leur désir de voir
-réussir les mesures adoptées par la France et l'Angleterre contre
-l'obstination si prolongée du roi des Pays-Bas.
-
-»Plus on y réfléchit, et plus on reste convaincu que les différents
-cabinets du continent chercheront à rompre l'union de la France et de
-l'Angleterre; mais qu'aussi, ils sauront se résigner à cette union et
-à ses conséquences, tant qu'ils lui reconnaîtront des symptômes
-évidents de durée...»
-
- «Le 29 novembre.
-
-»Je vois avec peine par les informations que vous voulez bien me
-donner que de nouveaux retards ont été apportés dans les
-opérations du siège de la citadelle d'Anvers. L'anxiété s'accroît ici
-chaque jour, et le cabinet anglais va même jusqu'à dire qu'il attache
-à la prompte reddition de cette citadelle un intérêt égal à celui que
-pouvait avoir le nouveau cabinet français à la conclusion de la
-convention du 22 octobre. Ce langage résume bien l'importance de la
-question pour ce gouvernement; il n'est point exagéré et je partage
-cette opinion.
-
-»Je ne suis point surpris des négligences dont vous avez à vous
-plaindre de la part des Belges. On doit s'attendre à toute sorte
-d'embarras venant d'eux, et je crois que les formes de ménagement que
-nous adoptons généralement à leur égard ne conviennent pas à un
-gouvernement si nouveau et si présomptueux.
-
-»Les délais de l'expédition d'Anvers font plus que jamais sentir la
-nécessité de ne rien précipiter dans notre négociation avec le cabinet
-prussien. Le temps est un grand maître qui arrange bien des
-difficultés. Vous penserez sans doute qu'il faut se donner une grande
-latitude quand on est livré aux chances d'un siège, et je vous engage
-à ne rien conclure à Berlin, avant d'être sur la voie d'un résultat
-certain à Anvers. Vous remarquerez que si on s'était arrêté à la date
-du 5 décembre, fixée par vous en dernier lieu, pour la remise de
-Venloo aux Prussiens, on se serait placé dans une situation
-embarrassante. Comme la négociation se suit par M. Bresson, aidé de
-lord Minto, il doit être facile de la ralentir en exprimant à propos
-le besoin d'instructions communes des cabinets de Paris et de Londres.
-
-»Je viens de communiquer à lord Palmerston votre dépêche numéro 101,
-relative aux frais de notre expédition en Belgique, que vous croyez
-devoir réclamer du gouvernement belge. Je la lui ai lue tout
-entière. Après l'avoir écoutée avec beaucoup d'attention, lord
-Palmerston a répondu que cela ne changeait rien à son opinion, parce
-que tous les motifs qui avaient été donnés dans le conseil du roi
-restaient dans leur entier. J'ai essayé en vain de donner de nouveaux
-développements aux arguments que me fournissait votre dépêche; et je
-dois vous avouer que je ne suis pas parvenu à modifier une opinion qui
-me paraît irrévocablement arrêtée.
-
-»J'ai ensuite entretenu lord Palmerston de la mission qui aurait été
-confiée par l'Angleterre à un agent de la Porte ottomane. Il m'a
-répondu qu'il avait été effectivement informé par une lettre de
-Constantinople du 26 octobre de la résolution adoptée par le sultan
-d'envoyer en Angleterre Namick Pacha, colonel de ses gardes; que cette
-résolution n'avait pas eu l'assentiment du Divan qui avait du moins
-obtenu que Namick Pacha passerait par Paris; que, du reste, quoiqu'on
-sût bien que la mission de Namick se rapportait à la guerre qui existe
-entre la Porte et le pacha d'Égypte, on ne connaissait point
-exactement la nature des communications qu'il était chargé de faire au
-gouvernement anglais; mais qu'on supposait seulement que l'intention
-de la Porte avait été de donner à cette mission assez d'éclat pour
-qu'elle inquiétât le pacha d'Égypte, qui ne manquerait pas d'en avoir
-connaissance[30].
-
-»Lord Palmerston m'a assuré en même temps que sir Stratford
-Canning[31] n'avait jamais fait aucune insinuation qui pût être
-regardée comme une offre réelle de secours de la part de l'Angleterre
-et que vous aviez parfaitement jugé qu'il s'était borné à des paroles
-de bienveillance, telles qu'il est d'usage d'en employer en pareille
-occasion...»
-
- [30] Sur la mission de Namick Pacha, voir pages 95 et 108.
-
- [31] Sir Stratford Canning, ancien ambassadeur d'Angleterre près
- la Porte, avait été envoyé à Constantinople en novembre 1831 avec
- une mission spéciale. Il devait demander une extension de
- frontières en faveur de la Grèce.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 27 novembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»La réponse que je vous adresse est une réponse officielle à une
-dépêche officielle. J'imagine que lord Palmerston a pris par là ses
-mesures pour répondre au besoin devant le parlement. C'est par le même
-motif que j'insiste.
-
-»Vous savez que la raison qui nous a portés à demander à la Belgique
-le remboursement de nos dépenses extraordinaires, c'est le refus
-positif qu'a fait la Chambre des députés, l'année dernière, de nous
-allouer la dépense de notre expédition de Belgique en 1831. Nous
-serions sans réponse si nous ne pouvions pas témoigner publiquement
-que nous avons fait tous nos efforts pour mettre à couvert les
-intérêts du trésor. Du reste, nous avons peu d'espérance de nous
-enrichir avec ce qui nous en reviendra.
-
-»Le fait est néanmoins que notre position n'est pas analogue à celle
-de l'Angleterre. Elle fournit à la cause commune une escadre; nous en
-faisons autant. Elle ne demande rien à la Belgique; pour cela, nous ne
-demandons rien non plus. Mais en outre, nous entreprenons à nos frais
-une expédition de terre infiniment plus coûteuse que nous exécutons
-seuls.
-
-»Lord Palmerston pense que c'est dans un intérêt uniquement européen
-que nous agissons. Je ne le crois pas. La meilleure preuve que
-c'est en même temps dans un intérêt purement belge, c'est que nous ne
-marchons qu'à la réquisition expresse de la Belgique. Si nous ne
-prenions pas Anvers, il faudrait que ce fût l'armée belge qui le prît,
-et ce que nous lui demandons est très inférieur à ce qu'il lui en
-coûterait pour cela. La Belgique n'en paye pas un soldat de moins, il
-est vrai, mais elle paye de moins toutes les dépenses matérielles du
-siège que nous faisons à nos dépens.
-
-»Lord Palmerston ajoute que nous avons désiré nous-mêmes, dans
-l'intérêt de la formation ou du maintien du ministère que cette
-expédition se fît. Ceci sort du cercle général de la discussion. C'est
-une discussion sur ce qui se passe dans l'intérieur des couloirs. Ce
-n'est pas un motif que nous puissions alléguer publiquement. Si nous
-voulons prendre ainsi en considération les motifs secrets des choses,
-alors nous pourrons dire que la crainte des sottises des Belges, la
-crainte de les voir entamer une expédition contre la Hollande, la
-nécessité de les tirer de la situation où ils sont, sont au nombre des
-raisons qui nous ont fait désirer d'entreprendre l'expédition
-d'Anvers. Ce sont certainement les provocations des Belges et leur
-action sur les esprits en France, qui ont concouru pour plus de moitié
-à rendre cette expédition inévitable.
-
-»Au reste, je le répète, il ne faut prendre les choses que pour ce
-qu'elles valent: notre demande a pour but de mettre notre
-responsabilité à couvert. Je crois que la dépêche de lord Palmerston
-est précisément de même nature, et je vous prie de l'assurer que je
-n'ai pas la moindre envie d'y voir autre chose.
-
-»Notre expédition ne marche pas aussi vite que je l'aurais désiré.
-L'armée tout entière est arrivée à jour fixe; mais le transport de
-l'artillerie de siège et des munitions a souffert et souffre
-encore des retards. Le maréchal Gérard ne veut faire sa sommation
-qu'au moment où toutes ses dispositions seront terminées, pour
-répondre à un refus par un feu terrible. On m'assure que la sommation
-doit être faite aujourd'hui, mais je crains encore du retard...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 30 novembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»M. le marquis de Palmella est arrivé hier à Londres, chargé d'une
-mission de dom Pedro près du gouvernement anglais; il avait quitté
-Oporto le 22 de ce mois. Il paraît qu'on commence à sentir dans cette
-ville la nécessité de mettre fin à l'état de choses qui désole en ce
-moment le Portugal[32]; le marquis de Palmella doit, en conséquence
-demander un armistice au cabinet anglais. Il m'a fait des ouvertures à
-ce sujet. La proposition de cet armistice n'aurait de caractère
-imposant que si elle est faite en même temps par la France et par
-l'Angleterre.
-
-»Cet armistice obtenu, on chercherait à obtenir une médiation dans
-laquelle devraient paraître les puissances les plus intéressées,
-c'est-à-dire, l'Espagne, l'Angleterre et la France, et il est bien
-probable que si ces trois puissances s'accordaient sur ce qui est
-nécessaire pour rétablir l'ordre en Portugal, le pays forcerait
-les deux princes de la maison de Bragance à adopter les propositions
-qui seraient faites.
-
-»Je vous tiendrai au courant des démarches de M. de Palmella vis-à-vis
-du gouvernement anglais, et des résolutions que ce gouvernement sera
-disposé à prendre. Ayez la bonté de me dire quel doit être mon langage
-dans le cas où la proposition de M. de Palmella serait accueillie
-ici...»
-
- [32] On se rappelle que dom Pedro avait débarqué le 3 mars 1832
- dans l'île de Terceira. Le 8 juillet il était entré à Porto, qui
- devint le centre du gouvernement constitutionnel, tandis que dom
- Miguel maintenait à Lisbonne le régime absolutiste. Une lutte
- acharnée s'engagea entre les deux frères.
-
- «Le 1er décembre.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Nous sommes toujours au même point; cet état de choses devient de
-plus en plus pénible pour le cabinet anglais et gênant pour moi. Je
-crains que cet embarras ne s'augmente encore de Berlin; nous y avons
-porté la négociation de Venloo, espérant qu'à la faveur des distances
-et des hésitations de M. Ancillon, nous aurions eu le temps d'enlever
-Anvers et de trancher ainsi la plus forte partie de la difficulté. Les
-époques que vous m'aviez indiquées comme étant nécessaires aux
-opérations de notre armée, ne se sont malheureusement pas trouvées
-suffisantes, et nous voici à la veille de voir une convention signée à
-Berlin lorsque rien n'est commencé encore à Anvers. La sotte
-fanfaronnade belge qui nous menace de ne pas remettre Venloo aux
-Prussiens avant la prise d'Anvers peut tout compliquer d'une façon
-vraiment fatale au repos de l'Europe. Que nous faut-il donc essayer
-maintenant? Rien, si ce n'est obtenir de nouveaux délais; traîner en
-longueur tout ce qui est du fait des négociations; hâter tout ce qui
-est du fait de l'armée, surtout en imposer fortement au mauvais esprit
-et aux ridicules prétentions des Belges. J'ai eu la preuve en main que
-d'ici, bien loin de les encourager on les traite avec toute la
-hauteur qu'il serait bon de leur faire trouver également chez nous. Je
-vous conjure donc, mon cher duc, de n'envoyer à M. Bresson que des
-instructions très vagues et de lui faire sentir que ce qu'il nous
-faudrait le moins, ce serait une conclusion. Je crois même, ce que du
-reste je n'ai pu ni dû indiquer dans ma dépêche, que le dénouement
-entre la Belgique et la Hollande serait plus facile, si nous pouvions
-rester assurés de la bienveillante neutralité de la Prusse, sans
-l'appeler à un rôle plus actif. Je crois que cela n'est pas
-impossible, si toutefois nous arrivons à nous rendre maîtres d'Anvers
-dans un délai rapproché, et qu'à Berlin on sache toujours négocier
-sans jamais conclure.
-
-»Je crois avoir trouvé sur ce terrain-là une combinaison qui ne serait
-pas sans valeur; mais j'ai besoin de la mûrir encore avant de vous la
-soumettre; aujourd'hui, je me borne à vous prier de laisser toutes les
-négociations ouvertes et de n'en clore aucune.
-
-»Il ne faut pas oublier que l'Angleterre a laissé percer quelques
-regrets de ce que les négociations avec la Prusse étaient portées à
-Berlin. Cela doit de plus en plus n'y rien faire faire à M. Bresson,
-sans la plus intime coopération de lord Minto. Mais, je le répète, ce
-qu'il faut surtout, c'est qu'il ne s'y fasse _rien_ pour le moment et
-que le langage y soit très prudent...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, 2 décembre 1832.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je viens vous faire part avec empressement des nouvelles que nous
-recevons de notre armée. Je copie ce qu'on me mande, du 30
-novembre à quatre heures après midi:
-
-»Nous avons ouvert la tranchée hier devant la citadelle; M. le duc
-d'Orléans la commandait et dans cette première occasion où il a été au
-feu et a dû sérieusement faire la guerre, le prince royal a montré
-beaucoup de sang-froid, d'attention à tout prévoir et de zèle pour
-parer à tout; il a sans cesse parcouru la ligne des travailleurs,
-visité ses grand'gardes, assuré ses réserves; fait enfin ce qu'aurait
-fait un militaire expérimenté. Grâce à une nuit extrêmement noire et
-pluvieuse, nous avons pu dérober à l'ennemi cette opération délicate,
-et ce n'est qu'au jour qu'il a pu nous voir couverts par une parallèle
-de deux mille sept cents toises, et à l'abri de son feu. Aussi,
-n'est-ce, je crois, que pour faire plaisir à M. le duc d'Orléans que,
-vers midi, il a commencé à nous jeter des obus et des boulets. Le
-siège a tellement avancé dans ce peu d'heures qu'il est à espérer que
-le roi recevra bientôt les clefs de la citadelle.
-
-»C'est ce que nous souhaitons pour tout bien vivement, mon cher
-prince, car vous jugez que nos coeurs sont bien agités. Le maréchal
-Gérard, qui était avec Chartres à la tranchée, mande au roi qu'il est
-impossible d'y avoir été plus de sang-froid et d'un courage plus
-brillant. L'aide de camp du maréchal, qui a apporté les dépêches, dit
-qu'au premier boulet qui a passé au-dessus de sa tête, Chartres a fait
-un saut de joie et que tous les soldats se sont mis à danser.
-
-»Nous ignorons encore si la justice parviendra à la source de
-l'horrible attentat du 19 novembre; elle en a la confiance. Ce
-qu'il y a de certain, c'est que cet attentat a fait sentir
-généralement et plus vivement que jamais que la France possède un
-précieux trésor dans notre roi, et à quels dangers elle serait
-exposée s'il lui manquait. Tous se rattachent à lui et à la monarchie
-constitutionnelle; c'est ce qui nous donne cette grande majorité dans
-la Chambre, qui devient excellente et nous assure la plus heureuse
-session.
-
-»Ce qu'il faut, c'est finir l'affaire d'Anvers, et nous sommes à
-l'oeuvre. Certes, les Belges devraient en être reconnaissants, heureux
-et contents, mais cela n'est pas; je vous avoue que je suis indignée
-de leur ingratitude et de leur bêtise. Ne grognent-ils pas encore dans
-ce moment de la nouvelle division du général Schramm[33] que, d'après
-les inquiétudes du gouvernement anglais que nous n'ayons pas assez de
-monde en Belgique, le roi vient d'y envoyer. Il me semble, en vérité,
-que le gouvernement anglais devrait bien leur faire sentir leur bêtise
-et le mal qu'ils se font en cela...»
-
- [33] Jean-Paul Adam, comte Schramm, né en 1789, entré au service
- en 1803, général de brigade en 1813. Il vécut dans la retraite
- sous la Restauration, fit en 1832 la campagne d'Anvers, devint
- général de division et pair de France (1839). En 1850 il fut
- ministre de la guerre, et fut créé sénateur en 1852. Il mourut en
- 1884.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 6 décembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous envoie enfin des nouvelles du siège, qui peuvent et qui
-doivent contenter le ministère anglais. Le tort a été, non pas de
-manquer de parole, mais de n'avoir pas assez calculé le temps
-nécessaire aux préparatifs dans cette épouvantable saison.
-L'armée a fait des efforts surhumains; le placement de la dernière
-batterie, exécuté à découvert sous le glacis même de la citadelle,
-est, dit-on, une des entreprises les plus hardies qui aient jamais été
-exécutées. On pense que sous huit jours, dix jours au plus tard,
-probablement plus tôt, la citadelle sera prise. J'espère que la
-nouvelle en arrivera au milieu des élections anglaises.
-
-»Vous verrez, par ma dépêche d'aujourd'hui, que j'ai été et dû être on
-ne peut plus surpris de voir l'affaire de Venloo finir à l'improviste
-par une offre de remettre cette place et le Limbourg à la Hollande. En
-tout, je ne conçois rien à la marche de cette affaire. Elle est allée
-à Berlin, sur une note de vous et de lord Palmerston. Revenue à
-Londres, elle est retournée à Berlin, lord Palmerston se plaignant un
-peu, ainsi que vous l'avez remarqué vous-même, que ce fût sans son
-consentement, et voilà qu'elle se termine par une offre dont ni vous
-ni moi ne sommes avertis et dont je ne sais les conditions que par des
-billets de lord Palmerston à lord Granville[34].
-
-»Je crains fort que cette offre ne nous lance dans de grandes
-difficultés quand il en faudra venir à l'exécution; elle nous donne,
-en attendant, vis-à-vis de la Prusse, un air d'incertitude et de
-versatilité qui me contrarie extrêmement. Le roi est très fort contre
-cette offre, et je trouve que, sous plus d'un rapport, il n'a pas
-tort.
-
-»J'ai eu ce matin une longue conversation avec M. d'Offalia qui quitte
-son poste d'ambassadeur d'Espagne ici, pour retourner à Madrid, où il
-va être ministre de l'intérieur. Après beaucoup de circonstances
-diverses, voici le point où il en est venu[35].
-
-»Si le gouvernement anglais croit avoir à se plaindre des coups de
-canon tirés à l'entrée du Douro sur un de ses bâtiments, le
-gouvernement espagnol interviendra volontiers pour lui faire obtenir
-satisfaction. Mais si le gouvernement anglais en prend occasion pour
-rompre la neutralité et se déclarer en faveur de dom Pedro, le
-gouvernement espagnol fera sur-le-champ entrer une armée en Portugal.
-
-»J'ai interrompu M. d'Offalia et je lui ai demandé en quelle qualité
-il me parlait, si c'était une pure conversation, ou si c'était une
-ouverture qu'il me faisait au nom de son gouvernement. Il m'a déclaré
-qu'il ne me parlait pas comme ambassadeur, qu'il ne se regardait plus
-comme tel, mais que, causant avec moi, il était bien aise de me dire
-que telle était l'opinion de son gouvernement, et qu'il ne deviendrait
-ministre du roi d'Espagne qu'à cette condition.
-
-»Je lui ai demandé alors quel usage il désirait que je fisse de sa
-conversation; s'il désirait que j'en fisse part à l'ambassadeur
-d'Angleterre. Il m'a donné à entendre que tel était son désir. Il
-s'est longuement étendu sur ce sujet. Après l'avoir enfin écouté fort
-longtemps, je lui ai dit, que puisqu'il me parlait par pure
-conversation, et sans caractère officiel, j'allais continuer sur le
-même ton et que je lui adresserais une question sur une idée qui me
-passait par la tête, désavouant toute induction qu'il en pourrait
-tirer autre que celle de me satisfaire personnellement en sachant son
-opinion sur une éventualité.
-
-»S'il arrivait, lui ai-je dit, que la cause de doña Maria pût être
-séparée de celle de la constitution, si le hasard faisait qu'il pût
-être question de la placer sur le trône en laissant la constitution de
-côté, seriez-vous aussi décidés à intervenir à main armée en faveur de
-dom Miguel?
-
-»Il m'a très clairement dit que non, et que la constitution était ce
-qui tenait au coeur à l'Espagne que le gouvernement actuel ne pouvait
-souffrir sans périr.
-
-»Je n'ai pas poussé la conversation plus loin et j'en ai rendu compte
-à lord Granville. Je crois que vous serez bien aise de connaître
-également cette conversation. Du reste, j'entrevois bien des obstacles
-et des difficultés sans nombre au projet dont vous m'avez parlé[36].
-J'attendrai, s'il y a lieu, pour en parler au conseil, que
-l'Angleterre nous fasse des propositions explicites.
-
-»Adieu, mon prince, guérissez-vous: j'attendrai de vos nouvelles avec
-grande impatience...»
-
- [34] Voir page 15.
-
- [35] Don Narcisco de Hérédia, comte d'Offalia, homme d'État
- espagnol, né en 1777, secrétaire d'ambassade à Washington en
- 1800. Il rentra dans la vie privée à l'avènement du roi Joseph.
- En 1823, il fut nommé ministre de la justice, puis envoyé
- extraordinaire à Londres (1827) et ambassadeur à Paris (1828). En
- 1832 il fut ministre de l'intérieur dans le cabinet Zea-Bermudez.
- En 1837, il devint chef du cabinet et ministre des affaires
- étrangères. Il se retira en 1838 et mourut en 1843.
-
- [36] Le projet de médiation dont M. de Talleyrand avait entretenu
- le duc de Broglie dans sa lettre du 30 novembre (voir page 62).
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 10 décembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6
-de ce mois, et ce n'est pas sans surprise que j'ai lu les
-informations qu'elle contient. J'ai dû en faire part immédiatement à
-lord Palmerston.
-
-»Il serait facile, en pressant toutes les contradictions qui se
-présentent dans la manière dont a été conduite l'affaire de Venloo,
-d'en faire ressortir bien des motifs d'explication et de
-récrimination. Comme cela serait sans aucun résultat et que même cela
-pourrait compromettre le sort des graves questions qui nous occupent
-et qui doivent passer avant tout, j'ai pensé qu'il valait mieux couper
-court à ces explications.
-
-»On ne doit pas trop s'étonner d'ailleurs qu'une négociation
-successivement portée à Paris, à Londres et à Berlin, ait donné lieu à
-des malentendus, quand l'objet principal était d'obtenir des délais.
-Le défaut d'instructions, la nécessité ou la volonté de s'en passer,
-des paroles dites légèrement ou mal interprétées et mille autres
-circonstances auront sans doute contribué à créer la plus grande
-partie des difficultés que nous venons de rencontrer.
-
-»Il ne faudrait pas croire cependant, monsieur le duc, que j'aie
-négligé d'exprimer mon étonnement à lord Palmerston avec la gravité
-que votre lettre exigeait. J'y étais personnellement autorisé, puisque
-j'avais lu la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 6 sous
-le numéro 37; il l'avait trouvée parfaitement correcte; j'avais
-moi-même, à sa demande, changé quelque chose à une phrase sans
-importance. Il ne me dit pas un mot alors, des instructions qu'il
-avait cru devoir adresser à lord Minto.
-
-»Je lui ai rappelé cette circonstance d'une manière assez vive pour
-qu'il m'ait répondu que s'il avait eu tort d'agir ainsi, il avait
-lui-même à se plaindre de ce qui s'était passé au sujet de la
-sommation faite par le maréchal Gérard, au nom des gouvernements
-de France et d'Angleterre; qu'on avait fait parler son souverain, dans
-cette occasion, sans l'avoir préalablement consulté, et que le roi lui
-avait témoigné le plus vif mécontentement de cette conduite.
-
-»Je vous le répète, monsieur le duc, j'aurais pu presser plus
-longtemps lord Palmerston dans cette voie sans aucun résultat réel
-pour les intérêts du gouvernement du roi; je crois donc avoir agi plus
-prudemment en terminant ma conversation sans aigreur. J'ose espérer
-que vous partagerez mon opinion et que vous penserez qu'il faut mettre
-en oubli tous les torts qu'on peut supposer involontaires. C'est pour
-l'avenir une leçon de laquelle il sera utile de profiter en se
-renfermant toujours dans des démarches et des communications
-officielles. J'ai, en conséquence, engagé lord Palmerston à vous
-informer par l'intermédiaire de lord Granville du nouveau projet
-d'arrangement dont nous nous sommes entretenus et dont je vais avoir
-l'honneur de vous rendre compte. Il est nécessaire avant cela que je
-réponde à une autre question renfermée dans votre dépêche.
-
-»Vous me demandez de vous faire connaître les raisons qui me portaient
-à croire à la possibilité de réunir la conférence après la prise de la
-citadelle d'Anvers. J'avais toujours pensé et lord Palmerston aussi,
-que, ce fait accompli, nous trouverions dans les plénipotentiaires des
-trois autres puissances, des dispositions favorables pour reprendre
-les négociations interrompues par l'emploi des mesures coercitives
-contré la Hollande: cela eût été un grand calmant pour la tranquillité
-de l'Europe. Notre espoir à cet égard paraissait fondé jusqu'à
-l'arrivée d'un courrier qui, avant-hier a apporté des dépêches de
-Pétersbourg à MM. de Lieven et Matusiewicz.
-
-Ils ont trouvé dans ces dépêches des témoignages de la satisfaction de
-l'empereur pour la conduite qu'ils ont tenue lorsque la convention du
-22 octobre leur a été communiquée, et on leur annonce en même temps
-qu'on leur retire les pouvoirs qu'ils avaient pour traiter en
-conférence et qu'ils avaient déclaré à lord Palmerston et à moi n'être
-que suspendus. Ceci détruit le plan que nous avions formé de réunir la
-conférence immédiatement après la prise de la citadelle d'Anvers.
-
-»Dans cet état de choses il devient de la plus haute importance pour
-l'Angleterre et la France de concerter la marche qu'elles jugeront
-convenable d'adopter si elles étaient appelées à terminer la question
-hollando-belge sans la participation des trois autres puissances. Tel
-est le but du nouveau projet sur lequel je vais maintenant appeler
-toute votre attention.
-
-»La France et l'Angleterre s'étant unies pour vaincre par la force
-l'obstination du roi des Pays-Bas, elles croient qu'il est de leur
-devoir, la conférence n'existant plus, de proposer à l'acceptation du
-cabinet de La Haye un traité consenti par les Belges qui renfermerait
-les conditions suivantes:
-
-»1º La remise au roi des Pays-Bas des territoires qui doivent lui
-appartenir;
-
-»2º La remise de la part de ce souverain des forts de Lillo et de
-Liefkenshoek, qui dépendent d'Anvers;
-
-»3º La reconnaissance par la Hollande de la libre navigation de
-l'Escaut, moyennant le droit d'un florin par tonneau;
-
-»4º La fixation des droits de balisage et de pilotage dans l'Escaut et
-dans les eaux intermédiaires;
-
-»5º L'ouverture de la Meuse;
-
-»6º L'ouverture de deux routes pour servir aux communications
-commerciales de la Belgique avec l'Allemagne;
-
-»7º Une amnistie générale pour tous les délits politiques;
-
-»8º Un acte par lequel tous les anciens sujets du roi des Pays-Bas
-seront déliés de leur serment de fidélité.
-
-»Ce traité, convenu entre la France et l'Angleterre, serait envoyé à
-La Haye par des plénipotentiaires anglais et français. Je vous prie,
-monsieur le duc, de vouloir bien me transmettre vos ordres à cet
-égard.
-
-»Le cabinet anglais vient de désigner sir Stratford Canning pour se
-rendre à Madrid et y suivre la médiation entre les deux princes de la
-maison de Bragance dont je vous ai déjà entretenue. Il passera par
-Paris où il s'arrêtera plusieurs jours pour s'entendre avec vous. Il
-doit vous donner tous les détails relatifs à l'objet de sa mission.
-Vous pourrez ensuite adresser à M. de Rayneval les directions que vous
-jugerez convenable de lui donner...»
-
-
-LE COMTE DE LATOUR-MAUBOURG AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Bruxelles, le 18 décembre 1832.
-
- »Prince,
-
-»Au moment du départ du courrier et mon paquet déjà fermé, je reçois
-des nouvelles d'Anvers qui m'annoncent que par suite de retards
-provoqués par les pluies de ces jours derniers, nous ne pourrons
-commencer à battre en brèche qu'après-demain. Je dois donc modifier, à
-cet égard, ce que j'ai eu l'honneur de vous mander dans ma dépêche de
-ce matin.
-
-»Le maréchal Gérard se montre affecté des articles insérés dans
-quelques journaux anglais qui prétendent que nos soldats ne vont
-à la tranchée qu'à force d'eau-de-vie et de mauvais traitements de la
-part des officiers. Il voudrait que ces mensonges fussent démentis par
-les soins de l'ambassade française à Londres. Je me fais l'interprète
-de ses voeux à cet égard avec d'autant plus d'empressement que je sais
-que le colonel Caradoc (commissaire militaire anglais au quartier
-général français) doit écrire en ce sens à lord Palmerston...»
-
-
-LE BARON DURANT DE MAREUIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 15 décembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Je ne sais trop, mon prince, comment vous faire part de ce qui
-m'arrive.
-
-»Depuis que je suis de retour de Londres, je ne cessais pas de
-réclamer du ministre mes dernières provisions pour Berlin. D'abord il
-avait désiré que j'attendisse l'ouverture des Chambres, la discussion
-des adresses et les premiers actes des deux assemblées. Tout allant à
-souhait, j'ai fini par demander formellement mes lettres de créance,
-mes instructions, mes passeports, et voilà qu'hier même, M. le duc de
-Broglie me déclare que, dans les circonstances actuelles, M. Bresson
-est l'homme nécessaire à Berlin et qu'il ne peut consentir à ce qu'il
-soit éloigné. Il y a plus, et j'ai dû comprendre que malgré mes
-représentations, malgré l'appel que j'ai fait à toutes les raisons qui
-rendraient le procédé si douloureux pour moi, il est probable que M.
-Bresson sera bientôt nommé définitivement à la mission de Berlin.
-
-»De belles paroles, il est vrai, ont accompagné le coup qui m'était
-porté; on reconnaît mes services, on rend justice à ma capacité,
-on me promet la première ambassade qui sera vacante; mais pour le
-moment on ne peut m'offrir que la mission de Florence. Je demande à
-rester comme je suis, où je suis, jusqu'au moment où l'on jugera à
-propos de m'envoyer à Berlin. Il est probable que je ne l'obtiendrai
-pas. J'ai éprouvé dans ma vie politique plus d'un moment pénible;
-celui-ci est le pire. Le retour de fortune que je devais à votre
-influence et qui en me faisant partager vos travaux, m'avait valu plus
-d'un suffrage ne m'avait point préparé à une telle disgrâce...
-
-» Permettez que je réclame votre intérêt et vos conseils. Excusez-moi
-de mêler cette affaire personnelle aux grandes choses qui vous
-occupent...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.
-
- «Londres, le 20 décembre 1832.
-
-» Je vais écrire à Durant d'abord et ensuite à son ministre. Il est
-impossible qu'on ne fasse pas pour lui, une toute autre réparation que
-Florence. S'il y a un mouvement dans les ambassades et si l'on
-envoyait Barante[37] à une plus grande ambassade que Turin, il serait
-naturel et dans les convenances des Tuileries, de nommer à Turin M. de
-Rumigny et de donner la Suisse à M. Durant. Voilà ce qu'il y aurait de
-mieux.--Vous et moi, nous portons dans toutes nos relations de la
-sincérité et de la fidélité. Je me garde bien de regarder si nous ne
-sommes pas un peu dupes.»
-
- [37] Amable-Guillaume-Prosper Brugière baron de Barante, né à
- Riom en 1782, auditeur au conseil d'État en 1806, sous-préfet,
- puis préfet. Il donna sa démission aux Cent-jours, devint ensuite
- conseiller d'État, puis député, et pair de France (1819). Après
- la révolution de Juillet il fut nommé ambassadeur à Turin, puis à
- Pétersbourg où il demeura jusqu'en 1848. Il mourut en 1866.
-
- «Le 21 décembre.
-
-»J'écris aujourd'hui à Durant. Je vous dirai _à vous_ que ce qu'on
-fait là est très inconvenable: cela rabaisse l'administration.
-J'insisterai pour qu'on lui donne Turin, si Turin devient vacant.
-Mais, qu'est-ce que mon insistance? J'ai fait tout ce que l'on
-voulait; on n'a plus besoin de moi, et c'est dans le besoin qu'on a
-des hommes qu'est tout leur crédit. Le maréchal Gérard se plaint de ce
-que, dans les journaux anglais, on blâme les lenteurs du siège, et on
-dit que cela décourage les soldats. Sûrement, cela se dit dans
-quelques journaux, mais d'autres disent le contraire, et alors cela ne
-fait plus rien sur l'opinion. Les journaux tories disent du mal de
-l'expédition; les journaux whigs et les journaux radicaux en disent du
-bien, il faut se soumettre à cela. Le roi, la reine et tous les
-ministres anglais s'y soumettent...»
-
- «Le 25 décembre.
-
-»Voilà Anvers pris[38]!!! La garnison est faite prisonnière de guerre
-jusqu'à la reddition des forts, à ce que m'annonce le télégraphe.
-Voilà donc nos princes hors de tout danger. J'en suis enchanté.
-C'était un tourment réel pour moi depuis un mois. Je vis presque tout
-seul, parce que, quand l'inquiétude est de tous les moments, on est
-mal à son aise avec les indifférents...
-
-»Vous ne me mandez pas pourquoi Pozzo vient ici. Je crois, mais ceci
-est pour vous seule, que c'est pour ne pas, en sa qualité de doyen du
-corps diplomatique, faire le discours du jour de l'an, qui
-l'embarrasserait. Voilà ce qui m'a passé par la tête et je crois que
-c'est vrai. Je vous dis ce qui me vient de raisonnable, comme ce qui
-vient de folie dans ma cervelle...
-
-»Le travail va me revenir car il faut essayer de faire faire quelque
-chose au roi de Hollande et vous savez si cela est aisé. En attendant,
-je donne demain à dîner à Namick Pacha et à quelques autres Turcs. Le
-pacha a une jolie figure et parle très bien le français; même il
-l'écrit. Il est habillé un peu à l'européenne: sur sa tête on
-reconnaît un peu de l'ancien Turc...»
-
- [38] Le général Chassé avait capitulé le 23 décembre après
- vingt-cinq jours de tranchée ouverte et dix-neuf de bombardement.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 26 décembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... La nouvelle de la reddition de la citadelle d'Anvers a été reçue
-à Londres, comme un nouveau gage du maintien de la paix, et on
-pourrait dire que, sous ce point de vue, la satisfaction a été
-générale. J'ai été, par les soins de M. le préfet du Nord, le premier
-informé de la capitulation et j'ai pu me servir utilement de ce
-renseignement, en l'opposant aux récits erronés de quelques
-journaux...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 24 décembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»Voilà le dénouement arrivé. Vous l'aurez su en même temps que nous.
-Nous ne savons encore aucun détail. La dépêche télégraphique a
-été interrompue par le mauvais temps. L'avenir est maintenant entre
-vos mains, et c'est pour cela que je suis tranquille.
-
-»J'attends de vos nouvelles avec impatience. Nos affaires vont très
-bien ici...»
-
-
-LE BARON DURANT DE MAREUIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 25 décembre 1832.
-
-»Je ne désespère pas que cette lettre-ci, allant par l'estafette,
-arrive avant ma précédente, trop courte pour que j'aie pu vous dire
-que tout était enfin réparé pour moi. Je vais à Naples comme
-ambassadeur. Je vous ai dit pourquoi j'aurais préféré d'être ministre
-à Berlin, mais il y a ici plus qu'une compensation, et ma
-reconnaissance se partage encore entre le roi, le ministre et vous, ne
-doutant pas que vous n'ayez puissamment contribué à me faire obtenir
-si prompte et si pleine justice.
-
-»Je me reprocherais d'oublier de me réjouir avec vous du dénouement
-d'Anvers. Il fait ici un grand et bon effet et, sans doute, il sera
-tel à Londres...»
-
-
-LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- [_Traduction_]
-
- «East-Sheen, le 30 décembre 1832.
-
- »Cher prince de Talleyrand,
-
-»Mille remerciements pour votre agréable lettre. Le récit qu'elle
-contient n'est pas moins que ce que j'attendais de la sage politique
-et de la bonne foi du gouvernement français. La résolution de
-renvoyer la garnison hollandaise sans condition est encore meilleure
-que de l'avoir relâchée sur parole. »Croyez-moi toujours...»
-
-La citadelle d'Anvers était prise; toute cette affaire bien terminée
-et au moment où tous ceux qui s'y intéressaient, jouissaient d'une
-grande satisfaction, je devais, moi, être frappé d'un coup douloureux
-qui me causa un profond chagrin. La princesse de Vaudémont, après une
-maladie de quelques jours, mourut dans la nuit du 31 décembre au 1er
-janvier 1833. Je perdais une amie avec laquelle j'étais lié depuis
-cinquante ans; je l'avais connue chez sa belle-mère, madame la
-comtesse de Brionne, où j'avais passé les plus agréables années de ma
-jeunesse; nos rapports n'avaient jamais varié, et je ne puis me
-consoler de la perte d'une aussi fidèle amie. Elle m'a rendu service,
-même après sa mort, ses héritiers m'ayant renvoyé la plupart des
-lettres que je lui avais adressées; c'est là où j'ai pu puiser, comme
-on l'a vu, beaucoup des détails qui ont servi à rassembler mes
-souvenirs et qui sans cela, auraient probablement échappé à ma
-mémoire. Aussi, on me pardonnera de placer ici quelques-uns des
-témoignages rendus à son noble caractère par ceux qui, plus heureux
-que moi, ont pu assister à ses derniers instants.»
-
-
-LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 2 janvier 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Le malheur qui vient de nous frapper m'inspire le besoin de joindre
-mon affection à la vôtre parce que je suis sûr qu'il ne saurait y
-en avoir de plus profondément senti.
-
-»Vous avez été certainement informé de la maladie de madame de
-Vaudémont, et les progrès en ont été si rapides que la nouvelle de sa
-mort vous parviendra presque aussitôt...
-
-»Quand on a eu l'avantage d'être compté au nombre de ses amis, on peut
-se dire qu'on vient d'être condamné à la plus grande perte qui se
-puisse éprouver. Son éloge peut se faire en bien peu de mots. Elle a
-eu beaucoup d'amis et n'en a jamais abandonné un, ni n'en a jamais
-perdu un par sa faute. Je sais à quel point elle vous était attachée
-et comprends tout le vide qu'elle va vous laisser...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, le 6 janvier 1833.
-
-»Le malheur que je ne prévoyais que trop et que je redoutais tant pour
-nous et surtout pour vous, mon cher prince, a suivi de bien près la
-lettre que je vous écrivais. Il me tarde de recevoir de vos nouvelles
-après ce coup si cruel pour vous, et je viens de nouveau vous en
-demander. Nous sommes tous bien occupés de vous et nous sentons bien
-vivement et douloureusement la perte de cette chère princesse de qui
-j'avais reçu tant de preuves de véritable amitié et qui s'était si
-chaudement identifiée à notre cause et à nos intérêts. Je désirerais
-de tout mon coeur pouvoir apporter quelque adoucissement à la trop
-juste douleur que vous ressentez et que je partage du fond de mon
-âme...»
-
- * * * * *
-
-Je veux reprendre mon récit interrompu par ce douloureux incident.
-J'ai déjà donné les extraits de lettres qui conduisent jusqu'à la
-prise de la citadelle d'Anvers, ne voulant point interrompre ce qui
-concernait cet événement; mais avant d'obtenir cette solution, on
-pensera sans doute que nous avions dû nous occuper des conséquences
-qu'elle pouvait avoir et surtout des mesures que les gouvernements de
-France et d'Angleterre auraient à adopter. Ceci m'oblige à revenir sur
-mes pas.
-
-On a vu dans ma dépêche du 10 décembre 1832, que dès cette époque,
-lord Palmerston et moi avions songé à la marche que nous devions
-suivre après la prise de la citadelle d'Anvers. Le duc de Broglie,
-après les communications que je lui avais faites à ce sujet, me
-transmit un mémoire excellent qui résumait parfaitement toute la
-question et dont je me bornerai à énumérer ici les conclusions.
-
-«Aussitôt après la prise de la citadelle d'Anvers, l'armée française
-se retirerait;
-
-»L'embargo serait maintenu;
-
-»Les flottes resteraient unies et ne sortiraient des dunes que quand
-l'ordre leur en serait donné par les deux gouvernements;
-
-»Les cabinets de France et d'Angleterre feraient dresser un projet de
-traité sur les bases suivantes:
-
-»1º La remise au roi des Pays-Bas des territoires qui doivent lui
-appartenir;
-
-»2º La remise, de la part de ce souverain, des forts de Lillo et de
-Liefkenshoek, dépendant d'Anvers, si ces forts n'étaient pas tombés au
-pouvoir des Français en même temps que la citadelle;
-
-»3º La reconnaissance par la Hollande de la libre navigation de
-l'Escaut, moyennant un droit d'un florin par tonneau;
-
-»4º La fixation des droits de balisage et de pilotage dans l'Escaut et
-dans les eaux intermédiaires;
-
-»5º L'ouverture de la Meuse;
-
-»6º L'ouverture de deux routes pour servir aux communications
-commerciales de la Belgique avec l'Allemagne;
-
-»7º Une amnistie générale pour tous les délits politiques;
-
-»8º Un acte par lequel tous les anciens sujets du roi des Pays-Bas
-seraient déliés de leur serment de fidélité.
-
-»Ce projet de traité serait concerté avec la Belgique et serait remis
-au cabinet de La Haye par les chargés d'affaires de France et
-d'Angleterre dans cette résidence.
-
-»On pourrait s'entendre avant cela avec les cabinets de Vienne et de
-Berlin pour qu'ils secondassent près du roi des Pays-Bas l'offre faite
-par la France et l'Angleterre.
-
-»Le traité présenté au roi des Pays-Bas devrait être par lui accepté
-purement et simplement sans discussion.
-
-»En cas d'acceptation, les mesures coercitives cesseraient
-immédiatement et l'embargo serait levé.
-
-»En cas de refus, on négocierait l'occupation provisoire de Venloo et
-du Limbourg avec la Prusse.
-
-»Après avoir réglé ces préliminaires, on appellerait la conférence
-pour modifier le traité du 15 novembre, de concert avec la Hollande et
-la Belgique, si la Hollande s'était montrée animée d'un esprit de
-conciliation, ou pour trouver à la question belge un dénouement
-indépendant de la volonté du roi des Pays-Bas.
-
-»Ce dénouement consisterait:
-
-»1º A régler un _statu quo_ tel qu'il dût bientôt amener le roi des
-Pays-Bas à accepter le traité;
-
-»2º A placer le territoire belge sous la garantie de l'Europe, en
-assurant à la Belgique un secours suffisant pour qu'on pût l'obliger à
-désarmer sans lui laisser l'inquiétude d'aucune invasion.»
-
-Je ne pus communiquer immédiatement ce projet à lord Palmerston qui
-s'était absenté de Londres pour son élection, rendue nécessaire par la
-dissolution du parlement. Il m'avait annoncé son retour pour le 22
-décembre seulement. Je le vis le lendemain, et voici le compte rendu
-de notre entretien.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 24 décembre 1832.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»C'est seulement hier soir que je suis parvenu à voir lord Palmerston
-et que j'ai pu l'entretenir du plan que le gouvernement du roi propose
-de suivre lorsque la citadelle d'Anvers sera tombée en notre pouvoir.
-Avant de lui laisser l'exposé dont j'ai l'honneur de vous envoyer une
-copie, je le lui ai lu, afin de pouvoir développer successivement,
-dans la conversation, les différentes questions qu'il renferme.
-
-»En lisant cet exposé, vous verrez, monsieur le duc, que j'ai
-reproduit presque textuellement les considérations que vous avez si
-bien fait valoir dans les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de
-recevoir de vous.
-
-»Notre projet a été bien accueilli par lord Palmerston; il reconnaît
-l'exactitude des faits qui sont réunis dans l'exposé et il trouve que
-la marche qui y est indiquée est convenable et peut devenir très
-utile. Il m'a remercié de lui avoir communiqué ce travail et m'a
-promis de se soumettre très prochainement à un conseil de cabinet,
-dans lequel il se propose de l'appuyer. Ce n'est donc qu'après la
-décision qui sera prise dans ce conseil qu'il me sera possible de vous
-transmettre une réponse positive. Je ne puis pas vous désigner
-précisément le jour où il aura lieu, car plusieurs des ministres ne
-sont pas à Londres. Le chancelier, le marquis de Lansdowne et quelques
-autres sont absents...
-
-»J'ai ensuite parlé à lord Palmerston des inquiétudes que l'on pouvait
-éprouver sur l'intention annoncée du roi des Pays-Bas, d'entraver la
-navigation de l'Escaut, et je l'ai prié de me faire connaître la
-conduite que croirait devoir adopter le gouvernement britannique si ce
-projet se réalisait. Il m'a répondu que la question pourrait se
-résoudre de deux manières selon les mesures que prendrait le
-gouvernement néerlandais. «En effet, m'a-t-il dit, le roi des Pays-Bas
-doit annoncer qu'il ne ferme l'Escaut qu'aux pavillons de France,
-d'Angleterre et de Belgique, ou qu'il le ferme à toutes les
-nations.--Mais, dans le premier cas, lui ai-je dit, ce sera la guerre
-qu'il nous déclarera.--Oui, a-t-il repris, ce sera la guerre, mais ce
-sera _lui_ qui nous la déclarera, et il doit savoir qu'alors les
-valeurs qui sont tombées entre nos mains, par suite du blocus et de
-l'embargo, courront les chances des prises faites en temps de guerre.
-
-»Si le roi Guillaume, a ajouté lord Palmerston, croit devoir rendre la
-fermeture de l'Escaut une mesure générale pour toutes les nations,
-nous serons en droit de réclamer le concours des cabinets qui ont pris
-part aux actes du congrès de Vienne, et qui, tous, sont plus ou moins
-intéressés à la libre navigation des fleuves, principe reconnu
-solennellement à Vienne. Rien ne nous empêchera, dans ce dernier cas,
-de procéder également à la condamnation des bâtiments hollandais que
-nous ne tenons encore que sous le séquestre.
-
-»Il me semble, monsieur le duc, que cette manière d'agir serait fondée
-en raison, et qu'elle pourrait bien modifier la résolution du cabinet
-de La Haye, qui connaît la profonde impression que produirait en
-Hollande la saisie des bâtiments néerlandais retenus en ce moment par
-la France et par l'Angleterre; et, comme ce serait un des plus sûrs
-moyens de séparer les intérêts de la Hollande des intérêts du roi, on
-ne devrait pas le négliger...»
-
- «Le 30 décembre 1832.
-
-»J'ai reçu ce matin, avec une bien vive satisfaction, la dépêche que
-vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 27. J'ai immédiatement
-communiqué à lord Palmerston et à lord Grey les ordres qui ont été
-adressés à M. le maréchal Gérard, au sujet de la rentrée de notre
-armée en France et de la mise en liberté sur parole de la garnison
-hollandaise. Ils m'ont tous deux exprimé leurs remerciements, de
-manière à me faire sentir tout le prix qu'ils attachent à cette
-conduite si noble et si loyale du gouvernement du roi.
-
-»Nous avons pensé, monsieur le duc, qu'il ne fallait pas perdre de
-temps, comme vous voulez bien me le dire dans votre dépêche, pour
-tenter la démarche que nous croyons tous utile de faire à La Haye,
-qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas de succès; et nous venons, en
-conséquence, d'arrêter avec lord Palmerston la note qui renferme nos
-propositions au roi des Pays-Bas; elle partira ce soir même et
-elle sera, comme vous le désiriez, remise par les chargés d'affaires
-de France et d'Angleterre à La Haye[39].
-
-»J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de cette note; vous voudrez
-bien remarquer que nous nous rapprochons beaucoup des propositions que
-vous m'avez transmises, le 22 de ce mois[40], et que nous avons écarté
-avec soin tout ce qui pouvait servir à exciter contre nous l'opinion
-publique en Hollande.
-
-»L'accord que je crois trouver entre notre note et les projets que
-vous m'avez adressés; l'avis que vous avez bien voulu me donner par
-votre dépêche d'aujourd'hui, et enfin les nouvelles que nous recevons
-de La Haye, et qui nous font sentir la nécessité de hâter notre
-communication au gouvernement néerlandais,--toutes ces considérations
-m'ont déterminé à signer et à expédier notre note en Hollande, sans
-attendre de nouveaux ordres de vous; j'ose espérer que vous ne
-désapprouverez pas le parti que j'ai pris dans cette circonstance.
-
-»J'ai tenu à ce que notre note et nos propositions fussent rédigées
-dans les termes les plus simples afin de ne pas fournir des sujets de
-controverse au cabinet de La Haye, toujours si habile à les saisir.
-
- * * * * *
-
-Les chargés d'affaires de France et d'Angleterre à La Haye remirent
-notre note le 2 janvier 1833 au gouvernement néerlandais. Le roi des
-Pays-Bas, pressé sans doute par les plaintes de ses sujets contre les
-effets de l'embargo et du blocus des ports, crut qu'il ne pouvait pas
-décliner d'entrer en négociation avec les deux puissances qui lui
-offraient de mettre fin à un état de choses si nuisible aux intérêts
-de son pays. Il nous fit donc remettre le 9 janvier 1833 par M. de
-Zuylen un contre-projet[41], en réponse au nôtre du 30 décembre, et
-par ce fait, une négociation était entamée entre la France et la
-Grande-Bretagne d'une part, et les Pays-Bas de l'autre[42].
-
-Je n'ai point l'intention d'exposer ici les détails de cette
-fastidieuse négociation qui dura près de cinq mois, avant d'aboutir à
-un résultat que je constaterai en son temps. Il me suffira de dire, en
-quelques mots, que le roi des Pays-Bas, fidèle à son système de
-procrastination et de ruse, chercha par tous les moyens à éluder la
-reconnaissance du traité du 15 novembre et à maintenir un état
-provisoire qui lui laissât la possibilité de recommencer la lutte si
-les chances lui paraissaient favorables.
-
-Cependant, nous ne nous laissâmes pas détourner de notre but, qui
-était d'obtenir, soit la pleine reconnaissance du traité du 15
-novembre, soit une situation provisoire tellement avantageuse à la
-Belgique et défavorable à la Hollande, qu'elle dût amener celle-ci à
-un arrangement définitif.
-
-M. de Zuylen épuisa toutes les ressources et les arguties de la
-chicane pour nous entraîner sur un autre terrain, mais vainement; et,
-de guerre lasse, il quitta son poste vers le milieu du mois de mars,
-et la négociation resta pendant quelques jours suspendue. Mais les
-conséquences du blocus et de l'embargo se faisaient toujours sentir
-trop vivement en Hollande pour que le roi ne se sentît pas forcé d'y
-mettre fin. Il envoya à Londres un nouveau plénipotentiaire, M. S.
-Dedel, beaucoup plus conciliant que son prédécesseur, et dont les
-formes agréables aidèrent à aplanir nos discussions. Toutefois, les
-pouvoirs qu'il avait reçus étaient si limités qu'il fallut employer
-plus de deux mois encore avant de conclure la convention du 21 mai,
-sur laquelle je me réserve de revenir plus tard. Jusque-là, je
-laisserai de côté les fatigantes affaires hollando-belges, dont
-l'importance était devenue presque secondaire[43]. L'attention de la
-France et de l'Angleterre avait été reportée de plusieurs autres côtés
-à la fois. Les affaires d'Orient[44], on l'a vu déjà, s'étaient
-fort compliquées par les succès du pacha d'Égypte, Méhémet-Ali, contre
-la Porte oltomane. Le nouveau gouvernement grec éprouvait des
-difficultés à s'établir[45]. D'autre part, en Espagne, la présence de
-M. de Zea Bermudez à la tête du ministère, au moment où Ferdinand VII
-était affaibli par la maladie qui devait le conduire au tombeau, avait
-suscité des embarras[46] qui s'aggravaient beaucoup par la guerre
-civile prolongée en Portugal entre les deux frères dom Miguel et
-dom Pedro. C'était aussi dans ce moment que le général Pozzo,
-ambassadeur ordinaire de Russie en France, avait jugé bon de faire un
-voyage à Londres. M. Pozzo était revenu récemment à son poste de
-Paris, d'un séjour qu'il avait été faire à Pétersbourg sur l'ordre de
-son souverain qui avait voulu conférer avec lui. A son retour, il
-s'était arrêté à Berlin, à Munich et à Stuttgart, avec des missions à
-remplir, assurait-on, près de ces différentes cours[47]. A peine
-rentré à Paris, il était tout à coup parti pour Londres, au moment où
-son rang de doyen du corps diplomatique l'aurait mis dans le cas de
-complimenter le roi Louis-Philippe à l'occasion du jour de l'an. Ces
-simples indications suffiront pour saisir le sens et la portée des
-correspondances dont nous allons nous borner à donner des extraits. Je
-veux rappeler encore que le gouvernement anglais venait de nommer,
-pour le représenter temporairement à Madrid, sir Stratford Canning,
-que la cour de Russie, par esprit de rancune contre la conduite de sir
-Stratford à Constantinople[48], avait refusé de recevoir comme
-ambassadeur à Pétersbourg. Sir Stratford Canning qui se rendait en
-Espagne par Paris, avait reçu l'ordre de s'y arrêter, de voir le duc
-de Broglie et de s'entretenir avec lui de la mission qu'il allait
-remplir à Madrid.
-
- [39] Projet de convention présenté au gouvernement hollandais par
- le marquis d'Eyragues au nom de la France et de l'Angleterre:
-
- 1º Le roi des Pays-Bas s'oblige à retirer ses troupes des forts de
- Lillo et de Liefkenshoek.
-
- 2º Il s'oblige à ouvrir au commerce, aussitôt après les
- ratifications, la Meuse et ses embranchements.
-
- 3º La navigation de l'Escaut sera libre jusqu'à la conclusion de
- la paix définitive.
-
- 4º Les Belges évacueront et remettront au roi des Pays-Bas Venloo,
- la partie hollandaise du Limbourg et la partie allemande du
- Luxembourg.
-
- 5º Les Belges auront le libre usage d'une route allant en
- Allemagne par le Limbourg, ainsi que des routes de Maestricht et
- Sittard.
-
- 6º Le roi des Pays-Bas promet une amnistie pleine et entière.
-
- 7º L'armée hollandaise et l'armée belge seront remises sur le pied
- de paix.
-
- 8º L'embargo mis en France et en Angleterre sur les navires
- hollandais sera levé.
-
- [40] Voir ces instructions, page 81.
-
- [41] Le contre-projet hollandais se rapprochait sensiblement du
- projet franco-anglais. Toutefois, l'article 2 ne parlait que de
- la Meuse et non de ses embranchements. Pour l'Escaut, le
- gouvernement hollandais réclamait la faculté de percevoir un
- droit de tonneau.--Un article additionnel portait que la France
- et l'Angleterre s'engageaient à obtenir de la Belgique le
- payement annuel d'une somme de 8 400 000 florins à la Hollande.
- Il n'était pas question de désarmement. Enfin un droit de péage
- devait être établi sur la route du Limbourg.
-
- [42] On trouvera à l'Appendice une lettre du roi Louis-Philippe
- au duc de Broglie (p. 488), et une lettre particulière du duc de
- Broglie à M. de Talleyrand, dans lesquelles est exposée la ligne
- de conduite qu'entendait suivre le gouvernement français dans
- cette période des négociations qui suivit l'expédition d'Anvers.
-
- [43] Quelques mots sont nécessaires pour compléter cet exposé de
- la question hollando-belge.--A la suite du contre-projet du 9
- janvier et de la prétention de la Hollande d'interdire la
- navigation de l'Escaut aux navires français, anglais et belges,
- une rupture survint entre les parties. Toutefois, le cabinet de
- La Haye ayant cédé, les négociations furent reprises. La
- conférence repoussa le contre-projet du 9 janvier et proposa un
- deuxième projet de convention qui se rapprochait sensiblement du
- précédent, ajoutant que les plénipotentiaires étaient prêts à
- signer un traité définitif sur les bases offertes. Refus de M. de
- Zuylen et deuxième contre-projet hollandais (5 février).--Réponse
- très vive des membres de la conférence qui opposent une fin de
- non-recevoir absolue (14 février). La Hollande semble céder. M.
- de Zuylen est rappelé, remplacé par M. Dedel, et le ministre
- hollandais des affaires étrangères, déclare à la tribune que ce
- changement doit être interprété dans un sens favorable aux
- mesures de conciliation. Toutefois, le premier projet présenté
- par M. Dedel contenait encore des prétentions singulières comme
- celle de refuser de reconnaître la neutralité de la Belgique (23
- mars).--Réponse de la conférence en date du 2 avril.--Réplique de
- M. Dedel (16 avril).--Enfin, devant une note catégorique et
- menaçante de la conférence, du 22 avril, le cabinet de La Haye
- capitula et proposa, le 10 mai, des conditions qui furent
- acceptées et firent l'objet du la convention du 21 mai. Voir
- pages 156 et 168.
-
- [44] La question d'Orient va devenir la principale préoccupation
- de M. de Talleyrand à Londres. L'épisode qui troubla si
- profondément la diplomatie européenne pendant près de dix ans fut
- la rivalité du sultan Mahmoud et du pacha d'Égypte Méhémet-Ali.
- Celui-ci, né en 1769, autrefois simple soldat albanais, était
- devenu vice-roi d'Égypte (1806), titre que lui avait reconnu la
- Porte ottomane. Par son habileté et son énergie, il avait créé en
- Égypte une armée, une flotte, une administration. En même temps,
- il soumettait toute la Haute-Égypte, la Nubie, une partie de
- l'Arabie, et ne cachait pas son dessein de fonder un empire
- égyptien aux dépens de l'empire turc. Une rupture devait
- forcément survenir entre le suzerain et le vassal. Méhémet trouva
- un prétexte en 1831 dans le refus du sultan de lui donner la
- Syrie pour prix de sa coopération dans la guerre de
- l'indépendance hellénique. Il fit aussitôt envahir cette province
- (nov. 1831) par son fils Ibrahim, qui s'empara de Gaza, Jaffa,
- Saint-Jean-d'Acre, battit les troupes turques à Homs et à Beilan.
- De la Syrie, Ibrahim passa en Anatolie, où il remporta la grande
- victoire de Konieh (21 déc. 1832). C'est à ce moment que l'Europe
- intervint. La Russie offrit des secours à la Turquie, et c'est
- cette démarche qui, éveillant à juste titre les défiances de la
- France et de l'Angleterre, attira tous les regards de la
- diplomatie vers les rives du Bosphore.
-
- [45] Le roi Othon s'était embarqué le 14 janvier 1833, à
- Brindisi, pour Nauplie. Des embarras de tout genre assaillaient
- le nouveau gouvernement. Outre qu'une partie de la population la
- plus remuante et la plus hardie, les pallikares, et à leur tête
- le redoutable Colocotroni, lui était hostile, il avait une
- administration entière à créer de toutes pièces dans un pays à
- peine civilisé et presque sans ressources financières.
-
- [46] La question de la succession espagnole troublait
- profondément toute la péninsule, et l'Europe n'y restait pas
- indifférente. Le roi Ferdinand avait eu de son quatrième mariage
- une fille, l'infante Isabelle, née le 10 octobre 1830. Les femmes
- avaient autrefois régné en Espagne, mais la loi de succession
- établie en 1714 par le premier roi bourbon Philippe V les avait
- exclues du trône. D'après la loi salique, le trône devait donc
- revenir à la mort de Ferdinand à son frère don Carlos. Mais
- Ferdinand révoqua en 1830 la loi de 1714; après être revenu sur
- cette révocation, il la confirma de nouveau, puis il mourut le 29
- septembre 1833, laissant la couronne à sa fille Isabelle, sous la
- régence de sa mère Marie-Christine. Alors commença entre les
- partisans de don Carlos et ceux de la reine Isabelle une guerre
- qui dura de longues années. Don Carlos représentait le pouvoir
- absolu. Marie-Christine, pour lui résister, dut s'appuyer sur les
- constitutionnels. Aussi ne tarda-t-elle pas a se séparer de son
- ministre, Zea Bermudez, entièrement inféodé aux idées
- absolutistes. La crise espagnole se liait intimement à celle qui
- sévissait alors en Portugal: car l'établissement à Lisbonne d'un
- gouvernement absolu ou d'un gouvernement constitutionnel devait
- avoir un contre-coup nécessaire à Madrid. Aussi, tant que le roi
- Ferdinand vécut, il soutint dom Miguel. La reine régente, au
- contraire, devait être favorable à doña Maria. D'ailleurs, si dom
- Miguel triomphait, don Carlos trouvait en Portugal un asile et
- des secours de toute sorte. On comprend dès lors comment, aux
- yeux de la diplomatie européenne, la succession espagnole et
- celle du Portugal ne formaient qu'une seule et même question, et
- en particulier, comment la France et l'Angleterre étaient
- intéressées au règne de la reine Isabelle avec un cabinet
- constitutionnel.
-
- [47] Il paraîtrait que le comte Pozzo, dans le cours de son
- voyage en Europe, avait adressé aux cabinets d'Autriche et de
- Prusse un projet d'alliance avec la Russie. Ce projet déclarait
- d'abord que la convention du 22 octobre entre la France et
- l'Angleterre et les dangers qui pouvaient en résulter imposaient
- aux trois cours l'obligation de se concerter pour le maintien de
- la paix en Europe. Il était stipulé en conséquence qu'aussitôt
- après l'entrée d'une armée française en Belgique, une armée
- prussienne se porterait en avant et s'emparerait de Venloo et des
- parties du Limbourg et du Luxembourg destinées à la Hollande. La
- Prusse garderait ces territoires au nom et sous l'autorité des
- trois parties contractantes, pour être remis aux Hollandais après
- la prise d'Anvers. La Russie et l'Autriche déclaraient s'associer
- aux opérations de la Prusse, en acceptaient la solidarité et
- promettaient de la soutenir de tout leur pouvoir (_Extrait d'une
- dépêche de M. Bresson au département, 14 février 1833._)
-
- [48] Sur la mission de sir Stratford Canning à Constantinople,
- voir page 59 et note.
-
-M. de Broglie me fit connaître ensuite le résultat de cette entrevue
-par la lettre suivante:
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 20 décembre 1832.
-
- »Mon prince,
-
-»... Sir Stratford Canning a passé deux jours ici. Il m'a communiqué
-ses instructions. Son but est d'abord d'obtenir un armistice, puis
-d'essayer de terminer l'affaire de Portugal en écartant les deux
-frères et en établissant une régence au nom de doña Maria, sous la
-condition de renoncer à la constitution de 1826. Dans l'état où se
-trouve le gouvernement espagnol, j'ai peu d'espérance que sir
-Stratford Canning soit écouté jusqu'à la fin de sa harangue. Il n'est
-point question de l'intervention de la France dans les instructions de
-sir Stratford Canning; cependant, à la fin de la conversation que nous
-avons eue ensemble, il m'a exprimé le désir que le gouvernement
-français s'associât à sa mission. J'en ai référé au conseil, et voici
-la réponse que le roi, sur ma proposition, a décidé de faire:
-
-»1º Si la mission de sir Stratford Canning devait aboutir plus tôt ou
-plus tard à l'emploi de la force contre dom Miguel et par suite contre
-l'Espagne, le gouvernement français croit de sa loyauté de déclarer
-d'avance qu'il ne pourrait s'y associer. Contre dom Miguel tout seul,
-l'Angleterre n'a pas besoin de notre appui. Si l'Espagne s'en
-mêle, nous ne pouvons pas faire la guerre à l'Espagne dans l'intérêt
-de dom Pedro ou de sa fille, sans que cette entreprise ne prenne
-sur-le-champ des deux cotés des Pyrénées un caractère révolutionnaire.
-Ce serait la contre-partie de notre expédition de 1823; la guerre
-générale s'ensuivrait. Il n'y aurait pas moyen de prévenir dans tous
-les esprits cette idée que nous entrons en Espagne pour rétablir le
-gouvernement des Cortès.
-
-»2º Sir Stratford Canning se propose d'argumenter de l'analogie de
-situation et de droits entre la jeune doña Maria et la jeune infante
-d'Espagne. Nous ne pouvons non plus nous associer à cette
-argumentation. Ce serait prendre couleur d'avance dans la question de
-succession d'Espagne et prendre couleur dans un sens opposé au
-véritable intérêt de la France. Ce serait s'engager contre le maintien
-de la loi salique et s'y engager au profit d'un parti assez faible,
-fort chancelant, et qui, selon toute apparence, aura le dessous dans
-la lutte, si elle vient à s'engager.
-
-»Sous ces deux limites nous ne demandons pas mieux que de donner à M.
-de Rayneval des instructions tendant à seconder sir Stratford Canning.
-La demande d'un armistice nous paraît être le point principal; cette
-demande n'a point d'inconvénient; elle a l'avantage, si elle
-réussissait, de donner à un tiers parti le temps de se former en
-Portugal, tiers parti qui repousserait également les deux frères et
-qui se déclarerait pour doña Maria sans condition. J'ignore si les
-éléments de ce tiers parti existent; mais s'ils n'existent pas,
-évidemment il n'y a rien à faire.
-
-»Quant aux mesures de pacification postérieures à l'armistice, nous
-pensons que pour être seulement écouté, sir Stratford Canning
-fera prudemment de ne pas s'expliquer en fermes trop catégoriques, de
-se montrer prêt à en essayer de toutes sortes: doña Maria seule; une
-amnistie avec dom Miguel; un mariage; que sais-je? S'il précise trop
-sa proposition en commençant, il sera refusé net. En se tenant dans
-les généralités, jusqu'à ce que l'état du Portugal lui fournisse un
-point d'appui, il est possible que la négociation s'entame.
-
-»J'envoie à Rayneval des instructions en ce sens. Il secondera sir
-Stratford Canning dans la demande d'un armistice et dans toutes les
-mesures qui pourraient tendre à la pacification du Portugal.
-
-»J'espère, mon prince, que vous trouverez que nous nous sommes tenus
-dans une juste mesure, eu égard à cette proposition délicate. Sir
-Stratford Canning m'a paru content...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 6 janvier 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... Lord Palmerston avait invité hier à une réunion les membres de la
-conférence, sur les affaires de la Grèce, pour leur donner
-communication des dernières dépêches écrites par les commissaires
-démarcateurs des trois puissances en Morée. Il résulte de ces dépêches
-que des difficultés se sont élevées par suite de l'inexactitude de la
-carte sur laquelle les commissaires ont dû baser leurs travaux; cette
-carte est, dit-on, remplie d'erreurs, mais on espère cependant arriver
-à une démarcation précise qui n'entraînera aucun inconvénient...
-
-»Après la conférence, j'ai eu avec lord Palmerston une
-conversation dans laquelle je lui ai parlé, comme vous le désiriez, de
-la négociation suivie ici par Namick Pacha. Il a commencé par me
-mettre au courant des circonstances qui ont amené cet envoyé de la
-Porte en Angleterre. Il paraît que la cour de Russie a dernièrement
-proposé au Grand Seigneur le secours d'un corps de quinze mille hommes
-contre le pacha d'Égypte; ce corps aurait été détaché de l'armée russe
-du Caucase et serait venu se réunir à l'armée de Syrie, commandée par
-le grand visir. Le sultan a décliné l'offre de l'empereur Nicolas en
-répondant que c'était sur mer qu'il avait besoin d'être soutenu en ce
-moment. C'est donc dans le but d'obtenir un secours du gouvernement
-anglais que Namick Pacha a été envoyé à Londres. Depuis son arrivée,
-il a fait la demande formelle de l'appui des forces maritimes
-britanniques dans le Levant, pour faire rentrer le pacha dans
-l'obéissance.
-
-»Cette demande sera soumise au premier conseil de cabinet qui n'aura
-pas lieu avant la fin de ce mois, les ministres anglais ne devant tous
-se retrouver à Londres qu'à cette époque.
-
-»Lord Palmerston, tout en me disant que son opinion n'était pas formée
-à cet égard, m'a cependant laissé entrevoir qu'il trouvait quelques
-motifs plausibles à la demande du Grand Seigneur. Il ne s'agit pas
-ici, m'a-t-il dit, d'une de ces interventions contre lesquelles
-l'Angleterre s'est toujours prononcée; ce serait un appui donné à un
-ancien allié contre un sujet rebelle, dont la révolte, si elle était
-couronnée de succès, doit avoir les plus dangereuses conséquences pour
-la tranquillité future de l'Europe. Car il est probable que la Russie,
-qui aujourd'hui fait parade d'une vaine générosité envers le sultan,
-ne manquera pas d'entretenir sous main la révolte du pacha.
-L'intérêt de l'Europe est donc de remarquer que la Porte, placée entre
-l'ambition de la Russie et celle du pacha, ne pourrait pas, dans son
-état d'abaissement actuel, soutenir une pareille lutte. Si on admet la
-nécessité de l'existence de l'empire ottoman, l'état critique dans
-lequel il se trouve placé en ce moment fera également reconnaître la
-nécessité de lui donner un appui qui, seul, peut arrêter sa ruine.
-
-»La manière de voir de lord Palmerston a dû être fortifiée par les
-observations que nous avons souvent faites dans nos conversations sur
-la politique envahissante de la Russie, car je n'ai jamais laissé
-échapper l'occasion, je l'avoue, de la faire remarquer aux ministres
-anglais.
-
-»Du reste, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, lord
-Palmerston soumettra la demande du sultan au conseil, et j'aurai soin
-de vous communiquer les déterminations qui y seront arrêtées. En
-attendant, je verrai séparément ceux des membres du ministère qui sont
-à Londres, pour connaître l'opinion qui probablement prévaudra dans le
-cabinet.
-
-»L'heureuse influence de la prise de la citadelle d'Anvers se fait
-sentir d'une manière bien évidente par la hausse de tous les fonds
-publics; c'est un symptôme pacifique qui n'est pas toujours certain,
-mais qui doit être remarqué, surtout quand il se manifeste au même
-instant à Londres, à Paris et même à Amsterdam. Personne ne peut nier
-que cet événement n'ait donné une grande force aux gouvernements
-actuels de Belgique, de France et de Grande-Bretagne. C'est de la
-reddition de la citadelle d'Anvers, que la Belgique peut vraiment
-compter son existence, comme État indépendant. La France en éprouve
-les bons effets par la marche des discussions devenues plus
-faciles dans les Chambres; et le ministère anglais, soutenu par les
-nouvelles élections, prend chaque jour plus de force[49]. Il vient
-d'obtenir une preuve de l'affermissement de son pouvoir dans une
-circonstance qui, ailleurs, pourrait paraître futile, mais qui ici
-n'est pas sans importance.
-
-»Sa Majesté la reine d'Angleterre avait été obligée, d'après les
-instances réitérées des ministres, d'éloigner d'elle, l'année
-dernière, son premier chambellan, lord Howe[50], qui votait contre le
-ministère dans la question de la réforme. Jusqu'à présent, Sa Majesté
-s'était refusée à nommer un successeur à lord Howe; elle vient enfin
-de s'y décider, et la reine a fait choix de lord Denbigh[51], partisan
-très prononcé du ministère, qui regarde cette nomination comme un
-premier pas vers un rapprochement avec la cour.
-
-»Quelques heures après son arrivée à Londres, le général Pozzo,
-accompagné de M. de Lieven, a passé chez moi; nous avons eu un assez
-long entretien dans lequel je dois dire que son langage a été
-parfaitement convenable. Cette conduite de sa part n'a rien que de
-très simple, et si je vous en parle, c'est parce que je crois que
-nous devons dans cette circonstance laisser de côté tous les doutes
-que nous pouvons avoir sur les dispositions de la Russie. Le général
-Pozzo s'exprime peut-être avec un peu d'amertume sur le cabinet
-anglais, et sur la ligne politique qu'il a adoptée. Les ministres
-anglais ne sont assurément pas sans quelque méfiance de la Russie, et
-cependant, ils ont fait au général Pozzo toutes les politesses
-d'usage. Je me placerais, je pense, dans une fausse position si je ne
-faisais pas comme eux.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous dire que je mettrai la plus grande réserve
-dans mes rapports avec cet ambassadeur, mais en même temps je veux
-prendre pour sa véritable opinion tout le bien qu'il se croira obligé
-de me dire de la France et du gouvernement du roi...»
-
- [49] Les élections avaient été très favorables au ministère. La
- nouvelle Chambre, recrutée en très grande majorité dans le parti
- whig, ne renfermait que deux faibles groupes d'opposants, les
- tories d'un côté, les radicaux de l'autre.
-
- [50] Richard William Penn, comte Howe, petit-fils de l'amiral de
- ce nom, né en 1796, entra à la Chambre des lords en 1820 sous le
- titre de vicomte Curzon, fut, pendant quinze ans, grand
- chambellan de la reine d'Angleterre.
-
- [51] William-Basile Percy-Fielding, comte de Denbigh, né en 1796,
- succéda à son grand-père à la Chambre des lords, où il siégea
- dans le parti tory. Il fut grand chambellan de la reine.
-
- «Le 11 janvier 1833.
-
-»... Ce que vous m'apprenez du langage que M. de Zéa aurait tenu à M.
-de Rayneval, à l'occasion de la mission de sir Stratford Canning à
-Madrid, n'a point lieu de me surprendre. Ce langage me paraît
-s'accorder très bien avec les antécédents connus de M. de Zéa[52].
-
-»Je désirerais être en état de vous fournir, monsieur le duc, les
-données que vous réclamez de moi sur le véritable but qu'a eu le
-cabinet anglais en envoyant sir Stratford Canning en Espagne, mais je
-dois vous faire observer qu'il est à peu près impossible de se
-procurer sur ce point d'autres renseignements que ceux qui vous ont
-été donnés par sir Stratford Canning lui-même. Lorsque je questionnai
-lord Palmerston à ce sujet, il me répondit que sir Stratford Canning
-avait reçu l'ordre de vous communiquer toutes ses instructions: depuis
-lors, il m'a dit que cet ambassadeur, en rendant compte des
-observations que vous lui aviez faites dans ses différents entretiens
-avec vous, s'en était montré satisfait, et avait ajouté qu'il les
-trouvait parfaitement dans votre position. Cet ambassadeur n'est pas
-encore entré en Espagne; il serait donc difficile de trouver un motif
-fondé pour supposer un changement dans les directions qui lui ont été
-données.
-
-»Je suis porté à croire qu'on a laissé à sir Stratford Canning des
-pouvoirs assez étendus dans ses moyens d'action; il serait donc
-possible qu'en admettant la répugnance invincible de M. de Zéa
-d'adopter les propositions qui lui seront faites, le cabinet anglais
-ait prévu l'éventualité où il faudrait essayer d'éloigner ce ministre
-des affaires, l'état de santé de M. de Zéa en offrant d'ailleurs un
-prétexte plausible. Cela m'étonnerait d'autant moins, qu'on connaît à
-Londres l'influence que la cour de Russie exerce depuis longtemps sur
-l'esprit de M. de Zéa, qui a été successivement consul et ministre
-d'Espagne à Pétersbourg, et appelé une première fois au ministère des
-affaires étrangères par le roi Ferdinand VII, à l'instigation de la
-Russie. Comme on peut croire que, dans les circonstances actuelles,
-l'influence russe serait employée dans des vues opposées à celles des
-ministres anglais, il serait facile alors d'expliquer le but
-caché qu'on attribue à la mission de sir Stratford Canning.
-
-»Quoi qu'il en soit de ces suppositions, vous avez à Madrid, dans la
-personne de M. de Rayneval, un ambassadeur trop habile pour qu'il ne
-découvre pas bientôt les véritables intentions de l'ambassadeur
-anglais, et je ne doute pas qu'il ne vous transmette incessamment des
-notions précieuses qu'il serait hors de mon pouvoir de vous procurer
-d'ici.
-
-»Lord Palmerston m'a dit confidentiellement que l'empereur Nicolas
-avait témoigné l'intention de ne point recevoir comme ambassadeur à sa
-cour sir Stratford Canning, qui devait occuper ce poste aussitôt après
-son retour de Madrid. Le cabinet anglais ne cache pas son
-mécontentement de cette détermination. Je n'étais point appelé à
-donner mon opinion dans cette occasion, mais j'ai pu cependant en
-profiter pour faire quelques réflexions qui, j'ai lieu de le croire,
-ne seront pas perdues.»
-
- [52] M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, écrivait à
- ce sujet «que rien n'avait pu empêcher M. de Zéa d'entrer en
- explications sur la mission de sir Stratford Canning; que M. de
- Zéa trouvait chimérique cette proposition d'armistice faite à un
- prince en possession du trône, par la puissance qui a poussé à la
- guerre contre lui, et qu'il manifestait la ferme résolution de
- s'opposer par tous les moyens à la violation de la neutralité.
- Selon M. de Rayneval, sir Stratford Canning ne pouvait réussir
- dans sa mission avant d'avoir renversé M. de Zéa (_Extrait de la
- dépêche de M. de Rayneval au département, du 29 décembre 1832._)
-
-
-LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 janvier 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»... Je comprends votre résolution d'en rester _là_, quand vous aurez
-fini la grande affaire que vous seul pouviez mener à bien, et qui,
-j'aime à le croire, touche à son terme; et cependant, je ne comprends
-guère ce que deviendra la politique de notre France quand elle
-manquera de la direction que vous lui imprimez. Dans l'état général
-des affaires de l'Europe, il est fort difficile que de graves
-circonstances ne se présentent pas à des époques fort rapprochées; et
-je ne vois encore, dans le monde nouveau qui s'élève autour de
-nous, personne qui soit en état d'en user habilement, je dirais
-presque, de les comprendre. Toute mon espérance, en vérité, est dans
-le _va da sè_.
-
-»Si je pouvais vous être bon ici à quelque chose, je vous prie très
-instamment de disposer de moi. Je vous savais si bien et si
-soigneusement informé par notre pauvre amie[53], que je ne pensais pas
-qu'il y eût jamais rien à vous apprendre. Aujourd'hui, s'il en était
-autrement, dites-le-moi et je suis à vos ordres.
-
-»Notre position intérieure est sensiblement améliorée, cela saute aux
-yeux, et la manière dont l'ordre du jour a été enlevé dernièrement, à
-la Chambre des députés, au sujet de la duchesse de Berry, a tiré du
-pied ministériel la plus dure épine qui pût y être enfoncée[54]. Il
-est donc certain qu'aujourd'hui, avec une habileté tant soit peu
-commune, tout peut marcher.
-
-»Le Pozzo que vous me dépeignez à Londres est celui auquel je
-m'attendais. L'humeur qu'il a beaucoup trop laissé voir ici est née,
-je n'en doute pas, de la peur prodigieuse que son empereur lui a
-inspirée. Il en est revenu terrifié, à parler littéralement. C'est
-chose dont je ne puis douter, et je ne crois pas qu'il fût aisé de le
-déterminer maintenant à un voyage pareil à celui qu'il a accompli
-dans les six derniers mois de l'année 1832.
-
-»Veuillez accepter, mon prince, avec les assurances de ma haute
-considération, celles d'un dévouement que je vous prie de mettre à
-l'épreuve dans toutes les occasions où vous croirez pouvoir en user
-utilement...»
-
- [53] La princesse de Vaudémont qui venait de mourir.
-
- [54] Séance du 5 janvier. On y discuta le rapport de M. Sapey sur
- les pétitions qui avaient été adressées à la Chambre relativement
- à Madame la duchesse de Berry: les unes réclamaient la mise en
- liberté de la princesse, les autres demandaient qu'un plébiscite
- décidât de son sort; toutes contenaient des protestations contre
- la révolution de Juillet. La Chambre, après une séance longue et
- tumultueuse, vota l'ordre du jour pur et simple réclamé par le
- gouvernement qui gardait ainsi sa liberté d'action.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 17 janvier 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... Je dois vous informer d'une communication assez importante qui
-vient d'être faite au ministère anglais par l'ambassade d'Autriche à
-Londres; elle est relative à l'état actuel du Portugal et aux moyens
-de mettre un terme à la guerre civile qui désole ce pays.
-
-»Le ministre d'Autriche a été chargé par sa cour d'offrir au
-gouvernement anglais la médiation du cabinet de Vienne dans les
-affaires portugaises, et, en le déclarant à lord Palmerston, il a
-ajouté que la première condition de cette médiation serait la
-reconnaissance, comme roi de Portugal, de dom Miguel, qui s'engagerait
-alors à donner une amnistie générale et à lever tous les séquestres
-établis sur les propriétés particulières.
-
-»Pour appuyer cette proposition le cabinet de Vienne fait valoir que,
-depuis plus de quatre ans, l'infant dom Miguel occupe le trône de
-Portugal; qu'en admettant même comme fondés tous les torts reprochés à
-son gouvernement, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il a reçu
-l'assentiment de la grande majorité de la nation portugaise, et
-l'entreprise tentée avec si peu de succès par dom Pedro est
-invoquée, s'il en était besoin, comme témoignage de ce fait.
-
-»Le ministre d'Autriche, en terminant la communication qu'il avait
-ordre de faire, a dit que son souverain s'était déterminé à cette
-démarche, quelque contraire qu'elle fût aux intérêts de sa
-petite-fille[55], parce qu'il était convaincu que la pacification du
-Portugal était devenue par sa liaison avec la tranquillité de la
-péninsule une question de la plus haute importance pour la paix de
-l'Europe, et que cette pacification ne pouvait être réalisée
-promptement que par la reconnaissance de l'infant dom Miguel; mais
-que, du reste, il entendait que l'amnistie qu'on imposerait à ce
-prince serait sans aucune restriction et donnée de manière à rassurer
-toutes les opinions.
-
-»Lord Palmerston a sur-le-champ répondu au baron de Neumann[56] qu'il
-ne s'expliquait pas trop bien l'opinion exprimée par la cour de Vienne
-dans cette circonstance; qu'il lui paraissait fort étrange, pour ne
-rien dire de plus, de proposer à dom Pedro de quitter le Portugal, de
-livrer les Açores, d'abandonner enfin la cause de sa fille, et de ne
-lui offrir, en échange de toutes ces concessions, qu'une amnistie pour
-laquelle on n'aurait, en définitive, d'autre garantie que la parole
-d'un prince connu pour son peu de fidélité à tenir ses engagements.
-Lord Palmerston a conclu en déclinant l'acceptation de la médiation de
-l'Autriche dans les termes dans lesquels elle était offerte.
-
-»Tel a été le résultat de cette discussion soutenue sur un ton assez
-vif de la part de lord Palmerston et de celle de M. de Neumann.
-
-»Dans une des dernières dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
-m'écrire, vous m'avez témoigné le désir de connaître le plus ou moins
-de fondement que pouvaient avoir les bruits répandus à Madrid sur le
-véritable but de la mission de sir Stratford Canning. En vous
-répondant, le 11 de ce mois, je vous ai indiqué quelles étaient les
-difficultés qui s'opposaient à ce que je puisse me procurer des
-informations précises à cet égard, mais je n'en ai pas moins cherché à
-vérifier quelques-uns des faits que vous avez bien voulu me mander. Un
-membre du corps diplomatique dans lequel je place quelque confiance
-m'a communiqué à peu près les mêmes renseignements que ceux contenus
-dans la dépêche de M. de Rayneval; mais il a appuyé son récit d'une
-circonstance qui tendrait à fortifier l'opinion qu'on avait à Madrid
-sur les inquiétudes de M. de Zéa. Je veux parler de l'acte solennel
-par lequel Sa Majesté le roi d'Espagne, en renouvelant sa première
-déclaration relative aux droits de l'infante Isabelle à succéder au
-trône, annule les dispositions qu'il annonce lui avoir été arrachées
-pendant sa maladie[57]. On pense que cet acte est un moyen employé par
-M. de Zéa pour déjouer les manoeuvres de sir Stradfort Canning, qui
-devait, comme vous me l'annonciez, essayer de lier les intérêts de
-l'infante Isabelle à ceux de doña Maria, en promettant à la reine
-d'Espagne l'appui de son gouvernement, pour faire respecter les droits
-de sa fille, si elle voulait, de son côté, protéger la jeune reine du
-Portugal. M. de Zéa aurait, dit-on, enlevé à l'ambassadeur
-d'Angleterre un de ses plus puissants moyens d'action, en se
-prononçant avant son arrivée d'une manière éclatante pour les droits
-de l'infante Isabelle.
-
-»Comme la relation qui m'a été faite pourrait aussi venir de Madrid,
-je ne vous la transmets qu'avec une certaine défiance. Vous serez en
-position d'en vérifier bientôt l'exactitude et, je vous le répète, on
-peut se reposer sur l'habileté de M. de Rayneval pour découvrir toutes
-les intrigues qui ne tarderont pas à se développer dans la péninsule.
-
-»Parmi les différentes explications qu'on cherche à donner au voyage
-de M. le général Pozzo, à Londres, il en est une qui ne m'a pas paru
-dénuée de vraisemblance. On prétend que le cabinet de Pétersbourg
-reçoit depuis quelques mois, sur l'Angleterre des dépêches assez
-contradictoires qui lui sont adressées par le prince de Lieven d'une
-part, et de l'autre par le comte Matusiewicz; qu'incertain sur
-l'opinion qu'il doit se former entre les relations si différentes de
-ses ministres en Angleterre, l'empereur Nicolas a désiré envoyer à
-Londres le général Pozzo, qui aurait acquis toute sa confiance pendant
-le séjour qu'il vient de faire à Pétersbourg, afin d'avoir par lui des
-notions positives, d'après lesquelles il pût régler ses rapports
-politiques avec la Grande-Bretagne. Ce voyage ne serait donc que le
-complément de la mission du général Pozzo à Berlin et dans les
-différentes cours d'Allemagne. Vous jugerez si cette explication a
-quelque valeur...»
-
- [55] Doña Maria était en effet petite-fille de l'empereur
- François par sa mère, l'archiduchesse Léopoldine, que dom Pedro
- avait épousée en premières noces.
-
- [56] Secrétaire d'ambassade autrichien à Londres. Il faisait
- fonction de chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, le
- prince Esterhazy.
-
- [57] Voir page 90.
-
- «Le 20 janvier.
-
-»... J'ai déjà eu l'honneur d'appeler votre attention sur une question
-dont les membres du cabinet anglais m'entretiennent souvent, et
-qui est pour eux d'un grand intérêt. Il s'agit des changements qu'on
-voudrait ici voir adopter dans nos lois de douane.
-
-»Les pétitions adressées dernièrement à la Chambre des députés à ce
-sujet par le commerce de Lyon, Bordeaux, Nantes et autres villes
-industrielles, ont eu un grand retentissement en Angleterre où elles
-ont constaté que l'opinion publique s'était extrêmement modifiée en
-France à l'égard des lois prohibitives. On pense qu'aujourd'hui il
-serait facile au gouvernement français d'entrer dans une voie plus
-large, et on le désire pour des raisons assez graves.
-
-»Le cabinet anglais actuel envisage cette question plutôt
-politiquement que commercialement; car, sous ce dernier point de vue,
-on a trouvé que le système de M. Huskisson[58] avait déjà produit les
-plus heureux résultats, et que la diminution dans les droits
-d'importation sur les soieries, les gants et autres objets, avait été
-bien plus que compensée par l'accroissement immense de la
-consommation. Ainsi, en ne considérant que l'intérêt commercial de
-l'Angleterre, les ministres pourraient peut-être se passer des mesures
-de réciprocité des autres pays, et tirer encore de grands avantages du
-système libéral pour lequel ils se sont prononcés. Mais un intérêt
-politique important leur fait un devoir de rechercher des relations
-commerciales plus étendues avec la France.
-
-»Lors des dernières élections, on a prononcé dans plusieurs villes
-manufacturières d'Angleterre des discours qui ne vous ont certainement
-pas échappé, et dans lesquels vous aurez pu remarquer de
-nombreuses allusions à l'alliance qui a récemment uni la France et la
-Grande-Bretagne; on l'invoque fréquemment comme devant placer bientôt
-sur une ligne plus égale les relations entre les deux pays. Les
-journaux, dont l'action est si puissante en Angleterre, ont vivement
-secondé cette nouvelle tendance de la classe industrielle. Aujourd'hui
-le ministère sent, que, de la manière dont la Chambre des communes est
-composée, il ne pourrait peut-être pas compter sur une majorité
-solide, ni sur l'appui de l'opinion publique s'il ne présentait pas
-quelques résultats avantageux de son alliance avec le gouvernement
-français. Ce ne sont pas des privilèges nuisibles à la France qu'il
-réclame; c'est un échange mieux combiné des produits des deux pays à
-l'aide duquel se resserrent chaque jour davantage les liens dont les
-deux nations sentiront mieux alors l'utilité et l'importance.
-
-»On ne doit pas perdre de vue qu'en affermissant au pouvoir le cabinet
-anglais actuel, on assure une durée certaine à l'alliance intime qui
-subsiste depuis quelques mois seulement, entre la France et
-l'Angleterre; et que c'est cette alliance, qui en créant une force
-nouvelle en Europe, réprime toutes les intrigues du Nord, et donne un
-véritable point d'appui à tous les intérêts de la société.
-
-»Il me semble que des considérations d'une aussi haute portée
-politique seront appréciées par le gouvernement du roi, et je ne doute
-pas que vous n'en fassiez ressortir toute la valeur.
-
-»Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, presque tous les
-ministres m'ont chargé de vous exprimer leurs voeux dans le sens que
-je viens d'indiquer. Je vous serai particulièrement reconnaissant
-de me mettre incessamment en position de leur faire connaître
-l'influence que ces voeux auront eue sur les déterminations du
-gouvernement français...»
-
- [58] William Huskisson (1770-1830) président du bureau du
- commerce en 1823, avait été en cette qualité, l'un des champions
- les plus ardents de la liberté du commerce.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 21 janvier 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»J'ai peu de chose à ajouter à la dépêche officielle que je vous
-adresse. Je me suis entretenu à coeur ouvert avec lord Granville sur
-le contenu de cette dépêche. Ce qui va arriver en Orient, personne ne
-peut le dire; mais les événements ne nous ont point pris au dépourvu,
-puisque des propositions raisonnables et trouvées telles par toutes
-les personnes douées de quelque sens dans l'intérieur du Divan ont
-été obtenues de Méhémet-Ali par notre consul et transmises à
-Constantinople par notre chargé d'affaires, et puisque c'est sur ces
-propositions qu'on négocie en ce moment[59]. Il importe de bien
-avertir lord Palmerston qu'il ne se fie en rien à Namick Pacha; c'est
-un très petit intrigant, envoyé non par la Porte, mais par le Sérail,
-ce qui ne peut être bon à rien. C'est à Constantinople qu'il faut agir
-maintenant. Je crois que les intérêts du gouvernement anglais sur ce
-point sont identiques au nôtre et que le temps presse. J'ai tout lieu
-de croire que si nos deux gouvernements s'entendent bien, l'Autriche
-finira par se réunir à nous contre l'agrandissement éventuel de
-la Russie.
-
-»C'est là l'oeuvre que vous avez tentée au congrès de Vienne et que
-les Cent-jours sont venus déranger. C'est à vous qu'il appartient de
-l'achever...»
-
-
- [59] Méhémet-Ali avait fait parvenir au sultan ses propositions
- au commencement de janvier. Il offrait de traiter sur les bases
- suivantes:
-
- Cession par la Porte des pachaliks de la Syrie moyennant tribut,
- ainsi que du district d'Adana.
-
- Modification dans le lien qui rattachait l'Égypte à la Porte, de
- façon à placer le pacha d'Égypte dans la situation des anciens
- deys d'Alger.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, le 24 janvier 1833.
-
- »Mon cher prince,
-
-»J'ai tout de suite fait part au roi de ce que vous me mandez sur les
-douanes. Il me charge de vous dire qu'il entre tout à fait dans votre
-manière de voir à cet égard, et qu'il ne cesse de parler dans ce sens,
-et pour amener le résultat que vous désirez et lui aussi avec toute
-sagesse et raison, car, certes, notre alliance avec l'Angleterre est
-plus heureuse et plus importante que jamais pour nous et pour elle.
-
-»C'est une bien grande nouvelle que la victoire d'Ibrahim[60]. Notre
-cher roi désire vivement savoir quelles sont vos idées sur cet
-événement?... quelles seront ses conséquences?... et sur ce que vous
-pensez qu'il y aurait à faire maintenant, et à préparer pour les
-suites qu'elles peuvent avoir et pour l'avenir. Il pense avec raison
-que personne ne peut mieux juger cela que vous; et dans sa grande
-confiance en vos lumières, il tient beaucoup à avoir votre avis sur
-cette importante question...»
-
- [60] Bataille de Konieh (21 décembre 1832), où l'armée turque fut
- taillée en pièces. C'est à la suite de cette bataille que furent
- entamées les négociations dont il est question plus haut.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 28 janvier 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Vous avez connu par ma dépêche numéro 56 les obstacles qui
-s'opposaient à ce que je communiquasse à lord Palmerston, aussitôt que
-je l'aurais désiré, l'objet de la dépêche que vous m'avez fait
-l'honneur de m'adresser le 21 de ce mois. C'est avant-hier seulement
-que j'ai pu le faire, et lord Palmerston me promit alors de soumettre
-les propositions du gouvernement français à un conseil de cabinet
-qu'il convoqua à cet effet pour le lendemain. Ce conseil a eu lieu
-hier dimanche, mais avant de vous faire connaître le résultat de ses
-délibérations, je dois vous entretenir de quelques circonstances qui
-l'ont précédé.
-
-»Si vous voulez bien vous faire représenter la dépêche que j'ai eu
-l'honneur de vous adresser le 6 de ce mois, vous pourrez y remarquer
-que j'étais déjà fortement préoccupé alors des événements qui se
-passaient en Orient; j'avoue que les dépêches que j'ai reçues de vous
-le 10 et le 14 ne m'avaient point complètement rassuré et que j'étais
-resté dans l'opinion qu'une action quelconque de la France et de
-l'Angleterre deviendrait bientôt nécessaire de ce côté. Dans mes
-conversations avec les membres du cabinet anglais, j'avais cherché à
-attirer leur attention sur les graves conséquences que pouvait avoir
-la lutte entre le sultan et le pacha d'Égypte, si les succès prolongés
-de ce dernier devaient placer la Porte ottomane dans l'obligation de
-recourir à la protection de la Russie.
-
-»C'est dans ces entrefaites que j'ai reçu votre dépêche numéro 13 qui
-m'a fourni la preuve que mes prévisions s'étaient malheureusement
-réalisées. Cette dépêche contient un admirable exposé de l'état actuel
-de l'Orient et des mesures qui doivent être employées pour arrêter les
-dangers qui menacent l'empire ottoman[61]. Elle m'a paru si
-remarquable que j'ai cru devoir en donner lecture à lord Palmerston
-dans l'entretien que j'ai eu avec lui samedi soir. Il a été frappé,
-comme moi, des considérations habilement développées dans cette
-dépêche, et convaincu de la nécessité dans laquelle se trouvaient
-l'Angleterre et la France de prendre immédiatement un parti, et de
-commencer par faire à Constantinople et à Alexandrie l'offre d'une
-médiation armée à laquelle on inviterait l'Autriche à se joindre.
-
-»Après avoir quitté lord Palmerston, je me suis encore occupé des
-moyens qui pourraient assurer le succès le plus prompt de notre
-médiation, et hier matin, je lui ai écrit une lettre dont vous voudrez
-bien me permettre d'insérer ici un extrait:
-
-»Si le cabinet anglais approuve le projet de médiation tel que je l'ai
-proposé hier soir, il faudrait que la marche qui sera suivie fût
-extrêmement prompte; et voici, dans mon opinion, celle qui pourrait
-être adoptée.
-
-»Des instructions seraient rédigées pour sir Frédéric Lamb. Elles
-seraient transmises à lord Granville, qui les communiquerait au duc de
-Broglie. Celui-ci croirait sans doute devoir rédiger à son tour des
-instructions pour le maréchal Maison, analogues à celles de lord
-Palmerston. M. le duc de Broglie n'hésiterait probablement pas à les
-communiquer à lord Granville, et, d'accord avec lui, ils expédieraient
-chacun un courrier pour Vienne. Ces courriers partiraient ensemble.
-
-»Les instructions porteraient aux deux ambassadeurs à Vienne l'ordre
-de proposer à M. de Metternich de joindre l'offre de la médiation de
-l'Autriche à celles de la France et de l'Angleterre.
-
-»Si le cabinet de Vienne accepte la proposition qui lui est faite, les
-deux ambassadeurs, guidés par leurs instructions dont ils n'auraient
-pas la faculté de se départir, s'entendraient avec M. de Metternich
-sur les termes de la médiation à proposer à Constantinople, et les
-courriers anglais, français et autrichien continueraient ensuite leur
-route vers cette capitale. Ils y remettraient aux représentants de
-l'Autriche, de l'Angleterre et de la France, les instructions de leur
-cour respective.
-
-»Si le cabinet de Vienne refuse la proposition, les courriers anglais
-et français n'en iront pas moins directement à Constantinople. Il est
-bien entendu que dans les deux cas les courriers seront porteurs de
-pouvoirs et d'instructions directes de lord Palmerston et du duc de
-Broglie pour les représentants de l'Angleterre et de la France, près
-la Porte ottomane.
-
-»Tel est le plan que je proposais de suivre, monsieur le duc; il
-présentait, dans mon opinion, l'avantage de hâter autant qu'il était
-possible l'exécution des mesures qui me sont recommandées par votre
-dépêche du 21, et de provoquer en même temps le concours de
-l'Autriche.
-
-»Les ministres anglais, après avoir discuté pendant plusieurs heures
-le projet de médiation tel que je l'avais remis à lord Palmerston, ont
-fini par s'arrêter à l'idée un peu étrange d'étendre l'offre d'entrer
-dans la médiation non seulement à l'Autriche, mais encore à la Russie.
-Ils se sont laissés déterminer par l'importance qu'il y aurait, dans
-cette circonstance, à lier la politique de la Russie à celle des trois
-autres cours.
-
-»Cette résolution m'a été aussitôt communiquée par lord Palmerston, et
-j'ai fait tous mes efforts pour la combattre dans une conférence qui a
-duré plus de cinq heures. Je vous en rendrai compte demain, mais déjà
-vous aurez pressenti toutes les raisons que je devais opposer au
-concours de la Russie. Je n'avais rien obtenu hier lorsque nous nous
-sommes séparés. En quittant lord Palmerston, je l'avais engagé à
-réfléchir sur les fâcheuses complications dans lesquelles le système
-du cabinet anglais nous entraînerait, et nous nous étions donné
-rendez-vous pour aujourd'hui. Je sors d'une nouvelle conférence, et,
-après une très longue discussion, j'ai enfin obtenu que la médiation
-ne serait proposée qu'au nom de la France et de la Grande-Bretagne.
-C'est demain seulement que nous en réglerons les conditions. J'ai à
-peine le temps de finir cette dépêche, et vous comprendrez
-l'impossibilité dans laquelle je me trouve d'entrer dans plus de
-détails aujourd'hui; je les réserve pour demain.
-
-»Je veux seulement ajouter que lord Ponsonby a reçu l'ordre de partir
-immédiatement pour Constantinople[62] et que le consul d'Angleterre à
-Alexandrie, de la conduite duquel vous vous plaigniez, a été
-rappelé. Le parlement se réunit demain, et c'est le 5 que le discours
-du trône sera prononcé...»
-
- [61] Par cette dépêche (dépêche no 13 en date du 21 janvier) le
- duc de Broglie invitait M. de Talleyrand à proposer au cabinet
- d'Angleterre un projet de médiation commune en Orient.--Voir
- cette dépêche à l'Appendice, page 493.
-
- [62] Lord Ponsonby venait d'être nommé ambassadeur près la Porte.
-
- «Le 31 janvier.
-
-»Vous aurez sans doute été surpris de ne pas connaître plus tôt le
-résultat de la communication que vous m'aviez chargé de faire au
-gouvernement anglais; j'éprouve le besoin de vous donner des
-explications à ce sujet.
-
-»Il ne faut pas perdre de vue qu'ici, les affaires intérieures du pays
-passent avant toutes les autres, quelque intérêt, d'ailleurs, que
-puissent avoir ces dernières. En ce moment, le parlement vient de
-s'assembler; le cabinet doit lui proposer des mesures qui le
-préoccupent fortement: l'état de l'Irlande, les dîmes du clergé, les
-finances réclament sa plus sérieuse attention; et il m'est souvent
-impossible de la détourner du milieu de ce conflit d'intérêts si
-pressants, pour la ramener à des questions de politique extérieure.
-Depuis huit jours, tous mes efforts tendent à faire comprendre ce que
-la question d'Orient exige de célérité, pour ne pas rendre notre
-intervention ridicule; on convient de tout ce que je dis; on promet de
-s'en occuper le jour même, et chaque jour on remet la question au
-lendemain. Vous jugerez mieux que personne que ces retards ne sont que
-la conséquence de la position où on se trouve.
-
-»Je vous ai annoncé par ma dépêche du 28 de nouveaux détails sur la
-conversation que j'ai eue avec lord Palmerston au sujet de notre
-médiation.
-
-»Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le système des
-ministres anglais reposait sur leur désir d'arrêter la politique
-envahissante de la Russie, tout en conservant envers elle des
-apparences de bonne intelligence; ils croyaient que l'adjonction de
-cette puissance à notre médiation atteindrait ce but.
-
-»J'ai dû, en m'opposant à un pareil système, faire sentir tous les
-dangers qu'il présentait. J'ai fait remarquer à lord Palmerston que la
-rapidité d'exécution était la première condition de succès de notre
-entreprise; que nous nous en priverions en nous mettant dans
-l'obligation d'attendre la réponse de la cour de Russie, et que la
-conséquence inévitable serait d'arriver trop tard à Constantinople et
-à Alexandrie, que cette question de temps aurait de plus l'immense
-inconvénient d'empêcher la France et l'Angleterre d'agir, puisqu'elles
-se trouveraient, par le fait même de leur proposition à la Russie,
-obligées à ne faire aucune démarche avant de connaître la réponse de
-cette puissance, tandis que le cabinet de Pétersbourg, libre de tout
-engagement pendant un certain temps encore, ne manquerait pas de
-mettre ce retard à profit; que d'ailleurs, par suite de la mission du
-général Mourawieff près du sultan[63], la cour de Russie avait pris le
-rôle d'alliée de la Turquie, et que, dès lors, le pacha d'Égypte
-serait en droit de lui refuser le caractère de médiateur.
-
-»J'ai enfin fait valoir près de lord Palmerston une considération qui,
-pour un ministre anglais, est toujours d'un très grand poids, c'est
-celle du côté constitutionnel de la question qui nous occupe; j'ai pu
-lui dire à ce sujet qu'une médiation établie seulement par deux pays
-soumis à des gouvernements constitutionnels trouverait une approbation
-plus générale dans le parlement anglais et dans les Chambres
-françaises, que si on voyait la Russie y prendre part. Cette
-considération a fait assez d'impression sur lord Palmerston pour qu'il
-ait cru devoir revenir sur la décision prise dans le conseil de
-cabinet, et, comme ici tout finit par se résoudre en questions
-parlementaires, il est probable que c'est par la considération que je
-viens d'indiquer, que le cabinet anglais a été amené à changer sa
-première détermination.
-
-»Mais si on est décidé sur la médiation en elle-même, on n'a pu encore
-arrêter, ni la forme de cette médiation, ni la marche qu'on suivra.
-Depuis trois jours on renvoie ces questions au lendemain, et comme
-j'avais l'honneur de vous le dire au commencement de cette dépêche,
-mes démarches n'ont pu, jusqu'à présent, amener aucun résultat. Je
-suis porté à croire que les dernières nouvelles de Constantinople, qui
-annoncent que le sultan s'est décidé à traiter avec le pacha d'Égypte,
-augmenteront les hésitations des ministres; et il se pourrait bien
-qu'on finît par ne prendre aucune résolution.
-
-»Quoi qu'il en soit, monsieur le duc, il me semble que le gouvernement
-du roi s'est très bien placé, et qu'il a fait tout ce qu'on pouvait
-attendre de lui dans une circonstance où la Russie était déjà engagée,
-et où l'Autriche refusait d'entrer dans une médiation...»
-
- [63] Le général Mourawieff avait été chargé par le czar d'offrir
- au sultan des secours contre Méhémet-Ali. Le sultan, sous le coup
- de la défaite de Konieh, accepta d'abord avec empressement et
- donna en outre son assentiment à une mission que le général
- Mourawieff devait remplir à Alexandrie pour sommer Méhémet
- d'arrêter ses troupes.
-
- Nicolas Nicolaiewitch, prince Mourawieff-Karski, né en 1793, entra
- au service et fit les campagnes de 1812 à 1815, devint major
- général en 1829, lieutenant général après la guerre de Pologne
- (1831), fut en 1832 envoyé en Turquie et en Égypte. Disgracié de
- 1838 à 1848, il devint en 1854 général en chef de l'armée du
- Caucase, puis conseiller d'État (1855). Il mourut en 1866.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 28 janvier 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Avant-hier soir, au milieu d'une grande réunion, le charge d'affaires
-de Russie, M. de Medem[64], s'approcha de moi et me demanda si je
-désirais qu'il me donnât connaissance confidentiellement des
-instructions données au général Mourawieff.
-
-»Je crus ne devoir lui témoigner aucun empressement excessif et je me
-bornai à lui répondre que j'en serais très reconnaissant.
-
-»Ce matin, il est venu, de lui-même, me réitérer son offre, en
-m'ajoutant que c'était en grande confidence qu'il me parlait, n'ayant
-point d'ordres de sa cour. Puis, il a tiré de sa poche, d'abord, une
-dépêche contenant un exposé des motifs généraux qui déterminent
-l'empereur Nicolas à l'envoi du général Mourawieff, puis un
-avertissement, que la communication des instructions données à ce
-général n'est faite qu'à l'ambassadeur lui-même, qu'il ne doit point
-en faire part au gouvernement français, avec lequel, est-il dit, les
-rapports ne sont pas _assez confiants_ pour que l'ambassadeur de
-Russie doive aller au-devant d'explications.
-
-»Vous noterez cependant, mon prince, que c'est le chargé d'affaires
-qui a fait toutes les avances; que même je n'ai répondu à ses
-ouvertures qu'avec assez d'indifférence et que c'est lui qui est
-revenu à la charge.
-
-»Après la lecture de cette dépêche, est venue la lecture des
-instructions mêmes; en voici à peu près la substance:
-
-»L'instruction débute par un exposé des événements d'Orient, et des
-progrès de Méhémet-Ali depuis six mois.
-
-»Il est dit ensuite que la continuation de ces progrès amènerait
-nécessairement une catastrophe; que le résultat de cette catastrophe
-devant être de donner à la Russie un voisin, probablement peu disposé
-à respecter le traité d'Andrinople, la Russie serait obligée de
-prendre une _attitude menaçante_, ce qu'elle veut éviter.
-
-»Il a ajouté que l'empereur sait que Méhémet-Ali a dit que, s'il avait
-été possible de prévoir les progrès de l'armée égyptienne, la Russie
-se serait bien gardée de retirer son consul d'Alexandrie.
-
-»La mission du général Mourawieff a pour but de répondre à cette idée.
-
-»Le général doit se rendre d'abord à Constantinople et, là, remettre
-au sultan une lettre de cabinet, portant une assurance de l'amitié
-inaltérable de la Russie, de l'horreur que lui inspire la rébellion de
-Méhémet-Ali, solliciter enfin de la Porte son adhésion à la démarche
-que le général est chargé de faire vis-à-vis du pacha.
-
-»Cette adhésion obtenue, le général doit se rendre à Alexandrie et
-donner à sa démarche auprès du pacha toute la solennité possible; lui
-exposer sous les couleurs les plus noires toute l'énormité de ses
-attentats; l'inviter à rentrer dans le devoir, et, en cas de refus,
-lui déclarer qu'il n'aura à imputer qu'à lui-même les conséquences de
-sa conduite.--Rien de plus.
-
-»Si Méhémet-Ali, touché de la remontrance, demandait au général
-de se porter médiateur entre la Porte et lui, le général devrait
-refuser, la Russie ne voulant pas intervenir dans les affaires des
-autres, pas plus qu'elle ne souffrirait qu'on intervînt dans les
-siennes.
-
-»(N.-B. que ceci est probablement le but de la communication; c'est ou
-un reproche ou un avertissement indirect, adressé à la France.)
-
-»Si Méhémet-Ali persiste dans son égarement, le général doit revenir à
-Saint-Pétersbourg et en rendre compte à son maître.
-
-»Il est ajouté dans un post-scriptum que si le général n'obtenait
-pas l'adhésion de la Porte à sa mission, il retournerait à
-Saint-Pétersbourg, sans aller à Alexandrie; mais le ministre de Russie
-écrirait à Méhémet-Ali ce que M. de Mourawieff avait pour mission de
-lui dire.
-
-»Le chargé d'affaires de Russie s'est épuisé en protestations sur la
-ferme volonté où était son maître de n'employer que la voie
-d'influence et d'exhortation; il m'a même dit et répété que l'empereur
-Nicolas était plus embarrassé qu'enrichi par les provinces qu'il avait
-conquises sur la Porte, et qu'il serait plus disposé à renoncer à ses
-conquêtes qu'à les pousser plus loin.
-
-»Mon opinion sur cette communication est qu'elle ne contient que la
-moitié de la vérité; qu'elle expose réellement les instructions
-données au général Mourawieff dans l'hypothèse où le conflit entre la
-Porte et le pacha resterait douteux, mais qu'il avait d'autres
-instructions éventuelles, le cas échéant de la défaite de l'armée
-musulmane, instructions en conformité desquelles il a agi, ainsi que
-je vous l'ai mandé dans ma dernière dépêche. La source des
-renseignements que je vous ai donnés dans cette dépêche est de
-nature à ne me laisser aucun doute à cet égard.
-
-»Je me suis borné à répondre à cette communication en très peu de
-mots, et en termes très généraux, protestant de nos desseins
-pacifiques et de l'envie que nous avions de voir la querelle se
-terminer à l'amiable.
-
-»M. de Medem m'ayant recommandé sur cette communication le plus
-profond secret, je vous prie, mon prince, de conserver pour vous ces
-renseignements, bien que je sois porté à penser que M. de Medem ne
-s'est pas grandement compromis en me la confiant...»
-
- [64] Le comte de Medem, conseiller de l'ambassade de Russie à
- Paris, faisait fonctions de chargé d'affaires pendant l'absence
- de l'ambassadeur comte Pozzo di Borgo.
-
-
-LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Madrid, le 25 janvier 1833.
-
- »Prince,
-
-»J'ai pensé que, dans les circonstances actuelles, il pourrait vous
-être agréable d'être exactement et directement informé de la situation
-dans laquelle sir Stratford Canning trouve l'Espagne. Je profite donc,
-pour vous donner à ce sujet quelques détails, du premier courrier
-qu'il expédie, et j'en profite avec d'autant plus d'empressement que
-c'est une occasion de me rappeler à votre souvenir et de vous demander
-la continuation de vos anciennes bontés.
-
-»Il semblait naturel de penser que le changement de politique
-intérieure de l'Espagne en amènerait aussi un dans sa politique
-extérieure. On a dû croire que le parti que la reine et ses adhérents
-ont à combattre, étant celui qui soutient de ses voeux et peut-être de
-ses secours secrets la cause de dom Miguel, l'intérêt que le cabinet
-espagnol portait à ce prince devait disparaître devant un intérêt
-plus rapproché et plus pressant. Mais les ministres espagnols
-raisonnent autrement. Selon eux, le gouvernement ne parvient à
-contenir le parti apostolique[65] qu'en usant à son égard de beaucoup
-de ménagements. Ils croient qu'ils lui donneraient pour auxiliaires
-tous les royalistes d'Espagne, s'ils favorisaient dom Pedro, que l'on
-regarde comme le chef des libéraux de la péninsule entière, et s'ils
-manquaient aux engagements précédemment pris avec dom Miguel.
-
-»Lorsqu'on laisse entendre qu'il serait possible d'écarter dom Pedro
-et la constitution, ils répondent qu'il ne le serait pas d'écarter ses
-partisans, ses ministres, ses conseillers, dont quelques-uns sont plus
-dangereux que lui-même. Telle est la manière de voir de M. de Zéa et
-de M. d'Offalia. Tant qu'ils conserveront la direction des affaires,
-on ne doit donc pas s'attendre à voir l'Espagne adhérer à un projet de
-conciliation, et cesser d'insister sur le maintien de la neutralité de
-la part de toutes les puissances. Les différents partis travaillent
-chacun de leur côté, mais avec une égale ardeur, contre ces ministres.
-Cependant leur chute ne peut pas être regardée comme prochaine. Dans
-ce moment-ci la marche qu'ils suivent dans l'affaire de la succession
-leur assure la confiance et la faveur du roi et de la reine.
-
-»C'est réellement ce qui se passera en Portugal qui décidera de leur
-sort, et peut-être de celui de la monarchie espagnole. On le sent, et
-pour cette raison on s'alarme excessivement des suites que peut avoir
-le différend qui s'est élevé entre notre gouvernement et celui de dom
-Miguel au sujet d'un bâtiment français coulé bas dans le Douro,
-et que va aggraver une autre insulte faite à notre pavillon à l'entrée
-du Tage. Le cabinet espagnol soutient que le tort est de notre côté,
-et par conséquent que nous ne sommes pas dans le cas de demander
-réparation, mais il ne nous accuse pas d'arrière-pensées. Dans le
-public on est plus sévère, et depuis le moment du départ du général
-Solignac[66] pour Porto, on annonce hautement que, directement ou
-indirectement, nous voulons intervenir dans la lutte des deux frères
-et y mettre fin par la force. Le gouvernement espagnol juge notre
-intervention plus dangereuse pour dom Miguel et le repos de la
-péninsule, que celle de l'Angleterre. Aussi, dans l'instant actuel,
-notre querelle avec le Portugal l'occupe-t-il presque plus que la
-mission de M. Canning.
-
-»Voilà, prince, où nous en sommes ici. Tout cela peut mener à de
-telles complications et exalter si fortement les passions qu'aucune
-force humaine ne puisse sauver ce pays-ci d'une secousse. Je trouve,
-dans de pareilles circonstances, le fardeau qu'on m'a donné à porter
-beaucoup trop lourd. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir recourir à
-vos conseils! Mais l'éloignement, la rapidité avec laquelle les
-événements marchent, y mettent malheureusement obstacle. Cependant,
-quelques mots où je pourrais lire votre pensée sur l'ensemble des
-affaires de la péninsule me seraient si utiles, que je ne puis
-m'empêcher d'exprimer le plaisir et la reconnaissance avec lesquels
-ils seraient reçus.
-
-»Je vous écris dans un moment où vous ressentez une vive
-affliction. En perdant la princesse de Vaudémont, vous avez fait une
-de ces pertes qui ne se réparent point. Je ne crois pas que jamais
-amitié ait été plus vraie que celle qu'elle vous portait. Il était
-impossible de la connaître sans lui être attaché. C'est un sentiment
-que j'éprouvais bien sincèrement et auquel elle avait tout à fait
-droit de ma part, sa bienveillance pour moi ne s'étant jamais
-démentie.
-
- «Veuillez agréer, prince...»
-
- [65] Nom donné au parti absolutiste, c'est-à-dire aux carlistes.
-
- [66] Le général français Solignac commandait à Porto une partie
- des troupes de dom Pedro.
-
- * * * * *
-
-Je suis heureux de pouvoir donner ici cette lettre de M. de Rayneval
-qui fait autant d'honneur à son coeur qu'à son excellent esprit et à
-son jugement. Il trace là un tableau de la péninsule qui faisait
-parfaitement saisir les difficultés du présent et pressentir celles
-encore plus grandes de l'avenir. Ses prévisions se sont réalisées avec
-une rare exactitude; et au moment où je rassemble ces souvenirs,
-l'Espagne et le Portugal sont en proie à des discordes dont il serait
-impossible de présager le terme. On verra bientôt quels ont été les
-efforts des gouvernements de France et d'Angleterre pour prévenir les
-désordres qui menaçaient la malheureuse péninsule: puissent ces
-efforts aboutir un jour à un heureux résultat! Je ne veux point
-anticiper sur la marche des événements; mais il m'a été doux
-d'exprimer en passant la bonne opinion que j'avais toujours eue du
-caractère et de la capacité de M. de Rayneval, qui a succombé au
-fardeau dont il trouvait déjà le poids trop lourd lorsqu'il m'écrivait
-l'admirable lettre qu'on vient de lire. Ai-je besoin d'ajouter à cette
-occasion, comme dans toutes les autres précédentes du même genre, que
-je voudrais retrancher des lettres que je cite les passages flatteurs
-et louangeurs pour moi, si je ne pensais pas que les éloges
-mêmes, dans de pareilles circonstances, ne sont qu'un reflet de la
-situation, et qu'on est d'autant plus porté à louer les autres qu'on
-est soi-même plus embarrassé ou plus affligé.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 3 février 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Les difficultés que je vous ai indiquées dans ma dépêche numéro
-59[67], au sujet des affaires d'Orient, ne m'ont point empêché de
-continuer à réclamer le concours du gouvernement anglais dans une
-question qui m'a toujours paru du plus haut intérêt pour l'Europe. Je
-puis enfin vous annoncer que mes efforts ne sont point demeurés
-absolument sans résultat. Voici le parti auquel l'Angleterre s'est
-arrêtée.
-
-»Le colonel Campbell vient d'être nommé consul général à Alexandrie;
-il part demain pour se rendre en toute hâte à son poste. Les
-instructions dont il sera porteur seront envoyées, par le courrier de
-ce soir à lord Granville, qui doit vous les communiquer. Je puis déjà
-vous dire à peu près ce que ces instructions renferment.
-
-»On a dû, dans les circonstances actuelles, et à d'aussi longues
-distances, admettre les deux éventualités: que la paix ne serait pas
-encore, ou serait déjà conclue entre le sultan et le pacha, au moment
-où le colonel Campbell arrivera à Alexandrie.
-
-»Dans la première de ces éventualités, il devra, aussitôt après son
-arrivée, témoigner hautement l'intérêt que l'Angleterre porte au
-sultan, et tenir à Méhémet-Ali un langage qui lui fasse comprendre
-toute l'étendue de la protection que cet intérêt peut assurer à la
-Porte ottomane de la part de la Grande-Bretagne.
-
-»Si, comme on a tout lieu de le croire, la paix est déjà signée entre
-la Turquie et l'Égypte, le colonel Campbell bornera son rôle à celui
-d'observateur, mais en indiquant cependant le but primitif de sa
-mission.
-
-»Dans les deux cas, le colonel Campbell devra entretenir des relations
-intimes entre les consuls de France et d'Autriche, conserver seulement
-de bons rapports avec l'agent russe, et tout entendre de lui sans lui
-montrer la même confiance qu'aux deux autres.
-
-»Vous trouverez sans doute comme moi, que ces instructions, qui du
-reste sont fort détaillées, sont d'accord avec la marche que vous avez
-suivie à l'égard du pacha d'Égypte.
-
-»Le gouvernement anglais est informé de la résolution que le sultan a
-prise de traiter avec Méhémet-Ali à la suite des instances de
-l'internonce d'Autriche; il pense donc qu'une démarche directe près de
-la Porte ottomane est devenue inutile aujourd'hui, et il se bornera,
-de ce côté, à hâter le départ de lord Ponsonby pour Constantinople...»
-
- [67] Voir p. 114, la dépêche du 31 janvier.
-
- «Le 8 février.
-
-»J'ai reçu votre dépêche du 4 de ce mois. Les nouvelles de
-Constantinople qu'elle renferme et que vous aviez bien voulu
-communiquer à lord Granville, ont causé ici une très vive
-satisfaction. On voit avec plaisir l'intervention de la France,
-employée à suspendre la marche d'Ibrahim et à empêcher, par le
-rétablissement de la paix en Orient, une complication qui menaçait,
-sous beaucoup de rapports, d'être dangereuse[68]. On doit remarquer
-que l'idée qui domine généralement en Europe, en ce moment, est
-d'éviter tout ce qu'on peut appeler une affaire. Cette disposition des
-esprits et même des cabinets nous est trop avantageuse pour ne pas
-l'encourager par la direction de notre politique. Aussi la conduite du
-chargé d'affaires de France à Constantinople, dans les dernières
-circonstances, est-elle digne d'éloges....
-
-»Les journaux anglais qui vous parviennent chaque jour vous tiennent
-trop exactement au courant des débats du parlement, pour que je croie
-devoir vous en entretenir. Vous y aurez vu que le gouvernement du roi
-a été noblement défendu par lord Grey et bien apprécié par les membres
-qui votent avec le ministère...»
-
- [68] Lorsque le premier moment d'effroi causé par la bataille de
- Konieh fut passé, le sultan Mahmoud ne tarda pas à comprendre
- l'imprudence qu'il avait faite en appelant les Russes en Turquie.
- Aussi se ravisa-t-il et, déférant aux conseils du chargé
- d'affaires de France, M. de Varennes, il se décida à négocier
- avec le pacha. Il envoya en Égypte l'ancien capitan-pacha-Halil
- pendant que M. de Varennes écrivait à Méhémet-Ali pour lui
- persuader d'accueillir ces ouvertures, et à Ibrahim pour
- l'inviter à suspendre sa marche. Ce dernier s'arrêta à Kutaya. En
- même temps, le plénipotentiaire turc débarquait à Alexandrie le
- 21 janvier avec mission de proposer au pacha l'investiture des
- gouvernements d'Acre, de Tripoli, de Naplouse et de Jérusalem.
- Méhémet réclama la Syrie entière et Adana. Ces conditions furent
- acceptées par le sultan le 5 mai suivant.
-
- «Le 11 février.
-
-»Les observations que vous voulez bien me transmettre dans votre
-lettre du 8, sur les dispositions des cabinets de Vienne et de Berlin,
-sont, je crois, parfaitement fondées. Vous avez très bien
-présenté, ce me semble, le but des plaintes de ces deux cabinets
-contre le gouvernement britannique; il n'est pas douteux qu'on cherche
-par tout moyen à désunir la France et l'Angleterre; l'année dernière,
-on se plaignait de la domination exercée par la France sur le cabinet
-anglais; cette année, c'est la prépotence de l'Angleterre qu'on
-accuse, et comme l'accusation d'aujourd'hui n'est pas plus vraie que
-celle de l'an dernier, il ne faut voir dans tout ceci que ce qui est
-vraiment, c'est-à-dire, l'humeur qu'on éprouve à Pétersbourg, à Vienne
-et à Berlin, de ce que, chaque jour, s'affermit davantage une alliance
-qui place la France et l'Angleterre à la tête de l'Europe, et qui, en
-assurant le maintien de la paix générale, ôte tout espoir de former
-des coalitions[69].
-
-»Le ministère anglais vient de montrer une grande prudence dans
-sa conduite envers la Chambre des communes; il a laissé se prolonger
-pendant plusieurs jours les débats de l'adresse, en réponse au
-discours de la couronne; sans prendre une part directe à la
-discussion, les membres les plus exagérés du parti radical n'ont mis
-aucun ménagement dans leurs discours; et la violence de leur langage,
-a eu pour résultat de détacher d'eux un grand nombre de leurs
-adhérents qui, soit par dégoût, ou par conviction, se sont rapprochée
-du gouvernement, en votant contre les amendements de l'opposition et
-en faveur de l'adresse...»
-
- [69] L'entente anglo-française effrayait singulièrement les
- cabinets du continent. M. Ancillon, notamment, ne cachait pas sa
- profonde irritation, et M. Bresson, dans sa correspondance,
- insistait sur le mécontentement éprouvé à Berlin par la
- négociation séparée de la France et de l'Angleterre avec la
- Hollande. «Les gens bien intentionnés ici, écrivait-il, comme M.
- de Bernstorff par exemple, désirent que notre négociation avec le
- roi des Pays-Bas obtienne un résultat satisfaisant; mais ce n'est
- pas l'affaire de M. Ancillon, qui calcule sur des embarras pour
- reprendre quelque ascendant ou du moins quelque importance. Je
- suis persuadé qu'il nous trompe quand il nous dit qu'il continue
- à porter le cabinet de La Haye à des concessions» (_Dépêche du 10
- février_). L'animosité du gouvernement prussien était
- particulièrement vive contre l'Angleterre. «L'arrogance
- offensante du cabinet anglais, disait M. Ancillon à M. Bresson,
- tient sans doute au caractère personnel de lord Palmerston; mais
- il faudra qu'elle ait un terme» (_Dépêche de M. Bresson du 17
- janvier_). De son côté, lord Minto, au sortir d'un entretien avec
- le ministre prussien, écrivait à M. Bresson: «Aucune malhonnêteté
- ne pouvait me surprendre, mais j'avoue que je n'étais pas préparé
- à la criminelle folie que j'ai trouvée en lui hier soir: Il a nié
- tout ce qu'il m'avait dit sur les affaires belges depuis que nous
- nous connaissons» (_Dépêche de M. Bresson du 10 février_). A
- Vienne, l'irritation et les craintes n'étaient pas moins vives.
- Aussi les deux cours allemandes s'efforçaient-elles d'ébranler
- l'union des deux puissances occidentales en semant entre elles
- des germes de défiance. De là la tentative de rapprochement avec
- la France qui eut lieu à cette époque, de la part de l'Autriche
- et de la Prusse. MM. d'Appony et de Werther vinrent proposer au
- duc de Broglie de reprendre, relativement aux affaires belges,
- les négociations de la conférence moyennant la cessation des
- mesures coercitives. Le duc, en transmettant ces informations à
- M. de Talleyrand, ajoutait: «En rapprochant la démarche des
- cabinets de Vienne et de Berlin de l'ensemble de leur attitude
- actuelle, et du langage plus modéré que tient depuis peu la cour
- de Russie, nous sommes conduits à penser que ces trois
- gouvernements, craignant de voir la question belge se dénouer
- sans leur participation, sont impatients de sortir du rôle passif
- auquel ils se sont condamnés eux-mêmes dans un moment
- d'irritation irréfléchie. Cette disposition domine surtout à
- Berlin où la politique de M. Ancillon a encouru une
- désapprobation presque unanime. Peut-être aussi les tentatives de
- rapprochement ont-elles pour but de jeter entre la France et
- l'Angleterre des germes de division ou du moins d'incertitude,
- et, dans cette hypothèse, nous nous expliquerions très bien les
- plaintes que l'Autriche et la Prusse ne cessent de nous adresser
- sur les tendances révolutionnaires et l'affectation de prépotence
- du gouvernement britannique» (_Le duc de Broglie au prince de
- Talleyrand, dépêche du 7 février_. Voir également à l'Appendice,
- p. 495, une longue lettre du duc de Broglie où il relate sa
- conversation avec les deux ambassadeurs).
-
- «Le 18 février 1833.
-
-»... Le chargé d'affaires d'Autriche m'a lu hier une lettre de M. de
-Metternich, dans laquelle se trouvent développées les vues de
-l'Autriche sur les affaires actuelles de la Suisse. M. de Metternich
-paraît fort préoccupé des dispositions du parti qui demande
-aujourd'hui des modifications notables dans le pacte fédéral, et le
-succès de cette tentative pourrait, selon lui, amener des
-complications fatales aux intérêts et au repos de cette partie-là de
-l'Europe[70].
-
-»Sans partager ni repousser entièrement cette opinion, je dois vous
-dire qu'avant même la communication du baron de Neumann, je me sentais
-porté à croire que nous devions nous opposer en ce moment à toute
-altération dans la politique intérieure et extérieure de la Suisse.
-Vous savez à quel point vont vite les partis révolutionnaires, et
-s'ils arrivaient jusqu'à toucher à la neutralité de la Suisse,
-l'Autriche, le Piémont et la France se trouveraient immédiatement
-placés dans des situations respectives toutes différentes de celles
-dans lesquelles ils sont encore aujourd'hui.
-
-Je n'applique pas ma manière de voir à cet égard, simplement à la
-Suisse, sur l'état de laquelle je n'ai que des notions assez vagues;
-mais je pense qu'en général le gouvernement français doit éviter de
-donner de l'encouragement à cet esprit novateur qui, sous le prétexte
-d'améliorer, s'est emparé d'un grand nombre des pays voisins de
-la France. Je crois que, pour le bien de l'Europe, il vaut mieux même
-ajourner les améliorations que de provoquer des secousses.
-
-»J'ai parlé avec lord Palmerston des affaires de la Suisse, à peu près
-dans le sens que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer; et si
-vous partagiez mon opinion, je crois qu'il pourrait être utile d'en
-entretenir lord Granville.
-
-»Il serait peut-être bien aussi de faire comprendre par l'ambassade
-française en Suisse, que la France repousse d'avance toute
-participation dans les tentatives des agitateurs qui se montreront,
-sans doute, au sein de la diète helvétique, lors de sa réunion au
-commencement du mois de mars prochain...»
-
- [70] Des troubles graves agitaient la Suisse depuis deux années.
- A la suite de la révolution de Juillet, des insurrections avaient
- éclaté dans plusieurs cantons; des constitutions cantonales
- nouvelles s'étaient établies, si bien qu'il devenait nécessaire
- de mettre le pacte fédéral en harmonie avec les réformes
- particulières. La diète s'assembla le 2 juillet 1832 et décida
- qu'il y avait lieu de reviser le pacte. Un projet présenté par M.
- Rossi fut voté par elle, quoique avec de nombreuses
- modifications, et soumis à la sanction des cantons. Ce fut
- l'occasion, dans plusieurs cantons, de troubles sérieux qui
- dégénérèrent en véritables guerres civiles. Aussi la diète
- ajourna-t-elle le _referendum_. La constitution revisée ne fut
- pas appliquée et tout demeura en suspens.
-
- «Le 22 février.
-
-»... J'ai reçu ce matin seulement, la dépêche du 18 de ce mois.
-L'exposé que vous voulez bien m'adresser des dispositions nouvelles de
-la Russie vient de m'être confirmé par le prince de Lieven que j'ai vu
-au lever du roi et qui m'a exprimé dans les termes les plus
-convenables le désir de son gouvernement d'entretenir de bons rapports
-avec la France. Le prince de Lieven doit me montrer ce soir la
-dernière dépêche qu'il a reçue de Pétersbourg et qui est probablement
-dans le même sens que celle qui vous a été communiquée par le comte de
-Médem.
-
-»Avant le lever du roi, j'ai eu l'honneur d'être reçu en audience
-particulière par Sa Majesté qui m'a longtemps entretenu de son
-attachement pour le roi des Français, de la satisfaction qu'elle
-éprouvait des heureux succès de son gouvernement et de la confiance
-toute particulière qu'elle plaçait en vous, monsieur le duc. En
-tout, je n'ai eu qu'à me louer de l'accueil et du langage bienveillant
-de Sa Majesté...»
-
- «Le 4 mars.
-
-»... M. le comte Pozzo quitte après-demain Londres pour retourner à
-son poste de Paris. Je puis dire encore une fois qu'il ne m'est rien
-revenu du langage de cet ambassadeur pendant son séjour ici qui ne
-soit très convenable pour nous. En général, la présence à Londres du
-comte Pozzo aura été dans mon opinion plutôt utile aux affaires que le
-gouvernement français y traite en ce moment...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 9 mars 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je voudrais que mon courrier pût vous porter quelque nouvelle, mais
-nous en sommes fort stériles. Le ministère marche assez bien ici, et
-tout semble annoncer que nous atteindrons la fin de la session sans
-encombre. La majorité se tient bien, et ne se désunit que sur des
-questions de peu d'importance; nos ennemis sont en grande division et
-en pleine déroute: Dupin, surtout, est en décadence complète. Du
-dehors, je ne sais rien; la politique me paraît stationnaire et en
-expectative, soit du côté de la Hollande, soit du côté de la Belgique,
-soit du côté de l'Orient.--Nous ne croyons pas pouvoir congédier la
-duchesse de Berry, avant ses couches; il y a une espèce de
-semi-complot carliste, pour nous y entraîner, afin qu'une fois hors de
-nos mains, elle puisse tout nier. Ce n'est qu'après l'événement que le
-parti aura perdu toute espérance, et nous sommes obligés
-d'ajourner jusque-là l'amnistie.--Il me semble que le ministère va
-très bien en Angleterre...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 14 mars 1833.
-
-»... Hier, au lever du roi, lord Grey m'a entretenu de la séance de la
-Chambre des députés de France, dans laquelle il a été parlé de
-l'occupation d'Alger[71]. Il m'a exprimé des regrets très vifs du
-langage qui avait été tenu dans cette occasion, et qui lui causera,
-m'a-t-il assuré, de très grands embarras à la Chambre des lords, où la
-question sera incessamment traitée.--Il aurait désiré que le
-gouvernement du roi évitât de prendre des engagements aussi positifs,
-après surtout que les promesses faites à l'Angleterre par le dernier
-gouvernement français, ont été si hostilement révélées l'année
-dernière par lord Aberdeen.
-
-»J'ai dû répondre à lord Grey que j'aurais l'honneur de vous faire
-part de ses observations et j'ai ajouté que le discours prononcé par
-M. le président du conseil à ce sujet, renfermait plusieurs phrases
-assez vagues pour qu'on ne pût pas préjuger les intentions du
-gouvernement du roi à l'égard de l'occupation d'Alger, et que
-d'ailleurs je croyais qu'on n'avait jamais songé à faire de ce
-territoire qu'une colonie de répression.
-
-»Il serait, je pense, utile de vérifier la nature des promesses qui,
-d'après lord Aberdeen, auraient été faites par le prince de Polignac.
-Les traces doivent exister aux affaires étrangères.
-
-»Vous comprendrez, monsieur le duc, que dans la position assez
-difficile du cabinet anglais, il redoute le moindre choc qui lui
-viendrait du dehors, et surtout de la part de notre gouvernement qui
-s'est montré opposé à ses vues dans les questions de douane. Il ne
-connaît pas encore exactement l'esprit de la nouvelle Chambre des
-communes, et il craint, peut-être avec raison, qu'une discussion
-soulevée mal à propos ne puisse avoir une fâcheuse influence sur les
-délibérations de cette Chambre qui, en ce moment, est occupée des
-affaires les plus compliquées et les plus importantes.
-
-»Je sais bien, d'autre part, que le gouvernement du roi a aussi ses
-embarras parlementaires, et j'ai plus d'une fois regretté que, dans
-notre Chambre des députés, on ne comprît pas mieux les véritables
-intérêts de la France, et qu'on soulevât imprudemment des questions
-pour lesquelles le silence serait utile. Dans le parlement anglais,
-l'opposition même ne chercherait pas à embarrasser le gouvernement par
-des demandes indiscrètes qui pourraient compromettre les intérêts
-matériels du pays...»
-
- «Le 18 mars 1833.
-
-»... J'ai éprouvé une satisfaction bien vive en lisant le
-post-scriptum de votre dépêche numéro 34, qui contient la dépêche
-télégraphique du chargé d'affaires de France à Vienne. Les nouvelles
-qu'elle donne de Constantinople et qui m'ont été confirmées par
-le chargé d'affaires d'Autriche, me paraissent être de la plus haute
-importance. Je dois féliciter le gouvernement du roi d'un résultat tel
-que celui obtenu par l'amiral Roussin; c'est un grand et beau succès
-pour l'honneur de la France et pour la tranquillité de l'Europe. Je
-suis convaincu que nous en ressentirons bientôt tous les bons effets
-et que la politique actuelle de la France laissera une profonde
-impression dans les différents cabinets[72].
-
-»Le baron de Neumann m'a communiqué la dépêche qui lui a été écrite, à
-ce sujet, par le prince de Metternich: les détails qu'elle renferme
-vous seront parvenus après la dépêche télégraphique; mais je puis vous
-dire que cette lettre de M. de Metternich est remarquable par la
-satisfaction qu'elle exprime de voir les tentatives de la Russie
-déjouées[73]. Il est évident que toutes les puissances qui sont
-appelées à recueillir le fruit de nos efforts doivent partager les
-sentiments du cabinet de Vienne. Nous en retirerons pour nous
-l'immense avantage d'avoir exercé le plus noble patronage dans la
-solution d'une question à la fois française et européenne, et d'avoir,
-par un nouveau lien, rattaché nos intérêts à ceux des autres
-gouvernements. C'est, je le répète, un beau succès, qui place le
-gouvernement du roi dans la position élevée qui lui convient...»
-
- [71] Séance du 8 mars. A l'occasion des crédits demandés pour
- l'armée d'Afrique, le maréchal Soult, président du conseil, avait
- fait la déclaration suivante: «... J'ai déjà dit qu'il n'y a
- aucun engagement de pris relativement à Alger envers les
- puissances étrangère. La France pourra faire de ce pays tout ce
- qu'elle jugera convenable d'après sa politique. Les mesures qu'a
- prises le gouvernement et les fonds mêmes que nous vous demandons
- rendent peu vraisemblable que nous songions à abandonner le
- pays...»
-
- [72] Voici ce qui s'était passé à Constantinople:
-
- L'amiral Roussin, ambassadeur de France, était arrivé le 17
- février à Constantinople, au moment où les Russes entraient dans
- le Bosphore. Il déclara aussitôt qu'il partirait sur l'heure si la
- Porte ne réclamait pas le départ de la flotte russe. Le sultan
- répondit que la flotte russe était sa seule sauvegarde contre les
- troupes d'Ibrahim. L'amiral répliqua qu'il se faisait fort
- d'imposer la paix à Méhémet et de lui faire accepter les
- conditions que lui apportait Halil (voir page 126 et note). Le
- divan, heureux de voir la France épouser si chaudement ses
- intérêts, réclama aussitôt le départ des Russes qui se retirèrent
- peu de jours après. Cette retraite fut d'abord considérée comme
- une victoire pour la France, mais, le mois suivant, Méhémet ayant
- nettement refusé les conditions d'Halil malgré les instances de
- l'amiral, le sultan rappela les Russes, et la situation de notre
- ambassadeur, qui s'était engagé imprudemment, devint très
- difficile.
-
- [73] Tel était également le sentiment du cabinet anglais, s'il
- faut en croire ce qu'écrivait lord Palmerston à son frère, sir
- William Temple: «Roussin, dit-il dans sa lettre du 21 mars, a
- admirablement terminé la dispute entre le Turc et l'Égyptien et a
- bien fait de renvoyer l'amiral russe la queue entre les jambes»
- (_Correspondance intime de lord Palmerston_).
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 18 mars 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je sens comme vous tout ce qu'il y a de fâcheux, de sot et de puéril
-à mettre en ce moment l'affaire d'Alger sur le tapis. Mais nous avons
-affaire à des gens si déraisonnables qu'il n'est pas possible d'éviter
-toute discussion sur ce misérable sujet. Toutefois, il est un point
-que je désire voir bien éclairci entre le ministère anglais et nous:
-c'est le fait des engagements pris envers l'Angleterre au sujet
-d'Alger. J'ai fait dépouiller avec soin, avant de parler, toute la
-correspondance; elle dépose, à chaque page, non seulement de l'absence
-de tout engagement, mais de la résistance obstinée à tout engagement
-de cette nature, résistance qui s'est perpétuée jusqu'au moment même
-de la prise d'Alger, et qui avait presque amené une rupture entre la
-France et l'Angleterre. J'ai fait venir M. de Bois-le-Comte[74], qui
-était directeur des affaires politiques sous M. de Polignac: je
-l'ai interrogé à fond sur ce point; il proteste que jamais aucun
-engagement quelconque n'a été pris. Enfin je l'ai chargé de me faire
-un gros mémoire sur toute l'affaire d'Alger; je ferai extraire de ce
-mémoire tout ce qui concerne l'Angleterre, et je vous l'adresserai,
-afin que vous en puissiez faire tel usage que de raison. Je tiens donc
-essentiellement, d'une part, à bien constater que je n'ai point parlé
-légèrement sur ce sujet; d'une autre part, à bien m'entendre avec le
-gouvernement anglais sur la valeur et la nature de ces engagements
-prétendus, dont nous ne trouvons ici, ni dans les documents, ni dans
-la mémoire des personnes attachées au département, aucune trace
-quelconque. Soyez assez bon, mon prince, pour en dire un mot à lord
-Palmerston. Je serais très fâché, je le répète, qu'on pût m'accuser,
-avec la moindre apparence de raison, d'avoir rétracté des engagements
-pris même par M. de Polignac...»
-
- [74] Charles-Joseph-Edmond, comte de Bois-le-Comte, né en 1796,
- entra en 1814 dans la diplomatie, alla à Vienne, Pétersbourg et
- Madrid. En 1829, il devint directeur des affaires politiques au
- ministère des affaires étrangères. Sous la monarchie de Juillet,
- il devint ministre en Portugal, en Hollande et en Suisse. Il fut
- créé pair de France en 1845. Il mourut en 1863.
-
-
-LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
-_Traduction_
-
- «Downing-Street, le 21 mars 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous rends, ci-jointes, avec bien des remerciements, les pièces
-que vous m'avez fait l'honneur de me confier.
-
-»J'y trouve tout le bon esprit et toute la droiture de M. le duc de
-Broglie, et j'en conçois l'espérance que nous pourrons nous entendre
-sur l'affaire d'Alger d'une manière conforme aux relations amicales
-des deux gouvernements et aux intérêts européens qui s'y attachent.
-
- »Je vous prie...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 22 mars 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... J'ai communiqué à lord Grey ce qui est relatif à la question
-d'Alger; j'ai plus que jamais lieu de croire qu'on attache ici
-beaucoup d'importance à cette question. Je recevrai avec
-reconnaissance le mémoire que vous m'annoncez. Lord Palmerston a
-chargé l'avocat de la couronne d'en faire un sur le même sujet; comme
-il n'y a pas de pièces, je ne sais pas sur quoi il pourra le baser;
-des lettres de lord Stuart à son gouvernement, rapportant des
-communications verbales, me paraissent devoir fournir peu d'arguments
-à des gens de bonne foi.
-
-»Je ne suis point surpris du mécontentement que produiront sur le
-gouvernement russe et sur ses agents les résultats obtenus à
-Constantinople par l'amiral Roussin; on comprend aisément, qu'après
-avoir pris la direction d'une affaire de cette importance, le cabinet
-russe soit blessé de la voir terminée par notre intervention. Ce
-n'est, du reste, qu'une question d'amour-propre pour lui, mais c'est
-pour cela même que je pense que nous devons montrer, avec plus de
-modération encore, la satisfaction d'un succès que chacun saura
-apprécier.»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 22 mars 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»... Je suis bien aise que vous soyez satisfait de la conduite de
-l'amiral Roussin. Ses instructions étaient de faire en sorte, par
-tous les moyens licites et raisonnables, d'empêcher que les Russes
-n'occupassent Constantinople, _du consentement de la Porte_, bien sûr
-que s'ils l'occupent _contre le gré_ de la Porte, cela deviendra tout
-de suite une affaire européenne, et que nous aurons plus d'alliés
-qu'il ne nous en faut pour les faire déguerpir. Roussin a très bien
-agi. Je m'attends à une bourrasque de Saint-Pétersbourg, terrible;
-mais après tout, que peuvent-ils faire? Ils ne peuvent argumenter que
-contre le _procédé_, et alors je rétorquerai l'argument, et je me
-plaindrai de la dissimulation qu'ils ont mise dans toute cette
-affaire, du peu de sincérité de la communication de la mission de
-Mourawieff... Le pauvre Pozzo est dans des transes mortelles de se
-voir rappelé; le reste de la diplomatie est assez en émoi.
-
-»Je suis bien joyeux de l'approbation que tout ceci a rencontré en
-Angleterre. L'extrême froideur avec laquelle le gouvernement anglais
-avait accueilli, depuis trois mois, nos diverses ouvertures
-relativement aux affaires d'Orient, me faisait craindre d'être
-abandonné dans cette conjoncture, et c'est pour cette raison que, dans
-le petit article inséré avant-hier dans nos journaux, je n'ai point
-fait mention de la légation anglaise. Je craignais que le gouvernement
-anglais ne nous accusât de vouloir le compromettre dans cette affaire;
-mais, du moment qu'il témoigne l'envie d'y figurer et d'en prendre sa
-part, à cela ne tienne, je vais faire rédiger demain un autre article
-où la légation anglaise aura presque le beau rôle. J'espérais, ce
-matin, avoir une interpellation à la Chambre des députés, où j'aurais
-placé dans ma réponse la légation anglaise en première ligne, mais nos
-adversaires ont trouvé le terrain trop bon pour nous, et ils ont voté
-les fonds que nous demandions pour des armements dans la
-Méditerranée, sans mot dire et à l'unanimité. Ne serait-il pas
-possible que les Anglais envoyassent quelques renforts à leur station
-navale: qu'ils en fissent mine seulement, cela serait du meilleur
-effet...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 28 mars 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Dans une des dernières dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
-m'adresser, vous avez bien voulu me parler d'un entretien que sir
-Stratford Canning aurait eu avec M. de Rayneval et duquel il
-résulterait que l'Angleterre ne serait pas éloignée de traiter la
-question portugaise sur la base de la reconnaissance de dom Miguel.
-
-»J'ai déjà été dans le cas de vous exposer les difficultés qui
-s'opposaient à ce que je pusse me procurer des renseignements sur les
-intentions précises du cabinet anglais à l'égard du Portugal et de
-l'Espagne. Je puis vous dire cependant que j'ai plus d'une fois
-entretenu lord Palmerston de l'état de la péninsule, et que le langage
-qu'il m'a tenu dans ces différentes occasions me persuade que
-l'Angleterre n'a aucun plan arrêté pour mettre fin à l'état de choses
-qui existe en Portugal. Je suis même porté à croire que depuis le
-départ de sir Stratford Canning, et depuis surtout que ce diplomate a
-échoué dans la négociation qu'il devait suivre à Madrid, le cabinet
-anglais s'est à peu près livré aux événements pour la solution de la
-question portugaise. Il attend les informations de sir Stratford
-Canning, et je crois qu'il ne lui a pas envoyé d'autres
-instructions que celle de se diriger d'après les circonstances.
-
-»Je ne vous envoie pas la note remise le 3 février par sir Stratford
-Canning à M. de Zéa, ni la réponse que celui-ci a faite sous la date
-du 28 février; je les ai entre les mains, mais je suppose que M. de
-Rayneval n'aura pas manqué de vous transmettre des copies de ces deux
-pièces.
-
-»Je vous renouvelle l'assurance que je ne négligerai rien pour me
-procurer tous les renseignements qu'il me sera possible d'obtenir sur
-la marche du gouvernement anglais dans les affaires de Portugal et
-d'Espagne, et que je m'empresserai de vous les communiquer...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, le 25 mars 1833.
-
-»Je viens vous annoncer, mon cher prince, une visite que vous aurez
-bientôt à Londres: c'est celle de Chartres. Notre cher roi pense que
-ce voyage qu'il lui a témoigné le désir de faire ne pourra que
-produire un bon effet. Lord Granville, à qui le duc de Broglie en a
-parlé, est de cet avis. Chartres m'a demandé hier soir de vous en
-parler, et nous serions bien aises de savoir ce que vous en pensez. Je
-crois que pour notre jeune homme c'est une bonne et utile chose; il
-veut en faire une chose d'instruction et bien voir tous les beaux
-établissements, tous les perfectionnements, les chemins de fer, etc.
-Vous serez un bien bon guide pour lui dans ce voyage. Son projet est
-de partir d'ici le jour de Pâques, le 7 avril au soir, et d'être de
-retour ici pour le 1er mai, jour de la fête du roi, qui écrira
-peut-être au roi d'Angleterre pour lui parler du voyage de Chartres.
-Qu'en pensez-vous?...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 9 avril 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»La santé de lord Palmerston ne lui a pas encore permis de me recevoir
-aujourd'hui, il n'a vu personne. J'ai passé inutilement aussi chez le
-ministre de la marine, sir James Graham[75], qui est aussi indisposé,
-mais je suis parvenu à voir lord Grey, auquel j'ai pu donner
-connaissance des faits contenus dans la dépêche que vous avez bien
-voulu m'écrire le 4 de ce mois, au sujet des affaires d'Orient.
-
-»Lord Grey m'a dit que l'Angleterre ne restait point inactive dans
-cette grave circonstance et que des ordres avaient été expédiés pour
-que tous les bâtiments disponibles de la station du Tage et des
-différentes croisières anglaises dans la Méditerranée se rendissent
-immédiatement devant Alexandrie. Cette force maritime est chargée
-d'appuyer la négociation du colonel Campbell. Vous avez eu
-connaissance des instructions qu'il a reçues en se rendant à
-Alexandrie; vous pouvez, par conséquent, juger la ligne de conduite
-qu'il suivra.
-
-»Dans le cas où le pacha d'Égypte se refuserait à consentir aux
-propositions approuvées par le colonel Campbell, l'escadre anglaise ne
-laissera sortir aucun bâtiment de guerre de Méhémet des ports de
-l'Égypte, et interceptera en même temps tout transport d'hommes ou de
-munitions qu'on essayerait d'envoyer à l'armée d'Ibrahim.
-
-»On a, de plus, adressé au commandant des forces navales anglaises
-dans la Méditerranée l'ordre de se concerter avec l'amiral français,
-si la négociation du colonel Campbell échouait à Alexandrie.
-
-»Telles sont les communications qu'en l'absence de lord Palmerston
-j'ai reçues de lord Grey.
-
-»Il semblerait résulter des renseignements que vous avez eus de Vienne
-et que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, que M. de
-Metternich serait fort agité des événements qui se passent en Orient
-et qu'il éprouverait une inquiétude secrète des projets ultérieurs de
-la Russie. Les informations venues de Vienne à Londres, soit au
-cabinet, soit aux ministres étrangers, dont j'ai eu connaissance, ne
-sont pas dans le même sens. Les dépêches et les lettres particulières
-annoncent, au contraire, que M. de Metternich cherche à rassurer ceux
-qui se montrent effrayés de la présence des Russes dans le Bosphore,
-et qu'il a une confiance pleine et entière dans les assurances données
-par le cabinet de Pétersbourg et par l'empereur Nicolas.
-
-»Il est dit aussi dans les renseignements que vous avez de Vienne que
-l'opinion publique s'y est fortement prononcée contre la Russie. Je
-m'étonne un peu d'entendre parler de l'opinion publique de Vienne; mes
-souvenirs, mes relations actuelles m'avaient laissé croire qu'à Vienne
-il n'y avait point d'opinion publique; il y a bien une opinion de
-société, mais cette société est une: elle n'est point divisée, et
-c'est M. de Metternich qui la dirige; ce serait, je crois, s'abuser
-beaucoup que de compter trouver là un auxiliaire dans l'opinion
-publique.
-
-»Du reste, on croit généralement à Londres que les affaires présentes
-d'Orient s'arrangeront, parce que les quatre grandes puissances, y
-compris la Russie, qui y ont des intérêts plus ou moins directs,
-paraissent toutes tendre vers le même but, qui est le maintien de
-l'existence de l'empire ottoman...»
-
- «Le 11 avril 1833.
-
-»... La poste d'aujourd'hui nous a apporté le récit des événements qui
-se sont passés à Francfort, et qui semblent être assez graves[76]. Je
-vous prie de les juger sous le rapport que j'ai eu l'honneur de vous
-indiquer plusieurs fois dans mes dépêches, c'est-à-dire sous le
-rapport de l'influence qu'ils auront sur le cabinet autrichien. M. de
-Metternich ne montre une confiance entière dans les intentions de la
-Russie que parce qu'il est dominé par la crainte des troubles que
-l'esprit révolutionnaire pourrait essayer de produire en Allemagne et
-en Italie. Il est, en général, disposé à sacrifier la politique
-extérieure de l'Autriche à ce qu'il croit être le principe essentiel
-de sa politique intérieure, et, comme il trouve en ce moment dans le
-gouvernement russe un ennemi déclaré de l'esprit d'innovation, il est
-bien déterminé à se joindre à lui pour réprimer toutes les tentatives
-des agitateurs allemands ou italiens. Ce n'est pas qu'il néglige
-absolument les intérêts importants de la Hongrie et de l'Autriche
-dans les affaires d'Orient, mais ce n'est pour lui qu'une question
-secondaire.
-
-»Je ne suis point surpris des insinuations qui vous ont été faites par
-MM. d'Appony et de Werther pour établir à Vienne une conférence sur
-les affaires d'Orient; c'est encore une inspiration de M. de
-Metternich qui, depuis l'existence de la conférence de Londres, n'a
-pas dissimulé son mécontentement de voir les affaires se traiter hors
-de son influence directe, et qui emploie tous ses efforts pour les
-ramener à lui; c'est, je crois, tout simplement une question
-d'amour-propre[77]...»
-
- [75] Sir James Graham, né en 1792, député aux Communes, fut
- premier lord de l'amirauté dans le cabinet Grey. En 1841, il
- devint ministre de l'intérieur, et, en 1852, ministre des
- colonies. Il mourut en 1861.
-
- [76] Une insurrection sanglante avait éclaté à Francfort le 3
- avril. C'était le dernier épisode de la fermentation et des
- troubles qu'avait suscités dans toute l'Allemagne la révolution
- de Juillet. Le mouvement fut étouffé par les troupes de la diète
- et le territoire de la république fut occupé militairement par
- l'Autriche.
-
- [77] M. de Metternich, en effet, désirait très vivement attirer
- hors de Londres le centre des négociations, particulièrement en
- ce qui regardait les affaires d'Orient. Déjà au mois de janvier
- il avait fait faire en ce sens, auprès du cabinet de Saint-James,
- des insinuations qui avaient été repoussées. Au commencement de
- février, au moment où les cours de Berlin et de Vienne
- cherchèrent à se rapprocher de la France (voir page 127 et note),
- une démarche qui, au fond, avait le même but, fut tentée auprès
- du cabinet des Tuileries. Lorsque les événements se précipitèrent
- en Orient et qu'un accord fut conclu à Constantinople entre le
- sultan et le pacha d'Égypte (voir page 175), le dépit de M. de
- Metternich s'accrut encore: il s'adressa à M. de Sainte-Aulaire,
- à qui il répéta la proposition qu'il avait déjà faite à lord
- Palmerston et au duc de Broglie. Celui-ci, en instruisant le
- prince de Talleyrand de ces incidents, ajoutait: «Le prince de
- Metternich, en apprenant par M. de Sainte-Aulaire les termes de
- l'arrangement conclu le 5 de ce mois, a manifesté une assez vive
- émotion et de l'inquiétude. Il attache au territoire d'Adana une
- telle importance que, tout en pensant que les puissances doivent
- unir leurs efforts pour maintenir la transaction convenue entre
- la Porte et le pacha, il croit qu'il est indispensable de le
- modifier à cet égard. Il parle vaguement de la nécessité de
- s'entendre sur la question d'Orient et d'établir à cet effet à
- Vienne non pas un congrès, non pas même une conférence régulière,
- mais un centre de délibérations. Tout cela est bien confus et se
- ressent singulièrement de la situation fausse et incertaine où le
- cabinet de Vienne s'est placé par rapport aux événements de
- l'Orient» (_Dépêche du 26 mai_). Le cabinet des Tuileries refusa
- d'accéder à la demande de l'Autriche: «Nous ne donnerons aucune
- suite à la proposition autrichienne, écrivait le duc de Broglie,
- huit jours plus tard; M. de Sainte-Aulaire dira seulement à M. de
- Metternich qu'il est autorisé à discuter avec lui toutes les
- ouvertures que le chancelier croira devoir lui faire par rapport
- à l'état de l'empire ottoman» (_Dépêche du 3 juin_).
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 12 avril 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je me reproche de ne pas vous avoir entretenu plus au long du voyage
-de M. le duc d'Orléans. Lorsqu'il en a été question pour la première
-fois, les petites difficultés dont il peut être l'occasion ne
-m'avaient pas frappé, je l'avoue, autant qu'elles auraient dû me
-frapper. Cela m'avait paru une chose assez simple, et, pour tout dire,
-je n'y avais pas assez réfléchi lorsque j'ai fait l'étourderie d'en
-parler à lord Granville comme d'une chose éventuelle et possible avant
-que la résolution en fût arrêtée. Il m'a pris au mot, en a écrit
-sur-le-champ à son gouvernement, en m'assurant que rien ne serait plus
-agréable au roi d'Angleterre. Cependant, en y pensant davantage, il
-m'a paru, non point que la chose fût mauvaise à faire, mais qu'il
-était bon de s'y préparer et de prendre des mesures pour qu'elle
-réussît bien. C'est dans ce but que j'ai contribué de mon mieux à
-faire différer le voyage. M. le duc d'Orléans ne veut ni de l'attitude
-de prince royal, ni de celle de prince voyageant incognito. Reste à
-savoir comment on peut lui ménager une réception convenable dans cette
-position intermédiaire. Quant à moi, je ne sais si je me trompe, mais
-j'insiste beaucoup auprès du roi et auprès de lui pour qu'il ait en
-Angleterre l'attitude la plus aristocratique possible, et qu'il ne
-donne pas aux gens qui ne demanderaient pas mieux que de le traiter en
-parvenu un prétexte pour cela. Je l'ai prié d'y bien réfléchir, puis
-de me communiquer ses idées sur le nombre et l'espèce de
-personnes qui doivent l'accompagner, sur l'étiquette à laquelle il
-veut se résigner, sur tous les accessoires, en un mot, du voyage tel
-qu'il le conçoit. Lorsqu'il m'aura fait part de ses idées sur ce
-sujet, je vous en écrirai, et vous demanderai vos bons conseils pour
-m'aider à rectifier ce qu'il pourrait y avoir de défectueux. M. le duc
-d'Orléans a beaucoup acquis; je suis certain que sa tenue sera bonne,
-son désir d'aller en Angleterre tient plutôt à l'envie d'échapper à la
-vie oisive de Paris qu'à toute autre chose. Il est ici absolument
-étranger à toute politique, peut-être trop, car cela le rend plus
-dissipé qu'il ne le serait naturellement. Au demeurant, nous avons au
-moins un mois devant nous, et d'ici là, j'aurai le temps de recevoir
-vos directions sur ce qui pourra le mieux réussir.
-
-»Nos affaires d'Orient se compliquent un peu, mais je crois cependant
-que nous en viendrons à bout.»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 15 avril 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Le retard apporté au voyage de M. le duc d'Orléans a l'avantage de
-lui faire éviter la petite épidémie qui règne ici: elle a saisi lord
-Palmerston et M. Dedel; le roi de Hollande, malade aussi, ne répond
-pas...
-
-»J'espère que M. le duc d'Orléans ne quittera Paris qu'après le
-prochain dénouement de Blaye: il ne saurait être commode, pour un
-aussi proche parent et dans des circonstances aussi particulières, de
-se trouver dans un pareil moment sur une terre étrangère. On ne porte
-ici aucun intérêt politique à madame la duchesse de Berry, mais
-elle a inspiré une grande pitié. Pourquoi donc M. le duc d'Orléans,
-qui est maître de choisir son moment, ne remettrait-il pas son voyage
-après la délivrance de sa cousine?
-
-»Ma dépêche d'aujourd'hui est bien pauvre, car la semaine qui vient de
-s'écouler a été fort terne, en apparence du moins. Si l'on en croyait
-les bruits qui circulent, elle se serait passée dans une guerre
-intestine qui menacerait le cabinet d'une prochaine modification. Sans
-croire à un résultat aussi sérieux, il faut cependant que le ministère
-éprouve, non seulement de fortes difficultés parlementaires, mais
-encore des difficultés de cabinet par les nuances d'opinion de ceux
-qui le composent. Je ne crois pas les choses assez avancées dans cette
-route pour en faire un sujet de dépêche; je vous avoue, d'ailleurs,
-tout naturellement, mon cher duc, que je n'ai pas grande opinion de
-l'importance que l'on attache chez nous au secret. J'ai eu plusieurs
-fois, depuis trois ans, raison de craindre que ce qui se passait au
-conseil à Paris devenait promptement le domaine des salons. L'orage
-qui gronde ici, dans mon opinion particulière, passera sans éclater,
-mais il ne faudrait pas qu'il revînt ici que j'ai appelé votre
-attention sur les difficultés intérieures de l'administration...»
-
- «Le 18 avril 1833.
-
-»J'ai vu hier lord Palmerston. En lui parlant des affaires du Levant,
-je me suis servi utilement des réflexions que contenait votre dépêche
-numéro 47, pour lui faire comprendre l'inconvénient d'un désaccord
-même apparent, entre la Grande-Bretagne et la France, dans les
-négociations suivies en ce moment à Alexandrie et à Constantinople.
-Il a apprécié l'importance de ces réflexions, et m'a répondu que les
-instructions du colonel Campbell lui prescrivant à peu près de
-conformer sa conduite à celle du consul général de France, il ne
-doutait point que notre action sur ce point ne fût simultanée; qu'à
-l'égard de Constantinople, il n'avait pu approuver entièrement la
-vivacité que l'amiral Roussin avait déployée dès le début de la
-mission qui lui était confiée[78]; que le chargé d'affaires
-d'Angleterre, qui était sans instructions, avait dû montrer une
-réserve qui convenait mieux à sa position secondaire et peut-être
-aussi aux circonstances dans lesquelles il se trouvait placé.
-
-»Je suis bien aise que vous ayez chargé lord Granville de présenter à
-lord Palmerston les observations que vous a inspirées la conduite de
-l'Angleterre dans les affaires d'Orient. J'ai été déjà plus d'une fois
-dans le cas de vous faire remarquer que le cabinet anglais, dominé
-soit par la préoccupation des progrès de la puissance égyptienne, soit
-par l'indifférence qu'il apporte dans les questions de politique
-extérieure qu'il ne croit pas l'intéresser directement, a toujours
-accueilli froidement les propositions que je lui ai faites à diverses
-reprises. Je verrai donc avec plaisir lord Granville me prêter l'appui
-de son opinion près des membres du cabinet.
-
-»Lord Palmerston m'a dit que le chargé d'affaires d'Autriche lui avait
-fait part du projet de M. de Metternich que vous avez bien voulu me
-communiquer, et qui consisterait à traiter à Vienne les différentes
-questions relatives aux affaires du Levant[79]. M. de Metternich
-ne voudrait pas que cette négociation prît la forme d'un congrès ou
-d'une conférence; il craindrait, sans doute, de paraître imiter en
-quelque chose ce qui s'est fait à Londres. Lord Palmerston n'est pas
-éloigné d'adopter l'idée de M. de Metternich dans ce qui se rapporte
-au concours des quatre puissances pour régler la pacification du
-Levant: car il pense, et je partage cette opinion, que la meilleure
-manière de neutraliser les mauvaises intentions de la Russie est de
-l'appeler à concourir à toutes les négociations et de la lier ainsi
-par des engagements qu'elle ne refuserait que difficilement de
-prendre. La Russie, agissant seule, doit appeler la plus grande
-surveillance: agissant avec les trois autres puissances, le danger de
-son action est très affaibli. Mais, d'autre part aussi, lord
-Palmerston voudrait que cette affaire se traitât plutôt à
-Constantinople qu'à Vienne. Les motifs apparents qu'il fait valoir
-sont la nécessité d'être sur les lieux mêmes dans une affaire de cette
-importance, et l'embarras des distances. Je crois bien cependant que
-la véritable raison qui lui fait préférer Constantinople à Vienne est
-l'idée que M. de Metternich, en attirant cette négociation à Vienne,
-ne parvînt bientôt à y appeler les affaires de l'Europe et à diminuer
-par là l'influence de l'alliance intime de la France et de
-l'Angleterre, qui l'offusque toujours. Dans mon opinion,
-Constantinople est préférable, parce qu'on éviterait là l'inconvénient
-des retards, qui est si grave dans l'état de faiblesse de l'empire
-ottoman. Je suppose que la confiance que le gouvernement du roi a
-placée dans l'amiral Roussin ne pourrait que s'accorder avec le
-choix de cette ville pour le centre de la négociation...»
-
- [78] Voir page 134.
-
- [79] Voir page 144.
-
- «Le 25 avril 1833.
-
-»J'ai lu avec un vif intérêt la lettre de M. Bresson du 14 avril, que
-vous m'avez fait l'honneur de me communiquer[80], et j'avoue que je
-fonde beaucoup d'espoir sur les résultats de la présence du comte
-Matusiewicz à Berlin pour la solution de notre négociation avec le roi
-des Pays-Bas. Il ne conviendrait pas, je crois, en ce moment, au
-succès de l'affaire hollando-belge de témoigner de la méfiance sur les
-démarches du cabinet russe, et il faut, au contraire, en tirer tous
-les avantages qu'elles peuvent nous offrir. Ma vieille expérience m'a
-appris qu'il est des circonstances où la confiance, même un peu
-hasardée, devient de l'habileté. Cette opinion prend plus de force et
-de valeur encore lorsqu'on trouve un gage de sécurité dans les
-intérêts bien fondés et bien distincts de ceux à qui on se confie.
-
-»C'est également sur ce principe que j'établis la nécessité pour la
-France, la Grande-Bretagne et surtout pour l'Autriche, de réclamer le
-concours de la Russie dans les affaires d'Orient, parce que je suis
-persuadé qu'il entre dans les véritables intérêts de la Russie de
-rassurer l'Europe, _pour_ _le présent_, sur les projets ambitieux
-qu'on lui suppose. Le langage conciliant et plein d'abnégation que M.
-de Lieven n'a pas cessé de tenir ici n'a pu que me confirmer dans
-cette opinion.
-
-»Les dernières nouvelles de Constantinople parvenues à Londres y ont
-causé des alarmes peut-être exagérées et qui tiennent surtout, je
-pense, à ce qu'on n'était pas préparé à la marche si rapide des
-événements. Il y a eu évidemment imprévoyance de la part des
-gouvernements, et c'est à une prompte réparation de cette imprévoyance
-qu'il faut pourvoir aujourd'hui.
-
-»Le ministère anglais, qui, jusqu'à présent, s'était assez légèrement
-occupé de cette grave question, commence enfin à l'apprécier à sa
-juste valeur. Lord Grey et lord Palmerston m'ont parlé tous deux, avec
-inquiétude, de l'état de l'Orient, avant même l'arrivée de lord
-Granville. Je ne doute pas que la présence de cet ambassadeur à
-Londres ne contribue à éveiller davantage l'attention du cabinet
-britannique sur ce point.
-
-»J'ai beaucoup réfléchi sur ce qu'il y aurait de plus utile à faire
-pour le Levant, et s'il est très difficile de former des combinaisons
-sur des événements aussi compliqués et aussi incertains que ceux qui
-se passent en Asie, il est du moins possible de se tenir en mesure
-d'atténuer leurs conséquences fâcheuses, en prévenant pour un avenir
-rapproché de dangereuses collisions, ou bien de sanctionner les
-résultats de ces événements s'ils offrent vraiment quelque garantie
-aux gouvernements européens.
-
-»Les dernières circonstances ayant rendu à chacun son indépendance,
-mes réflexions m'ont affermi dans l'idée que, pour finir
-aujourd'hui les affaires d'Orient d'une manière quelque peu rassurante
-pour l'Europe, le concours des quatre puissances est absolument
-nécessaire. Ce concours devrait être exprimé par une transaction
-quelconque qui contiendrait l'engagement formel de la part des
-puissances contractantes de ne recevoir aucune augmentation
-territoriale aux dépens de l'empire ottoman. Un tel engagement
-n'aurait rien d'inusité; il a même, récemment encore, été appliqué à
-la question grecque, lorsque les trois puissances signataires du
-traité du 6 juillet 1827 ont promis de ne faire porter le choix du
-souverain de la Grèce sur aucun des membres des familles régnantes en
-France, en Russie et en Angleterre.
-
-»Nous n'éprouverions aucun embarras à l'égard d'Alger par un pareil
-engagement, le principe de notre expédition ayant reçu dans le temps
-l'approbation pleine et entière de la Russie et de l'Autriche. Il
-suffirait d'ailleurs, pour nous mettre parfaitement à couvert, de
-choisir une époque qui ne pourrait pas laisser de doute sur notre
-droit à une occupation permanente du territoire d'Alger.
-
-»J'ai communiqué à lord Palmerston l'avis que je viens d'avoir
-l'honneur de vous exposer; il sera soumis ce soir à un conseil de
-cabinet, et j'espère être demain en état de vous faire connaître une
-résolution définitive...»
-
- [80] Dans cette dépêche, M. Bresson annonçait l'arrivée à Berlin
- du comte Matusiewicz avec mission d'inviter le cabinet prussien à
- s'associer à la note du 2 avril. On se rappelle (voir page 89)
- que cette note avait été adressée par le prince de Talleyrand et
- lord Palmerston à M. Dedel en réponse aux propositions
- inadmissibles qu'il avait formulées dans son projet du 23 mars.
- M. Bresson rendait compte des démarches de M. Matusiewicz qui,
- disait-il, avait persuadé le roi de Prusse. Il vantait sa
- hardiesse, car il agissait ainsi sans en avoir spécialement
- référé à sa cour. Il parlait aussi de ses sollicitations dans le
- même but auprès du ministre autrichien qui n'y avait pas répondu
- et avait demandé des instructions à Vienne.
-
- «Le 25 avril 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Cette affaire d'Orient devient bien forte. Il est vraiment un peu
-étrange que l'amiral Roussin ne se soit pas assuré des dispositions
-d'Alexandrie avant de se porter fort à Constantinople[81]: c'est
-ce qui nous a tous trompés. Mais enfin il faut prendre les choses où
-elles sont parvenues. Ici, d'une longue léthargie on passe à une sorte
-d'épouvante; cette alarme n'a cependant produit aucun expédient:
-chacun alors est venu me parler et me demander mon avis. J'ai pu dire
-ce que je croyais être, _dans mon opinion particulière_, la seule
-bonne issue. Vous en trouverez les détails dans ma dépêche
-d'aujourd'hui. Demain je pourrai vous en dire davantage; mon projet
-_verbal_ devant être soumis ce soir à un conseil de cabinet. Lord
-Palmerston l'a accepté ce matin avec empressement; mais, isolée, son
-opinion ne suffit pas pour un commencement d'exécution qui, cette
-fois-ci, je l'espère, ne se fera pas attendre, ceci étant surtout une
-question d'à-propos. A demain...»
-
- [81] Voir page 134.
-
- «Le 26 avril 1833.
-
-»La résolution dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir dans ma
-dépêche d'hier a été adoptée par le cabinet anglais. Il va, je crois,
-proposer aux gouvernements d'Autriche, de France et de Russie, de
-conclure une convention qui, dans trois articles à peu près,
-renfermerait:
-
-»1º L'engagement de ne consentir à aucun démembrement de l'empire
-ottoman, soit au profit d'une des quatre parties contractantes, soit à
-celui de toute autre puissance;
-
-»2º L'assentiment donné par les quatre cours à tout arrangement conclu
-entre la Porte ottomane et le pacha d'Égypte, par suite duquel la
-suzeraineté et l'intégrité de l'empire ottoman seraient maintenues;
-
-»3º L'engagement également pris par les quatre cours, dans le cas où
-le pacha d'Égypte n'aurait pas consenti à un arrangement tel que celui
-défini dans l'article précédent, de l'y contraindre par les moyens
-qu'elles concerteront entre elles.
-
-»Je vous indique ici les trois points qui entreront dans le projet de
-convention, sans pouvoir spécifier la rédaction définitive qui sera
-adoptée et qui vous sera immédiatement communiquée. Ma dépêche d'hier
-vous rassurera, je l'espère, sur la seule question qui intéresse
-directement la France; j'ai insisté sur les dates: vous verrez si
-celles qui vous sont proposées vous conviennent.
-
-»Je n'ai trouvé aucun inconvénient à ce que la proposition vînt de
-l'Angleterre, qui ne veut avoir, dans les affaires d'Orient, qu'un
-intérêt européen, et qui, n'y ayant pris jusqu'à présent aucune part
-active, se trouve placée vis-à-vis des autres puissances dans une
-position plus impartiale que nous.
-
-»Si une telle proposition n'était point acceptée par les gouvernements
-d'Autriche et de Russie, nous pourrions voir dans ce refus une preuve
-que ces deux gouvernements ont des arrière-pensées, peut-être des
-projets arrêtés de partage: car, pour me servir d'une expression
-vulgaire, _ils sont coutumiers du fait_.
-
-»J'attendrai avec impatience les réponses que vous voudrez bien me
-faire à mes dépêches d'hier et d'aujourd'hui...»
-
- «Le 29 avril 1833.
-
-»J'apprends avec grand plaisir que vous regardez comme terminée la
-discussion qui s'était élevée entre la cour de Pétersbourg et le
-gouvernement français au sujet des négociations de l'amiral Roussin à
-Constantinople. C'est une complication de moins dans un moment où
-elles ne manquent assurément pas.
-
-»Quand cette dépêche vous parviendra, monsieur le duc, les journaux
-anglais, qui précèdent presque toujours nos courriers, vous auront
-déjà informé du grave embarras qu'a produit pour le cabinet le vote de
-vendredi soir, dans la Chambre des communes, par suite duquel le droit
-sur la drèche (_malt tax_) a été réduit de moitié. Cette réduction
-causera dans les recettes une diminution de près de deux millions cinq
-cent mille livres sterling; et si l'abolition de la taxe sur les
-fenêtres(_window tax_) était adoptée demain, comme il est possible
-qu'elle le soit, il se trouverait tout à coup un déficit dans les
-recettes de près de cinq millions de livres sterling.
-
-»Le ministère a eu de fréquentes réunions depuis trois jours afin de
-pourvoir à cet embarras. Il éprouve les plus grande difficultés pour
-couvrir le déficit dont il est menacé... Cet incident est assez grave;
-aussi a-t-il excité, ici, un mouvement très vif dans les esprits; les
-fonds ont subi une altération considérable; les journaux ont redoublé
-de violence dans leur polémique. On ne pense pas cependant que ce
-triomphe des ennemis du ministère puisse amener sa retraite; mais il
-aura le fâcheux inconvénient d'éveiller la défiance de ses partisans
-et d'affaiblir par conséquent ses forces. On croit que ce soir le
-ministère présentera à la Chambre des communes la résolution que le
-vote de vendredi l'aura obligé de prendre; elle n'est point encore
-connue, et l'heure de la marée m'empêchera sans doute de vous la
-transmettre aujourd'hui. Je vous écrirai demain, à ce sujet, par
-l'estafette.
-
-»Votre dépêche du 25, qui contenait la copie d'une lettre de M.
-Bresson, du 18, m'avait causé une grande satisfaction qui n'a
-malheureusement pas duré longtemps. Les dernières nouvelles de Berlin
-nous apprennent que M. Ancillon, au moment de signer la note convenue
-avec le comte Matusiewicz, a tout à coup changé de volonté, sous le
-prétexte que la note du cabinet de La Haye, du 16 avril, devait nous
-suffire par les propositions qu'elle renferme au sujet de l'armistice.
-J'avoue que je ne comprends pas une pareille manière de traiter les
-affaires; elle serait décourageante pour l'avenir, s'il ne fallait pas
-compter un peu aussi sur quelque nouveau caprice de M. Ancillon[82].
-
-»Nous n'avons pas de nouvelles de La Haye depuis l'envoi de notre note
-du 22[83]: nous en attendons à chaque instant; les premières qui
-arriveront n'auront probablement pas un grand intérêt. Il est bien à
-craindre que les incertitudes de M. Ancillon, l'état de l'Orient, et
-surtout l'embarras présent du ministère anglais, ne nous créent de
-nouvelles difficultés à La Haye...»
-
- [82] La mission du comte Matusiewicz à Berlin avait traversé de
- nombreuses vicissitudes. Elle avait d'abord semblé réussir au
- point que M. Bresson avait cru pouvoir annoncer que M.
- Matusiewicz partait pour La Haye, après avoir arrêté avec M.
- Ancillon les termes de la note collective qui devait être remise
- au cabinet néerlandais dans deux hypothèses: la première, si sa
- réponse à la note du 2 avril était négative, évasive ou
- dilatoire, la deuxième s'il n'y faisait pas de réponse dans un
- délai raisonnable. Si la réponse était favorable, la démarche
- n'aurait pas lieu et le cabinet de Berlin joindrait ses efforts à
- ceux des autres cours pour hâter la conclusion d'un traité
- définitif. Tout paraissait réglé, lorsque tout à coup M. Ancillon
- se ravisa (_Dépêche de M. Bresson du 22 avril_) et déclara qu'il
- n'y avait plus lieu à l'envoi de la note collective. Toutefois le
- ministre de France revint à la charge, et avec le concours de
- lord Minto, ministre d'Angleterre, il finit par persuader le roi.
- Finalement, le 6 mai, M. Bresson put écrire à Paris que la note
- était partie la veille pour La Haye. Il ajoutait que M. Ancillon
- lui avait déclaré qu'en cas de refus du roi des Pays-Bas, la
- Prusse était décidée à l'abandonner à lui-même (_Correspondance
- officielle de M. Bresson_).
-
- [83] On se rappelle (voir page 89) que M. Dedel avait fait à la
- conférence de nouvelles propositions par une note du 16 avril.
- Ces propositions, jugées inadmissibles à Londres (voir à ce sujet
- une lettre de lord Palmerston à M. de Talleyrand, Appendice, page
- 502), avaient provoqué de la part de la conférence une réponse
- très vive, sous la forme d'une lettre collective au cabinet de La
- Haye. C'est cette lettre en date du 22 avril dont il est ici
- question.
-
- «Le 29 avril 1833, au soir.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Ennemi des prédictions, je m'abstiens d'en faire sur le résultat de
-la journée, qui, cependant, est d'une grande importance pour les
-destinées politiques et financières du ministère et du pays. Je me
-bornerai à fixer votre attention sur le _Times_ d'aujourd'hui. Lisez,
-je vous prie, le _leading-article_ et celui du _Money-market_. Vous en
-sentirez sûrement toute la portée, et vous saurez alors où en est
-l'Angleterre.
-
-»Les tories prêteront dans la séance d'aujourd'hui un appui sincère au
-ministère; mais si l'on n'obtenait pas que le vote de vendredi fût
-annulé, tout changerait rapidement de face ici, et l'on verrait
-bientôt, comme le disait madame de Lieven hier, avec une joie
-concentrée: _l'Angleterre ne peser plus guère dans la balance
-européenne_.
-
- »Adieu, mille amitiés.»
-
- «Londres, le 1er mai 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Comme j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer hier, la séance de la
-Chambre des communes n'a fini qu'à quatre heures ce matin, et par un
-vote en faveur du ministère. C'est par une majorité de cent
-cinquante-quatre voix que la Chambre a décidé de revenir sur
-l'abolition de la taxe sur la drèche. On espère que cette circonstance
-qui avait d'abord causé d'assez graves inquiétudes, rendra plus
-facile la discussion du budget. Les fonds sont beaucoup montés
-aujourd'hui.»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 29 avril 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Vous trouverez dans ma dépêche ci-jointe la détermination prise ce
-matin par le conseil du roi. Nous acceptons la proposition du cabinet
-d'Angleterre quant à son principe, sauf à discuter la rédaction quand
-elle nous parviendra. J'espère que l'affaire sera finie à
-Constantinople avant que nous ayons réponse des deux cours d'Autriche
-et de Russie; mais cela sera bon pour faire déguerpir les Russes. Je
-suis bien fâché que l'Angleterre n'ait pas pris son parti plus tôt; en
-vérité, ce n'est pas ma faute. Depuis mon entrée au ministère, je n'ai
-cessé de la solliciter d'envoyer un ambassadeur à Constantinople. J'ai
-communiqué presque jour par jour à lord Granville toutes les dépêches
-que j'écrivais ou que je recevais à ce sujet; je l'ai averti, prié,
-pressé; je ne lui ai rien laissé ignorer, toutes les fois qu'un
-incident quelconque, de quelque importance, s'est déclaré; je vous ai
-prié, mon prince, de renouveler vos ouvertures à ce sujet. Enfin, il
-vaut mieux tard que jamais; j'espère encore que nous nous en tirerons
-bien; mais tout serait fini, et à Alexandrie, et à Constantinople, si
-le cabinet anglais avait voulu.
-
-»Je vous envoie une dépêche de M. Bresson, qui vous montrera que M.
-Matusiewicz a échoué à Berlin[84]. Je crois qu'il nous faut maintenant
-commencer à montrer les grosses dents: car, sans cela, on va nous
-croire à bout de nos forces et la Hollande se moquera de nous. N'y
-aurait-il pas moyen de resserrer le blocus et de peser plus
-efficacement sur le commerce hollandais? Voilà la belle saison qui
-s'écoule; si nous n'en profitons pas, que dira-t-on de nous? Adieu,
-mon prince...»
-
- [84] Voir page 153.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 3 mai 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... J'entretiens souvent lord Palmerston des moyens qui peuvent le
-mieux convenir à la France et à l'Angleterre pour amener enfin un
-accommodement avec le roi Guillaume, et ceux que vous m'indiquez dans
-votre dépêche et dans votre lettre du 29 ont fait, plus d'une fois, le
-sujet de nos conversations; mais, je dois vous dire que nous
-entrevoyons, du moins pour le moment, des difficultés de plus d'un
-genre dans l'exécution du plan proposé. Le cabinet anglais est
-préoccupé des motions sur les affaires hollando-belges dont on le
-menace dans les deux chambres du parlement, et des réclamations assez
-vivement prononcées du commerce anglais contre la mesure de l'embargo.
-Il craindrait donc d'augmenter en ce moment, par de nouvelles
-rigueurs, le mécontentement qui a été manifesté dans les derniers
-temps sur cette question. Lord Grey et lord Palmerston espèrent encore
-que M. Ancillon reviendra vers nous, et que l'assistance de la Prusse
-nous sera plus avantageuse qu'un redoublement de moyens coercitifs;
-ils sont entretenus dans cette opinion par les lettres les plus
-récentes de Berlin, qui représentent M. Ancillon comme n'étant pas
-éloigné de rentrer dans le projet d'une déclaration des trois
-cours à La Haye. Enfin, nous pensons tous qu'il n'est pas possible de
-se déterminer à quelque chose de positif, avant de connaître la
-réponse du cabinet de La Haye à notre note du 22 avril...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND
-
- «Paris, le 4 mai 1833.
-
- «Mon prince,
-
-»Vous trouverez, mon prince, dans ma dépêche officielle, le résumé de
-nos nouvelles de Constantinople. L'affaire ne tient plus qu'à un fil à
-Alexandrie. Ibrahim se retire; j'ai tout lieu d'espérer que les
-efforts réunis de tout le monde agiront sur le pacha et que nous
-emporterons le tout. Mais, il n'en devient que plus nécessaire d'agir,
-dès aujourd'hui, sur la Russie, qui fait ce qu'elle peut, me
-mande-t-on de Constantinople, pour empêcher le dénouement, afin de
-s'impatroniser tout à son aise dans le Levant, de bien s'établir et de
-ne s'en aller qu'après mille difficultés. Je suppose que les derniers
-événements parlementaires en Angleterre sont le seul obstacle à la
-proposition dont vous m'avez parlé, et sur laquelle je me suis
-empressé de vous répondre. Après la victoire, j'espère que nous allons
-reprendre l'affaire d'Orient, sur nouveaux frais, et je vous conjure
-de ne pas laisser le gouvernement anglais s'endormir encore une fois.
-
-»Je ne sais ce que nous devons espérer ici des démarches des trois
-cours à La Haye; les nouvelles de M. d'Eyragues[85] ne sont pas
-rassurantes; il faut cependant en finir.--Les affaires vont bien ici;
-tout annonce que la nouvelle session sera facile et courte...»
-
- [85] Le marquis d'Eyragues, diplomate français, alors secrétaire
- d'ambassade à La Haye, où il résidait depuis 1832. Il avait
- d'abord été envoyé à Copenhague en 1827. En 1835, il alla comme
- premier secrétaire à Constantinople, et fut plus tard accrédité
- comme ministre plénipotentiaire à Carlsruhe (1838), puis à Dresde
- (1845).
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 6 mai 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Monseigneur le duc d'Orléans est arrivé avant-hier à dix heures du
-soir, après avoir fait une bonne traversée et un heureux voyage.
-
-»J'ai reçu la dépêche et la lettre particulière que vous avez bien
-voulu m'écrire le 4 de ce mois; celle que j'ai eu l'honneur de vous
-adresser le 3 se trouve répondre aux observations que vous faites sur
-l'affaire hollande-belge. Je sens comme vous la nécessité de terminer
-cette affaire; mais il existe ici des exigences qui en rendent, pour
-le moment, la prompte solution assez difficile. Il me semble que
-l'argument qui se trouve employé dans le dernier paragraphe de votre
-dépêche ne paraîtra pas sans réplique; car, il faut bien remarquer que
-la première expédition de Belgique et la convention du 22 octobre ont
-été des actes qui, par cela même qu'ils fortifiaient le ministère
-français, ont contribué à affaiblir le ministère anglais; ce qui fait
-qu'il n'y a pas parité dans les deux situations. La mesure de
-l'embargo a déplu beaucoup en Angleterre, et la discussion à laquelle
-elle donnera lieu jeudi ou vendredi prochain, à la Chambre des
-communes, ne laissera pas que de produire une fâcheuse impression sur
-l'opinion publique. Comme je vous l'indiquais dans ma dernière
-dépêche, les nouvelles de Berlin affermissent encore le cabinet
-anglais dans la résolution d'attendre le résultat des démarches des
-trois cours à La Haye, et la réponse du gouvernement des Pays-Bas, à
-notre note du 23 avril; cette réponse, d'après les lettres de M.
-d'Eyragues, ne se ferait plus longtemps attendre...»
-
- * * * * *
-
-En écrivant cette dépêche, je voulais calmer un peu l'ardeur du
-gouvernement français qui, poussé par les Belges, était porté à
-augmenter les rigueurs contre la Hollande au moment même où j'étais
-persuadé que le roi des Pays-Bas allait céder, sinon sur tous les
-points, du moins sur ceux qui étaient le plus importants pour la
-Belgique, et, par conséquent, pour nous. Mon opinion ne tarda pas à se
-trouver fondée, comme on le verra bientôt.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 13 mai 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai eu l'honneur de vous annoncer que sir Pultney Malcolm avait été
-appelé au commandement de la station anglaise dans la Méditerranée. Il
-doit partir immédiatement et est chargé d'instructions et de pouvoirs
-beaucoup plus étendus que ceux de son prédécesseur. M. Aston[86] a dû
-vous en donner communication, ainsi que de ce qui a été écrit à ce
-sujet à lord Ponsonby, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople.
-L'amiral et l'ambassadeur doivent s'entendre avec l'amiral
-Roussin, et on suppose ici que ce concert des deux puissances sera
-suffisant pour assurer à leur politique dans le Levant l'influence
-qu'elle doit y exercer dans les circonstances actuelles.
-
-»Le cabinet anglais abandonne le projet de convention que lord
-Palmerston m'avait promis de proposer aux trois cours. Le prince de
-Lieven, auquel il a été communiqué, y a fait quelques objections dont
-la principale nous a un peu surpris. Il pense que l'empereur de Russie
-ne pourrait jamais consentir à entrer dans une convention qui
-constitue un véritable acte d'intervention dans les affaires
-intérieures de la Turquie. Sur l'observation de lord Palmerston qu'il
-lui paraissait que l'envoi de vaisseaux et de troupes russes à
-Constantinople était un acte d'intervention bien plus positif encore,
-M. de Lieven a répondu qu'il ne pouvait pas être de cet avis.--Le
-sultan, a-t-il dit, a sollicité des secours de l'empereur, qui les lui
-a envoyés avec la ferme résolution de les laisser à la disposition de
-la Porte ottomane, aussi longtemps qu'elle les jugerait nécessaires à
-sa sûreté; mais avec la même résolution de les retirer aussitôt que le
-sultan en témoignerait le désir. Il s'agit donc ici du secours d'un
-allié et non d'une intervention.
-
-»Quelque peu plausible que soit cette réponse, lord Palmerston a bien
-voulu s'en contenter et ne pas poursuivre un projet qui lui paraissait
-devoir rencontrer de nombreuses difficultés.
-
-»Vous aurez pu juger vous-même si les instructions remises à l'amiral
-Malcolm sont suffisantes pour amener une heureuse solution des
-affaires d'Orient.
-
-»Vous aurez appris par les journaux anglais le résultat de la
-discussion qui a eu lieu vendredi, à la Chambre des communes, sur
-l'embargo hollandais et sur l'état de la Turquie. Ce résultat, quoique
-favorable au ministère, ne le rassure pas; et les plaintes assez
-générales du commerce lui font impérieusement sentir la nécessité de
-mettre fin aux affaires de Belgique; il serait bien difficile,
-cependant, de le décider à recourir à des moyens plus puissants que
-ceux qu'il a employés jusqu'à présent...»
-
- [86] Sir Arthur-Ingram Aston, diplomate anglais, né en 1798,
- était en 1833 secrétaire d'ambassade à Paris. En 1840, il fut
- nommé ministre à Madrid.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 13 mai 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Il n'est bruit ici que de la magnificence de vos fêtes. Le roi est
-transporté de joie de l'accueil que l'on fait en Angleterre à M. le
-duc d'Orléans[87], et il vous attribue avec raison la plus grande
-partie de cette bonne volonté universelle. J'en suis, pour ma part,
-d'autant plus réjoui, que cela répond aux bruits que nos ambassadeurs
-ici s'efforcent souvent de répandre d'un refroidissement entre la
-France et l'Angleterre.
-
-»Ce qui y répond encore mieux, ce sont les instructions de lord
-Ponsonby, que M. Aston m'a communiquées ce matin, et celles données
-par l'amirauté à sir Pultney Malcolm. Ces instructions sont, à très
-peu de chose près, conformes aux nôtres, et je vois que nous
-allons commencer à marcher du même pied en Orient. J'attends avec
-impatience à toute minute les nouvelles d'Alexandrie, que le
-télégraphe m'a annoncées; j'espère qu'elles nous apportent la
-conclusion de l'affaire de ce côté. Reste à faire déguerpir les
-Russes.
-
-»Si vous pouvez terminer honorablement et utilement l'affaire de la
-convention provisoire avec la Hollande, vous rendrez grand service au
-roi des Belges, qui ne sait plus où donner de la tête. En tout cas,
-nous sommes prêts à aller aussi loin qu'on le voudra dans les mesures
-coercitives. Les Chambres sont disposées à patienter, si cela est
-nécessaire, et à nous approuver de tout ce que nous ferons
-d'énergique. Les choses vont au mieux à l'intérieur, et jamais la
-prospérité n'a repris avec un tel degré de rapidité. La tranquillité
-se rétablit partout. Si rien ne nous trouble de l'extérieur, il ne
-restera plus trace, dans un an, de l'agitation causée par la
-révolution de Juillet.
-
-»Vous verrez dans le _Moniteur_ de demain tout le détail des
-déclarations de Madame la duchesse de Berry; cela finit d'une manière
-un peu burlesque et moins honteuse qu'il n'était permis de
-l'espérer[88]...»
-
- [87] Le duc d'Orléans est arrivé et j'ai dîné avec lui hier chez
- Talleyrand. Il est merveilleusement embelli depuis que je l'ai vu
- à Paris en 1830. Déjà alors il était très bien, mais, depuis, il
- est devenu un homme et un très joli garçon, et il a les manières
- et le maintien qui conviennent à son rang, il a vraiment une
- excellente mine de prince héritier, et d'après la conversation
- que j'ai eue avec lui, son intelligence m'a paru s'être
- développée aussi bien que sa personne...» (_Lord Palmerston à Sir
- William Temple, 7 mai 1833_, op. cit.).
-
- [88] La duchesse de Berry venait de déclarer qu'elle était mariée
- au comte de Luchesi-Palli.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 17 mai 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Votre amitié veut m'attribuer un peu des succès de M. le duc
-d'Orléans à Londres; je conviendrai peut-être, de vous à moi, que
-je n'y suis pas parfaitement étranger; mais il est vrai de dire qu'on
-ne saurait être mieux, à tous les égards, que ne l'est notre jeune
-prince. _La duchesse de Cumberland_[89]!!! vient de charger madame de
-Dino d'engager M. le duc d'Orléans à diriger sa promenade de dimanche
-vers Kew, où elle veut lui offrir un déjeuner. Pour le coup, ce sont
-là les grosses cloches qui sonnent, et je crois que la liberté rendue
-à la prisonnière de Blaye n'est pas étrangère à une attention aussi
-marquée, et que je n'allais pas jusqu'à espérer.
-
-»En vous envoyant hier la note de M. Dedel[90], j'ai omis de vous dire
-qu'il valait mieux n'en pas laisser prendre de copie à M. Lehon. Il y
-aurait à craindre qu'il ne la fît publier trop tôt à Bruxelles, et
-c'est ce qui m'a décidé à en donner seulement lecture à M. Van de
-Weyer. D'ailleurs, si comme cette note nous le fait espérer, nous
-arrivons bientôt à une convention préliminaire, nous devons nous tenir
-en garde contre les prétentions belges qui, plus d'une fois encore,
-nous gêneront.
-
-»Je suis charmé que les instructions données à lord Ponsonby et à
-l'amiral Malcolm, vous satisfassent. Les circonstances données, je
-crois, en vérité, que c'est quelque chose d'obtenir ce que l'on vient
-de faire.
-
-»Espérons qu'il sortira enfin une convention préliminaire et
-tranquillisante de la dernière note de M. Dedel à laquelle il me
-semble qu'il y a peu d'objections à faire. Vous remarquerez sûrement
-que le titre de grand-duc de Luxembourg est omis. Est-ce avec
-intention? Nous aurons demain ou après-demain une conférence avec M.
-Dedel. Je vous écrirai dès qu'il y aura quelque chose de décidé...»
-
- [89] Frédérique de Mecklembourg-Strélitz, soeur de la reine
- Louise de Prusse, née en 1778, mariée en 1815 à Ernest-Auguste
- duc de Cumberland, fils de Georges III, roi d'Angleterre, plus
- tard roi de Hanovre. La duchesse de Cumberland mourut en 1841.
-
- [90] La note du 16 mai par laquelle, après une longue discussion,
- M. Dedel déclarait que «jusqu'à la signature d'un traité
- définitif, Sa Majesté Néerlandaise s'engageait à ne pas
- recommencer les hostilités avec la Belgique et à laisser la
- navigation de l'Escaut entièrement libre».
-
- «Le 20 mai 1833.
-
-»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
-sous le numéro 59, ainsi que les ratifications du traité
-supplémentaire qui règle l'ordre de succession au trône de Grèce[91].
-
-»Nous avons eu, avant-hier et aujourd'hui, des conférences de
-plusieurs heures entre lord Palmerston, M. Dedel et moi, et, si
-j'osais croire à la réalisation d'une espérance si souvent trompée, je
-vous dirais que demain, peut-être, nous signerons la convention
-préliminaire. M. Dedel, que je quitte à l'instant, hésite encore pour
-un article explicatif que nous lui avons proposé, et s'il ne se décide
-pas d'ici à demain, il en référera à La Haye; ce sera alors un nouveau
-retard de huit jours. Dans le cas où un examen attentif de ses
-instructions, lui persuaderait qu'il est autorisé à consentir à ce que
-nous lui proposons, la convention serait signée demain.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous assurer que je fais tout ce qui est en mon
-pouvoir pour hâter la solution d'une affaire dont personne plus que
-moi n'apprécie l'importance. J'aurai l'honneur de vous écrire à
-l'issue de la conférence que nous devons avoir demain...»
-
- [91] Ce traité supplémentaire signé le 30 avril 1833 avait pour
- but de préciser et de compléter les dispositions de l'article 8
- de la convention du 7 mai qui réglait la succession au trône de
- Grèce. Il portait que la succession à la couronne tant dans la
- branche du roi Othon que dans celles des princes Luitpold et
- Adalbert, lesquelles avaient été éventuellement substituées à
- celle du prince Othon, devait être établie de mâle en mâle par
- ordre de primogéniture. Les femmes ne seraient habiles à succéder
- à la couronne que dans le cas de l'extinction totale des
- héritiers mâles légitimes dans les trois branches.
-
- «Le 21 mai 1833.
-
-»Cette fois, mes espérances n'ont point été déçues, et j'ai l'honneur
-de vous transmettre la convention préliminaire que je vous annonçais
-hier et que nous venons de signer avec M. Dedel[92]. Elle renferme
-toutes les stipulations qui me paraissaient essentielles à obtenir:
-car il résulte évidemment de cette convention que la Belgique se
-trouve dans la position la plus _favorable_, et que celle du roi des
-Pays-Bas est tellement _défavorable_ qu'il doit être promptement amené
-à demander lui-même un traité définitif. L'ouverture de l'Escaut et le
-non-payement des intérêts de la dette par la Belgique, lui en
-imposeront bientôt l'obligation. Je crois donc avoir rempli
-complètement les intentions du gouvernement du roi en concluant un
-arrangement qui contient tout ce qu'il était possible de demander
-en ce moment au gouvernement néerlandais.
-
-»Vous remarquerez que nous avons fait ajouter à la suite un article
-séparé, qui est explicatif de l'article III, sur le sens duquel nous
-ne voulions laisser aucune incertitude. Nous avions d'abord demandé
-qu'il fût inséré dans le traité; mais, M. Dedel, que nous avons décidé
-avec la plus grande difficulté à adopter cet article, s'est opposé à
-ce qu'il fût compris dans la convention elle-même, par un motif qui
-nous a paru assez fondé: c'est qu'une explication qui suivrait
-immédiatement l'article III aurait l'air de jeter du doute sur la
-bonne foi de la rédaction proposée par le roi des Pays-Bas, et que
-nous devions au moins cette légère satisfaction à son gouvernement et
-à lui-même, qui craindrait de s'exposer aux reproches de son souverain
-en consentant à son insertion, telle que nous la désirions. Nous avons
-cédé avec d'autant plus de facilité sur ce point, que la question en
-elle-même est très peu importante, puisque l'article explicatif doit
-être ratifié en même temps que la convention et avoir la même valeur
-qu'elle.
-
-»Vous jugerez convenable de ne rien publier de la convention avant le
-terme de dix jours fixé pour l'échange des ratifications.
-
-»Le gouvernement du roi sentira sans doute, après que cette convention
-aura été ratifiée, que le moment est venu de provoquer un désarmement
-en Belgique. Il serait peut-être utile, dès à présent, d'insinuer
-cette mesure à Bruxelles; c'est celle qui, plus que toute autre,
-hâtera l'arrangement définitif: car, la Belgique désarmant, l'armée
-hollandaise se débandera ou sera bientôt licenciée, et le gouvernement
-néerlandais se trouvera par cela même forcé de mettre fin à un
-état de choses qui compromet si gravement son existence.
-
-»M. le duc d'Orléans est parti ce matin pour Liverpool et Manchester:
-Son Altesse Royale sera de retour à Londres le 28...»
-
- [92] Par cette convention, le roi Guillaume promettait le
- maintien de l'armistice, la liberté de la navigation de l'Escaut
- et de la Meuse, la liberté de communication entre Maestricht, le
- Brabant et l'Allemagne. D'un autre côté l'embargo sur les navires
- hollandais était levé, et les prisonniers de guerre mis en
- liberté. L'article explicatif dont il est question quelques
- lignes plus bas était ainsi conçu:
-
- Il est convenu entre les hautes parties contractantes que la
- stipulation relative à la cessation des hostilités, renfermée dans
- l'article III de la convention de ce jour, comprend le grand-duché
- de Luxembourg et la partie du Limbourg occupée provisoirement par
- les troupes belges. Il est également entendu que, jusqu'à la
- conclusion du traité définitif dont il est fait mention dans ledit
- article III de la convention de ce jour, la navigation de l'Escaut
- aura lieu telle qu'elle existait avant le 1er novembre 1832.--Le
- présent article aura la même force et valeur...
-
-
-LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 18 mai 1833.
-
-»J'ai reçu votre lettre du 14, mon prince, et vous remercie des bons
-renseignements qu'elle contient. Les succès du voyage auquel vous
-présidez si bien auront ici un fort bon retentissement; non qu'il
-faille espérer que notre faubourg Saint-Germain soit disposé à
-entendre sitôt raison, mais parce que ses mauvaises volontés en seront
-au moins un peu gênées et parce qu'il trouvera moins d'oreilles
-ouvertes à ses insipides moqueries.
-
-»L'événement de Blaye nous est arrivé plus tôt que nous ne le
-comptions; mais je dis comme vous qu'à tout prendre, le résultat a été
-satisfaisant. Il ne paraît pas qu'il ait causé chez vous aucun
-embarras dans la situation du prince, et c'était là un des points
-essentiels.
-
-»Je vous remercie de l'appui que vous avez su donner à mon voeu
-d'amnistie; ce voeu, je l'avoue, est devenu une idée fixe, et je ne
-comprends pas que tout le monde ne comprenne pas que c'est une issue
-indispensable; la seule même par laquelle on puisse sortir utilement
-et honorablement d'une grande crise politique. Si on manque l'occasion
-du départ de la duchesse de Berry, je ne puis imaginer quand il
-s'en pourra représenter une aussi favorable.
-
-»Je ne vous parle pas de nos affaires intérieures; leur amélioration
-saute aux yeux, et quant à celles du dehors, vous en savez sur ce
-point cent fois plus long que moi.
-
-»Je n'ai certes pas donné ni les mains, ni mon approbation à la mesure
-prise au sujet du décès de notre pauvre Dalberg[93]. Je suis, au
-contraire de ceux qui réclament fortement contre et qui voudraient
-même amener une décision positive avec laquelle on serait, pour
-l'avenir, à l'abri de semblables avanies, dont le moindre inconvénient
-est, et sera toujours, la complète inutilité[94]. On parle tant des
-conséquences de la révolution de Juillet; il me semble que celle-ci ne
-se peut refuser.
-
-»Veuillez recevoir, mon prince, avec votre bienveillance accoutumée,
-les assurances de mon plus sincère attachement.»
-
- [93] Le duc de Dalberg était mort le 27 avril au château de
- Hernsheim près de Worms à l'âge de cinquante-neuf ans.
-
- [94] A la suite de la mort du duc de Dalberg, le gouvernement
- avait fait mettre les scellés sur ses papiers qu'il revendiquait
- à cause des fonctions que le duc avait remplies (_Note de M. de
- Bacourt_).
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 24 mai 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Recevez mes sincères félicitations; vous avez opéré comme toujours,
-c'est-à-dire le mieux du monde. Si le roi des Belges a la moindre
-sagesse maintenant, il s'établira tranquillement dans la
-convention provisoire; renverra la moitié de son armée et déclarera
-bien haut qu'il est tout prêt à signer un traité définitif; mais qu'il
-souhaite que ce soit le plus tard possible, attendu que le provisoire
-est tout à son avantage. S'il agit ainsi, et s'il parle ainsi, nous
-aurons le traité définitif avant peu.
-
-»Pendant que vous faisiez ainsi merveille, nous courions ici un risque
-véritable: la discussion de l'emprunt grec a été des plus pénibles, et
-nous ne l'avons emporté qu'en en faisant, bon jeu bon argent, une
-question de cabinet[95]. Du reste, la session marche à son terme, et
-dans six semaines tout sera fini...»
-
- [95] D'après la convention du 7 mai 1832, qui donnait le trône de
- Grèce au roi Othon, les puissances signataires (France, Russie,
- Angleterre) s'étaient engagées à garantir un emprunt de soixante
- millions que le jeune roi allait contracter. Les premiers revenus
- de la Grèce étaient exclusivement affectés aux intérêts et au
- fonds d'amortissement de cet emprunt. Le 24 janvier 1833, le
- cabinet français déposa un projet de loi pour l'autoriser à
- donner sa garantie. Il fut, le 4 avril, l'objet d'un rapport
- favorable du colonel Paixhans. L'affaire ne vint en discussion
- que le 18 mai. Le projet, ardemment combattu par l'opposition,
- nécessita quatre jours de débats. Il fut enfin voté par 175 voix
- contre 112. Quinze jours plus tard il fut également voté par les
- pairs à la majorité de 91 voix contre 9.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 27 mai 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»... On a suivi ici avec beaucoup d'intérêt la discussion de la
-garantie de l'emprunt grec à la Chambre des députés, et je dois vous
-dire, monsieur le duc, que l'opinion a été unanime sur les différents
-discours que vous avez prononcés à cette occasion. On a généralement
-admiré l'exposé si vrai, et en même temps si brillant, que vous avez
-fait de toutes les négociations sur la Grèce. Il s'agissait du reste,
-dans cette affaire, d'une question constitutionnelle d'une haute
-importance, et vous avez très bien défini les droits que donne, et les
-limites qu'impose aux Chambres, leur intervention dans les
-transactions diplomatiques conclues par le gouvernement.
-
-»J'ai l'honneur de vous adresser une dépêche qui est arrivée ce matin
-de La Haye et qui vous apprendra le bon effet qu'y a produit la
-convention signée le 21. On doit, ce me semble, trouver dans cette
-circonstance une nouvelle preuve de l'inconvénient qu'il y aurait eu à
-se laisser trop préoccuper par quelques récits exagérés. Si on s'en
-était rapporté aux informations qui, depuis plusieurs mois, étaient
-transmises de différents côtés, nous aurions dû croire que la
-résistance de la Hollande était insurmontable et qu'elle était
-soutenue par les trois cours du Nord. Nous voyons aujourd'hui que ces
-informations étaient plutôt le résultat d'impressions personnelles et
-peut-être d'inexpérience dans les affaires, que d'une connaissance
-approfondie de l'état de choses et des lieux.
-
-»On pense que les ratifications de La Haye arriveront le 29. M. Dedel,
-que je viens de voir et qui a reçu aussi les nouvelles les plus
-satisfaisantes de La Haye, les attend pour ce jour-là.
-
-»M. le duc d'Orléans est revenu aujourd'hui à quatre heures de
-Liverpool. Son Altesse Royale se propose d'assister demain au
-drawing-room de la reine, et de partir ensuite pour Deal afin
-d'inspecter l'escadre française stationnée aux Dunes...»
-
-
-LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Neuilly, le 25 mai 1833.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je ne veux pas différer davantage à vous exprimer combien je suis
-sensible à l'accueil qui vient d'être fait à mon fils en Angleterre,
-et combien j'apprécie toute la part que vous avez eue à préparer et à
-obtenir ce succès, auquel son importance réelle et mes vieux
-sentiments pour cet admirable pays me font attacher le plus grand
-prix. Ce succès confirmera mon fils dans ces sentiments, et cela seul
-serait un grand bien pour nos deux nations. Il le sent vivement, et me
-demande de vous bien témoigner, et particulièrement à madame de Dino,
-combien il est sensible à tout ce que vous avez fait pour lui dans
-cette circonstance. J'espère qu'elle me permettra aussi de m'associer
-à ce remerciement, en attendant que je puisse le lui réitérer
-moi-même.
-
-»Je vous prie, mon cher prince, de rechercher et de saisir une
-occasion de témoigner, de ma part et de celle de la reine, au roi et à
-la reine d'Angleterre, combien nous sommes sensibles à l'accueil
-qu'ils ont fait à notre fils, et à toutes les attentions dont il a été
-l'objet de leur part. Vous serez de même mon fidèle interprète auprès
-des princes et princesses de la famille royale, aussi bien que de
-toutes les autres grandeurs anglaises et étrangères, et vous leur
-direz surtout combien j'ai joui et combien je suis touché de la
-manière dont mon fils a été reçu en Angleterre.
-
-»_And the last not least_: j'ai encore à vous faire mon compliment de
-la signature de la convention du 21 mai, avec M. Dedel. Je la
-regarde comme assurant la conclusion pacifique de la grande tâche que
-je m'applaudis tant de vous avoir confiée, et que vous avez conduite
-avec tant d'habileté et de succès. J'espère et je crois qu'on en sera
-satisfait à Bruxelles, et qu'elle y produira l'effet que je regarde
-comme le point décisif de la question, c'est-à-dire que la dépense
-sera réduite dans les limites du revenu. Une fois cet équilibre
-établi, nous attendrons avec beaucoup de patience et de résignation le
-moment où le roi des Pays-Bas jugera à propos de signer le traité
-définitif.»
-
-»Vous connaissez depuis longtemps, mon cher prince, toute mon amitié
-pour vous.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 26 mai 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Vous trouverez dans la dépêche officielle que je vous adresse par
-estafette nos dernières nouvelles de Constantinople: elles vont
-jusqu'au 8 mai.
-
-»Le fait important, c'est la décision prise par le grand seigneur de
-céder Adana à Ibrahim, et la partie importante de ce fait, c'est que
-ce soit lord Ponsonby qui l'ait conseillé; cela engage le gouvernement
-anglais plus que je n'aurais osé l'espérer. Maintenant tout est fini
-_de droit_, et il n'y a plus de prétexte pour les Russes à rester.
-Mais, _de fait_, il pourrait bien en être autrement.
-
-»L'amiral Roussin m'écrit une lettre où il semble fort inquiet des
-efforts du comte Orloff pour rompre tout cet arrangement et établir
-d'une manière durable, sinon définitive, les Russes à Constantinople;
-il paraît même craindre que des dispositions ne se fassent, en secret,
-pour appeler de nouvelles forces russes dans le Bosphore. Je ne sais
-pas exactement quelle importance nous devons attacher à ses
-appréhensions[96]. Ce théâtre de Constantinople est si mobile que les
-choses y changent du blanc au noir dans une demi-journée. Toutefois,
-sa lettre est conçue dans des termes tellement alarmants, qu'elle nous
-a donné beaucoup à penser. J'ai cru devoir, _par extraordinaire_, la
-soumettre au conseil, et le conseil a été unanimement d'avis que je
-vous écrivisse à ce sujet, en vous priant de sonder le cabinet anglais
-sur ses intentions dans le cas où la Russie jetterait à peu près le
-masque, ferait rompre par la Porte tous les engagements pris sous
-notre garantie commune et travaillerait à peu près ouvertement à
-s'établir dans le Bosphore, sous l'apparence de protéger le sultan.
-
-»Le conseil a été d'avis de faire équiper à Toulon deux vaisseaux de
-plus et de les expédier à l'amiral Hugon[97]; ces deux vaisseaux
-seront prêts dans vingt jours, c'est-à-dire le 15 de juin ou
-environ. Comme nous ne voudrions pas que cet accroissement de forces,
-qui rendra l'escadre française supérieure à l'escadre anglaise,
-excitât de la jalousie à Londres, nous désirons que vous en fassiez
-part à lord Palmerston, en lui demandant de renforcer également
-l'escadre anglaise.
-
-»Mais le point le plus important sur lequel nous désirerions nous
-entendre avec le cabinet britannique, c'est la modification à faire
-subir aux instructions des amiraux.
-
-»En ce moment, les instructions de l'amiral Malcolm sont parfaitement
-en harmonie avec celles de l'amiral Hugon. Ils doivent se réunir dans
-les environs de Smyrne, tout étant fini du côté de l'Égypte: ils ont,
-l'un et l'autre, ordre d'attendre des instructions nouvelles, avant de
-tenter de passer les Dardanelles; mais les distances sont si grandes,
-qu'il nous paraît qu'on risquerait beaucoup à persister dans de
-semblables dispositions. Il vaudrait mieux, à notre avis, indiquer
-d'avance, et dès aujourd'hui, dans quelles circonstances les deux
-ambassadeurs à Constantinople seraient autorisés à ordonner aux
-amiraux de mettre ce point à couvert de la prise de possession par les
-Russes. Il nous paraît que cette autorisation devrait leur être donnée
-dans deux cas:
-
-»1º Si les forces russes leur donnent lieu de craindre, par leurs
-mouvements, qu'elles ne veuillent s'emparer elles-mêmes des
-Dardanelles;
-
-»2º Si, après la paix faite et conclue comme elle l'est en ce moment,
-de nouveaux renforts sont appelés d'Odessa ou de Bucarest, car ces
-renforts ne peuvent avoir d'autre but que de s'assurer une position
-inexpugnable.
-
-»Bien entendu qu'après avoir franchi les Dardanelles, les deux
-escadres s'arrêteraient, ne s'approcheraient point de Constantinople,
-éviteraient toute agression et se contenteraient de repousser la force
-par la force, en cas de besoin.
-
-»Le conseil a également décidé que notre chargé d'affaires a
-Saint-Pétersbourg serait chargé de déclarer, en termes mesurés mais
-décisifs, que le cabinet de France s'attend, à présent que la paix est
-faite, que les Russes ne se prévaudront d'aucun vain prétexte pour
-séjourner à Constantinople, et qu'ils imiteront l'exemple que nous
-avons donné cette année même en Belgique. C'est également l'attitude
-que je prends vis-à-vis M. Pozzo.
-
-»Veuillez, mon prince, communiquer ce que vous jugerez convenable dans
-tout ceci au cabinet de Londres, et nous tenir au courant de ses
-dispositions.»
-
- [96] Un arrangement était effectivement intervenu le 5 mai entre
- le sultan et le pacha d'Égypte, à la suite duquel Ibrahim se
- retira en deçà du Taurus. A cette nouvelle qui dérangeait tous
- ses plans, l'empereur Nicolas envoya à Constantinople le comte
- Orloff avec les pouvoirs les plus étendus. Les appréhensions
- manifestées par l'amiral Roussin n'étaient que trop fondées,
- puisque, ainsi qu'on le verra dans le suite de ce récit, le
- plénipotentiaire russe réussit à signer avec la Turquie un traité
- d'alliance défensive (8 juillet). Ce n'est qu'après la signature
- de ce traité qui mettait en réalité la Turquie à la merci du czar
- Nicolas que la flotte russe repassa le Bosphore.
-
- [97] Le baron Hugon, né en 1783, engagé en 1795, fit comme
- capitaine de vaisseau la campagne de Navarin. En 1831, il fut
- nommé contre-amiral et chargé de réprimer la piraterie grecque en
- Orient. Il devint vice-amiral en 1840. Sénateur en 1852, il
- mourut en 1862.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 29 mai 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous
-le numéro 63, et qui était relative aux affaires d'Orient.
-
-»Je viens d'avoir à ce sujet une longue conversation avec lord
-Palmerston, qui a les mêmes nouvelles que vous, à peu près, de
-Constantinople. Il pense que la cession d'Adana, une fois consentie
-par la Porte, peut être regardée comme définitivement conclue, et
-qu'il n'y a plus aucun prétexte pour la prolongation du séjour des
-Russes dans le Bosphore. Il a déjà écrit dans ce sens au ministre
-d'Angleterre à Pétersbourg, et il va renouveler les ordres qu'il
-lui avait donnés et les rendre encore plus positifs.
-
-»Lord Palmerston se refuse à croire que le sultan, à l'instigation des
-Russes, revienne sur la cession d'Adana, après les représentations qui
-lui auront été faites à cet égard par les ambassadeurs de France et de
-la Grande-Bretagne; mais il approuve cependant la mesure adoptée par
-le gouvernement du roi d'envoyer deux vaisseaux de plus dans
-l'Archipel, et il a ajouté que la même mesure serait prise par le
-gouvernement anglais. Deux des bâtiments qui, par suite de la
-convention du 21 mai, ne seront plus employés sur les côtes de
-Hollande, vont être expédiés immédiatement pour rejoindre l'escadre de
-l'amiral Malcolm.
-
-»Quant à l'envoi de pouvoirs aussi étendus que ceux que le
-gouvernement du roi proposait d'adresser aux ambassadeurs de France et
-d'Angleterre à Constantinople, lord Palmerston ne voudrait dans aucun
-cas, y consentir, et à cet égard, je partage son opinion.
-
-»En effet, ne semblerait-il pas exorbitant d'accorder à un ambassadeur
-la faculté de prendre, sans avoir préalablement consulté son
-gouvernement, une résolution qui peut amener la guerre? L'inconvénient
-des distances, quelque grand qu'il soit, dans les circonstances
-actuelles, ne pourrait jamais justifier l'adoption d'un tel parti. Je
-vous avoue que, pour mon compte, je ne voudrais pas plus donner que
-recevoir de pareils pouvoirs.
-
-»Il me paraît que rien ne pourra faire changer sur ce point l'opinion
-de lord Palmerston, qui est aussi celle de tous les ministres ses
-collègues qu'il a consultés au conseil de cabinet, tenu ce matin...»
-
- «Le 31 mai 1833.
-
-»Dans la dépèche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 de
-ce mois, vous me demandez de vous faire connaître ma manière de voir
-sur la proposition de M. de Metternich à M. le comte de
-Sainte-Aulaire, au sujet des affaires d'Orient[98]. J'éprouve, je
-l'avoue, un certain embarras à répondre, en cette circonstance, à la
-confiance que vous voulez bien me témoigner. La question d'Orient a
-été, depuis six mois, appréciée dans des vues si diverses et souvent
-si opposées; elle a été le motif de projets si incertains et si
-mobiles, tour à tour acceptés et refusés; elle a mis en mouvement tant
-d'intérêts différents, qu'il deviendra impossible, à mon avis,
-d'arrêter un plan de conduite vraiment utile pour la résoudre, tant
-que les puissances qui sont appelées à cette oeuvre n'auront pas
-adopté un principe unique, celui de la conservation de l'empire
-ottoman, assurée, du moins pour quelque temps, par la paix qui vient
-d'être signée.
-
-»On ne peut pas s'étonner de la confusion qui a régné sur ce point,
-dans les différents cabinets de l'Europe, un seul excepté, quand on
-examine les sentiments divers qui les dirigeaient. Tous, à l'exception
-du cabinet russe, envisageaient l'état de l'empire ottoman, d'après
-des considérations relatives. Ainsi, on a vu l'Autriche dominée par
-ses inquiétudes sur l'Allemagne et l'Italie; la France, favorisant,
-peut-être sans s'en rendre compte, les intérêts du pacha d'Égypte, et
-les abandonnant ensuite; l'Angleterre, témoignant une froideur qui a
-été même jusqu'à l'indifférence. La Russie, seule, comme je le
-disais, a marché vers un but positif. Aussi, par son action,
-habilement conduite il faut en convenir, est-elle arrivée à un
-résultat qui, s'il est avantageux pour elle, n'en est que plus
-dangereux pour l'Europe.
-
-»J'éprouve le besoin de rappeler ici, monsieur le duc, les différentes
-démarches que j'ai été dans le cas de faire près du cabinet
-britannique sur les affaires du Levant, afin de montrer que, pour ma
-part, je n'ai jamais négligé ce qui pouvait concourir à une heureuse
-solution de ces affaires.
-
-»Vers la fin du mois de janvier dernier, je communiquai à lord
-Palmerston, comme le constate la dépêche que j'eus l'honneur de vous
-écrire, sous le numéro 57[99], un plan d'action en commun entre
-l'Angleterre, la France et l'Autriche. Ce plan, qui, je crois, offrait
-de grands avantages et qui avait été d'abord favorablement accueilli
-par les ministres anglais, ne fut pas adopté par M. de Metternich, qui
-répondit qu'il avait la plus complète confiance dans la loyauté et
-dans les assurances de l'empereur Nicolas. Les choses restèrent ainsi,
-livrées à elles-mêmes, ou plutôt à l'influence russe, qui ne s'était
-pas endormie.
-
-»A la fin de février, l'amiral Roussin conclut avec la Porte, une
-convention imprudente, qui établit d'abord une funeste sécurité parmi
-les puissances. Je dis imprudente, puisque cet ambassadeur, avant de
-la conclure, ne s'était pas assuré des intentions du pacha d'Égypte,
-qu'il ne put pas décider à se rendre à ses vues.
-
-»Les Russes débarquèrent aux Dardanelles, et, d'accord avec la
-Porte, en occupèrent différents points. Ce fut alors que je proposai
-aux ministres anglais un nouveau plan qui consistait encore dans une
-action commune des puissances; mais, pour cette fois, je croyais qu'il
-fallait réclamer le concours de la Russie, qui, s'il présentait, à la
-fin de janvier, les inconvénients que j'indiquais à cette époque,
-était devenu une nécessité depuis qu'ils occupaient Constantinople.
-Vous avez su, monsieur le duc, que ce plan n'avait pas eu beaucoup
-plus de succès que le premier près du cabinet britannique, et qu'on
-s'était borné à l'envoi de nouvelles instructions qui devaient avoir
-peu d'influence sur la question principale, celle du maintien de
-l'empire ottoman, libre de tout protecteur, comme de tout ennemi.
-
-»M. de Metternich a plusieurs fois, j'en conviens, proposé de
-s'entendre pour arriver à cet important résultat; mais on doit
-reconnaître que ses projets n'étaient pas plus utiles que celui qu'il
-vient de développer récemment à M. le comte de Sainte-Aulaire.
-
-»La paix est enfin signée, et, quoi qu'il en soit des projets faits
-jusqu'ici, je crois qu'il faut aujourd'hui les considérer comme
-annulés par le fait même de la paix conclue entre le sultan et le
-pacha d'Égypte, et nous tenir à ce fait comme à celui qui domine
-désormais toute la question d'Orient. Il faut déclarer hautement que
-nous regardons cette paix comme mettant fin à tout, et ne pas élever
-le moindre doute sur la retraite immédiate des Russes.
-
-»Mon opinion serait donc de répondre aux ouvertures de M. de
-Metternich qu'une réunion quelconque des puissances, pour s'entendre
-sur cette affaire, est devenue inutile, puisqu'il n'y a plus rien à
-arranger, et que la cession du district d'Adana n'est que la
-conséquence d'une transaction entre le sultan et le pacha,
-c'est-à-dire entre le souverain et son vassal, dans laquelle les
-puissances n'ont aucun droit d'intervenir.
-
-»Je suis porté à croire ce parti le meilleur, parce que celui qui est
-proposé par M. de Metternich rejetterait dans l'incertitude,
-encouragerait les tergiversations du sultan, et servirait de prétexte
-aux Russes pour ne pas se retirer de Constantinople. Il ferait
-certainement perdre au sultan le peu de force morale qui lui reste,
-et, dans l'état actuel de faiblesse de l'empire ottoman, le livrerait
-à des dangers de toute espèce, en provoquant la révolte des pachas qui
-soulèveraient aisément les peuples contre une intervention européenne.
-
-»La marche que je propose de suivre est d'ailleurs parfaitement
-d'accord avec le langage que vous avez tenu à M. le comte Pozzo et à
-M. d'Appony et à celui que vous avez prescrit au chargé d'affaires de
-France à Pétersbourg; elle s'accorde également avec la manière de voir
-de lord Palmerston qui, je pense, avec raison, ne veut pas plus de
-conférences à Vienne qu'à Constantinople, où j'avais, il y a quelque
-temps, et dans d'autres circonstances, proposé de les établir, et nous
-croyons l'un et l'autre qu'en présence d'une volonté exprimée par
-toutes les puissances, la cour de Russie n'hésitera pas à rappeler ses
-troupes de Constantinople.»
-
- [98] Voir page 144 et note.
-
- [99] Voir la dépêche du 28 janvier, p. 110.
-
- «Le 2 juin 1833.
-
-»Le prince de Lieven a reçu hier des lettres de Pétersbourg, qui, en
-l'informant de la signature de la paix entre le sultan et le
-pacha, lui annoncent l'intention formelle de l'empereur Nicolas de
-rappeler ses troupes aussitôt que la demande lui en sera faite par le
-sultan. Cela s'accorde avec ce que nous pressentions ici, et j'avoue
-que je suis porté à croire dans cette circonstance aux assurances de
-la Russie...
-
-»Nous avons remis aujourd'hui, lord Palmerston et moi, à M. Van de
-Weyer la note dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie[100].
-Son objet est, comme vous le remarquerez, d'obtenir du gouvernement
-belge l'exécution immédiate des articles de la convention du 21 mai,
-qui concernent la Belgique...»
-
- [100] Note du 1er juin. M. Van de Weyer répondit le 10 juin par
- une note adressée à lord Palmerston et à M. de Talleyrand, dans
- laquelle il déclarait accepter la convention du 21 mai.
-
- «Le 4 juin 1833.
-
-»J'ai l'honneur de vous transmettre une copie de la note par laquelle
-lord Palmerston et moi avons communiqué la convention du 21 mai aux
-plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie à Londres, et de
-la réponse qui m'a été adressée par M. le prince de Lieven et qui est
-identique avec celle des deux autres plénipotentiaires.
-
-»En lisant cette réponse, vous remarquerez que les plénipotentiaires
-ne prennent aucun engagement, et cela s'explique tout naturellement,
-puisqu'ils ont été informés par le secrétaire de l'ambassade
-hollandaise, arrivé hier à Londres, que le gouvernement néerlandais
-s'était adressé aux trois cabinets de Vienne, de Berlin et de
-Pétersbourg, pour s'entendre avec eux sur la reprise de la négociation
-avec les cinq puissances[101]. Les plénipotentiaires doivent,
-conséquemment, connaître le résultat de cette démarche et les
-instructions qu'elle provoquera de la part de leurs cours respectives,
-avant de manifester une opinion qui, d'ailleurs n'aurait été que
-personnelle de leur part dans cette circonstance. Cependant, comme en
-dernier lieu, la Prusse a parlé à La Haye, au nom des trois
-puissances, il serait possible que la réponse de Berlin fût suffisante
-pour décider les trois plénipotentiaires à rentrer dans la conférence.
-
-»On doit supposer que le roi des Pays-Bas, en s'adressant aux trois
-cours du Nord leur aura fait part des prétentions qu'il élèvera lors
-de la négociation définitive; mais, quoi qu'il en soit, nous sommes en
-droit de nous attendre que la première communication qui sera
-faite à la conférence par le plénipotentiaire néerlandais renfermera
-les chiffres du cabinet de La Haye sur les points financiers qui
-restent à régler. S'il en était autrement, et que le roi des Pays-Bas
-inventât de nouvelles difficultés qui tendraient à prolonger la
-négociation, on pourrait peut-être proposer un ajournement qui
-déplairait certainement en Hollande, et qui n'aurait aucun
-inconvénient pour nous, puisque, aujourd'hui, la Belgique, placée dans
-une situation beaucoup plus avantageuse que ne pourra la rendre le
-traité définitif, est, par conséquent, en mesure d'attendre patiemment
-que le gouvernement néerlandais revienne à des idées plus
-raisonnables...
-
-»Vous trouverez dans les journaux anglais d'aujourd'hui le récit
-détaillé de la séance de la Chambre des pairs d'hier soir. Le duc de
-Wellington a fait la motion d'une adresse au roi, pour demander le
-maintien de la stricte neutralité du gouvernement anglais dans la
-lutte qui existe entre les deux princes de la maison de Bragance.
-Cette motion, qui a été combattue par les ministres, a fini par être
-adoptée à quatre-vingt-huit voix contre soixante-huit. On pense que
-c'est une défaite, mais qu'elle sera sans importance pour le
-ministère...
-
- [101] Il y eut à ce moment une tentative de rapprochement très
- marquée entre le cabinet de La Haye et les trois cours du
- continent, particulièrement celle de Berlin. M. Ancillon y
- donnait les mains. M. Bresson, le 11 juin, annonçait non sans une
- surprise mêlée d'inquiétude l'arrivée inopinée à Berlin du prince
- Frédéric des Pays-Bas. Le 13, il rendait compte au département
- d'un entretien qu'il avait eu à ce sujet avec M. Ancillon. «Le
- prince Frédéric, lui avait dit le ministre prussien, est tombé à
- Berlin comme une bombe dans une maison: personne n'en a été plus
- surpris que le roi lui-même.» Suivant M. Ancillon, le prince
- s'est annoncé comme envoyé par le roi, son père, pour remercier
- le roi de Prusse et, en sa personne, les empereurs d'Autriche et
- de Russie de la part qu'ils avaient prise à la conclusion de la
- convention provisoire.--M. Bresson ajoutait qu'il remarquait un
- changement dans la cour de Berlin. Elle désirait, disait-il, voir
- la conférence abandonner son caractère d'arbitre pour prendre
- celui de médiatrice. Il rappelait que quelques mois auparavant
- (_Dépêche de M. Bresson, du 12 mars_) il avait déjà attiré
- l'attention du cabinet français sur une lettre de M. de
- Metternich, à M. Clam, agent autrichien à Berlin, communiquée par
- celui-ci à M. Ancillon, qui contenait une première allusion à
- cette idée. Il voyait dans ce plan la volonté très arrêtée des
- cours du continent d'intervenir en faveur du roi des Pays-Bas. Le
- duc de Broglie envoya aussitôt ces nouvelles à Londres, et invita
- M. de Talleyrand à écarter toutes les propositions et
- insinuations qui tendraient à dénaturer le caractère de la
- conférence (_Dépêche du 20 juin_).
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Neuilly, le 2 juin 1833.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Quelle bonne et excellente nouvelle, que celle de la ratification du
-roi de Hollande à la convention du 21 mai! Maintenant, je n'ai
-plus de doute sur la prompte et heureuse terminaison définitive de
-cette si longue et si difficile affaire de Belgique. Votre manière de
-voir, sur la conduite à tenir par le roi Léopold, me paraît bien juste
-et bien vraie; aussi ai-je écrit dans ce sens à Bruxelles; mais il me
-paraît qu'on y est bien disposé, et qu'on va s'occuper tout de suite
-du désarmement...
-
-»Les nouvelles de Blaye sont excellentes; madame la duchesse de Berry
-commence à se promener dans le jardin, et j'espère que dans peu de
-temps elle sera en voyage. Elle a fait proposer à madame Laurence de
-Bauffremont[102] de venir la rejoindre pour l'accompagner dans son
-voyage à Palerme. Celle-ci a accepté et a été hier demander un
-passeport à M. d'Argout, et la permission de s'y rendre, qui lui a été
-accordée. Je viens de voir son frère Raoul[103], qui m'a dit qu'elle
-partait aujourd'hui pour Blaye...»
-
- [102] Laurence de Montmorency, fille d'Anne de Montmorency, pair
- de France, née en 1802, mariée en 1819 à Théodore, prince de
- Bauffremont. Elle mourut en 1860.
-
- [103] Raoul, duc de Montmorency, grand d'Espagne, né en 1790,
- entré au service en 1807, fut aide de camp du maréchal Davout,
- puis chambellan de l'empereur; sous la Restauration il fut aide
- de camp du duc d'Orléans. Il mourut en 1862.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 11 juin 1833.
-
- «Mon cher duc,
-
-»Lord Palmerston a reçu hier des nouvelles de Constantinople, qu'il a
-bien voulu me communiquer. Lord Ponsonby lui écrit que, dans une
-entrevue qu'il avait eue avec le comte Orloff, celui-ci lui avait
-donné les assurances les plus positives et les plus satisfaisantes de
-la volonté de l'empereur Nicolas de rappeler les troupes russes de
-Constantinople, aussitôt après la retraite d'Ibrahim Pacha. Ces
-assurances ont été répétées de tant de côtés maintenant, qu'il me
-paraît impossible qu'on ne les regarde pas comme fondées. Le cabinet
-russe est trop habile pour ne pas comprendre qu'une affaire comme la
-destruction de l'empire ottoman ne se fait pas par un coup de main. Le
-moment d'un partage n'est point encore venu, et les cabinets prudents,
-qui peuvent le prévoir, ont le temps de s'y préparer. La Russie a,
-cette fois-ci, gagné une grande force morale en accoutumant les Turcs
-à la présence des soldats russes, et elle s'en tiendra là pour le
-moment. La Pologne ne témoigne que trop bien de la marche graduée que
-sait employer la politique russe dans les affaires qui paraissent même
-l'intéresser davantage.
-
-»Lord Ponsonby rend aussi compte à lord Palmerston d'une démarche de
-l'amiral Roussin près de la Porte ottomane, qui ne paraît pas avoir eu
-le mérite de l'à-propos: il s'agit de la demande faite par
-l'ambassadeur de France de laisser entrer l'escadre française dans le
-Bosphore, au moment même où l'ambassadeur de Russie prenait
-l'engagement de faire rappeler les troupes russes après la retraite
-d'Ibrahim. J'éprouve du regret de ce que cette démarche ait été faite,
-car, dans tous les cas, on peut trouver qu'elle a été faite trop tôt
-ou trop tard. Du reste, vous aurez été déjà informé sans doute que
-lord Ponsonby avait engagé l'amiral Roussin à retirer sa demande.
-
-»On a reçu ici le discours du roi Léopold, dans lequel on a remarqué
-plus d'exigences pour l'avenir que de satisfaction du présent[104]...»
-
- [104] Discours prononcé par la roi des Belges à l'ouverture des
- Chambres.
-
- «Le 24 juin 1833.
-
-»Je ne vous ai pas dissimulé les difficultés du ministère anglais,
-mais je crois vous avoir dit aussi, il y a deux mois, que je ne
-jugeais pas la crise aussi rapprochée que certaines personnes le
-supposaient. Le résultat m'a donné raison; mais si les difficultés se
-sont successivement aplanies, elles se sont aussi successivement
-renouvelées, et il n'est que trop évident qu'elles viennent d'acquérir
-un haut degré de gravité. Il ne s'agit peut-être plus uniquement de
-rétablir l'harmonie entre les deux Chambres par une nouvelle et large
-création de pairs, à laquelle le roi répugne, comme abus de pouvoir;
-mais il s'agit encore de triompher des deux factions, radicale et
-conservatrice, de la Chambre basse, qui, toutes deux, se montrent
-mécontentes du _Church-Bill_[105] l'une pour ce qu'on vient d'en
-retrancher, l'autre pour ce qu'on y a laissé. Réunies, ces deux
-factions pourraient bien faire perdre la majorité dans la Chambre des
-communes.
-
-»Je me tiens avec soin, et presque avec affectation, en dehors des
-vives agitations du moment; mais, si, simple spectateur, je ne puis
-nier l'embarras réel du cabinet, je ne puis cependant encore partager
-les prévisions de ceux qui ne lui accordent plus qu'une très courte
-existence. Il faut néanmoins admettre cette dernière chance comme
-possible; les premières trois semaines éclairciront cette grande
-question...»
-
- [105] Le bill de réforme de l'Église d'Irlande qui depuis deux
- mois faisait l'objet de vifs débats dans le parlement.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 29 juin 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Les journaux vous ont appris le sort infortuné de l'amendement que
-nous avions médité pour tenir lieu de la loi de douanes. A peine cet
-amendement a-t-il été imprimé, qu'il a excité dans la Chambre un récri
-universel; la rumeur a été si grande que presque tous ceux qui avaient
-résolu de le soutenir ont perdu courage[106]. Saint-Cricq, qui devait
-le développer, s'est trouvé dans la Chambre à côté de la salle; il
-proteste, sur son honneur, qu'il ne s'était éloigné que pour un
-instant, et que c'est le président qui, malicieusement, a fait venir
-l'amendement en discussion plus tôt qu'il ne devait. Enfin,
-toujours est-il que l'amendement, mis aux voix sans avoir été
-développé, a été rejeté avec acclamation à une immense majorité, sans
-que personne se soit senti la hardiesse de le défendre contre une
-opposition si générale. On avait contre soi, outre les intéressés qui
-sont en grand nombre et qui faisaient grand bruit, toute l'opposition
-qui tonnait contre le pouvoir que cet amendement mettait entre les
-mains du gouvernement. Je pense que le ministère anglais sera très
-irrité de tout ceci, et, franchement, je ne saurais trop m'en
-plaindre. La vérité, c'est que Thiers et Humann sont, au fond, très
-prohibitifs, que ce n'est que par condescendance qu'ils concèdent à
-mes instances et à mes efforts les modifications du tarif de douanes,
-et que, s'ils n'ont mis, dans les retards apportés à la discussion de
-cette loi et dans la mésaventure de l'amendement, aucune mauvaise foi,
-ils n'y ont pas porté peut-être tout le zèle que j'y aurais porté
-moi-même. Il faut que vous soyez assez bon pour tâcher d'adoucir le
-mécontentement du gouvernement anglais. En attendant, je m'occupe de
-réparer le mal en cherchant dans les lois existantes quelque moyen de
-faire une partie de ce que l'amendement nous donnait le droit de
-faire. J'y travaille de tout mon coeur et j'espère y réussir. J'espère
-surtout, mon prince, dans votre bienveillante habileté pour réparer
-nos sottises.
-
- »Veuillez agréer...»
-
- [106] La session de la Chambre allait être close sans qu'on eût
- voté la nouvelle loi sur les douanes, qui contenait de notables
- réductions de tarifs et qui était attendue impatiemment en
- Angleterre. Aussi dans l'une des dernières séances, le 18 juin,
- le cabinet fit-il présenter par M. de Saint-Cricq un article
- additionnel à la loi des finances ainsi conçu:
-
- Des ordonnances du roi pourront, d'ici à la prochaine session des
- Chambres, mettre provisoirement à exécution, par extension de la
- faculté accordée par l'article 34 de la loi du 17 décembre 1814,
- celles des dispositions du projet de loi sur les douanes présenté à
- la Chambre des députés le 3 décembre dernier, qui, dans l'intérêt du
- commerce, de l'agriculture et de l'industrie, offriraient un
- caractère d'urgence. Les ordonnances qui auront été rendues en vertu
- de la présente disposition seront présentées aux Chambres dans la
- prochaine session pour être converties en lois.
-
-La lecture de cet article souleva dans la Chambre de vives
-protestations, et il fut écarté sans discussion. Cependant le cabinet
-passa outre, et dès le 29 juin, une ordonnance royale portant de
-nombreux dégrèvements parut au _Moniteur_; elle était contresignée par
-M. Thiers.
-
- «Paris, le 1er juillet 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous ai parlé, dans ma dernière lettre, de la question des
-douanes, de l'amendement rejeté par la Chambre des députés et de
-l'espérance que j'avais de trouver dans la législation existante
-quelque moyen de réparer cet accident parlementaire. Nous avons, en
-effet, trouvé ce moyen, non sans engager notablement notre
-responsabilité. Je suis parvenu à y déterminer mes collègues;
-l'ordonnance est signée et elle paraîtra demain ou après-demain dans
-le _Moniteur_; elle contient sur la soie tout ce que portait la loi
-des douanes qui n'a pas été discutée. Quant aux cotons, la proposition
-de la commission ne devant avoir d'effet qu'à dater de deux ans après
-la promulgation de la loi, le délai est sans importance pour le
-gouvernement anglais. Peu importe, en effet, que la loi ait passé ou
-non dans cette session, puisque l'effet de la loi devait être différé.
-Nous aurons soin seulement qu'il soit tenu compte de ce délai dans la
-rédaction de la prochaine loi sur les douanes. Je pense que le
-gouvernement anglais sera content de nos efforts; il aurait tort s'il
-ne l'était pas, car, en vérité, nous nous compromettons assez sur ce
-point: je ne sais si nous ne nous en repentirons pas.»
-
- * * * * *
-
-Je voudrais faire ici, comme je l'ai déjà fait après le récit de la
-prise de la citadelle d'Anvers au mois de janvier précédent, un résumé
-aussi succinct que possible de la nouvelle phase dans laquelle étaient
-entrées les affaires de Hollande et de Belgique, à la suite de la
-convention du 21 mai. J'épargnerai ainsi au lecteur les détails des
-longues et fatigantes négociations qui recommencèrent bientôt, et qui
-durèrent plusieurs mois. Ce point écarté, je n'aurais plus à extraire
-des correspondances que ce qui concerne les autres affaires
-européennes traitées à cette époque par l'ambassade de France à
-Londres.
-
-Ainsi qu'on vient de le voir, le roi Guillaume des Pays-Bas avait
-ratifié la convention préliminaire du 21 mai[107], qui plaçait la
-Belgique dans une position si avantageuse qu'elle ne devait point
-désirer la conclusion d'un traité qui réglât d'une manière définitive
-ses rapports avec la Hollande. Il n'en était pas tout à fait de même
-des autres puissances, et notamment pour l'Autriche et la Prusse qui,
-en signant le traité du 15 novembre 1831, base de l'existence reconnue
-du nouveau royaume de Belgique, avaient réservé, au nom de la diète
-germanique, les droits de celles-ci sur le grand-duché de Luxembourg.
-On doit se rappeler qu'en vertu de ce traité, une partie du duché de
-Luxembourg avait été incorporée au royaume de Belgique, en échange
-d'une portion de la province de Limbourg qui, en 1790, n'appartenait
-pas aux États-généraux de Hollande. Les cabinets de Vienne et de
-Berlin étaient donc spécialement intéressés à la reprise des
-négociations pour arriver à un traité définitif entre la Hollande et
-la Belgique, qui avait d'ailleurs été formellement stipulé dans la
-convention du 21 mai. L'article V de cette convention était conçu dans
-les termes suivants:
-
-«Les hautes parties contractantes s'engagent à s'occuper sans délai du
-traité définitif qui doit fixer les relations entre les États de Sa
-Majesté le roi des Pays-Bas, grand-duc de Luxembourg et la Belgique.
-Elles inviteront les cours d'Autriche, de Prusse et de Russie à y
-concourir.»
-
- [107] Les ratifications furent échangées le 29 mai à Londres.
-
-La France et l'Angleterre avaient fait aux trois cours cette
-invitation qui fut acceptée par elles, et la conférence de Londres,
-dissoute à la suite des mesures coercitives, se trouva reconstituée.
-
-Le traité du 15 novembre 1831, conclu entre les cinq puissances et la
-Belgique, avait déclaré qu'il restait à faire un traité _direct_ entre
-la Hollande et la Belgique. Mais quel devait être le caractère de ce
-traité _direct_?
-
-D'après la note de la conférence du 15 octobre 1831, le traité direct
-entre la Hollande et la Belgique aurait dû consister dans la
-reproduction littérale des vingt-quatre articles qui auraient été
-acceptés mot pour mot par la Hollande comme ils l'avaient été par la
-Belgique. Mais cette reproduction mot pour mot était désormais
-impossible:
-
-1º Parce que les trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, en
-ratifiant le traité du 15 novembre, avaient fait des réserves qui
-accordaient à la Hollande le droit de provoquer de _gré à gré_ un
-nouvel examen de quelques-uns des vingt-quatre articles;
-
-2º On avait reconnu qu'il était indispensable de donner des
-éclaircissements sur ceux de ces articles qui présentaient quelques
-obscurités;
-
-3º Enfin, les plénipotentiaires des cinq cours, faute de
-renseignements suffisants, avaient dû laisser sans solution complète
-des questions qu'il était nécessaire de résoudre dans un arrangement
-définitif.
-
-Le roi des Pays-Bas s'était décidé à adjoindre son ministre des
-affaires étrangères, M. Verstolck de Soelen, à son plénipotentiaire
-ordinaire, M. Dedel, et le gouvernement belge, de son côté, avait
-envoyé le général Goblet, ministre des affaires étrangères, pour
-appuyer M. Van de Weyer. Les négociations nouvelles s'ouvraient ainsi
-avec un caractère de solennité qui semblait devoir les faire aboutir.
-
-La conférence tint sa première séance le 15 juillet 1833, et décida
-que:
-
-1º Les plénipotentiaires des Pays-Bas et de Belgique seraient entendus
-séparément, et traités de la même manière;
-
-2º Que l'on négocierait autant que possible verbalement;
-
-3º Que le traité du 15 novembre servirait de base aux négociations;
-
-4º Que les articles de ce traité seraient présentés séparément à
-chaque partie, et paraphés, en cas d'adoption, avec ou sans
-modification.
-
-La question territoriale dut former le premier objet des négociations.
-On n'éleva aucune objection contre les arrangements déterminés sur
-cette question par le traité du 15 novembre, mais on s'arrêta à un
-point secondaire.
-
-Ces arrangements, comme on l'a vu, reposaient sur le principe d'un
-échange entre une partie du territoire belge de la province de
-Limbourg et une partie du grand-duché de Luxembourg; en conséquence de
-ce principe, la partie du Limbourg cédée aurait dû être substituée à
-la partie du Luxembourg dans tous les rapports de ce dernier pays avec
-la Confédération germanique. Mais en exprimant dans son article III la
-corrélation qui existait entre les deux cessions, le traité du 15
-novembre admettait, dans son article IV, l'alternative de la réunion
-de la partie du Limbourg, soit à la Hollande, soit à la Confédération
-germanique, et réservait, par son article V, au roi grand-duc, de
-s'entendre à cet égard avec la diète et avec les agnats de sa maison.
-
-Le cabinet de La Haye, qui voulait pouvoir incorporer à la Hollande la
-rive droite de la Meuse, chargea ses plénipotentiaires de demander
-qu'on retranchât du traité les articles III et V, et les termes
-de l'article II qui indiquaient un rapport entre les deux cessions.
-Les plénipotentiaires belges, après en avoir référé à leur
-gouvernement, consentirent à cette suppression, sous la condition que
-le roi grand-duc produirait, avant la signature du traité, le
-consentement de la diète germanique et des agnats de la maison de
-Nassau. Les plénipotentiaires hollandais, de leur côté, se déclarèrent
-autorisés à prendre ce double engagement.
-
-On parapha donc de part et d'autre les articles relatifs à la
-délimitation territoriale; et ensuite les articles VII, VIII, X, XV,
-XVI, XVII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, et on ajouta un
-vingt-cinquième article, qui portait qu'il y aurait paix entre le roi
-des Pays-Bas et le roi des Belges, etc.
-
-On procéda ensuite à l'examen des cinq articles qui donnaient lieu à
-des réclamations de la part de la Hollande; c'étaient: l'article IX,
-relatif à la navigation des fleuves et rivières; l'article XI,
-concernant l'usage des routes qui traversent le Limbourg; l'article
-XII, concernant la faculté d'établir un canal ou une route à travers
-le Limbourg; l'article XIII, relatif au payement annuel de la dette et
-à la liquidation du syndicat d'amortissement; et enfin l'article XIV,
-concernant les arrérages de la dette[108].
-
-La conférence suivit pendant quelque temps les deux parties dans
-l'examen de ces questions; mais, lorsqu'elle eut acquis la certitude
-que le cabinet de La Haye n'avait fait aucune démarche pour obtenir le
-double consentement nécessaire pour la cession du Luxembourg,
-elle crut devoir suspendre de nouveau les négociations, et en
-subordonner la reprise à l'accomplissement de l'engagement contracté
-par le roi grand-duc. Nous retrouverons plus tard la mention de cette
-suspension des négociations et des raisons qui la motivèrent[109].
-Reprenons maintenant la suite des correspondances.
-
- [108] Cette manière de procéder ne fut pas approuvée à Paris. Le
- cabinet des Tuileries ne voulait pas recommencer à négocier sur
- des questions qui lui semblaient avoir été réglées par le traité
- du 15 novembre. (Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde.
- Appendice, page 503).
-
- [109] C'est le 24 août que la conférence suspendit indéfiniment
- ses séances.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 4 juillet 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... J'ai communiqué à lord Palmerston les résolutions adoptées par le
-gouvernement du roi au sujet des douanes, dont vous avez bien voulu
-m'informer. Lord Palmerston s'en est montré fort reconnaissant, et m'a
-chargé, en son nom et en celui des autres membres du cabinet, de vous
-en témoigner toute leur satisfaction.
-
-»J'ai eu l'honneur de vous mander que le cabinet anglais chercherait
-des moyens de conciliation pour sortir des embarras qui lui avaient
-été suscités dans la Chambre des communes; il a atteint ce but en
-faisant à propos quelques concessions dans le bill sur les affaires
-temporelles de l'Église d'Irlande. Les difficultés sont à peu près
-aplanies, et le ministère paraît assuré aujourd'hui d'arriver
-heureusement jusqu'à la fin de la session, au travers même des
-entraves inséparables des luttes parlementaires. La session finira
-probablement au milieu du mois d'août.
-
-»On a reçu ce matin la nouvelle sans détails du débarquement de
-l'expédition dirigée par MM. de Palmella et Villaflor à Lagos, sur les
-côtes des Algarves. Cette expédition, qui n'est que de deux mille cinq
-cents hommes, ne s'est pas trouvée assez forte pour oser aborder à
-Lisbonne, où elle comptait sur des intelligences...»
-
- «Le 8 juillet 1833.
-
-»Je suis bien aise que M. de Fréville[110] soit venu ici, il jouira du
-succès qu'a eu votre courageuse ordonnance. On saura bientôt, grâce à
-vos soins, que la réciprocité vaut mieux que les représailles;
-celle-là n'engendre pas de querelles. Dans le mouvement actuel des
-esprits, les plus timides seront forcés de voir qu'il n'est donné à
-personne de faire longtemps et à meilleur marché que les autres. Le
-sol ne change pas et toutes les industries s'acquièrent.
-
-»M. Dedel et M. Verstolck sont attendus demain matin. Il y a sept
-semaines que le traité préliminaire est fait; dans ce traité, tous les
-avantages sont pour les Belges; et cependant, le roi de Hollande
-traîne toujours; c'est fort difficile à expliquer, car l'argent va lui
-manquer, et très probablement il n'obtiendra pas des États-généraux un
-nouveau crédit; du moins, c'est l'opinion générale. Je vous manderai
-quelle est la première impression que j'aurai reçue au moment de
-l'arrivée de ces messieurs...»
-
- [110] Conseiller d'État français, envoyé à Londres pour aviser à
- l'application de l'ordonnance royale sur les douanes, dont il est
- fait mention dans la lettre du duc de Broglie du 1er juillet
- (_Note de M. de Bacourt_).
-
- «Le 9 juillet 1833.
-
-»On vient de recevoir des nouvelles de l'expédition partie d'Oporto
-sous les ordres de MM. de Palmella et Villaflor. Le débarquement
-a eu lieu le 24 juin, au petit port de Villa Real, dans le royaume des
-Algarves, tout près de la frontière d'Espagne. Les lettres, qui sont
-du 28, annoncent qu'aussitôt après le débarquement, qui s'était fait
-avec très peu de résistance de la part du gouverneur miguéliste, M. de
-Villaflor s'était dirigé sur Tavira et devait s'avancer de là vers
-Beja, capitale de la province de l'Alentejo, où il comptait sur de
-nombreuses intelligences. M. de Palmella, de son côté, s'est rendu à
-Faro, où il s'occupait à organiser le royaume des Algarves; toutes les
-villes du littoral avaient proclamé la reine doña Maria... Le
-capitaine Napier[111], commandant de la flotte, après avoir fait
-proclamer la reine à Lagos, devait se rendre à l'embouchure du Tage
-pour bloquer Lisbonne...»
-
- [111] Le capitaine Napier commandait la flotte de dom Pedro: il
- avait pris en Portugal le nom de Carlos de Ponza, parce que en
- 1813 il s'était emparé avec éclat de la petite île de Ponza sur
- la côte de Naples.
-
- Sir Charles Napier, né en 1786, capitaine de vaisseau en 1809, fit
- en 1810 la campagne de Portugal et se signala à diverses reprises
- jusqu'en 1815. Il fut alors mis en non-activité. En 1829, il entra
- au service de dom Pedro dont il contribua à faire triompher la
- cause. En 1834, il fut élu député à la Chambre des communes. Il
- fut nommé commodore en 1839, contre-amiral en 1846 et vice-amiral
- en 1853. Il échoua devant Cronstadt en 1854 et revint en
- Angleterre où il mourut en 1860.
-
- «Le 14 juillet 1833.
-
-»La nouvelle est arrivée ce matin à Londres, que la flotte de la reine
-doña Maria, commandée par l'amiral Carlos Ponza (capitaine Napier),
-avait rencontré le 5 de ce mois, à la hauteur du cap Saint-Vincent,
-l'escadre de dom Miguel, et qu'à la suite d'un engagement très vif,
-l'amiral Ponza s'était emparé de deux vaisseaux de ligne, de deux
-frégates et d'une corvette miguélistes. Cette nouvelle a produit une
-grande sensation à Londres; le ministère en est très satisfait,
-et on doit croire qu'elle lui sera utile dans les importantes
-discussions qui vont s'ouvrir au parlement pendant cette semaine.
-
-»Le fils de M. de Bourmont est arrivé ici, venant de France, et
-apportant des sommes assez considérables. Il a fait acheter un grand
-bateau à vapeur, _the United Kingdom_, qui partira pour Lisbonne dans
-le courant de la semaine, chargé de munitions, d'artillerie et
-d'officiers anglais, dit-on, qu'on est parvenu à enrôler.»
-
- «Le 15 juillet 1833.
-
-»... Nous avons eu ce matin notre première conférence sur les affaires
-de Hollande et de Belgique... Après la conférence, j'ai entretenu lord
-Palmerston de la communication que vous avez bien voulu me faire par
-votre dernière dépêche sur le projet d'un traité d'alliance offensive
-et défensive entre la Russie et la Porte ottomane, dont il vous a été
-rendu compte par l'amiral Roussin[112]. Lord Palmerston a reçu les
-mêmes informations par lord Ponsonby, quoique d'une manière peut-être
-moins positive. Sir Frédéric Lamb lui écrit aussi que M. de
-Metternich, lorsqu'il lui en a parlé, s'est montré fort irrité qu'on
-crût à l'existence d'un pareil traité. Lord Palmerston et moi ne
-pouvons pas nous persuader que la Russie ait osé risquer une démarche
-de ce genre; mais mon opinion personnelle est que, si le traité
-existe, l'Autriche doit en être une des parties, car on ne peut pas
-raisonnablement supposer que la Russie fît seule un traité qui
-mettrait nécessairement contre elle l'Autriche, la France et
-l'Angleterre; la conduite du cabinet de Vienne serait, d'ailleurs,
-dans cette occasion, d'accord avec beaucoup de ses antécédents[113]...»
-
- [112] Voir page 176 et note et page 208.
-
- [113] Voir pages 208 et 210.
-
- «Le 19 juillet 1833.
-
-»La discussion sur la seconde lecture du bill relatif au temporel de
-l'Église d'Irlande, qui dure depuis deux jours à la Chambre des pairs,
-sera probablement terminée cette nuit. Le discours que lord Grey a
-prononcé dans la première séance a produit un grand effet et a été
-généralement admiré. La position du cabinet s'est fort améliorée dans
-ces derniers jours; il n'est plus douteux que la seconde lecture du
-bill passera, et on pense même que dans les comités il ne subira pas
-de changements très importants. On attribue beaucoup à la modération
-témoignée par le duc de Wellington les dispositions plus calmes et
-plus conciliantes que montre, en ce moment, l'opposition dans la
-Chambre des pairs... Nous n'avons aucune nouvelle de Portugal, depuis
-celle de la victoire de l'amiral Napier... »
-
- «Le 26 juillet 1833.
-
-»J'ai très bien compris l'intérêt que vous deviez mettre à suivre la
-marche de la négociation sur les affaires hollando-belges; aussi
-continuerai-je, comme je l'ai fait depuis la reprise de la
-négociation, à vous tenir au courant de toutes les délibérations de la
-conférence. Vous avez toujours été et vous serez toujours au courant
-de tout ce qui nous occupe si vivement ici, et, certes, à cet égard,
-vous devez souvent être fatigué de la multiplicité de mes lettres et
-de mes dépêches. Les autres ambassadeurs attendent généralement que
-nous soyons arrivés en conférence à quelques résultats pour en écrire
-à leurs cours. Je pense être le seul qui écrive presque journellement;
-et c'est peut-être un tort, car j'appelle ainsi votre attention sur de
-simples ébauches et j'expose par là votre jugement à rester dans un
-vague qui peut même l'induire momentanément en erreur.
-
-»Je ne pense pas que depuis trois ans que je suis à Londres le roi ait
-eu à se plaindre de faiblesse et d'imprudence de ma part, ni qu'il
-puisse expliquer les lenteurs actuelles par autre chose que par cet
-esprit de conciliation dont l'expérience me prouve chaque jour de plus
-en plus les avantages. Je ne crois pas que ce soit le moment de
-changer de système, et l'incident de Maestricht dont vous parle M.
-d'Eyragues confirme cette opinion. Songez que nous avons enfin obtenu,
-pour finir l'affaire belge, un concours sincère des puissances du
-Nord; que nous leur devons l'assouplissement momentané, et qu'il
-serait aussi facile que nuisible de compromettre leurs bonnes
-dispositions _si peu instinctives_ par une complaisance illimitée pour
-la Belgique. Les intérêts réels des Belges triompheront, mais leurs
-besoins factices ne doivent pas venir entraver notre marche et nuire à
-la bonne intelligence de l'Europe, si nécessaire dans le moment
-actuel...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 25 juillet 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»C'est toujours à vous qu'il faut avoir recours dans les circonstances
-qui présentent quelques difficultés. Aussi, je désire vous
-entretenir de bonne heure de l'affaire de Portugal et savoir quel est
-votre avis sur la marche à suivre dans le cas où Lisbonne se rendrait
-prochainement au marquis de Palmella.
-
-»A coup sûr, nous nous réjouissons de cet événement, en supposant
-qu'il arrive; mais nous ne pouvons nous dissimuler qu'il ne tardera
-pas à nous causer des embarras assez grands. La situation déjà bien
-précaire de l'Espagne en deviendra bien plus précaire encore, et
-chaque jour nous nous trouverons en présence de complications
-nouvelles résultant des tentatives faites pour amener un état
-révolutionnaire dans toute la péninsule. Ces difficultés seront
-plus ou moins nombreuses, plus ou moins pressantes, selon que
-l'établissement de la jeune reine sera dirigé par dom Pedro ou par
-Palmella, selon que la charte brésilienne sera ou ne sera pas mise de
-côté. Il importe, je crois, au gouvernement anglais comme à nous, que
-dom Pedro et sa charte soient éloignés du Portugal le plus tôt
-possible, et, pour cela, il importe que les deux gouvernements
-s'entendent et se concertent de bonne heure sur la ligne de conduite
-qu'ils se proposent de suivre. Nous savons par Oporto que dom Pedro a
-défendu à Palmella d'entrer à Lisbonne sans lui. Nous savons également
-que Palmella est décidé à ne point obéir. Nous savons également enfin
-que l'impératrice a des ordres secrets pour ne point laisser
-s'embarquer la jeune reine, jusqu'à ce que dom Pedro ait lui-même
-écrit qu'on la lui envoyât. Il me semble que nous ne saurions songer
-trop tôt à parer aux dispositions qu'il fait pour s'emparer
-exclusivement de toute l'affaire. Je désirerais savoir quelles mesures
-vous paraîtraient les plus efficaces pour arriver à ce but, et quelles
-sont celles que vous croiriez en même temps les plus faciles à
-concerter avec le gouvernement anglais. Soyez assez bon pour
-m'éclairer de vos conseils sur ce point, comme sur tous les autres, et
-veuillez recevoir...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 27 juillet 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... M. Bresson vous aura sans doute mandé que Sa Majesté le roi de
-Prusse a dû se rendre du 22 au 24 de ce mois à Töplitz, accompagné de
-M. Ancillon, d'un autre de ses ministres, et du secrétaire de son
-cabinet. Le prince Félix de Schwarzenberg[114] doit s'y être rendu en
-même temps que Sa Majesté. Le prince de Metternich ira de Königswarth,
-et il paraît que Sa Majesté l'empereur d'Autriche, qui, vers cette
-époque, se trouvera dans ses terres en Bohême, a invité le roi de
-Prusse à y venir; on croit que la réunion de ces deux souverains aura
-lieu le 20 du mois d'août. On ignore encore à Londres si l'empereur
-Nicolas fera partie de cette réunion...»
-
- [114] Félix-Louis-Jean-Frédéric prince de Schwarzenberg, général
- et homme d'État autrichien. Né en 1800, il suivit à la fois la
- carrière des armes et de la diplomatie, fut attaché d'ambassade à
- Pétersbourg en 1824, puis à Londres (1826), à Rio-de-Janeiro
- (1827), à Paris et à Berlin. Il fut ensuite nommé ministre à
- Turin, d'où il passa à Parme et à Naples (1846). En 1848, il
- devint le chef du cabinet autrichien et garda ces hautes
- fonctions jusqu'à sa mort (1852).
-
- «Le 30 juillet 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Je réponds aussi vite que je peux à la lettre pleine d'amitié et de
-confiance que vous m'avez écrite sur notre position et sur celle
-de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal. J'ai vu lord Palmerston à ce
-sujet; il me paraît comprendre le grand avantage qu'il y aurait à
-écarter dom Pedro de la cause de sa fille et ne pas répugner à
-reconnaître une régence dont le duc de Bragance ne ferait pas partie
-et d'accréditer, par exemple, lord William Russell auprès d'une
-régence dont Palmella serait et le centre et le chef. Les deux autres
-membres (parce que les affaires n'en exigent en tout que trois),
-seraient donc, d'une part, M. de Villaflor, et, de l'autre, un
-miguéliste modéré, s'il était possible d'en rallier un à la cause de
-la jeune reine. Il serait bien heureux que le miguéliste s'appelât M.
-le duc de Cadaval[115].
-
-»Je suis ici dans une trop grande ignorance de l'état des esprits en
-Espagne, et de votre langage à Madrid par rapport au Portugal, pour
-être sûr que vous vouliez adopter la marche que je viens de vous
-indiquer; mais, dans le cas où elle vous paraîtrait convenable, un
-envoyé français, dans une position analogue à celle de William
-Russell, et qui, sur les lieux, s'entendrait avec lui, me paraîtrait
-utile à envoyer en Portugal, pour y faire valoir, en temps opportun,
-les avantages de la régence, et pour la reconnaître ensuite au nom de
-la France. Ce système aurait évidemment l'avantage d'établir en
-Portugal un gouvernement qui agirait au nom de la jeune reine, sans
-rendre sa présence à elle-même nécessaire à une époque où vous
-pourriez craindre que sa belle-mère, d'après les ordres de dom Pedro,
-ne mît obstacle au départ de doña Maria. La régence devrait, dans mon
-opinion, et cela lui serait très facile, abandonner la constitution de
-dom Pedro, ce grand épouvantail de l'Espagne, et rassurer ainsi toutes
-les susceptibilités de l'Europe. Vous aurez dans la personne que vous
-devriez envoyer en Portugal, un choix très difficile à faire, parce
-qu'il ne faut pas surtout un homme de parti. Vous causerez, sans
-doute, de tout ceci avec lord Granville, que lord Palmerston doit
-mettre aujourd'hui même bien au courant de toute cette question, qui
-nous a fort occupés ce matin...»
-
- [115] Nunho-Caëtano-Alvarez Pereira de Mello, duc de Cadaval, né
- en 1798, descendait d'une branche cadette de la maison de
- Bragance. Dom Miguel le nomma en 1828 président du conseil des
- ministres. Il soutint énergiquement la cause absolutiste, et
- après le triomphe de dom Pedro, il se réfugia à Paris où il
- mourut en 1838.
-
- «Le 31 juillet 1833.
-
-»Il est minuit, la séance de la Chambre des pairs est levée; le
-ministère a eu une majorité de cinquante-trois voix[116]. Vous pouvez
-regarder la session comme terminée. Le ministère n'éprouvera plus de
-vraies difficultés.»
-
- [116] C'est le vote sur le bill de réforme de l'Église d'Irlande.
- Il fut voté par les pairs à la majorité de 135 voix contre 81.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 30 juillet 1833.
-
-»Mille grâces, mon prince, de votre aimable lettre du 26, et de votre
-excellente besogne. Il me paraît que, grâce à vous, l'affaire de
-Belgique est en très bon train; et je commence à espérer tout à fait
-que nous en verrons la fin. Je vous prie de croire que je pense des
-Belges ce que vous en pensez vous-même, et que mon unique
-préoccupation, quand je vous les recommande, c'est de tâcher de leur
-ôter tout prétexte de faire quelque sottise qui vienne gâter votre
-ouvrage ou vous susciter de nouveaux embarras.--Nos fêtes se sont
-passées à merveille[117], et réellement, si vous revenez d'ici à
-quelques semaines passer un petit bout d'automne en France, vous ne
-nous reconnaîtrez pas...»
-
- [117] Les fêtes pour l'anniversaire des journées de Juillet.
- Elles furent marquées, cette année, par le rétablissement de la
- statue de l'empereur sur la colonne Vendôme.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 2 aooût 1833
-
-»Lord Palmerston vient de me communiquer les nouvelles suivantes de
-Lisbonne:
-
-»La reine doña Maria a été proclamée à Lisbonne le 24 juillet. Il y a
-eu le 23 un combat au sud du Tage, entre le général Villaflor et
-Telles Jordaô; celui-ci est resté sur la place et ses troupes ont été
-mises en déroute; le ministre d'Espagne[118] qui se battait avec les
-miguélistes, a été fait prisonnier par Villaflor. Le 24 au matin, le
-duc de Cadaval s'est retiré de Lisbonne avec la garnison. La
-population a immédiatement et spontanément proclamé la reine doña
-Maria. Dans l'après-midi du même jour, Villaflor a traversé le
-Tage avec quinze cents hommes. Le 25, la flotte est entrée dans le
-Tage. Le 26 au soir, l'empereur dom Pedro s'est embarqué avec tous ses
-ministres à bord d'un bateau à vapeur, pour se rendre à Lisbonne,
-laissant Saldanha[119] comme gouverneur civil et militaire d'Oporto.
-L'armée assiégeante commençait à faire un mouvement de retraite...»
-
- [118] Louis-Fernandez de Cordova, général et diplomate espagnol,
- né en 1799, un des plus fidèles partisans du roi Ferdinand VII,
- qu'il soutint toujours contre le parti constitutionnel. Il fut
- secrétaire d'ambassade à Paris en 1825, puis ministre en Prusse.
- En 1832, il fut accrédité auprès de dom Miguel, dont il défendit
- énergiquement la cause. Il prit part aux guerres civiles de
- l'Espagne et se rangea du côté de la reine Isabelle. Il mourut en
- 1840.
-
- [119] Joao Carlos, duc de Saldanha Oliveira e Daun, homme d'État
- et général portugais, petit-fils du marquis de Pombal, né en
- 1780; il accepta en 1810 la domination française et fut fait
- prisonnier par les Anglais; il passa ensuite au Brésil. De retour
- en Portugal, il devint ministre des affaires étrangères du roi
- Jean VI. A la mort du roi, il devint le chef du parti libéral et
- soutint la cause de dom Pedro. Créé maréchal en 1834, il devint,
- en 1835, ministre de la guerre et président du conseil. Il quitta
- le pouvoir en 1836 et fut, pendant quinze ans, mêlé à toutes les
- luttes civiles du Portugal. En 1851, il s'empara du pouvoir qu'il
- garda cinq ans. Le maréchal devint plus tard ministre
- plénipotentiaire à Londres. Il mourut en 1875.
-
- «Le 2 août 1833.
-
-»Vous êtes déjà informé de la nouvelle qui est parvenue aujourd'hui à
-Londres et dont j'ai connaissance à l'instant. On vient d'apprendre
-que le traité entre la Russie et la Porte ottomane avait été signé à
-Constantinople[120], et quoiqu'on annonce qu'il est purement défensif
-(ce que même nous ne pourrions admettre), l'expérience prouve qu'en
-pareille circonstance, un traité défensif est bien près, si cela
-convient, de devenir offensif.
-
-»Un tel événement réclame toute l'attention du gouvernement du roi, et
-c'est parce que je sens l'importance d'une action vive et prompte, que
-je ne balance pas à vous communiquer quelques réflexions qui me sont
-suggérées par la situation.
-
-»Il me semble que la France doit agir de concert avec l'Angleterre, et
-vous jugerez sans doute convenable de faire connaître vos vues à cet
-égard à lord Granville: de mon côté, je ferai usage de toutes les
-directions que vous voudrez bien me donner.
-
-»D'après ce qu'on écrit de Constantinople, les ratifications du traité
-ne doivent être échangées que dans deux mois; c'est un temps précieux
-dont il faut tirer parti.
-
-»Dans l'état actuel des choses, la France et l'Angleterre ont à
-choisir entre Pétersbourg, la Bohême où se trouve M. de Metternich, et
-Constantinople, pour y employer toute leur influence afin d'empêcher
-la ratification du traité récemment conclu.
-
-»A Pétersbourg, il est très probable qu'on ne s'est décidé qu'après de
-mûres réflexions et en conséquence d'une politique persévérante à
-entraîner la Porte dans cette alliance; il y a donc tout lieu de
-craindre que les démarches des deux cours resteraient sans effet près
-d'un cabinet arrêté dans ses résolutions et qui, d'ailleurs, ne montre
-pas habituellement des dispositions très bienveillantes pour la France
-et pour l'Angleterre.
-
-»Quant à M. de Metternich, par le langage qu'il a tenu à M. de
-Sainte-Aulaire et à sir Frédéric Lamb, on doit le croire ou
-trompé ou voulant nous tromper[121]. Dans le premier cas, on perdrait
-beaucoup de temps à le désabuser, et dans le second, il ne chercherait
-qu'à augmenter notre embarras par les moyens tortueux de la politique
-qu'il a adoptée. Sans compter beaucoup sur l'efficacité des tentatives
-qui pourraient être faites près de lui, je pense cependant qu'elles ne
-devraient pas être totalement négligées.
-
-»Mais c'est à Constantinople qu'il faut, par-dessus tout, porter tous
-nos moyens d'action; c'est là qu'il faut que les ambassadeurs de
-France et d'Angleterre représentent au sultan le danger dans lequel il
-se précipite; qu'ils l'implorent, qu'ils le menacent au besoin, et
-surtout, qu'ils cherchent l'appui du parti considérable qui, dans le
-divan et parmi les ministres, a repoussé l'alliance russe. Il n'est
-pas possible de croire qu'au moment où les troupes russes
-viennent de quitter Constantinople, et où le sultan a, par conséquent,
-recouvré une sorte d'indépendance, la voix unie de la France et de
-l'Angleterre ne se fasse pas entendre avec succès.
-
-»Notre seul but doit être d'empêcher la ratification du traité, et
-dans mon opinion, le moyen d'y parvenir est une déclaration prompte et
-énergique de deux puissances en état d'assurer à la Porte un appui qui
-peut lui être devenu nécessaire par la faute à laquelle elle s'est
-laissée entraîner.
-
-»Il me paraît que les représentants d'Angleterre et de France ont
-prudemment agi, en ne faisant aucune démarche avant le départ du comte
-Orloff et des troupes russes.»
-
- [120] C'est le traité d'Unkiar-Skelessi signé le 8 juillet entre
- le comte Orloff et le gouvernement ottoman. Par ce traité, la
- Russie et la Turquie contractaient une alliance défensive contre
- toute attaque extérieure ou intérieure quelle qu'en fût la
- nature. La Russie promettait à la Turquie, sur terre et sur mer,
- tous les secours dont elle pourrait avoir besoin. Enfin, par un
- article supplémentaire, il était convenu que la Porte fermerait,
- en cas de nécessité, les Dardanelles, c'est-à-dire qu'elle ne
- permettrait à aucun vaisseau d'y entrer sous n'importe quel
- prétexte.
-
- Le présent traité était signé pour huit années.
-
- [121] M. de Sainte-Aulaire écrivait le 5 juillet au duc de
- Broglie pour lui rendre compte d'un entretien qu'il venait
- d'avoir avec M. de Metternich sur les affaires d'Orient: «M. de
- Metternich, disait-il, prétend n'avoir aucune connaissance de ce
- traité (Unkiar-Skelessi), mais il affirme que si cet acte existe,
- il a été conçu et accompli non seulement sans la participation de
- l'Autriche, mais sans qu'aucune circonstance ait pu éveiller les
- prévisions du cabinet de Vienne. Ce serait au reste, selon lui,
- une raison de plus pour marcher en commun à l'avenir, et plus on
- attacherait d'importance à ce nouveau danger pour l'indépendance
- de la Porte, plus la France et l'Angleterre auraient sujet de se
- réunir à l'Autriche et à la Russie pour substituer un protectorat
- commun à un protectorat exclusif. M. de Metternich donne des
- assurances réitérées que l'Autriche ne souffrira pas, de la part
- de la Russie, ni un accroissement de territoire, ni un
- protectorat exclusif de la Porte. La méfiance et le mauvais
- vouloir du prince de Metternich sont extrêmes contre la Russie.
- Pour aucun prix cependant, il ne se déciderait à rompre
- brusquement, mais il éprouve un vif désir d'organiser des
- négociations communes.» Le 14 juillet suivant, M. de
- Sainte-Aulaire ajoutait qu'il s'était mis d'accord avec M. de
- Metternich sur la nécessité pour les quatre puissances de
- notifier à la Porte qu'elles prenaient toutes un intérêt égal à
- sa conservation et qu'elles entendaient protéger l'intégrité de
- son territoire (_Correspondance officielle de M. de
- Sainte-Aulaire_).
-
- «Le 2 août 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Je vous envoie des nouvelles importantes, que je crois certaines, de
-Lisbonne. Dom Pedro paraît y être accouru. A l'heure qu'il est, la
-régence doit être établie; aussi mon opinion d'avant-hier est hors de
-propos. Mais si, par le fait, l'Angleterre et la France n'ont pu
-prendre part à l'établissement de la régence, elles restent
-aujourd'hui maîtresses de la reconnaître ou de ne pas la reconnaître.
-Je ne puis, dans ce moment, vous dire le parti que l'Angleterre
-prendra à cet égard, et peut être ne devons-nous pas, dans cette
-circonstance, faire dépendre entièrement notre marche de celle qu'on
-adoptera ici. L'Angleterre a des intérêts portugais directs; notre
-intérêt direct à nous, c'est l'Espagne. Le Portugal est pour nous un
-intérêt de _second hand_. Les conditions auxquelles il peut nous
-convenir de reconnaître la régence pourraient donc ne pas être
-identiquement les mêmes que celles qui conviendront à l'Angleterre.
-J'ai cru devoir appeler votre attention sur tout ceci au moment de la
-décision qui paraît bien près d'arriver...»
-
- «Le 5 août 1833.
-
-»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous
-le numéro 85[122], et j'ai vu avec une grande satisfaction, par les
-considérations qu'elle renfermait, que mon opinion se trouve
-parfaitement d'accord avec la vôtre, sur le grave événement qui vient
-de se passer à Constantinople.
-
-»Je presse, depuis plusieurs jours, le ministère anglais de prendre un
-parti sur cette question, dans le sens que je vous indiquais par ma
-dernière dépêche, et je puis vous dire la résolution à laquelle il
-s'est arrêté.
-
-»Un courrier anglais partira demain pour Constantinople et passera par
-Paris. Lord Granville sera chargé de vous communiquer la dépêche
-adressée à lord Ponsonby. Cette dépêche exprimera d'une manière nette
-et prononcée l'étonnement et le mécontentement qu'a éprouvés le
-gouvernement anglais en apprenant l'alliance conclue entre la Porte
-ottomane et la Russie, et l'ordre d'en faire part au gouvernement
-ottoman, en lui exposant tous les dangers de la situation dans
-laquelle il s'est placé. Lord Ponsonby devra faire comprendre que la
-Porte, en acceptant ce traité, renonce à son indépendance, qui,
-désormais, reste soumise aux volontés et aux exigences de la Russie;
-que, par ce fait seul, sa puissance se trouve anéantie aux yeux de
-l'Europe, aussi bien qu'à ceux de ses peuples. Il insistera
-particulièrement sur les changements qu'un tel traité doit produire
-dans les rapports existants entre la Sublime Porte et ses anciens
-alliés; que l'Angleterre ne peut plus la reconnaître que comme
-dépendant de la Russie, et qu'en cas de guerre, par exemple, avec
-cette dernière puissance, elle se verrait obligée de traiter l'empire
-ottoman comme un ennemi; qu'une pareille conséquence, qui est
-cependant inévitable, annulerait toutes les relations de la Porte avec
-d'anciens et fidèles alliés comme l'Angleterre et la France, et la
-livrerait au pouvoir de la Russie, son ennemie de tout temps.
-
-»Je viens de vous rapporter à peu près l'exposé de ce qui sera écrit à
-lord Ponsonby; vous jugerez peut-être convenable de transmettre à
-l'amiral Roussin des instructions dans le même sens. Il me paraît bien
-essentiel que les deux ambassadeurs combinent d'accord toutes leurs
-démarches et agissent de concert en tout point.
-
-»Si vous adoptiez cette marche, vous croiriez sans doute devoir
-communiquer à lord Granville les instructions adressées par vous à
-l'amiral Roussin. Il serait utile aussi, je pense, que le courrier
-français porteur de vos ordres partît en même temps, et peut-être même
-avec le courrier anglais, afin de fournir, même dans l'exécution
-matérielle, une preuve de la communauté de vues de la France et de
-l'Angleterre.
-
-»Il n'y a pas de temps à perdre, puisque c'est le 8 du mois de
-septembre que doit avoir lieu l'échange des ratifications entre la
-Russie et la Porte ottomane, et que c'est à empêcher cet échange que
-doivent tendre tous nos efforts.
-
-»Vous voyez que, dans tout ceci, je ne parle pas de l'Autriche. Comme
-j'avais l'honneur de vous le dire dans ma dernière dépêche, une
-démarche envers l'Autriche, dans le premier moment, pourrait nous
-entraver au lieu de nous servir. Mais, après le départ des deux
-courriers, il y aurait peut-être de l'avantage à faire arriver à
-Vienne quelques réflexions sur les circonstances, afin de se ménager
-plus tard le moyen de représenter au cabinet autrichien que nous
-n'avons pas négligé de lui faire connaître notre opinion, et qu'il n'a
-tenu qu'à lui de s'unir avec nous, car il faut également éviter d'être
-entravé et d'être accusé de manque de confiance...»
-
- [122] Voir la dépêche du 1er août à l'Appendice, page 504.
-
- «Le 5 août 1833.
-
-»Le gouvernement anglais s'est décide à reconnaître officiellement le
-gouvernement de la reine doña Maria; et cette reconnaissance
-s'exprimera simplement en accréditant près de la régence un envoyé
-anglais. Lord William Russell qui, comme vous le savez, est déjà à
-Lisbonne, sera chargé de cette mission, à laquelle on donnera le
-caractère de mission spéciale.
-
-»Lord Palmerston doit écrire en même temps au ministre d'Angleterre à
-Madrid, M. Addington[123], de tranquilliser le gouvernement espagnol
-sur le résultat de cette reconnaissance, en lui faisant comprendre que
-l'Angleterre, en agissant ainsi, avait usé du même droit que
-l'Espagne, qui avait précédemment reconnu dom Miguel. M. Addington
-devra aussi assurer que la ferme intention de l'Angleterre est
-d'empêcher toute réaction dans la péninsule.
-
-»Lorsqu'il s'agira du retour de la reine doña Maria en Portugal, ne
-trouveriez-vous pas convenable qu'elle fût escortée par une frégate
-française et par une frégate anglaise? Je crois que le gouvernement
-anglais le verrait avec plaisir...»
-
- [123] Henry Unwin Addington, cousin du ministre de ce nom. Né en
- 1790, il entra dans la diplomatie, fut secrétaire de légation à
- Berne et à Copenhague, chargé d'affaires à Washington (1822) puis
- envoyé extraordinaire à Francfort (1828) et à Madrid (1829). En
- 1842, il devint sous-secrétaire d'État au Foreign Office, et
- conseiller privé en 1854.
-
- «Le 6 août 1833.
-
-»Je viens de voir lord Palmerston, qui m'a annoncé que le départ de
-son courrier pour Constantinople était retardé jusqu'à demain. Cette
-disposition du gouvernement anglais à apporter toujours des retards
-dans les décisions sur les affaires d'Orient, me persuade quelquefois
-qu'il n'en sent pas assez l'importance. Du reste, le gouvernement du
-roi aura par là un jour de plus pour délibérer sur une affaire qui
-mérite certainement la plus sérieuse attention.
-
-»C'est demain aussi qu'on fera partir pour Lisbonne le paquebot qui
-doit porter à lord William Russell ses lettres de créance. Il me
-semble que rien ne vous oblige à hâter l'envoi d'un ministre en
-Portugal; ce sera, de la part de la France, une démarche beaucoup plus
-prononcée que celle de l'Angleterre, qui accrédite seulement une
-personne qui se trouve déjà sur les lieux. Vous avez d'ailleurs, sur
-ce point, des informations qui doivent vous mettre en position de
-juger beaucoup mieux que moi du moment opportun pour faire cette
-démarche...»
-
- »Le 8 août 1833.
-
-»... Lord Palmerston a envoyé hier à lord William Russell ses lettres
-de créance, en l'autorisant toutefois à ne pas déployer son caractère
-dans le cas où des troubles, ou toute autre circonstance, lui feraient
-trouver de l'inconvénient à cette démarche. C'est une information
-qui peut, au besoin, ne pas vous être inutile.
-
-»Le gouvernement anglais avait fait demander avant-hier aux armateurs
-de la cité quinze bâtiments de transport de 3 à 400 tonneaux, et dont
-les services étaient réclamés pour trois mois. On a répandu le bruit
-que c'était pour envoyer des troupes en Portugal, et cela paraissait
-assez probable. Il semble cependant qu'on est revenu sur cette
-résolution, du moins pour le moment, puisqu'on s'est borné à recevoir
-les propositions des armateurs, sans leur donner de réponse positive;
-on a peut-être voulu s'assurer par là seulement des facilités qu'on
-pourrait se procurer dans une occasion pressante.
-
-»Le gouvernement anglais est d'ailleurs fort rassuré sur les
-dispositions du cabinet de Madrid; les ministres m'ont dit que M.
-Addington leur écrivait que, dans ses dernières conversations avec M.
-de Zéa, il l'avait trouvé beaucoup plus conciliant et plus modéré, et
-qu'il paraissait même vouloir repousser tout projet d'intervention de
-la part de l'Espagne dans les affaires de Portugal.
-
-»M. Aston vous aura donné connaissance des instructions pour lord
-Ponsonby, qui sont parties hier d'ici. Lord Palmerston a reçu la
-communication du projet de protestation à Constantinople, dont vous
-avez fait part à M. Aston; il l'a accueilli très favorablement, et je
-puis vous dire qu'il entre complètement dans les vues du cabinet
-anglais...»
-
- «Le 10 août 1833.
-
-»Nous avons échangé aujourd'hui avec le ministre de Bavière les
-ratifications de l'article explicatif et supplémentaire de
-l'article VIII de la convention signée à Londres, le 7 mai 1832, pour
-l'arrangement définitif des affaires de la Grèce[124].
-
-»Dans cette réunion des membres de la conférence sur les affaires de
-Grèce, il a été question de la demande qui doit nous être incessamment
-faite par le gouvernement grec, afin d'obtenir la garantie des trois
-puissances au troisième tiers de l'emprunt. Lord Palmerston et le
-prince de Lieven m'ont dit qu'ils étaient autorisés à accorder cette
-garantie, et j'ai promis de demander vos ordres à cet égard; en
-conséquence, je vous prie de vouloir bien me faire connaître les
-intentions du gouvernement du roi, et si je suis ou non autorisé à
-accéder à la demande du gouvernement grec...»
-
- [124] Voir page 167.
-
- «Le 10 août 1833.
-
-»Voici l'extrait des nouvelles qui sont arrivées aujourd'hui de
-Portugal; elles vont jusqu'au 31 juillet et sont, en général, très
-satisfaisantes pour la cause de la reine doña Maria.
-
-»L'empereur dom Pedro est entré à Lisbonne le 28, et un grand nombre
-de personnes des classes les plus élevées, parmi lesquelles plusieurs
-grands du royaume, se sont empressées de lui présenter leurs hommages
-et de faire leur soumission à la jeune reine. Le patriarche de
-Lisbonne n'a pas voulu suivre le duc de Cadaval et avait déjà ordonné
-de nommer la reine et le régent dans les prières de l'Église...
-
-»Le duc de Terceira, dans l'action du 23 contre Tellez Jordaô, a pris
-huit pièces de canon; l'ennemi avait perdu trois cents hommes et deux
-escadrons de cavalerie. M. de Cordova, ministre d'Espagne, a été
-positivement fait prisonnier pendant cette affaire, et quoiqu'il
-ait été vu pendant le combat dirigeant et encourageant les troupes
-miguélistes, le duc de Terceira l'a fait cependant mettre
-immédiatement en liberté. Retourné à Lisbonne, M. de Cordova a fait
-enlever les armes de la légation de son hôtel et s'est rendu à
-Coimbre...
-
-»On a saisi des dépêches diplomatiques et autres qui éclairent fort
-bien sur les menées des agents, des amis et des protecteurs de dom
-Miguel. D'après les lettres de Porto du 29 juillet, l'ennemi aurait
-perdu cinq mille hommes dans l'action du 25. On compte parmi les morts
-le fils de M. de Bourmont, M. Duchâtel, le général Cardozo, et on
-parle aussi d'autres personnes assez importantes qui auraient été
-tuées; MM. de Bourmont[125] père, Clouet et Lemos ont été blessés...»
-
- [125] Louis-Anguste-Victor, comte de Ghaisnes de Bourmont, né en
- 1773, était officier aux gardes françaises à l'époque de la
- Révolution. Il émigra, servit dans l'armée de Condé, puis en
- Vendée. Il fut arrêté sous le consulat, mais parvint à s'évader,
- revint en France en 1810 et prit du service. Il devint général de
- division. On connaît sa conduite en 1815. En 1829, il fut un
- instant ministre de la guerre et, en 1830, commanda l'expédition
- d'Alger, qui lui valut le bâton de maréchal. Il refusa de prêter
- serment au roi Louis-Philippe, suivit la duchesse de Berry en
- Vendée en 1832, puis se mit au service de dom Miguel, dont il
- commanda les troupes. Il rentra en France en 1840 et mourut en
- 1846.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 7 août 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je réponds aujourd'hui à vos communications, en ce qui concerne le
-traité entre la Porte et la Russie. Demain, je vous écrirai sur
-l'affaire de Portugal. A chaque jour ses difficultés et ses soucis.
-
-»La première réflexion qui me frappe en relisant ce traité, c'est que
-la question d'Orient touche à son terme, et qu'il faut éviter, quoi
-que nous fassions, de la réengager, et d'en commencer une nouvelle.
-Vous approuvez la conduite tenue par nos ambassadeurs; vous pensez
-qu'ils ont bien fait de ne pas compromettre l'évacuation du Bosphore,
-en travaillant à mettre obstacle à la signature du traité. Je le crois
-comme vous, et j'en tire cette conclusion, que toute action de notre
-part, qui pourrait avoir pour résultat de faire naître des embarras
-nouveaux, de reproduire des complications sur le théâtre de
-Constantinople, aurait plus d'inconvénients que d'avantages.
-
-»Une autre réflexion qui ne me touche guère moins, c'est que le traité
-ne change rien matériellement à l'état actuel des choses.
-
-»La Porte s'engage envers la Russie à lui fournir des secours, si la
-Russie les réclame. Ceci n'est qu'une pure dérision. Ce n'est pas un
-avantage réel pour la Russie. Elle n'en a pas besoin, et la Porte
-n'est pas en état de tenir son engagement, si elle était mise à
-l'épreuve.
-
-»La Russie s'engage envers la Porte à lui fournir du secours si la
-Porte le réclame, et dans la proportion où elle le réclamerait. Ceci
-n'est guère plus sérieux. Traité ou non, la Russie sera toujours prête
-à envoyer ses vaisseaux dans le Bosphore et des troupes à
-Constantinople, et du moment qu'elle n'acquiert point par le traité le
-droit d'en envoyer, _sans attendre la demande de la Porte_, de même
-que la Porte se réserve de demander ou de ne pas demander, de régler
-le nombre et la nature des secours, lorsqu'elle en demande, la Russie
-n'acquiert aucun droit positif; et, je le répète, _matériellement_,
-les choses restent à peu près ce qu'elles sont.
-
-»Mais, si le traité n'assure à la Russie aucun avantage matériel, il
-aura, pour elle, un effet moral auquel elle a raison d'attacher du
-prix, et que nous ne devons pas négliger.
-
-»Premièrement, en concluant ce traité sous les yeux de la France et de
-l'Angleterre, la Russie _a le dernier_, si je puis m'exprimer ainsi;
-elle termine l'affaire à son profit, et en faisant preuve d'ascendant.
-
-»En second lieu, le traité a l'air de sanctionner, de consacrer en
-quelque sorte, ce qui s'est fait: l'intervention de la Russie dans la
-querelle entre la Porte et ses pachas, l'occupation du Bosphore et de
-Constantinople, au lieu d'être une chose extraordinaire, inouïe, qui
-fixe tous les regards, devient une chose simple, naturelle, une
-perspective habituelle de l'empire ottoman.
-
-»Par là, la puissance du divan, pour résister au sultan lorsque sa
-peur ou la fantaisie le porte à invoquer l'assistance de la Russie,
-est diminuée.
-
-»Par là, l'empereur de Russie acquiert la facilité de recommencer,
-sans être tenu à prendre envers les puissances occidentales de
-l'Europe autant de précautions, d'engagements, de ménagements.
-
-»Voilà, si je ne me trompe, le véritable résultat du traité. C'est à
-cela qu'il faut parer, en ayant soin d'ailleurs de ne point nuire à
-l'état de calme où le départ des Russes a mis Constantinople.
-
-»Cela posé, si nous faisions effort pour prévenir la ratification du
-traité, je craindrais, ou que nous ne réussissions point, ou que nous
-ne fissions plus que nous ne voulons.
-
-»Le traité doit être ratifié dans les deux mois ou plus tôt, _si faire
-se peut_: faire se pourra très probablement. Au moment où nos
-instructions arriveraient, les choses seraient probablement si
-avancées, les ratifications si près d'être échangées, supposant
-qu'elles ne le soient pas déjà, que la chance d'y mettre obstacle
-serait fort petite, et, dans le cas où, après avoir tenté l'aventure,
-nous échouerions, le triomphe de la Russie en serait plus grand, son
-empire mieux affermi, son succès plus complet.
-
-»Admettant maintenant que nous réussissions: ce serait, au point où en
-sont les choses, brouiller à mort la Russie avec la Porte; ce serait,
-par conséquent, prendre l'engagement implicite de la soutenir dans
-toutes ses difficultés, de l'assister dans tous ses embarras, de la
-protéger dans toute la force du terme, de la prendre, en un mot, à
-notre charge. C'est beaucoup pour des puissances aussi éloignées de la
-Porte que la France et l'Angleterre. Et ces embarras ne seraient pas
-longtemps à se faire ressentir. La Russie a tellement la main dans les
-affaires de Turquie, le traité d'Andrinople lui a fait si beau jeu, la
-contribution de guerre que la Porte doit encore en grande partie,
-l'occupation des principautés, les troubles de la Servie[126], tant
-d'autres circonstances lui donnent de tels moyens de compliquer la
-situation du grand seigneur, que son oeuvre serait incessamment en bon
-train, et nous, constamment obligés d'entretenir, au service de la
-Porte, des soldats et des vaisseaux, si nous ne voulions pas la
-voir nous échapper et se jeter de nouveau dans les bras dont nous
-l'aurions à peine arrachée.
-
-»Ce serait, si je ne me trompe, se créer plus d'affaires qu'il ne
-faut, et le remède pourrait finir par être plus dangereux que le mal.
-
-»Que faire donc?
-
-»Voici, à peu près, comment la chose se présente à mon esprit:
-
-»Les deux légations de France et d'Angleterre remettraient le même
-jour à la Porte une note conçue à peu près en ces termes: après avoir
-annoncé que le traité est venu à leur connaissance, elles s'en
-plaindraient, mais en termes très mesurés, vis-à-vis de la Porte,
-comme d'un manque de confiance envers des gouvernements dont la Porte
-a eu constamment à se louer, qui lui ont donné sans cesse des preuves
-d'intérêt et d'amitié, et qui sont toujours prêts à lui en donner.
-Elles feraient remarquer que l'existence de la Porte ottomane n'étant
-menacée par aucun gouvernement étranger, le maintien, l'intégrité de
-l'empire ottoman étant, au contraire, invoqué, soutenu, réclamé par
-toutes les puissances avec lesquelles cet empire se trouve en contact,
-le traité ne peut avoir qu'un seul but, celui de consacrer et
-d'établir en fait l'intervention habituelle de la Russie dans les
-affaires intérieures de l'empire ottoman, c'est-à-dire de placer cet
-empire sous le protectorat de la Russie, de faire de l'occupation du
-Bosphore un état de choses, sinon constant, au moins simple et
-nullement extraordinaire. On établirait ensuite qu'un pareil
-arrangement ne saurait être admis par la France ni par l'Angleterre;
-que si les particuliers ont le droit de renoncer à leur indépendance,
-il n'en est pas de même des États, parce que leur indépendance
-importe aux autres États et fait partie du droit public; que
-l'interdiction du Bosphore aux bâtiments armés de toutes les nations
-est un principe fondé sur les traités; que l'existence de la Porte
-ottomane comme État _sui juris_ est un intérêt commun; qu'en
-conséquence, ni la France, ni l'Angleterre ne peuvent reconnaître ni
-respecter le traité en question, en tant qu'il y porterait atteinte;
-et que, vienne le moment où le traité serait mis à exécution, elles se
-réservent d'agir comme si le traité n'existait pas, n'entendant pas
-qu'il puisse jamais être opposé, soit par la Porte, soit par la
-Russie, à leurs justes réclamations qu'elles sauraient soutenir, au
-besoin, ainsi qu'il conviendrait.
-
-»Cette note, après avoir été remise à la Porte, sans lui demander de
-réponse, et comme une simple déclaration, serait communiquée à la
-Russie, à Saint-Pétersbourg également par les deux légations et
-également sans demander de réponse.
-
-»Il me semble que ce mode de procéder a d'abord l'avantage de ne point
-recommencer l'affaire d'Orient, et de ne point l'engager de nouveau.
-Il la laisse dans l'état de repos et d'achèvement où elle est
-parvenue.
-
-»De plus, ce n'est point la Russie, c'est nous qui aurons le dernier
-mot dans cette affaire. Quoi qu'on pût nous répliquer, nous
-répondrions que nous nous en référons à notre déclaration.
-
-»Enfin, c'en serait assez pour annuler l'effet moral du traité. D'une
-part, la portion anti-russe du gouvernement ottoman serait avertie
-qu'elle a dans la France et dans l'Angleterre un appui, qu'elle
-peut résister au parti opposé sans courir le risque de se trouver
-seule, et, comme aux termes même du traité, le secours russe doit être
-_demandé_, elle peut lutter, comme si le traité n'existait pas, pour
-prévenir la demande.--D'une autre part, l'empereur de Russie est
-averti que s'il prétend envoyer une seconde fois ses vaisseaux dans le
-Bosphore, il sera obligé aux mêmes ménagements qu'auparavant, que les
-yeux sont ouverts sur lui, que l'excuse du traité ne sera point
-acceptée, que l'existence même de ce traité est un motif de plus de
-surveillance et d'inquiétude.
-
-»Voilà, mon prince, comment je conçois l'affaire, sa conséquence et le
-remède qu'il est possible d'y apporter. Plus que cela, me paraîtrait
-s'engager dans une route semée d'écueils et dont la direction serait
-fort obscure et fort incertaine. Soyez assez bon pour me dire jusqu'à
-quel point ces idées vous paraissent plausibles, et là où elles vous
-sembleraient défectueuses, pour m'indiquer les moyens de les
-rectifier.
-
-»Quant à M. de Metternich, franchement, j'y compte peu. Fût-il de
-bonne foi, je crois que sa bonne volonté de se fâcher serait de peu de
-durée et de peu de conséquence. C'est un mal, néanmoins, qu'il échappe
-entièrement pendant un tel moment à M. de Sainte-Aulaire et à sir
-Frédéric Lamb; mais, ni l'un ni l'autre n'étant invité, je ne vois pas
-de moyen qu'ils aillent courir en Bohême, à la suite de l'empereur
-d'Autriche. Je tâcherai seulement d'avoir quelques nouvelles de ce qui
-s'y fait par Maison qui se trouve à Carlsbad et qui a une invitation
-de l'empereur d'Autriche, une espèce de rendez-vous dont il
-profitera...»
-
- [126] En vertu du traité d'Andrinople, la Turquie avait obtenu
- certains districts de la Serbie. Cette incorporation ne s'était
- pas opérée sans protestations. Les habitants des districts cédés
- se soulevèrent et aidés par les troupes serbes chassèrent les
- Turcs.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 12 août 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Je voudrais répondre d'une manière vraiment utile à votre confiance.
-Votre dernière lettre m'en donnerait à elle seule le besoin, s'il me
-fallait un stimulant de plus pour souhaiter vivement que votre
-ministère, déjà si heureux à tant d'égards, ne fût pas moins fécond en
-bons résultats dans les nombreuses complications que chaque jour voit
-éclore.
-
-»Celle d'Orient est incontestablement la plus grave dans sa vaste
-portée. Le fait seul d'un traité entre la Porte ottomane et la Russie,
-à part des autres puissances, rompt si évidemment tout équilibre,
-qu'il m'a semblé que ce qu'il fallait avant tout, c'était empêcher son
-existence. Comme vous, j'ai craint que nous n'arrivions trop tard,
-mais j'ai pensé aussi qu'il fallait du moins avoir tenté ce que plus
-tard l'opinion pourrait nous reprocher de n'avoir pas essayé. Les
-autres considérations si justement développées dans votre lettre
-devaient nécessairement m'échapper, puisque, manquant d'une quantité
-d'informations que l'on ne peut avoir qu'aux affaires étrangères, je
-ne puis être frappé que par des faits isolés. Je le suis beaucoup de
-cette politique envahissante, quoique mesurée, et lentement
-progressive du Nord, de cette action uniformément persévérante et
-prudente, qui ne devient rapide que lorsqu'il s'agit de profiter avec
-promptitude et adresse du moment vraiment opportun. C'est là ce qui
-seul m'a préoccupé comme étant le vrai danger contre lequel l'Europe
-civilisée réclamait l'union intime et l'union simultanée de la France
-et de l'Angleterre.
-
-»Mais, des considérations accessoires pourront, en partie j'en
-conviens, paralyser cette action, Je me rends donc à celles que vous
-avez eu la bonté de me donner. Je n'y comprends pas cependant les
-embarras d'argent du grand seigneur vis-à-vis de la Russie, car
-l'emprunt grec lui fournit les moyens de s'acquitter du tribut qui lui
-a été imposé par le traité d'Andrinople[127]. J'ignore s'il existe
-quelques exigences particulières et pécuniaires de la part des Russes
-pour le temps de leur occupation de Constantinople.
-
-»Du reste, les distances auront résolu à elles seules une partie de la
-question, et le courrier anglais ainsi que le vôtre n'arriveront
-probablement que pour protester contre un fait accompli. La
-protestation de l'Angleterre dont lord Ponsonby a l'ordre de faire
-usage, si les ratifications sont échangées, est dans le même esprit
-que celle dont vous m'avez parlé dans votre lettre, et vous avez été
-pris ici pour guide et pour modèle. Il n'y a donc rien à faire de plus
-ici pour l'instant: il faut attendre les réponses de Constantinople.
-
-»Je vous mande, dans ma dépêche de ce jour, ce que l'on sait ici du
-Portugal; les nouvelles sont du 31.
-
-»L'esprit récalcitrant du cabinet de Bruxelles est tel qu'il semble à
-toute la conférence que l'on ait à coeur de fournir au roi Guillaume
-les délais qu'il n'ose plus demander...»
-
- [127] Le traité d'Andrinople avait imposé à la Turquie un tribut
- de cent trente-sept millions. Or, la Grèce ne devait à la Turquie
- qu'une somme de douze millions mise à sa charge par la convention
- du 16 septembre 1832 qui rectifiait sa frontière du nord. Il est
- vrai que la Turquie avait eu son tribut notablement réduit par le
- traité du 29 janvier 1833, mais l'écart n'en restait pas moins
- considérable entre les sommes dues par la Porte à la Russie et ce
- qu'elle avait à attendre de la Grèce.
-
- «Le 16 août 1833.
-
-»Les dernières nouvelles de Portugal n'ont point rassuré le
-gouvernement anglais qui, depuis quelques jours surtout, partage les
-appréhensions que vous m'exprimiez dans une des dernières dépêches que
-vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à l'égard des prétentions de
-l'empereur dom Pedro. Les ministres anglais voudraient écarter ce
-prince du Portugal, mais n'ont point encore trouvé un moyen convenable
-d'atteindre ce but. Ils redoutent, pour le repos de la péninsule,
-l'influence que peuvent exercer sur l'esprit de dom Pedro les hommes
-exagérés qui l'entourent; et ils ne placent guère de confiance que
-dans le duc de Palmella et dans le duc de Terceira. Les instructions
-adressées à M. Addington et à lord William Russell, qui vous ont été
-communiquées, vous auront servi utilement pour diriger la conduite du
-gouvernement du roi dans une affaire qui exige de grandes
-précautions...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 15 août 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Il y a huit jours, M. Aston, chargé d'affaires en l'absence de lord
-Granville, m'a donné lecture, de la part de lord Palmerston, des
-instructions adressées par lui à lord William Russell, instructions
-qui m'ont paru très judicieuses, très raisonnables et parfaitement
-adaptées à l'état actuel des affaires en Portugal. Lord Palmerston
-faisait savoir en même temps au cabinet français que l'intention du
-cabinet britannique était que lord William Russell fût accrédité
-auprès de la régence de dom Pedro, mais en qualité d'envoyé
-extraordinaire, chargé d'une mission spéciale et provisoire;
-l'intention du cabinet britannique étant de ne point différer à
-établir des relations diplomatiques avec le gouvernement de doña
-Maria, mais de faire cependant considérer l'organisation d'une mission
-ordinaire et permanente comme une faveur que dom Pedro devait mériter
-par sa sagesse et sa bonne conduite.
-
-»Le cabinet britannique évitait de reconnaître formellement le
-gouvernement de doña Maria, en se référant à la reconnaissance qui
-avait eu lieu en 1826, et faisait consister la reconnaissance actuelle
-dans le simple fait de la reprise des relations diplomatiques.
-
-»Il demandait au gouvernement français de s'associer à lui, soit dans
-la nature des démarches, soit dans le choix et la qualité de l'agent
-qui en serait chargé.
-
-»Je fis, sur-le-champ, observer à M. Aston que le gouvernement anglais
-avait l'avantage de trouver sur les lieux mêmes son agent déjà établi
-et tout porté, tandis que l'envoi en Portugal d'un homme du rang et de
-la position de lord W. Russell serait, de notre part, une démarche
-plus grave et qui engagerait davantage. Cependant, M. Aston ayant
-insisté, je lui promis de prendre à ce sujet les ordres du roi et
-l'avis de mes collègues.
-
-»L'avis du conseil fut de donner, autant qu'il dépendrait de nous,
-satisfaction au gouvernement anglais, de reconnaître doña Maria,
-supposant que le gouvernement anglais la reconnût, de faire consister,
-comme lui, la reconnaissance dans la reprise des relations
-diplomatiques, et d'envoyer en Portugal, en qualité de ministre chargé
-d'une mission spéciale et provisoire, un homme du rang et de la
-position de lord William Russell. Seulement, pour ne rien faire de
-plus que le gouvernement anglais, je proposai, et le conseil adopta
-l'expédient d'envoyer ce personnage avec doña Maria, sans titre,
-et comme pour la reconduire et lui faire honneur, nous réservant de ne
-lui adresser ses lettres de créance qu'après son arrivée à Lisbonne,
-et lorsqu'il s'y trouverait déjà pour un autre motif.
-
-»Le roi avait même déjà désigné pour cet objet M. de Flahaut, que ses
-relations avec l'Angleterre et le Portugal semblaient y rendre plus
-propre qu'un autre.
-
-»Sur ces entrefaites, nous avons appris l'arrivée à Brest du marquis
-de Loulé[128], venant de la part de dom Pedro, et qui a dû y rester en
-quarantaine environ dix jours. On s'attendait qu'au bout de deux ou
-trois jours, il enverrait ses dépêches, et qu'on saurait ce qu'il
-venait faire; mais il a gardé, ou plutôt on a gardé jusqu'à hier soir
-le plus profond secret sur le but de sa mission. Seulement, il était
-aisé de voir qu'il y avait là quelque chose de mystérieux. Le roi
-ayant été rendre visite à la duchesse de Bragance et lui offrir, si
-elle le désirait, une frégate française pour la transporter en
-Portugal, la trouva très froide et très réservée.
-
-»Enfin, hier soir, la duchesse de Bragance, étant venue voir la reine,
-laissa tomber incidemment cette phrase, qu'elle se proposait de partir
-sur-le-champ; que le 25, des vaisseaux portugais seraient au Havre
-pour la prendre, qu'elle n'avait pas besoin de frégate française, et,
-de plus, qu'elle emmenait son frère, le duc de Leuchtenberg, et
-qu'elle lui avait déjà écrit de venir la trouver au Havre. C'était là
-le mot de l'énigme.
-
-»Il est clair que l'intention de dom Pedro et de sa femme est de
-travailler sur-le-champ et ouvertement au mariage du duc de
-Leuchtenberg avec doña Maria.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer, mon prince, combien le
-projet est insensé, et combien le procédé est offensant pour le roi.
-
-»Il est clair maintenant que si la cause de doña Maria a eu tant de
-peine à triompher, si même elle est encore douteuse en Portugal, ce
-n'est point parce que dom Miguel est aimé des Portugais; c'est parce
-que dom Pedro a pris à tâche de dénaturer cette cause, de lui faire
-perdre tout ce qu'elle a de national, de portugais, en l'identifiant
-avec sa propre personne, avec ses folies, ses boutades et sa sotte
-constitution, en la confondant avec la cause de tous les brouillons,
-de tous les boute-feux, de tous les _fuor usciti_ de l'Europe: or, il
-n'y a certainement pas une manière plus directe et plus inévitable de
-l'achever dans l'esprit des Portugais, d'en dégoûter à la fois et les
-esprits modérés et les masses, que d'essayer à faire épouser à doña
-Maria un aventurier dont dom Pedro a épousé la soeur, en désespoir de
-cause, et lorsque aucune famille régnante en Europe n'a plus voulu
-contracter alliance avec lui. Il n'y a rien de plus propre à choquer
-la fierté des Portugais qu'une telle mésalliance, et à ruiner toute
-espérance d'un avenir tant soit peu tranquille.
-
-»Que pouvons-nous d'ailleurs, en pareil cas, dire à l'Espagne?
-
-»Nous avons déclaré, en 1831, que nous ne pouvions tolérer le duc de
-Leuchtenberg sur le trône de Belgique, parce que ce trône serait
-nécessairement le foyer des intrigues de tous les bonapartistes et de
-tous les artisans de désordre qui marchent à la suite de tous les
-prétendants. Comment pouvons-nous dire au gouvernement espagnol qu'il
-doit voir avec indifférence le duc de Leuchtenberg sur le trône de
-Portugal, lorsque ce trône deviendra inévitablement le rendez-vous, le
-centre de tous _les Joséphinos_[129] et de tous les mécontents de
-la péninsule? Joignez à cela la constitution, la liberté de la presse,
-la tribune et les réfugiés. Comment contester au gouvernement espagnol
-le droit de se défendre contre un état de choses aussi manifestement
-menaçant pour son existence?
-
-»Enfin, la chose est grave sous un autre point de vue. C'est qu'elle
-manifeste dans dom Pedro l'intention de n'en faire qu'à sa tête,
-d'agir sans aucun égard pour les puissances dont le soutien lui est
-nécessaire, de satisfaire tous ses caprices, et de conduire à tort et
-à travers les affaires de sa fille jusqu'au point où il a si
-heureusement mené les siennes propres. Si l'Angleterre et la France
-lui cèdent en ce moment, si elles ne le prennent pas avec lui,
-sur-le-champ, de très haut, je crois que toute chance d'exercer sur
-lui le moindre ascendant disparaît.
-
-»Quant au roi, quelle inconvenance, je dirais presque quelle
-insolence, n'est-ce pas, qu'une telle résolution ait été prise sans
-lui en faire part, sans le consulter, sans l'en instruire autrement
-qu'incidemment et par hasard?
-
-»Dans cette situation, mon prince, le gouvernement français croit
-devoir demander au cabinet britannique d'agir avec lui énergiquement
-contre un projet aussi fou et aussi désastreux. Il désire qu'une
-démarche soit faite en commun par les deux gouvernements auprès de dom
-Pedro, démarche qui consisterait a lui donner lecture d'une dépêche
-conçue dans les termes les plus nets, les plus catégoriques, où le
-danger et la folie du projet seraient mis à nu, et qui conclurait en
-lui signifiant que les gouvernements de France et d'Angleterre
-n'entendent se compromettre dans la cause de doña Maria qu'en
-proportion des chances raisonnables de succès que la conduite sensée
-de ceux qui la dirigent peuvent leur promettre, et que l'appui moral
-ou matériel qu'on attend d'eux sera réglé par la déférence que l'on
-montrera aux conseils de la sagesse et de la raison. La conclusion
-définitive serait de demander l'éloignement du duc de Leuchtenberg et
-l'abandon absolu du projet de mariage.
-
-»En proposant ainsi au gouvernement anglais une démarche en commun,
-vous voyez, mon prince, que nous ne renonçons pas à établir, dès à
-présent, des relations diplomatiques avec la régence de dom Pedro.
-Toutefois, le procédé du duc de Bragance est, dans cette occasion, si
-offensant pour le roi, qu'il lui serait impossible de persister à
-envoyer avec doña Maria un personnage de quelque distinction, ni de la
-faire escorter par une frégate française. Il se doit à lui-même de
-ressentir l'insulte et de le témoigner hautement. Nous nous
-contenterons de donner des lettres de créance à M. de Lurde[130],
-secrétaire de légation en mission à Porto, et qui résidera
-provisoirement à Lisbonne, avec la qualité, non pas précisément de
-chargé d'affaires, ce qui indiquerait une mission permanente, mais de
-_chargé des affaires de France_, et qui secondera lord William Russell
-en tout ce qu'il fera pour contenir et modérer dom Pedro. Si le
-gouvernement anglais est d'avis que la démarche doit être faite ainsi
-que je l'ai indiquée plus haut, je communiquerai à M. Aston la
-dépêche que j'adresserai à M. de Lurde, afin qu'il instruise lord
-Palmerston de son contenu, et je vous en enverrai copie, mon prince.
-Il serait bon, je crois, que les paroles fussent identiques, autant
-que possible.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous rappeler, d'ailleurs, que cette question
-du mariage de doña Maria n'est pas traitée pour la première fois entre
-l'Angleterre et la France. Le gouvernement anglais est déjà tombé
-d'accord avec nous de l'impossibilité de tolérer le duc de
-Leuchtenberg; et son avis, comme celui du gouvernement français, est
-de chercher à faire épouser à doña Maria un prince de Naples, ce qui,
-d'après toutes les notions que nous avons recueillies, ne paraît
-nullement impossible. Dans tous les cas, il ne saurait être question
-de la faire épouser à un de nos princes. C'est bien assez d'avoir à
-défendre la Belgique, et plaise à Dieu que nous n'ayons jamais une
-tâche pareille à remplir[131]...»
-
- [128] Ministre de dom Pedro, dont il avait épousé la soeur, la
- princesse Anne.
-
- [129] On appelait ainsi à l'époque de l'occupation française, les
- Espagnols partisans du roi Joseph. Par extension, ce terme
- s'appliqua plus tard aux libéraux et aux révolutionnaires.
-
- [130] Le comte de Lurde, secrétaire de légation en Portugal
- depuis 1833, avait été précédemment en mission à Rio-de-Janeiro
- (1830). En 1838, il devint premier secrétaire d'ambassade à
- Constantinople, puis ministre à Buenos-Ayres en 1841.
-
- [131] Dès le mois de février précédent, M. de Talleyrand, qui
- probablement avait sondé le terrain à Paris sur cette question,
- recevait de Madame Adélaïde une réponse des plus catégoriques
- (Voir cette lettre à l'Appendice, page 501).
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Le 17 août 1833.
-
-»J'ai reçu ce matin, par estafette, la dépêche que vous m'avez fait
-l'honneur de m'écrire sous le numéro 89, et j'ai profité d'un
-rendez-vous que j'avais avec lord Palmerston, aujourd'hui, pour
-l'entretenir des différents sujets que vous aviez recommandé à mon
-attention.
-
-»Lorsque je lui ai parlé du voyage du duc de Leuchtenberg et du projet
-de mariage avec la reine doña Maria, qui pouvait être le but de
-l'empereur dom Pedro, en appelant son beau-frère près de lui, lord
-Palmerston n'a pas hésité à me répondre que l'Angleterre ne pourrait
-jamais donner son approbation à un pareil projet, et qu'il adoptait en
-tout point les considérations que vous avez si bien fait valoir pour
-que la France et l'Angleterre s'opposassent à son exécution. Il a
-ajouté qu'il était tout prêt à donner à lord William Russell des
-instructions qui, quant au fond, seraient telles que vous les
-indiquez. La différence qui existe entre la position de la France et
-de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal pourra, peut-être, les faire
-différer dans la forme de celles que vous enverrez, mais cela ne doit
-avoir aucune influence sur le résultat. Vous pourrez convenir de ces
-instructions avec M. Aston et les transmettre à l'agent quelconque que
-vous accréditerez au Portugal. Lord William Russel recevra l'ordre de
-s'entendre avec cet agent afin que leurs démarches aient lieu
-simultanément.
-
-»J'ai pu remarquer, d'après le langage de lord Palmerston dans cette
-conversation, combien étaient fondées les informations que j'ai eu
-l'honneur de vous transmettre par ma dépêche d'hier sur le
-mécontentement qu'inspirait au cabinet anglais la conduite de dom
-Pedro...»
-
- «Londres, le 17 août 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Votre lettre du 15 m'est arrivée ce matin. Après l'avoir bien lue et
-même méditée, ainsi que les pièces parfaitement bien faites qui y
-étaient jointes, je me suis rendu chez lord Palmerston. Ma
-dépêche de ce jour vous dira le résultat général et satisfaisant de
-notre conversation. Voici quelques détails de plus.
-
-»La question belge est suspendue depuis dix jours, ce qui excède tout
-le monde. A Bruxelles, on ne se fait pas faute de prolonger cet état
-de choses; forts d'un provisoire avantageux, confiants, plus qu'il ne
-faut, dans les liens d'une parenté française, les Belges considèrent
-peu le repos, l'équilibre, l'existence _reconnue_, qui ne sauraient
-ressortir vraiment que du définitif. La conférence fait une assez
-sotte figure vis-à-vis de ce silence belge, tout aussi impertinent, au
-dire de tous, que le sont les injures hollandaises. Vous avez bien
-raison de repousser tous ces intérêts de famille entés sur de la
-politique étrangère. C'est ce qui a perdu l'empereur Napoléon; c'est
-ce qui nous gêne aujourd'hui à Bruxelles, et ce qui aurait fait du
-Portugal une plaie pour la France, si l'on avait cherché à y marier un
-de nos princes. Je vous conjure d'employer toute votre action
-vis-à-vis des Belges; cela devient imminent.
-
-»L'Angleterre comprend parfaitement toute notre répugnance pour le duc
-de Leuchtenberg, ainsi que notre juste ressentiment de l'inconvenante
-conduite du duc et de la duchesse de Bragance. Lord Palmerston ne
-trouve pas plus que nous qu'il faille donner à l'Espagne l'inquiétant
-spectacle d'un pareil mariage. Des notes anglaises seront envoyées à
-lord Russell pour mettre des obstacles sérieux à ce projet. Ce mariage
-ainsi que la constitution s'évanouiraient avec la personne de dom
-Pedro, mais il aurait fallu marcher ici d'un pas plus résolu, et
-n'accréditer des agents diplomatiques qu'auprès d'une régence sage et
-habile. Palmella et Villaflor paraissent avoir été mis de côté
-par dom Pedro. Du reste, on est sans nouvelles de Lisbonne depuis
-quelques jours, et il est impossible de savoir exactement ce qui s'y
-passe. M. de Lurde paraît aux Anglais, pour l'instant, un agent très
-suffisant; les questions un peu plus éclaircies, M. de Flahaut fera
-sans doute à merveille.
-
-»La dépêche sur la Suisse que vous avez adressée à Berlin et à Vienne
-a paru si concluante à lord Palmerston, que ses lettres sur ce sujet
-ne seront, pour ainsi dire, que les paraphrases des vôtres[132]...»
-
- [132] Voir à l'Appendice, page 505, la dépêche en question que le
- duc de Broglie avait envoyée à M. Bresson.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 17 août 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Les événements se succèdent rapidement, mais leur progrès journalier
-démontre de plus en plus, ce me semble, la nécessité d'agir, dans les
-affaires de Portugal, avec prudence et décision. Si nous laissons les
-choses à leur cours naturel, avant peu, tout sera parvenu à un degré
-de confusion dont le plus habile aura peine à se tirer.
-
-»Le but que nous devons nous proposer, si je ne me trompe, est
-celui-ci:
-
-»1º Exclure du Portugal dom Pedro et dom Miguel;
-
-»2º Ajourner la mise à exécution de la constitution de 1826, jusqu'au
-moment où des temps plus tranquilles permettront de la revoir et de
-l'approprier aux moeurs du Portugal et à l'intérêt de tous les partis;
-
-»3º Marier doña Maria à quelque prince qui n'excite ni l'inquiétude de
-l'Espagne, ni la jalousie de personne.
-
-»Dans ce but, je ne saurais croire que l'ouverture faite par M. de Zéa
-à M. de Rayneval soit tout à fait à dédaigner[133].
-
-»Si nous pouvions obtenir du gouvernement espagnol, qu'en lui
-garantissant l'exclusion de dom Pedro et l'ajournement de la
-constitution, sauf à la reviser plus tard, il reconnaîtrait doña Maria
-et nous aiderait dans la négociation du mariage entre cette princesse
-et un prince de Naples, je crois que nous ferions une chose sage et
-qui n'excède point la mesure du possible.
-
-»Le gouvernement espagnol est évidemment dans une grande perplexité;
-il a peu d'espérance de soutenir dom Miguel; il est mécontent de sa
-conduite en ce qui se rapporte à don Carlos; il a besoin de se
-remettre bien avec la cour de Naples avec laquelle la question de la
-succession l'a presque brouillé; ce serait un moyen de renouer que de
-lui offrir une couronne pour le second ou le troisième prince de la
-maison de Naples.
-
-»En s'engageant dans cette voie, les gouvernements de France et
-d'Angleterre non seulement auraient l'Espagne avec eux, mais auraient
-avec eux toute l'Europe, et, de plus, l'immense majorité du Portugal;
-ils n'auraient, à proprement parler pour adversaires, que dom Pedro et
-la poignée de brouillons qui marche à sa suite.
-
-»Reste à savoir comment les deux gouvernements s'y prendraient pour
-déposséder dom Pedro et pour achever de chasser dom Miguel, sans
-intervenir ouvertement et à main armée dans les affaires du Portugal.
-
-»Quant à dom Miguel, sa chute serait singulièrement précipitée par
-l'abandon de l'Espagne; elle résulterait naturellement du cours des
-choses et des succès du parti opposé.
-
-»Mais pour dom Pedro, la chose est plus difficile.
-
-»Le vrai moyen, autant que j'en puis juger, c'est de séparer dom Pedro
-de la cause de la constitution, de retourner, si je puis ainsi parler,
-sa constitution contre lui. Aux termes de l'article 92 de cette
-constitution, la régence est dévolue à l'héritier le plus proche après
-le souverain existant. Dom Pedro n'est pas Portugais, dom Pedro n'est
-pas héritier; sa régence est une usurpation; la régence appartient à
-l'infante Marie Isabelle qui l'exerçait en 1826, à défaut de dom
-Miguel[134].
-
-»C'est sur ce terrain qu'on peut se placer.
-
-»Si les deux gouvernements déclarent solennellement qu'ils reprennent
-les choses au point précis où elles étaient, lorsque l'appel de dom
-Miguel à la lieutenance générale a tout détruit, qu'ils ne prêteront
-d'appui moral et matériel qu'au gouvernement de doña Maria, tel qu'il
-existait alors, il est probable qu'ils créeraient à Lisbonne un parti
-portugais, qui en imposerait à dom Pedro, et finirait par l'obliger à
-se retirer des affaires. En agissant ainsi, ils pourraient, si cela
-était absolument nécessaire, dévier plus ou moins du système de
-neutralité avec l'approbation de tout le monde, et du moment que leurs
-efforts se dirigeraient à la fois contre les deux princes et pour un
-dénouement à l'avantage de l'Espagne, ils seraient sûrs de ne pas
-trouver de contradicteur. Leur arbitrage serait admis en fait, comme
-celui de la conférence tout entier l'a été dans les affaires de
-Belgique.
-
-»Une fois dom Pedro expulsé, il serait facile de s'entendre sur la
-constitution et de la modifier dans un sens favorable à la paix de la
-péninsule.
-
-»Je vous adresse à la hâte ces idées, mon prince, à mesure qu'elles me
-traversent la tête, car je n'ai pas eu depuis ce matin le loisir d'y
-réfléchir. Je les soumets, ou plutôt je les livre à votre expérience.
-Tirez-en ce que vous voudrez; rien du tout même, si elles ne vous
-paraissent pas susceptibles d'exécution. Nous persistons, d'ailleurs,
-dans les résolutions prises à l'occasion du projet relatif au duc de
-Leuchtenberg, et je vous confirme ici tout ce que je vous disais dans
-ma lettre d'avant-hier...»
-
- [133] Le cabinet espagnol était extrêmement animé contre dom
- Pedro. Il craignait de voir l'Angleterre prendre ouvertement les
- armes en sa faveur et déclarait qu'il considérerait cet acte
- comme une déclaration de guerre car, disait-il, la chute de dom
- Miguel entraînerait celle de la monarchie actuelle en Espagne
- (_Dépêches de M. de Rayneval, des 13 et 25 juillet_). Le 2 août,
- à la nouvelle de l'entrée de dom Pedro à Lisbonne, le
- gouvernement de Madrid devint de plus en plus pressant. M. de Zéa
- proposa à M. de Rayneval d'exclure dom Pedro et d'installer doña
- Maria avec une régence dont son père serait écarté (_Dépêche du
- 12 août_). M. Addington fut également sondé à cet égard. Le 9
- août M. de Rayneval confirmait ses précédentes informations et
- ajoutait que M. de Zéa consentait formellement à reconnaître doña
- Maria pourvu qu'on lui donnât toute garantie contre dom Pedro et
- sa constitution (_Correspondance officielle de M. de Rayneval_).
-
- [134] Dom Pedro n'était plus portugais, puisque le Brésil avait
- été séparé du Portugal. Il n'était pas héritier du roi Jean VI,
- puisqu'en prenant le titre d'empereur du Brésil, il avait abdiqué
- ses droits à la couronne de Portugal. La régence devait donc en
- effet être dévolue à l'infante Marie-Isabelle, fille du roi Jean
- VI, qui était l'aînée de dom Miguel.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- »Londres, le 19 août 1833.
-
-»J'ai reçu ce matin la dépêche sous le numéro 90, et je me suis
-empressé de voir lord Palmerston, auquel j'en ai donné communication,
-ainsi que de certaines parties des lettres de M. de Rayneval[135]. Il
-m'a, à son tour, donné à lire la dernière dépêche qu'il avait reçue de
-M. Addington et qui porte la date du 11, c'est-à-dire un jour après
-celle de M. de Rayneval. M. Addington rend compte, dans cette dépêche,
-d'une conversation qu'il venait d'avoir avec M. de Zéa, dont le
-langage aurait été très différent de celui qu'il avait tenu à M. de
-Rayneval.
-
-»Au lieu de proposer, comme à ce dernier, de chercher les moyens de
-s'entendre et d'essayer d'arriver à la pacification de la péninsule
-par la voie de la conciliation, M. de Zéa aurait, au contraire,
-déclaré à M. Addington que l'Espagne ne s'écarterait en rien de la
-ligne de conduite qu'elle a suivie jusqu'à présent dans les affaires
-de Portugal, et que, pour sa part, il était décidé à s'y maintenir.
-
-»Nous n'avons pu nous empêcher, lord Palmerston et moi, d'être frappés
-de cette contradiction dans les rapports de deux ambassadeurs dans
-lesquels leurs gouvernements placent, à juste titre, toute confiance,
-et nous avons dû en conclure que M. de Zéa avait deux langages, et
-qu'il avait voulu tromper l'un des deux ambassadeurs.
-
-»Je n'en ai pas moins insisté près de lord Palmerston pour obtenir, de
-la part du cabinet britannique, plus de résolution dans ses
-communications, soit à Lisbonne, soit à Madrid.
-
-»Vous aurez appris par ma dépêche numéro 159 que lord Russell agirait
-de concert avec l'agent que vous accréditerez à Lisbonne pour
-s'opposer au mariage projeté par l'empereur dom Pedro. Lord Palmerston
-est également décidé à appuyer le plan du mariage de la reine doña
-Maria avec un prince de Naples, et il fera à cet égard toutes les
-démarches que vous jugerez utiles et convenables.
-
-»Quant à l'expulsion de dom Pedro du Portugal, et à la suspension de
-la constitution de 1826[136], il partage entièrement votre manière de
-voir et n'est arrêté que par la difficulté de trouver un moyen sans
-violence pour y parvenir. Il craindrait tout ce qui semblerait, en
-apparence, une intervention dans les affaires intérieures du pays; il
-ne voudrait pas même d'une déclaration solennelle des deux
-gouvernements, et qui tendrait à rétablir sous leur direction, comme
-vous le proposez, l'ordre de choses qui existait en Portugal avant
-l'usurpation de dom Miguel.
-
-»Lord Palmerston ne se dissimule pas les inconvénients de la présence
-de dom Pedro en Portugal, ni la dangereuse action de la mauvaise
-constitution de 1826 sur le repos de toute la péninsule; mais, comme
-j'avais l'honneur de vous le dire, tout en voulant la fin, il recule
-devant les moyens. Je n'ai négligé aucun des arguments que vous faites
-valoir à ce sujet dans vos différentes lettres, mais je n'ai pas pu
-fixer son esprit sur une de ces résolutions hardies qu'il
-appartiendrait à l'Angleterre de prendre dans une pareille
-circonstance.
-
-»Lord Palmerston m'a dit ensuite que, d'après les rapports de M.
-Addington, il lui serait impossible de tenter une démarche quelconque
-près du cabinet de Madrid, tant que M. de Zéa n'aurait pas fait au
-gouvernement anglais des ouvertures nouvelles et du genre, à peu près,
-de celles faites en dernier lieu à M. de Rayneval. Comme je l'ai
-trouvé assez décidé sur ce point, je n'ai pas voulu le presser
-davantage, me réservant d'ailleurs d'en entretenir lord Grey chez
-lequel je me suis rendu, à l'issue de ma conversation avec lord
-Palmerston. Je ne l'ai pas trouvé: j'y retournerai demain, mais je
-n'ai pas voulu différer de vous transmettre des informations qu'il ne
-sera peut-être pas inutile de faire arriver à Madrid.»
-
- [135] Voir page 237.
-
- [136] La constitution que dom Pedro avait donnée au Portugal,
- lorsque, après la mort du roi Jean VI, il s'était emparé de la
- régence au nom de sa fille doña Maria. Elle accordait le pouvoir
- législatif à deux Chambres, l'une élective, l'autre à la
- nomination du roi.
-
-LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Downing-Street, Aug. 21, 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous renvoie avec bien des remerciements les lettres intéressantes
-du duc de Broglie, que vous m'avez fait l'honneur de me confier.
-
-»Je trouve beaucoup de justesse dans les vues et les raisonnements du
-duc, quoique je ne partage pas toutes ses craintes sur le mariage
-Leuchtenberg. Je serai charmé de trouver une occasion de parler avec
-vous sur cela, à mon retour de Windsor...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 22 août 1833.
-
-»... Je n'ai pu avoir avec lord Grey qu'une très courte conversation
-sur les affaires du Portugal; il est toujours absorbé par le
-parlement, et a été, de plus, passer un jour à Windsor. Il partage
-certainement votre répugnance pour le mariage que dom Pedro paraît
-projeter pour sa fille, mais, cependant, il n'en apprécie peut-être
-pas assez toutes les graves conséquences sur l'avenir de la péninsule,
-et j'ai retrouvé, dans lord Grey, comme dans lord Palmerston, si ce
-n'est de l'indifférence, du moins une hésitation, une incertitude de
-vues dans la question portugaise, qui pourraient avoir de bien fâcheux
-résultats si elles se prolongeaient. Je vous engage à vous en ouvrir
-franchement avec M. Aston...»
-
- «Le 23 août 1833.
-
-»... Lord Palmerston a paru très bien comprendre nos répugnances pour
-le mariage Leuchtenberg, mais j'ai vu avec peine plusieurs autres
-membres du cabinet dominés dans cette question par une sorte de
-politique sentimentale, à mes yeux fort déplacée. En attendant, rien
-d'utile ne se fait: dom Pedro s'établit de plus en plus dans la
-régence qu'il s'est attribuée à lui-même; il la conduit à la diable,
-et chaque jour, par malheur, le rend plus difficile à écarter; il est
-à craindre aujourd'hui que la guerre civile ne se charge de le
-culbuter...»
-
- «Le 26 août 1833.
-
-»... Les instructions que vous adressez à M. de Lurde me paraissent
-rédigées dans un excellent esprit, qui s'applique à des prévisions
-sagement méditées aussi bien qu'aux faits qui nous sont déjà connus.
-
-»Je dois féliciter de plus en plus le gouvernement du roi du système
-politique qu'il a adopté dans ses relations avec l'Espagne, et
-dont votre dépêche à M. de Rayneval me fournit une nouvelle preuve. Je
-suis porté à croire avec vous que les ouvertures de M. de Zéa à notre
-ambassadeur à Madrid ont été faites avec l'intention d'y donner suite,
-et d'assurer, de commun accord avec la France et l'Angleterre, le
-repos de la péninsule. Que ce langage nouveau, de la part du cabinet
-de Madrid, lui ait été dicté par les craintes que lui causent les
-derniers événements de Lisbonne, ou par tout autre sentiment, je pense
-qu'il ne faut pas trop s'en laisser préoccuper. Aussi, n'ai-je négligé
-aucun argument pour faire prévaloir dans l'opinion des ministres
-anglais la nécessité de nous entendre avec l'Espagne pour régler,
-d'une manière avantageuse à tous, l'avenir du Portugal.
-
-»J'ai eu l'honneur de vous faire connaître le mauvais effet qu'avaient
-produit ici les derniers rapports de M. Addington; mais je ne crois
-pas cependant que ce soit à ces rapports seuls qu'il faut attribuer
-les dispositions peu favorables du cabinet anglais envers le
-gouvernement espagnol, car on va jusqu'à supposer qu'il est surtout
-dominé par un esprit d'animosité contre M. de Zéa, qui pourrait amener
-de bien fâcheuses complications. La nomination, récemment faite, de M.
-George Villiers[137] à la place de M. Addington, paraît ici un peu
-empreinte de cet esprit, et, quoiqu'on y rende justice au caractère
-honorable de ce nouvel envoyé, on s'effraye de ses opinions beaucoup
-plus prononcées que celles de M. Addington, dans un sens qui ne
-peut s'accorder avec la politique du cabinet de Madrid. La nomination
-de M. Villiers est d'autant plus inopportune que M. de Zéa exprimait,
-il y a peu de temps encore, le désir de conserver M. Addington à
-Madrid.
-
-»Je dois citer encore, comme un fait à l'appui des reproches qu'on
-adresse au gouvernement anglais, la publication des lettres
-interceptées à Lisbonne, publication que je n'ai pas moins déplorée
-que vous, monsieur le duc, et dont le ministère anglais aura bien de
-la peine à se justifier[138]. On eût pu tirer un utile parti de ces
-lettres, soit auprès des membres du parlement anglais, soit auprès des
-gouvernements étrangers qui y sont plus ou moins compromis, et
-auxquels la crainte de révélations indiscrètes aurait certainement
-inspiré plus de retenue et de ménagement. Ce qui doit aussi, ce me
-semble, faire regretter aujourd'hui cette imprudente publication,
-c'est que le gouvernement anglais n'ait pas su profiter du seul
-avantage qu'elle pouvait lui procurer, en se prononçant énergiquement
-dans les affaires de Portugal. Il aurait pu se regarder comme
-autorisé, d'après ces lettres, à intervenir à Lisbonne pour en
-expulser dom Pedro, et faciliter le rapprochement du gouvernement de
-doña Maria avec celui d'Espagne. Il lui aurait été aisé de dissimuler
-cette intervention dans les affaires intérieures du pays sous une
-forme quelconque, et d'ailleurs, dans ces sortes d'affaires, le succès
-justifie tout. Il satisfaisait par là tous les cabinets, il imposait
-silence au parti tory dans le parlement, et la tranquillité rétablie
-en Portugal, même avec la suspension de la constitution de 1826,
-jusqu'à la majorité de doña Maria, par exemple, lui offrait de
-puissants moyens de défense contre la fraction du parlement qui
-soutient les opinions les plus exagérées.
-
-»Ainsi que vous m'y aviez autorisé, je viens de communiquer à lord
-Palmerston les instructions que vous adressez à M. de Lurde. Il s'est
-montré très sensible à cette marque de confiance, et m'a chargé de
-vous dire qu'il approuvait ces instructions dans toute leur
-étendue, et qu'il allait écrire à lord William Russell pour l'engager
-à se concerter, en général, dans ses démarches, avec M. de Lurde...»
-
- [137] Georges-William-Frédéric Villiers, comte de Clarendon, né
- en 1800, fut, en 1833, nommé ministre à Madrid. En 1839, il
- devint lord du sceau privé, chancelier du duché de Lancastre en
- 1840, lord-lieutenant d'Irlande de 1847 à 1852, puis secrétaire
- d'État aux affaires étrangères. Il se démit en 1858, fut de
- nouveau chancelier du duché de Lancastre en 1864 et reprit le
- portefeuille des affaires étrangères en 1865.
-
- [138] Au cours de la guerre de Portugal, un certain nombre de
- lettres adressées au gouvernement de dom Miguel avaient été
- interceptées et communiquées au cabinet britannique. Le _Times_
- en eut connaissance et les publia. Parmi ces correspondances, les
- plus curieuses sont les rapports adressés au duc de Cadaval et au
- vicomte de Santarem par un nommé Antonio Ribera Saraiva, ministre
- secret de dom Miguel à Londres, qui compromettaient
- singulièrement plusieurs membres considérables du parti tory et
- les représentants de diverses cours du continent. La lettre du 14
- juillet 1833 (reproduite par les _Débats_ du 20 août), parle de
- conférences secrètes qu'aurait eues à Londres le maréchal de
- Bourmont avec lord Beresford, M. de Neumann, chargé d'affaires
- d'Autriche, et M. Vial, ministre d'Espagne. L'agent portugais
- s'exprimait ainsi: «Le baron de Neumann me dit que non seulement
- lui, mais une foule d'autres personnes, et entre autres le duc de
- Wellington, seraient charmés d'apprendre que le maréchal de
- Bourmont se rendait en Portugal. Il ajouta que les trois
- puissances avaient applaudi à la résolution de Sa Majesté de
- prendre le maréchal à son service, et qu'en définitive, Bourmont
- devait se regarder, partant pour le Portugal, non seulement comme
- ayant mission de sauver la cause portugaise, mais encore celle
- de la légitimité dans toute la péninsule, en Europe et dans
- le monde.» Le 17 juillet, à la nouvelle de la destruction de
- la flotte de dom Miguel, Ribera écrivait de nouveau: «Je ne
- conserve plus aucune espérance. J'ai causé à ce sujet avec les
- ambassadeurs des grandes puissances et autres grands personnages.
- Tous considèrent notre cause, sinon comme entièrement perdue, du
- moins comme fort compromise, et le seul espoir de ceux qui
- s'intéressent à nous est que le maréchal de Bourmont doit être
- maintenu à la tête des forces de terre...»
-
- La publication de cette correspondance causa une vive sensation en
- Angleterre. Lord Palmerston fut à ce sujet questionné à la Chambre
- des communes par M. Murray, qui lui demanda si ces lettres étaient
- ou non authentiques. «Autant que je puis en juger, ajoutait
- l'honorable membre, cette correspondance est tout à fait étrange,
- et il est fâcheux d'y voir signaler certains personnages comme
- agents du plus détestable gouvernement qui fût jamais. Si ces
- lettres étaient vraies, elles feraient peu d'honneur au caractère
- anglais, mais j'aime à croire que le noble vicomte sera à même de
- les démentir.» Lord Palmerston refusa de répondre à
- l'interpellateur, ce qui laissa peu de doutes sur l'authenticité
- des documents publiés.
-
- «Le 26 août 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Voici une dépêche--celle ci-dessus--à laquelle j'ai ôté la forme
-officielle, afin que vous puissiez, si vous le jugez à propos, ne la
-considérer que comme une lettre particulière. J'ai cru devoir au
-gouvernement les renseignements qu'elle renferme. Vous y trouverez
-d'ailleurs quelques arguments dont vous pourriez, sans me citer comme
-de raison, tirer parti vis-à-vis de M. Aston. Je n'ai pas besoin de
-vous dire combien seraient graves les inconvénients qui résulteraient
-de quelque indiscrétion directe sur le contenu de cette dépêche.
-
-»Le gouvernement anglais est fort mécontent de son ministre à
-Pétersbourg, qui a, sans motif d'aucun genre, compromis lord Minto
-près du cabinet de Berlin. J'ai fait tous mes efforts pour que lord
-Minto ne souffrît pas, dans sa position, d'une indiscrétion commise
-par un de ses collègues. Mon opinion est que le ministère fera
-l'impossible pour étouffer cette affaire et pour conserver lord Minto
-à Berlin...»
-
- «Le 27 août 1833.
-
-»Voici les nouvelles qui sont arrivées aujourd'hui à Londres de
-Lisbonne et d'Oporto.
-
-»Lord William Russell a présenté le 15 ses lettres de créance au
-régent à Lisbonne.
-
-»Le 16, Saldanha a battu les miguélistes devant Oporto, dont le siège
-est entièrement levé, et de telle sorte qu'un grand nombre de
-bâtiments de commerce sont entrés dans le Douro.--Les cortès ont été
-convoquées à Lisbonne, et les élections doivent commencer le 1er
-octobre.
-
-»Une autre nouvelle qui est parvenue également ce matin à Londres, et
-à laquelle personne n'était préparé, est celle de l'arrivée de
-l'empereur de Russie à Stettin[139]. Nous l'avons appris par un
-courrier qu'a reçu le prince de Lieven.
-
- [139] L'empereur de Russie se rendait à Munchengrætz où il allait
- se rencontrer avec l'empereur d'Autriche le 19 septembre (voir
- page 271). M. Pozzo vint l'annoncer officiellement au duc de
- Broglie qui en rendit compte au roi. «M. Pozzo, écrivait-il, m'a
- donné lecture d'une grande dépêche de M. de Nesselrode qui
- explique les motifs de ce voyage par l'envie qu'ont depuis
- longtemps les trois souverains de se revoir et de se donner
- mutuellement des témoignages d'amitié. Les circonstances
- politiques s'y sont opposées jusqu'ici; la guerre de Pologne, le
- choléra, l'état d'agitation des esprits. Aujourd'hui que l'Europe
- est en pleine paix, que la Pologne est tranquille, l'affaire
- d'Orient terminée, l'affaire de Belgique prête à finir, toutes
- les autres affaires trop minimes pour pouvoir troubler la paix de
- l'Europe, rien de s'oppose plus aux desseins des trois monarques
- et leur entrevue ne saurait être interprétée d'une manière
- alarmante. Il n'y faut chercher ni desseins secrets, ni concert
- pour atteindre un but qui leur soit propre. C'est une preuve
- d'affection réciproque qu'ils entendent se donner, il n'y faut
- pas chercher autre chose.--Telle est, Sire, la substance de cette
- dépêche, que j'ai écoutée sans approuver ni blâmer, comme une
- chose indifférente à la France et sans témoigner la moindre
- curiosité sur les détails de l'entrevue. Le temps apprendra si
- cette entrevue cache quelque profond mystère. Je ne le crois pas;
- néanmoins, il est bon d'être sur ses gardes et de tout observer»
- (_Le duc de Broglie au roi Louis-Philippe, 30 août_).
-
- Une démarche analogue fut faite par M. de Lieven auprès de lord
- Palmerston, qui écrivait à ce sujet à son frère: «Le motif de la
- rencontre des trois souverains en Bohême s'expliquera plus tard.
- Nesselrode écrit à Lieven pour que la lettre me soit montrée, que
- ce n'est que _pour un épanchement de coeur_ et que la politique
- n'a rien à y voir. Comment peut-on prendre la peine d'écrire de
- pareilles niaiseries? C'est comme s'ils voulaient vraiment nous
- empêcher de croire un mot de ce qu'ils disent...» (_Lord
- Palmerston à Sir William Temple, 3 septembre 1833_).
-
-
-LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Madrid, le 19 août 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous remercie beaucoup de votre lettre du 27 juillet. Je conçois
-le peu d'attraits qu'a aujourd'hui pour vous le séjour de Paris, et
-j'avoue franchement que, pour ma part, je ne regarde pas du tout comme
-une privation d'en être éloigné. Il y a pourtant des moments où
-j'aurais bonne envie d'y faire une apparition, celui-ci par exemple.
-Je vous y rencontrerais, et ce serait pour moi à la fois un grand
-plaisir et un grand avantage. Vous éclairciriez, j'en suis certain,
-une foule de doutes qui ne cessent de se présenter à mon esprit, et
-vous me montreriez le chemin que je dois suivre pour me tirer des
-difficultés toujours croissantes de ma position actuelle. Le ministère
-devrait bien avoir la bonne idée de m'appeler, ne fût-ce que pour
-quelques jours. Il me semble qu'il y a dans les affaires de ce pays-ci
-des points pour lesquels les écritures ne suffisent pas, et qui
-exigent des conversations.
-
-»On aurait pu croire à un dénouement prochain du drame qui se joue
-dans notre voisinage, si dom Pedro avait voulu se résigner à
-disparaître de la scène. Mais il aura pressenti qu'on était assez
-disposé à se passer de lui, et il a pris ses précautions. Dom Miguel
-et ses adhérents sont à peu près hors de combat. N'est-il pas à
-craindre qu'un nouveau conflit ne s'élève et que le pays ne se partage
-entre dom Pedro et doña Maria? L'Espagne, après quelques façons,
-s'accommoderait, je pense, du règne de cette princesse; mais le père
-lui fait peur. Les mesures précipitées qu'il vient de prendre
-contre le clergé le font regarder ici comme un révolutionnaire des
-plus fougueux[140]. Malgré cela, s'il ménage l'Espagne, l'Espagne le
-laissera très tranquille. Ce gouvernement connaît sa propre faiblesse
-et n'entreprendra rien s'il n'est poussé au désespoir. Il a beaucoup
-de peine à se rassurer sur les vues de l'Angleterre. Le rappel de M.
-Addington, quoiqu'il le prévît, lui paraît de mauvais augure; il
-craint de le voir remplacer par un homme ardent et prévenu. On peut
-mener très loin les Espagnols avec des ménagements; mais, si on les
-brusque ou les menace, ils se cabrent, et non seulement ils ne font
-rien de ce que vous voulez, mais vous pouvez même les précipiter dans
-les plus dangereuses folies.
-
-»M. de Zéa remercie Votre Altesse de son souvenir. Il se recommande à
-elle pour tâcher d'adoucir lord Palmerston, qu'il croit animé de
-sentiments peu bienveillants pour l'Espagne.
-
-»Le roi Ferdinand est dans un fort triste état. On craint qu'il ne
-passe pas le mois de septembre. Je crois que les nouvelles de sa santé
-sont la véritable cause de la persistance de don Carlos à rester en
-Portugal, malgré la guerre et le choléra. La mort du roi,
-arrivant dans les circonstances actuelles, mettrait, à coup sûr, ce
-pays-ci en combustion, et je ne sais si la tranquillité de l'Europe,
-que vos soins ont si miraculeusement conservée jusqu'à présent,
-résisterait à ce choc...»
-
- [140] Dom Pedro, entré à Lisbonne le 28 juillet, prit
- sur-le-champ les rênes du gouvernement. Il suspendit la charte
- jusqu'à la un de la guerre, et renvoya du ministère le duc de
- Palmella qui avait la confiance de la France et de l'Angleterre,
- pour s'entourer de personnages connus par l'exaltation de leurs
- idées démocratiques. Il sévit également contre le clergé qui
- était le plus ferme appui de dom Miguel. Le nonce du pape fut
- embarqué de force pour l'Italie; les jésuites furent expulsés.
- Défense fut faite de payer les redevances dues aux communautés.
- Des décrets destituèrent tous les évêques nommés par dom Miguel
- et défendirent aux novices actuellement dans les couvents
- d'entrer dans les ordres. Enfin dom Pedro attribuait à la
- couronne la totalité des présentations aux bénéfices.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 29 août 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... J'ai l'honneur de vous transmettre le discours prononcé
-aujourd'hui par Sa Majesté le roi d'Angleterre à la prorogation du
-parlement. Vous y remarquerez les phrases qui se rapportent aux
-questions de Hollande, de Portugal et de Turquie.--Le chancelier
-quitte Londres ce soir pour deux mois, et lord Grey partira dans
-quelques jours pour son château, dans le nord de l'Angleterre, où il
-compte aussi passer deux mois...»
-
-
-LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Madrid, le 24 août 1833.
-
- »Prince,
-
-»Nous voici ici dans une sorte de crise. Pendant que lord Palmerston
-fait donner au cabinet de Madrid des assurances réitérées de
-neutralité de la part de l'Angleterre, en exigeant plus impérieusement
-que jamais celle de l'Espagne, en disant que si _un seul_ soldat
-espagnol met le pied sur le territoire portugais, l'Angleterre
-regardera cet acte comme une déclaration de guerre, lord William
-Russell annonce qu'il a pris la résolution, pour protéger, dit-il, les
-sujets anglais, de faire descendre à terre, non _un_ soldat, mais
-deux mille de ceux qui sont sur l'escadre de l'amiral Parker[141], et
-de leur faire occuper, non seulement le fort Saint-Julien qui défend
-l'embouchure du Tage, mais aussi le fort Saint-George qui domine la
-ville de Lisbonne. C'est pour une lettre adressée le 13 à M. de
-Cordova, que lord Russell donne à connaître cette détermination. Elle
-a causé, comme vous pouvez le penser, la plus vive impression sur ce
-gouvernement-ci, qui, il y a deux jours seulement, recevait les
-communications rassurantes dont j'ai fait mention plus haut. Il ne
-sait si cette idée de débarquer des troupes anglaises vient de lord
-William ou de son gouvernement. Il croit à la première de ces
-hypothèses plutôt qu'à la seconde, qui lui paraît trop directement en
-opposition avec ce que lui fait dire le cabinet britannique. Dans
-l'incertitude où est M. de Zéa, il se hâte d'expédier un courrier à
-Londres, pour engager le gouvernement à ne pas outrepasser les bornes
-qu'il a posées lui-même, et à ne pas forcer l'Espagne à quitter,
-malgré elle, la ligne de conduite qu'elle a fidèlement suivie
-jusqu'ici, à la demande de l'Angleterre. Il m'assure que la note qui
-sera remise à ce sujet à lord Palmerston est conçue en des termes qui
-ne peuvent nullement être pris en mauvaise part. Il demande à notre
-gouvernement d'appuyer cette démarche pacifique, et verrait avec
-reconnaissance que vous voulussiez bien user de votre influence
-personnelle pour faire changer une détermination dont on ne peut
-réellement calculer les suites. Mais, j'ai bien peur que cette requête
-ne vienne trop tard. Le 16, M. de Bourmont a quitté Coimbre pour
-rejoindre son armée, qui marchait sur Lisbonne. Elle est forte de
-quinze à seize mille hommes, non compris quelques corps détachés qui
-sont sur le Tage, ou du côté de Torrès-Vedras. Avec cette force, il
-peut certainement tenter d'enlever la capitale, et y parvenir. Lord
-William sera, sans doute, obligé de suivre son projet, ou d'y renoncer
-sans attendre les directions de son gouvernement. Tout l'avenir de la
-péninsule va donc dépendre de l'idée qui lui passera par la tête.
-
-»On ne peut se dissimuler que ces tristes affaires de Portugal
-prennent la tournure la plus fâcheuse possible. Une sanglante anarchie
-se propage dans tout le pays; et dom Pedro, par tous les décrets qu'il
-lance, sans interruption, blesse toutes les opinions comme tous les
-intérêts, et rend presque impossible le retour de l'ordre. Il ne
-manque plus que de voir l'Angleterre et l'Espagne prendre part à la
-lutte, pour en être réduit à désespérer, non seulement de la
-péninsule, mais de l'Europe tout entière...»
-
- [141] Sir William Parker, né en 1781, s'engagea tout jeune dans
- la marine, devint capitaine de vaisseau en 1810, contre-amiral en
- 1830, reçut en cette qualité le commandement de l'escadre que
- l'Angleterre envoya vers cette époque à l'embouchure du Tage. Il
- fut nommé lord de l'amirauté en 1834 et de nouveau, en 1841,
- commanda à cette dernière date les forces navales anglaises dans
- les mers de Chine, fut promu amiral en 1863 et mourut en 1866.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Saint-Cloud, le 30 août 1833.
-
-»Je ne veux pas laisser partir M. Thiers pour Londres sans un petit
-mot de moi pour vous, mon cher prince; il me l'a demandé hier soir, et
-je suis bien aise de vous dire combien notre cher roi l'apprécie et
-est satisfait de son esprit et de son dévouement; il va à merveille:
-c'est un excellent petit homme.
-
-»Nous avons les nouvelles les plus satisfaisantes du voyage du
-roi[142]; c'est un véritable triomphe. Je vais partir avec la reine,
-mes nièces et mes deux plus jeunes neveux pour aller le rejoindre à
-Cherbourg, d'où je tâcherai de vous donner de nos nouvelles. Je vous
-écris en hâte, étant au moment de monter en voiture...»
-
- [142] Le roi était parti le 26 août pour un voyage en Normandie.
- Des fêtes eurent lieu à son passage à Cherbourg où vint le
- rejoindre la famille royale. Le roi fut de retour à Saint-Cloud
- le 12 septembre.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 4 septembre 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»C'est seulement hier, 3, que j'ai reçu les dépêches que vous m'avez
-fait l'honneur de m'écrire le 29 et le 31 du mois dernier, et dont
-l'arrivée a été fort retardée par le mauvais temps.
-
-»Le marquis de Rezende est arrivé, il y a quelques jours, à Londres,
-venant du Havre, chargé par Sa Majesté Madame la duchesse de Bragance
-de demander à Sa Majesté le roi d'Angleterre la permission pour elle
-et pour la reine doña Maria de venir attendre en Angleterre les
-bâtiments portugais qui doivent les conduire à Lisbonne. Le marquis de
-Rezende, en communiquant le but de sa mission aux ministres anglais, a
-porté des plaintes très vives sur la manière dont madame la duchesse
-de Bragance aurait été reçue au Havre, et particulièrement sur les
-mauvais traitements que M. le duc de Leuchtenberg aurait eu à
-supporter de la part des autorités du Havre[143].
-
-»Lord Grey, qui m'a entretenu de la mission de M. de Rezende, m'a dit
-qu'il avait reçu une copie de la protestation faite par M. le duc de
-Leuchtenberg avant de quitter le Havre, et remise par lui au
-sous-préfet. Il m'a paru qu'il avait été très frappé de la rédaction
-de cette pièce, qu'il n'a pu me montrer parce qu'il l'avait laissée
-entre les mains du roi. Lord Grey a ajouté qu'il avait pris les ordres
-de Sa Majesté sur la demande faite par madame la duchesse de Bragance,
-et que le roi lui avait recommandé de faire savoir a M. de Rezende
-qu'il verrait avec plaisir la reine doña Maria et l'impératrice en
-Angleterre, et que, s'il avait un bâtiment disponible, il l'enverrait
-au Havre pour qu'elles pussent en faire usage.
-
-»Lorsque lord Grey m'a fait la communication dont je viens de vous
-faire part, je n'avais point encore reçu votre dépêche du 31, qui
-renferme des explications sur ce qui s'est passé au Havre,
-relativement au duc de Leuchtenberg; mais j'ai pu cependant l'assurer
-qu'il devait y avoir une grande exagération dans les récits du marquis
-de Rezende; qu'il ne paraîtrait croyable à personne qu'après un séjour
-de deux années en France, pendant lesquelles Leurs Majestés M. le duc
-et madame la duchesse de Bragance et la reine doña Maria
-n'avaient pas cessé d'être entourés d'égards et traités de la manière
-la plus distinguée, on eût eu, au moment de se séparer d'eux, des
-procédés inconvenants, qui sont si étrangers à la cour de France. J'ai
-retrouvé, du reste, dans cette circonstance comme dans plusieurs
-autres, lord Grey surpris de l'insistance que nous mettons à repousser
-le duc de Leuchtenberg, et ne voulant pas comprendre qu'il s'agit ici
-d'une question de dignité pour le Portugal et de tranquillité pour la
-péninsule entière, sur quoi j'ai toujours particulièrement insisté.
-
-»J'ai eu, aujourd'hui même, avec lord Palmerston, une conversation
-dans laquelle je lui ai parlé de la note qui doit lui être adressée
-par le gouvernement espagnol, au sujet de l'occupation des forts de
-Lisbonne par des troupes anglaises. Il n'avait pas encore reçu cette
-note, mais elle lui avait été annoncée, au lever du roi, par M. Vial,
-ministre d'Espagne. J'ai pu cependant saisir cette occasion qui
-m'était offerte pour lui renouveler les instances que je lui ai déjà
-faites à diverses reprises sur la nécessité d'un rapprochement entre
-l'Angleterre et l'Espagne. Je lui ai indiqué qu'en agissant de concert
-avec le cabinet de Madrid, pour empêcher des troubles révolutionnaires
-dans la péninsule, il rapprocherait de lui les cabinets du continent
-que des intrigues récentes avaient pu en éloigner, et qu'il
-s'assurerait par là une influence profitable pour la paix de l'Europe;
-que la meilleure manière de satisfaire l'Espagne en ce moment était de
-renoncer à l'occupation des forts de Lisbonne, et de repousser sans
-hésitation le mariage de doña Maria avec le duc de Leuchtenberg, qui
-ne pouvait qu'amener à sa suite la guerre civile en Portugal et en
-Espagne.
-
-»Lord Palmerston a écouté ces observations avec intérêt et m'a donné
-sa parole de chercher dans la note du cabinet espagnol, aussitôt
-qu'elle lui serait parvenue, tous les moyens possibles de rentrer avec
-l'Espagne dans des relations amicales. Il m'a paru qu'il en sentait
-toute l'importance, et il m'a même assuré, comme M. Aston vous l'avait
-déjà annoncé, que l'autorisation donnée aux troupes anglaises
-d'occuper les forts de Lisbonne avait été révoquée, et que lord
-William Russell avait reçu l'ordre de se conformer aux premières
-instructions qui lui avaient été transmises, et dont vous avez eu
-connaissance.»
-
- [143] «... Le duc de Leuchtenberg était arrivé au Havre sous un
- nom supposé. Le gouvernement du roi lui ayant fait représenter
- qu'il ne pourrait sans inconvénient prolonger son séjour en
- France où il n'était entré qu'au moyen d'un passeport irrégulier,
- il a d'abord paru peu disposé à céder à cette invitation, mais il
- n'a pas tardé à se raviser: il a écrit au sous-préfet que s'il
- s'était rendu immédiatement au Havre, c'est qu'il avait cru y
- trouver les bâtiments destinés à transporter au Portugal la
- famille de dom Pedro, et que l'arrivée de ces bâtiments lui
- paraissant différée, il allait partir lui-même pour Munich» (_Le
- duc de Broglie au prince de Talleyrand, 31 août_).
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 5 septembre 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous envoie une dépêche que j'ai reçue de Madrid ce matin même.
-Elle n'est pas aussi satisfaisante que je l'espérais. Il est clair que
-l'affaire portugaise demeurant encore dans sa crise, le gouvernement
-espagnol espère trop le succès de dom Miguel pour s'ouvrir à nous
-entièrement, tandis que le gouvernement anglais, regardant toujours
-dom Miguel comme perdu, se ressouvient plus de ses ressentiments
-contre l'Espagne que des vrais intérêts de l'Angleterre. Si Lisbonne
-est emporté d'assaut, et si dom Miguel est écrasé dans l'attaque,
-chaque gouvernement suivra sa pente, je le crains, et demeurera
-intraitable. Mais, je ne sais si je m'abuse, aucun de ces deux
-événements ne me paraît probable. A moins que dom Pedro n'ait
-décidément perdu la tête, il n'ira point se faire battre en rase
-campagne, et pour peu qu'il se tienne sur la défensive, ce ne
-sont pas les quinze ou vingt mille hommes de Bourmont qui pourront
-entrer de vive force dans une ville comme Lisbonne. La mauvaise saison
-approchant, ce qui semble être l'avenir de ce malheureux pays, c'est
-d'avoir ses deux capitales occupées par les pédristes, et le reste du
-territoire occupé par les miguélistes ou livré à leurs ravages, et
-cela, sans terme apparent, sans dénouement prochain ni probable.
-
-»Un tel état de choses peut-il, doit-il subsister?
-
-»J'avoue que j'ai peine à le croire. Je respecte beaucoup le principe
-de non-intervention. Chacun pour soi, chacun chez soi, rien de plus
-juste. Mais ce principe, comme tous les principes, a ses limites. Il
-suppose que le pays auquel on l'applique possède en lui-même les
-moyens de sortir de l'anarchie, d'échapper à la guerre civile; il
-suppose, dans ce pays, une majorité et une minorité: une majorité
-suffisante pour venir à bout de la minorité, tant qu'elle résiste, et
-la protéger, sans traiter avec elle, quand elle a succombé. Mais,
-quand une épreuve longue, patiente, sincère, a prouvé que le pays dont
-il s'agit ne possède aucun des moyens nécessaires pour rétablir
-l'ordre dans son propre sein; qu'il n'y a, d'aucun côté, une majorité
-réelle et capable de se dessiner, de se faire obéir; quand il est
-évident que la lutte ne peut finir par le triomphe absolu de qui que
-ce soit, il me semble que l'humanité, la raison, le bon sens veulent
-que ceux des voisins qui ont un intérêt quelconque à la pacification
-du pays dont il s'agit, se concertent pour intervenir, pour faire
-poser les armes aux combattants, pour régler ensuite un compromis
-entre les partis opposés, en proportionnant autant que possible les
-avantages réciproques à la force respective des partis.
-
-»Telle est, à mon avis, la position du Portugal.
-
-»Plus j'y réfléchis, plus j'y regarde, plus je me persuade que cette
-malheureuse affaire ne peut finir que par l'intervention amicale de la
-France, de l'Espagne et de l'Angleterre, intervention plus ou moins
-prononcée, plus ou moins directe, plus ou moins active, selon
-l'exigence du cas et la nature des circonstances; mais intervention
-sans laquelle l'affaire dégénérera en une guerre entre l'Espagne et
-l'Angleterre, chacune s'engageant de plus en plus au soutien de son
-protégé, et faisant chaque jour de nouveaux appels à l'opinion de
-chaque pays, jusqu'au point de l'exalter, de manière à se priver de
-toute liberté de choisir et de se mouvoir en divers sens.
-
-»Je vous confie ces réflexions, mon prince, bien moins pour vous
-demander de faire, en ce moment, une démarche quelconque, que pour
-vous prier de préparer à l'avance celles que les événements pourraient
-bientôt rendre nécessaires. S'il arrive qu'une sorte de convention
-s'établisse entre les trois gouvernements pour agir simultanément dans
-cette affaire, ce sera vous qui en poserez les bases. C'est votre
-sagesse et votre expérience qui en sera crue par le gouvernement
-anglais. Je n'aurais, à moi seul, que peu d'espérance de me faire
-écouter. Je tiens d'ailleurs, avant tout, à m'éclairer de vos conseils
-et à ne rien précipiter sans votre aveu...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 9 septembre 1833.
-
- »Monsieur Je duc,
-
-»La reine doña Maria et Sa Majesté la duchesse de Bragance ont
-débarqué hier à Portsmouth, venant du Havre, à bord d'un bateau à
-vapeur frété par un agent de dom Pedro. La jeune reine a reçu les plus
-grands honneurs à son débarquement; les lords de l'amirauté qui se
-trouvaient à Portsmouth se sont empressés de lui présenter leurs
-hommages, ainsi que toutes les autorités civiles et militaires. Elle
-est invitée à se rendre à Windsor, où il paraît qu'elle passera trois
-ou quatre jours. En tout, on met une espèce d'affectation dans la
-bonne réception qu'on fait à doña Maria en Angleterre; il est aisé
-d'en deviner le but, et le _Times_, dans un article de son numéro de
-ce matin, ne laisse aucun doute à cet égard...»
-
- «Le 9 septembre 1833.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Voici le parlement dissous, les ministres anglais sont à la campagne,
-et la conférence ajournée de fait jusqu'à ce qu'il plaise au roi de
-Hollande de répondre et de céder. Il ne paraît disposé ni à l'un ni à
-l'autre, et nous ne faisons rien qui vaille ici.
-
-»Je crois donc le moment opportun pour obéir aux médecins qui jugent
-le changement d'air nécessaire pour me remettre de mon terrible rhume.
-Ma famille me presse de me rendre à Paris, où le triste état de mon
-frère exige des mesures qu'on ne croit pas pouvoir prendre sans moi,
-et mes affaires personnelles, enfin, sont trop en souffrance depuis la
-mort de l'homme qui les gouvernait depuis vingt-cinq ans pour que je
-puisse les laisser plus longtemps à l'abandon.
-
-»L'état des choses me paraissant ne pas réclamer aujourd'hui d'une
-façon particulière ma présence ici, je viens vous demander un congé
-dont la durée dépendrait du plus ou moins d'importance dans les
-affaires politiques. Je prie votre amitié de vouloir bien me
-l'accorder sans délai, car je sens que ma santé a besoin de quelque
-repos.
-
-»Je suis porté à croire que le roi des Pays-Bas trouvera moyen de nous
-faire attendre longtemps sa décision; mais, lors même qu'il se
-résignerait prochainement, ce n'est plus par des négociations plus ou
-moins habiles qu'on l'y déterminera; la force des choses, les
-avantages évidents que nous avons assurés aux Belges par notre
-convention du 21 mai, et qui dureront autant que le provisoire,
-pourront seuls décider le roi Guillaume à signer. La démarche de la
-diète de Francfort à La Haye et notre refus de continuer ici une
-négociation oiseuse aussi longtemps que le roi des Pays-Bas y
-apportera des arrière-pensées, ont été deux excellentes mesures. Tout
-est donc bien préparé. Tout ce qui était difficile et utile à faire
-est fait. C'est maintenant au temps, et au temps lui seul, à achever.
-Ma présence ici n'en hâterait ni la marche ni l'action.
-
-»Si, par impossible, les premières réponses de Hollande étaient assez
-favorables pour me donner la certitude que le traité définitif
-pourrait être conclu dans le mois de septembre, je me ferais un devoir
-de ne profiter de mon congé qu'après la signature du traité; mais
-cette chance est si peu vraisemblable qu'il est presque inutile de
-l'admettre...»
-
- «Le 11 septembre 1833.
-
-»... J'ai lu avec un grand intérêt la dépêche de M. le comte de
-Rayneval du 30 août, dont vous avez bien voulu me transmettre une
-copie, et j'ai déjà fait usage de ce qu'elle contient, dans mes
-conversations ici[144].
-
-»M. Georges Villiers, à son passage par Paris, en se rendant en
-Espagne, vous aura communiqué les vues de son gouvernement sur l'état
-de la péninsule; il en avait reçu l'ordre de lord Palmerston. Il est
-chargé de la réponse du cabinet anglais à la dernière note de M. de
-Zéa, qui, comme vous le savez déjà, ne portait que sur deux points:
-l'occupation des forts de Lisbonne par des troupes britanniques, et le
-débarquement de ces mêmes troupes pour protéger les sujets anglais
-dans le cas où, par suite d'un conflit à Lisbonne même, ils auraient
-besoin d'une protection. Sur le premier point, vous êtes instruit que
-le cabinet espagnol a eu pleine satisfaction. Quant au second, lord
-Palmerston a répondu que rien ne pourrait empêcher l'amiral anglais
-d'employer tous les moyens qu'il possédait pour protéger les intérêts
-britanniques s'ils étaient menacés, et qu'à cet égard il avait reçu
-des instructions formelles. Aux deux articles que j'ai indiqués
-ci-dessus, M. de Zéa avait joint des protestations d'amitié auxquelles
-lord Palmerston a répondu par des assurances du même genre. Du reste,
-vous serez informé sur ces questions beaucoup mieux par votre
-conversation avec M. Villiers, que je ne pourrais le faire par ma
-correspondance.
-
-»Les nouvelles de Portugal, qui vous seront données par les journaux
-anglais d'aujourd'hui, montrent que les affaires de ce pays touchent à
-une crise, sinon décisive, du moins très importante. Les forces de dom
-Pedro et de dom Miguel se balancent à peu près, et il est impossible
-de prévoir quelle sera l'issue de la lutte. La reine doña Maria
-restera jusqu'au lundi 15 à Windsor, d'où elle retournera à
-Portsmouth; on annonce son départ de ce port pour Lisbonne comme très
-prochain; mais vraisemblablement elle ne partira pas avant qu'on ait
-reçu l'assurance qu'elle ne courra aucun danger dans sa capitale...
-
-»Je crois que, sans attacher une importance exagérée au voyage de
-l'empereur Nicolas, il ne sera pas inutile d'en surveiller
-attentivement les suites. Le retour de M. de Metternich à Vienne et de
-M. Ancillon à Berlin mettra M. de Sainte-Aulaire et M. Bresson en
-position de vous communiquer quelques informations à ce sujet; je vous
-serai particulièrement obligé de me les faire connaître...»
-
- [144] M. de Rayneval, dans cette dépêche, rend compte d'un
- entretien qu'il venait d'avoir avec M. de Zéa sur l'éventualité
- de la médiation franco-anglaise en Portugal. Notre ambassadeur
- n'avait pas caché à M. de Zéa que les deux puissances médiatrices
- n'avaient pas été sans élever quelques doutes sur la sincérité du
- cabinet espagnol. Le ministre protesta vivement; toutefois il
- refusa d'indiquer les conditions qu'il proposerait dans
- l'arrangement à intervenir en Portugal. Si dom Miguel triomphait,
- l'Espagne promettait de ne laisser porter aucune atteinte aux
- intérêts anglais, mais elle demandait une garantie égale de la
- part de l'Angleterre en cas de succès de dom Pedro. M. de Zéa
- insistait sur la modération du gouvernement espagnol qui, avec
- quelques milliers d'hommes pourrait faire pencher la balance en
- faveur de son candidat. M. de Rayneval terminait en disant que le
- cabinet espagnol avait renoncé à l'idée d'exclure en même temps
- les deux frères car le succès de dom Miguel lui paraissait
- assuré.
-
- «Le 18 septembre 1833.
-
-»J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez que Sa Majesté a
-bien voulu m'accorder l'autorisation de me rendre en France. Je
-voulais profiter immédiatement de cette autorisation, et j'avais
-l'intention de partir le 20; mais Sa Majesté le roi d'Angleterre
-m'ayant fait l'honneur de m'inviter à passer trois jours à Windsor,
-j'ai dû retarder mon départ. Je ne reviendrai de Windsor que le
-dimanche 22, et je partirai le 24, pour être rendu à Paris le 27.
-J'aurai soin, avant de quitter Londres, de présenter M. de
-Bacourt, comme chargé d'affaires, à lord Palmerston, ainsi que vous me
-l'avez recommandé.
-
-»Il n'y a pas d'autres nouvelles de Portugal à Londres que celles
-venues par la voie de France; il y a aujourd'hui vingt et un jours
-qu'aucune communication directe n'a eu lieu entre Londres et Lisbonne.
-L'incertitude qui règne sur l'état de cette dernière ville n'a pas
-empêché l'embarquement de la reine doña Maria, qui est partie
-avant-hier soir de Portsmouth, par un très mauvais temps...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Saint-Cloud, le 16 septembre 1833.
-
-»En arrivant ici, mon cher prince, j'ai trouvé votre lettre du 9, et
-je me suis empressée de parler au roi de votre désir de revenir ici.
-Il est toujours charmé de faire ce qui peut vous être agréable, et il
-en a, sur-le-champ, entretenu le duc de Broglie, dont vous devez avoir
-reçu maintenant la réponse que vous souhaitiez. Je sens combien un des
-motifs qui vous rappellent à Paris est pénible pour vous, et j'y
-prends bien part, comme à tout ce qui vous touche; mais je serai bien
-contente de vous revoir et de pouvoir causer tout à mon aise avec
-vous... Je regrette beaucoup que la résistance du roi de Hollande
-retarde encore la conclusion des affaires de Belgique. Au reste, les
-Belges ne sont pas de mon avis, car ils trouvent la convention du mois
-de mai plus avantageuse pour eux qu'une conclusion qui les obligerait
-à payer la dette, ce que, certes, je ne crois pas être bien entendu de
-leur part.
-
-»Vous avez dans ce moment en Angleterre la petite reine de Portugal et
-la duchesse de Bragance. La conduite de cette dernière et celle
-de dom Pedro envers notre roi a été inconcevable, bien ingrate et bien
-déplacée. Elle est partie d'ici, sans remercier le roi de l'offre
-qu'il lui avait faite, à la nouvelle de l'entrée de dom Pedro à
-Lisbonne, de lui donner une frégate pour l'y conduire ainsi que la
-jeune reine, sans avoir prévenu le gouvernement de son départ. Dom
-Pedro n'a, non seulement pas écrit au roi depuis son entrée à
-Lisbonne, mais n'a pas même chargé M. de Loulé qui est venu chez le
-roi pour son propre compte, d'un mot de message pour le roi, ni
-d'aucuns remerciements pour tous les soins qu'il a eus de sa famille.
-Il est bon que vous sachiez que madame de Loulé (soeur de dom Pedro) a
-eu, pendant son séjour à Paris, soixante mille francs; celle-là en est
-très reconnaissante, mais il me semble que dom Pedro doit bien aussi
-quelque chose au roi. Tout cela n'est pas bien, mais je n'en fais pas
-moins des voeux bien sincères pour le succès de la cause de la petite
-reine.
-
-»A revoir bientôt, mon cher prince...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE
-
- «Londres, le 19 septembre 1833.
-
-»... En m'entretenant ce matin avec lord Palmerston de la nouvelle de
-Constantinople dont vous avez bien voulu me faire part, nous nous
-sommes occupés de la conduite qu'il y aurait à tenir envers le cabinet
-russe, à l'égard du traité du 8 juillet qu'il a fait avec la Porte.
-Nous pensons l'un et l'autre qu'il y aurait une démarche à faire à
-Pétersbourg après la déclaration remise à La Porte, par les
-ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il s'agit de savoir si cette
-démarche devrait consister dans une simple notification de ce qui a
-été fait à Constantinople, ou dans une déclaration à peu près du
-même genre que celle adressée à la Porte. Mon opinion serait pour ce
-dernier moyen, qui me paraît plus net, plus franc, et qui, en même
-temps, donnerait un caractère plus élevé à notre politique. Il serait,
-dans tous les cas, certainement convenable et utile, après la réunion
-des trois souverains du Nord, de présenter un témoignage bien marqué
-de l'union de la France et de l'Angleterre. Je vous engage à vous
-concerter avec lord Granville et à déterminer avec lui le parti à
-prendre dans cette circonstance par les deux gouvernements. »
-
-»Nous sommes toujours sans nouvelles du Portugal...»
-
- «Le 23 septembre 1833.
-
-»... Lord Palmerston m'a chargé de vous offrir tous ses remerciements
-pour le bon accueil que vous avez bien voulu faire à M. Georges
-Villiers. Il s'est montré aussi très satisfait des dernières
-instructions que vous avez adressées à M. de Rayneval, et il croit
-qu'elles doivent produire un très bon effet sur le cabinet de Madrid.
-Je compte toujours aller coucher demain à Douvres, et m'embarquer
-après-demain matin.»
-
-Je quittai en effet Londres le 24 septembre, et j'arrivai à Paris le
-26.
-
-FIN DE LA ONZIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-DOUZIÈME PARTIE
-
-RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)
-
-(1833-1834)
-
-
-
-
-RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)
-
-(1833-1834)
-
-
-En quittant Londres au mois de septembre, j'étais à peu près décidé à
-ne plus y retourner. Je croyais y avoir laissé les affaires dans une
-situation telle, que ma présence n'y était plus nécessaire, et,
-d'autre part, mon grand âge, mes infirmités et l'état de mes affaires
-personnelles, fort dérangées par mes longues absences, me faisaient
-penser qu'il était temps de rentrer dans la retraite. J'aurais
-probablement persévéré dans cette résolution, si des sollicitations
-pressantes n'étaient venues me rappeler à Paris. Ces sollicitations
-avaient commencé dès les premiers jours du mois de novembre. Je
-résistai d'abord, en faisant valoir les raisons exposées plus haut;
-mais le roi et le ministère insistèrent avec vivacité, et je dus me
-rendre à Paris au commencement du mois de décembre, pour apprendre
-quels étaient les motifs qui faisaient désirer si vivement que je
-retournasse à mon poste de Londres.
-
-Il ne s'agissait pas seulement des négociations relatives aux affaires
-de Belgique, qu'on se flattait de l'espoir de voir bientôt reprises à
-la suite des démarches que le roi des Pays-Bas avait faites auprès de
-la diète de Francfort et des agnats de sa maison afin d'obtenir leur
-assentiment aux conditions imposées par la conférence de Londres[145].
-Le roi et son gouvernement étaient inquiets de la réunion qui avait eu
-lieu pendant l'automne, en Bohême, entre les souverains de Prusse et
-d'Autriche, et, au moins autant, des événements qui se passaient en
-Espagne et en Portugal, et qui faisaient craindre, soit un soulèvement
-révolutionnaire, soit la prolongation d'une guerre civile, incommode
-et peut-être dangereuse pour notre frontière des Pyrénées.
-
- [145] Le roi des Pays-Bas s'était en effet déterminé à cette
- démarche sur l'invitation pressante des cours de Russie,
- d'Autriche et de Prusse. Le prince Félix de Schwarzenberg avait
- été envoyé dans ce but à La Haye porteur de lettres autographes
- des trois souverains destinées à l'éclairer «sur l'inutilité et
- les dangers d'une plus longue résistance» (_Lettre de M. Bresson
- à M. de Talleyrand du 29 septembre 1833_). En conséquence, au
- mois de novembre suivant, le roi des Pays-Bas s'adressa aux
- agnats de la maison de Nassau et à la diète pour obtenir leur
- consentement respectif à la cession éventuelle de la partie
- wallonne du grand-duché de Luxembourg. La diète répondit qu'elle
- voulait en échange un équivalent territorial. Le roi répondit
- qu'il n'avait déjà que trop fait de sacrifices et que la
- Confédération germanique, n'ayant pas su garder le Luxembourg,
- n'avait droit à aucun dédommagement, et l'affaire demeura en
- suspens. Quant au duc de Nassau, il refusa formellement son
- consentement. La négociation avait donc échoué sur les deux
- points.
-
-Aussitôt après mon arrivée à Paris, j'eus de longues conversations
-avec le roi et ses ministres, et on me communiqua toutes les
-correspondances relatives à ces trois questions, qui devaient me
-mettre au fait de ce qui s'était passé en mon absence.
-
-Sur le premier point, je ne partageai pas trop les espérances
-qu'on avait conçues d'une reprise sérieuse des négociations de Londres
-pour les affaires belges, et j'avoue que, s'il ne s'était agi que de
-cette question, je n'aurais pas pensé qu'il fût urgent, pour moi, de
-retourner en Angleterre. Les deux autres questions me parurent plus
-graves. Je veux parler d'abord de la réunion des souverains de Russie,
-d'Autriche et de Prusse, et de l'impression qui m'en resta.
-
-Cette réunion, paraît-il, avait été provoquée primitivement par le
-prince de Metternich. Le chancelier d'Autriche, préoccupé des
-souvenirs de l'expédition d'Ancône, et redoutant, pour la liberté
-d'action de l'Autriche en Italie, les conséquences des doctrines
-professées par la France et par l'Angleterre au sujet du droit
-d'intervention, avait proposé au gouvernement russe de s'entendre avec
-lui à cet égard, et de préparer en commun l'énoncé des principes
-d'après lesquels les deux cours entendaient régler l'exercice de ce
-droit.
-
-Le désir de se fixer sur ce point donna lieu à l'idée de se réunir,
-soit en Silésie, soit en Bohême. Cette idée, mise en avant par le
-cabinet de Pétersbourg, fut accueillie à Vienne avec empressement. On
-croyait être assuré du concours de la Prusse, et l'empereur Nicolas,
-qui devait traverser les États de son beau-père[146] pour se rendre au
-lieu désigné pour l'entrevue, ne doutait pas d'emporter son accession.
-
- [146] L'empereur Nicolas avait épousé, en 1817, la princesse
- Frédérique-Louise-Charlotte Wilhelmine, fille du roi
- Frédéric-Guillaume III, née en 1797.
-
-Cependant, il n'y réussit pas entièrement. A Schwedt, où se tint une
-réunion préparatoire, les ouvertures de l'empereur échouèrent en
-partie. Le roi de Prusse déclina de prendre des engagements solennels
-qui pouvaient compromettre son gouvernement dans l'esprit de
-l'Allemagne, dont les tendances libérales lui étaient connues.
-L'empereur Nicolas dut s'acheminer seul vers la Bohême, et se
-rencontrer à Munchengrætz avec l'empereur d'Autriche. Là, on examina
-en commun d'abord les questions de politique générale qui
-intéressaient les deux pays, celles d'Orient et de Pologne. Le cabinet
-autrichien, dominé par les craintes que lui inspiraient les
-dispositions de l'Allemagne et la situation précaire de l'Italie, et
-abandonnant ses traditions constantes, aurait consenti à admettre en
-principe la suprématie à peu près exclusive de la Russie à
-Constantinople. Il aurait également donné son approbation aux mesures
-adoptées par le gouvernement russe pour enlever à la Pologne les
-restes d'une existence nationale et indépendante.
-
-D'accord sur ces deux points, ce serait alors que M. de Metternich
-aurait proposé de conclure une convention qui arrêtât, sur les bases
-recommandées précédemment par l'Autriche, le principe d'un nouveau
-droit d'intervention, en vertu duquel il ne serait permis à aucune
-puissance d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre État,
-si elle n'y est formellement appelée par ce même État; mais assurant
-en même temps à la puissance dont le secours aurait été invoqué le
-droit exclusif d'intervention, sans qu'aucun autre cabinet ait celui
-d'y prendre part ou de s'y opposer.
-
-Le cabinet russe, qui voyait dans cette convention l'assurance de
-pouvoir intervenir à son gré à Constantinople, comme le lui permet le
-traité du 8 juillet dernier avec la Porte, n'aurait pas hésité à la
-conclure.
-
-M. de Metternich, non content d'avoir obtenu de son côté le droit
-d'intervenir en Italie et la certitude d'être appuyé en ce cas
-par la Russie, aurait proposé, en outre, de convoquer à Vienne les
-chefs des cabinets des différents États de la Confédération
-germanique, et de les amener, par un acte arrêté en commun, à annuler
-toutes les concessions faites, depuis 1815, par plusieurs États
-constitutionnels de l'Allemagne, et qui gênaient les mesures
-répressives qu'on voulait employer contre la propagation des idées
-révolutionnaires. L'empereur Nicolas se serait empressé de donner son
-approbation à ce projet.
-
-Tous ces points convenus et arrêtés entre les souverains de Russie et
-d'Autriche, on aurait envoyé MM. de Nesselrode et de Ficquelmont[147]
-à Berlin, pour déterminer le gouvernement prussien à entrer dans les
-vues de ses deux alliés. Après une résistance assez prolongée et
-beaucoup d'hésitation, le roi de Prusse aurait fini par se rendre aux
-instances qui lui étaient faites, et aurait signé la convention; mais,
-sous la condition formelle qu'elle resterait secrète.
-
- [147] Charles-Louis comte de Ficquelmont, homme d'État et général
- autrichien, né en 1777, était le fils d'un émigré français tué à
- Marengo. Il devint major général dans l'armée autrichienne et fut
- ministre plénipotentiaire à Stockholm, Florence, Naples et
- Pétersbourg. En 1840, il devint ministre de la guerre, puis des
- affaires étrangères. En 1848, il fut un instant premier ministre.
- Il mourut en 1857.
-
-Tel est à peu près le résumé des informations contenues dans les
-correspondances de nos agents diplomatiques, qui me furent
-communiquées. Je n'oserais pas garantir leur exactitude parfaite; mais
-ce qui restait exact et vrai, c'était d'abord le traité du 8 juillet
-1833, imposé par la Russie à la Porte ottomane, puis une démarche
-collective, faite à Paris, dans les derniers jours du mois d'octobre
-par les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie. Ils s'étaient
-présentés successivement chez le duc de Broglie pour lui lire une
-dépêche de leur cour, qui en substance renfermait ceci: je cite la
-dépêche autrichienne:
-
-M. de Metternich commençait par exposer, dans cette dépêche, que les
-trois souverains réunis en Bohême on trouvé, dans les explications
-qu'ils ont eues ensemble, les preuves les moins équivoques de la
-solidité des liens d'amitié qui les unissent, et des dispositions
-bienveillantes dont ils sont également animés à l'égard des autres
-puissances.
-
-Après ce préambule, le chancelier d'Autriche passait au développement
-des principes que les souverains se sont accordés à reconnaître comme
-pouvant seuls garantir le repos de l'Europe.
-
-Suivant M. de Metternich, ou plutôt, suivant les cabinets dont il se
-présente ici comme l'organe, chaque gouvernement est naturellement
-porté à désirer et à favoriser la diffusion des doctrines sur
-lesquelles repose son existence. Ce prosélytisme est trop naturel pour
-qu'on puisse penser à le condamner tant qu'il s'exerce par des voies
-pacifiques, par les seules influences morales. Mais il n'en est pas de
-même de ce système de propagande qui, étendant son action sur l'Europe
-entière, cherche à bouleverser partout les institutions en vigueur
-pour y substituer violemment de dangereuses innovations. Un pareil
-système, également hostile à tous les gouvernements réguliers, doit
-nécessairement être combattu par leurs efforts communs. Dans le cas où
-le gouvernement français, qui a si bien su se défendre lui-même des
-agressions des révolutionnaires, ne réussirait pas désormais à déjouer
-également les machinations auxquelles ils se livrent sur son
-territoire contre les États étrangers, il pourrait en résulter,
-pour quelques-uns de ces États, des agitations et des désordres
-intérieurs qui les mettraient dans l'obligation de réclamer l'appui de
-leurs alliés. Cet appui ne leur serait pas refusé, et toute tentative
-qui aurait pour but de s'y opposer serait envisagée, par les trois
-cours, comme une hostilité dirigée contre chacune d'elles.
-
-Les communications faites par les ministres de Russie et de Prusse
-différaient par quelques nuances dans l'exposé des doctrines, mais
-s'accordaient toutes les deux dans la conclusion et constataient ainsi
-qu'il y avait une solidarité véritable entre les trois cabinets dans
-la démarche qu'ils venaient de faire.
-
-Le duc de Broglie répondit avec autant de tact que de fermeté à ces
-communications[148]. Il dit aux trois ministres étrangers que, s'il ne
-devait voir, dans les documents qu'ils venaient de lui dire, qu'une
-profession de foi plus ou moins contestable, il croirait superflu de
-la discuter; mais que, devant présumer que cette communication était
-autre chose qu'une inutile manifestation de principes, il était
-conduit à chercher quel en était le but.
-
- [148] A la suite de la démarche des ambassadeurs des trois cours
- près le cabinet des Tuileries, le duc de Broglie adressa à tous
- les agents de la France au dehors une circulaire dont les lignes
- qui vont suivre sont l'analyse et parfois la reproduction
- littérale. Cette circulaire a été publiée par M. d'Haussonville
- dans son _Histoire de la Politique extérieure du Gouvernement
- français_, t. I, p. 47.
-
-Avait-on voulu, dit-il, insinuer que le gouvernement français
-favorisait la propagande révolutionnaire? Il ne le pensait pas; mais,
-s'il avait, à cet égard, la moindre incertitude, il repousserait par
-le démenti le plus formel l'apparence d'une imputation dans laquelle
-le gouvernement du roi verrait une injure gratuite qu'il était
-décidé à ne pas tolérer. On apprendrait bientôt que l'envoyé de France
-près de la cour de Stockholm avait quitté cette capitale d'après les
-ordres qu'il lui avait transmis, et sans prendre congé du roi
-Charles-Jean, parce que ce prince avait cru pouvoir lui exprimer sur
-la politique du gouvernement du roi des allusions analogues à celles
-auxquelles il venait de l'aire allusion[149].
-
- [149] Le roi de Suède, Charles-Jean, avait accueilli avec une
- vive irritation la révolution de Juillet. A l'arrivée du nouveau
- ministre de France, M. de Saint-Simon, il s'était plaint avec
- amertume de la conduite du gouvernement français vis-à-vis des
- autres puissances. Il l'accusait de favoriser la propagande
- révolutionnaire et reprochait au roi lui-même de manquer de bonne
- foi et de sincérité (_Dépêche de M. de Saint-Simon du 6 octobre
- 1833_). Le cabinet des Tuileries donna immédiatement l'ordre à M.
- de Saint-Simon de demander ses passeports; le roi de Suède
- demeura assez embarrassé; il nia les propos qui avaient déterminé
- la rupture. Toutefois l'accord ne fut rétabli qu'en 1835, époque
- où M. de Mornay fut accrédité à Stockholm.
-
-Quant à l'espèce d'intervention que semblait annoncer la conclusion
-des trois dépêches, voici la réponse qu'il y fit: «Il est des pays où,
-comme nous l'avons déclaré pour la Belgique, pour la Suisse, pour le
-Piémont, la France ne souffrirait à aucun prix une intervention de
-forces étrangères. Il en est d'autres à l'égard desquels, sans
-approuver cette intervention, elle peut ne pas s'y opposer, dans une
-circonstance donnée, d'une manière aussi absolue qu'elle le ferait
-dans d'autres conjonctures. C'est ce qu'on a pu voir lorsque l'armée
-autrichienne est entrée en Romagne. Ce qu'il faut en conclure, c'est
-que, chaque fois qu'une puissance étrangère occupera le territoire
-d'un État indépendant, nous nous croirons _en droit_ de suivre la
-ligne de conduite que nos intérêts exigeront. Ce sont là de ces
-occasions où les règles du droit commun n'étant plus applicables,
-chacun agit de part et d'autre à ses risques et périls.»
-
-Cette réponse, transmise aux trois cabinets, avait été reçue par eux
-sans qu'ils y répliquassent[150]. C'était sur ce terrain qu'on se
-trouvait, au moment où je revenais à Paris, c'est-à-dire plus d'un
-mois après la réponse faite par le duc de Broglie.
-
- [150] Le cabinet de Berlin, notamment, qui s'était laissé
- entraîner à contre-coeur par M. de Metternich, fut fort ému et
- décontenancé de la réponse du duc de Broglie. (Voir à
- l'Appendice, page 508, une lettre de M. Bresson à ce sujet.)
-
-Je ne dois pas omettre non plus de dire que pendant mon absence de
-Londres, les gouvernements de France et d'Angleterre avaient adressé,
-par leurs agents à Pétersbourg, une protestation formelle et identique
-contre le traité dit d'Unkiar-Skelessi, signé le 8 juillet 1833 entre
-la Russie et la Porte ottomane, protestation qui se terminait par la
-déclaration que, pour les cabinets de Paris et de Londres, ce traité
-restait comme non avenu.
-
-Il était évident que les trois cours d'Autriche, de Russie et de
-Prusse, blessées de ce que la France et l'Angleterre, en se séparant
-d'elles dans la question hollando-belge, étaient parvenues par leur
-action commune à dompter l'obstination du roi des Pays-Bas; il était
-évident, dis-je, que ces trois cours avaient voulu faire une
-démonstration qui couvrît la défaite de leur politique. N'était-ce
-qu'une démonstration, ou y avait-il eu réellement une résolution prise
-d'agir en commun activement, dans tel cas donné qui pouvait se
-présenter? J'en doute, mais cependant on ne devait pas négliger un
-pareil symptôme, et il fallait ou répondre à des menaces par des
-menaces, ce qui eût été puéril et n'eût servi à rien, ou s'arrêter à
-quelque mesure qui pût empêcher les trois cours de s'avancer davantage
-dans une voie périlleuse pour le maintien de la paix, et indiquer en
-même temps la volonté de résister à tout acte offensif de leur part.
-
-Après avoir mûrement réfléchi sur cette question, je proposai au roi
-et au duc de Broglie d'essayer d'amener le gouvernement anglais à
-conclure avec nous un traité d'alliance, conçu dans des termes assez
-généraux pour ne pas lier d'une manière gênante les deux
-gouvernements, mais duquel on pourrait, au besoin, tirer les
-conséquences qu'on voudrait, selon les circonstances. Et je citai, à
-ce sujet, la situation précaire de l'empire ottoman et l'état de la
-péninsule qui, en ce moment, causait, comme je l'ai dit plus haut, les
-plus vives inquiétudes par suite des troubles qu'y provoquaient la
-lutte en Espagne entre l'infant don Carlos et la reine Isabelle et
-celle en Portugal, entre dom Pedro et son frère dom Miguel. On ne
-pouvait pas se dissimuler, si ces troubles se prolongeaient comme tout
-semblait le présager, que le moment viendrait où les intérêts français
-engagés en Espagne, et les intérêts anglais engagés en Portugal,
-obligeraient les gouvernements de France et d'Angleterre à exercer une
-action quelconque dans la péninsule pour y mettre fin à la guerre
-civile. Dans mon opinion, cette action devait être combinée entre les
-deux gouvernements, et je pensais qu'il eût été utile de la rattacher
-à un traité préalable, qui eût en même temps l'avantage de constater
-aux yeux de tous l'union intime de la France et de l'Angleterre.
-C'était, à mon sens, la meilleure réponse à faire au traité russe du 8
-juillet et aux communications insolites des trois cours du Nord.
-
-Je parvins à faire partager mon opinion au roi et à son gouvernement,
-qui insistèrent plus fortement alors pour que je retournasse en
-Angleterre. Je dus consentir à céder à leurs sollicitations tout en
-leur déclarant que j'étais bien éloigné de croire que j'arriverais à
-faire adopter mon idée par le gouvernement anglais. Je pensais
-cependant que le résultat eût été assez important pour valoir la peine
-de tenter de l'obtenir.
-
-Je partis donc pour Londres, après être convenu avec le duc de Broglie
-qu'il me transmettrait un exposé détaillé de ses vues au sujet du
-traité dont je désirais proposer la conclusion au gouvernement
-anglais. C'est dans ce but qu'il m'adressa la lettre suivante que je
-veux citer intégralement, toute longue qu'elle est, parce qu'elle
-résume admirablement tous les arguments en faveur de l'acte politique
-qu'il me semblait si important pour mon pays de faire adopter par
-l'Angleterre.--La suite de ma correspondance viendra après.
-
-
-LE DUC DE BROGLlE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 16 décembre 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»L'idée d'une alliance défensive entre la France et la Grande-Bretagne
-vous appartient. Elle vous appartient doublement. C'est vous qui m'en
-avez entretenu le premier, il y a deux mois, lors de votre passage à
-Paris. C'est vous qui, le premier, en avez dit quelques mots à lord
-Granville. Je n'ai fait depuis que méditer et développer vos propres
-raisonnements. Vous désirez néanmoins que je résume dans une lettre
-purement confidentielle ceux que j'ai fait valoir en votre
-absence. Vous n'y apprendrez rien de bien nouveau, mais c'est le moins
-que je vous doive de déférer à ce désir.
-
-»Il s'agit d'une alliance défensive.
-
-»Il s'agit d'un traité par lequel les ennemis de l'un des deux pays
-deviendraient ceux de l'autre, en cas d'agression gratuite et non
-provoquée contre l'un ou l'autre. Il ne peut être question, dans aucun
-cas, de faire courir à l'Angleterre, par exemple, les dangers que
-pourrait entraîner une attaque juste ou injuste dirigée par la France
-contre tel ou tel pays, ni de lui faire supporter les conséquences
-d'une représaille que la France se serait attirée.
-
-»Dans l'hypothèse d'une alliance purement défensive, on peut se
-demander au premier aspect si l'Angleterre a, pour y souscrire, les
-mêmes motifs que la France pour la désirer. On peut se demander s'il y
-a égalité d'avantages pour les deux pays, c'est-à-dire s'il y a parité
-de dangers, si l'Angleterre est aussi menacée que la France. Sous ce
-point de vue, la réponse ne serait pas favorable. Évidemment, la
-sûreté de la France est plus menacée que celle de l'Angleterre. Bien
-que les deux gouvernements aient au fond la même origine, je veux dire
-une révolution juste dans son principe et modérée dans ses
-conséquences; bien qu'il y ait entre les institutions des deux pays
-une analogie qui va souvent jusqu'à l'identité, la France court des
-dangers que ne court pas la Grande-Bretagne. Notre gouvernement est
-nouveau; le gouvernement anglais remonte à cent cinquante ans. Nous
-avons un prétendant à combattre; il n'est plus de prétendant au trône
-d'Angleterre. Nous sommes un pays continental, par conséquent,
-vulnérable sur beaucoup de points; l'Angleterre est une île et
-les Anglais sont maîtres de la mer. On pourrait pousser plus loin
-l'énumération des différences.
-
-»Mais, ou je m'abuse, ou ce point de vue est tout à fait superficiel.
-
-»Pour que deux pays s'associent par un traité d'alliance, il n'est pas
-nécessaire qu'ils y trouvent des avantages égaux; il n'est pas
-nécessaire qu'ils y trouvent les mêmes avantages. Ce qu'il faut
-simplement, c'est que chacun y trouve son compte. Les avantages
-peuvent être plus grands pour l'un que pour l'autre, ils peuvent être
-différents, non seulement en degré, mais en nature, peu importe.
-Pourvu qu'ils existent, pourvu qu'ils soient suffisants, il serait
-puéril et déraisonnable d'insister sur la différence et de s'en faire
-un titre pour refuser. Ce serait se faire du mal à soi-même, de peur
-de faire du bien à autrui.
-
-»Que la France ait intérêt au traité dont il s'agit, cela est trop
-évident pour que je m'arrête à le démontrer.
-
-»Que l'Angleterre y ait intérêt, grand et véritable intérêt, plus j'y
-réfléchis, plus j'en demeure convaincu, et voici quels sont mes
-motifs.
-
-»Je pose en fait, d'abord, que l'alliance existe, n'importe qu'on
-l'écrive ou qu'on ne l'écrive pas. Je pose en fait, qu'involontairement,
-par instinct, si la France devenait l'objet d'une agresison gratuite
-et non provoquée, si la France était attaquée par le nord de l'Europe,
-comme l'Espagne le fut par la France en 1823, l'Angleterre défendrait
-la France, et prendrait fait et cause pour elle. Son gouvernement ne
-pourrait l'en détourner, lors même qu'il le voudrait; il ne le
-voudrait pas lors même qu'il le pourrait.
-
-»La révolution de 1830 a été populaire en Angleterre, dès les
-premiers moments; populaire, à tel point que, représentée par lord
-Stuart, certainement sous les couleurs les moins favorables, à lord
-Aberdeen et au duc de Wellington qui ne devaient guère la voir de
-meilleur oeil, ni lord Aberdeen, ni le duc de Wellington n'ont osé la
-blâmer, ni la désavouer. Et non seulement la révolution de 1830 a été
-populaire en Angleterre, la popularité est chose éphémère, mais elle y
-a été nationale; je veux dire par là qu'elle y a trouvé les esprits
-dans une disposition conforme aux idées et aux sentiments sur lesquels
-elle se fondait; elle y a trouvé les esprits mûrs pour un grand
-changement politique; préparés à en courir les chances, résolus en
-même temps à n'y procéder qu'avec justice et précaution, à ne rien
-donner, soit aux passions, soit au hasard. Ce que la France se voyait
-forcée de conquérir, à travers les périls d'une révolution,
-l'Angleterre le voulait aussi; mais, plus heureuse, elle pouvait
-l'obtenir sans sortir de l'ordre légal. Le but était le même, et les
-deux pays l'ont également atteint. La révolution de 1830 n'a pas été
-la cause de la révolution parlementaire; elle en a été le signal, et
-ce signal une fois donné, les deux nations ont marché du même pied,
-dans les mêmes voies; il y a eu entre elles identité de voeux,
-identité d'intérêts, identité de conduite; les ennemis de l'une, au
-dedans comme au dehors, sont devenus ceux de l'autre; et devant cette
-solidarité profonde ont disparu toutes les vieilles inimitiés, toutes
-les anciennes jalousies, tous les préjugés invétérés. Ceci n'est
-l'oeuvre de personne en particulier; aucun homme, aucun cabinet ne
-peut s'en attribuer le mérite. La France et l'Angleterre ont
-naturellement pris position en face des autres puissances de l'Europe,
-l'une à côté de l'autre, non seulement parce que ce sont les deux
-seules grandes nations qui jouissent de la liberté politique,
-mais surtout, parce qu'elles ont fait simultanément un grand pas dans
-la carrière de la liberté politique, un grand pas de plus et ensemble;
-parce que ce double événement a éveillé au même degré, contre l'une et
-contre l'autre, la défiance et l'inimitié des gouvernements absolus,
-parce qu'il a créé à ces gouvernements, dans le sein des deux pays,
-des auxiliaires qu'il nous importe également de contenir: en France,
-les carlistes vaincus, en Angleterre, les tories dépossédés du
-pouvoir.
-
-»Je tiens donc pour certain, je le répète, qu'il est impossible que la
-France, telle que la révolution de 1830 l'a faite, soit attaquée dans
-son honneur et dans sa sûreté, sans que l'Angleterre, telle que la
-réforme parlementaire l'a faite, ne se sente attaquée dans son honneur
-et jusqu'à un certain point dans sa sûreté. Je tiens pour certain que
-tout ministère quelconque serait entraîné à défendre la France, en
-pareil cas, et que si, ce qu'à Dieu ne plaise, lord Aberdeen se
-trouvait alors à la tête du département des affaires étrangères en
-Angleterre, il ne s'y trouverait qu'à des conditions qui
-l'obligeraient d'en passer par là, bon gré mal gré, et qu'il serait
-contraint de défendre la révolution de 1830, plus nécessairement
-encore qu'il n'a été contraint de la reconnaître.
-
-»J'ajoute maintenant que ce que le mouvement des esprits, l'impulsion
-nationale obligeraient en pareil cas, tout ministère quelconque à
-faire, le bon sens le plus vulgaire, l'intérêt bien entendu le plus
-évident le lui conseilleraient.
-
-»L'intérêt de l'Angleterre, c'est le maintien du _statu quo_ européen.
-
-»L'Angleterre s'est fait sa part en 1815; elle l'a faite large;
-ce n'était que justice. Tous les pays de l'Europe avaient passé sous
-le joug de Napoléon; elle seule avait résisté. Sa résistance avait
-préservé l'Europe du fléau de la monarchie universelle et de la
-tyrannie. Mais enfin, je le répète, l'Angleterre s'est fait largement
-sa part; la position qu'elle s'est créée en l'Europe est relativement
-grande et forte. Tous les changements de quelque importance qui
-pourraient désormais survenir en Europe, surtout s'ils s'opéraient
-sans son concours, lui seraient très désavantageux et tourneraient
-nécessairement contre elle.
-
-»Or, supposant la France attaquée par le reste de l'Europe, il
-arriverait de deux choses l'une: ou nous serions vainqueurs ou nous
-serions vaincus.
-
-»Nous serions vainqueurs, j'en ai la ferme espérance; mais pour
-vaincre, nous serions forcés de mettre en mouvement de terribles
-passions au dedans et au dehors de la France. Nous serions réduits à
-de rudes sacrifices; nous courrions de grandes chances. Il faudrait
-satisfaire à ces passions; il nous faudrait des dédommagements de nos
-sacrifices et de nos périls. Nous rentrerions forcément dans la voie
-des conquêtes, et l'Angleterre, qui, dans cette hypothèse, n'aurait
-rien fait pour nous, n'aurait ni le droit ni le pouvoir de s'y
-opposer.
-
-»Que si, au contraire, nous étions vaincus, le résultat serait
-précisément le même, mais en sens opposé. La France serait mutilée,
-démembrée, occupée militairement, en tout ce qui ne lui serait pas
-enlevé.
-
-»Se figure-t-on l'Angleterre assistant immobile à un tel spectacle? Se
-la figure-t-on venant demander sa part des dépouilles de la révolution
-de Juillet, décimée et anéantie?
-
-»Ce grand fait admis que, au fond, et en réalité, l'alliance subsiste,
-qu'un traité d'alliance défensive entre la France et l'Angleterre ne
-ferait courir aucun danger à l'Angleterre qu'elle ne court déjà
-nécessairement et par la force même des choses; ne l'engage à rien, à
-quoi elle ne soit pas déjà engagée nécessairement et par la force même
-des choses, reste à savoir quelle est pour elle la voie la plus sûre
-d'échapper à ces dangers éventuels, de prévenir les chances qu'elle ne
-peut éviter complètement.
-
-»Je dis moi que ce moyen, c'est le traité lui-même.
-
-»Je dis que ce moyen, ce n'est pas d'attendre les événements, mais de
-les devancer.
-
-»Aussi longtemps que l'union existe entre la France et l'Angleterre,
-aussi longtemps qu'elle existe, non seulement au fond et en réalité,
-mais extérieurement et en apparence, toute démonstration hostile de la
-part des puissances du Nord est impossible. Les six cent mille hommes
-dont la France dispose, joints aux armées de l'Angleterre, la marine
-de la France, jointe à la marine de l'Angleterre, le crédit de la
-France, joint au crédit de l'Angleterre; les moyens d'action des deux
-gouvernements sur l'Italie, l'Allemagne, la Pologne, sont des choses
-que les puissances du Nord ne braveront pas. Mais l'union réelle, et,
-au fond, indestructible de l'Angleterre et de la France, peut être
-altérée de mille manières sous un point de vue purement apparent. Rien
-ne sera négligé, au dedans de chaque pays, par les partis violents,
-quelle que soit leur direction, au dehors, par les gouvernements
-étrangers, pour provoquer, pour cultiver, pour exploiter toutes les
-causes de refroidissement. Dans les pays libres, la politique est plus
-ou moins mobile; durant le cours de la dernière session, le cabinet de
-Londres et celui de Paris plusieurs fois ont été sur le point de
-se dissoudre et de faire place à d'autres hommes. Autres hommes, autre
-système on le croira du moins; toutes les apparences de
-refroidissement seront grossies, exagérées par le langage violent de
-la presse; mille événements insignifiants peuvent en faire naître: des
-questions de douane, l'affaire d'Alger, que sais-je? peuvent fournir
-des prétextes, et les prétextes, pour peu qu'ils acquièrent la moindre
-consistance, seront travestis en véritable brouillerie. Tout ceci ne
-sera rien en réalité, je le répète; vienne le moment d'agir, et toutes
-ces misères s'évanouiront devant une solidarité inévitable, devant une
-communauté d'intérêts évidente. Mais, en attendant, le moment d'agir
-sera venu; les puissances du Nord auront repris courage; elles se
-seront lancées dans une carrière qui leur deviendra funeste, mais qui
-ne fera pas moins peser sur la France et sur l'Angleterre, le fléau de
-la guerre générale.
-
-»Qu'un traité d'alliance, au contraire, soit conclu, pour cinq, huit,
-dix ans, plus ou moins, n'importe, toute fantaisie de ce genre passera
-à la Sainte-Alliance de Münchengrætz; toute espérance sera enlevée aux
-ennemis secrets ou publics des deux gouvernements, soit au dedans,
-soit au dehors; toutes les difficultés accidentelles que les
-événements peuvent faire naître seront réduites à leur juste valeur;
-leur solution sera prévue par tout le monde, et les esprits seront en
-plein repos.
-
-»Mais, ce n'est pas tout.
-
-»Une attaque à main armée contre la France n'est pas le seul danger
-que coure en ce moment le _statu quo_ européen. Il est plus d'un moyen
-d'y porter atteinte. On peut y préparer, en pleine paix, des
-changements qu'il ne faudra plus qu'un souffle pour achever.
-
-»Je m'explique.
-
-»Il existe entre les trois puissances du Nord une solidarité
-d'intérêts pareille à celle qui existe entre la France et la
-Grande-Bretagne, bien que fondée sur des principes directement
-opposés. Cette solidarité les tient unis, et nous avons chaque jour
-des preuves de cette union. L'année qui vient de s'écouler en fournit
-avec abondance.
-
-»Cette situation peut amener deux résultats:
-
-»Le premier serait l'abandon momentané de toute idée d'agrandissement,
-de tout accroissement de territoire ou de prépondérance; le sacrifice
-de toute politique purement prussienne, autrichienne ou russe, à une
-politique de conservation européenne; c'est ce qui est arrivé en 1830,
-en 1831, quand le péril des révolutions était grand et imminent.
-
-»Le second c'est une sorte de compromis entre les ambitions et les
-prétentions des trois puissances, c'est un marché par lequel elles
-s'abandonnent mutuellement telle ou telle partie de l'Europe, à charge
-de revanche de part et d'autre.
-
-»C'est ce qui arrive aujourd'hui où les inquiétudes sont moindres, et
-où les espérances de s'agrandir peuvent reprendre un peu le dessus.
-
-»La Russie dit à l'Autriche: au nom du ciel, ne nous brouillons pas,
-restons unies contre l'ennemi commun; mais, en attendant, laissez-moi
-disposer de la Turquie à ma fantaisie. L'Autriche répond: d'accord, ne
-nous brouillons pas; mais, si je vous laisse disposer de la Turquie,
-secondez-moi dans la domination que je veux établir en Italie; et le
-marché se conclut.
-
-»La Prusse, à son tour, dit à l'Autriche: je veux bien vous prêter
-main forte dans vos projets sur l'Italie; mais laissez-moi établir mon
-système de douanes[151]; laissez-moi établir mes frontières de douane
-jusque sur les bords du lac de Constance, imposer mes tarifs à toute
-la Confédération, subjuguer les résistances de tous les États
-récalcitrants et jeter les fondements d'une unité allemande, qui
-portera ses fruits un peu plus tard.
-
-»Et l'Autriche laisse faire la Prusse.
-
-»On n'en est encore en Turquie, en Italie, en Allemagne, qu'à des
-accroissements de prépondérance, qu'à des protectorats, des tutelles,
-des actes de prépotence; mais quiconque a lu l'histoire, quiconque a
-quelque peu d'intelligence du progrès des événements sait où cela
-mène, et ce que deviennent les protectorats.
-
-»Maintenant, de deux choses l'une:
-
-»Ou la France et l'Angleterre contempleront tranquillement cette
-grande altération de l'équilibre de l'Europe, cet anéantissement
-successif de l'indépendance des États de second ordre, ou bien elles
-saisiront les occasions de s'y opposer. Dans le premier cas, elles en
-seraient considérablement amoindries, il ne faut pas s'y arrêter. Dans
-le second, les voilà obligées d'agir en commun, et nous voyons déjà,
-en effet, que dans l'affaire de la Turquie, les deux gouvernements
-en sont au point de se concerter pour mettre ordre aux entreprises
-sur Constantinople. Si les deux gouvernements agissent en commun, ils
-seront obligés de se garantir mutuellement les conséquences
-éventuelles de cette action commune. Voilà le traité d'alliance
-défensive qui reparaît de toute nécessité; mais, cette fois encore, il
-n'arrive que pour régler les conséquences de la guerre, tandis que,
-conclu et publié, dès à présent, il aurait la vertu de la prévenir.
-
-»Supposons, en effet, qu'un traité d'alliance défensive existe entre
-la France et l'Angleterre, aujourd'hui, à présent même; il n'est pas
-besoin qu'il stipule autre chose que l'engagement de se soutenir
-mutuellement et dans les cas qui seront jugés par les deux parties
-rentrer dans la lettre du traité. Derrière cette stipulation générale,
-chaque puissance placera, par la pensée, toute espèce d'article secret
-destiné à prévenir les empiétements qu'elle médite. Chaque fois que
-l'Angleterre élèvera la voix, on apercevra derrière les six cent mille
-hommes dont la France dispose. Chaque fois que la France élèvera la
-voix, on apercevra derrière la puissance et l'ascendant de
-l'Angleterre. Il leur suffira de parler pour déconcerter les projets
-qu'en adoptant une autre ligne de conduite elles se verraient
-peut-être obligées de combattre.
-
-»J'ajouterai que cette alliance deviendra le point d'appui naturel de
-tous les souverains qui se sentiront une velléité de résistance; du
-roi de Naples, en Italie, contre la domination autrichienne; du duché
-de Bade, de la ville de Francfort, du duché de Nassau, contre les
-douanes prussiennes; de tous les petits princes allemands, contre la
-prépotence de la diète. Elle deviendra le noyau d'un nouveau groupe
-d'intérêts; elle est, à mon avis, le seul contre-poids efficace à
-l'union des trois grandes monarchies du Nord.
-
-»Il est, enfin, une dernière considération, qui n'est que secondaire,
-mais qui a cependant aussi son importance.
-
-»Aussi longtemps que l'union de la France et de l'Angleterre
-n'existera qu'en fait, et sera susceptible en apparence de variation
-et d'éventualité, d'une part, chaque gouvernement sera forcé de se
-tenir en mesure à tout événement, comme s'il devait supporter seul
-tout le poids des chances de l'avenir; d'une autre part, le commerce,
-l'industrie de chaque pays ne se livreront à leur cours naturel
-qu'avec précaution et timidité. Si l'on suppose, au contraire, l'union
-publique, indissoluble, fondée sur un traité, la puissance de chacun
-des deux gouvernements doublera par ce fait seul, et ils pourront,
-sans aucun inconvénient, réduire leur état militaire et maritime. Or,
-dans la politique intérieure de chaque gouvernement, la possibilité de
-telles réductions est, à elle seule, un fait qu'il ne faut pas
-dédaigner. En même temps, tous les esprits se calmeront, la confiance
-dans l'avenir s'accroîtra presque sans mesure, et la richesse publique
-augmentera, tandis que les dépenses diminueront. Il n'est pas de
-ministère, sous un gouvernement représentatif, qui ne sache de quel
-prix serait un tel résultat.
-
-»Telles sont, mon prince, les considérations que j'ai présentées à
-lord Granville. Soit amitié pour moi, soit intérêt pour la France, et
-je ne sais duquel de ces sentiments je suis le plus touché, il a paru
-les trouver dignes d'être pesées mûrement. L'obstacle qui l'a frappé
-le plus, c'est la difficulté de les faire pénétrer dans le public
-anglais et prévaloir dès à présent dans le parlement. C'est un
-obstacle dont il ne m'appartient point de mesurer la puissance;
-il m'appartient bien moins encore d'indiquer les moyens d'en
-triompher. Vous êtes sur les lieux, mon prince, c'est à vous
-d'éclairer sur ce point le gouvernement français. Tant que vous ne
-m'aurez pas donné l'espérance de voir mes idées accueillies par le
-cabinet britannique, je m'abstiendrai d'en entretenir mes collègues et
-de faire aucune démarche officielle. Ce sera un secret entre vous et
-moi. Agréez...»
-
-Je suis bien aise d'avoir placé ici ce témoignage de la haute capacité
-politique du duc de Broglie. Si les souvenirs que je retrace ici
-voient jamais le jour, on rendra justice à la clarté et à la fermeté
-des vues qui ont inspiré cette lettre, et je me persuade qu'on y
-trouvera aussi la véritable base d'une alliance intime entre la France
-et l'Angleterre, qui a été au début et à la fin de ma carrière
-politique mon voeu le plus cher, convaincu, comme je le suis, que la
-paix du monde, l'affermissement des idées libérales et les progrès de
-la vraie civilisation ne peuvent reposer que sur cette base.
-
- [151] On sait que la Prusse, à cette époque, avait entamé une
- longue suite de négociations destinées à établir l'union
- douanière de l'Allemagne ou Zollverein. Déjà le 22 mars 1833 un
- premier traité avait été signé entre la Prusse et huit États,
- parmi lesquels la Bavière et le Wurtemberg. La Saxe y adhéra le
- 30 mars. Tous les autres États de l'Allemagne entrèrent peu à peu
- dans cette union qui, depuis 1871, est devenue le régime
- constitutionnel de l'empire.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 24 décembre 1833.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai beaucoup réfléchi pendant mon voyage, et depuis mon arrivée ici,
-à la question qui a fait le principal objet des derniers entretiens
-que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous avant mon départ de Paris. Je
-n'ai pas varié dans mon opinion sur l'importance et l'utilité qu'il y
-aurait pour le gouvernement du roi de conclure avec l'Angleterre un
-traité d'alliance défensive. Je me suis attaché à rechercher le
-principe d'après lequel un tel traité pourrait être le plus
-avantageusement motivé, qui offrirait le plus de chances de succès
-auprès du gouvernement anglais et qui, en même temps, se rapprocherait
-assez des vues de quelques-uns des cabinets du continent pour espérer
-les y faire entrer un jour.
-
-»Après avoir mûrement pesé toutes les considérations dont vous avez
-bien voulu me faire dernièrement l'exposé et les avoir rapprochées des
-faits que ma propre expérience m'a indiqués comme pouvant le mieux me
-guider dans une affaire de cette gravité, je me suis arrêté à l'idée
-que le _statu quo_, tel qu'il existe aujourd'hui en Europe, devait
-être notre point de départ, et que son maintien était le meilleur
-principe à choisir pour un traité d'alliance défensive entre la France
-et la Grande-Bretagne.
-
-»Pour la France, le _statu quo_ ne présente rien qui ne soit reconnu
-et admis par elle; il ne blesse sur aucun point nos intérêts
-véritables, et il a, d'ailleurs, toujours fait partie du système
-soutenu depuis son origine par le gouvernement français actuel.
-
-»Quant à l'Angleterre, il est incontestable qu'elle doit désirer de
-voir maintenir en Europe l'état de choses présent; il lui garantit
-tous les avantages des traités de 1815, et, comme vous l'avez très
-bien remarqué, ces avantages ont été immenses. Il n'est pas besoin de
-dire qu'ils n'ont rien perdu de leur force depuis 1830. Il est
-possible que je me trompe, mais je ne vois pas quelles sont les
-difficultés qui pourraient s'élever dans le parlement, si le
-gouvernement anglais entrait avec nous dans un traité d'alliance
-défensive qui serait fondé sur le maintien du _statu quo_ européen. Il
-me paraît que ce traité serait justifiable dans tous ces rapports
-et je dois attendre pour changer d'opinion à cet égard qu'on ait fait
-valoir des objections que je ne pressens pas en ce moment.
-
-»En portant les yeux sur les différents cabinets du continent, on ne
-peut s'empêcher de reconnaître que le traité dont je parle n'aurait
-rien qui pût les effrayer; mais que, même, il rentrerait dans les
-idées des plus raisonnables d'entre eux. Le _statu quo_ n'est-il pas
-l'idée fixe, pour ainsi dire, de M. de Metternich? Le cabinet prussien
-n'a-t-il pas témoigné sans cesse de son désir de voir la paix générale
-garantie par la stabilité de ce qui existe? La Russie elle-même
-n'annonce-t-elle pas avec emphase que le traité du 8 juillet avec la
-Porte est la preuve la plus évidente de ses intentions favorables pour
-la conservation de l'empire ottoman? Quelle est celle de ces
-puissances qui oserait, avec la moindre apparence de raison, se
-montrer hostile à l'union de la France et de l'Angleterre, proclamée
-dans le soutien du _statu quo_ européen? S'il reste encore quelque
-espoir de ramener les cabinets dont la politique plus modérée offre
-des moyens de rapprochement, je ne balance pas à croire qu'un traité
-conçu d'après le principe que j'indique ici ne pourrait que hâter leur
-retour vers nous.
-
-»C'est donc sur ce terrain que j'ai cru devoir me placer pour faire
-valoir, près de lord Grey et de lord Palmerston, le projet de traité
-dont j'ai eu l'honneur de m'entretenir avec vous. Ces deux ministres
-ont écouté fort attentivement les observations que je leur ai
-développées à ce sujet, et il m'a paru qu'elles leur faisaient
-impression. Cependant, comme je m'y étais attendu, ils n'ont pu que me
-promettre de s'occuper de ce projet, de le discuter avec leurs
-collègues et de me faire connaître ensuite la résolution que
-prendrait le gouvernement britannique.
-
-»J'ai insisté près des deux ministres anglais pour que cette
-résolution répondît à la situation des choses, c'est-à-dire qu'elle
-fût grande et élevée. «Un simple expédient, leur ai-je dit, serait
-fort dangereux; il paraîtrait n'être que le résultat d'une intrigue ou
-que l'expression détournée de notre humeur et c'est ce que nous devons
-éviter avant tout. Le vrai moyen de réussir, pour nous, est dans une
-action franche, énergique, sans menaces, sans arrière-pensées.»
-
-»Je ne crois pas être en état de vous transmettre quelque chose de
-positif sur les vues du cabinet anglais, dans cette question, avant
-quelque temps. Lord Grey et lord Palmerston repartent tous deux
-aujourd'hui ou demain pour la campagne et les autres ministres ne
-seront à Londres que dans les premiers jours du mois de janvier. C'est
-alors seulement que l'affaire pourra être traitée en conseil de
-cabinet...»
-
-J'ajoutais dans une lettre particulière du même jour que cette
-dépêche:
-
-«Je suis arrivé ici en même temps que votre lettre du 16. Je l'ai lue
-avec la plus grande attention, et ce n'est qu'après m'en être bien
-pénétré que je me suis rendu chez lord Grey, et plus tard chez lord
-Palmerston. Ma dépêche vous rend compte de l'impression que ces deux
-ministres m'ont paru recevoir des ouvertures que je leur ai faites.
-Elles m'ont paru avoir sur eux le petit mérite de l'inattendu, du
-moins quant à la forme, si ce n'est quant à l'idée du traité en
-lui-même...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 30 décembre 1833.
-
- »Mon prince,
-
-»D'après votre désir, je vous adresse un projet de traité[152]. C'est
-une simple ébauche sur laquelle le roi vous demande votre avis. Je me
-suis efforcé de rédiger d'après vos propres idées; c'est pour lui
-donner la plus grande généralité possible et laisser soupçonner
-derrière tout ce qu'on voudra que je l'ai réduit à un préambule et à
-un article, l'article n'énonçant autre chose que le simple fait de
-l'alliance défensive, et renvoyant, par conséquent, tous les moyens
-d'exécution à une convention spéciale à conclure, le cas échéant. Il
-m'a paru, d'autre part, qu'il serait impossible que cet article unique
-n'eût pas pour résultat sur les imaginations de leur faire supposer un
-grand nombre d'articles secrets, et d'une autre part, il m'a paru que
-ne liant le gouvernement anglais qu'au fond même de la mesure, et lui
-laissant pleine liberté sur tout le reste, il devait faciliter
-l'admission du principe. En réduisant le traité à son effet moral, il
-écarte, en grande partie, les objections qu'on peut nous opposer.
-
-»J'ai fondé le préambule, comme vous le désiriez, sur le _statu quo_;
-mais j'ai pensé que ce _statu quo_ devait avoir pour nom de baptême
-_la foi des traités_. Il serait très impopulaire, en France, de
-s'engager ostensiblement à renoncer aux départements que nous
-avons perdus; mais il n'y a personne assez hardi pour venir dire qu'il
-faut violer, voire même qu'il ne faut pas respecter la foi des
-traités. Le reste du préambule est, ce me semble, d'un ton conciliant
-et irréprochable de la part des puissances étrangères.
-
-»L'article séparé n'est qu'un moyen de négociation avec le
-gouvernement anglais. Nous ne désirons point qu'il soit inséré dans le
-traité; mais, dans le cas où le gouvernement anglais désirerait nous
-engager un peu sur la question d'Orient, dans le cas où il mettrait
-son consentement au prix d'un engagement éventuel, en cas que les
-Russes revinssent à Constantinople, nous ne verrions pas
-d'inconvénient à l'article ainsi rédigé qui ménage une grande liberté
-aux deux parties, et qui, pour le ton, rentre dans le caractère même
-du traité défensif. Au demeurant, je vous le répète, ceci n'est qu'une
-ébauche sur laquelle nous vous demandons conseil...»
-
- [152] Ce projet stipulait purement et simplement une alliance
- défensive. Il ajoutait que les deux parties s'engageaient à se
- concerter dans toutes les occasions où le repos de l'Europe et
- l'indépendance des États qui la composent leur paraîtraient
- compromis.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 3 janvier 1834.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Je vous remercie de votre lettre et du projet de traité qui
-l'accompagnait et que je trouve excellent. J'espère bien qu'il nous
-sera utile dans quelque temps et que nous parviendrons à en faire
-comprendre l'avantage au gouvernement anglais. Pour le moment, je
-crois qu'il faut le laisser dormir. C'est du moins l'impression qui me
-reste des conversations fréquentes que j'ai eues dans ces derniers
-jours avec lord Grey et lord Holland, les deux seuls membres du
-cabinet qui soient à Londres. Vous connaissez la répugnance qu'ont
-toujours montrée les ministres anglais à se gêner par des liens
-qui n'ont pas un but spécial et déterminé.
-
-»A part des difficultés parlementaires qui vont être très importantes
-ici dans les questions de politique étrangère, le gouvernement anglais
-est encouragé dans son désir de ne rien précipiter par les dernières
-dépêches qu'il a reçues de Vienne et de Berlin.
-
-»On mande de Vienne que M. de Metternich est fort embarrassé
-de son congrès auquel il ne sait que proposer pour sujets de
-délibération[153]. Lord Grey conclut de là, et, ce me semble, avec
-raison, que si nous faisions paraître en ce moment un acte, de quelque
-nature qu'il soit, entre la France et l'Angleterre, nous donnerions
-matière à Vienne pour qu'on y fît quelque chose, et pour tirer M. de
-Metternich de son embarras. Cette objection, qui me paraît être très
-plausible, serait encore bien plus forte si, comme l'écrit de
-Berlin lord Minto, la Prusse se montre disposée à se séparer des cours
-d'Autriche et de Russie, dans le cas où celles-ci lui proposeraient un
-accord quelconque sur les affaires d'Orient, qui pourrait déplaire à
-la France et à la Grande-Bretagne.
-
-»Je crois donc, mon cher duc, que le moment n'est pas opportun pour
-presser le gouvernement anglais. Vous devez être convaincu que je
-suivrai avec soin toutes ses dispositions, et que je saisirai avec
-empressement l'occasion lorsque je la jugerai favorable.
-
-»La réunion du parlement dans le mois prochain donnera nécessairement
-lieu à des discussions sur les affaires d'Orient, car il est probable
-que le discours de la couronne devra en faire mention. Il serait
-possible que cette circonstance obligeât le ministère à prendre une
-résolution définitive, et d'ailleurs, à cette époque, le congrès de M.
-de Metternich sera fini, et nous n'aurions plus à nous inquiéter de
-ses délibérations...»
-
- [153] Un congrès des représentants des puissances allemandes
- avait été convoqué à Vienne par M. de Metternich pour délibérer
- sur les intérêts généraux de la Confédération germanique. Il eut
- à s'occuper de cinq groupes de questions:
-
- 1º Du principe que la souveraineté appartient tout entière aux
- princes et non aux nations;
-
- 2º De la publicité des séances législatives;
-
- 3º Des écoles et des universités;
-
- 4º De la presse;
-
- 5º De l'accord des législations particulières avec les lois
- générales.
-
- M. de Sainte-Aulaire tenait le cabinet français au courant de la
- marche de ce congrès dont les délibérations n'eurent d'ailleurs
- que peu de retentissement: «On ne doute pas, écrivait-il le 28
- novembre, qu'un plan ne soit arrêté entre l'Autriche et la Prusse,
- mais ces deux puissances et surtout l'Autriche veulent que
- l'initiative appartienne aux petits États dont l'indépendance
- semblerait ainsi respectée. Les gouvernements secondaires, de leur
- côté, très disposés à faire bon marché de leurs constitutions,
- veulent cependant échapper au reproche de les avoir volontairement
- sacrifiées, et veulent mettre leur responsabilité à couvert
- vis-à-vis de leurs peuples» (_Dépêche de M. de Sainte-Aulaire au
- département_).
-
- «Le 7 janvier 1834.
-
-»... Lord Palmerston n'est à Londres que depuis ce matin, et je n'ai
-pu le voir encore; mais je sors de chez lord Grey avec lequel j'ai eu
-un assez long entretien sur la question d'Orient et particulièrement
-sur les rapports de l'Autriche et de l'Angleterre à l'égard de cette
-question. Ce dernier point est celui que vous aviez bien voulu
-m'indiquer spécialement par votre dépêche du 2 de ce mois.
-
-»Lord Grey m'a dit qu'effectivement le prince Esterhazy était venu
-plusieurs fois dans ces derniers temps, et notamment il y a dix jours,
-pour l'entretenir au nom de sa cour de l'importante affaire qui occupe
-si vivement tous les cabinets de l'Europe en ce moment, et lui
-avait tenu, à ce sujet, un langage très satisfaisant, en l'assurant
-que M. de Metternich n'avait pas d'autre but que celui de
-l'Angleterre, c'est-à-dire le maintien de l'empire ottoman.
-
-»Le prince Esterhazy, ayant ajouté qu'il était à craindre que, dans
-cette occasion, le cabinet anglais ne se montrât trop soupçonneux
-envers la Russie, lord Grey lui aurait répondu qu'il était peut-être
-aussi à craindre que l'Autriche, de son côté, ne se montrât trop
-confiante; que, d'ailleurs, le gouvernement anglais pourrait être
-incessamment questionné au parlement sur les affaires d'Orient, et que
-l'opinion publique s'était prononcée d'une manière tellement violente
-en Angleterre contre les projets ambitieux de la Russie, que lui, lord
-Grey, aurait besoin de témoignages bien évidents de la modération de
-cette puissance pour calmer une irritation dont il reconnaissait que
-la cause n'était pas sans fondement.
-
-»Sur cette réponse, le prince Esterhazy ayant demandé quels seraient
-les témoignages qui pourraient donner de la valeur aux assurances
-répétées du cabinet de Pétersbourg, lord Grey, sans vouloir les
-déterminer tous spécialement, aurait indiqué, m'a-t-il dit,
-l'évacuation immédiate et complète de la Moldavie et de la Valachie,
-et l'abandon, de la part de la Russie, de ce qui lui reste dû par la
-Turquie, par suite du traité d'Andrinople.
-
-»Le prince Esterhazy a promis de faire connaître à M. de Metternich
-les détails de cette conversation, et a même ajouté qu'il espérait que
-son gouvernement entrerait dans des idées qui lui paraissaient si
-raisonnables. Le courrier du prince Esterhazy, qui portait ces
-informations à Vienne, est parti il y a plusieurs jours.
-
-»On a reçu depuis des dépêches de sir F. Lamb, qui, d'après ce qui m'a
-été dit, sont entièrement conformes au langage tenu par cet
-ambassadeur à M. le comte de Sainte-Aulaire[154]. D'après ces
-dépêches, il annonçait que, dans une conversation qu'il avait eue avec
-M. de Metternich, celui-ci, tout en lui répétant les assurances de
-modération tant de fois renouvelées par la Russie, lui aurait
-cependant déclaré que l'Autriche était irrévocablement décidée à ne
-pas consentir à la cession d'un simple village, qui pourrait être
-faite par la Turquie à la Russie. Cette déclaration me paraît,
-monsieur le duc, avoir beaucoup de valeur dans la bouche de M. de
-Metternich, si surtout, comme l'aurait écrit sir F. Lamb, elle a été
-faite du ton le plus positif.
-
-»Je dois ajouter que dans tout ceci, m'a-t-on dit, il n'y a pas eu la
-moindre pensée de séparer la France de l'Angleterre, et que, s'il a
-été fait moins souvent mention du gouvernement du roi, c'est parce que
-le cabinet de Vienne a paru assuré de son concours pour tout ce qui
-tendrait au maintien d'une paix honorable, et qu'enfin, c'était à
-Londres que, dans ces derniers temps, l'irritation sur les affaires
-d'Orient s'était montrée d'une manière plus marquée. Et, je le répète,
-on n'a pas exprimé une seule fois la pensée de nous séparer de
-l'Angleterre.
-
-»Lord Grey m'a fait part aussi des dépêches qu'il a reçues il y a
-quelques jours de M. Bligh[155], ministre d'Angleterre à Pétersbourg.
-Il paraît que ce ministre a été fort recherché dans ces derniers temps
-par l'empereur, par M. de Nesselrode, et par les principaux
-personnages influents; qu'on l'a prié d'exprimer à Londres les
-assurances du désintéressement absolu de l'empereur dans la question
-d'Orient. On a répété, à cette occasion, les déclarations précédemment
-faites au sujet du traité du 8 juillet, qui n'aurait jamais été
-sollicité que par la Turquie, et que toutes les pensées de l'empereur
-avaient pour but le maintien de l'existence de l'empire ottoman.
-
-»M. le prince de Lieven, que j'ai vu fréquemment pendant le séjour que
-je viens de faire à Brighton, m'a tenu absolument le même langage, et
-j'ai pu remarquer que la cour de Russie attachait beaucoup d'intérêt
-en ce moment à rassurer la France et la Grande-Bretagne sur les
-projets d'envahissement qu'on lui attribue.
-
-»Il me semble qu'on peut conclure de tous ces faits que, sans partager
-la confiance aveugle de M. de Metternich dans la Russie, il serait
-convenable de ne pas repousser les avances que cette puissance essaye
-de faire.
-
-»Du reste, M. de Lieven ne m'a pas caché qu'il redoutait beaucoup
-l'effet que produiraient à Pétersbourg les articles récemment publiés
-dans les journaux anglais et français contre la Russie. Il m'a dit, à
-ce sujet: «L'empereur est jeune et peu accoutumé à supporter des
-injures de ce genre. Il se sera peut-être trouvé à Moscou quand
-ces journaux lui seront parvenus, et comme c'est dans cette ville
-qu'existe le foyer le plus puissant du parti qui pousse à la guerre,
-il est à craindre que les injures de ces journaux n'aient créé de
-grandes difficultés au parti raisonnable à la tête duquel se trouve le
-comte de Nesselrode, qui s'efforce toujours de ramener à la
-modération.»
-
-»Je n'ai pu que regretter avec M. de Lieven, qu'en Russie, on comprît
-si mal la liberté de la presse, sur laquelle on devrait voir, si l'on
-était juste, que les gouvernements constitutionnels ont bien peu
-d'influence...»
-
- [154] Les dépêches de M. de Sainte-Aulaire confirment en effet
- celles que sir Frédéric Lamb envoyait à son gouvernement. Il
- écrivait le 12 décembre que le cabinet autrichien avait été fort
- satisfait des ouvertures de lord Palmerston; qu'il avait répondu
- que l'Autriche et l'Angleterre avaient le même intérêt et les
- mêmes vues dans la question d'Orient, mais que l'Autriche
- marchait avec la Russie à qui l'Angleterre ne se fiait pas, et
- que l'Angleterre marchait avec la France à qui l'Autriche ne se
- fiait guère: qu'en conséquence l'Angleterre devrait accepter la
- garantie de l'Autriche à l'égard de la Russie et que l'Autriche
- accepterait alors la garantie de l'Angleterre à l'égard de la
- France (_Correspondance officielle de M. de Sainte-Aulaire_).
-
- [155] Sir John Duncan Bligh, né en 1798, d'abord attaché
- d'ambassade à Vienne en 1820, secrétaire de légation à Florence.
- Il alla ensuite à La Haye, puis à Pétersbourg en qualité de
- chargé d'affaires, devint ministre à Stockholm et enfin à Hanovre
- (1838).
-
- «Le 10 janvier 1834.
-
-»J'ai lu avec un grand intérêt la dépêche que vous m'avez fait
-l'honneur de m'écrire sous le numéro 2, ainsi que la copie de celle de
-M. de Sainte-Aulaire, qui y était jointe[156]. Cette dernière
-renferme des détails curieux et de précieuses indications. J'ai fait
-usage avec discrétion de quelques-unes d'entre elles dans les
-entretiens que j'ai eus depuis hier avec lord Palmerston et avec lord
-Grey. En insistant près de ces deux ministres pour connaître d'une
-manière plus précise encore l'état des relations de ce gouvernement-ci
-avec celui d'Autriche sur les affaires d'Orient, j'ai provoqué des
-explications qui me paraissent satisfaisantes.
-
-»Il résulte pour moi de ces explications la conviction entière que,
-depuis trois mois, il y a eu beaucoup de pourparlers, de tentatives de
-rapprochement entre le cabinet de Londres et celui de Vienne, et que
-la question d'Orient en a fait le principal objet[157]; mais que,
-jusqu'à la dernière conversation entre lord Grey et le prince
-Esterhazy, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par ma
-dernière dépêche, on n'a pas cherché à donner une forme aux vues qui
-sont partagées par les deux gouvernements.
-
-»En indiquant assez légèrement à lord Palmerston que j'avais
-connaissance des relations plus intimes qui avaient eu lieu récemment
-entre sir F. Lamb et le prince de Metternich, je l'ai amené à me
-communiquer les dernières dépêches de cet ambassadeur, et il a, après
-notre conversation, et devant moi, donné l'ordre que des copies de ces
-dépêches fussent envoyées à lord Granville qui vous les montrera.
-Vous y retrouverez des récits analogues à ceux de M. de
-Sainte-Aulaire.
-
-»Cette démonstration pleine de franchise a été accompagnée de
-l'assurance réitérée que tout, dans cette affaire, se ferait
-complètement de concert avec la France; j'ai reçu à cet égard, et
-séparément, la parole de lord Grey aussi bien que celle de lord
-Palmerston. Il me paraît assez probable que la pièce mentionnée par M.
-de Sainte-Aulaire comme ayant été portée par sir F. Lamb à l'empereur
-d'Autriche doit être la copie des instructions envoyées à lord
-Ponsonby. On aura voulu par là convaincre l'empereur que les vues de
-l'Angleterre sur l'Orient se rapprochaient de celles de l'Autriche.
-
-»Du reste, je serais assez porté à croire que les premières démarches
-dans cette affaire ont pu venir de Londres; et ce qui me le fait
-supposer, ce sont les plaintes qui m'ont été exprimées contre M. de
-Metternich et contre la froideur qu'il a longtemps témoignée sur la
-question d'Orient, dont il paraissait vouloir abandonner toute la
-direction à la Russie. Il ne serait pas impossible non plus que lord
-Palmerston, à qui les cabinets reprochent d'avoir eu, dans quelques
-circonstances, un langage un peu hautain, eût jugé convenable de se
-rapprocher du cabinet de Vienne, qui n'avait pas été un des moins
-irrités contre le ton de ses communications. Je crois, d'autre part,
-que le cabinet anglais reconnaît la justesse des reproches qui lui
-sont adressés aujourd'hui sur sa conduite de l'année dernière dans les
-affaires de Turquie. Il sent que, s'il avait adopté le plan que nous
-lui avions proposé avant l'arrivée des Russes à Constantinople, il
-aurait empêché beaucoup de mal. Ce plan, vous le savez, faisait entrer
-l'Autriche dans nos efforts communs, pour arrêter les malheurs qui
-menaçaient alors le sultan; vous en trouverez les traces dans mes
-dépêches des 8, 28 et 31 janvier 1833[158].
-
-»J'aime à croire que maintenant le gouvernement anglais, animé par le
-sentiment de cette faute politique, suivra avec plus de zèle et de
-persévérance la ligne qu'il a adoptée en Orient...
-
-»Les ouvertures faites par lord Grey, en réponse aux communications du
-prince Esterhazy, devront nécessairement amener M. de Metternich à
-s'expliquer nettement sur ses propres intentions. Il appréciera sans
-doute la valeur de la démarche de l'Angleterre, qui a été dictée par
-une parfaite convenance, car lord Grey a dit franchement à
-l'ambassadeur d'Autriche que l'Angleterre désirait faire passer par le
-cabinet de Vienne la demande des garanties qu'elle réclame de la
-Russie, parce que cette voie indirecte ôtait à cette demande toute
-apparence offensante pour l'amour-propre russe.
-
-»Il me paraît, monsieur le duc, que nous aurions à nous féliciter si à
-Pétersbourg on se déterminait à céder sur quelques-uns des points mis
-en avant par lord Grey, tels que le licenciement de l'armée de
-Valachie et de Moldavie, et la dislocation de celle de Crimée. Le
-gouvernement du roi trouverait devant les Chambres, aussi bien que le
-cabinet anglais devant le parlement, des moyens de défense dans ces
-faits, s'il était attaqué, et d'ailleurs, ils nous offriraient un
-temps de repos pour mieux concerter les mesures que l'état incertain
-de l'Orient rendra inévitablement nécessaires dans un temps donné.
-
-»Dès aujourd'hui, je pense que nous ne devons négliger aucune occasion
-de convaincre la cour d'Autriche de notre intention d'agir avec
-elle et avec la Grande-Bretagne dans cette affaire, et ne pas laisser
-supposer que nous croyons qu'il y a eu quelques propositions faites à
-notre insu. La dépêche de M. de Sainte-Aulaire présente M. de
-Metternich comme disposé à entrer dans un concert commun des quatre
-cours. Peut-être que plus tard, le refus de la Russie, s'il a lieu, de
-céder sur les garanties qui lui sont demandées en ce moment, amènerait
-le chancelier d'État à consentir à une triple alliance. Nous sommes
-dans une très bonne voie, qui ne peut que s'améliorer...»
-
- [156] _Dépêche du comte de Sainte-Aulaire du 25 décembre._
- L'ambassadeur rend compte d'un entretien qu'il vient d'avoir avec
- M. de Metternich. M. de Metternich pense que le traité du 8
- juillet entre la Russie et la Porte prépare une épouvantable
- catastrophe que l'Europe doit s'appliquer à prévenir et qu'elle
- ne pourra prévenir que par une action commune précédée d'un
- concert commun. Il propose, en conséquence, l'ouverture d'une
- conférence. M. de Tatitscheff au contraire, ne veut entendre
- parler que d'une action commune à Alexandrie pour intimider
- Méhémet-Ali, et M. de Sainte-Aulaire en conclut que l'Autriche et
- la Russie sont en dissentiment complet sur les affaires d'Orient.
- L'Autriche, ajoute-t-il, appelle l'Europe à son aide; elle
- acceptera le premier appui qui lui sera offert. M. de Metternich
- lui a dit en présence de M. de Tatitscheff: «Affirmez à l'amiral
- Roussin qu'il n'existe pas entre nous le moindre dissentiment et
- que la politique de l'Autriche est parfaitement identique avec
- celle de la France dans les affaires d'Orient.»--M. de
- Sainte-Aulaire annonce ensuite que sir Frédéric Lamb a été chargé
- par M. de Metternich de proposer à son gouvernement d'accéder à
- une profession de foi des quatre puissances relative aux affaires
- d'Orient, qui prendrait la forme soit d'un traité, soit d'une
- déclaration commune et qui deviendrait la base d'un droit public
- européen.
-
- [157] M. de Sainte-Aulaire signalait également à Paris
- l'influence croissante de sir Frédéric Lamb à Vienne (_Dépêche du
- 12 décembre_). Il affirmait que l'ambassadeur anglais
- s'efforçait, conformément aux ordres de son gouvernement, de
- placer l'Angleterre entre la France et l'Autriche (_Dépêche du 25
- décembre_). Enfin, le 5 janvier il déclarait qu'il se passait
- entre sir Frédéric Lamb et M. de Metternich quelque chose qu'on
- voulait lui cacher. (Voir également sur ce point une dépêche du 2
- janvier du duc de Broglie à M. de Talleyrand. Appendice, p. 509.)
-
- [158] Voir pages 110 et 114. La dépêche du 8 janvier n'est pas
- reproduite dans les _Mémoires_.
-
- «Le 12 janvier 1834.
-
-»En lisant les journaux français du 9 de ce mois, j'y ai remarqué un
-article tiré de la _Gazette d'Augsbourg_ du 5, qui ne vous aura pas
-échappé et qui a été répété par tous les journaux d'Angleterre. Le
-correspondant de la _Gazette d'Augsbourg_, en faisant mention d'un
-traité conclu entre la Russie et l'Autriche pour garantir l'existence
-de l'empire ottoman, même dans le cas où la dynastie régnante
-viendrait à s'éteindre, mais avec l'exclusion de Méhémet-Ali, ajoute
-que le prince de Metternich a communiqué les dispositions de ce traité
-à sir Frédéric Lamb, qui les a approuvées dans les termes les plus
-positifs[159].
-
-»Quelque rassuré que je dusse être par les déclarations des ministres
-anglais, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par mes
-dernières dépêches, la condition de l'exclusion de Méhémet-Ali, que je
-savais être de nature à toucher le cabinet anglais, a élevé quelque
-doute dans mon esprit, et j'ai cru devoir réclamer encore de nouvelles
-explications de lord Palmerston et de lord Grey. En conséquence, je
-les ai revus hier, et je dois vous répéter que leur langage est aussi
-précis et aussi explicite que dans nos entretiens précédents. Sans
-qu'il ait été question récemment entre nous du pacha d'Égypte, je ne
-puis cependant pas négliger de vous dire que le gouvernement du roi ne
-saurait apporter assez de ménagements pour ôter tout soupçon au
-gouvernement anglais sur la nature des relations qu'il peut entretenir
-avec ce pacha. Je suis à peu près certain qu'ici on nous suppose
-toujours des arrière-pensées sur ce point.
-
-»Lord Palmerston m'a dit qu'il avait expédié à Paris les dépêches de
-sir Frédéric Lamb, qui doivent vous être montrées; mais il m'en a
-donné à lire une nouvelle qui était arrivée le matin et dans
-laquelle cet ambassadeur annonce que, d'après les conversations qu'il
-a eues, ainsi que M. de Sainte-Aulaire, avec le prince de Metternich,
-il a acquis la conviction que le chancelier d'État ne cherchait qu'à
-détacher les cours de France et d'Angleterre l'une de l'autre. Je ne
-sais point jusqu'à quel point cette observation de sir Frédéric Lamb
-est fondée, mais elle me paraît être une indication qui peut n'être
-pas inutile.
-
-»Vous trouverez dans _the Globe_ d'hier soir un long article qui par
-tout son ensemble offre un nouveau témoignage de la sincérité des
-assurances que j'ai reçues depuis trois jours. Ce journal ministériel
-insiste avec une force vraiment remarquable sur la nécessité de
-l'union de l'Angleterre et de la France...»
-
- [159] Voici cet article: La question orientale avait pris dans
- ces derniers temps une tournure qui menaçait sérieusement le
- repos de l'Europe. Le traité conclu entre la Russie et la Porte
- ottomane avait donné une vive inquiétude à l'Angleterre dont la
- politique est principalement dirigée dans l'intérêt de son
- commerce et de son industrie, tandis que la France craignait de
- perdre l'influence qu'elle avait acquise à Constantinople par
- suite des démonstrations énergiques de l'amiral Roussin. De là,
- le froid survenu dans les relations de la Russie avec
- l'Angleterre et la France... Afin d'éviter un pareil conflit, le
- cabinet de Vienne qui, dans ces dernières années, a agi avec tant
- d'énergie pour conserver la paix générale et le _statu quo_
- européen, s'est adressé au cabinet de Pétersbourg avec lequel il
- se trouve, depuis les négociations de Munchengrætz, dans des
- relations d'intimité qui rappellent celles qui existaient entre
- eux lors de la guerre de Napoléon. La réponse du cabinet russe a
- été des plus satisfaisantes sous tous les rapports, et on assure
- qu'il vient d'être conclu un traité entre les deux cours par
- lequel elles auraient garanti l'existence de l'empire turc même
- pour le cas où la dynastie actuellement régnante viendrait à
- s'éteindre mais avec l'absolue exclusion de Méhémet-Ali. On
- assure que le prince de Metternich a communiqué, il y a deux
- jours, les dispositions de ce traité à l'ambassadeur
- d'Angleterre, sir F. Lamb, et que celui-ci a approuvé dans les
- termes les plus positifs une négociation qui ne peut que produire
- les résultats les plus heureux, et qui donne de nouveaux titres à
- la reconnaissance de tous les amis de l'ordre et de la paix au
- grand homme d'État qui dirige avec tant de sagesse les affaires
- de l'Europe, et qui nous a si longtemps préservés des horreurs de
- l'anarchie, et de la guerre.
-
- [_Confidentielle._]
-
- «Londres, le 13 janvier 1834.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Les journaux vous disent malade. Le _Temps_ va même jusqu'à parler de
-démission. Rassurez-moi sur votre santé; je ne crois pas à la
-démission; je n'en veux pas. Écrivez-moi quelques lignes que je puisse
-montrer à lord Grey, car il paraît un peu surpris de ce qui s'est
-passé à la tribune entre vous et M. Bignon[160]. Le cabinet anglais
-craint d'être parlementairement gêné par un langage qui ne serait
-pas identiquement le même à Paris et à Londres sur la question
-d'Orient. Il est donc tout à fait nécessaire que je puisse satisfaire
-lord Grey par quelque explication qui vaudrait mieux que celle du
-_Journal des Débats_, et qu'il vous serait plus commode de faire
-passer par moi, que de donner à la tribune...»
-
- [160] Louis-Pierre-Édouard, baron Bignon, né en 1771. Il entra de
- bonne heure dans la diplomatie, fut en 1797 secrétaire de
- légation à Berne, puis à Milan (république cisalpine) en 1799, et
- à Berlin (1800). En 1802, il devint chargé d'affaires, puis
- ministre à Cassel (1804). En 1806, il fut chargé de
- l'administration des provinces prussiennes. En 1809, il fut nommé
- administrateur général de l'Autriche. De Vienne, il alla à
- Varsovie comme ministre plénipotentiaire. Pendant les Cent-jours,
- il fut sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, et reçut
- le 22 juin, pour quelques jours, la direction de ce département.
- M. Bignon fut élu député en 1817 et fut constamment réélu
- jusqu'en 1837. Il fut alors nommé pair de France et mourut en
- 1841.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- »Paris, le 16 janvier 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Voici les faits, je les soumets à votre sagesse:
-
-»Mercredi dernier, 8 janvier, on est venu à la discussion du
-paragraphe 16 de l'adresse. Ce paragraphe nous était annoncé comme
-dirigé spécialement contre le ministère. Dans mon opinion, au
-contraire, rien n'était plus aisé que de montrer qu'il contenait
-l'approbation la plus éclatante de notre système depuis trois ans. M.
-Bignon est venu, _au nom de la commission,_ expliquer ce paragraphe
-dans un sens parfaitement raisonnable, parfaitement conforme à mon
-opinion; puis ensuite, il a fait un long discours sur l'état général
-de l'Europe, discours qui contenait, comme vous l'avez pu voir,
-beaucoup de choses raisonnables, et beaucoup d'autres follement
-exagérées.
-
-»Je suis monté à la tribune après lui, et j'ai pris acte, en y
-adhérant, de ce qu'il avait dit, _au nom de la commission_, me
-proposant d'en tirer parti le lendemain et de prouver que notre
-système prévalait d'un commun accord sur celui de nos adversaires
-habituels. Quant au discours même de M. Bignon, je n'en ai rien
-dit, sinon que ne contenant aucune attaque contre le gouvernement, il
-ne provoquait de ma part aucune réponse. J'ai terminé en remerciant M.
-Bignon de la modération de son langage _envers nous_.
-
-»Le lendemain, j'étais gravement indisposé, tellement même, que j'ai
-longtemps hésité si j'irais à la Chambre, j'ai fait cependant effort
-sur moi-même. A mon arrivée, j'ai trouvé toute la Chambre en rumeur.
-On avait étendu l'adhésion que j'avais donnée aux explications de la
-commission, on l'avait étendue, dis-je, au discours de M. Bignon, sur
-lequel je n'avais rien dit du tout. Les imaginations avaient pris feu,
-tout le monde était convaincu que nous allions dans huit jours être en
-guerre avec toute l'Europe. Attaqué violemment par M. Mauguin, je me
-suis vu obligé de rectifier l'erreur universelle, de faire remarquer à
-quoi j'avais adhéré et de rassurer les esprits. Malheureusement, je
-vous le répète, j'étais trop malade pour avoir possession du mien. Au
-moment où je pris la parole, je fus saisi d'un éblouissement tel, que
-je fus obligé de me cramponner à la tribune et que je faillis me
-trouver mal. Dans cette disposition, j'allai au plus pressé; je
-répondis sans trop savoir ce que je disais; j'expliquai le traité du 8
-juillet en particulier, sur lequel on avait dit cent sottises; mais en
-montrant qu'on n'en saisissait ni le sens, ni la portée; je ne pus pas
-montrer suffisamment quels étaient ses vrais dangers, quel en était le
-vrai caractère. Je fus obligé, je vous le répète, de couper court, et
-de finir volontairement, sous peine d'être interrompu par un
-étourdissement complet. En descendant de la tribune, je me mis au lit,
-et on me saigna abondamment.
-
-»Le résultat de tout ceci, je ne me le dissimule point, est très
-fâcheux pour moi et très fâcheux pour les affaires. Bien que je n'aie
-rien fait ni dit de précisément répréhensible, il vaudrait mieux, je
-crois, que le roi eût sous la main un autre ministre des affaires
-étrangères. Mais cela n'est pas, et ma retraite décomposant le
-ministère tout entier, j'ai consenti à rester. Si vous voulez vous
-faire mettre sous les yeux le _Moniteur_ du 9 et celui du 10, vous
-saisirez maintenant parfaitement ce qui s'est passé. J'aurais mieux
-fait de ne pas m'emparer des explications données par M. Bignon au nom
-de la commission, puisque je me sentais déjà indisposé le 8. J'aurais
-mieux fait d'éviter toute discussion. Voilà ma faute. Je ne prétends
-point l'excuser. Tout le reste a été fatal et inévitable. Si j'avais
-été maître de moi-même le lendemain, au lieu de finir par un échec
-pour moi, la discussion aurait fini par la défaite la plus signalée
-que nos adversaires eussent essuyée depuis longtemps.
-
-»Vous pouvez faire, mon prince, de tous ces détails, tel usage que
-vous voudrez. Je n'ai rien à cacher, rien à dissimuler, rien à
-justifier. J'ai eu tort, me sentant indisposé déjà, de jouer gros jeu;
-j'ai eu tort de perdre. Voilà tout ce que je puis dire...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 20 janvier 1834.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Il y a une certaine candeur, qui, pour être parfaitement vraie, n'en
-est pas moins habile. Votre excellente lettre du 16 en est la
-meilleure preuve. Vous trouverez l'effet qu'elle a produit sur lord
-Grey dans le billet qu'il vient de m'écrire et que je vous envoie.
-
-»Je suis fondé à croire que nous aurons une très bonne phrase sur la
-France, dans le discours du roi d'Angleterre du 4 février; j'y ai mis
-tous mes soins. Je ne puis assez vous prier d'agir sur tous les
-journaux qui dépendent de vous, pour qu'ils ne reviennent pas sans
-cesse sur l'incident de l'adresse; il faut qu'il soit dorénavant dans
-l'oubli...»
-
-(_Billet joint à la lettre précédente._)
-
-
-LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- [_Traduction._]
-
- «Downing-Street, le 20 janvier 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je vous renvoie avec bien des remerciements la lettre de M. le duc de
-Broglie que vous avez bien voulu me confier hier soir.
-
-»Je trouve dans son explication de nouvelles preuves de sa candeur, et
-de son caractère probe et honorable. L'affaire a sans doute été
-fâcheuse, et je craignais qu'elle ne donnât quelque avantage à la
-Russie dans ses futures discussions avec nous; mais il est impossible
-d'imputer au duc aucune faute, excepté celle dont il convient
-lui-même. Mais cela sera de peu de conséquence tant que les deux
-gouvernements continuent à maintenir l'union intime qui a été si
-heureusement établie entre eux.
-
-»Je me réjouis fort de ce que M. de Broglie ne pense plus à donner sa
-démission; elle aurait occasionné une perte irréparable pour la France
-comme pour nous, qui nous fions entièrement à sa loyauté et à son
-honneur.
-
- »Je vous prie d'agréer...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 20 janvier 1834.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Je vous ai écrit à la hâte avant-hier, et vous ai exprimé l'assurance
-que les bruits répandus dans le public sur la retraite du cabinet
-anglais étaient sans fondement. Je persiste dans mon opinion à cet
-égard. Mais s'il n'est pas question d'un changement dans le ministère,
-il n'est pas moins certain qu'il s'est élevé un dissentiment assez
-prononcé entre quelques-uns de ses membres, et il paraît que c'est une
-intervention anglaise en Portugal qui en a été la cause. Plusieurs
-ministres pensaient qu'une intervention immédiate était devenue
-urgente; mais, la majorité s'étant prononcée contre cette mesure, elle
-a été abandonnée pour le moment. Le dernier voyage de lord Grey à
-Brighton avait été motivé par cette circonstance, et on m'assure que
-le roi a partagé l'opinion de la majorité de son conseil. Vous
-trouverez, du reste, dans le _Times_ de ce jour, un exposé, que je
-crois assez fidèle, des principes sur lesquels s'appuyent les
-partisans de l'intervention en Portugal... »
-
-On a vu, par les extraits de ces dépêches que j'avais dû suspendre mes
-démarches près du cabinet anglais pour obtenir de lui la conclusion
-d'une alliance défensive entre la France et l'Angleterre. Les
-difficultés que je rencontrais étaient de plus d'une sorte. On m'avait
-d'abord opposé l'espoir d'un rapprochement avec l'Autriche, qu'un
-pareil traité n'aurait pas manqué d'effaroucher et de rejeter plus
-avant dans l'alliance russe. On m'avait fait à peu près la même
-objection pour ce qui concernait la Prusse. Mais, ce n'étaient pas là
-les seules entraves que je rencontrais. Il y en avait qui tenaient aux
-relations extérieures de l'Angleterre; d'autres, à la situation
-intérieure du cabinet. Ainsi, on redoutait, en s'engageant avec nous,
-de ne plus garder la même indépendance dans les affaires de Portugal,
-que l'Angleterre surveillait d'un oeil jaloux et avec la ferme
-résolution d'agir sans nous sur ce point de la péninsule. On craignait
-aussi que si nous lui laissions pleine liberté à cet égard, elle ne se
-trouvât, par là, obligée un jour de nous laisser la même liberté
-d'action dans les affaires d'Espagne. Et on sait assez que, depuis la
-paix d'Utrecht, l'Angleterre a toujours cherché à combattre notre
-influence en Espagne. C'est une espèce d'axiome politique que je
-serais tenté de croire qu'on enseigne dans les universités d'Oxford et
-de Cambridge. Enfin, le cabinet anglais était ébranlé dans son
-existence; il y avait des divergences parmi ses membres sur plusieurs
-questions, et, pour ne rien cacher des motifs qui pouvaient l'empêcher
-de former l'alliance que je leur avais proposée, je dois dire aussi
-qu'il n'était pas bien rassuré sur la durée de l'existence du
-ministère français. L'incident survenu au duc de Broglie avait
-entretenu ses méfiances sur ce dernier point, et je vis bien qu'il
-fallait, sinon renoncer à mon projet d'alliance, du moins attendre que
-quelque événement, soit en Orient, soit dans la péninsule, fît
-comprendre en Angleterre l'importance de cette alliance.
-
-Il y eut d'ailleurs, à cette époque, une série de complications dans
-la politique européenne, qui devaient être éclaircies avant que le
-cabinet anglais se sentît mieux disposé pour le plan que je lui
-avais présenté au nom de mon gouvernement.
-
-La chute du ministère Zéa à Madrid[161] avait été considérée comme un
-succès pour l'Angleterre, qui attribuait à ce ministère une soumission
-entière à la France et qui se réjouit, par conséquent de le voir
-remplacé par M. Martinez de la Rosa[162], qu'elle espérait diriger.
-
- [161] M. de Zéa était tombé à la suite d'une démarche de
- plusieurs capitaines-généraux qui avaient adressé à la reine
- régente une _exposition_ où ils la suppliaient de renvoyer son
- ministère: la question fut soumise par la reine au conseil de
- régence qui décida que la retraite de M. de Zéa était nécessaire.
- En conséquence, le cabinet se retira le 16 janvier.
-
- [162] Francisco Martinez de la Rosa, né en 1789, député aux
- Cortès en 1812, était devenu l'un des membres les plus influents
- du parti libéral. Il devint chef du cabinet en 1822, mais fut
- exilé après le rétablissement du pouvoir absolu (1823). Il revint
- dans sa patrie en 1830 et devint, en 1834, président du conseil.
- En 1840, il fut ambassadeur à Paris, puis à Rome (1842). En 1844,
- il entra dans le cabinet Narvaez, fut de nouveau accrédité à
- Paris de 1847 à 1851, devint ensuite président de la première
- chambre des cortès, puis premier secrétaire d'État (1857) et
- président du conseil d'État (1858). Il mourut en 1862.
-
-D'un autre côté, le gouvernement russe essaya alors de se rapprocher
-de la France et surtout de l'Angleterre, ce qui devait détourner
-celle-ci de se lier trop intimement avec nous[163]. La suite des
-lettres qu'on va lire fera mieux saisir la portée de ce que je
-viens d'indiquer, ainsi que les événements qu'y s'y rattachent.
-
- [163] Le maréchal Maison attirait dans sa correspondance
- l'attention du gouvernement sur ce revirement du cabinet de
- Pétersbourg. Il écrivait, le 31 décembre, que M. de Nesselrode
- lui avait exprimé toute sa satisfaction de l'attitude adoptée par
- la France dans la question d'Orient. «Quand on est si près de
- s'entendre, avait-il dit, on doit finir par se rapprocher.» Le 3
- janvier, le maréchal revient sur la même idée, et constate que M.
- de Nesselrode lui a témoigné sa satisfaction des efforts de la
- France pour consolider son gouvernement et réprimer la propagande
- révolutionnaire.--Le 6 janvier, l'ambassadeur rend compte d'un
- entretien qu'il vient d'avoir avec l'empereur, au cours duquel
- celui-ci avait parlé de l'Angleterre avec la plus grande
- violence. Il pense que le gouvernement russe, après avoir essayé,
- dix-huit mois auparavant, de brouiller l'Angleterre avec la
- France, cherche maintenant à brouiller la France avec
- l'Angleterre (_Correspondance officielle du maréchal Maison_).
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 25 janvier 1834.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»... Les ministres anglais partagent entièrement votre opinion sur les
-avances faites récemment au gouvernement du roi par l'empereur Nicolas
-et par le cabinet de Saint-Pétersbourg; ils reconnaissent avec vous
-que ces dispositions si nouvelles envers la France n'ont d'autre but
-que de séparer les cabinets de Paris et de Londres. On voit avec
-plaisir ici que nous ne sommes point dupes de ces démonstrations, et
-j'ai lieu de croire qu'on nous en tiendra compte dans l'occasion.
-
-»Les démarches du gouvernement russe à Stockholm et les mesures de
-précaution qu'il a cru devoir prendre du côté de la Baltique indiquent
-des inquiétudes qu'on ne fera rien ici pour dissiper[164].
-
-»Lord Grey m'a parlé ce matin de M. Martinez de la Rosa, comme de
-l'homme qui pouvait le mieux diriger les affaires d'Espagne. Je crois
-que le mécontentement du gouvernement anglais contre M. de Zéa entre
-pour beaucoup dans les éloges qui sont prodigués à M. Martinez. Ceci
-ne vous surprendra pas.
-
-»Je vous remercie du mémoire que vous m'avez adressé sur la
-conspiration qui a éclaté dernièrement en Grèce[165]. Il me sera
-utile, lorsque nous serons appelés à nous occuper des affaires de ce
-pays, ce qui, dans notre intérêt, n'est pas pressant; mais ce qui sera
-sans doute le cas, lors de l'arrivée de M. Tricoupis[166] à
-Londres...»
-
- [164] Le cabinet de Pétersbourg avait sondé le gouvernement
- suédois sur l'attitude qu'il prendrait en cas d'une guerre entre
- l'Angleterre et la France d'une part et la Russie de l'autre
- (voir page 280). Notre chargé d'affaires à Stockholm, M.
- Billecocq, eut à ce sujet un entretien avec M. de Wetterstedt,
- ministre des affaires étrangères de Suède, dont il rendit compte
- à Paris, dans une dépêche du 4 janvier. M. de Wetterstedt déclara
- «avec une émotion extraordinaire» que la Suède n'avait pris aucun
- engagement, qu'elle n'était entrée dans aucune alliance et que la
- Russie lui avait laissé la faculté de conserver la plus stricte
- neutralité. Quelques jours plus tard, le ministre affirmait que
- si pareille guerre éclatait, la Suède ouvrirait ses ports aux
- navires des deux partis (_Dépêche du 10 janvier_). Deux mois
- après, M. de Wetterstedt, dans un entretien avec le chargé
- d'affaires anglais, reconnaissait que la Suède avait été
- formellement sollicitée par la Russie d'entrer dans une alliance
- contre la France et l'Angleterre, mais qu'elle n'avait promis que
- sa neutralité. (_Dépêche de M. Billecocq, du 7 mars._)
-
- [165] Une conspiration contre le gouvernement grec avait été
- découverte à Nauplie, au mois de septembre 1833. Les conjurés
- voulaient renverser la régence, proclamer la majorité du roi et
- s'emparer du pouvoir sous son nom. L'arrestation des coupables
- fit avorter l'entreprise.
-
- [166] Spiridion Tricoupis, né en 1791, homme d'État et historien
- grec. Il joua un rôle actif pendant les guerres de
- l'indépendance. A l'avènement du roi Othon, il fut accrédité à
- Londres (1835-1838) et y revint en 1841. Il fut ministre des
- affaires étrangères en 1843, puis envoyé à Paris (1850) et encore
- une fois à Londres. Il fut ministre à différentes reprises entre
- 1855 et 1862 et mourut en 1873.
-
- «Le 28 janvier 1834.
-
-»J'étais hier avec lord Grey et lord Palmerston lorsqu'ils ont appris
-l'entrée du général Saldanha à Leirya. On la considère ici comme une
-affaire dont tous les résultats sont importants, mais elle porte dans
-ses détails un caractère de férocité qui fait désirer vivement de voir
-finir la lutte dont le Portugal est le théâtre[167]. Il paraît certain
-que le général Saldanha ne s'arrêtera pas à ce succès, et qu'il
-doit immédiatement marcher sur Coimbre, afin de combiner ses
-mouvements avec le corps d'armée du duc de Terceire. Ces nouvelles
-sont du meilleur augure pour la solution d'une question dont, vous le
-savez, le cabinet britannique avait été fort préoccupé depuis quelque
-temps; elles répondent aux alarmes des partisans d'une intervention
-immédiate en Portugal, et elles ont produit, pour le moment, la
-renonciation, de la part du ministère anglais à toute idée d'action
-directe et matérielle sur les affaires de ce pays...»
-
- [167] Le général Saldanha s'était emparé, le 15 janvier, de la
- place forte de Leirya située à égale distance de Lisbonne et de
- Porto. Sur quinze cents hommes que comprenait la garnison, à
- peine une poignée de soldats put échapper aux vainqueurs.
-
- «Le 1er février 1834.
-
-»Hier au soir, à dix heures, j'ai été, comme j'avais eu l'honneur de
-vous le mander dans ma dépêche du matin, chez lord Palmerston. Il m'a
-donné à lire la dépêche que M. de Lieven avait reçue la veille, et
-dont il lui avait confié l'original. Je l'ai lue deux fois, et il m'a
-ensuite permis de prendre quelques notes...
-
-»Cette dépêche parait être la réponse à celle qui avait été écrite de
-Londres par l'ambassadeur de Russie, le 27 décembre. M. de Lieven y
-annonçait que lord Palmerston lui avait exprimé le désir d'arriver à
-une explication franche entre la Russie et l'Angleterre. A cette
-ouverture toute de conciliation, la Russie répond par des
-protestations de son désir d'entretenir des relations de paix et de
-bonne amitié. Quelques lignes plus bas, se trouvent ces mots:
-_l'Angleterre est l'alliée naturelle de la Russie_. On observe ensuite
-que, dans ses rapports avec l'Angleterre, la Russie a toujours suivi
-et continuera à suivre les formes qu'elle a _graduellement_ employées
-avec elle. On rappelle à cette occasion la note du 27 octobre[168],
-à laquelle la Russie avait fait la seule réponse que sa dignité,
-à ce qu'elle croit, lui permettait de faire; et là, on observe
-apologétiquement que les notes n'ont point été provoquées par elle.
-Cette observation faite, on se plaît à faire sentir que, dès qu'il a
-paru une communication du gouvernement anglais, modérée par le fond et
-conciliante dans les formes, on s'était empressé à faire une réponse
-qui portât le même caractère, et que, d'après le désir que
-l'Angleterre avait montré d'avoir des informations plus étendues, la
-Russie s'y prêtait avec plaisir pour écarter tout ce qui pourrait
-compliquer les rapports des deux États et nuire à leur bonne
-intelligence.
-
-»Envisagée sous ce point de vue, la demande du gouvernement anglais ne
-présente aux yeux du gouvernement russe aucun inconvénient, et il y
-répond volontiers.
-
-»M. de Nesselrode donne alors des notions précises sur quelques
-dispositions militaires. Il prétend que les renseignements qu'a reçus
-le gouvernement britannique ne sont pas exacts, et il cherche à en
-démontrer les erreurs. Les mesures militaires qu'on a signalées à
-l'Angleterre ne sauraient être en aucun cas l'indice d'un système
-offensif de la part de la Russie, et bien moins encore contre
-l'Angleterre que contre toute autre puissance.
-
-»Là, viennent quelques développements. On assure:
-
-»_Premièrement_, que dans la mer Noire la flotte russe se trouve dans
-le même état où elle était à son retour de Constantinople, et
-qu'aucun armement nouveau n'a eu lieu depuis cette époque.
-
-»A cela, lord Palmerston m'a fait observer qu'on n'expliquait pas
-pourquoi, l'expédition terminée, on conservait des forces aussi
-considérables, et que cela devait naturellement faire croire qu'on
-avait quelques intentions ultérieures;
-
-»_Secondement_, que la division cantonnée en Crimée n'est autre que
-celle qui est revenue de Constantinople l'été dernier à bord de
-l'escadre russe, qu'aucun renfort n'a été envoyé sur ce point, et que
-les troupes réunies dans les provinces méridionales de l'empire
-n'excèdent point le nombre de celles qui s'y trouvent cantonnées
-depuis quinze ans;
-
-»_Troisièmement_. Le gouvernement russe n'hésite pas à donner
-l'assurance que les bruits répandus sur l'accroissement de ses forces
-maritimes dans la Baltique sont dénués de fondement. M. de Nesselrode
-porte le nombre des vaisseaux à vingt-sept. Ce nombre, observe-t-il,
-est loin d'approcher de celui dont disposait l'impératrice Catherine
-dans ces mêmes parages, et les ouvrages des îles d'Aland se bornent à
-une caserne fortifiée, propre à contenir deux bataillons. Aucun
-établissement maritime n'y a été formé. Ces îles n'ont, d'ailleurs,
-que des ports de refuge qui sont de secours à tout le monde et qui ne
-peuvent inquiéter la Suède, qui, seule, pourrait s'en alarmer;
-
-»_Quatrièmement_, que les fortifications en Pologne n'ont pour objet
-que la propre sécurité de l'empire, qui, comme on l'a vu il y a deux
-ans, pouvait être menacée du côté où on les construit.
-
-»Le gouvernement pourrait trouver des motifs d'appréhension très
-légitimes dans les paroles de lord Palmerston lui-même. Ces
-paroles sont, aux termes de la dépêche: »Qu'il serait dans les
-intérêts de l'Angleterre de préférer voir le trône du sultan occupé
-par Mehémet-Ali, changement qui substituerait la puissance arabe à
-l'empire ottoman.
-
-»Il y a dans cette citation une grande inexactitude. Lord Palmerston a
-pu dire qu'il préférait voir le trône occupé par Méhémet-Ali à le voir
-occupé par l'empereur de Russie. C'est là certainement le sens des
-expressions employées par lord Palmerston, et ce sont, à ce qu'il m'a
-dit, les expressions elles-mêmes.
-
-»M. de Nesselrode fait ensuite quelques réflexions au sujet des
-paroles prêtées à lord Palmerston, et dit que le système qu'elles
-renferment aurait pour but de remplacer une puissance alliée de la
-Russie par un pouvoir hostile et dangereux au maintien de la paix en
-Orient. Il convient cependant que l'Angleterre n'a point agi dans le
-sens qu'on lui a gratuitement attribué, mais que l'aveu qu'une
-semblable pensée ait pu subsister montre plus d'hostilité aux intérêts
-de la Russie que ne le sont les forts de la Vistule contre les
-intérêts de l'Angleterre.
-
-»De là, on arrive à dire que le traité du 8 juillet doit paraître bien
-moins une arme offensive placée entre les mains de la Russie, qu'une
-garantie morale contre les projets d'envahissement et de conquête
-qu'une puissance arabe chercherait à étendre sur la Turquie d'Europe.
-
-»A la suite de ces raisonnements, on donne l'assurance que l'acte
-séparé du 8 juillet n'établit point en faveur du pavillon de guerre
-russe un privilège exclusif au préjudice des autres puissances, et
-que, sous ce rapport, aucune altération n'a été apportée aux
-usages établis par la Porte: car la Russie, ajoute-t-on, est aussi
-éloignée de l'idée de vouloir les enfreindre elle-même, qu'elle est
-intéressée à ne pas les voir méconnus par aucune autre puissance.
-
-»Viennent ensuite quelques explications sur le reproche du secret
-gardé vis-à-vis des autres cours, à l'occasion de ce traité. La raison
-qu'en donne M. de Nesselrode, c'est que le secret n'appartenait pas à
-la Russie; qu'il appartenait uniquement à la Porte ottomane; que c'est
-elle qui avait reconnu le besoin d'un traité, qui avait un intérêt
-direct à cette transaction, et qu'ainsi c'était à elle à juger quand
-il lui conviendrait de donner à ce document une publicité légale; la
-Russie, laissant au divan la liberté la plus absolue de le publier ou
-de le tenir secret. On cite ensuite (mais on n'est pas heureux dans
-les citations) la convention du 22 octobre 1832, relative aux mesures
-concertées entre la France et la Grande-Bretagne à l'égard de la
-Hollande. On ne s'est pas rappelé que, dans cette circonstance, les
-plénipotentiaires des cinq cours réunis, deux d'entre eux avaient
-demandé aux trois autres s'ils voulaient prendre part aux moyens
-coercitifs, et que, sur leur refus, la France et l'Angleterre avaient
-déclaré qu'elles se croyaient libres d'agir séparément. Ce n'était
-certainement pas là un secret.
-
-»Ce qu'il y a de mieux dans cette note, c'est la fin, où il est
-question des pourparlers actuels, qui ont lieu à Pétersbourg entre les
-représentants de la Porte. En voici à peu près les termes:
-
-»Le résultat de la mission de la Porte, que nous pouvons regarder
-comme prochain, prouvera hautement que la Russie, persévérant dans le
-système de conservation qu'elle a adopté envers l'empire ottoman,
-tient à coeur de respecter son intégrité comme son indépendance, et de
-fortifier l'autorité du sultan, au lieu d'y apporter la plus légère
-atteinte. Les arrangements dont nous nous occupons avec Achmet Pacha,
-et ce sont les dernières paroles de M. de Nesselrode, donneront un
-nouveau poids aux explications franches qui font l'objet de la
-présente dépêche.
-
-»Voilà, monsieur le duc, une analyse bien longue de la dépêche de M.
-de Nesselrode au prince de Lieven, mais je n'ai pas voulu perdre
-l'occasion de vous faire connaître, si vous ne l'avez pas appris par
-M. le comte Pozzo, quelle est la réponse de la Russie aux reproches
-qui lui ont été faits sur le mouvement qu'elle a donné à sa politique
-dans le Levant.
-
-»En résumé, il me paraît évident que cette longue pièce russe est
-essentiellement destinée à calmer les inquiétudes des cabinets de
-Londres et de Paris; elle témoigne même une certaine disposition à les
-satisfaire.--Mesurer le degré de confiance qu'il est convenable
-d'accorder à ces démonstrations serait difficile; mais, les révoquer
-absolument en doute me semblerait imprudent. Il y a de certains
-caractères, tels que paraît être celui de l'empereur Nicolas, qui se
-croient d'autant plus engagés qu'on leur témoigne plus de confiance...
-
-»J'ai l'honneur de vous transmettre des dépêches de La Haye. Vous y
-verrez que le roi de Hollande n'a point épuisé ses ruses dilatoires et
-qu'il attribue à un des membres de la conférence un langage évidemment
-contraire aux engagements pris par tous les membres dans leurs
-dernières réunions. Il ne peut y avoir eu d'ambiguïté dans les
-explications de lord Palmerston à M. Dedel, et je ne puis pas
-croire que les plénipotentiaires représentant les trois cours du Nord
-aient montré autre chose que les dispositions conciliatrices qui leur
-sont ordinaires.
-
-»La conférence, en se séparant, avait pris la résolution de ne se
-réunir de nouveau que lorsqu'elle aurait reçu de la part du roi de
-Hollande des ouvertures positives et acceptables d'arrangement final,
-ou lorsqu'un des plénipotentiaires en ferait la proposition. C'est
-cette voie qui a été adoptée pour reprendre la négociation; et nous
-aurons, sans doute, mercredi ou jeudi une séance. Elle sera, suivant
-toute apparence, sans aucun résultat...»
-
-J'ai dû donner ce long extrait de la dépêche du cabinet de
-Saint-Pétersbourg, parce qu'elle produisit plus tard un effet assez
-sérieux et qui révèle ce trait du caractère de lord Palmerston, que
-j'ai déjà indiqué dans une autre circonstance; je veux parler de la
-passion personnelle qu'il mettait trop souvent dans le maniement des
-affaires. Ainsi, cette dépêche russe lui causa une extrême irritation
-et le poussa à prendre une mesure que je trouvai au moins maladroite,
-pour ne rien dire de plus. La cour d'Angleterre avait à cette époque à
-nommer un ambassadeur à Pétersbourg, en remplacement de lord
-Durham[169], qui avait demandé son rappel pour cause de santé. Lord
-Palmerston désigna pour le remplacer sir Stratford Canning,
-sachant bien que ce choix était le plus désagréable qu'il pût faire
-pour la cour de Russie. En effet, lorsqu'il eut été annoncé à M. de
-Nesselrode, celui-ci ne tarda pas à faire savoir à Londres que
-l'empereur verrait avec beaucoup de déplaisir qu'on envoyât sir
-Stratford Canning à Pétersbourg, par la raison que ce diplomate,
-lorsqu'il était ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, s'y était
-montré animé des sentiments les plus hostiles contre la Russie, et
-qu'ainsi, il le croyait peu propre à entretenir les bonnes relations
-qu'il souhaitait voir établies entre les deux cours. Lord Palmerston
-répondit, avec sa raideur ordinaire, qu'il était possible qu'un
-ambassadeur d'Angleterre ait déplu à l'empereur en remplissant
-consciencieusement ses devoirs et les instructions de son
-gouvernement, mais qu'il ne lui paraissait pas que ce fût un motif
-suffisant pour ne pas lui donner une mission à laquelle il était
-appelé par ses bons services, et que, si ce choix n'était pas agréé,
-le gouvernement anglais laisserait vacant le poste d'ambassadeur à
-Pétersbourg. L'empereur Nicolas, à son tour, se montra fort blessé du
-procédé et se décida à rappeler son ambassadeur, le prince de Lieven,
-qui était accrédité à Londres depuis l'année 1812. Les deux ambassades
-restèrent vacantes pendant longtemps, et les relations des deux cours
-s'en ressentirent naturellement.
-
-Je ne partageai pas la manière de voir, ou plutôt la passion de lord
-Palmerston; je pensais qu'il fallait accepter les explications de la
-Russie pour ce qu'elles valaient, la surveiller, mais ne point se
-brouiller avec elle, tant qu'on n'était pas sérieusement résolu à lui
-faire la guerre. Aussi, j'écrivis.
-
- [168] Note du 27 octobre 1832 qui faisait part au gouvernement
- russe de la convention franco-anglaise du 22 octobre. La Russie
- adressa en réponse aux cabinets de France et d'Angleterre une
- note que l'on trouvera à la page 41 (note).
-
- [169] Lord Durham n'était pas ambassadeur à Pétersbourg; il y
- avait été envoyé en mission extraordinaire dans le but,
- prétend-on, d'offrir à l'empereur Nicolas la médiation de
- l'Angleterre en faveur des Polonais. Cette mission, en tout cas,
- n'eut aucun résultat. Quant à l'ambassade d'Angleterre en Russie,
- qui était alors sans titulaire, elle était gérée par un chargé
- d'affaires, M. Bligh.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 3 février 1834.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»J'ai reçu votre dépêche sous le numéro 8. Je vous remercie de m'avoir
-communiqué la pièce qui y était jointe. Sa lecture a ajouté un degré
-de conviction à l'opinion que je m'étais faite sur la conduite que le
-gouvernement du roi doit tenir à l'égard de la Russie, dans un moment
-où cette puissance semble être dans une voie de rapprochement. Notre
-position est bonne; nous devons croire à la sincérité des
-protestations du gouvernement russe. Le langage uniforme que tiennent
-à Londres et à Paris les ambassadeurs, et à Pétersbourg les ministres
-russes, prouve le désir et presque le besoin de nous persuader:
-éclairés comme nous le sommes, que risquons-nous de paraître
-convaincus?
-
-»Le fait est que les mouvements de la Russie sont arrêtés en ce
-moment: il faudra qu'elle cherche longtemps un nouveau prétexte pour
-amener une occasion de s'ingérer d'une manière directe dans les
-affaires de l'empire ottoman; c'est sur cela que nous devons porter
-notre surveillance. Le gouvernement anglais paraît être dans la même
-voie, si, comme j'ai lieu de le penser, le discours de la couronne
-s'exprime ainsi à l'égard de la Turquie:
-
-»La paix de la Turquie, depuis l'arrangement qui a été fait avec
-Méhémet-Ali, n'a pas été interrompue, et ne sera menacée par aucun
-autre danger; le gouvernement portera son attention à prévenir tout
-changement dans les relations de cet empire avec les puissances que
-peuvent intéresser sa stabilité future et son indépendance.
-
-»Je suis également fondé à croire que dans ce discours il se trouve
-une phrase qui nous regarde seuls et qui est conçue à peu près dans
-les termes suivants:
-
-»Le but constant de ma politique a été d'assurer à mon peuple la
-jouissance continue du bienfait de la paix; en cela j'ai été assisté
-par la bonne intelligence qui a été heureusement établie entre mon
-gouvernement et celui de France; les assurances que je continue de
-recevoir des dispositions amicales des autres puissances du continent
-me donnent confiance dans le succès de mes efforts...»
-
- «Le 4 février.
-
-»Je reviens de la séance royale; elle a été fort brillante. Je
-m'empresse de vous adresser le discours que le roi d'Angleterre a
-prononcé. La France y est nommée séparément des autres puissances; le
-roi a voulu que cela fût senti, par la manière dont il a prononcé le
-passage qui nous concerne spécialement; il a même fait une pause avant
-de prononcer ces mots: _les assurances que j'ai reçues_[170]...»
-
- «Le 7 février.
-
-»Notre conférence sur les affaires de Hollande a eu lieu à la suite
-d'une convocation de lord Palmerston; elle a été longue parce
-que, dans la discussion des différentes opinions, on a été amené à
-revenir longuement sur le passé.
-
-»Les plénipotentiaires autrichiens ont pris l'initiative et ont
-déclaré que leur cour, ne voulant rien négliger pour conduire à une
-prompte conclusion l'affaire hollando-belge, les avait chargés
-d'exprimer aux plénipotentiaires des autres cours le désir que la
-négociation trop longtemps interrompue fût reprise; ils ont motivé
-leur demande sur ce que le roi des Pays-Bas avait fait, comme il s'y
-était engagé, les démarches convenues pour obtenir l'assentiment des
-parties intéressées aux arrangements territoriaux, et qu'il avait, de
-plus, envoyé de nouvelles instructions au plénipotentiaire néerlandais
-pour renouer la négociation sur les objets restés en litige.
-
-»Lord Palmerston a pris alors la parole et, plaçant la question où
-elle était restée au 30 août, lorsque la conférence s'était séparée, a
-établi que rien n'était changé depuis cette époque; que la
-Confédération germanique n'avait pas acquiescé à la demande du roi des
-Pays-Bas[171]; que les ministres d'Autriche et de Prusse, confiants
-dans leur influence, nous avaient disposés à croire au succès de
-cette démarche, mais que s'étant trompés eux-mêmes, l'importante
-difficulté des limites n'était pas levée, et qu'ainsi, cette première
-garantie, sans laquelle on ne peut prévoir d'issue à la négociation,
-n'était pas encore donnée, et paraissait loin de devoir l'être;--qu'il
-en était de même sur la question des pouvoirs du plénipotentiaire
-néerlandais; qu'il avait vu M. Dedel, et qu'après lui avoir fait
-remarquer que les délais de la diète privaient la conférence de la
-garantie qu'elle avait demandée pour arriver à la conclusion des
-arrangements territoriaux, il lui avait dit qu'après les difficultés
-qui se sont toujours succédé depuis trois ans, il devait lui demander
-s'il avait enfin une garantie à nous donner: par exemple, s'il avait
-des pouvoirs qui l'autorisassent à signer les articles paraphés par M.
-Verstolck lui-même, entre autres, l'article IX et les paragraphes
-qu'il contient;--que M. Dedel lui avait répondu qu'il n'y était pas
-autorisé et qu'il ne pouvait prendre sur lui de signer. Lord
-Palmerston a ajouté qu'il avait été obligé de conclure que des
-conférences nouvelles ne mèneraient à rien, et qu'aujourd'hui la
-négociation était juste au point où elle était restée il y a cinq
-mois.
-
-»Le ministre de Prusse, M. de Bülow, a essayé de répondre et a insisté
-sur la réunion de la conférence, en donnant pour raison déterminante
-que le roi des Pays-Bas se servirait de notre refus auprès des
-Hollandais et auprès des différents cabinets de l'Europe comme le
-motif qui empêchait la négociation de se terminer.
-
-»J'ai pu alors établir, en reprenant plusieurs des arguments très bien
-développés par lord Palmerston, que négocier encore, sans avoir
-l'espérance d'arriver à une conclusion définitive, était une
-manière inconvenable de placer la conférence; que nous devions
-toujours nous mettre d'accord avec nous-mêmes; que la séparation des
-territoires, base première du royaume de Belgique, avait été arrêtée
-sans aucune réserve des puissances; qu'ainsi, nous étions liés à cet
-égard...; que si M. Dedel n'avait pas de pouvoirs pour signer avec
-nous ce que nous nous étions engagés à faire, il n'y avait pas de
-négociation utile à suivre; qu'ainsi, mon opinion était, comme celle
-de lord Palmerston, qu'il fallait, pour le moment, laisser les choses
-dans l'état où elles étaient; que l'action ne nous ayant pas réussi,
-il fallait avoir confiance dans la puissance de l'inaction.
-
-»Après quelques moments de silence, on s'est séparé, et cette
-conférence, comme je l'avais prévu et comme je vous l'avais mandé, n'a
-mené à rien. Les plénipotentiaires autrichien et prussien ont exécuté
-exactement les ordres de leurs gouvernements; ils ne pouvaient pas
-paraître se rendre aux observations que nous leur faisions, mais leur
-silence a dû nous faire croire qu'ils trouvent nos raisons sans
-réplique. Nous nous sommes séparés, sans ajournement, comme on le
-ferait après une chose abandonnée...»
-
- [170] Discours prononcé par le roi à la séance d'ouverture du
- parlement. Voici le texte du passage auquel fait allusion M. de
- Talleyrand:
-
- Le but constant de ma politique a été d'assurer à mes peuples la
- jouissance non interrompue du bienfait de la paix. En ceci, j'ai
- été parfaitement secondé par la bonne intelligence si heureusement
- établie entre mon gouvernement et celui de la France, et les
- assurances que j'ai reçues des dispositions amicales des autres
- puissances du continent me donnent la confiance que mes efforts
- continueront d'être couronnés de succès...
-
- [171] On se rappelle que les négociations relatives à l'affaire
- hollando-belge avaient été suspendues au mois d'août précédent, à
- la suite du refus par le roi Guillaume de faire auprès de la
- diète et des princes de Nassau les démarches nécessaires pour se
- faire autoriser à céder à la Belgique la partie du Luxembourg que
- lui attribuait le traité des vingt-quatre articles. Le roi des
- Pays-Bas s'était enfin déterminé à agir, mais avait essuyé un
- double refus. Il crut néanmoins que devant cette preuve de bonne
- volonté, la conférence accepterait de reprendre les négociations
- et donna des instructions en conséquence à ses plénipotentiaires.
- On va voir quel accueil on fit à Londres à sa proposition.
-
- «Le 14 février 1834.
-
-»Sur la demande du chargé d'affaires de Grèce, M. Skinas, la
-conférence s'est réunie aujourd'hui pour examiner la proposition qu'il
-était chargé de nous faire, de donner notre garantie à la troisième
-série de l'emprunt grec. M. Skinas nous a exposé l'état embarrassé des
-finances de la Grèce, et est entré dans de grands détails à ce
-sujet... Nous savions, lord Palmerston et moi, que le prince de Lieven
-avait reçu des ordres qui l'empêchaient de consentir à ce que la
-garantie sollicitée fût donnée... Nous l'avons donc laissé faire
-valoir les difficultés que son gouvernement faisait à l'obtention de
-cette garantie. Ces difficultés sont de forme. La Russie veut qu'on
-exige des comptes détaillés de l'état véritable des finances grecques;
-et M. Skinas ayant promis de nous les fournir dans un temps très
-court, nous nous sommes rendus aux observations de M. de Lieven, qui
-ne nous engageaient qu'à un délai.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ce qui se montre dans
-l'opinion de M. le prince de Lieven n'est pas le véritable motif sur
-lequel elle est fondée. La Russie ne veut pas perdre un moyen d'action
-qui lui reste encore sur les affaires de la Grèce. Peut-être a-t-elle
-des projets particuliers dont les difficultés présentes rendraient
-l'exécution plus facile. Les renseignements que vous devez avoir vous
-feront juger mieux que personne de la valeur des conjectures que nous
-formons ici, et vous expliqueront probablement ce qui fait que la
-Russie, qui était la première, il y a un an, à demander la garantie
-des trois puissances, se montre aujourd'hui difficultueuse sur ce
-point...»
-
- «Londres, le 23 février 1834.
-
-»... Je vous remercie de m'avoir donné communication de la dépêche de
-M. le maréchal Maison, par laquelle il vous rend compte de la nouvelle
-convention conclue le 29 janvier, à Saint-Pétersbourg, entre la Porte
-ottomane et la Russie[172]. Cette convention adoucit, à certains
-égards, les conditions qui avaient été imposées à la Turquie, par le
-traité d'Andrinople; mais il est difficile aussi de ne pas reconnaître
-que les renonciations de la Russie ne sont pas aussi étendues qu'elles
-en ont l'apparence. La Turquie est pour elle un créancier insolvable;
-si elle lui fait une remise de fonds, le sacrifice n'est pas grand.
-L'évacuation des principautés est une mesure incomplète, car
-l'occupation de Silistrie et la route militaire conservée à travers
-les provinces qui doivent être évacuées sont des garanties presque
-équivalentes à celles dont la Russie a fait l'abandon par le traité du
-29 janvier. Il n'y a pas dans tout ceci beaucoup de générosité ni
-d'abnégation. Ce qui est surtout à regretter, c'est que le
-plénipotentiaire ottoman n'ait pas stipulé dans la convention le
-nombre des troupes qui devront former la garnison de Silistrie. C'est
-là un point important que la Porte ottomane et l'Autriche n'auraient
-pas dû négliger de faire régler selon leur intérêt commun. Vous savez
-ce que c'est qu'une occupation de huit ans. L'Autriche paraît avoir
-oublié qu'il y a deux mois, elle disait qu'elle ne permettrait
-jamais que la Russie s'emparât d'un village turc; elle aurait bien de
-la peine à trouver dans ses archives qu'une occupation de huit années
-ne soit pas devenue une propriété. Il serait, dans mon opinion, utile
-et grand pour la politique française et anglaise réunies de s'entendre
-pour faire faire à la Porte ottomane, un emprunt qui la libérât
-immédiatement, et fît rentrer les principautés et la Porte elle-même
-dans leurs droits de souveraineté. Jamais le crédit de notre pays et
-de l'Angleterre n'aurait été plus noblement et plus politiquement
-employé...»
-
- [172] _Dépêche du 1er février 1834_.--La convention du 29 janvier
- stipulait l'évacuation par les Russes des principautés, qui
- devait être effectuée avant la fin de mai suivant. Elle réglait
- l'organisation de ces provinces, la quotité du tribut à payer à
- la Porte, le mode de nomination des hospodars, qui seraient
- choisis par le sultan sur une liste présentée par les boyards.
- Les principautés auraient leur armée, leur flotte et leur
- drapeau. Les sandjacks de Tcheldir et de Pasken seraient
- définitivement réunis à la Turquie.
-
- Il était accordé à la Porte une remise de deux millions de ducats
- sur les six millions que le traité d'Andrinople lui avait assignés
- comme contribution. Le payement des quatre millions restants
- devait être effectué en huit ans, et jusqu'à complète libération
- de la Turquie, la Russie devait occuper la place de Silistrie dont
- les communications avec l'empire seraient assurées par une route
- militaire traversant les principautés.
-
- «Le 24 février.
-
-»En relisant aujourd'hui ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire dans
-ma dépêche d'hier sur l'utilité dont serait pour la Porte ottomane
-d'être libérée, par un emprunt, des obligations qu'elle a dernièrement
-contractées envers la Russie, j'ai trouvé que, pour compléter cette
-idée, il fallait essayer d'associer l'Autriche au plan que je vous ai
-proposé: la sûreté de ses frontières de l'est, la liberté de la
-navigation du Danube, qui se trouve commandée par Silistrie, et aussi,
-ses intérêts germaniques, lui font, à ce qu'il me semble, un devoir de
-faire tous ses efforts pour enlever à la Russie la position que cette
-puissance cherche à conserver dans les principautés. Je croirais donc
-que le moment est favorable pour lui faire cette proposition, et, si
-elle l'acceptait, nous trouverions pour notre compte l'immense
-avantage de rompre l'unité de politique suivie par les trois
-puissances du nord depuis trois ans. Cette affaire me paraît digne de
-toute votre sollicitude.
-
-»Le ministre de Suède m'a parlé hier d'une démarche faite près de
-son gouvernement par le général Suchtelen[173], ambassadeur de Russie
-à Stockholm dans le dessein de connaître quelle serait la conduite de
-la Suède si la guerre venait à éclater entre la France, l'Angleterre
-et la Russie. Le gouvernement suédois a répondu par une note qu'il
-garderait la neutralité, et il a chargé son ministre à Péterbourg de
-le notifier au cabinet russe... J'ai dû vous instruire de ce fait,
-quoique je croie qu'il n'aura pas de suite...»
-
- [173] Jean-Pierre, comte de Suchtelen, né en 1759, ancien
- officier hollandais passé, en 1783, au service de la Russie,
- devint général, puis ambassadeur à Stockholm. Il fit la campagne
- de 1813 dans l'état-major de Bernadotte, revint à Stockholm après
- la paix et y resta jusqu'à sa mort (1836).
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, le 27 février 1834.
-
-»... Marseille, Lyon, Saint-Étienne et ce que nous venons d'avoir à
-Paris, était une même chose, un coup monté par les mêmes factions, par
-les républicains, par les associations et les sociétés secrètes[174].
-Les ouvriers de Lyon et de Saint-Étienne n'ont heureusement voulu
-prendre aucune part à l'émeute, et tout est maintenant rentré dans
-l'ordre dans ces trois villes. Ici, la population n'a non seulement
-pris aucune part aux coupables tentatives de désordre, mais elle en a
-été indignée; la garde nationale en est exaspérée, ainsi que la
-troupe de ligne et, de fait, cela n'a été qu'une poignée de misérables
-qui ne pouvaient donner d'inquiétudes sérieuses. En résultat, cela a
-été un mal pour un bien, en faisant sentir généralement la nécessité
-d'une loi pour réprimer ces associations et les sociétés secrètes et
-la faisant désirer à tout le monde. On ne doute pas que cette loi
-passera à la Chambre[175]...
-
-»Le roi pense comme vous que le nouveau traité russo-turc est une
-grande amélioration, mais que cela ne peut pas changer matériellement
-la position relative de la Russie et de la Turquie, qui est celle de
-la force et de la nullité. Ainsi, ce que le roi croit le plus
-essentiel, c'est le désarmement de la flotte de la mer Noire, parce
-que tant qu'elle est armée, elle peut transporter les Russes à
-Constantinople en trois jours. Une fois cette flotte désarmée, le
-mouvement rapide n'est plus possible. Quant à l'évacuation des
-principautés, c'est une très bonne chose, sans doute; mais avec une
-route militaire et Silistrie, elle est plus apparente que réelle.
-
-»Le point essentiel, le noeud gordien de cette affaire, c'est la
-politique de l'Autriche. La Russie ne bougera pas si elle n'a pas
-l'assentiment de l'Autriche; et j'appelle assentiment, la certitude de
-son inaction. La question est de savoir ce qui est fait à cet égard.
-L'Angleterre est de toute manière mieux placée que nous, pour le
-découvrir, et c'est à elle à nous le dire. Tâchez donc qu'elle le
-fasse...»
-
- [174] Des troubles avaient éclaté sur divers points du
- territoire, à la suite de la loi sur les crieurs publics. On sait
- que la loi du 16 février les assujettissait à l'obligation de
- demander une autorisation préalable. Des scènes de désordre se
- produisirent, notamment, à Paris et à Lyon durant les journées
- des 21, 22 et 23 février.
-
- [175] Cette loi fut en effet votée le 25 mars suivant par la
- Chambre des députés, à la majorité de 246 voix contre 154.
-
-
-LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- »Madrid, le 21 février 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»J'ai respecté le repos dont j'ai pensé que vous vouliez jouir pendant
-votre voyage en France. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas de
-vous laisser un peu oublier les affaires de la péninsule. Mais
-l'occasion que m'offre aujourd'hui pour vous les rappeler le départ de
-M. de Florida-Blanca[176] est trop tentante, et je n'y puis résister.
-
-»C'est hier que nous avons officiellement connu ici la réponse de lord
-Palmerston à la demande de secours que dom Pedro avait adressée au
-gouvernement anglais. Le sentiment qu'a fait éprouver au nouveau
-cabinet espagnol la certitude que l'Angleterre ne voulait pas sortir
-de son système d'inaction est une sorte de consternation. L'Espagne
-est et sera encore longtemps hors d'état d'intervenir efficacement en
-Portugal, et tant que dom Miguel et don Carlos se soutiendront, il n'y
-a pour le gouvernement de la reine ni tranquillité ni sécurité.
-
-»M. de Florida-Blanca est chargé de commenter ce texte et de tâcher de
-faire changer la détermination de l'Angleterre. On a eu ici l'idée que
-si le gouvernement anglais ne pouvait décidément pas devenir
-l'auxiliaire de son alliée doña Maria, il pourrait au moins la servir
-indirectement en donnant des subsides à l'Espagne. Mais je crois que
-le temps des subsides est passé.
-
-»On songe sérieusement à la convocation des cortès. C'est une
-dangereuse expérience. Il n'est donné à personne d'en prévoir le
-résultat; mais il est devenu impossible de ne pas la faire. Quand on
-réfléchit à la tâche qu'ont à remplir ceux qui gouvernent ce pays-ci,
-on est réellement près de désespérer. Voici l'énumération d'une
-partie des travaux qui leur sont imposés: altérer l'ordre de
-succession,--changer la forme du gouvernement,--réformer les finances
-et l'administration,--étouffer la guerre civile,--pacifier un pays
-voisin. Et tout cela, il faut le faire pendant une régence; et une
-régence confiée à une femme!
-
-»M. de Florida-Blanca désire que Votre Altesse veuille bien l'honorer
-de sa bienveillance et le guider par ses conseils. Il en connaît tout
-le prix et est bien persuadé que c'est seulement en les suivant qu'il
-peut espérer quelque succès dans la mission difficile qui lui est
-confiée[177]...»
-
- [176] Le comte de Florida-Blanca partait pour Londres où il
- venait d'être accrédité.
-
- [177] Le duc de Broglie écrivait en même temps à M. de
- Talleyrand:
-
- ... Le cabinet espagnol voit toujours dans la prolongation de cette
- lutte (en Portugal) un des plus grands dangers qui puissent exister
- pour le trône de la reine Isabelle, et comme il croit que
- l'intervention de l'Angleterre peut seule y mettre un terme, il ne
- renonce pas à l'espoir d'amener enfin le cabinet de Londres a
- sortir de sa neutralité. M. de Florida-Blanca, qui est attendu à
- Paris d'un moment à l'autre, a ordre de presser vivement à cet
- égard lord Palmerston. Je n'ai pas besoin, prince, de vous prier
- d'accorder votre appui et vos conseils à la légation d'Espagne dans
- toutes les circonstances où vous croirez pouvoir lui être de
- quelque utilité.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 4 mars 1834.
-
- »Monsieur le duc,
-
-»Le ministère anglais a reçu des nouvelles de Portugal, qui
-annoncent qu'un engagement sérieux a eu lieu près de Santarem, entre
-les troupes de dom Pedro, et celles de dom Miguel[178]. Les dépêches
-que M. le baron Mortier vous a écrites, et que je vous transmets
-aujourd'hui, vous donneront sans doute des détails plus circonstanciés
-que ceux que je pourrais vous mander. Mais je dois vous prévenir que
-les rapports qui sont parvenus au ministère britannique, et même les
-lettres des personnes attachées au parti de dom Pedro, s'accordent à
-dire que cette affaire, si vantée d'abord, n'était rien moins que
-décisive, car l'armée de dom Miguel, suivant les dernières nouvelles,
-était à quatre lieues en avant de Santarem.
-
-»Quoique les partisans de dom Pedro considèrent ses forces militaires
-comme suffisantes pour le succès de la cause de la jeune reine,
-cependant, on fait encore à Londres beaucoup d'enrôlements, des achats
-d'armes et de munitions de guerre...»
-
- [178] Le combat est du 18 février. Les troupes miguélistes
- battirent en retraite après une lutte acharnée.
-
- «Londres, le 10 mars 1834.
-
-»J'ai reçu votre dépêche numéro 19. Vous ne devez pas douter de
-l'empressement que je mettrai à prêter mon concours à M. de
-Florida-Blanca lorsqu'il sera arrivé à Londres. Je voudrais espérer
-que le gouvernement britannique, mieux éclairé sur les véritables
-intérêts de la péninsule et débarrassé des entraves que lui imposent
-les affaires intérieures de l'Angleterre, reconnaîtra enfin la
-nécessité de renoncer à la neutralité qu'il a conservée en Portugal.
-Je me suis toujours efforcé de le diriger dans cette voie, et je
-continuerai à le faire après l'arrivée de M. de Florida-Blanca; mais,
-j'avoue que, jusqu'à présent, j'ai peu d'espoir que nous atteignions
-le but tant désiré par le gouvernement actuel de l'Espagne...»
-
- «Le 18 mars.
-
-»Je crois devoir appeler votre attention toute particulière sur le
-récit de la séance de la nuit dernière à la Chambre des communes, qui
-se trouve dans les journaux anglais de ce jour. Une motion de M.
-Sheil[179], tendant à obtenir la remise à la Chambre de tous les
-documents relatifs aux affaires d'Orient a donné lieu à une discussion
-importante[180].
-
-»Vous remarquerez sans doute avec plaisir les passages des discours de
-lord Palmerston et de M. Stanley[181], qui se rapportent plus
-spécialement aux relations politiques, si heureusement établies entre
-la France et la Grande-Bretagne[182]. Le gouvernement du roi ne
-pourra qu'être satisfait du langage des deux ministres anglais, qui
-est, non seulement fort honorable pour la France, mais qui constate
-d'une manière bien avantageuse pour nous, aux yeux de l'Europe,
-l'union des deux pays. Cette union devait être le but de nos efforts;
-sa réalisation nous a déjà procuré et nous promet encore, ce me
-semble, de bien utiles résultats...»
-
- [179] Richard Lalor Sheil, né en 1791, écrivain et homme
- politique irlandais. Il fut élu député à la Chambre des communes,
- devint en 1839 vice-président du bureau du commerce, et en 1846
- directeur de la monnaie. En 1850, il fut nommé ministre à
- Florence, et mourut l'année suivante.
-
- [180] La motion de M. Sheil, qui aurait eu la portée d'un vote de
- défiance contre le cabinet, fut repoussée malgré l'intervention
- de sir Robert Peel.
-
- [181] Édouard-Geoffroy Smith Stanley, comte de Derby, né en 1799
- d'abord connu sous le nom de lord Stanley, entra tout jeune à la
- Chambre des communes, devint en 1830 conseiller privé et
- secrétaire d'État pour l'Irlande et ministre des colonies en
- 1833. Il se retira en 1834 et ne rentra aux affaires qu'en 1841,
- comme ministre des colonies dans le cabinet de sir Robert Peel.
- En 1852 il devint chef d'un cabinet qui ne dura que quelques
- mois. Il fut de nouveau premier lord de la Trésorerie en 1858 et
- une dernière fois de 1866 à 1868; il mourut en 1869.
-
- [182] _Lord Palmerston:_ « Les relations qui unissent la France
- et l'Angleterre deviennent de jour en jour plus amicales. A
- mesure que les deux gouvernements se connaissent mieux, ils
- s'apprécient davantage, et c'est pour moi, je l'avoue, un
- véritable sujet d'orgueil et de satisfaction de songer que les
- préjugés qui divisaient les deux pays sont presque entièrement
- effacés.»
-
- «Le 27 mars.
-
-»... J'ai donné lecture à lord Palmerston de la lettre que vous avez
-écrite au chargé d'affaires de France à La Haye pour l'inviter à
-demander à M. le baron de Zuylen des explications sur les mouvements
-qui auraient eu lieu dans l'armée hollandaise[183]. Lord Palmerston a
-approuvé si complètement cette démarche, qu'il en fera faire une du
-même genre à La Haye et qu'il a déjà envoyé au chargé d'affaires
-d'Angleterre une note qu'il devra passer à M. de Zuylen. Cette note
-reproduit à peu près les termes de la lettre dont vous avez bien voulu
-m'adresser une copie.
-
-»Je ne l'ai point détourné de donner à ses représentations à La Haye
-la forme qu'il a choisie, mais je pense que votre lettre à
-M. Drouyn de L'Huys[184] est préférable, et qu'il est souvent bon
-d'éviter l'emploi d'une note diplomatique, dont la gravité peut
-quelquefois blesser. Je suis porté à le croire, par l'exemple que je
-viens précisément d'en voir. Vous avez su que le cabinet de Vienne
-avait fait une réponse évasive, à peu près comme celle du cabinet de
-Berlin, à la note de l'ambassadeur d'Angleterre relative aux
-événements qui se sont passés dans le Luxembourg[185]. Mais, en même
-temps, M. de Metternich a chargé l'ambassade d'Autriche à Londres de
-donner des explications plus étendues au cabinet anglais. Ces
-explications portent sur les deux faits qui ont servi de prétexte à
-l'arrestation de M. Hanno, c'est-à-dire la levée de la milice et la
-vente de coupes de bois dans le rayon stratégique de la forteresse de
-Luxembourg. Sur le premier de ces points, M. de Metternich
-soutient que le gouvernement belge était dans son tort, parce que la
-levée de la milice est une question qui concerne l'autorité militaire,
-et qu'à ce titre le commandant de la forteresse pouvait mettre
-opposition aux mesures de l'administration belge. Quant à la vente des
-coupes de bois, le chancelier d'État croit que la Belgique avait droit
-d'en réclamer la jouissance, et ajoute assez ironiquement qu'à cet
-égard, il ne peut pas partager l'opinion de lord Palmerston, qui, dans
-le principe de la discussion, avait blâmé la réclamation des Belges.
-M. de Metternich fait valoir cette dernière circonstance pour montrer
-l'impartialité qu'il apporte dans l'appréciation des faits, et il
-termine en exprimant l'étonnement que lui a causé la démarche faite à
-Vienne par le cabinet anglais, démarche qui, dit-il, n'était motivée
-par rien, puisque l'Angleterre a un ministre à Francfort, et la
-Belgique, un ministre à Vienne; et que, dans l'ordre des convenances,
-c'eût été un de ces deux agents qui aurait dû être chargé d'agir, et
-non l'ambassade d'Angleterre en Autriche. Il règne en tout dans cette
-communication de M. de Metternich un ton qui décèle toujours ses
-dispositions peu bienveillantes soit pour le gouvernement anglais,
-soit peut-être pour lord Palmerston seulement, et on voit que le
-chancelier d'État a saisi avec empressement l'occasion de blâmer la
-note remise, peut-être un peu légèrement, au cabinet autrichien par
-sir F. Lamb[186].
-
-»J'ai fait part à lord Palmerston des nouvelles de Madrid que vous
-aviez bien voulu me transmettre. Il ne m'a témoigné que de la
-satisfaction d'apprendre l'entrée en Portugal d'un corps de huit mille
-Espagnols, et je n'ai pas cru devoir provoquer d'autres
-explications[187]. Le cabinet anglais ne voit dans cette affaire que
-la question portugaise, et tout ce qui peut en amener la solution lui
-paraît avantageux. Nous sommes étonnés tous deux cependant que la
-régente d'Espagne pût, dans sa situation actuelle, disposer d'un corps
-de huit mille hommes; cela laisserait supposer que ses embarras sont
-moins grands, en effet, qu'ils ne le paraissent, si je ne trouvais
-pas, dans votre dépêche même, plus d'une raison de modifier cette
-opinion...»
-
- [183] Cet incident n'eut pas de suite. Le duc de Broglie, en
- effet, écrivait le 31 mars: «... Les inquiétudes manifestées par
- les Belges ne reposaient pas, à beaucoup près, sur des faits
- positifs. Aujourd'hui, elles sont entièrement dissipées, et le
- cabinet de Bruxelles convient lui-même qu'il avait trop
- légèrement ajouté foi aux rapports de ses agents» (_Dépêche du
- duc de Broglie à M. de Talleyrand_).
-
- [184] Édouard Drouyn de L'Huys, né en 1805, fut nommé, en 1830
- attaché d'ambassade à Madrid, puis, fut pendant trois ans, chargé
- d'affaires à La Haye, et, en 1836, premier secrétaire à Madrid.
- En 1840, il devint directeur des affaires commerciales au
- ministère des affaires étrangères et député de Melun en 1842.
- Réélu en 1848, il devint ministre des affaires étrangères la même
- année, ambassadeur à Londres (1849), de nouveau ministre en 1851,
- puis vice-président du Sénat, fut encore chargé du portefeuille
- des affaires étrangères, de 1852 à 1855, puis de 1862 à 1866.
- Rendu à la vie privée en 1870, il mourut en 1881.
-
- [185] Un incident grave venait de se passer dans le Luxembourg.
- Le gouvernement belge, se fondant sur le traité du 21 mai qui
- avait consacré le maintien du _statu quo_ territorial en
- Belgique, s'était mis en devoir de faire la vente des coupes de
- bois d'usage et de lever la milice dans la partie allemande du
- Luxembourg. Le général Dumoulin, qui commandait la forteresse de
- Luxembourg, s'y opposa, et le gouvernement désireux d'éviter tout
- conflit, ajourna ses projets. Toutefois, des affiches concernant
- la levée de la milice ayant été apposées dans deux communes, le
- général prussien Dumoulin fit enlever le commissaire belge du
- district, M. Hanno, qui cependant se trouvait en dehors du rayon
- stratégique, et le fit emprisonner(15 février). Le cabinet belge
- s'adressa à la France et à l'Angleterre qui firent des
- représentations à la diète. Celle-ci donna immédiatement des
- ordres pour l'élargissement du commissaire belge, et le général
- Dumoulin fut désavoué.
-
- [186] En même temps que l'Angleterre, la France était intervenue
- à Vienne au sujet de cet incident. M. de Sainte-Aulaire écrivait
- qu'il avait trouvé M. de Metternich fort mal disposé par la note
- que venait de lui remettre sir F. Lamb. M. de Metternich
- prétendit que l'Autriche ne pouvait pas plus à tout cela que les
- autres puissances. Pressé par l'ambassadeur, il convint enfin que
- le procédé du général Dumoulin était blâmable, et que s'il était
- au service de l'Autriche, il serait immédiatement rappelé
- (_Dépêche du comte de Sainte-Aulaire au département_, 9 mars).
-
- [187] L'intervention de l'Espagne en Portugal avait été provoquée
- par l'attitude de dom Miguel qui, réfugié près de la frontière
- des deux pays, avait refusé de reconnaître la reine Isabelle,
- avait accueilli comme roi d'Espagne don Carlos, et lui
- fournissait tous les moyens de soutenir la lutte. Le gouvernement
- espagnol s'autorisa de ces faits pour envoyer en Portugal le
- général Rodil, avec ordre d'assister dom Pedro (16 avril).
-
- «Le 31 mars.
-
-»Dans la dernière entrevue que j'ai eue avec lord Palmerston et avec
-lord Grey avant le départ de ces deux ministres pour la campagne, ils
-m'ont parlé d'une dépêche qu'ils venaient de recevoir de Vienne, et
-dans laquelle sir Frédéric Lamb leur rendait compte d'une conversation
-qu'il avait eue avec M. le prince de Metternich. Il paraît que dans
-cette conversation, le chancelier d'État a jeté en avant une de ces
-thèses qu'il aime à soutenir et à développer: celle-ci était sur
-l'empire ottoman dont il annonçait la chute prochaine. Il en avait
-trouvé la cause, disait-il, dans la religion mahométane qui a placé la
-race turque sous le joug d'un absurde fanatisme, ennemi de tout
-progrès, au milieu des populations européennes qui tendent toutes à se
-modifier sans cesse. Appliquant cette opinion à la race arabe et sans
-se soucier de la contradiction qu'elle rencontre dans les entreprises
-hardies du pacha d'Égypte, M. de Metternich a déclaré cette dernière
-race également incapable, par la même raison, de succéder utilement à
-la puissance turque, et a ajouté qu'il fallait chercher une nouvelle
-combinaison pour arrêter la catastrophe qui se préparait en Orient, ou
-du moins pour tirer parti de ses conséquences.
-
-»C'est là que se seraient bornées, ce jour-là du moins, les
-confidences du chancelier d'État; mais les deux ministres anglais,
-voulant pénétrer plus avant dans sa pensée, se sont efforcés de
-découvrir ce que le cabinet de Vienne proposerait de substituer à
-l'état actuel des choses en Turquie; et après avoir rejeté l'idée, qui
-leur a paru impraticable, de l'établissement d'un prince européen à
-Constantinople, ils se sont arrêtés à celle qu'un partage de l'empire
-ottoman devait être l'arrière-pensée dominante de M. de Metternich. Je
-n'ai pas essayé de combattre cette conviction dans l'esprit de lord
-Grey et de lord Palmerston, quoiqu'il me paraisse qu'ils se sont un
-peu trop laissés influencer parce que M. de Metternich a dit,
-peut-être avec cette légèreté qui lui est propre; mais j'ai cru devoir
-vous faire part de la conversation du chancelier d'État et de
-l'impression qu'elle avait produite sur le cabinet anglais. »Les
-ministres, à l'occasion des fêtes de Pâques, seront absents de Londres
-jusqu'au 7 avril...»
-
- * * * * *
-
-Nous en étions là de nos affaires, lorsqu'un malheureux incident vint
-jeter une perturbation momentanée dans la confiance que le
-gouvernement anglais paraissait avoir enfin prise dans notre cabinet;
-je veux parler de la démission que le duc de Broglie se crut obligé de
-donner à la suite du vote de la Chambre des députés, qui rejetait le
-traité conclu entre la France et les États-Unis d'Amérique[188]. On
-sait que ce traité réglait les réclamations élevées depuis vingt ans
-par les États-Unis pour les déprédations qui auraient été commises par
-la marine française pendant les guerres de l'empire. La France s'était
-engagée à payer vingt-cinq millions de francs aux États-Unis, et c'est
-à cause de cette clause que le traité avait été soumis à la Chambre
-des députés. Il avait été signé par le général Sébastiani à l'époque
-où il était ministre des affaires étrangères; mais le duc de Broglie
-eut la générosité d'en assumer la responsabilité. Une intrigue avait
-été montée dans la Chambre pour faire avorter la proposition du
-gouvernement; l'intrigue réussit, et le duc de Broglie donna sa
-démission. Quelques lettres que je reçus de Paris à cette occasion
-offrent assez d'intérêt pour que je croie devoir leur faire trouver
-place ici.
-
- [188] Traité du 4 juillet 1831.--La question tranchée par ce traité
- était pendante depuis 1812. Les États-Unis demandaient soixante-dix
- millions; ils finirent par accepter la somme de vingt-cinq millions,
- offerte par la France et concédèrent en outre quelques réductions de
- tarif pour nos vins et nos soies. Ce traité soumis à la chambre le
- 28 mars, fut rejeté après cinq jours de discussion par 176 voix
- contre 168. Le duc de Broglie donna immédiatement sa démission.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 2 avril 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je suis sûre que dans ce moment vous désirez une lettre de moi;
-aussi, quoique je ne sache encore rien de ce qui se décide
-probablement dans ce moment au conseil où notre roi est en séance
-depuis ce matin dix heures et demie, et il en est deux et demie, après
-en avoir eu hier soir jusqu'à minuit, je viens gémir avec vous du
-déplorable vote de la Chambre et de la séance d'hier. C'est bien grave
-et bien malheureux. Je comprends que le duc de Broglie et Sébastiani
-ne veulent pas rester, et quelles tristes conséquences va avoir ce
-rejet du traité américain. Quelle ignorance et quelle bêtise de la
-part de cette Chambre qui avait été si bien pour la loi des
-associations!...
-
-»_Trois heures_.--Le roi est encore au conseil, mais le général
-Sébastiani, qui en sort, vient de me dire que c'est probablement M. de
-Rigny qui sera nommé ministre des affaires étrangères. J'ignore encore
-celui qui remplacera M. de Rigny à la marine. Du reste, le ministère
-reste le même, ce qui était à désirer dans la circonstance actuelle.
-
-»On dit qu'il y a déjà réaction dans la Chambre sur le vote d'hier, et
-regret. Malheureusement, il n'est plus temps...»
-
- «Le 4 avril.
-
-»J'espérais avoir à vous mander hier que l'arrangement du ministère
-était terminé, comme je le pensais lorsque je vous ai écrit le 2, ce
-qui était le moins de changement possible et certainement, par
-cette seule raison et dans les circonstances présentes surtout, ce
-qu'il y avait de mieux. C'était bien aussi l'avis du maréchal Soult,
-de Sébastiani, et, dans le premier moment, de la grande majorité du
-conseil. La première pierre d'achoppement a été M. Molé, auquel il y a
-eu objection par égard pour vous et l'Angleterre. Effectivement, comme
-vous me le dites dans votre lettre, ce n'est que l'autorité, la
-longanimité et l'esprit conciliateur de notre cher roi qui sont
-parvenus, jusqu'à présent, à tenir ensemble son ministère. Les hommes
-se fatiguent d'être ensemble, et ce dont on était satisfait en
-commençant ne contente plus au bout d'un certain temps. Le métier le
-plus difficile est celui du roi qui doit accorder et tenir ensemble
-les têtes; mais il en a une qui, grâce au ciel et pour le bonheur de
-notre patrie, fait face à tout. Il faut sa patience, sa force d'âme et
-sa ferme volonté pour y résister. Il n'y a encore rien de fait pour le
-ministère. En attendant, chacun reste à son poste...»
-
- «Le 5 avril.
-
-»La grande affaire du ministère est enfin terminée d'hier soir; je
-joins ici le _Moniteur_ qui vous donnera toute la nouvelle
-composition[189]. Ce sont des gens de talent, et j'espère que cela
-marchera bien. Je suis bien aise que cela soit fini, car notre roi a
-bien besoin de pouvoir se reposer un peu des fatigues de tout
-genre qu'il a eues ces jours-ci. Il y a eu un oubli dans le _Moniteur_
-que je vous envoie, mais qui sera réparé: c'est que Sébastiani est
-nommé à l'ambassade de Naples, où il fera certainement très bien.
-
-»Une chose qui nous choque, c'est que beaucoup de journaux anglais, et
-d'autres aussi, veulent attribuer à d'autres causes et à d'autres
-qu'au roi et à vous le mérite de l'union de la France et de
-l'Angleterre et de la pensée de l'alliance, tandis que, comme dit
-notre roi, c'est lui qui en est le père et vous le parrain. Vous devez
-réclamer cet honneur, et pour vous et pour lui...»
-
- [189] Le nouveau ministère fut constitué le 4 avril. Le maréchal
- Soult, MM. Humann et Guizot conservaient leurs fonctions; M.
- Thiers passait du ministère du commerce et des travaux publics à
- celui de l'intérieur; M. de Rigny, du ministère de la marine aux
- affaires étrangères; M. Duchâtel prit le portefeuille du
- commerce, et M. Persil fut nommé garde des sceaux. L'amiral Jacob
- devint ministre de la marine après le refus de l'amiral Roussin,
- à qui ce portefeuille avait été offert.
-
-
-LORD HOLLAND AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Holland House, le 4 avril 1834.
-
-»Quelles fâcheuses nouvelles! Ne peut-on pas espérer que M. de Broglie
-reprenne son portefeuille? Pourquoi ne veut-on pas écouter le sage
-conseil de cet ancien moine qui disait:
-
- In omnibus tuis cogitationibus sempre caveto de resignationibus.
-
-»Dites-moi, je vous prie, ce que vous en savez.»
-
-
-LORD BROUGHAM AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Le 4 avril 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Mille condoléances de la démission de notre excellent ami à Paris.
-Rien de plus mal à propos dans ce moment. Mais il faut redoubler nos
-efforts pour que rien ne porte atteinte aux liaisons si heureusement
-établies entre nos deux pays. C'est là le point sur lequel toute
-ma politique extérieure tourne, à peu de chose près, et la vôtre
-aussi, je le sais bien...»
-
-
-LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 6 avril 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Tant qu'a duré la crise dont nous sortons, j'ai différé de vous
-écrire. Je ne m'en sentais pas le courage. Quelque résolu que je
-fusse, quelle que fût ma conviction que le parti que je prenais était
-indispensable, en voyant le pouvoir prêt à passer aux mains de ceux
-qui devaient le livrer à nos ennemis, mon angoisse était grande. Je
-craignais de ne pouvoir vous la cacher. Grâce au Ciel, tout est
-terminé, et heureusement terminé. Le conseil s'est reformé: il est
-plus uni, plus fort, mieux assis que ne l'était le précédent; rien n'y
-sera changé, tout y sera conduit avec plus d'ensemble, de vigueur et
-de suite. L'impuissance de nos adversaires a été encore une fois
-constatée: ils sont très honteux et très déconcertés.
-
-»Je n'ai donc qu'à m'applaudir de ce que j'ai fait; mais, lors même
-que les événements auraient tourné autrement, je ne pourrais m'en
-repentir.
-
-»Un ministre des affaires étrangères est obligé d'engager tous les
-jours la parole de son gouvernement, de l'engager lui seul, le plus
-souvent, sans consulter ses collègues, sans prendre les ordres du roi.
-Chaque mot qu'il dit est recueilli sur-le-champ, et envoyé aux quatre
-coins de l'Europe; il faut non seulement que sa parole soit sincère,
-mais qu'elle soit sérieuse. Il faut qu'on puisse y compter non
-seulement comme franchise, mais comme réalité. Il faut qu'il ait non
-seulement la volonté, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a promis. Or,
-du moment qu'il est solennellement constaté que le ministre des
-affaires étrangères n'est pas en position de faire respecter par les
-Chambres la parole donnée au nom du gouvernement, il doit se retirer;
-l'intérêt du pays l'exige, son propre honneur y est engagé. C'est
-précisément parce qu'une des raisons qui ont le plus concouru à faire
-rejeter le traité américain, c'était que le gouvernement serait bien
-aise, au fond, qu'on lui forçât la main, que, pour ma part, je ne
-pouvais pas hésiter à donner à cette infamie le plus éclatant démenti.
-
-»Un autre motif encore ne me laissait pas la liberté du choix. La
-Chambre ne voyait pas la portée de ce qu'elle faisait; elle croyait,
-quoi qu'on pût lui dire, que rejeter un traité, c'était une chose
-toute simple; qu'on pouvait disposer d'un traité comme d'un amendement
-sur une loi d'intérêt local; elle croyait qu'en l'avertissant des
-conséquences, je lui surfaisais, pour ainsi parler; qu'en annonçant
-que j'attachais à son vote mon existence ministérielle, et peut-être
-celle du cabinet tout entier, c'était une façon de parler; que j'étais
-une espèce de maréchal Soult, menaçant de m'en aller, et m'accommodant
-ensuite du sort qu'il lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas
-hésiter à lui prouver le contraire, à lui faire savoir qu'il y a au
-monde des choses et des hommes qu'on ne peut traiter avec légèreté
-impunément. La leçon a été sévère et l'inquiétude bien grande dans la
-majorité pendant quelques jours. J'espère que cette inquiétude portera
-ses fruits. Toujours est-il qu'en ce moment la Chambre est fort
-humiliée de sa conduite, et que le traité passerait, en ce moment, aux
-quatre cinquièmes des voix.
-
-»Vous avez été si bon pour moi, mon prince, en tout temps, et
-principalement depuis dix-huit mois, que je tiens à vous faire
-connaître les motifs qui m'ont dirigé. Quant à mon successeur, vous le
-connaissez aussi bien que moi; le roi et mes collègues ont, pour ainsi
-dire, exigé que je le nommasse moi-même. Je suis parfaitement certain
-qu'il continuera le plan de conduite que j'ai suivi jusqu'ici, sous
-vos auspices et d'après vos conseils. C'est sa ferme résolution. Il a
-beaucoup d'esprit et d'habileté. Je crois qu'il m'est sincèrement
-attaché; j'en suis même sûr; tout ce que je pouvais faire de bien, il
-le fera, et il le fera mieux que moi, parce que l'avènement au
-ministère du commerce de M. Duchâtel[190] lui en fournira le moyen. Je
-compte beaucoup sur les excellents principes et les dispositions de ce
-jeune homme, pour resserrer l'alliance entre la France et
-l'Angleterre. C'est un esprit très distingué. Mon seul et véritable
-chagrin est de voir s'interrompre les relations habituelles que
-j'entretenais avec vous et par vous avec le ministère anglais dans le
-sein duquel je compte des amis, qui, je l'espère, me conserveront
-quelque souvenir et trouveront que, soit en entrant au ministère, soit
-en y restant, soit en en sortant, je n'ai pas fait tort à l'idée
-qu'ils s'étaient formée de moi.
-
-»Veuillez, mon prince, me rappeler au souvenir de madame de Dino,
-et compter à jamais sur mon sincère et inaltérable dévouement.»
-
- [190] Charles-Marie Tanneguy, comte Duchâtel, né en 1803,
- conseiller d'État en 1830, fut élu député en 1833. Il fut
- ministre du commerce de 1834 à 1836, puis ministre des finances
- (septembre 1836) et de nouveau membre du cabinet en 1839; il
- devint enfin ministre de l'intérieur de 1840 à 1848. Il vécut
- dans la retraite après la révolution de Février et mourut en
- 1867.
-
-
-L'AMIRAL COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 6 avril 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Un orage politique vient de me lancer, bien malgré moi, sur une scène
-où je reconnais mon insuffisance. Je prévois ce qui m'y attend.
-
-»Pour me faire triompher de ma répugnance, il a fallu qu'on me répétât
-bien souvent que je ne vous serais pas personnellement désagréable, et
-qu'autour de vous cela ne serait pas mal vu.
-
-»Acculé dans un défilé, pressé par mes collègues et voyant que, sur
-mon refus, le roi n'avait qu'une ressource désespérée, j'ai accepté un
-fardeau que les prochaines et pressantes discussions me rendent
-effrayant.
-
-»Permettez-moi de compter sur votre appui et vos conseils: en en
-recevant l'assurance, je me sentirai encouragé, et j'en ai besoin.
-
-»Je ne puis vous donner aujourd'hui tous les petits détails de ces
-derniers jours, mais je n'ai pas voulu perdre un instant pour joindre
-à l'annonce officielle le nouvel hommage...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.
-
- «Londres, le 7 avril 1834.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Rien n'est si honorable que votre retraite; cette pensée ne saurait
-cependant être suffisante que pour vous; elle laisse chez nous
-grande place aux regrets, et ceux qu'éprouve le ministère anglais, _en
-totalité_, s'expriment ou se montrent de toutes manières. Vous ne
-sauriez douter des miens en particulier, ainsi que de mon amitié bien
-dévouée. Veuillez offrir mes tendres et respectueux hommages à madame
-de Broglie.
-
- »Adieu...»
-
- «Londres, le 10 avril 1834.
-
- »Mon cher duc,
-
-»Si votre excellente lettre du 6 a encore augmenté le regret que me
-cause votre retraite actuelle des affaires, elle a cependant été pour
-moi l'occasion d'un grand plaisir, celui de la faire lire à lord Grey,
-à lord Brougham, à lord Holland, et de voir l'impression vive et
-profonde qu'elle leur a faite. Ils y ont tous trouvé de nouveaux
-motifs pour vous honorer et pour bien accueillir le nom de M. de
-Rigny, déjà fort considéré et fort apprécié ici. Ils ont vu avec
-plaisir ce que vous me mandez sur l'invariabilité du système, des
-sentiments et des principes de notre gouvernement. Voilà, mon cher
-duc, ce que, pour le bien général, comme pour votre satisfaction
-personnelle, vous serez aussi aise d'apprendre, que je le suis de vous
-en assurer. Ne cessez pas tout à fait de m'écrire, et en me donnant de
-vos nouvelles de me parler quelquefois de la France. Vos lettres
-peuvent m'être très utiles: je les demande à vos moments de loisir.
-
-»Mille bien tendres amitiés.
-
-»_P.-S._--Gardez ce que je vais vous dire pour _vous_. Votre
-excellente et _utile_ lettre a été à Windsor et y a produit, sous tous
-les rapports, un effet excellent.»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 7 avril 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»Je viens d'apprendre, d'une manière indirecte, il est vrai, que le
-roi vous avait appelé à la direction du département des affaires
-étrangères, et je ne veux pas attendre la confirmation officielle de
-cette nouvelle pour vous exprimer le plaisir qu'elle me fait éprouver.
-Je ne doute pas qu'elle ne produise le même effet sur le gouvernement
-anglais et, d'après ce que j'ai recueilli dans différentes
-conversations avec Sa Majesté britannique de l'opinion qu'elle avait
-de vous, j'ai acquis la conviction que le choix du roi sera, dans les
-circonstances actuelles, personnellement très agréable au roi
-d'Angleterre.
-
-»Les ministres anglais ne sont point encore rentrés en ville, et je ne
-pourrai par conséquent pas voir lord Palmerston aujourd'hui, pour
-l'entretenir des affaires que m'avait recommandées M. le duc de
-Broglie dans les dépêches qu'il m'a écrites sous les numéros 26 et
-27[191]. Je ne manquerai pas de vous rendre compte successivement du
-résultat de mes démarches sur ce qui, dans ces dépêches, est relatif à
-l'Espagne, au Portugal et à la diète germanique; mais je ne perds pas
-de temps à appeler votre attention sur une question qui me paraît la
-mériter tout entière; je veux parler des affaires de Turquie et
-principalement de nos rapports avec l'Angleterre à ce sujet.
-
-»Le commandement si honorable et si important que vous avez
-longtemps rempli dans l'archipel de la Grèce, la connaissance
-approfondie que vous avez acquise des intérêts et de la situation des
-diverses puissances en Orient, la position que vous occupez depuis
-plusieurs années dans le gouvernement, et au moyen de laquelle vous
-avez été tenu au courant de toutes les relations politiques de la
-France, me dispensent, monsieur le comte, de rappeler des faits et des
-événements qui sont parfaitement présents à votre mémoire. Je
-m'arrêterai donc seulement à ce qui s'est passé plus récemment.
-
-»Si vous voulez bien vous faire représenter la dépêche que j'eus
-l'honneur d'adresser à M. le duc de Broglie, le 24 décembre
-dernier[192], vous y trouverez l'exposé d'un projet de traité
-d'alliance défensive que j'avais soumis au cabinet anglais. Ce traité
-entre la France et l'Angleterre, qui dans mon opinion devait être basé
-sur le maintien du _statu quo_ européen, avait l'avantage de
-s'appliquer non seulement aux affaires d'Orient, mais encore à toutes
-les complications qui pouvaient surgir d'ailleurs. La dépêche que je
-viens d'indiquer en contient les développements. La proposition ne fut
-point accueillie par le gouvernement anglais, et si je ne dus pas
-insister alors pour la faire prévaloir, je ne restai pas moins
-convaincu de son utilité.
-
-»Plus de trois mois se sont passés depuis cette époque, et les
-événements qui les ont remplis n'ont pu que me confirmer dans
-l'opinion qu'un traité d'alliance défensive, tel que nous l'avions
-conçu, était devenu, pour ainsi dire, une nécessité, aussi bien pour
-l'Angleterre que pour la France. »En effet, les discussions dans
-le parlement anglais et à la Chambre des députés ont révélé des
-inquiétudes que ni les explications de la Russie, ni celles de la
-Porte ottomane, n'ont été de nature à calmer complètement. Les efforts
-des gouvernements du Nord, d'une part, et ceux de la presse
-périodique, de l'autre, ont redoublé, pour arriver à rompre ou du
-moins à affaiblir l'union intime qui existe entre la France et la
-Grande-Bretagne, et on ne doit pas se dissimuler que ces tentatives
-n'ont pas laissé que de faire quelque impression dans ce pays-ci. La
-modification que vient de subir le cabinet français a déjà été
-interprétée dans le même sens, et c'est pour tous ces motifs réunis
-que je crois qu'il serait utile de renouveler en ce moment la
-tentative infructueuse du mois de décembre dernier, en proposant
-maintenant à l'Angleterre de faire avec nous un traité d'alliance
-défensive.
-
-»Ce sera d'abord la meilleure réponse à faire à ceux qui nous accusent
-de nous être retirés de l'alliance anglaise pour nous rapprocher de la
-Russie; ce sera aussi le meilleur moyen de dissiper la méfiance du
-cabinet anglais, si, par hasard, il en avait conçu sur notre bonne
-foi.
-
-»Dans le cas où le gouvernement anglais, mieux inspiré cette fois,
-entrerait dans nos vues, il est indubitable que nous en tirerions de
-grands avantages. Un traité d'alliance entre les deux gouvernements
-consoliderait notre situation en Europe. Il offrirait pour tous un
-gage de sécurité et du maintien de la paix, parce qu'il mettrait fin à
-toutes les intrigues des autres cabinets pour nous séparer.
-
-»Vous devez être bien persuadé, monsieur le comte, qu'en plaçant le
-gouvernement du roi dans cette voie, je n'entends nullement
-l'isoler en Europe, ni lui faire épouser toutes les querelles bien ou
-mal fondées de l'Angleterre; un tel résultat serait tout l'opposé de
-ma pensée. Je suis intimement convaincu qu'un témoignage éclatant de
-l'union des deux pays ne tendrait qu'à rapprocher de nous les autres
-cabinets qui, obligés d'accepter un fait consommé, n'attacheraient que
-plus de prix à en atténuer les conséquences dans ce qui pourrait les
-atteindre.
-
-»Si les considérations que je viens d'exposer vous frappaient autant
-que moi, et qu'elles eussent assez de valeur pour décider le
-gouvernement du roi à essayer une nouvelle tentative d'alliance avec
-le gouvernement britannique, il faudrait que vous ne tardassiez pas à
-en entretenir lord Granville et même lord Durham pendant son séjour à
-Paris. De mon côté, je ne négligerais rien pour faire prévaloir ici
-notre proposition, après que vous m'en auriez donné l'autorisation.
-Vous comprenez bien qu'alors il serait nécessaire aussi de m'adresser
-un plan général des conditions que vous voudriez faire entrer dans le
-traité.
-
-»Quoi qu'il en soit, permettez-moi d'insister près de vous pour
-qu'on se hâte de choisir un successeur à l'amiral Roussin à
-Constantinople[193] et pour qu'on fasse porter ce choix sur un homme
-habile, prudent et consommé dans les affaires. On éviterait, par là,
-de mériter des reproches tels que ceux que le ministère anglais s'est
-attirés lors du départ retardé de lord Ponsonby pour Constantinople...»
-
- [191] Ces dépêches étaient relatives aux affaires espagnoles.
- (Voir la dépêche 26 à l'Appendice, page 510).
-
- [192] Voir page 291.
-
- [193] L'amiral Roussin resta à Constantinople. Comme il avait été
- nommé ministre de la marine, M. de Talleyrand pensait qu'il
- allait quitter son poste, mais on sait que l'amiral refusa son
- portefeuille pour garder son ambassade.
-
- «Le 9 avril 1834.
-
-»J'ai reçu hier la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
-et j'ai pu faire immédiatement usage, dans mes conversations avec lord
-Palmerston et lord Grey, des explications qu'elle renfermait sur la
-modification qui vient d'être faite dans le ministère français. Ces
-explications ont été très bien accueillies par les deux ministres qui,
-comme je le prévoyais déjà dans ma dépêche d'avant-hier, ont jugé que
-votre entrée au département des affaires étrangères leur donnait
-l'assurance que le gouvernement du roi continuerait le même système de
-modération et de fermeté dont il a recueilli des résultats si
-avantageux.
-
-»Dans l'entretien que j'ai eu avec lord Palmerston, il a été question
-des dernières notes de la Porte ottomane. Lord Palmerston, en
-m'annonçant qu'aucune détermination définitive n'avait été prise à cet
-égard par le gouvernement britannique, m'a dit qu'il avait cru utile
-de laisser reposer cette affaire pendant quelque temps encore, et de
-nous concerter plus tard sur les démarches qu'il pourrait être
-nécessaire de faire, soit à Constantinople, soit ailleurs. Je n'ai pas
-voulu insister sur ce point, avant de connaître votre réponse à ma
-dépêche d'avant-hier.
-
-»... L'arrivée récente de M. le comte de Florida-Blanca, qui était en
-même temps que moi chez lord Palmerston, m'a fourni une occasion
-naturelle de parler à ce dernier de l'état de la péninsule. Il m'a
-donné des détails à peu près conformes à ceux de la dépêche numéro 26
-de M. le duc de Broglie[194], sur ce qui s'est passé à Madrid
-après l'arrivée dans cette capitale du ministre de Portugal, M. de
-Sarmento. Il paraît que M. Villiers ne désespérait cependant pas
-encore d'obtenir de M. Martinez de la Rosa une déclaration franche et
-ouverte de la part du gouvernement espagnol contre dom Miguel[195].
-Lord Palmerston se proposait de presser M. de Florida-Blanca d'écrire
-dans le même sens à sa cour. J'ai pu alors le questionner sur les
-communications qui ont été faites en dernier lieu par lord Howard de
-Walden[196] au gouvernement de dom Pedro. D'après les réponses de lord
-Palmerston, le projet de pacification du Portugal ne serait pas aussi
-avancé qu'on le présumait à Lisbonne, et les articles, qui ont été
-envoyés à notre département des affaires étrangères par M. Mortier, ne
-seraient que les indications des points sur lesquels le ministre
-anglais a été chargé de sonder le gouvernement de dom Pedro. Le
-cabinet anglais veut toujours se borner à des démarches officieuses
-près des ministres portugais, et il serait encore éloigné d'intervenir
-par un envoi de troupes dans la péninsule.
-
-»Je ne sais jusqu'à quel point cette déclaration de lord Palmerston
-est vraie; je chercherai à en vérifier l'exactitude par d'autres
-moyens qui ne sont pas en ce moment à ma disposition, et j'aurai
-l'honneur de vous rendre compte du résultat de mes recherches...»
-
- [194] Voir cette dépêche à l'Appendice, page 510.
-
- [195] M. de Sarmento avait demandé au cabinet espagnol
- d'intervenir en Portugal en faveur de dom Pedro. M. Martinez de
- la Rosa avait refusé de lui venir en aide, mais il avait envoyé
- un corps de troupes en Portugal pour disperser les troupes
- carlistes qui s'y étaient réfugiées et qui faisaient cause
- commune avec les miguélistes. C'était en somme, quoique sous une
- forme déguisée et moins décisive, l'intervention que réclamait M.
- de Sarmento.
-
- [196] Charles-Auguste Ellis, baron Howard de Walden, diplomate
- anglais né en 1799, sous-secrétaire d'État aux affaires
- étrangères (1824), ministre à Stockholm (1832), puis à Lisbonne
- (1834) et à Bruxelles (1846).
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 10 avril 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Je suis bien sensible à ce que vous me dites d'obligeant. Je
-comprends combien j'ai besoin de vos conseils et de votre appui, et je
-les réclamerai toujours.
-
-»Les dépêches de Maison montrent une irritation croissante de la
-Russie contre l'Angleterre. Je ne sais si je me trompe, mais le
-cabinet anglais pourrait être amené par cette situation à mieux
-comprendre l'idée que vous avez eue à une certaine époque, et que le
-nouveau congrès de Vienne pourrait réchauffer.
-
-»Nos affaires intérieures vont avoir un contre-coup de ce qui se passe
-à Lyon. Nous attendons ce matin des nouvelles. Celles d'hier soir
-annonçaient que les troupes avaient donné franchement et enlevé les
-barricades[197]. Il faut absolument que ce succès continue pour
-prévenir ce qui se tramait à Strasbourg, Dijon et Châlons. Après cela,
-l'exécution de la loi sur les associations sera plus facile ou moins
-nécessaire.
-
-»Nous finirons promptement la session, vraisemblablement vers le 10
-mai, et les élections auront lieu en juin. Dupin s'est ajourné à cette
-époque.
-
-»Les scènes de Bruxelles recommenceraient si la présence des troupes
-n'arrêtait encore[198]. Latour-Maubourg pense que pour frapper un peu
-sur ces _indifférents bourgeois_ de Bruxelles, il faudrait qu'il pût
-s'entendre avec sir Robert Adair pour telle ou telle démarche que de
-nouveaux troubles rendraient nécessaire; il sera autorisé à s'entendre
-pour cela avec le ministre d'Angleterre...»
-
- [197] Des insurrections éclatèrent de nouveau à cette époque sur
- différents points du territoire. A la suite d'une grève générale des
- ouvriers de Lyon, six des principaux meneurs avaient été arrêtés.
- L'ouverture de leur procès (5 avril) fut le signal d'une lutte qui
- dura cinq jours. L'armée finit par rétablir l'ordre dans la ville.
- En même temps, des mouvements républicains avaient troublé
- Marseille, Saint-Étienne, Perpignan, Châlons et plusieurs autres
- villes. A Paris, l'émeute éclata le 12 avril. Le cloître Saint-Merry
- fut le théâtre d'une lutte sanglante. Le calme se rétablit le 14.
-
- [198] Des manifestations orangistes, peu importantes d'ailleurs,
- avaient eu lieu récemment en Belgique. A ces nouvelles, les esprits
- s'échauffèrent à Bruxelles et cette ville fut, le 5 et le 6 avril,
- le théâtre de troubles sérieux. Des bandes de pillards dévastèrent
- les maisons des partisans connus du prince d'Orange. La répression
- fut prompte et énergique.
-
- * * * * *
-
-Les difficultés que la retraite du duc de Broglie du cabinet avait
-créées pour le gouvernement français étaient à peine surmontées,
-qu'une formidable insurrection éclatait à Lyon et ensuite à Paris. On
-prit promptement tous les moyens pour la réprimer et je ne doutai pas
-qu'on y parviendrait; mais ce déplorable événement n'était pas de
-nature à faciliter mes négociations à Londres. J'ai eu déjà plus d'une
-fois l'occasion, dans ces souvenirs, de constater combien de pareils
-accidents sont peu faits pour inspirer la confiance à des
-gouvernements étrangers. J'en aurais probablement éprouvé de plus
-fâcheuses conséquences dans cette circonstance, si les affaires de la
-péninsule n'avaient pas placé le gouvernement anglais dans la
-nécessité de se rapprocher de nous. On va lire les correspondances qui
-justifieront, je pense, cette observation.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 avril 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Les tourments, depuis quinze jours, ne nous laissent pas en repos. A
-celui du ministère a succédé celui de Lyon. Je viens avec empressement
-vous faire part des nouvelles arrivées ce matin, qui sont un succès
-complet. Les troupes sont maîtresses de toutes les positions; le
-résultat est assuré, d'après ce que nous mande le préfet, le 9 au
-soir; mais il y a toujours à gémir de ces victoires-là sur les
-malheureux qui en sont victimes. Les insurgés étaient retirés et
-cernés dans quelques petites rues encore, mais où on les aura à
-discrétion; il est impossible qu'ils y tiennent. Il paraît qu'ils
-avaient été casser le télégraphe du poste après Lyon; on le suppose
-parce que depuis hier matin il n'y a pas eu de dépêches
-télégraphiques...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 13 avril 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»Lord Palmerston m'avait invité à passer chez lui ce matin pour
-m'entretenir d'une affaire qui, m'écrivait-il, méritait tout notre
-intérêt. Je sors de cette entrevue qui a été assez longue, et je
-m'empresse de vous en rendre compte.
-
-»Lord Palmerston m'a annoncé qu'il avait reçu, il y a quelques jours,
-une note du nouveau ministre d'Espagne, le comte de Florida-Blanca.
-Cette note, qu'il m'a montrée, contient un exposé de l'état
-actuel de l'Espagne et une invitation au gouvernement anglais de
-s'unir au gouvernement espagnol pour faire cesser l'agitation qui
-s'est répandue dans la péninsule, par une guerre active faite en
-commun contre dom Miguel et don Carlos. C'est la demande formelle
-d'une intervention armée de l'Angleterre en Portugal.
-
-»Lord Palmerston, après m'avoir fait lire cette pièce, a ajouté que le
-ministre de Portugal à Londres, M. de Sarmento, avait appuyé cette
-démarche du cabinet de Madrid, verbalement à la vérité, mais en
-insistant aussi fortement sur la nécessité de l'intervention armée de
-l'Angleterre.
-
-»En présence de cette demande simultanée de l'Espagne et du Portugal,
-m'a dit lord Palmerston, le gouvernement de Sa Majesté britannique a
-cru ne pouvoir pas tarder davantage à prendre un parti qui lui est
-commandé par les circonstances; et je suis chargé de répondre aux
-ouvertures de M. de Florida-Blanca et de M. de Sarmento par un projet
-de traité à signer entre l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal. Par
-ce traité, l'Espagne s'engagerait à poursuivre activement et par tous
-les moyens en son pouvoir l'expulsion de don Carlos et de dom Miguel
-du Portugal, et de se retirer du territoire portugais aussitôt que ce
-but serait atteint. Le gouvernement de doña Maria, de son côté,
-prêterait les mains à l'entreprise de l'Espagne et consentirait à
-accorder une amnistie générale en Portugal, et une dotation convenable
-à l'infant dom Miguel, à l'expiration de la lutte. L'Angleterre,
-enfin, s'engagerait à envoyer des vaisseaux sur les côtes de Portugal
-et d'Espagne, pour seconder l'armée espagnole et celle de dom Pedro;
-mais sous la restriction néanmoins qu'elle ne pourrait jamais être
-appelée à faire débarquer des troupes anglaises sur aucun point
-de la péninsule.
-
-»Le projet de ce traité qui est déjà rédigé, a continué lord
-Palmerston, renferme en outre un article par lequel il est entendu que
-les trois puissances se concerteront pour proposer à la France d'y
-adhérer; et c'est pour cela que je vous ai prié de passer chez moi,
-afin de connaître votre opinion sur cette proposition, et de savoir si
-vous seriez disposé à donner votre adhésion au traité dont il est ici
-question.
-
-»Je n'ai pas hésité un seul instant, monsieur le comte, à répondre à
-lord Palmerston que mon gouvernement ne se refuserait point à adhérer
-à un tel traité, si l'Angleterre consentait, elle, à en signer un du
-genre de celui que je lui avais proposé à la fin du mois de décembre
-dernier, et duquel tous les autres ne seraient plus, à l'avenir,
-qu'une conséquence naturelle; mais que, pour mon compte, je ne croyais
-pas l'un possible sans l'autre, et que je ferais tous mes efforts pour
-détourner le gouvernement du roi de donner son adhésion à un acte qui
-le placerait relativement dans une position inférieure.
-
-»Sur cette observation, lord Palmerston m'a dit que nous ne pouvions
-pas ignorer que la situation de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal
-différait entièrement de la nôtre; qu'elle était liée par des traités
-particuliers avec le Portugal, et que c'était ce motif qui expliquait
-la part différente que nous prendrions dans cette transaction.
-
-»Mais, je lui ai fait remarquer à mon tour qu'il en était de même dans
-nos rapports avec l'Espagne, que nous avions des intérêts communs de
-voisinage, de frontières, de famille avec ce pays, et que nous les
-compromettrions évidemment, en jouant un rôle qui, sous aucun
-point de vue, ne pouvait convenir, ni à notre dignité, ni à notre
-influence en Europe.
-
-»J'ai alors fait valoir de nouveau, près de lord Palmerston, toutes
-les considérations puissantes qui devraient déterminer le gouvernement
-anglais à signer avec la France un traité général d'alliance
-défensive, dont il serait si facile de faire découler un arrangement
-complet et définitif pour la pacification de la péninsule. Il a
-vainement voulu se retrancher dans le danger que courrait l'Angleterre
-en se liant par un engagement avec notre cabinet, dont l'existence
-n'était pas, disait-il, encore assurée, et qui pourrait peut-être ne
-pas se maintenir après les prochaines élections. Je lui ai répondu que
-le danger était le même pour nous, qui pourrions avoir plus tard
-affaire à une autre administration anglaise, mais que, d'ailleurs, le
-gouvernement français, tel qu'il était constitué aujourd'hui, ne
-pouvait jamais changer de politique envers l'Angleterre, et que, s'il
-subissait une modification dans sa forme, le gouvernement anglais se
-trouverait libéré, par ce fait même, d'engagements qu'il aurait
-contractés sous l'empire d'autres circonstances. C'est ainsi que j'ai
-combattu cette dernière objection qui me paraît aussi futile en
-apparence qu'en réalité.
-
-»Ne voulant pas cependant repousser complètement les ouvertures de
-lord Palmerston et laisser arriver à Madrid le soupçon que c'était
-nous qui nous opposions à un arrangement à l'aide duquel on pourrait
-espérer d'obtenir la pacification de la péninsule, j'ai fini par lui
-proposer un terme moyen entre son projet et le mien, si celui-ci était
-absolument rejeté par son gouvernement. Ce moyen consisterait dans un
-traité entre les quatre puissances, la France, la Grande-Bretagne,
-l'Espagne et le Portugal. Je lui ai fait sentir qu'il serait
-possible de rédiger cet acte de façon à ce que chacune des puissances
-conservât la part d'action qui lui appartient.
-
-»C'est sur ces termes que notre conversation a fini. Il allait se
-rendre à un conseil de cabinet et m'a promis d'y faire un exposé exact
-de ce qui s'était dit entre nous. Il ne m'a pas dissimulé toutefois
-qu'il avait personnellement beaucoup d'objections à faire à un traité
-d'alliance comme je l'avais conçu. Je lui ai répondu que je le
-regrettais d'autant plus vivement que je craignais que chaque jour ne
-vînt confirmer la nécessité dont ce traité aurait été pour la paix de
-l'Europe...»
-
- «Le 14 avril, dix heures du soir.
-
-»Ainsi que je vous le mandais hier, un conseil de cabinet a été tenu à
-la suite de ma conversation avec lord Palmerston. La proposition,
-telle que je l'avais faite, d'un traité général d'alliance défensive
-entre l'Angleterre et la France n'a point été adoptée par les
-ministres anglais, quelque convaincus qu'ils se montrassent d'ailleurs
-de la force des raisons que je leur avais données à cet égard. Ils ont
-persisté dans leur projet de traité entre les cours d'Angleterre,
-d'Espagne et de Portugal, auquel on nous proposerait d'adhérer.
-
-»J'ai vu lord Palmerston deux fois aujourd'hui. Il m'a, dans notre
-première entrevue, fait part de la résolution de son gouvernement. Je
-n'ai pas voulu alors insister davantage sur le traité d'alliance
-défensive dont il avait encore été question la veille entre nous,
-puisque, de ce côté, je ne pouvais conserver aucun espoir de succès.
-Je me suis donc arrêté au projet de traité qu'il venait de me
-communiquer; et c'est celui que j'ai discuté avec lui et que j'ai
-refusé de signer tel qu'il était. Sur les observations que je lui ai
-faites, il a dû s'entendre de nouveau avec ses collègues et avec les
-ministres d'Espagne et de Portugal, pour faire subir à ce projet les
-modifications que je réclamais et par suite desquelles la France
-devenait partie contractante au traité, au lieu d'être seulement
-partie adhérente. Je dois vous dire que j'ai eu à soutenir une lutte
-prolongée avant d'obtenir cette concession.
-
-»Je viens de revoir lord Palmerston, et il m'a remis le nouveau projet
-dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie.
-
-»Je n'ai point pris l'engagement que ce projet recevrait l'approbation
-du gouvernement du roi, et en promettant seulement de vous l'envoyer,
-j'y ai fait introduire plusieurs changements. Vous remarquerez entre
-autres la double rédaction proposée pour une partie de l'article IV.
-Il a été convenu que dans le cas où le gouvernement français
-consentirait à ce que je signasse ce traité, il choisirait celle des
-deux rédactions de l'article IV qui le satisferait davantage. Dans
-l'état actuel des choses, j'avoue que je ne vois pas de difficulté
-réelle pour le gouvernement du roi à entrer dans ce traité tel qu'il
-est, et qu'il me paraît, au contraire, lui présenter de grands
-avantages.
-
-»Je n'ai pas le temps d'ajouter aucune réflexion à ce simple narré. Je
-ne puis retarder le départ de mon courrier. Lord Granville reçoit des
-instructions pour s'entendre avec vous; ainsi vous pourrez lui faire
-connaître vos motifs pour accorder ou refuser votre approbation.
-
-»Je dois vous dire que MM. de Florida-Blanca et de Sarmento, en
-prenant sur eux d'apposer leur signature à ce traité qui n'est
-pas tout à fait d'accord avec leurs instructions, ont demandé qu'il
-n'en soit pas donné communication à l'ambassadeur d'Espagne, ni au
-ministre de Portugal à Paris, ce qui leur a été promis. Ils craignent
-qu'une publication prématurée faite à Madrid ou à Lisbonne ne
-compromette le succès du traité, qu'on ne pourra plus refuser de
-ratifier, disent-ils, lorsqu'il sera signé par les plénipotentiaires
-de France et de la Grande-Bretagne.
-
-»Comme on est très pressé ici d'arriver à un résultat, je vous prie de
-me faire parvenir votre première réponse le plus promptement possible,
-et par le télégraphe.»
-
- «Le 15 avril 1834.
-
-»... Le prince de Lieven m'a donné lecture, ce matin, d'une dépêche
-qu'il venait de recevoir de Pétersbourg, et dans laquelle le comte de
-Nesselrode lui annonce que le gouvernement impérial de Russie est
-complètement satisfait des dernières explications qui lui ont été
-données par l'Angleterre et la France au sujet des affaires d'Orient.
-Le vice-chancelier exprime aussi le désir de voir livrées à l'oubli
-toutes les discussions qui se sont malheureusement élevées sur cette
-question dans ces derniers mois, et donne l'assurance que l'empereur,
-son maître, ne veut point en conserver le souvenir...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, le 14 avril 1834.
-
-»Je ne me doutais guère hier, mon cher prince, quand je vous ai écrit
-que tout était terminé à Lyon, que quelques heures après nous
-aurions des barricades dans un coin de Paris[199]. Cela n'a été qu'un
-piège pour commettre des assassinats, car aucune n'a tenu. C'était une
-bande d'assassins et de lâches déchaînés dans Paris. Nous avons passé
-une affreuse nuit et, jusqu'à présent, dans de cruelles inquiétudes
-pendant les promenades de notre cher roi, et de Chartres et de
-Nemours, qui ont été tous les deux, ce matin, dans la rue
-Saint-Martin, et sur lesquels ces infâmes ont tiré des fenêtres d'une
-maison. Grâce à Dieu, tout est fini maintenant. La Chambre des députés
-vient de venir en masse chez le roi lui témoigner son indignation et
-l'assurer de nouveau de son attachement à sa personne par l'organe de
-son président. La Chambre des pairs va venir. La population est
-excellente et dans l'indignation. La garde nationale a été admirable,
-ainsi que la troupe de ligne; malheureusement, il y a eu, parmi eux,
-des victimes de ces monstres...»
-
- [199] Voir page 360.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 14 avril 1834, à onze heures.
-
- »Mon prince,
-
-»Il est onze heures, toute la nuit s'est passée sous les armes; les
-insurgés, barricadés dans des maisons, tirent individuellement sur les
-troupes; cela dégénère en assassinats partiels; il n'y a pas d'autre
-résistance organisée, et on n'a pas pu faire usage de l'artillerie.
-Les troupes et la garde nationale ont perdu surtout quelques
-officiers, parce qu'on les choisit. Il n'y a donc aucun danger public,
-mais des assassinats individuels. La journée se passera comme
-cela; les troupes sont montées au dernier point et n'ont fait grâce
-nulle part où elles sont entrées[200]. En ce moment, nous délibérons
-sur quelques mesures à proposer aux Chambres.
-
-»A Lyon, tout est a peu près fini; il y a eu là de sanglantes
-exécutions. A Châlons, à Dijon, à Saint-Étienne, il y avait certaines
-tentatives, mais partout les troupes sont restées fermes. La garde
-nationale de Paris de même, mais ailleurs on ne peut en dire autant.
-
-»A tout prendre, l'événement ou les événements sont de nature à donner
-quelque force au gouvernement.--Je continuerai à vous tenir au courant
-jusqu'à l'heure où partira l'estafette.»
-
- [200] C'est, en effet, au cours de cette lutte que se place le
- sanglant épisode de la rue Transnonain.
-
- «Même jour, trois heures après midi.
-
-»Tout est à peu près fini dans les rues; on fouille encore quelques
-maisons, et je ne puis vous donner cette foule de détails qui ne se
-recueillent que les uns après les autres.
-
-»Nous sommes fort occupés des moyens de tirer parti de ceci pour
-consolider tout ce qui est si fort ébranlé. Malheureusement, nous ne
-pouvons rien contre la presse. Demain il sera porté quelque chose aux
-Chambres,--_le quoi_ ne sera décidé que ce soir. Cela consistera
-probablement en accroissement d'effectif d'armée.
-
-»Les troupes et la garde nationale sont montées au plus haut degré.
-Nous expédions des courriers dans toutes les directions, car il faut
-prévenir partout. Je vous demande pardon d'être si bref et si
-pressé...»
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 17 avril 1834.
-
-»Vous aurez vu par mes précédentes dépêches que j'avais devancé les
-instructions que vous m'exprimez dans votre lettre numéro 30, en
-agissant par moi-même près des ministres anglais pour les amener à la
-conclusion d'un traité d'alliance défensive avec nous. La circonstance
-du traité sur les affaires de la péninsule m'avait paru trop
-importante pour ne pas la saisir, et si je n'ai pas réussi dans mes
-tentatives, je suis du moins sûr de n'avoir pas compromis la dignité
-du gouvernement du roi, dont je n'avais pas eu le temps de recevoir
-des instructions, lorsqu'on m'a proposé de signer le traité entre les
-quatre puissances. On attend ici, avec impatience, la résolution que
-vous aurez prise à l'égard de ce dernier traité; tous les membres du
-cabinet que j'ai vus ce matin m'ont questionné avec empressement à ce
-sujet, et je n'ai pu que leur promettre une prompte décision.
-
-»On est fort préoccupé des événements de Lyon et de Paris qui ont,
-pour le moment, effacé tous les autres intérêts. J'ai déjà profité des
-informations que renfermait votre dépêche numéro 31, et il m'a été
-facile de faire comprendre les avantages que l'Angleterre, plus que
-tout autre pays peut-être, retirerait d'une répression prompte et
-énergique d'excès semblables à ceux commis à Lyon. L'effet en sera
-d'autant plus utile ici, qu'il règne depuis quelques jours une
-agitation assez grave parmi les ouvriers de plusieurs districts
-manufacturiers d'Angleterre, et qui est causée par des associations de
-la nature de celles que nous cherchons à détruire en France. Je
-puis vous dire que l'opinion publique qui compte ici est avec nous
-dans cette affaire, quoi qu'en disent quelques organes de la presse
-périodique; les esprits sages savent gré au gouvernement du roi de ses
-efforts pour contenir les dispositions révolutionnaires de ceux qui ne
-cherchent qu'à troubler la paix de l'Europe, en livrant d'abord la
-France à l'anarchie...»
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 17 avril 1834, à quatre heures.
-
- »Mon prince,
-
-»C'est autant un chagrin qu'un embarras pour moi, que de vous envoyer
-des observations, au lieu d'une positive affirmation.
-
-»J'ai trouvé bien des scrupules, non sur le fond, parmi mes collègues,
-car votre idée d'une alliance défensive est adoptée par tous, mais sur
-la forme. Le roi partageait ces scrupules et se trouvait mal à l'aise,
-placé dans un préambule qui reparaissait au milieu du traité.
-
-»Si secrète que demeure cette convention pendant quelque temps, elle
-sera dépistée, et vous sentez ce qu'on peut dire, si l'article V
-laissait trop entrevoir qu'à la réquisition des trois cours nous
-fournirions armes et soldats, non pas certainement que nous fussions
-engagés par votre rédaction, mais enfin on pourrait nous le reprocher,
-et ces reproches, injustes d'ailleurs, affaibliraient l'effet de cette
-convention, quant au fruit même à en retirer, qui est une plus
-apparente union avec l'Angleterre.
-
-»Nous reconnaissons bien ici la difficulté sérieuse dont vous
-avez eu à triompher pour obtenir une première concession; le moment
-était contre nous; l'avenir paraissait de même: les affaires de Lyon,
-celles de Paris, les impressions, tout était contraire. Aujourd'hui,
-la situation est meilleure, et je n'ose pas vous dire, mon prince, que
-vous pouvez en tirer parti, parce qu'on ne nous juge peut-être pas
-encore à Londres comme nous nous jugeons ici.
-
-»Tout ceci va influer notablement sur les élections, car c'est surtout
-_la classe bourgeoise électorale_ qui est menacée par ces agitations;
-elle le sent, et l'effet en est incontestable à Paris. Si donc nous
-pouvons hâter la fin de la Chambre et la convocation, le système sera
-raffermi. C'est l'opinion des esprits réfléchis.
-
-»Je quitte lord Granville à l'instant, et lui ai donné toutes les
-raisons que j'ai entendu développer ce matin au conseil. Il écrit à
-lord Palmerston par notre estafette, et m'a paru entendre nos motifs.
-
-»Dans la dépêche officielle, j'ai essayé de vous aider en la rédigeant
-de manière à être montrée à lord Palmerston.
-
-»Si, en adoptant le fond de notre pensée, il ne s'agissait que de
-changer ou de tourner autrement la rédaction des deux articles restant
-à leur place, dans le contre-projet, nous concevons, mon prince, que
-vous ne vous croyiez pas obligé dans ce cas, et vu l'urgence, de nous
-les renvoyer ici.
-
-»Nous voyons que cela presse, et que nous ne devons pas laisser aller
-seule l'action de l'Angleterre sur l'Espagne. Nous nous sommes
-prévalus d'une note antérieure de Martinez de la Rosa, et ceci
-rappelle à peu près ce qui s'est passé lors du traité du 6 juillet
-1827, relatif à la Grèce, dans lequel nous intervînmes, à l'aide
-d'une demande du gouvernement grec.
-
-»Après tout, le traité quel qu'il soit fera du bruit dans le nord;
-nous ne le redoutons pas, si nous pouvons parvenir à le rendre
-défendable pour nous à l'intérieur. Vous seul, mon prince, pouvez
-résoudre ce problème, et le roi s'abandonne avec confiance à votre
-haute influence et à votre sollicitude...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 19 avril 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»J'ai reçu hier la dépêche télégraphique que vous m'avez fait
-l'honneur de m'adresser le 17; et ce matin, votre dépêche numéro 32 à
-laquelle était joint le projet modifié du traité entre les quatre
-puissances.
-
-»J'avais hier, avec votre dépêche télégraphique, contenu à grand'peine
-l'impatience des plénipotentiaires des trois cours, qui s'étaient
-persuadés que votre consentement n'était pas douteux.
-
-»Aussitôt après l'arrivée de mon courrier ce matin, j'envoyai à lord
-Palmerston le paquet de lord Granville qui lui était adressé, et je
-lui demandai un rendez-vous dans la matinée. Il me répondit une heure
-après par la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous transmettre une
-copie (voir page 377, pièce no 1), afin que vous jugiez de la nature
-de l'opposition que je devais rencontrer. Je me rendis chez lui à
-l'heure qu'il m'avait indiquée; et, quelque préparé que je fusse à le
-trouver animé sur cette affaire, il l'était encore plus cependant
-que sa lettre ne me l'avait laissé pressentir. Une difficulté à
-laquelle je ne pouvais pas m'attendre augmentait mon embarras: on
-avait écrit de Paris que le gouvernement du roi approuvait le traité,
-tel que je l'avais envoyé, et qu'on pouvait compter que les objections
-que je ferais venaient de moi seul. C'est alors que je dus faire usage
-de votre dépêche numéro 32; j'en lus une partie à lord Palmerston, et,
-en développant les considérations qu'elle renferme, je me retranchai
-nettement dans la résolution de ne signer qu'aux conditions que vous
-m'aviez imposées. Quant à l'observation qui m'était personnelle, je
-fis remarquer qu'elle ne pouvait point être exacte, attendu que tout
-ce qui, dans ce traité, se rapportait à la France, étant du ressort de
-l'opinion publique, je n'avais pu, placé comme je l'étais, en juger
-les inconvénients, et que c'était le gouvernement du roi qui, seul,
-était en état de les apprécier.
-
-»Lorsque je quittai lord Palmerston, il se rendait au conseil, où j'ai
-su que la discussion avait été très vive et où on n'avait pas
-facilement admis nos observations. A l'issue de ce conseil, je me suis
-rendu successivement chez lord Palmerston et chez lord Grey. Ils
-étaient encore fort éloignés de se montrer convaincus de l'importance
-de nos objections; mais, après une conversation de plus de deux
-heures, j'obtins enfin que des changements notables seraient faits à
-la rédaction du traité. La lettre de lord Palmerston, que je reçus
-dans la soirée et dont je vous envoie une copie avec celle de la note
-qui y était jointe (voir pièces nos 2 et 3), vous donnera une idée du
-progrès que j'avais déjà fait. Il n'y avait plus qu'un seul préambule
-dans lequel la France et la Grande-Bretagne étaient placées sur la
-même ligne à l'égard de l'Espagne, ce qui, à mes yeux comme aux
-vôtres je pense, monsieur le comte, était le point essentiel. Mais il
-restait encore deux autres difficultés: l'article qui nous concerne
-dans le traité était rejeté à la fin, après les articles relatifs à
-l'amnistie en Portugal et à la dotation de l'infant don Carlos; mais,
-ce qui est plus grave, on voulait que cet article fût rédigé ainsi
-qu'il suit:
-
-»Sa Majesté le roi des Français s'engage à fournir, pour atteindre le
-but qu'on se propose par le présent traité, tel secours qui sera
-déterminé d'un commun accord entre lui et les trois autres parties
-contractantes, _et lorsqu'elle sera invitée, par elles, à le faire_.
-
-»Je viens d'écrire à lord Palmerston, en lui renvoyant son projet de
-traité, pour lui demander le retranchement des mots: _et lorsqu'elle
-sera invitée, par elles, à le faire_, comme formant une répétition de
-la même idée dans le même article. J'ai réclamé aussi plusieurs autres
-rectifications. Je ne pourrai avoir sa réponse que demain matin, car
-il est onze heures du soir, et je me décide à retarder le départ de
-mon courrier afin de vous faire connaître le résultat définitif de la
-négociation qui sera très probablement terminée dans la journée de
-demain.»
-
- «Le 20 avril.
-
-»J'ai reçu ce matin de lord Palmerston le billet dont la copie est
-jointe (voir pièce no 4) et je me suis empressé de lui répondre que
-j'insistais pour le retranchement des mots que j'avais demandé hier,
-ou du moins pour une autre rédaction de l'article. Il vient de
-m'envoyer celle que vous trouverez dans la copie du traité qui
-accompagne cette dépêche[201]; je l'ai adoptée, parce qu'elle m'a paru
-être sans inconvénient et que j'étais au terme des difficultés que
-décemment il m'était permis de faire. Vous pouvez regarder le traité
-comme arrêté, tel que je vous l'envoie. Il faut qu'il soit soumis à
-l'approbation du roi, qui est à Windsor, et copié dans les quatre
-langues, ce qui me fait craindre qu'il ne puisse être encore signé
-demain. Je vous l'enverrai aussitôt qu'il le sera, mais ne l'ébruitez
-pas, de peur qu'il ne soit connu à Madrid avant que le ministre
-d'Espagne ait eu le temps de l'y faire parvenir.
-
-»Je dois vous faire remarquer que je ne vous ai communiqué les lettres
-de lord Palmerston que pour vous donner une connaissance précise de la
-marche de la négociation. Il est très essentiel que ces lettres
-restent entièrement secrètes; la moindre révélation indiscrète dans ce
-sens compromettrait nos relations avec l'Angleterre, et rendrait ma
-situation ici extrêmement désagréable et difficile. Je m'en rapporte à
-vous pour anéantir les copies des lettres lorsque vous les aurez
-lues.»
-
- [201] Voir page 385.
-
-_Pièces jointes à la lettre précédente._
-
-No 1er.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Stanhope-Street, le 19 avril 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»J'ai reçu avec bien des regrets le paquet que vous m'avez envoyé ce
-matin. Il est fâcheux de trouver tant de difficultés là où nous ne
-nous y attendions pas. On paraît avoir mal compris à Paris les
-principes et le but du traité dont il s'agit, et les changements qu'on
-nous propose tendraient à dénaturer la transaction.
-
-»On nous dit que notre gouvernement a reçu de Martinez de la Rosa une
-note de la même teneur que celle qui m'a été remise par M. de
-Miraflorès[202]; j'avoue que cela m'étonne, d'abord parce que la note
-de M. de Miraflorès n'a pas été présentée d'après des instructions à
-cet effet de sa cour, mais à ma demande, et par suite d'une
-conversation que j'ai eue avec lui, et afin de me mettre à même de
-rendre plus fidèlement à mes collègues les arguments dont il s'était
-servi verbalement avec moi.--Ensuite, quel était le but de la note de
-M. de Miraflorès? C'était de nous dire que le gouvernement espagnol,
-sachant que celui de Portugal nous avait demandé un secours matériel
-contre dom Miguel, verrait avec plaisir que nous consentissions à
-envoyer des troupes en Portugal, puisque les intérêts de l'Espagne
-souffraient de la présence de don Carlos en Portugal. Mais le
-gouvernement portugais ne vous a pas adressé une pareille demande;
-comment donc M. Martinez a-t-il pu vous engager à accéder à une
-demande qui ne nous a pas été faite?
-
-»Votre gouvernement a pu recevoir quelque communication de la part de
-M. Martinez, comme il en a reçu dans le temps de la part de M. de Zéa,
-relative à une intervention française dans les affaires de l'Espagne;
-mais il ne s'agit pas maintenant des affaires intérieures de
-l'Espagne, il s'agit des affaires du Portugal. Mais pourtant, si
-comme paraît croire votre gouvernement, il s'agissait d'une
-intervention étrangère dans les affaires de l'Espagne, nous
-n'hésiterions pas à déclarer que M. Martinez, en vous demandant une
-telle intervention, méconnaîtrait les vrais intérêts de l'Espagne et
-que votre gouvernement, en l'accordant, méconnaîtrait (à ce qui nous
-semble) les vrais intérêts de la France. Mais en tout cas, bien loin
-de nous associer à une telle demande ou de la sanctionner par un
-article du traité, comme on nous propose aujourd'hui de le faire, nous
-protesterions contre, comme une chose nuisible à toutes les parties.
-
-»Par conséquent, quant au changement qu'on voudrait faire à Paris,
-dans le fond du traité, vous devez bien sentir, mon prince, que nous
-ne pouvons pas l'adopter.
-
-»Quant aux changements de rédaction, il a coûté aux ministres
-d'Espagne et de Portugal et à moi assez de travail pour mettre notre
-polyglotte en harmonie; et je vous prierai de ne pas nous imposer une
-nouvelle tâche. Le temps presse; nous avons perdu deux jours à cause
-de la cour, mercredi et jeudi, et j'espère que vous vous trouverez
-autorisé à signer la pièce telle qu'elle est. Venez ici, si vous le
-pouvez, avant une heure, car à deux heures nous avons conseil.
-
-»Tout à vous.»
-
- [202] Don Manuel de Pando, marquis de Miraflorès, comte de
- Florida-Blanca, né en 1792, alors envoyé extraordinaire à
- Londres, fut, en 1838, ambassadeur à Paris. Il devint ensuite
- chef du cabinet, puis gouverneur du domaine royal et sénateur
- (1848).
-
-No 2.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Foreign Office, 19 avril 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Nous consentirions à substituer le paragraphe dont je vous envoie le
-projet au paragraphe existant du projet de traité, et le dernier
-article subirait alors le petit changement que j'y ai fait. Si cela
-vous arrange, je proposerai ces changements au roi et aux
-plénipotentiaires d'Espagne et de Portugal. Répondez, s'il vous plaît,
-ce soir.»
-
-No 3.--_Joint au billet précédent._
-
-«En conséquence de cet accord, Leurs Majestés les régents se sont
-adressés à Leurs Majestés le roi des français et le roi de la
-Grande-Bretagne, et Leurs dites Majestés, prenant en considération
-l'intérêt qu'elles doivent toujours prendre à la sûreté de la
-monarchie espagnole, et étant de plus animées du vif désir de
-contribuer à l'établissement de la paix dans la péninsule, comme dans
-toutes les autres parties de l'Europe; et Sa Majesté le roi de la
-Grande-Bretagne, considérant en outre les engagements provenant de son
-ancienne alliance avec le Portugal, Leurs Majestés ont consenti à
-devenir parties dans l'engagement proposé.»
-
-No 4.--LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON.
-
- «Hanover-Square, le 19 avril 1834, neuf heures du soir.
-
- »Dear lord Palmerston,
-
-»Je viens de lire avec beaucoup de soin votre nouveau projet. Puisque
-vous persistez à ne pas vouloir de la rédaction du cabinet français
-pour la dernière partie du préambule, je me soumets à votre manière de
-voir sur ce point.
-
-»Quant à l'article VI, je le trouve d'abord mal placé, il devrait
-venir à la suite de l'article III et former par conséquent l'article
-IV du traité, attendu que les articles IV et V de votre projet ne sont
-qu'accessoires; il est d'ailleurs logique et de bonne rédaction
-de traité que les articles d'action précèdent ceux qui ne sont que la
-conséquence.
-
-»J'ai une autre observation à vous faire sur le même article VI, et à
-l'égard de laquelle il vous sera facile de me satisfaire, car ce ne
-sont que quelques mots à effacer. Je vous demande donc de supprimer
-les mots: _lorsqu'il sera invité par elles à le faire_, et de finir
-simplement par les mots: _tel secours qui sera déterminé d'un commun
-accord; entre lui et ses augustes alliés_.--La suppression que je vous
-demande ici est grammaticale, car dans la rédaction première il y a
-redondance, et d'ailleurs cela entre dans l'esprit de toute la
-rédaction où la même idée est déjà établie.
-
-»Si vous adoptez mes très légères modifications, indiquez moi l'heure
-à laquelle vous voulez signer demain, je serai à vos ordres, car alors
-je prendrai sur moi de n'en pas référer à mon cabinet.
-
- »Tout à vous.»
-
-No 5.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Stanhope-Street, le 19 avril 1834, onze heures du soir.
-
- »Mon cher prince,
-
-»J'adopte très volontiers la transposition que vous proposez de
-l'article VI, et je trouve avec vous que ce changement est une
-amélioration sous tous les rapports.
-
-»Quant à la suppression des derniers mots de cet article, je dois vous
-prier de faire la part de nos susceptibilités, comme nous l'avons
-faite aux vôtres. Je conviens avec vous que ces paroles n'ajoutent
-rien de fort essentiel au sens de l'article et que ce qu'elles
-contiennent se trouve déjà exprimé par ce qui précède; mais, _nous_ y
-tenons _beaucoup_, et quand je dis _nous_, je veux dire
-_plusieurs_ personnes. Souvenez-vous qu'il s'agit dans le traité
-uniquement d'une intervention armée dans les affaires du _Portugal_,
-et que nous avons des préjugés sur ce point-là.
-
-»Quant à nous-mêmes, non seulement nous n'y sommes pas intervenus sans
-y être spécialement invités, mais nous n'avons pas accepté
-l'invitation qui nous a été faite. Ne trouvez donc pas mauvais que
-nous nous montrions un petit peu doctrinaires à ce sujet.
-
-»Je m'occupais, à l'instant que votre billet est arrivé, à rendre
-compte au roi des changements dont je vous croyais satisfait et pour
-lesquels il me faut sa sanction; mais maintenant, il faut que
-j'attende votre réponse à ce billet, et, par conséquent je ne pourrai
-expédier mon courrier à Windsor que demain. Voilà encore une autre
-journée de perdue. Contentez-vous, je vous en prie, mon prince, des
-grands changements que vous avez faits dans ce projet, qui maintenant
-doit être considéré plutôt comme votre enfant que le mien.
-
- »Tout à vous.
-
-No 6.--LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON.
-
- »Hanover-Square: 20 avril 1834, huit heures du matin.
-
- »Dear lord Palmerston,
-
-»Nous voilà d'accord sur tous les points, excepté sur ce retranchement
-de trois mots que notre amour-propre vous demande. Il ma semble que le
-vôtre ne peut pas être engagé dans cette question, parce qu'il reste
-évident que, même sans ces trois mots, nous ne pouvons rien faire dans
-les affaires de la péninsule que de concert avec vous et les deux
-autres puissances. La répétition de la même idée dans le même
-article ne pourrait donc exprimer que de la méfiance. C'est ce que
-nous devons éviter dans l'intérêt de nos deux pays et dans la
-situation de nos deux gouvernements l'un vis-à-vis de l'autre. La
-moindre trace de méfiance dans notre traité serait plus dangereuse par
-ses conséquences que par le fait même, car, lorsqu'il sera public, les
-hommes de l'opposition chez vous et chez nous ne manqueraient pas de
-s'en emparer, et certainement au détriment de l'union intime qu'il est
-si utile de ménager. Ne voyez donc dans mon insistance que le désir
-d'être conséquent avec notre point de départ. Votre bon esprit
-comprendra cela, arrangera toutes choses de manière à ce que votre
-premier billet me dise à quelle heure je dois aller signer chez vous.
-Je suis presque embarrassé des vétilles auxquelles, par mes
-instructions, je suis obligé d'attacher de l'importance.
-
- «Tout à vous.»
-
-No 7.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Stanhope-Street, 20 avril 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Ma foi, vous êtes bien difficile à contenter! Je conviens cependant
-avec vous que nous manquerions un but principal de notre traité, si,
-au lieu de constater union et confiance, nous devions proclamer
-défiance et soupçon. J'ai donc tâché[203] de rédiger l'article IV de
-manière à satisfaire toutes les parties. Dites-moi si j'ai réussi
-quant à vous.
-
-»Vous me proposez de venir signer aujourd'hui, comme si préparer un
-traité était chose aussi simple qu'écrire une lettre. Mais il faut que
-je soumette tous vos changements à la sanction du roi qui est à
-Windsor. Et, après cela, il faut obtenir le concours des ministres
-d'Espagne et de Portugal, et les introduire dans le texte espagnol et
-portugais. Voilà bien de la besogne.
-
- »Tout à vous.»
-
- [203] Comparer cette deuxième rédaction qui fut définitive (p.
- 386) avec le projet primitif de lord Palmerston (p. 476).
-
-No 8.--LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON.
-
- «Hanover-Square, 20 avril 1834, deux heures après midi.
-
- »Dear lord Palmerston.
-
-»Quelque difficile que je sois, je vous rends les armes, et je me
-borne pour cette fois à une observation toute grammaticale. Ne
-trouvez-vous pas que l'article serait exprimé en meilleur français, en
-ne suspendant pas le sens par un membre de phrase incident et inutile.
-Je crois donc que nous devrions rayer les mots: _par les hautes
-parties contractantes_, qui viennent couper la première partie de
-l'article et en obscurcissent le sens. M. de Voltaire disait que de
-tous les changements que ses amis lui proposaient de faire à ses
-ouvrages, celui dont il ne s'était jamais repenti c'était d'effacer.
-Vous m'appellerez quand vous voudrez de moi.
-
- »Tout à vous.»
-
-No 9.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Stanhope-Street, 20 avril 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je suis bien fâché, mais je ne puis pas aller plus loin à votre
-rencontre. Le changement que vous me proposez embellirait
-peut-être le style, mais nuirait au sens. Le mot de Voltaire est vrai
-quant aux livres, mais je crois que, quant aux traités, le contraire
-doit plutôt s'affirmer, et qu'on pourrait bien dire que maintes
-disputes entre États n'auraient jamais eu lieu, si les traités avaient
-été rédigés avec plus de soin et de développement. Puis-je envoyer cet
-article tel qu'il est pour l'approbation du roi? Mandez-moi un _oui_
-et vite, car vraiment le temps presse.»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 23 avril 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»Il m'a été impossible de vous transmettre hier par le portefeuille le
-traité que j'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui[204]. La
-transcription des quatre originaux, chacun en quatre langues, a exigé
-beaucoup de temps, et il y a une heure seulement que nous avons pu
-signer.
-
-»Vous connaissez à peu près, par ma correspondance, quelles ont
-été les difficultés de la négociation de ce traité; je pense qu'il
-faut maintenant les livrer entièrement à l'oubli et ne plus s'occuper
-que des résultats.
-
-»Je suis convaincu que le gouvernement du roi apprécie les avantages
-du traité qui vient d'être conclu entre les quatre puissances; mais
-vous voudrez bien me permettre de vous exposer succinctement les
-raisons qui m'ont déterminé à nous faire entrer dans cette alliance.
-Je l'ai envisagée sous ses différents points de vue, et c'est après y
-avoir mûrement réfléchi que j'ai jugé qu'elle nous offrait des
-avantages réels sans aucun danger.
-
-»Cette quadruple alliance-ci ne peut manquer certainement de faire
-quelque bruit en Europe; je ne prétends pas qu'elle n'excite un
-peu de jalousie de la part des grandes puissances du Nord; mais, en
-réalité, je ne crois pas qu'elles s'en préoccupent au point de nous
-causer plus d'embarras qu'elles ne le font depuis trois ans. Je serais
-plutôt disposé à penser qu'elles mettront plus d'ardeur à nous séparer
-de l'Angleterre et, par conséquent, à se montrer favorables envers
-nous. Ce n'est pas notre traité qui contribuera à resserrer les liens
-qui unissent les cabinets de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg; nous
-avons pu voir récemment que ces liens étaient aussi forts que
-possible. Il nous sera aisé de justifier près d'eux les principes et
-le but de la quadruple alliance, puisque l'état de la péninsule était
-une question plus particulièrement du ressort de la politique
-anglo-française. En tout, je ne puis pas me persuader que l'alliance
-que nous venons de conclure, qui resserre notre intimité avec
-l'Angleterre et qui place, pour ainsi dire, dans notre dépendance
-l'Espagne et le Portugal, ne soit pas destinée à inspirer quelque
-respect aux cabinets du Nord. Ils pourront ajouter, dans leur
-pensée, la Belgique et peut-être la Suisse au cercle de notre
-alliance, et dans le cas où ils ne voudraient voir dans tout ceci que
-la réunion des peuples agités en ce moment par l'esprit
-révolutionnaire, ils ne craindront sans doute que davantage de
-provoquer les attaques d'une masse assez formidable par elle-même et
-par les sympathies qu'elle entretient avec tous les autres peuples.
-
-»En considérant le traité spécialement dans ses rapports avec
-l'Espagne, nous pouvons nous rendre la justice de n'avoir pas
-compromis les intérêts de cette puissance, qui nous étaient plus
-particulièrement confiés. En effet, le traité ne stipule que des
-conditions utiles et honorables pour l'Espagne, et si ces conditions
-ne devaient pas avoir le résultat que nous en attendons (ce qui est
-fort possible dans l'état actuel de l'Espagne), ce n'est pas à nous
-qu'on reprochera d'avoir attiré un fléau de plus sur ce malheureux
-pays, en ajoutant la guerre étrangère à la guerre civile. Le
-territoire espagnol restera inviolable et cela doit être un des
-principes fixes de notre politique dans la péninsule.
-
-»Si nous jugions l'importance que le cabinet anglais attache à notre
-participation à ce traité par les difficultés qu'il a suscitées sur sa
-forme, nous devrions la croire assez grande, et il me semble que nous
-ne nous tromperions pas, car aujourd'hui, il est évident que le
-ministère anglais a soumis à notre contrôle toute sa politique dans la
-péninsule; et quand même elle ne le serait pas dans la réalité autant
-qu'il le croit, il nous suffît pour l'opinion publique qu'elle le soit
-en apparence[205].
-
-»Il y avait encore un point de vue sous lequel on ne devait pas
-négliger d'examiner le traité: c'était celui que je considérais comme
-le plus essentiel, celui enfin de son influence sur la France. J'avoue
-qu'il me paraît, à cet égard, aussi irréprochable que sous tous les
-autres rapports. S'agit-il de nos intérêts matériels? Nous ne sommes
-engagés à rien par le fait, car si nos alliés nous appellent à
-concourir à l'exécution du traité (et nous pouvons au moins douter
-qu'ils le fassent, l'Angleterre consentant), nous restons maîtres de
-nos résolutions, et de refuser de prendre part à toute intervention
-armée, dont les mauvaises chances sont incalculables. S'il ne s'agit
-que de l'amour-propre national, peut-il jamais être blessé d'un traité
-dans lequel nous jouons politiquement un rôle égal à celui de
-l'Angleterre, sans mettre sur pied un homme de plus et sans débourser
-un sou?
-
-»Je le répète, monsieur le comte, je ne vois rien, dans le traité de
-la quadruple alliance, qui ne soit justifiable et honorable auprès de
-nos ennemis et de nos amis. Si, par ses résultats, il n'a pas toute
-l'utilité que nous en espérons, il ne pourra du moins jamais être
-reproché au gouvernement du roi, et nous aurons fait tout ce que les
-circonstances permettaient.
-
-»Vous remarquerez que les ratifications doivent être échangées dans le
-terme d'un mois, ou plus tôt si faire se peut; il ne faudra point
-oublier qu'il est nécessaire d'envoyer trois ratifications dans les
-trois langues espagnole, anglaise et portugaise.
-
-»J'expédie aujourd'hui même une copie de la convention à M. le comte
-de Rayneval à Madrid, et une autre à M. le baron Mortier à Lisbonne.»
-
- [204] Voici le texte du traité tel qu'il fut signé à Londres le
- 22 avril 1834:
-
- «S. M. la reine régente d'Espagne... et S. M. I. le duc de
- Bragance... intimement convaincues que les intérêts et la sûreté
- des deux couronnes exigent l'emploi immédiat et vigoureux des
- efforts réciproques pour terminer les hostilités qui, si d'abord
- elles eurent pour but de renverser le trône de S. M. Portugaise,
- fournissent aujourd'hui appui et protection aux sujets et
- mécontents du royaume d'Espagne; désirant lesdites Majestés
- pourvoir à la fois aux moyens nécessaires pour rétablir la paix et
- le bonheur intérieur, et resserrer, sur des bases réciproques et
- solides, l'avenir des deux États, sont convenues de réunir leurs
- forces dans le but d'obliger l'infant don Carlos d'Espagne et
- l'infant dom Miguel de Portugal à quitter les domaines de ce
- dernier royaume.
-
- »En conséquence de ces conventions, Leurs Majestés régentes se
- sont adressées aux Majestés le roi des Français et le roi de la
- Grande-Bretagne et d'Irlande. Ces deux derniers princes,
- considérant l'intérêt qu'ils doivent toujours prendre à la sûreté
- de la monarchie espagnole et animés du plus ardent désir de
- contribuer à l'établissement de la paix, tant péninsulaire
- qu'européenne, et Sa Majesté britannique considérant en outre les
- obligations spéciales qui émanent de son ancienne alliance avec le
- Portugal, ont consenti d'agir comme parties dans ledit traité; à
- cet effet, ces Majestés ont nommé leurs plénipotentiaires... Et
- les plénipotentiaires sont convenus des articles suivants:
-
- »I.--S. M. I. le duc de Bragance, au nom de la reine doña Maria
- II, s'engage à mettre en action tous les moyens qui sont en son
- pouvoir pour chasser l'infant don Carlos des domaines portugais.
-
- »II.--S. M. la reine d'Espagne, priée et invitée par S. M. I. le
- duc de Bragance, ayant en outre de très justes et très graves
- sujets de reproche contre l'infant dom Miguel pour le soutien
- qu'il a prêté à l'infant don Carlos d'Espagne, s'engage à faire
- entrer sur le territoire portugais le nombre de troupes espagnoles
- suffisant et nécessaire pour coopérer avec celles de Sa Majesté à
- la sortie de don Carlos d'Espagne et de dom Miguel du territoire
- portugais...
-
- »III.--S. M. le roi de la Grande-Bretagne s'engage à coopérer en
- employant une force navale pour seconder les opérations et
- déterminations nécessaires d'après le présent traité.
-
- »IV.--Dans le cas où la coopération de la France serait jugée
- nécessaire par les hautes parties contractantes, S. M. le roi des
- Français s'engage à faire tout ce que lui et ses très augustes
- alliés détermineront d'un commun accord.
-
- »V.--Les hautes parties contractantes sont convenues qu'en
- conséquence des attributions contenues dans les précédents
- articles, on procédera immédiatement à faire une déclaration
- annonçant à la nation portugaise les principes et le but du
- présent traité, et S. M. I. le duc de Bragance, animé du sincère
- désir d'effacer tout souvenir du passé et désirant réunir autour
- du trône de sa fille la nation entière, déclare son intention de
- publier une amnistie complète et générale en faveur de tous les
- sujets de S. M. T. F., qui, dans un temps qu'on déterminera,
- rentreront dans l'obéissance; et ledit régent déclare aussi son
- intention d'assurer à l'infant dom Miguel, aussitôt qu'il sera
- hors des États portugais, une rente correspondant à son nom et à
- sa naissance.
-
- »VI.--S. M. la reine d'Espagne, en vertu du présent article,
- déclare son intention d'assurer à l'infant don Carlos, aussitôt
- qu'il sera sorti des domaines espagnols et portugais, une rente
- correspondant à son rang et à sa naissance.
-
- »VII.--Le présent traité sera ratifié et ces ratifications seront
- échangées à Londres dans un mois, ou avant s'il était possible.
-
- »FLORIDA-BLANCA, TALLEYRAND, PALMERSTON,
- »MORAES-SARMENTO.»
-
- [205] La lettre suivante de lord Palmerston est la piquante
- contre-partie de cette dépêche de M. de Talleyrand. Il écrivait,
- le 23 avril, à son frère sir William Temple...: «J'ai été fort
- occupé, depuis le 4 de ce mois, à élaborer ma quadruple alliance
- entre l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal, pour
- arriver à l'expulsion de Carlos et de Miguel... Je l'ai emporté
- au conseil par un coup de main, en leur enlevant le temps de
- faire des objections. Je n'ai pas été aussi heureux avec le vieux
- Talley (_sic_) et le gouvernement français, car ils ont fait des
- objections en quantité; mais ces objections portaient toutes sur
- la forme dans laquelle je leur avais proposé de se joindre à
- nous. En définitive, j'ai réussi à satisfaire leur amour-propre
- en leur donnant parmi nous la place qu'ils paraissaient désirer.
- Je regarde ceci comme un grand coup. D'abord cela décidera
- l'affaire du Portugal et servira un peu aussi à arranger celles
- de l'Espagne. Mais, ce qui est d'une importance permanente et
- générale, c'est que cela établit entre les États constitutionnels
- de l'Occident une quadruple alliance qui servira de grand
- contre-poids à la Sainte-Alliance de l'Orient...» (_Correspondance
- intime de lord Palmerston_).
-
- * * * * *
-
- [C'est à l'époque de la signature de la quadruple alliance,
- épilogue de l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, que se
- termine le manuscrit des _Mémoires_.
-
- M. de Talleyrand, cependant, ne revint en France qu'au mois
- d'août, et il eut encore, pendant ces derniers mois à traiter des
- affaires importantes. Aussi avons-nous cru devoir poursuivre
- jusqu'à la fin de son ambassade le travail auquel lui-même s'était
- livré pour les années précédentes. Tous les matériaux étaient là:
- dépêches officielles et lettres particulières. Nous nous sommes
- borné, comme M. de Talleyrand l'avait fait pour les derniers
- volumes, à les classer suivant un ordre rationnel.
-
- La correspondance particulière du prince pendant cette période a
- déjà été publiée, il y a deux ans, par les soins de madame la
- comtesse de Mirabeau[206]. Il eût été superflu de la rééditer
- ici. Toutefois, nous avons été obligés, pour exposer aussi
- clairement que possible la marche des négociations de reproduire
- ici quelques-unes de ces lettres. On les trouvera aux pages 405,
- 406, 423, 436, 474, 476, 478 et 480.]
-
- [206] Madame la comtesse de Mirabeau, nièce de M. de Bacourt,
- avait à la mort de son oncle hérité de ses papiers, à l'exception
- de ceux relatifs aux _Mémoires_ de M. de Talleyrand, qui avaient
- fait l'objet d'un legs particulier. Toutefois, les documents
- ayant trait aux derniers mois de l'ambassade de M. de Talleyrand
- à Londres, que M. de Bacourt n'avait pas eu le temps de
- coordonner et de classer, ne furent pas compris dans le legs des
- _Mémoires_ et furent en conséquence attribués aux héritiers. Ces
- papiers étant la suite évidente et naturelle des _Mémoires_,
- madame de Mirabeau, au moment de la présente publication,
- s'empressa de les remettre aux éditeurs. C'est à cette gracieuse
- attention, qu'ils doivent de pouvoir compléter la teneur
- primitive des _Mémoires_, et de les conduire jusqu'au terme de la
- vie publique du prince de Talleyrand.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, dimanche 27 avril 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Je profite d'un courrier qu'expédie le duc de Frias[207].--Nous avons
-des nouvelles de Madrid jusqu'au 19. La presse y était mauvaise, et
-l'opinion publique en général en faveur du statut royal[208].
-Burgos[209] a été remplacé par Moscoso d'Altamira[210].
-
-»En général, les nouvelles d'Allemagne indiquent une certaine
-disposition des cours du Nord à rejeter maintenant la faute de tous
-les délais sur le duc de Nassau et d'en exonérer le roi
-Guillaume; elles tendent à faire revenir les cabinets de Londres et de
-Paris sur leur résolution de ne pas reprendre les conférences et se
-plaignent amèrement des événements de Bruxelles.
-
-»Les notes pleuvent sur la Suisse: le canton de Berne va cependant
-s'exécuter au sujet des réfugiés qui ont pris part au mouvement sur la
-Savoie[211].
-
-»A l'intérieur, nous n'aurons le complément d'effectif demandé pour
-1835 que pour les six premiers mois. Il faudra obtenir le reste de la
-nouvelle législature, nous avons été obligés de transiger avec la
-commission qui ne voulait donner que trois mois sur 1835[212].
-
-»Quesada vient d'être battu par Zumalacarreguy[213] et forcé de
-rentrer à Pampelune; il a perdu deux ou trois cents hommes.
-
-»Rodil a failli prendre don Carlos qui en a été quitte pour ses
-bagages. Je ne puis trop vous redire, mon prince, combien le traité
-fait bonne mine ici et combien on vous admire pour l'avoir conclu.
-Appony est le seul des étrangers qui n'en ait pas encore parlé. J'ai
-terminé quelques explications en lui disant que nous n'avions pas
-oublié que doña Maria était petite-fille de l'empereur François.
-
-»Pozzo paraît de méchante humeur. Il me semble cependant que
-l'attitude prise en général par eux est, en attendant de regarder la
-chose, comme de peu d'importance.»
-
- [207] Alors ambassadeur d'Espagne à Paris.
-
- [208] Constitution donnée à l'Espagne par le cabinet Martinez de
- la Rosa. Elle fut promulguée le 12 juin.
-
- [209] Don Francisco Xavier de Burgos naquit en 1778. Ayant
- accepté quelques emplois du roi Joseph, il fut exilé à la
- restauration de Ferdinand. Il revint en Espagne en 1817 et se fit
- un nom comme polémiste dans le parti libéral. Il devint intendant
- du conseil des douanes (1827) puis conseiller supérieur des
- finances, ministre de l'intérieur à la mort de Ferdinand et enfin
- ministre des finances.
-
- [210] Don José Maria de Moscoso d'Altamira avait déjà été
- ministre de l'intérieur en 1822. Quelques mois après il fut
- destitué ainsi que ses collègues et emprisonné. De nouveau
- ministre de l'intérieur en 1834, il fut remplacé en janvier 1835
- par don Diego Medrano.
-
- [211] La Suisse était à cette époque le lieu d'asile et le centre
- de réunion de tous les révolutionnaires d'Europe. Vers le mois de
- janvier 1834, un rassemblement d'environ un millier de réfugiés
- de toutes les nations se forma dans le canton de Vaud dans le
- dessein de pénétrer en Savoie et d'y proclamer la république. Le
- général polonais Romarino était à la tête du mouvement. Le 2
- février, plusieurs bandes en armes passèrent la frontière et
- parvinrent jusqu'à Annecy mais sans provoquer aucun mouvement
- parmi la population. Elles ne tardèrent pas à être attaquées et
- mises en déroute par les troupes sardes. A la suite de cette
- échauffourée, la Sardaigne réclama de la Suisse des mesures
- contre les réfugiés; elle exigea du directoire qu'il les expulsât
- et qu'il mît en jugement les Suisses qui avaient pris part à
- l'expédition. Plusieurs États appuyèrent pour leur propre compte
- la démarche du cabinet sarde, et le gouvernement suisse reçut des
- réclamations analogues de l'Autriche, du grand-duché de Bade, de
- la Bavière, du Wurtemberg, de la Confédération germanique, du
- royaume de Naples, de la Prusse et même de la Russie. Il résista
- d'abord, et déclara qu'une pareille sommation portait atteinte à
- l'indépendance de la Suisse. Toutefois il finit par s'exécuter du
- moins en ce qui concernait l'expulsion des étrangers; le canton
- de Berne lui-même qui semblait le plus rebelle, et qui avait
- accueilli les réfugiés polonais avec faveur, les renvoya de son
- territoire. Cet incident qui émut un instant la diplomate ne fut
- clos que vers le mois de juillet.
-
- [212] Le ministre de la guerre avait, le 15 avril, déposé un
- projet de loi pour ramener l'armée à son effectif de 360 000
- hommes. Il demandait en conséquence des crédits supplémentaires
- sur les exercices 1834 et 1835. La commission ne lui alloua que
- la moitié des crédits demandés et la Chambre ratifia la décision
- de sa commission (13 mai).
-
- [213] Thomas Zumalacarreguy né en 1788, s'engagea en 1808 au
- moment de l'invasion française; après la mort de Ferdinand VII,
- il prit parti pour don Carlos et fut un des meilleurs généraux de
- l'insurrection. Il tint la campagne pendant deux années obtint de
- nombreux avantages qui rendirent son nom fameux comme chef de
- partisans, mais il fut blessé mortellement au siège de Bilbao
- (juin 1835).
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 28 avril 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»Lord Palmerston est pour deux ou trois jours à Windsor; c'est ce qui
-m'empêche de l'entretenir, aussitôt que je l'aurais voulu, de ce qui
-dans votre dépêche se rapporte à la question du Luxembourg et à la
-conduite du gouvernement prussien envers le général Goblet[214].
-
-»Aussitôt après le retour du ministre des affaires étrangères je le
-verrai pour lui faire part de vos observations sur ces deux points et
-pour concerter avec lui les mesures qu'il est convenable pour les
-gouvernements de France et d'Angleterre de prendre dans cette
-circonstance.
-
-»Le procédé du gouvernement prussien me paraît comme à vous, monsieur
-le comte, inexplicable; je dirai plus, il me paraît intolérable. Nous
-ne pouvons pas le laisser passer inaperçu, sans nous exposer à voir se
-produire chaque jour quelque nouvelle injure gratuite ou non contre la
-Belgique, et qui, en définitive, retomberait sur les deux
-gouvernements qui la protègent plus spécialement. Le choix du général
-Goblet pour la mission de Berlin a pu être maladroit, mais alors
-c'était avant son départ de Bruxelles qui a été connu longtemps à
-l'avance, que le gouvernement prussien aurait dû indiquer la
-répugnance qu'il éprouverait à le recevoir. Dans l'état actuel des
-choses, on ne peut reconnaître au cabinet de Berlin le droit de
-repousser l'envoyé belge sous un prétexte aussi insultant que celui
-qu'il met en avant, quand surtout il y a à Bruxelles un ministre
-prussien accrédité et toujours traité avec considération par le
-gouvernement belge.
-
-»Je ne puis encore prévoir quel sera le parti que lord Palmerston
-adoptera à cet égard, mais je le presserai d'en prendre un
-promptement.
-
-»Quant aux propositions d'un nouvel arrangement dans l'affaire du
-Luxembourg qui ont été faites par la Prusse et l'Autriche, je ne pense
-pas qu'il nous convienne d'y entrer. Elles modifieraient, comme vous
-le remarquez très bien, les traités de 1815 et auraient de plus
-l'inconvénient de renouveler les discussions sur la question
-territoriale du traité hollando-belge, question qu'il nous
-importe de considérer et de faire considérer par les autres puissances
-comme irrévocablement résolue et terminée par le traité du 15
-novembre...
-
-»...Je suis convaincu que nous avons très bien fait de garder pour
-notre part le secret du traité. On ne peut que blâmer la publication
-prématurée qui en a été faite par les journaux anglais. Il y a
-toujours en pareil cas beaucoup plus de convenance à ne point avoir
-d'indiscrétion à se reprocher. Je suppose que les journaux sur
-lesquels le gouvernement du roi exerce quelque influence, seront
-chargés de faire valoir l'utilité morale et politique de ce traité
-pour la France, lorsque le temps sera venu de le publier.
-
- [214] Le général Goblet avait été nommé ministre de Belgique à
- Berlin, mais le roi de Prusse, à l'instigation, dit-on, du
- cabinet de La Haye, avait refusé de le recevoir, bien qu'il eût
- précédemment agréé sa nomination.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Le jeudi 1er mai 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous écris quelques mots au milieu des embarras du 1er mai. Goblet
-est rappelé. La note de M. de Mérode[215] est ferme. Bresson a pris à
-Berlin le ton un peu haut sur cette affaire et il a bien fait. Je
-crois que la faute du roi Léopold a été de ne pas répondre à une
-lettre particulière du roi de Prusse avant d'expédier Goblet. J'ai
-communiqué à lord Granville la teneur de cette lettre.
-
-Le maréchal Maison me donne aujourd'hui des explications sur des
-préparatifs dans la mer Noire que notre consul à Odessa aurait
-annoncés et qui n'existent pas. M. Bligh ayant pu transmettre, sur la
-même foi, de semblables renseignements à Londres, il sera
-peut-être bon que lord Palmerston soit averti de leur exagération.
-
-»La Suisse prend des mesures contre ses réfugiés. Vous avez lu dans
-les _Débats_ la proclamation de la police de Berne: c'est une idée que
-j'avais suggérée là-bas. Je pense qu'aujourd'hui les légations
-étrangères sont bien attrapées d'être reléguées à Zurich.
-
-»Nos journaux commencent à jaser sur le traité. La diplomatie ne nous
-en parle pas encore, mais je sais qu'elle est en émoi; le parti
-carliste, surtout, en trépigne...
-
-»Sauf la défaite de Quesada, les nouvelles de Barcelone, Valence,
-Murcie, sont très bonnes. Le statut royal y a partout grand succès. La
-_Gazette de Madrid_ du 23 annonce l'envoi réciproque et la réception
-de ministres accrédités entre Madrid et Lisbonne: voilà la
-reconnaissance formelle.
-
-»Don Carlos a encore été serré de près une seconde fois et perdu de
-nouveau quelques équipages.
-
-»M. Sontag[216] revient déjà de Bruxelles où se rend M.
-Périer[217]...»
-
- [215] Le comte Félix de Mérode, alors ministre des affaires
- étrangères.
-
- [216] Second secrétaire d'ambassade à Londres.
-
- [217] Auguste-Casimir-Victor-Laurent Périer, fils de M. Périer,
- alors secrétaire de légation à Bruxelles.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 1er mai 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»...J'ai pu voir lord Palmerston hier et lui parler des deux affaires
-qui faisaient l'objet principal de votre dépêche numéro 33. Il adopte
-en tout point votre opinion sur la conduite du gouvernement prussien
-envers le général Goblet et il a écrit à Berlin pour charger lord
-Minto de faire des représentations...
-
-»Il y a eu tant et de si diverses propositions mises en avant dans ces
-derniers temps au sujet du Luxembourg, que lord Palmerston pense qu'il
-ne nous convient pas de nous montrer trop préoccupés de cette affaire,
-et que nous devons attendre qu'on nous soumette quelque projet positif
-que la France et l'Angleterre seront toujours libres d'accepter ou de
-rejeter.
-
-»Lord Palmerston m'a communiqué ensuite des dépêches qu'il avait
-reçues de Vienne et dans lesquelles sir Frédéric Lamb lui rendait
-compte de plusieurs conversations qu'il avait eues avec le prince de
-Metternich, sur la reprise des conférences de Londres pour terminer
-l'affaire hollando-belge. Toutes ces conversations n'ont été qu'une
-longue série de raisonnements de la part du chancelier d'État pour
-prouver la nécessité de réunir la conférence, et quoique, en
-définitive, ils ne présentent rien de bien nouveau, lord Palmerston se
-propose de charger sir Frédéric Lamb d'y répondre et d'annoncer
-l'intention du gouvernement anglais de se rendre aux désirs du cabinet
-autrichien, lorsqu'on aura la certitude que le roi des Pays-Bas
-consent à signer les sept premiers articles du traité du 15 novembre,
-sur lesquels les gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie
-n'ont jamais élevé la moindre contestation. Il pense, comme moi, que
-le refus ou l'acceptation du roi des Pays-Bas ferait connaître
-péremptoirement s'il veut ou ne veut pas finir.
-
-»La dépêche de lord Palmerston sera transmise à Vienne par Paris,
-et lord Granville doit vous en donner communication...
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, ce 3 mai 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»... Tout est bien embrouillé sur la frontière du nord en Espagne, et
-cependant je ne vois pas Madrid s'impressionner beaucoup. Rayneval
-n'en souffle mot.
-
-»Pozzo a dû avoir ce matin un rendez-vous avec le roi. J'ai fort
-prémuni le roi; je l'ai surtout fort engagé à ne pas donner d'excuses
-à Pozzo; bien moins encore de lui dire que c'était pour ne pas laisser
-les Anglais tout seuls agir dans la péninsule et avoir occasion de les
-surveiller.
-
-»Il était, je crois, disposé à tenir ce langage, mais j'y ai mis tout
-ce que j'ai pu de savoir-faire pour qu'il s'en abstînt...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 9 mai 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... Je crois qu'il serait utile de m'envoyer aussitôt que possible
-les ratifications du traité du 22 avril. Celles de Portugal pourraient
-arriver d'un instant à l'autre, et comme nous pouvons compter sur
-celles de Madrid, on fera probablement un premier échange avec le
-ministre de Portugal, si toutefois le gouvernement de dom Pedro ne
-refuse pas de ratifier le traité, comme quelques personnes ici
-paraissent le craindre, ce qui, je l'avoue, serait un plus grand
-acte de folie de la part de ce gouvernement que tous ceux qu'on a eus
-jusqu'ici à lui reprocher.
-
-»J'engagerai lord Palmerston à ne pas retarder davantage l'envoi à
-Copenhague des instructions nécessaires pour la conclusion du traité
-relatif à la traite des noirs[218].
-
-»Vous aurez remarqué dans les journaux anglais l'annonce de l'arrivée
-à Londres du comte de Montfort (M. Jérôme Bonaparte). Cette nouvelle
-est vraie; MM. Lucien et Joseph Bonaparte continuent aussi à séjourner
-ici.
-
- «Londres, le 15 mai 1834.
-
-»M. Feuillet m'a remis les ratifications du traité du 22 avril.
-
-»... Les deux pièces dont je joins ici des copies vous prouveront que
-le gouvernement de dom Pedro s'est décidé à ratifier le traité signé à
-Londres par son plénipotentiaire. On ignore encore le jour où les
-ratifications portugaises arriveront ici, mais cela est moins
-important maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur les
-intentions du régent du Portugal à l'égard de ce traité. Je pense
-cependant que tout sera complété dans trois ou quatre jours, à moins
-que les ratifications portugaise et espagnole ne soient pas
-parfaitement en règle, ce qui est à craindre d'après la hâte avec
-laquelle elles ont dû être réexpédiées à Madrid et à Lisbonne.
-
-»Je n'ai pu voir lord Palmerston aujourd'hui; je ne manquerai pas dans
-notre prochaine entrevue de lui exprimer votre désir au sujet des
-affaires de la Suisse...»
-
- [218] Des négociations étaient alors engagées entre la France et
- l'Angleterre, d'une part, et le Danemark, de l'autre, à l'effet
- d'obtenir du cabinet de Copenhague son accession au traité conclu
- le 30 novembre 1831 entre les cabinets de Paris et de Londres (et
- complété par la convention du 22 mars 1833) pour la répression de
- la traite des noirs. Le Danemark y adhéra le 26 juillet 1834.
-
- «Londres, le 18 mai 1834.
-
-»En réfléchissant attentivement au projet de déclaration dont il est
-question à l'article V du traité du 22 avril[219] et que M. Martinez
-de la Rosa voudrait qui fût faite par un acte collectif signé des
-quatre plénipotentiaires, j'y ai reconnu plusieurs inconvénients que
-je dois vous indiquer comme je les ai déjà fait pressentir à lord
-Palmerston. J'y vois d'abord le fait d'une intervention directe dans
-les affaires purement intérieures de la péninsule, et nous nous
-engageons, ce me semble dès le premier pas, plus avant que ne nous y
-oblige le traité lui-même. Car, dans cet acte, j'ai tenu à ce que nous
-ne fussions que les garants des conditions de l'article V, mais que
-nous ne fussions point chargés de leur exécution. Si, par les
-conséquences inévitables d'une guerre telle que celle qui se fait dans
-la péninsule, il arrivait que dans les villes ou places successivement
-occupées par les deux partis, la déclaration des quatre cours subît
-toutes les mauvaises chances d'un acte rédigé au nom d'une des deux
-parties combattantes, la dignité de la France et de la Grande-Bretagne
-ne se trouverait-elle pas compromise par des insultes qui
-tomberaient directement sur une déclaration émanée d'elles?
-
-»Je ne reconnais pas, d'ailleurs, la nécessité de la démarche réclamée
-par le cabinet de Madrid dans celle circonstance. Il me paraît qu'il
-devrait lui suffire qu'à la suite de la publication du traité, le
-gouvernement portugais fît la déclaration mentionnée et garantie par
-l'article V.
-
-»Telles sont les observations dont j'ai fait part à lord Palmerston et
-sur lesquelles j'appelle votre attention, monsieur le comte. Vous
-aurez le temps de me faire connaître votre opinion définitive à ce
-sujet, car on ne pourra s'occuper de la forme de la déclaration
-qu'après l'échange des ratifications qui ne se fera que dans quelques
-jours...
-
-»Lord Palmerston m'a dit qu'il allait positivement envoyer à
-Copenhague les instructions nécessaires pour terminer la négociation
-relative à la traite des noirs...
-
-»Vous aurez déjà appris, quand cette lettre sera entre vos mains, que
-le cabinet anglais avait prévenu vos désirs relativement aux affaires
-de Francfort[220]. Lord Granville a dû vous communiquer la dépêche que
-lord Palmerston a écrite au ministre d'Angleterre dans cette ville,
-pour le charger d'y faire des représentations sur les derniers
-événements qui s'y sont passés et sur les projets qu'on attribue
-à la diète. J'ai trouvé la lettre de lord Palmerston rédigée dans des
-termes un peu trop vifs, et je crains qu'elle ne dépasse le but. Je
-voudrais qu'elle vous eût produit la même impression qu'à moi, et que
-le gouvernement du roi, restant dans les idées sages que vous exprimez
-si bien par votre dépêche numéro 42, se bornât à faire des réserves
-sur un ton assez modéré pour ne pas causer d'irritation.
-
-»Nous devons autant que possible ménager la susceptibilité des petits
-gouvernements d'Allemagne, et témoigner de notre force par notre
-modération même envers eux. Vous n'ignorez pas que, dans ces derniers
-temps, le ton quelquefois provocant des agents anglais en Allemagne
-n'y a pas utilement servi nos intérêts...»
-
- [219] Art. V.--«Il est convenu entre les hautes parties
- contractantes que par suite des stipulations contenues dans les
- articles précédents, une déclaration sera immédiatement publiée
- annonçant à la nation portugaise les principes et le but des
- engagements de ce traité.»
-
- [220] A la suite de l'émeute du 5 avril 1833, la diète avait
- ordonné l'occupation de Francfort par une garnison moitié
- autrichienne moitié prussienne, ce qui avait été la source de
- rixes et de conflits journaliers avec les milices de la ville. A
- l'occasion de troubles sérieux qui survinrent de nouveau le 2
- mai, la diète prit une seconde décision qui concentrait la police
- et tous les pouvoirs militaires entre les mains du commandant
- autrichien. Le Sénat de Francfort protesta vivement contre cette
- mesure, qui ne laissait presque rien subsister de l'indépendance
- de la République. C'est également cet abus de pouvoir de la part
- de la Confédération qui avait provoqué l'intervention des
- puissances.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 19 mai 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Roussin vient de refuser[221]: on va le remplacer par l'amiral Jacob,
-je crois. J'ai laissé le conseil parfaitement libre de nommer un
-ministre des affaires étrangères ou un ministre de la marine.
-
-»Nous avons beaucoup de lettres de Constantinople et de Vienne.
-Roussin mande que les préparatifs maritimes russes sont immenses et
-pressés: on annonce un voyage de l'empereur en Crimée. Méhémet-Ali
-s'agite sur son divan et se croit menacé, mais il est assez embarrassé
-en Syrie et à Candie et ne pense plus à aller plus loin autrement
-que par des intrigues dans le divan même.
-
-»Sainte-Aulaire pense que les trois cours du Nord feront un
-arrangement séparé avec la Hollande, si les conférences ne se
-reprennent pas.
-
-»M. de Metternich ne digère pas le traité, mais prend en apparence la
-chose assez doucement. M. Ancillon est plus vif. Nous sommes dans un
-petit moment d'agitation ministérielle qui n'aura pas de suites, mais
-cela me fait perdre mon temps et un peu de ce que j'avais à vous
-dire...
-
-»M. de La Fayette s'en va mourant ce soir, demain ou après au plus
-tard[222]... »
-
- [221] Le portefeuille de la marine.
-
- [222] M. de La Fayette mourut le 20 mai. Ses obsèques eurent lieu
- le 22 au milieu d'une immense affluence.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 22 mai 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... Les ratifications portugaises ne sont point encore arrivées; on
-ne peut expliquer ce retard que par l'état de la mer, qui n'a pas,
-depuis quelques jours, favorisé les arrivages du Portugal.
-
-»Le prince de Lieven, ambassadeur de Russie à Londres pendant les
-vingt dernières années, vient d'être rappelé par sa cour pour occuper
-le poste de gouverneur ou, selon l'expression russe, de curateur du
-grand-duc héréditaire, dont la majorité a été déclarée il y a peu de
-jours à Pétersbourg. La lettre par laquelle on annonce à M. de Lieven
-sa nomination, est conçue dans les termes les plus flatteurs et
-les plus honorables.
-
-»Cette nouvelle a produit hier une assez vive sensation à la Bourse de
-Londres, et quelques personnes ont voulu y voir la preuve d'une
-rupture prochaine entre la Russie et l'Angleterre; on est déjà revenu
-aujourd'hui de cette crainte non fondée.
-
-»M. le prince de Lieven sera fort regretté en Angleterre; il s'y était
-concilié l'estime de tous ceux qui, pendant tant d'années, ont eu
-occasion de reconnaître l'élévation et la noblesse de son caractère.
-
-»Lord Palmerston, auquel j'ai parlé ce matin du projet qu'il a envoyé
-à M. Foster[223] à Turin et qui est relatif à l'accession de la
-Sardaigne à la convention sur la traite des noirs, m'a avoué que
-c'était par oubli que vous n'aviez pas reçu ce projet, et il m'a
-promis de réparer aussi promptement que possible cet oubli, en vous
-faisant remettre par lord Granville une copie du projet en question.
-
-»J'espère pouvoir vous adresser par le prochain courrier l'ordre du
-conseil qui a levé l'embargo sur les navires hollandais en 1833.»
-
- [223] Auguste-Jean Foster, né en 1780, ministre plénipotentiaire
- d'Angleterre en Sardaigne.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 26 mai 1834
-
- »Mon prince,
-
-»Le roi a été tout remué d'une lettre du roi Léopold qui lui
-annonçait son projet d'établir un ordre de succession en
-Belgique[224].
-
-»Lehon est parti hier, et je l'ai fort prié de faire ajourner non
-seulement toute résolution, mais, s'il était possible, toute
-discussion sur ce sujet qui n'est pas fort goûté en France.
-
-»Lord Granville n'a rien reçu de Londres à ce sujet; je crois avoir
-lieu de croire que cette première détermination du roi Léopold aura
-surpris le cabinet de Londres comme le nôtre.
-
-»Nous n'avons rien de Madrid depuis le 14. L'insurrection de la
-Navarre devient plus intense, mais les autres provinces n'y prennent
-pas la même part...»
-
- [224] Le prince royal de Belgique, âgé seulement de quelques
- mois, venait de mourir le 10 mai. Le roi Léopold, qui n'avait pas
- d'autres enfants, voulut assurer l'hérédité de la couronne dans
- sa famille en faisant proclamer par les Chambres belges les
- droits éventuels de princes de la maison de Cobourg, ses parents.
- C'est cette détermination du roi des Belges qui provoqua
- l'intervention du roi Louis-Philippe.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Neuilly, le 23 mai 1834.
-
-»Qui croirait, mon cher prince, que le roi Léopold n'ayant que
-quarante-trois ans et une femme jeune et en parfaite santé, se laisse
-entraîner par l'amertume que lui cause la perte de son enfant à
-vouloir seul et de lui-même assurer sa succession au trône de Belgique
-à ses neveux, ce à quoi il n'avait pas pensé au moment de son mariage,
-ni avant, et certes il y avait moins de motifs de le faire à présent
-qu'avant la naissance du cher petit que nous pleurons. Notre
-Louise a prouvé qu'elle pouvait avoir des enfants et à vingt-trois
-ans, fraîche et bien portante comme elle l'est, il est probable
-qu'elle en aura d'autres. Vous ne serez pas surpris que notre roi lui
-fasse sentir, par la lettre dont je vous envoie copie, d'abord qu'il
-ne peut _seul_ et de _lui-même_ prendre une résolution de cette nature
-et de cette importance, sans se concerter d'avance avec l'Angleterre
-et la France, et que nous ne pouvons consentir à laisser germaniser la
-Belgique ni à la laisser affubler d'une série d'agnats comme ceux du
-Luxembourg qui nous ont déjà causé tant d'embarras et de difficultés;
-ce que, mon cher prince, vous savez mieux que tout autre. Notre roi
-pense qu'il est utile et nécessaire que vous soyez au fait de cette
-affaire pour, si on y donne suite en Angleterre et que vous en
-entendiez parler, prévenir dans votre sagesse les dangers et
-difficultés qui en pourraient résulter pour la paix générale, en les
-faisant envisager en Angleterre dans toute leur étendue. Nous nous en
-remettons pour cela à votre esprit si juste et à votre zèle pour le
-bien de la France.»
-
-LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU ROI LÉOPOLD.
-
- «Paris, le jeudi 22 mai 1834.
-
- »Mon très cher frère et excellent ami,
-
-»Je vous réponds séparément sur la partie importante de votre lettre
-du 19 que je viens de recevoir. Ce que vous me communiquez est d'une
-telle gravité que je ne conçois pas que ce soit seulement pour que je
-ne l'apprenne pas par d'autres que vous m'en faites part. Des
-résolutions de cette nature doivent non seulement être concertées
-entre l'Angleterre et nous, mais vous ne pouvez pas les prendre sans
-notre concours et notre approbation. Ni l'acte qui vous appelle au
-trône, ni la constitution belge, ni les traités qui vous l'ont garanti
-ne confèrent ce droit. Il faut donc qu'avant d'aller plus loin dans
-cette _singulière_ matière, vous en fassiez l'objet d'une négociation
-officielle de votre gouvernement avec le nôtre. Je dis _singulière_,
-mon cher frère, parce qu'en vérité je ne conçois pas qu'à votre âge,
-avec une femme comme la vôtre, l'amertume de la perte que nous venons
-de faire vous entraîne à vous persuader qu'il est urgent de pourvoir
-aux chances de votre succession, et d'affubler la Belgique d'une série
-d'agnats comme ceux du Luxembourg:
-
-»1º Je suis loin de croire qu'un tel acte fût une garantie pour la
-solidité de votre trône et je serais plutôt porté à croire que la
-pensée en plairait à ceux qui ne la désirent pas, par suite des
-difficultés de tout genre qu'il pourrait lui susciter. Je ne crois
-point qu'il soit nécessaire pour rassurer la Belgique sur le danger du
-retour des Nassau ou l'établissement de la république, car personne
-n'ignore que la France ne souffrira jamais ni l'un ni l'autre.
-
-»2º Personne n'ignore que ce que nous voulons, c'est l'indépendance
-réelle et _non nominale_ de la Belgique; que nous ne voulons nullement
-qu'elle dépende de nous ni de l'Angleterre ni de tous les deux, mais
-que nous voulons encore bien moins qu'elle dépende de la Prusse, de la
-Confédération germanique ou de l'Allemagne. Non seulement nous avons
-voulu que la Belgique fût indépendante mais nous avons établi qu'elle
-serait perpétuellement neutre, afin qu'elle ne pût pas être
-engagée dans de pareils liens.--L'indépendance de la Belgique nous
-importe encore sous un autre rapport que vous connaissez bien: c'est
-que c'est la base, le lien de notre alliance avec l'Angleterre qui
-nous est si précieuse et qui est la garantie de la paix et de l'ordre
-social. Nous résisterons donc à tout ce qui pourrait y porter atteinte
-et _germaniser_ la Belgique, soit en entrant dans la Confédération
-germanique, soit en tombant dans la dépendance d'un des États qui la
-composent.
-
-»J'espère donc, mon cher frère, que vous allez arrêter le message de
-vos Chambres dont vous me parlez, et que vous ne donnerez aucune suite
-à ce projet avant d'en avoir entretenu les cabinets de Londres et de
-Paris et d'avoir reçu leurs réponses.
-
-»Sur ce, mon frère, je vous embrasse de tout mon coeur, et je repars
-pour Neuilly, étant toujours et pour la vie,
-
- »Votre bon frère et bien affectionné beau-père et fidèle ami.
-
- »LOUIS-PHILIPPE.»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 26 mai 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»J'ai vu hier soir lord Grey et l'ai entretenu du projet qu'avait le
-roi Léopold de régler la succession au trône de Belgique de concert
-avec les Chambres belges. J'ai aisément fait valoir près de lui les
-raisons qui s'opposent à un tel projet. Je dois rendre à lord Grey la
-justice de dire qu'il a saisi comme vous les inconvénients de plus
-d'un genre que soulèverait le plan du roi Léopold. Il m'a positivement
-donné l'assurance que l'Angleterre s'opposerait à ce que la
-succession au trône fût déterminée sans le concours de la France et de
-l'Angleterre. On écrira d'ici dans ce sens à Bruxelles, et je puis
-ajouter même que lord Durham avec qui j'en ai parlé et dont les avis
-sont en général accueillis par le roi Léopold, se propose de lui faire
-connaître l'opposition qu'il trouverait en Angleterre à l'exécution de
-son projet de succession.»
-
- «Londres, le 26 mai 1834.
-
-»Je m'abstiens en général de vous entretenir des débats parlementaires
-d'Angleterre qui se rapportent spécialement aux affaires intérieures
-du pays, parce que je sais que les journaux qui vous sont adressés
-d'ici vous fournissent à cet égard beaucoup plus exactement et plus
-promptement que je ne pourrais le faire tous les détails désirables.
-Je dois cependant vous rendre compte aujourd'hui d'un incident très
-grave qu'a amené la discussion d'un bill dans la Chambre des communes.
-
-»Ce bill dont la première lecture a eu lieu il y a plus de quinze
-jours est relatif au rachat des dîmes du clergé protestant en Irlande.
-On a calculé que, par suite des résultats financiers qu'il produirait,
-il resterait en définitive un résidu dont il s'agirait de régler
-l'emploi. L'un des membres du cabinet, lord John Russell, qui
-soutenait le bill à la Chambre des communes, s'était prononcé
-peut-être un peu intempestivement lors de la première lecture pour que
-le fond restant fut employé selon la volonté du gouvernement. Cette
-proposition excita un très vif dissentiment dans le cabinet dont
-plusieurs membres, partageant à ce sujet l'opinion d'un parti
-assez considérable dans la Chambre des communes et certainement de la
-majorité de la Chambre des pairs, déclarèrent ne pouvoir l'adopter.
-Les ministres qui s'opposèrent le plus fortement contre la proposition
-de lord John Russel sont MM. Stanley et sir James Graham. Ils
-voyaient, disaient-ils, une spoliation des biens du clergé anglican et
-prétendaient que s'il restait un fond quelconque, après que toutes les
-opérations du bill auraient été exécutées, ce fond devait être remis
-au clergé anglican d'Irlande qui en réglerait l'usage.
-
-»Lord John Russell, de son côté, persistant dans l'opinion qu'il avait
-émise, avait offert sa démission, si on ne l'adoptait pas. On était
-parvenu cependant à lui faire retirer sa démission, et le cabinet
-cherchait le moyen de mettre fin à cette difficulté, lorsqu'une motion
-que M. Ward[225] doit faire demain à la Chambre des communes est venue
-reproduire tous les embarras qu'on avait espéré dissiper. M. Ward
-proposera que le fond en question soit employé au profit de l'Église
-dissidente et de l'Église catholique d'Irlande, et il est encore
-impossible de prévoir l'issue de cette motion.
-
-»Quelle qu'elle soit, on prétend qu'elle doit amener la sortie de
-plusieurs membres du ministère. Si la proposition de M. Ward obtient
-la majorité dans la Chambre, M. Stanley et sir James Graham ont
-annoncé l'intention positive de se retirer; dans le cas contraire, ce
-serait lord John Russell et sans doute d'autres membres du cabinet qui
-quitteraient.
-
-»Depuis trois jours, les conseils de cabinet se succèdent sans qu'on
-ait pu trouver encore le moyen de concilier les opinions divergentes
-qui y sont exprimées. La retraite de M. Stanley serait une perte bien
-sensible pour le ministère dont il est le plus solide et sans
-contredit le plus habile soutien à la Chambre des communes. Celle de
-lord Russell et d'autres membres pourrait aussi produire quelques
-conséquences inattendues.
-
-»Enfin, monsieur le comte, vous voyez que le moment est critique, et
-que, s'il ne survient pas quelque accommodement, l'existence du
-cabinet actuel est compromise.
-
-»Vous me permettrez de ne point émettre ici de prédiction sur
-l'administration qui pourrait être appelée à succéder à celle-ci; ces
-prédictions seraient au moins oiseuses en présence de circonstances
-aussi mobiles et aussi incertaines que celles qui peuvent s'élever
-d'un instant à l'autre. Je me bornerai donc à vous tenir exactement
-informé de tout ce qui parviendra à ma connaissance.»
-
- [225] Henry-Georges Ward, né en 1798, homme politique et
- diplomate anglais. Il fut successivement secrétaire de légation à
- Stockholm, La Haye et Madrid et fut nommé ministre à Mexico en
- 1825. En 1832, il fut élu député. Il devint, en 1849, haut
- commissaire aux îles Ioniennes, puis gouverneur de Ceylan en
- 1850, et mourut en 1860.
-
- «Londres, le 27 mai 1834, dix heures du soir.
-
-»La motion de M. Ward vient d'être faite à la Chambre des communes;
-elle a été secondée par M. Grote[226]. Le chancelier de l'échiquier,
-lord Althorp, a, dans un discours habile, proposé l'ajournement de la
-question et du parlement jusqu'à lundi. M. Grote s'est empressé
-d'appuyer la proposition du ministre, en faisant allusion aux
-circonstances graves auxquelles elle se rapportait. La Chambre l'a
-adopté avec des acclamations très vives et très prononcées; ainsi, les
-choses restent en suspens de ce côté. Il est certain, cependant, que
-c'est un grand appui moral donné à la majorité du ministère, et il
-paraît que M. Stanley, sir James Graham, le duc de Richmond et
-peut-être lord Ripon devront se retirer.
-
-»Le roi, dit-on, est décidé à soutenir lord Grey et les membres du
-cabinet qui marchent avec lui.»
-
- [226] Georges Grote, historien et homme politique anglais, né en
- 1794, député aux Communes en 1832, où il siégea dans le parti
- whig. Il se retira en 1841 et dès lors s'occupa exclusivement
- d'histoire. On lui doit une histoire de Grèce, ouvrage
- considérable qui a établi sa réputation. En 1868, il succéda à
- lord Brougham comme président du conseil de l'Université de
- Londres. Il mourut en 1871.
-
- «Londres, le 29 mai 1834.
-
-»... Les ratifications portugaises sont enfin arrivées ce matin à
-Londres; je pense que l'échange se fera ce soir ou demain matin.
-Aussitôt que j'aurai reçu les ratifications d'Angleterre, d'Espagne et
-de Portugal, je les remettrai à M. Feuillet.
-
-»J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de la note par laquelle lord
-Palmerston doit annoncer la conclusion du traité de la quadruple
-alliance aux légations étrangères accréditées en Angleterre.
-
-»Le duc de Richmond et lord Ripon ont positivement offert leur
-démission qui a été acceptée. Cela rendra le nouvel arrangement
-ministériel plus difficile, mais on croit cependant qu'il pourra être
-terminé lundi, jour fixé pour la reprise des travaux de la Chambre des
-communes[227].
-
-»Je ne perds pas de vue la question d'Orient et j'en entretiendrai de
-nouveau lord Palmerston et lord Grey aussitôt que l'organisation
-nouvelle du cabinet leur laissera la liberté de s'en occuper.»
-
- [227] A la suite de ce remaniement, le ministère anglais perdit
- quatre membres: lord Stanley, ministre des colonies et de la
- guerre, fut remplacé par M. Spring-Rice aux colonies et par M.
- Ellice à la guerre; sir J. Graham, premier lord de l'amirauté,
- par lord Auckland; le duc de Richmond, maître général des postes,
- par le marquis de Coningham; lord Ripon, lord du sceau privé, par
- le comte de Carlisle.
-
- «Six heures du soir.
-
-»_P.-S._--Je sors du Foreign Office où je m'étais rendu pour procéder
-à l'échange des ratifications, qui n'a pu avoir lieu, parce que
-l'instrument envoyé de Lisbonne est tellement incorrect qu'il est
-presque impossible de l'accepter. Parmi les irrégularités, je me
-bornerai à vous indiquer le retranchement du préambule.
-
-»Nous cherchons les moyens de pourvoir à cet embarras, mais jusqu'à
-présent nous n'avons rien trouvé. Ce retard désagréable pour nous, et
-que je vous prie de tenir secret, est une grave difficulté pour le
-cabinet anglais qui espérait être en état de présenter lundi prochain
-le traité au parlement.»
-
- «Londres, le 31 mai 1834.
-
-»M. Feuillet, qui aura l'honneur de vous remettre cette dépêche, vous
-porte en même temps les trois ratifications du traité du 22 avril.
-
-»Après avoir mûrement pesé les inconvénients que produirait le retard
-dans l'échange des ratifications de ce traité, nous nous sommes
-décidés à accepter l'instrument portugais, quelque incorrect qu'il
-fût.
-
-»Nous avons essayé d'ailleurs de prévenir les mauvaises conséquences
-de notre détermination au moyen des deux pièces dont j'ai l'honneur de
-joindre ici les copies.
-
-»La première est une déclaration aussi explicite que possible du
-ministre de Portugal à Londres, et la seconde une contre-déclaration
-des plénipotentiaires des trois cours par laquelle ils prennent acte
-de l'engagement solennel contracté par le plénipotentiaire portugais
-de faire rectifier le plus promptement possible les erreurs commises
-dans l'exécution des ratifications portugaises.
-
-»En prenant lecture de ces deux pièces, vous serez sans doute
-convaincu comme moi, monsieur le comte, que nous ne pouvions pas faire
-davantage dans l'état de choses donné.
-
-»Notre refus de ratifier aurait amené un délai qui ne pouvait pas être
-de moins d'un mois; pendant ce temps les opérations de l'armée
-espagnole restaient suspendues et l'auraient été même longtemps après,
-puisqu'il aurait fallu attendre de Londres les ordres nécessaires pour
-autoriser le gouvernement espagnol à agir. L'invitation que nous avons
-transmise aux trois ministres d'Espagne, de France et de
-Grande-Bretagne à Lisbonne, nous donne d'ailleurs la certitude que ce
-n'est que quand ils auront entre les mains des ratifications
-rectifiées que l'ordre d'avancer sera accordé au gouvernement
-espagnol.
-
-»Vous trouverez jointe aussi une copie de la dépêche que je viens
-d'écrire à ce sujet à M. le baron Mortier, et j'ose espérer que vous
-me trouverez justifiable de lui avoir adressé des instructions sans
-attendre vos ordres. La célérité, dans cette circonstance, l'emportait
-sur toute autre considération.
-
-»Après l'échange des ratifications, nous, avons discuté le projet
-d'amnistie dont il est fait mention à l'article V du traité et nous
-avons arrêté la rédaction de celui que j'ai l'honneur de vous envoyer
-en copie.
-
-»La raison qui m'a particulièrement déterminé, monsieur le comte, à
-consentir à l'arrangement dont je viens de vous rendre compte, est
-qu'il m'a semblé urgent de donner toute valeur au traité du 22 avril.
-Les difficultés ministérielles qui se sont élevées ici dans ces
-derniers jours et qui, quoique heureusement arrangées pour le moment,
-peuvent encore se renouveler, rendaient de la plus haute importance
-pour nous que ce traité fût ratifié par le ministère actuel ou du
-moins reconnu pour tel.
-
-»Je pense que le gouvernement du roi, en appréciant cette
-considération, approuvera la résolution que j'ai dû prendre.
-
-»Vous connaissez déjà par la voie des journaux les noms de ceux qui
-sont appelés à remplacer les membres sortants du cabinet anglais. Dès
-qu'il était certain, comme j'avais eu l'honneur de vous le mander, que
-lord Grey restait à la tête des affaires, les noms des nouveaux
-ministres n'offraient plus le même intérêt.
-
-»Il reste à savoir maintenant quel effet produira sur les deux
-chambres du parlement l'arrangement ministériel. L'opinion la plus
-généralement répandue est que le cabinet ne s'est pas fortifié par
-l'adjonction de ceux qu'il a appelés dans son sein. Je crois cette
-opinion assez fondée.»
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 1er juin 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Pour que vous sachiez bien pourquoi nous vous envoyons copie d'une
-nouvelle instruction à M. Périer à Bruxelles; il faut vous dire
-que, sur une conversation de M. Van de Weyer avec lord Palmerston,
-celui-ci a écrit une lettre particulière au roi Léopold, dans laquelle
-il approuve le plan de désigner un successeur. Le roi Léopold a envoyé
-copie de cette lettre à son beau-père qui me l'a montrée hier; alors
-nous avons écrit à Bruxelles, nous fondant non sur ce renseignement
-_très confidentiel_, mais sur une dernière lettre de Périer qui
-annonçait la reprise de ce plan.
-
-»Comme il résulte de là que lord Grey et lord Palmerston auraient
-parlé en sens différent, j'ai cru devoir vous donner ce renseignement:
-je vous prie de le considérer comme entre vous et moi seul; le roi
-même ignore que je vous en parle.
-
-»Nous attendons l'arrangement ministériel à Londres avec impatience.
-
-»Les Portugais sont d'étranges maladroits avec leurs ratifications
-écourtées: je crains bien que nous ne puissions passer outre.»
-
-
-M. DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Aranjuez, le 2 juin 1834.
-
- »Prince,
-
-»Voici probablement la dernière gazette relative aux événements de la
-guerre portugaise que j'aurai à vous envoyer, car la voilà finie comme
-par enchantement cette guerre qu'il y a peu de jours encore, on
-regardait comme interminable. C'est vous qui êtes le véritable
-vainqueur en cette occurrence.
-
-»Le traité a tout fait. La coopération des Espagnols a bien produit
-quelque effet, mais si on ne nous eût pas aperçu comme un corps
-de réserve derrière eux, les armes ne fusseut certes pas tombées aussi
-promptement des mains des miguélistes[228].
-
-»L'accord signé par le secrétaire de la légation britannique en
-Portugal et les généraux de dom Pedro relativement à don Carlos,
-n'impose à ce prince aucune des conditions exigées de dom Miguel. Cela
-mécontente horriblement ce cabinet-ci qui venait justement de demander
-qu'avant de permettre au prétendant espagnol de s'embarquer on
-déterminât entre les signataires de la convention du 22 avril le lieu
-où il lui serait permis de se retirer. Un tel désir était peut-être en
-opposition avec cette convention, mais ici on n'en espérait pas moins
-le faire accueillir. Maintenant on craint bien qu'il ne soit trop
-tard, mais si on n'obtient pas satisfaction sur ce point, on insistera
-avec d'autant plus de force sur la nécessité d'obliger don Carlos,
-pour recevoir la pension qui lui est assurée, à faire les mêmes
-promesses que dom Miguel. Ceci est plus facile à admettre, mais ce
-n'est pas tout: le cabinet espagnol propose en même temps à ses
-alliés de déclarer que si les mêmes circonstances qui ont rendu leur
-union nécessaire dans le but de pacifier la péninsule venaient à se
-reproduire, le traité reprendrait à l'instant même toute sa force et
-vigueur.
-
-»M. Martinez de la Rosa vient de rédiger à la hâte et d'adresser à M.
-Villiers et à moi une note où les trois points que je viens d'indiquer
-sont traités et dont la conclusion est d'inviter la France et
-l'Angleterre à assurer à l'Espagne les garanties qu'elle réclame comme
-indispensables pour son repos futur. J'aurais voulu vous envoyer cette
-pièce sur laquelle Votre Altesse et lord Palmerston vont avoir à
-délibérer, mais je suis forcé, faute de temps, à vous engager à en
-demander communication à ce ministre...»
-
- [228] La guerre civile touchait en effet à son terme en Portugal.
- A la suite de la bataille de Santarem (18 fév.), et des succès
- répétés de l'amiral Napier et du comte de Villaflor dans le nord,
- les forces miguélistes se trouvèrent entièrement désorganisées.
- L'intervention espagnole précipita encore les événements. Dom
- Miguel, complètement battu près de Thomar (16 mai), se retira sur
- Evora où il fut cerné et contraint de se rendre à discrétion (26
- mai). Don Carlos qui avait joint ses forces aux siennes partagea
- son sort. Le lendemain (27 mai), dom Pedro publia une amnistie
- générale. Don Carlos fut laissé libre de se retirer sans
- conditions: il s'embarqua à Aldea Gallega avec sa famille et se
- rendit en Angleterre. Quant à dom Miguel il dut signer
- l'engagement de quitter la Péninsule, moyennant quoi il reçut une
- pension de 375 000 francs.--Après la mort de dom Pedro, le
- cabinet portugais prit contre le prétendant des mesures de
- rigueur. Il fut déclaré déchu de tous ses droits civils et
- politiques. Toute tentative de sa part pour rentrer en Portugal
- devait être punie de mort dans les vingt-quatre heures.
- Toutefois, les cortès refusèrent de ratifier ce que ces mesures
- avaient de trop draconien.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 5 juin 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... Je n'ai pu voir lord Palmerston que pendant quelques instants ce
-matin, mais assez de temps cependant pour l'entretenir de la reprise
-du projet de pourvoir, par une mesure extraordinaire, à la succession
-éventuelle du trône de Belgique. Il m'a avoué qu'après être entré
-d'abord dans les idées du roi Léopold à cet égard, il cédait à
-l'opinion qu'un ajournement indéfini de cette question était
-préférable. Il m'a promis de transmettre demain à sir Robert Adair des
-instructions dans ce sens. Il m'a d'ailleurs montré une lettre en date
-du 3, qu'il venait de recevoir de cet ambassadeur, qui lui annonçait
-en quelques lignes que l'ajournement que nous désirons paraissait
-être adopté par le cabinet de Bruxelles lui-même.
-
-»J'ai eu l'honneur, monsieur le comte, en vous envoyant une copie de
-la note par laquelle lord Palmerston se proposait de communiquer le
-traité de quadruple alliance au corps diplomatique ici, de vous mander
-que cette communication devait être faite immédiatement. Il n'en a pas
-été ainsi néanmoins, et sur l'opinion émise par l'avocat de la
-couronne, le cabinet anglais s'est décidé à retarder la publication du
-traité jusqu'à ce qu'il ait reçu les nouvelles ratifications de
-Lisbonne. S'il en était temps encore, je crois que vous feriez bien
-aussi de suspendre la publication à laquelle j'ai eu le tort de vous
-engager prématurément...
-
-»Je puis vous dire que l'escadre anglaise qui a quitté Malte n'a pas
-d'autres instructions que celle de se rendre dans les eaux de Smyrne
-pour reprendre la station qu'elle y occupe tous les étés.
-
-»On a reçu aujourd'hui des lettres de Lisbonne du 27 mai qui annoncent
-que l'infant don Carlos ne s'embarquera pas sur le même bâtiment que
-l'infant dom Miguel. Il paraît que le premier de ces deux princes a
-demandé à être transporté à Plymouth et de là en Hollande.
-
-»Les nouveaux ministres, lord Auckland[229], M. Spring Rice[230]
-et M. Ellice[231] ont prêté serment entre les mains du roi ce matin au
-lever de Sa Majesté.
-
-»Le succès que le ministère a eu à la séance de la Chambre des
-communes de lundi[232] n'a pas complètement encore rassuré l'opinion
-publique; lord Grey lui-même ne peut se défendre d'une inquiétude
-assez vive dont on retrouve les traces dans ses discours et dans la
-lettre qu'il a écrite à la députation de cent cinquante membres de la
-Chambre des communes qui lui avait remis une adresse pour le presser
-de rester au ministère.»
-
- [229] Lord Auckland faisait déjà partie du précédent cabinet
- comme président du bureau du commerce.
-
- [230] Thomas Spring Rice, né en 1790, député aux Communes en
- 1820, sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1827. En 1830, il
- devint secrétaire de la Trésorerie dans le cabinet Grey et en
- 1834, ministre des colonies. En 1835 il fut nommé chancelier de
- l'échiquier. Il se retira en 1839 et fut nommé pair d'Angleterre
- avec le titre de baron Monteagle. Il reçut en même temps la
- charge de contrôleur de la chambre du Trésor.
-
- [231] Edouard Ellice, né en 1781, industriel et homme d'État
- anglais. Après avoir occupé de hauts emplois dans la compagnie
- des fourrures de la baie d'Hudson, il entra dans la vie
- politique, fut élu député en 1830, fut secrétaire de la
- Trésorerie dans le cabinet Grey, puis secrétaire d'État à la
- guerre, de juin à novembre 1834. En 1836, il fut chargé d'une
- mission extraordinaire à Paris. Il rentra ensuite dans la vie
- privée jusqu'à sa mort (1869).
-
- [232] C'est à cette séance qu'avait été discutée la motion de M.
- Ward. A la suite d'un discours de lord Althorp, elle avait été
- rejetée par la question préalable par 396 voix contre 120.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 11 juin 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Il nous paraît ici que M. Grant[233] a été bien officieux et bien
-prompt quant à don Carlos. S'il l'eût laissé vingt-quatre heures de
-plus menacé par Rodil, on aurait eu une convention avec lui à peu
-près semblable à celle qu'a souscrite dom Miguel.
-
-»Quoi qu'il en soit, le traité a bien atteint son but: l'expulsion des
-deux prétendants, et don Carlos nous paraît être, sauf quelque chose
-d'écrit, exactement dans la même situation que dom Miguel.
-
-»On ne pouvait dans un traité fixer leur résidence future: on ne le
-peut davantage dans un supplément de traité. Quant à rendre le traité
-permanent, je comprends que Martinez de la Rosa le désire comme action
-morale continue sur les partisans de don Carlos; mais il ne faudrait
-pas que cela devînt pour nous une nécessité ou une obligation d'une
-intervention continue aussi: cela serait embarrassant. Rayneval et
-Villiers me paraissent être d'accord cependant qu'il y aurait quelque
-chose à ajouter. Si on le veut à Londres, nous n'y ferons pas
-d'obstacle, mais nous ne voudrions pas qu'il en résultât pour nous
-aucune obligation nouvelle en dehors des termes du traité dont vous
-avez si bien saisi l'à-propos et calculé les effets.
-
-»Le duc de Frias a eu l'ordre de nous presser là-dessus. Je lui ai
-simplement répondu ce matin que c'était une affaire à traiter à
-Londres...»
-
- [233] Sir John Grant (1804-1850) était secrétaire de légation en
- Portugal. Il faisait fonction de chargé d'affaires en l'absence
- du ministre lord Howard de Walden. Les conditions de la
- capitulation d'Evora avaient été discutées dans une conférence
- entre lui, le général en chef des troupes miguélistes et le comte
- de Saldanha.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 12 juin 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... J'ai parfaitement compris la nécessité dans laquelle le
-gouvernement du roi s'est trouvé de repousser les attaques de quelques
-journaux français au sujet de l'échange des ratifications du
-traité du 22 avril: il ne pouvait pas agir autrement, et du reste je
-ne pense pas que cela, ait aucun inconvénient pour le gouvernement
-anglais; on ne m'a pas fait jusqu'à présent la moindre observation à
-cet égard, et je suis bien en mesure de répondre à toutes celles qui
-pourraient être faites.
-
-»J'ai eu l'honneur de vous transmettre avant-hier la copie d'une note
-adressée à lord Palmerston par le marquis de Miraflorès le jour même
-où elle m'avait été communiquée. Je n'avais pas encore arrêté mes
-idées sur la réponse qu'il serait convenable de faire à cette note et
-je n'avais pas pu en entretenir lord Palmerston; c'est seulement hier
-que nous en avons parlé[234].
-
-»Je lui ai fait remarquer que nous ne devions pas répondre à cette
-communication du gouvernement espagnol autrement que par un refus de
-nous mêler de l'affaire qu'il recommande à nos soins: que n'étant
-nullement lié à l'égard de cette question par le traité du 22 avril il
-y aurait dans mon opinion quelque chose d'odieux de la part des
-gouvernements de France et de la Grande-Bretagne à vouloir déterminer
-le sort futur des infants don Carlos et dom Miguel après qu'ils se
-trouvent expulsés de la péninsule.
-
-»Ces deux princes sont aujourd'hui envers l'Espagne et le Portugal
-dans la même situation que tous les prétendants vis-à-vis des pays sur
-lesquels ils réclament des droits. L'Angleterre, la France, la Suède
-n'ont pas demandé aux autres puissances des garanties contre les
-prétendants qui ont pu les inquiéter, et si les gouvernements
-d'Espagne et de Portugal croient avoir de justes sujets de crainte
-dans l'avenir de la part des deux infants, c'est des cortès qu'ils
-doivent réclamer des mesures de rigueur contre les tentatives que ces
-princes pourraient faire dans la suite et qui seraient de nature à
-troubler la tranquillité de la péninsule.
-
-»Il m'a paru que lord Palmerston partageait ma manière de voir sur
-cette question. Il s'éclairera d'ailleurs de l'opinion de son cabinet,
-et de mon côté j'attendrai les instructions que j'ai eu l'honneur de
-vous demander.»
-
- [234] Le cabinet de Madrid aurait désiré que les puissances
- signataires du traité de 22 avril s'entendissent pour interdire
- aux deux princes exilés, don Carlos et dom Miguel, de rentrer
- dans la péninsule, et au besoin pour s'assurer de leurs
- personnes. C'était là le but de la démarche de M. de Miraflorès.
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Tuileries, le 12 juin 1834.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-»_P.-S._--Mon frère vient de me parler de l'idée qu'on avait eue à
-Madrid de faire une déclaration nouvelle sur le traité de la quadruple
-alliance. Selon lui, pour lui conserver sa force et son effet, il ne
-faut en rien dire surtout dans le moment où son _efficacité_ vient
-d'être rendue aussi évidente, et il faut s'abstenir de toute
-déclaration confirmative ou explicative parce que tout acte de ce
-genre infirmerait au lieu de confirmer, et que, de plus, on pourrait
-l'attribuer soit au regret que l'affaire se soit arrangée sans qu'on
-ait eu besoin des troupes ou armées françaises, soit au désir de se
-préparer des prétextes pour les faire marcher plus tard.
-
-»Il me charge de vous dire qu'il en a causé hier avec lord Granville
-qui a paru très satisfait des dispositions que notre cher roi lui
-a manifestées, ce qui était d'autant plus à propos, m'a dit le roi,
-qu'à Madrid l'affaire a pris un faux pli et qu'il devenait plus
-difficile à chaque délai de parvenir à l'effacer...»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 13 juin 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»J'ai eu l'honneur de vous expédier une dépêche télégraphique en même
-temps que celle-ci: elle vous annonce l'arrivée de don Carlos à
-Portsmouth, sur laquelle je n'ai pas jusqu'à présent d'autres détails
-à vous transmettre.
-
-»J'ai reçu ce matin la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
-m'écrire le 11, et je me suis empressé de voir lord Palmerston et lord
-Grey pour conférer avec eux sur les points qui y étaient traités. Ils
-avaient reçu des lettres de M. Villiers qui sont parfaitement d'accord
-avec la dépêche de M. de Rayneval dont vous aviez bien voulu m'envoyer
-une copie. Les deux ministres étaient donc au courant des désirs et
-des prétentions du gouvernement espagnol, quand je suis venu m'en
-entretenir avec eux.
-
-»Nous avons examiné ensemble tout ce qu'il était possible de faire
-dans cette circonstance et j'ai pu reconnaître bientôt que vos
-prévisions s'étaient réalisées et que le gouvernement anglais ne
-voulait pas aller au delà des stipulations du traité du 22 avril. Lord
-Palmerston m'a positivement dit que quand les nouvelles ratifications
-portugaises de ce traité auraient été échangées, il considérerait le
-traité comme complété dans son exécution aussi bien que dans sa forme
-et qu'il ne croyait pas que l'action de l'Angleterre dût s'étendre
-plus loin que les engagements contractés par l'acte du 22 avril.
-Il a ajouté qu'il avait l'intention de répondre à la note de M. de
-Miraflorès et aux demandes adressées à M. Villiers par M. Martinez de
-la Rosa en déclarant que le gouvernement anglais ne pouvait intervenir
-dans les questions qui lui avaient été soumises et que si le
-gouvernement espagnol croyait avoir quelques arrangements à négocier
-avec l'infant don Carlos, c'était un négociateur espagnol qu'il devait
-charger de traiter directement avec ce prince.
-
-»D'après les instructions que vous m'avez fait l'honneur de
-m'adresser, je n'ai pas cru devoir insister près des deux ministres
-anglais en faveur des demandes de l'Espagne, et je me suis borné à
-leur dire que je vous rendrais compte de ma conversation avec eux.
-
-»Mon opinion que vous avez pu déjà pressentir par ma dépêche d'hier,
-monsieur le comte, s'accorde, je l'avoue, avec celle de lord Grey et
-de lord Palmerston, et si je regrette avec vous qu'on n'ait pas imposé
-quelques conditions plus positives à l'infant don Carlos, je n'en
-reste pas moins persuadé qu'aujourd'hui on ne peut plus traiter avec
-ce prince que de gré à gré.»
-
-
-M. DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Madrid, le 14 juin 1834.
-
- »Prince,
-
-»La régente a voulu vous marquer sa reconnaissance du traité du 22
-avril. M. de Florida-Blanca est chargé de vous remettre en son nom les
-insignes de l'ordre de Charles III. Je me trouve très honoré d'être
-par là votre confrère en chevalerie; mais comme il ne faut ôter à
-personne ce qui lui appartient, je dois déclarer que je ne suis pour
-rien dans cette royale résolution. L'honneur en revient tout entier à
-M. Martinez de la Rosa, si ce n'est à Sa Majesté elle-même.
-
-»Ce ministre reçoit en même temps la même décoration.
-
-»J'ai à vous remercier de l'envoi que vous m'avez fait des pièces
-relatives à la ratification portugaise. Y a-t-il eu là ignorance ou
-mauvaise foi? Heureusement on est dispensé d'agiter cette question par
-la promptitude du dénouement du triste drame qui se jouait en
-Portugal. Vous aurez vu que l'amnistie convenue à Evora-Monto se
-rapprochait beaucoup de celle dont vous avez arrêté le projet à
-Londres.
-
-»Les troupes espagnoles sont déjà rentrées en Espagne on les dirige
-sur la Biscaye. Il est plus à souhaiter qu'à espérer qu'à leur
-approche les armes tombent des mains des insurgés, comme elles sont
-tombées de celles des miguélistes. Si cela arrive, ce sera encore un
-miracle dû au traité.
-
-»Nous avons appris aujourd'hui le succès que le ministère reformé a
-obtenu dans la Chambre des communes. Cela est de bon augure. Ici,
-comme chez nous, on ne parle que d'élections. Dieu veuille qu'elles
-soient bonnes dans les deux pays!
-
-»Je crois que nous aurons très incessamment le comte Toreno[235] comme
-ministre des finances.»
-
- [235] José Maria Queipo e Llano, comte de Toreno, homme d'État et
- historien espagnol. Né en 1786, il fut en 1808 l'un des chefs de
- la guerre de l'indépendance dans les Asturies, et fut élu aux
- cortès de Cadix. Proscrit en 1814, il se réfugia en France,
- revint en Espagne quelques années après, fut élu député en 1820,
- mais dut s'expatrier de nouveau en 1823. Il fut nommé ministre
- des finances en 1833, puis ministre des affaires étrangères et
- président du conseil en 1835, mais se retira au bout de peu de
- mois. Il mourut à Paris en 1843.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 16 juin 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... J'ai vu avec plaisir que le gouvernement du roi avait adopté, sur
-les dernières propositions du cabinet de Madrid, un parti qui
-s'accorde entièrement avec les vues du ministère anglais. Vous aurez
-pu juger par mes dépêches que j'étais toujours resté, à cet égard,
-dans les bornes que vous me prescrivez, et dans lesquelles je continue
-à croire que nous ferons bien de nous maintenir.
-
-»J'avais fait connaître à M. de Miraflorès, en réponse à la note qu'il
-m'avait adressée, l'opinion que j'avais eu l'honneur de vous exprimer
-par ma dépêche numéro 63, et comme le ministre d'Espagne avait reçu
-une réponse du même genre de lord Palmerston, il s'est décidé à se
-rendre à Portsmouth pour négocier directement avec don Carlos.
-
-»Les offres qu'il devait faire à ce prince au nom de son gouvernement
-consistaient dans une pension de trente mille livres sterling
-moyennant laquelle l'infant prendrait des engagements semblables à
-celui qu'on a fait souscrire à dom Miguel. Le prétendant espagnol
-devrait de plus renoncer à aller habiter Rome, où on craint que son
-séjour en ce moment n'exerce une fâcheuse influence sur le
-gouvernement papal, si mal disposé déjà pour l'Espagne.
-
-»M. de Miraflorès était parti avant-hier pour remplir sa mission et
-lord Palmerston avait expédié de son côté à Portsmouth M. Blackhouse,
-l'un des sous-secrétaires d'État des affaires étrangères; celui-ci
-était chargé d'offrir à don Carlos tous les services qu'il est au
-pouvoir du gouvernement anglais de lui rendre, à l'exception toutefois
-d'un prêt d'argent, sur le refus duquel ce gouvernement se montre
-inébranlable. Il devait, en même temps, sonder les dispositions de
-l'infant au sujet des propositions de M. de Miraflorès. On a pensé que
-le refus d'argent était le meilleur appui que le cabinet anglais pût
-donner au négociateur espagnol, parce qu'on supposait que l'infant et
-sa suite composée de plus de soixante personnes, se trouvaient dans le
-dénûment le plus complet.
-
-»Il n'en a pas été ainsi cependant, et M. Blackhouse vient de mander à
-lord Palmerston que don Carlos ne désirait pas continuer son voyage
-pour le moment; qu'il voulait, au contraire, débarquer immédiatement
-et avec l'intention de rester quelque temps en Angleterre. Il ne veut
-pas entendre parler des propositions de M. de Miraflorès; d'après son
-langage, il ne renonce à rien et ne cessera jamais de faire valoir ses
-droits; et il ne veut pas consentir à recevoir un écu sous la
-condition de se soumettre à un engagement restrictif quelconque.
-
-»Lord Palmerston attribue cette résistance de l'infant aux conseils de
-la princesse de Beira et de l'évêque de Léon, qui sont à bord du
-_Donegal_; et, sans se dissimuler le mauvais effet que cela peut avoir
-sur les insurgés du nord de l'Espagne, il n'y attache pas cependant
-une grande importance.
-
-»D'après les réponses de don Carlos à M. Blackhouse, le marquis de
-Miraflorès a renoncé à voir le prince auquel il avait écrit la lettre
-et le projet de transaction dont je joins ici les copies et il est de
-retour à Londres.
-
-»Don Carlos a fait venir à Portsmouth M. de Sampayo, qui remplissait
-les fonctions de consul général de dom Miguel, chargé de lui retenir
-une maison pour quinze jours à Portsmouth et de lui chercher une
-campagne dans les environs de Londres. Mais le fait le plus
-remarquable et qui paraît positif, c'est que l'infant a entre les
-mains de M. de Saraïva, ministre de dom Miguel à Londres, un crédit
-d'un million de francs qui a été envoyé par M. de Blacas. On doit en
-conclure que tout était préparé en cas d'événement, et que c'est en
-Angleterre que don Carlos fixera son séjour, pour quelque temps du
-moins. Il est bien entendu que le gouvernement anglais n'y mettra
-aucune opposition; il voit même cette résolution sans trop de
-mécontentement, dans la pensée qu'il pourra surveiller plus facilement
-ses démarches et les menées de ses partisans.
-
-»La nouvelle de la révolution républicaine de Lisbonne, annoncée
-pompeusement par quelques journaux, n'était qu'une fraude employée par
-des joueurs de Bourse, qui ont tiré parti de quelques cris proférés au
-théâtre, en présence de dom Pedro, et contre son gouvernement, pour
-avoir laissé échapper dom Miguel. Je ne sais pas si un esprit aussi
-violent d'animosité de la part du peuple portugais justifie le décret
-par suite duquel tous les couvents sont abolis au Portugal et dans
-toutes les possessions portugaises. Ce décret, quelque utile qu'il
-puisse être en soi, me paraît avoir été rendu prématurément et
-pourrait bien produire de nouveaux troubles dans le pays; le
-gouvernement, à peine affermi, a commis au moins une imprudence en
-provoquant le clergé tout entier uni aujourd'hui dans sa haine contre
-lui, et il est impossible de ne pas reconnaître dans ce nouvel acte de
-dom Pedro le mauvais esprit qui l'a dirigé depuis deux ans.
-
-»On annonce la prochaine arrivée en Angleterre du duc de Palmella; il
-vient de Lisbonne avec l'amiral Parker qui quitte le commandement de
-la station du Tage, dans lequel il est remplacé par sir William
-Gage[236].
-
-»Quelques personnes disent que le voyage du duc de Palmella n'a pas
-d'autre but que des affaires particulières, mais on a peine à se
-persuader qu'il ne soit pas motivé par des raisons politiques.»
-
- [236] Sir William Hall Gage, né en 1777, entra dans la marine à
- dix-neuf ans, et eut une carrière des plus brillantes. Il devint
- lord de l'amirauté en 1841, fut promu amiral en 1862, et mourut
- en 1865.
-
-
-LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Stanhope-Street, 16 juin 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Blackhouse me mande que don Carlos ne désire pas continuer son voyage
-pour le moment; qu'au contraire, il veut débarquer tout de suite et
-avec l'intention de rester ici «quelque temps».--Quant aux
-propositions de Miraflorès, il ne veut pas en entendre parler; il ne
-renonce à rien: il ne cessera jamais de faire valoir ses droits, et il
-n'acceptera pas un seul écu à condition de rester tranquille. Il
-paraît que son courage s'est merveilleusement rétabli depuis que la
-baie de Biscaye se trouve entre lui et Rodil.
-
-»Tout ceci est assez naturel et fort peu important. Le seul résultat
-en sera que l'Espagne économisera trente mille livres sterling
-par an et que sa tranquillité intérieure n'en souffrira pas du tout...
-
- »Tout à vous.
-
- »PALMERSTON.
-
-»_P.-S._--La réponse de don Carlos ne veut dire que ceci: L'évêque de
-Léon et la princesse de Beira sont avec moi.»
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 18 juin 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Rouen[237] me mande du 28 mai que l'escadre anglaise était à Nauplie
-et qu'elle portait _quinze cents hommes de troupe_ et six pièces de
-campagne. L'amiral parlait d'aller vers les Dardanelles, mais
-attendrait encore quelques jours des nouvelles de Malte.
-
-»Cette demi-mesure me paraît singulière, mais s'accorde avec le
-langage que jusqu'à la date du 30 mai tenait à Constantinople lord
-Ponsonby. Je suis porté à croire que, depuis, il aura modifié ce
-langage et même qu'il aura déconseillé à l'amiral de réunir ses
-vaisseaux sur la côte d'Asie. En tout cas, la Russie va en prendre
-prétexte pour rester armée et nous serons constamment en échec.
-
-»Un Russe, nommé Mayenvorth, qui fait ici son métier, dit partout
-avoir reçu de Medem l'assurance que s'il entre encore un vaisseau
-anglais dans la Méditerranée les Russes iront au Bosphore. Il
-faut savoir que leur position maritime dans la mer Noire n'est
-garantie que par les châteaux du Bosphore, car Sébastopol n'est pas en
-état de défense par mer...»
-
- [237] Le baron Rouen était alors ministre de France en Grèce.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 23 juin 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Sainte-Aulaire mande qu'il y a eu grand bruit à Vienne au sujet de
-l'escadre anglaise qui a paru dans l'Archipel. Pozzo en était très
-préoccupé, et je me suis tué à lui faire considérer ce mouvement sous
-son véritable point de vue: une promenade navale qu'un nouvel amiral
-s'est cru en droit et en devoir de faire sans but politique. Je
-suppose du moins que c'est cela.
-
-»Les affaires de Suisse se compliquent. Rumigny[238] n'est pas
-toujours adroit. Le ministre de Sardaigne me disait hier que son
-cabinet se déclarant satisfait du langage de la députation, tout
-tombait de soi-même, lorsqu'une nouvelle note est venue raviver la
-question[239].
-
-»Nous écrivons en Égypte qu'on se décide à remplir les engagements
-contractés envers la Porte, et d'ôter là tout prétexte. Tout ce bruit
-aboutira à donner aux Russes un prétexte de rester armés dans la
-mer Noire et à nous tenir ainsi en échec de ce côté.
-
-»Nos élections sont très bien. Sur cent trente nominations connues à
-cette heure, l'opposition en a perdu vingt-quatre remplacées
-convenablement. Nous aurons deux légitimistes à Marseille[240].»
-
- [238] Le comte de Rumigny, alors ministre de France en Suisse.
-
- [239] Une députation suisse s'était rendue auprès du roi de
- Sardaigne, au cours d'un voyage que ce prince faisait en Savoie,
- pour lui témoigner les regrets du gouvernement suisse de
- l'échauffourée du mois de février (Voir page 392, note). Le roi
- l'avait fort bien accueillie, ce qui n'empêcha pas le cabinet de
- Turin d'adresser le 20 juin une note au directoire, pour se
- plaindre de l'insuffisance des mesures de police qu'il avait
- prises.
-
- [240] Élections générales du 22 juin. L'opposition républicaine
- en sortit considérablement diminuée. Par contre, le parti
- légitimiste obtint une vingtaine de sièges.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 26 juin 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... J'ai cherché lord Palmerston ce matin et je viens d'avoir avec
-lui un entretien...
-
-»Il m'a avoué que M. Morier[241], tout en partageant les vues qui
-dirigeaient notre ambassade en Suisse, n'était cependant pas tout à
-fait d'accord avec M. de Rumigny sur la marche qu'il convenait de
-suivre. M. Morier pense qu'il faut employer une grande prudence et de
-l'habileté pour maintenir la diète helvétique sur le terrain où elle
-s'est placée vis-à-vis des puissances limitrophes.
-
-»Lord Palmerston, en faisant valoir les raisons exposées par M.
-Morier, m'a néanmoins dit qu'il comprenait toute l'importance qu'il y
-avait dans les circonstances actuelles, à ce que la France et
-l'Angleterre se montrassent unies sur toutes les questions. Il
-désire que vous soyez bien convaincu qu'à cet égard il apprécie les
-considérations développées dans votre dépêche.
-
-»Il m'a en même temps donné l'assurance qu'il allait écrire non
-seulement en Suisse, mais encore aux ministres d'Angleterre à Turin, à
-Stuttgard et à Munich, pour les charger de faire aux gouvernements
-près desquels ils sont accrédités des représentations dans le sens que
-nous désirions.
-
-»Comme il a cru remarquer, d'après les rapports de lord Minto, que M.
-Ancillon surtout avait adopté des idées très erronées sur les affaires
-de Suisse, il se propose de faire arriver aussi à Berlin des
-observations qui, il l'espère, pourront produire un bon effet. J'ai
-lieu de croire que les instructions de lord Palmerston aux différents
-ministres que je viens d'indiquer, seront expédiées par le courrier de
-demain...
-
-»... Il (lord Palmerston) m'a communiqué les dernières lettres de lord
-Ponsonby, qui s'accordent presque identiquement avec celles de notre
-ambassadeur. J'ai pu juger que les nouvelles apportées par ces
-dépêches préoccupaient fortement le gouvernement anglais...
-
-»... J'ai obtenu de lord Palmerston qu'il transmettrait à Alexandrie
-des instructions pour qu'on fît comprendre à Méhémet-Ali qu'il devait
-mettre un terme à ses exigences envers la Porte. On aura de la peine à
-faire entendre raison au vice-roi, sur la question de l'arriéré que
-réclame le sultan, car il paraît que rien n'a été écrit à ce sujet
-dans la convention de Kutaya, et que ce qui était relatif à l'arriéré
-a été convenu verbalement; mais le colonel Campbell sera chargé
-d'insister sur ce point, en même temps que sur celui des districts
-dont Ibrahim demande la remise.
-
-»J'ai prié lord Palmerston de me donner de nouveaux éclaircissements
-sur les mouvements de la flotte anglaise dans l'Archipel, et il m'a
-fait la même réponse que celle que j'ai eu l'honneur de vous
-transmettre il y a peu de temps. L'Angleterre, m'a-t-il dit, croit
-qu'il est nécessaire pour sa sûreté dans l'état présent de l'orient,
-d'entretenir une flotte dans l'Archipel.
-
-»Cette flotte qui hiverne à Malte fait tous les étés une course
-d'exercice, et rien n'a dû être changé cette année à l'usage
-précédemment établi. Du reste, le gouvernement anglais se verrait avec
-plaisir déchargé de la dépense considérable et de l'entretien de cette
-flotte, et il suffirait pour cela qu'on mît fin aux intrigues qui
-agitent l'Orient.
-
-»Les dernières dépêches venues de Lisbonne et qui sont du 9 affirment
-que les erreurs commises dans les ratifications portugaises du traité
-du 22 avril ne sont point l'oeuvre de la mauvaise foi, et que nous ne
-tarderons pas à recevoir de nouvelles ratifications aussi complètes
-que nous étions en droit de les demander.»
-
- [241] Sir Robert Morier, littérateur et diplomate anglais, né en
- 1790, était alors ministre en Suisse.
-
- «Londres, le 6 juillet 1834.
-
-»J'ai eu l'honneur de vous annoncer par ma dernière dépêche que je
-ferais usage des observations que vous aviez bien voulu me communiquer
-sur l'effet que produisaient près de plusieurs cabinets les mouvements
-de la flotte anglaise dans la Méditerranée.
-
-»J'ai vu hier lord Palmerston assez longtemps, et après lui avoir fait
-part de vos réflexions et des détails contenus dans la dépêche de
-l'amiral Roussin, j'ai cru devoir l'aborder de nouveau ouvertement sur
-la question d'Orient qui à bon droit préoccupe en ce moment tous
-les cabinets. Après avoir passé en revue avec lui les différentes
-phases de cette question, j'ai conclu en établissant que dans mon
-opinion, il y avait aujourd'hui pour la France et la Grande-Bretagne à
-prendre un des deux partis suivants: ou d'adopter les mesures
-indiquées par l'amiral Roussin en attaquant les établissements
-maritimes russes dans la mer Noire, et ceci était la guerre; ou de
-persister à faire tout pour le maintien de la paix générale, et alors
-il fallait éviter autant que possible les demi-mesures, les motifs
-fondés d'inquiétude pour les autres puissances, et se tenir dans une
-ligne de conduite ferme, mais modérée et conciliatrice.
-
-»J'ai laissé de côté le premier parti qu'il n'est pas nécessaire de
-discuter en ce moment et qui d'ailleurs devrait avant tout être
-précédé d'un traité d'alliance offensive entre l'Angleterre et la
-France.
-
-»Je me suis donc attaché principalement à ma seconde disposition, et
-j'ai rappelé les considérations que j'avais déjà développées dans mes
-conversations précédentes au sujet des mouvements de la flotte
-anglaise dans la Méditerranée. J'ai dit que ces mouvements ne
-pouvaient avoir qu'un effet bien douteux sur le cabinet de
-Saint-Pétersbourg; qu'ils n'étaient en définitive qu'une démonstration
-dont il était aisé de prévoir l'issue, et que dans ces sortes
-d'affaires, une demi-mesure sans résultat était plus nuisible
-qu'utile.
-
-»Prenant enfin la question dans l'intérêt purement français, j'ai fait
-comprendre à lord Palmerston que le gouvernement du roi ayant sans
-cesse à répondre aux questions des représentants d'Autriche, de Prusse
-et de Russie à Paris, sur l'affaire que nous traitions en ce moment,
-ne pouvait se défendre d'éprouver quelque inquiétude de toute
-entreprise dans la mer Noire dont il devrait répondre sur le Rhin; que
-nous avions pensé qu'un traité purement défensif entre nous et
-l'Angleterre aurait servi à intimider la Russie et ses alliés beaucoup
-mieux que des promenades maritimes: qu'il avait fallu renoncer à ce
-moyen puisqu'il répugnait pour le moment au cabinet anglais, mais que
-ce cabinet ne devrait pas à son tour s'étonner si nous agissions avec
-précaution et réserve dans une affaire dont les conséquences étaient
-aussi importantes pour nous; que si nous ne croyions pas nécessaire,
-par exemple, d'envoyer notre flotte dans l'Archipel cette année-ci (et
-à cet égard, je ne connais pas la disposition de notre gouvernement),
-le gouvernement anglais devrait en trouver l'explication dans les
-efforts que nous faisions déjà en entretenant une armée de terre très
-considérable.
-
-»Lord Palmerston m'a d'abord exprimé ses regrets des difficultés qui
-s'étaient opposées jusqu'à présent, et qui s'opposaient encore à la
-conclusion du traité dont je l'avais si souvent entretenu.
-
-»A la manière dont il s'est expliqué, j'ai pu juger, comme j'ai déjà
-eu l'honneur de vous l'écrire, que ces difficultés ne venaient pas de
-lui, et que c'était plutôt dans le cabinet qu'il trouvait de la
-résistance. Je ne serais même pas surpris que le gouvernement anglais
-ne revînt dans un temps peut-être prochain de ses refus réitérés et
-qu'il ne consentît à faire un traité dont les avantages sont si
-évidents.
-
-»Reprenant ensuite mes observations sur l'inutilité des mouvements de
-la flotte anglaise, lord Palmerston a reproduit les considérations que
-je rapportais dans ma dernière dépêche, et qui tendraient à prouver
-que les inquiétudes manifestées par la Russie et l'Autriche
-témoignent assez l'importance que ces puissances attachent aux
-démonstrations maritimes de l'Angleterre; il est toujours convaincu de
-l'efficacité de ces démonstrations, et je doute qu'on rappelle la
-flotte anglaise avant la fin de l'été.
-
-»Lord Palmerston est convenu toutefois que l'exposé de la situation
-particulière de la France que je venais de lui faire était exact, et
-que nous pouvions avoir des motifs de ne pas agir de même que
-l'Angleterre dans telle circonstance donnée et réciproquement. J'ai
-pensé que le point essentiel pour nous serait de conserver notre
-liberté d'action dans cette affaire: c'est pourquoi je lui ai demandé
-catégoriquement si son gouvernement désirait que notre flotte parût
-aussi cette année dans l'Archipel.
-
-»Il m'a répondu que, quelque satisfaisant que ce mouvement de notre
-part pût être pour l'effet général, son gouvernement ne le réclamait
-pas positivement. Nous en sommes restés là sur cette question,
-monsieur le comte, et le résultat de ma conversation a été de me faire
-connaître que l'Angleterre était déterminée à maintenir en ce moment
-ses armements maritimes dans la Méditerranée, mais que nous n'étions
-nullement obligés de suivre son exemple.
-
-»J'insisterai sur ce dernier point parce que je crois qu'en effet
-notre flotte dans la Méditerranée pourrait sans inconvénient peut-être
-ne pas sortir pendant cette saison actuelle.
-
-»Le cabinet anglais n'aura pas lieu de s'en plaindre, puisqu'il ne
-nous a pas formellement invités à mettre nos vaisseaux en mer, et que
-d'ailleurs nous entretenons une armée considérable qui serait d'un
-grand poids dans la balance, si plus tard on devait en venir à une
-rupture ouverte dans l'Orient. Ce serait au moins un équivalent
-de la flotte anglaise, car il est indubitable qu'alors la guerre se
-ferait sur le Rhin autant que dans la mer Noire.
-
-»Cette raison, qui nous justifie très bien aux yeux de l'Angleterre,
-ne me paraît pas devoir être moins puissante devant les Chambres et
-devant l'opinion publique en France.
-
-»Nous devons espérer de plus que les cabinets du Nord nous sauraient
-quelque gré d'éviter une démarche qui d'ailleurs est superflue pour
-démontrer l'union de l'Angleterre et de la France aujourd'hui qu'elle
-est constatée d'une manière si éclatante aux yeux de l'Europe.»
-
- «Londres, le 7 juillet 1834.
-
-»... J'ai appris avec beaucoup de satisfaction que les affaires de
-Suisse avaient pris une meilleure tournure; il est à espérer que les
-tracasseries du cabinet autrichien cesseront devant les résolutions
-définitives de la diète helvétique. Celles-ci seront sans doute
-conçues dans des termes assez conciliants pour offrir aux
-gouvernements d'Autriche, de Sardaigne, de Bavière, de Wurtemberg et
-de Bade un moyen honorable de revenir sur les singulières prétentions
-qu'ils avaient mises en avant.
-
-»Vous avez vu que lord Palmerston s'était exprimé avec le chargé
-d'affaires d'Autriche de manière à le convaincre que l'Angleterre ne
-s'était point séparée de nous dans cette question. Lord Palmerston a
-compris qu'il s'agit ici, comme vous le faisiez très bien remarquer,
-monsieur le comte, des principes sur lesquels repose l'alliance de la
-France et de la Grande-Bretagne. L'Autriche a voulu essayer jusqu'à
-quel point nos deux cabinets supporteraient ses exigences; il
-était utile qu'elle nous trouvât bien résolus dans ce premier essai.
-
-»J'ai communiqué à lord Palmerston la note que vous avez chargé M.
-Alleye[242] de remettre à la diète germanique en réponse à celle du 12
-juin. Il m'a beaucoup remercié de cette communication, et il juge la
-note si parfaitement convenable qu'il se propose de faire répondre M.
-Cartwright[243] à peu près dans les mêmes termes.
-
-»Votre manière d'envisager la lutte entre le comte d'Armansperg[244]
-et les autres membres de la régence est complètement partagée par le
-cabinet anglais qui continuera à appuyer de tous ses efforts le comte
-d'Armansperg[245]. Je suis porté à croire que le roi de Bavière
-lui-même maintiendra le comte à la tête de la régence, attendu qu'il
-désire ainsi que M. de Gise, son ministre des affaires étrangères,
-tenir M. d'Armansperg éloigné de la Bavière aussi longtemps que
-possible.
-
-»Je viens d'être prévenu par le ministre de Portugal à Londres qu'on
-avait remis le 21 juin à M. le baron Mortier les nouvelles
-ratifications portugaises au traité du 22 avril. Aussitôt qu'elles
-vous seront parvenues, monsieur le comte, vous voudrez bien remettre
-les anciennes à M. le chevalier de Lima[246] qui est chargé de les
-renvoyer en Portugal. Je suis bien aise que cette affaire se soit
-heureusement arrangée par les moyens que nous avons employés; elle
-nous avait fort embarrassés à l'époque des échanges.
-
-»L'infant don Carlos est établi avec toute sa famille dans sa nouvelle
-résidence près de Londres; il y a été visité par le ministre des
-Deux-Siciles[247] et par un grand nombre de tories. La plupart de ceux
-qui l'ont vu ont été surpris de son ignorance de sa propre position et
-de ses intérêts. Il reçoit le titre de roi, et son fils aîné celui de
-prince des Asturies, de toutes les personnes qui s'en approchent...
-
-»Je viens de recevoir la lettre par laquelle vous me faites l'honneur
-de m'annoncer que le roi a eu la bonté de m'accorder un congé, dont je
-ne profiterai probablement qu'après la séparation du parlement.»
-
- [242] Le baron Alleye de Ciprey, alors ministre de France près la
- Confédération germanique.
-
- [243] Ministre d'Angleterre près la Confédération germanique. Il
- avait été précédemment commissaire de la conférence de Londres à
- Bruxelles.
-
- [244] Joseph Louis, comte d'Armansperg (1789-1853), homme d'État
- bavarois. En 1814, il avait été plénipotentiaire de Bavière au
- congrès de Vienne, il fut en 1832 nommé, par le roi de Bavière,
- président du conseil de régence de Grèce.
-
- [245] Un conseil de régence avait été nommé en Grèce par le roi
- de Bavière pour gouverner pendant la minorité du roi Othon. Il se
- composait du comte d'Armansperg, président, du conseiller de
- Maurer et du général Heydeck. La discorde ne tarda pas à éclater
- au sein du conseil. On reprochait au comte d'Armansperg de
- concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, de favoriser outre
- mesure l'influence anglaise et de s'aliéner l'esprit public en
- nommant des Bavarois à tous les emplois. Le 2 mai, le général
- Heydeck et M. de Maurer tentèrent une sorte de coup d'État et
- prirent une suite de décisions qui enlevaient à leur président
- l'administration des finances et la direction des affaires
- étrangères. Mais le roi de Bavière soutint M. d'Armansperg et
- rappela M. de Maurer qui fut remplacé par M. de Kobell,
- conseiller d'État bavarois. Le général Heydeck dut céder, et M.
- d'Armansperg reprit la présidence du conseil avec tous les
- pouvoirs et les prérogatives qu'il s'était attribués.
-
- [246] Louis-Antoine d'Abreu e Lima, vicomte de Carreira,
- diplomate portugais, né en 1785, plénipotentiaire au congrès de
- Vienne, secrétaire de légation et chargé d'affaires à
- Pétersbourg, puis ministre à La Haye de 1824 à 1830. Il fut
- accrédité à Paris en 1833.
-
- [247] Le comte de Ludolf.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
-[_Dépêche télégraphique._] «Londres, le 9 juillet 1834.
-
-»Lord Grey et lord Althorp ont offert leurs démissions au roi. Elles
-ont été acceptées. Le roi a fait appeler lord Melbourne qui paraît
-destiné à former le nouveau cabinet[248].»
-
- [248] Le cabinet anglais était profondément ébranlé depuis le
- précédent remaniement. Aussi, lorsqu'au mois de juillet de
- violents débats s'engagèrent à la Chambre des communes au sujet
- du renouvellement du bill de coercition pour l'Irlande, lord
- Althorp, chancelier de l'Échiquier, s'apercevant qu'il n'avait
- plus l'autorité nécessaire pour faire adopter par les députés le
- projet du gouvernement, préféra donner sa démission sans même
- attendre qu'il eût été mis en minorité. Lord Grey, qui depuis
- plusieurs mois aspirait à la retraite, profita de cette
- circonstance et se retira des affaires.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 14 juillet 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... Depuis quelques jours, le bruit du départ de don Carlos pour
-l'Espagne s'était répandu à Londres, mais les détails qu'on donnait
-sur cet événement étaient tellement vagues et contradictoires qu'il
-était difficile d'y ajouter foi. Aujourd'hui même que l'événement est
-hors de doute, on ne s'accorde pas sur la manière dont il a eu lieu.
-D'une part, on soutient que l'infant s'est embarqué à bord du bâtiment
-anglais _The United Kingdom_ pour un port du nord de l'Espagne. Ceci
-est le rapport fait par la police anglaise; mais, d'autre part, le
-ministre d'Espagne croit avoir la preuve que l'infant est parti de
-Londres le jour même où les gazettes anglaises annonçaient qu'il
-avait assisté avec toute sa famille à une représentation du Théâtre
-Italien; qu'il s'est rendu à Paris, accompagné du général Moreno et
-d'un Français[249] qui a organisé toute l'entreprise, et que de là le
-prince et ses deux compagnons ont continué leur route vers la
-frontière d'Espagne, où des intelligences préparées par M.
-Calomarde[250] doivent leur avoir assuré une libre entrée en Espagne.
-
-»Je vous rapporte les faits qui m'ont été communiqués par lord
-Palmerston et par le marquis de Miraflorès sans pouvoir vous indiquer
-quels sont ceux vraiment exacts, car dans les affaires de cette nature
-qui concernent presque exclusivement la police, il est difficile de
-discerner d'abord la vérité.
-
-»La formation du nouveau cabinet anglais n'est pas encore
-définitivement conclue, quoiqu'elle soit à peu près arrêtée. Le roi
-avait d'abord chargé lord Melbourne d'essayer de composer un ministère
-de coalition. Cette combinaison ayant échoué, Sa Majesté a tenté une
-démarche près de lord Grey pour l'engager à rentrer dans les affaires,
-mais les instances réitérées du roi n'ayant pu prévaloir sur la ferme
-volonté qu'avait lord Grey de se retirer, lord Melbourne a été choisi
-pour le remplacer comme premier lord de la Trésorerie. Il paraît que
-les autres membres du cabinet seront maintenus à leur poste, et
-c'est dans une réunion des ministres ce soir qu'on fera choix du
-remplaçant de lord Melbourne au département de l'intérieur. Il
-pourrait se faire aussi qu'on eût à choisir un successeur au marquis
-de Lansdowne qui persisterait, dit-on, à se retirer. C'est lord Grey
-qui seul a pu déterminer lord Althorp à redevenir chancelier de
-l'Échiquier et à reprendre par conséquent la direction de la Chambre
-des communes.
-
- [249] M. Auguet de Saint-Sylvain.
-
- [250] François Thadée Calomarde, homme d'État espagnol, né en
- 1775, fut d'abord secrétaire au conseil de Castille, puis
- ministre de la justice en 1824. Il garda son portefeuille
- jusqu'en 1832, se montra zélé partisan du pouvoir absolu, et
- poursuivit activement le parti constitutionnel. A la mort du roi
- Ferdinand, il se rangea du côté de don Carlos et dut quitter le
- pouvoir. Il se réfugia en France d'où il servit quelque temps la
- cause du prétendant; mais il ne tarda pas à se désintéresser de
- la vie politique et se retira à Toulouse où il mourut dans la
- retraite en 1842.
-
- «Londres, le 15 juillet 1834.
-
-»... Les ministres se sont réunis dans la soirée dans le but de
-s'entendre sur les arrangements que rendait nécessaire le choix fait
-par le roi de lord Melbourne pour remplacer lord Grey en qualité de
-premier lord de la Trésorerie. Je viens d'être informé qu'ils sont
-tombés d'accord pour appeler lord Duncannon[251] au département de
-l'intérieur en remplacement de lord Melbourne. Lord Duncannon, qui
-était commissaire des bois et forêts sans entrée dans le cabinet,
-aurait pour successeur sir John Hobhouse[252] qui, lui, deviendrait
-membre du cabinet.
-
-»Lord Melbourne est parti ce matin pour Windsor afin de soumettre ces
-propositions au roi, mais on ne doute pas qu'elles ne soient agréées
-par Sa Majesté.
-
-»Il y aura probablement quelques autres changements de moindre
-importance, par suite de la retraite de lord Howick[253], fils de lord
-Grey qui occupait le poste de sous-secrétaire d'État au département de
-l'intérieur[254].
-
-»On peut donc regarder le cabinet comme reconstitué et se former une
-opinion sur ce qu'il est aujourd'hui.
-
-»Je dois commencer par vous dire, monsieur le comte, que la
-modification qu'il vient de subir n'altérera en rien les rapports
-actuels existant entre la France et l'Angleterre. Lord Duncannon et
-sir John Hobhouse ont toujours professé des sentiments qui doivent
-rassurer complètement le gouvernement du roi sur ce point.
-
-»Si on examine la situation présente du ministère anglais à l'égard
-des affaires intérieures du pays, on ne peut se dissimuler qu'il a
-fait une perte irréparable dans lord Grey, dont le noble caractère et
-la loyauté reconnue inspiraient de la confiance à ses partisans et
-même à ses adversaires. Il est difficile de croire que les opinions
-plus prononcées et plus réformatrices des deux nouveaux membres du
-cabinet compensent l'éloignement de lord Grey de la haute position
-qu'il occupait aux yeux du pays et de l'Europe.
-
-»J'entends dire par des personnes aussi impartiales qu'il est possible
-d'en rencontrer au milieu des violences de l'esprit de parti que
-la retraite successive, dans ces dernières semaines, de M. Stanley, de
-sir J. Graham, du duc de Richmond, de lord Ripon et enfin de lord Grey
-a affaibli le ministère à un point qui laisse peu de garantie pour sa
-durée future. Il faudrait mieux connaître que je ne puis le faire, les
-germes de division qui existeraient, dit-on, toujours dans le cabinet
-pour juger jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Ce qui paraît
-hors de doute, c'est que la nécessité dans laquelle on se trouve de
-faire passer à la Chambre des pairs, avant la fin de la session, le
-bill sur l'Église d'Irlande, rend presque inévitable entre les deux
-Chambres une collision qui est depuis si longtemps redoutée par le
-gouvernement. Fera-t-on alors une nomination de pairs? Cette question,
-résolue affirmativement, pourrait bien déterminer encore d'autres
-membres du cabinet à se retirer: résolue négativement, on ne comprend
-plus comment l'administration pourra marcher entre les volontés
-opposées des deux Chambres.
-
-»Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur le comte, que mes
-observations dans cette circonstance sont de la nature la plus
-confidentielle et qu'il est utile au service du roi que rien n'en soit
-indiscrètement révélé.
-
-»Je le répète, le cabinet anglais, tel qu'il est reconstitué restera
-dans des dispositions amicales pour la France: c'est le point
-essentiel pour nous et qui doit guider notre politique, jusqu'à ce que
-d'autres circonstances qu'il serait imprudent de préjuger nous mettent
-dans le cas de la modifier...
-
-»_P.-S._--On m'informe à l'instant que l'infant don Carlos qui aurait
-quitté Londres le 2 de ce mois, serait débarqué le 9 dans un port
-de la Biscaye où il aurait reçu un accueil très favorable. Il n'était
-accompagné, dit-on, que d'un Français. Je vous transmets cette
-nouvelle sans la garantir, car il est impossible, à travers la
-diversité des informations qui se succèdent si rapidement, de
-reconnaître l'exacte vérité. Cette dernière nouvelle est du reste
-parvenue au gouvernement anglais qui y attache confiance. Ce matin
-encore, M. de Miraflorès me répétait l'assurance qu'il avait entre les
-mains la preuve que don Carlos avait dû traverser la France pour se
-rendre en Navarre.»
-
- [251] John William baron Duncannon of Bessborough (1781-1847).
-
- [252] John Cam Hobhouse, né en 1785, fut élu député aux Communes
- en 1820. En 1821 il devint secrétaire au département de la
- guerre, puis secrétaire d'État pour l'Irlande, commissaire des
- bois et forêts en 1834 et président du bureau des Indes en 1846.
- Il fut créé pair en 1851 sous le titre de lord Broughton et
- mourut en 1869.
-
- [253] Henry-Georges Howick, comte Grey, né en 1802, député aux
- Communes en 1826, sous-secrétaire d'État aux colonies en 1830,
- puis au département de l'intérieur, ministre de la guerre et
- conseiller privé en 1835. Il se retira en 1839, mais fut encore
- ministre des colonies de 1846 à 1852. Il succéda à son père à la
- Chambre des lords en 1845 et prit dès lors le titre de comte
- Grey.
-
- [254] Il faut ajouter également que quelques jours après, le
- comte de Carlisle, lord du sceau privé, donna sa démission et fut
- remplacé par lord Mulgrave. Le cabinet ainsi reconstitué dura
- jusqu'au mois de novembre, époque où les tories rentrèrent au
- pouvoir.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 17 juillet 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Les observations contenues dans votre lettre concordent parfaitement
-avec les réflexions que nous faisons ici sur la composition du cabinet
-anglais. Ce qui nous importe le plus, c'est l'assurance du maintien de
-la bonne intelligence entre les deux pays. Cela devient très
-nécessaire dans les circonstances actuelles.
-
-»On mande de Gênes que, quoique dom Miguel n'ait pas voulu rompre
-l'engagement qu'il a souscrit, il sera bientôt tellement renseigné et
-excité, qu'il pensera à retourner dans la péninsule, s'il trouve dans
-la mort ou la maladie de son frère une occasion favorable[255]. Nul
-doute que don Carlos ne l'appelle et ne soit prêt à lui rendre en
-Navarre l'hospitalité qu'il en a reçue en Portugal.
-
-»J'ai lu dans _le Globe_ du 15 un article faisant allusion aux suites
-qui pourraient être données au traité du 22 avril.
-
-»Nul doute qu'un appel ne nous soit fait de la part de l'Espagne et
-j'ai tenu, mon prince, à ce que vous puissiez sonder à l'avance le
-cabinet anglais à cet égard...
-
-»... Le maréchal Soult a offert sa démission[256] ce matin; il la
-donne sérieusement et définitivement, et dans ce moment le roi cherche
-à décider Gérard que la crainte de la tribune et du fardeau fait
-encore hésiter. Il pense aussi, je crois, à l'inconvénient d'entrer
-seul; il parle de la faiblesse de Jacob. Je ne sais si dans ses
-confidences avec Thiers il a été plus loin. Je suis pour ma part tout
-prêt à faciliter les arrangements, d'autant plus que je suis seul d'un
-avis contraire à celui qui prévaut de faire un long discours
-d'ouverture et d'engager par là une discussion d'adresse qui me paraît
-inutile, et seulement propre à agiter et à rendre la question du
-dehors plus difficile à manier...
-
-»Madame de Dino sera plus habile que Champollion si elle déchiffre
-ceci, mais j'ai la main très agitée parce que j'ai un peu de fièvre en
-ce moment.»
-
- [255] Dom Pedro était malade depuis longtemps. Son état empira
- rapidement à partir du mois d'août, et il expira le 24 septembre
- à l'âge de trente-six ans.
-
- [256] Il y avait une véritable hostilité dans le cabinet entre le
- maréchal Soult et plusieurs de ses collègues, notamment M. Guizot
- et M. Thiers. Une sorte de conspiration s'organisa pour amener le
- maréchal à donner sa démission. On le savait partisan du maintien
- du régime militaire en Algérie. MM. Guizot et Thiers parlèrent
- d'y substituer le gouvernement civil. Le maréchal Soult s'y
- opposa et menaça de se retirer. On le prit au mot et sa démission
- fut acceptée. Quant à l'établissement du gouvernement civil qui
- avait servi de prétexte en cette circonstance, il n'en fut pas
- même question à ce moment.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 17 juillet 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»J'ai l'honneur de vous transmettre une copie de la lettre que je
-viens de recevoir de M. le ministre d'Espagne et qui était accompagnée
-de la note, également jointe en copie, adressée par ce ministre à lord
-Palmerston. Cette note qui est toute empreinte de l'irréflexion d'une
-démarche faite, je pense, un peu prématurément, mettra nécessairement
-le gouvernement anglais dans le cas de s'entendre avec nous sur la
-conduite que les cabinets de Londres et de Paris auront à tenir dans
-les circonstances nouvelles où va se trouver l'Espagne. Je vous prie,
-monsieur le comte, de vouloir bien me faire connaître à cet égard les
-intentions du gouvernement du roi et me donner les directions qui me
-sont absolument nécessaires dans une question si importante et qui se
-rattache si intimement aux intérêts de la France.
-
-»J'ai accusé réception simplement à M. de Miraflorès de sa note, et
-comme il est évident qu'elle est son propre ouvrage et qu'il n'a pas
-eu le temps de recevoir des ordres de sa cour, vous croirez sans doute
-que nous devons attendre, pour prendre un parti décisif, que le
-gouvernement espagnol ait communiqué directement ses vues sur ce
-point.
-
-»J'ai l'honneur de vous envoyer un exemplaire du _bill_ rendu dans la
-dernière session du parlement sur l'exécution des conventions conclues
-entre la France et la Grande-Bretagne pour la répression de la traite.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 18 juillet 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Je vous écris du conseil même: l'ordonnance qui nomme le maréchal
-Gérard en remplacement du maréchal Soult vient d'être signée et sera
-demain au _Moniteur_ avec des explications convenables pour le
-maréchal Soult dont, après tout, la retraite est volontaire.
-
-»Nous n'avons pas de nouvelles de la frontière, si ce n'est la
-concentration de forces de part et d'autre et les symptômes d'un
-engagement prochain.»
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 21 juillet 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Je n'ai pas besoin de vous dire dans quel embarras nous met l'arrivée
-de don Carlos en Espagne.
-
-»La reine s'y est passablement discréditée, et son parti se présente
-divisé entre elle et sa soeur, au prétendant, aujourd'hui, à la tête
-d'une armée.
-
-»D'un autre côté, les plans de finances de Toreno annoncent une
-réduction d'intérêt des rentes espagnoles. Ceci touche à une infinité
-de petites gens à Paris, qui commencent à jeter les hauts cris.
-
-»C'est sous ces différentes influences que nous allons ouvrir une
-discussion publique dans laquelle le traité du 22 avril jouera un
-grand rôle par ce qu'il a promis, par ce qu'il a produit d'abord, et
-aussi par ce qu'il n'a pas pu prévenir.
-
-»Ou il existe, ou il n'existe plus.--S'il n'existe plus, nous
-retombons dans notre première situation vis-à-vis du gouvernement de
-la reine: reconnaissance formelle et promesse d'appui et de secours;
-et nul doute qu'on ne nous fasse appel en ce sens, avec d'autant plus
-de force et peut-être de raison que don Carlos aura traversé en entier
-notre territoire.
-
-»Si le traité existe, il y aura vraisemblablement appel aux articles
-III et IV[257], et la démarche de M. de Miraflorès est un
-avant-coureur de celle que fera le cabinet de Madrid.
-
-»C'est donc le principe qu'il faut décider; nous verrons ensuite pour
-les conséquences.
-
-»Vous remarquerez, mon prince, de quelle difficulté va être la
-rédaction de la phrase du discours, puis l'adresse. Dans la
-discussion, on ne manquera pas de nous dire que l'affaire de
-l'Angleterre étant faite quant au Portugal, dom Miguel parti et ayant
-signé sa renonciation, nous avons aidé à retirer ses marrons du feu,
-puis qu'on nous a plantés là, etc.
-
-»Et puis, songez à tous ces mouvements carlistes sur notre frontière
-du Midi, à une restauration carliste en Espagne, lorsque Berryer est
-nommé député à Toulouse et à Marseille. J'aperçois déjà dans les
-députés ministériels qui nous arrivent des dispositions aigres sur ce
-sujet. Et ici nous retrouverons les deux partis ligués dans la Chambre
-pour nous accuser de faiblesse et en même temps pour empêcher une
-action plus vive de notre part dans le nord de la péninsule; et
-notre parti à nous, parti moyen, mobile, niais, accessible à toutes
-les fausses idées de dignité nationale, qui blâmera notre
-inaction.--Le roi, je le sais, craint les puissances du Nord; il
-craint la guerre, il craint d'entrer, ne fût-ce que pour faire
-quelques pas, en Espagne. Je la crains aussi, mais il y a bien aussi à
-craindre de l'autre côté. Au surplus, nous n'avons aucune demande de
-l'Espagne. Seulement, avant qu'elle arrive, je voudrais que nous
-fussions d'accord, afin que de nouvelles divisions ne se mettent pas
-dans le cabinet, et j'en prévois sur ce sujet important d'assez
-prochaines.»
-
- [257] C'étaient les articles du traité du 22 avril qui
- prévoyaient l'intervention éventuelle de la France et de
- l'Angleterre. Le cabinet espagnol n'y fit appel officiellement
- que l'année suivante (17 mai 1835.)
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 21 juillet 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»J'ai eu hier une conversation avec lord Palmerston sur les affaires
-d'Espagne et sur la nouvelle complication qu'avait créée la présence
-de l'infant don Carlos dans les provinces insurgées. Il a reconnu
-comme moi _que le but du traité du 22 avril n'était point atteint_ et
-a paru frappé surtout de l'observation contenue dans votre dépêche
-numéro 63, sur ce que les conséquences de ce traité auraient en
-définitive tourné au profit de l'infant, puisqu'il se serait trouvé
-transporté au milieu de ses partisans, tandis qu'avant le traité,
-l'accès des provinces basques lui était à peu près fermé.
-
-»J'ai fait remarquer à lord Palmerston que, dès qu'il admettait avec
-nous que le but du traité n'était pas rempli, il devait aussi lui
-paraître nécessaire d'adopter quelque moyen de compléter l'oeuvre
-que nos deux cours avaient en vue lorsqu'elles l'avaient conclu.
-
-»Sur ce point, m'a-t-il dit, nous ne sommes pas éloignés de penser
-qu'il y a _quelque chose_ à faire pour aider la cause de la reine
-d'Espagne, mais pour déterminer ce _quelque chose_, il faut connaître
-la portée des demandes qui de Madrid seront faites à Paris et à
-Londres. Nous allons expédier quelques bâtiments légers sur la côte du
-nord de l'Espagne, pour surveiller les mouvements des insurgés; la
-présence de notre pavillon sur ce point pourra n'être pas inutile au
-gouvernement espagnol, et c'est la seule mesure que nous puissions
-prendre jusqu'à ce que le cabinet de Madrid ait demandé un secours
-plus direct.
-
-»Le point une fois admis par lord Palmerston que le traité du 22
-avril, quoique exécuté à la lettre, ne l'était point dans son
-principe, et qu'il y avait _quelque chose_ à faire pour arriver à
-cette exécution, je n'ai pas voulu insister davantage et j'aurais même
-attendu pour lui en reparler une demande positive venue de Madrid,
-lorsque j'ai reçu il y a quelques heures la dépêche que vous m'avez
-fait l'honneur de m'écrire sous le numéro 66.
-
-»J'ai jugé, après avoir lu cette dépêche, que l'objet en était trop
-grave pour ne pas réclamer de lord Palmerston la confirmation de ce
-qu'il m'avait déclaré hier et qui répondait si bien aux questions que
-vous m'adressez. L'envoi fait par le gouvernement du roi de bâtiments
-devant Saint-Sébastien, Bilbao, Santander, etc., qui s'accorde avec la
-mesure prise par le gouvernement anglais, m'offrait d'ailleurs
-l'opportunité de revenir sur notre conversation d'hier.
-
-»Lord Palmerston n'a pas hésité à me répéter ce qu'il m'avait
-dit, c'est-à-dire _qu'il ne regarderait pas le but du traité du 22
-avril comme atteint_, et qu'il y avait de la part de notre
-gouvernement et du sien quelque chose à faire pour pourvoir à
-l'exécution de cette transaction. Je reproduis ces mômes termes parce
-qu'aujourd'hui comme hier ils ont été ceux employés par lord
-Palmerston.
-
-»Il m'a informé en outre qu'il venait de recevoir une seconde note de
-M. de Miraflorès par laquelle celui-ci renouvelle les demandes
-comprises dans la première, et formule quelques-unes des stipulations
-qui devraient être insérées dans le nouveau traité ou dans la
-convention supplémentaire qu'il faudrait conclure.
-
-»Le marquis de Miraflorès voudrait entre autres qu'on fît entrer un
-corps auxiliaire portugais en Espagne, en réciprocité du corps
-espagnol qui a poursuivi les deux prétendants en Portugal.
-
-»Lord Palmerston m'a dit qu'il répondrait à cette note comme à la
-première en déclinant de prendre aucun parti sur l'objet de son
-contenu, jusqu'à ce qu'on ait connaissance des intentions du cabinet
-de Madrid, et j'ai insinué que c'était surtout pour la question de
-l'entrée d'un corps de troupes portugaises en Espagne, qu'il était
-important de connaître les désirs du cabinet de Madrid. Vous pourrez,
-ce me semble, sonder déjà M. le chevalier de Lima sur ce point assez
-délicat. La mesure prise par le gouvernement anglais de faire tenir
-quelques bâtiments sur la côte du nord de l'Espagne ne pourra pas
-manquer de produire un bon effet; car, exécutée de concert avec celle
-du même genre dont vous me parlez, elle montrera dès le principe que
-nous sommes d'accord pour soutenir la cause de la reine.
-
-»Telles sont, monsieur le comte, les seules informations que je sois
-en état de vous fournir en réponse aux dernières dépêches que vous
-avez bien voulu m'écrire.
-
-»J'y ajouterai une seule réflexion, c'est que dans mon opinion le
-gouvernement anglais verrait avec un vif déplaisir toute intervention
-armée de notre part en Espagne, et que d'un autre côté, cependant, les
-moyens qu'il consentirait à adopter pour secourir la cause de la reine
-ne seraient probablement pas de nature à la servir suffisamment; du
-reste, tout ceci ne peut être encore qu'hypothétique.»
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 25 juillet 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»Les dépêches de Madrid ne sont pas rassurantes et ne donnent pas un
-grand appétit d'aller se fourrer là.
-
-»Il est bon que vous sachiez que les ministres étrangers ici qui
-peuvent apercevoir les dispositions personnelles du roi s'en prévalent
-auprès de don Carlos qu'ils font renseigner et encourager à cet égard:
-nous en avons _preuves matérielles_.
-
-»Ils disent beaucoup dans leurs conversations privées que ce sera la
-guerre générale si nous soutenons la reine par une intervention armée:
-ils _provoquent_ de leurs cours des notes précises sur ce sujet et
-disent qu'elles nous arrêteront tout court. Aussi voudrais-je qu'il y
-ait parti pris dans un sens ou dans un autre avant que nous entendions
-un tel langage.
-
-»Ce qu'il y aurait de mieux, c'est que l'Espagne ne nous demandât
-rien, et je n'ai encouragé Rayneval dans aucune espérance à ce sujet.
-
-»Les vaisseaux anglais ont quitté Smyrne et ils ont bien fait, car
-cela agitait de nouveau Constantinople et tout son drogmanat à peu
-près en pure perte...»
-
-
-MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Neuilly, le 25 juillet 1834.
-
-»Notre cher roi, à qui j'ai lu ma lettre et qui l'approuve
-complètement, veut que je vous dise quel est son langage sur l'affaire
-de l'Espagne. Il donnera tout l'appui moral dont il peut disposer,
-pour soutenir la couronne sur la tête de la jeune reine et donner
-force et consistance à son gouvernement. Il croit que cet appui moral
-sera plus efficace qu'une intervention armée; il fera donc tous ses
-efforts pour être dispensé de toute intervention de ce genre, mais il
-a trop l'expérience des vicissitudes humaines pour s'engager à ce
-qu'elle n'ait jamais lieu; il veut au contraire qu'on sache qu'il sera
-toujours prêt, quoi qu'il puisse lui en coûter, à prendre les mesures
-hardies que les circonstances lui paraîtraient exiger dans l'intérêt
-de la France, seul mobile de sa conduite et de sa pensée.
-
-»Le roi me charge en outre de vous dire qu'il sait qu'il y a des gens
-qui croient qu'avec un corps de dix, douze ou quinze mille hommes,
-tout au plus, de troupes françaises, on pourrait enlever don Carlos et
-le transporter en France, en repliant aussitôt toutes ces troupes sur
-le territoire français. Le roi ne croit point au succès d'une telle
-tentative, si elle était faite.
-
-»Rien ne serait plus difficile que de cerner don Carlos dans les
-montagnes, de le poursuivre et de l'attraper. Mais le roi croit aussi
-que, même en réussissant, le nom de don Carlos _enlevé par les
-Français_ serait plus formidable que sa présence qui deviendra une
-source d'embarras continuels pour ses partisans et particulièrement
-pour ceux qui auront à le garder. Il dit que cet enlèvement serait
-assimilé en Espagne à celui de Ferdinand VII par Napoléon et serait de
-même plus avantageux que nuisible à sa cause.--Tandis que si, par
-l'effet de l'action espagnole, la puissance de don Carlos se trouve
-amoindrie et que ce soit parce que l'Espagne ne veut pas de lui qu'il
-se trouve rejeté sur le territoire français, sa cause sera perdue, et
-alors on pourra prendre envers lui sans inconvénient les mesures de
-sûreté qui préserveraient l'Espagne des dangers auxquels son retour
-pourrait l'exposer plus tard. Voilà, mon cher prince, une des pensées
-que le roi confie à votre discrétion; il sait que vous n'en ferez que
-bon usage et regrette bien de ne pas vous entendre et de ne pouvoir
-pas vous communiquer toutes ses opinions sur cette question si grave
-et si compliquée.
-
-»Il vous prie d'ailleurs de ne pas perdre de vue, à tout hasard, que
-toute intervention de la France en Espagne devant nécessairement
-l'affaiblir sur le Rhin et sur les Alpes serait _désirée_ et non
-_redoutée_ par les puissances du Nord, et que par conséquent, comme
-elle pourrait décider la guerre de leur part, jamais la France ne
-saurait s'y embarquer si l'Angleterre ne s'était pas liée par une
-alliance à faire cause commune avec elle.
-
-»Tout ceci, mon cher prince, sous le sceau du plus grand secret.»
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 20 juillet 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»... J'avais vu lord Palmerston hier et dans un assez long entretien
-que nous avons eu ensemble sur la situation présente de l'Espagne, je
-lui ai fait pressentir toutes les difficultés que cette question
-entraînait pour le gouvernement du roi, au moment où la réunion des
-Chambres l'obligerait à s'expliquer sur la conduite politique qu'il
-tiendrait dans les affaires de la péninsule. J'ai dit en même temps
-qu'il nous était absolument nécessaire de connaître l'opinion du
-cabinet anglais sur la valeur qu'il attachait au traité du 22 avril,
-et de savoir si, d'après ce que lui, lord Palmerston, m'avait dit deux
-jours auparavant, le gouvernement français se trouvait autorisé à
-déclarer solennellement que la France et l'Angleterre reconnaissaient
-toutes deux que le but du traité n'étant point atteint, il y avait
-quelque nouvelle mesure à prendre pour pourvoir à son exécution. J'ai
-ajouté enfin que, dans le cas où le cabinet anglais reconnaîtrait avec
-nous la non-exécution du traité du 22 avril, il serait peut-être
-possible de me faire connaître dès aujourd'hui, et avant même que les
-demandes de secours du cabinet de Madrid nous aient été communiquées,
-quels sont les moyens que l'Angleterre croirait devoir proposer pour
-servir la cause de la reine d'Espagne.
-
-»Lord Palmerston auquel j'avais développé toutes les raisons qui me
-faisaient désirer des réponses catégoriques, sinon sur tous ces
-points, au moins sur celui qui était relatif à la valeur qu'on devait
-attacher au traité du 22 avril, me promit de soumettre mes
-observations aux autres membres du cabinet aujourd'hui dans la
-matinée, et c'est le résultat de cette conférence avec ses collègues
-qu'il vient de me communiquer à l'instant et que je m'empresse de vous
-transmettre.
-
-»Le gouvernement anglais croit que dans le discours d'ouverture des
-Chambres on peut introduire une phrase à peu près comme celle-ci:
-
-»L'Angleterre pense avec nous que le but du traité du 22 avril n'est
-pas atteint, et dans ce moment-ci les quatre puissances signataires de
-ce traité s'occupent à fixer les mesures qui doivent être prises dans
-les circonstances actuelles.
-
-»Telle est, monsieur le comte, la phrase que j'ai rédigée devant lord
-Palmerston et qu'il a approuvée dans tout son contenu. Le gouvernement
-du roi n'est pas astreint cependant à s'en tenir aux termes mômes de
-cette phrase, mais il ne pourrait pas s'écarter de l'esprit, sans
-s'exposer à aller au delà de ce que le gouvernement anglais
-approuverait.
-
-»Quant aux mesures à prendre, lord Palmerston m'a répété qu'on ne
-pouvait pas s'en occuper avant d'avoir reçu les demandes du cabinet de
-Madrid, et qu'il serait inutile de discuter en ce moment la question
-d'une intervention armée de notre part en Espagne, avant que le
-développement des événements dans la péninsule ait rendu nécessaire
-une si importante démarche.
-
-»Je n'ai pas voulu insister davantage, parce qu'il m'a paru que, pour
-le moment, la phrase que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer
-répondait suffisamment aux exigences imposées au gouvernement du roi.
-En effet, s'il s'élève une discussion à la Chambre des députés sur les
-conséquences du traité du 22 avril, on pourra se borner à dire
-que les puissances signataires ont reconnu que l'objet de ce traité
-n'étant point atteint, elles devaient s'occuper des mesures
-ultérieures à prendre, mais que ces mesures étaient le sujet d'une
-négociation dont il ne serait pas convenable de dévoiler les détails.
-
-»Je pense, monsieur le comte, que vous partagerez mon opinion à cet
-égard, et j'attendrai impatiemment votre réponse à cette dépêche.
-
-»Je dois ajouter que lord Palmerston m'a exprimé, en son nom et en
-celui de ses collègues, le vif désir qu'une phrase de notre discours
-d'ouverture rappelât l'union de la France et de la Grande-Bretagne. Il
-serait aisé, je crois, de la lier à celle qui est relative aux
-événements de la péninsule.
-
-»M. Tricoupis, ministre de Grèce à Londres, m'a fait part de quelques
-propositions qui lui auraient été faites, il y a peu de jours, par le
-nouveau chargé d'affaires de Russie au nom de son gouvernement. L'une
-de ces propositions tendrait à faire demander, par le gouvernement
-grec lui-même, aux trois cours de l'alliance, une déclaration par
-laquelle la neutralité du royaume de la Grèce serait reconnue. M.
-Tricoupis, en se chargeant probablement de transmettre cette ouverture
-à son gouvernement, m'a dit qu'il avait répondu à M. le comte de Medem
-qu'une déclaration telle qu'il la proposait devrait sans doute mettre
-le gouvernement grec dans la nécessité, en cas de guerre, de fermer
-ses ports aux bâtiments anglais et français.
-
-»La seconde proposition était relative au roi Othon, que le cabinet
-russe désirerait voir embrasser la religion grecque ou du moins
-déclarer sa ferme intention d'élever ses enfants dans cette religion.
-M. Tricoupis doit avoir répondu que le roi Othon, n'ayant pas encore
-atteint sa majorité, n'était pas obligé de s'expliquer sur ce point;
-que dans tous les cas c'était une affaire de conscience qui ne pouvait
-être décidée par un traité et que, quant à ce qui se rapportait à la
-religion des enfants du jeune roi, il était inutile de s'en occuper,
-puisqu'il n'en avait pas et qu'il n'était pas même marié.»
-
- «Londres, le 29 juillet 1834.
-
-»Je viens de voir lord Palmerston qui m'a fait part d'un changement
-arrêté dans un conseil de cabinet au sujet de la phrase que j'ai eu
-l'honneur de vous communiquer et qui exprimait l'opinion des
-gouvernements de France et d'Angleterre sur le traité du 22 avril. Il
-m'a dit que n'ayant consulté, lorsqu'il m'avait vu, que quelques-uns
-de ses collègues, il avait jugé plus tard que l'objet était trop grave
-pour ne pas être traité dans un conseil de cabinet, et que c'était
-d'après l'avis général du conseil que la nouvelle phrase avait été
-modifiée et envoyée à lord Granville pour vous être soumise.
-
-»Lord Palmerston m'a lu cette phrase qui me paraît contenir, quoique
-d'une manière moins claire, la substance de celle que je vous avais
-adressée. J'ai exprimé ma pensée à cet égard à lord Palmerston en
-ajoutant qu'il était possible que le discours du roi eût déjà reçu la
-sanction du conseil des ministres lorsque la communication de lord
-Granville vous aura été faite et que, par conséquent, il fût trop tard
-pour lui faire subir aucune modification.
-
-»Je crois pouvoir vous dire que dans mon opinion il n'y aurait aucun
-inconvénient à maintenir la première rédaction qui vous est parvenue
-par moi, si c'est celle que vous préférez.»
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 3 août 1834.
-
- »Mon prince,
-
-»J'ai parfaitement compris ce qui est arrivé: c'est que Palmerston a
-saisi l'occasion de votre absence pour faire ce qui lui eût été plus
-difficile, vous étant à Londres.
-
-»Au reste, tout cela est fini. Ici les avis sont fort partagés: les
-uns disent que nous avons trop dit, les autres pas assez.
-
-»Dupin est contre toute intervention armée; le _Journal des Débats_
-pour toute intervention armée; je ne puis que le ralentir là-dessus,
-mais non le faire taire.
-
-»Il nous est impossible dans les marches de montagne de bien savoir ce
-que font don Carlos et Rodil. Je ne suis pas sans inquiétude sur les
-dispositions, non de Rodil personnellement, mais de ses alentours. Le
-massacre des moines à Madrid[258] a ravivé l'insurrection, et les
-conspirations suivies et découvertes à Madrid annoncent de la division
-dans le parti de la reine...
-
-»Les nouvelles de la Catalogue sont meilleures. Je voudrais bien que
-vous puissiez m'expédier, par estafette extraordinaire, la
-conversation de lord Londonderry à la Chambre des pairs[259]. Cela
-tombera ici à temps pour nos débats qui vont s'ouvrir à la fin de la
-semaine.»
-
- [258] Des scènes de meurtre avaient, en effet, ensanglanté
- Madrid. Le choléra s'était répandu dans la capitale. Comme à
- Paris, la populace refusant de croire à la maladie attribua
- l'épidémie à des empoisonnements dont elle accusa les religieux.
- Le 17 juillet, des bandes armées attaquèrent les couvents de la
- ville et massacrèrent la plupart des religieux qui s'y
- trouvaient.
-
- [259] Lord Londonderry avait annoncé qu'il ferait une motion sur
- les affaires de la péninsule. Le 4 août, il prit la parole à la
- Chambre des lords, et attaqua violemment la politique du
- cabinet.--Voici ce qu'il disait de la France:
-
- «En ce qui concerne l'alliance avec la France, je ne crois pas
- qu'il soit juste de donner une préférence à ce pays sur les autres
- et je ne puis approuver les éloges qu'on a prodigués si souvent
- aux trois journées de Juillet.
-
- »Louis-Philippe gouverne d'après le principe de la force; il a
- rempli la province et la capitale de ses troupes; ses ordonnances,
- et sa conduite en général sont aussi arbitraires que celles de
- Charles X; seulement Louis-Philippe a agi avec plus de franchise
- et d'habileté... En ce qui touche le quadruple traité, je ne
- conçois rien réellement de plus bas, de plus atroce que la marche
- qu'on a suivie à l'égard du Portugal en négociant ce traité. Nous
- nous étions engagés à une neutralité positive... mais sous le
- masque de la neutralité, le gouvernement préparait une
- intervention armée de concert avec un puissant allié. Je crois
- réellement que pour une grande nation, une pareille conduite est
- atroce.» Lord Londonderry ajoutait que l'Angleterre n'avait rien
- gagné à cette politique, et il concluait en demandant a qu'une
- humble adresse fût présentée à Sa Majesté pour la prier d'ordonner
- que des copies de toutes les correspondances et des renseignements
- qui ont conduit à la négociation et à la conclusion du traité du
- 22 avril fussent déposées sur le bureau.» Cette motion fut
- repoussée à une grande majorité.
-
- «Le 4 août.
-
-»Harispe[260] nous mande que décidément Rodil a eu un avantage
-considérable contre Zumalacarreguy: don Carlos reste adossé à
-notre frontière, et Harispe ne doute guère que sous peu il ne soit
-obligé de la repasser.
-
-»Voilà les demandes de Madrid dont lord Palmerston reçoit le double
-par Villiers et par M. de Miraflorès.
-
-»Dans la Chambre, on est peu disposé à l'intervention armée. Le roi se
-soucie peu d'une déclaration et nous pourrions, en effet, considérer
-la phrase du discours comme équivalente.
-
-»D'un autre côté, Toreno, avec son emprunt à Londres et la banqueroute
-qu'il fait à nos petits rentiers, ne nous donne aucune force pour
-l'aider: on dit qu'il réduit à deux cinquièmes. Nous avions écrit
-vivement là-dessus, mais l'Espagne veut une banqueroute et je crois
-qu'elle ne pourra pas faire autrement. Cela rendra Toreno aussi
-populaire à Madrid que peu ici...»
-
- [260] Jean-Isidore, comte Harispe, né en 1768, engagé volontaire
- en 1792, devint général de brigade en 1807 et servit
- particulièrement en Espagne. Mis en disponibilité sous la
- restauration pour s'être rallié à l'empereur pendant les
- Cent-jours, il reprit du service en 1830, et fut créé pair de
- France. Il commandait en 1834 une division sur la frontière des
- Pyrénées. Il fut nommé maréchal de France en 1851 et mourut en
- 1855.
-
-
-LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Le 4 août 1834, neuf heures du soir.
-
- »Mon prince,
-
-»Nous recevons la dépêche télégraphique suivante de Bayonne en date de
-ce jour:
-
-»Les insurgés sont battus sur tous les points depuis le 1er. Rodil
-attaque avec vigueur[261].»
-
-»J'aurai ce soir des détails...»
-
- [261] Le général Rodil venait d'être mis à la tête de forces
- imposantes. Arrivé à Logrono sur l'Èbre, il apprit la nouvelle de
- l'arrivée de don Carlos dans les provinces insurgées. Il résolut
- de tout faire pour s'emparer de sa personne, couvrit le pays de
- postes fortifiés et remporta des avantages signalés, mais le
- prétendant parvint toujours à lui échapper au milieu des plus
- grands dangers.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.
-
- «Londres, le 5 août 1834.
-
- »Monsieur le comte,
-
-»J'ai l'honneur de vous transmettre la copie d'une pièce dont vous
-avez déjà connaissance; c'est la note par laquelle lord Palmerston
-avait répondu le 28 du mois dernier aux démarches renouvelées du
-ministre d'Espagne à Londres. J'y joins en même temps une traduction
-littérale de la nouvelle note que le marquis de Miraflorès vient
-d'adresser à lord Palmerston, et dans laquelle il a exposé les
-différents points que le gouvernement espagnol désire faire entrer
-dans des articles additionnels au traité du 22 avril.
-
-»Une communication du même genre vous aura été faite sans aucun doute
-par M. le duc de Frias, et comme elle aura appelé toute votre
-attention, je vous serai très obligé de me faire connaître les
-intentions du gouvernement du roi sur les cinq nouvelles propositions
-du cabinet de Madrid.
-
-»La première exprime un désir qui a été prévenu par le gouvernement
-français et ne pourra par conséquent donner lieu à aucune difficulté.
-Je pense qu'il en est de même de la seconde[262], et quant à la
-troisième qui est relative à l'entrée d'un corps de troupes
-portugaises, il ne paraît guère possible, dans les circonstances
-données, que nous y mettions opposition.
-
-»Mais c'est sur la quatrième proposition particulièrement que j'ai
-besoin d'avoir des données positives, précises et les plus
-détaillées. Je ne puis juger d'aucune manière quelle est la nature, la
-quantité, la valeur des secours matériels que le gouvernement du roi
-voudrait s'engager à fournir à l'Espagne, et je réclame en conséquence
-à cet égard de votre part, monsieur le comte, un article complètement
-rédigé et pour lequel je n'aie plus à peu près qu'à demander la
-signature des autres plénipotentiaires.
-
-»Je tiendrais également à être instruit de la forme que vous désirez
-donner à l'espèce de garantie et d'appui moral qui fait l'objet de la
-cinquième proposition du gouvernement espagnol.
-
-»Vous concevez, monsieur le comte, que ces deux derniers points
-renferment des questions que je ne suis pas en état de résoudre, car
-il faudrait mieux connaître que je ne puis le faire les ressources que
-le gouvernement du roi a l'intention d'employer en faveur de
-l'Espagne, et la mesure des engagements qu'il voudrait prendre dans
-les affaires de la Péninsule.
-
-»Comme il est très probable qu'on ne tardera pas à me demander mon
-opinion sur les articles additionnels à ajouter au traité du 22 avril,
-j'oserai vous prier de hâter, autant que cela sera possible, l'envoi
-des directions et des ordres que j'attends de vous.»
-
- [262] La première proposition était relative aux mesures à
- prendre par le cabinet français sur la frontière des Pyrénées; la
- deuxième, aux secours que l'Angleterre devait fournir au
- gouvernement de la reine Isabelle.
-
- «Londres, le 7 août 1834.
-
-»... Je viens d'avoir avec lord Palmerston un entretien au sujet des
-demandes faites récemment par le cabinet de Madrid aux gouvernements
-de France et d'Angleterre. Il m'a fait part des réflexions que lui
-avait suggérées l'examen attentif de ces demandes et qui l'ont amené à
-douter de la possibilité d'ajouter quelques articles au traité du
-22 avril, ou même de conclure un nouveau traité. En effet, m'a-t-il
-dit, les demandes du cabinet de Madrid portent sur des points qui ne
-peuvent guère donner lieu à des stipulations de traité, mais qui
-peuvent être l'objet de mesures de police que chaque gouvernement est
-toujours libre d'adopter. Ainsi le gouvernement français est en droit
-de défendre l'introduction en Espagne, par sa frontière de terre, de
-quelque espèce de secours que ce soit destinés aux insurgés espagnols.
-Il peut, de concert avec le gouvernement anglais, faire surveiller les
-côtes de l'Espagne, empêcher la contrebande militaire dans les bornes
-qui sont déterminées par les lois des nations. Mais il n'est pas
-nécessaire que de telles mesures soient stipulées par un traité; il
-serait même impossible de le faire sans reconnaître les droits des
-neutres et, par conséquent, sans invalider d'avance toutes les
-poursuites qui seraient faites contre des bâtiments étrangers qui
-tenteraient d'aborder en Espagne pour y porter des armes, munitions,
-etc., etc., aux insurgés. A moins d'une déclaration de guerre formelle
-de la part de la France et de l'Angleterre contre don Carlos, qu'on ne
-peut raisonnablement demander, il serait difficile pour ces deux
-puissances de faire reconnaître le blocus des côtes d'Espagne par les
-autres gouvernements. Il semblerait donc plus convenable que le
-gouvernement espagnol déclarât ses ports en état de blocus, et que les
-vaisseaux français et anglais prêtassent leur secours pour maintenir
-ce blocus, en agissant toutefois dans les bornes qui leur sont
-prescrites par les droits des neutres.
-
-»Quant aux demandes de secours matériels faites par le cabinet de
-Madrid, il n'est pas besoin d'un traité pour y satisfaire; chaque
-gouvernement est libre à cet égard de faire ce qui lui convient,
-et les secours n'en seront pas moins réels quoique donnés sans traité.
-
-»Enfin, pour ce qui concerne la déclaration solennelle que le
-gouvernement espagnol désire qui soit faite par les gouvernements
-signataires du traité du 22 avril, le cabinet anglais n'y met aucune
-opposition, mais il pense qu'une telle déclaration peut être l'objet
-seulement d'une note diplomatique qui serait rendue publique à Madrid
-au besoin.
-
-»Il ne peut être question de l'entrée de troupes portugaises en
-Espagne, puisque le cabinet de Madrid n'a point fait mention de ce
-projet dans les demandes qu'il a adressées au gouvernement anglais et
-qu'il a insisté au contraire pour que le cordon de troupes portugaises
-qui sera réuni sur la frontière du Portugal ne pénètre point en
-Espagne.
-
-»Ayant résumé ces diverses considérations avec lord Palmerston, nous
-sommes convenus de nous réunir demain aux plénipotentiaires d'Espagne
-et de Portugal, d'inviter ceux-ci à nous passer une note en forme qui
-renfermera les demandes qui peuvent entrer convenablement dans un
-pareil document, et nous leur annoncerons en même temps notre
-intention de répondre à cette note par une contre-note qui exprimera
-l'opinion de nos deux gouvernements sur la situation actuelle de la
-péninsule et qui contiendra les assurances de notre appui quand les
-circonstances le permettront. Cette contre-note pourrait être ensuite
-publiée à Madrid et prêterait sans doute au gouvernement espagnol
-l'appui moral qu'il réclame de nous.
-
-»Tel est, monsieur le comte, le plan auquel nous nous sommes
-arrêtés, qui pourra être modifié, mais qui, dans tous les cas, nous
-dispensera de conclure une convention ou des articles additionnels au
-traité du 22 avril.
-
-»Je vous serai particulièrement obligé de me faire connaître si ce
-plan a mérité votre approbation et celle du gouvernement du roi.»
-
- «Londres, le 9 août 1834.
-
-»... Après plusieurs conférences entre lord Palmerston, les ministres
-d'Espagne et de Portugal et moi, dans lesquelles MM. de Miraflorès et
-Sarmento ont vivement insisté pour que des articles additionnels
-fussent ajoutés au traité du 22 avril, nous sommes convenus du projet
-de convention additionnelle que j'ai l'honneur de vous transmettre. Il
-a reçu l'approbation du cabinet anglais...
-
-»Je n'ai pas jugé convenable cependant de me déclarer prêt à signer
-ces articles additionnels et j'ai demandé à en référer à mon
-gouvernement...
-
-»L'examen attentif du projet que je vous envoie, monsieur le comte,
-vous persuadera sans doute comme à moi qu'il n'offre aucun
-inconvénient réel pour le gouvernement du roi, puisqu'il ne contient
-point de nouvel engagement excepté celui de ne pas laisser passer par
-notre frontière des secours à l'armée de l'infant don Carlos, et sur
-ce point nous avons prévenu les stipulations de l'article premier.
-
-»Une seule considération m'arrête, quoiqu'au fond elle me paraisse
-sans importance.
-
-»Par l'article II, le gouvernement anglais s'engage à fournir des
-secours en armes et en munitions de guerre dont la valeur lui sera
-remboursée plus tard par l'Espagne.
-
-»Cette dernière stipulation ne pourra-t-elle pas donner lieu dans
-notre Chambre des députés et dans les journaux à quelques fausses
-interprétations. N'accusera-t-on pas le gouvernement du roi d'avoir
-privé le commerce français de la vente des objets qui seront livrés
-par l'Angleterre au gouvernement espagnol?
-
-»Ce reproche serait très mal fondé, certainement, car il est évident
-que, comme il arrive toujours en pareil cas, l'Angleterre ne retirera
-en définitive rien des déboursés qu'elle sera dans le cas de faire, et
-qu'il y a un avantage positif pour nous à éviter de pareils déboursés.
-Mais j'ignore si le ministère français est en mesure de faire
-prévaloir cette opinion, et c'est ce qui m'a décidé à suspendre mon
-consentement à l'article.
-
-»Au total, le projet de convention additionnelle est assez
-insignifiant pour qu'il n'y ait aucun danger de notre part à
-l'approuver. Il offrirait même plutôt de l'inconvénient par son
-insignifiance, si nous ne pouvions toujours affirmer qu'il renferme
-toute la somme des demandes faites par le cabinet de Madrid.
-
-»Un seul point du projet a de la valeur: c'est la reconnaissance faite
-par la France et l'Angleterre que le but du traité du 22 avril n'est
-pas atteint.
-
-»Je persiste à croire que la preuve de ce fait se serait trouvée aussi
-utilement exprimée dans le discours du roi des Français à l'ouverture
-des Chambres, et dans celui que le roi d'Angleterre prononcera vers la
-fin de cette semaine à la prorogation du parlement. Au besoin même, un
-échange de notes diplomatiques entre la France et l'Angleterre d'une
-part, et l'Espagne de l'autre, aurait suffi pour remplacer le
-préambule un peu pompeux d'une convention qui stipule des
-obligations si peu importantes.
-
-»Mais enfin nous avons dû céder aux instances réitérées de MM. de
-Miraflorès et de Sarmento: le premier surtout de ces messieurs nous a
-fait voir des passages de dépêches de M. Martinez de la Rosa qui lui
-imposent l'obligation, dit-il, d'insister pour obtenir des articles
-additionnels au traité du 22 avril.»
-
- «Londres, le 12 août 1834.
-
-»... Il me paraît que le projet d'articles additionnels qui était
-joint à ma dépêche s'accorde avec les intentions que vous m'exprimez
-au nom du gouvernement du roi.
-
-»La déclaration mentionnée dans le préambule des articles est conçue
-en des termes assez vagues pour ne donner lieu à aucune objection
-sérieuse.
-
-»J'aurais préféré, comme je vous le disais dans ma dépêche d'hier,
-qu'on s'en tînt à la phrase du discours du roi, mais il était
-impossible de faire des articles additionnels au traité du 22 avril
-sans les motiver d'une manière quelconque, et je crois que la phrase
-employée dans ce but, dit aussi peu que faire se pouvait.
-
-»Les stipulations de l'article premier ayant reçu votre approbation,
-il ne reste plus que l'objection sans importance que je vous ai
-soumise sur l'article II.
-
-»Je ne pense pas que vous désiriez que la proposition du gouvernement
-du roi au cabinet de Madrid à l'égard du transport de la légion
-étrangère d'Alger sur la côte d'Espagne forme un nouvel article
-additionnel. Je ne la mettrais en avant que dans le cas où vous m'en
-donneriez l'ordre...
-
-»Au moment où je finissais cette dépêche, j'ai vu lord Palmerston qui
-m'a annoncé qu'à la demande de M. de Miraflorès et d'après l'opinion
-unanime du conseil, il me proposait d'ajouter l'article suivant à ceux
-que j'ai eu l'honneur de vous envoyer hier: «S'il arrivait que de
-nouvelles circonstances exigeassent de nouvelles mesures, les hautes
-parties contractantes s'engagent à faire à ce sujet ce dont elles
-pourraient convenir d'un commun accord.»
-
-»Je n'ai pas caché à lord Palmerston que je n'approuvais cet article
-ni dans le fond, ni dans la forme qui était blessante pour le
-gouvernement espagnol, puisque c'était douter d'avance de ses forces,
-et que la publication d'un tel doute de la part des trois cours
-pourrait produire un mauvais effet à Madrid. J'ai ajouté enfin, qu'en
-nous communiquant cet article je vous exprimerais l'inconvénient que
-j'y trouvais.--Si vous refusez de l'adopter, je crois qu'il serait
-utile de m'écrire une dépêche assez motivée pour que je puisse la
-montrer.»
-
- «Londres, le 15 août 1834.
-
-»... J'ai l'honneur de vous transmettre le discours que le roi
-d'Angleterre vient de prononcer en ajournant le parlement au 25
-septembre prochain. Le roi en lisant le discours a donné aux phrases
-qui concernent la politique extérieure et la France particulièrement
-une expression qui a paru faire sensation dans la tribune
-diplomatique.»
-
- «Londres, le 19 août 1834.
-
-»Je m'empresse de vous transmettre les articles additionnels que nous
-venons de signer à l'instant. Je crois que le gouvernement du roi
-ne peut qu'être satisfait de leur contenu[263]. Vous remarquerez que
-nous avons fait quelques changements, ainsi que je vous l'annonçais
-hier, au projet primitif de ces articles: le plus important est celui
-qui termine l'article II. Par cet article l'Angleterre s'engage
-vis-à-vis de la reine régente dans une politique beaucoup plus
-décidée, tandis que l'article premier est resté le même et ne stipule
-pour la France que des obligations qu'elle s'est déjà empressée
-de remplir. Je suis bien aise que cette convention additionnelle au
-traité du 22 avril ait pris par la suppression de la dernière partie
-de l'article II un caractère uniquement politique[264]. Vous
-remarquerez sans doute, monsieur le comte, qu'elle se lie mieux ainsi
-au traité du 22 avril et aux vues que les cours ont eues en le
-contractant.»
-
- [263] Voici le texte de la convention additionnelle au traité de
- la quadruple alliance, tel qu'il fut arrêté et signé le 18 août
- 1834:
-
- «Sa Majesté le roi des Français, Sa Majesté la reine régente
- d'Espagne, ... Sa Majesté le roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne
- et d'Irlande, Sa Majesté Impériale le duc de Bragance, régent du
- royaume de Portugal et des Algarves, hautes parties contractantes
- au traité du 22 avril 1834, ayant porté leur sérieuse attention
- sur les événements récents qui ont eu lieu dans la péninsule, et
- étant profondément convaincues que dans ce nouvel état de choses
- de nouvelles mesures sont devenues nécessaires pour atteindre
- complètement le but dudit traité;
-
- »Les soussignés (suivent les noms des plénipotentiaires), étant
- munis de l'autorisation de leurs gouvernements respectifs sont
- convenus des articles suivants additionnels au traité du 22 avril
- 1834:
-
- »I.--Sa Majesté le roi des Français s'engage à prendre dans la
- partie de ses États qui avoisine l'Espagne, les mesures les mieux
- calculées pour empêcher qu'aucune espèce de secours en hommes,
- armes ou munitions de guerre, soit envoyé du territoire français
- aux insurgés en Espagne.
-
- »II.--Sa Majesté le roi du Royaume de la Grande-Bretagne et
- d'Irlande s'engage à fournir à Sa Majesté Catholique tous les
- secours d'armes et de munitions de guerre que Sa Majesté
- Catholique pourra réclamer, et en outre à l'assister avec des
- forces navales, si cela devient nécessaire.
-
- »III.--Sa Majesté Impériale le duc de Bragance régent du royaume
- de Portugal et des Algarves... partageant complètement les
- sentiments de ses augustes alliés et désirant reconnaître par un
- juste retour les engagements contractés par la reine régente
- d'Espagne dans le deuxième article du traité du 22 avril 1834,
- s'oblige à prêter assistance si la nécessité s'en présentait à Sa
- Majesté Catholique par tous les moyens qui seraient en son pouvoir
- d'après la forme et la manière qui seraient convenues ensuite
- entre leurs dites Majestés.
-
- »IV.--Les articles ci-dessus auront même force et valeur, etc.
-
- »TALLEYRAND, MIRAFLORÈS,
- »PALMERSTON, C.-P. DE MORAES SARMENTO.»
-
- [264] Voir page 469 la teneur du projet primitif de cet article. Le
- changement qui y avait été apporté était apprécié en ces termes par
- M. de Talleyrand dans une dépêche du 17 août:
-
- «... Nous sommes convenus de nous borner a la signature des trois
- articles en changeant toutefois quelques expressions de l'article II
- qui par l'idée commerciale qu'elles apportent, ôtent de la force et
- de la dignité aux mesures stipulées par cet article.»
-
- * * * * *
-
-M. de Talleyrand était arrivé au terme de sa tâche. Quelques jours
-après avoir signé les articles additionnels au traité de la quadruple
-alliance, il profita du congé qui lui avait été accordé et revint en
-France. Trois mois après, il se déterminait à résigner ses fonctions
-d'ambassadeur, et écrivait au roi à Madame Adélaïde et au ministre des
-affaires étrangères les lettres qui vont suivre.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE.
-
- «Valençay, le 12 novembre 1834.
-
-»... Mademoiselle aura pu remarquer que je me suis abstenu longtemps
-de lui parler de moi et de détourner un seul instant son attention de
-la pénible crise[265] qui devait fatiguer le roi. Mais aujourd'hui
-que cette crise est terminée, je réclame avec toute la confiance d'un
-serviteur éprouvé une nouvelle preuve de la bonté de Mademoiselle. Je
-la supplie de disposer favorablement le roi à la lecture d'une lettre
-que j'écris au département des affaires étrangères. Elle y porte ma
-démission. Je dois croire que le roi est disposé à la recevoir,
-Monseigneur le duc d'Orléans m'ayant témoigné que, dans son opinion,
-je ne pouvais plus être utile à Londres. Il a raison, car je suis
-vieux, je suis infirme, et je m'attriste de la rapidité avec laquelle
-je vois ma propre génération disparaître. Homme d'un autre temps, je
-me sens devenir étranger à celui-ci.
-
-»Je me permettrai aussi de répéter à Mademoiselle ce que le prince
-royal a fort bien senti: c'est que nous avons depuis quatre années
-tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle pouvait nous donner _d'utile_.
-Puisse-t-elle ne nous rien transmettre de nuisible! L'Angleterre s'est
-étrangement modifiée et je ne pense pas qu'elle puisse s'arrêter dans
-la nouvelle route qu'elle parcourt. Je ne me sens pas appelé, je
-l'avoue à la suivre. Ici se présente d'ailleurs, outre la différence
-de système, une question de personnes. Lord Palmerston et moi, nous ne
-nous entendons plus, et nous ne nous plaisons guère. Il ne faut pas
-que le service du roi souffre de cette mésintelligence. Tels sont mes
-motifs: je les crois fondés en raison, en convenance, et je suis
-persuadé que l'admirable pénétration du roi les jugera dignes de mon
-dévouement à ses intérêts. Je n'insisterai donc pas davantage sur mon
-attachement à sa personne, mais je reviendrai encore une fois sur la
-nécessité qu'il y a pour moi de me reposer avant de finir. Je crois
-d'ailleurs devoir à la place que peut me destiner l'histoire de ne pas
-compromettre le souvenir des services que j'ai été assez heureux
-pour pouvoir rendre à la France à travers les vicissitudes infinies
-qu'elle a traversées depuis plus de cinquante années.
-
-»En prolongeant mon action, désormais sans objet, je serais sans
-utilité pour mon pays et ne pourrais que nuire à ma dignité
-personnelle.
-
-»Je ne ferai aucune excuse à Mademoiselle de l'entretenir si
-longuement du même objet: sa noble amitié est de nature, je le sais, à
-ne pouvoir que s'augmenter de tout l'abandon de ma confiance. Un
-esprit aussi élevé, une âme aussi tendre me conservera mes plus chères
-consolations, son _souvenir et sa bonté..._
-
- »TALLEYRAND.»
-
- [265] La crise ministérielle de novembre 1834. Après le ministère
- des trois jours présidé par le duc de Bassano, le cabinet du 11
- octobre revint au pouvoir sous la présidence du maréchal Maison.
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES[266].
-
- «Valençay, le 13 novembre 1834.
-
- »Monsieur le ministre,
-
-»Lorsque la confiance du roi m'appela il y a quatre ans à l'ambassade
-de Londres, la difficulté même de la mission me fit obéir. Je crois
-l'avoir accomplie utilement pour la France et pour le roi, deux
-intérêts toujours présents à mon esprit, étroitement confondus dans ma
-pensée.
-
-»Dans ces quatre années, la paix générale maintenue a permis à toutes
-nos relations de se simplifier: notre politique, d'isolée qu'elle
-était, s'est mêlée à celle des autres nations; elle a été acceptée,
-appréciée, honorée par les honnêtes gens et par les bons esprits de
-tous les pays. La coopération que nous avons obtenue de l'Angleterre,
-n'a rien coûté ni à notre indépendance ni à nos susceptibilités
-nationales, et tel a été notre respect pour les droits de chacun,
-telle a été la franchise de nos procédés que, loin d'inspirer de la
-méfiance, c'est notre garantie que l'on réclame aujourd'hui contre de
-certaines directions qui inquiètent la vieille Europe.
-
-»C'est assurément à la haute sagesse du roi, à sa grande habileté
-qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame
-pour moi-même d'autre mérite que celui d'avoir deviné, avant tous la
-pensée profonde du roi et de l'avoir annoncée à ceux qui, depuis, se
-sont convaincus de la vérité de mes paroles.
-
-»Mais aujourd'hui que l'Europe connaît et admire le roi, que par cela
-même, les plus grandes difficultés sont surmontées; aujourd'hui que
-l'Angleterre a peut-être un besoin égal au nôtre de notre alliance
-mutuelle et que la route que paraît vouloir suivre l'Angleterre doit
-lui faire préférer un esprit à traditions moins anciennes que les
-miennes; aujourd'hui, je crois pouvoir sans manquer de dévouement au
-roi et à la France supplier respectueusement Sa Majesté d'accepter ma
-démission, et vous prier, monsieur le ministre, de la lui présenter.
-
-»Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite naturelle, le
-repos qu'il conseille, les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche
-bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir. Je
-me confie à l'équitable bonté du roi pour en juger ainsi. Agréez...
-
- »Prince DE TALLEYRAND.»
-
- [266] A la suite de la dissolution du ministère, deux ou trois
- intérimaires ayant été nommés successivement, M. de Talleyrand
- dut adresser simplement cette lettre au ministre des affaires
- étrangères, sans désignation de personne. (_Note de Mme la
- comtesse de Mirabeau._)
-
-
-LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.
-
- «Valençay, le 23 novembre 1834.
-
- »Sire,
-
-»Votre Majesté aura pardonné le retard que j'ai mis à la remercier de
-ses nouvelles bontés, de sa confiance, j'oserai presque dire de son
-amitié. Je voudrais y mieux répondre, mais je ne puis me refuser aux
-sérieux avertissements reçus à la triste cérémonie à laquelle j'ai dû
-assister[267].
-
-»J'y ai puisé le courage de persévérer dans une résolution dont le
-côté vraiment douloureux pour mon coeur est de déplaire au roi. Il
-m'excusera s'il consent à se souvenir du dévouement avec lequel,
-malgré mon grand âge, je l'ai servi depuis quatre années, et il vaudra
-bien m'en savoir encore quelque gré alors que la mort de mes vieux
-amis et le poids des années ne permettent plus à mes actions de
-répondre à mon zèle.
-
-»C'est bien à tort qu'on chercherait d'autres motifs que ceux indiqués
-dans les dernières lignes de ma lettre au ministre des affaires
-étrangères. Ce serait une erreur que d'avoir voulu faire de ma
-démission une question de noms propres soit anglais, soit français.
-J'ai, grâce à vous, Sire, obtenu pour la révolution de Juillet, le
-_droit de cité_ en Europe. Ma tâche est accomplie et j'insiste
-aujourd'hui pour me retirer parce que j'en ai le droit et le besoin.
-
-»Si je sortais de cette pensée si vraie et si simple et qu'il me
-fallût d'autres motifs encore, je dirais au roi que personne
-n'honore plus que moi le duc de Wellington; que je suis persuadé qu'à
-lui seul appartiendra l'honneur, si toutefois cela se peut encore,
-d'arrêter l'Angleterre dans sa décadence[268]. Mais quel que soit mon
-respect pour son caractère, sa force et sa prudence, je ne pourrais,
-sur le seul fait de sa rentrée aux affaires, retirer ma démission si
-sérieusement motivée et publique depuis beaucoup de jours, sans
-devenir à l'instant même un homme de parti pour les deux pays et, par
-cela même moins en état de bien servir le roi.
-
-»Je n'ai jamais été un homme de parti; je n'ai jamais voulu l'être et
-c'est ce qui a fait ma force. Lorsqu'il y a quatre ans je suis parti
-pour l'Angleterre, j'étais aux yeux de la France, de cette France si
-sévère dans ses susceptibilités nationales, ce que j'ai toujours voulu
-être: l'homme de la France! Aujourd'hui, je serais pour elle, l'homme
-du duc de Wellington.
-
-»Le roi oublie trop souvent dans son indulgente bonté mon grand âge:
-il oublie qu'il n'est pas permis à un octogénaire de manquer de
-prudence, car ce qui rend les fautes de la vieillesse si tristes,
-c'est qu'elles sont irréparables.
-
-»Je crois qu'il sera facile au roi de faire un choix convenable pour
-Londres. M. de Sainte-Aulaire saurait comme il l'a su à Rome et à
-Vienne faire respecter son gouvernement et estimer sa personne. M. de
-Rayneval, plein d'expérience et d'une prudence habile, serait
-peut-être dans les circonstances actuelles, un meilleur choix
-encore, car il connaît mieux que personne les intérêts et les
-difficultés de la péninsule dont le sort occupera sans doute en
-première ligne le nouveau cabinet anglais.
-
-»Je vois, du reste, tant d'intérêts divers à régler, ou du moins à
-discuter, que je pense de plus en plus à un prochain congrès. S'il
-convenait à Votre Majesté de m'y envoyer, je ferais volontiers dans
-cette mission momentanée un dernier essai de mes forces. Ce n'est que
-là où tout considéré, je pourrais peut-être encore servir utilement le
-roi. Je ne saurais être coupable à ses yeux des torts de mon âge et
-des fatigues de ma vie.
-
- »Je suis, Sire...
-
- »Prince DE TALLEYRAND.»
-
- [267] L'enterrement de la comtesse Tietzkewitz, née princesse
- Poniatowska (_Note de Mme la comtesse de Mirabeau_).
-
- [268] Le cabinet de lord Melbourne venait de se retirer (14
- novembre). Le duc de Wellington avait été provisoirement appelé
- au pouvoir en attendant l'arrivée de sir R. Peel, alors en
- voyage, que le roi voulait charger de constituer un nouveau
- ministère. Pendant près d'un mois, le duc de Wellington
- représenta à lui seul tout le gouvernement anglais. Il conserva
- le portefeuille des affaires étrangères dans le cabinet de sir R.
- Peel.
-
-
-LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
- «Paris, le 25 novembre 1834.
-
- »Mon cher prince,
-
-»Je n'ai rien vu de plus parfait, de plus noble, de plus honorable, de
-mieux exprimé que la lettre que je viens de recevoir de vous. J'en
-suis profondément touché. Sans doute il m'en coûte beaucoup de
-reconnaître la justesse de la plupart de vos motifs pour ne pas
-retourner à Londres, mais je suis trop sincère et trop ami de mes
-amis, pour ne pas reconnaître que vous avez raison. Cependant, pour
-pousser jusqu'au bout ma franchise, je crains que le poids de la
-douleur qui vous accable ne vous ait porté à vous exagérer celui des
-années et ce que vous avez considéré comme des avertissements. Croyez
-que plus j'apprécie les grands services que vous m'avez rendus
-ainsi que ceux que vous avez rendus à la France, plus je sens qu'il y
-en a que vous seul vous pourriez encore me rendre, et vous ne vous
-dissimulez sûrement pas combien votre résolution, quelque bien motivée
-qu'elle soit, va augmenter mes embarras. Il est impossible de rien
-arrêter avant que le ministère anglais soit reconstitué, mais j'entre
-bien dans vos idées: il faut s'occuper de préparer l'avenir, et c'est
-pour cela, mon cher prince, que je désire vivement que vous reveniez à
-Paris le plus tôt possible. Je suis impatient de vous entendre et
-d'être entendu de vous: je sens le besoin d'avoir l'assistance de
-votre expérience et surtout les conseils de cette amitié éclairée qui
-m'est si précieuse. J'aime à vous répéter combien vous devez compter
-sur la mienne et sur tous les sentiments que je vous porte depuis si
-longtemps.
-
- »LOUIS-PHILIPPE.»
-
- * * * * *
-
-L'ambassade de Londres est le dernier épisode de la carrière politique
-du prince de Talleyrand. Il touchait d'ailleurs au terme de son
-existence, car il ne survécut à sa démission que quatre années. Il les
-passa dans une retraite absolue, soit dans sa terre de Valençay, soit
-à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Florentin. C'est là qu'il
-mourut le 17 mai 1838. Le matin même de sa mort, il avait signé une
-rétractation solennelle des erreurs de sa vie qui avaient encouru les
-censures de l'Église; il l'adressa au pape Grégoire XVI avec une
-lettre de soumission. Nous ne croyons pouvoir mieux terminer les
-_Mémoires_ que M. de Talleyrand a consacrés à sa vie publique qu'en
-insérant ici ces deux pièces remarquables.
-
-
-RÉTRACTATION DU PRINCE DE TALLEYRAND.
-
-«Touché de plus en plus par de graves considérations, conduit à juger
-de sang-froid les conséquences d'une révolution qui a tout entraîné et
-qui dure depuis cinquante ans, je suis arrivé, au terme d'un grand âge
-et après une longue expérience, à blâmer les excès du siècle auquel
-j'ai appartenu, et à condamner franchement les graves erreurs qui,
-dans cette longue suite d'années, ont troublé et affligé l'Église
-catholique, apostolique, romaine, et auxquelles j'ai eu le malheur de
-participer.
-
-»S'il plaît au respectable ami de ma famille, monseigneur l'archevêque
-de Paris, qui a bien voulu me faire assurer des dispositions
-bienveillantes du souverain pontife à mon égard, de faire arriver au
-Saint-Père, comme je le désire, l'hommage de ma respectueuse
-reconnaissance et de ma soumission entière à la doctrine et à la
-discipline de l'Église, aux décisions et jugements du Saint-Siège sur
-les affaires ecclésiastiques de France, j'ose espérer que Sa Sainteté
-daignera les accueillir avec bonté.
-
-»Dispensé plus tard par le vénérable Pie VII de l'exercice des
-fonctions ecclésiastiques, j'ai recherché, dans ma longue carrière
-politique, les occasions de rendre à la religion et à beaucoup de
-membres honorables et distingués du clergé catholique tous les
-services qui étaient en mon pouvoir. Jamais je n'ai cessé de me
-regarder comme un enfant de l'Église. Je déplore de nouveau les
-actes de ma vie qui l'ont contristée, et mes derniers voeux seront
-pour elle et pour son chef suprême.
-
- »CHARLES-MAURICE, prince DE TALLEYRAND.
-
- »Signé à Paris, le 17 mai 1838.»
-
- [Écrit le 10 mars 1838.]
-
-
-LETTRE DU PRINCE DE TALLEYRAND AU PAPE GRÉGOIRE XVI
-
- «Très Saint-Père,
-
-»La jeune et pieuse enfant qui entoure ma vieillesse des soins les
-plus touchants et les plus tendres vient de me faire connaître les
-expressions de bienveillance dont Votre Sainteté a daigné se servir à
-mon égard, en m'annonçant avec quelle joie elle attend les objets
-bénis qu'elle a bien voulu lui destiner: j'en suis pénétré comme au
-jour où monseigneur l'archevêque de Paris me les rapporta pour la
-première fois.
-
-»Avant d'être affaibli par la maladie grave dont je suis atteint, je
-désire, très Saint-Père, vous exprimer toute ma reconnaissance et en
-même temps mes sentiments. J'ose espérer que non seulement Votre
-Sainteté les accueillera favorablement, mais qu'elle daignera
-apprécier dans sa justice toutes les circonstances qui ont dirigé mes
-actions. Des _Mémoires_ achevés depuis longtemps, mais qui, selon mes
-volontés, ne devront paraître que trente ans après ma mort,
-expliqueront à la postérité ma conduite pendant la tourmente
-révolutionnaire. Je me bornerai aujourd'hui, pour ne pas fatiguer le
-Saint-Père, à appeler son attention sur l'égarement général de
-l'époque à laquelle j'ai appartenu.
-
-»Le respect que je dois à ceux de qui j'ai reçu le jour ne me défend
-pas non plus de dire que toute ma jeunesse a été conduite vers une
-profession pour laquelle je n'étais pas né.
-
-»Au reste, je ne puis mieux faire que de m'en rapporter, sur ce point
-comme sur tout autre, à l'indulgence et l'équité de l'Église et de son
-vénérable chef.
-
-»Je suis avec respect, très Saint-Père, de Votre Sainteté le très
-humble et très obéissant fils et serviteur.
-
-»CHARLES-MAURICE, prince DE TALLEYRAND.
-
- »Fait le 10 mars 1838. Signé à Paris le 17 mai 1838.»
-
- FIN DE LA DOUZIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-Nous insérons ici un certain nombre de pièces qui n'ont pas trouvé
-place dans le corps des _Mémoires_, et qui se réfèrent à quelques-uns
-des incidents des plus importants des négociations. Les unes sont
-tirées des papiers du prince de Talleyrand, les autres des archives du
-château de Broglie. Toutes sont publiées d'après les documents
-originaux.
-
-
-LE DUC DE BROGLIE A M. BRESSON[269].
-
- Le 8 octobre 1832.
-
- Nous continuons à espérer que les mesures maritimes agiront assez
- fortement sur l'esprit du roi Guillaume pour détruire ses dernières
- illusions.
-
- Si cet espoir se réalise, toute difficulté disparaît.
-
- Mais il n'est pas impossible que ce prince, fortifié dans son
- obstination par l'apparence de désaccord qui s'est si
- malheureusement manifesté dans la conférence, persiste à repousser
- le seul accommodement aujourd'hui admissible, et qu'au risque
- d'appeler sur son pays de nouveaux sacrifices, il veuille encore
- attendre de l'avenir des chances plus favorables qu'il attend
- vainement depuis deux ans.
-
- Les mesures de blocus pourraient dans cette hypothèse devenir
- insuffisantes. Je commence par vous dire, monsieur, que ce n'est que
- lorsque cette insuffisance serait démontrée de la manière la plus
- incontestable que nous nous déterminerions à l'admettre comme la
- base de nos calculs et de nos prévisions.
-
- Mais, le fait une fois reconnu, il faudrait évidemment recourir à
- des moyens plus efficaces. C'est alors, et seulement alors, que la
- France et l'Angleterre devraient unir leurs forces pour obliger la
- Hollande à évacuer Anvers, et il nous paraît impossible que nos
- alliés n'y donnassent pas en de telles circonstances leur complet
- assentiment.
-
- Il se présente, d'ailleurs monsieur, un moyen de ménager la
- susceptibilité de la Russie et de donner à la marche des cours
- alliées tous les dehors de cette entière impartialité qui, en
- réalité, n'a cessé d'y présider. De même que les Hollandais occupent
- Anvers qui doit un jour revenir à la Belgique, les Belges occupent
- Venloo et les portions du Luxembourg et du Limbourg assignées à la
- Hollande par le traité du 15 novembre. On pourrait convenir qu'en
- même temps que nous prendrions possession d'Anvers, le gouvernement
- prussien recevrait des mains des Belges Venloo et les territoires
- dont il vient d'être question pour les garder provisoirement en
- dépôt, et les remettre au roi Guillaume à l'époque où il se
- déterminerait enfin à accepter le traité du 15 novembre...
-
- [269] Voir page 15.
-
-
- M. BRESSON AU DUC DE BROGLIE[270].
-
- Berlin, le 24 octobre 1832.
-
- Si nous faiblissons, si nous faisons une nouvelle concession, on en
- profitera, comme on vient de le faire, pour reculer de quelques
- jours, ne fût-ce même que de quelques heures, la conclusion qui nous
- est devenue indispensable. Ce n'est pas mauvaise volonté, c'est peur
- puérile de fantômes qu'on se crée. J'avais regretté au premier
- aperçu, pour cette raison, la proposition relative à Venloo. Depuis,
- je me suis convaincu qu'elle avait produit bon effet, qu'elle était
- très goûtée, qu'elle rassurait. Mais ce qu'elle n'avait pas pu faire
- malgré tout cela, c'était d'aiguillonner un peu le cabinet prussien.
- Vous n'avez rien à appréhender de ce côté; j'y engage mon existence,
- si vous l'exigez. Vous pouvez aller droit devant vous, mener à bien
- votre expédition; on vous laissera faire, et si la Russie cherche à
- se prévaloir de cette circonstance pour prévenir ou irriter contre
- nous, elle y perdra son temps. On est ici parfaitement résigné et,
- quoiqu'on ne veuille pas en convenir, on sent que nous faisons bien
- et l'on nous en saura gré plus tard.
-
- Ne perdez donc pas un moment, monsieur le duc. Raffermissez la bonne
- cause, les saines doctrines, en leur préparant un succès. Elles sont
- partout, hélas! trop compromises. Vous acquerrez une grande gloire
- en faisant un grand bien. Je pèse, croyez-moi, chacune de ces
- paroles. Je sais que la paix ou la guerre dépendent des dispositions
- de la Prusse et que, si je me trompe, les maux que je provoque ne me
- laissent plus qu'à rougir et à gémir éternellement. Mais je ne me
- trompe pas: je connais le terrain où je suis.
-
- [270] Voir page 15.
-
-
- LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE[271].
-
- [_Particulière._]
-
- Le 27 octobre 1832.
-
- Mon cher duc,
-
- Notre échange des ratifications vient d'être fait. Je suis bien aise
- que vous soyez content et je le suis beaucoup d'avoir servi le
- ministère que j'aime et dont vous êtes le principal intérêt.
-
- J'ai été obligé de m'occuper sans délai de toutes les communications
- à faire, et j'espère que j'y ai mis toute la prudence que les
- circonstances exigent. C'est en déposant Venloo entre les mains des
- Prussiens que le noeud gordien sera dénoué.
-
- Cela est sans inconvénient, et cela nous débarrasse des exigences
- des puissances du Nord qui, la Prusse satisfaite, n'oseront avoir
- des doutes sur notre bonne foi. C'est, d'ailleurs, un hommage à la
- personne même du roi de Prusse dont la bienveillance est fort à
- soigner; car elle est une barrière et il faut la rendre
- insurmontable. Je vous engage à presser M. de Werther d'écrire dans
- ce sens-là à sa cour. De mon côté, j'exciterai M. de Bülow. Vous
- voyez donc qu'il doit être entendu que, même le roi de Hollande
- refusant, le roi des Belges doit évacuer la partie du territoire qui
- ne lui appartient pas. Cela mettra d'autant plus le roi de Hollande
- dans son tort sans nous mettre nous dans aucun danger, puisque nous
- devons stipuler que le roi de Prusse évacuera Venloo dès que le roi
- des Pays-Bas aura accédé au traité du 15 novembre.
-
- Adieu, mille amitiés bien tendres.
-
- TALLEYRAND.
-
- [271] Voir page 16.
-
-
- LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU DUC DE BROGLIE[272].
-
- Valenciennes, à onze heures du soir. Mercredi, 9 janvier 1833.
-
- Mon cher duc,
-
- Je m'empresse de vous renvoyer, selon votre désir, les extraits des
- dépêches des 7 et 8 janvier que vous m'avez envoyés et je vous
- remercie bien de ceux que vous avez pris la peine de faire vous-même
- avec tant de clarté et de précision...
-
- ...En rapprochant toutes les circonstances, je crois que notre
- expédition d'Anvers produit, au dehors comme au dedans, une
- sensation bien plus forte que celle dont nous pouvions nous flatter.
- Le refus de La Haye a pour objet de ne pas avoir l'air de céder à
- notre force et de voir si notre désir d'éviter la guerre ne nous
- fera pas céder aux insinuations et aux voeux de la Prusse, et je
- pense par là-même, qu'à présent que nous avons fait des propositions
- et qu'elles sont rejetées, nous devons nous abstenir d'en faire de
- nouvelles et attendre que le roi de Hollande daigne nous en faire.
- Je ne crois pas que nous ayons longtemps à attendre; je vois
- d'autant moins de raison de lui en faire, qu'il n'ose pas fermer
- l'Escaut, et que l'opinion de son pays l'éloigne de son système de
- résistance. Je crois donc que c'est à notre tour à faire _les
- renchéris_. Nos deux administrations sont bien rassises en France et
- en Angleterre, notre union est bien resserrée par notre victoire et
- la loyauté de notre rentrée; ainsi, en langage de soldat, _restons
- l'arme au bras_ et voyons venir...
-
- L.-P.
-
- [272] Voir page 87.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[273].
-
- Paris, le 16 janvier 1833.
-
- Mon prince,
-
- Je vous ai fait part dans ma dernière dépêche de l'impression que
- j'ai reçue en lisant la note hollandaise et le contre-projet qui
- l'accompagnait. Le roi est absent. Le président du conseil l'a suivi
- à l'armée. Je n'ai pu réunir encore le reste de mes collègues et
- m'entretenir à fond avec eux. Je suis donc hors d'état de vous
- transmettre, quant à présent, la pensée du cabinet. Les réflexions
- que je vais consigner dans cette lettre me sont personnelles et je
- vous les soumets simplement pour m'éclairer de vos conseils.
-
- La réponse du roi des Pays-Bas est telle que je l'attendais. Il
- élude nos propositions et cherche à gagner du temps: le ton en est
- conciliant et le but évasif. Le résultat, si nous y déférions,
- serait de placer la Hollande précisément dans la position où nous
- voulons et où nous avons raison de vouloir placer la Belgique. Ce
- résultat serait de fonder un _statu quo_ favorable à la Hollande et
- dans lequel le roi Guillaume s'établirait indéfiniment, sans
- reconnaître l'indépendance de la Belgique, négociant à perte de vue
- et attendant quelque chance favorable de guerre générale.
-
- En possession de tout le territoire que le traité du 15 novembre lui
- assigne, percevant un péage sur l'Escaut, un péage sur la Meuse,
- satisfait dans sa nouvelle prétention d'un droit de transit par
- Sittard et Maestricht, débarrassé des intérêts de la dette belge,
- affranchi de nos mesures coercitives, il nous tiendrait à
- discrétion, gardant en réserve la question des eaux intermédiaires,
- celle du syndicat et celle du pilotage et du balisage comme prétexte
- pour chicaner et ne pas finir.
-
- Aussi la difficulté ne me paraît pas être de savoir si ces
- propositions seront ou ne seront pas accueillies par nous, mais
- quelle conduite nous devons tenir après les avoir appréciées à leur
- juste valeur.
-
- Notre premier soin doit être, ce me semble, de bien assurer notre
- position actuelle, de ne pas souffrir qu'il lui soit porté aucune
- atteinte.
-
- Nous agissons, aux termes de la convention du 22 octobre, comme
- signataires et comme garants du traité du 15 novembre. Nous avons
- pris le parti d'exécuter ce traité par voie de coaction, attendu que
- les négociations qu'on avait consenti à rouvrir sur deux ou trois
- articles de ce traité n'avaient à ses yeux, pour but que de
- l'ajourner sans terme et de finir par l'anéantir. Nous avons pris ce
- parti parce que nous sommes convaincus de la mauvaise foi du roi
- des Pays-Bas. Après la prise d'Anvers nous avons consenti à mettre
- encore une fois sa volonté d'en finir à l'épreuve. Nous lui avons
- demandé une chose bien simple, de reconnaître et d'exécuter toutes
- les parties du traité qu'il ne conteste pas. A cette condition nous
- lui avons promis de renoncer aux mesures coercitives. Cette
- condition n'est point acceptée; nos mesures coercitives doivent
- continuer. Il y va de notre dignité. Il y va de toute chance de
- succès. Si nous nous en désistons avant que les trois quarts ou les
- quatre cinquièmes du traité soient exécutés, nous n'avons rien fait;
- nous ne tenons rien; l'expédition d'Anvers sera inutile: nous serons
- même dans une position plus fâcheuse qu'auparavant: car nous aurons
- montré le bout de nos forces et de notre résolution. Si nous nous
- avisions alors de menacer, on se moquerait de nous.
-
- Un second point non moins important était l'intervention des trois
- puissances.
-
- Le roi des Pays-Bas paraît répugner à traiter isolément avec
- l'Angleterre et la France. Il réclame le concours de la conférence
- tout entière. Nous n'avons aucune raison pour nous y refuser. Mais
- la Prusse, l'Autriche et la Russie se sont séparées de nous sur ce
- principe que l'emploi des moyens coercitifs leur paraissait injuste
- et inopportun: notre opinion n'ayant pas changé, notre conduite
- demeurant la même, c'est à ces puissances de se rapprocher de nous,
- si elles le veulent; ce n'est pas à nous, qu'elles ont dénoncés en
- quelque sorte à l'Europe, d'aller les chercher et de nous jeter dans
- leurs bras. Si le roi des Pays-Bas désire leur intervention, qu'il
- les ramène à nous, qu'il les réconcilie avec l'emploi des mesures
- coercitives auxquelles nous ne renonçons point, ou qu'il rende
- lui-même l'emploi des mesures coercitives inutiles en acceptant nos
- propositions, en exécutant de prime abord toute la partie du traité
- qu'il ne conteste pas.
-
- Quant au fond même de la question, voici ce qu'il m'en semble: nos
- propositions avaient pour but de simplifier la difficulté, de
- séparer la portion non contestée du traité de la portion contestée;
- de mettre ainsi en évidence le peu d'importance des points en litige
- et, après avoir ainsi fait ressortir ce peu d'importance, d'inviter
- les deux parties, au nom du bon sens, à ne pas se condamner à des
- dépenses cent fois supérieures à la valeur des objets réclamés, à
- désarmer et à ne plus menacer la paix de l'Europe.
-
- Le roi des Pays-Bas accepte l'idée d'une convention préliminaire
- mais il entend qu'on réintroduise dans cette convention deux ou
- trois des points contestés. A quoi bon dès lors une convention
- préalable? S'il faut négocier avec lui et avec les Belges, à quoi
- bon ne pas négocier tout à fait, ne pas viser du premier coup au
- définitif?
-
- Il me semble que nous devons lui dire: vous ne voulez pas de la
- convention préliminaire, c'est-à-dire de la convention qui est toute
- faite d'avance, qu'on peut accepter par _oui_ ou par _non_,
- puisqu'elle ne se compose que de points préalablement consentis de
- part et d'autre. Soit. Vous voulez négocier, à la bonne heure!
- Négocions. Mais négocions pour tout de bon; que ce qui sera convenu
- soit définitivement convenu, et alors apportez-nous simultanément
- toutes vos prétentions, réglons tout par un seul et même
- arrangement. N'en conservez pas en réserve pour les tirer de votre
- poche lorsque l'on sera sur le point de terminer et pour tout
- ajourner de nouveau.
-
- Je pense que ces trois idées:
-
- Nous voulons bien négocier, mais à la condition que les moyens
- coercitifs ne seront pas discontinués;
-
- Nous voulons bien négocier de concert avec l'Autriche, la Prusse et
- la Russie, mais à la condition que ces trois puissances se
- présenteront d'elles-mêmes et ne nous demanderont pas au préalable
- le sacrifice des mesures coercitives.
-
- Nous voulons bien négocier, mais négocier sur tous les points en
- litige simultanément et en finir une fois pour toutes. Si vous
- voulez la cessation des mesures coercitives, exécutez la partie du
- traité que vous ne contestez pas. Si vous voulez une convention
- partielle, que ce soit une convention qui porte uniquement sur des
- points déjà consentis de part et d'autre et qui ne soit pas sujette
- à négociation.
-
- Il me semble, dis-je, que ces idées, exprimées dans un langage
- modéré, conciliatoire, mais ferme et résolu, serait de nature à ôter
- soit au roi des Pays-Bas, soit à ses amis, toute espérance de se
- jouer de nous désormais, et que la conclusion ne se ferait pas
- attendre; tandis qu'au contraire, si nous donnons dans le piège, si
- nous nous laissons entraîner à sacrifier d'abord les mesures
- coercitives puis à rentrer dans la voix des négociations, nous
- sommes certains de nous engager dans un défilé sans issue.
-
- Il est toutefois un dernier point, qui doit, à mon avis, être tenu
- distinct de tous les autres.
-
- Je veux parler de la clôture de l'Escaut. Ceci est un fait nouveau
- et sur lequel il importe, avant tout, de bien s'expliquer.
-
- La libre navigation de l'Escaut n'est pas une question
- hollando-belge: c'est une question européenne.
-
- Toutes les nations de l'Europe, la France et l'Angleterre en
- particulier, ont un intérêt direct et personnel dans cette question.
-
- Toutes les nations d'Europe ont droit, ont un droit direct et
- personnel au maintien de la liberté de l'Escaut, aux termes de
- l'article du congrès de Vienne.
-
- Les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre y ont un
- droit spécial. Elles ont signifié par un protocole _ad hoc_ en 1830
- qu'elles prendraient pour un acte d'hostilité de la part du roi des
- Pays-Bas toute tentative de fermer l'Escaut, et le roi des Pays-Bas
- a déclaré solennellement qu'il entendait laisser l'Escaut libre et
- demeurer simple spectateur de ce qui s'y passerait jusqu'à la
- conclusion des affaires hollando-belges.
-
- Les puissances ont donc un droit positif, non seulement à la liberté
- de l'Escaut, mais au maintien provisoire du _statu quo_ et à
- l'absence provisoire de tout péage.
-
- Je pense que l'Angleterre et la France doivent se refuser à toute
- espèce de négociations jusqu'à l'ouverture de l'Escaut. Je croirais
- même qu'il serait bon d'ajouter qu'en cas de refus sur ce point,
- elles aviseront à ce qu'elles auront à faire et de donner à entendre
- qu'en représailles, et considérant la clôture comme un acte
- d'hostilité, elles commenceront par confisquer les bâtiments saisis,
- sauf à employer leur produit à indemniser la Belgique, plus
- spécialement affectée par la clôture de l'Escaut.
-
- Si nous ne prenons pas le soin de vider cette question avant toutes
- les autres, nous pouvons être sûrs qu'on nous vendra la liberté de
- l'Escaut au prix de quelque concession nouvelle. C'est un sujet
- qu'il faut, ce me semble, prendre tout de suite, de très haut.
-
- Telles sont, mon prince, les idées qui s'offrent à mon esprit;
- j'attendrai pour m'y arrêter davantage que vous m'ayez fait
- connaître quel prix j'y dois attacher. Tout ce que je recueille de
- la Prusse et de l'Autriche me donne à penser que, si nous tenons
- bon, elles viendront à nous; mais que nous sommes arrivés à un point
- critique et décisif où il dépendra de notre conduite de savoir si
- c'est nous qui donnerons ou qui subirons la loi.
-
- Agréez, mon prince, le témoignage de mon dévouement.
-
- V. BROGLIE.
-
- [273] Voir page 87.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[274].
-
- Paris, le 21 janvier 1833.
-
- Prince, nous venons de recevoir de Constantinople des nouvelles bien
- importantes. Le 21 du mois dernier Ibrahim Pacha a complètement
- battu, auprès de Konieh, l'armée du grand-seigneur.
-
- ... Sauver la Porte et empêcher l'intervention de la Russie, c'est
- évidemment le double but assigné en ce moment à la politique de la
- France et à celle de l'Angleterre. Le concours actif et immédiat des
- deux gouvernements est nécessaire pour l'assurer, et je vais vous
- indiquer, prince, les mesures par lesquelles ce concours nous a paru
- devoir se réaliser.
-
- Il serait essentiel, avant tout, que lord Ponsonby partît
- sur-le-champ pour Constantinople, où sa prompte arrivée proclamerait
- déjà la ferme intention du cabinet de Londres de ne pas rester
- inactif au milieu de la crise à laquelle est livré l'empire ottoman.
- D'accord avec l'amiral Roussin, il déclarerait à la Porte que la
- France et l'Angleterre prennent sur elles de garantir la
- conservation du trône du sultan, mais à la condition expresse que le
- gouvernement ottoman dont elles protégeraient ainsi l'indépendance
- ne la sacrifierait pas lui-même en admettant sur son territoire des
- forces étrangères et en leur livrant les passages du Bosphore et des
- Dardanelles, véritables clefs de l'empire.
-
- En même temps, les deux cours demanderaient formellement à
- Méhémet-Ali d'arrêter la marche de ses troupes; elles lui
- offriraient d'ailleurs leur médiation pour lui faire obtenir des
- concessions raisonnables, mais en lui faisant comprendre que, dans
- le cas où il voudrait abuser de ses avantages pour détrôner le
- sultan ou pour lui imposer d'inadmissibles exigences, elles se
- verraient réduites à la nécessité de s'interposer pour empêcher des
- catastrophes inconciliables avec leurs intérêts.
-
- De pareilles démonstrations suffiraient probablement pour déterminer
- Méhémet-Ali à se renfermer dans les limites où nous voulons que son
- ambition soit contenue. Il faut néanmoins prévoir le cas où elles
- demeureraient sans succès. Il est évident que, dans cet état de
- choses, notre intérêt dominant, le principe qui doit nous diriger
- c'est d'empêcher que la Russie n'ait aucun prétexte plausible pour
- occuper, à titre d'auxiliaire de la Porte, Constantinople et les
- deux détroits ainsi que les provinces de l'Asie-Mineure. Dès lors,
- prince, il peut être à propos que les cabinets de France et
- d'Angleterre combinent dès à présent les dispositions à prendre pour
- agir, s'il y a lieu, soit sur les côtes de Syrie, soit même sur
- celles de l'Égypte, de telle sorte que le divan de Constantinople,
- rassuré sur son existence par une si puissante diversion, ne soit
- point tenté de s'abandonner à la protection armée de la Russie.
-
- Veuillez, prince, ne pas perdre un moment pour conférer avec lord
- Palmerston sur cette importante question. Vous comprendrez
- l'impatience avec laquelle nous attendons les déterminations du
- cabinet de Londres dans une circonstance où le moindre retard peut
- avoir les conséquences les plus fâcheuses.
-
- Vous aurez à examiner s'il y a lieu à faire des déterminations que
- nous pourrons prendre, l'objet d'une communication au cabinet de
- Saint-Pétersbourg. Parmi les considérations qui contribueront à
- former à cet égard votre manière de voir, entrera sans doute celle
- du danger d'accroître encore la gravité des complications qui
- peuvent surgir de l'état de l'Orient en s'en montrant d'avance trop
- préoccupé.
-
- On nous mande de Constantinople que les missions de Prusse et
- d'Autriche ont appuyé les offres du général Mourawieff. Il est
- difficile de croire que cet appui soit bien sincère de la part de
- l'Autriche. M. de Metternich se montre, comme on devait le prévoir,
- fort troublé de la possibilité d'une intervention russe dans les
- affaires de Turquie, et bien que, dans la situation actuelle de
- l'Europe, on ne puisse pas s'attendre à le voir se placer, pour
- l'empêcher, sur la même ligne que la France et l'Angleterre, il est
- très probable qu'une fois que nous serions engagés, loin de
- contrarier nos efforts, il les seconderait d'une manière quelconque
- tout en les blâmant peut-être en public. Ce ministre n'est pas homme
- à sacrifier à des combinaisons du moment un intérêt vital et
- permanent tel qu'est, pour l'Autriche, celui d'éloigner les Russes
- de Constantinople...
-
- [274] Voir page 111.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[275].
-
- Paris, le 8 février 1833.
-
- Mon prince,
-
- Dans ma dépêche d'hier je vous ai parlé d'une conversation que
- j'avais eue la veille avec M. le comte Appony. En voici le détail;
- je crois que ce récit ne sera pas sans intérêt pour vous.
-
- Vous n'ignorez pas qu'il y a six semaines ou environ, M. le prince
- de Metternich fit proposer au gouvernement anglais de terminer
- l'affaire de Belgique en réunissant une sorte de congrès, où toutes
- les questions relatives à cette affaire semblaient devoir être
- agitées sur nouveaux frais. La proposition était équivoque, timide;
- il était insinué que le congrès pourrait se tenir ailleurs qu'à
- Londres et le bruit a même couru en Allemagne que ce congrès devait
- être réuni à Aix-la-Chapelle ou à Francfort.
-
- Quoi qu'il en soit, lord Palmerston, en réponse à cette ouverture
- embarrassée et peu concluante, fit une réponse très vigoureuse.
- Cette réponse formait une dépêche d'environ vingt minutes de
- lecture, dont lord Granville me donna communication. Dans cette
- dépêche, l'affaire de Belgique était reprise depuis les vingt-quatre
- articles; il était établi avec une grande rigueur de logique que
- toutes les questions relatives à l'affaire belge avaient été
- définitivement résolues par le traité du 15 novembre; que la France
- et l'Angleterre avaient fait accepter la solution à la Belgique; que
- les trois autres puissances, loin d'agir dans le même sens sur le
- roi de Hollande, l'avaient au contraire encouragé à la résistance
- par les délais apportés à leur ratification; que, si quelques points
- avaient depuis été remis en discussion sur la demande des trois
- puissances, c'était sous condition qu'aucun changement ne
- s'opérerait que du libre consentement des deux parties intéressées;
- que ce consentement n'ayant pu être obtenu après six mois de
- négociations nouvelles, il n'était plus resté d'autre parti que de
- contraindre la Hollande à force ouverte et de l'amener au même
- résultat où la Belgique s'était laissée conduire par la persuasion;
- que ce parti, l'Angleterre et la France l'avaient pris sur le refus
- des trois autres puissances, et que la seule chose qu'elles eussent
- à faire était d'y persister, à moins que le roi de Hollande, ramené
- à des sentiments plus raisonnables par l'expérience ou par les
- conseils de ses alliés, nous fît des propositions qui pussent
- convenir à la Belgique. Lord Palmerston concluait par le rejet de
- toute proposition de nouveau congrès pour régler ce qui l'était déjà
- et ne demandait plus qu'à être mis à exécution.
-
- C'est cette dépêche qui est devenue l'occasion de mon entretien avec
- M. le comte Appony.
-
- ... Il m'a donné lecture d'une dépêche dans laquelle M. de
- Metternich se plaint amèrement de ne plus rien comprendre à la
- situation de l'affaire belge ni aux intentions de la France et de
- l'Angleterre; il se plaint de ne plus voir de dénouement possible et
- se montre disposé à tout abandonner; il se plaint surtout de
- l'Angleterre, de lord Palmerston, de son obstination, de sa
- témérité; il accuse lord Palmerston d'avoir dénaturé sa proposition.
- Elle n'avait pas pour but de former un nouveau congrès, mais
- seulement de renouer la conférence en y admettant les
- plénipotentiaires hollandais et belges; il n'entendait pas que la
- portion territoriale du traité du 15 novembre y dût être remise en
- question, mais seulement les points contestés par le roi de
- Hollande; il n'était pas dans sa pensée que le congrès se réunît
- ailleurs qu'à Londres, etc. Après de longues lamentations, M. de
- Metternich s'adresse à moi comme à un homme plus modéré, plus
- conciliant que lord Palmerston (et ici force compliments et
- cajoleries) afin de savoir ce que je pense, en réalité, de la
- question belge, quelles sont les intentions de l'Angleterre, et si,
- lorsque nous traitons ensemble, elle se conduit vis-à-vis de nous
- comme elle se conduit vis-à-vis de l'Autriche, répondant à ce qu'on
- ne lui dit pas, dénaturant la pensée qu'on lui communique et
- échappant à toutes les prises de l'argumentation.
-
- A cette lecture a succédé celle d'une lettre particulière, où le
- même sujet se trouve traité sous la forme de la plaisanterie et où
- lord Palmerston est accusé de répondre blanc quand on lui dit noir,
- et bonjour quand on lui dit bonsoir.
-
- J'ai écouté tout ceci très tranquillement et sans interrompre M.
- Appony. Quand il a eu fini, j'ai pris la parole et je lui ai d'abord
- fait remarquer que la proposition dont il était question dans cette
- dépêche ne nous avait pas été communiquée par le gouvernement
- autrichien. Cette remarque a fait rougir M. Appony jusqu'au blanc
- des yeux. J'ai poursuivi en disant que, ne sachant point dans quels
- termes la proposition était conçue, il m'était impossible de
- déterminer si lord Palmerston l'avait bien ou mal comprise, ni
- jusqu'à quel point il avait eu tort ou raison de la bien ou mal
- comprendre; que, ne pouvant juger du mérite de la demande, je ne
- pouvais juger davantage du mérite de la réponse et que je déclinais
- par conséquent toute intervention dans une controverse qui était
- étrangère à mon gouvernement.
-
- --Toutefois, ai-je repris, si vous désirez savoir quelle est la
- pensée du gouvernement français sur la situation de l'affaire belge,
- et sur son avenir, je n'ai point de difficulté à vous la faire
- connaître et je tâcherai de vous l'expliquer assez clairement pour
- ne pas mériter le reproche que M. de Metternich adresse à lord
- Palmerston.
-
- J'ai repris alors tout le thème de la dépêche de lord Palmerston
- (sans y faire d'ailleurs la moindre allusion), suivant, pied à pied,
- l'ordre des raisonnements, et je lui ai dit en finissant que telle
- était la pensée du gouvernement français, et qu'il n'y avait jamais
- eu sur ce point entre lui et le gouvernement anglais la moindre
- divergence d'opinion ni le moindre malentendu.
-
- Je m'arrêtais de temps en temps pour demander à M. Appony si je me
- faisais bien comprendre, s'il avait besoin de plus d'explications,
- s'il y avait dans mon langage quelque chose qui ne fût pas
- suffisamment clair.
-
- M. Appony, à qui la dépêche de lord Palmerston avait sans doute été
- communiquée, et qui me la voyait reproduire sous le nom du
- gouvernement français, a fort bien compris que sa tentative pour
- désunir les deux gouvernements, pour établir une scission entre l'un
- et l'autre, n'avait aucune chance de succès; il se l'est tenu pour
- dit.
-
- Alors, changeant de batterie, il a dit qu'il allait me parler non
- plus au nom de son gouvernement, n'ayant point d'ordre à cet effet,
- mais en son propre nom et par forme de conversation.
-
- --Tant que vous persévérerez, m'a-t-il dit, dans les mesures
- coercitives, nous ne pourrons nous réunir à vous; nous sommes trop
- engagés contre l'emploi de ces mesures; mais, si vous vouliez les
- abandonner, la conférence se reformerait d'elle-même, et, en y
- adjoignant, comme M. de Metternich le propose, les plénipotentiaires
- hollandais et belges, tout se terminerait promptement.
-
- --Quelle garantie, lui ai-je répondu, pouvez-vous nous offrir que le
- roi de Hollande se montrerait plus disposé à terminer maintenant que
- par le passé? Renoncer aux mesures coercitives, c'est lui donner
- gain de cause; c'est lui dire qu'il peut résister tant qu'il voudra
- sans qu'il lui en arrive rien de fâcheux. Admettre son
- plénipotentiaire dans la conférence et en même temps celui de
- Belgique, c'est lui donner un avantage qu'il n'avait pas; c'est lui
- donner à penser que tout sera remis en discussion; c'est lui fournir
- le moyen de tout entraver et de mettre à chaque instant des bâtons
- dans les roues. Comment espérer que les choses en iront mieux et
- plus vite?
-
- --Oh! mais, a repris M. Appony, si la France et l'Angleterre
- donnaient à l'Europe ce grand témoignage de leur désir de terminer
- l'affaire de Belgique, de leur amour pour la paix, alors les trois
- puissances seraient avec elles de tout coeur; nous vous seconderions
- de tous nos efforts, rien ne serait négligé par nous pour déterminer
- le roi de Hollande à céder.
-
- --Eh quoi, lui ai-je dit, est-ce donc que vous n'étiez pas avec nous
- de tout coeur l'été dernier? Est-ce que vous ne nous secondiez pas de
- tous vos efforts? Est-ce que vous auriez négligé quelque chose pour
- décider le roi de Hollande? Est-ce que vous pourriez faire plus à
- l'avenir que vous n'avez fait dans le passé?
-
- M. Appony a rougi pour la seconde fois et n'a pas répondu.
-
- Après quelques instants de silence, voyant que la conversation
- allait finir, j'ai repris en lui disant:--A mon tour je ne vous
- parle point ici comme organe du gouvernement français; nous causons
- familièrement et nous discutons de simples hypothèses. Supposons que
- l'Angleterre et la France cèdent aux _invitations_ des trois autres
- puissances (j'ai insisté sur ce mot invitation); supposons qu'elles
- consentent à _laisser la conférence se reformer_, en abandonnant les
- mesures coercitives, et que, l'épreuve faite, le roi de Hollande se
- montre tout aussi récalcitrant que par le passé, admettriez-vous
- alors l'emploi des mesures coercitives? Vous réuniriez-vous à nous
- pour en faire usage?
-
- --Mais, m'a dit M. Appony avec quelque embarras, nous ne nous étions
- pas opposés aux mesures coercitives _pécuniaires_.
-
- --Si fait, ai-je répondu. C'est même sur ce refus que la conférence
- s'est séparée. Voyez plutôt le soixante-dixième protocole. Vous y
- avez consenti depuis, il est vrai, mais isolément, et c'était pour
- prévenir le siège d'Anvers. D'ailleurs, si les mesures coercitives
- pécuniaires ne suffisaient pas?
-
- --Nous avions moralement consenti aux mesures coercitives
- _maritimes_.
-
- --Oui, mais, encore un coup, c'est lorsque vous nous avez vus
- décidés à prendre Anvers et pour prévenir le siège. D'ailleurs, la
- Russie n'a jamais consenti.
-
- --Je crois que nous irions jusque-là.
-
- --Si vous aviez jamais, ai-je repris en finissant, quelque
- proposition à me faire sur ce sujet de la part de votre
- gouvernement, j'y aurai réfléchi de mon côté. En ce moment, nous
- n'avons rien à nous dire d'officiel l'un à l'autre.
-
- La conversation s'est terminée ainsi.
-
- Hier, M. de Werther est venu; il m'a lu une dépêche du même style
- que celle de M. de Metternich, tendant au même but, mais plus courte
- et ne parlant pas de la proposition faite à l'Angleterre; il s'en
- est suivi une conversation plus courte aussi et dans laquelle j'ai
- reçu les mêmes insinuations officieuses; la dépêche contenait
- également des éloges et des cajoleries personnelles au détriment de
- lord Palmerston et du gouvernement anglais.
-
- Enfin ces deux messieurs, sachant combien je suis lié avec
- Sainte-Aulaire qui vient d'arriver ici, l'ont pris pour leur
- confident, l'ont chargé de me répéter des conversations qu'ils
- avaient eues avec lui sur le même sujet et ont même été jusqu'à lui
- donner lecture des dépêches qu'ils m'avaient communiquées.
-
- Si vous combinez ces avances avec le ton de la dépêche de
- Saint-Pétersbourg relative au maréchal Maison que Pozzo vous a
- montrée, dépêche qui répond à une communication purement officielle
- par des protestations d'_amitié_, et cela, au moment où je venais de
- dire à dessein à M. le comte Appony (il y a environ six semaines)
- que la Russie paraissait vouloir demeurer avec nous dans des
- relations _pacifiques_ mais non pas _amicales_, voici la moralité
- que j'en tire:
-
- Les trois puissances ont grand'peur de voir l'affaire belge se
- terminer sans leur entremise. Le printemps approche. Les croisières
- vont reprendre de l'activité. L'opinion s'ébranle en Hollande. Elles
- voudraient à tout prix rentrer dans les négociations. Elles iraient
- même jusqu'à approuver dans l'avenir l'emploi des mesures
- coercitives; mais quant aux mesures coercitives _actuelles_, leur
- amour-propre est engagé, leur désapprobation a été trop éclatante
- pour qu'elles puissent reculer; il leur faut quelque expédient qui
- sauve le point d'honneur.
-
- D'un autre côté, le roi de Hollande, qui connaît cette situation,
- l'exploite en se refusant à traiter _définitivement_, sans le
- concours des cinq puissances.
-
- Si nous pouvions, sans perdre notre position actuelle, sans nous
- remettre à la discrétion des trois puissances, leur offrir un moyen
- de se rallier à nous qui leur évitât l'humiliation de se contredire
- et qui les enlevât au roi de Hollande et les mît de notre côté,
- peut-être serait-ce bien fait d'y réfléchir.
-
- Voici à peu près comment je conçois la chose:
-
- La conférence n'existe plus, mais les éléments de la conférence
- existent à Londres; les plénipotentiaires des cinq puissances s'y
- trouvent encore, s'y voient journellement.
-
- Qui empêcherait de pressentir à la fois dans des conversations
- particulières MM. de Bülow, de Wessenberg, de Lieven et M. Van de
- Weyer sur la solution raisonnable à donner aux trois ou quatre
- questions en litige?
-
- Quand on serait tombé d'accord, ou à peu près, lord Palmerston
- ferait ce qu'il a fait au mois d'août dernier, il rédigerait un plan
- et des articles qui seraient communiqués _officieusement_ aux
- personnes qui auraient été sondées d'avance.
-
- Si le plan était agréé, en secret, la France et l'Angleterre
- rédigeraient une convention _soi-disant préliminaire_ mais dans
- laquelle _toutes_ les difficultés seraient résolues, et dont un
- article spécial indiquerait seulement que ladite convention
- préliminaire, agréée par la Hollande et la Belgique, par la France
- et l'Angleterre, serait convertie en traité définitif par
- l'approbation et la signature des plénipotentiaires russe,
- autrichien et prussien, et substituée alors au traité du 15
- novembre.
-
- Il faudrait, dans la rédaction des articles, se rapprocher autant
- que possible du projet prussien afin d'y intéresser M. de Bülow.
-
- La convention, une fois rédigée, serait envoyée officiellement à
- Bruxelles et à La Haye, et serait en même temps communiquée
- officiellement aux plénipotentiaires des trois puissances comme l'a
- été la convention du 22 octobre.
-
- Les trois puissances appuieraient à La Haye par leurs ministres la
- proposition anglo-française, se déclareraient prêtes à la convertir
- en traité définitif et avertiraient le roi de Hollande que s'il
- persiste à rejeter des dispositions si raisonnables, elles vont se
- réunir à la France et à l'Angleterre et reformer la conférence pour
- aviser aux moyens de le réduire.
-
- Par là les trois puissances rentreraient dans la négociation sans se
- démentir trop ouvertement; leur bonne volonté actuelle pourrait être
- mise à profit sans que nos mesures coercitives discontinuassent et
- le roi de Hollande serait pris à son propre piège.
-
- Je vous soumets ces idées, mon prince, sans y attacher d'autre
- importance que de m'éclaircir de vos lumières. Vous êtes sur les
- lieux; vous n'y seriez pas que vous en sauriez cent fois plus que
- moi. Je remets toute la conduite de cette affaire à votre prudence
- et vous prie d'excuser ce long bavardage.
-
- Veuillez agréer le témoignage de mon dévouement.
-
- V. BROGLIE.
-
- [275] Voir page 128.
-
-
- MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[276].
-
- Tuileries, le 13 février 1833.
-
- ... J'ai fait part à notre cher roi de ce que vous me mandez
- relativement au Portugal et a la reine doña Maria: je vous dirai
- très sincèrement que nous n'avons jamais désiré cette situation
- délicate pour notre cher Nemours, ni aucun de nos enfants. Je suis
- persuadée qu'ils seront beaucoup plus heureux restant en France ce
- qu'ils sont. Ainsi à cet égard nos vues ne pourront jamais porter
- ombrage au gouvernement anglais. Le _jamais_ m'afflige, non pour la
- chose en elle-même, mais pour le sentiment que cela prouve de
- préjugé et d'éloignement, de défiance qui malgré tout existe encore
- contre nous, ce que je regarde comme malheureux dans les intérêts
- des deux pays; mais, quant à cette affaire de Portugal, je vous le
- répète, nous ne le pensons ni ne le désirons pour aucun de nos
- enfants. Mais, en même temps, il me semble qu'il ne serait pas dans
- nos intérêts que ce fût un archiduc, et que l'Autriche acquît par
- cet arrangement une influence sur l'Espagne dans le même genre que
- celle qu'elle n'a déjà que trop grande sur l'Italie. Je vous soumets
- cette idée, en vous engageant à songer à un autre choix et à
- m'écrire quel est votre avis sur le prince qu'il serait le plus
- désirable de voir là et que nous ferions bien de soutenir. Je
- penserais peut-être à un prince de Naples. Pour moi, je vous avoue
- que je crois que cela vaudrait beaucoup mieux qu'un Autrichien qu'il
- faut surtout éviter...
-
- [276] Voir page 233.
-
-
- LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[277].
-
- Stanhope-Street, le 16 avril 1833.
-
- Mon cher prince,
-
- Voici la note que M. Dedel vient de me remettre. Elle est, comme je
- lui ai remarqué, une très mince affaire après tant de réflexion.
-
- Quant à la nouvelle rédaction pour l'armistice, elle a le mérite
- d'être incompréhensible, ou plutôt, elle est à double sens; car nous
- avons toujours soutenu qu'avant novembre dernier il y avait
- suspension d'armes sans terme, tandis que de l'autre côté le roi
- des Pays-Bas déclarait toujours qu'il était libre de recommencer
- les hostilités à tout instant.
-
- En ceci la note ne nous avance pas.
-
- Rien n'y est dit de la neutralité, et il y a ceci à remarquer qu'un
- armistice est bilatéral, et que si les Hollandais provoquaient les
- Belges à quelque petite agression sur les frontières ou s'ils
- alléguaient quelque infraction de la part des Belges, ils pourraient
- dire que l'armistice était rompu. Mais un engagement de la part de
- la Hollande de respecter la neutralité de la Belgique serait un lien
- dont la Hollande n'échapperait pas si facilement.
-
- Rien n'est dit dans cette note de l'ouverture des communications
- commerciales par la ville de Maestricht, niais je m'imagine que,
- lorsqu'on ouvre la rivière on ne continuerait pas à fermer les rues.
-
- Vous savez naturellement que le prince de Metternich propose un
- arrangement qui serait excellent si la Hollande voulait l'adopter.
- C'est-à-dire une convention entre nous deux et la Hollande, par
- laquelle l'embargo serait levé, armistice indéfini conclu, Escaut
- mis sur le pied de novembre dernier et Meuse ouverte; en même temps
- un traité serait signé entre les cinq puissances et la Hollande, par
- lequel cette dernière accepterait finalement les vingt et un
- articles sur lesquels les réserves ne portent pas; les trois autres
- articles formeraient le sujet de négociations immédiates.
-
- Quant à moi, je ne vois que du bon dans cette proposition.
-
- Mais il faut voir si elle nous arrivera de Berlin telle qu'elle est
- partie de Vienne...
-
- [277] Voir page 156.
-
-
- MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[278].
-
- Neuilly, le 20 juillet 1833.
-
- ... Je viens vous remercier de votre empressement à nous donner les
- nouvelles de la conférence si intéressante pour nous. Je dois vous
- dire que notre cher roi regrette beaucoup, surtout étant soutenu par
- l'Angleterre, que vous n'ayez pas insisté davantage pour obtenir que
- les vingt et un articles adoptés et ratifiés par les cinq
- puissances ne soient pas remis en discussion.--Il croyait que la
- conférence le déclarerait de prime abord aux plénipotentiaires
- hollandais, et qu'elle ne s'occuperait que des trois articles
- réservés. Il voit avec étonnement qu'au lieu de cela, on va
- seulement parafer ceux des vingt et un articles qui s'accordent avec
- le projet hollandais et que les autres seront remis en discussion,
- ce qui paraît être en contradiction directe avec les engagements que
- les cinq puissances ont contractés avec la Belgique par un traité
- qu'elles ont formellement ratifié; et tellement, que, pour sa part,
- il ne sait pas comment il pourrait ratifier un acte qui serait
- entaché de cette contradiction. Je me hâte de vous en faire part,
- parce que je suis sûre que ces réflexions de notre cher roi vous
- frapperont, et qu'avec votre talent et votre zèle vous trouverez
- moyen de remédier à ce premier début fâcheux, et qui nous tourmente
- beaucoup...
-
- [278] Voir page 196.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[279].
-
- Paris, le 1er août 1833.
-
- Prince, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
- m'écrire sous les numéros 146 et 147. Les informations que j'y ai
- trouvées sur la marche et l'esprit de la négociation m'ont vivement
- intéressé.
-
- Un courrier de l'amiral Roussin nous a appris le départ des forces
- russes; cette heureuse nouvelle nous eût causé une satisfaction plus
- complète si elle ne nous fût arrivée avec la confirmation à peu près
- positive d'un autre fait dont jusqu'à présent nous avions aimé à
- douter, la conclusion d'une alliance défensive entre la Porte et la
- Russie. Je vous envoie le texte de ce traité tel que le drogman de
- notre ambassadeur a pu l'écrire à la hâte sous la dictée du
- Reiss-Effendi.
-
- Nous ignorons encore ici si cette alliance doit être rendue
- publique. Il serait sans doute peu raisonnable, avant de connaître
- toutes les circonstances d'un pareil événement, de vouloir arrêter
- des déterminations sur ce que nous pourrons avoir à faire pour
- obvier à ses conséquences: mais je crois que la France et
- l'Angleterre ne pourront se dispenser de demander à la Porte des
- explications sur le motif et le but d'un acte aussi inattendu et
- aussi grave, d'un acte qui, ne pouvant s'expliquer de sa part par le
- besoin de trouver un appui contre des ennemis extérieurs, alors que
- toutes les puissances sont d'accord pour la protéger, semble avoir
- pour résultat de préparer l'intervention d'un gouvernement étranger
- dans les troubles intérieurs de l'empire ottoman; d'un acte, enfin,
- qui peut être envisagé comme changeant les principes admis jusqu'à
- présent par rapport à la navigation du Bosphore, comme créant, à cet
- égard, en faveur de la Russie un privilège que les autres cours ne
- sauraient jamais reconnaître. Une demande d'explications ainsi
- motivée serait une protestation véritable, et je n'ai pas besoin
- d'en faire ressortir les avantages.
-
- Veuillez en parler à lord Palmerston...
-
- [279] Voir page 212.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE A M. BRESSON.[280]
-
- Paris, le 13 août 1833.
-
- Monsieur, lorsque vous recevrez cette dépêche, vous connaîtrez déjà
- les événements qui viennent d'éclater en Suisse. Tout y paraissait
- tendre à un rapprochement entre les partis qui divisent depuis trois
- ans la confédération helvétique. Celui qui appelle de ses voeux la
- revision du pacte fédéral et qui a décrété l'émancipation de la
- campagne de Bâle et des districts extérieurs de Schwytz avait déjà
- fait de nombreuses concessions et se montrait disposé à en faire de
- nouvelles. Les opinions extrêmes avaient perdu tout crédit dans la
- diète de Zurich, soumise à l'influence exclusive des hommes modérés
- et conciliants. L'assemblée de Sarnen, de son côté, semblait, depuis
- peu, animée d'un esprit de paix et de sagesse; des conférences
- allaient s'ouvrir sur quelques-uns des points litigieux[281].
-
- Malheureusement, ces dispositions si satisfaisantes n'étaient
- sincères que d'un seul côté. Les faits n'ont pas tardé à prouver que
- l'attitude adoptée en dernier lieu par les cantons dont les délégués
- siègent à Sarnen n'était, au moins dans la pensée de quelques-uns de
- leurs meneurs, qu'un moyen d'endormir des adversaires trop
- confiants, et les attaques tentées si inopinément à _Kussnacht_ et
- dans la campagne de Bâle ont révélé des projets que des hommes
- loyaux et amis de leur pays étaient loin de soupçonner.
-
- Dans ces circonstances, la diète a agi avec autant d'énergie que de
- prudence. En étouffant dans son principe cet essai de guerre civile,
- elle s'est donné le temps d'aviser et de pourvoir aux moyens
- d'écarter par des mesures complètes les dangers qu'a signalés cette
- explosion imprévue. La tâche qui lui reste à remplir est sans doute
- difficile; pour ne pas manquer à ses devoirs, elle a besoin d'allier
- à une sage vigueur une prudente circonspection. En même temps
- qu'elle travaillera à rendre désormais impossible les agressions
- d'un parti aveugle, elle devra contenir les passions du parti
- opposé, dont les derniers événements ont réveillé l'ardeur
- auparavant bien calmée. Elle devra comprimer les désorganisateurs,
- les novateurs systématiques naguère si découragés et auxquels ce qui
- vient de se passer a rendu quelques chances; une telle tâche, je le
- répète, est bien délicate: néanmoins, l'exemple du passé nous donne
- la ferme espérance, qu'appuyée sur le bon sens des Suisses, la diète
- saura triompher de ces obstacles.
-
- Mais on devrait peut-être les considérer comme insurmontables si les
- craintes d'une intervention étrangère venaient agiter les esprits,
- blesser les susceptibilités nationales, inspirer aux uns, avec de
- funestes inquiétudes, l'irritation et l'exagération qui en est la
- suite, et animer les autres d'espérances aussi dangereuses que mal
- fondées. Sans doute, une pareille intervention est aujourd'hui
- impossible. Pour en être convaincu, il suffit de penser à la
- situation de l'Europe. Néanmoins, comme les suppositions les plus
- déraisonnables sont souvent les mieux accueillies dans les temps de
- parti, comme elles ne trouvent que trop d'échos dans les hommes de
- désordre, qui s'en servent pour agiter les masses, le gouvernement
- du roi a pensé que le moyen le plus efficace de contribuer à la
- tranquillité de la confédération helvétique, c'était de bien
- constater, par son langage et par son attitude, le principe dont il
- est résolu à ne pas se départir à l'égard de ce pays: ce principe,
- c'est qu'aux Suisses seuls il appartient de terminer les différends
- auxquels ils sont seuls directement intéressés, et qu'une ingérence
- étrangère, quelle qu'elle fût, rendrait presque insolubles en en
- faisant sans nécessité des questions européennes.
-
- Les cabinets de Vienne et de Berlin sont trop éclairés pour ne pas
- partager au fond notre manière de voir sur l'impossibilité d'une
- intervention; mais je crois qu'ils ne comprennent pas assez la
- nécessité de dissiper les craintes et les espérances qu'on peut
- concevoir en Suisse à ce sujet; je soupçonne même que, trompés par
- des rapports inexacts, ils se font illusion sur la possibilité de
- modérer, de contenir les novateurs en prenant à leur égard le ton
- d'une menace vague et ambiguë: du moins n'est-ce que par cette
- conjoncture que je puis m'expliquer les propos, les démarches et
- l'agitation continuelle des envoyés d'Autriche et de Prusse. Ce
- serait une erreur bien dangereuse; ce serait un moyen presque
- infaillible d'ôter tout crédit aux partisans des mesures modérées,
- qu'on accuserait de céder à des injonctions étrangères ou de les
- forcer, pour éviter cette imputation, à se joindre aux opinions
- extrêmes qu'ils ont pu dominer jusqu'à présent.
-
- Ne négligez rien, monsieur, pour faire ressortir aux yeux de M.
- Ancillon l'évidence des considérations que je viens de vous
- développer. Pressez-le de faire parvenir tant à l'envoyé prussien
- qu'aux autorités de Neufchâtel des instructions conformes à l'esprit
- de sagesse et de prudence que réclament les circonstances. J'écris
- dans le même sens à M. de Rumigny et nous aimons à penser que c'est
- dans cette ligne que marcheront désormais les représentants des
- grandes puissances auprès de la confédération helvétique.
-
- Nous n'avons pas appris sans surprise que M. de Bombelles[282]
- répandait le bruit d'un entretien dans lequel j'aurais exprimé à
- l'ambassadeur ou au chargé d'Autriche une opinion absolument
- conforme à celle de son gouvernement sur le danger d'apporter la
- moindre modification au pacte fédéral de 1815. Cette assertion était
- trop inexacte, elle pouvait avoir de trop graves conséquences pour
- que je n'aie pas dû charger M. de Rumigny de la rectifier; mais
- j'eusse souhaité, dans l'intérêt général, qu'on ne nous eût pas
- contraints à constater le dissentiment qui existe entre les grandes
- puissances sur une question aussi majeure.
-
- [280] Voir page 236.
-
- [281] Une guerre civile avait éclaté en 1831 entre la ville de Bâle
- et la campagne qui en dépendait, provoquée par le refus du grand
- conseil de la ville d'accorder aux habitants de la campagne le
- retour aux anciennes franchises. La diète intervint et prononça
- d'autorité la division du territoire de Bâle en deux cantons: Bâle
- ville et Bâle campagne. De même à Schwytz une scission s'était
- produite entre le canton primitif et les districts qui lui avaient
- été adjoints: La Marche, Einsieldeln, Kussnacht et Pfaefficon.--Bâle
- ville et Schwitz s'unirent aux cinq cantons d'Uri, d'Unterwald, de
- Neuchâtel et des Valois et tentèrent de former une ligue séparée
- pour la défense de leurs intérêts. Les six cantons dissidents
- envoyèrent des délégués qui siégèrent à Sarnen, puis à Schwytz, et
- se déclarèrent indépendants de la diète fédérale de Zurich. La
- guerre éclata entre la confédération et les dissidents. Ceux-ci
- commencèrent par s'emparer de Kussnacht mais ils ne tardèrent pas à
- être vaincus. Le 4 août les troupes fédérales s'emparèrent de
- Schwitz et le 10, de Bâle.
-
- [282] Louis, comte de Bombelles conseiller privé de l'empereur
- d'Autriche, ministre plénipotentiaire d'Autriche en Suisse.
-
-
- M. BRESSON AU DUC DE BROGLIE[283].
-
- Berlin, le 17 décembre 1833.
-
- Monsieur le duc,
-
- Je vous remercie de m'avoir rendu l'organe d'une politique si nette,
- si loyale et si nationale. M. Ancillon ne peut plus se faire
- illusion sur les misérables manoeuvres employées pour l'abuser. Il
- regrette, j'en suis sûr, ses premières insinuations. Je n'ai pas
- voulu le forcer dans ses derniers retranchements, et j'ai accepté
- ses explications pour mettre fin à un débat pénible. Je lui ai lu la
- lettre particulière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il
- n'a pas osé éclater contre M. de Metternich, mais il contenait à
- grand'peine l'expression de son indignation. S'il manque lui-même de
- franchise et s'il revient souvent sur ses paroles et ses promesses,
- ce n'est point par duplicité, c'est par faiblesse. Il est incapable
- d'une action double préméditée. Je ne sais ce que l'on doit le plus
- admirer, de la perfidie ou de la maladresse de M. de Metternich. Il
- est impossible de tomber plus à plat dans son propre piège, j'aurai
- soin que tout ceci ne soit ni perdu ni oublié à Berlin.
-
- M. Ancillon s'est dit que, pour ne pas augmenter les inconvénients
- de la démarche à laquelle il a si imprudemment associé son
- gouvernement, il devait paraître conséquent avec lui-même et ne pas
- la désavouer. On lui souffle probablement ce rôle de Vienne et de
- Pétersbourg. Mais les entours du roi, que votre énergie a intimidés,
- prodiguent des explications et des excuses qui équivalent à un
- désaveu. Ce bon prince Wittgenstein, surtout, en est amusant: il
- m'est si facile de l'inquiéter que je mets mes soins maintenant à le
- rassurer. Il disait à lord Minto: «Mais comment donc penserions-nous
- à la guerre? Il faudrait que le roi se mît à la tête de l'armée, et
- voyez comme cela dérangerait toutes ses habitudes!» Tout cet
- entourage se compose d'excellentes gens, très pacifiques assurément,
- qui ne demandent qu'à finir leurs jours dans le calme. De flagrantes
- provocations les mettraient seules en mouvement. Après le roi ce
- sera autre chose, et personne ne peut prononcer avec sûreté de
- jugement sur le prince royal. Mais Dieu merci! nous sommes loin de
- là. Le père pourrait bien survivre au fils. L'on ne s'en plaindrait
- pas en Prusse...
-
- Daignez...
-
- [283] Voir page 277.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[284].
-
- Paris, le 2 janvier 1834.
-
- Prince,
-
- ... M. de Bacourt m'avait signalé, il y a quelque temps, des
- tentatives de rapprochement qui auraient eu lieu entre l'Autriche et
- l'Angleterre au sujet des affaires d'Orient et j'avais appelé sur ce
- point l'attention de M. de Sainte-Aulaire. Cet ambassadeur a cru de
- son côté remarquer des communications plus fréquentes et plus
- intimes qu'à l'ordinaire entre M. de Metternich et M. Frédéric Lamb,
- surtout après l'arrivée d'un courrier que ce dernier a reçu dans la
- journée du 20 décembre. Le chancelier d'Autriche, sans entrer avec
- M. de Sainte-Aulaire dans de plus amples explications, lui a exprimé
- la satisfaction la plus vive des nouvelles apportées par ce
- courrier; il lui a dit que, grâce aux efforts du gouvernement
- français pour calmer l'Angleterre, le cabinet de Londres envisageait
- aujourd'hui la question d'Orient du même oeil que ceux de Vienne et
- de Paris. Sir Frédéric Lamb paraît avoir tenu à M. de Sainte-Aulaire
- un langage à peu près semblable. Tout cela est fort peu clair et,
- tout en croyant qu'il entre dans la politique de M. de Metternich de
- jeter de l'incertitude dans nos dispositions en nous donnant à
- entendre qu'il s'entend d'une manière intime avec le gouvernement
- britannique, je désirerais qu'il vous fût possible de nous donner
- quelques informations sur ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces
- apparences de rapprochement. Je n'ai pas besoin de vous dire que,
- loin de nous affliger d'une combinaison qui associerait l'Autriche à
- un système de garantie contre les projets ambitieux du gouvernement
- russe, nous ne pourrions, dans les circonstances actuelles, qu'y
- trouver un motif de satisfaction.
-
- [284] Voir page 303.
-
-
- LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[285].
-
- Paris, le 27 mars 1834.
-
- Prince, je vous ai fait connaître la résolution qu'avait prise le
- gouvernement espagnol d'envoyer une armée en Portugal dans l'unique
- objet d'y disperser les partisans de don Carlos. M. Villiers,
- secondé à cet égard par M. de Rayneval, dont il avait réclamé
- l'appui s'est vainement efforcé de décider M. Martinez de la Rosa à
- donner à cette expédition un but plus général en la dirigeant
- également contre dom Miguel et don Carlos. Le ministre espagnol s'y
- est refusé, ne voulant pas, a-t-il dit, créer sans une nécessité
- absolue des obstacles nouveaux au faible corps de troupes qui va
- passer la frontière des deux royaumes. Nous avons lieu de croire, et
- c'est aussi l'opinion de M. Villiers, que la crainte de mécontenter
- les puissances du Nord est entrée pour beaucoup dans la
- détermination de M. Martinez.
-
- Il est d'ailleurs aisé de prévoir que les troupes espagnoles, une
- fois arrivées en Portugal pourront se trouver entraînées par la
- force des choses à faire cause commune avec les pédristes. Cette
- considération n'a pas échappé au cabinet de Madrid. Aussi, tandis
- que M. Martinez de la Rosa, pour se maintenir sur le terrain où il
- avait cru devoir se placer, se refusait à toutes les ouvertures de
- M. Sarmento, envoyé de dom Pedro, son collègue, le ministre de la
- guerre, discutait avec ce dernier un plan d'émigration combiné, sans
- en avoir l'apparence et qui, en même temps qu'il doit faciliter les
- mouvements des Espagnols, placera dom Miguel, à l'égard des forces
- de son frère, dans une situation embarrassante et dangereuse.
-
- Si les Espagnols se sont décidés à une entreprise dont les
- conséquences avaient longtemps semblé les effrayer, c'est parce
- qu'ils ont désespéré de vaincre la répugnance de l'Angleterre à
- intervenir matériellement en Portugal. Cependant, les nouvelles que
- nous recevons de Lisbonne pourraient nous faire croire que cette
- répugnance n'est plus aussi absolue.
-
- Lord Howard, après avoir reçu de Londres des pouvoirs plus étendus
- que ceux dont lord W. Russell était investi, a rédigé un projet de
- convention destiné à pacifier le Portugal, et qu'il a envoyé à lord
- Palmerston après l'avoir communiqué à M. Mortier aussi bien qu'au
- ministre de dom Pedro, qui s'en est montré satisfait. En voici les
- principales clauses:
-
- Le gouvernement de la reine accorderait une amnistie entière à tous
- ceux de ses adversaires qui lui prêteraient serment dans un temps
- prescrit. Ceux qui s'y refuseraient pourraient quitter le Portugal
- et vendre leurs biens.
-
- Les grades des officiers miguélistes leur seraient assurés avec une
- demi-solde.
-
- Dom Miguel conserverait sa fortune personnelle et même son apanage
- ou en recevrait l'équivalent. Des bâtiments portugais, français et
- anglais seraient mis à sa disposition pour le transporter hors du
- pays.
-
- Toutes les contestations qui s'élèveraient sur le sens des
- stipulations de ce traité seraient jugées par une commission
- composée des ministres de France et d'Angleterre et du chargé
- d'affaires de Suède.
-
- Enfin, si dom Miguel refusait ces conditions, le gouvernement
- anglais mettrait à la disposition de la reine doña Maria des troupes
- de débarquement et des bâtiments de guerre pour faire cesser les
- hostilités.
-
- Je dois remarquer que, dans la communication faite par lord Howard
- au cabinet de Lisbonne, il n'a nullement été question de cette
- dernière clause et que probablement même ce n'est que par
- inadvertance que l'envoyé d'Angleterre l'a fait connaître à M.
- Mortier. Vous en conclurez sans doute, prince, que, dans vos
- entretiens avec lord Palmerston, il sera bon d'éviter d'en faire
- mention.
-
- Ce que nous ne savons pas et ce qu'il importerait de savoir, c'est
- jusqu'à quel point les idées émises par lord Howard lui sont
- particulières ou se rattachent aux directions qu'il a pu recevoir.
- Je désirerais qu'il vous fût possible de nous fournir à cet égard
- quelques explications. Les intérêts de la France et ceux de
- l'Angleterre sont identiques dans la double lutte qui ensanglante en
- ce moment la péninsule. Une saine politique prescrit donc aux deux
- gouvernements d'y concerter leur action, et, pour ce qui nous
- regarde, nous sommes disposés à seconder de tous nos moyens le plan
- adopté par le cabinet de Londres pour la pacification du Portugal,
- dès que ce cabinet nous en aura fait part.
-
- [285] Voir pages 354 et 358.
-
-
-FIN DE L'APPENDICE.
-
-
-
-
-DE M. LE DUC DE CHOISEUL
-
-_Commencé à Bourbon-l'Archambauld en 1811, et fini à Châteauneuf, près
-de Saint-Germain, chez madame la Duchesse de Courlande en 1816._
-
-
-
-
-DE M. LE DUC DE CHOISEUL[286]
-
-M. le duc de Choiseul avait de l'esprit naturel, peu d'instruction,
-beaucoup d'assurance; un beau nom avec un léger vernis d'étranger qui
-le classait également parmi les grands seigneurs de France et
-d'Allemagne. La branche de la maison de Choiseul à laquelle il
-appartenait était au service des ducs de Lorraine. Le comte de
-Stainville, son père, était grand chambellan de François, dernier duc
-de Lorraine, devenu grand-duc de Toscane, et ensuite empereur
-d'Allemagne par son mariage avec Marie-Thérèse. C'était une chose
-assez singulière en 1757, que de voir M. le comte de Stainville,
-le père, chevalier de la Toison d'Or et ministre de l'empereur à
-Paris, et le comte de Stainville, son fils, chevalier de l'ordre du
-Saint-Esprit, ambassadeur de France à Vienne, à la cour de ce même
-empereur. A cette même époque, les deux autres fils du comte de
-Stainville étaient aussi, l'un abbé commandataire en France et prieur
-de Reuil, et l'autre major dans un régiment de Croates au fond de la
-Hongrie.
-
- [286] Cet écrit sur le duc de Choiseul se trouvait, dans les
- papiers de M. de Talleyrand, annexé à ses _Mémoires_. Il en est
- toutefois entièrement indépendant. C'est un morceau détaché, qui,
- ainsi que la date en fait foi, fut commencé par le prince
- plusieurs années avant qu'il songeât à mettre la main à ses
- _Mémoires_. Cependant l'intérêt particulier que présente cet
- écrit l'a fait joindre à la présente publication. On a déjà
- indiqué dans la préface (I-XV) les raisons qui l'ont fait rejeter
- à la fin du dernier volume, bien que la chronologie marquât sa
- place en tête de l'ouvrage. Il a semblé préférable, en effet, de
- ne pas rompre la suite et l'unité des _Mémoires_, et de prévenir
- toute confusion entre les souvenirs personnels du prince et un
- simple chapitre d'histoire.
-
-Le traité de 1736[287] ayant incorporé la Lorraine à la France, la
-maison de Choiseul avait dû rentrer au berceau de ses pères. Le jeune
-comte de Stainville débuta par une sous-lieutenance au régiment du
-Roi, et bientôt après, obtint le régiment de Navarre. Il fit bien la
-guerre comme colonel, mais il parut d'une manière encore plus
-brillante dans la société. Ses premiers succès y eurent beaucoup
-d'éclat. M. de Stainville fut l'amant et l'amant éperdument aimé de
-madame de Gontaut[288], fille aînée de M. Crozat-Duchâtel[289],
-lieutenant général, cordon rouge, sous lequel il avait servi dans la
-guerre de 1740. Madame Duchâtel, née Gouffier, réunissait tous les
-soirs dans sa maison quelques personnes d'un esprit distingué,
-telles que madame du Deffant[290], Pont de Veyle[291], le chevalier de
-Curten[292], et M. de Stainville, quoique distrait par bon nombre
-d'infidélités qu'il faisait à madame de Gontaut, ne manquait guère d'y
-venir quelques moments. L'exactitude d'un peu de soins était un de ses
-principes. M. de Gontaut, l'un des favoris de Louis XV, d'un caractère
-gai et facile, avec assez peu d'esprit, tel qu'il fallait être dans la
-société de madame de Pompadour, l'avait pris dans la plus grande
-amitié, mais n'avait pu encore le faire pénétrer dans cet intérieur
-suprême, où l'on avait de son caractère une opinion peu avantageuse.
-Il circulait autour de madame de Pompadour que M. de Stainville avait
-été un des principaux modèles que Gresset[293] avait pris pour la
-comédie du _Méchant_. Cela, quelques bons mots, une ambition assez
-annoncée, le faisaient passer pour un homme dangereux, et
-probablement, il aurait été retardé dans sa brillante carrière, si une
-circonstance qui aurait dû accroître l'inquiétude que donnait son
-approche, n'eût servi au contraire à le mettre hors de ligne. Le
-roi témoigna quelque goût pour une très belle personne que le comte de
-Choiseul-Beaupré[294], menin de M. le Dauphin, venait d'épouser;
-madame de Pompadour en montrait de la jalousie. Il se formait déjà à
-Versailles une espèce de parti qui favorisait cette intrigue; et M. de
-Stainville, assez maltraité par madame de Pompadour, et parent de
-madame de Choiseul, se trouvait naturellement rangé du côté de la
-prétendante. On a supposé que lui ayant fait sa cour, et n'ayant pas
-reconnu à son esprit assez d'habileté pour le rôle qu'il voulait lui
-faire jouer, il l'avait sacrifiée, et avait envoyé à madame de
-Pompadour, par l'entremise de M. de Gontaut, pour être montrées au
-roi, les lettres que dans un premier moment de passion, elle lui avait
-écrites. Et comme madame de Choiseul périt, peu de temps après, de la
-manière la plus inattendue, on a prétendu, aussi, qu'il n'avait pas
-été étranger à sa mort. Ce n'est pas le seul soupçon de ce genre qu'on
-ait osé former sur M. de Stainville. Quelque persuadé que je sois
-qu'aucun n'ait été fondé, j'éprouve une sorte d'embarras de ne pouvoir
-tirer mes motifs de conviction de la moralité de sa vie, et d'être
-obligé d'aller les chercher dans la légèreté de son caractère. Madame
-de Pompadour, tranquillisée, chercha à se faire de nouvelles
-créatures, et passa, immédiatement, trop vite peut-être, pour la
-réputation de M. de Stainville, de l'éloignement le plus marqué pour
-lui, à un intérêt dont elle ne tarda pas à lui donner des
-preuves. Dans ces circonstances, Madame de Gontaut tomba gravement
-malade, et sur son lit de mort, elle supplia sa jeune soeur, qui
-n'avait que quatorze ans, d'épouser M. de Stainville, voulant
-emporter, en mourant, la satisfaction d'avoir assuré la fortune de son
-amant, et aussi, ce que l'exaltation de sa tête lui présentait comme
-le bonheur de sa soeur. Une espèce d'enchantement que M. de Stainville
-avait répandu sur toute cette famille, décida bientôt la mère ainsi
-que la fille, de sorte que devenu presque immédiatement maître d'une
-fortune de cent vingt mille livres de rente, il n'eut plus qu'à
-s'occuper des moyens d'entrer dans une carrière dans laquelle sa
-naissance, son esprit, son activité et la médiocrité de ceux qui y
-occupaient les premières places, permettaient de lui donner bien des
-avantages. Ses vues se portèrent sur l'ambassade de Rome. Quelques
-flatteries adressées à M. Rouillé[295], ministre des affaires
-étrangères, l'appui de son beau-frère, M. de Gontaut, le retour vers
-lui de madame de Pompadour, un peu même de cette répugnance que le roi
-lui conservait encore, tout concourut à lui faire obtenir ce brillant
-éloignement; et il partit pour remplacer M. de Nivernais. La
-magnificence de son début, à Rome, effaça tous les ambassadeurs qui
-l'avaient précédé; le luxe prodigieux de l'entrée qu'il y fit, l'éclat
-de sa maison, le choix de ses sociétés particulières, l'eurent bientôt
-rendu maître de toutes les nominations ecclésiastiques; il sut gagner
-l'amitié de Benoit XIV[296] qui ne l'appelait que _son cher
-fils_, et qui jamais ne put lui refuser rien dans les entretiens
-fréquents et tout à fait familiers qu'il avait avec lui. C'est à cette
-époque que M. de Stainville reçut les premières impressions, qui ont
-concouru depuis à la destruction de l'ordre des jésuites. La faveur
-dont il jouissait auprès du Saint-Père le mit en confidence avec les
-principaux personnages de cet ordre, et l'un des assesseurs du Général
-eut l'imprudence de lui ouvrir le registre secret dans lequel _la
-Société_ inscrivait tous les noms de ses élèves, avec des notes sur le
-caractère et les sentiments que leur jeunesse avait pu faire
-connaître, et il y lut, à son article, que l'on devait, s'il arrivait
-à des places importantes, le tenir pour un homme qui n'aimait et qui
-n'aimerait jamais _la Société_[297].
-
- [287] Le traite de Vienne qui mit fin à la guerre de succession
- de Pologne. Il reconnaissait les droits de l'électeur de Saxe qui
- fut couronné sous le nom d'Auguste III. Quant à Stanislas
- Leczinski dont la France avait soutenu les intérêts, il reçut en
- dédommagement la Lorraine, sous cette condition, qu'à sa mort, ce
- duché reviendrait à la France. Stanislas étant mort en 1766,
- c'est à cette date que la Lorraine devint province française.
-
- [288] Antoinette Crozat du Châtel (1728-1747) fille du lieutenant
- général de ce nom et de Marie Thérèse Gouffier de Heilly, épousa
- en 1744, le duc Charles de Gontaut, frère cadet du maréchal de
- Biron. De ce mariage naquit le duc de Lauzun.
-
- [289] Louis François Crozat, marquis du Châtel, appartenait à une
- riche famille de financiers; un de ses membres s'était récemment
- anobli en achetant le marquisat du Châtel en Bretagne.
-
- [290] Marie de Vichy Chamrond, née en 1697 d'une vieille famille
- de Bourgogne, épousa toute jeune le marquis du Deffant, dont elle
- se sépara peu après. Son salon fut durant quarante ans le centre
- d'une société élégante et spirituelle. Elle mourut en 1780.
-
- [291] Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyle, naquit en 1697.
- Son père était président du parlement de Metz. Lui-même fut
- intendant général des classes de la marine. Il composa quelques
- comédies et un grand nombre de poésies légères. Il mourut en 1774
- après avoir été pendant cinquante ans l'ami de madame du Deffant.
-
- [292] Maurice de Curten, issu d'une famille suisse, passée au
- service de la France, né en 1692, entré à l'armée en 1706,
- maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, grand croix
- de l'Ordre de Saint-Louis en 1757. Il mourut en 1766.
-
- [293] Gresset, poète comique, né en 1709 à Amiens, mort en 1777.
- _Le Méchant_ qui est sa meilleure comédie est de 1747.
-
- [294] François comte de Choiseul-Beaupré était lieutenant général
- et menin du Dauphin. (Ce nom de _Menin_ était d'origine
- espagnole; il désignait les six gentilshommes attachés
- spécialement à la personne du Dauphin.) Il épousa en 1751
- mademoiselle de Romanet, nièce de madame de Pompadour.
-
- [295] Antoine Rouillé, comte de Jouy, né en 1689, d'une vieille
- famille de robe, conseiller au parlement en 1711; secrétaire
- d'État à la marine (1749) puis aux affaires étrangères (1754). Il
- donna sa démission en 1757, fut nommé surintendant général des
- postes, se retira en 1758 et mourut en 1761.
-
- [296] Benoit XIV (Prosper Lambertini) naquit à Bologne en 1675.
- Entré dans les ordres, il fut nommé évêque d'Ancône, puis
- archevêque de Bologne. Il était cardinal depuis 1726. En 1740 il
- fut choisi pour succéder au pape Clément XII. Il mourut en 1758.
-
- [297] C'est en effet sous le ministère de Choiseul que les
- jésuites furent expulsés de France (1762-1764).
-
-Le rapprochement de M. de Stainville avec madame de Pompadour n'était
-pas tel, qu'il n'y eût dans la même route que celle où il se trouvait,
-un homme plus avancé que lui. L'abbé de Bernis[298], favori plus
-ancien et plus intime, traçait assez ennuyeusement dans
-l'ambassade de Venise, les degrés de sa future élévation.
-
- [298] François-Joachim de Pierres, comte de Bernis, naquit au
- château de Saint-Marcel en Vivarais (1715) d'une des plus
- vieilles familles de France. Il fut de bonne heure destiné à
- l'état ecclésiastique: toutefois, bien qu'il ait porté toute sa
- jeunesse le titre d'abbé, il ne prononça ses voeux qu'à quarante
- ans. Il dut à la protection de madame de Pompadour d'être nommé
- ambassadeur à Venise (1752). Revenu à Paris en 1755, il négocia,
- bien que n'ayant aucun titre officiel, le traité de 1756 avec
- l'ambassadeur impérial. Il fut presque aussitôt nommé secrétaire
- d'État aux affaires étrangères, puis cardinal. Disgracié et exilé
- en 1757, il sortit de sa retraite en 1764, fut nommé archevêque
- d'Alby, puis ambassadeur à Rome (1769);--il fut destitué en
- février 1791 pour avoir refusé de prêter serment à la
- constitution civile, et il mourut en 1794.
-
-M. de Stainville ne manqua pas de profiter de la connexion de leurs
-affaires respectives, de quelques querelles que la république de
-Venise avait alors avec le Saint Père, pour établir entre eux une
-correspondance qui ne tarda pas à former une espèce d'intimité, en
-sorte que l'abbé de Bernis, de retour en France, pour être le
-plénipotentiaire ostensible du fameux traité de 1756, et entrer
-ensuite au conseil, en qualité de ministre, attendant la prochaine
-retraite de M. Rouillé, regardait M. de Slainville comme un des futurs
-collaborateurs du grand et brusque changement qui allait s'opérer dans
-la balance politique de l'Europe.
-
-De son côté, M. de Stainville, qui commençait à en avoir assez des
-négociations ecclésiastiques, dévoré du désir de passer sur le théâtre
-des grandes affaires qui se préparaient, entretenant une
-correspondance régulière avec madame de Pompadour, soignant toutes les
-commissions de curiosités ou autres, que l'Italie pouvait lui
-présenter pour la favorite, obtint par elle, à la fin de 1756, un
-congé qui lui permit de reparaître à Versailles.
-
-Dans l'hiver qui suivit, de grands changements se firent dans le
-ministère[299]; il est hors de mon sujet de m'y arrêter; mais je ne
-saurais, en passant, m'empêcher de dire que la destitution de M.
-d'Argenson[300] et celle de M. de Machault[301] ont eu une influence
-bien funeste sur les événements de la guerre qui commença en 1757.
-L'abbé de Bernis était alors nommé à l'ambassade de Vienne, faveur qui
-avait été la suite naturelle du traité qu'il avait signé avec M. de
-Stahremberg[302]; et comme l'impératrice Marie-Thérèse pressait
-vivement pour l'arrivée du ministre de France, et que le bon M.
-Rouillé se défendait encore un peu dans sa place, l'abbé de Bernis,
-pour ne quitter ni le terrain, ni la carrière, se fit nommer à
-l'ambassade de Madrid, où il n'y avait pas d'affaires pressantes à
-traiter; et M. de Stainville fut destiné à se rendre immédiatement à
-Vienne, à sa place. Ses préparatifs furent prompts; tout le faste de
-sa représentation y passa de Rome directement, et lui-même s'y rendit
-dans les premiers jours d'août. Il trouva la cour impériale, naguère
-si désolée, toute remplie des espérances que lui donnait la victoire
-de Kollin[303], remportée par le maréchal Daun[304], dont l'effet
-avait été la levée du siège de Prague; et celle de Hastenbeck[305]
-que le maréchal d'Estrées[306] venait de remporter sur le duc de
-Cumberland[307]. Deux mois plus tard, M. de Stainville aurait trouvé
-dans le cabinet de Vienne les formes de la plus grande déférence; mais
-à cette époque, ce cabinet avait pris une habitude hautaine.
-L'ambassadeur du France fut, néanmoins, très bien traité par
-l'impératrice, et accueilli d'une manière particulière par le bon
-empereur François Ier qui voyait en lui un Lorrain, et le fils de son
-ministre actuel à la cour de France. Mais, M. le comte de Kaunitz[308]
-le reçut avec plus de froideur. La dignité qu'il affecta de marquer
-dans les premières entrevues, présagea à M. de Stainville qu'il serait
-loin de trouver en lui le secrétaire d'État de la cour papale. Les
-médiocres conséquences de la bataille de Hastenbeck, comparées avec
-quelques succès qui suivirent la grande affaire de Kollin, et la levée
-du siège de Prague qui rendit disponible quarante mille hommes
-enfermés dans cette ville avec le prince Charles[309], donnaient au
-ministre autrichien, un ton et des formes très déplaisants pour
-l'ambassadeur de France. Mais le mois de novembre arrivé, toutes les
-fiertés furent confondues par les deux batailles que le roi de Prusse
-gagna en personne à cinq jours l'une de l'autre; à Rosbach[310],
-contre les Français, et sous les murs de Breslau[311], contre les
-Autrichiens. L'armée française et l'armée autrichienne furent si
-complètement battues qu'on ne sut plus lequel des deux alliés devait
-être le plus humilié. Alors les reproches d'ineptie se multiplièrent
-de part et d'autre. M. de Stainville, naturellement moqueur, tombait
-impitoyablement sur le maréchal Daun; et M. de Kaunitz n'épargnait pas
-davantage les généraux français. Le chevalier de Curten, ancien
-lieutenant général se trouvait à Vienne, où il était arrivé en même
-temps que M. de Stainville; il avait une commission militaire dont
-l'objet était la reprise de l'électorat de Saxe, que devait faire
-l'armée de Soubise, conjointement avec celle de l'empire commandée par
-le prince de Hildburghausen[312]. Le chevalier de Curten passait pour
-un excellent officier, et était certainement un des hommes les plus
-aimables et les plus piquants de son temps. Sa mission qui était d'un
-ordre inférieur se trouvait terminée par les grands faits de guerre
-qui venaient d'avoir lieu, mais il en avait peu de souci. Il demandait
-sans cesse ce que l'armée de l'empire était devenue, à quoi on lui
-répondait par semblable question sur l'armée de Soubise. En sorte
-qu'au milieu de tous ces désastres, qui devaient se terminer par
-quelque modification dans l'influence germanique, ou par la cession de
-quelques provinces, mais point encore par l'abdication de quelque tête
-couronnée, ou par la destruction d'un royaume ou d'un empire[313], on
-put passer à Vienne un hiver assez supportable. Lorsque les plaintes
-de M. de Kaunitz devenaient un peu plus fortes, M. de Stainville lui
-dépêchait le comte de Montazet, qui, avec les formes embarrassantes du
-plus grand zèle, prenait les renseignements les plus minutieux sur la
-grande armée autrichienne, et montrait un empressement excessif à la
-rejoindre, étant destiné, disait-il, à avoir l'honneur d'y servir.
-
- [299] Allusion à la révolution de cabinet qui marqua le
- rétablissement du roi. Durant sa maladie (suite de l'attentat de
- Damiens), Machault et d'Argenson avaient pris sur eux de renvoyer
- madame de Pompadour. A son retour, elle exigea leur destitution.
- Machault céda la place à Peirenc de Moras, et d'Argenson au
- marquis de Paulmy, son neveu (février 1757).
-
- [300] Marc-Pierre de Voyer, comte d'Argenson, né en 1696,
- appartenait à une vieille famille de Touraine qui jeta un vif
- éclat aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sept de ses membres parvinrent
- aux plus hautes charges de l'État. Lui-même fut lieutenant
- général de la police (1720), ministre d'État (1742), secrétaire
- d'État à la guerre (1743-1757). Il mourut peu après sa disgrâce
- en 1764.
-
- [301] M. de Machault était alors secrétaire d'État à la marine.
-
- [302] George-Adam prince de Stahremberg, né à Londres en 1724,
- d'une vieille famille autrichienne. Ambassadeur à Paris en 1755.
- Rappelé à Vienne en 1766, il devint ministre d'État, puis
- gouverneur des Pays-Bas. Il mourut en 1807.
-
- [303] Kollin, ville de Bohême, sur l'Elbe, 6.000 habitants. La
- victoire des Autrichiens est du 18 juin 1757.
-
- [304] Léopold, comte de Daun, né à Vienne en 1705, était
- feld-maréchal en 1748. Il fut généralissime des armées impériales
- pendant la guerre de Sept ans. Vainqueur à Kollin et à Hochkirch,
- il fut battu à Leuthen et à Torgan. Il mourut en 1766.
-
- [305] Hastenbeck, village de l'électorat de Hanovre. La victoire
- des Français est du 20 juillet 1757.
-
- [306] Louis Le Tellier, marquis de Courtenvaux, duc d'Estrées, né
- en 1697, était petit-fils du célèbre Louvois. Sa mère était la
- soeur du comte Victor d'Estrées, maréchal de France. Celui-ci
- étant mort sans enfants en 1737, son neveu hérita de son nom et
- de son titre. Le comte, plus tard duc d'Estrées, fut lieutenant
- général en 1744, et maréchal en 1757. Il perdit son commandement
- en Allemagne à la suite d'intrigues de cour et mourut en 1771.
-
- [307] Guillaume-Auguste, duc de Cumberland, né en 1727, était le
- troisième fils du roi Georges II. Mis à la tête des armées
- anglaises du continent, il lut constamment battu. Plus heureux en
- Écosse, il battit le prétendant, Charles-Édouard; il mourut eu
- 1765.
-
- [308] Venceslas-Antoine, comte puis prince de Kaunitz-Rietberg,
- né en 1711, conseiller aulique en 1735, commissaire impérial à la
- diète de Ratisbonne, sous Charles VI, ambassadeur à Rome, puis à
- Turin, sous Marie-Thérèse. Ministre d'État(1749), ambassadeur à
- Paris. A son retour, il fut nommé chancelier de cour et d'État.
- Il mourut en 1794.
-
- [309] Charles, prince de Lorraine, né en 1712, était le frère de
- l'empereur François. Feld-maréchal général et généralissime des
- troupes impériales et hongroises, il prit part aux guerres de la
- succession d'Autriche et de Sept ans.
-
- [310] Rosbach, village de l'électorat de Saxe près de Mersebourg.
- Les Français étaient commandés par Soubise.
-
- [311] La bataille fut livrée à 7 kilomètres de Breslau près du
- village de Leuthen, ou Lissa.
-
- [312] Joseph de Saxe-Hildburghausen, prince souverai d'Allemagne,
- né en 1702, fut nommé en 1735 feld-maréchal au service de
- l'Autriche. Il dirigea en 1739 une campagne malheureuse contre
- les Turcs. Il prit part sans grand succès à la guerre de Sept ans
- et mourut en 1787.
-
- [313] Allusion aux traités imposés plus tard par Napoléon.
-
-On faisait de toutes parts de nouvelles levées pour la composer; et M.
-de Kaunitz, tout en critiquant le pauvre maréchal Daun, que
-l'impératrice soutenait à cause de madame de Daun, sa favorite,
-élevait secrètement à la fortune un homme modeste que le hasard lui
-avait fait rencontrer, et qui, par la levée du siège d'Olmütz[314],
-devint quelques mois après, le sauveur de la puissance autrichienne.
-M. de Laudon[315] fut véritablement l'homme le plus distingué de
-tous ceux que l'Autriche a employés dans le cours de cette fameuse
-guerre de Sept ans. Car M. de Lascy[316], dont le nom a été consacré
-par la belle lettre que lui écrivit en mourant Joseph II, avait plus
-de talent pour le cabinet que pour l'exécution, et s'est montré plus
-propre à être un grand ministre de la guerre qu'un grand général
-d'armée.
-
- [314] Olmütz, ville d'Autriche (Moravie). Le roi de Prusse qui
- l'avait assiégée, ne put s'en emparer et dut battre en retraite.
-
- [315] Ernest, baron de Laudon, né à Tootzen (Livonie), d'une
- famille originaire d'Écosse qui avait émigré au XIVe siècle. Il
- passa huit ans au service de la Russie (1731-1739), se présenta
- ensuite à Frédéric II qui le repoussa; il passa alors en
- Autriche, devint général en 1757, feld-maréchal en 1758; il eut
- une part glorieuse à la guerre de Septans. Appelé à diriger une
- campagne contre les Turcs en 1788, il mourut au cours de ses
- succès (7 juillet 1790).
-
- [316] Joseph, comte de Lascy naquit en 1725 à Pétersbourg d'une
- famille noble d'origine irlandaise. Son père était général dans
- l'armée russe. Lui-même entra dans l'armée autrichienne et devint
- feld-maréchal en 1760, après de brillants succès remportés durant
- la guerre de Sept ans. Après la paix, il entra au conseil aulique
- et durant de longues années travailla de concert avec l'empereur
- Joseph II. Chargé en 1788 de la guerre contre les Turcs, il fut
- battu et demanda à être remplacé par Laudon, bien qu'il fût son
- ennemi personnel. Il mourut en 1801.
-
-Les forces nombreuses qui se réunissaient, une organisation militaire
-nouvelle qui commençait à se former, les espérances qui étaient la
-suite de ces efforts et de ces changements, permirent bientôt à M. de
-Kaunitz de reprendre les airs inattentifs avec lesquels il blessait
-cruellement l'amour-propre de M. de Stainville. Tantôt c'était à la
-comédie où leurs loges étaient absolument contiguës, M. de Kaunitz
-arrivait dans la sienne, prenait une place adossée à celle de
-l'ambassade, et ne s'apercevait qu'au cinquième acte que M. de
-Stainvilie était à côté de lui. Une autre fois, invité à quelque dîner
-solennel chez l'ambassadeur de France, au lieu d'arriver à deux
-heures, il faisait impitoyablement attendre jusqu'à six, une
-trentaine de personnes, qui toutes par leur rang et leur naissance,
-paraissaient mériter quelques égards, et, tout à coup, au milieu du
-dîner, il écartait son assiette, arrangeait la place qu'avait occupée
-son couvert, tirait de sa poche une petite écritoire ou un crayon, et
-se mettait à écrire, à demi couché sur la table; ou bien, il étalait
-un étui de toilette et se nettoyait les dents. L'usage était de se
-rassembler tous les soirs chez ce ministre, où sa soeur, madame la
-comtesse de Questemberg, faisait en assez bonne femme, les honneurs du
-salon. Aucun des ministres ne manquait à s'y rendre, parce que M. de
-Kaunitz y paraissait assez régulièrement vers les onze heures, et que
-c'était un moment favorable, ou pour l'entretenir de quelque affaire,
-ou pour apprendre de lui les nouvelles qui venaient journellement des
-armées; il se faisait secrètement rendre compte de l'arrivée de
-l'ambassadeur de France, et dans les circonstances où il savait qu'il
-importait le plus à celui-ci de lui parler, il le laissait attendre
-jusqu'à une heure après minuit, et lui faisait dire par un valet de
-chambre, sans même se donner la peine d'imaginer quelque excuse, qu'il
-ne paraîtrait point. Alors M. de Stainville se dépitait, rentrait chez
-lui, et disait à qui voulait l'entendre, qu'il était impossible de
-suivre les affaires avec un tel homme. L'impératrice, qui était
-informée par ses rapports intérieurs du mécontentement de M. de
-Stainville, ne perdait pas une occasion de lui raconter les
-inattentions, sans nombre, de M. de Kaunitz pour elle-même. Mais elle
-croyait, et disait avoir un tel besoin de ce ministre, qu'elle lui
-passait toutes ses fantaisies. L'indulgence de l'impératrice était
-mise à tant d'épreuves, que pendant quelque temps, on a pu croire que
-M. de Kaunitz avait avec cette princesse des liaisons plus
-intimes que celles des affaires. Il fallut tout l'éclat d'une aventure
-avec une danseuse de l'opéra pour empêcher cette opinion de trop
-s'établir. Il y avait au théâtre une Italienne assez belle, nommée la
-Tagliatzi. M. de Kaunitz était publiquement son amant. Quelques
-rigoristes de la cour, et le médecin Wasa-Sivieten, par dévotion, et
-peut-être aussi, par une envie secrète de plaire, animèrent tellement
-la conscience de l'impératrice sur ce scandale, qu'elle en donna un
-bien plus grand encore, en faisant enlever un matin la danseuse, et en
-la faisant transporter aux frontières d'Italie avec défense absolue de
-reparaître à Vienne. M. de Kaunitz se croyant outragé, monte chez
-l'impératrice, sa démission à la main, fait changer sa détermination,
-et la Tagliatzi revient avec tous les honneurs de l'aventure; et pour
-que personne ne pût douter de son triomphe, M. de Kaunitz la mène en
-calèche le lendemain de son arrivée dans toutes les promenades de
-Vienne. Il ne faut pas croire davantage au sentiment qu'on a supposé
-que cette princesse avait eu pour le général O'Donnell[317]; elle
-aimait l'empereur, qui était beau, et auquel elle passait sa petite
-infidélité avec la princesse d'Auersperg[318], en faveur des enfants
-qu'elle ne cessait d'avoir.
-
- [317] Le général comte Charles O'Donnell né en 1715 en Irlande,
- entra en 1736 au service de l'Autriche. Feld-maréchal lieutenant
- en 1757, gouverneur général des Pays-Bas après la paix, puis
- inspecteur général de cavalerie. Il mourut en 1775.
-
- [318] La princesse Josèphe d'Auersperg était la fille de Jean
- prince de Trautson. Née en 1734, elle avait épousé en 1744
- Charles d'Auersperg, prince souverain d'Allemagne.
-
-Mais je m'écarte trop de mon sujet. L'humeur respective des deux
-ministres venait au fond de ce que les deux cours n'étaient rien
-moins que contentes du succès de leur grande alliance. Celle de
-Vienne, qui manquait encore moins d'hommes que d'argent, ne voulait
-plus du système de la combinaison des armées; on convint d'agir
-séparément, et l'Autriche réclama en conséquence le choix de
-l'alternative dans l'exécution du traité, qui avait fixé le secours
-respectif à vingt-quatre mille hommes ou à vingt-quatre millions.
-L'impératrice, qui n'avait cessé un seul jour d'employer toute sa
-séduction vis-à-vis de M. de Stainville, se flattait d'emporter le
-subside. Elle se fit même aider en cette occasion par l'empereur qui
-traitait toujours M. de Stainville avec la familiarité d'un
-compatriote, et qui croyait avoir sur lui une grande influence.
-L'impératrice écrivit à madame de Pompadour; M. de Stahremberg
-touchait au moment d'obtenir ce point de la facilité de l'abbé de
-Bernis; l'opinion de M. de Stainville, à cet égard, retarda la
-décision. Vingt-quatre millions à cette époque était un subside très
-considérable. L'Angleterre, qui depuis en a prodigué d'immenses, ne
-donnait à Frédéric II que cinquante mille livres sterling[319], et on
-peut dire que celui-là gagnait bien son argent, et que si la France
-l'eût conservé pour allié à pareil prix, l'influence autrichienne en
-Allemagne n'aurait pas duré aussi longtemps. Au surplus, comme on
-voulait, de part et d'autre, que ces légères altercations ne
-tournassent pas au détriment de l'alliance, ce fut à cette époque
-qu'on adopta le plan d'une union plus intime et plus solide, par le
-projet de mariage de la jeune archiduchesse Marie Antoinette, alors au
-berceau, avec le futur héritier de la couronne de France.
-
- [319] 1 250 000 francs.
-
-M. de Stainville reçut à cette occasion une marque éclatante de
-satisfaction: il fut créé duc héréditaire (et prit le titre de duc de
-Choiseul) en même temps que M. le comte de Gontaut son beau-frère, fut
-fait duc à brevet, honneur suffisant pour ce dernier, puisque son
-fils, ou plutôt celui de M. de Stainville, connu depuis sous le nom
-toujours brillant de duc de Lauzun, était naturellement appelé à
-hériter de la pairie du maréchal de Biron[320], son oncle. Cette
-double faveur accordée en même temps aux deux amis, fut l'ouvrage de
-madame de Pompadour, et le fruit de l'assiduité de M. de Gontaut,
-autant que de l'exactitude de la correspondance de M. de Stainville,
-qui ne faisait pas partir un courrier sans donner à la favorite dans
-une lettre particulière un petit sommaire de ses dépêches. Madame de
-Pompadour en aurait été moins flattée, si elle eût su combien était
-étendue et confiante la correspondance privée de M. de Choiseul. Tous
-les courriers portaient des lettres d'abord à madame de Robecq[321],
-ensuite à madame de Luxembourg[322], à l'abbé de Bernis dont il
-cherchait à affaiblir l'influence dans sa correspondance avec la
-favorite, à M. de Gontaut, à M. de Soubise, à M. de Praslin[323],
-au comte de Castellane[324], à M. du Châtelet[325], au chevalier de
-Beauteville[326], et il en recevait des réponses qui le tenaient
-exactement au courant de ce qui se passait sur le double théâtre des
-intrigues de Versailles et de Paris.
-
- [320] Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron, fils du maréchal
- duc de Biron, né en 1701, entra à l'armée et fit la campagne de
- Bohême comme maréchal de camp; lieutenant général en 1743;
- maréchal de France en 1757; gouverneur du Languedoc en 1775. Il
- mourut en 1788.
-
- [321] La princesse Anne de Robecq était la fille du maréchal duc
- de Montmorency-Luxembourg. Elle épousa Anne de Montmorency prince
- de Robecq, grand d'Espagne et lieutenant général. Elle mourut en
- 1760, à trente-deux ans.
-
- [322] Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroi, maréchale
- duchesse de Luxembourg (1707-1787).
-
- [323] César, comte de Choiseul, créé duc et pair en 1762 et connu
- dès lors sous le nom de duc de Praslin, naquit en 1712. Il devint
- lieutenant général; ambassadeur à Vienne en 1758; secrétaire
- d'État aux affaires étrangères en 1760; à la marine en 1766. Il
- fut exilé en 1770 et mourut en 1785.
-
-La tête de M. de Choiseul fut traversée un moment alors, par l'idée
-d'obtenir une grande charge à la cour. Mais, M. de Gontaut lui fit
-voir combien ces places étaient encombrées de survivances; il
-réfléchit de son côté sur la probabilité qu'il n'aurait point
-d'enfants de madame de Choiseul dont la santé était très délicate; il
-avait lui-même altéré son tempérament par une jouissance qui avait
-précédé de beaucoup l'époque à laquelle elle était devenue femme, et
-il était résulté pour elle de cette imprudence, des inconvénients de
-santé qui l'obligeaient à rester souvent sur une chaise longue. Cette
-petite malade, dont la tête romanesque était dix fois plus ardente que
-son corps n'avait de force, était toutefois très exigeante sur les
-attentions du mariage, et fort jalouse de toutes les femmes auxquelles
-son mari paraissait adresser quelques hommages. Aussi M. de Choiseul
-manqua-t-il à peu près tout ce qu'il entreprit dans ce genre pendant
-son séjour à Vienne.
-
- [324] Michel, comte de Castellane, gouverneur de Niort,
- ambassadeur près la Porte, maréchal de camp en 1762.
-
- [325] Louis-Florent, duc du Châtelet-Lomont, né à Semur on 1727.
- Il était le fils de la célèbre madame du Châtelet si connue grâce
- à Voltaire. Il fut maréchal de camp et ambassadeur à Vienne.
-
- [326] P. du Buisson, chevalier de Beauteville, aide-maréchal
- général des logis de l'armée de Flandre (1745), maréchal de camp
- (1758), ministre en Suisse (1762).
-
-M. de Choiseul informé par M. de Gontaut, que madame de Pompadour
-commençait à se dégoûter de l'abbé de Bernis qui, prêt à devenir
-cardinal, faisait entrevoir des prétentions que sa capacité ne
-soutenait guère, donna à ses lettres particulières la direction que
-cette nouvelle circonstance exigeait. Il chercha à se faire regarder
-par madame de Pompadour, comme un rival et un successeur de l'abbé de
-Bernis, sur lequel elle pouvait compter, et par celui-ci comme un
-coopérateur fidèle, dont il pourrait se servir, s'il parvenait à faire
-le grand pas qu'il avait la secrète ambition de tenter. L'abbé de
-Bernis, sûr du chapeau de cardinal, commença à parler de sa mauvaise
-santé, en insinuant toutefois, après les instances qui lui étaient
-faites pour rester, qu'il serait prêt à témoigner sa reconnaissance et
-son dévouement, si on lui donnait la direction suprême du conseil.
-C'était où on l'attendait. On se concerta pour le retour de M. de
-Choiseul, et on pensa dès lors au moyen de l'investir de la charge que
-le futur cardinal dédaignait d'occuper. De son côté, M. de Bernis se
-mit à rédiger un long mémoire, dans lequel il essayait de démontrer au
-roi la nécessité d'un premier ministre qui tînt d'une main ferme
-l'ensemble des opérations de tous les départements. La situation
-critique des affaires était peut-être assez favorable à cette idée.
-Mais la répugnance du roi pour cette espèce de tutelle était bien
-connue de madame de Pompadour qui, d'ailleurs, n'ayant plus que ce
-rôle à jouer, sans avoir l'inconvénient du titre, n'avait aucune envie
-de se le laisser enlever. Deux mois suffirent à toutes ces manoeuvres,
-et dans les premiers jours de novembre, pendant que la barrette
-arrivait de Rome, M. de Choiseul arrivait de Vienne, pour occuper le
-poste que le cardinal allait quitter. L'arrivée subite de M. de
-Choiseul, et l'espèce de désaccord qui existait dans les différentes
-dispositions des parties intéressées, ne pouvaient pas manquer de
-produire d'étranges contradictions. Ainsi dans la même semaine, M. de
-Choiseul qui n'avait été présenté dans l'article officiel de la
-_Gazette_, que comme un aide choisi par le cardinal pour conduire sous
-sa direction le ministère des affaires étrangères, M. de Choiseul,
-médiocrement accueilli par le roi, était créé pair à l'ouverture du
-premier conseil, à cause de la prétention que le maréchal d'Estrées
-éleva, concernant la préséance des maréchaux de France sur les ducs
-qui n'étaient pas pairs. On vit aussi le cardinal quitter le logement
-du secrétaire d'État, et s'installer dans un des plus grands
-appartements du château de Versailles, où dès le premier mardi, jour
-d'audience des ambassadeurs, il les reçut avec solennité concurremment
-avec le nouveau ministre, chez lequel ils n'eurent l'air d'aller
-ensuite que comme chez un premier commis, et M. de Choiseul, ministre
-des affaires étrangères, duc et pair de France paraissait, au milieu
-de toutes ces faveurs, n'occuper qu'un poste secondaire. Le cardinal
-avait remis directement au roi son mémoire et s'emparait comme de
-haute lutte de la place éminente qu'il croyait s'être assurée. Le roi
-ne disait rien, laissait faire, et, sans doute se fût soumis, si
-madame de Pompadour, à qui le mémoire revint de la main du roi et qui
-n'en était que plus offensée, ne se fût jointe à M. de Soubise, à M.
-de Gontaut et à M. de Belle-Isle[327], pour en représenter l'auteur
-comme un ambitieux qui voulait s'emparer d'une place que la
-considération personnelle du roi, son opinion connue à cet égard, et
-les derniers conseils du cardinal de Fleury[328], devaient empêcher de
-jamais rétablir. Cette forme de rappel à ses propres principes,
-présenté au roi comme une marque d'attachement le plus vrai pour sa
-personne et pour sa gloire, ne manqua pas son effet. On exila le
-cardinal de Bernis[329].
-
- [327] Louis Fouquet, duc de Belle-Isle, était le petit-fils du
- fameux surintendant Fouquet. Né à Villefranche-de-Rouergue en
- 1684, il entra de bonne heure à l'armée, fit comme colonel la
- guerre de la succession d'Espagne. Maréchal de camp en 1719, il
- fut impliqué dans le procès de Leblanc, secrétaire d'État à la
- guerre, accusé de concussion, et fut enfermé à la Bastille.
- Lieutenant général en 1732, il reçut en 1736 le gouvernement de
- Metz et des trois évêchés. Maréchal de France en 1741, il prépara
- l'élection de l'empereur Charles VII. Peu après, il s'illustrait
- par la campagne de Bohême et la retraite de Prague (1743). Fait
- prisonnier en Hanovre en 1744, il fut interné un an en
- Angleterre. En 1757, il fut nommé secrétaire d'État à la guerre.
- Il mourut en 1761.
-
- [328] André Hercule, cardinal de Fleury, appartenait à la vieille
- noblesse du Languedoc. Il naquit à Lodève le 22 juin 1653.
- Aumônier de la reine, il fut en 1698 nommé évêque de Fréjus. A la
- mort de Louis XIV il fut nommé précepteur du nouveau roi sur
- lequel il prit bientôt la plus grande influence. Au mois de juin
- 1726, Fleury fut nommé ministre d'État et surintendant des
- postes, et bientôt après créé cardinal. Il garda la direction des
- affaires jusqu'à sa mort (1743).
-
- [329] Novembre 1758.
-
-Ainsi fut enlevé à la suprême direction des affaires, cet homme doux
-et aimable, fait pour le charme de la société, bien plus que pour la
-haute intrigue du ministère. Sa vie reprit dans la suite quelque éclat
-par les moyens que lui fournirent son caractère ecclésiastique, sa
-grande fortune et le bel emploi qu'il en savait faire. Il a fini sa
-carrière d'une manière heureuse, puisque ses derniers moments ont été
-employés à donner des soins, des marques de respect, et presque des
-secours, aux vertueuses filles de son bienfaiteur. L'histoire parlera
-bien peu de lui.
-
-M. de Choiseul resta seul chargé des affaires étrangères. L'usage
-qu'il fit de son pouvoir et la situation dans laquelle il plaça la
-France vis-à-vis des cours de l'Europe, ne sont peut-être pas sans
-intérêt à connaître.
-
-Un des principaux actes de son administration, fut le traité du mois
-de janvier 1759 avec l'Autriche. Par ce traité la France réduisit de
-vingt-quatre millions à quatorze, le subside convenu par le traité de
-1756. Mais, par une inconséquence injustifiable, on mit à la
-disposition de l'Autriche des forces aussi considérables qu'on aurait
-pu le faire pour un intérêt national et du premier ordre. Ce ne fut
-qu'en 1761 que M. de Choiseul effrayé des maux de tout genre
-qu'éprouvait la France, essaya d'en abréger la durée par une paix
-particulière avec l'Angleterre, qu'il supposait devoir entraîner celle
-avec l'Allemagne. Les premières paroles de rapprochement avaient été
-portées par M. le bailli de Solar[330], ambassadeur de Sardaigne à
-Londres. M. de Bussy[331] fut ensuite accrédité auprès de M.
-Pitt[332], et M. Stanley vint en France. Quelque condescendance que M.
-de Choiseul mît dans la négociation avec l'Angleterre, on ne put pas
-arriver à en établir les premières bases: lord Chatam voyait encore
-trop de chances heureuses dans la guerre pour vouloir sérieusement
-faire la paix. Il négociait pour être populaire et il ne finissait
-rien parce qu'il était homme d'État. Après des essais de tout genre,
-il fallut abandonner cette idée. Le seul succès politique qu'obtint M.
-de Choiseul à cette époque, et qui lui donne une sorte de place dans
-l'histoire, c'est le pacte de famille avec l'Espagne[333], par lequel
-on peut dire que la France, sans affaiblir sa position continentale,
-en la fortifiant même, et sans prendre des engagements onéreux, était
-assurée pour la paix comme pour la guerre d'une coopération durable
-avec la puissance qui possédait alors les plus belles ressources
-maritimes, et les riches trésors de l'Amérique et des Indes. Si cet
-accord avec l'Espagne eût été fait en même temps que le traité de
-Versailles avec la cour de Vienne, il est à croire que l'Angleterre
-n'eût jamais obtenu les succès qui ont amené la désastreuse paix de
-1763.
-
- [330] Ignace Solar de Breille, connu sous le nom de bailli de
- Solar, né en 1715, grand-croix de Malte, ambassadeur de Sardaigne
- en France (1758-1765). Il reçut, après la paix de 1763, l'abbaye
- de St-Jean-des-Vignes de Soissons.
-
- [331] François de Bussy né en 1699, entra aux affaires étrangères
- en 1725, comme chargé d'affaires à Vienne, puis à Londres (1737).
- Ministre plénipotentiaire à Londres (1740). Premier commis aux
- affaires étrangères (1749). Il mourut en 1780.
-
- [332] William Pitt, comte de Chatam, un des plus grands hommes
- d'État de l'Angleterre, né en 1708, entra au parlement à
- vingt-sept ans. Il fut le chef de l'opposition jusqu'en 1746;
- devint alors vice-trésorier d'Irlande et conseiller privé sous le
- ministère Newcastle. Premier ministre (1755-1761). En 1766, Pitt
- fut créé comte de Chatam et entra à la Chambre des lords. En même
- temps il fit une courte réapparition aux affaires. Il mourut en
- 1775.
-
- [333] Le pacte de famille est une convention signée à Paris le 15
- août 1761 entre les représentants de la France (Choiseul) et
- d'Espagne (Grimaldi), par laquelle les souverains de la maison de
- Bourbon, Louis XV, Charles III, roi d'Espagne, Ferdinand roi des
- Deux-Siciles (fils de Charles III) et Philippe duc de Parme (son
- frère), contractaient une alliance défensive et offensive pour la
- garantie mutuelle de leurs États. Cette alliance dura autant que
- la monarchie française.
-
-Cette époque de notre histoire portera sans doute les publicistes,
-s'il peut s'en trouver encore dans quelques années, à examiner si, en
-théorie générale, les traités d'alliance permanente sont utiles aux
-puissances qui les contractent. Ce genre de transaction est celui dont
-on croit en général devoir recueillir le plus de résultats avantageux.
-Cependant, l'expérience a prouvé que chaque puissance, en cherchant à
-faire pencher la balance de son côté, apporte dans cette espèce
-d'accord un esprit de réserve et d'égoïsme, qui nuit à la cause
-commune. Aussitôt que les stipulations de bonne harmonie, d'assistance
-de secours définis sont convenues, tous les efforts se dirigent sur
-les moyens d'interpréter les clauses, d'éluder les demandes,
-d'échapper enfin aux conséquences des engagements qu'on a contractés;
-et quand le _casus foederis_ devient tellement évident qu'on ne peut
-le méconnaître, mille circonstances deviennent alors des prétextes,
-pour retarder les préparatifs et compliquer l'exécution des articles
-les plus clairs. L'allié attaqué a eu le temps de perdre des
-provinces, avant de recevoir un homme ou un écu de celui qui devait
-lui prodiguer des secours de tout genre. Les quatre coalitions formées
-successivement depuis la Révolution française, eussent-elles été aussi
-promptement anéanties, si chacun des contractants eût employé de bonne
-foi et à temps, tous les moyens dans l'intérêt de la cause commune?
-
-En supposant même de la loyauté dans l'allié dont l'intervention est
-devenue nécessaire, les obstacles naturels, la distance, la lenteur
-des levées, l'état des chemins dans telle saison, ne suffisent-ils pas
-pour rendre inutiles des secours dont la moitié arrivée à temps
-pouvait donner une autre direction et un autre résultat à des
-événements importants? La Prusse certainement eût fait une plus
-vigoureuse résistance, si avant la bataille d'Iéna, le quartier
-général de l'empereur Alexandre eût été à Custrin, par exemple[334].
-
- [334] Au moment de la bataille d'Iéna, l'armée russe n'avait pas
- encore passé la frontière allemande. Napoléon dut aller la
- chercher au fond de la Pologne et ne l'atteignit qu'en janvier,
- c'est-à-dire trois mois après la bataille d'Iéna.
-
-Dans les motifs de tiédeur des alliances, il faut aussi compter pour
-quelque chose le déplaisir de voir mal employés ses troupes, son
-artillerie, ses magasins; de voir ses régiments placés au poste le
-plus périlleux, de perdre des hommes, de dissiper son trésor, et
-souvent sans retirer d'autre avantage de sa coopération, que celui
-d'assister à la prise de possession des conquêtes faites par ses
-alliés.
-
-Une grande partie des inconvénients attachés aux traités d'alliance
-entre des puissances continentales, pourrait disparaître dans les
-accords entre des puissances maritimes, et c'est pour cela que le
-traité de 1761 avec l'Espagne, quoique fait trop tard, est encore
-l'acte le plus habile du ministère de M. de Choiseul. En effet, on
-comprend aisément qu'un secours, même de peu de valeur, prend tout de
-suite de l'importance quand, transporté par mer, il peut menacer sur
-divers points et presque au même instant les territoires de l'ennemi
-commun, et qu'ensuite, lorsqu'il s'agit de régler les conditions de
-paix et de partager les fruits d'une guerre heureuse, il soit possible
-de faire la part d'une des puissances, sans nuire trop aux intérêts de
-l'autre.
-
-Du reste, le peu que l'on vient de dire sur une question d'un si haut
-intérêt et qui mériterait d'être traitée avec soin et développement,
-ne s'applique, comme on a pu le voir, qu'au cas où la guerre, suivant
-de près le traité conclu, oblige les contractants à l'exécution de ses
-clauses. Car il n'y a personne qui ne doive regarder comme la plus
-belle oeuvre de la politique une alliance combinée avec lenteur et
-sagesse, entre des puissances de premier ordre, dans la vue généreuse
-de fixer un état de paix permanent en empêchant partout la guerre, et
-dont le but unique serait de forcer par une médiation juste et
-imposante, au repos, à la modération, et à un libre et facile échange
-des productions des différents pays, tout pouvoir inquiet, ambitieux
-et prohibitif qui voudrait troubler l'équilibre général.
-
-Il est toutefois nécessaire d'apporter de grandes précautions dans un
-pacte de cette nature; c'est dans l'intérêt de la société européenne,
-c'est dans l'intérêt de tous qu'il doit être contracté. Il faut donc
-que cet intérêt soit bien constaté, bien évident, et il ne l'est pas
-assez, si ceux qu'il touche, c'est-à-dire les nations, ne sont pas
-convaincues que c'est de leurs propres avantages qu'on s'est occupé.
-Car, si elles devaient concevoir de la défiance, toute alliance des
-cabinets deviendrait illusoire et même dangereuse. Dans l'état de
-civilisation où l'Europe est parvenue, les peuples tendent partout à
-prendre un niveau commun; et s'ils se voyaient détournés de cette
-voie, ils s'en prendraient bientôt à leurs gouvernements, et agiraient
-contre eux avec une force irrésistible.
-
-Les projets d'alliance chrétienne de Henri IV[335], de paix
-perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre[336], ont été médités dans des
-temps où les gouvernements avaient exclusivement toute la confiance
-des peuples. Ceux-ci remettaient alors aux mains de leurs souverains,
-le soin de prévoir et de diriger leurs destinées. Les souverains de
-leur côté avaient toute l'autorité nécessaire pour conduire de si
-grands intérêts. Les grands corps de l'État n'étaient que les
-auxiliaires du pouvoir, et si parfois ils cherchaient à diminuer son
-action, ce n'était jamais jusqu'au point de l'exposer à être à la
-discrétion des peuples. L'idée de la souveraineté était entière dans
-les esprits, et elle se présentait partout, comme une force tutélaire
-contre laquelle nulle résistance n'était légitime.
-
- [335] Talleyrand rappelle ici le grand plan de réorganisation
- européenne longtemps rêvé par Henri IV. Il voulait d'abord
- arriver à constituer en Europe un état d'équilibre durable, et
- pour cela il reléguait chaque nation dans ses frontières
- naturelles. L'Europe, ainsi divisée en un certain nombre d'États
- à peu près égaux en force et en étendue, eût alors été la grande
- République chrétienne. Un conseil suprême de députés de tous les
- États eût été chargé de prévenir les guerres en réglant les
- différends. C'est de ce projet de fédération de tous les peuples
- chrétiens, dont Henri IV aimait à s'entretenir avec Sully; mais
- il n'eut pas le temps ni peut-être le dessein d'en entreprendre
- la réalisation.
-
- [336] Charles Castel, abbé de Saint-Pierre (1658-1743), connu par
- son projet de paix perpétuelle. Il avait repris les idées de
- Henri IV et passa sa vie à soumettre aux différents ministres,
- une multitude de projets de réforme.
-
-A une telle époque, on pouvait créer des systèmes politiques, et celui
-que la grande âme de Henri IV avait su concevoir, aurait pu
-s'exécuter.
-
-Mais les progrès de la civilisation, en élevant la partie moyenne des
-peuples, ont diminué la distance qui la séparait du gouvernement.
-C'est alors qu'on a commencé à examiner le mécanisme et les actes de
-celui-ci: bientôt la critique est arrivée, et a conduit à la méfiance,
-ce qui fait qu'aujourd'hui il faut, pour gouverner les peuples, plus
-de sincérité et de sagacité que l'on n'en avait besoin autrefois. Il
-faudrait donc beaucoup d'habileté et de prévoyance pour former dans un
-tel état de choses, une de ces alliances dont le seul objet serait de
-garantir la paix générale.
-
-Je m'arrête ici, étonné de n'avoir pas su résister à l'attrait des
-aperçus généraux, qui m'ont fait sortir de l'objet circonscrit dans
-lequel j'aurais voulu rester.
-
-La hauteur naturelle de M. de Choiseul, son pouvoir étendu et sans
-contrôle, la légèreté de ses moeurs, lui faisaient trop mépriser les
-pays nouveaux où la civilisation ne faisait que de paraître. Il
-dédaigna de s'occuper des changements qui se préparaient alors dans le
-Nord; et il ne sut point porter ses regards du côté de la Russie.
-Cette puissance commençait cependant à suivre par une sorte
-d'instinct, la politique qui la conduisait vers le centre de l'Europe,
-et dont la tendance était, sans projet encore déterminé,
-d'arriver à exercer un jour une influence prépondérante et dangereuse
-sur les affaires du continent. Il ne vit point jusqu'où pouvaient
-aller les rapports utiles que l'Angleterre commençait à avoir avec
-cette puissance, et par suite de son aveuglement à cet égard, il tâcha
-d'entretenir de la mésintelligence entre la Suède et le Danemark,
-tandis qu'il aurait dû chercher à réunir ces deux petites puissances,
-seules capables, avec l'appui de la France, de fermer à volonté la
-communication commerciale qui, par la force des choses doit lier
-intimement la Russie avec la Grande-Bretagne. En même temps, il
-témoigna d'une manière offensante son dédain pour la cour de
-Pétersbourg. Il rappela de cette capitale le vieux marquis de
-l'Hôpital[337], qui jouissait d'assez de considération et même de
-faveur auprès de l'impératrice Élisabeth[338]: il le remplaça par le
-baron de Breteuil, simple ministre plénipotentiaire, en lui donnant de
-froides instructions, qui ne lui laissaient aucune possibilité de
-profiter des avantages que l'on pouvait attendre de la chute du comte
-de Bestucheff[339], partisan déclaré et peut-être pensionnaire de
-l'Angleterre. On ne parvint point cependant à aigrir l'Impératrice
-Élisabeth, qui se prêtait d'elle-même à donner des explications au
-manque d'égards qu'on avait pour elle. Mais sa mort arrivée
-inopinément laissa le trône de Russie à Pierre III[340]: les
-dispositions de celui-ci étaient totalement opposées à celles de sa
-tante. Il était secrètement attaché au service militaire du roi de
-Prusse, et en avait reçu directement, sans que cela passât par aucun
-intermédiaire, et avec des formes mystiques, les grades de capitaine
-et de colonel. Celui de général, dont il reçut le brevet à son
-avènement, et dont il porta immédiatement l'uniforme, lui parut le
-comble de la gloire. Il envoya au même instant, au général de son
-armée qui combattait le roi de Prusse, l'ordre de se ranger de son
-côté, et de poursuivre sous sa direction la guerre contre les
-Autrichiens[341].
-
- [337] Paul de Gallucio, marquis de l'Hôpital, issu d'une famille
- noble d'origine napolitaine, né en 1697, entra à l'armée et
- devint lieutenant général en 1745. Ambassadeur à Naples en 1739,
- il passa de là à Pétersbourg. Il mourut en 1776.
-
- [338] Élisabeth, fille de Pierre le Grand, née en 1709, succéda
- en 1741 à l'impératrice Anne et mourut en 1761.
-
- [339] Alexis Bestoujet-Rumine ou Bestucheff, issu, dit-on, d'une
- famille d'origine anglaise émigrée en Russie au XVe siècle,
- naquit à Moscou en 1693. Il entra d'abord au service de
- l'électeur de Hanovre, qui, devenu roi d'Angleterre, l'envoya
- comme ambassadeur à Pétersbourg. Il passa ensuite au service de
- la Russie, fut ministre à Copenhague, puis ministre d'État sous
- l'Impératrice Anne, et grand chancelier sous l'impératrice
- Élisabeth. Exilé en 1757, il fut rappelé par Catherine en 1762 et
- mourut en 1766.
-
- [340] Pierre III, fils de l'impératrice Anne et neveu
- d'Élisabeth, épousa en 1746 Sophie d'Anhalt Zerbst, qui fut plus
- tard la grande Catherine. Il monta sur le trône le 5 janvier
- 1762, fut déposé peu de mois après, arrêté et étranglé dans sa
- prison (juillet 1762).
-
- [341] Le traité de paix entre la Prusse et la Russie est du 5 mai
- 1762.
-
-Cette extravagante politique se trouva, malheureusement pour ce
-prince, associée à une autre folie plus dangereuse, celle de
-manifester l'intention de répudier sa femme, la fameuse Catherine
-seconde, qui ne lui permit pas de s'abandonner longtemps à tous les
-caprices, auxquels le désordre de sa tête l'aurait porté.
-
-L'indifférence de M. de Choiseul pour ce qui se passait en Russie
-était telle, qu'à l'époque de la mort violente de Pierre III, il n'y
-avait de Français accrédité à Pétersbourg que l'abbé Duprat,
-secrétaire du baron de Breteuil, qu'il y avait laissé comme
-chargé d'affaires. C'est cet abbé qui y recueillit tous les détails
-que M. de Rulhière, alors à Varsovie avec le baron de Breteuil, nous a
-transmis comme témoin oculaire dans un ouvrage ou plutôt dans une
-sorte de nouvelle écrite avec élégance, et où l'exactitude n'a jamais
-été que secondaire.
-
-Un nouveau règne, un nouveau ministère, une souveraine entreprenante,
-obligèrent cependant la France à avoir à Pétersbourg un véritable
-agent diplomatique. M. de Choiseul se trouva forcé d'ordonner au baron
-de Breteuil, qui revenait par congé, de retourner à son poste. Mais
-fidèle au système qu'il avait adopté d'humilier le souverain, sans
-rien faire pour contenir la politique du pays, il ne donna à M. de
-Breteuil d'autre instruction que de demander à la nouvelle impératrice
-l'expédition de la _Reversale_, par laquelle l'impératrice Élisabeth
-en recevant de la France le titre d'impératrice, s'était soumise à ne
-prétendre vis-à-vis d'elle à d'autre rang, qu'à celui accordé aux
-czars de Moscovie.[342]
-
- [342] Jusqu'au règne d'Élisabeth, les souverains russes n'étaient
- officiellement connus que sous le titre de czars de Moscovie. En
- 1745, Elisabeth entreprit de se faire reconnaître par les cours
- étrangères le titre d'impératrice. A cet effet, elle signa avec
- la France en mars 1745, un acte dit _Reversale,_ par lequel Louis
- XV «_par amitié et une attention toute particulière pour elle,
- condescendait à la reconnaissance du titre impérial._» En retour
- l'impératrice déclarait ne prétendre vis-à-vis de la France à un
- autre rang de préséance qu'à celui de czarine de Moscovie.--Le 3
- décembre 1762, Catherine déclara que le titre impérial avait de
- tout temps appartenu aux czars, et qu'elle refuserait d'entrer en
- relations avec les États qui ne la reconnaîtraient pas pour
- impératrice. Breteuil reçut l'ordre de confirmer la Reversale de
- 1745, en en rappelant la condition résolutoire que Catherine
- paraissait disposée à oublier. L'Espagne suivit son exemple.
- (Voir à ce sujet, une série de pièces dans Martens, Recueil de
- traités.)
-
-Comme ce que j'écris ici est plutôt l'esquisse d'une époque prise dans
-son ensemble qu'un tableau historique de faits, je ne suis
-assujetti qu'à ne pas confondre dans les impressions que je veux
-laisser, les temps où la puissance de M. de Choiseul n'était pas
-entière, et ceux où il était le maître absolu de la France.
-
-La paix était devenue le besoin général de l'Europe, et comme alors
-les traités étaient fidèlement observés, les bonnes relations
-pouvaient se rétablir promptement entre les États naguère
-belligérants. L'occupation des pays vaincus ne se prolongeant pas au
-delà de la paix, comme on l'a vu depuis, l'indépendance de chaque pays
-redevenait entière, et les conséquences ruineuses de la guerre
-cessaient avec elle.
-
-La mort de George II[343], roi d'Angleterre, permit de penser
-sérieusement à la paix. George III[344], son successeur, accoutumé
-pendant tout le temps qu'il avait été prince de Galles, à la plus
-grande familiarité avec le comte de Bute[345], qui avait été son
-gouverneur, lui accorda une telle confiance à son avènement au trône,
-qu'il l'appela immédiatement à la place de lord Chatam. Le comte de
-Bute devenu premier ministre, crut de son intérêt personnel, de fixer,
-par une paix dont il aurait la gloire, les avantages immenses que la
-guerre avait procurés à l'Angleterre. Il parla donc de la possibilité
-de s'entendre. Et par les instigations du même bailli de Solar,
-dont il a déjà été question, il donna de la confiance dans les
-ouvertures qu'il faisait, et même de l'éclat à une nouvelle
-négociation par l'envoi en France du duc de Bedford[346]. On y
-répondit par celui du duc de Nivernais à Londres. Le premier avait
-pour secrétaire de légation, M. Hume[347], et l'autre mena dans la
-même qualité le chevalier d'Éon[348]. Malgré ces petites disparates
-qui rappellent toujours la légèreté de M. de Choiseul, le traité
-avança assez rapidement pour qu'au commencement de septembre 1763, il
-se trouvât prêt à être signé. Il l'aurait même été alors, si, M de
-Grimaldi[349] plénipotentiaire de l'Espagne, ne s'y fût opposé
-dans la persuasion que les Anglais étaient à la veille d'éprouver un
-grand échec à la Havane. L'échec n'eut point lieu; les Anglais prirent
-la Havane, et il fallut pour la ravoir donner les Florides, dont M. de
-Choiseul indemnisa l'Espagne par la cession de la Louisiane. On
-consentit à tout, et on signa la paix à Fontainebleau le 2 novembre
-1763[350].
-
- [343] George II, roi d'Angleterre, fils de George Ier, né à
- Hanovre en 1683, il monta sur le trône en 1727 et mourut en 1760.
-
- [344] George III, roi d'Angleterre, petit-fils de George II, né
- en 1738; succéda à son grand-père. Il tomba en démence en 1810 et
- mourut en 1820.
-
- [345] Jean Stuart, comte de Bute, né en Écosse en 1713, élu pair
- d'Écosse en 1737. Gentilhomme de la Chambre du futur Georges III
- et chargé de son éducation(1751), il fut à l'avènement de son
- élève appelé au conseil, puis nommé secrétaire d'État et lord de
- la Trésorerie(1761). Il signa le traité de 1763 et paraissait
- tout-puissant lorsqu'il donna sa démission subitement. Il mourut
- en 1792.
-
- [346] John Russell, quatrième duc de Bedford (1710-1771) était
- premier lord de l'Amirauté en 1744. Il se retira en 1751, fut en
- 1761, nommé lord-lieutenant d'Irlande et garde du sceau privé. A
- son retour de Versailles où il avait été négocier le traité de
- Paris, il entra dans le cabinet Grenville et y resta jusqu'à sa
- mort.
-
- [347] David Hume, philosophe et historien anglais, né en 1711 à
- Edimbourg. Il fut secrétaire d'ambassade à Vienne et à Turin. Il
- vint à Paris en 1763 comme secrétaire de M. de Hertford,
- ambassadeur d'Angleterre et non pas en 1761, avec le duc de
- Bedford, comme il est dit ci-dessus. Il mourut en 1776.
-
- [348] Charles d'Éon de Beaumont, dit le chevalier d'Éon, né à
- Tonnerre en 1728. Une célébrité singulière est restée attachée à
- son nom; son sexe est resté longtemps douteux, et s'il est avéré
- aujourd'hui qu'il était réellement un homme, l'opinion publique,
- sur la foi d'aveux mensongers, le tint durant longtemps pour une
- femme.--Le chevalier d'Éon fut un des agents les plus remuants de
- la diplomatie secrète de Louis XV. Après une mission en Russie,
- et un court séjour à l'armée (1758), il fut en 1762 nommé
- ministre à Londres par intérim. Il ne voulut pas céder la place
- au nouvel ambassadeur, le comte de Guerchy. Ce fut le point de
- départ d'une série d'aventures et de complications sans fin.
- Possesseur du secret du roi, il se joua pendant plusieurs années
- du roi et de ses ministres, eut à Londres le train de vie le plus
- brillant, et finit par forcer le roi à capituler. Louis XVI
- l'autorisa à revenir en France. Il retourna peu après en
- Angleterre et y mourut en 1810.
-
- [349] Don Geronimo duc de Grimaldi, grand d'Espagne, né à Gênes
- en 1720. Il entra dans la diplomatie, fut ambassadeur à Paris en
- 1761. Ministre des affaires étrangères en 1764, il donna sa
- démission en 1776 et mourut en Italie en 1786.
-
- [350] Par ce traité désastreux la France cédait à l'Angleterre
- presque toutes ses colonies; le Canada, toutes les îles et côtes
- du golfe Saint-Laurent, toute l'Inde. Elle rasait de nouveau les
- fortifications de Dunkerque, et évacuait le Hanovre, la Hesse et
- le Brunswick.
-
-On peut à peine croire aujourd'hui à l'intervention dans une
-négociation si importante, du bailli de Solar, représentant d'un
-gouvernement qui, de nos jours, sans opposition de la part d'aucun des
-cabinets de l'Europe, a été rayé du nombre des puissances.
-
-La paix avec le roi de Prusse suivit de quelques semaines celle avec
-l'Angleterre, et elle entraîna au bout de peu de temps, celle du roi
-de Prusse avec la cour de Vienne[351]. Ainsi, se termina cette fameuse
-guerre de Sept ans, que nos pères trouvaient si pleine d'événements,
-et qui a bien pâli pour la génération actuelle, en regard des grandes
-luttes dont elle a été témoin.
-
- [351] Le traité de paix entre la Prusse et l'Autriche fut signé
- au château de Hubertzbourg (près Leipzig) le 15 février 1763.
-
-L'année suivante, madame de Pompadour mourut, et il n'en résulta aucun
-changement ni à l'intérieur, ni au dehors. La mort de cette femme qui
-pendant tant d'années avait joué le rôle de premier ministre;--qui par
-ressentiment, de quelques propos ou de quelques vers échappés contre
-elle à Frédéric II, avait été l'auteur véritable de l'alliance de
-la maison de France avec celle d'Autriche, dont la conséquence pouvait
-être d'anéantir le faible contre-poids que la Prusse commençait à
-porter dans les affaires de l'Europe;--qui avait abattu d'un souffle
-le cardinal de Bernis, pour le crime d'avoir pu penser un moment à
-occuper la place qu'avait eue l'évêque de Fréjus[352] au commencement
-du règne;--la mort de cette femme, dis-je, fut à peine une nouvelle
-pour la France et pas même une contrariété dans l'intérieur du roi.
-
- [352] Le cardinal de Fleury.
-
-Subjuguée depuis cinq ans par l'ascendant du duc de Choiseul, blasée,
-fatiguée de toutes les jouissances, bravée quelquefois par celui
-qu'elle avait élevé si haut, et qui des deux amies d'un ordre
-subalterne qu'elle s'était attachées, madame d'Amblimont[353] et
-madame d'Esparbès[354], avait séduit l'une, et écarté l'autre par une
-insulte publique;--plus humiliée encore par la sorte de supériorité
-que mesdames de Gramont[355] et de Beauvau[356] avaient prise dans la
-société particulière du roi, dont elle n'avait plus que le triste
-privilège de faire les honneurs; accablée d'infirmités qui depuis
-longtemps avaient éloigné Louis XV de son lit, et qui en repoussaient
-même celui qui avait été y chercher la fortune, madame de
-Pompadour quitta la vie sans regret. Le roi resta indifférent, il eut
-l'air d'être débarrassé plutôt que privé d'une habitude, sorte de lien
-qui parmi les têtes couronnées, remplace ordinairement les penchants
-naturels. On accorda deux soirées seulement à une solitude de
-convenance, et dès le troisième jour après avoir chassé à Rambouillet,
-et avoir reçu ensuite les courtisans à son débotté comme à
-l'ordinaire, il remonta dans l'appartement de madame de Pompadour; la
-chambre était la même, le lit seul en était ôté. Il y trouva madame de
-Gramont, madame de Beauvau, M. de Choiseul, M. de Chauvelin[357], M.
-de Gontaut et les autres personnes de sa société particulière. Le nom
-de celle qui avait occupé cet appartement pendant dix-huit ans, et qui
-y avait introduit tout ce qui composait l'intérieur du roi n'y fut
-plus prononcé.
-
- [353] Probablement Marie-Anne de Chaumont-Quitry, mariée en 1754
- à Claude de Fuchsamberg comte d'Amblimont.
-
- [354] Mademoiselle Toinard de Jouy mariée au comte d'Esparbès de
- Lussan, maréchal de camp, gouverneur de Montauban. Elle mourut
- très âgée.
-
- [355] Béatrix de Choiseul-Stainville, duchesse de Gramont, soeur
- du duc de Choiseul.
-
- [356] Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, maréchale, princesse de
- Beauvau-Craon.
-
- [357] Le chevalier Bernard de Chauvelin était brigadier en 1744,
- lieutenant général en 1749, commandant en Corse, puis ministre à
- Gênes, ambassadeur à Turin en 1753, grand-maître de la maison du
- roi en 1765. Il mourut en 1773.
-
-A dater de cette époque, tout plia sous le sceptre de M. de Choiseul
-dont l'audace et la volonté ne rencontraient ni échec ni
-contradiction. Sa fortune était alors à son apogée; il changeait les
-ministres, rappelait les ambassadeurs, inquiétait les cabinets de
-l'Europe, bravait l'héritier du trône, cassait les arrêts des
-parlements, rendait des arrêts du conseil; faisait des ordonnances,
-donnait des lettres de cachet, obtenait des grâces de toute espèce, et
-livrait la France à ses amis. Ce n'est qu'en 1768 qu'un léger nuage à
-l'horizon commença de loin à le menacer. Un homme à peu près obscur
-travaillait, sans sûrement en avoir le projet, à ébranler cette
-fortune si bien affermie.
-
-M. du Barry[358], petit gentilhomme toulousain, vivait à Paris, à
-l'aide de moyens assez honteux. Au fait de toutes les sales intrigues
-du temps, il cherchait à se procurer par là, l'existence journalière
-du libertinage, et d'un luxe à peine aperçu.
-
- [358] Le comte Jean du Barry-Cères, né à Levignac près Toulouse
- d'une famille obscure. Venu à Paris, et n'ayant pu entrer dans la
- diplomatie, il trouva moyen de réaliser une grosse fortune dans
- les marchés de fournitures et de vivres. Il avait pour frère le
- comte Guillaume du Barry qui fut le mari de madame du Barry. A la
- mort de Louis XV, il se hâta de quitter la France, mais il revint
- bientôt et se fixa à Toulouse. Il y fut guillotiné en 1794.
-
-Il s'était constitué donneur de soupers de femmes publiques; il en
-entretenait constamment une ou deux qu'il laissait facilement passer à
-d'autres hommes, quand il croyait pouvoir en tirer quelque avantage,
-et son cercle en ce genre ne s'étendit guère d'abord au delà des
-bureaux des ministres, parce que c'était dans ce monde qu'il
-rencontrait ou quelque petite grâce bien facile, ou quelque promesse
-plus facile encore à faire payer par les dupes de la province, qui
-abondent toujours dans la capitale. A titre de proxénète de tout
-genre, il s'était introduit chez le maréchal de Richelieu[359] et chez
-le duc de Duras[360]. Il les avait même attirés dans quelques-uns
-de ses soupers plus choisis où se trouvaient M. de Thiard[361], le
-chevalier de Durfort[362], le comte de Bissy[363], l'abbé de Mastin,
-MM. de la Tour du Pin[364], et quelques gens de lettres de bonne
-humeur, tels que Moncrif[365], l'abbé Arnaud, Cailhava[366], son
-compatriote Robbé[367] à qui il faisait dire des contes, les joueurs
-de proverbes du temps, Goy, plus connu sous le nom de Mylord Goy,
-enfin tout ce qui pouvait composer des soirées assez divertissantes.
-
- [359] Armand Duplessis, duc de Richelieu, était le petit-neveu du
- grand cardinal. Né en 1696, il était mousquetaire à Denain
- (1712). Ambassadeur à Vienne (1724). Lieutenant général en 1744,
- il se distingua à Fontenoy et à Raucoux. Ambassadeur à Dresde,
- maréchal de France (1748), gouverneur de Guyenne (1755). Il
- commanda l'expédition de Minorque (1756) et l'armée du Hanovre
- (1757). Il mourut en 1788.
-
- [360] Emmanuel de Durfort, duc de Duras, né en 1715 d'une vieille
- famille de Guyenne. Son père était maréchal de France. Lui-même,
- lieutenant général (1748), ambassadeur en Espagne (1751), premier
- gentilhomme de la Chambre (1757), devint maréchal en 1775 et
- mourut en 1789.
-
- [361] Henry, comte de Thiard, neveu du cardinal de Bissy, né en
- 1726. Maréchal de camp (1760), lieutenant général et premier
- gentilhomme du duc d'Orléans (1762). Il commanda en Provence
- (1782), puis en Bretagne (1787), fut arrêté en 1793 et guillotiné
- le 9 thermidor an II.
-
- [362] Le chevalier Joseph de Durfort-Boissières, né en 1745,
- était capitaine au régiment de Chartres.
-
- [363] Claude de Thiard, connu sous le nom de comte de Bissy,
- était le frère du comte de Thiard. Né en 1721, il était
- lieutenant général en 1760, et commandant en Languedoc. Il mourut
- en 1818. Il était membre de l'Académie.
-
- [364] Les La Tour du Pin appartenaient à la noblesse du Dauphiné.
- Le marquis Philippe, né en 1723 était lieutenant général en 1788.
- Forcé de déposer dans le procès de la Reine, son témoignage le
- fit arrêter comme suspect; il fut guillotiné peu après
- (1794).--Son frère, le comte Louis, né en 1726 était maréchal de
- camp, et chambellan du duc d'Orléans. Il émigra et ne rentra en
- France qu'à la Restauration.
-
- [365] François Paradis de Moncrif ainsi appelé du nom de sa mère
- (Moncreiff) qui était anglaise. Il fut secrétaire du comte
- d'Argenson, puis du comte de Clermont, lecteur de la Reine Marie
- Leczinska, secrétaire du duc d'Orléans. Il écrivit quelques
- romans, des comédies et des opéras, entra à l'Académie en 1733 et
- mourut en 1770.
-
- [366] Jean Cailhava, né à Estandous, près Toulouse (1731),
- travailla toute sa vie pour le théâtre et laissa un grand nombre
- de pièces, comédies, drames et opéras; il mourut en 1813.
-
- [367] Pierre Robbé de Beauveset, né à Vendôme (1712). Il écrivit
- des poésies légères, mais surtout des contes impies et
- licencieux; il mourut en 1792.
-
-Son application à découvrir des débutantes dans la galanterie
-l'avait mis en contact avec le fameux Lebel, premier valet de chambre
-du roi, et fournisseur ordinaire de ce qu'on appelait le parc aux
-cerfs. Ces deux braconniers s'étaient souvent rencontrés sur les mêmes
-voies, et M. du Barry n'avait fait aucune difficulté de se mettre sous
-les ordres de l'entrepreneur principal. Dans l'hiver de 1767 à 1768,
-après une conversation assez triste sur les embarras du temps, sur les
-difficultés attachées à leur état, quand on voulait le bien faire, M.
-du Barry proposa à Lebel une jeune personne qui vivait chez lui depuis
-quatre ans; mais à qui il se chargeait de faire retrouver en peu de
-jours le maintien novice que l'âge du roi exigeait. Lebel, soit
-entraînement, soit dénuement, le suit et voit mademoiselle
-L'Ange[368], car c'était ainsi qu'on l'avait nommée dès son début.
-Quelques visites faites coup sur coup à des heures solitaires, eurent
-bientôt décidé ses vues personnelles. Du Barry, confident naturel des
-petites entreprises de ce genre, ne perdit pas de temps pour
-construire un plan de fortune, de l'espèce de ceux auxquels Lebel
-pouvait coopérer. L'Ange avait une cousine peu jolie, mais d'une
-tournure agréable, bonne enfant, qui demeurait avec elle dans la
-maison et lui servait de compagne au dedans et au dehors. Le marquis
-d'Arcambal, commandant en Corse, en était amoureux. Par M. d'Arcambal,
-et par quelques commis des bureaux de la guerre, M. du Barry avait
-fait avoir à un nommé Nalet, l'entreprise des vivres de Corse, assez
-bonne affaire sur laquelle lui, du Barry, avait établi sa dépense
-depuis deux ans. Il dit à L'Ange de flatter les désirs de Lebel, et de
-lui en promettre le succès s'il la faisait arriver jusqu'au roi; et
-s'il pouvait procurer une place de fermier général à ce Nalet qui
-l'épouserait, et que, sur cette place, on arrangerait les parts de
-chacun. Lebel, qui ne voulait point de mari dans cette affaire, dit
-qu'il suffirait d'en faire un cousin: mais comme M. du Barry tenait au
-mariage, et que Nalet était en Corse, on convint de la présenter au
-roi comme une femme mariée, mais qui n'avait fait que passer par la
-cérémonie religieuse, sans que son mari eût habité avec elle. Lebel la
-fit donc venir souper chez lui à Versailles avec sa cousine. Le roi,
-par une porte vitrée, peu distante de la table, eut tout le loisir de
-la voir et de l'entendre, ce qui sans doute était sa coutume pour les
-débuts. La première impression fut très favorable. Le maintien et les
-discours avaient été arrangés de main de maître, et chacun y avait
-parfaitement rempli son rôle. L'appétit pour une femme mariée, mais
-encore vierge, engagea le roi à ordonner à Lebel de la faire venir une
-seconde fois. C'est alors que M. du Barry fit la confidence de cette
-aventure au maréchal de Richelieu, qui lui conseilla de faire de
-L'Ange, au lieu de madame Nalet, la femme de son propre frère, M.
-Guillaume du Barry, à l'aide d'un petit roman assez grossier dans le
-fond, mais qui lui parut susceptible du développement qu'il a pris
-depuis. Ce n'était donc plus une aspirante pour le parc aux cerfs que
-l'on présenta au roi, mais une femme de condition; et l'on ne voulut
-pas même qu'elle eût l'air dans le dénuement. M. du Barry épuisa la
-caisse des vivres de Corse pour composer une garde-robe élégante, un
-fastueux équipage et une riche livrée, à celle dont le but et le futur
-rôle n'étaient pas encore bien arrêtés. On la fit débuter à
-Compiègne dans cet éclat imprudent. Elle logeait dans la ville, se
-tenait très renfermée chez elle pendant le jour, et ne sortait que les
-soirs après minuit pour se rendre au château où elle couchait, et d'où
-elle revenait chaque matin dans la même chaise, suivie de deux
-domestiques. Il est probable que les rapports de police qui auraient
-pu révéler au roi toute cette manoeuvre furent détournés par Lebel, ou
-peut-être les avis ne parvinrent-ils, qu'après que la fantaisie du roi
-était devenue une passion caractérisée. M. de Choiseul, au fait de
-tout ce qui se passait, éprouva un peu d'inquiétude, mais ne l'exprima
-que d'une manière dédaigneuse, et dans des termes méprisants qui
-furent rapportés au roi par madame du Barry elle-même. Les formes que
-celle-ci employa ne firent qu'augmenter la passion du monarque, et
-l'aigrir contre les obstacles que sa faiblesse voyait déjà arriver. La
-mort de Lebel contribua à augmenter l'ascendant de la favorite. Comme
-elle avait eu l'art de témoigner au roi quelque indépendance de ce
-confident, et de se montrer supérieure à la voie subalterne par
-laquelle elle lui avait été amenée, tout ce que Lebel avait dit à son
-avantage, jusqu'au dernier moment, se tourna dans l'esprit du roi eu
-une sorte de testament de mort, dicté par la conscience du sujet le
-plus fidèle. La cousine qui était restée chez M. du Barry devint, dans
-l'idée du roi, cette demoiselle L'Ange dont on parlait; en sorte qu'il
-s'établit dans la tête de ce pauvre prince une confusion qui acheva de
-l'aveugler, et qui lui fit repousser comme absurdes ou comme des
-calomnies, tous les traits de lumière qu'on essaya de lui présenter.
-Le voyage de Compiègne finit ainsi. La comtesse Guillaume du Barry
-revint à Paris et rentra chez le comte Jean, devenu son beau-frère,
-sans avoir reçu aucun témoignage de la munificence de son royal
-amant, pas même le plus léger cadeau, de manière que son
-désintéressement et l'air de passion qu'elle avait su donner à toute
-sa conduite, achevèrent de persuader au roi qu'il avait trouvé en elle
-le suprême bonheur d'être aimé pour lui-même. Au bout de quelques
-semaines, les ressources de la fourniture de Corse commencèrent à
-diminuer. Conseillée par son beau-frère, madame du Barry eut la
-hardiesse d'aller demander au duc de Choiseul, à Paris, une avance de
-fonds pour son protégé Nalet. Elle accompagna sa demande de quelques
-ouvertures de bonne intelligence. M. de Choiseul, fidèle à son orgueil
-et à son désordre, eut la double maladresse et de repousser ses
-insinuations, en lui disant qu'il ne savait rien de ce qui se passait
-hors de son département, et de lui accorder en même temps au delà de
-ses demandes. Tout périssait sans ce léger secours. Le maréchal de
-Richelieu qui avait été tenu au courant par M. du Barry, jugeant alors
-qu'il se préparait une grande affaire de cour, pensa qu'il n'y avait
-plus de péril ni pour sa considération, ni pour sa bourse à se mettre
-en avant, et il se chargea de faire réussir la demande de la
-présentation de madame du Barry, en disant au roi que les du Barry lui
-étaient connus, qu'ils étaient de bonne race et que, dans son
-gouvernement ils étaient respectés à l'égal des premières maisons du
-pays.
-
- [368] Marie-Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse du Barry, né à
- Vaucouleurs en 1746. A la mort de Louis XV, elle fut exilée à
- l'abbaye de Pont-aux-Dames, près de Meaux. Elle en sortit peu
- après, et se retira dans son pavillon de Luciennes. Elle fut
- guillotinée en 1793.
-
-On parvint à trouver moyennant une somme d'argent médiocre et quelques
-belles promesses, une femme de qualité, la comtesse de Béarn, pour
-présenter à la cour la nouvelle favorite, qui ne parut toutefois
-publiquement que ce jour-là à Versailles, et ne s'occupa plus qu'à
-travailler en secret à la grande explosion de sa faveur pour l'époque
-du voyage de Fontainebleau. De son côté, le roi, entraîné par son
-penchant et prenant de la confiance dans le succès inespéré de la
-présentation, crut qu'en changeant de terrain, une grande nouveauté
-pourrait être admise. Dans son travail avec M. de la Suze, grand
-maréchal des logis, il réserva pour lui-même, et sans s'expliquer,
-dans la distribution des logements du château de Fontainebleau, celui
-que madame de Pompadour avait occupé, fit rouvrir par ses architectes
-les portes de communication qui avaient été fermées du côté de son
-appartement, et dès le lendemain de son arrivée dans ce nouveau
-séjour, quelques domestiques et les femmes de la comtesse du Barry
-vinrent s'y loger à petit bruit. Deux jours après, elle-même s'y
-trouva tout établie. Mesdames de Gramont et de Beauvau, invitées le
-soir même à venir souper dans l'intérieur, prirent quelque prétexte
-pour s'en excuser. On s'y était attendu parce qu'on savait à quels
-propos méprisants, ces dames si indulgentes pour madame de Pompadour,
-s'étaient abandonnées sur la nouvelle favorite, et on s'était assuré
-de quelques femmes plus d'accord avec elles-mêmes et moins
-collets-montés, de madame de Béarn d'abord, de la maréchale de
-Mirepoix[369], d'une vieille princesse de Talmont[370] qui était
-parente de la feue reine. Les courtisans ne manquèrent pas, et ce fut
-ainsi que la nouvelle maîtresse, que L'Ange destinée pour le parc aux
-cerfs, un moment madame Nalet, devenue le même jour comtesse du Barry,
-se trouva occuper la place de madame de Pompadour. La mort de
-Lebel avait démonté les restes du parc aux cerfs; elle demeura
-paisible maîtresse du coeur du roi, sans rivales, et le roi crut avoir
-trouvé une nouvelle et plus agréable existence. Au retour de
-Fontainebleau, le même arrangement parut naturel; presque tous les
-amis de M. de Choiseul prirent la position commode et plausible de
-continuer à aller tous les soirs chez madame du Barry pour la tenir,
-disaient-ils, bien au fait de l'intérieur du roi. M. de Choiseul, de
-son côté, se retirant chez lui avec les femmes de l'ancienne société
-de madame de Pompadour, se persuada que les choses iraient de cette
-manière, et que, tandis que madame du Barry resterait la maîtresse des
-plaisirs, il pourrait rester le maître des affaires.
-
- [369] Anne de Beauvau-Craon, née en 1707, mariée en premières
- noces à Jacques de Lorraine, prince de Lexing, et, en secondes
- noces (1739), à Pierre de Lévis duc de Mirepoix, maréchal de
- France.
-
- [370] Marie-Louise, princesse Jablonowska, née en 1700, épousa,
- en 1730, Anne de la Trémoille, prince de Talmont. Elle mourut en
- 1773.--Son père était le cousin germain du roi Stanislas.
-
-Cette situation assez belle en apparence, mais qui ne pouvait durer,
-subsista néanmoins pendant quelque temps. Les intrigues survinrent
-cependant. M. le maréchal de Richelieu introduisit M. d'Aiguillon[371],
-et les critiques sur l'administration de M. de Choiseul commencèrent à
-se faire jour. Les ministres, jaloux de l'influence absolue qu'il
-exerçait, vinrent grossir la petite cour de la favorite: M. de la
-Vrillière[372], M. Bertin[373], arrivèrent les premiers; le manteau
-de l'abbé Terray[374] et la simarre du chancelier de Maupeou[375]
-s'offrirent gaîment aux écarts de la poudre de sa toilette. Bientôt,
-on entama contre M. de Choiseul une guerre sourde, à laquelle madame
-du Barry n'avait encore aucune part. Elle était flattée, amusée même,
-des visites de ces messieurs; elle avait assez de sens pour y trouver
-quelque bassesse. Elle n'avait ni ne voulait prendre le goût des
-affaires; son but était rempli, sa position était faite, et elle ne
-désirait que d'en jouir. Quelquefois seulement, elle se permettait et
-encourageait quelques sarcasmes contre les femmes de l'ancienne
-société, pour affranchir le roi de toute espèce de regrets de les
-avoir perdues, mais elle ne s'était encore rien permis contre M. de
-Choiseul. L'éclat dont il était environné lui imposait, et quelques
-égards l'auraient maintenue dans une neutralité à laquelle elle était
-tout à fait disposée. Une visite de dix minutes pendant une des
-chasses du roi, l'aurait à cette époque éblouie, enchantée; le roi
-auquel elle n'aurait pas manqué de le dire à son retour, en aurait été
-très aise. Une limite décente aurait été ainsi tracée entre eux, et
-cela eût suffi pour étouffer les intrigues dans leur berceau. M. de
-Choiseul se montrait disposé à cette démarche, mais la morgue des
-femmes qui l'entouraient en décida autrement. Nul rapport ne put
-s'établir. La séparation des partis se marqua, et madame du Barry, qui
-n'aurait voulu s'occuper que de pompons, de joyeusetés et de plaisirs,
-se trouva obligée à se mêler d'affaires, et à recevoir contre son gré
-des leçons de politique qu'elle tâchait de répéter ensuite le moins
-gauchement qu'il lui était possible. Deux années presque entières
-s'écoulèrent sans que les ennemis de M. de Choiseul gagnassent du
-terrain. Chaque jour, ils accusaient la favorite de mal entendre, et
-de rendre encore plus mal les leçons continuelles dont ils la
-fatiguaient. Les choses en étaient à ce point, lorsque au milieu de
-l'année 1770 une grande querellé vint établir le champ de bataille sur
-lequel tous ces intérêts de cour devaient se rencontrer.
-
- [371] Armand Vignerod Duplessis-Richelieu, duc d'Aiguillon,
- appartenait à la famille du cardinal. Né en 1720, il devint
- gouverneur de l'Alsace, puis de la Bretagne, où il eut à soutenir
- une longue lutte contre le parlement de Rennes. Très hostile à
- Choiseul, il le remplaça en 1770 aux affaires étrangères. C'est
- pendant son ministère qu'eut lieu le partage de la Pologne. Exilé
- à l'avènement de Louis XVI, il mourut en 1782.
-
- [372] Louis Phélippeaux, comte de Saint-Florentin, duc de la
- Vrillière, né en 1705, succéda à son père comme secrétaire d'État
- de la maison du roi (1725). Il fut nommé ministre d'État en 1751,
- et créé duc en 1770. Il quitta le ministère en 1775 et mourut
- deux ans après.
-
- [373] Henri Bertin, né en 1719, d'une ancienne famille de robe.
- Conseiller au parlement (1741). Président du grand conseil
- (1750). Intendant du Roussillon, puis de Lyon. Lieutenant général
- de la police (1757). Contrôleur général (1759-1763). Forcé de
- quitter ce poste devant l'hostilité du parlement, il resta
- néanmoins ministre d'État. En 1774 il fut un instant secrétaire
- d'État aux affaires étrangères. Il mourut en 1792.
-
- [374] Alors contrôleur général.
-
- [375] René de Maupeou, né en 1714. Conseiller au parlement.
- Président à mortier (1743). Premier président (1763). Il fut
- nommé chancelier en 1768. Il entreprit de débarrasser l'autorité
- royale de l'hostilité permanente des parlements. Il chassa
- l'ancien parlement et le remplaça par un autre, créé de toutes
- pièces, et que l'histoire connaît sous le nom de parlement
- Maupeou (janvier 1771). Maupeou fut exilé à l'avènement de Louis
- XVI, et mourut en 1792.
-
-Un navigateur français avait pris possession des îles Falkland, depuis
-longtemps abandonnées[376]. L'Espagne les revendiqua, remboursa les
-frais de l'établissement qu'il avait formé et prétendit constater son
-droit de propriété en y envoyant une petite garnison, qui certainement
-n'aurait eu aucune influence sur le commerce de personne. Mais
-l'Angleterre, inquiète de tout en ce genre, et se prévalant d'un
-article assez vague de la paix d'Utrecht, intervint pour soutenir que
-c'était à elle que ces îles devaient appartenir, et qu'elle seule
-avait le droit de les faire occuper. Elle menaça l'Espagne et commença
-quelques armements dont les premiers frais valaient dix fois plus que
-la possession contestée, mais qui décelaient le secret désir d'arrêter
-la restauration de la marine d'Espagne et celle de la marine
-française. La marine de France surtout commençait à sortir de
-l'anéantissement où l'avait mise la guerre de Sept ans, terminée par
-le malheureux traité de 1763. M. de Choiseul n'hésita pas à se
-prononcer fortement pour l'exécution du pacte de famille qui était son
-ouvrage; et son cousin le duc de Praslin, qui, depuis cinq ans, avait
-travaillé sans relâche et avec succès, au rétablissement de la marine,
-se réunit à lui dans le conseil, pour provoquer les mesures les plus
-violentes. Elles n'étaient guère plus analogues à l'état des finances
-d'Espagne qu'à celui des finances de France. La cour de Madrid le
-laissait bien entendre, avec soumission cependant, car depuis le
-traité de 1761, elle s'était entièrement abandonnée aux directions du
-cabinet de Versailles. M. de Choiseul croyant voir dans la reprise des
-hostilités et dans une guerre dispendieuse, un moyen sûr pour rester
-en place et pour renverser l'abbé Terray, soutenait la cause de
-l'Espagne plus vivement que la cour de Madrid même, et inspirait au
-ministère espagnol, des réclamations et des instances auxquelles il
-prétendait ensuite qu'il n'était pas possible d'échapper. Le
-contrôleur général qui, par des opérations entachées de mauvaise foi,
-avait tari la source des emprunts, se trouvait à bout de voies; il ne
-savait comment fournir aux demandes de fonds dont l'accablait le
-ministre de la marine. Le conseil du roi était devenu une espèce
-d'arène, où les deux ministres influents battaient journellement leurs
-adversaires. Madame du Barry s'informait, au sortir de chaque
-conseil du résultat de ces discussions, dont le roi revenait toujours
-rangé à l'avis de M. de Choiseul. Déjà il était sourdement question du
-renvoi de l'abbé Terray, et par un canal très sûr et inaperçu, la
-favorite se trouvait secrètement disposée à l'abandonner et à
-approuver la proposition que M. de Choiseul allaient faire de mettre
-en sa place le conseiller d'État Foulon, directeur des finances de la
-guerre et de la marine, homme possédant assez bien l'art des virements
-dans les fonds de ces deux grands départements, et auquel une sorte de
-langage mystérieux faisait croire des idées et des ressources. Par
-suite des affaires de fournitures que M. du Barry avait protégées dans
-ces deux départements, M. Foulon avait formé avec lui une liaison qui
-l'assurait de son faible suffrage.
-
- [376] Les îles Falkland ou Malouines sont situées dans l'océan
- Atlantique méridional, au large de la côte est de la Patagonie.
- Découvertes au XVIe siècle, elles restèrent longtemps sans maître
- reconnu. Bougainville y conduisit en 1763 une colonie de
- Français; mais ceux-ci furent au bout de deux ans dépossédés par
- les Espagnols. Les Anglais intervinrent alors. En 1771, l'Espagne
- leur céda définitivement ces îles, et elles appartiennent
- aujourd'hui, sans contestation, à l'Angleterre.
-
-Les attaques réitérées contre M. de Choiseul ne produisant aucun
-effet, il s'éleva quelque inquiétude autour de madame du Barry. Sa
-cousine Chon, placée auprès d'elle, dans un état demi-subalterne,
-instruite de tout ce qui se passait, et alarmée de la puissance que la
-guerre et un nouveau contrôleur général pouvaient donner à M. de
-Choiseul, vint à Paris consulter M. du Barry, qui dans la vie
-continuelle d'expédients qu'il avait menée, avait pris une certaine
-habitude des affaires. M. du Barry tout enorgueilli du retour de ses
-parentes à la ressource de ses conseils, imagina d'aller secrètement
-trouver l'abbé de la Ville[377], un des premiers commis du département
-des affaires étrangères. Celui-ci était un ex-jésuite, ambitieux
-honteux, que quelques évêques du parti des jésuites avaient souvent
-bercé de l'espérance de parvenir au ministère à son tour. Son petit
-rôle se trouvait effacé par l'éclat du crédit de MM. de Choiseul,
-auxquels il témoignait une soumission monacale, dont M. le duc de
-Choiseul n'était pas tout à fait la dupe. M. du Barry qui portait avec
-lui une intrigue et du pouvoir, eut à peine besoin de faire briller
-aux yeux de l'abbé de la Ville l'espoir du ministère. Il le trouva
-très au fait de l'affaire des îles Falkland, et disposé à faire valoir
-les embarras pour la France d'une guerre nouvelle et sûrement
-dispendieuse: «La cause est bien légère, dit l'abbé, et le vrai but ne
-peut être que l'intérêt ministériel de MM. de Choiseul. Au point où en
-sont les choses, ajouta-t-il, il n'y a qu'un moyen de l'empêcher: il
-faudrait que le roi prît sur lui d'écrire une lettre confidentielle à
-Sa Majesté Catholique. Il aurait infailliblement par sa réponse la
-preuve qu'elle est disposée à éviter la guerre en renonçant aux îles
-Falkland, objet de tant de bruit.»--Il n'en fallait pas davantage à du
-Barry, qui se rendit immédiatement chez sa belle-soeur, et
-l'endoctrina assez bien pour qu'elle pût développer au roi cette idée
-en s'en appropriant l'invention, et pour achever de lui donner
-confiance en la bonté de sa tête, elle lui dit: « Je parie que si vous
-aviez le courage d'envoyer chercher l'abbé de la Ville, de lui
-ordonner de vous parler vrai sur le succès de cette démarche directe
-vis-à-vis du roi d'Espagne, il ne pourrait pas se refuser à
-l'approuver, et par là vous auriez la mesure de cette grande fidélité
-avec laquelle vous croyez être servi par M. de Choiseul.»--Le roi, de
-plus en plus frappé de l'intelligence de sa maîtresse, lui dit: «Mais
-sous quel prétexte puis-je envoyer chercher cet abbé? Le duc de
-Choiseul le saura.--Que vous êtes simple et bon, lui répliqua-t-elle
-alors, je ne le connais pas, moi, je ne l'ai jamais vu, mais je me
-charge de le faire trouver ici, et pour vous mettre plus à votre aise,
-je prétends l'y faire venir à la chute du jour, habillé en séculier,
-avec une bourse à sa perruque et l'épée au côté.»--Le roi, animé par
-le plaisir de voir mêler ainsi les moyens les plus comiques aux plus
-sérieuses affaires, y donna son consentement. L'abbé, aussitôt
-prévenu, se rendit dès le soir même en habit gris, à cet honorable et
-mystérieux rendez-vous. Peu de moments après le roi y arriva, et après
-quelques plaisanteries sur le costume, prit le ton de maître, mais de
-maître confiant. Il dit à l'abbé qu'il avait le projet d'écrire au roi
-d'Espagne, et qu'il exigeait de sa fidélité de lui dire franchement ce
-qu'il pensait des dispositions réelles de Sa Majesté Catholique, ainsi
-que de sa lettre. L'abbé de la Ville ne manqua pas de répondre que si
-les souverains se mettaient ainsi à traiter leurs affaires, ils les
-arrangeraient bientôt et rendraient le métier de leurs ministres et de
-leurs ambassadeurs bien peu nécessaire. Le roi satisfait, fit ensuite
-quelques reproches à l'administration de M. de Choiseul. L'abbé, avec
-une réserve qui laissait apercevoir qu'il était de la même opinion,
-s'abstint de parler contre son ministre, et par respect pour son
-maître, dit qu'il ne se permettrait pas non plus de le défendre.
-L'entretien ne dura pas longtemps. Le roi congédia l'abbé avec les
-marques de la plus grande bienveillance, et celui-ci sortit la tête
-remplie de chimères. Le roi se trouva donc tout résolu à écrire au roi
-d'Espagne. Comme un peu d'amour-propre l'avait empêché de dire à
-l'abbé de la Ville de lui faire la minute de sa lettre, il se mit à
-chercher dans sa tête comment il la tournerait. La première
-phrase venait difficilement. «Vous ferez cela tout de travers, lui dit
-madame du Barry, laissez-moi vous en faire le projet.» Il y consentit
-en riant. Et aussitôt un courrier de mademoiselle Chon est expédié
-pour faire venir dans la nuit même à Luciennes M. du Barry, celui
-qu'on appelait le roué, pour y faire cette importante composition. Du
-Barry se mit en route à minuit, et comme il faisait un temps très noir
-et que les eaux étaient débordées, il versa et pensa se noyer à
-l'abreuvoir de Marly. Mais enfin il arriva, se sécha et fit ensuite
-son petit travail comme il put. La lettre contenait en substance:
-
-«Que n'ayant eu que trop de guerres à soutenir dans le cours de son
-règne, parvenu à un âge où il ne lui restait plus à souhaiter que de
-finir en paix sa carrière, et d'en employer la fin à remettre l'ordre
-dans son administration intérieure et surtout dans ses finances, il
-confiait amicalement ce désir à son cousin, en l'assurant toutefois,
-que si l'intérêt de la monarchie espagnole ou de son propre honneur
-lui paraissait mériter qu'il passât par-dessus cette grande
-considération, il n'hésiterait pas d'y souscrire d'après la réponse
-qu'il lui ferait par la voie du courrier particulier qu'il lui
-envoyait.»
-
- [377] L'abbé Jean-Ignace de la Ville, né en 1690. Ministre de
- France à la Haye (1743), premier commis au département des
- affaires étrangères (1755), évêque _in partibus_ de Triconie et
- directeur des affaires étrangères (1774). Mort en 1774. Il était
- entré à l'Académie en 1746.
-
-Madame du Barry copia de sa main ce projet de lettre; le lendemain
-matin elle le fit transcrire par le roi sur sa propre table; et son
-coiffeur partit chargé de cette grande mission à laquelle il n'employa
-que dix-huit jours. La réponse de Charles III[378], composée par
-O'Reilly[379], qui était l'homme de sa confiance particulière, fut
-telle qu'on la désirait. Il y donnait au roi, son cousin, les plus
-grands éloges sur le sentiment d'humanité qui le guidait, protestait
-de l'entière conformité de ses voeux personnels, et s'abandonnait
-absolument à sa décision.
-
- [378] Charles III, roi d'Espagne, fils de Philippe V et
- d'Elisabeth Farnèse naquit en 1716. Il régna d'abord sur Parme,
- dont il avait hérité par sa mère (1731), puis sur le royaume des
- Deux-Siciles (1734). En 1759, il fut appelé au trône d'Espagne,
- par la mort de son frère Ferdinand VI. Il mourut en 1788.
-
- [379] Alexandre, comte O'Reilly, né en Irlande vers 1730, entra
- d'abord dans l'armée espagnole, passa de là en Autriche, où il
- servit sous les ordres de son compatriote Lascy (1757), prit
- ensuite du service en France, pour retourner de nouveau en
- Espagne où il obtint le grade de colonel. Il devint
- successivement gouverneur de Madrid, inspecteur général
- d'infanterie et capitaine général d'Andalousie. La mort de
- Charles III, le fit tomber en disgrâce (1788). Il allait prendre
- le commandement de l'armée contre la France lorsqu'il mourut
- (1794).
-
-Rien ne parut plus évident alors au roi que l'intrigue de MM. de
-Choiseul. Les querelles parlementaires qui existaient à la même
-époque, et dans lesquelles ils avaient pris parti contre le
-chancelier, les firent représenter comme des hommes qui sacrifiaient
-les affaires intérieures aussi bien que celles du dehors à leur
-excessive ambition. Les propos de leur société intime furent
-rapportés, exagérés et envenimés de toutes les manières. Le roi,
-pendant le voyage du courrier, avait commencé à leur témoigner de la
-froideur; elle se tourna en répugnance à son retour, et pendant les
-trois ou quatre jours qui précédèrent leur disgrâce, ils ne purent
-obtenir ni conversation, ni travail avec lui. Il en résulta même que
-M. le duc de Choiseul, qui avait dans son portefeuille le compte des
-dépenses de ses deux départements pendant l'année 1770, ne put le
-faire approuver et signer par le roi et perdit ainsi près de quinze
-cent mille francs de fonds non employés, que le roi, suivant son
-usage, lui accordait comme gratification à la fin de chaque service.
-
-Enfin le 23 décembre 1770, le roi ayant pris courage, envoya, au
-moment de partir pour la chasse, M. de la Vrillière porter à M. de
-Choiseul une lettre très sèche par laquelle il l'exilait à Chanteloup,
-et une, un peu moins sévère à M. de Praslin, pour lui prescrire de se
-retirer immédiatement à Praslin. Le roi était si rêveur pendant toute
-cette journée, et tira tant de fois sa montre, qu'on put aisément
-juger qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Il ne parut un
-peu à son aise, que lorsqu'il apprit à son retour à Versailles que ses
-ordres avaient été exécutés avant midi, et qu'il avait trois
-départements à donner. C'est alors que madame du Barry commença
-réellement à jouer le grand rôle de favorite. Elle fit accorder, par
-l'influence de M. le prince de Condé, le département de la guerre, à
-M. de Monteynard[380], ancien lieutenant général, officier médiocre et
-ministre plus médiocre encore. La marine, par la protection du
-chancelier de Maupeou, fut confiée à M. de Boynes[381], conseiller
-d'État qui avait fourni le projet du remplacement du parlement par le
-grand conseil; et les affaires étrangères, qu'elle ne put de plein
-saut, faire donner au duc d'Aiguillon, passèrent provisoirement dans
-les débiles mains de M. de la Vrillière. L'abbé de la Ville, qui vit
-des fenêtres de son bureau tous ces changements et ces départs,
-ne perdit pas encore tout à fait espérance. Mais deux mois après,
-lorsque madame du Barry eut triomphé de la répugnance que le roi avait
-pour M. d'Aiguillon, il se trouva fort heureux de recevoir pour
-récompense l'évêché _in partibus_ de Triconium, avec une abbaye. Le
-roi ne voulut point qu'il quittât les bureaux où il le croyait
-nécessaire.
-
- [380] Louis-François marquis de Monteynard, né en 1716, au
- château de la Pierre, en Dauphiné, d'une vieille famille noble de
- cette province. Maréchal de camp (1748), inspecteur général
- d'infanterie, lieutenant général (1759), secrétaire d'État à la
- guerre (1771-1774).
-
- [381] Etienne-François Bourgeois de Boynes, maître des requêtes,
- procureur général près la chambre royale (1753), intendant de la
- Franche-Comté, premier président du parlement de Besançon (1757),
- conseiller d'État (1761), ministre de la marine (1771). Il donna
- sa démission en 1774 et mourut en 1783.
-
-C'est ainsi que finit ce ministère, qu'on peut appeler un règne de
-onze ans, qui a laissé quelques noms propres et très peu de faits pour
-l'histoire. Un simple résumé, et les traits caractéristiques des
-personnages qui ont eu quelque influence ou quelque part dans les
-affaires de ce temps, aideront à déterminer l'importance que cette
-période doit obtenir dans nos annales.
-
-Le traité de 1756, qui y tient une grande place, avait été fait avec
-une précipitation inconcevable, où tout montre l'entraînement que
-donnait l'humeur du traité signé au mois de janvier précédent entre
-l'Angleterre et la Prusse. L'irréflexion ressort de tous les articles.
-Certes, si le traité de 1756 eût été médité, s'il eût été fait par des
-esprits plus calmes, si l'on eût été bien pénétré du danger que
-courait la France en unissant, à une pareille époque, sa cause à celle
-d'une puissance qui avait sur le continent tant de sujets de
-querelles, on n'eût pas consenti à ce que, par la principale condition
-du traité, on exceptât du _casus foederis_, la guerre qui éclatait au
-moment même entre la France et l'Angleterre. On n'eût point été dupe
-de cette apparence de réciprocité qu'établissait la garantie mutuelle,
-quand cette garantie ne s'étendant qu'aux possessions que les
-puissances contractantes avaient en Europe, assurait à l'Autriche tout
-son territoire, et permettait, sans qu'il y eût aucune infraction de
-commise, que la France occupée et épuisée par la guerre continentale,
-perdît ses plus belles colonies. Mais il est juste de dire, que M. de
-Choiseul n'a point été consulté et qu'il n'assista à aucune des
-conférences dans lesquelles on arrêta les stipulations de ce fameux
-traité. Il était à Rome, tout entier aux affaires de la Rote, ou aux
-querelles des jésuites, lorsque M. l'abbé de Bernis et M. de
-Stahremberg négociaient à Versailles. M. de Choiseul ne revint de Rome
-qu'à la fin de cette même année 1756. Il convient donc de décharger sa
-mémoire de la signature du traité, en le laissant toutefois sous le
-poids de l'accusation d'un grand nombre de ses suites et de ses
-funestes conséquences.
-
-Entraîné, comme il l'était dans le tourbillon des affections et des
-intérêts de madame de Pompadour, il s'identifia avec le nouveau
-système, se flattant toutefois de pouvoir en arrêter les dangers par
-une surveillance continue, dont la légèreté de son caractère le
-rendait parfaitement incapable. Il lui aurait fallu toujours à ses
-côtés M. Pfeffel[382], pour appeler sans cesse son attention sur les
-empiétements imperceptibles par lesquels la cour de Vienne, habile en
-ce genre, augmentait journellement son influence, en faisant prévaloir
-ses prétentions dans toutes les questions qui touchaient à la
-constitution germanique, tandis que le garant de cette grande charte,
-le protecteur du traité de Westphalie, le roi de France en un mot,
-devint, presque sans s'en apercevoir, l'instrument des entreprises et
-des succès de cette ambition graduelle.
-
- [382] Christian-Frédéric Pfeffel, fils de Jean-Conrad Pfeffel,
- jurisconsulte et diplomate français. Né à Colmar en 1726, il fut
- d'abord secrétaire d'ambassade au service de la Saxe (1754). En
- 1758, il fut appelé à Paris par le cardinal de Bernis qui le
- nomma conseiller de légation à Ratisbonne, puis chargé d'affaires
- par intérim près la diète. En 1761, il entra au service du duc de
- Deux-Ponts, qui le nomma résident en Bavière. De nouveau appelé à
- Versailles en 1768, il fut attaché au département des affaires
- étrangères en qualité de jurisconsulte du roi. Il resta à ce
- poste jusqu'à la Révolution. Destitué en 1792, il rentra au
- service du duc de Deux-Ponts et mourut en 1807.
-
-Ce serait, au reste, une erreur de croire, que ce que je blâme le plus
-dans le traité de 1756, soit le nouveau système d'alliance qu'il
-établit, et la nouvelle direction qu'il devait donner à la politique
-française. Les Français, habitués depuis longtemps à regarder
-l'Autriche comme une puissance rivale, naturellement ennemie, que la
-France doit toujours redouter, considèrent une alliance avec elle
-comme une chose monstrueuse, absolument contre nature. Le préjugé
-influe beaucoup sur cette manière de voir; il faudrait peut-être en
-chercher l'origine dans les rivalités personnelles des souverains qui
-se sont disputé la domination de l'Italie, plutôt que dans une
-rivalité des deux puissances, fondée sur la nature des choses; mais de
-nos jours encore, ce préjugé est trop fort et trop généralement
-répandu, pour que je ne sente point la nécessité d'expliquer à ce
-sujet toute ma pensée.
-
-Les alliances qui ont la conquête pour objet sont pernicieuses;
-d'abord, pour ceux contre qui elles sont dirigées, et en définitive,
-pour ceux mêmes qui les ont faites. Mais quel que soit l'événement,
-elles ne sauraient jamais être durables par mille raisons: j'en ai
-rapporté quelques-unes plus haut. Ces alliances ne peuvent donc, en
-aucun cas, former un système politique, et il serait hors de propos
-d'en parler.
-
-Mais des alliances peuvent avoir pour but, non de faire la guerre,
-mais de rétablir ou de maintenir la paix; non d'acquérir des
-provinces, mais d'assurer à chacun des contractants la conservation de
-ses possessions;--non de mettre en péril la tranquillité des autres
-États, mais d'empêcher qu'aucun État puisse menacer la sécurité
-d'un autre. Personne ne niera que des alliances dont toutes les
-conditions seraient calculées de manière à atteindre ce but, ne
-présentassent des avantages inappréciables. Mais bien peu de
-puissances peuvent contracter des alliances semblables. Les grandes
-puissances, ou plutôt des puissances de premier ordre, le peuvent
-seules.
-
-Il faut ensuite que leur position géographique ne soit pas un obstacle
-au développement de leurs moyens d'influence. Ainsi l'Espagne ne
-pourrait entrer avec fruit dans une alliance de cette sorte; car, à
-moins que l'alliance ne s'appliquât spécialement à des relations et à
-des intérêts maritimes, elle n'y apporterait qu'une influence
-infiniment moindre que ne semblerait le promettre sa force absolue.
-
-Cette influence même, à vrai dire, serait à peu près nulle.--La Prusse
-est géographiquement une puissance si mal constituée, qu'elle ne peut
-pas ne pas être animée de l'esprit de conquête, et qu'elle ne peut
-point ne pas être dépendante. Avec une assez grande étendue de côtes,
-sans pouvoir créer une marine militaire, attendu que ses revenus
-bornés ne suffisent qu'à grand'peine à l'entretien de ses armées de
-terre, elle sera toujours, à cet égard, à la merci de l'Angleterre qui
-peut en un instant ruiner tout son commerce. Obligée de tenir ses
-forces disséminées sur une bande longue et étroite, elle sera toujours
-dépendante de la Russie, qui peut envahir le duché de Posen et la
-Silésie, avant qu'une armée prussienne ait été réunie.
-
-Et pourtant, malgré une situation qui semblerait devoir commander le
-repos, ou n'admettre la possibilité d'en sortir que par une
-impulsion étrangère, le sentiment de sa propre conservation fait à la
-Prusse une sorte de nécessité de tendre toujours à faire des
-conquêtes. Un État dont la configuration est telle, que le résultat
-d'une seule bataille peut être de le couper en plusieurs morceaux, de
-manière à intercepter toute communication entre eux, est dans une
-situation trop périlleuse et trop précaire, pour qu'il ne cherche pas
-constamment à en changer, et il paraît inévitable ou que la puissance
-prussienne périra bientôt, ou qu'elle réunira sous sa domination une
-partie considérable de l'Allemagne. Il est bien vrai qu'à l'époque
-dont nous parlons et avant le partage de la Pologne[383], elle n'était
-pas exposée aux mêmes dangers, parce qu'elle n'occupait pas le même
-rang; mais si elle doit plus d'éclat à l'ambition du prince célèbre
-qui lui a fait prendre celui qu'elle occupe aujourd'hui, elle ne lui
-devra point d'avoir rendu son existence permanente plus solidement
-assurée.
-
- [383] Il y eut trois partages de la Pologne en 1772-1773, en
- 1793, en 1795. En 1773, la Prusse obtint le pays de Warmie, les
- palatinats de Pomérélie, et de Culm. En 1793, Dantzig, Thorn,
- Czenstochau et la meilleure partie de la Grande-Pologne. En 1795,
- la partie des palatinats de Podlachie et de Masovie située à
- droite du Bug, et au nord elle s'étendit jusqu'au Niémen.
-
-La Russie, avant qu'elle ait pris une place dans le système politique
-de l'Europe, n'avait jamais eu avec la France aucune relation suivie;
-jamais aussi elle n'en eut d'intimes, depuis qu'elle s'est introduite
-en Europe, si ce n'est à une époque récente où tous les rapports
-naturels des différents États se trouvèrent détruits, et où ces deux
-puissances étant restées seules entières sur le continent, leurs
-gouvernements s'allièrent, l'un pour parvenir plus facilement
-à faire de nouvelles conquêtes, l'autre dans l'espoir de les
-partager[384]. De telles vues ne pouvaient manquer de mettre
-promptement aux prises les deux alliés. Dans la lutte qui s'engagea,
-la Russie courait peu de risques. Nous touchons encore aux dangers
-auxquels la France s'est trouvée exposée. Elle porte actuellement la
-peine de l'ambition qui l'avait rapprochée de la Russie. A l'avenir,
-ce ne pourrait être encore que le même motif qui les réunît l'une et
-l'autre. Les anciens rapports entre les différents États de l'Europe
-ont été ou rétablis ou remplacés par des rapports nouveaux. Mais la
-France et la Russie n'ont toujours aucun intérêt commun; tous ceux qui
-les divisaient autrefois doivent les diviser désormais, s'il est
-possible encore davantage. Et si, contre tous, les conseils de la
-prudence, il pouvait arriver un jour que la France recherchât une
-seconde fois cette alliance, l'effet inévitable et immédiat qu'elle
-aurait, serait de produire un rapprochement intime entre l'Autriche et
-la Prusse, qui, remontées au rang d'où elles étaient déchues, sont
-aujourd'hui en état de veiller à leur propre conservation, et ne sont
-plus réduites à attendre avec résignation leur salut des incertaines
-combinaisons du hasard. Quelque peu de sûreté que présente l'alliance
-de la Prusse, l'Autriche, n'ayant plus à choisir serait bien dans la
-nécessité de s'en contenter. La France, alors, se serait placée dans
-une position si fausse, que ce qu'il y aurait de plus à craindre pour
-elle, serait que l'Autriche et la Prusse ne vinssent à succomber. Car,
-si cela arrivait, les mêmes causes qui ont déjà changé en ennemis des
-alliés si peu faits l'un pour l'autre, les auraient bientôt divisés
-encore, et le succès de la nouvelle lutte qui s'engagerait entre
-eux, serait bien moins douteux que celui de la première que la France
-avait commencée, en traînant sous ses drapeaux les forces de presque
-toute l'Europe. Un rapprochement aux dépens de la France ne manquerait
-pas de s'opérer entre les trois puissances du Nord, et on verrait une
-répétition des événements de 1813 et 1814, et probablement avec des
-conséquences encore plus fâcheuses.
-
- [384] Traité de Tilsitt.
-
-Tout bien considéré, je ne vois que la France et l'Autriche qui
-puissent former une alliance dans le but que j'ai indiqué. Leur
-étendue, leur puissance, leurs richesses sont telles, qu'elles n'ont
-rien à envier à personne, rien à désirer que de conserver ce qu'elles
-possèdent. Elles ont la force nécessaire pour maintenir par leur
-accord tout en repos autour d'elles. Les plus fortes puissances du
-centre de l'Europe, elles seraient aussi les plus fortes de l'Europe
-entière, si, depuis un siècle, il ne s'en était élevé une au nord,
-dont les effrayants et rapides progrès doivent faire craindre que tant
-d'envahissements par lesquels elle s'est déjà signalée, ne soient
-encore que le prélude d'envahissements toujours croissants qui
-finiront par tout engloutir. Le commun danger dont cette puissance
-menace l'Autriche et la France, doit être pour elles un lien de plus,
-et même le plus fort de ceux qui doivent les unir. L'une y est plus
-prochainement exposée, mais dès que celle-ci aurait succombé, l'autre
-ne saurait manquer de succomber à son tour; et avec elle, tout le
-reste de l'Europe.
-
-On voit par là combien a fait de mal, surtout pour l'avenir, l'homme
-qui, en forçant l'Autriche à se précipiter dans les bras de la Russie,
-a avancé peut-être de plusieurs siècles la domination que prendra
-cette puissance. Dieu veuille que les cabinets de l'Europe soient
-assez éclairés pour ne pas la rendre prochaine!
-
-Dans le siècle dernier on a fait trop peu d'attention aux pas de géant
-de la Russie, dès qu'elle a commencé à se montrer. Parce que, pendant
-des siècles, son nom était resté pour ainsi dire inconnu, on n'a pas
-imaginé que déjà elle était à craindre. On n'a pas su voir qu'un pays
-qui, par son étendue et ses immenses déserts, et par la rigueur de son
-climat est à l'abri de toute invasion, a sur les autres
-d'incalculables avantages; que, n'ayant rien à faire pour la défense,
-il peut réunir tous ses efforts pour l'attaque; que le peuple encore
-tout barbare qui l'habite, joignant un courage féroce à une
-grossièreté d'organes qui en double la force, une soumission absolue à
-une obéissance passive, n'ayant que des besoins peu nombreux et qui ne
-dépassent point les bornes du nécessaire le plus strict, est, entre
-les mains de son gouvernement, un instrument aussi facile à manier
-qu'il est formidable. Quoique tout cela fût palpable, on n'en
-soupçonna rien; la petite vanité de quelques philosophes ayant été
-flattée, il n'en fallut pas davantage pour qu'ils se missent à vanter
-et Catherine II et son gouvernement, et son pays, et même ses
-conquêtes. On les crut sur parole et sans examen, et bientôt la mode
-vint d'admirer ce que l'on ne connaissait point, et qui n'aurait dû
-inspirer que de la crainte. Qu'était-ce cependant, et qu'est-ce
-toujours que cette nation, ce peuple, ce gouvernement que les
-philosophes du XVIIIe siècle se sont mis si inconsidérément à prôner?
-Il est assez curieux d'observer que dans le même temps qu'ils se
-portaient accusateurs de tous les gouvernements de l'Europe civilisée
-qu'ils représentaient comme absolus, comme oppresseurs, comme
-ayant usurpé les droits des peuples, ils aient réservé toutes leurs
-louanges pour un gouvernement despotique de sa nature; qu'ils se
-soient attendris sur le prétendu esclavage des peuples civilisés, et
-déjà depuis longtemps affranchis du lien antique de la servitude, et
-qu'ils n'aient rien trouvé à dire sur le sort de tout un peuple de
-serfs. Car il n'y a point de classe moyenne en Russie, mais seulement
-un petit nombre de maîtres et une multitude d'esclaves[385]. Cela seul
-suffit pour juger quelle distance il y a de ce pays aux autres.
-
- [385] L'affranchissement des serfs en Russie ne date que de 1861.
- C'est l'oeuvre de l'empereur Alexandre II.
-
-On sent que rien de ce qui fait la véritable gloire d'une nation ne
-doit s'y trouver; que là où la presque totalité des sujets est la
-propriété de quelques autres, il ne saurait y avoir ni générosité ni
-noblesse de sentiments. En effet, les sentiments élevés ne se font pas
-remarquer chez ce peuple, soit parmi les maîtres, soit parmi les
-serfs. On parle un peu de la bonté des premiers, de leur douceur
-envers leurs paysans, du bonheur dont ils les font jouir. Mais cette
-douceur, ce bonheur sont juste ce qu'il faut pour que le serf ne soit
-pas porté, par un trop grand malaise, à penser à la possibilité de
-changer de mode d'existence. C'est assurément là un bien mince sujet
-d'éloge. Quoi qu'il en soit, au reste, de l'opinion que l'on peut
-avoir des vertus et des vices inhérents à une telle organisation
-sociale, ce qui est certain pour tout le monde, c'est que l'influence
-sur le reste de l'Europe d'une nation encore complètement barbare,
-quelque forme, quelque couleur que prenne son gouvernement,
-serait une grande calamité. Que serait-ce donc de sa domination[386]?
-
- [386] Lorsque ce morceau fut écrit en 1816, l'Autriche paraissait
- en effet la barrière la plus naturelle à opposer à une barbarie
- menaçante. Mais depuis cette époque, dans la masse effrayante des
- événements qui se sont passés de toute part, dans les
- combinaisons nouvelles qui ont affranchi les esprits comme les
- territoires, l'Autriche est restée stationnaire; elle est restée
- vieille et isolée au milieu de l'Europe, tandis que le nord a
- fait des progrès réels; la liberté s'y introduit enfin dans
- toutes les branches de l'administration et des relations
- politiques. La Prusse, de protégée est devenue protectrice. La
- France s'est donné une forme de gouvernement qui consacre toutes
- les franchises contre lesquelles l'Autriche se défend. Dès lors
- les alliances naturelles ne sauraient être les mêmes, car ce qui
- désormais doit faire la base de tout traité durable, c'est ce qui
- appelle, étend et consacre les bienfaits de la civilisation
- (1829) (_Note du prince de Talleyrand_).
-
-Ce n'est pas, on le voit, l'alliance en elle-même avec l'Autriche que
-je blâme dans le traité de 1756, puisqu'une alliance semblable est, à
-mon avis, le seul moyen de prévenir cette calamité ou d'en reculer
-l'époque. Ce sont les petits motifs qui ont porté à faire ce traité,
-les petites conceptions qui y ont présidé, les petits résultats qu'on
-a préparés, les petites passions par lesquelles on s'est laissé
-conduire; car tout a été petit dans cette circonstance.
-
-Ce n'est pas non plus d'avoir laissé subsister ce traité dont il n'est
-pas l'auteur, que je blâme M. de Choiseul; c'est de n'avoir pas,
-pendant toute la durée de sa longue et toute-puissante administration,
-songé un seul moment à donner une direction vraiment utile à ce
-nouveau système d'alliance, ou plutôt c'est d'avoir adopté ce système
-et de n'avoir même pas entrevu de quelle manière il pouvait devenir
-avantageux. Un des reproches les plus graves qu'ait mérités M. de
-Choiseul est assurément de n'avoir rien vu de ce qui se passait dans
-le nord; de n'avoir rien prévu de ce qui s'y préparait, et, par
-conséquent, de n'avoir pourvu à rien. Cela seul suffirait pour
-justifier tout ce que j'ai dit de sa légèreté, de son imprévoyance, et
-du peu de profondeur de ses vues.
-
-Cependant, comme il n'est pas refusé aux hommes légers et qui ont de
-l'esprit, d'avoir ou d'adopter quelquefois des idées utiles pourvu
-qu'elles ne leur donnent pas trop de peines de détail, M. de Choiseul
-pressentant le jugement de l'histoire à son égard, voulut marquer son
-ministère par un acte politique qui eût quelque éclat, et qui parût
-_balancer l'alliance autrichienne_. Pour cela, il conçut le projet du
-_pacte de famille_ avec le roi d'Espagne et les autres souverains de
-la maison de Bourbon. Nous reconnaissons volontiers que ce pacte,
-signé le 15 août 1761, était une conception vraiment digne d'un homme
-d'État. Il offrait de grands avantages aux puissances qui s'unissaient
-par cet acte important. Pour la France, en lui assurant toute sécurité
-sur sa frontière des Pyrénées, il rendait son action beaucoup plus
-libre sur ses autres frontières; il lui donnait l'appui de la marine
-espagnole, qui, à son tour, recevait celui de la marine française; et
-toutes les deux trouvaient des ressources dans les ports de Naples et
-de la Sicile. Enfin, cette union des trois branches de la maison de
-Bourbon, leur donnait la domination à peu près exclusive de la
-Méditerranée.
-
-Mais il aurait fallu, pour que le pacte de famille profitât réellement
-aux trois puissances associées, qu'il eût été contracté au début de la
-guerre de Sept ans et non à une époque où la France, déjà épuisée par
-les désastres de cette guerre, dut entraîner l'Espagne dans sa ruine
-et hâter par là, la décadence de cette dernière puissance. D'ailleurs,
-comme nous l'avons dit plus haut, pour la France, le résultat le plus
-clair de son alliance intime avec l'Espagne à cette époque, fut
-de devoir lui abandonner la Louisiane pour l'indemniser de la perte
-des Florides.
-
-Si nous recherchons les autres actes du ministère de M. de Choiseul
-que l'histoire a recueillis, nous trouvons d'abord l'occupation du
-comtat d'Avignon, opération sans utilité et sans gloire. Une fantaisie
-porta à s'en emparer, la peur du diable le fit rendre. On ne se donna
-pas même la peine de justifier par une raison quelconque l'invasion ni
-la restitution[387].
-
- [387] Avignon fut occupé en 1768 par les troupes françaises. M.
- de Choiseul était alors en lutte avec la cour de Rome au sujet
- des jésuites. Le pape Clément XIII avait condamné, comme
- attentatoires _à la liberté de l'Église, à la cause de Dieu et
- aux droits du Saint-Siège_, les édits par lesquels les jésuites
- avaient été expulsés des États catholiques. Toutes les puissances
- résistèrent, prenant fait et cause les unes pour les autres.
- Naples s'empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. La France occupa
- Avignon. Le successeur de Clément XIII, Clément XIV, ayant signé
- le bref de suppression, Avignon fut évacué aussitôt après (1773).
-
-La conquête de la Corse[388], qui date du même temps, doit passer pour
-importante, si l'on veut oublier ce qu'elle a coûté d'hommes pour la
-faire, et d'argent pour la conserver. Les avantages que l'on en
-attendait pour la marine ont été à peu près nuls jusqu'à présent; mais
-c'est dans la Méditerranée une province française qu'enviaient fort
-les Anglais, avant de s'être emparés de Malte. Il y a des chances pour
-que cette possession nous soit utile dans l'avenir.
-
- [388] Les Génois cédèrent la Corse à la France en toute
- souveraineté, moyennant la somme de deux millions. Traité de
- Versailles du 15 mai 1762.
-
-Une affaire de discipline intérieure et qui ne laisse pourtant pas que
-de marquer dans le ministère de M. de Choiseul, a été la
-destruction de l'ordre des jésuites[389]. Il avait cru rencontrer
-souvent leur influence dans les affaires ecclésiastiques et dans les
-querelles parlementaires; et quoique avec un clergé aussi éclairé,
-aussi mêlé avec le grand monde que l'était celui de France, le travail
-des jésuites eût moins d'inconvénients qu'il n'en aurait eu avec un
-clergé sans lumières et sans consistance, peut-être était-il bien de
-chercher à diminuer le crédit de cet ordre. On pouvait même vouloir le
-détruire. Je n'examine pas cette question qui me conduirait trop au
-delà de mon sujet. Mais toujours est-il vrai de dire, qu'un
-gouvernement monarchique, tel qu'était celui de la France à cette
-époque, pouvait trouver plus d'utilité que de danger à voir la
-direction de l'esprit de famille, et jusqu'à un certain point de
-l'esprit public, rester entre les mains des jésuites. On pourrait
-remarquer à l'appui de cette opinion qu'en 1789, pas un des membres de
-la minorité de la noblesse n'avait été élevé par les jésuites. Mais M.
-de Choiseul, souverainement léger et ennemi de tous les pouvoirs qui
-ne dérivaient pas de lui, détruisit les jésuites, uniquement parce
-qu'il ne se croyait pas sur eux une influence première. C'était une
-question d'État, il en fit une question d'intrigue. M. le duc de
-la Vauguyon[390] et M. le Dauphin[391] les soutenaient; son intrigue
-fut de les attaquer. Plus tard il fit la guerre aux philosophes (dans
-la comédie qu'il fit faire par Palissot[392]) parce qu'ils lui
-prenaient quelque portion de l'empire qu'il voulait exercer seul sur
-son temps. Ce ne sont pas des raisons d'un ordre supérieur qui le
-déterminèrent: il voyait des hommes qui s'étaient emparés de beaucoup
-d'opinions, et il voulait, dans l'intérêt de son amour-propre,
-disposer de toutes.
-
- [389] A la fin du XVIIIe siècle, les jésuites se virent attaques
- par toutes les puissances catholiques. Le Portugal donna le
- signal (1759). La France vint ensuite (1762-64) puis l'Espagne
- (1766), Naples, Parme (1767), Venise Modène, la Bavière. Enfin
- Marie-Thérèse elle-même suivit le mouvement. Peu après (20
- juillet 1773), le pape Clément XIV ordonnait la suppression de
- l'ordre. En France, la lutte, engagée à l'occasion d'un incident
- fortuit, fut vivement soutenue par Choiseul et les parlements, le
- roi se laissant mener par eux. En 1762, les parlements de Paris,
- Rouen, Bordeaux, Rennes, Metz, Pau, Perpignan, Aix, Toulouse,
- condamnèrent au feu les statuts de la Société, et ordonnèrent à
- ses membres de sortir du territoire de leur juridiction. Enfin,
- en novembre 1764, une ordonnance royale supprima entièrement la
- Société.
-
- [390] Antoine-Paul-Jacques de Quelen, duc de la Vauguyon, naquit
- le 17 janvier 1706. Colonel en 1733. Brigadier en 1743 pour sa
- belle conduite durant la retraite de Prague. Maréchal de camp
- après Fontenoy (1745) Lieutenant général en 1748. Il avait été
- nommé menin du Dauphin en 1745. En 1758 il fut nommé gouverneur
- de son fils aîné le duc de Bourgogne, et fut successivement
- gouverneur de ses trois autres fils. Le Dauphin mourut entre ses
- bras en 1765. Lui-même mourut en 1772.
-
- [391] Louis, Dauphin, fils de Louis XV, né en 1729, mourut
- prématurément en 1755. Il se maria deux fois; en 1745 avec
- Marie-Thérèse d'Espagne morte l'année suivante sans enfants; en
- 1747 avec Marie-Josèphe de Saxe dont il eut quatre fils: le duc
- de Bourgogne mort jeune, et les trois princes qui furent Louis
- XVI, Louis XVIII et Charles X.
-
- [392] Charles Palissot de Montenoy, poète français, né à Nancy
- (1750). Il était le fils d'un conseiller du duc de Lorraine. On a
- de lui plusieurs comédies et des poésies diverses. Il mourut en
- 1814. L'auteur fait ici allusion à la campagne que Palissot
- soutint contre les philosophes; il ne cessa de les attaquer sur
- le théâtre et dans ses vers notamment dans _le Cercle_, comédie
- où il attaque Rousseau (1755), _les Philosophes_ (1760), _les
- Petites Lettres sur de grands philosophes_ (1757) dirigées contre
- Diderot, la _Dunciade_ ou _guerre des sots_, poème satirique
- (1764) etc.
-
-C'est aussi la haine de M. de Choiseul contre les jésuites, qui a été
-le principal motif de la désastreuse expédition de Cayenne, au
-commencement de 1764. Il en ordonna tous les détails d'après des
-mémoires qui lui avaient été remis par M. de Préfontaine[393].
-Celui-ci, homme d'esprit et d'intrigue, avec quelques phrases de
-philanthropie et quelques insinuations contre les jésuites, que M. de
-Choiseul voulait dépouiller de leurs grandes et riches possessions
-dans les colonies, parvint à faire adopter tous ses plans.
-
- [393] M. Brûletout de Préfontaine, habitait la Guyane depuis
- vingt ans, lorsqu'il vint à Paris en 1762, offrir au duc de
- Choiseul le projet d'une colonie agricole dans ce pays. Le
- ministre accepta et le renvoya à Cayenne avec un brevet de
- lieutenant-colonel. Il échoua dans sa tentative et mourut en
- 1786.
-
-Par le traité de 1763, la France cédait à perpétuité le Canada et
-l'Acadie[394] aux Anglais. Les habitants de ces colonies, et
-particulièrement les Acadiens, montraient à la France un grand,
-attachement. D'un autre côté, le sort des nègres commençait à inspirer
-quelque intérêt. M. de Choiseul fit décider dans le conseil du roi,
-qu'au milieu des colonies à nègres, on formerait des établissements
-pour la culture desquels on n'emploierait que des blancs. Dans cette
-vue, on transporta à Saint-Domingue environ trois mille Acadiens, à la
-Martinique deux mille; huit cents à la Guadeloupe; la grande
-expédition fut dirigée vers Cayenne. Deux cent treize bâtiments de
-tout tonnage partirent de France. Ils portaient dix mille cinq cents
-personnes. L'Acadie en fournit huit mille, et deux autres bâtiments
-arrivèrent en même temps des différentes colonies. M. de
-Chanvalon[395] avait été nommé intendant; M. de Béhague[396],
-commandant militaire, et le chevalier Turgot[397], qui avait été
-consulté, gouverneur général. Jamais l'imprévoyance et la légèreté
-n'ont été poussées plus loin. Une vingtaine de mille hommes furent
-jetés sur une plage où ils ne trouvèrent ni maisons, ni magasins, ni
-apothicaireries, ni hôpitaux, ni même abris contre les ardeurs du
-soleil qui, à 4° 55´, sont mortelles pour les hommes non acclimatés,
-si l'on néglige quelques-unes des précautions exigées par
-l'expérience. Aussi, au bout de quinze jours, la moitié de ce qui
-était débarqué avait péri; et après cinq mois, il ne restait pas trois
-cents personnes de l'expédition. Mais cela se passait loin, et la mode
-qui entourait M. de Choiseul, fermait tous les accès à la vérité.
-
- [394] L'Acadie appartenait aux Anglais depuis le traité d'Utrecht
- (1713).
-
- [395] Jean-Baptiste Thibauld de Chanvalon, né en 1725 à la
- Martinique, était l'élève de Réaumur et de Jussieu. En 1757, il
- fut envoyé à la Guyane comme intendant général. Arrêté à son
- retour en France, et condamné à la prison perpétuelle pour
- malversations (1767), il put faire reviser son procès, et fut
- acquitté en 1776. Nommé commissaire général des colonies, il
- mourut en 1783.
-
- [396] Antoine, comte de Béhague, appartenait à une famille noble
- des Pays-Bas. Lieutenant-colonel en 1761, il fut nommé commandant
- militaire à la Guyane (1763), maréchal de camp en 1771,
- lieutenant général en 1791, gouverneur de la Martinique, où il
- rétablit l'ordre troublé par la révolution. Forcé de quitter
- l'île en 1793, il se rendit en Angleterre, d'où le comte d'Artois
- l'envoya en Bretagne diriger l'insurrection. Il mourut en
- Angleterre vers 1802.
-
- [397] Le chevalier Étienne Turgot, marquis de Consmont, frère du
- célèbre homme d'État, appartenait à une vieille famille de
- Normandie. Son père était prévôt des marchands à Paris. Il fut
- d'abord chevalier de Malte et commanda une galère. Brigadier en
- 1764, il fut nommé gouverneur de la Guyane. C'est lui qui fit
- rappeler en France l'intendant Chanvalon; arrêté lui-même à son
- retour en France, il fut bientôt relâché; il vécut dès lors dans
- la retraite et mourut en 1789.
-
-Dans l'administration de la guerre, M. de Choiseul porta une agitation
-fatigante pour les troupes. Il fit chaque année des changements.
-Nouveaux genres d'instruction, nouvelles manoeuvres, nouvelle
-tactique, nouveaux uniformes, tout cela plaisait à la jeune noblesse
-française qui, toujours mobile et brave, admirait le ministre qui
-abandonnait les anciennes idées et perfectionnait, disait-on, la
-tactique par laquelle on croyait que les Prussiens s'étaient couverts
-de gloire. Comme si les bons ou les mauvais succès militaires ne
-dépendaient pas toujours des talents du général! L'art de la guerre
-varie en Europe tous les dix ans. Tantôt telle puissance a une
-meilleure infanterie, tantôt c'est la cavalerie qui décide des
-combats, ou bien la supériorité est attachée à l'arme de l'artillerie.
-Il n'y a point de principes fixes à cet égard; tout est dans le génie
-de celui qui commande.
-
-L'influence de M. de Choiseul s'étendit d'une manière désastreuse sur
-les finances, par les choix ineptes qu'il porta le roi à faire. Il
-indiqua M. de Silhouette[398] par complaisance pour M. le duc
-d'Orléans. Ce ministre débuta par faire porter la vaisselle de tous
-les particuliers à la Monnaie, et celle même du roi tandis que la cour
-de Vienne pour laquelle on s'était ruiné, en faisait faire une en or
-et se plaisait à la montrer aux noces magnifiques de l'archiduc Joseph
-avec une princesse de Parme[399]. M. de Silhouette, devenu fou au
-milieu du conseil du roi, fut remplacé par M. de Laverdy[400], simple
-conseiller au parlement, désigné uniquement parce qu'il était un des
-plus opposés à l'enregistrement d'édits bursaux qui déplaisaient
-généralement. On lui supposait du crédit dans sa compagnie. Il en
-avait quand il était en opposition avec la cour; il ne s'en trouva
-plus, quand il voulut la servir. M. de Laverdy devenu inutile, on le
-renvoya. M. de Choiseul fit nommer à sa place M. d'Invault[401], et
-avec ses formes légères, il donnait pour raison de cette préférence
-qu'il l'avait toujours aimé, et qu'il avait été au collège avec lui.
-
- [398] Étienne Silhouette, né à Limoges le 5 juillet 1709, mort en
- 1767. Conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes,
- secrétaire des commandements, puis chancelier du duc d'Orléans,
- commissaire du roi près la compagnie des Indes, contrôleur
- général en 1759. Il provoqua contre lui un déchaînement inoui en
- suspendant durant un an les créances de l'État, et dut se retirer
- après huit mois d'exercice. On ignore peut-être que ce ministre
- donna son nom à ces dessins qui représentent un profil tracé
- autour de l'ombre d'un visage. On prétend en effet qu'une de ses
- principales distractions était de tracer de semblables portraits
- sur les murs de son château, qui s'en trouvèrent bientôt
- couverts. La société ne manqua pas de relever ce petit ridicule,
- et donna à ces dessins le nom de leur auteur.
-
- [399] L'archiduc Joseph, fils de l'impératrice Marie-Thérèse,
- plus tard l'empereur Joseph II, épousa le 6 octobre 1760 la
- princesse Isabelle de Parme, fille du duc de Parme et nièce du
- roi Charles III d'Espagne. Elle mourut sans enfant en 1763.
-
- [400] Clément de l'Averdy ou Laverdy, né en 1723, conseiller au
- parlement, contrôleur général en 1763. Il ne resta en place que
- quelques mois et vécut ensuite dans la retraite; il mourut sur
- l'échafaud en novembre 1793.
-
- [401] Étienne Maynon, seigneur d'Invault, né en 1721; conseiller
- au parlement (1741), contrôleur général et ministre d'État
- (1768). Il resta peu de temps en charge.
-
-Il est possible de soutenir que de tous les choix faits par
-l'influence de M. de Choiseul, il n'y en eut qu'un de bon, celui du
-duc de Praslin. Son bonheur le servit dans cette occasion. On a cru
-beaucoup qu'il n'avait cherché dans cette espèce d'association qu'un
-aide soumis à ses caprices. Il se trouva, au contraire, que M. de
-Praslin était un homme dont la trempe d'esprit était forte, qui avait
-un caractère noble et ferme, et des idées saines qu'il exprimait même
-avec un peu de rudesse. Mais ses belles qualités étaient rendues
-perpétuellement inutiles par une santé misérable: il n'y avait pas un
-quart d'heure de la journée pendant lequel il pût être tout entier à
-son travail. Dans les moments où il se portait bien, il n'épargnait
-pas à son cousin les contradictions d'opinion, et souvent même des
-reproches assez sévères. On l'estimait, et on le craignait dans sa
-famille. Madame de Gramont savait plier son caractère devant lui; et
-comme malgré ses sourcils épais et son visage laid et grave, il avait
-un fond de sensibilité, il s'était laissé aller à tant aimer le duc de
-Choiseul, qu'après lui avoir montré ses erreurs, il éprouvait une
-reconnaissance extrême quand il les réparait, de même que quand M. de
-Choiseul persistait, M. de Praslin restait disposé à les excuser et à
-les défendre.
-
-Le portrait de M. de Praslin que je viens de faire, me conduit
-naturellement à parler de l'extérieur de M. de Choiseul. La nature
-l'avait fait laid aussi: il était roux; avec un peu d'art de toilette,
-il s'était à peu près travesti en blond; les formes de son visage et
-celles de sa tête étaient communes; il avait les yeux spirituels, sa
-taille était assez bien prise; il tirait un grand avantage de la
-beauté de ses mains qui étaient petites, effilées, blanches et parées
-par de beaux ongles. Son maintien hardi, son visage rond et son front
-élevé, contrastaient complètement avec le toupet avancé, le teint hâve
-et l'air modeste de M. de Praslin. Jamais deux hommes n'ont été, au
-moral et au physique, plus dissemblables.
-
-Madame de Pompadour n'avait point d'esprit; ses yeux bleus sans éclat
-ni vivacité décelaient le vide de sa tête. Quoiqu'elle eût été élevée
-et eût vécu dans la société financière de Paris, qui était assez
-distinguée alors, elle avait mauvais ton, des manières de parler
-vulgaires, dont elle n'avait pu se corriger, même à Versailles. Elle
-différait en tout point de madame du Barry qui, moins bien élevée,
-était parvenue à avoir un langage assez pur. Madame du Barry avait les
-yeux moins grands, mais ils étaient spirituels; son visage était bien
-fait, et ses cheveux étaient de la plus grande beauté; elle aimait à
-parler[402], et elle avait attrapé l'art de conter assez gaîment;
-elles possédaient l'une et l'autre, celui de mentir, au premier degré.
-
- [402] Et même à écrire. Quelques pages de souvenirs écrites par
- elle et confiées à Morande, auteur du _Gazettier cuirassé_,
- malgré leur peu d'étendue, ne manquent ni de grâce ni d'intérêt
- (_Note du prince de Talleyrand_).
-
-Madame de Gramont, avec un air de famille, avait eu dans sa jeunesse
-ce qu'on appelle la beauté du diable. Elle était blanche, grasse et
-fraîche; son caractère était élevé et son esprit était libre et fort.
-Elle aurait été éloquente, si cela avait été possible avec un mauvais
-son de voix. Elle écrivait bien. Elle avait dans ses manières quelque
-chose d'attirant et cependant d'absolu. Dans sa chambre, elle ne
-souffrait qu'une opinion; tout ce qui aimait M. de Choiseul y était
-bien traité; le reste n'y entrait pas. Elle avait du culte pour son
-frère, et du dévouement pour ses amis. La galanterie n'a occupé que
-peu de moments dans sa jeunesse. Le jour où elle est entrée dans le
-monde, elle s'est placée la première dans la société, et elle l'est
-restée jusqu'à la fin de sa vie.
-
-Parmi les hommes qui ont joué de grands rôles sous le ministère de M.
-de Choiseul, le chancelier Maupeou semble mériter une place à part.
-C'était un homme à la fois plein d'invention, d'esprit, de malignité,
-et caressant jusqu'au dégoût. Tous les hommes vulgaires et de mauvais
-ton étaient enchantés de lui: il déplaisait à toute la bonne
-compagnie: Cela lui était égal. Il suivait, sans jamais s'en écarter,
-la ligne qu'une fois il s'était tracée. S'il eût vécu du temps de
-Louis XI, il aurait été son premier ministre et son serviteur le plus
-intime.
-
-M. d'Aiguillon avait commencé sa carrière comme M. de Choiseul par des
-bonnes fortunes. Il en avait eu de brillantes. Il était entré dans le
-monde avec plus d'avantages pour cette sorte de succès, parce qu'il
-était né riche, avec des dignités acquises, et qu'il avait une
-fort jolie figure. Mais il n'avait ni noblesse ni élévation de
-caractère. Les affaires de la politique lui étaient absolument
-étrangères; il avait peu lu, il n'avait point voyagé, et il ne
-connaissait l'Europe que par la conversation de Paris. Les querelles
-des pays d'états, du parlement et quelques études militaires, avaient
-fait tout le travail de sa vie.
-
-Le grand reproche politique qu'on lui a fait, a été d'avoir ignoré le
-premier partage de la Pologne, avant qu'il soit consommé, mais cette
-ignorance datait de plus loin que lui: elle tenait à ce que les
-manoeuvres mystérieuses de la cour de Vienne n'avaient pas été connues
-sous le ministère de son prédécesseur; et c'est un coup de la fortune
-de M. le duc de Choiseul, qu'il ne soit pas resté six mois de plus en
-place; car il est plus que vraisemblable qu'il n'en aurait pas su
-davantage.
-
-La disgrâce de M. de Choiseul présenta des différences extrêmement
-remarquables avec les autres disgrâces ministérielles qui eurent lieu
-sous le règne de Louis XV. Jusqu'à lui, aucun des ministres exilés par
-ce monarque n'avait reçu de consolations ni de marques d'attachement
-ou de reconnaissance, que de la part de sa famille; encore se
-faisait-on un devoir de demander avec précaution, et seulement en cas
-de maladie, la permission d'aller leur faire une courte visite. M. le
-cardinal de Bernis à Soissons, M. d'Argenson aux Ormes, M. de Machault
-à Arnouville, M. de Maurepas à Bourges, M. le Duc même[403], en
-remontant plus haut, à Chantilly, étaient restés dans l'isolement
-le plus complet. Personne n'osait plus prononcer leur nom en présence
-du roi, qui se plaisait à voir dans ce silence absolu, de la part de
-tout le monde, une approbation générale de la détermination qu'il
-avait prise. Il n'en a pas été de même à l'égard de M. de Choiseul. Le
-ton de la bonne compagnie pendant son long ministère était plutôt
-d'être le courtisan du ministre que le courtisan du roi.
-
- [403] Louis Henry duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, chef
- du conseil de régence durant la minorité de Louis XV, premier
- ministre après la mort du régent(1723). Il fut exilé en 1726 à
- Chantilly par le jeune roi.
-
-Il était à la mode de s'identifier avec ses intérêts pendant le débat
-qui eut lieu entre son crédit et celui de la favorite. La société de
-madame du Barry n'avait pu s'élever à la hauteur de celle de madame de
-Pompadour; ses femmes, ses hommes, ses grâces, ses ministres ne lui
-donnaient qu'un éclat bien terne auprès de l'immense et puissante
-société de M. de Choiseul.
-
-L'habitude qu'on avait prise de prononcer sans respect le nom du roi;
-le mépris dont on s'était accoutumé à couvrir impunément les amis de
-madame du Barry, avaient établi dans les esprits une sorte
-d'indépendance que l'âge et la faiblesse du roi avaient autorisée.
-
-Quelques amis de M. de Choiseul, quelques jeunes gens sur lesquels il
-avait répandu des grâces prématurées, osèrent demander la permission
-d'aller le voir à Chanteloup. Les entours de la favorite se trompèrent
-dans l'espèce de dédain qu'ils crurent devoir lui conseiller
-d'affecter sur ces premières demandes; le nombre en augmenta, il ne
-fut plus possible d'en refuser aucune. Plusieurs femmes donnèrent
-l'exemple d'aller à Chanteloup sans permission. Beaucoup d'hommes qui
-ne tenaient à la cour par les liens d'aucun service se hasardèrent à
-les imiter. En sorte qu'il y eut à Chanleloup une foule et une
-cour qui avaient l'air de lutter avec celles de Versailles. La
-médiocrité des nouveaux ministres, le manque de considération de ceux
-qui étaient restés[404], l'indifférence que portait le roi dans les
-affaires les plus importantes, ôtèrent à toutes les déterminations du
-conseil le caractère de la durée. Il se forma alors une mode
-d'insubordination qui détruisit le prestige de l'autorité. Elle peut
-être regardée comme l'origine de cet esprit de résistance qui s'est
-manifesté avec tant d'éclat sous le règne suivant.
-
- [404] Ceux des ministres qui restèrent en charge furent La
- Vrillière, Terray et Maupeou. Les nouveaux ministres furent MM.
- d'Aiguillon, de Monteynard et de Boynes.
-
-On alla jusqu'à ériger dans les jardins de Chanteloup une pyramide,
-sur laquelle la vanité inscrivit tous les noms de ceux qui vinrent
-payer cet hommage de la mode à l'illustre exilé; et si l'on voulait
-observer que ces mêmes noms se retrouvent vingt ans plus tard sur la
-fameuse liste des émigrés, on jugerait peut-être bien de
-l'inconséquence, bien de la légèreté dans les actions de la noblesse
-française à cette époque, et ensuite bien de l'injustice dans ses
-jugements.
-
-Au reste, cet esprit moqueur, léger, irréfléchi, toujours s'enivrant,
-de la noblesse française, reparaît souvent dans notre histoire. On le
-retrouve chez madame de Longueville comme à Coblence. Mais il est un
-autre esprit, qui pour appartenir à une autre classe de la société,
-n'en est pas moins français; il a fallu Henri IV pour calmer les vieux
-ligueurs, bourgeois de Paris; en 1791, ils ont pu devenir les maîtres.
-
-Les affaires personnelles de M. de Choiseul se ressentirent bientôt de
-l'immense dépense à laquelle cette espèce de gloire le condamna; le
-désordre magnifique dans lequel il avait vécu à Versailles, le suivit
-dans sa brillante retraite, et les revenus des ministères de la guerre
-et des affaires étrangères, celui de la charge de colonel général des
-Suisses, de la surintendance des postes, ainsi que les faveurs
-particulières qu'il se faisait annuellement accorder, manquant à ses
-recettes, il fallut y suppléer par les aliénations de son faible
-patrimoine et de la fortune de madame de Choiseul; le dévouement de
-celle-ci fut récompensé par le plaisir qu'elle eut de l'offrir tout
-entière à sa mémoire en payant ses dettes après sa mort.
-
-On s'était attendu et tout portait à croire qu'à la mort de Louis XV,
-l'opinion publique forcerait le nouveau roi à rappeler à la tête des
-affaires un ministre, dont la disgrâce avait paru si généralement
-improuvée. Mais cinq ans d'éloignement de la cour avait lassé cette
-faveur populaire. L'esprit de critique et même d'opposition au
-gouvernement, après l'heureux essai qu'il avait fait de ses forces à
-l'occasion de l'exil de M. de Choiseul, en avait pris plus de
-confiance; il s'affermissait de plus en plus, mais sa direction était
-changée.
-
-Plus indéterminée et plus vague dans son objet, l'opposition regardait
-au loin, et visait plus haut. L'intérêt pour M. de Choiseul n'était
-plus rien. Aussi, malgré la faiblesse de Louis XVI, malgré le crédit
-de la reine et l'appui qu'elle était portée à donner aux espérances et
-à l'ambition de M. de Choiseul, ses instances ne parvinrent qu'à faire
-cesser son exil.
-
-Les préventions du jeune roi, entretenues par Mesdames ses
-tantes[405], l'emportèrent. L'esprit et les intérêts de la cour
-n'étaient plus les mêmes qu'à la fin du règne de Louis XV. De nouveaux
-ministres, de nouvelles espérances, des ambitions naissantes se
-présentaient de toute part: les vieux courtisans s'éloignaient ou
-mouraient. La reine n'avait pas été consultée sur le choix du premier
-ministre. Ce choix une fois fait, il n'était plus possible d'en
-revenir et d'appeler M. de Choiseul au seul poste qu'il lui convenait
-d'occuper.
-
- [405] Louis XV eut huit filles:
-
- Louise-Élisabeth (1727-1759), mariée au duc de Parme.--Anne
- (1727-1752).--Marie (1728-1733).--Adélaïde (1732-1800).--Victoire
- (1733-1799).--Sophie (1734-1782).--Thérèse (1736-1744).--Louise
- (1737-1787).
-
- Madame Louise se fit carmélite. Mesdames Adélaïde, Victoire et
- Sophie ne se marièrent pas et passèrent leur vie à la cour de leur
- neveu Louis XVI. C'est à celles-ci qu'il est fait allusion plus
- haut.
-
-Là, s'éteignit l'éclat de cette carrière brillante, plus remarquable
-par des succès de société, que signalée dans l'histoire par des traits
-caractéristiques d'un mérite réel et d'une solide gloire. M. de
-Choiseul finit par le discrédit qui s'attache à un homme persécuté par
-ses créanciers, et uniquement occupé à en repousser les attaques. Le
-chagrin aggravant une maladie légère le conduisit au tombeau. Il
-mourut sans regrets et sans bruit. M. de Choiseul ne sera pour
-l'histoire qu'un homme qui a gouverné la France par le despotisme de
-la mode, pendant onze années, sans que son nom rappelle ni batailles
-gagnées, ni traités glorieux, ni ordonnances ou réglements utiles, et
-qui a préparé de grands maux sentis jusqu'à nos jours, par
-l'arbitraire qu'il a établi dans les différentes administrations,
-et par l'esprit de critique et de déconsidération de l'autorité
-royale, qu'il a encouragé jusqu'à la fin de sa vie.
-
-M. de Choiseul n'a pas senti que cet esprit de critique dans un
-gouvernement arbitraire, sans issue légale, devient ainsi le plus
-grand élément de décomposition. La révolution, si longtemps préparée
-par tout ce qui aurait pu et dû la prévenir en est une terrible
-preuve. Henri IV est le dernier de nos rois qui ait su céder et
-résister quand il le fallait.
-
-
-FIN DE M. LE DUC DE CHOISEUL.
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE
-
-DES NOMS DES PERSONNAGES
-
-MENTIONNÉS DANS CES MÉMOIRES
-
-
-A
-
- ABERDEEN (Georges Gordon comte d'), homme d'État anglais.--III,
- 331*[406], 335, 336, 337, 340, 342, 343, 346, 351, 352, 363,
- 369, 371, 373, 392, 398, 406, 449, 452.--IV, 258*, 358*, 369,
- 410*, 423, 427.--V, 132, 133, 282, 283.
-
- [406] Les chiffres romains renvoient aux volumes, les chiffres
- arabes aux pages, et les astérisques (*) aux notes biographiques
- et historiques.
-
- ABOVILLE (le comte d'), pair de France.--III, 252, 253.
-
- ABSAC (d'), gentilhomme du Périgord.--I, 10.
-
- ACHMET PACHA, diplomate ottoman.--V, 323.
-
- ADAIR (Sir Robert), diplomate anglais.--IV, 282*, 402.--V, 46,
- 361, 418.
-
- ADDINGTON, vicomte SIDMOUTH (Henry), homme d'État anglais.--I,
- 282*, 283.
-
- ADDINGTON (Henry-Unwin), diplomate anglais.--V, 214*, 216, 227,
- 240, 242, 244, 245, 250.
-
- ADÉLAÏDE DE BOURBON (Madame).--I, 97.--V, 589.
-
- ADÉLAÏDE D'ORLÉANS (Madame).--I, 162,164.--III, 388, 429, 451,
- 453 à 455, 457 à 460, 464, 466, 467, 469.--IV, 4, 9, 12, 13, 48,
- 50, 86, 104, 106, 124, 171, 176, 177, 248, 250, 253, 255, 257,
- 259, 260, 270, 273, 280, 297, 302, 304, 308, 309, 330, 333, 336,
- 344, 307, 371, 381, 410, 414 à 417, 442, 444, 447, 448, 461,
- 465, 468, 474, 481, 482, 486, 488, 489, 492, 496.--V, 32, 38,
- 49, 55, 64, 80,109, 140, 186, 253, 264, 334, 346, 347,362, 368,
- 405, 423, 456, 474, 501, 503.
-
- AGAR, Comte DE MOSBOURG (Michel), homme d'État français.--II, 13*.
-
- AGOULT (Vincent d'), aide-major aux gardes françaises.--I, 206*.
-
- AGOULT (Hector d'), diplomate français.--II, 507*, 531.
-
- AIGUILLON (Armand Vignerod Duplessis Richelieu duc d'), homme
- d'État français.--III, 427.--V, 556*, 565, 566, 585.
-
- ALBANI (Joseph), cardinal italien.--IV, 444*.
-
- ALBARET (M. d').--I, 50.
-
- ALBUFÉRA (le duc).--Voir SUCHET.
-
- ALCUDIA (duchesse d').--I, 356, 379.
-
- ALEMBERT (Jean Lerond d'), écrivain français.--I, 83*.
-
- ALEXANDRA PAULOWNA (archiduchesse d'Autriche).--II, 353*, 397.
-
- ALEXANDRE VIII, pape.--II, 46*, 91.
-
- ALEXANDRE Ier, empereur de Russie.--I, 139, 279, 294, 298, 305,
- 306, 314 à 316, 319 à 321, 386, 387, 393 à 400, 404, 408, 412 à
- 414, 422 à 425, 428, 432, 434, 437 à 440, 443, 446 à 451.--II,
- 5, 7, 147, 149, 150, 152, 153, 162 à 166, 170, 209, 210, 246,
- 249, 257 à 260, 286, 292, 303, 308, 309, 312, 316, 317, 325,
- 326, 328, 329, 338, 340, 349, 355, 357, 359, 362 à 367, 370,
- 375, 377, 378, 386, 398, 400, 403 à 406, 408 à 411, 413, 416,
- 418, 420, 426, 429, 430, 434, 436, 438 à 441, 443 à 445, 448,
- 454 à 462, 464 à 468, 471, 473, 474, 476, 478, 485, 487, 489 à
- 492, 499, 500, 509 à 515, 517, 522, 523, 525 à 528, 531, 532,
- 535, 538, 546, 547, 549, 553, 566, 567.--III, 4, 5, 17, 19, 22,
- 28, 29, 32, 33, 38, 39, 41, 44, 51, 53, 58, 64, 67, 69, 86, 93,
- 95 à 97, 106 à 108, 115, 118, 120, 121, 128, 132, 139, 162, 163,
- 167, 172, 173, 175 à 178, 186, 197, 239, 240, 276, 298, 404,
- 405, 439.--V, 537*.
-
- ALIGRE (Étienne François d'), premier président du parlement de
- Paris.--I, 90*, 198, 200.
-
- ALIX, général français.--III, 252.
-
- ALLEYE DE CIPREY (le baron), diplomate français.--IV, 34.--V,
- 440*.
-
- ALTHORP (John-Charles Spencer, vicomte), homme d'État
- anglais.--III, 397*.--V, 411, 442, 444.
-
- ALTIERI (l'abbé).--III, 162.
-
- AMBLIMONT (Marie-Anne de Chaumont-Quitry, comtesse d').--V, 547*.
-
- AMEILLE.--III, 251.
-
- AMÉLIE-AUGUSTE-EUGÉNIE DE BEAUHARNAIS, impératrice du Brésil.--IV,
- 216, 249*, 252.--V, 203, 206, 229, 235, 254, 256, 259, 265.
-
- AMMÉCOURT (d'), conseiller au parlement.--I, 186.
-
- ANCILLON (Jean-Pierre-Frédéric), homme d'État prussien.--III,
- 358*, 400.--IV, 380, 381, 392, 496.--V, 15*, 20, 63, 156, 157,
- 159, 160, 204, 263, 403, 434, 507, 508, 509.
-
- ANDRÉ (Antoine-Balthazar-Joseph d'), directeur général de la
- police.--II, 439, 502*, 505.
-
- ANDRÉOSSY (Antoine-François, comte), général français.--III, 23*,
- 234.
-
- ANGE (Mademoiselle L').--Voir DU BARRY.
-
- ANGLÈS (Jules, comte), préfet de police.--III, 148*.
-
- ANGOULÊME (Louis-Antoine de Bourbon, duc d').--II, 140*, 141, 143,
- 144, 146, 147, 150, 257.--III, 130, 146, 155, 167, 178, 189,
- 250.
-
- ANGOULÊME (Marie-Thérèse, duchesse d').--II, 172, 307, 310.--III,
- 19, 54, 146, 167, 189.
-
- ANNE D'AUTRICHE, reine de France.--I, 166.
-
- ANNE, reine d'Angleterre.--II, 253.
-
- ANNE grande-duchesse de Russie, princesse royale et plus tard
- reine des Pays-Bas.--I, 422, 447.--III, 33, 34, 37, 38, 71.--IV,
- 281.
-
- ANSTEDT (Jean baron d'), diplomate russe.--II, 421*, 445,
- 540.--III, 86.
-
- ANTOINE, triumvir romain.--III, 8.
-
- ANTONIO, infant d'Espagne.--I, 318, 370*, 380, 381, 383.--II, 341.
-
- ANZELY (M. d').--I, 47.
-
- APPONY (Antoine-Rudolphe, comte d'), diplomate autrichien.--IV,
- 138*, 269, 393.--V, 144, 183, 273, 393, 436, 495, 496, 497, 498,
- 499, 500.
-
- ARCAMBAL (le marquis d'), lieutenant général.--V, 551.
-
- ARENBERG (Prosper-Louis, duc d').--II, 219*.
-
- ARENEMBERG (Comtesse d').--Voir HORTENSE.
-
- ARGENSON (Marc-Pierre de Voyer Comte d'), homme d'état
- français.--V, 522*, 585.
-
- ARGOUT (Antoine-Maurice, comte d'), homme d'État français.--IV,
- 83, 379, 387, 443, 446.--V, 187.
-
- ARISTOPHANE, poète grec.--I, 64.
-
- ARMANSPERG (Joseph-Louis, comte d'), homme d'État bavarois.--V,
- 440*, 441.
-
- ARNAUD (l'abbé François).--I, 46*.--V, 550.
-
- ARNAULT, poète et homme politique français.--III, 252.
-
- ARNOLD, général américain.--I, 231*.
-
- ARNOULD (Sophie), actrice de l'Opéra.--I, 166*.
-
- ARRIGHI, duc de padoue, général français.--III, 252.
-
- ARSCHOT-SCHOONHOVEN (le comte d'), homme politique belge.--IV,
- 119*, 264.
-
- ARTOIS (comte d').--Voir CHARLES X.
-
- ARUNDEL (lord).--III, 451.
-
- ASSELINE (Jean-René), théologien français.--II, 38*.
-
- ASTON (sir Arthur-Ingram), diplomate anglais.--V, 162*, 164, 216,
- 227, 228, 233, 234, 243, 247, 257.
-
- ASTROS (l'abbé d').--II, 75*, 76.
-
- ASTURIES (le prince des).--Voir FERDINAND VII.
-
- ATHALIN (baron), général français.--III, 455*.
-
- AUBRY, garde à Valençay.--I, 383.
-
- AUCKLAND (George Eden, comte), homme d'État anglais.--III,
- 398*.--V, 419*.
-
- AUERSPERG (Josèphe de Trautson, princesse d').--V, 528*.
-
- AUERSPERG (princesse d').--III, 97.
-
- AUGEREAU, duc de Castiglione, maréchal de France.--I, 273.
-
- AUGUET DE SAINT-SYLVAIN.--V, 443, 447.
-
- AUGUSTE, empereur romain.--I, 420.
-
- AUGUSTE II, électeur de Saxe, roi de Pologne.--II, 399.
-
- AUGUSTE II, roi de Saxe.--Voir FRÉDÉRIC-AUGUSTE II.
-
- AVAUX (le comte d'), diplomate français.--IV, 413.
-
- AVIAU DE SANZAY (Charles-François, comte d'), prélat
- français.--II, 102*, 103.
-
- AWINOFF, commodore russe.--III, 363.
-
- AZANZA (don Joseph Miguel de), homme d'État espagnol.--I, 359*,
- 370.
-
-
-B
-
- BACIOCCHI (Elisa Bonaparte, princesse).--II, 167.
-
- BACON, philosophe anglais.--I, 81, 83.
-
- BACOURT (Adolphe de), diplomate français.--I, 139.--III,393.--IV,
- 124, 134, 467.--V, 264, 509.
-
- BADE (Charles-Frédéric, grand duc de).--I, 294, 304.--III, 304,
- 305, 307, 308.
-
- BADE (Charles-Louis-Frédéric, prince héréditaire et plus tard
- grand-duc de).--I, 418*, 495, 499.
-
- BADE (Stéphanie de Beauharnais, princesse héréditaire, puis
- grande-duchesse de).--I, 418*.--II, 147. 257.
-
- BADE (Guillaume, duc de).--IV, 426*.
-
- BAGOT (sir Charles), diplomate anglais.--IV, 281*.
-
- BALIVIÈRE (l'abbé de).--I, 60.
-
- BARANTE (Amable-Guillaume-Prospère Brugière, baron de), diplomate
- français.--V, 75*.
-
- BARBÉ-MARBOIS (François, marquis de), homme d'État français.--I,
- 299*.
-
- BARCLAY DE TOLLY (Michel, prince), général russe.--III, 124*.
-
- BARRAL (Louis, comte de), prélat français.--II, 51*, 71, 78, 88,
- 99, 101, 103, 104, 105, 108, 116.--III, 252.
-
- BARRAS (Paul, comte de), membre du Directoire.--I, 250*, 251, 252,
- 254, 271, 273.
-
- BARRÈRE, conventionnel.--III, 252.
-
- BARROT (Odilon), homme d'État français.--IV, 82*, 246, 269.--V,
- 11, 12.
-
- BARRY (Guillaume du).--V, 552.
-
- BARRY-CÈRES (Jean, comte du).--V, 549* à 554, 560, 561, 563.
-
- BARRY (Marie-Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse du).--V, 551* à
- 566, 584, 587.
-
- BARTHE (Félix), homme d'État français.--IV, 304*.
-
- BARTHÈS (Joseph), médecin et philosophe français.--I, 36*, 37.
-
- BASSANO (duc et duchesse de).--Voir MARET.
-
- BATHURST (Henry, comte de), homme d'État anglais.--II, 114*,
- 146.--III, 45.
-
- BAUDRAND (le comte), général français.--III, 328*.--IV, 275, 280,
- 281, 283, 284.
-
- BAUER (M. de).--I, 418.
-
- BAUFFREMONT (Laurence de Montmorency, princesse de).--V, 187*.
-
- BAUFFREMONT (Catherine de Paterno-Moncada, duchesse de).--IV, 333.
-
- BAVIÈRE (Guillaume, duc de).--I, 417.
-
- BAVIÈRE (Charles-Théodore, prince de).--III, 416*.--IV, 15.
-
- BAYANNE (Alphonse-Hubert de Lallier, duc de), prélat
- français.--II, 109*.
-
- BÉARN (comtesse de).--V, 554, 555.
-
- BÉATRIX D'ESTE, archiduchesse d'Autriche.--II, 307.--III, 19, 23.
-
- BEAUHARNAIS (prince Eugène de), vice-roi d'Italie.--I, 402*,
- 403.--II, 4, 16, 99, 121, 147, 152, 155, 257, 259, 521.--III,
- 71, 162,378.
-
- BEAUHARNAIS (François, marquis de), diplomate français.--I, 339* à
- 346, 353, 360 à 363, 366, 367.
-
- BEAUHARNAIS (Amélie de Bavière, princesse Eugène de).--III, 71.
-
- BEAUHARNAIS (Stéphanie de).--Voir BADE.
-
- BEAUMETZ (M. de), député aux États-Généraux.--I, 233*, 239, 240,
- 247.
-
- BEAUMONT (Étienne-François, Fallot de), prélat français.--II,
- 109*.
-
- BEAUSSET (Louis de), préfet du palais impérial.--I, 407*.
-
- BEAUTEVILLE (P. du Buisson, chevalier de), maréchal de camp.--V,
- 531*.
-
- BEAUVAU (Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, princesse de).--I, 59*.--V,
- 547*, 548, 555.
-
- BECHTOLSHEIM (baronne de).--I, 437.
-
- BEDFORD (John Russell, duc de), homme d'État anglais.--V, 545*.
-
- BEHAGUE (Antoine, comte de), lieutenant général.--V, 580*.
-
- BEIRA (princesse de).--V, 428, 431.
-
- BELLE-ISLE (Louis Fouquet, duc de), maréchal de France.--V, 533*.
-
- BELLIARD (le comte), général et diplomate français.--III,
- 252.--IV, 93*, 112, 166, 167, 181, 182, 188, 193, 194, 197 à
- 202, 204, 207 à 209, 213 à 215, 219, 272, 396.
-
- BENAC (M. de), gentilhomme du Périgord.--I, 10, 11.
-
- BENOÎT XIV, pape.--V, 520*.
-
- BENTHAM (Jérémie), écrivain anglais.--I, 226*.
-
- BENTINCK (William Cavendish, lord), général anglais.--II, 15*,
- 441, 449, 451, 529.
-
- BERESFORD (William Carr, vicomte), maréchal anglais.--II, 142*,
- 143.
-
- BERG (le grand-duc de).--Voir MURAT.
-
- BERNADOTTE.--Voir CHARLES XIV.
-
- BERNADOTTE. (Eugénie Clary, maréchale).--Voir EUGÉNIE.
-
- BERNIS (François-Joachim de Pierres, comte de), cardinal
- français.--V, 520* à 522, 529 à 534, 547, 567, 585.
-
- BERNSTORFF (Christian, comte de), homme d'État prussien.--II,
- 333.--III, 358*, 400.--IV, 213, 380, 495.
-
- BERRY (Charles Ferdinand, duc de).--II, 257, 302.--III, 9, 33, 35,
- 37, 38, 130*, 152, 155 à 157, 178.--IV, 349.
-
- BERRY (Marie-Caroline-Thérèse de Bourbon, duchesse de).--III,
- 39*.--IV, 452, 453, 467*.--V, 49, 50, 101*, 111, 147, 165*, 166,
- 170, 187.
-
- BERRYER (P.-Ant.), avocat et homme politique français.--V, 32*,
- 451.
-
- BERTAZZOLI, aumônier et camérier du pape Pie VII.--II, 110.
-
- BERTHIER, prince de Neufchâtel et de Wagram (Alexandre), maréchal
- de France.--I, 308*, 317, 374, 406, 441.
-
- BERTHIER prince de Wagram, (Napoléon-Alexandre), pair de
- France.--III, 253.
-
- BERTIN (Henry), contrôleur général.--V, 557*.
-
- BERTIN DE VAUX (Louis-François).--III, 450*.
-
- BERTIN DE VAUX (Louis-François), journaliste français.--IV, 73*,
- 96.
-
- BERTRAND, général français.--III, 251.
-
- BERTRAND (l'abbé).--I, 46*.
-
- BESNARDIÈRE (Jean-Baptiste de Gouey, comte de la), diplomate
- français.--II, 136*, 137, 161, 207.--III, 212, 234.
-
- BESSIÈRES, duc d'Istrie, maréchal de France.--I, 370, 371.
-
- BESSIÈRES, duc d'Istrie (Jean-Baptiste), pair de France.
-
- BESTUCHEFF-RUMINE (Alexis), homme d'État russe.--V, 541*.
-
- BETHMANN.--I, 414.
-
- BEUGNOT (Jacques-Claude, comte), homme d'État français.--II, 23*,
- 24, 502, 505.--III, 47.
-
- BIANCHETTI (comte César), homme politique italien.--IV, 117*.
-
- BIANCHI, général autrichien.--III, 98*.
-
- BIGNON (Louis-Pierre-Édouard, baron), diplomate français.--V,
- 308*, 309, 310, 311.
-
- BIGOT DE PRÉAMENEU (Jean), homme d'État français.--II, 87*, 88,
- 101, 102.
-
- BILLECOCQ, diplomate français.--V, 216*.
-
- BINGHAM.--I, 238.
-
- BIRON (Louis-Antoine de Gontaut duc de), maréchal de France.--V,
- 530*.
-
- BIRON (Armand de Gontaut duc de Lauzun, comte puis duc de).--I,
- 36*, 37, 159*, 160, 210.--V, 530*
-
- BISSY (Claude de Thiard, comte de), lieutenant général.--V, 550*.
-
- BJOERNSTJERNA (comte de), ministre de Suède à Londres.--V, 333.
-
- BLACAS D'AULPS (duc de), homme d'État français.--II, 312, 384,
- 435, 472, 503.--III, 84, 129, 131, 143, 145, 177.--V, 429.
-
- BLACKHOUSE, sous-secrétaire d'État au Foreign Office.--V, 427,
- 428, 430.
-
- BLANCHARD (l'abbé Pierre-Louis).--II, 42*.
-
- BLIGH (sir John Duncan), diplomate anglais.--V, 178, 247, 301*,
- 395.
-
- BLOT (Pauline Charpentier d'Ennery, comtesse de).--I, 59*, 61.
-
- BLÜCHER, maréchal prussien.--II, 150.--III, 124, 126, 233, 236,
- 273, 275.
-
- BOIS-LE-COMTE (Charles-Joseph-Edmond, comte de), diplomate
- français.--V, 135*.
-
- BOISGELIN (Jean de Dieu Raymond de), prélat français.--I, 27*, 32,
- 102.
-
- BOISGELIN (l'abbé de).--I, 50*.
-
- BOISSY-D'ANGLAS (le comte), homme politique français.--III, 234,
- 252, 253.
-
- BOLINGBROKE (Henry Paulet de Saint-Jean, vicomte de), homme d'État
- anglais.--I, 38*.
-
- BOLIVAR, homme d'État et général américain.--IV, 426*.
-
- BOMBELLES (Marc-Marie, marquis de), diplomate français.--III,
- 179*.
-
- BOMBELLES (Louis, comte de), diplomate autrichien.--V, 508*.
-
- BONALD (de), écrivain français.--I, 30,
-
- BONAPARTE.--Voir NAPOLÉON.
-
- BONAPARTE (Joseph), roi de Naples, puis d'Espagne.--I, 282, 283,
- 302, 387, 439, 447, 448.--II, 7, 12, 27 à 32, 48, 162,
- 167.--III, 108*, 110, 113.--IV, 180.--V, 399.
-
- BONAPARTE (Louis), roi de Hollande.--I, 303*.--II, 20, 21*, 167.
-
- BONAPARTE (Lucien).--I, 342, 448.--IV, 180.--V, 399.
-
- BONAPARTE (Jérôme), roi de Westphalie.--I, 317, 419.--II, 22, 24,
- 25, 167.--III, 110*.--V, 399.
-
- BONAPARTE (prince Charles).--IV, 100*, 179.
-
- BONAPARTE (prince Louis-Napoléon) plus tard Napoléon III.--IV,
- 100*, 179, 180.
-
- BONAPARTE (Elisa).--Voir BACIOCCHI.
-
- BONAPARTE (Laetitia).--II, 167.
-
- BONAPARTE (Pauline).--Voir BORGHÈSE.
-
- BONIFACE VIII, pape.--II, 70.
-
- BONIFACE (SAINT-) légat du pape Étienne III.--II, 47.
-
- BORGHÈSE (Marie-Pauline Bonaparte princesse).--I, 423*.--II,
- 167.--III, 110*.
-
- BORNOS (comte de), homme d'État espagnol.--I, 352, 353.
-
- BORY.--III, 252.
-
- BOSE (Frédéric-Guillaume, comte de), diplomate saxon.--I, 415*.
-
- BOSSUET.--II, 41, 53, 76, 90, 113.
-
- BOUCHER, cuisinier de Talleyrand.--I, 383.
-
- BOUFFLERS (chevalier de), maréchal de camp.--I, 62*.
-
- BOUFFLERS-ROUVREL (Marie de Campar-Saujon, comtesse de).--I, 43*,
- 44.
-
- BOUGAINVILLE (Louis-Antoine de), marin français.--I, 259*.
-
- BOUILLÉ (comte de), diplomate français.--IV, 34.
-
- BOUILLON (Marie-Christine de Hesse-Rheinfelz-Rothembourg princesse
- de).--I, 161*.
-
- BOULAY DE LA MEURTHE (M.), homme politique français.--III, 252.
-
- BOULOGNE (Étienne-Antoine de), prélat français.--II, 98*, 103,
- 105.
-
- BOUQUET (dom Martin), bénédictin.--I, 26*.
-
- BOURBON (Louis-Henry, duc de), 1er ministre.--V, 586*.
-
- BOURBON (Louis-Henry-Joseph, duc de).--I, 203*, 204, 383.--III,
- 130*, 155.
-
- BOURBON (Louise-Thérèse d'Orléans, duchesse de).--I, 178.
-
- BOURBON (l'abbé de).--I, 50*.
-
- BOURGOIN (Mademoiselle), actrice de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- BOURGOING (Jean-François, baron de), diplomate français.--I, 415*.
-
- BOURJOLLY (Mademoiselle de).--I, 418.
-
- BOURJOT, diplomate français.--IV, 134.
-
- BOURLIER (Jean-Baptiste), prélat français.--I, 51*.--II, 52, 78,
- 108, 116.
-
- BOURMONT (Louis-Auguste-Victor comte de Ghaisnes de), maréchal de
- France.--V, 218*, 253, 258.
-
- BOURMONT (M. de), officier français.--V, 200, 218.
-
- BOURRIENNE (de), homme politique français.--III, 248*.
-
- BOUVIER-DUMOLARD, homme politique français.--III, 249*, 252.
-
- BOVARA, ministre des cultes d'Italie.--II, 101, 102.
-
- BOYER, général français.--I, 406.
-
- BOYNES (Étienne-François Bourgeois de), ministre de la marine.--V,
- 565*.
-
- BRAGANCE (duc de).--Voir PEDRO I.
-
- BRAGANCE (duchesse de).--Voir AMÉLIE.
-
- BRAYER.--III, 251.
-
- BRESSON (Charles, comte), diplomate français.--III, 346*, 375,
- 383, 393, 442, 461, 462, 468.--IV, 7, 8, 10, 12, 21, 24, 28, 38,
- 41, 44, 49, 50, 53*, 55, 60 à 64*, 65, 66, 69*, 77, 81, 85, 93,
- 99, 124, 129, 136, 379, 386, 391, 424, 483, 484, 487, 488, 490,
- 491, 495.--V, 15, 19, 58, 64, 74, 150, 155, 156, 158, 204, 263,
- 395, 485, 486, 505, 508.
-
- BRETEUIL (Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de), homme d'État
- français.--I, 60*, 90, 92, 94, 95, 102, 197, 198.--V, 541, 543.
-
- BRETEUIL (François-Victor Le Tonnelier de), prélat français.--I,
- 25*.
-
- BRETEUIL (l'abbé Théodose de), chancelier du duc d'Orléans.--I,
- 197*.
-
- BRIENNE (Étienne de Loménie, comte de), prélat et homme d'État
- français.--I, 28*, 49, 59, 92, 99, 102, 106 à 110, 171, 182,
- 191, 196, 202, 205*, 207.
-
- BRIENNE (Louis-Marie de Loménie, comte de), lieutenant
- général.--I, 109*.
-
- BRIGNOLE-SALES (Antoine, marquis de), homme d'État sarde.--II,
- 433*, 447, 449, 451.
-
- BRIONNE (Louis-Charles de Lorraine, prince de Lambesc, comte
- de).--III, 86*.
-
- BRIONNE (Louis de Rohan-Montauban, comtesse de).--I, 43*, 59, 92*,
- 93.--II, 289*, 290.--III, 86*, 126.--V, 79.
-
- BRISSOT DE WARVILLE (Jean-Pierre), homme politique français.--I,
- 221*.
-
- BRISTOL (Frédéric-William Hervery, marquis de ), homme d'État
- anglais.--IV, 333*.
-
- BROGLIE (Maurice-Madeleine, prince de), évêque de Gand.--II, 78*,
- 103, 104, 105.
-
- BROGLIE (Victor, duc de), homme d'État français.--III, 360.--IV,
- 151.--V, 6, 11, 12, 19, 22 à 24, 27 à 30, 34, 35, 37, 39, 40,
- 42, 43, 45, 49, 51, 54, 56, 57, 60, 62, 63, 66, 69, 74, 77, 78,
- 81, 83, 85, 92, 94, 98, 102, 105, 108 à 112, 114, 117, 124 à
- 126, 128, 130 à 154, 157 à 168, 171, 172, 175, 178, 180, 183,
- 184, 187 à 191, 197 à 218, 225 à 227, 233, 234, 236, 240, 242,
- 243, 247, 251, 254, 257, 259 à 265, 274 à 279, 291, 294 à 298,
- 302, 306, 308 à 318, 326, 327, 330, 331, 333 à 340, 343, 345*,
- 346, 348, 349, 352 à 355, 358, 361, 485 à 488, 493, 495, 504,
- 505, 508 à 510.
-
- BROUCKÈRE (Henry de), homme d'État belge.--IV, 148*.
-
- BROUGHAM (Lord Henry), homme d'État anglais.--III, 379*, 391, 397,
- 456, 460.--IV, 351, 451.--V, 84, 251, 348, 353.
-
- BROUSSAIS, médecin français.--IV, 446*.
-
- BRUGES (Henri-Alphonse, vicomte de), grand-chancelier de la Légion
- d'honneur.--III, 215*.
-
- BRUIX (Eustache), amiral français.--I, 254*.
-
- BRUNSWICK-OELS (Frédéric-Guillaume, duc de).--II, 221*.
-
- BRUTUS.--I, 445.
-
- BUBNA (Ferdinand, comte de), feld-maréchal autrichien.--III, 127*.
-
- BUCHOLZ (comte de).--I, 419.
-
- BUCHOLZ (comtesse de).--I, 419,
-
- BUCHON, journaliste et historien français.--IV, 350*.
-
- BUCKEBURG (prince de).--II, 427.
-
- BUFFON, écrivain français.--I, 34, 66.
-
- BUFFON (Mademoiselle de Cépoy, comtesse de).--I, 202*.
-
- BÜLOW (Henri, baron de), diplomate prussien.--III, 353, 373,
- 402*.--IV, 20, 80, 101, 115, 132, 138, 142, 214, 392, 440, 442,
- 495, 497, 498.--V, 5, 22, 34, 35, 37, 38, 41, 57, 184, 185, 328,
- 329, 330, 487, 500, 501.
-
- BÜLOW (la baronne de).--III, 402.
-
- BUNBURY (sir Henry Edward), lieutenant général anglais.--II, 140*.
-
- BUONSIGNORI, prélat italien.--II, 88*, 109, 111.
-
- BURDETT (sir Francis), homme politique anglais.--IV, 437*.
-
- BURGHERSH (John Fane, comte de Westmoreland, lord), diplomate
- anglais.--III, 99*.
-
- BURGOS (don Francisco Xavier de), homme d'État espagnol.--V, 391*.
-
- BUSSY (François de), diplomate français.--V, 535*.
-
- BUTE (Jean Stuart, comte de), homme d'État anglais.--V, 544*.
-
- BUTIAKIN (de), diplomate russe.--II, 552*, 566.
-
-
-C
-
- CADAVAL (Nunho-Caëtano-Alvarez Pereira de Mello, duc de), homme
- d'État portugais.--V, 205*, 207, 217.
-
- CADORE (duc de).--Voir CHAMPAGNY.
-
- CADOUDAL (Georges).--III, 303.
-
- CAGLIOSTRO (Joseph Balsamo, comte de).--I, 165*.
-
- CAILHAVA (Jean), auteur dramatique.--V, 550*.
-
- CALOMARDE (François Thadée), homme d'État espagnol.--V, 443*.
-
- CALONNE (Charles-Alexandre de), contrôleur général.--I, 40*, 43,
- 59, 89, 90, 94 à 109, 168, 186.
-
- CALVIN.--I, 80.
-
- CAMBACÉRÈS (Jean-Jacques Régis de), archichancelier d'empire.--I,
- 289*.--II, 8, 119.
-
- CAMBRONNE, général français.--III, 251.
-
- CAMPBELL, colonel et consul anglais.--V, 124, 125, 141, 148, 434.
-
- CAMPO-CHIARO (duc de), diplomate napolitain.--III, 80*, 81, 118,
- 167.
-
- CAMPOMANEZ (don Dominigo, Fernandez de).--I, 352.
-
- CANAVERI (Jean-Baptiste), prélat italien.--II, 52*.
-
- CANCLAUX (comte de), pair de France.--III, 252, 253.
-
- CANNING (Georges), homme d'État anglais.--I, 226*.--III, 394, 395,
- 406, 456.--IV, 76, 114.
-
- CANNING (sir Stratford), diplomate anglais.--II, 425*.--V, 59*,
- 73, 91 à 94, 98 à 100, 104, 105, 120, 122, 139, 140, 225.
-
- CANOUVILLE (M. de).--I, 407, 413.
-
- CAPEFIGUE (Raymond), historien français.--II, 265.--IV, 344, 350*.
-
- CAPO D'ISTRIA (Jean, comte), homme d'État russe, plus tard
- président de la Grèce.--II, 425*, 500, 548.--III, 432, 433*,
- 435, 436, 437.--IV, 34, 184, 225, 352.
-
- CAPOUE (prince de).--Voir NAPLES.
-
- CAPRARA, cardinal italien.--II, 44, 58, 66, 72.
-
- CARADOC, colonel anglais.--V, 74.
-
- CARAMAN (Victor-Riquet, duc de), diplomate français.--II, 445*.
-
- CARDOZO.--V, 218.
-
- CARIGNAN (princesse de).--I, 93, 125.
-
- CARLOS (don), infant d'Espagne.--I, 318, 366*, 367, 374.--II,
- 341.--V, 237, 250, 278, 336, 363, 376, 378, 417, 419 à 422, 424,
- 425, 427 à 431, 441, 442, 446, 447, 450 à 457, 462, 463, 467,
- 469, 510.
-
- CARNOT (Lazare), général et homme d'État français.--I, 254*, 266,
- 279.--III, 252.
-
- CAROLINE DE BRUNSWICK, reine d'Angleterre.--II, 300.--IV, 156.
-
- CAROLINE (Adélaïde-Amélie-Louise-Thérèse de Saxe-Menningen), reine
- d'Angleterre.--III, 342.--IV, 89.--V, 97, 173, 174.
-
- CAROLINE, reine de Naples.--Voir MURAT (Madame).
-
- CARTWRIGHT (sir Thomas), diplomate anglais.--III, 375*, 393,
- 420*.--V, 440*.
-
- CASABIANCA (comte de), pair de France.--III, 252.
-
- CASA-FLORÈS (marquis de), diplomate espagnol.--II, 384*,
- 398.--III, 10.
-
- CASELLI (Charles-François), cardinal italien.--II, 78, 103*.
-
- CASENOVE.--I, 232.
-
- CASSIUS.--I, 445.
-
- CASTELCICALA (prince de), diplomate napolitain.--III, 455*.
-
- CASTELLANE (Michel, comte de), maréchal de camp.--V, 531*.
-
- CASTELLAR (marquis de), lieutenant général espagnol.--I, 359, 365.
-
- CASTLEREAGH (Robert Stewart marquis de Londonderry, vicomte), homme
- d'État anglais.--II, 269, 279*, 308, 313, 317 à 322, 330 à 333,
- 335 a 337, 339, 345, 346, 351, 352, 354, 357, 363 à 367, 372,
- 374 à 376, 378, 381, 387, 389, 394 à 401, 404 à 406, 409, 413 à
- 416, 418, 421 à 424, 427 à 431, 433, 435, 436, 438, 441, 443,
- 444, 446, 449, 451 à 454, 458, 469 à 472, 476, 477, 484 à 487,
- 489 à 491, 493, 499, 500, 503, 508, 509, 512 à 514, 521, 523,
- 526, 529, 532, 534 à 536, 538, 539, 543, 545, 546, 548, 550,
- 552, 555, 556, 557.--III, 3, 4, 5, 8, 11, 13, 16, 21, 22, 26,
- 28, 31, 32, 39, 41 à 45, 47, 49, 52, 54, 56, 57, 61, 66 à 69, 73
- à 75, 79, 82, 84, 85, 87, 89, 90, 94, 172, 204, 210, 220, 236,
- 264, 270, 272, 273, 297, 298.--IV, 315.
-
- CASTLEREAGH (lady).--III, 54, 189.
-
- CASTRIES (Charles de la Croix, marquis de), maréchal de France,
- ministre de la marine.--I, 42*, 54, 59.
-
- CASTRO.--I, 383.
-
- CATHCART (William, lord), amiral et diplomate anglais.--II,
- 409*.--III, 113.
-
- CATHERINE II, impératrice de Russie.--I, 263, 279.--V, 320, 542,
- 573.
-
- CATHERINE-PAULOWNA (grande-duchesse de Russie, duchesse
- d'Oldenbourg) et plus tard reine de Wurtemberg.--II, 340*, 341,
- 353*, 405, 510, 540.
-
- CATHERINE DE WURTEMBERG, reine de Westphalie.--III, 320.
-
- CATILINA.--I, 84.
-
- CATINAT (Nicolas de), maréchal de France.--I, 120*.
-
- CATON.--I, 84.
-
- CAULAINCOURT duc de Vicence, (Louis de), général et diplomate
- français.--I, 320*, 395 à 401, 413, 423, 434, 438.--II, 136,
- 149, 166, 265, 268 à 271, 566.--III, 141, 168, 183, 309, 310,
- 312, 315.--IV, 34.
-
- CAVALLERO (Joseph, marquis de), homme d'État espagnol.--I, 352*,
- 354, 355, 362, 369.
-
- CAVANAC (Madame de).--I, 50*.
-
- CAVENDISH (Henry), physicien anglais.--I, 84*.
-
- CELLES (Antoine-Charles Fiacre, comte de Wisher de), homme
- politique belge.--III, 372*, 411, 439, 443, 444*, 445.--IV, 4,
- 72, 106, 317, 326.
-
- CELLES (comtesse de).--III, 445.
-
- CÉSAR.--I, 84.--II, 532.
-
- CEVALLOS (don Pedro), homme d'État espagnol.--I, 354*, 358, 362,
- 377 à 379.--II, 531*.--III, 10.
-
- CHABANNES (Marie-Élisabeth de Talleyrand, comtesse de).--I, 107*.
-
- CHABROL (le comte de), préfet de Montenotte.--II, 77*.
-
- CHALABRE.--I, 60.
-
- CHALAIS (Marie-Françoise de Rochechouart, princesse de).--I, 7*,
- 8, 11, 14.
-
- CHALLAYE, diplomate français.--II, 207.--III, 346.
-
- CHAMILLARD (M. de), gentilhomme du Périgord.--I, 10.
-
- CHAMFORT (Sébastien), écrivain français.--I, 36*, 45, 47, 60.
-
- CHAMPAGNY, duc de Cadore (Jean Baptiste Nompère de), homme d'État
- français.--I, 321*, 330, 378, 379, 400, 407.--III, 252.
-
- CHANVALON (Jean-Baptiste Thibauld de), commissaire général des
- colonies.--V, 580*.
-
- CHAPTAL (Antoine), savant et homme d'État français.--I, 288*.
-
- CHARLEMAGNE (Mademoiselle).--I, 8.
-
- CHARLEMAGNE, empereur.--II, 47, 50, 68, 101.
-
- CHARLES-QUINT, empereur d' Allemagne.--II, 60.
-
- CHARLES VI, empereur d'Allemagne.--II, 230.
-
- CHARLES X, roi de France.--I, 60, 62, 102, 104, 123, 125, 137 à
- 141.--II, 147, 152, 169, 175, 259, 260, 262, 290, 302.--III,
- 130*, 151, 155, 158, 178, 238, 247, 326, 327, 348, 357, 422,
- 429, 434, 451, 453, 454, 458, 459.--IV, 82.
-
- CHARLES III, roi d'Espagne.--IV, 561, 562, 563.
-
- CHARLES IV, roi d'Espagne.--I, 331 à 335, 339, 342 à 346, 351 à
- 359, 368, 369, 377 à 381.--II, 242.--IV, 445.
-
- CHARLES XII, roi de Suède.--II, 399.
-
- CHARLES XIII, roi de Suède.--III, 15, 55.
-
- CHARLES XIV ou CHARLES-JEAN, roi de Suède.--II, 11, 147, 152, 155,
- 257, 259.--III, 15, 48, 50, 54, 55, 73, 77.--V, 276*.
-
- CHARLES-EMMANUEL II, roi de Sardaigne.--I, 290*.--II, 228*.
-
- CHARLES-FÉLIX, roi de Sardaigne.--II, 228*.
-
- CHARLES-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade.--Voir BADE.
-
- CHARLES-LOUIS-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade.--Voir BADE.
-
- CHARLES, archiduc d'Autriche.--I, 267* 297.--III, 390*, 416,
- 467.--IV, 45.
-
- CHARLES-THÉODORE, prince de Bavière.--Voir BAVIÈRE.
-
- CHARLES DE LORRAINE.--Voir LORRAINE.
-
- CHARLES DE NAPLES (prince).--Voir NAPLES.
-
- CHARLOTTE D'ANGLETERRE (princesse).--III, 434.
-
- CHARTRES (duc et duchesse de).--Voir ORLÉANS.
-
- CHARTRES (Mademoiselle de).--Voir Adélaïde D'ORLÉANS.
-
- CHASSÉ (baron), général hollandais.--IV, 222*, 463.--V, 56.
-
- CHASTELLUX (chevalier de), lieutenant général.--I, 48*.
-
- CHASTRE (le comte de la), ambassadeur de France à Londres.--II,
- 518.
-
- CHATHAM (William Pitt, lord).--IV, 288.--V, 535*, 544.
-
- CHATEAUBRIAND (de), écrivain et homme d'État français.--III, 148*,
- 229.
-
- CHATEAUBRUN (Jean-Baptiste-Vivien de), maître d'hôtel du duc
- d'Orléans.--I, 150*.
-
- CHATELAIN (René-Théophile), journaliste français.--IV, 73*, 96*.
-
- CHATELET-LOMONT (Louis-Florent, duc du), diplomate français.--V,
- 531*.
-
- CHAUVELIN (le chevalier Bernard de), diplomate français.--V, 548*.
-
- CHAUVERON (M. de), gentilhomme du Périgord.--I, 10.
-
- CHÉNIER (Marie-Joseph), homme politique et écrivain français.--I,
- 247*.
-
- CHENOISE (M. de), diplomate français.--III, 357, 359, 376.
-
- CHEVERT (François de), lieutenant général.--I, 120*.
-
- CHEVREUSE (Françoise de Narbonne Pelet, duchesse de).--I, 300*.
-
- CHILDÉRIC III.--II, 47.
-
- CHOISEUL-STAINVILLE (Étienne-François, duc de).--I, 43*, 60,
- 146.--V, 515 à 527, 529 à 531, 533 à 536, 538, 540, 542, 544 à
- 548, 553, 554, 556 à 562, 564, 565, 567, 575 à 585, 587 à 590.
-
- CHOISEUL-STAINVILLE (Mademoiselle Crozat du Châtel, duchesse
- de).--V, 519, 531, 589.
-
- CHOISEUL-BEAUPRÉ (François, comte de).--V, 518*.
-
- CHOISEUL-BEAUPRÉ (Mademoiselle de Romanet, comtesse de).--V, 518*.
-
- CHOISEUL-GOUFFIER (Auguste, comte de), diplomate et pair de
- France.--I, 14*, 23*, 34, 35, 37, 45, 72.
-
- CHON (Mademoiselle).--V, 551, 553, 560, 563.
-
- CHRISTIAN VII, roi de Danemark.--III, 35, 36*.
-
- CICÉ (Jérôme Champion de), prélat français.--I, 49*, 102.
-
- CICÉRON.--I, 64, 84.
-
- CLAIRAULT (Alexis), savant français.--I, 83*.
-
- CLANCARTY (Richard Power-Trench, comte de), diplomate
- anglais.--II, 409*, 451, 535, 539, 546.--III, 113, 140, 172 à
- 176.
-
- CLAPARÈDE (le comte), général français.--I, 406*.
-
- CLARENDON.--Voir VILLIERS.
-
- CLARKE duc de Feltre, général et homme d'État français.--I, 306*,
- 388.--III, 152*.
-
- CLAUDE, empereur romain.--I, 444.
-
- CLAUSEL (Bertrand), maréchal de France.--III, 251.--IV, 269*.
-
- CLÉMENT VII, pape.--II, 60.
-
- CLÉMENT DE RIS, pair de France.--III, 252.
-
- CLÉOPATRE.--III, 8.
-
- CLERMONT-GALLERANDE (Charles, marquis de), maréchal de camp et
- pair de France.--I, 128*.
-
- CLOUET.--V, 218.
-
- CLUYS, homme politique français.--III, 252.
-
- COBENZL (Louis, comte de), homme d'État autrichien.--I, 281*,
- 282.--II, 388.
-
- CODRONCHI, prélat italien.--II, 102.
-
- CODRUS.--I, 445.
-
- COIGNY (Henri de Franquetot, duc de), maréchal de France.--I,
- 104*, 153.
-
- COLBERT, homme d'État français.--I, 146.
-
- COLCHEN (le comte), pair de France.--III, 252.
-
- COLLOREDO (Jérôme, comte de), général autrichien.--III, 98*.
-
- CONDÉ (Louis-Joseph de Bourbon, prince de).--I, 177*, 183, 203,
- 204, 323.--II, 299.--V, 565.
-
- CONDILLAC (Etienne Bonnot de), philosophe français.--I, 85*.
-
- CONDORCET (M. Caritat, marquis de), philosophe français.--I, 85*,
- 135.
-
- CONÉGLIANO.--Voir MONCEY.
-
- CONFLANS D'ARMENTIÈRES (Louis-Gabriel, marquis de), maréchal de
- camp.--I, 158*, 159.
-
- CONINGHAM (marquise de).--III, 404.
-
- CONSALVI, cardinal, secrétaire d'État de la cour de Rome.--I,
- 284*.--II, 119.
-
- CONSTANT (Benjamin), homme politique et écrivain français.--II,
- 261.--III, 466.
-
- CONSTANTIN, grand-duc de Russie.--I, 407*, 414, 425.--II, 434,
- 440, 445, 522.
-
- CONZIÉ (Louis de), prélat français.--I, 54, 59.
-
- COOK (H.), colonel anglais.--II, 145.
-
- COOK (Edouard), homme d'État anglais.--II, 374*, 526, 534.
-
- COPPENS (M. de), homme politique belge.--IV, 494*.
-
- CORCELLES (Claude de), homme politique français.--IV, 168*.
-
- CORDOVA (Louis-Fernandez de), général et diplomate espagnol.--V,
- 207*, 217, 218, 252.
-
- CORMEREY (M. de).--I, 105, 106.
-
- CORNUDET (le comte), pair de France.--III, 252.
-
- CORNWALLIS (Charles lord), général et homme d'État anglais.--I,
- 282*.
-
- CORSINI (M. de).--II, 493.
-
- COURLANDE (Charlotte-Dorothée de Medem, duchesse de).--II, 4*, 5,
- 181*, 213.
-
- COURLANDE (Dorothée, princesse de).--Voir DINO.
-
- COURTIN, homme politique français.--III, 252.
-
- COUTURIER (l'abbé), supérieur du séminaire Saint-Sulpice.--I, 22*.
-
- CHEIDEMANN, conseiller d'État russe.--I, 414.
-
- CREUTZ (Gustave, comte de), diplomate suédois.--I, 46*.
-
- CROIX (le comte de), pair de France.--III, 252.
-
- CROMWELL.--I, 258.
-
- CROZAT DU CHATEL (Marie-Thérèse Gouffier du Heilly, marquise).--V,
- 516.
-
- CROZAT DU CHATEL (Louis-François, marquis), lieutenant
- général.--V, 516*.
-
- CRUSSOL (le bailli de).--III, 233.
-
- CUVELIER, intendant militaire autrichien.--III, 258.
-
- CUMBERLAND (Guillaume-Auguste, duc de).--V, 523*.
-
- CUMBERLAND (Frédérique de Mecklembourg-Strélitz, duchesse
- de).--V, 166*.
-
- CURTEN (Maurice, chevalier de), lieutenant général.--V, 517*,
- 524.
-
- CZARTORYSKI (le prince Adam).--II, 309*, 329, 389, 390, 443, 500,
- 511, 515, 525, 528, 536, 547.--III, 51, 96, 115.
-
- CZERNICHEFF (A. de).--II, 352.
-
-
-D
-
- DALBERG (Charles, baron de), prince primat de la confédération du
- Rhin.--I, 417*, 428, 434, 437, 445, 446.--II, 219*, 232, 245.
-
- DALBERG (Émeric-Joseph, baron, puis duc de), homme d'État
- français.--I, 418*.--II, 135, 149, 163, 168, 207, 208, 257 à
- 260, 303, 359, 369, 400, 414, 423, 430, 432, 479, 492, 494, 508,
- 520, 540, 546.--III, 113, 188, 212, 285, 333.--IV, 33, 70, 71,
- 82, 94, 97, 109, 139, 140, 169, 206, 207, 267, 269, 320, 325,
- 329, 339, 347, 378.--V, 171*.
-
- DALHOUSIE (lord), général anglais.--II, 142.
-
- DALMATIE (duc de).--Voir SOULT.
-
- DAMAS, acteur de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- DAMBRAY (Charles-Henry, vicomte), homme d'État français.--II,
- 173*, 518, 530.
-
- DAMOUR, diplomate français.--III, 26.
-
- DANTE.--I, 373.
-
- DANTZIG (duc de).--Voir LEFEBVRE.
-
- DARBERG (M. de).--I, 388.
-
- DARMSTADT (Louis, prince héréditaire, puis grand-duc de Hesse
- Darmstadt).--I, 418*.
-
- DARU (le comte), homme d'État français.--I, 407*.
-
- DAUDÉ.--I, 58.
-
- DAUN (Léopold, comte de), feld-maréchal autrichien.--V, 522*, 524,
- 525.
-
- DAUN (la comtesse de).--V, 525.
-
- DAUNOU (Pierre), homme politique français.--I, 247*.--II, 102.
-
- DAVOUST duc d'Auerstaedt, prince d'Eckmühl, maréchal de
- France.--I, 406.--II, 79.--III, 160.
-
- DAWKINS, commissaire anglais en Grèce.--III, 436.
-
- DAZINCOURT (Joseph Albouis), directeur des spectacles de la
- cour.--I, 402*, 403, 405, 429.
-
- DEBELLE (M.).--III, 251.
-
- DECAZES (Elie, duc), homme d'État français.--IV, 350.
-
- DECHEN (M. de).--I, 419.
-
- DEDEL, diplomate hollandais.--V, 88, 146, 166 à 169, 173, 175,
- 194, 198, 324, 329, 330, 502.
-
- DEDELEY D'AGIER (le comte), pair de France.--III, 252.
-
- DEFFANT (Marie de Vichy-Chamrond, marquise du)--V, 517*.
-
- DEFERMONT, homme politique français.--III, 252.
-
- DEJEAN (François-André, baron), prélat français.--II, 76*.
-
- DEJEAN (François), général français.--III, 252.
-
- DEJEAN (Auguste, comte), général français.--III, 252.
-
- DELILLE (l'abbé), poète français.--I, 36*, 45, 60.--II, 309.
-
- DEMARÇAY (Marc-Jean), général et homme politique français.--IV,
- 168*.
-
- DENBIGH (William-Basile Percy-Fielding, comte de), pair
- d'Angleterre.--V, 97*.
-
- DENON (le baron), directeur général des musées.--I, 310*.
-
- DERBY.--Voir STANLEY.
-
- DESAIX (Louis-Antoine), général français.--I, 280*.
-
- DESCARTES.--I, 82.
-
- DESFOURNEAUX ( Etienne, comte), général français.--III, 249*.
-
- DESPORTES (Félix).--III, 252.
-
- DESPRÈS, acteur de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- DESSAU (Léopold, prince d'Anhalt).--I, 417*.
-
- DESSOLLES (Jean), général français.--III, 154*.
-
- DESSOLLES (Irénée-Yves, baron), prélat français.--II, 104*.
-
- DEVAUX (Paul-Isidore), homme d'État belge.--IV, 166*, 215.
-
- DIEBITCH (Jean, comte de), feld-maréchal russe.--III, 400*.--IV,
- 323.
-
- DIGEON (vicomte), général français.--III, 110*.
-
- DILLON (Arthur de), prélat français.--I, 27*, 31*, 49, 101.
-
- DILLON (Arthur, comte de), général français.--I, 160*.
-
- DINO (Edmond, comte de Périgord, duc de Dino, puis de
- Talleyrand).--II, 4*, 5.
-
- DINO (Dorothée de Courlande, comtesse Edmond de Périgord, duchesse
- de Dino, puis de Talleyrand et Sagan).--II, 5*, 208.--III, 333,
- 337, 342, 459, 462, 465, 466.--IV, 172, 179, 181, 329, 469,
- 495.--V, 9, 166, 174.
-
- DINO (Mademoiselle Pauline de).--V, 483.
-
- DION CASSIUS.--I, 444.
-
- DIRAT.--III, 252.
-
- DOLGOROUKI (le prince Georges), général et diplomate russe.--I,
- 418*.
-
- DÖNHOFF (le comte), conseiller de légation prussien.--V, 20, 27.
-
- DORIA (Giovanni-Pamphili), cardinal italien.--II, 77, 109*, 111.
-
- DOMBROWSKI (Jean), général polonais.--I, 309*.
-
- DROUET D'ERLON, maréchal de France.--III, 153, 251.
-
- DROUOT, général français.--III, 251.
-
- DROUYEN DE L'HUYS (Édouard), diplomate et homme d'État
- français.--V, 340, 341*.
-
- DUCHATEL (Charles-Marie Tanneguy, comte), homme d'État
- français.--V, 351*.
-
- DUCHATEL.--V, 218.
-
- DUCHESNOIS (Mademoiselle), actrice de la Comédie-Française.--I,
- 405*.
-
- DUCOS (le comte Roger), membre du Directoire.--I, 269, 273*.
-
- DUCREST (Charles-Louis, marquis), chancelier du duc d'Orléans.--I,
- 170*, 171, 172, 178, 204.
-
- DUCREST.--Voir VILLENEUVE.
-
- DDUFRESNI.--I, 308.
-
- DUGNANI (Antoine), cardinal italien.--II, 109*, 111.
-
- DUKA (Pierre, comte), général autrichien.--II, 428*.
-
- DULAU (Jean-Marie), prélat français.--I, 31*, 32.
-
- DUMOLARD.--Voir BOUVIER.
-
- DUMONT (Pierre), publiciste suisse--I, 226*.
-
- DUMOURIEZ (Charles-François Duperrier), général français.--I,
- 292*.--III, 307*, 308.
-
- DUNCANNON OF BESSBOROUGH (John-William, baron), homme d'État
- anglais.--V, 444*, 445.
-
- DUNDAS (lord Melvil), homme d'État anglais.--I, 230*.
-
- DUPIN (André-Marie), magistrat et homme d'État français.--IV,
- 21.--V, 11*, 12, 45, 131, 190, 361, 462.
-
- DUPONT DE L'ÉTANG (Pierre), général français.--I, 319*.--II, 478*,
- 502, 505, 558.
-
- DUPONT DE L'EURE, homme politique français.--V, 56.
-
- DUPONT DE NEMOURS (Pierre), économiste français.--I, 37*, 105,
- 106, 107.
-
- DUPORTAIL, ministre de la guerre.--I, 68*.
-
- DUPRAT (l'abbé).--V, 542.
-
- DUPUIS (Mademoiselle Rose), actrice de la Comédie-Française.--I,
- 405.
-
- DURANT.--Voir MAREUIL.
-
- DURAS (Emmanuel de Durfort, duc de), maréchal de France.--V, 549*.
-
- DURAS (Angélique de Bournonville, maréchale duchesse de).--I, 5*.
-
- DURAS (Amédée de Durfort, duc de), pair de France.--II, 169*.
-
- DURBACH.--III, 252.
-
- DURFORT-BOISSIÈRES (le chevalier Joseph de).--V, 550*.
-
- DURFORT (Madame Étienne de).--II, 259.
-
- DURHAM (John-George Lambton, comte de), homme d'État
- anglais.--III, 397*.--V, 20, 324*, 357, 409.
-
- DUROC, duc de Frioul, grand-maréchal du palais.--I, 294*, 301,
- 311, 330, 346, 381, 401 à 403, 407.
-
- DUVAL (Pierre), recteur de l'Université.--I, 82*.
-
- DUVOISIN (Jean-Baptiste, baron), prélat français.--I, 51*.--II,
- 44, 52, 64, 71, 78, 80, 84 à 86, 88 à 105, 108, 113, 116.
-
- DWERNICKI, général polonais.--IV, 221*.
-
- DZIALINSKI, gentilhomme polonais.--I, 310.
-
-
-E
-
- EDELSHEIM (le baron d'), homme d'État badois.--III, 305, 308 à
- 311.
-
- EGLOFFSTEIN (Auguste, baron d'), général saxon.--I, 416*.
-
- EINSIEDEL (le baron d'), homme d'État saxon.--I, 416.--II,
- 291.--III, 105.
-
- ELISA.--Voir BACIOCCHI.
-
- ELISABETH, reine d'Angleterre.--II, 253.
-
- ELISABETH, impératrice de Russie.--I, 422*.--II, 307, 464, 495,
- 499, 526.--III, 19, 22.--V, 541*, 542, 543.
-
- ELISABETH DE BOURBON (Madame).--I, 383.
-
- ÉLISABETH FARNÈSE, reine d'Espagne.--III, 88*.
-
- ELLENBOROUGH (Édouard Law, comte de), homme d'État anglais.--IV,
- 451*.
-
- ELLICE (Édouard), homme d'État anglais.--V, 420*.
-
- EMERY (l'abbé Jacques-André), supérieur-général de l'ordre de
- Saint Sulpice.--II, 41*, 52, 71, 78.
-
- ENGHIEN (Louis-Antoine-Henry de Bourbon, duc d').--I, 292,
- 404.--III, 302, 306 à 311, 315, 316.
-
- EON DE BEAUMONT (Charles, chevalier d').--V, 545*.
-
- ERLON (d').--Voir DROUET D'ERLON.
-
- ESCOÏQUIZ (don Juan de), homme d'État espagnol.--I, 331* à 336,
- 339 à 343, 352, 353, 362 à 365, 370, 375, 377 à 381.
-
- ESPARBÈS (Mademoiselle Toinard de Jouy, comtesse d').--V, 547*.
-
- ESPRESMÉNIL (Jean-Jacques du Val d'), conseiller au parlement.--I,
- 188*, 191. 206, 207.
-
- ESSLING (prince d').--Voir MASSÉNA.
-
- ESTERHAZY DE GALANTHA (Paul-Antoine, prince), diplomate
- autrichien.--III, 353, 373, 401*, 402.--IV, 79, 80, 103, 115,
- 116, 133, 138, 142, 143, 393, 421, 498.--V, 5, 22, 37, 57, 184,
- 298, 299, 303, 305, 328, 330.
-
- ESTERHAZY DE GALANTHA (Marie-Joséphine de Lichtenstein,
- princesse).--III, 96*.
-
- ESTISSAC (Marie de la Rochefoucauld, duchesse d').--I, 5*.
-
- ESTRÉES (Louis Le Tellier, marquis de Courtenvaux, duc d')
- maréchal de France.--V, 523*, 533.
-
- ETIENNE III, pape.--II, 47.
-
- ETIENNE V, pape.--II, 47.
-
- EUGÈNE (le prince).--Voir BEAUHARNAIS.
-
- EUGÉNIE BERNADOTTE, reine de Suède.--III, 50.
-
- EXELMANS, général français.--III, 252.--IV, 26*.
-
- EYRAGUES (le marquis d'), diplomate français.--V, 86, 160*, 162*,
- 202.
-
-
-F
-
- FABERT (Abraham), maréchal de France.--I, 120*.
-
- FABRE DE L'AUDE (le comte), pair de France.--III, 252.
-
- FABVIER (le baron), général français.--IV, 26*.
-
- FAGEL (Robert, baron de), général et diplomate hollandais.--III,
- 148*.--IV, 435.
-
- FAIN (François, baron), conseiller d'État, secrétaire du cabinet
- de l'empereur.--I, 406*.
-
- FALCK (Antoine Reinhard, baron), homme d'État hollandais.--III,
- 374*, 375, 392, 423.--V, 53.
-
- FALKENSTEIN (le major de).--I, 417.
-
- FAUCHE-BOREL ( Louis) agent politique français.--III, 164*.
-
- FAVIER (Jean-Louis), diplomate français.--I, 58*.
-
- FELTRE (duc de).--Voir CLARKE.
-
- FERCOC, bibliothécaire du château de Valençay.--I, 383.
-
- FERDINAND VII, prince des Asturies, puis roi d'Espagne.--I, 318,
- 331 à 336, 339, 340 à 344, 346, 351 à 353, 357, 359 à 372, 374,
- 375, 377, 379 à 381, 386, 389, 390.--II, 34, 341.--III, 72,
- 258.--V, 90*, 99, 104, 250, 457.
-
- FERDINAND 1er, roi des Deux-Siciles.--I, 265*, 302.--II, 225, 237,
- 240, 241, 254, 293, 294, 306, 312.--III, 57, 67, 68, 85, 95,
- 119, 180, 206, 220.
-
- FERDINAND II, roi des Deux-Siciles.--V, 289.
-
- FERDINAND, archiduc d'Autriche, grand-duc de Toscane, électeur de
- Salzbourg, grand-duc de Wurtzbourg.--II, 223*, 242.--III, 62*,
- 265.
-
- FERIA (marquis de).--I, 367.
-
- FERNAN-NUNÈS (comte de), diplomate espagnol.--I, 367*, 371, 374.
-
- FERRAND (Antoine-François-Claude, comte), homme d'État
- français.--II, 173*.
-
- FESCH, cardinal français.--I, 260*, 423.--II, 51, 78, 96, 98. 99,
- 100*, 101 à 105.
-
- FEUILLET, diplomate français.--V, 399, 411, 412, 413.
-
- FICQUELMONT (Charles-Louis, comte de), général et diplomate
- autrichien.--V, 273*.
-
- FILANGIERI prince de Satriano, duc de Taormina (Charles), général
- napolitain.--II, 456*, 473.
-
- FITZ-JAMES (M. de).--I, 160.
-
- FITZ-JAMES (Marie de Thiard, duchesse de).--I, 24*.
-
- FLAHAUT (Adélaïde Filleul), comtesse de Flahaut, puis marquise de
- Souza.--I, 248*.
-
- FLAHAUT DE LA BILLARDERIE (comte de), général et diplomate
- français.--III, 163*, 410 à 412, 417.--IV, 5*, 28, 29, 59, 62,
- 64, 74, 311, 329, 344, 347, 387, 446, 488, 489.--V, 4, 22, 229,
- 236.
-
- FLAHAUT DE LA BILLARDERIE (comtesse de).--IV, 344.--V, 22.
-
- FLAGERGUES, homme politique français.--III, 234, 235.
-
- FLÈCHE (Madame de la).--II, 25.
-
- FLÉCHIER, prélat français.--II, 80.
-
- FLEURY, cardinal et homme d'État français.--I, 20, 98.--V, 534*,
- 547.
-
- FLEURY (M. de).--I, 59.
-
- FLEURY (l'abbé Claude), confesseur de Louis XV.--II, 40*.
-
- FLEURY (Anne d'Auxy de Monceaux, duchesse de).--I, 5*.
-
- FLEURY (Claudine de Montmorency-Laval, marquise de).--I, 161*.
-
- FLORIDA-BLANCA marquis de Miraflorès.--V, 336*, 337 à 339, 358,
- 362, 363, 367, 377, 378*, 379, 380, 384, 422*, 425, 427, 428,
- 430, 443, 447, 449, 451, 454, 464, 465, 468, 469, 471, 472.
-
- FOÈRE (l'abbé de), homme politique belge.--IV, 148*, 152, 159.
-
- FONCEMAGNE (Étienne de), sous-gouverneur du duc d'Orléans.--I,
- 150*.
-
- FONTANA (François-Louis), cardinal italien.--II, 52*, 71.
-
- FONTANES (M. de), grand-maître de l'Université.--I, 435*.--II, 7,
- 168.
-
- FONTENELLE, écrivain français.--I, 66, 82, 181.
-
- FONTENILLE (marquis de).--I, 128*.
-
- FORBIN-JANSON, homme politique français.--III, 252.
-
- FORELL (le baron de), diplomate saxon.--I, 361*.
-
- FOREST (Antoine, comte de la), diplomate français.--I, 294*, 387,
- 388.
-
- FORMOND (M. de), diplomate français.--II, 207*.--III, 26*.
-
- FORNIER.--I, 95.
-
- FOSTER (Auguste-Jean), diplomate anglais.--V, 404*, 434.
-
- FOUCAULT, écuyer de M. de Talleyrand.--I, 383.
-
- FOUCHÉ, duc d'Otrante, ministre de la police.--I, 269*.--II, 7, 9,
- 147, 257, 262.--III, 229, 233 à 236, 238, 239, 249 à 251, 254,
- 255.
-
- FOULON (Joseph-François), conseiller d'État et intendant des
- finances.--I, 57*, 60, 89, 95, 97.--V, 560.
-
- FOUQUET, surintendant des finances.--I, 172.
-
- FOURQUEUX (Michel Bouvard de), contrôleur général.--I, 106*, 107,
- 108.
-
- FOX (Charles), homme d'État anglais.--I, 227*, 241, 283, 304,
- 305.--III, 416.
-
- FRANCISCO, infant d'Espagne.--I, 339*, 381.
-
- FRANCK (Madame).--II, 300.
-
- FRANCKLIN.--II, 264.
-
- FRANÇOIS Ier, roi de France.--I, 65.--II, 57, 63.
-
- FRANÇOIS Ier, empereur d'Allemagne.--V, 515*, 516, 523, 528, 529.
-
- FRANÇOIS II comme empereur d'Allemagne et Ier comme empereur
- d'Autriche.--I, 223, 277, 281, 298, 321, 424, 438, 439,
- 449.--II, 10, 68, 150, 152, 258, 260, 283, 287, 310, 327,
- 329, 351, 376, 397, 404, 408, 410, 411, 421, 422, 428, 461, 467,
- 498, 509, 510, 527, 530, 538, 546, 547, 555.--III, 8, 24, 31,
- 32, 42, 47, 56, 63, 67, 72, 81, 94, 120, 125, 163, 181 à
- 183.--V, 204, 224, 270 à 274, 304, 393.
-
- FRANÇOIS Ier, roi des Deux-Siciles.--III, 455.
-
- FRANÇOIS IV (archiduc d'Autriche) duc de Modène.--II, 224*, 229.
-
- FRÉDÉRIC II, roi de Prusse.--I, 309, 316.--V, 524, 529, 542, 546,
- 547, 570.
-
- FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, roi de Prusse.--I, 298*, 303, 304, 315,
- 396.--II, 150, 152, 162, 258, 286, 385, 386, 393, 395, 404, 440,
- 443 à 445, 465, 469, 476, 538.--III, 52, 197, 274, 400,
- 402.--IV, 329, 380, 391, 392, 495.--V, 38, 204, 271, 273, 274,
- 395, 487, 509.
-
- FRÉDÉRIC II comme duc et 1er comme roi de Wurtemberg.--I, 294,
- 296, 304, 419*, 428, 446.--II, 388, 510, 511*, 530, 540.--III,
- 118, 163.
-
- FRÉDÉRIC-AUGUSTE 1er, roi de Saxe.--I, 310, 317*, 415, 446.--II,
- 204, 219, 245, 246, 250, 283 à 285, 289, 290, 304, 306, 312,
- 313, 332, 342 à 344, 350, 357, 387, 392, 393, 396, 397, 440,
- 441, 450, 454, 461, 467, 472, 474, 480, 522, 525, 543, 544, 547,
- 553, 553.--III, 4, 5, 8, 14, 16, 48, 53 à 55, 58, 61, 76, 84,
- 93, 101, 102, 104*, 105.
-
- FRÉDÉRIC VI, roi de Danemark.--II, 363, 456.
-
- FRÉDÉRIC-GUILLAUME, prince royal de Prusse, plus tard roi sous le
- titre de Frédéric-Guillaume IV.--III, 358*, 400, 402.--V, 509.
-
- FRÉDÉRIC-GUILLAUME-CHARLES prince des Pays-Bas.--Voir PAYS-BAS.
-
- FRÉDÉRIQUE-CATHERINE princesse de Wurtemberg, reine de
- Westphalie.--I, 419.
-
- FRESSINET.--III, 252.
-
- FRÉTEAU DE SAINT-JUST (Emmanuel), conseiller au Parlement.--I,
- 92*, 189, 191, 197.
-
- FREVILLE (M. de), conseiller d'État français.--V, 198*.
-
- FRIAS (le duc de), diplomate espagnol.--I, 367, 374.--V, 368,
- 391*, 421, 475.
-
- FRIMONT (Jean-Philippe, comte de), général autrichien.--III, 98*,
- 165, 229.
-
- FUNCK (le baron de), général saxon.--I, 415*.
-
-
-G
-
- GABLENZ (M. de), chambellan du roi de Saxe.--I, 415.
-
- GABRIELLE (Jules), cardinal italien.--II, 49*.
-
- GAGARIN (le prince), aide de camp de l'empereur Alexandre.--I,
- 414.
-
- GAGE (sir William Hall), amiral anglais.--V, 430*.
-
- GAGERN (baron Jean de), historien et diplomate allemand.--I, 279*.
-
- GALAIZIÈRE (le marquis Chaumont de la), conseiller d'État
- français.--I, 105*, 106.
-
- GALITZIN (le prince).--I, 414.
-
- GALL (le baron de).--I, 416.
-
- GALLEBOIS (M. de), officier d'ordonnance du maréchal Berthier.--II,
- 270.
-
- GALLES (Caroline de Brunswick, princesse de).--Voir CAROLINE.
-
- GALLOIS, marin français.--IV, 427, 433.
-
- GARNIER DE SAINTES, homme politique français--III, 252.
-
- GARRAU.--III, 252.
-
- GASCHET (L'abbé).--II, 42.
-
- GASCOYNE, général et homme politique anglais.--IV, 145*.
-
- GASSENDI (le comte), homme politique français.--III, 252.
-
- GENDEBIEN (Jean-François), homme politique belge.--III, 442*.
-
- GENLIS (Charles Brûlart, marquis de Sillery, comte de).--I, 162*,
- 163.
-
- GENLIS (Félicité Ducrest de St-Aubin, marquise de Sillery,
- comtesse de).--I, 162*, 163, 164, 171, 179, 248, 299, 300, 448;
- III, 372, 445.
-
- GENOUDE (Antoine-Eugène de), journaliste français.--IV, 451*.
-
- GENTZ (Frédéric de), diplomate autrichien.--II, 279*, 280, 282,
- 315, 318, 328, 340 à 342, 346, 347, 350, 429, 444; III, 30, 32,
- 47.
-
- GEOFFRIN (Madame).--I, 48.
-
- GEORGEL (l'abbé Jean-François).--I, 92*.
-
- GEORGE II roi d'Angleterre.--V, 544*.
-
- GEORGE III roi d'Angleterre.--I, 221, 230, 276, 305; II, 203*, 221,
- 379, 388, 400; III, 79; V, 544.
-
- GEORGE IV, prince régent, puis roi d'Angleterre.--II, 146, 301,
- 396, 418, 436, 550, 551; III, 4, 168, 265 à 271, 404, 449.
-
- GEORGES. Voir CADOUDAL.
-
- GÉRARD, maréchal et homme d'État français.--III, 445; IV, 262*,
- 264, 266, 271, 347, 474, 475; V, 30, 62, 65, 70, 73; V, 76, 85,
- 448, 450.
-
- GÉRARD (La maréchale); III, 445.
-
- GERBIER (Pierre), avocat au parlement de Paris.--I, 105*, 106.
-
- GERLACHE (Étienne-Constantin, baron de), homme d'État belge.--IV,
- 207.
-
- GERVAIS, conseiller d'État russe.--I, 414.
-
- GILLY, général français.--III, 251.
-
- GIRAC (François Bareau de) prélat français.--I, 59*.
-
- GIRAC (Madame de).--I, 58*.
-
- GIRALDO (don Pedro), colonel espagnol.--I, 339, 352, 353.
-
- GISE (M. de), homme d'État bavarois.--V, 441.
-
- GIULAY (le comte Ignace), général autrichien.--I, 301*.
-
- GLEICHEN (M. de).--I, 417.
-
- GLENELG (Charles Grant, lord), homme d'État anglais.--III, 460*.
-
- GLUCK.--I, 50.
-
- GOBLET D'ALVIELLA (le comte), général et diplomate belge.--IV,
- 327*, 361, 362, 375, 479.--V, 16*, 45, 46, 393*, 394, 395, 397.
-
- GODERICH (Frédéric-John Robinson, comte de Ripon, lord vicomte),
- homme d'État anglais.--III, 397*.--IV, 314, 317*.--V, 412, 446.
-
- GODOÏ, prince de la Paix (don Manuel).--I, 307*, 328 à 337, 340 à
- 342, 345, 346, 351, 353 à 359, 361 à 365, 367, 378 à 381.
-
- GODOÏ, princesse de la Paix, (Madame).--I, 332*, 356.
-
- GODOÏ (don Diego).--I, 334.
-
- GOETHE.--I, 416, 426 à 429, 434, 436, 437, 441, 442.
-
- GOGEL (Alexandre), homme d'État hollandais.--II, 20*.
-
- GOHIER, membre du Directoire.--I, 269.
-
- GOISLARD.--Voir MONSABERT.
-
- GOLDBERG, homme politique hollandais.--II, 20.
-
- GOLTZ (Auguste-Frédéric, comte de), diplomate prussien.--I, 314*,
- 419.
-
- GONTAUT (Charles, duc de).--V, 517 à 519, 530, 531, 533, 548.
-
- GONTAUT (Antoinette Crozat du Châtel, duchesse de).--V, 516*, 517,
- 519.
-
- GORDON (sir R.), diplomate anglais.--IV, 154, 492*.
-
- GORLITZ (baron de).--I, 419.
-
- Gourieff (M. de), diplomate russe.--III, 366*.--IV, 425.
-
- GOURNAY (M. de).--I, 106.
-
- GOURVILLE (M. de), gentilhomme du Périgord.--I, 10.
-
- GOUVION (Jean-Baptiste), général français.--I, 68*.
-
- GOUVION-SAINT-CYR (Laurent), maréchal et homme d'État
- français.--III, 238*.
-
- GOY (mylord).--V, 550.
-
- GRAHAM (sir James), homme d'État anglais.--V, 141*, 410, 412, 446.
-
- GRAMONT (Béatrix de Choiseul Stainville, duchesse de).--I,
- 44*.--V, 547*, 548, 555, 583, 585.
-
- GRANT (Charles).--Voir GLENELG.
-
- GRANT (sir John), diplomate anglais.--V, 417, 420*.
-
- GRANVILLE (Thomas Leveson Gower, comte) diplomate anglais.--IV,
- 85*, 91, 274, 362, 381, 385, 395 à 397, 402, 456.--V, 14, 15,
- 21, 27, 28, 48, 67 à 69, 71, 108, 111, 112, 124, 125, 130, 140,
- 145, 148, 151, 158, 206, 209, 212, 213, 227, 265, 279, 290, 304,
- 357, 367, 373, 374, 395, 398, 401, 404, 405, 423, 461, 495.
-
- GRÉGOIRE LE GRAND, pape.--II, 53.
-
- GRÉGOIRE XIV, pape.--II, 70,
-
- GRÉGOIRE XVI, pape.--IV, 419, 422, 427, 433, 436, 444, 481, 483,
- 496.
-
- GRÉGOIRE, colonel belge.--IV, 52*.
-
- GRENVILLE (William Wyndham lord), homme d'État anglais.--I, 229,
- 305*.
-
- GRESSET, poète comique.--V, 517*.
-
- GREY (Charles, comte), homme d'État anglais.--III, 391*, 394, 396,
- 397, 406, 407, 410, 414, 416, 418, 438, 466.--IV, 12, 14,
- 15, 24, 56, 88, 132, 152 à 154, 237, 248, 258, 260, 271, 273,
- 289, 292, 351, 358, 361, 370, 410, 423, 434, 437, 451, 455, 456,
- 486.--V, 7, 19, 24, 30, 51, 52, 78, 85, 126, 132, 136, 137, 141,
- 142, 151, 159, 201, 242, 243, 251, 255, 256, 293, 294, 296 à
- 299, 301, 304, 305, 307 à 309, 311 à 313, 317, 343, 344, 353,
- 358, 375, 408, 412, 413, 415, 416, 420, 424, 425, 442 à 446.
-
- GREY (Henry-Georges Howick, comte).--V, 445*.
-
- GREY (lady).--V, 22.
-
- GRIMALDI (don Geronimo, duc de), diplomate espagnol.--V, 545*.
-
- GRIMALDI (Joseph-Marie de), prélat italien.--II, 103*.
-
- GROLMANN (Charles-Guillaume de), général prussien.--III, 58*.
-
- GROS (Mademoiselle), actrice de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- GROTE (Georges), historien et homme politique anglais.--V, 411*.
-
- GROUCHY (Emmanuel, marquis de), maréchal de France.--III, 251.
-
- GUIBOURG (M. de).--V, 50.
-
- GUILLAUME IV, roi d'Angleterre.--III, 340 à 342, 369, 371, 375,
- 379, 391, 459.--IV, 13, 29, 147, 148, 226, 288, 293, 334, 434,
- 452, 458.--V, 21, 23, 24, 71, 130, 141, 145, 174, 251, 254, 255,
- 263, 312, 313, 327*, 354, 377, 380, 382, 384, 412, 420, 442 à
- 444, 470, 472.
-
- GUILLAUME 1er, roi des Pays-Bas.--II, 221 à 223.--III, 128, 265,
- 334, 339, 340, 345, 363, 364, 371 à 373, 381, 384, 393, 399,
- 400, 411, 418, 422, 424, 431, 442, 444, 445, 449, 468, 469.--IV,
- 3, 16 à 18, 27, 30, 35, 61, 78, 81, 99, 106, 150, 160, 172, 178,
- 183, 191, 194, 195, 211, 231, 232, 238, 249, 250, 253, 255, 259,
- 261, 264, 268, 270, 275, 278, 279, 281, 283, 287, 292, 296, 306,
- 307, 317, 324, 328, 330, 337, 340, 343, 345, 346, 348, 354 à
- 356, 368, 375 à 381, 385, 392, 406, 409, 416, 425, 428, 429,
- 432, 435, 454, 455, 459 à 462, 466, 471, 472, 475, 476, 482, 493
- à 497.--V, 5, 16, 26, 27, 36, 38, 42, 47, 53, 57, 72, 77, 84, 86
- à 88, 146, 150, 159, 162, 168, 169, 175, 185, 186, 192 à 198,
- 226, 260, 261, 264, 270*, 277, 323, 328*, 329, 391, 397, 485 à
- 487, 488 à 492, 495, 496, 498 à 501, 503.
-
- GUILLAUME, prince d'Orange, prince royal des Pays-Bas et plus tard
- roi sous le nom de GUILLAUME II.--III, 355, 372, 373, 377, 378,
- 381, 386, 389, 390, 409, 416, 461, 463.--IV, 12 à 14, 16, 22 à
- 27, 39 à 41, 50, 51*, 53, 62, 77 à 79, 86, 92, 116, 121 à 123,
- 253, 263, 484, 486, 490.
-
- GUILLAUME, prince d'Orange et plus tard roi des Pays-Bas sous le
- nom de GUILLAUME III.--III, 385.
-
- GUILLAUME 1er, prince royal, puis roi de Wurtemberg.--II, 25*,
- 510, 524, 540.
-
- GUILLAUME IX.--voir HESSE-CASSEL.
-
- GUILLAUME, duc de Bavière.--Voir BAVIÈRE.
-
- GUILLAUME DE BADE.--Voir BADE.
-
- GUILLEMINOT*, général et diplomate français.--IV, 153 à 155, 159,
- 161, 170, 226, 340*, 492*.
-
- GUIZOT, homme d'État français.--III, 360.--IV, 21.--V, 8, 39.
-
- GUSTAVE III, roi de Suède.--I, 93*.
-
- GUSTAVE IV, roi de Suède.--II, 383*.--III, 15*, 35, 36*, 50, 55.
-
- GUTAKOWSKI, gentilhomme polonais.--I, 310.
-
- GUTSCHMIDT (le baron de), général saxon.--I, 415.
-
-
-H
-
- HAMMERSTEIN (Hans Detlef, baron de), ministre du duc
- d'Oldembourg.--I, 416*.
-
- HAMILTON (Alexandre), général américain.--I, 241*, 244 à 247.
-
- HANNO, commissaire belge dans le Luxembourg.--V, 341*.
-
- HARDENBERG (Charles-Auguste, prince de), homme d'État prussien.--II,
- 149, 279*, 280, 285, 319*, 320, 323, 345, 422, 431, 444, 457, 472,
- 491, 493, 499, 523, 527, 528, 533, 539, 548.--III, 18, 20, 53,
- 113, 188, 204.
-
- HARDI (l'abbé).--I, 15, 16.
-
- HAREL.--III, 252.
-
- HARISPE (Jean-Isidore, comte), maréchal de France.--V, 463*, 464.
-
- HARLAY (du), magistrat français.--II, 64.
-
- HARPE (Frédéric-César de la), homme politique suisse.--I,
- 285*.--II, 304*, 309, 329.--III, 94, 95.
-
- HARPE (J. Fr. de la) écrivain français.--I, 135*.
-
- HARROWBY (lord).--III, 148.--IV, 451.
-
- HARVELAY (Madame d').--I, 107.
-
- HASTINGS (Warren), homme d'État anglais.--I, 226.
-
- HAUGWITZ (le comte d'), diplomate prussien.--I, 297, 298*, 301 à
- 303, 306.
-
- HAUTERIVE (Alexandre-Maurice Blanc, comte d'), diplomate
- français.--II, 148*, 258.
-
- HAVRÉ (Joseph-Anne-Auguste-Maximilien duc d'), pair de
- France.--III, 249*.
-
- HÉLÈNE PAULOWNA, grande-duchesse de Russie.--IV, 249*.
-
- HELVÉTIUS (Claude-Adrien), philosophe français.--I, 84*.
-
- HÉNAULT (Charles), président au parlement de Paris.--I, 66.
-
- HÉNIN (Mademoiselle de Monconseil, princesse d').--I, 62*.
-
- HENRI II, roi de France.--I, 65.
-
- HENRI III, roi de France.--I, 65, 146.
-
- HENRI IV, roi de France.--I, 65, 146, 148, 149, 227.--II, 70,
- 71.--V, 539*, 540, 588, 590.
-
- HENRI VIII, roi d'Angleterre.--II, 253.
-
- HENRI DE PRUSSE.--Voir PRUSSE.
-
- HENRI, lieutenant-colonel de gendarmerie.--I, 371, 382, 388.
-
- HERDA (baron de).--I, 416.
-
- HÉRICOURT (Louise Duché du Trousset d').--I, 45*, 46.
-
- HESSE-CASSEL (Guillaume IX, landgrave de).--II, 26*, 203, 221.
-
- HESSE-HOMBOURG (le prince de).--I, 417.
-
- HESSE-PHILIPPSTHAL (François, prince de).--I, 419*.
-
- HESSE-RHOTENBURG (le prince de).--I, 417.
-
- HEYDECOPER.--I, 233, 240.
-
- HEYTESBURY (William A'Court, baron), diplomate anglais.--IV, 108,
- 118*.
-
- HIJAR (le duc d').--I, 367, 371.
-
- HILL (le vicomte), général anglais.--III, 460*.
-
- HINCMARD, ancien archevêque de Reims.--I, 19.
-
- HINUBER, général allemand.--IV, 163.
-
- HIRN (François-Joseph de), prélat français.--II, 103*, 105.
-
- HITROFF, général russe.--I, 414.
-
- HOBHOUSE, lord Broughton (John Cam), homme d'État anglais.--V,
- 444*, 445.
-
- HOCHE, général français.--I, 261*.
-
- HOFF (Charles de), ministre d'État du duché de Saxe-Gotha.--I,
- 416*.
-
- HOFFMANN (Jean-Godefroy de), diplomate prussien.--II, 540*.
-
- HOHENLOHE (le prince de).--I, 419.
-
- HOHENZOLLERN-HECHINGEN (le prince de).--I, 418.*
-
- HOHENZOLLERN-HECHINGEN (le prince héréditaire de).--I, 418.
-
- HOHENZOLLERN-SIGMARINGEN (Antoine, prince de).--I, 417*.
-
- HOLBACH (P. Thiry, baron d'), philosophe français.--I, 85*.
-
- HOLLAND (Henry-Richard Vassall Fox, lord), homme d'État
- anglais.--III, 397*.--IV, 314, 316, 317*, 437, 451.--V, 22,
- 296, 348, 353.
-
- HOOGWORST (Emmanuel Vanderlinden, baron d'), général belge.--III,
- 390*.
-
- HÔPITAL (Paul Gallucio, marquis de l'), diplomate français.--V,
- 541*.
-
- HOPPNER, consul anglais.--IV, 201, 224.
-
- HORTENSE DE BEAUHARNAIS, reine de Hollande.--II, 167.--IV, 179*,
- 181.
-
- HOVEL (M. de).--I, 418.
-
- HOWARD DE WALDEN (Charles-Auguste Ellis, baron), diplomate
- anglais.--V, 359*, 511, 512.
-
- HOWE (Richard William Penn, comte), pair d'Angleterre.--V, 97*.
-
- HOWICK.--Voir GREY.
-
- HUGON (le baron), amiral français.--V, 176*, 177.
-
- HULLIN, général français.--III, 252.
-
- HULLOT, gouverneur de M. de Talleyrand.--I, 16.
-
- HUMANN, homme d'État français.--V, 191.
-
- HUMBOLDT (Alexandre de), savant allemand.--I, 45*.--III, 358*.
-
- HUMBOLDT (Guillaume, baron de), homme d'État prussien.--II, 279,
- 319, 323, 335, 346, 350, 354, 356, 412.--III, 113, 358, 402.
-
- HUME (David), philosophe et historien anglais.--V, 545*.
-
- HUSKISSON (William), homme d'État anglais.--V, 106*.
-
-
-I
-
- IBRAHIM PACHA, prince égyptien.--V, 109, 126*, 142, 160, 175,
- 188, 434, 493.
-
- INFANTADO (duc de l').--I, 335*, 336, 337, 339, 340, 352, 353,
- 359, 362, 364, 365, 370, 374, 375, 377, 378.
-
- INNOCENT XI, pape.--II, 45*, 64, 80, 91.
-
- INNOCENT XII, pape.--II, 46*.
-
- INVAULT (Étienne Maynon d'), contrôleur général.--V, 583*.
-
- ISABEAU, greffier au parlement.--I, 200.
-
- ISABELLE, reine d'Espagne.--V, 93, 104, 105, 120, 278, 450, 455,
- 456.
-
- ISABELLE DE PARME, impératrice d'Allemagne.--V, 582.
-
- ISABEY (Jean-Baptiste), peintre français.--III, 25*.
-
- ISENBOURG (le prince d').--II, 220.
-
- IZQUIERDO DE RIBERA Y LEZAUN, diplomate espagnol.--I, 330*, 346,
- 369.
-
-
-J
-
- JACOB, amiral français.--V, 402, 448.
-
- JACOBI KLOEST (le baron de), diplomate prussien.--II, 350*, 351.
-
- JAUCOURT (François, marquis de), homme d'État français.--II, 168*,
- 305*, 310, 314, 330, 347, 351, 356, 379, 383 à 385, 400, 408,
- 414, 417, 419, 440, 451, 474, 479, 507, 513, 515, 519, 530, 532,
- 537, 553.--III, 6, 9, 10, 14, 15, 17, 26, 41, 47, 48, 57, 76,
- 79, 83, 90, 115, 131, 135, 141, 143, 145, 164, 165, 187, 238.
-
- JAURÉGUI (don Thomas), officier espagnol.--I, 334.
-
- JEAN VI, roi de Portugal.--III, 350.
-
- JEAN, prince, puis roi de Saxe.--III, 387*, 390.--IV, 14, 426*.
-
- JEAN, archiduc d'Autriche.--II, 352*.
-
- JENISSON-WALLEVORT (François-Olivier, comte de), ministre de
- Bavière à Londres.--V, 216.
-
- JÉRÔME, roi de Westphalie. Voir BONAPARTE.
-
- JERSEY (lady).--III, 457.
-
- JEPHERSON.--II, 264.
-
- JOINVILLE (le prince de).--IV, 174.
-
- JOLIVET (Jean-Baptiste, comte), ministre des finances de
- Westphalie.--II, 23*, 24.
-
- JORDAN (de), conseiller d'État prussien.--II, 540.
-
- JOSEPH II, empereur d'Allemagne.--I, 177*.--V, 526, 582.
-
- JOSEPH, roi de Naples, puis d'Espagne. Voir BONAPARTE.
-
- JOSÉPHINE, impératrice des Français.--I, 295, 342, 422, 447, 448,
- 451.--II, 7.
-
- JOUBERT, général français.--I, 270.
-
- JOURDAN, maréchal de France.--IV, 97*.
-
- JUDA, curé de Saint-Pé.--II, 139.
-
- JULES II, pape.--II, 70.
-
- JULIE.--I, 36.
-
- JUNOT, duc d'Abrantès, général français.--I, 319*, 330.
-
-
-K
-
- KALITCHEFF (M. de), diplomate russe.--I, 278.
-
- KALKREUTH (Frédéric-Adolphe, comte de), feld-maréchal prussien.--I,
- 314*.
-
- KANTZOW (chevalier de), chargé d'affaires de Suède à Lisbonne.--V,
- 511.
-
- KAUNITZ-RIETBERG ( Venceslas-Antoine, comte puis prince de),
- homme d'État autrichien.--I, 298.--III, 22.--V, 523*, 524 à 528.
-
- KELLER (Louis-Christophe, comte de), diplomate prussien.--I, 418*.
-
- KELLERMANN (François-Étienne), général français.--I, 280*.
-
- KERSABIEC (Mademoiselle de).--V, 50.
-
- KERSALAUN (comte de), gentilhomme breton.--I, 172.
-
- KETTELHUTT (M. de).--I, 417.
-
- KLÉBER, général français.--I, 271.
-
- KNESEBECK (Charles-Frédéric, baron de), feld-maréchal
- prussien.--III, 120*.
-
- KOLLI.--I, 388.
-
- KOTZEBUE (Auguste, de), écrivain allemand.--I, 428*.
-
- KOURAKIN (prince), feld-maréchal et homme d'État russe.--I, 315*,
- 321.
-
- KRUDENER (Julie de Wietinghoff, baronne de).--I, 80*.
-
- KRUDENER (Alexis-Constantin, baron de), diplomate russe.--III,
- 108*.
-
- KRUDENER (M. de), diplomate russe.--IV, 77*, 78, 92.
-
-
-L
-
- LA BÉDOYÈRE (Charles Huchet, comte de), général français.--III,
- 150*, 251.
-
- LABENSKI (M.).--I, 414.
-
- LABORDE.--III, 251.
-
- LABRADOR (Pedro Gomes Kavelo, marquis de), diplomate espagnol.--I,
- 370*, 378, 379.--II, 279, 282, 314, 318 à 324, 331, 335, 338,
- 372, 381, 385, 452, 475, 493, 519, 531.--III, 10, 11, 16, 113.
-
- LACAVE, acteur de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- LACÉPÈDE (le comte de), naturaliste et homme d'État
- français.--III, 252.
-
- LACLOS (Pierre-Ambroise Choderlos de), général et écrivain
- français.--I, 208*, 209, 210.
-
- LACROIX (Constant-Charles de), homme d'État français.--I, 252*.
-
- LA FAYETTE (Gilbert Motier, marquis de), général et homme
- politique français.--I, 68*, 69.--III, 385.--IV, 21, 34, 94,
- 322, 351.--V, 56, 403*.
-
- LAFFITTE (Jacques), homme d'État français.--III, 334*, 368,
- 430.--IV, 33, 73, 82, 97, 100 108, 491.
-
- LAFONT, acteur de la Comédie-Française.--I, 405*, 431.
-
- LA FONTAINE.--I, 85, 254.--III, 387.
-
- LAGRANGE (Joseph-Louis de), savant français.--I, 134*.
-
- LALLEMAND (Charles-François-Antoine, comte), général
- français.--III, 153*, 251.--IV, 26*.
-
- LALLEMAND (Henri-Dominique, baron), général français.--III, 251.
-
- LALLY-TOLLENDAL (Gérard, marquis de), homme d'État
- français.--III, 148*.
-
- LAMARQUE (Maximilien, comte), général et homme politique
- français.--III, 252, 334*, 440.--IV, 21, 133*, 322, 436, 467.
-
- LAMB (Sir Frédéric), diplomate anglais.--III, 461*.--IV, 151*,
- 420.--V, 21, 111, 200, 209, 224, 300, 303 à 308, 341 à 343, 397,
- 509, 510.
-
- LAMBALLE (le prince de).--I, 158.
-
- LAMBALLE ( Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan princesse
- de).--I, 61*, 161, 201.
-
- LAMBERT (Charles-Guillaume), contrôleur général des finances.--I,
- 189*.
-
- LAMBRUSCHINI, nonce du pape à Paris.--IV, 140.
-
- LAMOIGNON (Chrétien-François, marquis de), garde des sceaux.--I,
- 184*, 185, 186, 189, 191, 196 205.
-
- LANGLOIS, précepteur de M. de Talleyrand.--I, 16, 17, 34.
-
- LANGSDORF (Émile, baron de), diplomate français.--III, 415*.
-
- LANNES, duc de Montebello, maréchal de France.--I, 300, 406.
-
- LANNES, duchesse de Montebello (la maréchale).--II, 10.
-
- LANNES, duc de Montebello (Napoléon), pair de France et
- diplomate.--III, 253.
-
- LANSDOWNE (William Petty, marquis de), homme d'État anglais.--I,
- 225*.
-
- LANSDOWNE (Henry Petty, marquis de), homme d'État anglais.--I,
- 227*.--III, 397, 410.--V, 32*, 57, 84, 444.
-
- LAPLACE (P. Simon, marquis de).--I, 81*, 135.
-
- LA RÉVEILLÈRE-LÉPEAUX, membre du directoire.--I, 269.
-
- LA ROMANA (marquis de) général espagnol.--I, 330, 331*, 368.
-
- LASCY (Joseph, comte de), feld-maréchal autrichien.--V, 526*.
-
- LA TOUR-MAUBOURG ( Marie-Charles-César de Fay, comte de), général
- français et pair de France.--III, 252.
-
- LATOUR-MAUBOURG ( Just de Fay, marquis de), général et diplomate
- français.--IV, 170*.
-
- LATOUR-MAUBOURG (Armand-Charles-Septime, comte de), diplomate
- français.--IV, 282, 285, 310, 327, 357, 361 à 363, 368, 372,
- 373, 390, 395, 402.--V, 45, 46, 73, 361.
-
- LAUDERDALE (James Maitland, comte de), homme d'État anglais.--I,
- 305*, 306.
-
- LAUDON (Ernest baron de), feld-maréchal autrichien.--V, 526*.
-
- LAUNAY (Jourdan de), gouverneur de la Bastille.--I, 125*.
-
- LAURAGUAIS, duc de Brancas, (Léon de), pair de France.--I, 36*.
-
- LAURISTON (Jacques-Bernard Law, marquis de), maréchal de
- France.--I, 405*.
-
- LAUZUN.--Voir BIRON.
-
- LAVAL (Mathieu-Paul-Louis de Montmorency, vicomte de).--I, 160*.
-
- LAVAL (Catherine Tavernier de Boullongne, vicomtesse de).--I, 24*,
- 107.
-
- LA VALETTE (Marie Chamans, comte de), directeur général des
- postes.--I, 298*.--III, 251.
-
- LAVERDY (Clément de), contrôleur général.--V, 582*, 583.
-
- LAVOISIER (Laurent), savant français.--I, 134*.
-
- LAVRILLIÈRE (Louis Phélippeaux, comte de Saint-Florentin, duc
- de).--V, 556*, 565.
-
- LAWOESTINE (la marquise de).--III, 445.
-
- LEBEAU (Jean-Louis-Joseph), homme d'État belge.--IV, 192*, 196,
- 197, 201, 205, 211, 214, 493.
-
- LEBEL, valet de chambre de Louis XV.--V, 551, 552, 553, 556.
-
- LEBRUN, duc de Plaisance (Charles, prince), homme d'État
- français.--II, 8*.--III, 252.
-
- LEBRUN (Denis Ecouchard), poète français.--I, 103*.
-
- LEBRUN (Marie-Louise Vigée), peintre.--I, 50*.
-
- LECOCQ (M.).--I, 419.
-
- LECOIGNEUX DE BELABRE (le marquis), conseiller au parlement.--I,
- 92*, 189.
-
- LEFEBVRE duc de Dantzig, maréchal de France.--III, 252.
-
- LEFEBVRE duchesse de Dantzig, (la maréchale).--I, 13*.
-
- LEFEBVRE-DESNOUETTES (Charles, comte), général français--I,
- 370.--III, 251.
-
- LEFEBVRE, diplomate autrichien.--III, 141*.
-
- LEHOC, médecin du collège d'Harcourt.--I, 15.
-
- LEHON (le comte), diplomate belge.--IV, 208*, 229, 232, 479.--V,
- 166, 405.
-
- LEIKAM (M. de).--I, 417.
-
- LELORGNE D'IDEVILLE.--III, 252.
-
- LEMOS (Gil de).--I, 362.
-
- LEMOS.--V, 218.
-
- LÉON III, pape.--II, 47.
-
- LÉON X, pape.--II, 57*, 63.
-
- LÉON (évêque de).--V, 428, 431.
-
- LÉOPOLD DE SAXE-COBOURG-SAAFELD, roi des Belges.--I, 414*.--II,
- 396, 523.--III, 421, 434, 435, 438 à 440, 463, 466 à 468.--IV,
- 3, 11, 15, 26, 41*, 121, 122, 131, 148, 151, 152, 159, 160, 163,
- 164, 166, 172*, 174, 177, 179, 186 à 190, 198, 199, 201, 205,
- 207, 212, 214, 215, 217, 220, 222, 223, 225, 226, 230 à 234,
- 236, 238, 240 à 244*, 248, 252 à 267, 272, 273, 276 à 281, 285,
- 299, 305, 306, 328, 337, 343, 345, 357, 360 à 362, 366 à 377,
- 402, 425, 454, 455, 459, 461, 463 à 467, 471, 473, 481, 485,
- 492, 494.--V, 5, 16, 29, 31, 35, 36, 43, 165, 171, 187, 189,
- 196, 395, 404, 405*, 406, 408, 409, 416, 418, 437.
-
- LÉOPOLD Louis-Philippe-Victor-Ernest, prince royal de
- Belgique.--V, 405.
-
- LÉOPOLD.--Voir NAPLES.
-
- LEPELLETIER (Félix).--III, 252.
-
- LEPELLETIER (Louis-Michel, comte de Saint-Fargeau), conseiller au
- parlement de Paris.--I,--193*.
-
- LERCHENFELD (comte de).--I, 418.
-
- LEROND (Madame).--I, 15.
-
- LESSART (Antoine de Valdeck de), homme d'État français.--I, 220*.
-
- LESSING, poète allemand.--I, 426.
-
- LEUCHTENBERG (Auguste-Charles-Eugène-Napoléon, prince
- d'Eichstaedt, duc de).--III, 378*, 386, 390, 467.--IV, 6, 26,
- 28, 35, 39, 41, 45, 55, 58, 59, 62, 67, 487, 488, 490.--V, 229 à
- 235, 239, 242, 243, 255*, 256.
-
- LEYEN (prince de la).--I, 418*.--II, 323*.
-
- LIANCOURT.--Voir LA ROCHEFOUCAULD.
-
- LICHTENSTEIN (Prince Jean de).--I, 301*, 323.
-
- LIEVEN (Christophe Andreiewitch, prince de), général et diplomate
- russe.--III, 367*, 368, 403, 404, 418, 419, 425, 437, 456.--IV,
- 78, 80, 92, 121, 187, 224, 259, 355, 420.--V, 5, 22, 37, 40, 41,
- 48, 71, 97, 105, 130, 151, 163, 183 à 185, 217, 248, 301, 302,
- 318, 323, 325, 326, 331, 368, 403, 404, 500.
-
- LIEVEN (Dorothée de Benkendorf, princesse de).--III,404*, 405,
- 406, 456.--IV, 12, 248.--V, 157.
-
- LILLE (comte de).--Voir LOUIS XVIII.
-
- LILLE (de), officier français.--I, 153*, 154.
-
- LIMA, vicomte de Carreira (Louis-Antoine d'Abrene), diplomate
- portugais.--V, 441*, 454.
-
- LIMON (Geoffroy, marquis de), contrôleur général du duc
- d'Orléans.--I, 178*, 179, 263.
-
- LIPPE (comtesse de la).--II,427.
-
- LIVERPOOL (Robert Jenkinson, comte de), homme d'État
- anglais.--III, 45*.
-
- LOBAU.--Voir MOUTON.
-
- LOBO, diplomate portugais.--III, 113.
-
- LOCKE, philosophe anglais.--I, 81, 84.
-
- LONDONDERRY (Charles-William Stewart, marquis de), homme d'État
- anglais.--II, 349* 353, 374, 409, 429, 539, 544, 545.--III, 21,
- 113, 172, 175, 298.--IV, 313, 314, 317*, 324.--V, 463*.
-
- LONGUEVILLE (la duchesse de).--V, 588.
-
- LORRAINE (Charles, prince de), feld-maréchal autrichien.--V, 524*.
-
- LORRAINE (princesse, Charlotte de).--I, 93.
-
- LOUIS LE DÉBONNAIRE, roi de France.--II, 47, 101.
-
- LOUIS IX (Saint-), roi de France.--IV, 105.
-
- LOUIS XI, roi de France.--V, 585.
-
- LOUIS XII, roi de France.--II, 70, 163.
-
- LOUIS XIII, roi de France.--I, 146, 166.
-
- LOUIS XIV, roi de France.--I, 4, 53, 66 à 68, 98, 116, 117, 146,
- 149, 166, 172, 227, 420, 428.--II, 11, 46, 76, 129, 164, 269,
- 313, 354.--IV, 321.
-
- LOUIS XV, roi de France.--I, 4, 66, 146.--II, 12, 269.--V, 517,
- 518, 532 à 534, 547, 548, 551 à 554, 556, 561 à 565, 582, 585,
- 588 à 590.
-
- LOUIS XVI, roi de France.--I, 23*, 24, 34, 67, 72, 97, 99, 101 à
- 106, 111, 124, 128, 130, 137, 138, 140, 146, 148, 156, 171, 172,
- 175, 183 à 185, 187, 189 à 193, 196 à 200, 203 à 205, 221 à 224,
- 274, 292.--II, 164,283.--V, 529, 589.
-
- LOUIS XVIII, roi de France.--138, 260, 287.--II, 39, 131, 146,
- 165, 169, 172, 173, 204, 206, 211, 212, 214, 238, 249, 252, 255,
- 263, 277, 281, 290, 298 à 300, 306, 307, 310 à 312, 317, 326,
- 335, 350, 355, 359, 360, 363, 372, 380, 382, 389, 398, 403, 409,
- 418, 421, 422, 427, 434, 443, 450, 457, 463, 473, 483, 492, 494,
- 495, 501, 503, 505, 508, 514, 516, 518, 521, 530, 533, 536, 542,
- 550, 551, 554, 566.--III, 3, 4, 7, 10 à 13, 16, 19, 23, 31, 32,
- 39, 42, 46, 50, 51, 56, 61, 76, 77, 80, 84 à 87, 93, 98, 102 à
- 104, 109, 113, 115, 117, 118, 121, 123, 125, 127, 129, 131, 132,
- 134, 139, 140, 142, 143, 145, 146, 149, 151, 153, 155 à 161,
- 164, 166, 167, 180, 182, 184 à 186, 188, 189, 194, 228 à 238,
- 243, 250, 253 258, 265, 268, 274, 275, 277, 289, 296, 298, 299,
- 316, 319, 345.--IV, 82.
-
- LOUIS-PHILIPPE, roi des Français.--I, 164.--II, 155.--III, 150 à
- 155, 157, 159*, 160, 174, 327 à 330, 342, 360, 369, 372, 376 à
- 378, 380, 387, 393, 411, 421, 429, 430, 440, 441. 451, 454, 457,
- 459, 464.--IV, 5, 7, 9, 11 à 13, 29, 31, 34, 41, 48, 50, 52, 55,
- 60, 68, 71, 75, 86, 88, 94, 97, 105, 106, 132, 173, 175, 179,
- 205, 206, 243, 249, 251, 252, 255 à 259, 261, 264, 273 à 275,
- 283, 289, 296, 297, 303, 305, 307, 308, 312, 321, 325, 331, 336,
- 340, 345, 352, 354, 357, 360, 361, 363, 368, 369, 371, 372, 378,
- 381, 382, 388, 400, 405, 411, 413, 415, 416, 427, 442 à 448,
- 453, 459*, 461, 464, 465, 468 à 470, 474 à 478, 481 à 484.--V,
- 6, 10, 22, 35, 38, 39, 45, 55, 65 à 67, 78, 91, 109, 130,
- 141, 164, 174, 229, 231, 253, 254*, 263 à 265, 269, 270, 278,
- 279, 295, 311, 335, 346 à 348, 352, 354, 369, 372, 374, 398,
- 404, 406, 416, 423, 424, 441, 448, 452, 455 à 457, 464, 470,
- 475, 477, 478, 480, 488, 489, 503, 504.
-
- LOUIS I, roi de Bavière.--III, 437.--IV, 9, 322, 349, 426.--V,
- 441.
-
- LOUIS II, duc de Parme, roi d'Étrurie.--I, 328.--II, 519, 351.
- 383*, 493.--III, 38.
-
- LOUIS, dauphin de France.--V, 579*.
-
- LOUIS (Louis-Dominique, baron), homme d'État français.--I, 89*
- 92.--II, 135, 257.--III, 238, 259, 285.--IV, 448.
-
- LOUISE, reine de Prusse.--I, 303, 316.
-
- LOUISE D'ORLÉANS, reine des Belges.--IV, 459*, 461, 466, 468,
- 473.--V, 5, 405, 406.
-
- LOULÉ (le marquis de) homme d'État portugais.--V, 229*, 265.
-
- LOULÉ (Anne de Bragance, marquise de).--V, 265.
-
- LOUVOIS, homme d'État français.--I, 146.
-
- LOUVOIS (Auguste-Michel, marquis de), pair de France.--III, 249*.
-
- LOWENHIELM (Gustave de), diplomate suédois.--II, 331, 334, 345*,
- 347.--III, 50, 113.
-
- LUCAIN, poète latin.--II, 532.
-
- LUCCHESINI (Jérôme, marquis de), diplomate prussien.--I, 279*,
- 308.
-
- LUCIEN.--Voir BONAPARTE.
-
- LUDOLF (le comte de), diplomate napolitain.--V, 441.
-
- LUIS (don), infant d'Espagne.--I, 333.
-
- LURDE (le comte de), diplomate français.--V, 232*, 233, 236, 243,
- 246, 247.
-
- LUTHER.--I, 80.--II, 43.
-
- LUXEMBOURG (Anne de Montmorency, chevalier de), maréchal de
- camp.--I, 165*.
-
- LUXEMBOURG (Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroi, maréchale,
- duchesse de).--I, 36*.--V, 530*.
-
- LUYNES (Marie Brûlart de la Borde, duchesse de).--I, 5*.
-
- LUYNES (Élisabeth de Montmorency-Laval, duchesse de).--I, 24*,
- 105.
-
- LYNCH (Jean-Baptiste, comte), maire de Bordeaux, pair de
- France.--II, 143*, 144.
-
- LYNDHURST (John-Singleton Copley, baron de).--IV, 451*, 452.
-
-
-M
-
- MACANAZ (Don Pedro), homme d'État espagnol.--I, 367*, 371, 378.
-
- MACDONALD, duc de Tarente (Alexandre), maréchal de France.--I,
- 267*.--II, 153, 166.--III, 107, 132, 151, 152, 155, 157.
-
- MACHAULT, comte d'Arnouville (Jean-Baptiste de), homme d'État
- français.--I, 25*, 26.--V, 522*, 585.
-
- MACHIAVEL.--II, 160.
-
- MACK DE LIEBERICH (Charles, baron de), général autrichien.--I,
- 296*.
-
- MACKINTOSH (sir James), écrivain et homme politique anglais.--IV,
- 90*.
-
- MACLAGAN, homme politique belge.--IV, 22*.
-
- MADINIER, agent de change.--I, 95.
-
- MAHMOUD II, sultan ottoman.--59, 95, 115, 116, 118, 124, 125, 163,
- 175, 176, 179, 182 à 184, 210, 211, 226, 305, 321, 434, 493,
- 494.
-
- MAIRAN (Jean-Jacques Dortous de), écrivain français.--I, 66*, 82.
-
- MAISON (Joseph, marquis), maréchal de France.--III, 236, 362*,
- 371, 373, 376, 378, 380, 398.--V, 21, 112, 224, 315, 331*, 360,
- 395, 500.
-
- MALACHOWSKI, gentilhomme polonais.--I, 310.
-
- MALCOLM, amiral anglais.--V, 42, 43, 48, 53, 162 à 164, 166, 177,
- 179.
-
- MALESHERBES (Chrétien-Guillaume de Lamoignon de), homme d'État
- français.--I, 42*, 53, 215.
-
- MALMESBURY ( James-Harris, comte de), diplomate anglais.--I, 256*.
-
- MALOUET (Pierre-Victor, baron), homme d'État français.--I,70*.
-
- MANNAY (Charles), prélat français.--I, 51*.--II, 52, 71, 78, 88,
- 99, 101, 103, 105, 108, 116.
-
- MARBOIS.--Voir BARBÉ-MARBOIS.
-
- MARBOT (baron de), général français.--III, 252.
-
- MARC-AURÈLE, empereur romain.--II, 327.
-
- MARCHAND (Jean-Gabriel, comte), général français.--III, 111*.
-
- MARCOLINI (le comte), homme d'État saxon.--I, 415*.
-
- MARET, duc de Bassano (Hugues), homme d'État français.--I, 51*,
- 407.--II, 7.--III, 156. 304.--IV, 378, 449, 488.
-
- MARET, duchesse de Bassano, (Madame).--I, 300*.
-
- MAREUIL (le baron Durant du), diplomate français.--IV, 184*, 212,
- 235, 435, 451, 454, 456, 459, 463 à 465, 478, 479.--V, 4, 18 à
- 21, 28, 32, 74 à 78.
-
- MARIA II, reine de Portugal.--III, 349*, 350.--IV, 216, 252, 274,
- 445.--V, 69, 92, 94, 103*, 104, 199, 203, 205 à 207, 214, 215,
- 217, 228 à 230, 232 à 234, 237, 239, 241, 243, 246, 249, 254 à
- 256, 259, 260, 263 à 265, 336, 393, 501, 512.
-
- MARIA-THÉRÉSA, infante d'Espagne.--I, 333.
-
- MARIE-AMÉLIE, reine des Français.--III, 459.--IV, 174, 416, 461,
- 468, 474.--V, 174, 229.
-
- MARIE-AMÉLIE-AUGUSTE DE BAVIÈRE, reine de Saxe.--III, 105.
-
- MARIE-ANTOINETTE, reine de France.--I, 23, 60, 63, 90, 91*, 92,
- 93, 95, 103, 108, 176, 177, 222.--V, 529, 589, 590.
-
- MARIE-CAROLINE (Charlotte), reine des Deux-Siciles.--II, 295, 304.
-
- MARIE-CHRISTINE, reine d'Espagne.--V, 104, 343.
-
- MARIE-ISABELLE, régente de Portugal.--V, 238.
-
- MARIE LECZINSKA, reine de France.--I, 4*.
-
- MARIE-LOUISE, impératrice des Français.--II, 6, 10, 99, 117, 146,
- 150, 154, 155, 162, 167, 307, 351, 424, 442, 475, 498, 519,
- 535.--III, 22, 59, 63, 65, 86 à 88, 127, 147, 163, 174, 182,
- 183.
-
- MARIE-LOUISE-BÉATRIX D'ESTE, impératrice d'Autriche.--II, 283,
- 307, 310, 397.--III, 19, 23, 41.
-
- MARIE-LOUISE, reine d'Espagne.--I, 331, 332, 335, 344, 345, 355,
- 358, 368, 379, 381.
-
- MARIE-LOUISE, reine d'Étrurie.--I, 328, 361, 368, 381.--II, 225,
- 240, 242, 432, 452, 475, 493, 498, 535, 552.--III, 62, 63, 87,
- 88, 220.
-
- MARIE-THÉRÈSE, impératrice d'Allemagne.--V, 515*, 522, 523, 525,
- 527 à 529.
-
- MARIOTTI (le chevalier), consul de France.--II, 512*.
-
- MARKOFF (Arcadi Ivanovitch, comte), diplomate russe.--I, 278*,
- 279.
-
- MARMONT, duc de Raguse, maréchal de France.--II, 31, 162,
- 178.--III, 158.
-
- MARMONTEL (Jean-François), écrivain fiançais.--I, 46*.
-
- MARSAN (Marie-Louise de Rohan Soubise, comtesse de).--I, 5*
-
- MARTIN Ier, pape.--II, 53.
-
- MARTIN, commissaire de police.--II, 258.
-
- MARTIN (le baron de).--I, 540,
-
- MARTIN (M.), ministre de France à Hanovre.--V, 21.
-
- MARTINEZ DE LA ROSA (Francisco), homme d'État espagnol.--V, 315*,
- 317, 359, 373, 378, 379, 400, 418, 421, 425, 426, 471, 510, 511.
-
- MARXHANSKY (M. de).--I, 415.
-
- MASSÉNA, duc de Rivoli, prince d'Essling, maréchal de France.--I,
- 268*.--II, 30.--III, 128, 252.
-
- MASSERANO (Carlo Ferrero-Fieschi, prince), grand maître des
- cérémonies du roi Joseph.--I, 345*.
-
- MASSIAS (Nicolas, baron), diplomate français.--III, 307*, 310.
-
- MASTIN (l'abbé de).--V, 550.
-
- MASUYER (Mademoiselle).--IV, 180.
-
- MATHIEU, comte de la Redoute (Maurice), général français.--III,
- 107*.
-
- MATUSIEWICZ (André-Joseph, comte de), diplomate russe.--III, 358*,
- 363, 368, 373, 403, 415, 456, 457.--IV, 35, 92, 187, 259.--V,
- 40, 41, 48, 71, 105, 150*, 156*, 158.
-
- MAUBREUIL D'ORSVAULT (Marie-Armand Guerri, marquis de).--III,
- 302*, 319 à 322.--IV, 421*.
-
- MAUGUIN (François), homme politique français.--III, 334*,
- 440.--IV, 21, 171, 304, 322, 436.--V, 310.
-
- MAUPEOU, homme d'État français.--I, 190.--V, 557*, 565, 585.
-
- MAUPERTUIS (Moreau de), écrivain français.--I, 83*.
-
- MAUREPAS (Jean Phelippeaux, comte de), homme d'État français.--I,
- 42*, 156.--V, 585.
-
- MAURRIQUE (don José).--I, 331.
-
- MAURY (Jean), cardinal français.--II, 51*, 75, 76, 78, 106, 116.
-
- MAXIMILIEN-JOSEPH IV, comme duc et 1er comme roi de Bavière.--I,
- 294*, 304, 403, 419, 446.--II, 302*, 376, 381, 412, 413, 473,
- 547.--III, 79.
-
- MAYENWORTH.--V, 431.
-
- MAYNON.--Voir D'INVAULT.
-
- MECKLEMBOURG-SCHWERIN (Frédéric-François, duc de).--I, 416*.
-
- MECKLEMBOURG-STRELITZ (Georges-Frédéric, prince héréditaire, puis
- duc de).--I, 416*.
-
- MEDEM (comte de), diplomate russe.--V, 117*, 119, 120, 130, 431,
- 460.
-
- MÉDINA-COELI (duc de).--I, 367, 374.
-
- MEERVELDT (comte de), diplomate autrichien.--II, 441.
-
- MÉHÉE-LATOUCHE.--III, 252.
-
- MÉHÉMET-ALI, pacha d'Égypte.--V, 59, 90, 95, 96, 108, 115 à 119,
- 124, 125, 141, 142, 180 à 184, 306, 307, 321, 326, 344, 402,
- 434, 493, 494.
-
- MEILHAN (Gabriel Sénac de), écrivain et administrateur
- français.--I, 60*, 89.
-
- MÉJAN (Étienne comte), homme politique français.--IV, 488*.
-
- MELBOURNE (W. Lamb, vicomte), homme d'État anglais.--III,
- 397*.--IV, 230, 442 à 444.
-
- MELLINET (François-Aimé), général français passé au service de la
- Belgique.--III, 252.--IV, 102*.
-
- MELZI D'ERIL (François), grand chancelier et garde des sceaux du
- royaume d'Italie.--I, 289*.
-
- MÉNANDRE, poète grec.--I,64.
-
- MÉNEVAL (François, baron de), secrétaire du cabinet de
- Napoléon.--I, 406*.
-
- MERCY (M. de).--II, 328.
-
- MERCY-ARGENTEAU (François, comte de), diplomate autrichien.--I,
- 91*, 93.
-
- MERLIN DE DOUAY, homme d'État et magistrat français.--I, 261,
- 269.--III, 252.
-
- MERLIN DE DOUAI (Madame).--I, 261.
-
- MÉRODE (Philippe-Félix, comte de), homme d'État belge.--III, 385*,
- 386 à 390, 467.--IV, 9. 148, 156.--V, 395*.
-
- MESNARD (Louis-Charles, comte de), premier écuyer de la duchesse
- de Berry.--V, 50*.
-
- METTERNICH-WINNEBOURG-OCHSENHAUSEN (Clément-Wenceslas-Lothaire
- prince de).--II, 15, 151, 152, 163, 259, 265, 269, 270, 278 à
- 280, 289, 290, 304, 307 à 309, 314 à 321, 328 à 338, 341 à 346,
- 351,357, 358, 361, 365, 375, 376, 379, 381, 386 à 388, 395, 397,
- 400 à 402, 406, 408, 410, 411, 416, 418 à 424, 427 à 433, 435,
- 439, 441, 443 à 450, 453 à 458, 461, 466 à 477, 484, 488, 491,
- 493, 498 à 500, 509 à 513, 524 à 528, 531 à 535, 538, 539, 542 à
- 548, 551, 556, 557, 562, 566, 567.--III, 3, 5, 8*, 11, 12,
- 16, 17, 20, 21, 28, 31, 32, 42, 49, 59, 63 à 65, 67, 68, 75, 79
- à 82*, 83 à 85, 87, 89, 90, 94 à 106, 113, 114, 119, 139, 162,
- 165, 172, 175, 181, 183, 188, 204, 227, 238, 239, 276, 297, 358,
- 400.--IV, 138, 140, 321, 350, 421, 422.--V, 21, 112, 128, 129,
- 134, 142, 143, 144*, 148, 149, 180 à 183, 200, 204, 209, 224,
- 263, 271 à 275, 293, 297*, 298 à 308, 341 à 344, 397, 403, 494 à
- 499, 503, 508 à 510.
-
- METTERNNICH (Mademoiselle de).--III, 97.
-
- MICHIELS, diplomate belge.--IV, 191*.
-
- MIGNET (François-Auguste-Marie), historien français.--IV, 350.
-
- MIGUEL (dom), infant de Portugal.--III, 349* à 352.--IV, 81, 109,
- 145, 181, 201, 210, 216, 310, 445.--V, 63, 69, 73, 91 à 93, 102,
- 103, 120 à 122, 139, 186, 199, 214, 218, 230, 236 à 241, 249,
- 257, 263, 278, 336, 338, 359, 361, 378, 417 à 422, 427, 429,
- 447, 451, 510, 511.
-
- MINA, chef de bandes pendant la guerre d'Espagne.--II, 384.
-
- MINTO (Gilbert Elliot comte de), diplomate anglais.--IV, 495.--V,
- 19*, 58, 64, 70, 247, 298, 307, 434, 509.
-
- MIOLLIS (François, comte) général français.--II, 49*.
-
- MIRABEAU (Honoré-Gabriel Riquetti de).--I, 36*, 215.
-
- MIRABEAU (Madame la comtesse de).--V, 390*.
-
- MIRAFLORÈS.--Voir FLORIDA-BLANCA.
-
- MIREPOIX (Anne de Beauvais Craon, princesse de).--V, 555*.
-
- MIROMESNIL (Armand Hue de), homme d'État français.--I, 90*, 102.
-
- MITHRIDATE.--I, 430.--II, 124.
-
- MOLÉ (Mathieu), magistrat et homme d'État français.--III, 253*.
-
- MOLÉ (Mathieu-Louis, comte), homme d'État français.--III, 253*,
- 329, 330, 333, 335, 342, 344, 346, 348, 352, 353, 357, 359, 361,
- 363, 368, 371, 373, 449, 452, 454, 457.--IV, 350.--V, 347.
-
- MOLLENDORF (le comte de), feld-maréchal prussien.--I, 309*.
-
- MOLLIEN (comte), homme d'État français.--II, 9*, 148, 258.
-
- MOLTKE (le baron de).--I, 419.
-
- MON (don Arias), gouverneur de Castille.--I, 352.
-
- MONCEY duc de Conegliano, maréchal de France.--III, 252, 307, 310,
- 311.
-
- MONCK.--I, 271, 273.
-
- MONCRIF (François Paradis de), écrivain français.--V, 550*.
-
- MONGE (Gaspard), savant français.--I, 135*.
-
- MONSABERT (Goislard de), conseiller au parlement de Paris.--I,
- 206.
-
- MONTAIGNE, écrivain français.--I, 81.
-
- MONTALIVET (le comte Bachasson de), homme d'État français.--IV,
- 82*.
-
- MONTAZET, prélat français.--I, 25*.
-
- MONTAZET (le comte de), diplomate français.--V, 525.
-
- MONTESQUIEU, écrivain français.--I, 66, 84, 389, 435.--II, 27.
-
- MONTESQUIOU (François-Xavier-Marc-Antoine, abbé de), homme d'État
- français.--II, 172*, 209.
-
- MONTESQUIOU-FEZENZAC (Pierre, comte de), pair de France.--I, 402*.
-
- MONTESQUIOU (Anatole, comte de), général et diplomate
- français.--III, 120*, 454*.
-
- MONTESQUIOU (Madame de), gouvernante du roi de Rome.--III, 120,
- 125, 126, 252.
-
- MONTESSON (Charlotte Béraud de la Haie de Riou, marquise de).--I,
- 43*, 49, 59.
-
- MONTEYNARD (Louis-François, marquis de), lieutenant-général,
- secrétaire d'État à la guerre.--V, 565*.
-
- MONTFORT (comte de).--Voir JÉRÔME BONAPARTE.
-
- MONTGELAS (Maximilien Garnerin, baron de), homme d'État
- bavarois.--I, 419*.
-
- MONTHION, général français.--I, 368*.
-
- MONTHOLON (Madame de).--Voir SÉMONVILLE.
-
- MONTMORENCY (Valentine de Harchies, comtesse de).--I, 300*.
-
- MONTMORENCY (Mathieu de), député à l'Assemblée constituante.--I,
- 13*.
-
- MONTMORENCY (Raoul, duc de).--V, 187*.
-
- MONTMORIN-SAINT-HEREM (Armand, comte de), homme d'État
- français.--I, 102*, 204.
-
- MONTROND (Casimir, comte de).--III, 162*.
-
- MONVILLE (Thomas Boissel de), pair de France.--I, 160*.
-
- MORANDE (Charles Thévenot de), journaliste français.--I, 70*.--V,
- 584*.
-
- MOREAU (Victor), général français.--I, 266*, 267, 270, 279, 280,
- 292.--III, 303.
-
- MOREAU, architecte.--III, 25.
-
- MORENO, général espagnol.--V, 443.
-
- MORIER (sir Robert), diplomate anglais.--V, 433*.
-
- MORNARD, secrétaire de M. de Talleyrand.--I, 387.
-
- MORRIS (Madame Robert).--I, 239.
-
- MORTEMART (Éléonore de Montmorency, marquise de).--I, 300*.
-
- MORTEMART (le duc de), diplomate français.--III, 465.--IV, 34,
- 92*, 108, 119, 135, 229, 329.
-
- MORTIER, duc de Trévise, maréchal de France.--I, 406.--II,
- 162.--III, 129, 132, 153 à 160, 252, 334, 464.--IV, 111.
-
- MORTIER (le baron Hector), diplomate français.--IV, 322*.--V, 338,
- 359, 390, 393, 396, 414, 441, 511, 512.
-
- MOS (le marquis de), grand maître du palais du roi d'Espagne.--I,
- 354, 362.
-
- MOSBOURG.--Voir AGAR.
-
- MOSCOSO DE ALTAMIRA (don José Maria de).--V, 391*.
-
- MOULINS, membre du Directoire.--I, 269.
-
- MOUNIER (Claude, baron), administrateur français.--IV, 379*.
-
- MOURAWIEFF-KARSKI (Nicolas, prince), général russe.--V, 115*, 117
- à 119, 138, 444.
-
- MOUTON-DUVERNET, général.--III, 251*.
-
- MOUTON, comte de Lobau, maréchal de France.--III, 252.--IV, 474.
-
- MUCEY, agent des émigrés.--III, 304.
-
- MÜLINEN (Frédéric de), homme d'État suisse.--III, 102*.
-
- MÜLLER (Frédéric de), chambellan du duc de Saxe-Weimar.--I, 441,
- 442.
-
- MÜLLER (Jean de), historien allemand.--I, 309*, 426, 435, 441,
- 445, 446.
-
- MÜNCH-BELLINGHAUSEN (Joachim, comte de), diplomate
- autrichien.--IV, 133*, 141 à 143, 164, 191.
-
- MUNSTER (Ernest-Frédéric, comte de), homme d'État hanovrien.--II,
- 256*, 354, 367, 379, 399, 427, 508, 509, 512, 524, 525, 536,
- 539.
-
- MURAT (Joachim), grand-duc de Berg, puis roi de Naples.--I, 304,
- 309, 311, 360 à 365, 367, 369, 378 à 381.--II, 9, 12, 14 à 17,
- 121, 137, 204, 225, 239, 241*, 242, 257, 293, 323, 332, 341,
- 344, 361, 423, 424, 432, 433, 441, 442, 456, 473 à 475, 488,
- 498, 512 à 515, 520, 521, 529 à 531, 536, 537, 549.--III, 8*,
- 15, 40, 49, 57, 66 à 69, 73 à 76, 80, 81, 85, 87, 90, 95, 99,
- 100, 104, 114, 118, 119, 128, 133, 140*, 164, 165, 167, 179 à
- 184, 208.
-
- MURAT (Caroline Bonaparte), grande-duchesse de Berg, puis reine de
- Naples.--II, 14 à 16, 147, 476, 488.--III, 8*.
-
- MUSQUIZ (M.).--I, 370, 378.
-
-
-N
-
- NALET, intendant des vivres.--V, 551, 552, 554.
-
- NAMICK PACHA, diplomate ottoman.--V, 59, 77, 95, 108.
-
- NANSOUTY (Étienne Champion, comte de), général français.--I, 406*,
- 437
-
- NAPIER (sir Charles), amiral anglais.--V, 199*, 201.
-
- NAPLES (Léopold de Salerne, prince de).--III, 179*, 181.
-
- NAPLES (Charles-Ferdinand de Capoue, prince de).--III, 387*, 390,
- 440.--IV, 4, 13, 14*, 15*, 16, 31, 39, 48, 55, 61, 70, 72, 79,
- 80, 121, 122.--V, 237.
-
- NAPOLÉON Ier.--I, 94, 214, 255 à 263, 268 à 277, 280 à 321, 325 à
- 331, 333*, 339 à 344, 346, 351, 354, 355, 361, 363, 365 à 371,
- 373 à 382, 384 à 390, 393 à 405, 407, 408, 410 à 414, 420, 422 à
- 453.--II, 3 à 7, 8 à 14, 16 à 22, 24 à 30, 32 à 36, 43 à 51, 55,
- 58, 61 à 87, 93 à 97, 99 à 102, 104 à 106, 108, 110 à 117, 119 à
- 125, 129 à 167, 173, 174, 178, 203 à 205, 209 à 212, 226, 233,
- 251, 257 à 260, 262, 265, 268 à 271, 280, 284, 285, 288, 289,
- 296, 298, 299, 331, 352, 355, 361, 379, 382, 417, 418, 442, 446,
- 463, 475, 486, 497, 512, 515, 521, 522, 529, 530, 537,
- 566.--III, 22, 33, 35, 65, 72*, 98 à 101, 103, 106* à 108, 111,
- 112, 115 à 119, 121, 123, 127 à 129, 132, 134, 135, 139 à 145*,
- 149 à 156, 160 à 163, 166, 169 à 176, 180 à 183, 187, 201 à 203,
- 206, 207, 210, 212, 216, 223, 224, 228, 234, 250, 256, 263, 279,
- 288, 290, 297, 302 à 311, 317, 319 à 321, 345, 404, 427, 444,
- 458.--IV, 82, 140, 181, 206, 248, 321, 332, 378, 416, 445.--V,
- 235, 284, 457, 572,
-
- NAPOLÉON II, roi de Rome, duc de Reichstadt.--II, 51, 74, 98, 162,
- 352, 424, 442.--III, 22, 63, 120, 125, 174, 183.--IV, 140, 170,
- 171.
-
- NARBONNE-LARA (Louis, comte de), général et diplomate
- français.--35*, 37, 45.
-
- NARBONNE-LARA (Mademoiselle de Chalus, comtesse de).--I, 97*.
-
- NASSAU-SIEGEN (Othon, prince de), vice-amiral russe.--I, 263*.
-
- NASSAU (Guillaume, duc de).--V, 391.
-
- NASSAU (Frédéric, prince de).--Voir PAYS-BAS.
-
- NECKER, homme d'État français.--I, 30*, 48, 59, 60, 94, 98, 110,
- 111*, 113, 114, 121, 220.--IV, 351.
-
- NEMOURS (Louis-Charles, duc de).--III, 386, 389, 411, 440, 443,
- 445, 464, 467, 468.--IV, 3 à 6, 28, 39, 41 à 52, 55 à 59, 62, 67
- à 70, 88, 198, 255, 263, 264, 331, 461, 464, 482 à 484, 490.--V,
- 50, 369, 502.
-
- NESSELRODE (comte de), homme d'État russe.--I, 321.--II, 149, 151,
- 152, 162, 163, 166, 258 à 260, 278, 279, 292, 308, 320, 325,
- 335, 338, 345, 390, 408, 423, 430, 446, 449, 457, 465, 472, 479,
- 500, 520.--III, 113, 123, 162, 188, 363.--IV, 329.--V, 273, 301,
- 302, 319 à 325, 368.
-
- NESSELRODE (Madame de).--IV, 249.
-
- NEUFCHATEL (prince de).--Voir BERTHIER.
-
- NEUKOMM (Sigismond), compositeur allemand.--III, 25*.--IV, 259.
-
- NEUMANN (baron de), diplomate autrichien.--V, 102, 103*, 104, 128,
- 129, 134, 148, 439.
-
- NEWTON.--I, 81, 83.
-
- NEY prince de la Moskowa, duc d'Elchingen, maréchal de
- France.--II, 166, 326.--III, 150, 154, 251.
-
- NICOLAÏ (Louis-Marie de), prélat français.--I, 25*.
-
- NICOLAÏ (Aimar-Claude de), prélat français.--I, 25*.
-
- NICOLAS 1er, empereur de Russie.--III, 357, 358, 363 à 368, 403,
- 455, 464, 465.--IV, 3, 51, 107, 323, 329, 351, 373, 375, 380*,
- 391, 392, 425, 435, 495.--V, 72, 91, 95, 100, 105, 117 à 119,
- 142, 163, 181, 184, 188, 204, 220, 224, 248, 263, 270, 271* à
- 274, 301, 316, 321, 323, 325.
-
- NIVERNAIS (Louis-Jules Mancini-Mazarin, duc de), diplomate
- français.--I, 190*.--V, 519, 545.
-
- NOAILLES (Louis-Marie, vicomte de), général français.--I, 209*
-
- NOAILLES (Françoise de Talleyrand-Périgord, comtesse Just
- de).--II, 4*.
-
- NOAILLES (Alexis, comte de), homme d'État français.--II, 208*,
- 419, 421, 424, 427, 443, 451, 473, 475, 476, 491, 507.--III, 24,
- 47*, 50, 113, 179, 184, 185, 212.--IV, 168*.
-
- NOSTITZ-RIENECK (comte de), général prussien.--IV, 321*.
-
- NOTHOMB (Jean-Baptiste), homme d'État belge.--IV, 215*.
-
- NYON (M. de), officier français.--III, 127.
-
-
-O
-
- OCHS (Pierre), homme politique suisse.--I, 285*.
-
- O'DONNEL (Charles comte), général autrichien.--V, 528*.
-
- O' FABRIL (Don Gonzalo), général et homme d'État espagnol.--I,
- 369*, 370.
-
- O'REILLY (Alexandre, comte), général espagnol.--V, 564*.
-
- OFFALIA (Don Narcisco de Hérédia, comte d'), homme d'État
- espagnol.--V, 67, 68*, 121.
-
- OLAGUER.--I, 362, 369.
-
- OLAZABAL (M. d').--I, 372.
-
- OLDENBOURG, prince de Lubeck, (Pierre-Frédéric, d').--I, 416*.
-
- OLDENBOURG (Pierre-Frédéric-Guillaume duc de Holstein).--II, 219,
- 221.--III, 35, 36*.
-
- OLDENBOURG (Pierre-Frédéric-Georges, duc d').--II, 353*.
-
- OLDENBOURG (duchesse d).--Voir CATHERINE PAULOWNA.
-
- OMPTEDA (Louis-Charles-Georges, baron d'), homme d'État
- hanovrien.--V, 21*.
-
- ORANGE (prince d').--Voir GUILLAUME Ier ET GUILLAUME IIrois des
- Pays-Bas.
-
- ORDENER (Michel), général français.--III, 309*, 315.
-
- ORGAZ (le comte d').--I, 334, 352, 353.
-
- ORLÉANS (Philippe I duc d').--I, 166*, 178.
-
- ORLÉANS (Louis-Philippe, duc d').--I, 178, 197.
-
- ORLÉANS (Louis-Philippe-Joseph, duc de Chartres, puis duc d').--I,
- 49, 109, 145*, 146 à 152, 150 à 173, 175 à 180,183,187, 190
- à 198, 200 à 204, 206 à 210, 213, 214*.--II, 155.--V, 582.
-
- ORLÉANS (Ferdinand duc d').--IV, 255*, 264, 305, 331, 458, 467,
- 476.--V, 50, 65, 140, 141, 145 à 147, 161, 164*, 165, 166, 170,
- 173, 174, 360, 475.
-
- ORLÉANS (duc d').--Voir LOUIS-PHILIPPE.
-
- ORLÉANS (Louise de Bourbon-Penthièvre, duchesse de Chartres, puis,
- duchesse d').--I, 145*, 152, 163, 200, 202, 203, 205.
-
- ORLOFF (Alexis Foedorowitch, comte, puis prince), général et
- diplomate russe.--IV, 416*, 418, 420, 425, 427 à 430, 432, 433,
- 435, 437, 441, 450, 499.--V, 175, 188, 211.
-
- ORMESSON (Henri Lefèvre d'), homme d'État français.--I, 55*.
-
- ORVILLIERS (Louis Guillonet, comte d'), marin français.--I, 166*.
-
- OSMOND (M. d'), diplomate français.--III, 187*.
-
- OSMOND (Antoine baron d'), prélat français.--II, 76*.
-
- OSMOND DE MEDAVY (Charles), prélat français.--I, 49*.
-
- OSZAROWSKI (comte Adam d'Alkantara), aide de camp de l'empereur
- Alexandre.--I, 414*.
-
- OTHON DE BAVIÈRE, roi de Grèce.--III, 387*, 390, 437.--IV, 8*,
- 11, 13, 14, 34, 39, 41, 220, 426, 483, 484, 488.--V, 460, 461.
-
- OTRANTE (duc d'). Voir FOUCHÉ.
-
- OTTERSTEDT (le baron d'), ministre de Prusse à Berne.--V, 507.
-
- OTTO, comte de Mosloy (Guillaume), diplomate français.--I,
- 282*.--II, 10.
-
- OUBRIL (M. d'), diplomate russe.--I, 305.
-
- OUDINOT, duc de Reggio, maréchal de France.--I, 406.--II, 21,
- 326.--III, 153.
-
- OULTREMONT (M. d').--III, 390.
-
- OUVAROFF (Théodore, comte), premier aide de camp général de
- l'empereur de Russie.--I, 414*.
-
- OUVRARD (Julien), financier français.--IV, 429*.
-
- OXFORD (Édouard Harley, comte d').--II, 504*, 513, 531.
-
-
-P
-
- PACCA, cardinal italien.--II, 119.
-
- PAIX (prince et princesse de la).--Voir GODOÏ.
-
- PALISSOT DE MONTENOY (Bernard), écrivain français.--V, 579*.
-
- PALMELLA (don Pedro de Souza-Holstein, comte, puis duc de), homme
- d'État portugais.--II, 317, 319, 324, 331, 334, 337, 400.--III,
- 27, 113.--IV, 310*.--V, 62, 63, 198, 199, 203, 205, 227, 235,
- 430.
-
- PALMERSTON (Henry John Temple, lord vicomte), homme d'État
- anglais.--III, 394*, 396, 401, 406 à 408, 414, 416, 418, 424,
- 426, 435, 437, 438, 466, 467.--IV, 19, 20, 24, 44, 56, 62 à 64,
- 76, 77, 79*, 85, 103, 104, 107, 108, 115, 117, 144, 149, 152,
- 153, 161, 188, 209, 211, 224, 225, 260, 261, 288, 289, 292, 361,
- 370, 393, 394, 400, 404, 418, 446, 472, 479, 480, 491, 493, 497,
- 498.--V, 5, 7, 18 à 25, 27, 30, 33, 34, 37 à 43, 46, 47, 51, 52,
- 56 à 61, 67, 70 à 72, 74, 81 à 85, 94 à 96, 99, 100, 103, 104,
- 108 à 116, 130, 136 à 142, 146 à 153, 159, 163, 167, 177 à 184,
- 187, 188, 197, 200, 205 à 207, 214 à 217, 227, 233 à 236, 240 à
- 243, 246, 250 à 252, 256, 257, 262, 264, 265, 293, 294, 298,
- 303, 304, 307, 317 à 321, 324 à 331, 336, 339, 340*, 342 à 344,
- 354, 358, 359, 362 à 367, 373 à 384, 393 à 404, 412, 413, 416 à
- 419, 422 à 430, 433 à 440, 443, 449, 452 à 454, 458 à 468, 472,
- 475, 494, 502, 505, 511.
-
- PANCHAUD, banquier genevois.--I, 36*, 37, 58, 89.
-
- PARKER (sir William), amiral anglais.--V, 254*, 430.
-
- PASKIEWICZ, (Ivan Foedorowitch), feld-maréchal russe.--IV, 312*.
-
- PASQUIER (Étienne-Denis, duc), homme d'État français.--III, 238*,
- 242.--IV, 33, 350, 388, 390.--V, 79, 100, 170.
-
- PATKUL, gentilhomme livonien.--II, 399*.
-
- PATRAT (Mademoiselle), actrice de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- PAUL 1er, empereur de Russie.--I, 264, 277, 278, 279.--III, 34,
- 35, 36*.
-
- PAULINE (la princesse).--Voir BORGHÈSE.
-
- PAYS-BAS (Guillaume-Charles-Frédéric, prince des).--III,
- 346*.--IV, 220, 320, 426.
-
- PEDRO 1er, empereur du Brésil.--III, 344, 349*, 350.--IV, 215,
- 221, 235, 236, 249, 252, 273, 274, 293, 422*.--V, 62*, 63, 68,
- 73, 91 à 93, 103, 121, 186, 203 à 208, 211, 217, 227 à 238*,
- 241*, 243, 246 à 253, 256, 257, 263, 265, 278, 336, 338, 429,
- 430, 447*, 511.
-
- PEDRO II, empereur du Brésil.--IV, 216.
-
- PEEL (sir Robert), homme d'État anglais.--III, 376, 379, 395.--IV,
- 444*.
-
- PEISSONEL, consul français.--I, 72.
-
- PENN (William), fondateur de la Pensylvanie.--I, 234*.
-
- PENTHIÈVRE (Louis de Bourbon, duc de).--I, 5*, 166.
-
- PENUELAS, homme d'État espagnol.--I, 369, 370.
-
- PÉPIN LE BREF, roi de France.--II, 47.
-
- PÉRIER (Casimir), homme d'État français.--IV, 98*, 109, 110, 112,
- 115, 124 à 127, 130, 131, 134, 135, 139, 155, 167, 170, 179,
- 202, 203, 205, 239, 240, 244, 247, 248, 263, 269, 286, 294, 304,
- 308, 317, 320, 324, 325, 337, 339, 352 à 355, 367, 377, 379,
- 382, 385, 388, 396 à 398, 401, 405, 408, 418, 427 à 430, 433,
- 438*, 439, 443, 446 à 449, 452, 456 à 460, 465, 491.--V, 3, 10
- à 12.
-
- PÉRIER (Camille), homme politique français.--IV, 397*, 399 à 401,
- 406, 408, 410.
-
- PÉRIER (Auguste-Casimir-Victor-Laurent), homme d'État
- français.--IV, 127, 239, 244, 246, 286, 309, 337, 354, 356,
- 430.--V, 396*, 415, 416.
-
- PÉRIGORD (Marguerite de Talleyrand, comtesse de).--I, 5*.
-
- PÉRIGORD (abbé de).--I, 35*, 93.
-
- PÉRIGORD (comte et comtesse Edmond de). Voir DINO.
-
- PÉRIGNON (Dominique, marquis), maréchal de France.--II, 15*.
-
- PERREY, secrétaire de M. de Talleyrand.--II, 207.
-
- PESCATORE, gouverneur civil du Luxembourg.--V, 56*.
-
- PÉTION (Jérôme), maire de Paris.--I, 222*.
-
- PETTY (lord Henry).--Voir LANSDOWNE.
-
- PFEFFEL (Christian-Frédéric), diplomate français, passé ensuite
- au service du duc de Deux-Ponts.--V, 567*.
-
- PFEFFEL DE KRIEGELSTEIN (Charles-Hubert, baron de), diplomate
- bavarois.--IV, 322*.
-
- PHILIPPE LE BEL, roi de France.--II, 70.
-
- PHILIPPE V, roi d'Espagne.--I, 382.--II, 11.
-
- PICHEGRU (Charles), général français.--I, 266*, 292.--III, 303.
-
- PIE VI, pape.--I, 93*, 264, 284.--II, 35, 37, 123.
-
- PIE VII, pape.--I, 94, 284.--II, 34 à 36, 39 à 50, 55 à 58, 61, 66
- à 69, 72 à 82, 84, 87 à 91, 93 à 95, 97, 100, 102 à 106, 110 à
- 123, 433, 475.--III, 264.--V, 482.
-
- PIE VIII, pape.--III, 455.
-
- PIERRE 1er, empereur de Russie.--I, 264.
-
- PIERRE III, empereur de Russie.--I, 264.--III, 35, 36.--V, 542*.
-
- PIETRO (Michel di), cardinal italien.--II, 77*, 119, 120.
-
- PIOMBINO (prince de).--II, 240*, 243.
-
- PIRÉ, général français.--III, 252.
-
- PITT (William), homme d'État anglais.--I, 230*, 241, 283, 304.
-
- PLAISANCE (duc de).--Voir LEBRUN.
-
- PLINE.--I, 64.
-
- PLUTARQUE.--I, 64.
-
- POIX (Philippe de Noailles-Mouchy, prince de), lieutenant
- général.--I, 62*.
-
- POLIGNAC (Auguste-Jules, prince de), homme d'État français.--III,
- 40*.--IV, 82--V, 133, 136.
-
- POLIGNAC (Gabrielle de Polastron, princesse de).--I, 59*, 60, 102.
-
- POMMEREUIL.--III, 252.
-
- POMPADOUR (Madame de).--I, 5.--V, 517 à 521, 529 à 533, 546, 548,
- 555, 556, 567, 584, 587.
-
- PONIATOWSKI (Joseph prince) maréchal de France.--I, 311*, 313.
-
- PONSONBY (Jean, vicomte), diplomate anglais.--III, 420*, 421, 438,
- 443.--IV, 11, 12, 24, 40, 41, 53, 62, 64, 68, 69, 77, 81, 85*,
- 86, 91, 99, 181 à 184, 186, 188 à 190, 193 à 201, 204, 205,
- 208*, 209 à 214, 484, 490.--V, 113*, 125, 162, 164, 166, 175,
- 179, 187, 188, 200, 210 à 213, 216, 226, 265, 304, 357, 431,
- 434, 493.
-
- PONSONBY (Frédéric), colonel anglais.--II, 145.
-
- PONT (comte de).--I, 150.
-
- PONT DE VEYLE (Antoine de Ferriol, comte de).--V, 517*.
-
- PONTÉCOULANT (comte de), pair de France.--III, 252, 354.
-
- PONZA (Carlos).--Voir NAPIER.
-
- PORTALIS (Joseph, comte), magistrat et homme d'État
- français.--II, 75*.
-
- POTOCKI (Alexandre), gentilhomme polonais.--I, 310.
-
- POTTER (Louis-Joseph-Antoine de), publiciste et homme politique
- belge.--III, 385*.
-
- POZZO DI BORGO (Charles-André, comte), général et diplomate
- russe.--II, 213*, 260, 355, 378, 511.--III, 4, 5, 14, 23, 32,
- 48, 55, 72, 76, 80, 98, 107, 139, 147, 148, 164, 227, 239, 242,
- 348, 358, 368, 415, 419, 457, 458, 465.--IV, 74, 269, 325, 379,
- 349, 420, 421, 495.--V, 41, 48, 77, 91*, 97, 98, 101, 105, 131,
- 138, 178, 183, 273, 275, 323, 326, 393, 398, 432, 436, 500.
-
- PRADA (Don Benito Arias de), alcade de la cour d'Espagne.--I,
- 352.
-
- PRADEL (comte de), ministre de la maison du roi.--III, 243.
-
- PRADT (Dominique Dufour de), prélat français.--I, 373*.--II, 108,
- 135, 258, 259.
-
- PRASLIN (César de Choiseul, duc de), homme d'État français.--V,
- 530*, 559, 565, 583, 584.
-
- PRASLIN (duc de), pair de France.--III, 252.
-
- PRÉFONTAINE (M. Brûletout de).--V, 579*.
-
- PRÉVAL.--I, 165.
-
- PRICE (Richard), philosophe anglais.--I, 226*.
-
- PRIESTLEY (Joseph), savant anglais.--I, 226*.
-
- PRUSSE (prince Guillaume de).--I, 419*.
-
- PRUSSE (prince Henri de).--I, 62*.
-
- PUYSIEUX (Louis Brûlart, marquis de), ministre d'État.--I, 163*.
-
- PUYSIEUX (marquise de).--I, 163.
-
-
-Q
-
- QUELEN (Hyacinthe, comte de), prélat français.--V, 482.
-
- QUESADA, général espagnol.--V, 393, 396.
-
- QUESTEMBERG (comtesse de).--V, 527.
-
-
-R
-
- RABELAIS.--I, 81.
-
- RACINE.--I, 444.
-
- RADET (Étienne, baron), général français.--II, 50*.
-
- RADETZKY, général autrichien.--III, 98*.
-
- RADZIWILL (Antoine-Henry, prince de).--III, 71*.
-
- RAGUSE (duc de).--Voir MARMONT.
-
- RAMPON (comte).--III, 252.
-
- RASUMOFFSKI (André, comte de), diplomate russe.--II, 409* 446,
- 539, 548, 554.--III, 113.
-
- RAUCOURT (Mademoiselle), actrice de la Comédie-Française.--I,
- 405*.--III, 51*.
-
- RAVEZ (Simon), homme politique français.--II, 143*.
-
- RAYMOND, aide de camp de Barras.--I, 251.
-
- RAYNAL (l'abbé Guillaume-Thomas).--I, 71*, 85.
-
- RAYNEVAL (François-Maximilien Gérard, comte de), diplomate
- français.--IV, 96*.--V, 73, 93, 94, 98*, 100, 104, 105,120, 123,
- 140, 237*, 240, 242, 244, 249, 251, 261, 262*, 265, 336,
- 390, 398, 416, 421, 424 à 426, 479, 510.
-
- RÉAL (Pierre-François, comte), préfet de police.--III, 252 307*,
- 310, 311.
-
- RECHBERG (Joseph, comte de), général et diplomate bavarois.--III,
- 248*.
-
- REGGIO (duc de). Voir OUDINOT.
-
- REGNAULD de Saint-Jean d'Angély.--III, 252.
-
- RÉGNIER duc de Massa (Claude-Ambroise), grand juge et ministre de
- la justice.--III, 303*, 304, 310.
-
- REICH (baronne de).--III, 307, 309*.
-
- REINHARD (Charles-Frédéric, comte), diplomate français.--II, 25*,
- 482*.
-
- RÉMUSAT (Auguste, comte de), préfet du palais.--I, 295*, 401 à
- 404, 427.
-
- RÉMUSAT (François-Marie-Charles, comte de), homme d'État
- français.--IV, 458*.
-
- RÉMUSAT (Madame de).--IV, 458, 460.
-
- RENAUDES (Martial Borge des), homme politique français.--I, 51*.
-
- REPECAUD, colonel français.--IV, 194.
-
- REPNIN (Nicolas, prince), général russe.--II, 453*, 468, 471, 472,
- 476, 482.
-
- RETZ, cardinal français.--I, 19, 147.
-
- REUSS (comte de).--I, 419.
-
- REUSS XLI (prince de).--I, 418.
-
- REUSS-EBERSDORFF (prince de).--I, 417*.
-
- REUSS-GREIZ (prince de).--I, 417*.
-
- REUSS-LOBENSTEIN (prince de)--I, 417*.
-
- REUSS-SCHLEIZ (prince de).--I, 417*.
-
- RÉVEILLON, fabricant de papier peint.--I, 208*.
-
- REYNIÈRE (Suzanne de Jarente de la).--I, 43*, 60.
-
- REZENDE (le marquis de).--V, 254, 255.
-
- RICARD (Étienne), général français.--II, 558*.--III, 12, 13, 41,
- 55, 64, 76, 131.
-
- RICCÉ (M. de).--I, 248.
-
- RICHELIEU (le cardinal de).--I, 4, 19, 33, 65, 116.
-
- RICHELIEU (Armand-Duplessis, duc de), maréchal de France.--V,
- 549*, 552, 554, 556.
-
- RICHELIEU (Armand du Plessis, duc de), homme d'État français.--II,
- 511*, 536, 567.--III, 239 à 243, 298.--IV, 133.
-
- RICHMOND (Charles, duc de), homme d'État anglais.--III, 394*,
- 398.--V, 412, 446.
-
- RIGNY (Henry-Gauthier, comte de), amiral et homme d'État
- français.--IV, 73*, 83, 95, 449, 494.--V, 9, 44, 346, 352 à 354,
- 358, 360, 362, 366, 368 à 372, 374, 376, 385, 391, 393, 395,
- 396, 398 à 400, 402, 404, 408, 409, 411 à 413, 415, 418, 420,
- 421, 424, 427, 432, 433, 435, 439, 442, 444, 447, 449, 450, 452,
- 455, 458, 461, 462, 465, 466, 469, 471, 472.
-
- RILLET, banquier.--I, 56.
-
- RIPON.--Voir GODERICH.
-
- RIVIÈRE (Charles-François de Riffardeau, duc de).--III, 14*.
-
- ROBBÉ DE BEAUVESET (Pierre), écrivain français.--V, 550*.
-
- ROBECQ (Anne de Montmorency Luxembourg, princesse de).--V, 530*.
-
- ROBECQ (Madame de).--I, 107.
-
- ROBESPIERRE .--I, 215.--III, 8.
-
- ROCHE-AYMON (Charles-Antoine, comte de la), prélat français.--I,
- 18*, 23, 32.
-
- ROCHECHOUART (comte de).--I, 50.
-
- ROCHEFOUCAULD (Dominique de la), prélat français.--I, 31*.
-
- ROCHEFOUCAULD ( Louis-Alexandre, duc de la Roche-Guyon et de la),
- député aux États généraux.--I, 215, 222*.
-
- ROCHEFOUCAULD, duc de Liancourt (François, de la), grand maître de
- la garde-robe.--I, 47*, 60, 160, 247.
-
- ROCHEFOUCAULD (Polydore, comte de la), diplomate français.--III,
- 408*.
-
- ROCHEFOUCAULD (Hyppolyte, comte de la), diplomate français.--III,
- 456*.
-
- ROCHEFOUCAULD-SURGÈRE (vicomte Jean-François de la).--Voir
- SURGÈRE.
-
- ROCHEJAQUELEIN (Louis du Vergier, marquis de la), maréchal de
- camp.--II, 141*.
-
- ROCHEJAQUELEIN (Henry, marquis de la), homme politique
- français.--IV, 429*.
-
- RODENBACH (Alexandre de), homme politique belge.--IV, 494*.
-
- RODIL, général espagnol.--V, 393, 420, 430, 462, 464*.
-
- RODOLPHE DE HABSBOURG.--II, 9.
-
- ROGIER (Firmin), diplomate belge.--IV, 25*.
-
- ROHAN (Louis-René, prince de), cardinal français.--III, 427.
-
- ROHAN (Victor, prince de), grand chambellan.--III, 143*, 145.
-
- ROHAN (Louis de).--IV, 322.
-
- ROHAN-GUÉMÉNÉ, duc de Montbazon et de Bouillon
- (Charles-Alain-Gabriel, prince de).--III, 47, 48*, 103, 104,
- 125.
-
- ROHAN-GUÉMÉNÉ (Ferdinand Meriadec, prince de), prélat français.--I,
- 27*.
-
- ROMANS (Mademoiselle de).--I, 50*.
-
- ROMANZOFF (Nicolas, comte de), homme d'État russe.--I, 396*, 397 à
- 399, 413, 414, 423, 433, 447, 448, 453.
-
- ROMARINO, général polonais.--IV, 312*.
-
- ROMILLY (Samuel), jurisconsulte anglais.--I, 226*.
-
- ROSARI (Giovanni), professeur et homme politique italien.--II,
- 549*.
-
- ROTHSCHILD.--III, 546.--IV, 105, 385.
-
- ROUEN (le baron), diplomate français.--III, 26*.--V, 431*
-
- ROUILLÉ, comte de Jouy (Antoine), homme d'État français.--V,
- 519*, 521, 522.
-
- ROUSSEL-D'URBAL (Nicolas-François), général français.--III, 111*.
-
- ROUSSIN (Albin Reine, baron), amiral et diplomate français.--IV,
- 224*.--V, 134*, 137, 138, 148, 149, 152, 154, 163, 175, 179,
- 181, 188, 200, 210, 211, 213, 265, 357*, 402, 434 à 436, 493,
- 504.
-
- ROUX-LABORIE (Antoine), secrétaire général du gouvernement
- provisoire.--III, 320*.
-
- ROVERELLA, cardinal italien.--II, 109.
-
- ROVIGO (duc de).--Voir SAVARY.--III, 319.
-
- RUFFO (Fabrice-Denis), cardinal italien.--II, 109*.
-
- RUFFO (le commandeur), diplomate napolitain.--II, 294.--III, 181*,
- 185.
-
- RULHIÈRE (Claude), écrivain français.--I, 37*, 45, 53.--V, 543.
-
- RUMIGNY (Marie-Théodore de Gueulluy, comte de), général
- français.--IV, 111*.
-
- RUMIGNY (de), diplomate français.--IV, 322*.--V, 75, 432*, 433,
- 507, 508.
-
- RUSSEL (lord John), homme d'État anglais.--IV, 98*.--V, 409 à 411.
-
- RUSSEL (lord William), diplomate anglais.--V, 205, 214, 215, 227,
- 228, 232, 234, 235, 241, 247, 251 à 253, 257, 511.
-
-
-S
-
- SABATIER DE CABRE (l'abbé), conseiller au parlement.--I, 92*.
- 179, 190, 191, 194, 195, 197.
-
- SAGAN (Catherine-Wilhelmine de Courlande, duchesse de).--II, 336*.
-
- SAINT-AUBIN (Mademoiselle de).--Voir GENLIS.
-
- SAINT-BLANCARD (Charles de Gontaut, marquis de).--I, 62* 160.
-
- SAINT-CRICQ (M. de), homme politique français.--V, 190.
-
- SAINT-GENIS (Nicolas de), auditeur à la cour des comptes.--I, 28*,
- 105, 106.
-
- SAINT-GERMAIN (Claude-Louis, comte de), ministre de la guerre.--I,
- 121*.
-
- SAINT-LAURENT (Louis), général français.--I, 406*.
-
- SAINT-LEU (duchesse de).--Voir HORTENSE.
-
- SAINT-LOUIS.--Voir LOUIS IX.
-
- SAINT-MARS, traducteur aux affaires étrangères.--III, 26*.
-
- SAINT-MARSAN (Antoine Asinari, marquis de), diplomate et homme
- d'État italien.--II, 333, 433*, 447, 449, 512.--III, 107, 109,
- 185.
-
- SAINT-PIERRE (Charles Castel, abbé de).--V, 539*.
-
- SAINT-PRIX, acteur de la Comédie-Française.--I, 404*, 405, 432.
-
- SAINT-SIMON (de).--II, 145.
-
- Saint-Simon (marquis de), diplomate français.--V, 276*.
-
- SAINT-VINCENT (Robert de), conseiller au parlement.--I, 188*.
-
- SAINT-VINCENT (de).--III, 252.
-
- SAINTE-AULAIRE (Louis-Clair de Beaupoil, comte de), diplomate
- français.--IV, 139*, 245, 449;--V, 180, 182, 209, 224, 263, 300*,
- 302*, 304, 306, 308, 403, 432, 479, 499, 509, 510.
-
- SAINTE-AULAIRE (M. de), diplomate français.--IV, 419.
-
- SAINTE-FOY, agent diplomatique.--I, 58*.
-
- SALDANHA DE GAMA (Antoine), diplomate portugais.--III, 113.
-
- SALDANHA OLIVEIRA È DAUN (Joao-Carlos, duc de), maréchal et
- diplomate portugais.--V, 208*, 248, 317*, 318.
-
- SALES (comte de), diplomate sarde.--V, 432.
-
- SALIERI (Antonio), compositeur italien.--III, 25*.
-
- SALM-KYRBOURG (Frédéric V, prince de).--II, 220*
-
- SALM-REIFERSCHEID-DYCK (Joseph, comte, puis prince de).--I, 419*.
-
- SALM-SALM (Constantin-Alexandre, prince de).--II, 220*.
-
- SALVERTE (Anne-Joseph-Eusèbe Baconnière), homme politique
- français.--IV, 169*, 269.
-
- SAMPAYO (M. de), consul général de dom Miguel, à Londres.--V, 429.
-
- SAN-CARLOS (don Joseph Michel de Carvajal, duc de), homme d'État
- espagnol.--I, 362*, 370, 374, 375, 377, 386, 387.
-
- SAPIEHA (Alexandre, prince), chambellan de l'empereur Napoléon.--I,
- 402*.
-
- SARAIVA (M. de), ministre de dom Miguel, à Londres.--V, 429.
-
- SARMENTO (M. de), diplomate portugais.--V, 359*, 363, 367, 379,
- 380, 384, 414, 441, 468, 469, 471, 511.
-
- SAUNIER (Mademoiselle), femme de chambre de la princesse du
- Chalais.--I, 11.
-
- SAVARY, duc de Rovigo (René), général français.--I, 366*, 367, 370
- à 372, 378, 405; II, 135, 150; III, 251, 301 à 303, 310, 316,
- 318, 319; IV, 206.
-
- SAXE (Maurice, comte de), maréchal de France.--I, 261.
-
- SAXE (Antoine, prince de).--II, 342*, 397.
-
- SAXE (Marie-Thérèse-Josephe, archiduchesse d'Autriche, princesse
- Antoine de).--II, 342*.
-
- SAXE-COBOURG (Ferdinand-Charles-Auguste, duc de).--II, 522*.
-
- SAXE-COBOURG (Léopold, duc de).--Voir LÉOPOLD.
-
- SAXE-COBOURG (Julie-Henriette-Ulrique, princesse de),
- grande-duchesse de Russie.--II, 522*.
-
- SAXE-COBOURG-SAAFELD (Ernest-Antoine, duc de).--II, 522*, 523, 524,
- 536; III, 35.
-
- SAXE-GOTHA (Auguste, duc de).--I, 415*.
-
- SAXE-HILDGURGHAUSEN (Joseph, prince de), feld-maréchal autrichien--V,
- 524*.
-
- SAXE-HILDGURGHAUSEN (duchesse de).--I, 417*.
-
- SAXE-TESCHEN (Albert, duc de), feld-maréchal autrichien.--III, 93*.
-
- SAXE-WEIMAR (Charles-Auguste, grand-duc de).--I, 416*, 427*, 523*.
-
- SAXE-WEIMAR (Charles-Frédéric, prince héréditaire de).--I, 246,
- 416*.
-
- SAXE-WEIMAR (duchesse de).--I, 427, 441, 466.
-
- SCHILLER.--I, 426.
-
- SCHIMMELPENNINCK (Roger-Jean, comte), homme d'État
- hollandais.--II, 18*, 19.
-
- SCHNEIDER, général français.--IV, 184*.
-
- SCHÖNBERG (M. de).--I, 415.
-
- SCHOUWALOFF (Paul, comte), général russe.--I, 414*.
-
- SCHRAMM (Jean-Paul-Adam, comte), général français.--V, 66*.
-
- SCHRAUT (de), ministre d'Autriche en Suisse.--III, 128.
-
- SCHRÖDER (M. de), diplomate russe.--I, 414.
-
- SCHULENBURG (Frédéric-Albert, comte de), diplomate saxon.--II,
- 304*, 313, 354, 381, 410, 454.
-
- SCHWARZBURG-RUDOLSTADT (prince de).--I, 417*.
-
- SCHWARZENBERG (prince de), feld-maréchal autrichien.--II, 150,
- 162, 178, 260, 428, 465, 466, 490.--III, 21, 31, 86, 100, 101,
- 120, 124, 181, 227.
-
- SCHWARZENBERG (Félix-Louis-Jean-Frédéric, prince de), général et
- homme d'État autrichien.--V, 204*.
-
- SÉBASTIANI (Horace, comte), maréchal et homme d'État français.--I,
- 399*.--III, 398, 410 à 412, 419, 423, 425, 426, 429, 437, 439,
- 443, 462, 468.--IV, 6, 7, 8, 10, 14, 18, 21, 25*, 28, 29, 35,
- 43, 45, 53, 56, 59 à 64, 67, 68, 72, 74, 77, 79, 81, 83, 87, 89,
- 91, 92, 95, 98, 100, 102, 107, 110, 111, 115, 118, 120, 123,
- 125, 131, 134 à 137, 141, 149, 152, 155 à 161, 165, 167, 170,
- 181, 186, 188, 190 à 196, 200, 202, 203*, 205 à 207, 213, 217 à
- 224, 227, 229*, 230, 234, 237 à 241, 246, 265, 280, 283, 289,
- 293, 294, 297, 304, 309, 311, 319, 325, 332, 340, 346, 362 à
- 364, 367, 372*, 374, 377, 379, 382, 384, 385, 387, 395, 396,
- 405, 411, 430 438, 446 à 448, 456, 458, 461 à 463, 470, 484,
- 491, 495.--V, 4, 22, 345 à 348.
-
- SÉBASTIANI (Jean-André Tiburce, vicomte), diplomate français.--IV,
- 170*.
-
- SÉGUIN, trésorier du duc d'Orléans.--I, 166.
-
- SÉGUR (Philippe-Henry, marquis de), maréchal de France.--I, 120*.
-
- SÉGUR (comte de), grand-maître, des cérémonies de la cour
- impériale.--III, 252.
-
- SÉLIM, sultan ottoman.--I, 262.
-
- SÉMÉLÉ (baron de), général français.--III, 110*.
-
- SÉMONVILLE (Charles-Louis Huguet, marquis de), grand référendaire
- de la cour des pairs.--I, 174*.--II, 173.--IV, 33, 169*, 330.
-
- SÉMONVILLE (Mademoiselle de Rostain, comtesse de Montholon puis
- marquise de).--I, 174*.
-
- SENAC DE MEILHAN.--Voir MEILHAN.
-
- SERS, diplomate français.--III, 26.
-
- SÉVIGNÉ (Madame de).--I, 66.
-
- SHEIL (Richard Lalor).--V, 339*.
-
- SHELDON.--I, 160.
-
- SICKINGEN (comte de).--II, 287*, 410, 411, 467, 546.--III, 32.
-
- SIDMOUTH.--Voir ADDINGTON.
-
- SIEYÈS (l'abbé Emmanuel-Joseph), homme politique français.--I,
- 116*, 209 à 213, 269, 273.
-
- SILHOUETTE (Étienne), contrôleur général.--V, 582*.
-
- SILLERY (Madame de).--Voir GENLIS.
-
- SIMÉON (Joseph-Jérôme, comte), homme d'État français.--II, 23*,
- 24.
-
- SIMIANE (Adélaïde de Damas, comtesse de).--I, 61*.
-
- SIX, homme politique hollandais.--II, 20.
-
- SIXTE-QUINT, pape.--II, 70, 71.
-
- SKINAS, diplomate grec.--V, 330, 331.
-
- SMITH (Rohert).--I, 226.
-
- SMITH.--I, 239.
-
- SOBIESKI (Jean), roi de Pologne.--I, 312.
-
- SOLANO, marquis del Socorro, (don Francisco), général
- espagnol.--I, 353*.
-
- SOLAR, homme d'État espagnol.--I, 359.
-
- SOLAR DE BREILLE (Ignace, bailli de), diplomate sarde.--V, 535*,
- 545, 546.
-
- SOLIGNAC, général français au service du Portugal.--V, 122*.
-
- SOLLES (Irénée-Yves, baron de)--Voir DESSOLLES.
-
- SONGEON (Jean-Marie), général français.--III, 127*.
-
- SONTAG, diplomate français.--V, 396*.
-
- SOPHIE DE BOURBON (Madame).--V, 589.
-
- SOPHIE-DOROTHÉE, impératrice de Russie.--III, 71.
-
- SOUBISE (Charles de Rohan, prince de), maréchal de France.--I,
- 60*.--V, 524, 525, 530, 533.
-
- SOULT, duc de Dalmatie, maréchal de France.--I, 405.--II, 31, 32,
- 139, 326, 502, 505, 558, 559.--III, 47, 151*, 252, 335.--IV, 33,
- 97, 206, 305, 312*, 463*.--V, 6, 132*, 347, 350, 448*, 450.
-
- SOURCHES (Louis-François du Bouchot, comte de), grand prévôt de
- France.--I, 5*.
-
- SOUTZA (prince), diplomate grec.--IV, 225*.
-
- SOUZA-BOTHELO (José, marquis de), diplomate portugais.--I, 248*.
-
- SOUZA (Madame de).--Voir FLAHAUT.
-
- SPERANSKY (M.).--I, 414.
-
- SPINA (Joseph, comte), cardinal italien.--II, 103*.
-
- SPENGTPORTEN (Joram, baron de), général suédois.--I, 278*.
-
- SPRING RICE, baron Monteagle, (Thomas), homme d'État anglais.--V,
- 419*.
-
- STACKELBERG (Gustave, comte de), diplomate russe.--II, 409*.--III,
- 113.
-
- STADION (Jean-Philippe-Joseph-Charles, comte de), homme d'État
- autrichien.--II, 151*, 258, 259, 307, 428.
-
- STAËL (Anne-Louise Necker, baronne de).--I, 61*, 250, 252, 259.
-
- STAHREMBERG (George-Adam, prince de), diplomate autrichien.--V,
- 522*, 529, 567.
-
- STAINVILLE (Étienne-François duc de).--Voir CHOISEUL STAINVILLE.
-
- STAINVILLE (comte de), diplomate autrichien.--V, 515, 516.
-
- STALA (l'abbé), bibliothécaire de San Isidro.--I, 334.
-
- STANISLAS II, roi de Pologne.--II, 392*.
-
- STANLEY (M.).--V, 535.
-
- STANLEY, comte de Derby (Édouard-Geoffroy-Smith).--V, 339*, 410 à
- 412, 446.
-
- STASSART (baron de), administrateur français, puis président du
- Sénat de Belgique.--III, 182*.--IV, 25*.
-
- STEIN (Charles, baron de), homme d'État prussien.--II, 405*, 442,
- 453, 500, 541.
-
- STÉPHANIE.--Voir BADE.
-
- STEWART (lord).--II, 545.--Voir LONDONDERRY.
-
- STOCKMAR (Charles-Frédéric, baron de), médecin et conseiller de la
- reine Victoria.--IV, 328*.
-
- STROGONOFF (Grégoire-Alexandrowitch, comte), diplomate russe.--I,
- 358*.
-
- STUART DE ROTHESAY (lord), diplomate anglais.--III, 340, 450, 452,
- 456, 457.--V, 137, 282.
-
- STUDNITZ (M. de).--I, 416.
-
- SUARD (Jean-Baptiste), écrivain français.--I, 435*.
-
- SUCHET duc d'Albuféra, maréchal de France.--I, 406.--II,
- 29*.--III, 252.
-
- SUCHTELEN (Jean-Pierre, comte de), général et diplomate russe.--V,
- 334*.
-
- SUÉTONE.--I, 64, 444.
-
- SURGÈRE (Jean-François de la Rochefoucauld, comte de).--I, 61*.
-
- SURLET DE CHOKIER (baron), régent de Belgique.--III, 388*.--IV,
- 102, 111*, 116, 120, 121, 237, 252.
-
- SUZE (Louis-Michel Chamillard, comte de la), grand maréchal des
- logis de la maison du roi.--I, 15*, 17.--V, 555.
-
- SUZE (comte de la).--I, 15*, 16.
-
- SYLLA.--I, 432.
-
-
-T
-
- TACITE.--I, 427, 437, 442 à 446.
-
- TAGLIATZI, actrice de l'opéra de Vienne.--V, 528.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD prince de Bénévent (Charles-Maurice, prince
- de).--I, 3* et passim.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Alexandre de), prélat français.--I, 18*, 23,
- 260.--II, 39*, 170.--III, 141*.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Charles-Daniel de), lieutenant général menin
- du dauphin.--I, 6.
-
- TALLEYRAND (Louis, baron de), diplomate français.--I, 104*.
-
- TALLEYRAND (Alexandre-Daniel, baron de), diplomate et pair de
- France.--III, 178*.
-
- TALLEYRAND (Auguste, comte de), diplomate français.--III, 108*,
- 110, 113, 123*, 190.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Alexandrine-Marie-Victoire-Éléonore de Damas,
- comtesse de).--I, 44.
-
- TALLEYRAND (Marie-Élisabeth Chamillard, marquise de).--I, 6.
-
- TALLEYRAND (baronne de).--II, 295.
-
- TALMA, acteur de la Comédie-Française.--I, 405, 430.--II, 300.
-
- TALMA (Madame), actrice de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- TALMONT (Marie-Louise Jablonowska, princesse de).--V, 555*.
-
- TANDEAU (l'abbé), conseiller au parlement.--I, 186, 187.
-
- TARENTE (duc de).--Voir MACDONALD.
-
- TATITSCHEFF, ambassadeur de Russie à Vienne.--V, 302*.
-
- TAUBE (comte de).--I, 419.
-
- TAVANNES (Charles, comte de Saulx), lieutenant-général, chevalier
- d'honneur de la reine.--I, 5*.
-
- TAYLOR (sir Brook), diplomate anglais.--IV, 117.
-
- TELLES-JORDAO, général portugais.--V, 207, 217.
-
- TELLIER, diplomate français.--IV, 134, 136, 391, 394.
-
- TERCEIRA (duc de). Voir VILLAFLOR.
-
- TÉRENCE, poète latin.--I, 64.
-
- TERRAY (Joseph), contrôleur général.--I, 186*.--V, 557, 559, 560.
-
- TESTE (Jean-Baptiste), homme d'État et magistrat français.--IV,
- 330*.
-
- THÉMINES (Alexandre de Lauzières de), prélat français.--I, 32*,
- 207.
-
- THÉVENOT.--Voir MORANDE.
-
- THIARD (Henry, comte de), lieutenant général.--V, 550*.
-
- THIBAUDEAU, homme politique et administrateur français.--III, 252.
-
- THIELMANN, général saxon.--I, 415.--II, 362*.
-
- THIERS (Adolphe), homme d'État français.--IV, 33, 110.--V, 10,
- 191, 253, 448.
-
- THOMASSIN (Louis de), oratorien.--II, 41*.
-
- THORN (de), homme politique belge.--IV, 455*, 479*.
-
- THÜMMEL (baron de).--I, 416.
-
- TIBÈRE, empereur romain.--I, 444.
-
- TILLEMANS (Jean-François), jurisconsulte et homme politique
- belge.--III, 385*.
-
- TINSEAU (Jean-Antoine), prélat français.--I, 27*.
-
- TITE-LIVE, historien latin.--I,444.
-
- TOLSTOÏ (Pierre, comte de), général et diplomate russe.--I, 394*,
- 395, 414.
-
- TOLSTOÏ (le comte), grand maréchal de la cour de Russie.--I, 414.
-
- TORENO (José-Maria Queipo è Llano, comte de), homme d'État
- espagnol.--V, 426*, 450, 464.
-
- TORRÈS (don Sébastien de).--I, 352.
-
- TOUR DU PIN GOUVERNET (Frédéric, marquis de la) diplomate
- français.--II, 208*, 400, 520, 535.--III, 19, 113, 128, 187,
- 212.
-
- TOUR DU PIN (Louis, comte de la), maréchal de camp.--V, 550*.
-
- TOUR DU PIN (Philippe, marquis de la), lieutenant général.--V,
- 550*.
-
- TOUR ET TAXIS (Charles-Alexandre, prince de la), grand maître des
- postes impériales.--I, 417*.
-
- TOUR ET TAXIS (Thérèse de Mecklembourg-Strélitz, princesse de
- la).--I, 417*, 424, 432 à 434, 437, 449, 450.
-
- TRAUTMANSDORF (prince de), conseiller d'État et grand chambellan
- de l'empereur d'Autriche.--II, 328*, 488.
-
- TRAVANET.--I, 60.
-
- TREILHARD, membre du Directoire.--I, 269.
-
- TRÉVISE.--Voir MORTIER.
-
- TRICOUPIS (Spiridion), homme d'État grec.--V, 317*, 460. 461.
-
- TRIDENT, maître de poste à Kehl.--III, 304.
-
- TROUBETZKOI (prince).--I, 414.
-
- TRUCHSESS (comte de).--I, 419.
-
- TRUCHSESS (Madame de).--II, 25.
-
- TRUDAINE DE MONTIGNY (Ch. de), intendant général des finances.--I,
- 107*.
-
- TUDO (Doña Josefa).--I, 355*.
-
- TURGOT baron de l'Aulne, (Jacques), contrôleur général.--I, 42*,
- 87, 106.
-
- TURGOT, marquis de Consmont, (Le chevalier Étienne), gouverneur de
- la Guyane.--V, 581*.
-
- TYSYKIEWICZ ou TIETZKIEWICZ (princesse Vincent).--I, 313.--V,
- 478*.
-
-
-V
-
- VAINES (Madame J. de).--I, 47*.
-
- VALENCE (comte de), général français.--III, 234, 252, 445.
-
- VALETTE (de la), grand maître de l'ordre de Malte.--I, 277, 278*.
-
- VANDAMME, général français.--III, 252,
-
- VAN DER NOOT (Henri-Charles-Nicolas), homme politique belge.--III,
- 384*.
-
- VAN DE WEYER (Sylvain), diplomate belge.--III, 438, 463, 464,
- 468.--IV, 12, 52, 68, 106, 288, 342, 375, 409, 469, 473, 479,
- 490, 498.--V, 166, 184, 194, 416, 500.
-
- VAN EUPEN (l'abbé).--I, 384*.
-
- VAN PRAET (Jules), homme d'État belge.--IV, 192*, 193.
-
- VAN STYRUM.--II, 20.
-
- VARENNES, acteur de la Comédie-Française.--I, 405.
-
- VARENNES (M. de), diplomate français.--V, 126*.
-
- VATOUT (Jean), homme politique français.--IV, 111*.
-
- VAUDÉMONT (princesse de).--III, 448, 449, 456 à 458.--IV, 105,
- 295, 296, 307, 310, 313, 325, 327, 332, 340 à 345, 352, 356,
- 358, 382, 384, 387, 388, 390, 394, 395, 404 à 406, 410, 412, 420
- à 422, 425 à 429, 432, 435, 437, 440 à 442, 445 à 447, 450 à
- 453, 456 à 460, 464, 467, 469, 476 à 478, 494, 499--V, 22, 32,
- 48, 52, 53, 75, 76, 79, 80, 101, 123.
-
- VAUDREUIL (Joseph de Rigaud, comte de), pair de France.--I, 47*,
- 60, 103, 104.
-
- VAUDREUIL (Victor-Louis Rigaud, vicomte de), diplomate
- français.--III, 333*.
-
- VAUGUYON (Antoine-Paul-Jacques de Quelen, duc de la), gouverneur
- des enfants de France.--V, 579*.
-
- VAULABELLE (de), historien français.--II, 163.
-
- VAUPALLIÈRE (M. de la).--I, 60.
-
- VENNINGEN (Madame de).--I, 418.
-
- VERDIER, général français.--I, 370, 371.
-
- VERGENNES (Charles-Gravier, comte de), homme d'État français.--1,
- 40*, 97, 99, 101 à 103, 440.
-
- VERHUEL (de), ministre de Hollande à Madrid.--I, 361.*
-
- VERHUELL, comte de Sevenaar (Charles-Henri), amiral hollandais
- passé au service de la France.--II, 19*, 20.
-
- VERMOND (l'abbé Mathieu de).--I, 95*.
-
- VERNÈGUES (de), chevalier.--II,439.
-
- VERSTOLCK VAN SOELEN (Jean Gilbert), diplomate hollandais.--IV,
- 261*.--V, 194, 198, 329.
-
- VERTEUIL (M. de), gentilhomme du Périgord.--I, 10.
-
- VESMERANGES (de), intendant des postes.--I, 107*.
-
- VIAL, (diplomate espagnol.)--V, 256.
-
- VIANES (M. de).--I, 60.
-
- VICENCE (duc de).--Voir CAULAINCOURT.
-
- VICQ D'AZYR (Félix), premier médecin de la reine
- Marie-Antoinette.--I, 135*. .
-
- VICTOIRE DE BOURBON (Madame).--V, 589.
-
- VICTOR EMMANUEL Ier, roi de Sardaigne.--II, 34, 203, 204, 227,
- 228, 232, 254, 446, 450, 452, 537*.--III, 100, 207.
-
- VIGURI (don Luis), intendant de l'année espagnole.--I, 334.
-
- VILLAFLOR duc de Terceira, général portugais.--IV, 274*.--V, 198,
- 199, 205, 207, 208, 217, 218, 227, 235, 318.
-
- VILLAIN XIV (Charles-Hippolyte), diplomate belge.--IV, 148*.
-
- VILLARS (Gabrielle de Noailles, duchesse de).--I, 5*.
-
- VILLE (l'abbé Jean Ignace de la).--V, 560*, 561, 562, 565.
-
- VILLÈLE (Joseph de), homme d'État français.--III, 316, 318, 319.
-
- VILLENA (don Juan Manuel de), premier écuyer du prince des
- Asturies.--I, 339, 352, 353.
-
- VILLENEUVE (Alexandre-Louis Ducrest de), amiral français.--V, 43*,
- 44, 48.
-
- VILLIERS, comte de Clarendon, (Georges-William-Frédéric),
- diplomate anglais.--V, 244*, 245, 262, 263, 265, 359, 418, 421,
- 424, 425, 464, 510.
-
- VINCENT (Charles, baron de), diplomate autrichien.--I, 313*, 424,
- 425, 432, 433, 437, 438, 447, 449.--II, 485*, 559.--III, 88, 89,
- 141, 180, 182, 227, 228*.
-
- VITROLLES (Eugène d'Arnaud, baron de), homme politique
- français.--I, 138*, 139.--II, 140, 148, 149, 151, 152, 169, 257
- à 260.
-
- VOLTAIRE.--I, 66, 83, 146, 435.--V, 384, 385.
-
- VOYER (Marc-René, marquis de), lieutenant-général.--I, 152*, 153 à
- 156.
-
-
-W
-
- WALDECK (prince de).--1, 417.
-
- WALEWSKA (comtesse Anastase).--I, 312.
-
- WANGENHEIM (baron de).--I, 416.
-
- WASA (prince de), prince royal de Suède et feld-maréchal
- autrichien.--III, 15*.
-
- WASA-SIVIETEN, médecin de la cour d'Autriche.--V, 528.
-
- WASHINGTON.--I, 238.--II, 264.
-
- WALTERSTORFF (Ernest-Frédéric de), général et diplomate
- danois.--III, 182*.
-
- WARD (Henry-Georges), homme politique et diplomate anglais.--V,
- 410*, 411.
-
- WATTEVILLE (Nicolas-Rodolphe de), homme d'État suisse.--III, 102*.
-
- WEISSE (M. de).--I, 417.
-
- WELLESLEY (marquis de), homme d'État anglais.--III, 460*.
-
- WELLESLEY POOLE (William), homme d'État anglais.--III, 148*.
-
- WELLINGTON (Arthur Colley Wellesley, duc de).--II, 30 à 32, 138 à
- 145, 147, 150, 289, 290, 356, 381, 399, 435* à 438, 472, 484 à
- 486, 493, 503, 517.--III, 39*, 41, 45, 47 à 49, 51 à 54, 57,
- 59, 67, 68, 73, 76, 80, 81, 84, 99 à 101, 104 à 106, 113, 118,
- 120, 121, 123, 124, 126, 135, 139, 144, 145, 147, 148, 163, 167,
- 172, 178, 182. 222, 228, 233, 234, 230 à 239, 273 à 275, 277,
- 331, 336, 343, 347, 348, 351, 353, 354, 356, 359, 361, 363, 364,
- 366, 373, 376 à 378, 391. 393 à 395, 406, 449 à 460.--IV, 313 à
- 315, 317*, 333 358, 410, 453, 456.--V, 186, 201, 282, 479*.
-
- WERTHER (baron de), diplomate prussien.--IV, 325*.--V, 44, 144,
- 273, 275, 436, 487, 499.
-
- WESSENBERG-AMPFINGEN (Jean Philippe, baron de), diplomate et homme
- d'État autrichien.--II, 400*, 551, 539, 548.--III, 113, 139,
- 401, 402.--IV, 35, 101, 103, 159, 161, 231, 235, 249, 250, 378,
- 440, 494.--V, 41, 328, 500.
-
- WHARNCLIFFE (James Stuart, lord).--IV, 146*, 147.
-
- WIELAND (Christophe-Martin), écrivain allemand.--I, 416*, 426,
- 427, 434, 436, 437, 441, 443 à 445, 440.
-
- WINDISCHGRÆTZ (Alfred, prince de), feld-maréchal
- autrichien.--340*.
-
- WINTZINGERODE (Ferdinand, baron de), général russe.--II, 153*.
-
- WINTZINGERODE (Comte de ) diplomate et homme d'État
- wurtembergeois.--I, 419.--II, 540.
-
- WITTGENSTEIN (le prince de Sayn), homme d'État prussien.--V, 509.
-
- WOLKONSKI (prince) aide de camp de l'empereur Alexandre.--I,
- 414.--II, 150, 457.--III, 120.
-
- WRÈDE (Charles-Philippe, prince de) feld-maréchal bavarois.--III,
- 333, 335, 358*, 361, 369, 376, 381, 410, 412, 421, 466, 472,
- 484, 490, 509, 510, 538.--III, 79,105, 248.--IV, 322.
-
- WURMSER (comte), intendant général de l'armée autrichienne.--III,
- 256.
-
- WURTEMBERG (Paul, prince de)--III, 407.--IV, 34*, 249, 352, 395,
- 426.
-
- WURTEMBERG (princesse de)--Voir FRÉDÉRIQUE-CATHERINE.
-
- WURTEMBERG (Antoinette-Ernestine-Amélie de Saxe-Cobourg Saafeld
- duchesse de).--I, 419.--II, 536*.
-
- WURTEMBERG (comte de).--I, 419.
-
- WURTEMBERG (prince royal de).--Voir GUILLAUME.
-
- WYRICKI (comte).--I, 309.
-
- WYNX, homme d'État anglais.--IV, 101*.
-
-
-X
-
- XIMÉNÈS, cardinal.--I, 19.
-
-
-Y
-
- YARMOUTH (lord).--I, 305, 306.
-
- YORK Frédéric, duc d'York et d'Albany.--IV, 458*.
-
- YVON (l'abbé).--I, 152*.
-
-
-Z
-
- ZASTHOW (de), aide de camp du roi Frédéric-Guillaume III.--I,
- 308.
-
- ZEA BERMUDEZ (François), homme d'État espagnol.--III, 359*.--V,
- 90, 98, 99, 104, 105, 121, 140, 216, 237, 240, 242, 244, 245,
- 250, 252, 262, 263, 315*, 317, 378.
-
- ZERDELER (Louis), diplomate et homme d'État suisse.--II, 424*,
- 426.--III, 7, 28, 102.
-
- ZESCHAU (de), général saxon.--III, 77*.
-
- ZEUGWITZ (de), officier saxon.--II, 396.
-
- ZICHY DE VASONYKIO (comte de), homme d'État autrichien.--II,
- 397*, 428, 458.
-
- ZIGESAR (de).--I, 416.
-
- ZUMALACARREGUY (Thomas), général carliste.--V, 393*, 463.
-
- ZURLO (Giuseppe, comte), homme d'État italien.--II, 13*.
-
- ZUYLEN DE NYEVELDT (Hugo, baron de), diplomate hollandais.--III,
- 423*.--IV, 183, 184, 186, 190.--V, 27, 35, 51, 53, 87, 88, 339.
-
-
-FIN DU TOME CINQUIÈME ET DERNIER.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand
- Volume V (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TALLEYRAND ***
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-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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